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+The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
+#29 in our series by Jules Verne
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+Title: Keraban Le Tetu, Vol. I
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: May, 2005 [EBook #8174]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 25, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
+and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+KERABAN-LE-TETU par JULES VERNE
+
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMENENT, REGARDENT,
+CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE.
+
+Ce jour-la, 16 aout, a six heures du soir, la place de Top-Hane,
+a Constantinople, si animee d'ordinaire par le va-et-vient et le
+brouhaha de la foule, etait silencieuse, morne, presque deserte. En le
+regardant du haut de l'echelle qui descend au Bosphore, on eut encore
+trouve le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine
+quelques etrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les
+ruelles etroites, sordides, boueuses, embarrassees de chiens
+jaunes, qui conduisent au faubourg de Pera. La est le quartier plus
+specialement reserve aux Europeens, dont les maisons de pierre se
+detachent en blanc sur le rideau noir des cypres de la colline.
+
+C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--meme sans le
+bariolage de costumes qui en releve les premiers plans,--pittoresque
+et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquee de Mahmoud,
+aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant
+veuve de son petit toit d'architecture celestienne, ses boutiques ou
+se debitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses etalages,
+encombres de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari,
+qui contrastent avec les eventaires des marchands de parfums et des
+vendeurs de chapelets, son echelle a laquelle accostent des centaines
+de caiques peinturlures, dont la double rame, sous les mains croisees
+des caidjis, caressent plutot qu'elles ne frappent les eaux bleues de
+la Corne-d'Or et du Bosphore.
+
+Mais ou etaient donc, a cette heure, ces flaneurs habitues de la place
+de Top-Hane; ces Persans, coquettement coiffes du bonnet d'astracan;
+ces Grecs balancant, non sans elegance, leur fustanelle a mille plis;
+ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Georgiens,
+restes Russes par le costume, meme au dela de leur frontiere; ces
+Arnautes, dont la peau, gratinee au soleil, apparait sous les
+echancrures de leurs vestes brodees, et ces Turcs, enfin, ces Turcs,
+ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui!
+ou etaient-ils?
+
+A coup sur, il n'aurait pas fallu le demander a deux etrangers, deux
+Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indecis,
+se promenaient, a cette heure, presque solitairement sur la place: ils
+n'auraient su que repondre.
+
+Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au dela du port,
+un touriste eut observe ce meme caractere de silence et d'abandon. De
+l'autre cote de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le
+vieux Serail et le debarcadere de Top-Hane,--sur la rive droite unie
+a la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphitheatre de
+Constantinople paraissait etre endormi. Est-ce que personne ne
+veillait alors au palais de Serai-Bournou? N'y avait-il plus de
+croyants, d'hadjis, de pelerins, aux mosquees d'Ahmed, de Bayezidieh,
+de Sainte-Sophie, de la Suleimanieh? Faisait-il donc sa sieste, le
+nonchalant gardien de la tour du Seraskierat, a l'exemple de son
+collegue de la tour de Galata, tous deux charges d'epier les debuts
+d'incendie si frequents dans la ville? En verite, il n'etait pas
+jusqu'au mouvement perpetuel du port, qui ne parut quelque peu enraye,
+malgre la flottille de steamers autrichiens, francais, anglais, de
+mouches, de caiques, de chaloupes a vapeur, qui se pressent aux abords
+des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or
+baignent la base.
+
+Etait-ce donc la cette Constantinople tant vantee, ce reve de l'Orient
+realise par la volonte des Constantin et des Mahomet II? Voila ce que
+se demandaient les deux etrangers qui erraient sur la place; et, s'ils
+ne repondaient pas a cette question, ce n'etait pas faute de connaitre
+la langue du pays. Ils savaient le turc tres suffisamment: l'un, parce
+qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale;
+l'autre, pour avoir souvent servi de secretaire a son maitre, bien
+qu'il ne fut pres de lui qu'en qualite de domestique.
+
+C'etaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten
+et son valet Bruno, qu'une singuliere destinee venait de pousser
+jusqu'aux confins de l'extreme Europe.
+
+Van Mitten,--tout le monde le connait,--un homme de quarante-cinq a
+quarante-six ans, reste blond, oeil bleu celeste, favoris et barbiche
+jaunes, sans moustaches, joues colorees, nez un peu trop court par
+rapport a l'echelle du visage, tete assez forte, epaules larges,
+taille au-dessus de la moyenne, ventre au debut du bedonnement, pieds
+mieux compris au point de vue de la solidite que de l'elegance,--en
+realite, l'air d'un brave homme, qui etait bien de son pays.
+
+Peut-etre Van Mitten, au moral, semblait-il etre un peu mou de
+temperament. Il appartenait, sans conteste, a cette categorie de gens
+d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prets a ceder
+sur tous les points, moins faits pour commander que pour obeir,
+personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communement qu'ils
+n'ont pas de volonte, meme lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en
+sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa
+vie, Van Mitten, pousse a bout, s'etait engage dans une discussion
+dont les consequences avaient ete des plus graves. Ce jour-la, il
+etait radicalement sorti de son caractere; mais depuis lors, il y
+etait rentre, comme on rentre chez soi. En realite, peut-etre eut-il
+mieux fait de ceder, et il n'aurait pas hesite, sans doute, s'il avait
+su ce que lui reservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper
+sur les evenements, qui seront l'enseignement de cette histoire.
+
+"Eh bien, mon maitre? lui dit Bruno, quand tous deux arriverent sur la
+place de Top-Hane.
+
+--Eh bien, Bruno?
+
+--Nous voila donc a Constantinople!
+
+--Oui, Bruno, a Constantinople, c'est-a-dire a quelque mille lieues de
+Rotterdam!
+
+--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de
+la Hollande?
+
+--Je ne saurais jamais en etre trop loin!" repondit Van Mitten, en
+parlant a mi-voix, comme si la Hollande eut ete assez pres pour
+l'entendre.
+
+Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument devoue. Ce brave
+homme, au physique, ressemblait quelque peu a son maitre,--autant, du
+moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble
+depuis de longues annees. En vingt ans, ils ne s'etaient peut-etre pas
+separes un seul jour. Si Bruno etait moins qu'un ami, dans la maison,
+il etait plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment,
+methodiquement, et ne se genait pas de donner des conseils, dont Van
+Mitten aurait pu faire son profit, ou meme de faire entendre des
+reproches, que son maitre acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait,
+c'etait que celui-ci fut aux ordres de tout le monde, qu'il ne sut
+pas resister aux volontes des autres, en un mot, qu'il manquat de
+caractere.
+
+"Cela vous portera malheur! lui repetait-il souvent, et a moi, par la
+meme occasion!"
+
+Il faut ajouter que Bruno, alors age de quarante ans, etait sedentaire
+par nature, qu'il ne pouvait souffrir les deplacements. A se fatiguer
+de la sorte, on compromet l'equilibre de son organisme, on s'ereinte,
+on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les
+semaines, tenait a ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il
+etait entre au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent
+livres. Il etait donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais.
+Or, en moins d'un an, grace a l'excellent regime de la maison, il
+avait gagne trente livres et pouvait deja se presenter partout. Il
+devait donc a son maitre, avec cette honorable bonne mine, les cent
+soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la
+bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut etre modeste, d'ailleurs,
+et il se reservait, pour ses vieux jours, d'arriver a deux cents
+livres.
+
+En somme, attache a sa maison, a sa ville natale, a son pays,--ce pays
+conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances,
+Bruno ne se fut resigne a quitter l'habitation du canal de
+Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, a ses yeux, etait
+la premiere cite de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien etre
+le plus beau royaume du monde.
+
+Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-la,
+Bruno etait a Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
+Turcs, la capitale de l'empire ottoman.
+
+En fin de compte, qu'etait donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche
+commercant de Rotterdam, un negociant en tabacs, un consignataire
+des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de
+Varinas, de Porto-Rico, et plus specialement de la Macedoine, de la
+Syrie, de l'Asie Mineure.
+
+Depuis vingt ans deja, Van Mitten faisait des affaires considerables
+en ce genre avec la maison Keraban de Constantinople, qui expediait
+ses tabacs renommes et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un
+si bon echange de correspondances avec cet important comptoir, il
+etait arrive que le negociant hollandais connaissait a fond la langue
+turque, c'est-a-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il
+le parlait comme un veritable sujet du Padichah ou un ministre de l'
+"Emir-el-Moumenin", le Commandeur des Croyants. De la, par sympathie,
+Bruno, ainsi qu'il a ete dit plus haut, tres au courant des affaires
+de son maitre, ne le parlait pas moins bien que lui.
+
+Il avait ete meme convenu, entre ces deux originaux, qu'ils
+n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation
+personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur
+costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race.
+Cela, d'ailleurs, plaisait a Van Mitten, bien que cela deplut a Bruno.
+
+Et cependant, cet obeissant serviteur se resignait a dire chaque matin
+a son maitre.
+
+"_Efendum, emriniz ne dir?_"
+
+Ce qui signifie: "Monsieur, que desirez-vous?" Et celui-ci de lui
+repondre en bon turc:
+
+"_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._"
+
+Ce qui signifie: "Brosse ma redingote et mon pantalon!"
+
+Par ce qui precede, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne
+devaient point etre embarrasses d'aller et de venir dans cette vaste
+metropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient tres
+suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient
+manquer d'etre amicalement accueillis dans la maison Keraban, dont le
+chef avait deja fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des
+contrastes, s'etait lie d'amitie avec son correspondant de Rotterdam.
+C'etait meme la principale raison pour laquelle Van Mitten, apres
+avoir quitte son pays, avait eu la pensee de venir s'installer a
+Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eut, s'etait resigne
+a l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de
+Top-Hane.
+
+Cependant, a cette heure avancee, quelques passants commencaient a se
+montrer, mais plutot des etrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou
+trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maitre d'un
+cafe, etabli au fond de la place, rangeait, sans trop se hater, ses
+tables desertes jusqu'alors.
+
+"Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couche dans
+les eaux du Bosphore, et alors....
+
+--Et alors, repondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout
+fumer a notre aise!
+
+--C'est un peu long, ce jeune du Ramadan!
+
+--Comme tous les jeunes!"
+
+D'autre part, deux etrangers echangeaient les propos suivants en se
+promenant devant le cafe:
+
+"Ils sont etonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur
+qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux
+careme, emporterait une triste idee de la capitale de Mahomet II!
+
+--Bah! repliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si
+les Turcs jeunent pendant le jour, ils se dedommagent pendant la nuit,
+et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur
+des viandes roties, le parfum des boissons, la fumee des chibouks et
+des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!"
+
+Il fallait que ces deux etrangers eussent raison, car, au meme moment,
+le cafetier appelait son garcon et lui criait:
+
+"Que tout soit pret! Dans une heure, les jeuneurs afflueront, et on ne
+saura a qui entendre!"
+
+Puis les deux etrangers reprenaient leur conversation, en disant:
+
+"Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse a
+observer pendant cette periode du Ramadan! Si la journee y est triste,
+maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont
+gaies, bruyantes, echevelees, comme un mardi de carnaval!
+
+--En effet, c'est un contraste."
+
+Et pendant que tous deux echangeaient leurs observations, les Turcs
+les regardaient, non sans envie.
+
+"Sont-ils heureux, ces etrangers! disait l'un. Ils peuvent boire,
+manger et fumer, s'il leur plait!
+
+--Sans doute, repondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce
+moment, ni un kebal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni
+une galette de baklava, pas meme une tranche de pasteque ou de
+concombre....
+
+--Parce qu'ils ignorent ou sont les bons endroits! Avec quelques
+piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont recu
+des dispenses de Mahomet!
+
+--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessechent
+dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai benevolement
+quelques paras de latakie!"
+
+Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gene par ses
+croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois
+bouffees rapides.
+
+"Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque ulema peu
+endurant, tu....
+
+--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumee, et il n'y verra rien!"
+repondit l'autre.
+
+Et tous deux continuerent leur promenade, en flanant sur la place,
+puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de
+Pera et de Galata.
+
+"Decidement, mon maitre, s'ecria Bruno, en regardant a droite et a
+gauche, c'est la une singuliere ville! Depuis que nous avons quitte
+notre hotel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantomes de
+Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les
+places, jusqu'a ces chiens jaunes et efflanques, qui ne se relevent
+meme pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en depit de ce
+que racontent les voyageurs, on ne gagne rien a voyager! J'aime encore
+mieux notre bonne cite de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille
+Hollande!
+
+--Patience, Bruno, patience! repondit le calme Van Mitten. Nous ne
+sommes encore arrives que depuis quelques heures! Cependant, je
+l'avoue, ce n'est point la cette Constantinople que j'avais revee! On
+s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des
+_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonne au fond....
+
+--D'un immense couvent, repondit Bruno, au milieu de gens tristes
+comme des moines cloitres!
+
+--Mon ami Keraban nous expliquera ce que tout cela signifie! repondit
+Van Mitten.
+
+--Mais ou sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette
+place? Quel est ce quai?
+
+--Si je ne me trompe, repondit Van Mitten, nous sommes sur la place de
+Top-Hane, a l'extremite meme de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui
+baigne la cote d'Asie, et de l'autre cote du port, tu peux apercevoir
+la pointe du Serail et la ville turque qui s'etage au-dessus.
+
+--Le serail! s'ecria Bruno. Quoi! c'est la le palais du Sultan, ou il
+demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!
+
+--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est
+trop,--meme pour un Turc! En Hollande, ou l'on n'a qu'une femme, il
+est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son menage!
+
+--Bon! bon! mon maitre! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins
+possible!"
+
+Puis, Bruno, se retournant vers le cafe toujours desert:
+
+"Eh! mais il me semble que voila un cafe, dit-il. Nous nous sommes
+extenues a descendre ce faubourg de Pera! Le soleil du la Turquie
+chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas etonne que mon
+maitre eprouvat le besoin de se rafraichir!
+
+--Une facon de dire que tu as soif! repondit Van Mitten.--Eh bien,
+entrons dans ce cafe."
+
+Et tous deux allerent s'asseoir a une petite table, devant la facade
+de l'etablissement.
+
+"Cawadji?" cria Bruno, en frappant a l'europeenne.
+
+Personne ne parut.
+
+Bruno appela d'une voix forte.
+
+Le proprietaire du cafe se montra au fond de sa boutique, mais ne mit
+aucun empressement a venir.
+
+"Des etrangers! murmura-t-il, des qu'il apercut les deux clients
+installes devant la table! Croient-ils donc vraiment que...."
+
+Enfin, il s'approcha.
+
+--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraiche!
+demanda Van Mitten.
+
+--Au coup de canon! repondit le cafetier.
+
+--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'ecria Bruno! Mais
+non a la menthe, cawadji, a la menthe!
+
+--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous
+un verre de rahtlokoum rose! Il parait que c'est excellent, si je m'en
+rapporte a mon guide!
+
+--Au coup de canon! repondit une seconde fois le cafetier, en haussant
+les epaules.
+
+--Mais a qui en a-t-il, avec son coup de canon? repliqua Bruno en
+interrogeant son maitre.
+
+--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de
+rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il
+vous plaira, mon ami!
+
+--Au coup de canon!
+
+--Au coup de canon? repeta Van Mitten.
+
+--Pas avant!" dit le cafetier.
+
+Et, sans plus de facons, il rentra dans son etablissement.
+
+"Allons, mon maitre, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien
+a faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous repond par des
+coups de canon!
+
+--Viens, Bruno, repondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute,
+quelque autre cafetier de meilleure composition!"
+
+Et tous deux revinrent sur la place.
+
+"Decidement, mon maitre, dit Bruno, il n'est pas trop tot que nous
+rencontrions votre ami le seigneur Keraban. Nous saurions maintenant a
+quoi nous en tenir, s'il eut ete a son comptoir!
+
+--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le
+trouverions sur cette place....
+
+--Pas avant sept heures, mon maitre! C'est ici, a l'echelle de
+Top-Hane, que son caique doit venir le prendre pour le transporter, de
+l'autre cote du Bosphore, a sa villa de Scutari.
+
+--En effet, Bruno, et cet estimable negociant saura bien nous mettre
+au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-la, c'est un veritable
+Osmanli, un fidele de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien
+admettre des choses actuelles, pas plus dans les idees que dans les
+usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie
+moderne, qui prennent une diligence de preference a un chemin de fer,
+et une tartane de preference a un bateau a vapeur! Depuis vingt ans
+que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais apercu
+que les idees de mon ami Keraban aient varie, si peu que ce soit.
+Quand, voila trois ans, il est venu me voir a Rotterdam, il est arrive
+en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois a s'y
+rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entetes dans ma vie, mais
+d'un entetement comparable au sien, jamais!
+
+--Il sera singulierement surpris de vous rencontrer ici, a
+Constantinople! dit Bruno.
+
+--Je le crois, repondit Van Mitten, et j'ai prefere lui faire cette
+surprise! Mais, au moins, dans sa societe, nous serons en pleine
+Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Keraban qui consentira jamais a
+revetir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces
+nouveaux Turcs!...
+
+--Lorsqu'ils otent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de
+bouteilles qui se debouchent.
+
+--Ah! ce cher et immutable Keraban! reprit Van Mitten. Il sera vetu
+comme il l'etait lorsqu'il est venu me voir la-bas, a l'autre bout de
+l'Europe, turban evase, cafetan jonquille ou cannelle....
+
+--Un marchand de dattes, quoi! s'ecria Bruno.
+
+--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or
+... et meme en manger a tous ses repas! Voila! Il a fait le vrai
+commerce qui convienne a ce pays! Negociant en tabac! Et comment ne
+pas faire fortune dans une ville ou tout le monde fume du matin au
+soir, et meme du soir au matin?
+
+--Comment, on fume? s'ecria Bruno. Mais ou voyez-vous donc ces gens
+qui fument, mon maitre? Personne ne fume, au contraire, personne! Et
+moi qui m'attendais a rencontrer devant leur porte des groupes de
+Turcs, enroules dans les serpentins de leurs narghiles, ou le long
+tuyau de cerisier a la main et le bouquin d'ambre a la bouche! Mais
+non! Pas meme un cigare! pas meme une cigarette!
+
+--C'est a n'y rien comprendre, Bruno, repondit Van Mitten, et, en
+verite, les rues de Rotterdam sont plus enfumees de tabac que les rues
+de Constantinople!
+
+--Ah ca! mon maitre, dit Bruno, etes-vous sur que nous ne nous soyons
+pas trompes de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie?
+Gageons que nous sommes alles a l'oppose, que ceci n'est point la
+Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux a vapeur! Tenez,
+cette mosquee la-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul!
+Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres!
+
+--Modere-toi, Bruno, repondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup
+trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient,
+flegmatique, comme ton maitre, et ne t'etonne de rien. Nous avons
+quitte Rotterdam a la suite ... de ce que tu sais....
+
+--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tete.
+
+--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi,
+la Mediterranee, et tu aurais mauvaise grace a croire que le paquebot
+des Messageries nous a deposes a London-Bridge, apres huit jours de
+traversee, et non au pont de Galata!
+
+--Cependant... dit Bruno.
+
+--Je t'engage meme, en presence de mon ami Keraban, a ne point faire
+de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal,
+discuter, s'enteter....
+
+--On y veillera, mon maitre, repondit Bruno. Mais, puisqu'on ne
+peut se rafraichir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa
+pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvenient?
+
+--Aucun, Bruno. En ma qualite de marchand de tabac, rien ne m'est plus
+agreable que de voir fumer les gens! Je regrette meme que la nature
+ne nous ait donne qu'une bouche! Il est vrai que le nez est la pour
+priser le tabac....
+
+--Et les dents pour le macher!" repondit Bruno.
+
+Et tout en parlant, il bourrait son enorme pipe de porcelaine
+peinturluree; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques
+bouffees, non sans une evidente satisfaction.
+
+Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulierement
+proteste contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place.
+Precisement, celui qui ne se genait point de fumer sa cigarette
+apercut Bruno, flanant, la pipe a la bouche.
+
+"Par Allah! dit-il a son compagnon, voila encore un de ces maudits
+etrangers qui ose braver la defense du Koran! Je ne le souffrirai
+pas....
+
+--Eteins au moins ta cigarette! lui repondit l'autre.
+
+--Oui!"
+
+Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne
+s'attendait point a etre interpelle de la sorte:
+
+"Au coup de canon," dit-il!
+
+Et il lui arracha brusquement sa pipe.
+
+"Eh! ma pipe! s'ecria Bruno, que son maitre cherchait vainement a
+contenir.
+
+--Au coup de canon, chien de chretien!
+
+--Chien de Turc toi-meme!
+
+--Du calme, Bruno, dit Van Mitten.
+
+--Qu'il me rende ma pipe, au moins! repliqua Bruno.
+
+--Au coup de canon! repeta une derniere fois le Turc, en faisant
+disparaitre la pipe dans les plis de son cafetan.
+
+--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les
+usages des pays que l'on visite!
+
+--Des usages de voleurs!
+
+--Viens, te dis-je. Mon ami Keraban ne doit pas se trouver sur cette
+place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le
+rejoindrons quand il en sera temps!"
+
+Van Mitten entraina Bruno, tout depite d'avoir ete si violemment
+separe d'une pipe, a laquelle il tenait en veritable fumeur.
+
+Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:
+
+"En verite, ces etrangers se croient tout permis!...
+
+--Meme de fumer avant le coucher du soleil!
+
+--Veux-tu du feu? ajouta l'un.
+
+--Volontiers!" repondit l'autre, en allumant une autre cigarette.
+
+
+
+
+II
+
+
+OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE
+PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE.
+
+Au moment ou Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hane, du
+cote de ce premier pont de bateaux de la Valideh-Sultane, qui
+met Galata en communication avec l'antique Stamboul a travers la
+Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquee de
+Mahmoud et s'arretait sur la place.
+
+Il etait six heures alors. Pour la quatrieme fois de la journee, les
+muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre
+n'est jamais inferieur a quatre pour les mosquees de fondation
+imperiale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville,
+appelant les fideles a la priere, et lancant dans l'espace cette
+formule consacree: "_La Ilah il Allah ve Mohammed recoul Allah!_"
+(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophete de Dieu!)
+
+Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la
+place, s'avanca dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent,
+cherchant a voir, non sans quelques symptomes d'impatience, s'il ne
+venait pas une personne qu'il attendait.
+
+"Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il
+doit etre ici a l'heure convenue!"
+
+Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avanca meme
+jusqu'a l'angle nord de la caserne de Top-Hane, regarda dans la
+direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime
+pas a attendre et revint devant le cafe, ou Van Mitten et son valet
+avaient demande vainement a se rafraichir.
+
+Alors le Turc alla se placer a une des tables desertes et s'assit,
+sans rien reclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeunes
+du Ramadan, il savait que l'heure n'etait pas venue de debiter les
+boissons si variees des distilleries ottomanes.
+
+Ce Turc n'etait rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur
+Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trebizonde, dans cette partie de
+la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire.
+
+En ce moment, le seigneur Saffar voyageait a travers les provinces
+meridionales de la Russie; puis, apres avoir visite les districts
+du Caucase, il devait regagner Trebizonde, ne doutant pas que son
+intendant n'eut obtenu entier succes dans une entreprise dont il
+l'avait specialement charge. C'etait en son palais, ou s'etalait tout
+le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville ou ses
+equipages etaient cites pour leur luxe, que Scarpante devait le
+rejoindre, apres avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'eut
+jamais admis qu'un homme a lui eut echoue, quand il lui avait ordonne
+de reussir. Il aimait a faire montre de la puissance que lui donnait
+l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est
+assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure.
+
+Cet intendant etait un homme audacieux, propre a tous les coups de
+main, ne reculant devant aucun obstacle, decide a satisfaire, _per fas
+et nefas_, les moindres desirs de son maitre. C'est a ce propos qu'il
+venait d'arriver ce jour meme a Constantinople, et qu'il attendait au
+rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas
+mieux que lui.
+
+Ce capitaine, nomme Yarhud, commandait la tartane _Guidare_, et
+faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce
+de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable
+d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'Ethiopie ou de l'Egypte, et de
+Circassiennes ou de Georgiennes, dont le marche se tient precisement
+dans ce quartier de Top-Hane,--marche sur lequel le gouvernement ferme
+trop volontiers les yeux.
+
+Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que
+l'intendant restat impassible, que rien au dehors ne trahit ses
+pensees, une sorte de colere interieure lui faisait bouillir le sang.
+
+"Ou est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque
+contre-temps? Il a du quitter Odessa avant-hier! Il devrait etre
+ici, sur cette place, a ce cafe, a cette heure, ou je lui ai donne
+rendez-vous!..."
+
+En ce moment, un marin maltais parut a l'angle du quai. C'etait
+Yarhud. Il regarda a droite, a gauche, et apercut Scarpante. Celui-ci
+se leva aussitot, quitta le cafe, et vint rejoindre le capitaine de la
+_Guidare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours
+silencieux, allaient et venaient au fond de la place.
+
+"Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton
+auquel le Maltais ne pouvait se meprendre.
+
+--Que Scarpante me pardonne, repondit Yarhud, mais j'ai fait toute la
+diligence possible pour etre exact a ce rendez-vous.
+
+--Tu arrives a l'instant?
+
+--A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli a Andrinople, et, sans
+un retard du train....
+
+--Quand as-tu quitte Odessa?
+
+--Avant-hier.
+
+--Et ton navire?
+
+--Il m'attend a Odessa, dans le port.
+
+--Ton equipage, tu en es sur?
+
+--Absolument sur! Des Maltais, comme moi, devoues a qui les paye
+genereusement.
+
+--Ils t'obeiront?...
+
+--En cela, comme en tout.
+
+--Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud?
+
+--Des nouvelles a la fois bonnes et mauvaises, repondit le capitaine,
+en baissant un peu la voix.
+
+--Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante.
+
+--Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier
+Selim, d'Odessa, doit bientot se marier! C'est que son enlevement
+presentera plus de difficultes et demandera plus de hate que si son
+mariage n'etait ni decide ni prochain!
+
+--Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'ecria Scarpante un peu plus
+haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas!
+
+--Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, repondit Yarhud, j'ai
+dit qu'il devait se faire.
+
+--Soit, repliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur
+Saffar entend que cette jeune fille soit embarquee pour Trebizonde;
+et, si tu le jugeais impossible....
+
+--Je n'ai pas dit que c'etait impossible, Scarpante. Rien n'est
+impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce
+serait plus difficile, voila tout.
+
+--Difficile! repondit Scarpante. Ce ne sera pas la premiere fois
+qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera
+au logis paternel!
+
+--Et ce ne sera pas la derniere, repondit
+
+Yarhud, ou le capitaine de la _Guidare_ ne saurait plus son metier!
+
+--Quel est l'homme que doit prochainement epouser la jeune Amasia?
+demanda Scarpante.
+
+--Un jeune Turc, de meme race qu'elle.
+
+--Un Turc d'Odessa?
+
+--Non, de Constantinople.
+
+--Et il se nomme?...
+
+--Ahmet.
+
+--Qu'est-ce que cet Ahmet?
+
+--Le neveu et l'unique heritier d'un riche negociant de Galata, le
+seigneur Keraban.
+
+--Que fait ce Keraban?
+
+--Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagne une grande fortune.
+Il a pour correspondant a Odessa le banquier Selim. Ils font ensemble
+d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces
+circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette facon que le
+mariage a ete decide entre le pere de la jeune fille et l'oncle du
+jeune homme.
+
+--Ou le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, a
+Constantinople?
+
+--Non, a Odessa.
+
+--A quelle epoque?
+
+--Je ne sais, mais il est a craindre que, sur les instances du jeune
+Ahmet, il ne se fasse d'un jour a l'autre.
+
+--Il n'y a donc pas un instant a perdre?
+
+--Pas un!
+
+--Ou est maintenant cet Ahmet?
+
+--A Odessa.
+
+--Et ce Keraban?
+
+--A Constantinople.
+
+--As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est ecoule
+entre ton arrivee a Odessa et ton depart?
+
+--J'avais interet a le voir, a le connaitre, Scarpante... Je l'ai vu
+et je le connais.
+
+--Comment est-il?
+
+--C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plait a la fille du
+banquier Selim.
+
+--Est-il a redouter?
+
+--On le dit tres brave, tres resolu, et, dans cette affaire, il faudra
+compter avec lui!
+
+--Est-il independant par sa position, par sa fortune? demanda
+Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractere de ce jeune
+Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquieter.
+
+--Non, Scarpante, repondit Yarhud. Ahmet depend de son oncle et
+tuteur, le seigneur Keraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientot
+sans doute, doit se rendre a Odessa pour la conclusion de ce mariage.
+
+--Ne pourrait-on retarder le depart de ce Keraban?
+
+--Ce serait ce qu'il y aurait de mieux a faire, et cela nous donnerait
+plus de temps pour agir. Quant a la maniere de s'y prendre?...
+
+--C'est a toi de l'imaginer, Yarhud, repondit Scarpante, mais il faut
+que les volontes du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune
+Amasia soit transportee a Trebizonde. Ce ne sera pas la premiere fois
+que la tartane la _Guidare_ aura visite, pour son compte, le littoral
+de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services...
+
+--Je le sais, Scarpante.
+
+--Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant,
+dans son habitation d'Odessa, sa beaute l'a seduit, et elle ne sera
+pas a plaindre d'avoir echange la maison du banquier Selim pour son
+palais de Trebizonde! Amasia sera donc enlevee, et si ce n'est pas par
+toi, Yarhud, ce sera par un autre!
+
+--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! repondit simplement le
+capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici
+maintenant quelles sont les bonnes.
+
+--Parle, repondit Scarpante, qui, apres avoir fait quelques pas en
+reflechissant, revint pres de Yarhud.
+
+--Si le mariage projete, reprit le Maltais, rend plus difficile
+d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me
+fournit l'occasion de penetrer dans la maison du banquier Selim. En
+effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La
+_Guidare_ a une riche cargaison, etoffes de soie de Brousse, pelisses
+de martre et de zibeline, brocarts diamantes, passementeries
+travaillees par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et
+cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiancee. Au
+moment de son mariage, elle se laissera aisement tenter. Je pourrai
+sans doute l'attirer a bord, profiter d'un vent favorable et prendre
+la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlevement.
+
+--Cela me parait bien imagine, Yarhud, repondit Scarpante, et je ne
+doute pas que tu ne reussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa
+fasse dans le plus grand secret!
+
+--Soyez sans inquietude, Scarpante, repondit Yarhud.
+
+--L'argent ne te manque pas?
+
+--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi genereux que
+votre maitre.
+
+--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet,
+repondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur
+Saffar compte trouver a Trebizonde!
+
+--Cela est compris.
+
+--Ainsi donc, des que la fille du banquier Selim sera a bord de la
+_Guidare_, tu feras route?...
+
+--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise
+d'ouest bien etablie.
+
+--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement
+d'Odessa a Trebizonde?
+
+--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'ete ou les
+vents qui changent frequemment sur la mer Noire, la traversee peut
+durer trois semaines.
+
+--Bien! repondit Scarpante. Je serai de retour a Trebizonde vers cette
+epoque, et mon maitre ne tardera pas a y arriver.
+
+--J'espere y etre avant vous.
+
+--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir
+tous les egards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalite, ni
+violence, quand elle sera a ton bord!...
+
+--Elle sera respectee comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le
+serait lui-meme!
+
+--Je compte sur ton zele, Yarhud!
+
+--Il vous est tout acquis, Scarpante.
+
+--Et sur ton adresse!
+
+--En verite, dit Yarhud, je serais plus certain de reussir si ce
+mariage etait retarde, et il pourrait l'etre au cas ou quelque
+obstacle empecherait le depart immediat du seigneur Keraban!...
+
+--Le connais-tu, ce negociant?
+
+--Il faut toujours connaitre ses ennemis, ou ceux qui doivent le
+devenir, repondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant
+ici, a-t-il ete de me presenter a son comptoir de Galata sous pretexte
+d'affaires.
+
+--Tu l'as vu?...
+
+--Un instant, mais cela a suffi, et...."
+
+En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui
+parlant a voix basse:
+
+"Eh! Scarpante, dit-il, voila au moins un hasard singulier, et
+peut-etre une heureuse rencontre!
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Ce gros homme qui descend la rue de Pera, en compagnie de son
+serviteur...
+
+--Ce serait lui?
+
+--Lui-meme, Scarpante, repondit le capitaine. Tenons-nous a l'ecart,
+et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne a
+son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir
+s'il compte bientot partir, je le suivrai de l'autre cote du
+Bosphore!"
+
+Scarpante et Yarhud, se melant aux passants, dont le nombre
+s'accroissait sur la place de Top-Hane, se tinrent donc a portee de
+voir et d'entendre, chose facile, car le "seigneur Keraban",--ainsi
+l'appelait-on le plus communement dans le quartier de Galata,--parlait
+volontiers a haute voix et ne cherchait jamais a dissimuler son
+importante personne.
+
+
+
+
+III
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC
+SON AMI VAN MITTEN.
+
+Le seigneur Keraban, pour employer une expression moderne, etait un
+"homme de surface", au physique comme au moral,--quarante ans par
+sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en realite
+quarante-cinq; mais sa figure etait intelligente, son corps
+majestueux. Une barbe, deja grisonnante, a deux pointes, qu'il tenait
+plutot courte que longue, des yeux noirs, fins, aceres, d'un regard
+tres vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le
+plateau d'une balance de precision a des differences d'un dixieme
+de carat, un menton carre, un nez en bec de perroquet, mais sans
+exageration, qui allait bien avec l'acuite des yeux, une bouche aux
+levres serrees, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une
+eclatante blancheur, un front haut, bien encadre, avec un pli
+vertical, un vrai pli d'entetement entre les deux sourcils d'un noir
+de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particuliere,
+la physionomie d'un homme original, personnel, tres en dehors, qu'on
+ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne fut-ce qu'une fois, attire
+l'attention.
+
+Quant au costume du seigneur Keraban, c'etait celui des Vieux Turcs,
+restes fideles a l'ancien habillement du temps des Janissaires: le
+large turban evase, la vaste culotte flottante, tombant sur les
+paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons
+coupes a facettes et passemente de soie, la ceinture de chale
+contenant l'expansion d'un ventre bien porte d'ailleurs, et enfin le
+cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc,
+rien d'europeanisant dans cette antique facon de s'habiller, qui
+contrastait avec le vetement des Orientaux de la nouvelle epoque.
+C'etait une maniere de repousser les invasions de l'industrialisme,
+une protestation en faveur de la couleur locale qui tend a
+disparaitre, un defi porte aux arretes du sultan Mahmoud, dont la
+toute-puissance a decrete le moderne costume des Osmanlis.
+
+Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Keraban, un garcon de
+vingt-cinq ans, nomme Nizib, maigre a desesperer le Hollandais Bruno,
+avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien
+son maitre, le plus entete des hommes, il ne l'eut point contrarie en
+cela. C'etait un valet devoue, mais absolument depourvu d'idees
+personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un echo,
+repetait inconsciemment les fins de phrase du redoutable negociant.
+C'etait le plus sur moyen d'etre toujours de son avis, et de ne pas
+s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Keraban se montrait
+volontiers prodigue.
+
+Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hane par une des rues
+etroites et ravinees qui descendent du faubourg de Pera. Suivant son
+habitude, le seigneur Keraban parlait a haute voix, sans se soucier
+aucunement d'etre ou de ne pas etre entendu.
+
+"Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protege, mais du temps des
+Janissaires, chacun avait le droit d'agir a sa guise, lorsque le soir
+etait venu! Non! je ne me soumettrai pas a leurs nouveaux reglements
+de police, et j'irai par les rues, sans lanterne a la main, si cela me
+plait, quand je devrais tomber dans une fondriere, ou me faire happer
+aux mollets par quelque chien errant!
+
+--Chien errant!... repondit Nizib.
+
+--Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes
+remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes a rendre
+jaloux un ane et son anier!
+
+--Et son anier!... repondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait
+aucune remontrance, comme bien l'on pense.
+
+--Et si le maitre de police me met a l'amende, reprit le tetu
+personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en
+prison! Mais je ne cederai ni sur ce point ni sur aucun autre!"
+
+Nizib fit un signe d'assentiment. Il etait pret a suivre son maitre en
+prison si les choses en arrivaient la.
+
+"Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'ecria le seigneur Keraban, en
+voyant passer quelques Constantinopolitains, vetus de la redingote
+droite et coiffes du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi,
+rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais etre le
+dernier a protester!... Nizib, as-tu bien dit a mon caidji de se
+trouver avec son caique a l'echelle de Top-Hane des sept heures?
+
+--Des sept heures!
+
+--Pourquoi n'est-il pas la?
+
+--Pourquoi n'est-il pas la? repondit Nizib.
+
+--En verite, c'est qu'il n'est pas encore sept heures.
+
+--Il n'est pas sept heures.
+
+--Et qu'en sais-tu?
+
+--Je le sais, parce que vous le dites, mon maitre.
+
+--Et si je disais qu'il est cinq heures?
+
+--Il serait cinq heures, repondit Nizib.
+
+--On n'est pas plus stupide!
+
+--Non, pas plus stupide.
+
+--Ce garcon-la, murmura Keraban, a force de ne pas me contredire,
+finira par me contrarier!"
+
+En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et
+Bruno repetait du ton d'un homme desappointe:
+
+"Allons-nous-en, mon maitre, allons-nous-en, et repartons par le
+premier train! Ca, Constantinople! Ca, la capitale du Commandeur des
+Croyants?... Jamais!
+
+--Du calme, Bruno, du calme!" repondait Van Mitten.
+
+Le soir commencait a se faire. Le soleil, cache derriere les hauteurs
+de l'antique Stamboul, laissait deja la place de Top-Hane dans une
+sorte de penombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur
+Keraban, qui se croisait avec lui, au moment ou il se dirigeait
+vers les quais de Galata. Il arriva meme que, suivant une direction
+inverse, tous deux se heurterent, cherchant en meme temps a passer
+a droite, puis a passer a gauche. De cette contrariete de leurs
+mouvements, il se produisit la une demi-minute de balancements quelque
+peu ridicules.
+
+"Eh! monsieur, je passerai! dit Keraban, qui n'etait point homme a
+ceder le pas.
+
+--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment,
+sans y parvenir.
+
+--Je passerai quand meme!.,.
+
+--Mais...." repeta Van Mitten.
+
+Puis, tout a coup, reconnaissant a qui il avait affaire:
+
+"Eh! mon ami Keraban! s'ecria-t-il.
+
+--Vous!... vous!... Van Mitten!... repondit Keraban, au comble de la
+surprise. Vous!... ici?... a Constantinople?
+
+--Moi-meme!
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis ce matin!
+
+--Et votre premiere visite n'a pas ete pour moi ... moi?
+
+--Elle a ete pour vous, au contraire, repondit le Hollandais. Je me
+suis rendu a votre comptoir, mais vous n'y etiez plus, et l'on m'a dit
+qu'a sept heures je vous trouverais sur cette place....
+
+--Et on a eu raison, Van Mitten! s'ecria Keraban, en serrant, avec une
+vigueur qui touchait a la violence, la main de son correspondant de
+Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me
+serais attendu a vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas
+m'avoir ecrit?
+
+--J'ai quitte si precipitamment la Hollande!
+
+--Un voyage d'affaires?
+
+--Non ... un voyage ... d'agrement! Je ne connaissais ni
+Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite
+que vous m'aviez faite a Rotterdam.
+
+--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous
+madame Van Mitten?
+
+--En effet ... je ne l'ai point amenee! repondit le Hollandais, non
+sans une certaine hesitation. Madame Van Mitten ne se deplace pas
+facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.
+
+--Ah! ce garcon? dit le seigneur Keraban, en faisant un petit signe a
+Bruno, qui crut devoir s'incliner a la turque, et ramener ses bras a
+son chapeau, comme les deux anses d'une amphore.
+
+--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garcon, qui voulait deja
+m'abandonner et repartir pour....
+
+--Repartir! s'ecria Keraban. Repartir, sans que je lui en aie donne la
+permission!
+
+--Oui, ami Keraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni tres vivante,
+cette capitale de l'empire ottoman!
+
+--Un mausolee! repondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une
+voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et
+qui vous volent votre pipe!
+
+--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! repondit le seigneur Keraban.
+Nous sommes en plein Ramadan!
+
+--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il
+vous plait, qu'est-ce que cela, le Ramadan?
+
+--Un temps de jeune et d'abstinence, repondit Keraban. Pendant toute
+sa duree, il est defendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever
+et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon
+qui annoncera la fin du jour....
+
+--Ah! voila donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon!
+s'ecria Bruno.
+
+--On se dedommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de
+la journee!
+
+--Ainsi, demanda Bruno a Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce
+matin, parce que c'est le Ramadan?
+
+--Parce que c'est le Ramadan, repondit Nizib.
+
+--Eh bien, voila qui me ferait maigrir! s'ecria Bruno. Voila qui me
+couterait une livre par jour ... au moins!
+
+--Au moins! repondit Nizib.
+
+--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit
+Keraban, et vous serez emerveille! Ce sera comme une transformation
+magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs
+les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux
+usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre
+vos sottises! Que Mahomet vous etrangle!
+
+--Bon! ami Keraban, repondit Van Mitten, je vois que vous etes
+toujours fidele aux anciennes coutumes?
+
+--C'est plus que de la fidelite, Van Mitten, c'est de
+l'entetement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques
+jours a Constantinople, n'est-ce pas?
+
+--Oui... et meme...
+
+--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne
+me quitterez plus!
+
+--Soit!... Je vous appartiens!
+
+--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garcon-la, ajouta Keraban, en
+montrant Bruno. Je te charge specialement de modifier ses idees sur
+notre merveilleuse capitale!"
+
+Nizib fit un signe d'assentiment et entraina Bruno au milieu de la
+foule, qui devenait plus compacte.
+
+"Mais, j'y pense! s'ecria tout a coup le seigneur Keraban. Vous
+arrivez a propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne
+m'eussiez plus trouve a Constantinople.
+
+--Vous, Keraban?
+
+--Moi! j'aurais ete parti pour Odessa!
+
+--Pour Odessa?
+
+--Eh bien, si vous etes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait,
+pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?
+
+--C'est que... repondit Van Mitten.
+
+--Vous m'accompagnerez, vous dis-je!
+
+--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a ete
+quelque peu rapide!...
+
+--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez a
+Odessa, pendant trois bonnes semaines!
+
+--Ami Keraban....
+
+--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, des votre arrivee,
+me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne
+cede pas facilement!
+
+--Oui ... je sais!... repondit Van Mitten.
+
+--D'ailleurs, reprit Keraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet,
+el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!
+
+--Vous m'avez, en effet, parle de votre neveu....
+
+--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous
+savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouve cinq
+minutes pour me marier!
+
+--Une minute suffit! repondit gravement Van Mitten, et souvent meme
+... une minute, c'est trop!
+
+--Vous rencontrerez donc Ahmet a Odessa! reprit Keraban. Un charmant
+garcon!... Il deteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un
+peu poete, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point a son
+oncle et lui obeit sans broncher.
+
+--Ami Keraban....
+
+--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous
+irons a Odessa.
+
+--Son mariage?...
+
+--Sans doute! Ahmet epouse une jolie personne...la jeune Amasia... la
+fille de mon banquier Selim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des
+fetes! Ce sera superbe! Vous en serez!
+
+--Mais... j'aurais prefere... dit Van Mitten, qui voulut encore
+soulever une derniere objection.
+
+--C'est convenu! repondit Keraban. Vous n'avez pas la pretention de me
+resister, n'est-ce pas?
+
+--Je le voudrais... repondit Van Mitten.
+
+--Que vous ne le pourriez pas!"
+
+En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au
+fond de la place, s'approcherent. Le seigneur Keraban disait alors a
+son compagnon:
+
+"C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous
+les deux pour Odessa!
+
+--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.
+
+--Aussitot notre arrivee," repondit Keraban.
+
+Yarhud s'etait penche a l'oreille de Scarpante:
+
+"Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!"
+
+--Oui, mais le plus tot sera le mieux! repondit Scarpante. N'oublie
+pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour
+a Trebizonde!"
+
+Et tous deux continuerent a aller et venir, l'oeil aux aguets,
+l'oreille aux ecoutes.
+
+Pendant ce temps, le seigneur Keraban continuait de causer avec Van
+Mitten et disait:
+
+"Mon ami Selim, toujours presse, et mon neveu Ahmet, plus impatient
+encore, voulaient conclure le mariage immediatement. Ils ont un motif
+pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Selim soit mariee
+avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose
+comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs]
+qu'une vieille folle de tante lui a leguees a cette condition. Mais
+ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je
+leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou
+non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.
+
+--Et votre ami Selim s'est rendu?... demanda Van Mitten.
+
+--Naturellement!
+
+--Et le jeune Ahmet?
+
+--Moins facilement, repondit Keraban. Il adore cette jolie Amasia, et
+je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires,
+lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez
+epouse la belle madame Van....
+
+--Oui, ami Keraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps deja ...
+que c'est a peine si je me souviens!
+
+--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malseant de
+demander a un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas
+defendu vis-a-vis d'un etranger.... Madame Van Mitten se porte?...
+
+--Oh! tres bien ... tres bien!... repondit Van Mitten, que ces
+politesses de son ami semblaient mettre mal a son aise. Oui ... tres
+bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les
+femmes....
+
+--Mais non, je ne sais pas! s'ecria le seigneur Keraban en riant d'un
+bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs
+de Macedoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos
+fumeurs de narghiles! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum,
+de Latakie, de Bafra, de Trebizonde, sans oublier mon ami Van Mitten,
+de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expedie de ces ballots de
+tabac aux quatre coins de l'Europe!
+
+--Et fume! dit Van Mitten.
+
+--Oui, fume... comme une cheminee d'usine! Et je vous demande s'il est
+quelque chose de meilleur au monde?
+
+--Non, certes, ami Keraban.
+
+--Voila quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidele a mon
+chibouk, fidele a mon narghile! C'est la tout mon harem, et il n'y a
+pas de femme qui vaille une pipe de tombeki!
+
+--Je suis bien de votre avis! repondit le Hollandais.
+
+--A propos, reprit Keraban, puisque je vous tiens, je ne vous
+abandonne plus! Mon caique va venir me prendre pour traverser le
+Bosphore. Je dine a ma villa de Scutari, et je vous emmene...
+
+--C'est que...
+
+--Je vous emmene, vous dis-je! Allez-vous faire des facons,
+maintenant... avec moi?
+
+--Non, j'accepte, ami Keraban! repondit Van Mitten. Je vous appartiens
+corps et ame!
+
+--Vous verrez, reprit le seigneur Keraban, vous verrez quelle
+charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cypres, a
+mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama
+de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette cote
+asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais la-bas, c'est l'Asie, et nos
+progressistes en redingote ne sont pas pres d'y faire passer leurs
+idees! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous
+dinons ensemble!
+
+--Vous faites de moi ce que vous voulez!
+
+--Et il faut vous laisser faire!" repondit Keraban.
+
+Puis, se retournant:
+
+"Ou donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!..."
+
+Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maitre, et
+tous deux accoururent.
+
+"Eh bien, demanda Keraban, ce caidji, il n'arrivera donc pas avec son
+caique?
+
+--Avec son caique?... repondit Nizib.
+
+--Je le ferai bastonner, bien sur! s'ecria Keraban! Oui, cent coups de
+baton!
+
+--Oh! fit Van Milieu.
+
+--Cinq cents!
+
+--Oh! fit Bruno.
+
+--Mille!... si l'on me contrarie!
+
+--Seigneur Keraban, repondit Nizib, je l'apercois, votre caidji. Il
+vient de quitter la pointe du Serail, et, avant dix minutes, il aura
+accoste l'echelle de Top-Hane."
+
+Et, pendant que le seigneur Keraban pietinait d'impatience au bras de
+Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.
+
+
+
+
+IV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN, ENCORE PLUS ENTETE QUE JAMAIS, TIENT
+TETE AUX AUTORITES OTTOMANES.
+
+Cependant, le caidji etait arrive et venait prevenir le seigneur
+Keraban que son caique l'attendait a l'echelle.
+
+Les caidjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de
+la Corne-d'Or. Leurs barques, a deux rames, pareillement effilees de
+l'avant et de l'arriere, de maniere a pouvoir se diriger dans les deux
+sens, ont la forme de patins de quinze a vingt pieds de longueur,
+faits de quelques planches de hetre ou de cypres, sculptees ou peintes
+a l'interieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidite ces
+sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans
+ce magnifique detroit, qui separe le littoral des deux continents.
+L'importante corporation des caidjis est chargee de ce service depuis
+la mer de Marmara jusqu'au dela du chateau d'Europe et du chateau
+d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.
+
+Ce sont de beaux hommes, le plus generalement vetus du burudjuk, sorte
+de chemise de soie, d'un yelek a couleurs vives, soutache de broderies
+d'or, d'un calecon de coton blanc, coiffes d'un fez, chausses de
+yemenis, jambes nues, bras nus.
+
+Si le caidji du seigneur Keraban,--c'etait celui qui le conduisait a
+Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caidji fut
+mal recu pour avoir tarde de quelques minutes, il est inutile d'y
+insister. Le flegmatique marinier ne s'en emut pas autrement,
+d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente
+pratique, et il ne repondit qu'en montrant le caique amarre a
+l'echelle.
+
+Donc, le seigneur Keraban, accompagne de Van Mitten, suivi de Bruno et
+de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain
+mouvement dans la foule sur la place de Top-Hane.
+
+Le seigneur Keraban s'arreta.
+
+"Qu'y a-t-il donc?" demanda-t-il.
+
+Le chef de police du quartier de Galata, entoure de gardes qui
+faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.
+Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,
+l'autre un appel, et le silence s'etablit peu a peu parmi cette foule,
+composee d'elements assez heterogenes, asiatiques et europeens.
+
+"Encore quelque proclamation inique, sans doute!" murmura le seigneur
+Keraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,
+partout et toujours.
+
+Le chef de police tira alors un papier, revetu des sceaux
+reglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrete suivant:
+
+"Par ordre du Muchir, presidant le Conseil de police, un impot de dix
+paras, a partir de ce jour, est etabli sur toute personne qui voudra
+traverser le Bosphore pour aller de Constantinople a Scutari ou de
+Scutari a Constantinople, aussi bien par les caiques que par toute
+autre embarcation a voile ou a vapeur. Quiconque refusera d'acquitter
+cet impot sera passible de prison et d'amende.
+
+"Fait au palais, ce 16 present mois
+
+"Signe: LE MUCHIR."
+
+Des murmures de mecontentement accueillirent cette nouvelle taxe,
+equivalant environ a cinq centimes de France par tete.
+
+"Bon! un nouvel impot! s'ecria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait
+du etre bien habitue a ces caprices financiers du Padischah.
+
+--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de cafe!" repondit un autre.
+
+Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on
+payerait apres avoir murmure, allait quitter la place, lorsque le
+seigneur Keraban s'avanca vers lui.
+
+"Ainsi, dit-il, voila une nouvelle taxe a l'adresse de tous ceux qui
+voudront traverser le Bosphore?
+
+--Par arrete du Muchir", repondit le chef de police.
+
+Puis, il ajouta:
+
+"Quoi! C'est le riche Keraban qui reclame?...
+
+--Oui, le riche Keraban!
+
+--Et vous allez bien, seigneur Keraban!
+
+--Tres bien... aussi bien que les impots!--Ainsi, cet arrete est
+executoire?...
+
+--Sans doute... depuis sa proclamation.
+
+--Et si je veux me rendre ce soir ... a Scutari ... dans mon caique,
+ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...
+
+--Vous payerez dix paras.
+
+--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...
+
+--Cela vous fera vingt paras par jour, repondit le chef de police. Une
+bagatelle pour le riche Keraban!
+
+--Vraiment?
+
+--Mon maitre va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura
+Nizib a Bruno.
+
+--Il faudra bien qu'il cede!
+
+--Lui! Vous ne le connaissez guere!"
+
+Le seigneur Keraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien
+en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix
+sifflante, ou l'irritation commencait a percer:
+
+"Eh bien, voici mon caidji qui vient m'avertir que son caique est a ma
+disposition, dit-il, et comme j'emmene avec moi mon ami, monsieur Van
+Mitten, son domestique et le mien....
+
+--Cela fera quarante paras, repondit le maitre de police. Je repete
+que vous avez le moyen de payer!
+
+--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Keraban, et cent,
+et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je
+ne payerai rien et je passerai tout de meme!
+
+--Je suis fache de contrarier le seigneur Keraban, repondit le chef de
+police, mais il ne passera pas sans payer!
+
+--Il passera sans payer!
+
+--Non!
+
+--Si!
+
+--Ami Keraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire
+entendre raison au plus intraitable des hommes.
+
+--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! repondit Keraban avec l'accent
+de la colere. L'impot est inique, il est vexatoire! On ne doit pas
+s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs
+n'aurait ose frapper d'une taxe les caiques du Bosphore!
+
+--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,
+n'a pas hesite a le faire! repondit le chef de police.
+
+--Nous allons voir! s'ecria Keraban.
+
+--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui
+l'accompagnaient, vous veillerez a l'execution du nouvel arrete.
+
+--Venez, Van Mitten, repliqua Keraban, en frappant le sol du pied,
+venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!
+
+--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.
+
+--Quarante coups de baton!" s'ecria le seigneur Keraban, dont
+l'irritation etait au comble.
+
+Mais, au moment ou il se dirigeait vers l'echelle de Top-Hane, les
+gardes l'entourerent, et il dut revenir sur ses pas.
+
+"Laissez-moi! criait-il, en se debattant. Que pas un de vous ne me
+touche, meme du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai
+sans qu'un seul para sorte de ma poche!
+
+--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,
+repondit le chef de police, qui s'animait a son tour, et vous payerez
+une belle amende pour en sortir!
+
+--J'irai a Scutari!
+
+--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible
+de s'y rendre autrement... .
+
+--Vous croyez? repondit le seigneur Keraban, les poings serres, le
+visage porte au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai
+a Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai
+pas....
+
+--Vraiment!
+
+--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la
+mer Noire.
+
+--Sept cents lieues pour economiser dix paras! s'ecria le chef de
+police, en haussant les epaules.
+
+--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, repondit
+Keraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul
+para!
+
+--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.
+
+--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... repondit Keraban, en
+repoussant son intervention.
+
+--Bon! Le voila emballe! se dit Bruno.
+
+--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonese, je
+franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai a
+Scutari, sans avoir paye un seul para de votre inique impot!
+
+--Nous verrons bien! riposta le chef de police.
+
+--C'est tout vu! s'ecria le seigneur Keraban, au comble de la fureur,
+et je partirai des ce soir!
+
+--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant a Scarpante, qui
+n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voila qui
+pourrait deranger notre plan!
+
+--En effet, repondit Scarpante. Pour peu que cet entete persiste dans
+son projet, il va passer par Odessa, et s'il se decide a conclure le
+mariage en passant!...
+
+--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empecher son ami
+Keraban du faire une telle folie.
+
+--Laissez-moi, vous dis-je!
+
+--Et le mariage de votre neveu Ahmet?
+
+--Il s'agit bien de mariage!"
+
+Scarpante, prenant alors Yarhud a part:
+
+"Il n'y a pas une heure a perdre!
+
+--En effet, repondit le capitaine maltais, et, des demain matin, je
+pars pour Odessa par le railway d'Andrinople."
+
+Puis tous deux se retirerent.
+
+En ce moment, le seigneur Keraban s'etait brusquement retourne vers
+son serviteur.
+
+"Nizib? dit-il.
+
+--Mon maitre?
+
+--Suis-moi au comptoir!
+
+--Au comptoir! repondit Nizib.
+
+--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Keraban.
+
+--Moi?
+
+--Et vous egalement, Bruno.
+
+--Que je....
+
+--Nous partirons tous ensemble.
+
+--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.
+
+--Oui! Je vous ai invites a diner a Scutari, dit le seigneur Keraban a
+Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez a Scutari ... a notre retour!
+
+--Mais ce ne sera pas avant?... repondit le Hollandais, tout
+interloque de la proposition.
+
+--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! repliqua
+Keraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais
+vous avez accepte mon diner, et vous mangerez mon diner!
+
+--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.
+
+--Permettez, ami Keraban....
+
+--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!"
+
+Et le seigneur Keraban fit quelques pas vers le fond de la place.
+
+"Il n'y a pas moyen de resister a ce diable d'homme! dit Van Mitten a
+Bruno.
+
+--Comment, mon maitre, vous allez ceder a un pareil caprice?
+
+--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus a
+Rotterdam!
+
+--Mais....
+
+--Et, puisque je suis mon ami Keraban, tu ne peux faire autrement que
+de me suivre!
+
+--Voila une complication!
+
+--Partons," dit le seigneur Keraban.
+
+Puis, s'adressant une derniere fois au chef de police, dont le sourire
+narquois etait bien fait pour l'exasperer:
+
+"Je pars, dit-il, et, en depit de tous vos arretes, j'irai a Scutari,
+sans avoir traverse le Bosphore!
+
+--Je me ferai un plaisir d'assister a votre arrivee, apres un si
+curieux voyage! repondit le chef de police.
+
+--Et ce sera pour moi une joie veritable de vous trouver a mon retour!
+repondit le seigneur Keraban.
+
+--Mais je vous previens, ajouta le chef de police, que si la taxe est
+encore en vigueur....
+
+--Eh bien?...
+
+--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir a
+Constantinople, a moins de dix paras par tete!
+
+--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, repondit le seigneur
+Keraban sur le meme ton, je saurai bien revenir a Constantinople, sans
+qu'il vous tombe un para de ma poche!"
+
+La-dessus, le seigneur Keraban, prenant Van Mitten par le bras, fit
+signe a Bruno et a Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu
+de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti
+turc, si tenace dans la defense de ses droits.
+
+A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de
+se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeune du Ramadan
+etait fini, et les fideles sujets du Padischah pouvaient se dedommager
+des abstinences de cette longue journee.
+
+Soudain, comme au coup de baguette de quelque genie, Constantinople se
+transforma. Au silence de la place de Top-Hane succederent des cris
+de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les
+narghiles s'allumerent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.
+Les cafes regorgerent bientot de consommateurs, assoiffes et affames.
+Rotisseries de toute espece, yaourth, de lait caille, kaimak, sorte de
+creme bouillie, kebab, tranches de mouton coupees en petits morceaux,
+galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppees de
+feuilles de vigne, rapes de mais bouilli, barils d'olives noires,
+caques de caviar, pilaws de poulet, crepes au miel, sirops, sorbets,
+glaces, cafe, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,
+apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,
+accrochees a une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le
+coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.
+
+Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminerent comme par
+magie. Les mosquees, Sainte-Sophie, la Suleimanieh, Sultan-Ahmed,
+tous les edifices religieux ou civils, depuis Serai-Burnou jusqu'aux
+collines d'Eyoub, se couronnerent de feux multicolores. Des versets
+lumineux, tendus d'un minaret a l'autre, tracerent les preceptes du
+Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonne de caiques aux
+lanternes capricieusement balancees par les lames, scintilla comme si,
+en verite, les etoiles du firmament fussent tombees dans son lit. Les
+palais, dresses sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la
+rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons etagees
+en amphitheatre, ne presentaient plus que des lignes de feux, doublees
+par la reverberation des eaux.
+
+Au loin, resonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le
+tabourka, le rebel et la flute, melanges aux chants des prieres
+psalmodiees a la chute du jour. Et, du haut des minarets, les
+muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jeterent a la
+ville en fete le dernier appel de la priere du soir, formee d'un mot
+turc et de deux mots arabes: "_Allah, hoekk kebir!_" (Dieu, Dieu
+grand!)
+
+
+
+
+V
+
+
+OU LE SEIGNEUR KERABAN DISCUTE A SA FACON LA MANIERE DONT IL ENTEND
+LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.
+
+La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:
+la Roumelie (Thrace et Macedoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une
+province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traite de 1878
+que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc
+les principautes de Serbie et de Montenegro), ont ete declares
+independants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de
+Novi-Bazar.
+
+Du moment que le seigneur Keraban pretendait suivre le perimetre de la
+mer Noire, son itineraire allait d'abord se developper sur le littoral
+de la Roumelie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la
+frontiere russe.
+
+De la, a travers la Bessarabie, la Chersonese, la Tauride ou bien le
+pays des Tcherkesses, a travers le Caucase et la Transcaucasie, cet
+itineraire contournerait la cote septentrionale et orientale de
+l'ancien Pont-Euxin jusqu'a la limite qui separe la Russie de l'empire
+ottoman.
+
+Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,
+le plus tetu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore a Scutari, sans
+avoir rien paye de la taxe nouvelle.
+
+En realite, c'etait un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,
+qui valent environ deux mille huit cents kilometres, ou,--pour compter
+par lieue ottomane, c'est-a-dire la distance qu'un cheval de charge
+fait en une heure au pas ordinaire,--c'etait un parcours de sept cents
+lieues de vingt-cinq au degre. Or, du 17 aout au 30 septembre, il y
+a quarante-cinq jours. Donc, c'etait quinze lieues a faire par
+vingt-quatre heures, si l'on voulait etre de retour le 30 septembre,
+date extreme a laquelle avait ete fixe le mariage d'Amasia; sinon elle
+ne serait plus dans les conditions determinees pour toucher les cent
+mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivat, son invite
+et lui ne s'asseoiraient pas a la table de la villa, ou le diner les
+attendait, avant quarante-cinq jours.
+
+Cependant, a employer des moyens de transport rapides, tels que les
+offrent divers troncons de railways, il eut ete facile de gagner du
+temps et d'abreger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant
+de Constantinople, un chemin de fer conduit a Andrinople et, par
+embranchement, a Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna a
+Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en
+prolongeant l'itineraire a travers la Russie meridionale, par Iassi,
+Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre
+la chaine du Caucase. Enfin un troncon de Tinis a Poti se dessine
+jusqu'au littoral de la mer Noire, presque a la frontiere turco-russe.
+Ensuite, il est vrai, a travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve
+plus aucune voie ferree avant Brousse; mais la, encore, un dernier
+troncon vient aboutir a Scutari.
+
+Or, de faire entendre raison la-dessus au seigneur Keraban, il n'y
+fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de
+fer, sacrifier ainsi aux progres de l'industrie moderne, lui un Vieux
+Turc, qui, depuis quarante ans, resistait de tout son pouvoir a cet
+envahissement des inventions europeennes? Jamais! Il eut fait le
+voyage a pied plutot que de ceder sur ce point.
+
+Aussi, le soir meme, lorsque Van Mitten et lui furent arrives
+au comptoir de Galata, y eut-il a ce propos un commencement de
+discussion.
+
+Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et
+russes, le seigneur Keraban repondit d'abord par un haussement
+d'epaules, puis par un refus categorique.
+
+"Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la
+forme, mais sans espoir de convaincre son hote.
+
+--Quand j'ai dit non, c'est non! repliqua le seigneur Keraban. Vous
+m'appartenez, d'ailleurs, vous etes mon invite, je me charge de vous,
+et vous n'avez qu'a vous laisser faire!
+
+--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, a defaut de railways, peut-etre
+y aurait-il un moyen tres simple de nous rendre a Scutari sans
+franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?
+
+--Et lequel? demanda Keraban, en froncant le sourcil. Si ce moyen est
+bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.
+
+--Il est excellent, repondit Van Mitten.
+
+--Parlez vite! Nous avons a faire nos preparatifs de depart! Il n'y a
+pas une heure a perdre!
+
+--Voici, ami Keraban: Gagnons un des ports les plus rapproches de
+Constantinople sur la mer Noire, fretons un bateau a vapeur....
+
+--Un bateau a vapeur! s'ecria le seigneur Keraban, que ce mot "vapeur"
+avait le don de mettre hors de lui.
+
+--Non ... un bateau ... un simple bateau a voile, s'empressa d'ajouter
+Van Mitten, un chebec, une tartane, une caravelle, et faisons route
+pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur
+ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par
+terre a Scutari, ou nous boirons ironiquement a la sante du Muchir!"
+
+Le seigneur Keraban avait laisse parler son ami sans l'interrompre.
+Peut-etre celui-ci se figurait-il deja qu'on allait faire bon accueil
+a sa proposition, tres acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait
+toutes les questions d'amour-propre.
+
+Mais, a l'enonce de cette proposition, l'oeil du seigneur Keraban
+s'anima, ses doigts se replierent et se deplierent successivement, et,
+de ses deux mains tout a l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un
+aspect que Nizib aurait trouve peu rassurant.
+
+"Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est
+de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?
+
+--Ce serait bien joue, a mon avis, repondit Van Mitten.
+
+--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Keraban, d'un certain
+genre de mal qu'on appelle le mal de mer?
+
+--Sans doute, ami Keraban.
+
+--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?
+
+--Jamais! D'ailleurs, pour une traversee aussi courte....
+
+--Aussi courte! reprit Keraban. Vous dites, je crois, une traversee
+"aussi courte!"
+
+--A peine soixante lieues!
+
+--Mais n'y en eut-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!
+s'ecria le seigneur Keraban, que la contradiction commencait, comme
+toujours, a surexciter, n'y en eut-il que deux, n'y en eut-il qu'une,
+ce serait encore trop pour moi!
+
+--Veuillez pourtant reflechir....
+
+--Vous connaissez le Bosphore?
+
+--Oui!
+
+--Il a a peine une demi-lieue de large devant Scutari?...
+
+--En effet.
+
+--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une legere brise, j'ai le
+mal de mer quand je le traverse dans mon caique!
+
+--Le mal de mer?
+
+--Je l'aurais sur un etang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,
+maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de
+freter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine
+ecoeurante de cette espece! Osez-le!"
+
+Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la
+question d'une traversee par mer fut abandonnee.
+
+Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez
+difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles
+ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des
+relais de poste, et rien n'empeche de voyager a cheval, avec ses
+provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, a
+moins qu'on ne se mette a la suite du tatar, c'est-a-dire du courrier
+charge du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer
+qu'un temps limite pour aller d'un point a un autre, le suivre est
+tres fatigant, pour ne pas dire impraticable, a qui n'a pas l'habitude
+de ces longues traites.
+
+Il va de soi que le seigneur Keraban ne comptait point faire de cette
+facon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait
+confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette
+question n'etait pas pour arreter le riche negociant du faubourg de
+Galata.
+
+"Eh bien, dit Van Mitten, tout resigne, d'ailleurs, puisque nous ne
+voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,
+ami Keraban?
+
+--En chaise de poste.
+
+--Avec vos chevaux?
+
+--Avec des chevaux de relais.
+
+--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...
+
+--On en trouvera.
+
+--Cela vous coutera cher!
+
+--Cela me coutera ce que cela me coutera! repondit le seigneur
+Keraban, qui recommencait a s'animer.
+
+--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:
+La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ
+100 piastres, dont chacune equivaut a 22 centimes.], et peut-etre
+quinze cents!
+
+--Soit! Des milliers, des millions! s'ecria Keraban, oui! des
+millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?
+
+--Oui! repondit le Hollandais.
+
+--Il etait temps!"
+
+Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le
+parti de se taire.
+
+Toutefois, il fit observer a son imperieux hote, qu'un tel voyage
+necessiterait des depenses assez considerables; qu'il attendait de
+Rotterdam une somme tres importante, dont il comptait faire le depot
+a la banque de Constantinople; que, momentanement, il n'avait plus
+d'argent, et que....
+
+A cela, le seigneur Keraban lui ferma la bouche, en lui disant que
+toutes les depenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten etait
+son invite; que le riche negociant du quartier de Galata n'avait pas
+l'habitude de faire payer a ses hotes, et que ... etc.
+
+Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.
+
+Si le seigneur Keraban n'eut pas ete possesseur d'une antique voiture
+de fabrication anglaise, qu'il avait deja mise a l'epreuve, il aurait
+ete reduit, pour ce long et difficile parcours, a l'araba turque,
+attelee le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de
+poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, etait
+toujours la, sous la remise, et dans un parfait etat.
+
+Cette chaise etait confortablement disposee pour trois voyageurs. En
+avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait
+un enorme coffre a provisions et a bagages; derriere la caisse
+principale etait egalement etabli un second coffre, que surmontait un
+cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient etre fort a l'aise.
+Cette voiture devant etre conduite en poste, il n'y avait point de
+siege pour un cocher.
+
+Tout cela eut paru quelque peu vieux de forme et aurait prete a rire,
+sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais
+le vehicule etait solide; porte par de bons essieux, des roues a
+larges jantes et a rayons epais, suspendu sur des ressorts d'acier
+de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait defier les
+cahots de routes a peine tracees a travers champs.
+
+Donc, Van Mitten et son ami Keraban, occupant le fond du confortable
+coupe, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juches clans le
+cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un chassis vitre, tous
+quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en
+Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'etendait pas jusqu'au
+littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire
+connaissance avec le Celeste-Empire.
+
+Les preparatifs commencerent immediatement. Si le seigneur Keraban ne
+pouvait partir le soir meme, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur
+de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain
+matin, des l'aube naissante.
+
+Or, ce n'etait pas trop d'une nuit pour toutes les mesures a prendre,
+les affaires a regler. Aussi les employes du comptoir furent-ils
+requisitionnes, au moment ou ils allaient se remettre en quelque
+cabaret des abstinences de cette longue journee de jeune. En outre,
+Nizib etait la, tres expeditif en ces occasions.
+
+Quant a Bruno, il dut retourner a l'_Hotel de Pesth_, Grande rue de
+Pera, ou son maitre et lui etaient descendus dans la matinee, afin
+de faire transporter immediatement au comptoir tout le bagage de Van
+Mitten et le sien. L'obeissant Hollandais, que son ami ne perdait pas
+de vue, n'aurait point ose le quitter un seul instant.
+
+"Ainsi, c'est bien decide, mon maitre? dit Bruno, au moment ou il
+allait quitter le comptoir.
+
+--Comment pourrait-il en etre autrement avec ce diable d'homme!
+repondit Van Mitten.
+
+--Nous allons faire le tour de la mer Noire?
+
+--A moins que mon ami Keraban ne change d'avis en route, ce qui n'est
+guere probable!
+
+--De toutes les tetes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,
+repondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une
+aussi dure que celle-la!
+
+--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est tres juste,
+Bruno, repliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur
+cette tete, je me dispenserai, a l'avenir, de frapper dessus!
+
+--J'esperais pourtant me reposer a Constantinople, mon maitre! reprit
+Bruno! Les voyages et moi....
+
+--Ce n'est point un voyage, Bruno, repondit Van Mitten, c'est tout
+simplement un autre chemin que prend mon ami Keraban pour rentrer
+diner chez lui!"
+
+Cette facon d'envisager les choses ne rendit pas le calme a Bruno. Il
+n'aimait pas les deplacements, et il allait se deplacer pendant des
+semaines, des mois peut-etre, a travers quelques pays varies, ce qui
+l'interessait assez peu, mais difficiles et meme dangereux, ce dont il
+se preoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inherentes a ces
+longs parcours, il arriverait a maigrir et, par consequent, a perdre
+de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait
+tant.
+
+Et alors son eternel et lamentable refrain de revenir a l'oreille de
+son maitre:
+
+"Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le repete, il vous
+arrivera malheur!
+
+--Nous le verrons bien, repondit le Hollandais; mais va toujours
+chercher mes bagages, pendant que j'acheterai un guide pour etudier
+ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu
+reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....
+
+--Quand?...
+
+--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans
+notre destinee de le faire!"
+
+Sur cette reflexion fataliste, qu'un Musulman n'eut pas desavouee,
+Bruno, hochant la tete, quitta le comptoir et se rendit a l'hotel. En
+verite, ce voyage ne lui disait rien de bon!
+
+Deux heures apres, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de
+leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.
+C'etaient de ces indigenes, vetus d'une etoffe feutree, de bas de
+laine a cotes, coiffes d'un kalah brode de soies multicolores,
+et chausses de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que
+Theophile Gautier a si justement appeles "chameaux a deux pieds sans
+bosses".
+
+La gibbosite, cependant, ne manquait point a ceux-ci, grace aux
+nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut depose
+dans la cour du comptoir, et on commenca a charger la chaise de poste,
+qui avait ete tiree de sa remise.
+
+Pendant ce temps, le seigneur Keraban, en negociant soigneux, mettait
+ordre a ses affaires. Il visitait l'etat de sa caisse, il verifiait
+son journal, il donnait ses instructions au chef des employes, il
+ecrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le
+papier-monnaie, demonetise en 1862, n'ayant plus cours. Keraban ayant
+besoin d'une certaine quantite de monnaie russe pour la partie du
+parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention
+etait de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Selim,
+puisque cet itineraire l'obligeait a passer par Odessa.
+
+Les preparatifs furent rapidement acheves. Des provisions
+s'entasserent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent
+deposees a l'interieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et
+il fallait etre pret a tout evenement. En outre, le seigneur Keraban
+n'eut garde d'oublier deux narghiles, l'un pour Van Mitten, l'autre
+pour lui, ustensiles indispensables a un Turc, qui est en meme temps
+un negociant en tabacs.
+
+Quant aux chevaux, ils avaient ete commandes le soir meme et devaient
+etre amenes des l'aube. De minuit au lever du jour, il restait
+quelques heures qui furent consacrees d'abord au souper, puis au
+repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Keraban donna le signal du
+reveil, tous, sautant hors du lit, endosserent leurs habits de
+voyage. La chaise de poste attellee, chargee, le postillon en selle,
+n'attendait plus que les voyageurs.
+
+Le seigneur Keraban renouvela ses dernieres instructions aux employes
+du comptoir. Il n'y avait plus qu'a partir.
+
+Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste
+cour du comptoir.
+
+"Ainsi, c'est bien decide!" dit une derniere fois Van Mitten a son ami
+Keraban.
+
+Pour toute reponse, celui-ci montra la voiture, dont la portiere etait
+ouverte.
+
+Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond
+du coupe a gauche. Le seigneur Keraban prit place aupres de lui. Nizib
+et Bruno grimperent dans le cabriolet.
+
+"Ah! ma lettre!" dit Keraban, au moment ou le bruyant equipage allait
+quitter le comptoir.
+
+Et, baissant la vitre, il tendit a l'un des employes une lettre qu'il
+lui ordonna de mettre, ce matin meme, a la poste.
+
+Cette lettre etait adressee au cuisinier de la villa de Scutari et ne
+contenait que ces mots;
+
+"Diner remis a mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caille,
+epaule de mouton aux epices. Surtout pas trop cuit."
+
+Puis, la chaise s'ebranla, descendit les rues du faubourg, traversa la
+Corne-d'Or sur le pont de la Valideh-Sultane, et sortit de la ville
+par Ieni-Kapoussi, la "porte nouvelle".
+
+Le seigneur Keraban est parti! Qu'Allah le protege!
+
+
+
+
+VI
+
+
+OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A EPROUVER QUELQUES DIFFICULTES,
+PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.
+
+Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisee en
+vilayets, gouvernements ou departements, administres par un vali,
+gouverneur general, sorte de prefet nomme par le Sultan. Les
+vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, regis par un
+moustesarif; en kazas ou cantons, administres par un caimacan; en
+nahies ou communes, avec un moudir ou maire elu. C'est donc, a peu
+pres, le systeme administratif tel qu'il est institue en France.
+
+En somme, le seigneur Keraban ne devait avoir que peu ou point de
+rapport avec les autorites des vilayets de la Roumelie, que traverse
+la route de Constantinople a la frontiere. Cette route etait celle
+qui s'ecartait moins du littoral de la mer Noire et elle abregeait le
+parcours autant que possible.
+
+Il faisait un beau temps de voyage, une temperature rafraichie par la
+brise de mer, qui courait sans obstacles a travers ce pays assez
+plat. C'etaient des champs de mais, d'orge et de seigle, et de ces
+vignobles, qui prosperent dans les parties meridionales de l'empire
+ottoman; puis, des forets de chenes, de sapins, de hetres, de
+bouleaux; puis, groupes ca et la, des platanes, des arbres de Judee,
+des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulierement,
+dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers,
+identiques a ceux des memes latitudes de la basse Europe.
+
+En sortant par la porte d'Ieni, la chaise prit la route de
+Constantinople a Choumla, d'ou se detache un embranchement sur
+Andrinople par Kirk-Kilisse. Cette route suit lateralement et croise
+meme, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette
+seconde capitale de la Turquie europeenne, en communication avec la
+metropole de l'empire ottoman.
+
+Precisement, au moment ou la chaise longeait le chemin de fer, le
+train vint a passer. Un voyageur mit rapidement la tete a la portiere
+de son wagon, et put apercevoir l'equipage du seigneur Keraban,
+rapidement enleve par son vigoureux attelage.
+
+Ce voyageur n'etait autre que le capitaine maltais Yarhud, en route
+pour Odessa, ou, grace a la rapidite des trains, il allait arriver
+beaucoup plus tot que l'oncle du jeune Ahmet.
+
+Van Mitten ne put se retenir de montrer a son ami le convoi filant a
+toute vapeur.
+
+Celui-ci, suivant son habitude, haussa les epaules.
+
+"Eh! ami Keraban, on arrive vite! dit Van Mitten.
+
+--Quand on arrive!" repondit le seigneur Keraban.
+
+Pendant cette premiere journee de voyage, il faut dire que pas une
+heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune
+difficulte aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus
+prier pour se laisser atteler que les postillons pour vehiculer un
+seigneur qui payait si genereusement.
+
+On passa par Tchalaldje, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes
+d'ecoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallee
+de Tchorlou, par le village de Yeni-Keui, puis par la vallee de
+Galata, a travers laquelle, si l'on en croit la legende, sont fores
+des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau a la capitale.
+
+Le soir venu, la chaise s'arretait une heure seulement a la bourgade
+de Serai. Comme les provisions, emportees dans les coffres, etaient
+destinees plus specialement aux regions dans lesquelles il serait
+difficile de se procurer les elements d'un repas, meme mediocre, il
+convenait de les reserver. On dina donc a Serai, passablement meme, et
+la route fut reprise.
+
+Peut-etre Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son
+cabriolet; mais Nizib regarda cette eventualite comme toute naturelle,
+et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.
+
+La nuit s'acheva sans incidents, grace a un long et sinueux lacet que
+faisait la route aux approches de Viza, pour eviter les rudes pentes
+et les terrains marecageux de la vallee. A son grand regret, Van
+Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants,
+presque entierement occupee par une population grecque, et qui est
+la residence d'un eveque orthodoxe. Il n'etait pas venu pour voir,
+d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'imperieux seigneur Keraban,
+lequel se souciait mediocrement de recueillir des impressions de
+voyage.
+
+Le soir, vers cinq heures, apres avoir traverse les villages de
+Bounar-Hissan, d'Iena, d'Uskup, les voyageurs contournerent un petit
+bois seme de tombes, ou reposent les restes des victimes egorgees par
+une bande de brigands qui jadis operaient en cet endroit; puis elle
+atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants,
+Kirk-Kilisse. Son nom "Quarante Eglises" est justifie par le grand
+nombre de ses monuments religieux. C'est, a vrai dire, une sorte de
+petite vallee, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que
+Van Mitten, suivi du fidele Bruno, explora en quelques heures.
+
+La chaise fut remisee dans la cour d'un hotel assez bien tenu, ou le
+seigneur Keraban et ses compagnons passerent la nuit, et d'ou ils
+repartirent au point du jour.
+
+Pendant la journee du 19 aout, les postillons depasserent le village
+de Karabounar, et arriverent le soir tres tard au village de Bourgaz,
+bati sur le golfe de ce nom. Les voyageurs coucherent, cette nuit-la,
+dans un "khani", espece d'auberge fort rudimentaire, qui certainement
+ne valait pas leur chaise de poste.
+
+Le lendemain au matin, la route, qui s'ecarte du littoral de la
+mer Noire, les ramena vers Aidos, et, le soir, a Paravadi, une des
+stations du petit railway de Choumla a Varna. Ils traversaient alors
+la province de Bulgarie, a l'extremite sud de la Dobroutcha, au pied
+des derniers contreforts de la chaine des Balkans.
+
+La, les difficultes furent grandes, pendant ce difficile passage,
+tantot au milieu de vallees marecageuses, tantot a travers des forets
+de plantes aquatiques, d'un developpement extraordinaire, dans
+lesquelles la chaise avait bien de la peine a se glisser, troublant
+dans leurs retraites des milliers de pilets, de becasses, de
+becassines, remises sur le sol de cette region si accidentee.
+
+On sait que les Balkans forment une chaine importante. En courant
+entre la Roumelie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle detache de
+son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement
+se fait sentir presque jusqu'au Danube.
+
+Le seigneur Keraban eut la l'occasion de voir sa patience mise a une
+rude epreuve.
+
+Lorsqu'il fallut franchir l'extremite de la chaine, afin de
+redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque
+inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas
+a l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins etroits, bordes de
+precipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela
+prit du temps et ne se fit pas sans une grande depense de mauvaise
+humeur et de recriminations. Plusieurs fois, on dut deteler, et il
+fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et
+les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans
+la poche des postillons, menacant de revenir sur leurs pas.
+
+Ah! le seigneur Keraban eut beau jeu pour pester contre le
+gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire,
+et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilite a travers les
+provinces! Le Divan ne se genait pas, pourtant, quand il s'agissait
+d'impots, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur
+Keraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il
+en revenait toujours la, comme obsede par une idee fixe! Dix paras!
+dix paras!
+
+Van Mitten se gardait bien de repondre quoi que ce soit a son
+compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eut amene quelque
+scene.
+
+Aussi, pour l'apaiser, daubait-il a son tour le gouvernement turc en
+particulier, et tous les gouvernements en general.
+
+"Mais il n'est pas possible, disait Keraban, qu'en Hollande, il y ait
+de pareils abus!
+
+--Il y en a, au contraire, ami Keraban, repondait Van Mitten, qui
+voulait, avant tout, calmer son compagnon.
+
+--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que
+Constantinople ou de pareilles iniquites soient possibles! Est-ce qu'a
+Rotterdam on a jamais songe a mettre un impot sur les caiques?
+
+--Nous n'avons pas de caiques!
+
+--Peu importe!
+
+--Comment, peu importe?
+
+--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eut ose les taxer!
+Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux
+Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?
+
+--Le pire, a coup sur!" repondait Van Mitten, pour couper court a une
+discussion qu'il sentait poindre.
+
+Et, pour mieux clore ce qui n'etait encore qu'une simple conversation,
+il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Keraban
+l'envie de s'etourdir, lui aussi, dans les fumees du narghile. Le
+coupe ne tarda donc pas a s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser
+les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement
+narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entete voyageur
+redevenait muet et calme jusqu'au moment ou quelque incident le
+rappelait a la realite.
+
+Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on
+passa la nuit du 20 au 2l aout en chaise de poste. Ce fut vers
+le matin seulement que, les dernieres ramifications des Balkans
+depassees, on se retrouva, au dela de la frontiere roumaine, sur les
+terrains plus carrossables de la Dobroutcha.
+
+Cette region est comme une presqu'ile, formee par un large coude du
+Danube, qui, apres s'etre eleve au nord vers Galatz, revient a l'est
+sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches.
+Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'ile a la
+peninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la
+province situee entre Tchernavoda et Kustendje, ou court la ligne
+d'un petit railway de quinze a seize lieues au plus, qui part de
+Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contree etant
+sensiblement la meme qu'au nord, au point de vue topographique, on
+peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance a la
+base des derniers chainons des Balkans.
+
+"Le bon pays", c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche
+fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle
+est, sinon habitee, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et
+peuplee de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire
+ottoman possede la une immense contree, dont les vallees creusent a
+peine le sol, presque sans relief. Elle presente plutot une succession
+de plateaux, qui s'etendent jusqu'aux forets semees aux embouchures du
+Danube.
+
+Sur ce sol, les routes, sans cotes abruptes ni pentes brusques,
+permirent a la chaise de rouler plus rapidement. Les maitres de poste
+n'avaient plus le droit de maugreer en voyant atteler leurs chevaux,
+ou, s'ils le faisaient, c'etait pour ne point en perdre l'habitude.
+
+On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l aout, a midi, la chaise
+relayait a Koslidcha, et, le soir meme a Bazardjik.
+
+La, le seigneur Keraban se decida a passer la nuit, pour donner
+quelque repos a tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gre, sans en
+rien dire, par prudence.
+
+Le lendemain, des la premiere aube, la chaise, attelee de chevaux
+frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste
+entonnoir, dont le contenu, alimente par des sources de fond, se
+deverse dans le Danube, a l'epoque des basses eaux. Vingt-quatre
+lieues environ etaient enlevees en douze heures, et, vers huit heures
+du soir, les voyageurs s'arretaient devant le railway de Kustendje a
+Tchernavoda, en face de la station de Medjidie, une ville toute neuve,
+qui compte deja vingt mille ames et promet de devenir plus importante.
+
+La, a son grand deplaisir, le seigneur Keraban ne put immediatement
+franchir la voie pour rejoindre le khan, ou il devait passer la nuit.
+La voie etait occupee par un train, et il fallut attendre pendant un
+grand quart d'heure que le passage fut libre.
+
+De la, des plaintes, des recriminations contre ces administrations de
+chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'ecraser
+les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs vehicules, mais
+de retarder ceux qui se refusent a y prendre place.
+
+"En tout cas, dit-il a Van Mitten, ce n'est pas a moi qu'il arrivera
+jamais un accident de chemin de fer!
+
+--On ne sait! repondit, peut-etre imprudemment, le digne Hollandais.
+
+--Je le sais, moi!" repliqua le seigneur Keraban d'un ton qui coupa
+court a toute discussion.
+
+Enfin, le train quitta la station de Modjidie, les barrieres
+s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposerent dans un
+khan assez confortablement etabli en cette ville, dont le nom fut
+choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid.
+
+Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, a travers une sorte de
+plaine deserte, a Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus
+convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq
+heures, on s'arretait a Toultcha, l'une des plus importantes villes de
+la Moldavie.
+
+En cette cite de trente a quarante mille ames, ou se confondent
+Tcherkesses, Nogais, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs,
+Armeniens,
+
+Turcs et Juifs, le seigneur Keraban ne pouvait etre embarrasse pour
+trouver un hotel a peu pres confortable. C'est ce qui fut fait. Van
+Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter
+Toultcha, dont l'amphitheatre, tres pittoresque, se deploie sur le
+versant nord d'une petite chaine, au fond d'un golfe forme par un
+elargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismail.
+
+Le lendemain, 24 aout, la chaise traversait le Danube, devant
+Toultcha, et s'aventurait a travers le delta du fleuve, forme par deux
+grandes branches. La premiere, celle que suivent les bateaux a vapeur
+est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe a
+Ismail, puis a Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, apres s'etre
+ramifiee en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du
+Danube.
+
+Au dela de Kilia et de la frontiere, se developpe la Bessarabie,
+qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et
+emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.
+
+Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donne lieu a
+nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement
+geographique entre le seigneur Keraban et Van Mitten.
+
+Que les Grecs, au temps d'Hesiode, l'aient connu sous le nom d'Istor
+ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait ete importe par les armees
+romaines, et que Cesar, le premier, l'ait fait connaitre sous ce nom;
+que dans la langue des Thraces, il signifie "nuageux"; qu'il vienne du
+celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait
+raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils
+disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Keraban qui, comme
+toujours, reduisit finalement son adversaire au silence, en faisant
+venir le mot Danube, du mot zend "asdanu", qui signifie: la riviere
+rapide.
+
+Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas a entrainer la
+masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est
+creuses, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve.
+Or, par entetement, le seigneur Keraban ne compta pas, en depit des
+observations qui lui furent faites, et il lanca sa chaise a travers le
+vaste delta.
+
+Il n'etait pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de
+canards, d'oies sauvages, d'ibis, de herons, de cygnes, de pelicans,
+semblaient lui faire cortege. Mais, il oubliait que, si la nature a
+fait de ces oiseaux aquatiques des echassiers ou des palmipedes, c'est
+qu'il faut des palmes ou des echasses pour frequenter cette region
+trop souvent submergee, a l'epoque des grandes crues, apres la saison
+pluvieuse.
+
+Or, les chevaux de la chaise etaient insuffisamment conformes, on
+en conviendra, pour fouler du pied ces terrains detrempes par les
+dernieres inondations. Au dela de cette branche du Danube, qui va se
+jeter dans la mer Noire a Sulina, ce n'etait plus qu'un vaste marecage
+au travers duquel se dessinait une route a peu pres impraticable.
+Malgre les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten,
+le seigneur Keraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut
+bien lui obeir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la
+chaise fut bien et dument embourbee, sans qu'il fut possible aux
+chevaux de la tirer de la.
+
+"Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contree!
+crut devoir faire observer Van Mitten.
+
+--Elles sont ce qu'elles sont! repondit Keraban. Elles sont ce
+qu'elles peuvent etre sous un pareil gouvernement!
+
+--Nous ferions peut-etre mieux de revenir en arriere et de prendre un
+autre chemin?
+
+--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer a marcher en avant et
+de ne rien changer a notre itineraire!
+
+--Mais le moyen?...
+
+--Le moyen, repondit le tetu personnage, consiste a envoyer chercher
+des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions
+dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!"
+
+Il n'y avait rien a repliquer. Le postillon et Nizib furent detaches
+a la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'etre
+assez eloigne. Tres probablement, ils ne pourraient etre de retour
+qu'au lever du soleil. Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno durent
+donc se resigner a passer la nuit au milieu de cette vaste steppe,
+aussi abandonnes qu'ils l'eussent ete au plus profond des deserts de
+l'Australie centrale. Tres heureusement, la chaise, enfoncee dans
+les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menacait pas de s'enliser
+davantage.
+
+Cependant, la nuit etait fort obscure. De gros nuages, tres bas, en
+voie de condensation, chasses par les vents de la mer Noire, couraient
+a travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidite montait
+du sol impregne d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire.
+A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture
+projetaient seules une lueur douteuse sous l'epaisse buee evaporee du
+marecage, et peut-etre eut-il mieux valu les eteindre.
+
+En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais
+Van Mitten ayant emis cette observation, son intraitable ami crut
+devoir la discuter, et de la discussion il resulta qu'il ne fut point
+donne suite a la proposition de Van Mitten.
+
+Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de
+finesse, il aurait propose e son compagnon de laisser les lanternes
+allumees: tres vraisemblablement, le seigneur Keraban les eut fait
+eteindre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU
+FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.
+
+Il etait dix heures du soir. Keraban, Van Mitten et Bruno, apres
+un souper preleve sur les provisions serrees dans le coffre de la
+voiture, se promenerent en fumant, pendant une demi-heure environ, le
+long d'une etroite sente, dont le sol ne cedait pas sous le pied.
+
+"Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Keraban, que vous ne
+voyez aucune objection a ce que nous allions dormir jusqu'au moment ou
+arriveront les chevaux de renfort?
+
+--Je n'en vois aucune, repondit Keraban, apres avoir reflechi, avant
+de faire cette reponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui
+n'etait jamais a court d'objections.
+
+--Je veux croire que nous n'avons rien a craindre? ajouta le
+Hollandais, au milieu de cette plaine absolument deserte?
+
+--Je veux le croire aussi.
+
+--Aucune attaque n'est a redouter?
+
+--Aucune.
+
+--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!" repondit Bruno,
+qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour
+ecraser une demi-douzaine de ces importuns dipteres.
+
+Et, en effet, des nuees d'insectes tres voraces, qu'attirait peut-etre
+la lueur des lanternes, commencaient a tourbillonner effrontement
+autour de la chaise.
+
+"Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fiere quantite de ces moustiques,
+et une moustiquaire n'eut pas ete de trop!
+
+--Ce ne sont point des moustiques, repondit le seigneur Keraban, en se
+grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui
+nous manque!
+
+--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.
+
+--Une cousiniaire, repondit Keraban, car ces pretendus moustiques sont
+des cousins!
+
+--Du diable si j'en ferais la difference! pensa Van Mitten, qui
+ne jugea pas a propos d'entamer une discussion sur cette question
+purement entomologique.
+
+--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Keraban; c'est que ce sont
+uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent a l'homme.
+
+--Je les reconnais bien la, ces representants du beau sexe! repondit
+Bruno, en se frottant les mollets.
+
+--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit
+alors Van Mitten, car nous allons etre devores!
+
+--En effet, repondit Keraban, les contrees que traverse le bas Danube
+sont particulierement infestees par ces cousins, et on ne les combat
+qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le
+jour, de poudre du pyrethre....
+
+--Dont nous sommes absolument et malheureusement depourvus! ajouta le
+Hollandais.
+
+--Absolument, repondit Keraban. Mais qui pouvait prevoir que nous
+resterions en detresse dans les marecages de la Dobroutcha?
+
+--Personne, ami Keraban.
+
+--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars
+crimeens, auxquels le gouvernement turc avait accorde une vaste
+concession dans ce delta du fleuve, et que des legions de ces cousins
+forcerent a s'expatrier.
+
+--D'apres ce que nous voyons, ami Keraban, l'histoire n'est point
+invraisemblable!
+
+--Rentrons donc dans la chaise!
+
+--Nous n'avons que trop tarde! repondit Van Mitten, qui s'agitait au
+milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les fremissements se chiffrent
+par millions a la seconde.
+
+Au moment ou le seigneur Keraban et son compagnon allaient remonter
+dans la voiture, le premier s'arreta.
+
+"Bien qu'il n'y ait rien a craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
+veillat jusqu'au retour du postillon.
+
+--Il ne s'y refusera pas, repondit Van Mitten.
+
+--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne
+pas m'y refuser, mais je vais etre devore vivant!
+
+--Non! repliqua Keraban. Je me suis laisse dire que les cousins ne
+piquaient pas deux fois a la meme place, de sorte que Bruno sera
+bientot a l'abri de leurs attaques.
+
+--Oui!... lorsque j'aurai ete crible de mille piqures!
+
+--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.
+
+--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?
+
+--Parfaitement, a la condition de ne point vous y endormir!
+
+--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de
+moustiques?
+
+--De cousins, Bruno, repondit Keraban, de simples cousins!... Ne
+l'oubliez pas!"
+
+Sur cette observation, le seigneur Keraban et Van Mitten remonterent
+dans le coupe, laissant a Bruno le soin de veiller a la garde de son
+maitre, ou mieux de ses maitres. Depuis la rencontre de Keraban et de
+Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?
+
+Apres s'etre assure que les portieres de la chaise etaient bien
+fermees, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, epuises de fatigue,
+etaient etendus sur le sol, respirant avec bruit, melant leur chaude
+haleine au brouillard de cette plaine marecageuse.
+
+"Le diable ne les tirerait pas de cette orniere! se dit Bruno. Il faut
+convenir que le seigneur Keraban a eu la une fiere idee de prendre
+cette route! Apres tout, cela le regarde!"
+
+Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le chassis vitre,
+a travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux
+projete par les lanternes.
+
+Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de
+rever, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en reflechissant
+a la serie d'aventures, dans lesquelles l'entrainait son maitre, a la
+suite du plus tetu des Osmanlis?
+
+Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traineur du pave de
+Rotterdam, un habitue des quais de la Meuse, un pecheur a la ligne
+emerite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait
+ete transporte a l'autre extremite de l'Europe! De la Hollande a
+l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambee! Et a peine
+debarque a Constantinople, la fatalite venait de le jeter a travers
+les steppes du bas Danube! Et il se voyait la, juche dans le cabriolet
+d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu
+dans une nuit profonde, et plus enracine a ce sol que la tour gothique
+de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il etait tenu d'obeir a son
+maitre, lequel, sans y etre force, n'en obeissait pas moins au
+seigneur Keraban.
+
+"Oh! bizarrerie des complications humaines!
+
+se repetait Bruno. Me voila, en train de faire le tour de la mer
+Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour epargner dix paras que
+j'eusse volontiers payes de ma poche, si j'avais ete assez avise pour
+le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le tetu! le
+tetu! Je suis sur que, depuis le depart, j'ai deja maigri de
+deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre
+semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!".
+
+Et, si hermetiquement que Bruno eut ferme le chassis du cabriolet,
+quelques douzaines de cousins avaient pu y penetrer et s'acharnaient
+contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et
+comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le
+seigneur Keraban ne pouvait l'entendre!
+
+Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-etre, sans
+l'agacante attaque de ces insectes, Bruno, succombant a la fatigue,
+se serait-il enfin laisse aller au sommeil? Mais dormir dans ces
+conditions eut ete impossible.
+
+Il devait etre un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idee. Elle
+eut meme du lui venir plus tot, a lui, un de ces Hollandais pur sang,
+qui, en venant au monde, cherchent plutot le tuyau d'une pipe que
+le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre a fumer, de combattre
+l'envahissement des cousins a coups de bouffees de tabac. Comment n'y
+avait-il pas deja songe? S'ils resistaient a l'atmosphere nicotique
+qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes
+ont la vie dure au milieu des marecages du bas Danube!
+
+Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine a fleurs
+emaillees,--une soeur de celle qui lui avait ete si impudemment volee
+a Constantinople. Il la bourra comme il eut fait d'une arme a feu
+qu'il comptait decharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le
+briquet, alluma le fourneau, aspira a pleins poumons la fumee d'un
+excellent tabac de Hollande, et la rejeta en enormes volutes.
+
+L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups
+d'ailes, et se dispersa peu a peu dans les angles les plus obscurs du
+cabriolet.
+
+Bruno ne put que se feliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il
+venait de demasquer faisait merveille, les assaillants se
+repliaient en desordre; mais, comme il ne cherchait pas a faire de
+prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le chassis,
+afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses
+bordees de fumee interdiraient tout acces aux insectes du dehors.
+
+Ainsi fut-il fait. Bruno, debarrasse de cette importune legion de
+dipteres, put meme se hasarder a regarder a droite et a gauche. La
+nuit etait toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,
+qui ebranlaient parfois la voiture; mais elle adherait fortement au
+sol, trop fortement meme. Donc, nulle crainte qu'elle fut renversee.
+
+Bruno chercha a voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque
+lumiere ne se montrait pas, qui eut annonce le retour du postillon et
+des chevaux de renfort. Obscurite complete, tenebres d'autant plus
+profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se
+decoupait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en
+portant ses regards sur les cotes, a une distance de soixante pas
+environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
+deplacaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantot au ras du
+sol, tantot a deux ou trois pieds au-dessus.
+
+Bruno se demanda tout d'abord si ce n'etaient pas la quelques
+phosphorescences de feux follets, dont le degagement se produisait a
+la surface d'un marais ou ne manque pas l'hydrogene sulfure.
+
+Mais si, en sa qualite d'etre raisonnant, sa raison risquait de
+l'induire en erreur, il ne pouvait en etre ainsi des chevaux de
+la chaise, que leur instinct n'eut pas trompes sur la cause de ce
+phenomene. En effet, ils commencerent a donner quelques signes
+d'agitation, les naseaux eventes, renaclant d'une facon insolite.
+
+"Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans
+doute! Seraient-ce des loups?".
+
+Que ce fut la une bande de loups, attiree par l'odeur de l'attelage, a
+cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affames, sont nombreux
+dans le delta du Danube.
+
+"Diable! murmura Bruno, voila qui serait encore plus malfaisant que
+les moustiques ou les cousins de notre entete! La fumee de tabac n'y
+ferait rien, cette fois!"
+
+Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquietude, a laquelle on
+ne pouvait se meprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue epaisse,
+ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses a la voiture.
+Les points lumineux semblaient s'etre rapproches. Une sorte de
+grognement sourd se melait aux sifflements de la brise.
+
+"Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prevenir le seigneur
+Keraban et mon maitre!"
+
+Cela etait urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser
+sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portiere,
+puis la referma, apres s'etre introduit dans le coupe, ou les deux
+amis dormaient tranquillement l'un pres de l'autre.
+
+"Mon maitre?... dit Bruno a voix basse, en appuyant sa main sur
+l'epaule de Van Mitten.
+
+--Au diable l'importun qui me reveille! murmura le Hollandais en se
+frottant les yeux.
+
+--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le
+diable est peut-etre la! repondit Bruno.
+
+--Mais qui donc me parle?...
+
+--Moi, votre serviteur.
+
+--Ah! Bruno!... c'est toi?... Apres tout, tu as bien fait de me
+reveiller! Je revais que madame Van Mitten....
+
+--Vous cherchait querelle!... repondit Bruno. Il est bien question de
+cela maintenant!
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+
+--Voudriez-vous, s'il vous plait, reveiller le seigneur Keraban?
+
+--Que je reveille?...
+
+--Oui! Il n'est que temps!"
+
+Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore a moitie,
+secoua son compagnon.
+
+Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et
+une conscience nette. C'etait le cas du compagnon de Van Mitten. Il
+fallut s'y prendre a plusieurs reprises.
+
+Le seigneur Keraban, sans relever ses paupieres, grommelait et
+grognait, en homme qui n'est pas d'humeur a se rendre. Pour peu qu'il
+fut aussi tetu dans l'etat de sommeil que dans l'etat de veille, bien
+certainement il faudrait le laisser dormir.
+
+Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que
+le seigneur Keraban se reveilla, detira ses bras, ouvrit les yeux, et
+d'une voix encore brouillee d'assoupissement:
+
+"Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrives avec le
+postillon et Nizib?
+
+--Pas encore, repondit Van Mitten.
+
+--Alors pourquoi me reveiller?
+
+--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrives, repondit Bruno,
+d'autres animaux tres suspects sont la, qui entourent la voiture et se
+preparent a l'attaquer!
+
+--Quels sont ces animaux?
+
+--Voyez!"
+
+La vitre de la portiere fut abaissee, et Keraban se pencha au dehors.
+
+"Allah nous protege! s'ecria-t-il. Voila toute une bande de sangliers
+sauvages!"
+
+Il n'y avait pas a s'y tromper. C'etaient bien des sangliers. Ces
+animaux sont tres nombreux dans toute la contree qui confine a
+l'estuaire danubien; leur attaque est fort a redouter, et ils peuvent
+etre ranges dans la categorie des betes feroces.
+
+"Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.
+
+--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, repondit Keraban. Nous
+defendre, s'ils attaquent!
+
+--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,
+Ils ne sont point carnassiers, que je sache!
+
+--Soit, repondit Keraban, mais si nous ne courons pas la chance d'etre
+devores, nous courons la chance d'etre eventres!
+
+--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.
+
+--Aussi, tenons-nous prets a tout evenement!"
+
+Cela dit, le seigneur Keraban fit mettre les armes en etat. Van Mitten
+et Bruno avaient chacun un revolver a six coups et un certain nombre
+de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi declare de toute invention
+moderne, ne possedait que deux pistolets de fabrication ottomane,
+au canon damasquine, a la crosse incrustee d'ecaille et de pierres
+precieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour
+detonner dans une attaque serieuse. Van Mitten, Keraban et Bruno
+devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer
+qu'a coup sur.
+
+Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'etaient
+rapproches peu a peu et entouraient la voiture. A la lueur des
+lanternes, qui les avait sans doute attires, on pouvait les voir se
+demener violemment et fouiller le sol a coups de defenses. C'etaient
+d'enormes suiliens, de la taille d'un ane, d'une force prodigieuse,
+capables de decoudre chacun toute une meute. La situation des
+voyageurs, emprisonnes dans leur coupe, ne laissait donc pas d'etre
+tres inquietante, s'ils venaient a etre assaillis de part et d'autre,
+avant le lever du jour.
+
+Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements
+de la bande, ils s'ebrouaient, ils se jetaient de cote, a faire
+craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la
+chaise.
+
+Soudain, plusieurs detonations eclaterent. Van Mitten et Bruno
+venaient de decharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des
+sangliers qui se lancaient a l'assaut. Ces animaux, plus ou moins
+blesses, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur
+le sol. Mais les autres, rendus furieux, se precipiterent sur la
+voiture et l'attaquerent a coups de defenses. Les panneaux furent
+perces en maints endroits, et il devint evident qu'avant peu ils
+seraient defonces.
+
+"Diable! diable! murmurait Bruno.
+
+--Feu! feu!" repetait le seigneur Keraban, en dechargeant ses
+pistolets, qui rataient generalement une fois sur quatre,--bien qu'il
+n'en voulut pas convenir.
+
+Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blesserent encore un certain
+nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncerent
+directement sur l'attelage.
+
+De la, epouvante bien naturelle des chevaux que menacaient les
+defenses des sangliers, et qui ne pouvaient repondre qu'a coups de
+pied, sans avoir la liberte de leurs mouvements. S'ils eussent ete
+libres, ils se seraient jetes a travers la campagne, et ce n'aurait
+plus ete qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils
+essayerent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,
+afin de s'echapper. Mais les traits, faits d'une corde a torons
+serres, resisterent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise
+se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachat du sol sous ces
+terribles coups de collier.
+
+Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui
+leur paraissait le plus a craindre, c'etait que leur voiture ne vint a
+chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus
+en respect, se seraient jetes dessus, et c'en eut ete fait de ceux
+qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
+eventualite? N'etaient-ils pas a la merci de cette troupe furieuse?
+Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'epargnerent
+point les coups de revolver.
+
+Tout a coup, une secousse plus violente ebranla la chaise, comme si
+l'avant-train s'en fut detache.
+
+"Eh! tant mieux! s'ecria Keraban. Que nos chevaux s'emportent a
+travers la steppe! Les sangliers se mettront a leur poursuite, et ils
+nous laisseront en repos!"
+
+Mais l'avant-train tenait bon et resistait avec une solidite qui
+faisait honneur a cet antique produit de la carrosserie anglaise.
+Donc, il ne ceda pas. Ce fut la chaise qui ceda. Les secousses
+devinrent telles, qu'elle fut arrachee aux profondes ornieres ou elle
+plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,
+fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voila roulant au
+galop de ses chevaux emportes, que rien ne guidait au milieu de cette
+nuit profonde.
+
+Cependant, les sangliers n'avaient point abandonne la partie. Ils
+couraient sur les cotes, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres
+a la voiture, qui ne parvenait pas a les distancer.
+
+Le seigneur Keraban, Van Mitten et Bruno s'etaient rejetes dans le
+fond du coupe.
+
+"Ou nous verserons... dit Van Mitten.
+
+--Ou nous ne verserons pas, repondit Keraban.
+
+--Il faudrait tacher de ressaisir les guides!", fit judicieusement
+observer Bruno.
+
+Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les
+guides etaient a sa portee; mais les chevaux, en se debattant, les
+avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au
+hasard de cette course folle a travers une contree marecageuse. Pour
+arreter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arreter, en meme
+temps, la bande enragee qui le poursuivait. Or, les armes a feu, dont
+les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu
+suffire. Les voyageurs, projetes les uns sur les autres, ou lances
+d'un coin a l'autre du coupe a chaque cahot de la route,--celui-ci
+resigne a son sort comme tout bon musulman, ceux-la, flegmatiques
+comme des Hollandais,--n'echangerent plus une parole.
+
+Une grande heure s'ecoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les
+sangliers ne l'abandonnaient pas.
+
+"Ami Van Mitten, dit enfin Keraban, je me suis laisse raconter qu'en
+pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups a
+travers les steppes de la Russie, avait ete sauve, grace au sublime
+devouement de son domestique.
+
+--Et comment? demanda Van Mitten.
+
+--Oh! rien de plus simple, reprit Keraban. Le domestique embrassa son
+maitre, recommanda son ame a Dieu, se jeta hors de la voiture et,
+pendant que les loups s'arretaient a le devorer, son maitre parvint a
+les distancer et il fut sauve.
+
+--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas la!" repondit
+tranquillement Bruno.
+
+Puis, sur cette reflexion, tous trois retomberent dans le plus profond
+silence.
+
+Cependant la nuit s'avancait. L'attelage ne perdait rien de son
+effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour
+pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,
+si une roue brisee, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la
+chaise, le seigneur Keraban et Van Mitten gardaient quelque chance
+d'etre sauves,--meme sans un devouement dont Bruno se sentait
+incapable.
+
+Il faut dire, en outre, que les chevaux, guides par leur instinct,
+s'etaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient
+l'habitude de parcourir. C'etait en droite ligne, vers le relais de
+poste qu'ils s'etaient imperturbablement diriges.
+
+Aussi, lorsque les premieres lueurs du jour commencerent a dessiner
+la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en etaient plus eloignes que de
+quelques verstes.
+
+La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu a
+peu, elle resta en arriere; mais l'attelage ne ralentit pas sa course
+un seul instant, et il ne s'arreta que pour tomber, absolument fourbu,
+a quelque centaine de pas de la maison de poste.
+
+Le seigneur Keraban et ses deux compagnons etaient sauves. Aussi
+le Dieu des chretiens ne fut-il pas moins remercie que le Dieu des
+infideles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs
+hollandais et turc pendant cette nuit perilleuse.
+
+Au moment ou la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
+n'avaient pu s'aventurer a travers ces profondes tenebres, allaient
+en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacerent donc
+l'attelage que le seigneur Keraban dut payer un bon prix; puis, sans
+se donner meme une heure de repos, la chaise, dont les traits et le
+timon avaient ete repares, reprenait son train habituel et s'elancait
+sur la route de Kilia.
+
+Cette petite ville, dont les Russes ont detruit les fortifications
+avant de la rendre a la Roumanie, est aussi un port du Danube, situe
+sur le bras qui porte son nom.
+
+La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soiree du 25
+aout. Les voyageurs, extenues, descendirent a l'un des principaux
+hotels de la ville, et se rattraperent, pendant douze heures d'un bon
+sommeil, des fatigues de la nuit precedente.
+
+Le lendemain, ils repartirent des l'aube, et ils arriverent rapidement
+a la frontiere russe.
+
+La, il y eut encore quelques difficultes. Les formalites assez
+vexatoires de la douane moscovite ne laisserent pas de mettre a
+une rude epreuve la patience du seigneur Keraban, qui, grace a ses
+relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on
+voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un
+instant, on put croire que son entetement a contester les agissements
+des douaniers l'empecherait de passer la frontiere.
+
+Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint a le calmer. Keraban
+consentit donc a se soumettre aux exigences de la visite, a laisser
+fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans
+avoir a plusieurs reprises emis cette reflexion absolument juste:
+
+"Decidement, les gouvernements sont tous les memes et ne valent pas
+l'ecorce d'une pasteque!"
+
+Enfin la frontiere roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise
+se lancait a travers cette portion de la Bessarabie que dessine le
+littoral de la mer Noire vers le nord-est.
+
+Le seigneur Keraban et Van Mitten n'etaient plus qu'a une vingtaine de
+lieues d'Odessa.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON
+FIANCE AHMET.
+
+La jeune Amasia, fille unique du banquier Selim, d'origine turque, et
+sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une
+habitation charmante, dont les jardins s'etendaient en terrasses
+jusqu'au bord de la mer Noire.
+
+De la derniere terrasse, dont les marches se baignaient dans les
+eaux, calmes ce jour-la, mais souvent battues par les vents d'est de
+l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, a une demi-lieue vers le
+sud, dans toute sa splendeur.
+
+Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui
+l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'eglises,
+d'hotels, de maisons, batis sur la falaise escarpee, dont la base
+se plonge a pic dans la mer. De l'habitation du banquier Selim, on
+pouvait meme apercevoir la grande place ornee d'arbres, et l'escalier
+monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme
+d'Etat fut le fondateur de cette cite et en resta l'administrateur
+jusqu'a l'heure ou il dut venir travailler a la liberation du
+territoire francais, envahi par l'Europe coalisee.
+
+Si le climat de la ville est dessechant, sous l'influence des vents
+du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la
+nouvelle Russie sont forces, pendant la saison brulante, d'aller
+chercher la fraicheur a l'ombrage des khoutors, cela suffit a
+expliquer pourquoi ces villas se sont multipliees sur le littoral,
+pour l'agrement de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques
+mois de villegiature sous le ciel de la Crimee meridionale. Entre
+ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Selim, a
+laquelle son orientation epargnait les inconvenients d'une secheresse
+excessive.
+
+Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est-a-dire "la ville
+d'Ulysse" a ete donne a une bourgade qui, au temps de Potemkin,
+s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les
+colons, attires par les privileges octroyes a la nouvelle cite,
+demanderent un nom a l'imperatrice Catherine II. L'imperatrice
+consulta l'Academie de Saint-Petersbourg; les academiciens fouillerent
+l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent a nu l'existence
+plus ou moins problematique d'une ville d'Odyssos, qui aurait
+jadis existe sur cette partie du littoral: d'ou ce nom d'Odessa,
+apparaissant dans le second tiers du dix-huitieme siecle.
+
+Odessa etait une ville commercante, elle l'est restee, on peut croire
+qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants
+se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de
+Grecs, d'Armeniens,--enfin une agglomeration cosmopolite de gens qui
+ont le gout des affaires. Or, si le commerce, et principalement le
+commerce d'exportation, ne se fait pas sans commercants, il ne se fait
+pas sans banquiers non plus. De la, la creation de maisons de banque,
+des l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste a ses
+debuts, maintenant classee a un rang estimable sur la place, celle du
+banquier Selim.
+
+On le connaitra suffisamment, lorsqu'il aura ete dit que Selim
+appartenait a la categorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs
+monogames; qu'il etait veuf de la seule femme qu'il eut eue: qu'il
+avait pour fille unique Amasia, la fiancee du jeune Ahmet, neveu du
+seigneur Keraban; enfin qu'il etait le correspondant et l'ami du plus
+entete Osmanli dont la tete se soit jamais cachee sous les plis du
+turban traditionnel.
+
+Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait etre celebre a
+Odessa. La fille du banquier Selim n'etait point destinee a devenir la
+premiere femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses
+rivales le gynecee d'un Turc egoiste et capricieux. Non! Elle devait,
+seule avec Ahmet, revenir a Constantinople, dans la maison de son
+oncle Keraban. Seule et sans partage, elle etait destinee a vivre pres
+de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dut cet
+avenir paraitre singulier pour une jeune femme turque dans le pays de
+Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'etait point homme a
+faire exception aux usages de sa famille.
+
+On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son pere, lui
+avait legue en mourant l'enorme somme de cent mille livres turques, a
+la condition qu'elle fut mariee avant seize ans revolus,--un caprice
+de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'etait dit
+que sa niece n'en trouverait jamais assez tot,--et l'on sait aussi que
+ce delai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'heritage, qui
+constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille,
+s'en irait a des collateraux.
+
+Au reste, Amasia eut ete charmante, meme pour les yeux d'un Europeen.
+Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en
+etoffe tissee d'or qui lui couvrait la tete, si le triple rang de
+sequins de son front se fussent deranges, on aurait vu flotter les
+tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point
+aux modes de son pays de quoi rehausser sa beaute. Ni le hanum ne
+dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henne
+n'estompait ses paupieres. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour
+peindre son visage. Pas de kermes liquide pour rougir ses levres. Une
+femme d'Occident, arrangee a la deplorable mode du jour, eut ete plus
+peinte qu'elle. Mais son elegance naturelle, la flexibilite de sa
+taille, la grace de sa demarche, se devinaient sous le feredje, large
+manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une
+dalmatique.
+
+Ce jour-la, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation,
+Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait
+l'ample chalwar, se rattachant a une petite veste brodee, et une
+entari a longue traine de soie, tailladee aux manches et garnie d'une
+passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquee en
+Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la
+traine, de maniere a faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et
+une bague etaient ses seuls bijoux. D'elegants padjoubs de velours
+cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans
+une chaussure soutachee d'or.
+
+Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouee, sa devouee
+compagne,--on pourrait dire presque son amie,--etait alors pres
+d'elle, allant, venant, causant, riant, egayant cet interieur par sa
+belle humeur franche et communicative.
+
+Nedjeb, d'origine zingare, n'etait point une esclave. Si l'on voit
+encore des Ethiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques
+marches de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en
+principe. Bien que le nombre des domestiques soit considerable
+pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, a
+Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces
+domestiques ne sont point reduits a l'etat de servitude, et il faut
+dire que, limites chacun dans sa specialite, ils n'ont pas grand'chose
+a faire.
+
+C'etait un peu sur ce pied qu'etait montee la maison du banquier
+Selim; mais Nedjeb, uniquement attachee au service d'Amasia, apres
+avoir ete recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une
+situation speciale, qui ne la soumettait a aucun des services de la
+domesticite.
+
+Amasia, a demi etendue sur un divan recouvert d'une riche etoffe
+persane, laissait son regard parcourir la baie du cote d'Odessa.
+
+"Chere maitresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux
+pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que
+fait donc le seigneur Ahmet?
+
+--Il est alle a la ville, repondit Amasia, et peut-etre nous
+rapportera-t-il une lettre de son oncle Keraban?
+
+--Une lettre! une lettre! s'ecria la jeune suivante. Ce n'est pas une
+lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-meme, et, en verite, l'oncle
+se fait bien attendre!
+
+--Un peu de patience, Nedjeb!
+
+--Vous en parlez a votre aise, ma chere maitresse! Si vous etiez a ma
+place, vous ne seriez pas si patiente!
+
+--Folle! repondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton
+mariage, non du mien!
+
+--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au
+service d'une dame, apres avoir ete au service d'une jeune fille?
+
+--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb!
+
+--Ni moi, ma chere maitresse! Mais, en verite, je vous verrai si
+heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet,
+qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!
+
+--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilerent
+un instant, pendant qu'elle evoquait le souvenir de son fiance.
+
+--Allons! vous voila forcee de fermer les yeux pour le voir, ma
+bien-aimee maitresse! s'ecria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il
+etait ici, il suffirait de les ouvrir!
+
+--Je te repete, Nedjeb, qu'il est alle prendre connaissance du
+courrier a la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera
+une lettre de son oncle.
+
+--Oui!... une lettre du seigneur Keraban, ou le seigneur Keraban
+repetera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent a
+Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les
+tabacs sont en hausse, a moins qu'ils ne soient en baisse qu'il
+arrivera dans huit jours, sans faute, a moins que ce ne soit dans
+quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il
+faut que vous soyez mariee, sinon toute votre fortune...
+
+--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aimee d'Ahmet!
+
+--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce
+seigneur Keraban... si c'etait mon oncle!
+
+--Et que ferais-tu, si c'etait ton oncle?
+
+--Je n'en ferais rien, chere maitresse, puisqu'il parait qu'on n'en
+peut rien faire!... Et cependant, s'il etait ici, s'il arrivait
+aujourd'hui meme... demain, au plus tard, nous irions faire
+enregistrer le contrat chez le juge, et, apres-demain, une fois la
+priere dite par l'imam, nous serions maries, et bien maries, et
+les fetes se prolongeraient pendant quinze jours a la villa, et le
+seigneur Keraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir
+de s'en retourner la-bas!"
+
+Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, a la
+condition que l'oncle Keraban ne tarderait pas davantage a quitter
+Constantinople. Le contrat enregistre chez le mollah, qui remplit la
+fonction d'officier ministeriel,--contrat par lequel, en principe, le
+futur s'oblige a donner a sa femme l'ameublement, l'habillement et
+la batterie de cuisine,--puis, la ceremonie religieuse, toutes ces
+formalites, rien n'empecherait de les accomplir en aussi peu de temps
+que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Keraban,
+dont la presence etait indispensable pour la validation du mariage,
+en sa qualite de tuteur du fiance, put prendre sur ses affai
+les quelques jours que reclamait, au nom de sa jolie maitresse,
+l'impatiente Zingare.
+
+En ce moment, la jeune suivante s'ecria:
+
+"Ah! voyez!... voyez donc ce petit batiment qui vient de jeter l'ancre
+au pied des jardins!
+
+--En effet!" repondit Amasia.
+
+Et les deux jeunes filles se dirigerent vers l'escalier qui descendait
+a la mer, afin de mieux apercevoir le leger navire, gracieusement
+mouille en cet endroit.
+
+C'etait une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues.
+Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa
+chaine la maintenait a moins d'une encablure du rivage, et elle se
+balancait doucement sur les dernieres lames, qui venaient mourir au
+pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une etamine rouge avec un
+croissant d'argent,--flottait a l'extremite de son antenne.
+
+"Peux-tu lire son nom? demanda Amasia a Nedjeb.
+
+--Oui, repondit la jeune fille. Voyez! Elle se presente par l'arriere.
+Son nom est _Guidare_."
+
+La _Guidare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette
+partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dut y sejourner
+longtemps, car ses voiles ne furent point serrees, et un marin aurait
+reconnu qu'elle restait en appareillage.
+
+"Vraiment, dit Nedjeb, ce serait delicieux de se promener sur cette
+jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la
+ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!"
+
+Puis, grace a la mobilite de son imagination, la jeune Zingare,
+apercevant un coffret, depose sur une petite table en laque de Chine,
+pres du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux.
+
+"Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous,
+s'ecria-t-elle. Il me semble que voila bien une grande heure que nous
+ne les avons regardees!
+
+--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des
+bracelets, qui scintillerent sous ses doigts.
+
+--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espere vous rendre encore plus
+belle, mais il n'y reussira pas!
+
+--Que dis-tu, Nedjeb? repondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas a
+s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce
+sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux
+yeux de mon fiance!
+
+--Eh! chere maitresse, lorsque les votres le regardent, ne lui
+faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?
+
+--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir,
+et ces turquoises de Macedoine!...
+
+--Turquoise pour turquoise! repondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il
+n'y perd pas, le seigneur Ahmet?
+
+--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas la pour t'entendre!
+
+--Bon! s'il etait la, chere maitresse, c'est lui-meme qui vous dirait
+toutes ces verites, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre
+prix que de la mienne!"
+
+Puis, prenant une paire de pantoufles, deposees pres du coffret,
+Nedjeb se prit a dire:
+
+"Et ces jolies babouches, toutes pailletees et passementees, avec des
+houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!...
+Voyons laissez-moi vous les essayer!
+
+--Essaye-les toi-meme, Nedjeb.
+
+--Moi?
+
+--Ce ne serait pas la premiere fois que, pour me faire plaisir...
+
+--Sans doute! sans doute! repondit Nedjeb. Oui! j'ai deja essaye vos
+belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la
+villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chere maitresse!
+C'est que j'etais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas
+etre, et aujourd'hui moins que jamais.
+
+--Voyons, essayez ces jolies pantoufles!
+
+--Tu le veux?"
+
+Et Amasia se preta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa
+de pantoufles dignes d'etre mises en evidence derriere quelque vitrine
+de bibelots precieux.
+
+"Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'ecria la jeune Zingare. Et
+qui va etre jalouse, maintenant? Votre tete, chere maitresse, jalouse
+de vos petits pieds!
+
+--Tu me fais rire, Nedjeb, repondit Amasia, et pourtant....
+
+--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous
+ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oublies, lui! Je vois
+la des bracelets qui leur iront a merveille! Pauvres petits bras,
+comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!"
+
+Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux
+magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et
+chaude que sur le velours de leur ecrin.
+
+Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et,
+a travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un a
+l'autre, lui repondaient en silence.
+
+"Chere Amasia!"
+
+La jeune fille, a cette voix, se leva precipitamment.
+
+Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans
+de sa fiancee, etait pres d'elle. Taille au-dessus de la moyenne,
+tournure elegante, a la fois fiere et gracieuse, yeux noirs d'une
+grande douceur, que la passion pouvait emplir d'eclairs, chevelure
+brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui
+pendait a son fez, fines moustaches tracees a la mode albanaise, dents
+blanches,--enfin un air tres aristocratique, si cette epithete pouvait
+avoir cours dans un pays ou, le nom n'etant pas transmissible, il
+n'existe aucune aristocratie hereditaire.
+
+Ahmet etait consciencieusement vetu a la turque, et pouvait-il en
+etre autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru deshonore en
+s'europeanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodee d'or,
+son chalwar d'une coupe irreprochable, que ne surchargeait aucune
+passementerie de mauvais gout, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli
+gracieux, son fez entoure d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes
+de maroquin, lui faisaient un costume tout a son avantage.
+
+Ahmet s'etait avance pres de la jeune fille, il lui avait pris les
+mains, il l'avait doucement obligee a se rasseoir, tandis que Nedjeb
+s'ecriait:
+
+"Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de
+Constantinople?
+
+--Non, repondit Ahmet, pas meme une lettre d'affaires de mon oncle
+Keraban!
+
+--Oh! le vilain homme! s'ecria la jeune Zingare.
+
+--Je trouve meme assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier
+n'ait apporte aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour ou,
+d'habitude, sans y manquer jamais, il regle ses operations avec son
+banquier d'Odessa, et votre pere n'a point recu de lettre a ce sujet!
+
+--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un negociant aussi regulier
+dans ses affaires que votre oncle Keraban, cela a lieu d'etonner!
+Peut-etre une depeche?...
+
+--Lui? envoyer une depeche? Mais, chere Amasia, vous savez bien qu'il
+ne correspond pas plus par le telegraphe qu'il ne voyage par le chemin
+de fer! Utiliser ces inventions modernes, meme pour ses relations
+commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise
+nouvelle par lettre, qu'une bonne par depeche! Ah! l'oncle Keraban!...
+
+--Vous lui aviez ecrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille,
+dont les regards se leverent doucement sur son fiance.
+
+--Je lui ai ecrit dix fois pour presser son arrivee a Odessa, pour
+le prier de fixer a une date plus rapprochee la celebration de notre
+mariage! Je lui ai repete qu'il etait un oncle barbare....
+
+--Bien! s'ecria Nedjeb.
+
+--Un oncle sans coeur, tout en etant le meilleur des hommes!...
+
+--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tete.
+
+--Un oncle sans entrailles, tout en etant un pere pour son neveu!...
+Mais il m'a repondu que, pourvu qu'il arrivat avant six semaines, on
+ne pouvait rien lui demander de plus!
+
+--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!
+
+--Attendre, Amasia, attendre!... repondit Ahmet! Ce sont autant de
+jours de bonheur qu'il nous vole!
+
+--Et on arrete des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait
+pis! s'ecria Nedjeb, en frappant du pied.
+
+--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon
+oncle Keraban. Si demain il n'a pas repondu a ma lettre, je pars pour
+Constantinople, et....
+
+--Non, cher Ahmet, repondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme,
+comme si elle eut voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre
+absence que je ne me rejouirais de quelques jours gagnes pour notre
+mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas
+les idees de votre oncle?
+
+--Changer les idees de l'oncle Keraban! repondit Ahmet. Autant
+vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune a
+la place du soleil, modifier les lois du ciel!
+
+--Ah! si j'etais sa niece! dit Nedjeb.
+
+--Et que ferais-tu, si tu etais sa niece? demanda Ahmet.
+
+--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, repondit la jeune
+Zingare, que...
+
+--Que tu dechirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!
+
+--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe....
+
+--Que sa barbe te resterait dans la main!
+
+--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Keraban est le meilleur des
+hommes!
+
+--Sans doute, sans doute, repondit Ahmet, mais tellement entete, que
+s'il luttait d'entetement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet
+que je parierais!"
+
+
+
+
+IX
+
+
+DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE
+REUSSISSE.
+
+En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'apres
+les usages ottomans, etait uniquement destine a annoncer les
+visiteurs,--parut a l'une des portes laterales de la galerie.
+
+"Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un etranger est
+la, qui desirerait vous parler.
+
+--Quel est-il? demanda Ahmet.
+
+--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien
+le recevoir.
+
+--Soit! Je vais.... repondit Ahmet.
+
+--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien
+de particulier a vous dire.
+
+--C'est peut-etre celui qui commande cette charmante tartane? fit
+observer Nedjeb, en montrant le petit batiment mouille dans les eaux
+memes de l'habitation.
+
+--Peut-etre! repondit Ahmet. Faites entrer."
+
+Le serviteur se retira, et, un instant apres, l'etranger se presentait
+a la porte de la galerie.
+
+C'etait bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guidare_,
+rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de
+la mer Noire qu'a la navigation des Echelles du Levant.
+
+A son grand deplaisir, Yarhud avait eprouve quelque retard avant
+d'avoir pu jeter l'ancre a portee de la villa du banquier Selim. Sans
+perdre une heure, apres sa conversation avec Scarpante, l'intendant du
+seigneur Saffar, il s'etait transporte de Constantinople a Odessa par
+les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devancait ainsi
+de plusieurs jours l'arrivee du seigneur Keraban, qui, dans sa lenteur
+de Vieux Turc, ne se deplacait que de quinze a seize lieues par
+vingt-quatre heures; mais, a Odessa, il trouva le temps si mauvais,
+qu'il n'osa se hasarder a faire sortir la _Guidare_ du port, et dut
+attendre que le vent de nord-est eut hale un peu la terre d'Europe.
+Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.
+Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance
+sur le seigneur Keraban et pouvait etre prejudiciable a ses interets.
+
+Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan etait tout
+indique: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse echouait;
+mais il fallait que, le soir meme, la _Guidare_ eut quitte la rade
+d'Odessa, ayant Amasia a son bord. Avant que l'eveil ne fut donne et
+qu'on put la poursuivre, la tartane serait hors de portee avec ces
+brises de nord-ouest.
+
+Les enlevements de ce genre s'operent encore, et plus frequemment
+qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils
+sont assez frequents dans les eaux turques, aux environs des parages
+de l'Anatolie, on doit egalement les redouter meme sur les portions du
+territoire, directement soumis a l'autorite moscovite. Il y a quelques
+annees a peine, Odessa avait ete precisement eprouvee par une serie
+de rapts, dont les auteurs sont demeures inconnus. Plusieurs jeunes
+filles, appartenant a la haute societe odessienne, disparurent, et
+il n'etait que trop certain qu'elles avaient ete enlevees a bord de
+batiments destines a cet odieux commerce d'esclaves pour les marches
+de l'Asie Mineure.
+
+Or, ce que des miserables avaient fait dans cette capitale de la
+Russie meridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur
+Saffar. La _Guidare_ n'en etait plus a son coup d'essai en pareille
+matiere, et son capitaine n'eut pas cede a dix pour cent de perte les
+profits qu'il esperait retirer de cette entreprise "commerciale".
+
+Voici quel etait le plan de Yarhud: attirer la jeune fille a bord de
+la _Guidare_, sous pretexte de lui montrer et de lui vendre diverses
+etoffes precieuses, achetees aux principales fabriques du littoral.
+Tres probablement, Ahmet accompagnerait Amasia a sa premiere visite;
+mais peut-etre y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas
+possible alors de prendre la mer, avant qu'on put lui porter secours.
+Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres
+de Yarhud, si elle refusait de venir a bord, le capitaine maltais
+essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Selim
+etait isolee dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens
+n'etaient point en etat de resister a l'equipage de la tartane. Mais,
+dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas a savoir en
+quelles conditions se serait fait l'enlevement. Donc, dans l'interet
+des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans eclat.
+
+"Le seigneur Ahmet? dit en se presentant le capitaine Yarhud, qui
+etait accompagne d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques
+coupons d'etoffes.
+
+--C'est moi, repondit Ahmet. Vous etes?...
+
+--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guidare_, qui est
+mouillee la, devant l'habitation du banquier Selim.
+
+--Et que voulez-vous?
+
+--Seigneur Ahmet, repondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre
+prochain mariage....
+
+--Vous avez entendu parler la, capitaine, de la chose qui me tient le
+plus au coeur!
+
+--Je le comprends, seigneur Ahmet, repondit Yarhud en se retournant
+vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensee de venir mettre a votre
+disposition toutes les richesses que contient ma tartane.
+
+--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu la une mauvaise idee!
+repondit Ahmet.
+
+--Mon cher Ahmet, en verite, que me faut-il donc de plus? dit la jeune
+fille.
+
+--Que sait-on? repondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un
+choix d'objets precieux, et il faut voir....
+
+--Oui! il faut voir et acheter, s'ecria Nedjeb, quand nous devrions
+ruiner le seigneur Keraban pour le punir de son retard!
+
+--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda
+Ahmet.
+
+--D'etoffes de prix que j'ai ete chercher dans les lieux de
+production, repondit Yarhud, et dont je fais habituellement le
+commerce.
+
+--Eh bien, il faudra montrer cela a ces jeunes femmes! Elles s'y
+connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chere
+Amasia, si le capitaine de la _Guidare_ a dans sa cargaison quelques
+etoffes qui puissent vous plaire!
+
+--Je n'en doute pas, repondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin
+d'apporter divers echantillons que je vous prie d'examiner, avant meme
+de venir a bord.
+
+--Voyons! voyons! s'ecria Nedjed. Mais je vous previens, capitaine,
+que rien ne peut etre trop beau pour ma maitresse!
+
+---Rien, en effet!" repondit Ahmet.
+
+Sur un signe de Yarhud, le matelot avait etale plusieurs echantillons,
+que le capitaine de la tartane presenta a la jeune fille.
+
+"Voici des soies de Brousse, brodees d'argent, dit-il, et qui viennent
+de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.
+
+--Cela est vraiment d'un beau travail, repondit Amasia, en regardant
+ces etoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient
+comme si elles eussent ete tissues de rayons lumineux.
+
+--Voyez! voyez! repetait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouve
+mieux chez les marchands d'Odessa!
+
+--En verite, cela semble avoir ete fabrique expres pour vous, ma chere
+Amasia! dit Ahmet.
+
+--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, a bien examiner ces mousselines
+de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet echantillon, de
+la perfection du travail; mais c'est a bord que vous serez emerveilles
+par la variete des dessins et l'eclat des couleurs de ces tissus.
+
+--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la
+_Guidare_! s'ecria Nedjeb.
+
+--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi
+de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts
+diamantes, des chemises de soie crepee a rayures diaphanes, des tissus
+pour feredjes, des mousselines pour iachmaks, des chales de Perse pour
+ceinture, des taffetas pour pantalons..."
+
+Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques etoffes que le
+capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.
+Pour peu qu'il fut aussi bon marin qu'il etait habile marchand, la
+_Guidare_ devait etre habituee aux navigations heureuses. Toute femme,
+--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fut laisse
+tenter a la vue de ces tissus empruntes aux meilleures fabriques de
+l'Orient.
+
+Ahmet vit aisement combien sa fiancee les regardait avec admiration.
+Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni
+ceux de Constantinople,--pas meme les magasins de Ludovic, le celebre
+marchand armenien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.
+
+"Chere Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnete
+capitaine se fut derange pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles
+etoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous
+irons visiter sa tartane.
+
+--Oui! oui! s'ecria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait
+deja vers la mer.
+
+--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise a
+cette folle de Nedjeb!
+
+--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur a sa maitresse, repondit
+Nedjeb, le jour ou l'on celebrera son mariage avec un seigneur aussi
+genereux que le seigneur Ahmet?
+
+--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main a
+son fiance.
+
+--Voila qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez a
+bord de votre tartane.
+
+--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux etre la pour vous
+montrer toutes mes richesses?
+
+--Eh bien... dans l'apres-midi.
+
+--Pourquoi pas tout de suite? s'ecria Nedjeb.
+
+--Oh! l'impatiente! repondit en riant Amasia. Elle est encore plus
+pressee que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet
+lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!
+
+--Coquette, s'ecria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous
+seule, ma bien-aimee maitresse!
+
+--Il ne tient qu'a vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine
+Yarhud, de venir des a present visiter la _Guidare_. Je puis heler
+mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups
+d'avirons, il vous aura depose a bord.
+
+--Faites donc, capitaine, repondit Ahmet.
+
+--Oui... a bord! s'ecria Nedjeb.
+
+--A bord, puisque Nedjeb le veut!" ajouta la jeune fille.
+
+Le capitaine Yarhud ordonna a son matelot de reemballer tous les
+echantillons qu'il avait apportes.
+
+Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, a l'extremite de
+la terrasse, et lanca un long helement.
+
+On put aussitot voir quelque mouvement se faire sur le pont de la
+tartane. Le grand canot, hisse sur les pistolets de babord, fut
+lestement descendu a la mer; puis, moins de cinq minutes apres,
+une embarcation, effilee et legere, sous l'impulsion de ses quatre
+avirons, venait accoster les premiers degres de la terrasse.
+
+Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot
+etait a sa disposition.
+
+Yarhud, malgre tout l'empire qu'il possedait sur lui-meme, ne fut pas
+sans eprouver une vive emotion. N'etait-ce pas la une occasion qui
+se presentait d'accomplir cet enlevement? Le temps pressait, car le
+seigneur Keraban pouvait arriver d'une heure a l'autre. Rien ne
+prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'operer ce voyage insense autour de
+la mer Noire, il ne voudrait pas celebrer dans le plus bref delai le
+mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus
+la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!
+
+Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement pousse a quelque
+coup de force. C'etait bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait
+aucun menagement. Au surplus, les circonstances etaient propices, le
+vent favorable pour se degager des passes. La tartane serait en
+pleine mer, avant qu'on eut pu songer a la poursuivre, au cas ou la
+disparition de la jeune fille se fut subitement ebruitee.
+Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu
+visite a la _Guidare_, Yarhud n'aurait pas hesite a se mettre en
+appareillage et a prendre la mer, des que les deux jeunes filles, sans
+defiance, auraient ete occupees a faire un choix dans la cargaison.
+Il eut ete facile de les retenir prisonnieres dans l'entrepont,
+d'etouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet present,
+c'etait plus difficile, non impossible cependant. Quanta se
+debarrasser plus tard de ce jeune homme, si energique qu'il fut, meme
+au prix d'un meurtre, cela n'etait pas pour gener le capitaine de la
+_Guidare_. Le meurtre serait porte sur la note, et le rapt paye plus
+cher par le seigneur Saffar, voila tout.
+
+Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en
+reflechissant a ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et
+ses compagnes se fussent embarques dans le canot de la _Guidare_.
+Le leger batiment se balancait avec grace sur ces eaux legerement
+gonflees par la brise, a moins d'une encablure.
+
+Ahmet, se tenant sur la derniere marche, avait deja aide Amasia a
+prendre place sur le banc d'arriere de l'embarcation, lorsque la
+porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, age d'une cinquantaine
+d'annees au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vetement
+europeen, entra precipitamment, en criant:
+
+"Amasia?... Ahmet?"
+
+C'etait le banquier Selim, le pere de la jeune fiancee, le
+correspondant et l'ami du seigneur Keraban.
+
+"Ma fille?... Ahmet?" repeta Selim.
+
+Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, debarqua aussitot et
+s'elanca sur la terrasse.
+
+"Mon pere, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramene si vite
+de la ville?
+
+--Une grande nouvelle!
+
+--Bonne?... demanda Ahmet.
+
+--Excellente! repondit Selim. Un expres, envoye par mon ami Keraban,
+vient de se presenter a mon comptoir!
+
+--Est-il possible? s'ecria Nedjeb.
+
+--Un expres, qui m'annonce son arrivee, repondit Selim, et ne le
+precede meme que de peu d'instants!
+
+--Mon oncle Keraban! repetait Ahmet... mon oncle Keraban n'est plus a
+Constantinople?
+
+--Non, et je l'attends ici!"
+
+Fort heureusement pour le capitaine de la _Guidare_, personne ne
+vit le geste de colere qu'il ne put retenir. L'arrivee immediate de
+l'oncle d'Ahmet etait la plus grave eventualite qu'il put redouter
+pour l'accomplissement de ses projets.
+
+"Ah! le bon seigneur Keraban! s'ecria Nedjeb.
+
+--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.
+
+--Pour votre mariage, chere maitresse! repondit Nedjeb. Sans cela, que
+viendrait-il faire a Odessa?
+
+--Cela doit etre, dit Selim.
+
+-Je le pense! repondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitte
+Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravise, mon digne oncle! Il
+a abandonne son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prevenir!...
+C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!
+
+--Comme il va etre recu! s'ecria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend
+ici!
+
+--Et son expres ne vous a rien dit de ce qui l'amene, mon pere?
+demanda Amasia.
+
+--Rien, repondit Selim. Cet homme a pris un cheval a la maison de
+poste de Majaki, ou la voiture de mon ami Keraban s'etait arretee pour
+relayer. Il est arrive au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami
+Keraban viendrait directement ici, sans s'arreter a Odessa, et par
+consequent, d'un instant a l'autre, mon ami Keraban va apparaitre!"
+
+Si l'ami Keraban pour le banquier Selim, l'oncle Keraban pour Amasia
+et Ahmet, le seigneur Keraban pour Nedjeb, fut "par contumace" salue
+en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile
+d'y insister. Cette arrivee, c'etait la celebration du mariage a bref
+delai! C'etait le bonheur des fiances a courte echeance! L'union tant
+souhaitee n'attendrait meme plus le delai fatal pour s'accomplir! Ah!
+si le seigneur Keraban etait le plus entete, c'etait aussi le meilleur
+des hommes!
+
+Yarhud, impassible, assistait a toute cette scene de famille.
+Cependant, il n'avait point renvoye son canot. Il lui importait de
+savoir quels etaient, au juste, les projets du seigneur Keraban. Ne
+pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulut celebrer le
+mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de
+la mer Noire?
+
+En ce moment, des voix que dominait une voix plus imperieuse se firent
+entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de
+Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Keraban.
+
+
+
+
+X
+
+
+DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ENERGIQUE RESOLUTION, COMMANDEE,
+D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.
+
+"Bonjour, ami Selim! bonjour! Qu'Allah te protege, toi et toute ta
+maison!"
+
+Et, cela dit, le seigneur Keraban serra solidement la main de son
+correspondant d'Odessa.
+
+"Bonjour, neveu Ahmet!"
+
+Et le seigneur Keraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse
+etreinte, son neveu Ahmet.
+
+"Bonjour, ma petite Amasia!"
+
+Et le seigneur Keraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui
+allait devenir sa niece.
+
+Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le
+temps de repondre.
+
+"Et maintenant, au revoir et en route!" ajouta le seigneur Keraban, en
+se retournant vers Van Mitten.
+
+Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point ete presente, semblait
+etre, avec son impassible figure, quelque etrange personnage, evoque
+dans la scene capitale d'un drame.
+
+Tous, a voir le seigneur Keraban distribuer avec tant de prodigalite
+ses baisers et ses poignees de main, ne doutaient plus qu'il ne fut
+venu pour hater le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'ecrier
+
+"En route!", ils tomberent dans le plus parfait ahurissement.
+
+Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:
+
+"Comment, en route!
+
+--Oui! en route, mon neveu!
+
+--Vous allez repartir, mon oncle?
+
+--A l'instant!" Nouvelle stupefaction generale, tandis que Van Mitten
+disait a l'oreille de Bruno:
+
+"En verite, ces facons d'agir sont bien dans le caractere de mon ami
+Keraban!
+
+--Trop bien!" repondit Bruno.
+
+Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Selim, tandis que
+Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme
+capable de partir avant meme d'etre arrive!
+
+"Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Keraban, en se dirigeant vers
+la porte.
+
+--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet a Van Mitten.
+
+--Que pourrais-je vous dire?" repliqua le Hollandais, qui marchait
+deja sur les talons de son ami.
+
+Mais le seigneur Keraban, au moment de sortir, venait de s'arreter,
+et, s'adressant au banquier:
+
+"A propos, ami Selim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien
+quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?
+
+--Quelques milliers de piastres?... repondit Selim, qui n'essayait
+meme plus de comprendre.
+
+--Oui ... Selim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon
+passage sur le territoire moscovite.
+
+--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'ecria Ahmet, auquel se
+joignit la jeune fille.
+
+--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Keraban.
+
+--Trois et demi pour cent, repondit Selim, chez qui le banquier
+reparut un instant.
+
+--Quoi! trois et demi?
+
+--Les roubles sont en hausse! repondit Selim. On les demande sur le
+marche....
+
+--Allons, pour moi, ami Selim, ce sera trois un quart seulement! Vous
+entendez!... Trois un quart!
+
+--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Keraban, et meme sans aucune
+commission!"
+
+Le banquier Selim ne savait evidemment plus ni ce qu'il disait ni ce
+qu'il faisait.
+
+Il va sans dire que, du fond de la galerie ou il se tenait a l'ecart,
+Yarhud observait toute cette scene avec une extreme attention.
+Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible a ses projets?
+
+En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arreta sur
+le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le forca, non sans
+peine, etant donne le caractere de l'entete, a revenir sur ses pas.
+
+"Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrasses au moment ou
+vous arriviez....
+
+--Mais non! mais non! mon neveu, repondit Keraban, au moment ou
+j'allais repartir!
+
+--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au
+moins, dites-nous pourquoi vous etes venu a Odessa!
+
+--Je ne suis venu a Odessa, repondit Keraban, que parce qu'Odessa
+etait sur ma route. Si Odessa n'avait point ete sur ma route, je ne
+serais pas venu a Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?"
+
+Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant
+lentement la tete.
+
+"Ah! au fait, vous n'avez pas ete presente, et il faut que je vous
+presente!" dit le seigneur Keraban.
+
+Et, s'adressant a Selim:
+
+"Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que
+j'emmene diner a Scutari!
+
+--A Scutari? s'ecria le banquier.
+
+--Il parait!... dit Van Mitten.
+
+--Et son valet Bruno, ajouta Keraban, un brave serviteur, qui n'a pas
+voulu se separer de son maitre!
+
+--Il parait!... repondit Bruno, comme un echo fidele.
+
+--Et maintenant, en route!"
+
+Ahmet intervint de nouveau:
+
+"Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie
+de vous resister.... Mais si vous n'etes venu a Odessa que parce
+qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre
+pour aller de Constantinople a Scutari?
+
+--La route qui fait le tour de la mer Noire!
+
+--Le tour de la mer Noire!" s'ecria Ahmet.
+
+Et il y eut un instant de silence.
+
+"Ah ca! reprit Keraban, qu'y a-t-il d'etonnant, d'extraordinaire,
+s'il vous plait, a ce que je me rende de Constantinople a Scutari en
+faisant le tour de la mer Noire?"
+
+Le banquier Selim et Ahmet se regarderent. Est-ce que le riche
+negociant de Galata etait devenu fou?
+
+"Ami Keraban, dit alors Selim, nous ne songeons point a vous
+contrarier...."
+
+C'etait la phrase habituelle par laquelle on commencait prudemment
+toute conversation avec le tetu personnage.
+
+"... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,
+pour aller directement de Constantinople a Scutari, il n'y a qu'a
+traverser le Bosphore!
+
+--Il n'y a plus de Bosphore!
+
+--Plus de Bosphore?... repeta Ahmet.
+
+--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se
+soumettre a payer un impot inique, un impot de dix paras par personne,
+un impot dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces
+eaux libres de tout droit jusqu'a ce jour!
+
+--Quoi!... un nouvel impot! s'ecria Ahmet, qui comprit en un instant
+dans quelle aventure un entetement inderacinable venait de lancer son
+oncle.
+
+--Oui, reprit le seigneur Keraban en s'animant de plus belle. Au
+moment ou j'allais m'embarquer dans mon caique ... pour aller diner
+a Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impot de dix paras venait
+d'etre etabli!... Naturellement, j'ai refuse de payer!... On a refuse
+de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller a Scutari
+sans traverser le Bosphore!... On m'a repondu que cela ne serait
+pas!... J'ai repondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je
+me serais plutot coupe la main que de la porter a ma poche pour en
+tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent
+pas Keraban!"
+
+Evidemment, ils ne connaissaient pas Keraban! Mais son ami Selim, son
+neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent
+bien, apres ce qui s'etait passe, qu'il serait impossible de le faire
+revenir sur sa resolution. Il n'y avait donc pas a discuter,--ce qui
+aurait complique les choses,--mais a accepter la situation.
+
+C'etait tellement indique que cela se fit d'un commun accord, sans
+meme entente prealable.
+
+"Apres tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.
+
+--Absolument raison! ajouta Selim.
+
+--Toujours raison! repondit Keraban.
+
+--Il faut resister aux pretentions iniques, reprit Ahmet, resister,
+quand il devrait vous en couter la fortune....
+
+--Et la vie! ajouta Keraban.
+
+--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impot,
+et de montrer que vous saurez aller de Constantinople a Scutari, sans
+franchir le Bosphore....
+
+--Et sans debourser dix paras, ajouta Keraban, dut-il m'en couter cinq
+cent mille!
+
+--Mais vous n'etes pas absolument presse de partir, je suppose?...
+demanda Ahmet.
+
+--Absolument presse, mon neveu, repondit Keraban. Il faut, tu sais
+pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!
+
+--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit
+jours a Odessa?...
+
+--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, repondit Keraban, pas meme une
+heure!"
+
+Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe a
+Amasia d'intervenir.
+
+"Et notre mariage, monsieur Keraban? dit la jeune fille, en lui
+prenant la main.
+
+--Ton mariage, Amasia? repondit Keraban, il ne sera en aucune facon
+recule. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh
+bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... a la
+condition que je parte, sans perdre un instant!"
+
+Ainsi tombait cet echafaudage d'esperances que tous avaient edifie sur
+l'arrivee inattendue du seigneur Keraban. Le mariage ne serait pas
+hate, mais il ne serait pas recule non plus! disait-il. Eh! qui
+pouvait en repondre? Comment prevoir les eventualites d'un si long et
+si penible voyage, fait dans ces conditions?
+
+Ahmet ne put retenir un mouvement de depit, que son oncle ne vit pas,
+heureusement,--pas plus qu'il n'apercut le nuage qui obscurcit le
+front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:
+
+"Ah! le vilain oncle!
+
+--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une
+proposition a laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,
+je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!
+
+--Diable! voila un coup droit, difficile a parer! dit a mi-voix Van
+Mitten.
+
+--On ne le parera pas!" repondit Bruno.
+
+Ahmet, en effet, avait recu ce coup en plein coeur. De son cote,
+Amasia, vivement atteinte par l'annonce du depart de son fiance,
+demeurait immobile, pres de Nedjeb, qui aurait arrache les yeux au
+seigneur Keraban.
+
+Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guidare_ ne perdait pas
+un mot de cette conversation. Cela prenait evidemment une tournure
+favorable a ses projets.
+
+Selim, bien qu'il eut peu d'espoir de modifier la resolution de son
+ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:
+
+"Est-il donc necessaire, Keraban, que votre neveu fasse avec vous le
+tour de la mer Noire?
+
+--Necessaire, non! repondit Keraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet
+hesite a m'accompagner!
+
+--Cependant!... reprit Selim.
+
+--Cependant?..." repondit l'oncle, dont les dents se serrerent, ainsi
+qu'il lui arrivait au debut de toute discussion.
+
+Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot
+prononce par le seigneur Keraban. Mais Ahmet avait energiquement pris
+son parti. Il parlait bas a la jeune fille. Il lui faisait comprendre
+que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce depart,
+mieux valait ne pas resister; que, sans lui, ce voyage pourrait
+eprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,
+ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite
+connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour
+ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle a faire les pas
+doubles, comme on dit, cela dut-il lui couter le triple; qu'enfin,
+avant la fin du prochain mois, c'est-a-dire avant la date a laquelle
+Amasia devait etre mariee pour sauvegarder un interet de fortune
+considerable, il aurait ramene Keraban sur la rive gauche du Bosphore.
+
+Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que
+c'etait le meilleur parti a prendre.
+
+"Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,
+et je suis pret a partir, mais....
+
+--Oh! pas de conditions, mon neveu!
+
+--Soit, sans conditions!" repondit Ahmet.
+
+Et, mentalement, il ajouta:
+
+"Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y epoumonner, oh!
+le plus tetu des oncles!
+
+--En route donc," dit Keraban.
+
+Et se retournant vers Selim:
+
+"Ces roubles en echange de mes piastres?...
+
+--Je vous les donnerai a Odessa, ou je vais vous accompagner, repondit
+Selim.
+
+--Vous etes pret, Van Mitten? demanda Keraban.
+
+--Toujours pret.
+
+--Eh bien, Ahmet, reprit Keraban, embrasse ta fiancee, embrasse-la
+bien, et partons!"
+
+Ahmet serrait deja la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait
+retenir ses larmes.
+
+"Ahmet, mon cher Ahmet!... repetait-elle.
+
+--Ne pleurez pas, chere Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est
+pas avance, il ne sera pas retarde non plus, je vous le promets!...
+Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...
+
+--Ah! chere maitresse, dit Nedjeb, si le seigneur Keraban pouvait
+seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!
+Voulez-vous que je m'occupe de cela?"
+
+Mais Ahmet ordonna a la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il
+fit bien. Certainement, Nedjeb etait femme a tout tenter pour arreter
+cet oncle intraitable.
+
+Les adieux etaient faits, les derniers baisers etaient echanges. Tous
+se sentaient emus. Le Hollandais lui-meme eprouvait comme un serrement
+de coeur. Seul, le seigneur Keraban ne voyait rien ou ne voulait rien
+voir de l'attendrissement general.
+
+"La chaise est-elle prete? demanda-t-il a Nizib, qui entrait a ce
+moment dans la galerie.
+
+--La chaise est prete, repondit Nizib.
+
+--En route! dit Keraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous
+habillez a l'europeenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne
+savez plus meme etre gras!..."
+
+C'etait evidemment la une impardonnable decadence aux yeux du seigneur
+Keraban.
+
+"... Ah! messieurs les renegats, qui vous soumettez aux prescriptions
+de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont
+vous n'aurez jamais raison!"
+
+Personne ne le contredisait alors, le seigneur Keraban, et pourtant il
+s'animait de plus belle.
+
+"Ah! vous pretendez monopoliser le Bosphore a votre profit! Eh
+bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre
+Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...
+
+--Je ne dis rien, repondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas meme
+ouvert la bouche et s'en fut bien garde!
+
+--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Keraban, en
+tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est la! Elle
+a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les
+conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!
+mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employes du
+gouvernement, quand ils me verront apparaitre sur les hauteurs de
+Scutari, sans avoir jete meme un demi-para dans leur sebille de
+mendiants administratifs!"
+
+Il faut bien en convenir, le seigneur Keraban, tout debordant de
+menaces en cette supreme imprecation, etait magnifique.
+
+"Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'ecria-t-il. En route! en route!
+en route!"
+
+Il etait deja sur la porte, lorsque Selim l'arreta d'un mot:
+
+"Ami Keraban, dit-il, une simple observation.
+
+--Pas d'observations!
+
+--Eh bien, une simple remarque que je desirerais vous faire, reprit le
+banquier.
+
+--Eh! avons-nous le temps?...
+
+--Ecoutez-moi, ami Keraban. Une fois arrive a Scutari, apres avoir
+acheve ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?
+
+--Moi?... Eh bien, je ... je....
+
+--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer a Scutari, sans jamais
+revenir a Constantinople, ou est le siege de votre maison de commerce?
+
+--Non.... repondit Keraban, en hesitant un peu.
+
+--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous
+obstiniez a ne plus passer le Bosphore, notre mariage....
+
+--Ami Selim, rien n'est plus simple! repondit Keraban, en eludant la
+premiere question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous
+empeche de venir avec Amasia a Scutari? Cela vous coutera dix paras
+par tete, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur
+n'est pas engage comme le mien dans l'affaire!
+
+--Oui! oui! Venez a Scutari, dans un mois! s'ecria Ahmet. Vous nous
+attendrez la, ma chere Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop
+vous faire attendre!
+
+--Soit! Rendez-vous a Scutari! repondit Selim. C'est la que nous
+celebrerons le mariage!--Mais enfin, ami Keraban, le mariage fait, ne
+reviendrez vous pas a Constantinople?
+
+--J'y reviendrai, s'ecria Keraban, certes, j'y reviendrai!
+
+--Et comment?
+
+--Eh bien, ou cet impot vexatoire sera aboli, et je passerai le
+Bosphore ... sans payer....
+
+--Et s'il ne l'est pas?
+
+--S'il ne l'est pas?... repondit le seigneur Keraban avec un geste
+superbe. Par Allah! je reprendrai le meme chemin, et je referai le
+tour de la mer Noire!"
+
+
+
+
+XI
+
+
+DANS LEQUEL IL SE MELE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE
+VOYAGE.
+
+Ils etaient tous partis! Ils avaient quitte la villa, le seigneur
+Keraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami,
+Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient
+faire autrement! L'habitation etait maintenant deserte, a ne point
+compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne
+dans les communs. Le banquier Selim, lui-meme, venait de se rendre a
+Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles echanges contre
+leurs piastres ottomanes.
+
+La villa ne comptait plus parmi ses hotes que les deux jeunes filles,
+Amasia et Nedjeb.
+
+Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les peripeties de cette
+scene d'adieux, il les avait suivies avec un interet facile a
+comprendre. Le seigneur Keraban remettrait-il a son retour le mariage
+d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: premiere bonne carte dans son
+jeu. Ahmet consentirait-il a accompagner son oncle?... Il y avait
+consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.
+
+Eh bien, le Maltais en avait une troisieme: Amasia et Nedjeb etaient
+maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la
+galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait la, a une
+demi-encablure.... Son canot l'attendait au bas des degres.... Ses
+matelots etaient gens a lui obeir sur un signe.... Il n'avait qu'a
+vouloir!
+
+Le capitaine fut vivement tente d'employer la violence pour s'emparer
+d'Amasia. Mais, au fond, comme c'etait un homme prudent, ne
+voulant rien donner au hasard, decide a ne laisser aucune trace de
+l'enlevement, il se mit a reflechir.
+
+Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia
+appellerait a son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-etre
+seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-etre verrait-on la
+_Guidare_ appareillant en toute hate pour sortir de la baie d'Odessa!
+Ce serait la un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux
+valait operer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour
+agir. L'important etait qu'Ahmet ne fut plus la..., et il n'y etait
+plus.
+
+Le Maltais resta donc a l'ecart, assis a l'arriere de son canot que
+dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes
+filles. Elles ne songeaient guere a la presence de ce dangereux
+personnage.
+
+Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb
+consentaient a venir a bord de la tartane, soit pour examiner les
+articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre
+motif,--et Yarhud avait une idee a cet egard,--il verrait s'il serait
+opportun de se decider, sans attendre la nuit.
+
+Apres le depart d'Ahmet, Amasia, frappee de ce coup subit, etait
+restee silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui
+se deroulait vers le nord. La se dessinait ce littoral, dont les
+voyageurs allaient obstinement suivre le contour; la, cette route ou
+les retards, les dangers peut-etre, mettraient a l'epreuve le soigneur
+Keraban et tous ceux qu'il entrainait malgre eux! Si son mariage
+eut ete fait, elle n'aurait pas hesite a accompagner Ahmet! Comment
+l'oncle s'y serait-il oppose? Il ne l'eut pas voulu. Non! Devenue sa
+niece, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui,
+qu'elle l'aurait arrete sur cette pente dangereuse, ou son obstination
+pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle etait seule, et il lui
+fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet
+dans cette villa de Scutari, ou leur union devait s'accomplir!
+
+Mais si Amasia etait triste, Nedjeb etait furieuse, elle, furieuse
+contre l'entete, cause de toutes ces deceptions! Ah! s'il se fut agi
+de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fut point laisse enlever
+ainsi son fiance! Elle aurait tenu tete au tetu! Non! cela ne se
+serait pas passe de la sorte!
+
+Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle
+la ramena vers le divan; elle la forca de s'y reposer, et, prenant un
+coussin, s'assit a ses pieds.
+
+"Chere maitresse, dit-elle, a votre place, au lieu de penser au
+seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Keraban pour
+le maudire a mon aise!
+
+--A quoi bon? repondit Amasia.
+
+--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le
+voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos maledictions! Il
+les merite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!
+
+--Non, Nedjeb, repondit Amasia. Parlons plutot d'Ahmet! C'est a lui
+seul que je dois penser! c'est a lui seul que je pense!
+
+--Parlons-en donc, chere maitresse, dit Nedjeb. En verite, c'est bien
+le plus charmant fiance que puisse rever une jeune fille, mais quel
+oncle il a! Ce despote, cet egoiste, ce vilain homme, qui n'avait
+qu'un mot a dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'a nous donner
+quelques jours et qui les a refuses! Vraiment! il meriterait....
+
+--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.
+
+--Oui, chere maitresse! Comme il vous aime! Combien vous serez
+heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil
+oncle! Mais en quoi est-il bati, cet homme-la? Savez-vous qu'il a
+bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses
+entetements, il aurait fait revolter jusqu'aux esclaves de son harem!
+
+--Voila que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les
+pensees suivaient un tout autre cours.
+
+--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe
+qu'au seigneur Ahmet!
+
+Eh, tenez! a sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais
+insiste!... Je lui croyais plus d'energie!
+
+--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montre plus d'energie a ceder aux
+ordres de son oncle qu'a lui resister? Ne vois-tu pas, quelque douleur
+que cela me cause, que mieux valait qu'il fut de ce voyage, pour le
+hater par tous les moyens possibles, pour prevenir peut-etre des
+dangers dans lesquels le seigneur Keraban risque de se jeter avec son
+entetement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve
+de courage! En partant, il m'a donne une nouvelle preuve de son amour!
+
+--Il faut que vous ayez raison, ma chere maitresse! repondit Nedjeb,
+qui, emportee par la vivacite de son sang de Zingare, ne pouvait se
+rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montre energique en partant! Mais
+n'eut-il pas ete plus energique encore s'il eut empeche son oncle de
+partir!
+
+--Etait-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, etait-ce
+possible?
+
+--Oui ... non!... peut-etre! repondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre
+de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet
+oncle Keraban! C'est bien a lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il
+arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et
+quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le
+malheur du seigneur Ahmet, le votre ... et, par consequent, le mien.
+Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire debordat jusqu'aux
+dernieres limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore a en
+faire le tour!
+
+--Il le ferait! repondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais
+parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!"
+
+En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans etre vu, il
+s'avancait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes
+deux se retournerent. Leur surprise, melee d'un peu de crainte, fut
+grande en l'apercevant pres d'elles.
+
+Nedjeb s'etait relevee la premiere.
+
+"Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous
+donc?...
+
+--Je ne veux rien, repondit Yarhud, en feignant quelque etonnement de
+se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre
+a votre disposition pour....
+
+--Pour?... repeta Nedjeb.
+
+--Pour vous conduire a bord de la tartane, repondit le capitaine.
+N'avez-vous pas decide de venir visiter sa cargaison et de faire un
+choix de ce qui pourrait vous convenir?
+
+--C'est vrai, chere maitresse, s'ecria Nedjeb. Nous avions promis au
+capitaine....
+
+--Nous avions promis, quand Ahmet etait encore la, repondit la jeune
+fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre a
+bord de la _Guidare_!"
+
+Les sourcils du capitaine se froncerent un instant; puis, du ton le
+plus calme:
+
+"La _Guidare_, dit-il, ne peut faire un long sejour dans la baie
+d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou apres-demain
+au plus tard. Si donc la fiancee du seigneur Ahmet veut faire
+acquisition de quelques-unes de ces etoffes dont les echantillons ont
+paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est
+la, et, en quelques instants, nous pourrons etre a bord.
+
+--Nous vous remercions, capitaine, repondit froidement Amasia, mais
+j'aurais peu de gout a m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence
+du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite a la
+_Guidare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus la,
+et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!
+
+--Je le regrette, repondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur
+Ahmet, je n'en doute pas, serait agreablement surpris, a son retour,
+si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se
+retrouvera plus, et que vous regretterez!
+
+--Cela est possible, capitaine, repondit Nedjeb, mais, en ce moment,
+vous ferez mieux, je pense, de ne point insister a ce sujet!
+
+--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi
+esperer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation
+ramenaient la _Guidare_ a Odessa, vous voudriez bien ne point oublier
+que vous aviez promis de lui rendre visite.
+
+--Nous ne l'oublierons pas, capitaine," repondit Amasia, en faisant
+comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.
+
+Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers
+la terrasse; puis, s'arretant, comme si quelque idee lui fut venue
+soudain, il revint vers Amasia, au moment ou la jeune fille allait
+quitter la galerie.
+
+"Un mot encore, dit-il, ou plutot une proposition, qui ne peut qu'etre
+agreable a la fiancee du seigneur Ahmet.
+
+--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientee de cette
+obstination du capitaine maltais a lui imposer sa presence et cette
+conversation dans la villa.
+
+--Le hasard m'a fait assister a toute cette scene, qui a precede le
+depart du seigneur Ahmet.
+
+--Le hasard? repondit Amasia, devenue mefiante, comme par un
+pressentiment.
+
+--Le hasard seul! repondit Yarhud. J'etais la, dans mon canot, qui
+etait reste a votre disposition....
+
+--Quelle proposition avez-vous a nous faire, capitaine? demanda la
+jeune fille.
+
+--Une proposition tres naturelle, repondit Yarhud. J'ai vu combien la
+fille du banquier Selim avait ete affectee de ce brusque depart, et,
+s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...
+
+--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? repondit Amasia,
+dont le coeur battit a cette pensee.
+
+--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'equipage du
+seigneur Keraban passera necessairement a la pointe de ce petit cap
+que vous apercevez la-bas!"
+
+Amasia s'etait avancee et regardait, la legere courbure de la cote a
+l'endroit indique par le capitaine.
+
+"La?... la?... fit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Chere maitresse, s'ecria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre a
+cette pointe?
+
+--Rien n'est plus facile, repondit Yarhud. En une demi-heure, avec
+le vent portant, la _Guidare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous
+voulez vous embarquer, nous appareillerons immediatement.
+
+--Oui!... oui!..." s'ecria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade
+en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son
+fiance.
+
+Mais Amasia avait reflechi. Devant cette hesitation, le capitaine
+n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point echappe. Il
+lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prevenait guere en sa
+faveur. Elle redevint defiante.
+
+Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'etait accoudee pour mieux
+apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie
+avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.
+
+"J'attends vos ordres? dit le capitaine.
+
+--Non, capitaine, repondit Amasia. En revoyant mon fiance dans ces
+conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!"
+
+Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son
+refus, se retira froidement.
+
+Un instant apres, l'embarcation debordait, emmenant le capitaine
+maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait
+elongee sur son flanc de babord, tourne au large.
+
+Les deux jeunes filles demeurerent seules dans la galerie, pendant
+une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle
+regardait obstinement ce point du littoral, indique par Yarhud, que
+devait franchir la chaise du seigneur Keraban.
+
+Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la cote, qui se developpait
+a pres d'une lieue dans l'est.
+
+Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'ecrier:
+
+"Ah! chere maitresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture
+qui suit la route, la-bas, au sommet de la falaise?
+
+--Oui! oui! repondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!
+
+--Il ne peut vous voir!...
+
+--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!
+
+--N'en doutez pas, chere maitresse! repondit Nedjeb. Ses yeux auront
+bien su decouvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie,
+et peut-etre nous.
+
+--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!" dit une derniere fois la jeune
+fille, comme si cet adieu eut pu parvenir jusqu'a son fiance.
+
+Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant
+de la route, sur l'extreme pente de la falaise, quitterent la galerie
+et regagnerent l'interieur de l'habitation.
+
+Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre
+aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient,
+lorsque la nuit commencerait a tomber. Alors, il agirait par la force,
+puisque la ruse n'avait pu lui reussir.
+
+Sans doute, depuis le depart d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance
+que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlevement de la
+jeune fille ne demandait plus a etre accompli aussi hativement. Mais
+il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la
+rentree a Trebizonde etait peut-etre prochaine. Or, etant donnees les
+incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un batiment a voile
+peut eprouver des retards de quinze a vingt jours. Il importait donc
+de partir le plus tot possible, si Yarhud voulait arriver a l'epoque
+fixee dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute,
+Yarhud etait un coquin, mais c'etait un coquin qui tenait a faire
+honneur a ses engagements. De la, son projet d'operer sans perdre un
+seul instant.
+
+Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le
+soir, avant meme que son pere fut revenu de la maison de banque,
+Amasia rentra dans la galerie. Elle etait seule, cette fois. Sans
+attendre que la nuit fut complete, la jeune fille voulait revoir
+encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon
+dans le nord. C'etait par la que s'en allait tout son coeur. Elle
+reprit donc cette place, a laquelle elle reviendrait souvent, sans
+doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant
+dans les yeux un de ces regards qui vont au dela du possible, et
+qu'aucune distance ne peut arreter.
+
+Mais aussi, perdue dans ses reflexions, Amasia n'apercut pas une
+embarcation qui se detachait de la _Guidare_, deja a peine visible
+dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en
+les contournant les degres de la terrasse, et s'arreter aux premieres
+marches que baignaient les eaux de la baie.
+
+Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'etait glisse en rampant
+sur les gradins.
+
+La jeune fille, absorbee dans sa reveuse pensee, ne l'avait pas
+apercu.
+
+Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et
+d'a-propos qu'elle fut dans l'impossibilite de lui resister.
+
+"A moi! a moi!" put cependant crier la malheureuse enfant.
+
+Ses cris furent aussitot etouffes; mais ils avaient ete entendus de
+Nedjeb, qui venait chercher sa maitresse.
+
+A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie,
+que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitot ses
+mouvements et ses cris.
+
+"A bord!" dit Yarhud.
+
+Les deux jeunes filles, irresistiblement emportees, furent deposees
+dans l'embarcation, qui deborda pour rallier la tartane.
+
+La _Guidare_, son ancre a pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'a
+deraper pour appareiller.
+
+C'est ce qui fut fait, des qu'Amasia et Nedjeb eurent ete enfermees
+a bord, dans une cabine de l'arriere, ne pouvant plus rien voir, ne
+pouvant plus se faire entendre.
+
+Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses
+grandes antennes, de maniere a sortir de la petite anse qui bordait
+les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut ete fait ce coup de
+force, il avait eveille l'attention de quelques serviteurs, occupes
+dans les jardins.
+
+L'un d'eux avait entendu le cri pousse par Amasia: il donna aussitot
+l'alarme.
+
+A ce moment, le banquier Selim rentrait a son habitation. Il fut mis
+au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il
+ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait
+disparu.
+
+Mais, en voyant la tartane evoluer pour doubler l'extremite sud de la
+petite anse, Selim comprit tout. Il courut, a travers les jardins,
+vers une pointe que devait raser d'assez pres la _Guidare_, afin
+d'eviter les dernieres roches du littoral.
+
+"Miserables! criait-il. On enleve ma fille! ma fille! Amasia!
+Arretez-les!... arretez!..."
+
+Un coup de feu, parti du pont de la _Guidare_, fut l'unique reponse a
+son appel.
+
+Selim tomba frappe d'une balle a l'epaule. Un instant apres, la
+tartane, toutes voiles dessus, enlevee par la fraiche brise du soir,
+avait disparu au large de l'habitation.
+
+
+
+
+XII
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI
+INTERESSERA PEUT-ETRE LE LECTEUR.
+
+La chaise de poste, attelee de chevaux frais, avait quitte Odessa vers
+une heure de l'apres-midi. Le seigneur Keraban occupait le coin de
+gauche du coupe, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du
+milieu. Bruno et Nizib etaient remontes dans le cabriolet, ou le temps
+se passait pour eux moins a causer qu'a dormir.
+
+Un soleil assez vif egayait la campagne, et les eaux de la mer se
+detachaient en bleu sombre sur les falaises grisatres du littoral.
+
+Dans le coupe, on commenca par etre tout aussi silencieux que dans
+le cabriolet, a cela pres que, si l'on sommeillait en haut, on
+reflechissait en bas.
+
+Le seigneur Keraban s'enfoncait avec delices dans ses reves
+d'entetement, et ne songeait qu'au "bon tour" qu'il pretendait jouer
+aux autorites ottomanes.
+
+Van Mitten pensait a ce voyage imprevu, et ne cessait de se demander
+pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il etait lance sur les
+routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement
+rester dans le faubourg de Pera, a Constantinople.
+
+Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce depart. Mais il
+etait bien decide a ne point epargner la bourse de son oncle, dans
+tous les cas ou un retard devrait etre evite ou un obstacle franchi
+a prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus
+vite.
+
+Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tete, quand, au tournant du
+petit cap, il apercut au fond de la baie la villa du banquier Selim.
+Ses yeux se fixerent sur ce point,--sans doute au moment ou les yeux
+d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards
+se croiserent sans avoir pu s'atteindre.
+
+Puis, s'adressant a son oncle, Ahmet, resolu a toucher une question
+des plus delicates, lui demanda s'il avait arrete minutieusement tous
+les details de l'itineraire.
+
+"Oui, mon neveu, repondit Keraban. Nous suivrons, sans jamais
+l'abandonner, la route qui contourne le littoral.
+
+--Et nous nous dirigeons, en ce moment?...
+
+--Sur Koblewo, a une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y
+arriver ce soir.
+
+--Et une fois a Koblewo? demanda Ahmet....
+
+--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver a Nikolaief
+demain, vers midi, apres avoir franchi les dix-huit lieues qui
+separent cette ville de la bourgade.
+
+--Tres bien, oncle Keraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais,
+arrive a Nikolaief, ne songerez-vous pas a atteindre, en quelques
+jours seulement, les districts du Caucase?
+
+--Et comment?
+
+--En usant des chemins de fer de la Russie meridionale, qui, par
+Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers
+de notre voyage.
+
+--Les chemins de fer?" s'ecria Keraban.
+
+En ce moment, Van Mitten poussa legerement le coude de son jeune
+compagnon:
+
+"Inutile! lui dit-il a mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des
+chemins de fer!"
+
+Ahmet n'etait pas sans savoir quelles etaient les idees de son oncle
+sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidele du vieux
+parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le
+seigneur Keraban pourrait bien, pour une fois, se departir de ses
+deplorables preventions.
+
+Ceder, meme un instant, sur un point quelconque!... Keraban n'eut plus
+ete Keraban.
+
+"Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il.
+
+--Sans doute, mon oncle.
+
+--Tu veux que moi, Keraban, je consente a faire ce que je n'ai jamais
+fait encore?
+
+--Il me semble que....
+
+--Tu veux que moi, Keraban, je me fasse stupidement trainer par une
+machine a vapeur?
+
+--Quand vous aurez essaye....
+
+--Ahmet, il est evident que tu ne reflechis pas a ce que tu as
+l'audace de me proposer!
+
+--Mais, mon oncle!...
+
+--Je dis que tu ne reflechis pas, puisque tu te permets de formuler
+cette proposition!
+
+--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons....
+
+--Wagons?... dit Keraban, en repetant ce mot d'importation etrangere
+avec un intonation difficile a rendre.
+
+--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails....
+
+--Rails?... fit Keraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle
+langue parlons-nous, s'il te plait?
+
+--Mais la langue des voyageurs modernes!
+
+--Dis donc, mon neveu, repondit l'entete personnage, en s'animant,
+est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais a
+monter en wagon et a se faire tirer par une mecanique? Est-ce que j'ai
+besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?
+
+--Lorsqu'on est presse, mon oncle....
+
+--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus
+de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais
+a cheval; plus de cheval, que j'irais a ane; plus d'ane, que j'irais
+a pied; plus de pieds, que j'irais a genoux; plus de genoux, que
+j'irais....
+
+--Ami Keraban, arretez-vous, de grace! s'ecria Van Mitten.
+
+--...Que j'irais sur le ventre! repliqua le seigneur Keraban. Oui!...
+sur le ventre!"
+
+Et saisissant le bras d'Ahmet:
+
+"Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin
+de fer pour aller a la Mecque?"
+
+A ce dernier argument, il n'y avait evidemment rien a repondre. Aussi,
+Ahmet, qui aurait pu repliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer
+de son temps, Mahomet les eut pris, sans doute, se tut-il, pendant
+que le seigneur Keraban continuait a grommeler dans son coin, en
+denaturant a plaisir tous les mots de l'argot railwayen.
+
+Cependant, si la chaise ne pouvait pretendre a lutter de rapidite avec
+un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez
+bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas a se plaindre.
+Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'etait charge
+du reglement de toutes les depenses,--son oncle y avait volontiers
+consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires
+des postillons avec une generosite imperiale. Les billets s'envolaient
+de sa poche. On eut dit d'un cavalier semant des roubles sur les
+chemins d'un "rallie-paper"!
+
+Tant et si bien que, le jour meme, la chaise, en longeant le littoral,
+passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir,
+arriva a la bourgade de Koblewo.
+
+De la, pendant la nuit, remontant dans l'interieur de la province, de
+maniere a franchir le Bug, a la hauteur de Nikolaief, a travers le
+gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette
+ville, vers le midi du 28 aout.
+
+Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hotel passable,
+qui fournit un dejeuner de meme qualite, dont Bruno prit sa bonne
+part. Ahmet profita de ce repit pour ecrire au banquier Selim que le
+voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de
+bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Keraban, lui, ne crut pas
+pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert
+entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de
+son narghile.
+
+Quant a Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait
+autant que ce singulier voyage servit a leur instruction, il alla
+visiter cette ville de Nikolaief, dont la prosperite s'accroit
+visiblement aux depens de sa rivale Kherson et menace meme de
+substituer son nom au sien dans l'appellation geographique du
+gouvernement.
+
+Ahmet fut le premier a donner le signal du depart. Le Hollandais n'eut
+garde de le faire attendre.
+
+Le seigneur Keraban lanca la derniere bouffee de son narghile, au
+moment ou le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route
+qui descend vers Kherson.
+
+Il y avait dix-sept lieues a faire a travers un pays peu fertile.
+Ca et la, des muriers, des peupliers, des saules. Aux approches du
+Dnieper, dont le cours de pres de quatre cents lieues se termine a
+Kherson, s'etendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient
+tachetees de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient a tire d'ailes au
+bruit de la chaise: c'etaient des geais azures, et leurs piaulements
+causaient plus de deplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes
+couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.
+
+Le 29 aout, des l'aube, le seigneur Keraban et ses compagnons,
+apres une nuit sans incidents, arrivaient a Kherson, chef-lieu du
+gouvernement, dont la fondation est due a Potemkin. Les voyageurs ne
+purent que se feliciter de cette creation de l'imperieux favori de
+Catherine II. La, en effet, se trouvaient un bon hotel, dans lequel
+ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment
+approvisionnes pour refaire les reserves comestibles de la
+chaise,--tache dont Bruno, infiniment plus debrouillard que Nizib,
+s'acquitta a merveille.
+
+Quelques heures plus tard, ils relayaient a l'importante bourgade
+d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Perekop,
+qui rattache la Crimee au littoral de la Russie meridionale.
+
+Ahmet n'avait point neglige d'adresser a Odessa une lettre datee de
+la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise,
+lorsque l'attelage fut lance a fond de train sur la route de Perekop,
+le seigneur Keraban demanda a son neveu s'il avait eu l'attention
+d'envoyer ses meilleurs "allahs", en meme temps que les siens, a son
+ami Selim.
+
+"Oui, sans doute, je ne l'ai point oublie, mon oncle, repondit Ahmet,
+et j'ai meme ajoute que nous faisions toute diligence pour atteindre
+Scutari le plus tot possible.
+
+--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas negliger de donner
+de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste a
+notre disposition.
+
+--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance ou nous nous
+arreterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans
+reponse!
+
+--En effet, ajouta Van Mitten.
+
+--Mais, a ce propos, dit Keraban, en s'adressant a son ami de
+Rotterdam, il me semble que vous n'etes pas tres empresse de
+correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente
+femme de votre negligence a son egard?
+
+--Madame Van Mitten?... repondit le Hollandais.
+
+--Oui!
+
+--Madame Van Mitten est, a coup sur, une fort honnete dame! Comme
+femme, je n'ai jamais eu un seul reproche a lui adresser, mais, comme
+compagne de ma vie.... Au fait, ami Keraban, pourquoi parlons-nous de
+madame Van Mitten?
+
+--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'etait une tres aimable
+personne!
+
+--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui eut appris une chose toute
+nouvelle pour lui.
+
+--Ne t'en ai-je pas parle dans les meilleurs termes, neveu Ahmet,
+lorsque je suis revenu de Rotterdam?
+
+--En effet, mon oncle.
+
+--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas ete particulierement charme de
+l'accueil qu'elle me fit?
+
+--Ah?... repeta Van Mitten.
+
+--Cependant, reprit Keraban, elle avait bien parfois, j'en conviens,
+quelques idees singulieres, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela
+est inherent au caractere des femmes, et, si l'on ne peut leur passer
+cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est precisement ce que j'ai
+fait.
+
+--Et vous avez fait sagement, repondit Van Mitten.
+
+--Elle aime toujours passionnement les tulipes, en vraie Hollandaise
+qu'elle est? demanda Keraban.
+
+--Passionnement.
+
+--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid
+pour votre femme!
+
+--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'eprouve
+a son egard!
+
+--Vous dites?... s'ecria Keraban.
+
+--Je dis, repondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-etre
+jamais parle de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et
+puisque l'occasion s'en presente, je vais vous faire un aveu.
+
+--Un aveu?
+
+--Oui, ami Keraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes presentement
+separes!
+
+--Separes, s'ecria Keraban ... d'un commun accord?...
+
+--D'un commun accord!
+
+--Et pour toujours?...
+
+--Pour toujours!
+
+--Contez-moi donc cela, a moins que l'emotion....
+
+--L'emotion? repondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je
+ressente de l'emotion?
+
+--Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Keraban. En ma qualite de
+Turc, j'aime les histoires, et en ma qualite de celibataire, j'adore
+surtout les histoires de menage!
+
+--Eh bien, ami Keraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eut conte
+les aventures d'un autre, depuis quelques annees, la vie etait devenue
+intolerable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes
+sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher,
+sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne
+mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur
+le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps
+qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on
+placerait la, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutot
+que dans l'autre, sur la fenetre qu'il convenait d'ouvrir, sur la
+porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait
+dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin....
+
+--Enfin, ca allait bien! dit Keraban.
+
+--Comme vous voyez, mais ca allait surtout en empirant, parce qu'au
+fond, je suis d'un caractere doux, d'un temperament docile, et que je
+cedais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien!
+
+--C'etait peut-etre le plus sage! dit Ahmet.
+
+--C'etait, au contraire, le moins sage! repondit Keraban, pret a
+soutenir une discussion sur ce sujet.
+
+--Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans
+notre derniere dispute, j'ai voulu resister.... J'ai resiste, oui,
+comme un veritable Keraban!
+
+--Par Allah! cela n'est pas possible! s'ecria l'oncle d'Ahmet, qui se
+connaissait bien.
+
+--Plus qu'un Keraban, ajouta Van Mitten!
+
+--Mahomet me protege! repondit Keraban. Mais pretendre que vous etes
+plus entete que moi!...
+
+--C'est evidemment improbable! repondit Ahmet, avec un accent de
+conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle.
+
+--Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et....
+
+--Nous ne verrons rien! s'ecria Keraban.
+
+--Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'etait a propos de tulipes,
+cette discussion qui s'eleva entre madame Van Mitten et moi, de ces
+belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur
+leur tige, et dont il y a plus de cent varietes. Je n'en avais pas qui
+me coutassent moins de mille florins l'oignon!
+
+--Huit mille piastres, dit Keraban, habitue a tout chiffrer en monnaie
+turque.
+
+--Oui, huit mille piastres environ! repondit le Hollandais. Or, ne
+voila-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire
+arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_!
+Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entete!... Je
+veux la saisir.... Elle m'echappe!... Elle se precipite sur la
+_Valentia_... Elle l'arrache...
+
+--Cout: huit mille piastres! dit Keraban.
+
+--Alors, reprit Van Mitten, je me jette a mon tour sur son _Oeil de
+Soleil_, que j'ecrase!
+
+--Cout: seize mille piastres! dit Keraban.
+
+--Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten.
+
+--Cout: vingt-quatre mille piastres! repondit Keraban, comme s'il eut
+passe les ecritures de son livre de caisse.
+
+--Je lui reponds par un second _Oeil de Soleil_!...
+
+--Cout: trente-deux mille piastres.
+
+--Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten
+ne se possedait plus. Je recois deux magnifiques "caieux" du plus
+grand prix par la tete....
+
+--Cout: quarante-huit mille piastres!
+
+--Elle en recoit trois autres en pleine poitrine!...
+
+--Cout: soixante-douze mille piastres!
+
+--C'etait une veritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a
+peut-etre jamais vu! Cela a dure une demi-heure! Tout le jardin y a
+passe, puis la serre apres le jardin!... Il ne restait plus rien de ma
+collection!
+
+--Et, finalement, ca vous a coute?... demanda Keraban.
+
+--Plus cher que si nous ne nous etions jetes que des injures a la
+tete, comme les economes heros d'Homere, soit environ vingt-cinq mille
+florins.
+
+--Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit
+Keraban.
+
+--Mais je m'etais montre!
+
+--Ca valait bien cela!
+
+--Et la-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, apres avoir donne
+des ordres pour realiser ma part de fortune et la verser a la banque
+de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidele Bruno,
+bien decide a ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten
+l'aura quittee ... pour un monde meilleur....
+
+--Ou il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet.
+
+--Eh bien, ami Keraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup
+d'entetements qui vous aient coute deux cent mille piastres?
+
+--Moi? repondit Keraban, legerement pique par cette observation de son
+ami.
+
+--Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part,
+j'en connais au moins un!
+
+--Et lequel, s'il vous plait? demanda le Hollandais.
+
+--Mais cet entetement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, a
+faire le tour de la mer Noire! Ca lui coutera plus cher que votre
+averse de tulipes!
+
+--Ca coutera ce que ca coutera! riposta le seigneur Keraban, d'un ton
+sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas paye sa liberte d'un
+trop haut prix! Voila ce que c'est de n'avoir affaire qu'a une
+seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il
+permettait a ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient!
+
+--Certes! repondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins
+difficiles a gouverner qu'une seule!
+
+--Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Keraban en maniere de
+moralite, c'est pas de femme du tout!"
+
+Sur cette observation, la conversation fut close.
+
+La chaise arrivait alors a une maison de poste. On relaya, on courut
+toute la nuit. Le lendemain, a midi, les voyageurs, assez fatigues,
+mais sur les instances d'Ahmet, decides a ne pas perdre une heure,
+apres avoir passe par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient a la
+bourgade de Perekop, au fond du golfe de ce nom, a l'amorce meme de
+l'isthme qui rattache la Crimee a la Russie meridonale.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL
+ATTELAGE ON EN SORT.
+
+La Crimee! cette Chersonese taurique des anciens, un quadrilatere,
+ou plutot un losange irregulier, qui semble avoir ete enleve au plus
+enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'ile dont M. Ferdinand
+de Lesseps ferait une ile en deux coups de canif, un coin de terre
+qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire
+d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement
+les Heracleens, six cents ans avant l'ere chretienne, puis,
+Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les
+Tartares, les Genois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche
+dependance de son empire, et que Catherine II rattacha definitivement
+a la Russie en 1791!
+
+Comment cette contree, benie des dieux et disputee des mortels,
+eut-elle pu echapper a l'enlacement des legendes mythologiques?
+N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marecages du Sivach des traces
+des gigantesques travaux de ce problematique peuple des Atlantes? Les
+poetes de l'antiquite n'ont-ils pas place une entree des Enfers pres
+du cap Kerberian, dont les trois moles formaient le Cerbere aux trois
+tetes? Iphigenie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue
+pretresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler
+a la chaste deesse son frere Oreste, jete par les vents aux rivages du
+cap Parthenium?
+
+Et maintenant, la Crimee, dans sa partie meridionale, qui vaut plus
+a elle seule que toutes les arides iles de l'archipel, avec ce
+Tchadir-Dagh, qui montre a quinze cents metres d'altitude sa table ou
+l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses
+amphitheatres de forets, dont le manteau de verdure s'etend jusqu'a
+la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cypres, d'oliviers,
+d'arbres de Judee, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantees par
+Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de
+provinces, qui s'etendent de la mer Noire a la mer Arctique? N'est-ce
+pas sous ce climat vivifiant et tempere, que les Russes du nord, aussi
+bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge
+contre les apretes de l'hiver hyperboreen, les autres un abri contre
+les dessechantes brises de l'ete? N'est-ce pas la, autour de ce cap
+Aia, ce front de belier, qui fait tete aux flots du Pont-Euxin, a
+l'extreme pointe sud de la Tauride, que se sont fondees ces colonies
+de chateaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au
+prince Woronsow, manoir feodal a l'exterieur, reve d'une imagination
+orientale a l'interieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck,
+au prince Andre Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, proprietes
+imperiales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses
+torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de
+l'imperatrice de toutes les Russies?
+
+Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus
+sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait a
+satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme,
+dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. La, sont reunis
+des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales
+avec mosquees et minarets, muezzins et derviches, des monasteres
+du rite russe, des serais de khans, des thebaides ou sont venues
+s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les
+quels rayonnent les pelerinages, une montagne juive qui appartient a
+la tribu des Karaites, et une vallee de Josaphat, creusee comme
+une succursale de la celebre vallee du Cedron, ou des milliards de
+justiciables doivent se reunir au son des trompettes du jugement
+dernier.
+
+Que de merveilles aurait eu a visiter Van Mitten! Que d'impressions a
+noter en ce pays ou l'entrainait son etrange destinee! Mais son
+ami Keraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs,
+connaissait toutes ces splendeurs de la Crimee, ne lui eut pas accorde
+une heure pour en prendre un apercu sommaire.
+
+"Peut-etre, apres tout, peut-etre, se disait Van Mitten, me sera-t-il
+possible, en passant, de saisir une legere impression de cette antique
+Chersonese, si justement vantee?"
+
+Il ne devait point en etre ainsi. La chaise allait se lancer par le
+plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans
+atteindre ni le centre ni la cote meridionale de l'ancienne Tauride.
+
+En effet, l'itineraire tel qu'il suit avait ete arrete en un conseil,
+ou le Hollandais n'avait pas eu meme voix consultative. Si, en
+traversant la Crimee, on economisait le tour de la mer d'Azof,--qui
+eut allonge de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage
+circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant
+droit de Perekop sur la presqu'ile de Kertsch. Puis, de l'autre cote
+du detroit d'Ienikale, la presqu'ile de Taman offrirait un passage
+regulier jusqu'au littoral caucasien.
+
+La chaise roula donc sur l'etroit isthme, auquel la Crimee pend comme
+une magnifique orange a la branche d'un oranger. D'un cote, c'etait la
+baie de Perekop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le
+nom de mer Putride, vaste etang de deux milliards de metres carres,
+alimente par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof,
+auxquelles la coupure de Ghenitche sert de canal.
+
+En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a guere
+qu'un metre de profondeur en moyenne, et dont le degre de salure est
+presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme
+c'est dans ces conditions que le sel cristallise commence a se deposer
+naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus
+productives salines du globe.
+
+Mais il faut le dire, a longer ce Sivach, il n'y a rien de bien
+agreable pour l'odorat. L'atmosphere s'y melange d'une certaine
+quantite d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui penetrent dans ce
+lac, y trouvent presque aussitot la mort. Ce serait donc la comme un
+equivalent du lac Asphaltite de la Palestine.
+
+C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend
+d'Alexandroff a Sebastopol. Aussi, le seigneur Keraban put-il entendre
+avec horreur les sifflets assourdissants que lancaient, dans la nuit,
+les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels
+viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride.
+
+Le lendemain, 31 aout, pendant la journee, le chemin se deroula au
+milieu d'une campagne verdoyante. C'etaient des bouquets d'oliviers,
+dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient
+fretiller comme une pluie de vif-argent, des cypres d'un vert qui
+touchait au noir, des chenes magnifiques, des arbousiers de haute
+taille. Partout, sur les coteaux, s'etageaient des lignes de ceps, qui
+produisent, sans trop d'inferiorite, quelques crus des vignobles de
+France.
+
+Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grace a ces poignees de roubles
+qu'il prodiguait, les chevaux etaient toujours prets a s'atteler a la
+chaise, et les postillons, stimules, coupaient par le plus court. Le
+soir, on avait depasse la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus
+loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.
+
+En cet endroit, la curieuse lagune n'est separee de la mer d'Azof que
+par une langue de sable peu elevee, faite d'un bourrelet de coquilles,
+dont la largeur moyenne peut etre evaluee a un quart de lieue.
+
+Cette langue s'appelle fleche d'Arabat. Elle s'etend depuis le
+village de ce nom, au sud, jusqu'a Ghenitche, au nord,--en terre
+ferme,--coupee seulement en cet endroit par une saignee de trois cents
+pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a
+ete dit plus haut.
+
+Avec le lever du jour, le seigneur Keraban et ses compagnons furent
+entoures de vapeurs humides, epaisses, malsaines, qui se dissiperent
+peu a peu sous l'action des rayons solaires.
+
+La campagne etait moins boisee, plus deserte aussi. On y voyait paitre
+en liberte des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette
+contree comme une annexe du desert arabique. Les charrettes qui
+passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer,
+assourdissaient l'air en grincant sur leurs essieux frottes de bitume.
+Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des
+villages, dans les fermes isolees, se retrouve encore la generosite de
+l'hospitalite tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir a la table du
+maitre, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger a sa
+faim, boire a sa soif, et s'en aller avec un simple "merci" pour toute
+retribution.
+
+Il va sans dire que les voyageurs n'abuserent jamais de la simplicite
+de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas a disparaitre. Ils
+laisserent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques
+suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, epuise par une
+longue course, s'arretait a la bourgade d'Arabat, a l'extremite sud de
+la fleche.
+
+La, sur le sable, s'eleve une forteresse, au pied de laquelle les
+maisons sont baties pele-mele. Partout des massifs de fenouil,
+qui sont de veritables receptacles a couleuvres, et des champs de
+pasteques, dont la recolte est extremement abondante.
+
+Il etait neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une
+auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'etait
+encore la meilleure de l'endroit. En ces regions perdues de la
+Chersonese, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
+
+"Neveu Ahmet, dit le seigneur Keraban, voila plusieurs nuits et
+plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux
+relais de poste. Or, je ne serais pas fache de m'etendre quelques
+heures dans un lit, fut-ce meme dans un lit d'auberge.
+
+--Et moi, j'en serais enchante, ajouta Van Mitten, en se redressant
+sur les reins.
+
+--Quoi! perdre douze heures! s'ecria Ahmet. Douze heures sur un voyage
+de six semaines!
+
+--Veux-tu que nous entamions une discussion a ce sujet? demanda
+Keraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien.
+
+--Non, mon oncle, non! repondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin
+de repos....
+
+--Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et meme
+Nizib, qui ne demandera pas mieux!
+
+--Seigneur Keraban, repondit Bruno, directement interpelle, je regarde
+cette idee comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout
+si un bon souper nous prepare a bien dormir!"
+
+L'observation de Bruno venait tres a propos. Les provisions de la
+chaise etaient presque epuisees. Ce qui en restait, dans les coffres,
+il importait de n'y point toucher, avant d'etre arrive a Kertsch,
+ville importante de la presqu'ile de ce nom, ou elles pourraient etre
+abondamment renouvelees.
+
+Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat etaient a peu pres
+convenables, meme pour des voyageurs de cette importance, l'office
+laissait a desirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui,
+n'importe a quelle epoque de l'annee, s'aventurent vers les extremes
+confins de la Tauride. Quelques marchands ou negociants sauniers,
+dont les chevaux ou les charrettes frequentent la route de Kertsch a
+Perekop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat,
+gens peu difficiles, sachant coucher a la dure et manger ce qui se
+rencontre.
+
+Le seigneur Keraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un
+assez maigre menu, c'est a dire un plat de pilaw, qui est toujours le
+mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de
+carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile etait si vieux,
+et, par suite, si dur, qu'il faillit resister a Keraban lui-meme;
+mais les solides molaires de l'entete personnage eurent raison de sa
+coriacite, et, en cette circonstance, il ne ceda pas plus que
+d'habitude.
+
+A ce plat reglementaire succeda une veritable terrine de yaourtz ou
+lait caille, qui arriva fort a propos pour faciliter la deglutition du
+pilaw; puis, apparurent des galettes assez appetissantes, connues sous
+le nom de katlamas dans le pays.
+
+Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partages,
+comme on voudra, que leurs maitres. Certes, leurs machoires auraient
+eu raison du plus recalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas
+l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplace sur leur table par
+une sorte de substance noiratre, fumee comme une plaque de cheminee,
+apres un long sejour au fond de l'atre.
+
+"Qu'est-ce que cela? demanda Bruno.
+
+--Je ne saurais le dire, repliqua Nizib.
+
+--Comment, vous qui etes du pays?...
+
+--Je ne suis pas du pays.
+
+--A peu pres, puisque vous etes turc! repondit Bruno. Eh bien, mon
+camarade, goutez un peu a cette semelle dessechee, et vous me direz ce
+qu'il faut en penser!"
+
+Et Nizib, toujours docile, mordit a belles dents dans le morceau de
+ladite semelle.
+
+"Eh bien?... demanda Bruno.
+
+--Eh bien, ca n'est pas bon, certes! mais ca se laisse manger tout de
+meme!
+
+--Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose a se
+mettre sous la dent!"
+
+Et Bruno y gouta a son tour, en homme decide, pour ne pas maigrir, a
+risquer le tout pour le tout.
+
+En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une
+sorte de biere alcoolisee,--ce que firent les deux convives.
+
+Mais, soudain, Nizib de s'ecrier:
+
+"Eh! Allah me vienne en aide!
+
+--Qu'est-ce qui vous prend, Nizib?
+
+--Si ce que j'ai mange la etait du porc?...
+
+--Du porc! repliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman
+comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh
+bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez
+plus qu'une chose a faire!
+
+--Et laquelle?
+
+--C'est de le digerer tout tranquillement, maintenant qu'il est
+mange!"
+
+Cela ne laissait pas d'inquieter Nizib, tres observateur des lois du
+Prophete, et, comme il se sentait la conscience profondement troublee,
+Bruno dut aller aux informations pres du maitre de l'auberge.
+
+Nizib fut alors rassure et put laisser sa digestion s'accomplir sans
+aucun remords. Ce n'etait meme pas de la viande, c'etait du poisson,
+du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme
+une morue, que l'on seche au soleil, que l'on fume, en le suspendant
+au-dessus de l'atre, que l'on mange cru ou a peu pres, et dont il se
+fait une exportation considerable pour tout le littoral du port de
+Rostow, situe au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof.
+
+Maitres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de
+l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins
+de la voiture; mais, enfin, ils n'etaient point soumis aux cahoteuses
+secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils
+trouverent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les
+remettre de leurs precedentes fatigues.
+
+Le lendemain, 2 septembre, des le soleil levant, Ahmet etait sur pied,
+et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des
+chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmene par une etape,
+longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au
+moins vingt-quatre heures de repos.
+
+Ahmet comptait amener la chaise toute attelee a l'auberge, de maniere
+que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu'a y monter pour suivre
+le chemin de la presqu'ile de Kertsch.
+
+La maison de poste etait bien la, a l'extremite du village, avec son
+toit agremente de ces crosses de bois qui ressemblent a des manches
+de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence.
+L'ecurie etait vide et, meme a prix d'or, le maitre n'aurait pu en
+fournir.
+
+Ahmet, tres desappointe de ce contre-temps, revint donc a l'auberge.
+Le seigneur Keraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prets a partir,
+attendaient que la chaise arrivat. Deja meme, l'un d'eux,--il est
+inutile de le nommer,--commencait a donner de visibles signes
+d'impatience.
+
+"Eh bien, Ahmet, s'ecria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous
+allions chercher la chaise au relais?
+
+--Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! repondit Ahmet. Il n'y
+a plus un seul cheval!
+
+--Pas de chevaux?... dit Keraban.
+
+--Et nous ne pourrons en avoir que demain!
+
+--Que demain?...
+
+--Oui! C'est vingt-quatre heures a perdre!
+
+--Vingt-quatre heures a perdre! s'ecria Keraban, mais j'entends ne pas
+en perdre dix, pas meme cinq, pas meme une!
+
+--Cependant, fit observer le Hollandais a son ami, qui se montait
+deja, s'il n'y a pas de chevaux?...
+
+--Il y en aura!" repondit le seigneur Keraban. Et sur un signe, tous
+le suivirent.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arretaient
+devant la porte.
+
+Le maitre de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante
+attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger a
+donner ce qu'il n'a pas.
+
+"Vous n'avez plus de chevaux? demanda Keraban, d'un ton peu
+accommodant deja.
+
+--Je n'ai que ceux qui vous ont amenes hier soir, repondit le maitre
+de poste, et ils ne peuvent marcher.
+
+--Eh pourquoi, s'il vous plait, n'avez-vous pas de chevaux frais dans
+vos ecuries?
+
+--Parce qu'ils ont ete pris par un seigneur turc, qui se rend a
+Kertsch, d'ou il doit gagner Poti, apres avoir traverse le Caucase.
+
+--Un seigneur turc, s'ecria Keraban! Un de ces Ottomans a la mode
+europeenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous
+embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les
+rencontre sur les routes de la Crimee!
+
+--Et quel est-il?
+
+--Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voila tout, repondit
+tranquillement le maitre de poste.
+
+--Eh bien, pourquoi vous etes-vous permis de donner ce qui vous
+restait de chevaux a ce seigneur Saffar? demanda Keraban, avec
+l'accent du plus parfait mepris.
+
+--Parce que ce voyageur est arrive au relais, hier matin, douze heures
+avant vous, et que les chevaux etant disponibles, je n'avais aucune
+raison pour les lui refuser.
+
+--Il y en avait, au contraire!...
+
+--Il y en avait?... repeta le maitre de poste.
+
+--Sans doute, puisque je devais arriver!"
+
+Que peut-on repondre a des arguments de cette valeur? Van Mitten
+voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au
+maitre de poste, apres avoir regarde le seigneur Keraban d'un air
+goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci
+l'arreta, en disant:
+
+"Peu importe, apres tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut
+que nous partions a l'instant!
+
+--A l'instant?... repondit le maitre de poste. Je vous repete que je
+n'ai pas de chevaux.
+
+--Trouvez-en!
+
+--Il n'y en a pas a Arabat.
+
+--Trouvez-en deux, trouvez-en un, repondit Keraban, qui commencait a
+ne plus se posseder, trouvez-en la moitie d'un ... mais trouvez-en!
+
+--Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir repeter doucement le
+conciliant Van Mitten.
+
+--Il faut qu'il y en ait!
+
+--Peut-etre pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou
+mulets? demanda Ahmet au maitre de poste.
+
+--Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Keraban. Nous
+nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la
+province! repondit le maitre de poste.
+
+--Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno a l'oreille de son
+maitre, en designant Keraban, et un fameux!
+
+--Des anes alors?... dit Ahmet.
+
+--Pas plus d'anes que de mulets!
+
+--Pas plus d'anes!... s'ecria le seigneur Keraban. Ah ca! vous
+moquez-vous de moi, monsieur le maitre de poste! Comment, pas d'anes
+dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de
+quoi relayer une voiture?"
+
+Et l'obstine personnage, en parlant ainsi, jetait des regards
+courrouces, a droite et a gauche, sur une douzaine d'indigenes, qui
+s'etaient assembles a la porte du relais.
+
+"Il serait capable de les faire atteler a sa chaise! dit Bruno.
+
+Oui!... eux ou nous!" repondit Nizib, en homme qui connaissait bien
+son maitre.
+
+Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni anes, il
+devenait evident qu'on ne pourrait partir. Donc, necessite de
+se resigner a un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela
+contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire
+entendre raison en presence de cette impossibilite absolue, lorsque le
+seigneur Keraban de s'ecrier:
+
+"Cent roubles a qui me procurera un attelage!"
+
+Un certain fremissement courut parmi les indigenes d'Arabat. L'un
+d'eux s'avanca resolument.
+
+"Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires a vendre!
+
+--Je les achete!" repondit Keraban.
+
+Atteler des dromadaires a une chaise de poste, cela ne s'etait jamais
+vu. Cela se vit cette fois.
+
+En moins d'une heure le marche fut conclu, et pour un bon prix. Peu
+importait! Le seigneur Keraban en eut paye le double. Les deux betes
+furent donc harnachees tant bien que mal, attelees aux brancards, et,
+sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-proprietaire,
+transforme en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces
+ruminants; puis, la chaise, au grand ebahissement de la population
+d'Arabat, mais a l'extreme satisfaction des voyageurs, descendit la
+route de Kertsch au trot allonge de son etrange attelage.
+
+Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, a douze lieues
+d'Arabat.
+
+Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du
+seigneur Saffar. Il fallut se resoudre a coucher a Argin, afin de
+donner quelque repos aux dromadaires.
+
+Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les memes
+conditions, franchissant dans la journee la distance qui separe Argin
+du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit,
+le quittait des l'aube, et, dans la soiree, apres une etape de douze
+lieues, arrivait a Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes
+secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes betes, mal
+dressees a ce genre de service.
+
+En somme, le seigneur Keraban et ses compagnons, partis depuis le
+17 aout, apres dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois
+septiemes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents.
+Ils etaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient
+pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils
+devaient avoir acheve le tour de la mer Noire dans les delais voulus.
+
+"Et pourtant, repetait souvent Bruno a son maitre, j'ai la
+pressentiment que cela finira mal!
+
+--Pour mon ami Keraban?
+
+--Pour votre ami Keraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent!
+
+
+
+
+XIV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GEOGRAPHIE QUE
+NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET.
+
+La ville de Kertsch est situee sur la presqu'ile qui porte son nom, a
+l'extremite orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur
+la cote nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'elevait
+autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont
+Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains,
+qui faillit les chasser de l'Asie, ce general audacieux, ce polyglotte
+emerite, ce toxicologue legendaire, a justement sa place au front
+d'une cite qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est la que ce
+roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'epee d'un soldat
+gaulois, apres avoir vainement tente d'empoisonner ce corps de fer,
+qu'il avait habitue aux poisons.
+
+Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une
+demi-heure de halte, crut devoir faire a ses compagnons. Ce qui lui
+attira cette reponse de son ami Keraban:
+
+"Mithridate n'etait qu'un maladroit!
+
+--Et pourquoi? demanda Van Mitten.
+
+--S'il voulait s'empoisonner serieusement, il n'avait qu'a aller diner
+a notre auberge d'Arabat!"
+
+La-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'eloge de
+l'epoux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa
+capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissees.
+
+La chaise traversa la ville, avec son singulier equipage, pour la plus
+grande surprise d'une population hybride, composee de juifs en tres
+grand nombre, de Tatars, de Grecs et meme de Russes,--en tout une
+douzaine de mille habitants.
+
+Le premier soin d'Ahmet, en arrivant a l'_Hotel Constantin_, fut de
+s'enquerir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain
+matin. A son extreme satisfaction, ils ne manquaient point, cette
+fois, aux ecuries de la maison de poste.
+
+"Il est heureux, fit observer Keraban, que le seigneur Saffar n'ait
+pas tout pris a ce relais!"
+
+Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive
+rancune a l'egard de cet importun, qui se permettait de le devancer
+sur les routes et de lui prendre ses chevaux.
+
+En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il
+les revendit a un chef de caravane, qui partait pour le detroit
+d'Ienikale; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les
+eut achetes morts. De la, une perte assez sensible que le rancunier
+Keraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar.
+
+Il va sans dire que ce Saffar n'etait point a Kertsch,--ce qui
+lui evita sans doute une discussion des plus serieuses avec son
+concurrent. Depuis deux jours, il avait quitte la ville, pour prendre
+le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne precederait
+plus des voyageurs decides a suivre la route du littoral.
+
+Un bon souper a l'_Hotel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres
+assez confortables, firent oublier les ennuis passes aux maitres
+aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressee par Ahmet a
+Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait regulierement.
+
+Comme le depart n'avait ete decide pour le lendemain, 5 septembre,
+qu'a dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en meme
+temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois,
+Ahmet pret a l'accompagner.
+
+Tous deux s'en allerent donc a travers les larges rues de Kertsch,
+bordees de trottoirs dalles, ou fourmillaient des chiens vagabonds,
+qu'un bohemien, executeur patente de ces basses oeuvres, est charge
+d'assommer a coups de baton. Mais, sans doute, le bourreau avait passe
+une partie de la nuit a boire, car Ahmet et le Hollandais eurent
+quelque peine a echapper aux crocs de ces dangereuses betes.
+
+Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formee par
+un retour de la cote, qui se prolonge jusqu'aux rives du detroit,
+leur permit de se promener plus aisement. La s'elevent le palais du
+gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du
+manque d'eau, sont mouilles les navires, auxquels le port de Kertsch
+offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez
+commercant, depuis la cession de la ville a la Russie en 1774, et on
+y trouve un vaste entrepot de ce sel que fournissent les salines de
+Perekop.
+
+"Avons-nous le temps de monter la? dit Van Mitten, en designant le
+mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec,
+enrichi des depouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de
+Kertsch,--temple qui a remplace l'antique acropole.
+
+--Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle
+Keraban!
+
+--Ni son neveu! repondit en souriant Van Mitten.
+
+--Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne
+songe guere qu'a notre prochain retour a Scutari!--Vous me comprenez,
+monsieur Van Mitten?
+
+--Oui..., je comprends, mon jeune ami, repondit le Hollandais, et
+pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas
+vous comprendre!"
+
+Sur cette reflexion, trop justifiee par les epreuves du menage de
+Rotterdam, tous deux commencerent a gravir le mont Mithridate, ayant
+encore deux heures devant eux avant le depart.
+
+De ce point eleve, une vue magnifique s'etend sur la baie de Kertsch.
+Dans le sud se dessine l'angle extreme de la presqu'ile. Vers l'est
+s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de
+Taman, au dela du detroit d'Ienikale. Le ciel, assez pur, permettait
+d'apercevoir alors les divers accidents de la contree, et ces
+khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte
+jusqu'en ses moindres collines de corallites.
+
+Lorsque Ahmet jugea que le moment etait venu de regagner l'hotel, il
+montra a Van Mitten un escalier monumental, orne de balustres, qui
+descend du mont Mithridate a la ville et aboutit a la place du marche.
+Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur
+Keraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hote, un Tatar
+des plus placides. Il etait temps d'arriver, car il eut fini par se
+facher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colere.
+
+La chaise etait la, attelee de bons chevaux d'origine persane, dont il
+se fait un important commerce a Kertsch. Chacun reprit sa place, et
+on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot
+fatigant des dromadaires.
+
+Ahmet n'etait pas sans eprouver une certaine inquietude en approchant
+du detroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'etait passe, lorsque
+l'itineraire fut modifie a Kherson. Sur les instances de son neveu,
+le seigneur Keraban avait consenti a ne point faire le tour de la mer
+d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimee. Mais, ce faisant,
+il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point
+du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper
+son erreur.
+
+On peut etre un tres bon Turc, un excellent negociant en tabacs, et
+ne pas connaitre a fond la geographie. L'oncle d'Ahmet devait
+probablement ignorer que l'ecoulement de la mer d'Azof dans la mer
+Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmerien, qui
+porte le nom de detroit d'Ienikale, et que, par consequent, il lui
+faudrait forcement traverser ce detroit, entre la presqu'ile de
+Kertsch et la presqu'ile de Taman.
+
+Or, le seigneur Keraban avait pour la mer une repugnance que son
+neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se
+trouverait en face de cette passe, si, a cause des courants ou du peu
+de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande
+largeur, qui peut etre estimee a vingt milles? Et s'il refusait
+obstinement de s'y aventurer? Et s'il pretendait remonter toute la
+cote orientale de la Crimee pour suivre le littoral de la mer d'Azof
+jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation
+de voyage! Que de temps perdu! Que d'interets compromis! Comment
+serait-on a Scutari pour la date du 30 septembre?
+
+Voila quelles reflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise
+roulait a travers la presqu'ile. Avant deux heures, elle aurait
+atteint le detroit, et l'oncle saurait a quoi s'en tenir.
+Convenait-il, des a present, de le preparer a cette grave eventualite?
+Mais, alors, que d'adresse a deployer pour que la conversation ne
+degenerat pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le
+seigneur Keraban s'entetait, rien ne le ferait demordre de son idee,
+et, bon gre, mal gre, il obligerait la chaise de poste a reprendre le
+chemin de Kertsch.
+
+Ahmet ne savait donc a quel parti s'arreter. S'il avouait sa ruse, il
+risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux,
+dut-il passer lui-meme pour un ignorant, feindre la plus parfaite
+surprise, en trouvant un detroit la ou l'on croyait trouver la terre
+ferme?
+
+"Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.
+
+Et il attendit avec resignation que le Dieu des musulmans voulut bien
+le tirer d'affaire.
+
+La presqu'ile de Kertsch est divisee par une longue tranchee, faite
+aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui
+la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret;
+puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes
+vers le littoral.
+
+L'attelage ne put donc marcher tres rapidement pendant la matinee,--ce
+qui permit a Van Mitten de prendre un apercu plus complet de cette
+portion de la Chersonese.
+
+En somme, c'etait la steppe russe, dans toute sa nudite. Quelques
+caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart
+d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale.
+D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient
+l'aspect peu recreatif d'un immense cimetiere. C'etaient autant de
+tombeaux que les antiquaires avaient fouilles jusque dans leurs
+profondeurs, et dont les richesses, vases etrusques, pierres de
+cenotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et
+les salles du musee de Kertsch.
+
+Vers midi, apparut a l'horizon une grosse tour carree, flanquee de
+quatre tourelles: c'etait le fort qui s'eleve au nord de la bourgade
+d'Ienikale.
+
+Dans le sud, a l'extremite de la baie de Kertsch, se dessinait le cap
+Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le detroit
+s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de
+Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la cote
+asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmerien.
+
+Il est bien certain que ce detroit ressemblait a un bras de mer, a
+ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami
+Keraban, regarda Ahmet d'un air tres etonne.
+
+Ahmet lui fit signe de se taire. Tres heureusement, l'oncle
+sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de
+la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus
+etroite mesure de cinq a six milles de large.
+
+"Diable!" se dit Van Mitten.
+
+Il etait vraiment facheux que le seigneur Keraban ne fut pas ne
+quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'etait fait a cette epoque,
+Ahmet n'aurait pas eu sujet d'etre inquiet, comme il l'etait en ce
+moment.
+
+En effet, ce detroit tend a s'ensabler, et finira, avec
+l'agglomeration des sables coquilliers, par ne plus etre qu'un etroit
+chenal a courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux
+de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assieger Azof,
+maintenant, les batiments de commerce sont forces d'attendre que les
+eaux, refoulees par les vents du sud, leur donnent une profondeur de
+dix a douze pieds.
+
+Mais on etait en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter
+les conditions hydrographiques telles qu'elles se presentaient.
+
+Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent a
+Ienikale, faisant partir d'assourdissantes volees d'outardes, remisees
+dans les grandes herbes. Elle s'arreta a la principale auberge de la
+bourgade, et le seigneur Keraban se reveilla.
+
+"Nous sommes au relais? demanda-t-il.
+
+--Oui! au relais d'Ienikale," repondit simplement Ahmet.
+
+Tous mirent pied a terre et entrerent dans l'auberge, pendant que la
+voiture regagnait la maison de poste. De la, elle devait se rendre au
+quai d'embarquement, ou se trouve le bac, destine au transport des
+voyageurs a pied, a cheval, en charrette, et meme au passage des
+caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.
+
+Ienikale est une bourgade ou se fait un lucratif commerce de sel, de
+caviar, de suif, de laine. Les pecheries d'esturgeons et de turbots
+occupent une partie de sa population, qui est presque entierement
+grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du detroit et du
+littoral voisin sur de legeres embarcations, greees de deux
+voiles latines. Ienikale se trouve dans une importante situation
+strategique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiee,
+apres l'avoir enlevee aux Turcs en 4771. C'est une des portes de
+la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de surete: la clef
+d'Ienikale, d'un cote, la clef de Taman, de l'autre.
+
+Apres une demi-heure de halte, le seigneur Keraban donna a ses
+compagnons le signal du depart, et ils se dirigerent vers le quai ou
+les attendait le bac.
+
+Tout d'abord, les regards de Keraban se porterent a droite, a gauche,
+et une exclamation lui echappa.
+
+"Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point a
+l'aise.
+
+--C'est une riviere, cela? dit Keraban, en montrant le detroit.
+
+--Une riviere, en effet! repondit Ahmet, qui crut devoir laisser son
+oncle dans l'erreur.
+
+--Une riviere!..." s'ecria Bruno.
+
+Un signe de son maitre lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister
+sur ce point.
+
+"Mais non! C'est un...." dit Nizib.
+
+Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno
+lui coupa la parole, au moment ou il allait qualifier, comme elle le
+meritait, cette disposition hydrographique.
+
+Cependant, le seigneur Keraban regardait toujours cette riviere, qui
+lui barrait la route.
+
+"Elle est large! dit-il.
+
+--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue,
+probablement! repondit Ahmet.
+
+--Crue ... due a la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer
+son jeune ami.
+
+--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Keraban, en se
+retournant vers le Hollandais.
+
+--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les
+neiges du Caucase! repondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce
+qu'il disait.
+
+--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette riviere?
+reprit Keraban.
+
+--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! repondit Ahmet, en se faisant
+une longue-vue de ses deux mains a demi fermees, comme pour mieux
+apercevoir le pretendu pont de la pretendue riviere.
+
+--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide
+mentionne l'existence d'un pont....
+
+--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... repliqua
+Keraban, qui, froncant les sourcils, regardait en face son ami Van
+Mitten.
+
+--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous
+savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens....
+
+--Tellement ancien, repliqua Keraban, dont les paroles sifflaient
+entre ses levres a demi serrees, qu'il n'aura pu resister a la crue
+produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....
+
+--Du Caucase!" put ajouter Van Mitten, mais il etait a bout
+d'imagination.
+
+Ahmet se tenait un peu a l'ecart. Il ne savait plus que repondre a son
+oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait evidemment
+mal tourne.
+
+"Eh bien, mon neveu, dit Keraban d'un ton sec, comment ferons-nous
+pour passer cette riviere, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus
+de pont?--Oh! nous trouverons bien un gue! dit negligemment Ahmet. Il
+y a si peu d'eau!...
+
+--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui
+certainement aurait mieux fait de se taire.
+
+--Eh bien, Van Mitten, s'ecria Keraban, retroussez votre pantalon,
+entrez dans cette riviere, et nous vous suivons!
+
+--Mais ... je....
+
+--Allons!... retroussez!... retroussez!"
+
+Le fidele Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maitre de cette
+mauvaise passe.
+
+"C'est inutile, seigneur Keraban, dit-il. Nous passerons sans nous
+mouiller les pieds. Il y a un bac.
+
+--Ah! il y a un bac? repondit Keraban. Il est vraiment heureux qu'on
+ait songe a installer un bac sur cette riviere ... pour remplacer le
+pont emporte ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit
+plus tot qu'il y avait un bac?--Et ou est-il, ce bac?
+
+--Le voici, mon oncle, repondit Ahmet, en montrant le bac amarre au
+quai. Notre voiture est deja dedans!
+
+--Vraiment! Notre voiture est deja...?
+
+--Oui! tout attelee!
+
+--Tout attelee?--Et qui a donne l'ordre?
+
+--Personne, mon oncle! repondit Ahmet. Le maitre de poste l'y a
+conduite lui-meme ... comme il fait toujours....
+
+--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?
+
+--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer
+notre voyage!
+
+--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait a revenir sur ses
+pas et a faire le tour de la mer d'Azof par le nord!
+
+--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du
+trente? Avez-vous donc oublie le trente?...
+
+--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien etre de
+retour! Partons!"
+
+Ahmet eut un instant d'emotion bien vive. Son oncle allait-il mettre
+a execution ce projet insense de revenir sur ses pas a travers la
+presqu'ile? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et
+traverser le detroit d'Ienikale?
+
+Le seigneur Keraban s'etait dirige vers le bac. Van Mitten, Ahmet,
+Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun pretexte a la
+violente discussion qui menacait d'eclater.
+
+Keraban, pendant une longue minute, s'arreta sur le quai a regarder
+autour de lui.
+
+Ses compagnons s'arreterent.
+
+Keraban entra dans le bac.
+
+Ses compagnons y entrerent a sa suite.
+
+Keraban monta dans la chaise de poste.
+
+Les autres y monterent a sa suite.
+
+Puis le bac fut demarre, il deborda, et le courant le porta vers la
+cote opposee.
+
+Keraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.
+
+Les eaux etaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent
+aucune peine a diriger leur bac, tantot au moyen de longues gaffes,
+tantot avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.
+
+Cependant, il y eut un moment ou l'on put craindre que quelque
+accident se produisit.
+
+En effet, un leger courant, detourne par la fleche sud de la baie de
+Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir a cette
+pointe, il fut menace d'etre entraine jusqu'au fond de la baie. C'eut
+ete cinq lieues a franchir au lieu d'une, et le seigneur Keraban,
+dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-etre donner
+l'ordre de revenir en arriere.
+
+Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit
+quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois repete,--manoeuvrerent si
+adroitement, qu'ils se rendirent maitres du bac.
+
+Aussi, une heure apres avoir quitte le quai d'Ienikale, voyageurs,
+chevaux et voiture accostaient-ils l'extremite de cette fleche
+meridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaia-Kossa.
+
+La chaise debarqua sans difficulte, et les mariniers recurent un
+nombre respectable de roubles.
+
+Autrefois, la fleche formait deux iles et une presqu'ile, c'est-a-dire
+qu'elle etait coupee en deux endroits par un chenal, et il eut ete
+impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblees
+maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres
+verstes qui separent la pointe de la bourgade de Taman.
+
+Une heure apres, il faisait son entree dans cette bourgade, et le
+seigneur Keraban se contentait de dire, en regardant son neveu:
+
+"Decidement, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne
+font pas trop mauvais menage dans le detroit d'Ienikale!"
+
+Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la riviere du
+neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.
+
+
+
+
+XV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KERABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS
+JOUENT LE ROLE DE SALAMANDRES.
+
+Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons
+peu confortables, ses chaumes decolores par l'action du temps, son
+eglise de bois, dont le clocher est incessamment enveloppe dans un
+epais tournoiement de faucons.
+
+La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter
+ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de
+Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.
+
+Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle,
+est cosaque. De la, un contraste que le Hollandais ne put observer
+qu'au passage.
+
+La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes,
+suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut
+assez pour que les voyageurs pussent reconnaitre que c'etait la un
+extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-etre
+pas de pareil en aucun autre point du globe.
+
+En effet, pelicans, cormorans, grebes, sans compter des bandes
+d'outardes, se remisaient dans ces marecages en quantites vraiment
+incroyables.
+
+"Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van
+Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais!
+Pas un grain de plomb ne serait perdu!"
+
+Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur
+Keraban n'etait point chasseur, et, en verite, Ahmet songeait a tout
+autre chose.
+
+Il n'y eut un commencement de contestation qu'a propos d'une volee
+de canards que l'attelage fit partir, au moment ou il laissait le
+littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.
+
+"En voila une compagnie! s'ecria Van Mitten. Il y a meme, la tout un
+regiment!
+
+--Un regiment? Vous voulez dire une armee! repliqua Keraban, qui
+haussa les epaules.
+
+--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien la cent
+mille canards!
+
+--Cent mille canards! s'ecria Keraban. Si vous disiez deux cent mille?
+
+--Oh! deux cent mille!
+
+--Je dirais meme trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore
+au-dessous de la verite!
+
+--Vous avez raison, ami Keraban," repondit prudemment le Hollandais,
+qui ne voulut pas exciter son compagnon a lui jeter un million de
+canards a la tete.
+
+Mais, en somme, c'etait lui qui disait vrai. Cent mille canards,
+c'est deja une belle passee, mais il n'y en avait pas moins dans ce
+prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la
+baie en se developpant devant le soleil.
+
+Le temps etait assez beau, la route suffisamment carrossable.
+L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se
+firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devancant
+les voyageurs sur le chemin de la presqu'ile.
+
+Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entiere
+a courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse
+apparaissait confusement a l'horizon. Puisque la nuitee avait ete
+complete a l'hotel de Kertsch, c'etait bien le moins que personne ne
+songeat a quitter la chaise avant trente-six heures.
+
+Cependant, vers le soir, a l'heure du souper, les voyageurs
+s'arreterent devant un des relais, qui etait en meme temps une
+auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du
+littoral caucasien, et si l'on trouverait aisement a s'y nourrir.
+Donc, c'etait prudence que d'economiser les provisions faites a
+Kertsch.
+
+L'auberge etait mediocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce
+sujet, il n'y eut point a se plaindre.
+
+Seulement, detail caracteristique, l'hotelier, soit defiance
+naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et a
+mesure de la consommation.
+
+Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:
+
+"C'est dix kopeks" dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre
+qui vaut quatre centimes.]
+
+Et Ahmet dut donner dix kopeks.
+
+Et, lorsque les oeufs furent servis:
+
+"C'est quatre-vingts kopeks!"
+
+Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandes.
+
+Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le
+sel, tant!
+
+Et Ahmet de s'executer.
+
+Il n'y eut pas jusqu'a la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs
+qu'il fallut regler separement et d'avance, meme les couteaux, les
+verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.
+
+On le comprend, cela ne pouvait tarder a agacer le seigneur Keraban,
+si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles
+necessaires a son souper, mais non sans de vives objurgations, que
+l'hotelier recut, d'ailleurs, avec une impassibilite qui eut fait
+honneur a Van Mitten.
+
+Puis, le repas achete, Keraban retroceda ces objets, qui lui furent
+repris avec cinquante pour cent de perte.
+
+"Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion!
+dit-il. Quel homme! Il serait digne d'etre ministre des finances de
+l'empire ottoman! En voila un qui saurait taxer chaque coup de rames
+des caiques du Bosphore!"
+
+Mais, on avait assez convenablement soupe, c'etait l'important, ainsi
+que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit etait deja
+faite,--une nuit sombre et sans lune.
+
+C'est une impression toute particuliere, mais qui n'est pas sans
+charme, que de se sentir emporte au trot soutenu d'un attelage, au
+milieu d'une obscurite profonde, a travers un pays inconnu, ou les
+villages sont tres eloignes les uns des autres, les rares fermes
+disseminees dans la steppe a de grandes distances. Le grelot des
+chevaux, le cadencement irregulier de leurs sabots sur le sol, le
+grincement des roues a la surface des terrains sablonneux, leur choc
+aux ornieres de chemins frequemment ravines par les pluies, les
+claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se
+perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent
+vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs,
+dresses sur les remblais de la chaussee, tout cela constitue un
+ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de
+voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit,
+ces visions, a travers une demi-somnolence, qui leur prete un eclat
+quelque peu fantastique.
+
+Le seigneur Keraban et ses compagnons ne pouvaient echapper a ce
+sentiment, dont l'intensite est par instant tres grande. A travers les
+vitres anterieures du coupe, les yeux a demi fermes, ils regardaient
+les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, demesurees,
+mouvantes, qui se developpaient en avant sur la route vaguement
+eclairee.
+
+Il devait etre environ onze heures du soir, quand un bruit singulier
+les tira de leur reverie. C'etait une sorte de sifflement, comparable
+a celui que produit l'eau de Seltz en s'echappant de la bouteille,
+mais decuple. On eut dit plutot que quelque chaudiere laissait
+echapper sa vapeur comprimee par son tuyau de vidange.
+
+L'attelage s'etait arrete. Le postillon eprouvait de la peine a
+maitriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir a quoi s'en tenir, baissa
+rapidement les vitres et se pencha au dehors.
+
+"Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'ou
+vient ce bruit?
+
+--Ce sont les volcans de boue, repondit le postillon.
+
+--Des volcans de boue? s'ecria Keraban. Qui a jamais entendu parler de
+volcans de boue? En verite, c'est une plaisante route que tu nous as
+fait prendre la, neveu Ahmet!
+
+Seigneur Keraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de
+descendre, dit alors le postillon.
+
+--Descendre! descendre!
+
+--Oui!... Je vous engage a suivre la chaise a pied, pendant que nous
+traverserons cette region, car je ne suis pas maitre de mes chevaux,
+et ils pourraient s'emporter.
+
+--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.
+
+--Ce sont cinq ou six verstes a faire, ajouta le postillon, peut etre
+huit, mais pas plus!
+
+--Vous decidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.
+
+--Descendons, ami Keraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il
+faut voir ce que cela peut etre!"
+
+Le seigneur Keraban se decida, non sans protester. Tous mirent pied a
+terre; puis, marchant derriere la chaise qui n'avancait qu'au pas, ils
+la suivirent a la lueur des lanternes.
+
+La nuit etait extremement sombre. Si le Hollandais esperait voir, si
+peu que ce fut, des phenomenes naturels signales par le postillon, il
+se trompait; mais, quant a ces sifflements singuliers qui emplissaient
+parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eut ete difficile de ne
+pas les entendre, a moins d'etre sourd.
+
+En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe
+boursouflee, sur une grande etendue, de petits cones d'eruption,
+semblables a ces fourmilieres enormes qui se rencontrent en certaines
+parties de l'Afrique equatoriale. De ces cones s'echappent des sources
+gazeuses et bitumineuses, effectivement designees sous le nom de
+"volcans de boue", bien que l'action volcanique n'intervienne en
+aucune facon dans la production du phenomene. C'est uniquement un
+melange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de petrole meme,
+qui, sous la poussee du gaz hydrogene carbone, parfois phosphore,
+s'echappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'elevent
+peu a peu, se decouronnent pour laisser fuir la matiere eruptive, et
+s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'ile
+se sont vides dans un espace de temps plus ou moins long.
+
+Le gaz hydrogene, qui se produit dans ces conditions, est du a la
+decomposition lente mais permanente du petrole, melange a ces diverses
+substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renferme,
+finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou
+eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors,
+l'epanchement se fait, ainsi qu'on l'a tres bien dit, a la maniere
+d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'elasticite du gaz
+vide completement.
+
+Ces cones de dejections s'ouvrent en grand nombre a la surface de
+la presqu'ile de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains
+semblables de la presqu'ile de Kertsch, mais non dans le voisinage de
+la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les
+voyageurs n'en avaient rien apercu.
+
+Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachees de
+vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le
+postillon leur avait tant bien que mal explique la nature. Ils en
+etaient si rapproches parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces
+souffles de gaz, d'une odeur caracteristique, comme s'ils se fussent
+echappes du gazometre d'une usine.
+
+"Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la presence du gaz d'eclairage,
+voila un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise
+pas quelque explosion.
+
+--Mais vous avez raison, repondit Ahmet. Il faudrait, par precaution,
+eteindre..."
+
+L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitue a traverser
+cette region, se l'etait faite aussi, sans doute, car les lanternes de
+la chaise s'eteignirent soudain.
+
+"Attention a ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant a
+Bruno et a Nizib.
+
+--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! repondit Bruno. Nous ne tenons
+point a sauter!
+
+--Comment, s'ecria Keraban, voila maintenant qu'il n'est pas permis de
+fumer ici?
+
+--Non, mon oncle, repondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques
+verstes du moins!
+
+--Pas meme une cigarette? ajouta l'entete, qui roulait deja entre ses
+doigts une bonne pincee de tombeki avec l'adresse d'un vieux fumeur.
+
+--Plus tard, ami Keraban, plus tard ... dans notre interet a tous! dit
+Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au
+milieu d'une poudriere.
+
+--Joli pays! murmura Keraban. Je serais bien etonne si les marchands
+de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte a se
+retarder de quelques jours, mieux eut valu contourner la mer d'Azof!"
+
+Ahmet ne repondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion
+a ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincee de tombeki
+dans sa poche, et ils continuerent a suivre la chaise, dont la masse
+informe se dessinait a peine au milieu de cette profonde obscurite.
+
+Il importait donc de ne marcher qu'avec une extreme precaution, afin
+d'eviter les chutes. La route, ravinee par places, n'etait pas sure au
+pied. Elle montait legerement en gagnant vers l'est. Heureusement,
+a travers cette atmosphere embrumee, il n'y avait pas un souffle de
+vent. Aussi, les vapeurs s'elevaient-elles droit dans l'air, au lieu
+de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eut fort incommodes.
+
+On alla ainsi pendant une demi-heure environ, a tres petits pas. En
+avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon
+avait peine a les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque
+les roues glissaient dans quelque orniere; mais elle etait solide,
+on le sait, et avait deja fait ses preuves dans les marecages du bas
+Danube.
+
+Un quart d'heure encore, et la region des cones d'eruption serait
+certainement franchie.
+
+Tout a coup, une vive lueur se produisit sur le cote gauche de la
+route. Un des cones venait de s'allumer et projetait une flamme
+intense. La steppe en fut eclairee dans le rayon d'une verste.
+
+"On fume donc!" s'ecria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses
+compagnons et recula precipitamment.
+
+Personne ne fumait.
+
+Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les
+claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maitriser
+son attelage. Les chevaux epouvantes s'emporterent, la chaise fut
+entrainee avec une extreme vitesse.
+
+Tous s'etaient arretes. La steppe presentait, au milieu de cette nuit
+sombre, un aspect terrifiant.
+
+En effet, les flammes, developpees par le cone, venaient de se
+communiquer aux cones voisins. Ils faisaient explosion les uns apres
+les autres, eclatant avec violence, comme les batteries d'un feu
+d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.
+
+Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet
+eclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont
+le gaz brulait au milieu des dejections de matieres liquides, les uns
+avec la lueur sinistre du petrole, les autres diversement colores par
+la presence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.
+
+En meme temps, des grondements sourds couraient a travers les marnes
+du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un
+cratere sous la poussee d'un trop-plein de matieres eruptives?
+
+Il y avait la un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Keraban
+et ses compagnons s'etaient ecartes les uns des autres, afin de
+diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait
+pas s'arreter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de
+traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien eclairee,
+semblait etre praticable. Tout en sinuant au milieu des cones, elle
+traversait cette steppe en feu.
+
+"En avant! en avant!" criait Ahmet.
+
+On ne lui repondait pas, mais on lui obeissait. Chacun s'elancait dans
+la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir.
+Au dela de l'horizon, il semblait que l'obscurite de la nuit se
+refaisait sur cette partie de la steppe.... La etait donc la limite de
+cette region des cones qu'il fallait depasser.
+
+Tout a coup, une plus vive explosion eclata sur la route meme. Un jet
+de feu avait jailli d'une enorme loupe, qui venait de boursoufler le
+sol en un instant.
+
+Keraban fut renverse, et on put l'apercevoir se debattant a travers la
+flamme. C'en etait fait de lui, s'il ne parvenait pas a se relever...
+
+D'un bond, Ahmet se precipita au secours de son oncle. Il le saisit,
+avant que les gaz enflammes n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraina a
+demi suffoque par les emanations de l'hydrogene.
+
+"Mon oncle!... mon oncle!" s'ecriait-il.
+
+Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, apres l'avoir porte sur le bord
+d'un talus, essayerent de rendre un peu d'air a ses poumons.
+
+Enfin, un "brum! brum!" vigoureux et de bon augure se fit entendre. La
+poitrine du solide Keraban commenca a s'abaisser et a se soulever
+par intervalles precipites, en chassant les gaz deleteres qui
+l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, a
+la vie, et ses premieres paroles furent celles-ci:
+
+"Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire
+le tour de la mer d'Azof?
+
+--Vous avez raison, mon oncle!
+
+--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!"
+
+Le seigneur Keraban avait a peine acheve sa phrase, qu'une profonde
+obscurite remplacait l'intense lueur dont s'etait illuminee toute la
+steppe. Les cones s'etaient eteints subitement et simultanement. On
+eut dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur
+d'un theatre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux
+conservaient encore sur leur retine l'impression de cette violente
+lumiere, dont la source s'etait instantanement tarie.
+
+Que s'etait-il donc passe? Pourquoi ces cones avaient-ils pris feu,
+puisque aucune lumiere n'avait ete approchee de leur cratere?
+
+En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brule
+de lui-meme au contact de l'air, il s'etait produit un phenomene
+identique a celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz,
+c'est l'hydrogene phosphore, du a la presence de produits phosphates,
+provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches
+marneuses. Il s'enflamme et communique le feu a l'hydrogene carbone,
+qui n'est autre chose que le gaz d'eclairage. Donc, a tout instant,
+sous l'influence peut-etre de certaines conditions climateriques, ces
+phenomenes d'ignition spontanee peuvent se produire, sans que rien les
+puisse faire prevoir.
+
+A ce point de vue, les routes des presqu'iles de Kertsch et de Taman
+presentent donc des dangers serieux, auxquels il est difficile de
+parer, puisqu'ils peuvent etre subits.
+
+Le seigneur Keraban n'avait donc pas tort, quand il disait que
+n'importe quelle autre route eut ete preferable a celle que les
+impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.
+
+Mais enfin, tous avaient echappe au peril,--l'oncle et le neveu, un
+peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans meme avoir eu la plus
+legere brulure.
+
+A trois verstes de la, le postillon, maitre de ses chevaux, s'etait
+arrete. Aussitot les flammes eteintes, il levait rallume les lanternes
+de la chaise, et, guides par cette lueur, les voyageurs purent la
+rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.
+
+Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva
+tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un emouvant souvenir
+de ce spectacle. Il n'eut pas ete plus emerveille, si les hasards de
+sa vie l'eussent conduit dans ces regions de la Nouvelle-Zelande, au
+moment ou s'enflamment les sources etagees sur l'amphitheatre de ses
+collines eruptives.
+
+Le lendemain, 6 septembre, a dix-huit lieues de Taman, la chaise,
+apres avoir contourne la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade
+d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arretait a la bourgade
+de Rajewskaja, sur la limite de la region caucasienne.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
+MINEURE.
+
+Le Caucase est cette partie de la Russie meridionale, faite de hautes
+montagnes et de plateaux immenses, dont le systeme orographique se
+dessine a peu pres de l'ouest a l'est, sur une longueur de trois cent
+cinquante kilometres. Au nord s'etendent le pays des Cosaques du Don,
+le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
+Nogais nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
+Georgie, de Koutais, de Bakou, d'Elisabethpol, d'Erivan, plus les
+provinces de la Mingrelie, de l'Imerethie, de l'Abkasie, du Gouriel.
+A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; a l'est, c'est la mer
+Caspienne.
+
+Toute la contree, situee au sud de la principale chaine du Caucase, se
+nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontieres que celles de
+la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat ou,
+suivant la Bible, l'arche de Noe vint atterrir apres le deluge.
+
+Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
+importante region. Elles appartiennent aux races kaztevel, armenienne,
+tscherkesse, tschetschene, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
+des Nogais, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
+race turque, des Kurdes et des Cosaques.
+
+S'il faut en croire les savants les plus competents en pareille
+matiere, c'est de cette contree demi-europeenne, demi-asiatique,
+que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
+l'Europe. Aussi lui ont-ils donne le nom de "race caucasienne".
+
+Trois grandes routes russes traversent cette enorme barriere, que
+dominent les cimes du Chat-Elbrouz a quatre mille metres, du Kazbek
+a quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz a
+cinq mille six cents metres.
+
+La premiere de ces routes, d'une double importance strategique et
+commerciale, va de Taman a Poti, le long du littoral de la mer Noire;
+la deuxieme, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
+troisieme, de Kizliar a Bakou, par Derbend.
+
+Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Keraban,
+d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la premiere. A quoi
+bon s'engager dans le dedale du groupe caucasien, s'exposer a des
+difficultes, et par suite a des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
+port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
+est de la mer Noire.
+
+Il y avait bien le railway de Rostow a Vladi-Caucase, puis celui de
+Tiflis a Poti, qu'il eut ete possible d'utiliser successivement,
+puisque une distance de cent verstes a peine separe leurs deux lignes;
+mais Ahmet evita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
+son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
+des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonese.
+
+Tout etant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
+a laquelle on fit seulement quelques reparations peu importantes,
+quitta la bourgade de Rajewskaja, des le matin du 7 septembre, et se
+lanca sur la route du littoral.
+
+Ahmet etait resolu a marcher avec la plus grande rapidite.
+Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itineraire,
+pour atteindre Scutari a la date fixee. Sur ce point, son oncle etait
+d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eut prefere voyager a son
+aise, recueillir des impressions plus durables, n'etre point tenu
+d'arriver a un jour pres; mais on ne consultait pas Van Mitten.
+C'etait un convive, pas autre chose, qui avait accepte de diner chez
+son ami Keraban. Eh bien, on le conduisait a Scutari. Qu'aurait-il pu
+vouloir de plus?
+
+Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
+dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
+observations. Le Hollandais, apres l'avoir ecoute, lui demanda de
+conclure.
+
+"Eh bien, mon maitre, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
+Keraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
+treve, le long de cette mer Noire?
+
+--Les quitter, Bruno? avait repondu Van Mitten.
+
+--Les quitter, oui, mon maitre, les quitter, apres leur avoir souhaite
+bon voyage!
+
+--Et rester ici?...
+
+--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
+notre mauvaise etoile nous y a conduits! Apres tout, nous serons,
+aussi bien la qu'a Constantinople, a l'abri des revendications de
+madame Van....
+
+--Ne prononce pas ce nom, Bruno!
+
+--Je ne le prononcerai pas, mon maitre, pour ne point vous etre
+desagreable! Mais, c'est a elle, en somme, que nous devons d'etre
+embarques dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
+poste, risquer de s'embourber dans les marecages ou de se rotir dans
+des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
+trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
+seigneur Keraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
+partir en le prevenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
+retrouverez a Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!
+
+--Ce ne serait pas convenable, repondit Van Mitten.
+
+--Ce serait prudent, repliqua Bruno.
+
+--Tu te trouves donc bien a plaindre?
+
+--Tres a plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
+apercevez, mais je commence a maigrir!
+
+--Pas trop, Bruno, pas trop!
+
+--Si! je le sens bien, et, a continuer un pareil regime, j'arriverai
+bientot a l'etat de squelette!
+
+--T'es-tu pese, Bruno?
+
+--J'ai voulu me peser a Kertsch, repondit Bruno, mais je n'ai trouve
+qu'un pese-lettre....
+
+--Et cela n'a pu suffire?... repondit en riant Van Mitten.
+
+--Non, mon maitre, repondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
+suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
+Keraban continuer sa route?"
+
+Certes, cette maniere de voyager ne pouvait plaire a Van Mitten, brave
+homme d'un temperament rassis, jamais presse en rien. Mais la pensee
+de desobliger son ami Keraban, en l'abandonnant, lui eut ete si
+desagreable qu'il refusa de se rendre.
+
+"Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invite....
+
+--Un invite, s'ecria Bruno, un invite qu'on oblige a faire sept cents
+lieues au lieu d'une!
+
+--N'importe!
+
+--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maitre! repliqua
+Bruno. Je vous le repete pour la dixieme fois! Nous ne sommes pas au
+bout de nos miseres, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
+nous peut-etre, vous en aurez votre bonne part!"
+
+Les pressentiments de Bruno se realiseraient-ils? L'avenir devait
+l'apprendre. Quoi qu'il en soit, a prevenir son maitre, il avait
+rempli son devoir de serviteur devoue, et, puisque Van Mitten etait
+resolu a continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
+plus qu'a le suivre.
+
+Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
+mer Noire. Si elle s'en eloigne quelquefois, pour eviter un obstacle
+du terrain ou desservir quelque bourgade en arriere, ce n'est jamais
+que de quelques verstes au plus. Les dernieres ramifications de la
+chaine du Caucase, qui court alors presque parallelement a la cote,
+viennent mourir a la lisiere de ces rivages peu frequentes. A
+l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arete a dents inegales
+qui mordent le ciel, cette cime eternellement neigeuse.
+
+A une heure de l'apres-midi, on commenca a contourner la petite baie
+de Zemes, a sept lieues de Rajewskaja, de maniere a gagner, huit
+lieues plus loin, le village de Gelendschik.
+
+Ces bourgades, on le voit, sont peu eloignees les unes des autres.
+
+Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte a peu pres
+une a cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
+maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
+le pays est a peu pres desert, et le commerce se fait plutot par les
+caboteurs de la cote.
+
+Cette bande de terre, entre le pied de la chaine et la mer, est d'un
+aspect plaisant. Le sol y est boise. Ce sont des groupes de chenes, de
+tilleuls, de noyers, de chataigniers, de platanes, que les capricieux
+sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
+foret tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'echappent en
+gazouillant de champs d'azelias, que la seule nature a semes sur ces
+terrains fertiles.
+
+Vers midi, les voyageurs rencontrerent tout un clan de Kalmouks
+nomades, de ceux qui sont divises en oulousses, comprenant plusieurs
+khotonnes. Ces khotonnes sont de veritables villages ambulants,
+composes d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
+planter ca et la, tantot dans la steppe, tantot dans les vallees
+verdoyantes, tantot sur le bord des cours d'eau, au gre des chefs.
+On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils etaient fort
+nombreux autrefois dans la region caucasienne; mais les exigences de
+l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoque
+une forte emigration vers l'Asie.
+
+Les Kalmouks ont garde des moeurs a part et un costume special. Van
+Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
+pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
+tres ample, et un bonnet carre qu'entoure une bande d'etoffe, fourree
+de peau de mouton. Pour les femmes, c'est a peu de chose pres le meme
+habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'ou sortent des
+tresses de cheveux agrementees de rubans de couleur. Quant aux
+enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se rechauffer, ils
+se blottissent dans l'atre de la kibitka et dorment sous la cendre
+chaude.
+
+Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
+alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite a l'eau avec
+des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
+emerites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
+l'exces, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
+incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
+de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
+derangerent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
+les observait avec interet. Peut-etre jeterent-ils des regards d'envie
+a ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
+pour le seigneur Keraban, ils s'en tinrent la. Les chevaux purent donc
+arriver au prochain relais, sans avoir echange le box de leur ecurie
+pour le piquet d'un campement kalmouk.
+
+La chaise, apres avoir contourne la baie de Zemes, trouva une route
+etroitement resserree entre les premiers contreforts de la chaine et
+le littoral; mais, au dela, cette route s'elargissait sensiblement et
+devenait plus aisement praticable.
+
+A huit heures du soir, la bourgade de Gelendschik etait atteinte. On y
+relayait, on y soupait sommairement, on en repartait a neuf heures, on
+courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois etoile, au
+bruit du ressac d'une cote battue par les mauvais temps d'equinoxe,
+on atteignait le lendemain, a sept heures du matin, la bourgade de
+Beregowaja, a midi, la bourgade de Dschuba, a six heures du soir, la
+bourgade de Tenginsk, a minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
+a huit heures, la bourgade de Golowinsk, a onze heures la bourgade de
+Lachowsk, et, deux heures apres, la bourgade de Ducha.
+
+Ahmet aurait eu mauvaise grace a se plaindre. Le voyage
+s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agreait fort, mais sans
+incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
+tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
+geographiques. Pas un apercu nouveau, pas une impression digne de
+fixer le souvenir!
+
+A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maitre
+de poste allait querir ses chevaux, envoyes au paturage.
+
+"Eh bien, dit Keraban, dinons aussi confortablement et aussi
+longuement que le comportentles circonstances.
+
+--Oui, dinons, repondit Van Mitten.
+
+--Et dinons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
+ventre amaigri.
+
+--Peut-etre cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
+peu de l'imprevu qui manque a notre voyage! Je pense que mon jeune ami
+Ahmet nous permettra de respirer?...
+
+--Jusqu'a l'arrivee des chevaux, repondit Ahmet.
+
+Nous sommes deja an neuvieme jour du mois!
+
+--Voila une reponse comme je les aime! repliqua Keraban. Voyons ce
+qu'il y a a l'office!"
+
+C'etait une assez mediocre auberge, que l'auberge de Ducha, batie sur
+le bords de la petite riviere de Mdsymta, qui coule torrentiellement
+des contreforts du voisinage.
+
+Cette bourgade ressemblait beaucoup a ces villages cosaques, qui
+portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
+une tourelle carree, ou veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
+maisons, a hauts toits de chaume, aux murs de bois emplatres
+de glaise, abritees sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
+population, sinon aisee, du moins au-dessus de l'indigence.
+
+Du reste, les Cosaques ont presque entierement perdu leur originalite
+native a ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
+Mais ils sont restes braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
+des lignes militaires confiees a leur surveillance, et passent avec
+raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
+chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rebellion est a l'etat
+chronique, que dans les joutes ou tournois ou ils se montrent ecuyers
+emerites.
+
+Ces indigenes sont d'une belle race, reconnaissable a son elegance, a
+la beaute de ses formes, mais non a son costume, qui se confond avec
+celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourre,
+il est encore facile de retrouver ces faces energiques qu'une epaisse
+barbe recouvre jusqu'aux pommettes.
+
+Lorsque le seigneur Keraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
+de l'auberge, on leur servit un repas dont les elements avaient ete
+pris au doukhan voisin, sorte d'echoppe ou le charcutier, le
+boucher, l'epicier, se confondent le plus souvent en un seul et memo
+industriel. Il y avait un dindon roti, un de ces gateaux de farine de
+mais piques de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
+de gatschapouri, l'inevitable plat national, le blini, sorte de crepe
+au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une biere
+epaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie tres forte, dont les
+Russes font une incroyable consommation.
+
+Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
+bourgade perdue sur les extremes confins de la mer Noire, et,
+l'appetit aidant, les convives firent honneur a ce repas qui variait
+l'ordinaire de leurs provisions de voyage.
+
+Le diner acheve, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
+prenaient largement leur part du dindon roti et des crepes nationales.
+Suivant son habitude, il allait lui-meme au relais de poste, afin
+de presser l'arrivee de l'attelage, bien decide a decupler, s'il le
+fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les reglements
+accordent aux maitres de poste, sans parler du pourboire des
+postillons.
+
+En l'attendant, le seigneur Keraban et son ami Van Mitten vinrent
+s'etablir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la riviere
+baignait en grondant les pilotis moussus.
+
+C'etait ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
+farniente, de cette reverie delicieuse, a laquelle les Orientaux
+donnent le nom de kief.
+
+En outre, le fonctionnement des narghiles s'imposait de lui-meme,
+comme complement d'un repas si digne d'etre convenablement digere.
+Aussi, les deux ustensiles furent-ils retires de la chaise et apportes
+aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
+passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.
+
+Le fourneau des narghiles fut aussitot empli de tabac; mais il va
+sans dire que, si le seigneur Keraban fit bourrer le sien de tombeki
+d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
+tint a son ordinaire, qui etait du latakie de l'Asie Mineure.
+
+Puis, les fourneaux furent allumes; les fumeurs s'etendirent sur un
+banc, l'un pres de l'autre; le long serpenteau, entoure de fil d'or et
+termine par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
+levres des deux amis.
+
+Bientot l'atmosphere fut saturee de cette fumee odorante, qui
+n'arrivait a la bouche qu'apres avoir ete delicatement rafraichie par
+l'eau limpide du narghile.
+
+Pendant quelques instants, le seigneur Keraban et Van Mitten, tout a
+cette infinie jouissance que procure le narghile, bien preferable au
+chibouk, au cigare ou a la cigarette, demeurerent silencieux, les yeux
+a demi fermes, et comme appuyes sur les volutes de vapeurs qui leur
+faisaient un edredon aerien.
+
+"Ah! voila qui est de la volupte pure! dit enfin le seigneur Keraban,
+et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
+intime avec son narghile!
+
+--Causerie sans discussion! repondit Van Mitten, et qui n'en est que
+plus agreable!
+
+--Aussi, reprit Keraban, le gouvernement turc a-t-il ete fort mal
+avise, comme toujours, en frappant le tabac d'un impot qui en a
+decuple le prix! C'est grace a cette sotte idee que l'usage du
+narghile tend peu a peu a disparaitre et disparaitra un jour!
+
+--Ce serait regrettable, en effet, ami Keraban!
+
+--Quant a moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
+predilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
+mourir! Et si j'avais vecu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
+en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tete
+de mes epaules avant ma pipe de mes levres!
+
+--Je pense comme vous, ami Keraban, repondit le Hollandais, en humant
+deux ou trois bonnes bouffees coup sur coup.
+
+--Pas si vite, Van Mitten, de grace, n'aspirez pas si vite! Vous
+n'avez pas le temps de gouter a cette fumee savoureuse, et vous me
+faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les macher!
+
+--Vous avez toujours raison, ami Keraban, repondit Van Mitten, qui,
+pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quietude par
+les eclats d'une discussion.
+
+--Toujours raison, ami Van Mitten!
+
+--Mais ce qui m'etonne, en verite, ami Keraban, c'est que nous, des
+negociants en tabac, nous eprouvions tant de plaisir a utiliser notre
+propre marchandise!
+
+--Et pourquoi donc? demanda Keraban, qui ne cessait de se tenir un peu
+sur l'oeil.
+
+--Mais parce que, s'il est vrai que les patissiers sont generalement
+degoutes de la patisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
+confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
+de....
+
+--Une seule observation, Van Mitten, repondit Keraban, une seule, je
+vous prie!
+
+--Laquelle?
+
+--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
+boissons qu'il debite?
+
+--Non, certes!
+
+--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
+meme chose.
+
+--Soit! repondit le Hollandais. L'explication que vous donnez la me
+parait excellente!
+
+--Mais, reprit Keraban, puisque vous semblez me chercher noise a ce
+sujet....
+
+--Je ne vous cherche pas noise, ami Keraban! repondit vivement Van
+Mitten.
+
+--Si!
+
+--Non, je vous assure!
+
+--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
+sur mon gout pour le tabac....
+
+--Croyez-bien....
+
+--Mais si ... mais si! repondit Keraban, en s'animant.... Je sais
+comprendre les insinuations....
+
+--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, repondit Van
+Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-etre sous l'influence du
+bon diner qu'il venait de faire,--commencait a s'impatienter de cette
+insistance.
+
+--Il y en a eu, repliqua Keraban, et, a mon tour de vous faire une
+observation!
+
+--Faites donc!
+
+--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
+permettiez de fumer du latakie dans un narghile! C'est un manque de
+gout indigne d'un fumeur qui se respecte!
+
+--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, repondit Van Mitten,
+puisque je prefere le tabac de l'Asie Mineure....
+
+--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
+Perse, quand il s'agit de tabac a fumer!
+
+--Cela depend!
+
+--Le tombeki, meme lorsqu'il a subi un double lavage, possede encore
+des proprietes actives, infiniment superieures a celles du latakie!
+
+--Je le crois bien! s'ecria le Hollandais. Des proprietes trop
+actives, qui sont dues a la presence de la belladone!
+
+--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroitre les
+qualites du tabac!...
+
+--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! repartit Van
+Mitten.
+
+--Ce n'est point un poison!
+
+--C'en est un, et des plus energiques!
+
+--Est-ce que j'en suis mort! s'ecria Keraban, qui, dans l'interet de
+sa cause, avala sa bouffee tout entiere!
+
+--Non, mais vous en mourrez!
+
+--Eh bien, meme a l'heure de ma mort, repeta Keraban, dont la voix
+prit une intensite inquietante, je soutiendrais encore que le tombeki
+est preferable a ce foin desseche qu'on appelle du latakie!
+
+--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
+erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait a son tour.
+
+--Elle passera, cependant!
+
+--Et vous osez dire cela a un homme, qui, pendant vingt ans, a achete
+des tabacs!
+
+--Et vous osez soutenir le contraire a un homme qui, pendant trente
+ans, en a vendu!
+
+--Vingt ans!
+
+--Trente ans!"
+
+Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
+s'etaient redresses au meme instant. Mais, pendant qu'ils
+gesticulaient avec vivacite, les bouquins s'echapperent de leurs
+levres, les tuyaux tomberent sur le sol. Aussitot, tous deux de les
+ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
+personnalites les plus desagreables.
+
+"Decidement, Van Mitten, dit Keraban, vous etes bien le plus fieffe
+tetu que je connaisse!
+
+--Apres vous, Keraban, apres vous!
+
+--Moi?
+
+--Vous! s'ecria le Hollandais, qui ne se maitrisait plus. Mais
+regardez donc la fumee du latakie, qui s'echappe de mes levres!
+
+--Et vous, riposta Keraban, la fumee du tombeki, que je rejette comme
+un nuage odorant!"
+
+Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre a en perdre haleine! Et
+tous deux s'envoyaient cette fumee au visage!
+
+"Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!
+
+--Sentez donc, repetait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
+bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
+connaissez rien!
+
+--Et vous, repliqua Keraban, que vous etes au-dessous du dernier des
+fumeurs!"
+
+Tous deux parlerent si haut alors, sous l'impression de la colere,
+qu'on les entendait du dehors Tres certainement, ils en etaient
+arrives a ce point que de grosses injures allaient eclater entre eux,
+comme des obus sur un champ de bataille....
+
+Mais, a ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attires par le bruit,
+le suivaient. Tous trois s'arreterent sur le seuil de la gloriette.
+
+"Tiens! s'ecria Ahmet, en eclatant de rire, mon oncle Keraban qui fume
+le narghile de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
+narghile de mon oncle Keraban!"
+
+Et Nizib et Bruno de faire chorus.
+
+En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'etaient
+trompes et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
+sans s'en apercevoir, et tout en continuant a proclamer les qualites
+superieures de leurs tabacs de predilection, Keraban fumait du
+latakie, pendant que Van Mitten fumait du tombeki!
+
+En verite, ils ne purent s'empecher de rire, et, finalement, ils
+se donnerent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
+discussion, meme sur un sujet aussi grave, ne pouvait alterer
+l'amitie.
+
+"Les chevaux sont a la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'a
+partir!
+
+--Partons donc!" repondit Keraban.
+
+Van Mitten et lui remirent a Bruno et a Nizib les deux narghiles, qui
+avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
+bientot repris place dans leur voiture de voyage.
+
+Mais en y montant, Keraban ne put s'empecher de dire tout bas a son
+ami:
+
+"Puisque vous y avez goute, Van Mitten, avouez maintenant que le
+tombeki est bien superieur au latakie!
+
+--J'aime mieux l'avouer! repondit le Hollandais, qui s'en voulait
+d'avoir ose tenir tete a son ami.
+
+--Merci, ami Van Mitten, repondit Keraban, emu par tant de
+condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!"
+
+Et tous deux cimenterent par une vigoureuse poignee de main un nouveau
+pacte d'amitie qui ne devait jamais se rompre.
+
+Cependant, la chaise, emportee au galop de son attelage, roulait avec
+rapidite sur la route du littoral.
+
+A huit heures du soir, la frontiere de l'Abkasie etait atteinte, et
+les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, ou ils dormirent
+jusqu'au lendemain matin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA
+PREMIERE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.
+
+L'Abkasie est une province a part, au milieu de la region caucasienne,
+dans laquelle le regime civil n'a pas encore ete introduit et qui ne
+releve que du regime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve
+Ingour, dont les eaux forment la lisiere de la Mingrelie, l'une des
+principales divisions du gouvernement de Koutais.
+
+C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le
+systeme qui la regit n'est pas fait pour mettre ses richesses
+en valeur. C'est a peine si ses habitants commencent a devenir
+proprietaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes
+regnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigene y est-il
+encore a demi sauvage, ayant a peine la notion du temps, sans langue
+ecrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent
+comprendre,--un patois si pauvre meme, qu'il manque de mots pour
+exprimer les idees les plus elementaires.
+
+Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste
+de cette contree avec les districts plus avances en civilisation qu'il
+venait de traverser.
+
+A la gauche de la route, developpement de champs de mais, rarement de
+champs de ble, des chevres et des moutons, tres surveilles et gardes,
+des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberte dans les
+paturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des
+noyers, des chenes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de
+buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.
+Ainsi que l'a justement fait observer une intrepide voyageuse, madame
+Caria Serena, "si l'on compare entre elles ces trois provinces
+limitrophes l'une de l'autre, la Mingrelie, le Samourzakan, l'Abkasie,
+on peut dire que leur civilisation respective est au meme degre
+d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la
+Mingrelie, qui, socialement, marche en tete, a des hauteurs boisees et
+mises en valeur; le Samourzakan, deja plus arriere, presente un
+relief a moitie sauvage; l'Abkasie, enfin, demeuree presque a l'etat
+primitif, n'a qu'un echeveau de montagnes incultes, que n'a pas encore
+touche la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les
+districts caucasiens, sera le plus tard entre en jouissance des
+bienfaits de la liberte individuelle."
+
+La premiere halte que firent les voyageurs apres avoir franchi
+la frontiere, fut a la bourgade de Gagri, joli village, avec une
+charmante eglise de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant
+de cellier, un fort, qui est en meme temps un hopital militaire, un
+torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un cote, de l'autre, toute
+une campagne fruitiere, plantee de grands accacias, semee de bosquets
+de roses odorantes. Au loin, mais a moins de cinquante verstes, se
+developpe la chaine limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont
+les habitants, defaits par les Russes, apres la sanglante campagne de
+1859, ont abandonne ce beau littoral.
+
+La chaise, arrivee la, a neuf heures du soir, y passa la nuit. Le
+seigneur Keraban et ses compagnons reposerent dans un des doukhans de
+la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.
+
+A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de
+rechange. La, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'eglise ou
+residerent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet edifice,
+avec sa coupole de briques, autrefois coiffee de cuivre, l'agencement
+de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses
+murailles, sa facade ombragee par des ormes seculaires, merite d'etre
+compte parmi les plus curieux monuments de la periode byzantine au
+sixieme siecle.
+
+Puis, dans la meme journee, ce furent les petites bourgades de
+Goudouati et de Gounista, et, a minuit, apres une rapide etape de
+dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de
+repos a la bourgade Soukhoum-Kale, batie sur une large baie foraine,
+qui s'etend dans le sud jusqu'au cap Kodor.
+
+Soukhoum-Kale est le principal port de l'Abkasie; mais la derniere
+guerre du Caucase a en partie detruit la ville, ou se pressait une
+population hybride de Grecs, d'Armeniens, de Turcs, de Russes, encore
+plus que d'Abkases. Maintenant, l'element militaire y domine, et
+les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux
+casernes, construites pres de l'ancienne forteresse, qui fut elevee
+au seizieme siecle, sous le regne d'Amurah, epoque de la domination
+ottomane.
+
+Un repas, d'un menu tres georgien, compose d'une soupe aigre au
+bouillon de poule, d'un ragout de viande farcie, assaisonne de lait
+acide au safran,--repas qui ne pouvait etre que mediocrement apprecie
+par deux Turcs et un Hollandais,--preceda le depart, a neuf heures du
+matin.
+
+Apres avoir laisse en arriere la jolie bourgade de Kelasouri, batie
+dans l'ombreuse vallee de Kelassur, les voyageurs franchirent le
+Kodor a vingt-sept verstes de Soukhoum-Kale. La chaise longea ensuite
+d'enormes futaies, que l'on pouvait comparer a de veritables forets
+vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on
+n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les
+serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de
+l'Amerique tropicale, jete sur le littoral de la mer Noire. Mais deja
+la hache des exploitants se promene a travers ces forets que tant de
+siecles ont respectees, et ces beaux arbres disparaitront avant peu
+pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes
+de navires.
+
+Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le
+Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours
+d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin merite d'etre visite, mais,
+faute de temps, ne put l'etre en cette circonstance, Gajida et
+Anaklifa, furent depasses dans cette journee,--une des plus longues
+par les heures employees a courir, une des plus rapides par l'espace
+qui fut devore au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze
+heures, les voyageurs arrivaient a la frontiere de l'Abkasie, ils
+franchissaient a gue le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus
+loin, ils s'arretaient a Redout-Kale, chef-lieu de la Mingrelie, l'une
+des provinces du gouvernement de Koutais.
+
+Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrees au
+sommeil. Cependant, si fatigue qu'il fut, Van Mitten se leva de grand
+matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son
+depart. Mais il trouva Ahmet leve aussi tot que lui, tandis que le
+seigneur Keraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la
+principale auberge.
+
+"Deja hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait
+sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans
+ma promenade matinale?
+
+--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? repondit Ahmet. Ne faut-il
+pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne
+tarderons pas a franchir la frontiere russo-turque, et il ne sera pas
+aise de se ravitailler dans les deserts du Lazistan et de l'Anatolie!
+Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant a perdre!
+
+--Mais, cela fait, repondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de
+quelques heures?...
+
+--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai a visiter notre chaise de
+poste, a m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les ecrous,
+qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joue,
+et qu'il change la chaine du sabot. Il ne faut pas, au dela de la
+frontiere, que nous ayons besoin de nous reparer! J'entends donc
+remettre la chaise en parfait etat, et je compte bien qu'elle finira
+avec nous cet etonnant voyage!
+
+--Bien! Mais cela fait?... repeta Van Mitten.
+
+--Cela fait, j'aurai a m'occuper du relais, et j'irai a la maison de
+poste pour regler tout cela!
+
+--Tres bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne
+demordait pas de son idee.
+
+--Cela fait, repondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous
+partirons! Donc, je vous laisse.
+
+--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de
+vous adresser une question.
+
+--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.
+
+--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de
+Mingrelie?
+
+--A peu pres.
+
+--C'est la contree, arrosee par le poetique Phase, dont les paillettes
+d'or venaient jadis s'accrocher aux degres de marbre des palais eleves
+sur ses bords?
+
+--En effet.
+
+--Ici s'etend cette legendaire Colchide, ou Jason et ses Argonautes,
+aides de la magicienne Medee, vinrent conquerir la precieuse toison,
+que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux
+qui vomissaient des flammes fantastiques!
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent a l'horizon,
+sur ce rocher de Khomli, dominant la cite moderne de Koutais, que
+Promethee, fils de Japet et de Clymene, apres avoir audacieusement
+ravi le feu du ciel, fut enchaine par ordre de Jupiter, et c'est la
+qu'un vautour lui ronge eternellement le coeur!
+
+--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le repete, je
+suis presse! Ou voulez-vous en venir?
+
+--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le
+plus aimable: c'est que quelques jours passes dans cette partie de la
+Mingrelie et jusque dans le Koutais pourraient etre bien employes au
+profit de ce voyage, et que....
+
+--Ainsi, repondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps
+a Redout-Kale?
+
+--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....
+
+--Proposeriez-vous cela a mon oncle Keraban? demanda Ahmet non sans
+quelque malice.
+
+--Moi!... jamais, mon jeune ami! repondit le Hollandais. Ce serait
+matiere a discussion, et depuis la regrettable scene des narghiles,
+il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion
+quelconque avec cet excellent homme!
+
+--Et vous ferez sagement!
+
+--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Keraban que je
+m'adresse, c'est a mon jeune ami Ahmet.
+
+--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, repondit Ahmet, en
+lui prenant la main. Ce n'est point a votre jeune ami que vous parlez
+en ce moment!
+
+--Et a qui donc?...
+
+--Au fiance d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le
+fiance d'Amasia n'a pas une heure a perdre!
+
+La-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des preparatifs du depart.
+Van Mitten, tout depite, n'eut que la ressource de faire une promenade
+peu instructive dans la bourgade du Redout-Kale en compagnie du fidele
+mais decourageant Bruno.
+
+A midi, tous les voyageurs etaient prets a partir. La chaise, examinee
+avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de
+longues etapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions
+remplie, plus rien a craindre sous ce rapport, pendant un nombre
+considerable de verstes ou plutot d'agatchs, puisque les provinces de
+la Turquie asiatique allaient etre traversees pendant cette seconde
+partie de l'itineraire; mais Ahmet, en homme avise, ne pouvait que
+s'applaudir d'avoir pourvu a toutes les eventualites de l'alimentation
+et de la locomotion.
+
+Le seigneur Keraban ne voyait pas, sans une satisfaction extreme, le
+parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait
+satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment ou il
+apparaitrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorites
+ottomanes et les decreteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y
+insister.
+
+Enfin, Redout-Kale n'etant plus qu'a quatre-vingt-dix verstes environ
+de la frontiere turque, avant vingt-quatre heures, le plus entete des
+Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. La,
+enfin, il serait chez lui.
+
+"En route, mon neveu, et qu'Allah continue a nous proteger!
+s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur.
+
+--En route, mon oncle!" repondit Ahmet. Et tous deux prirent place
+dans le coupe, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,
+d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle
+Promethee expiait sa tentative sacrilege!
+
+On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un
+vigoureux attelage.
+
+Une heure apres, la chaise passait cette frontiere du Gouriel, qui
+est annexe a la Mingrelie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port
+assez important de la mer Noire, qu'une voie ferree rattache a Tiflis,
+la capitale de la Georgie.
+
+La route remontait un peu a l'interieur d'une campagne fertile. Ca et
+la, des villages, ou les maisons ne sont point groupees, mais eparses
+au milieu des champs de mais. Rien de singulier comme l'aspect de ces
+constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressee, comme
+un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette
+particularite sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'etaient
+point ces insignifiants details qu'il s'attendait a noter pendant son
+passage a travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-etre serait-il plus
+heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,
+qui n'est autre que le celebre Phase de l'antiquite, et, s'il faut en
+croire quelques savants geographes, l'un des quatre cours d'eau de
+l'Eden!
+
+Une heure plus tard, les voyageurs s'arretaient devant la ligne du
+railway de Poti-Tiflis, a un point ou le chemin coupe la voie ferree,
+une verste au-dessous de la station de Sakario. La s'ouvrait un
+passage a niveau qu'il fallait necessairement franchir, si l'on
+voulait, en abregeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du
+fleuve.
+
+Les chevaux vinrent donc s'arreter devant la barriere du railway, qui
+etait fermee.
+
+Les glaces du coupe avaient ete baissees, de telle sorte que le
+seigneur Keraban et ses deux compagnons etaient a meme de voir ce qui
+se passait devant eux.
+
+Le postillon commenca par heler le garde-barriere, qui ne parut point
+tout d'abord.
+
+Keraban mit la tete a la portiere.
+
+"Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'ecria-t-il, va
+encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barriere est-elle
+fermee aux voitures?
+
+--Sans doute parce qu'un train va bientot passer! fit simplement
+observer Van Mitten.
+
+--Pourquoi viendrait-il un train?" repliqua Keraban.
+
+Le postillon continuait d'appeler, sans resultat. Personne ne
+paraissait a la porte de la maisonnette du gardien.
+
+"Qu'Allah lui torde le cou! s'ecria Keraban. S'il ne vient pas, je
+saurai bien ouvrir moi-meme!...
+
+--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Keraban, qui se
+preparait a descendre.
+
+--Du calme?...
+
+--Oui! voici ce gardien!"
+
+En effet, le garde-barriere, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
+tranquillement vers l'attelage.
+
+"Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Keraban d'un ton sec.
+
+--Vous le pouvez, repondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas
+avant dix minutes.
+
+--Ouvrez votre barriere, alors, et ne nous retardez pas inutilement!
+Nous sommes presses!
+
+--Je vais vous ouvrir," repondit le garde.
+
+Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barriere placee de l'autre
+cote de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
+l'attelage s'etait arrete, mais tout cela posement, en homme qui n'a
+pour les exigences des voyageurs qu'une indifference parfaite.
+
+Le seigneur Keraban bouillait deja d'impatience.
+
+Enfin, le passage fut libre des quatre cotes, et la chaise s'engagea a
+travers la voie.
+
+A ce moment, a l'oppose, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur
+turc, monte sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui
+lui faisaient escorte, se disposait a franchir le passage a niveau.
+
+C'etait evidemment un personnage considerable. Age de trente-cinq
+ans environ, sa taille elevee se degageait avec cette noblesse
+particuliere aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux
+qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe
+noire, dont les volutes s'etageaient jusqu'a mi-poitrine, bouche ornee
+de dents tres blanches, levres qui ne savaient pas sourire: en somme,
+la physionomie d'un homme imperieux, puissant par sa situation et
+sa fortune, habitue a la realisation de tous ses desirs, a
+l'accomplissement de toutes ses volontes, et que la resistance eut
+pousse aux plus grands exces. Il y avait encore du sauvage dans cette
+nature, ou le type turc confinait au type arabe.
+
+Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taille a la mode des
+riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Europeens. Sans doute,
+sous son cafetan de couleur sombre, il tenait a dissimuler le riche
+personnage qu'il etait.
+
+Au moment ou l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe
+des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'etroitesse des barrieres ne
+permettait pas a la chaise et au groupe de passer en meme temps, il
+fallait bien que l'un ou l'autre reculat.
+
+L'attelage s'etait donc arrete, tandis que les cavaliers en faisaient
+autant; mais il ne semblait pas que le seigneur etranger fut d'humeur
+a ceder passage au seigneur Keraban. Turc contre Turc, cela pouvait
+amener quelque complication.
+
+"Rangez-vous! cria Keraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient
+tete a ceux de l'attelage.
+
+--Rangez-vous vous-memes! repondit le nouveau venu, qui semblait
+decide a ne pas faire un pas en arriere.
+
+--Je suis arrive le premier!
+
+--Eh bien, vous passerez le second!
+
+--Je ne cederai pas!
+
+--Ni moi!"
+
+Montee sur ce ton, la discussion menacait de prendre une assez
+mauvaise tournure.
+
+"Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....
+
+--Mon neveu, il importe beaucoup!
+
+--Mon ami!... dit Van Mitten.
+
+--Laissez-moi tranquille!" repondit Keraban d'un ton qui cloua le
+Hollandais dans son coin.
+
+Cependant, le garde-barriere, intervenant, s'ecriait:
+
+"Hatez-vous! batez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder a
+arriver!... Hatez-vous!"
+
+Mais le seigneur Keraban ne l'ecoutait guere! Apres avoir ouvert la
+portiere de la chaise, il etait descendu sur la voie, suivi d'Ahmet
+et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se precipitaient hors du
+cabriolet.
+
+Le seigneur Keraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval
+par la bride:
+
+"Voulez-vous me livrer passage? s'ecria-t-il, avec une violence qu'il
+ne pouvait plus contenir.
+
+--Jamais!
+
+--Nous allons bien voir!
+
+--Voir?...
+
+--Vous ne connaissez pas le seigneur Keraban!
+
+--Ni vous le seigneur Saffar?"
+
+En effet, c'etait le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,
+apres une rapide excursion dans les provinces du Caucase meridional.
+
+Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accapare les
+chevaux du relais de Kertsch, voila qui ne pouvait que surexciter la
+colere de Keraban! Ceder a cet homme contre lequel il avait tant peste
+deja! Jamais! Il se fut plutot fait ecraser sous les pieds de son cheval.
+
+"Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'ecria-t-il. Eh bien, arriere, le
+seigneur Saffar!
+
+--En avant," dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte
+de forcer le passage.
+
+Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait ceder Keraban se
+preparaient a lui venir en aide.
+
+"Mais passez! passez donc! repetait le gardien. Passez donc!... Voici
+le train!"
+
+Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait
+encore un coude du railway.
+
+"Arriere! cria Keraban.
+
+--Arriere!" cria Saffar.
+
+En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuerent. Le
+gardien, eperdu, agitait son drapeau, afin d'arreter le train.... Il
+etait trop tard.... Le train debouchait de la courbe....
+
+Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la
+voie, recula precipitamment. Bruno et Nizib s'etaient jetes de cote.
+Ahmet et Van Mitten, saisissant Keraban, venaient de l'entrainer
+precipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le
+poussait tout entier hors de la barriere.
+
+A ce moment meme, le train passait avec la rapidite d'un express. Mais
+en passant, il heurta l'arriere-train de la chaise, qui n'avait pu
+etre entierement degagee, il le mit en pieces, et disparut, sans que
+ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce leger obstacle.
+
+Le seigneur Keraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;
+mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dedaigneusement,
+sans meme l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
+disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du
+fleuve.
+
+"Le lache! le miserable!... s'ecriait Keraban, que retenait son ami
+Van Mitten, si jamais je le rencontre!
+
+--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!
+repondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetes
+hors de la voie.
+
+--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passe, et passe le
+premier!"
+
+Cela, c'etait du Keraban tout pur.
+
+En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont charges en Russie
+de surveiller les routes, s'approcherent. Ils avaient vu tout ce qui
+etait arrive a la barriere du railway.
+
+Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Keraban et de
+lui mettre la main au collet. De la, protestation dudit Keraban,
+intervention inutile de son neveu et de son ami, resistance plus
+violente du plus tetu des hommes, qui, apres une contravention aux
+reglements de police des chemins de fer, menacait d'empirer sa
+situation par une rebellion aux ordres de l'autorite.
+
+On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On
+ne leur resiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Keraban, au
+comble de la fureur, fut emmene a la station de Sakario, pendant
+qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur
+chaise brisee.
+
+"Nous voila dans un joli embarras! dit le Hollandais.
+
+--Et mon oncle donc! repondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
+l'abandonner!"
+
+Vingt minutes apres, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait
+devant eux. Ils regarderent....
+
+A la fenetre d'un compartiment, apparaissait la tete ebouriffee du
+seigneur Keraban, rouge de fureur, les yeux injectes, hors de lui, non
+moins parce qu'il avait ete arrete que parce que, pour la premiere
+fois de sa vie, ces feroces Cosaques l'obligeaient a voyager en chemin
+de fer!
+
+Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.
+Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, ou son seul
+entetement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour a Scutari
+par un retard qui pouvait peut-etre se prolonger.
+
+Laissant donc les debris de la chaise dont on ne pouvait plus faire
+usage, Ahmet et ses compagnons louerent une charrette, le postillon y
+attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela etait possible, ils
+s'elancerent sur la route de Poti.
+
+C'etaient six lieues a faire. Elles furent franchies en deux heures.
+
+Ahmet et Van Mitten, des qu'ils eurent atteint la bourgade, se
+dirigerent vers la maison de police, afin d'y reclamer l'infortune
+Keraban et lui faire rendre la liberte.
+
+La, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans
+une certaine mesure, aussi bien sur le sort reserve au delinquant que
+sur l'eventualite de nouveaux retards.
+
+Le seigneur Keraban, apres avoir paye une forte amende pour la
+contravention d'abord, pour la resistance aux agents ensuite, avait
+ete remis entre les mains des Cosaques, puis dirige sur la frontiere.
+
+Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tot, et, dans ce but, de
+se procurer un moyen de transport.
+
+Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il etait
+devenu.
+
+Le seigneur Saffar avait deja quitte Poti. Il venait de s'embarquer
+sur le steamer qui fait escale aux diverses echelles de l'Asie
+Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre ou allait ce hautain personnage,
+et il ne vit plus a l'horizon que la derniere trainee de vapeur du
+batiment qui l'emportait vers Trebizonde.
+
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+
+TABLE DE MATIERES
+
+
+I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se promenent, regardent,
+causent, sans rien comprendre a ce qui se passe.
+
+II. Ou l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de
+projets qu'il est bon de connaitre.
+
+III. Dans lequel le seigneur Keraban est tout surpris de se rencontrer
+avec son ami Van Mitten.
+
+IV. Dans lequel le seigneur Keraban, encore plus entete que jamais, tient
+tete aux autorite Ottomanes.
+
+V. Ou le seigneur Keraban discute a sa facon la maniere dont il entend
+les voyages et quitte Constantinople.
+
+VI. Ou les voyageurs commencent a eprouver quelques difficultes,
+principalement dans le delta du Danube.
+
+VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont
+pu faire sous le fouet du postillion.
+
+VIII. Ou le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia
+et son fiance Ahmet.
+
+IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud
+ne reussisse.
+
+X. Dans lequel Ahmet prend une energique resolution, commandee,
+d'ailleurs, par les circonstances.
+
+XI. Dans lequel il se mele un peu de drame a cette fantaisiste histoire
+de voyage.
+
+XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui
+interessera peut-etre le lecteur.
+
+XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec
+quel attelage on en sort.
+
+XIV. Dans lequel le seigneur Keraban se montre plus fort en geographie
+que ne le croyait son neveu Ahmet.
+
+XV. Dans lequel le seigneur Keraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs
+jouent le role de salamandres.
+
+XVI. Ou il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de
+l'Asie mineure.
+
+XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine
+la premiere partie de cette histoire.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***
+
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+of the official release dates, leaving time for better editing.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+
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+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
+#29 in our series by Jules Verne
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+Title: Keraban Le Tetu, Vol. I
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: May, 2005 [EBook #8174]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 25, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
+and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+KÉRABAN-LE-TÊTU par JULES VERNE
+
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMÈNENT, REGARDENT,
+CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE.
+
+Ce jour-là, 16 août, à six heures du soir, la place de Top-Hané,
+à Constantinople, si animée d'ordinaire par le va-et-vient et le
+brouhaha de la foule, était silencieuse, morne, presque déserte. En le
+regardant du haut de l'échelle qui descend au Bosphore, on eût encore
+trouvé le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine
+quelques étrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les
+ruelles étroites, sordides, boueuses, embarrassées de chiens
+jaunes, qui conduisent au faubourg de Péra. Là est le quartier plus
+spécialement réservé aux Européens, dont les maisons de pierre se
+détachent en blanc sur le rideau noir des cyprès de la colline.
+
+C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--même sans le
+bariolage de costumes qui en relève les premiers plans,--pittoresque
+et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquée de Mahmoud,
+aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant
+veuve de son petit toit d'architecture célestienne, ses boutiques où
+se débitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses étalages,
+encombrés de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari,
+qui contrastent avec les éventaires des marchands de parfums et des
+vendeurs de chapelets, son échelle à laquelle accostent des centaines
+de caïques peinturlurés, dont la double rame, sous les mains croisées
+des caïdjis, caressent plutôt qu'elles ne frappent les eaux bleues de
+la Corne-d'Or et du Bosphore.
+
+Mais où étaient donc, à cette heure, ces flâneurs habitués de la place
+de Top-Hané; ces Persans, coquettement coiffés du bonnet d'astracan;
+ces Grecs balançant, non sans élégance, leur fustanelle à mille plis;
+ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Géorgiens,
+restés Russes par le costume, même au delà de leur frontière; ces
+Arnautes, dont la peau, gratinée au soleil, apparaît sous les
+échancrures de leurs vestes brodées, et ces Turcs, enfin, ces Turcs,
+ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui!
+où étaient-ils?
+
+A coup sûr, il n'aurait pas fallu le demander à deux étrangers, deux
+Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indécis,
+se promenaient, à cette heure, presque solitairement sur la place: ils
+n'auraient su que répondre.
+
+Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au delà du port,
+un touriste eût observé ce même caractère de silence et d'abandon. De
+l'autre côté de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le
+vieux Sérail et le débarcadère de Top-Hané,--sur la rive droite unie
+à la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphithéâtre de
+Constantinople paraissait être endormi. Est-ce que personne ne
+veillait alors au palais de Seraï-Bournou? N'y avait-il plus de
+croyants, d'hadjis, de pèlerins, aux mosquées d'Ahmed, de Bayezidièh,
+de Sainte-Sophie, de la Suleïmanièh? Faisait-il donc sa sieste, le
+nonchalant gardien de la tour du Séraskierat, à l'exemple de son
+collègue de la tour de Galata, tous deux chargés d'épier les débuts
+d'incendie si fréquents dans la ville? En vérité, il n'était pas
+jusqu'au mouvement perpétuel du port, qui ne parût quelque peu enrayé,
+malgré la flottille de steamers autrichiens, français, anglais, de
+mouches, de caïques, de chaloupes à vapeur, qui se pressent aux abords
+des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or
+baignent la base.
+
+Était-ce donc là cette Constantinople tant vantée, ce rêve de l'Orient
+réalisé par la volonté des Constantin et des Mahomet II? Voilà ce que
+se demandaient les deux étrangers qui erraient sur la place; et, s'ils
+ne répondaient pas à cette question, ce n'était pas faute de connaître
+la langue du pays. Ils savaient le turc très suffisamment: l'un, parce
+qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale;
+l'autre, pour avoir souvent servi de secrétaire à son maître, bien
+qu'il ne fût près de lui qu'en qualité de domestique.
+
+C'étaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten
+et son valet Bruno, qu'une singulière destinée venait de pousser
+jusqu'aux confins de l'extrême Europe.
+
+Van Mitten,--tout le monde le connaît,--un homme de quarante-cinq à
+quarante-six ans, resté blond, oeil bleu céleste, favoris et barbiche
+jaunes, sans moustaches, joues colorées, nez un peu trop court par
+rapport à l'échelle du visage, tête assez forte, épaules larges,
+taille au-dessus de la moyenne, ventre au début du bedonnement, pieds
+mieux compris au point de vue de la solidité que de l'élégance,--en
+réalité, l'air d'un brave homme, qui était bien de son pays.
+
+Peut-être Van Mitten, au moral, semblait-il être un peu mou de
+tempérament. Il appartenait, sans conteste, à cette catégorie de gens
+d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prêts à céder
+sur tous les points, moins faits pour commander que pour obéir,
+personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communément qu'ils
+n'ont pas de volonté, même lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en
+sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa
+vie, Van Mitten, poussé à bout, s'était engagé dans une discussion
+dont les conséquences avaient été des plus graves. Ce jour-là, il
+était radicalement sorti de son caractère; mais depuis lors, il y
+était rentré, comme on rentre chez soi. En réalité, peut-être eût-il
+mieux fait de céder, et il n'aurait pas hésité, sans doute, s'il avait
+su ce que lui réservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper
+sur les événements, qui seront l'enseignement de cette histoire.
+
+«Eh bien, mon maître? lui dit Bruno, quand tous deux arrivèrent sur la
+place de Top-Hané.
+
+--Eh bien, Bruno?
+
+--Nous voilà donc à Constantinople!
+
+--Oui, Bruno, à Constantinople, c'est-à-dire à quelque mille lieues de
+Rotterdam!
+
+--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de
+la Hollande?
+
+--Je ne saurais jamais en être trop loin!» répondit Van Mitten, en
+parlant à mi-voix, comme si la Hollande eût été assez près pour
+l'entendre.
+
+Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dévoué. Ce brave
+homme, au physique, ressemblait quelque peu à son maître,--autant, du
+moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble
+depuis de longues années. En vingt ans, ils ne s'étaient peut-être pas
+séparés un seul jour. Si Bruno était moins qu'un ami, dans la maison,
+il était plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment,
+méthodiquement, et ne se gênait pas de donner des conseils, dont Van
+Mitten aurait pu faire son profit, ou même de faire entendre des
+reproches, que son maître acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait,
+c'était que celui-ci fût aux ordres de tout le monde, qu'il ne sût
+pas résister aux volontés des autres, en un mot, qu'il manquât de
+caractère.
+
+«Cela vous portera malheur! lui répétait-il souvent, et à moi, par la
+même occasion!»
+
+Il faut ajouter que Bruno, alors âgé de quarante ans, était sédentaire
+par nature, qu'il ne pouvait souffrir les déplacements. A se fatiguer
+de la sorte, on compromet l'équilibre de son organisme, on s'éreinte,
+on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les
+semaines, tenait à ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il
+était entré au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent
+livres. Il était donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais.
+Or, en moins d'un an, grâce à l'excellent régime de la maison, il
+avait gagné trente livres et pouvait déjà se présenter partout. Il
+devait donc à son maître, avec cette honorable bonne mine, les cent
+soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la
+bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut être modeste, d'ailleurs,
+et il se réservait, pour ses vieux jours, d'arriver à deux cents
+livres.
+
+En somme, attaché à sa maison, à sa ville natale, à son pays,--ce pays
+conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances,
+Bruno ne se fût résigné à quitter l'habitation du canal de
+Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, à ses yeux, était
+la première cité de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien être
+le plus beau royaume du monde.
+
+Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-là,
+Bruno était à Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
+Turcs, la capitale de l'empire ottoman.
+
+En fin de compte, qu'était donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche
+commerçant de Rotterdam, un négociant en tabacs, un consignataire
+des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de
+Varinas, de Porto-Rico, et plus spécialement de la Macédoine, de la
+Syrie, de l'Asie Mineure.
+
+Depuis vingt ans déjà, Van Mitten faisait des affaires considérables
+en ce genre avec la maison Kéraban de Constantinople, qui expédiait
+ses tabacs renommés et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un
+si bon échange de correspondances avec cet important comptoir, il
+était arrivé que le négociant hollandais connaissait à fond la langue
+turque, c'est-à-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il
+le parlait comme un véritable sujet du Padichah ou un ministre de l'
+«Émir-el-Moumenin», le Commandeur des Croyants. De là, par sympathie,
+Bruno, ainsi qu'il a été dit plus haut, très au courant des affaires
+de son maître, ne le parlait pas moins bien que lui.
+
+Il avait été même convenu, entre ces deux originaux, qu'ils
+n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation
+personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur
+costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race.
+Cela, d'ailleurs, plaisait à Van Mitten, bien que cela déplût à Bruno.
+
+Et cependant, cet obéissant serviteur se résignait à dire chaque matin
+à son maître.
+
+«_Efendum, emriniz nè dir?_»
+
+Ce qui signifie: «Monsieur, que désirez-vous?» Et celui-ci de lui
+répondre en bon turc:
+
+«_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._»
+
+Ce qui signifie: «Brosse ma redingote et mon pantalon!»
+
+Par ce qui précède, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne
+devaient point être embarrassés d'aller et de venir dans cette vaste
+métropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient très
+suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient
+manquer d'être amicalement accueillis dans la maison Kéraban, dont le
+chef avait déjà fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des
+contrastes, s'était lié d'amitié avec son correspondant de Rotterdam.
+C'était même la principale raison pour laquelle Van Mitten, après
+avoir quitté son pays, avait eu la pensée de venir s'installer à
+Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eût, s'était résigné
+à l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de
+Top-Hané.
+
+Cependant, à cette heure avancée, quelques passants commençaient à se
+montrer, mais plutôt des étrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou
+trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maître d'un
+café, établi au fond de la place, rangeait, sans trop se hâter, ses
+tables désertes jusqu'alors.
+
+«Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couché dans
+les eaux du Bosphore, et alors....
+
+--Et alors, répondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout
+fumer à notre aise!
+
+--C'est un peu long, ce jeûne du Ramadan!
+
+--Comme tous les jeûnes!»
+
+D'autre part, deux étrangers échangeaient les propos suivants en se
+promenant devant le café:
+
+«Ils sont étonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur
+qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux
+carême, emporterait une triste idée de la capitale de Mahomet II!
+
+--Bah! répliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si
+les Turcs jeûnent pendant le jour, ils se dédommagent pendant la nuit,
+et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur
+des viandes rôties, le parfum des boissons, la fumée des chibouks et
+des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!»
+
+Il fallait que ces deux étrangers eussent raison, car, au même moment,
+le cafetier appelait son garçon et lui criait:
+
+«Que tout soit prêt! Dans une heure, les jeûneurs afflueront, et on ne
+saura à qui entendre!»
+
+Puis les deux étrangers reprenaient leur conversation, en disant:
+
+«Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse à
+observer pendant cette période du Ramadan! Si la journée y est triste,
+maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont
+gaies, bruyantes, échevelées, comme un mardi de carnaval!
+
+--En effet, c'est un contraste.»
+
+Et pendant que tous deux échangeaient leurs observations, les Turcs
+les regardaient, non sans envie.
+
+«Sont-ils heureux, ces étrangers! disait l'un. Ils peuvent boire,
+manger et fumer, s'il leur plaît!
+
+--Sans doute, répondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce
+moment, ni un kébal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni
+une galette de baklava, pas même une tranche de pastèque ou de
+concombre....
+
+--Parce qu'ils ignorent où sont les bons endroits! Avec quelques
+piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont reçu
+des dispenses de Mahomet!
+
+--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessèchent
+dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai bénévolement
+quelques paras de latakié!»
+
+Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gêné par ses
+croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois
+bouffées rapides.
+
+«Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque uléma peu
+endurant, tu....
+
+--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumée, et il n'y verra rien!»
+répondit l'autre.
+
+Et tous deux continuèrent leur promenade, en flânant sur la place,
+puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de
+Péra et de Galata.
+
+«Décidément, mon maître, s'écria Bruno, en regardant à droite et à
+gauche, c'est là une singulière ville! Depuis que nous avons quitté
+notre hôtel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantômes de
+Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les
+places, jusqu'à ces chiens jaunes et efflanqués, qui ne se relèvent
+même pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en dépit de ce
+que racontent les voyageurs, on ne gagne rien à voyager! J'aime encore
+mieux notre bonne cité de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille
+Hollande!
+
+--Patience, Bruno, patience! répondit le calme Van Mitten. Nous ne
+sommes encore arrivés que depuis quelques heures! Cependant, je
+l'avoue, ce n'est point là cette Constantinople que j'avais rêvée! On
+s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des
+_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonné au fond....
+
+--D'un immense couvent, répondit Bruno, au milieu de gens tristes
+comme des moines cloîtrés!
+
+--Mon ami Kéraban nous expliquera ce que tout cela signifie! répondit
+Van Mitten.
+
+--Mais où sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette
+place? Quel est ce quai?
+
+--Si je ne me trompe, répondit Van Mitten, nous sommes sur la place de
+Top-Hané, à l'extrémité même de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui
+baigne la côte d'Asie, et de l'autre côté du port, tu peux apercevoir
+la pointe du Sérail et la ville turque qui s'étage au-dessus.
+
+--Le sérail! s'écria Bruno. Quoi! c'est là le palais du Sultan, où il
+demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques!
+
+--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est
+trop,--même pour un Turc! En Hollande, où l'on n'a qu'une femme, il
+est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son ménage!
+
+--Bon! bon! mon maître! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins
+possible!»
+
+Puis, Bruno, se retournant vers le café toujours désert:
+
+«Eh! mais il me semble que voilà un café, dit-il. Nous nous sommes
+exténués à descendre ce faubourg de Péra! Le soleil du la Turquie
+chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas étonné que mon
+maître éprouvât le besoin de se rafraîchir!
+
+--Une façon de dire que tu as soif! répondit Van Mitten.--Eh bien,
+entrons dans ce café.»
+
+Et tous deux allèrent s'asseoir à une petite table, devant la façade
+de l'établissement.
+
+«Cawadji?» cria Bruno, en frappant à l'européenne.
+
+Personne ne parut.
+
+Bruno appela d'une voix forte.
+
+Le propriétaire du café se montra au fond de sa boutique, mais ne mit
+aucun empressement à venir.
+
+«Des étrangers! murmura-t-il, dès qu'il aperçut les deux clients
+installés devant la table! Croient-ils donc vraiment que....»
+
+Enfin, il s'approcha.
+
+--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraîche!
+demanda Van Mitten.
+
+--Au coup de canon! répondit le cafetier.
+
+--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'écria Bruno! Mais
+non à la menthe, cawadji, à la menthe!
+
+--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous
+un verre de rahtlokoum rose! Il paraît que c'est excellent, si je m'en
+rapporte à mon guide!
+
+--Au coup de canon! répondit une seconde fois le cafetier, en haussant
+les épaules.
+
+--Mais à qui en a-t-il, avec son coup de canon? répliqua Bruno en
+interrogeant son maître.
+
+--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de
+rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il
+vous plaira, mon ami!
+
+--Au coup de canon!
+
+--Au coup de canon? répéta Van Mitten.
+
+--Pas avant!» dit le cafetier.
+
+Et, sans plus de façons, il rentra dans son établissement.
+
+«Allons, mon maître, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien
+à faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous répond par des
+coups de canon!
+
+--Viens, Bruno, répondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute,
+quelque autre cafetier de meilleure composition!»
+
+Et tous deux revinrent sur la place.
+
+«Décidément, mon maître, dit Bruno, il n'est pas trop tôt que nous
+rencontrions votre ami le seigneur Kéraban. Nous saurions maintenant à
+quoi nous en tenir, s'il eût été à son comptoir!
+
+--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le
+trouverions sur cette place....
+
+--Pas avant sept heures, mon maître! C'est ici, à l'échelle de
+Top-Hané, que son caïque doit venir le prendre pour le transporter, de
+l'autre côté du Bosphore, à sa villa de Scutari.
+
+--En effet, Bruno, et cet estimable négociant saura bien nous mettre
+au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-là, c'est un véritable
+Osmanli, un fidèle de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien
+admettre des choses actuelles, pas plus dans les idées que dans les
+usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie
+moderne, qui prennent une diligence de préférence à un chemin de fer,
+et une tartane de préférence à un bateau à vapeur! Depuis vingt ans
+que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais aperçu
+que les idées de mon ami Kéraban aient varié, si peu que ce soit.
+Quand, voilà trois ans, il est venu me voir à Rotterdam, il est arrivé
+en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois à s'y
+rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entêtés dans ma vie, mais
+d'un entêtement comparable au sien, jamais!
+
+--Il sera singulièrement surpris de vous rencontrer ici, à
+Constantinople! dit Bruno.
+
+--Je le crois, répondit Van Mitten, et j'ai préféré lui faire cette
+surprise! Mais, au moins, dans sa société, nous serons en pleine
+Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Kéraban qui consentira jamais à
+revêtir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces
+nouveaux Turcs!...
+
+--Lorsqu'ils ôtent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de
+bouteilles qui se débouchent.
+
+--Ah! ce cher et immutable Kéraban! reprit Van Mitten. Il sera vêtu
+comme il l'était lorsqu'il est venu me voir là-bas, à l'autre bout de
+l'Europe, turban évasé, cafetan jonquille ou cannelle....
+
+--Un marchand de dattes, quoi! s'écria Bruno.
+
+--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or
+... et même en manger à tous ses repas! Voilà! Il a fait le vrai
+commerce qui convienne à ce pays! Négociant en tabac! Et comment ne
+pas faire fortune dans une ville où tout le monde fume du matin au
+soir, et même du soir au matin?
+
+--Comment, on fume? s'écria Bruno. Mais où voyez-vous donc ces gens
+qui fument, mon maître? Personne ne fume, au contraire, personne! Et
+moi qui m'attendais à rencontrer devant leur porte des groupes de
+Turcs, enroulés dans les serpentins de leurs narghilés, ou le long
+tuyau de cerisier à la main et le bouquin d'ambre à la bouche! Mais
+non! Pas même un cigare! pas même une cigarette!
+
+--C'est à n'y rien comprendre, Bruno, répondit Van Mitten, et, en
+vérité, les rues de Rotterdam sont plus enfumées de tabac que les rues
+de Constantinople!
+
+--Ah ça! mon maître, dit Bruno, êtes-vous sûr que nous ne nous soyons
+pas trompés de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie?
+Gageons que nous sommes allés à l'opposé, que ceci n'est point la
+Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux à vapeur! Tenez,
+cette mosquée là-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul!
+Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres!
+
+--Modère-toi, Bruno, répondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup
+trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient,
+flegmatique, comme ton maître, et ne t'étonne de rien. Nous avons
+quitté Rotterdam à la suite ... de ce que tu sais....
+
+--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tête.
+
+--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi,
+la Méditerranée, et tu aurais mauvaise grâce à croire que le paquebot
+des Messageries nous a déposés à London-Bridge, après huit jours de
+traversée, et non au pont de Galata!
+
+--Cependant... dit Bruno.
+
+--Je t'engage même, en présence de mon ami Kéraban, à ne point faire
+de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal,
+discuter, s'entêter....
+
+--On y veillera, mon maître, répondit Bruno. Mais, puisqu'on ne
+peut se rafraîchir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa
+pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvénient?
+
+--Aucun, Bruno. En ma qualité de marchand de tabac, rien ne m'est plus
+agréable que de voir fumer les gens! Je regrette même que la nature
+ne nous ait donné qu'une bouche! Il est vrai que le nez est là pour
+priser le tabac....
+
+--Et les dents pour le mâcher!» répondit Bruno.
+
+Et tout en parlant, il bourrait son énorme pipe de porcelaine
+peinturlurée; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques
+bouffées, non sans une évidente satisfaction.
+
+Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulièrement
+protesté contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place.
+Précisément, celui qui ne se gênait point de fumer sa cigarette
+aperçut Bruno, flânant, la pipe à la bouche.
+
+«Par Allah! dit-il à son compagnon, voilà encore un de ces maudits
+étrangers qui ose braver la défense du Koran! Je ne le souffrirai
+pas....
+
+--Éteins au moins ta cigarette! lui répondit l'autre.
+
+--Oui!»
+
+Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne
+s'attendait point à être interpellé de la sorte:
+
+«Au coup de canon,» dit-il!
+
+Et il lui arracha brusquement sa pipe.
+
+«Eh! ma pipe! s'écria Bruno, que son maître cherchait vainement à
+contenir.
+
+--Au coup de canon, chien de chrétien!
+
+--Chien de Turc toi-même!
+
+--Du calme, Bruno, dit Van Mitten.
+
+--Qu'il me rende ma pipe, au moins! répliqua Bruno.
+
+--Au coup de canon! répéta une dernière fois le Turc, en faisant
+disparaître la pipe dans les plis de son cafetan.
+
+--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les
+usages des pays que l'on visite!
+
+--Des usages de voleurs!
+
+--Viens, te dis-je. Mon ami Kéraban ne doit pas se trouver sur cette
+place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le
+rejoindrons quand il en sera temps!»
+
+Van Mitten entraîna Bruno, tout dépité d'avoir été si violemment
+séparé d'une pipe, à laquelle il tenait en véritable fumeur.
+
+Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient:
+
+«En vérité, ces étrangers se croient tout permis!...
+
+--Même de fumer avant le coucher du soleil!
+
+--Veux-tu du feu? ajouta l'un.
+
+--Volontiers!» répondit l'autre, en allumant une autre cigarette.
+
+
+
+
+II
+
+
+OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE
+PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE.
+
+Au moment où Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hané, du
+côté de ce premier pont de bateaux de la Validèh-Sultane, qui
+met Galata en communication avec l'antique Stamboul à travers la
+Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquée de
+Mahmoud et s'arrêtait sur la place.
+
+Il était six heures alors. Pour la quatrième fois de la journée, les
+muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre
+n'est jamais inférieur à quatre pour les mosquées de fondation
+impériale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville,
+appelant les fidèles à la prière, et lançant dans l'espace cette
+formule consacrée: «_La Ilah il Allah vé Mohammed reçoul Allah!_»
+(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu!)
+
+Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la
+place, s'avança dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent,
+cherchant à voir, non sans quelques symptômes d'impatience, s'il ne
+venait pas une personne qu'il attendait.
+
+«Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il
+doit être ici à l'heure convenue!»
+
+Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avança même
+jusqu'à l'angle nord de la caserne de Top-Hané, regarda dans la
+direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime
+pas à attendre et revint devant le café, où Van Mitten et son valet
+avaient demandé vainement à se rafraîchir.
+
+Alors le Turc alla se placer à une des tables désertes et s'assit,
+sans rien réclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeûnes
+du Ramadan, il savait que l'heure n'était pas venue de débiter les
+boissons si variées des distilleries ottomanes.
+
+Ce Turc n'était rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur
+Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trébizonde, dans cette partie de
+la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire.
+
+En ce moment, le seigneur Saffar voyageait à travers les provinces
+méridionales de la Russie; puis, après avoir visité les districts
+du Caucase, il devait regagner Trébizonde, ne doutant pas que son
+intendant n'eût obtenu entier succès dans une entreprise dont il
+l'avait spécialement chargé. C'était en son palais, où s'étalait tout
+le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville où ses
+équipages étaient cités pour leur luxe, que Scarpante devait le
+rejoindre, après avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'eût
+jamais admis qu'un homme à lui eût échoué, quand il lui avait ordonné
+de réussir. Il aimait à faire montre de la puissance que lui donnait
+l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est
+assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure.
+
+Cet intendant était un homme audacieux, propre à tous les coups de
+main, ne reculant devant aucun obstacle, décidé à satisfaire, _per fas
+et nefas_, les moindres désirs de son maître. C'est à ce propos qu'il
+venait d'arriver ce jour même à Constantinople, et qu'il attendait au
+rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas
+mieux que lui.
+
+Ce capitaine, nommé Yarhud, commandait la tartane _Guïdare_, et
+faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce
+de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable
+d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'Éthiopie ou de l'Égypte, et de
+Circassiennes ou de Géorgiennes, dont le marché se tient précisément
+dans ce quartier de Top-Hané,--marché sur lequel le gouvernement ferme
+trop volontiers les yeux.
+
+Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que
+l'intendant restât impassible, que rien au dehors ne trahît ses
+pensées, une sorte de colère intérieure lui faisait bouillir le sang.
+
+«Où est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque
+contre-temps? Il a dû quitter Odessa avant-hier! Il devrait être
+ici, sur cette place, à ce café, à cette heure, où je lui ai donné
+rendez-vous!...»
+
+En ce moment, un marin maltais parut à l'angle du quai. C'était
+Yarhud. Il regarda à droite, à gauche, et aperçut Scarpante. Celui-ci
+se leva aussitôt, quitta le café, et vint rejoindre le capitaine de la
+_Guïdare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours
+silencieux, allaient et venaient au fond de la place.
+
+«Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton
+auquel le Maltais ne pouvait se méprendre.
+
+--Que Scarpante me pardonne, répondit Yarhud, mais j'ai fait toute la
+diligence possible pour être exact à ce rendez-vous.
+
+--Tu arrives à l'instant?
+
+--A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli à Andrinople, et, sans
+un retard du train....
+
+--Quand as-tu quitté Odessa?
+
+--Avant-hier.
+
+--Et ton navire?
+
+--Il m'attend à Odessa, dans le port.
+
+--Ton équipage, tu en es sûr?
+
+--Absolument sûr! Des Maltais, comme moi, dévoués à qui les paye
+généreusement.
+
+--Ils t'obéiront?...
+
+--En cela, comme en tout.
+
+--Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud?
+
+--Des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises, répondit le capitaine,
+en baissant un peu la voix.
+
+--Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante.
+
+--Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier
+Sélim, d'Odessa, doit bientôt se marier! C'est que son enlèvement
+présentera plus de difficultés et demandera plus de hâte que si son
+mariage n'était ni décidé ni prochain!
+
+--Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'écria Scarpante un peu plus
+haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas!
+
+--Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, répondit Yarhud, j'ai
+dit qu'il devait se faire.
+
+--Soit, répliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur
+Saffar entend que cette jeune fille soit embarquée pour Trébizonde;
+et, si tu le jugeais impossible....
+
+--Je n'ai pas dit que c'était impossible, Scarpante. Rien n'est
+impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce
+serait plus difficile, voilà tout.
+
+--Difficile! répondit Scarpante. Ce ne sera pas la première fois
+qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera
+au logis paternel!
+
+--Et ce ne sera pas la dernière, répondit
+
+Yarhud, ou le capitaine de la _Guïdare_ ne saurait plus son métier!
+
+--Quel est l'homme que doit prochainement épouser la jeune Amasia?
+demanda Scarpante.
+
+--Un jeune Turc, de même race qu'elle.
+
+--Un Turc d'Odessa?
+
+--Non, de Constantinople.
+
+--Et il se nomme?...
+
+--Ahmet.
+
+--Qu'est-ce que cet Ahmet?
+
+--Le neveu et l'unique héritier d'un riche négociant de Galata, le
+seigneur Kéraban.
+
+--Que fait ce Kéraban?
+
+--Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagné une grande fortune.
+Il a pour correspondant à Odessa le banquier Sélim. Ils font ensemble
+d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces
+circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette façon que le
+mariage a été décidé entre le père de la jeune fille et l'oncle du
+jeune homme.
+
+--Où le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, à
+Constantinople?
+
+--Non, à Odessa.
+
+--A quelle époque?
+
+--Je ne sais, mais il est à craindre que, sur les instances du jeune
+Ahmet, il ne se fasse d'un jour à l'autre.
+
+--Il n'y a donc pas un instant à perdre?
+
+--Pas un!
+
+--Où est maintenant cet Ahmet?
+
+--A Odessa.
+
+--Et ce Kéraban?
+
+--A Constantinople.
+
+--As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est écoulé
+entre ton arrivée à Odessa et ton départ?
+
+--J'avais intérêt à le voir, à le connaître, Scarpante... Je l'ai vu
+et je le connais.
+
+--Comment est-il?
+
+--C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plaît à la fille du
+banquier Sélim.
+
+--Est-il à redouter?
+
+--On le dit très brave, très résolu, et, dans cette affaire, il faudra
+compter avec lui!
+
+--Est-il indépendant par sa position, par sa fortune? demanda
+Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractère de ce jeune
+Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquiéter.
+
+--Non, Scarpante, répondit Yarhud. Ahmet dépend de son oncle et
+tuteur, le seigneur Kéraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientôt
+sans doute, doit se rendre à Odessa pour la conclusion de ce mariage.
+
+--Ne pourrait-on retarder le départ de ce Kéraban?
+
+--Ce serait ce qu'il y aurait de mieux à faire, et cela nous donnerait
+plus de temps pour agir. Quant à la manière de s'y prendre?...
+
+--C'est à toi de l'imaginer, Yarhud, répondit Scarpante, mais il faut
+que les volontés du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune
+Amasia soit transportée à Trébizonde. Ce ne sera pas la première fois
+que la tartane la _Guïdare_ aura visité, pour son compte, le littoral
+de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services...
+
+--Je le sais, Scarpante.
+
+--Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant,
+dans son habitation d'Odessa, sa beauté l'a séduit, et elle ne sera
+pas à plaindre d'avoir échangé la maison du banquier Sélim pour son
+palais de Trébizonde! Amasia sera donc enlevée, et si ce n'est pas par
+toi, Yarhud, ce sera par un autre!
+
+--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! répondit simplement le
+capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici
+maintenant quelles sont les bonnes.
+
+--Parle, répondit Scarpante, qui, après avoir fait quelques pas en
+réfléchissant, revint près de Yarhud.
+
+--Si le mariage projeté, reprit le Maltais, rend plus difficile
+d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me
+fournit l'occasion de pénétrer dans la maison du banquier Sélim. En
+effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La
+_Guïdare_ a une riche cargaison, étoffes de soie de Brousse, pelisses
+de martre et de zibeline, brocarts diamantés, passementeries
+travaillées par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et
+cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiancée. Au
+moment de son mariage, elle se laissera aisément tenter. Je pourrai
+sans doute l'attirer à bord, profiter d'un vent favorable et prendre
+la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlèvement.
+
+--Cela me paraît bien imaginé, Yarhud, répondit Scarpante, et je ne
+doute pas que tu ne réussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa
+fasse dans le plus grand secret!
+
+--Soyez sans inquiétude, Scarpante, répondit Yarhud.
+
+--L'argent ne te manque pas?
+
+--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi généreux que
+votre maître.
+
+--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet,
+répondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur
+Saffar compte trouver à Trébizonde!
+
+--Cela est compris.
+
+--Ainsi donc, dès que la fille du banquier Sélim sera à bord de la
+_Guïdare_, tu feras route?...
+
+--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise
+d'ouest bien établie.
+
+--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement
+d'Odessa à Trébizonde?
+
+--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'été ou les
+vents qui changent fréquemment sur la mer Noire, la traversée peut
+durer trois semaines.
+
+--Bien! répondit Scarpante. Je serai de retour à Trébizonde vers cette
+époque, et mon maître ne tardera pas à y arriver.
+
+--J'espère y être avant vous.
+
+--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir
+tous les égards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalité, ni
+violence, quand elle sera à ton bord!...
+
+--Elle sera respectée comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le
+serait lui-même!
+
+--Je compte sur ton zèle, Yarhud!
+
+--Il vous est tout acquis, Scarpante.
+
+--Et sur ton adresse!
+
+--En vérité, dit Yarhud, je serais plus certain de réussir si ce
+mariage était retardé, et il pourrait l'être au cas où quelque
+obstacle empêcherait le départ immédiat du seigneur Kéraban!...
+
+--Le connais-tu, ce négociant?
+
+--Il faut toujours connaître ses ennemis, ou ceux qui doivent le
+devenir, répondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant
+ici, a-t-il été de me présenter à son comptoir de Galata sous prétexte
+d'affaires.
+
+--Tu l'as vu?...
+
+--Un instant, mais cela a suffi, et....»
+
+En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui
+parlant à voix basse:
+
+«Eh! Scarpante, dit-il, voilà au moins un hasard singulier, et
+peut-être une heureuse rencontre!
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Ce gros homme qui descend la rue de Péra, en compagnie de son
+serviteur...
+
+--Ce serait lui?
+
+--Lui-même, Scarpante, répondit le capitaine. Tenons-nous à l'écart,
+et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne à
+son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir
+s'il compte bientôt partir, je le suivrai de l'autre côté du
+Bosphore!»
+
+Scarpante et Yarhud, se mêlant aux passants, dont le nombre
+s'accroissait sur la place de Top-Hané, se tinrent donc à portée de
+voir et d'entendre, chose facile, car le «seigneur Kéraban»,--ainsi
+l'appelait-on le plus communément dans le quartier de Galata,--parlait
+volontiers à haute voix et ne cherchait jamais à dissimuler son
+importante personne.
+
+
+
+
+III
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC
+SON AMI VAN MITTEN.
+
+Le seigneur Kéraban, pour employer une expression moderne, était un
+«homme de surface», au physique comme au moral,--quarante ans par
+sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en réalité
+quarante-cinq; mais sa figure était intelligente, son corps
+majestueux. Une barbe, déjà grisonnante, à deux pointes, qu'il tenait
+plutôt courte que longue, des yeux noirs, fins, acérés, d'un regard
+très vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le
+plateau d'une balance de précision à des différences d'un dixième
+de carat, un menton carré, un nez en bec de perroquet, mais sans
+exagération, qui allait bien avec l'acuité des yeux, une bouche aux
+lèvres serrées, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une
+éclatante blancheur, un front haut, bien encadré, avec un pli
+vertical, un vrai pli d'entêtement entre les deux sourcils d'un noir
+de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particulière,
+la physionomie d'un homme original, personnel, très en dehors, qu'on
+ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne fût-ce qu'une fois, attiré
+l'attention.
+
+Quant au costume du seigneur Kéraban, c'était celui des Vieux Turcs,
+restés fidèles à l'ancien habillement du temps des Janissaires: le
+large turban évasé, la vaste culotte flottante, tombant sur les
+paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons
+coupés à facettes et passementé de soie, la ceinture de châle
+contenant l'expansion d'un ventre bien porté d'ailleurs, et enfin le
+cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc,
+rien d'européanisant dans cette antique façon de s'habiller, qui
+contrastait avec le vêtement des Orientaux de la nouvelle époque.
+C'était une manière de repousser les invasions de l'industrialisme,
+une protestation en faveur de la couleur locale qui tend à
+disparaître, un défi porté aux arrêtés du sultan Mahmoud, dont la
+toute-puissance a décrété le moderne costume des Osmanlis.
+
+Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Kéraban, un garçon de
+vingt-cinq ans, nommé Nizib, maigre à désespérer le Hollandais Bruno,
+avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien
+son maître, le plus entêté des hommes, il ne l'eût point contrarié en
+cela. C'était un valet dévoué, mais absolument dépourvu d'idées
+personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un écho,
+répétait inconsciemment les fins de phrase du redoutable négociant.
+C'était le plus sûr moyen d'être toujours de son avis, et de ne pas
+s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kéraban se montrait
+volontiers prodigue.
+
+Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hané par une des rues
+étroites et ravinées qui descendent du faubourg de Péra. Suivant son
+habitude, le seigneur Kéraban parlait à haute voix, sans se soucier
+aucunement d'être ou de ne pas être entendu.
+
+«Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protège, mais du temps des
+Janissaires, chacun avait le droit d'agir à sa guise, lorsque le soir
+était venu! Non! je ne me soumettrai pas à leurs nouveaux règlements
+de police, et j'irai par les rues, sans lanterne à la main, si cela me
+plaît, quand je devrais tomber dans une fondrière, ou me faire happer
+aux mollets par quelque chien errant!
+
+--Chien errant!... répondit Nizib.
+
+--Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes
+remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes à rendre
+jaloux un âne et son ânier!
+
+--Et son ânier!... répondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait
+aucune remontrance, comme bien l'on pense.
+
+--Et si le maître de police me met à l'amende, reprit le têtu
+personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en
+prison! Mais je ne céderai ni sur ce point ni sur aucun autre!»
+
+Nizib fit un signe d'assentiment. Il était prêt à suivre son maître en
+prison si les choses en arrivaient la.
+
+«Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'écria le seigneur Kéraban, en
+voyant passer quelques Constantinopolitains, vêtus de la redingote
+droite et coiffés du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi,
+rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais être le
+dernier à protester!... Nizib, as-tu bien dit à mon caïdji de se
+trouver avec son caïque à l'échelle de Top-Hané dès sept heures?
+
+--Dès sept heures!
+
+--Pourquoi n'est-il pas là?
+
+--Pourquoi n'est-il pas là? répondit Nizib.
+
+--En vérité, c'est qu'il n'est pas encore sept heures.
+
+--Il n'est pas sept heures.
+
+--Et qu'en sais-tu?
+
+--Je le sais, parce que vous le dites, mon maître.
+
+--Et si je disais qu'il est cinq heures?
+
+--Il serait cinq heures, répondit Nizib.
+
+--On n'est pas plus stupide!
+
+--Non, pas plus stupide.
+
+--Ce garçon-là, murmura Kéraban, à force de ne pas me contredire,
+finira par me contrarier!»
+
+En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et
+Bruno répétait du ton d'un homme désappointé:
+
+«Allons-nous-en, mon maître, allons-nous-en, et repartons par le
+premier train! Ça, Constantinople! Ça, la capitale du Commandeur des
+Croyants?... Jamais!
+
+--Du calme, Bruno, du calme!» répondait Van Mitten.
+
+Le soir commençait à se faire. Le soleil, caché derrière les hauteurs
+de l'antique Stamboul, laissait déjà la place de Top-Hané dans une
+sorte de pénombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur
+Kéraban, qui se croisait avec lui, au moment où il se dirigeait
+vers les quais de Galata. Il arriva même que, suivant une direction
+inverse, tous deux se heurtèrent, cherchant en même temps à passer
+à droite, puis à passer à gauche. De cette contrariété de leurs
+mouvements, il se produisit là une demi-minute de balancements quelque
+peu ridicules.
+
+«Eh! monsieur, je passerai! dit Kéraban, qui n'était point homme à
+céder le pas.
+
+--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment,
+sans y parvenir.
+
+--Je passerai quand même!.,.
+
+--Mais....» répéta Van Mitten.
+
+Puis, tout à coup, reconnaissant à qui il avait affaire:
+
+«Eh! mon ami Kéraban! s'écria-t-il.
+
+--Vous!... vous!... Van Mitten!... répondit Kéraban, au comble de la
+surprise. Vous!... ici?... à Constantinople?
+
+--Moi-même!
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis ce matin!
+
+--Et votre première visite n'a pas été pour moi ... moi?
+
+--Elle a été pour vous, au contraire, répondit le Hollandais. Je me
+suis rendu à votre comptoir, mais vous n'y étiez plus, et l'on m'a dit
+qu'à sept heures je vous trouverais sur cette place....
+
+--Et on a eu raison, Van Mitten! s'écria Kéraban, en serrant, avec une
+vigueur qui touchait à la violence, la main de son correspondant de
+Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me
+serais attendu à vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas
+m'avoir écrit?
+
+--J'ai quitté si précipitamment la Hollande!
+
+--Un voyage d'affaires?
+
+--Non ... un voyage ... d'agrément! Je ne connaissais ni
+Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite
+que vous m'aviez faite à Rotterdam.
+
+--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous
+madame Van Mitten?
+
+--En effet ... je ne l'ai point amenée! répondit le Hollandais, non
+sans une certaine hésitation. Madame Van Mitten ne se déplace pas
+facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno.
+
+--Ah! ce garçon? dit le seigneur Kéraban, en faisant un petit signe à
+Bruno, qui crut devoir s'incliner à la turque, et ramener ses bras à
+son chapeau, comme les deux anses d'une amphore.
+
+--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garçon, qui voulait déjà
+m'abandonner et repartir pour....
+
+--Repartir! s'écria Kéraban. Repartir, sans que je lui en aie donné la
+permission!
+
+--Oui, ami Kéraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni très vivante,
+cette capitale de l'empire ottoman!
+
+--Un mausolée! répondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une
+voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et
+qui vous volent votre pipe!
+
+--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! répondit le seigneur Kéraban.
+Nous sommes en plein Ramadan!
+
+--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il
+vous plaît, qu'est-ce que cela, le Ramadan?
+
+--Un temps de jeûne et d'abstinence, répondit Kéraban. Pendant toute
+sa durée, il est défendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever
+et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon
+qui annoncera la fin du jour....
+
+--Ah! voilà donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon!
+s'écria Bruno.
+
+--On se dédommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de
+la journée!
+
+--Ainsi, demanda Bruno à Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce
+matin, parce que c'est le Ramadan?
+
+--Parce que c'est le Ramadan, répondit Nizib.
+
+--Eh bien, voilà qui me ferait maigrir! s'écria Bruno. Voilà qui me
+coûterait une livre par jour ... au moins!
+
+--Au moins! répondit Nizib.
+
+--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit
+Kéraban, et vous serez émerveillé! Ce sera comme une transformation
+magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs
+les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux
+usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre
+vos sottises! Que Mahomet vous étrangle!
+
+--Bon! ami Kéraban, répondit Van Mitten, je vois que vous êtes
+toujours fidèle aux anciennes coutumes?
+
+--C'est plus que de la fidélité, Van Mitten, c'est de
+l'entêtement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques
+jours à Constantinople, n'est-ce pas?
+
+--Oui... et même...
+
+--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne
+me quitterez plus!
+
+--Soit!... Je vous appartiens!
+
+--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garçon-là, ajouta Kéraban, en
+montrant Bruno. Je te charge spécialement de modifier ses idées sur
+notre merveilleuse capitale!»
+
+Nizib fit un signe d'assentiment et entraîna Bruno au milieu de la
+foule, qui devenait plus compacte.
+
+«Mais, j'y pense! s'écria tout à coup le seigneur Kéraban. Vous
+arrivez à propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne
+m'eussiez plus trouvé à Constantinople.
+
+--Vous, Kéraban?
+
+--Moi! j'aurais été parti pour Odessa!
+
+--Pour Odessa?
+
+--Eh bien, si vous êtes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait,
+pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?
+
+--C'est que... répondit Van Mitten.
+
+--Vous m'accompagnerez, vous dis-je!
+
+--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a été
+quelque peu rapide!...
+
+--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez à
+Odessa, pendant trois bonnes semaines!
+
+--Ami Kéraban....
+
+--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, dès votre arrivée,
+me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne
+cède pas facilement!
+
+--Oui ... je sais!... répondit Van Mitten.
+
+--D'ailleurs, reprit Kéraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet,
+el il faut que vous fassiez connaissance avec lui!
+
+--Vous m'avez, en effet, parlé de votre neveu....
+
+--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous
+savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouvé cinq
+minutes pour me marier!
+
+--Une minute suffit! répondit gravement Van Mitten, et souvent même
+... une minute, c'est trop!
+
+--Vous rencontrerez donc Ahmet à Odessa! reprit Kéraban. Un charmant
+garçon!... Il déteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un
+peu poète, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point à son
+oncle et lui obéit sans broncher.
+
+--Ami Kéraban....
+
+--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous
+irons à Odessa.
+
+--Son mariage?...
+
+--Sans doute! Ahmet épouse une jolie personne...la jeune Amasia... la
+fille de mon banquier Sélim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des
+fêtes! Ce sera superbe! Vous en serez!
+
+--Mais... j'aurais préféré... dit Van Mitten, qui voulut encore
+soulever une dernière objection.
+
+--C'est convenu! répondit Kéraban. Vous n'avez pas la prétention de me
+résister, n'est-ce pas?
+
+--Je le voudrais... répondit Van Mitten.
+
+--Que vous ne le pourriez pas!»
+
+En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au
+fond de la place, s'approchèrent. Le seigneur Kéraban disait alors à
+son compagnon:
+
+«C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous
+les deux pour Odessa!
+
+--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.
+
+--Aussitôt notre arrivée,» répondit Kéraban.
+
+Yarhud s'était penché à l'oreille de Scarpante:
+
+«Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!»
+
+--Oui, mais le plus tôt sera le mieux! répondit Scarpante. N'oublie
+pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour
+à Trébizonde!»
+
+Et tous deux continuèrent à aller et venir, l'oeil aux aguets,
+l'oreille aux écoutes.
+
+Pendant ce temps, le seigneur Kéraban continuait de causer avec Van
+Mitten et disait:
+
+«Mon ami Sélim, toujours pressé, et mon neveu Ahmet, plus impatient
+encore, voulaient conclure le mariage immédiatement. Ils ont un motif
+pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Sélim soit mariée
+avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose
+comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs]
+qu'une vieille folle de tante lui a léguées à cette condition. Mais
+ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je
+leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou
+non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.
+
+--Et votre ami Sélim s'est rendu?... demanda Van Mitten.
+
+--Naturellement!
+
+--Et le jeune Ahmet?
+
+--Moins facilement, répondit Kéraban. Il adore cette jolie Amasia, et
+je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires,
+lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez
+épousé la belle madame Van....
+
+--Oui, ami Kéraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps déjà ...
+que c'est à peine si je me souviens!
+
+--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malséant de
+demander à un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas
+défendu vis-à-vis d'un étranger.... Madame Van Mitten se porte?...
+
+--Oh! très bien ... très bien!... répondit Van Mitten, que ces
+politesses de son ami semblaient mettre mal à son aise. Oui ... très
+bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les
+femmes....
+
+--Mais non, je ne sais pas! s'écria le seigneur Kéraban en riant d'un
+bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs
+de Macédoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos
+fumeurs de narghilés! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum,
+de Latakié, de Bafra, de Trébizonde, sans oublier mon ami Van Mitten,
+de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expédié de ces ballots de
+tabac aux quatre coins de l'Europe!
+
+--Et fumé! dit Van Mitten.
+
+--Oui, fumé... comme une cheminée d'usine! Et je vous demande s'il est
+quelque chose de meilleur au monde?
+
+--Non, certes, ami Kéraban.
+
+--Voilà quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidèle à mon
+chibouk, fidèle à mon narghilé! C'est là tout mon harem, et il n'y a
+pas de femme qui vaille une pipe de tombéki!
+
+--Je suis bien de votre avis! répondit le Hollandais.
+
+--A propos, reprit Kéraban, puisque je vous tiens, je ne vous
+abandonne plus! Mon caïque va venir me prendre pour traverser le
+Bosphore. Je dine à ma villa de Scutari, et je vous emmène...
+
+--C'est que...
+
+--Je vous emmène, vous dis-je! Allez-vous faire des façons,
+maintenant... avec moi?
+
+--Non, j'accepte, ami Kéraban! répondit Van Mitten. Je vous appartiens
+corps et âme!
+
+--Vous verrez, reprit le seigneur Kéraban, vous verrez quelle
+charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprès, à
+mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama
+de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette côte
+asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais là-bas, c'est l'Asie, et nos
+progressistes en redingote ne sont pas près d'y faire passer leurs
+idées! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous
+dînons ensemble!
+
+--Vous faites de moi ce que vous voulez!
+
+--Et il faut vous laisser faire!» répondit Kéraban.
+
+Puis, se retournant:
+
+«Où donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!...»
+
+Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maître, et
+tous deux accoururent.
+
+«Eh bien, demanda Kéraban, ce caïdji, il n'arrivera donc pas avec son
+caïque?
+
+--Avec son caïque?... répondit Nizib.
+
+--Je le ferai bastonner, bien sûr! s'écria Kéraban! Oui, cent coups de
+bâton!
+
+--Oh! fit Van Milieu.
+
+--Cinq cents!
+
+--Oh! fit Bruno.
+
+--Mille!... si l'on me contrarie!
+
+--Seigneur Kéraban, répondit Nizib, je l'aperçois, votre caïdji. Il
+vient de quitter la pointe du Sérail, et, avant dix minutes, il aura
+accosté l'échelle de Top-Hané.»
+
+Et, pendant que le seigneur Kéraban piétinait d'impatience au bras de
+Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.
+
+
+
+
+IV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT
+TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.
+
+Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur
+Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.
+
+Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de
+la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de
+l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux
+sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur,
+faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes
+à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces
+sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans
+ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents.
+L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis
+la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château
+d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.
+
+Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte
+de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies
+d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de
+yéménis, jambes nues, bras nus.
+
+Si le caïdji du seigneur Kéraban,--c'était celui qui le conduisait à
+Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caïdji fut
+mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y
+insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement,
+d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente
+pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à
+l'échelle.
+
+Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et
+de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain
+mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.
+
+Le seigneur Kéraban s'arrêta.
+
+«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il.
+
+Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui
+faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.
+Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,
+l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule,
+composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.
+
+«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur
+Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,
+partout et toujours.
+
+Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux
+réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant:
+
+«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix
+paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra
+traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de
+Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute
+autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter
+cet impôt sera passible de prison et d'amende.
+
+«Fait au palais, ce 16 présent mois
+
+«Signé: LE MUCHIR.»
+
+Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe,
+équivalant environ à cinq centimes de France par tête.
+
+«Bon! un nouvel impôt! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait
+dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.
+
+--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de café!» répondit un autre.
+
+Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on
+payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le
+seigneur Kéraban s'avança vers lui.
+
+«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui
+voudront traverser le Bosphore?
+
+--Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police.
+
+Puis, il ajouta:
+
+«Quoi! C'est le riche Kéraban qui réclame?...
+
+--Oui, le riche Kéraban!
+
+--Et vous allez bien, seigneur Kéraban!
+
+--Très bien... aussi bien que les impôts!--Ainsi, cet arrêté est
+exécutoire?...
+
+--Sans doute... depuis sa proclamation.
+
+--Et si je veux me rendre ce soir ... à Scutari ... dans mon caïque,
+ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...
+
+--Vous payerez dix paras.
+
+--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...
+
+--Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une
+bagatelle pour le riche Kéraban!
+
+--Vraiment?
+
+--Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura
+Nizib à Bruno.
+
+--Il faudra bien qu'il cède!
+
+--Lui! Vous ne le connaissez guère!»
+
+Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien
+en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix
+sifflante, où l'irritation commençait à percer:
+
+«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma
+disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van
+Mitten, son domestique et le mien....
+
+--Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète
+que vous avez le moyen de payer!
+
+--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent,
+et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je
+ne payerai rien et je passerai tout de même!
+
+--Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de
+police, mais il ne passera pas sans payer!
+
+--Il passera sans payer!
+
+--Non!
+
+--Si!
+
+--Ami Kéraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire
+entendre raison au plus intraitable des hommes.
+
+--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l'accent
+de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas
+s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs
+n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore!
+
+--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,
+n'a pas hésité à le faire! répondit le chef de police.
+
+--Nous allons voir! s'écria Kéraban.
+
+--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui
+l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.
+
+--Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied,
+venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!
+
+--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.
+
+--Quarante coups de bâton!» s'écria le seigneur Kéraban, dont
+l'irritation était au comble.
+
+Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les
+gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.
+
+«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me
+touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai
+sans qu'un seul para sorte de ma poche!
+
+--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,
+répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez
+une belle amende pour en sortir!
+
+--J'irai à Scutari!
+
+--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible
+de s'y rendre autrement... .
+
+--Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le
+visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai
+à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai
+pas....
+
+--Vraiment!
+
+--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la
+mer Noire.
+
+--Sept cents lieues pour économiser dix paras! s'écria le chef de
+police, en haussant les épaules.
+
+--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit
+Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul
+para!
+
+--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.
+
+--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... répondit Kéraban, en
+repoussant son intervention.
+
+--Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno.
+
+--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je
+franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à
+Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt!
+
+--Nous verrons bien! riposta le chef de police.
+
+--C'est tout vu! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur,
+et je partirai dès ce soir!
+
+--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui
+n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui
+pourrait déranger notre plan!
+
+--En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans
+son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le
+mariage en passant!...
+
+--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami
+Kéraban dû faire une telle folie.
+
+--Laissez-moi, vous dis-je!
+
+--Et le mariage de votre neveu Ahmet?
+
+--Il s'agit bien de mariage!»
+
+Scarpante, prenant alors Yarhud à part:
+
+«Il n'y a pas une heure à perdre!
+
+--En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je
+pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.»
+
+Puis tous deux se retirèrent.
+
+En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers
+son serviteur.
+
+«Nizib? dit-il.
+
+--Mon maître?
+
+--Suis-moi au comptoir!
+
+--Au comptoir! répondit Nizib.
+
+--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban.
+
+--Moi?
+
+--Et vous également, Bruno.
+
+--Que je....
+
+--Nous partirons tous ensemble.
+
+--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.
+
+--Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à
+Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari ... à notre retour!
+
+--Mais ce ne sera pas avant?... répondit le Hollandais, tout
+interloqué de la proposition.
+
+--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua
+Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais
+vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner!
+
+--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.
+
+--Permettez, ami Kéraban....
+
+--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!»
+
+Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.
+
+«Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme! dit Van Mitten à
+Bruno.
+
+--Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice?
+
+--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à
+Rotterdam!
+
+--Mais....
+
+--Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que
+de me suivre!
+
+--Voilà une complication!
+
+--Partons,» dit le seigneur Kéraban.
+
+Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire
+narquois était bien fait pour l'exaspérer:
+
+«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari,
+sans avoir traversé le Bosphore!
+
+--Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si
+curieux voyage! répondit le chef de police.
+
+--Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour!
+répondit le seigneur Kéraban.
+
+--Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est
+encore en vigueur....
+
+--Eh bien?...
+
+--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à
+Constantinople, à moins de dix paras par tête!
+
+--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur
+Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans
+qu'il vous tombe un para de ma poche!»
+
+Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit
+signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu
+de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti
+turc, si tenace dans la défense de ses droits.
+
+A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de
+se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan
+était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager
+des abstinences de cette longue journée.
+
+Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se
+transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris
+de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les
+narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.
+Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés.
+Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de
+crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux,
+galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de
+feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires,
+caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets,
+glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,
+apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,
+accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le
+coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.
+
+Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par
+magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed,
+tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux
+collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets
+lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du
+Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux
+lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si,
+en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les
+palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la
+rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées
+en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées
+par la réverbération des eaux.
+
+Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le
+tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières
+psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les
+muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la
+ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot
+turc et de deux mots arabes: «_Allah, hoekk kébir!_» (Dieu, Dieu
+grand!)
+
+
+
+
+V
+
+
+OU LE SEIGNEUR KÉRABAN DISCUTE A SA FAÇON LA MANIÈRE DONT IL ENTEND
+LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.
+
+La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:
+la Roumélie (Thrace et Macédoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une
+province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traité de 1878
+que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc
+les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés
+indépendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de
+Novi-Bazar.
+
+Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la
+mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral
+de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la
+frontière russe.
+
+De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le
+pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet
+itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de
+l'ancien Pont-Euxin jusqu'à la limite qui sépare la Russie de l'empire
+ottoman.
+
+Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,
+le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans
+avoir rien payé de la taxe nouvelle.
+
+En réalité, c'était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,
+qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou,--pour compter
+par lieue ottomane, c'est-à-dire la distance qu'un cheval de charge
+fait en une heure au pas ordinaire,--c'était un parcours de sept cents
+lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y
+a quarante-cinq jours. Donc, c'était quinze lieues à faire par
+vingt-quatre heures, si l'on voulait être de retour le 30 septembre,
+date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d'Amasia; sinon elle
+ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent
+mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivât, son invité
+et lui ne s'asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les
+attendait, avant quarante-cinq jours.
+
+Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les
+offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du
+temps et d'abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant
+de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par
+embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à
+Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en
+prolongeant l'itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi,
+Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre
+la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine
+jusqu'au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe.
+Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve
+plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier
+tronçon vient aboutir à Scutari.
+
+Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n'y
+fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de
+fer, sacrifier ainsi aux progrès de l'industrie moderne, lui un Vieux
+Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet
+envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le
+voyage à pied plutôt que de céder sur ce point.
+
+Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés
+au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de
+discussion.
+
+Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et
+russes, le seigneur Kéraban répondit d'abord par un haussement
+d'épaules, puis par un refus catégorique.
+
+«Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la
+forme, mais sans espoir de convaincre son hôte.
+
+--Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous
+m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous,
+et vous n'avez qu'à vous laisser faire!
+
+--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être
+y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans
+franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?
+
+--Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est
+bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.
+
+--Il est excellent, répondit Van Mitten.
+
+--Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a
+pas une heure à perdre!
+
+--Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de
+Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur....
+
+--Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur»
+avait le don de mettre hors de lui.
+
+--Non ... un bateau ... un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter
+Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route
+pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur
+ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par
+terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»
+
+Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre.
+Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil
+à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait
+toutes les questions d'amour-propre.
+
+Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban
+s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et,
+de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un
+aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.
+
+«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est
+de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?
+
+--Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten.
+
+--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d'un certain
+genre de mal qu'on appelle le mal de mer?
+
+--Sans doute, ami Kéraban.
+
+--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?
+
+--Jamais! D'ailleurs, pour une traversée aussi courte....
+
+--Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée
+«aussi courte!»
+
+--A peine soixante lieues!
+
+--Mais n'y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!
+s'écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme
+toujours, à surexciter, n'y en eût-il que deux, n'y en eût-il qu'une,
+ce serait encore trop pour moi!
+
+--Veuillez pourtant réfléchir....
+
+--Vous connaissez le Bosphore?
+
+--Oui!
+
+--Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari?...
+
+--En effet.
+
+--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une légère brise, j'ai le
+mal de mer quand je le traverse dans mon caïque!
+
+--Le mal de mer?
+
+--Je l'aurais sur un étang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,
+maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de
+fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine
+écoeurante de cette espèce! Osez-le!»
+
+Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la
+question d'une traversée par mer fut abandonnée.
+
+Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez
+difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles
+ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des
+relais de poste, et rien n'empêche de voyager à cheval, avec ses
+provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, à
+moins qu'on ne se mette à la suite du tatar, c'est-à-dire du courrier
+chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer
+qu'un temps limité pour aller d'un point à un autre, le suivre est
+très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n'a pas l'habitude
+de ces longues traites.
+
+Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette
+façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait
+confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette
+question n'était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de
+Galata.
+
+«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d'ailleurs, puisque nous ne
+voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,
+ami Kéraban?
+
+--En chaise de poste.
+
+--Avec vos chevaux?
+
+--Avec des chevaux de relais.
+
+--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...
+
+--On en trouvera.
+
+--Cela vous coûtera cher!
+
+--Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur
+Kéraban, qui recommençait à s'animer.
+
+--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:
+La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ
+100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être
+quinze cents!
+
+--Soit! Des milliers, des millions! s'écria Kéraban, oui! des
+millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?
+
+--Oui! répondit le Hollandais.
+
+--Il était temps!»
+
+Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le
+parti de se taire.
+
+Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu'un tel voyage
+nécessiterait des dépenses assez considérables; qu'il attendait de
+Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt
+à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n'avait plus
+d'argent, et que....
+
+A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que
+toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était
+son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n'avait pas
+l'habitude de faire payer à ses hôtes, et que ... etc.
+
+Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.
+
+Si le seigneur Kéraban n'eût pas été possesseur d'une antique voiture
+de fabrication anglaise, qu'il avait déjà mise à l'épreuve, il aurait
+été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l'araba turque,
+attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de
+poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était
+toujours là, sous la remise, et dans un parfait état.
+
+Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En
+avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait
+un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse
+principale était également établi un second coffre, que surmontait un
+cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l'aise.
+Cette voiture devant être conduite en poste, il n'y avait point de
+siège pour un cocher.
+
+Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire,
+sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais
+le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à
+larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d'acier
+de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les
+cahots de routes à peine tracées à travers champs.
+
+Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable
+coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le
+cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous
+quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en
+Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'étendait pas jusqu'au
+littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire
+connaissance avec le Céleste-Empire.
+
+Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne
+pouvait partir le soir même, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur
+de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain
+matin, dès l'aube naissante.
+
+Or, ce n'était pas trop d'une nuit pour toutes les mesures à prendre,
+les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils
+réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque
+cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre,
+Nizib était là, très expéditif en ces occasions.
+
+Quant à Bruno, il dut retourner à l'_Hôtel de Pesth_, Grande rue de
+Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin
+de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van
+Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas
+de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant.
+
+«Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il
+allait quitter le comptoir.
+
+--Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme!
+répondit Van Mitten.
+
+--Nous allons faire le tour de la mer Noire?
+
+--A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est
+guère probable!
+
+--De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,
+répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une
+aussi dure que celle-là!
+
+--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste,
+Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur
+cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus!
+
+--J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit
+Bruno! Les voyages et moi....
+
+--Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout
+simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer
+dîner chez lui!»
+
+Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il
+n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des
+semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui
+l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il
+se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces
+longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre
+de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait
+tant.
+
+Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de
+son maître:
+
+«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous
+arrivera malheur!
+
+--Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours
+chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier
+ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu
+reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....
+
+--Quand?...
+
+--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans
+notre destinée de le faire!»
+
+Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée,
+Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En
+vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon!
+
+Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de
+leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.
+C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de
+laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores,
+et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que
+Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans
+bosses».
+
+La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux
+nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé
+dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste,
+qui avait été tirée de sa remise.
+
+Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait
+ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait
+son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il
+écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le
+papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant
+besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du
+parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention
+était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim,
+puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa.
+
+Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions
+s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent
+déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et
+il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban
+n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre
+pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps
+un négociant en tabacs.
+
+Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient
+être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait
+quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au
+repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du
+réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de
+voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle,
+n'attendait plus que les voyageurs.
+
+Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés
+du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir.
+
+Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste
+cour du comptoir.
+
+«Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami
+Kéraban.
+
+Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était
+ouverte.
+
+Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond
+du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib
+et Bruno grimpèrent dans le cabriolet.
+
+«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait
+quitter le comptoir.
+
+Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il
+lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste.
+
+Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne
+contenait que ces mots;
+
+«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé,
+épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.»
+
+Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la
+Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville
+par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle».
+
+Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège!
+
+
+
+
+VI
+
+
+OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A ÉPROUVER QUELQUES DIFFICULTÉS,
+PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.
+
+Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisée en
+vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali,
+gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les
+vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un
+moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en
+nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C'est donc, à peu
+près, le système administratif tel qu'il est institué en France.
+
+En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de
+rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse
+la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle
+qui s'écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le
+parcours autant que possible.
+
+Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la
+brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez
+plat. C'étaient des champs de maïs, d'orge et de seigle, et de ces
+vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l'empire
+ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de
+bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée,
+des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement,
+dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers,
+identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe.
+
+En sortant par la porte d'Iéni, la chaise prit la route de
+Constantinople à Choumla, d'où se détache un embranchement sur
+Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise
+même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette
+seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la
+métropole de l'empire ottoman.
+
+Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le
+train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière
+de son wagon, et put apercevoir l'équipage du seigneur Kéraban,
+rapidement enlevé par son vigoureux attelage.
+
+Ce voyageur n'était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route
+pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver
+beaucoup plus tôt que l'oncle du jeune Ahmet.
+
+Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à
+toute vapeur.
+
+Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules.
+
+«Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten.
+
+--Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban.
+
+Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une
+heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune
+difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus
+prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un
+seigneur qui payait si généreusement.
+
+On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes
+d'écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée
+de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de
+Galata, à travers laquelle, si l'on en croit la légende, sont forés
+des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau à la capitale.
+
+Le soir venu, la chaise s'arrêtait une heure seulement à la bourgade
+de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient
+destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait
+difficile de se procurer les éléments d'un repas, même médiocre, il
+convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et
+la route fut reprise.
+
+Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son
+cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle,
+et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.
+
+La nuit s'acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que
+faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes
+et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van
+Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants,
+presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est
+la résidence d'un évêque orthodoxe. Il n'était pas venu pour voir,
+d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'impérieux seigneur Kéraban,
+lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de
+voyage.
+
+Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de
+Bounar-Hissan, d'Iéna, d'Uskup, les voyageurs contournèrent un petit
+bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par
+une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle
+atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants,
+Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand
+nombre de ses monuments religieux. C'est, à vrai dire, une sorte de
+petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que
+Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures.
+
+La chaise fut remisée dans la cour d'un hôtel assez bien tenu, où le
+seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d'où ils
+repartirent au point du jour.
+
+Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village
+de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz,
+bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là,
+dans un «khani», espèce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement
+ne valait pas leur chaise de poste.
+
+Le lendemain au matin, la route, qui s'écarte du littoral de la
+mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des
+stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors
+la province de Bulgarie, à l'extrémité sud de la Dobroutcha, au pied
+des derniers contreforts de la chaîne des Balkans.
+
+Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage,
+tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts
+de plantes aquatiques, d'un développement extraordinaire, dans
+lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant
+dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de
+bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée.
+
+On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant
+entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de
+son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement
+se fait sentir presque jusqu'au Danube.
+
+Le seigneur Kéraban eut là l'occasion de voir sa patience mise à une
+rude épreuve.
+
+Lorsqu'il fallut franchir l'extrémité de la chaîne, afin de
+redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque
+inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas
+à l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins étroits, bordés de
+précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela
+prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise
+humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il
+fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et
+les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans
+la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas.
+
+Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le
+gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire,
+et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilité à travers les
+provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s'agissait
+d'impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur
+Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il
+en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras!
+dix paras!
+
+Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son
+compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eût amené quelque
+scène.
+
+Aussi, pour l'apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en
+particulier, et tous les gouvernements en général.
+
+«Mais il n'est pas possible, disait Kéraban, qu'en Hollande, il y ait
+de pareils abus!
+
+--Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui
+voulait, avant tout, calmer son compagnon.
+
+--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que
+Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu'à
+Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques?
+
+--Nous n'avons pas de caïques!
+
+--Peu importe!
+
+--Comment, peu importe?
+
+--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eût osé les taxer!
+Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux
+Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?
+
+--Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une
+discussion qu'il sentait poindre.
+
+Et, pour mieux clore ce qui n'était encore qu'une simple conversation,
+il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban
+l'envie de s'étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le
+coupé ne tarda donc pas à s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser
+les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement
+narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entêté voyageur
+redevenait muet et calme jusqu'au moment où quelque incident le
+rappelait à la réalité.
+
+Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on
+passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers
+le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans
+dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les
+terrains plus carrossables de la Dobroutcha.
+
+Cette région est comme une presqu'île, formée par un large coude du
+Danube, qui, après s'être élevé au nord vers Galatz, revient à l'est
+sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches.
+Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'île à la
+péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la
+province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne
+d'un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de
+Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant
+sensiblement la même qu'au nord, au point de vue topographique, on
+peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la
+base des derniers chaînons des Balkans.
+
+«Le bon pays», c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche
+fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle
+est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et
+peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire
+ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à
+peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession
+de plateaux, qui s'étendent jusqu'aux forêts semées aux embouchures du
+Danube.
+
+Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques,
+permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste
+n'avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux,
+ou, s'ils le faisaient, c'était pour ne point en perdre l'habitude.
+
+On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise
+relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik.
+
+Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner
+quelque repos à tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gré, sans en
+rien dire, par prudence.
+
+Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux
+frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste
+entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se
+déverse dans le Danube, à l'époque des basses eaux. Vingt-quatre
+lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures
+du soir, les voyageurs s'arrêtaient devant le railway de Kustendjé a
+Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve,
+qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante.
+
+Là, à son grand déplaisir, le seigneur Kéraban ne put immédiatement
+franchir la voie pour rejoindre le khan, où il devait passer la nuit.
+La voie était occupée par un train, et il fallut attendre pendant un
+grand quart d'heure que le passage fut libre.
+
+De là, des plaintes, des récriminations contre ces administrations de
+chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'écraser
+les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs véhicules, mais
+de retarder ceux qui se refusent à y prendre place.
+
+«En tout cas, dit-il à Van Mitten, ce n'est pas à moi qu'il arrivera
+jamais un accident de chemin de fer!
+
+--On ne sait! répondit, peut-être imprudemment, le digne Hollandais.
+
+--Je le sais, moi!» répliqua le seigneur Kéraban d'un ton qui coupa
+court à toute discussion.
+
+Enfin, le train quitta la station de Modjidié, les barrières
+s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposèrent dans un
+khan assez confortablement établi en cette ville, dont le nom fut
+choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid.
+
+Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, à travers une sorte de
+plaine déserte, à Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus
+convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq
+heures, on s'arrêtait à Toultcha, l'une des plus importantes villes de
+la Moldavie.
+
+En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent
+Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs,
+Arméniens,
+
+Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour
+trouver un hôtel à peu près confortable. C'est ce qui fut fait. Van
+Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter
+Toultcha, dont l'amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le
+versant nord d'une petite chaîne, au fond d'un golfe formé par un
+élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismaïl.
+
+Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant
+Toultcha, et s'aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux
+grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur
+est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe à
+Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s'être
+ramifiée en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du
+Danube.
+
+Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie,
+qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et
+emprunte un morceau du littoral de la mer Noire.
+
+Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donné lieu à
+nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement
+géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten.
+
+Que les Grecs, au temps d'Hésiode, l'aient connu sous le nom d'Istor
+ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait été importé par les armées
+romaines, et que César, le premier, l'ait fait connaître sous ce nom;
+que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu'il vienne du
+celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait
+raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils
+disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme
+toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant
+venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière
+rapide.
+
+Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la
+masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est
+creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve.
+Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des
+observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le
+vaste delta.
+
+Il n'était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de
+canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans,
+semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a
+fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c'est
+qu'il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région
+trop souvent submergée, à l'époque des grandes crues, après la saison
+pluvieuse.
+
+Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on
+en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les
+dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se
+jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n'était plus qu'un vaste marécage
+au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable.
+Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten,
+le seigneur Kéraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut
+bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la
+chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu'il fût possible aux
+chevaux de la tirer de là.
+
+«Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée!
+crut devoir faire observer Van Mitten.
+
+--Elles sont ce qu'elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce
+qu'elles peuvent être sous un pareil gouvernement!
+
+--Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un
+autre chemin?
+
+--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et
+de ne rien changer à notre itinéraire!
+
+--Mais le moyen?...
+
+--Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher
+des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions
+dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!»
+
+Il n'y avait rien à répliquer. Le postillon et Nizib furent détachés
+à la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'être
+assez éloigné. Très probablement, ils ne pourraient être de retour
+qu'au lever du soleil. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno durent
+donc se résigner à passer la nuit au milieu de cette vaste steppe,
+aussi abandonnés qu'ils l'eussent été au plus profond des déserts de
+l'Australie centrale. Très heureusement, la chaise, enfoncée dans
+les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaçait pas de s'enliser
+davantage.
+
+Cependant, la nuit était fort obscure. De gros nuages, très bas, en
+voie de condensation, chassés par les vents de la mer Noire, couraient
+à travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidité montait
+du sol imprégné d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire.
+A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture
+projetaient seules une lueur douteuse sous l'épaisse buée évaporée du
+marécage, et peut-être eut-il mieux valu les éteindre.
+
+En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais
+Van Mitten ayant émis cette observation, son intraitable ami crut
+devoir la discuter, et de la discussion il résulta qu'il ne fut point
+donné suite à la proposition de Van Mitten.
+
+Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de
+finesse, il aurait proposé è son compagnon de laisser les lanternes
+allumées: très vraisemblablement, le seigneur Kéraban les eût fait
+éteindre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU
+FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.
+
+Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après
+un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la
+voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le
+long d'une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied.
+
+«Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne
+voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu'au moment où
+arriveront les chevaux de renfort?
+
+--Je n'en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant
+de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui
+n'était jamais à court d'objections.
+
+--Je veux croire que nous n'avons rien à craindre? ajouta le
+Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte?
+
+--Je veux le croire aussi.
+
+--Aucune attaque n'est à redouter?
+
+--Aucune.
+
+--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!» répondit Bruno,
+qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour
+écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères.
+
+Et, en effet, des nuées d'insectes très voraces, qu'attirait peut-être
+la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément
+autour de la chaise.
+
+«Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques,
+et une moustiquaire n'eût pas été de trop!
+
+--Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se
+grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui
+nous manque!
+
+--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.
+
+--Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont
+des cousins!
+
+--Du diable si j'en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui
+ne jugea pas à propos d'entamer une discussion sur cette question
+purement entomologique.
+
+--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kéraban; c'est que ce sont
+uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent à l'homme.
+
+--Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit
+Bruno, en se frottant les mollets.
+
+--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit
+alors Van Mitten, car nous allons être dévorés!
+
+--En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube
+sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat
+qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le
+jour, de poudre du pyrèthre....
+
+--Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le
+Hollandais.
+
+--Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous
+resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha?
+
+--Personne, ami Kéraban.
+
+--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars
+criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste
+concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins
+forcèrent à s'expatrier.
+
+--D'après ce que nous voyons, ami Kéraban, l'histoire n'est point
+invraisemblable!
+
+--Rentrons donc dans la chaise!
+
+--Nous n'avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s'agitait au
+milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frémissements se chiffrent
+par millions à la seconde.
+
+Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter
+dans la voiture, le premier s'arrêta.
+
+«Bien qu'il n'y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno
+veillât jusqu'au retour du postillon.
+
+--Il ne s'y refusera pas, répondit Van Mitten.
+
+--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne
+pas m'y refuser, mais je vais être dévoré vivant!
+
+--Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne
+piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera
+bientôt à l'abri de leurs attaques.
+
+--Oui!... lorsque j'aurai été criblé de mille piqûres!
+
+--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.
+
+--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?
+
+--Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir!
+
+--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de
+moustiques?
+
+--De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne
+l'oubliez pas!»
+
+Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent
+dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son
+maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de
+Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?
+
+Après s'être assuré que les portières de la chaise étaient bien
+fermées, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue,
+étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude
+haleine au brouillard de cette plaine marécageuse.
+
+«Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut
+convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre
+cette route! Après tout, cela le regarde!»
+
+Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré,
+à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux
+projeté par les lanternes.
+
+Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de
+rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant
+à la série d'aventures, dans lesquelles l'entraînait son maître, à la
+suite du plus têtu des Osmanlis?
+
+Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traîneur du pavé de
+Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne
+émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait
+été transporté à l'autre extrémité de l'Europe! De la Hollande à
+l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine
+débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers
+les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet
+d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu
+dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique
+de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il était tenu d'obéir à son
+maître, lequel, sans y être forcé, n'en obéissait pas moins au
+seigneur Kéraban.
+
+«Oh! bizarrerie des complications humaines!
+
+se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer
+Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que
+j'eusse volontiers payés de ma poche, si j'avais été assez avisé pour
+le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le
+têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j'ai déjà maigri de
+deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre
+semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!».
+
+Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet,
+quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient
+contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et
+comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le
+seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre!
+
+Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans
+l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue,
+se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces
+conditions eût été impossible.
+
+Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle
+eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang,
+qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que
+le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre
+l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y
+avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique
+qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes
+ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube!
+
+Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs
+émaillées,--une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée
+à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu
+qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le
+briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un
+excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes.
+
+L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups
+d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du
+cabriolet.
+
+Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il
+venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se
+repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de
+prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le châssis,
+afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses
+bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors.
+
+Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de
+diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La
+nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,
+qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au
+sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée.
+
+Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque
+lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et
+des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus
+profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se
+découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en
+portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas
+environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se
+déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du
+sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.
+
+Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques
+phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à
+la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré.
+
+Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de
+l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de
+la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce
+phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes
+d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite.
+
+«Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans
+doute! Seraient-ce des loups?».
+
+Que ce fût là une bande de loups, attirée par l'odeur de l'attelage, à
+cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux
+dans le delta du Danube.
+
+«Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que
+les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n'y
+ferait rien, cette fois!»
+
+Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on
+ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse,
+ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture.
+Les points lumineux semblaient s'être rapprochés. Une sorte de
+grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise.
+
+«Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prévenir le seigneur
+Kéraban et mon maître!»
+
+Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser
+sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière,
+puis la referma, après s'être introduit dans le coupé, où les deux
+amis dormaient tranquillement l'un près de l'autre.
+
+«Mon maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur
+l'épaule de Van Mitten.
+
+--Au diable l'importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se
+frottant les yeux.
+
+--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le
+diable est peut-être là! répondit Bruno.
+
+--Mais qui donc me parle?...
+
+--Moi, votre serviteur.
+
+--Ah! Bruno!... c'est toi?... Après tout, tu as bien fait de me
+réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten....
+
+--Vous cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de
+cela maintenant!
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+
+--Voudriez-vous, s'il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban?
+
+--Que je réveille?...
+
+--Oui! Il n'est que temps!»
+
+Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié,
+secoua son compagnon.
+
+Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et
+une conscience nette. C'était le cas du compagnon de Van Mitten. Il
+fallut s'y prendre à plusieurs reprises.
+
+Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et
+grognait, en homme qui n'est pas d'humeur à se rendre. Pour peu qu'il
+fût aussi têtu dans l'état de sommeil que dans l'état de veille, bien
+certainement il faudrait le laisser dormir.
+
+Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que
+le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et
+d'une voix encore brouillée d'assoupissement:
+
+«Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le
+postillon et Nizib?
+
+--Pas encore, répondit Van Mitten.
+
+--Alors pourquoi me réveiller?
+
+--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno,
+d'autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se
+préparent à l'attaquer!
+
+--Quels sont ces animaux?
+
+--Voyez!»
+
+La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors.
+
+«Allah nous protège! s'écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers
+sauvages!»
+
+Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient bien des sangliers. Ces
+animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à
+l'estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent
+être rangés dans la catégorie des bêtes féroces.
+
+«Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.
+
+--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, répondit Kéraban. Nous
+défendre, s'ils attaquent!
+
+--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,
+Ils ne sont point carnassiers, que je sache!
+
+--Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d'être
+dévorés, nous courons la chance d'être éventrés!
+
+--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.
+
+--Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!»
+
+Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten
+et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre
+de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention
+moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane,
+au canon damasquiné, à la crosse incrustée d'écaille et de pierres
+précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour
+détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno
+devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer
+qu'à coup sûr.
+
+Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'étaient
+rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des
+lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se
+démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C'étaient
+d'énormes suiliens, de la taille d'un âne, d'une force prodigieuse,
+capables de découdre chacun toute une meute. La situation des
+voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d'être
+très inquiétante, s'ils venaient à être assaillis de part et d'autre,
+avant le lever du jour.
+
+Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements
+de la bande, ils s'ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire
+craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la
+chaise.
+
+Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno
+venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des
+sangliers qui se lançaient à l'assaut. Ces animaux, plus ou moins
+blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur
+le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la
+voiture et l'attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent
+percés en maints endroits, et il devint évident qu'avant peu ils
+seraient défoncés.
+
+«Diable! diable! murmurait Bruno.
+
+--Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses
+pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,--bien qu'il
+n'en voulût pas convenir.
+
+Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain
+nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent
+directement sur l'attelage.
+
+De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les
+défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de
+pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été
+libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait
+plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils
+essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,
+afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons
+serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise
+se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces
+terribles coups de collier.
+
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui
+leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à
+chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus
+en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux
+qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille
+éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse?
+Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent
+point les coups de revolver.
+
+Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si
+l'avant-train s'en fût détaché.
+
+«Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à
+travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils
+nous laisseront en repos!»
+
+Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui
+faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise.
+Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses
+devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle
+plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,
+fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au
+galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette
+nuit profonde.
+
+Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils
+couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres
+à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer.
+
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le
+fond du coupé.
+
+«Ou nous verserons... dit Van Mitten.
+
+--Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban.
+
+--Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement
+observer Bruno.
+
+Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les
+guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les
+avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au
+hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour
+arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même
+temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont
+les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu
+suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés
+d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,--celui-ci
+résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques
+comme des Hollandais,--n'échangèrent plus une parole.
+
+Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les
+sangliers ne l'abandonnaient pas.
+
+«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en
+pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à
+travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime
+dévouement de son domestique.
+
+--Et comment? demanda Van Mitten.
+
+--Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son
+maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et,
+pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à
+les distancer et il fut sauvé.
+
+--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit
+tranquillement Bruno.
+
+Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond
+silence.
+
+Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son
+effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour
+pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,
+si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la
+chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance
+d'être sauvés,--même sans un dévouement dont Bruno se sentait
+incapable.
+
+Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct,
+s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient
+l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de
+poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés.
+
+Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner
+la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de
+quelques verstes.
+
+La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à
+peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course
+un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu,
+à quelque centaine de pas de la maison de poste.
+
+Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi
+le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des
+infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs
+hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse.
+
+Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui
+n'avaient pu s'aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient
+en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc
+l'attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans
+se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le
+timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s'élançait
+sur la route de Kilia.
+
+Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications
+avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé
+sur le bras qui porte son nom.
+
+La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25
+août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l'un des principaux
+hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d'un bon
+sommeil, des fatigues de la nuit précédente.
+
+Le lendemain, ils repartirent dès l'aube, et ils arrivèrent rapidement
+à la frontière russe.
+
+Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez
+vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à
+une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses
+relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on
+voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un
+instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements
+des douaniers l'empêcherait de passer la frontière.
+
+Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban
+consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser
+fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans
+avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste:
+
+«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas
+l'écorce d'une pastèque!»
+
+Enfin la frontière roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise
+se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le
+littoral de la mer Noire vers le nord-est.
+
+Le seigneur Kéraban et Van Mitten n'étaient plus qu'à une vingtaine de
+lieues d'Odessa.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON
+FIANCÉ AHMET.
+
+La jeune Amasia, fille unique du banquier Sélim, d'origine turque, et
+sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une
+habitation charmante, dont les jardins s'étendaient en terrasses
+jusqu'au bord de la mer Noire.
+
+De la dernière terrasse, dont les marches se baignaient dans les
+eaux, calmes ce jour-là, mais souvent battues par les vents d'est de
+l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, à une demi-lieue vers le
+sud, dans toute sa splendeur.
+
+Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui
+l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'églises,
+d'hôtels, de maisons, bâtis sur la falaise escarpée, dont la base
+se plonge à pic dans la mer. De l'habitation du banquier Sélim, on
+pouvait même apercevoir la grande place ornée d'arbres, et l'escalier
+monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme
+d'État fut le fondateur de cette cité et en resta l'administrateur
+jusqu'à l'heure où il dut venir travailler à la libération du
+territoire français, envahi par l'Europe coalisée.
+
+Si le climat de la ville est desséchant, sous l'influence des vents
+du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la
+nouvelle Russie sont forcés, pendant la saison brûlante, d'aller
+chercher la fraîcheur à l'ombrage des khoutors, cela suffit à
+expliquer pourquoi ces villas se sont multipliées sur le littoral,
+pour l'agrément de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques
+mois de villégiature sous le ciel de la Crimée méridionale. Entre
+ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Sélim, à
+laquelle son orientation épargnait les inconvénients d'une sécheresse
+excessive.
+
+Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est-à-dire «la ville
+d'Ulysse» a été donné à une bourgade qui, au temps de Potemkin,
+s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les
+colons, attirés par les privilèges octroyés à la nouvelle cité,
+demandèrent un nom à l'impératrice Catherine II. L'impératrice
+consulta l'Académie de Saint-Pétersbourg; les académiciens fouillèrent
+l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent à nu l'existence
+plus ou moins problématique d'une ville d'Odyssos, qui aurait
+jadis existé sur cette partie du littoral: d'où ce nom d'Odessa,
+apparaissant dans le second tiers du dix-huitième siècle.
+
+Odessa était une ville commerçante, elle l'est restée, on peut croire
+qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants
+se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de
+Grecs, d'Arméniens,--enfin une agglomération cosmopolite de gens qui
+ont le goût des affaires. Or, si le commerce, et principalement le
+commerce d'exportation, ne se fait pas sans commerçants, il ne se fait
+pas sans banquiers non plus. De là, la création de maisons de banque,
+dès l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste à ses
+débuts, maintenant classée à un rang estimable sur la place, celle du
+banquier Sélim.
+
+On le connaîtra suffisamment, lorsqu'il aura été dit que Sélim
+appartenait à la catégorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs
+monogames; qu'il était veuf de la seule femme qu'il eût eue: qu'il
+avait pour fille unique Amasia, la fiancée du jeune Ahmet, neveu du
+seigneur Kéraban; enfin qu'il était le correspondant et l'ami du plus
+entêté Osmanli dont la tête se soit jamais cachée sous les plis du
+turban traditionnel.
+
+Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait être célébré à
+Odessa. La fille du banquier Sélim n'était point destinée à devenir la
+première femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses
+rivales le gynécée d'un Turc égoïste et capricieux. Non! Elle devait,
+seule avec Ahmet, revenir à Constantinople, dans la maison de son
+oncle Kéraban. Seule et sans partage, elle était destinée à vivre près
+de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dût cet
+avenir paraître singulier pour une jeune femme turque dans le pays de
+Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'était point homme à
+faire exception aux usages de sa famille.
+
+On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son père, lui
+avait légué en mourant l'énorme somme de cent mille livres turques, à
+la condition qu'elle fût mariée avant seize ans révolus,--un caprice
+de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'était dit
+que sa nièce n'en trouverait jamais assez tôt,--et l'on sait aussi que
+ce délai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'héritage, qui
+constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille,
+s'en irait à des collatéraux.
+
+Au reste, Amasia eût été charmante, même pour les yeux d'un Européen.
+Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en
+étoffe tissée d'or qui lui couvrait la tête, si le triple rang de
+sequins de son front se fussent dérangés, on aurait vu flotter les
+tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point
+aux modes de son pays de quoi rehausser sa beauté. Ni le hanum ne
+dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henné
+n'estompait ses paupières. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour
+peindre son visage. Pas de kermès liquide pour rougir ses lèvres. Une
+femme d'Occident, arrangée à la déplorable mode du jour, eût été plus
+peinte qu'elle. Mais son élégance naturelle, la flexibilité de sa
+taille, la grâce de sa démarche, se devinaient sous le féredjé, large
+manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une
+dalmatique.
+
+Ce jour-là, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation,
+Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait
+l'ample chalwar, se rattachant à une petite veste brodée, et une
+entari à longue traîne de soie, tailladée aux manches et garnie d'une
+passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquée en
+Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la
+traîne, de manière à faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et
+une bague étaient ses seuls bijoux. D'élégants padjoubs de velours
+cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans
+une chaussure soutachée d'or.
+
+Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouée, sa dévouée
+compagne,--on pourrait dire presque son amie,--était alors près
+d'elle, allant, venant, causant, riant, égayant cet intérieur par sa
+belle humeur franche et communicative.
+
+Nedjeb, d'origine zingare, n'était point une esclave. Si l'on voit
+encore des Éthiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques
+marchés de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en
+principe. Bien que le nombre des domestiques soit considérable
+pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, à
+Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces
+domestiques ne sont point réduits à l'état de servitude, et il faut
+dire que, limités chacun dans sa spécialité, ils n'ont pas grand'chose
+à faire.
+
+C'était un peu sur ce pied qu'était montée la maison du banquier
+Sélim; mais Nedjeb, uniquement attachée au service d'Amasia, après
+avoir été recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une
+situation spéciale, qui ne la soumettait à aucun des services de la
+domesticité.
+
+Amasia, à demi étendue sur un divan recouvert d'une riche étoffe
+persane, laissait son regard parcourir la baie du côté d'Odessa.
+
+«Chère maîtresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux
+pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que
+fait donc le seigneur Ahmet?
+
+--Il est allé à la ville, répondit Amasia, et peut-être nous
+rapportera-t-il une lettre de son oncle Kéraban?
+
+--Une lettre! une lettre! s'écria la jeune suivante. Ce n'est pas une
+lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-même, et, en vérité, l'oncle
+se fait bien attendre!
+
+--Un peu de patience, Nedjeb!
+
+--Vous en parlez à votre aise, ma chère maîtresse! Si vous étiez a ma
+place, vous ne seriez pas si patiente!
+
+--Folle! répondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton
+mariage, non du mien!
+
+--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au
+service d'une dame, après avoir été au service d'une jeune fille?
+
+--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb!
+
+--Ni moi, ma chère maîtresse! Mais, en vérité, je vous verrai si
+heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet,
+qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur!
+
+--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilèrent
+un instant, pendant qu'elle évoquait le souvenir de son fiancé.
+
+--Allons! vous voilà forcée de fermer les yeux pour le voir, ma
+bien-aimée maîtresse! s'écria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il
+était ici, il suffirait de les ouvrir!
+
+--Je te répète, Nedjeb, qu'il est allé prendre connaissance du
+courrier à la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera
+une lettre de son oncle.
+
+--Oui!... une lettre du seigneur Kéraban, où le seigneur Kéraban
+répétera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent à
+Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les
+tabacs sont en hausse, à moins qu'ils ne soient en baisse qu'il
+arrivera dans huit jours, sans faute, à moins que ce ne soit dans
+quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il
+faut que vous soyez mariée, sinon toute votre fortune...
+
+--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aimée d'Ahmet!
+
+--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce
+seigneur Kéraban... si c'était mon oncle!
+
+--Et que ferais-tu, si c'était ton oncle?
+
+--Je n'en ferais rien, chère maîtresse, puisqu'il paraît qu'on n'en
+peut rien faire!... Et cependant, s'il était ici, s'il arrivait
+aujourd'hui même... demain, au plus tard, nous irions faire
+enregistrer le contrat chez le juge, et, après-demain, une fois la
+prière dite par l'imam, nous serions mariés, et bien mariés, et
+les fêtes se prolongeraient pendant quinze jours à la villa, et le
+seigneur Kéraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir
+de s'en retourner là-bas!»
+
+Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, à la
+condition que l'oncle Kéraban ne tarderait pas davantage à quitter
+Constantinople. Le contrat enregistré chez le mollah, qui remplit la
+fonction d'officier ministériel,--contrat par lequel, en principe, le
+futur s'oblige à donner à sa femme l'ameublement, l'habillement et
+la batterie de cuisine,--puis, la cérémonie religieuse, toutes ces
+formalités, rien n'empêcherait de les accomplir en aussi peu de temps
+que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kéraban,
+dont la présence était indispensable pour la validation du mariage,
+en sa qualité de tuteur du fiancé, pût prendre sur ses affai
+les quelques jours que réclamait, au nom de sa jolie maîtresse,
+l'impatiente Zingare.
+
+En ce moment, la jeune suivante s'écria:
+
+«Ah! voyez!... voyez donc ce petit bâtiment qui vient de jeter l'ancre
+au pied des jardins!
+
+--En effet!» répondit Amasia.
+
+Et les deux jeunes filles se dirigèrent vers l'escalier qui descendait
+à la mer, afin de mieux apercevoir le léger navire, gracieusement
+mouillé en cet endroit.
+
+C'était une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues.
+Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa
+chaîne la maintenait à moins d'une encâblure du rivage, et elle se
+balançait doucement sur les dernières lames, qui venaient mourir au
+pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une étamine rouge avec un
+croissant d'argent,--flottait à l'extrémité de son antenne.
+
+«Peux-tu lire son nom? demanda Amasia à Nedjeb.
+
+--Oui, répondit la jeune fille. Voyez! Elle se présente par l'arrière.
+Son nom est _Guïdare_.»
+
+La _Guïdare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette
+partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dût y séjourner
+longtemps, car ses voiles ne furent point serrées, et un marin aurait
+reconnu qu'elle restait en appareillage.
+
+«Vraiment, dit Nedjeb, ce serait délicieux de se promener sur cette
+jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la
+ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!»
+
+Puis, grâce à la mobilité de son imagination, la jeune Zingare,
+apercevant un coffret, déposé sur une petite table en laque de Chine,
+près du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux.
+
+«Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous,
+s'écria-t-elle. Il me semble que voilà bien une grande heure que nous
+ne les avons regardées!
+
+--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des
+bracelets, qui scintillèrent sous ses doigts.
+
+--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espère vous rendre encore plus
+belle, mais il n'y réussira pas!
+
+--Que dis-tu, Nedjeb? répondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas à
+s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce
+sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux
+yeux de mon fiancé!
+
+--Eh! chère maîtresse, lorsque les vôtres le regardent, ne lui
+faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien?
+
+--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir,
+et ces turquoises de Macédoine!...
+
+--Turquoise pour turquoise! répondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il
+n'y perd pas, le seigneur Ahmet?
+
+--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas là pour t'entendre!
+
+--Bon! s'il était là, chère maîtresse, c'est lui-même qui vous dirait
+toutes ces vérités, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre
+prix que de la mienne!»
+
+Puis, prenant une paire de pantoufles, déposées près du coffret,
+Nedjeb se prit à dire:
+
+«Et ces jolies babouches, toutes pailletées et passementées, avec des
+houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!...
+Voyons laissez-moi vous les essayer!
+
+--Essaye-les toi-même, Nedjeb.
+
+--Moi?
+
+--Ce ne serait pas la première fois que, pour me faire plaisir...
+
+--Sans doute! sans doute! répondit Nedjeb. Oui! j'ai déjà essayé vos
+belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la
+villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chère maîtresse!
+C'est que j'étais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas
+être, et aujourd'hui moins que jamais.
+
+--Voyons, essayez ces jolies pantoufles!
+
+--Tu le veux?»
+
+Et Amasia se prêta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa
+de pantoufles dignes d'être mises en évidence derrière quelque vitrine
+de bibelots précieux.
+
+«Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'écria la jeune Zingare. Et
+qui va être jalouse, maintenant? Votre tête, chère maîtresse, jalouse
+de vos petits pieds!
+
+--Tu me fais rire, Nedjeb, répondit Amasia, et pourtant....
+
+--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous
+ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oubliés, lui! Je vois
+là des bracelets qui leur iront à merveille! Pauvres petits bras,
+comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!»
+
+Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux
+magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et
+chaude que sur le velours de leur écrin.
+
+Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et,
+à travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un à
+l'autre, lui répondaient en silence.
+
+«Chère Amasia!»
+
+La jeune fille, à cette voix, se leva précipitamment.
+
+Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans
+de sa fiancée, était près d'elle. Taille au-dessus de la moyenne,
+tournure élégante, à la fois fière et gracieuse, yeux noirs d'une
+grande douceur, que la passion pouvait emplir d'éclairs, chevelure
+brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui
+pendait à son fez, fines moustaches tracées à la mode albanaise, dents
+blanches,--enfin un air très aristocratique, si cette épithète pouvait
+avoir cours dans un pays où, le nom n'étant pas transmissible, il
+n'existe aucune aristocratie héréditaire.
+
+Ahmet était consciencieusement vêtu à la turque, et pouvait-il en
+être autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru déshonoré en
+s'européanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodée d'or,
+son chalwar d'une coupe irréprochable, que ne surchargeait aucune
+passementerie de mauvais goût, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli
+gracieux, son fez entouré d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes
+de maroquin, lui faisaient un costume tout à son avantage.
+
+Ahmet s'était avancé près de la jeune fille, il lui avait pris les
+mains, il l'avait doucement obligée à se rasseoir, tandis que Nedjeb
+s'écriait:
+
+«Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de
+Constantinople?
+
+--Non, répondit Ahmet, pas même une lettre d'affaires de mon oncle
+Kéraban!
+
+--Oh! le vilain homme! s'écria la jeune Zingare.
+
+--Je trouve même assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier
+n'ait apporté aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour où,
+d'habitude, sans y manquer jamais, il règle ses opérations avec son
+banquier d'Odessa, et votre père n'a point reçu de lettre à ce sujet!
+
+--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un négociant aussi régulier
+dans ses affaires que votre oncle Kéraban, cela a lieu d'étonner!
+Peut-être une dépêche?...
+
+--Lui? envoyer une dépêche? Mais, chère Amasia, vous savez bien qu'il
+ne correspond pas plus par le télégraphe qu'il ne voyage par le chemin
+de fer! Utiliser ces inventions modernes, même pour ses relations
+commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise
+nouvelle par lettre, qu'une bonne par dépêche! Ah! l'oncle Kéraban!...
+
+--Vous lui aviez écrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille,
+dont les regards se levèrent doucement sur son fiancé.
+
+--Je lui ai écrit dix fois pour presser son arrivée à Odessa, pour
+le prier de fixer à une date plus rapprochée la célébration de notre
+mariage! Je lui ai répété qu'il était un oncle barbare....
+
+--Bien! s'écria Nedjeb.
+
+--Un oncle sans coeur, tout en étant le meilleur des hommes!...
+
+--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tête.
+
+--Un oncle sans entrailles, tout en étant un père pour son neveu!...
+Mais il m'a répondu que, pourvu qu'il arrivât avant six semaines, on
+ne pouvait rien lui demander de plus!
+
+--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet!
+
+--Attendre, Amasia, attendre!... répondit Ahmet! Ce sont autant de
+jours de bonheur qu'il nous vole!
+
+--Et on arrête des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait
+pis! s'écria Nedjeb, en frappant du pied.
+
+--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon
+oncle Kéraban. Si demain il n'a pas répondu à ma lettre, je pars pour
+Constantinople, et....
+
+--Non, cher Ahmet, répondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme,
+comme si elle eût voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre
+absence que je ne me réjouirais de quelques jours gagnés pour notre
+mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas
+les idées de votre oncle?
+
+--Changer les idées de l'oncle Kéraban! répondit Ahmet. Autant
+vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune à
+la place du soleil, modifier les lois du ciel!
+
+--Ah! si j'étais sa nièce! dit Nedjeb.
+
+--Et que ferais-tu, si tu étais sa nièce? demanda Ahmet.
+
+--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, répondit la jeune
+Zingare, que...
+
+--Que tu déchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus!
+
+--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe....
+
+--Que sa barbe te resterait dans la main!
+
+--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kéraban est le meilleur des
+hommes!
+
+--Sans doute, sans doute, répondit Ahmet, mais tellement entêté, que
+s'il luttait d'entêtement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet
+que je parierais!»
+
+
+
+
+IX
+
+
+DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE
+RÉUSSISSE.
+
+En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'après
+les usages ottomans, était uniquement destiné à annoncer les
+visiteurs,--parut à l'une des portes latérales de la galerie.
+
+«Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un étranger est
+là, qui désirerait vous parler.
+
+--Quel est-il? demanda Ahmet.
+
+--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien
+le recevoir.
+
+--Soit! Je vais.... répondit Ahmet.
+
+--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien
+de particulier à vous dire.
+
+--C'est peut-être celui qui commande cette charmante tartane? fit
+observer Nedjeb, en montrant le petit bâtiment mouillé dans les eaux
+mêmes de l'habitation.
+
+--Peut-être! répondit Ahmet. Faites entrer.»
+
+Le serviteur se retira, et, un instant après, l'étranger se présentait
+à la porte de la galerie.
+
+C'était bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_,
+rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de
+la mer Noire qu'à la navigation des Échelles du Levant.
+
+A son grand déplaisir, Yarhud avait éprouvé quelque retard avant
+d'avoir pu jeter l'ancre à portée de la villa du banquier Sélim. Sans
+perdre une heure, après sa conversation avec Scarpante, l'intendant du
+seigneur Saffar, il s'était transporté de Constantinople à Odessa par
+les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devançait ainsi
+de plusieurs jours l'arrivée du seigneur Kéraban, qui, dans sa lenteur
+de Vieux Turc, ne se déplaçait que de quinze à seize lieues par
+vingt-quatre heures; mais, à Odessa, il trouva le temps si mauvais,
+qu'il n'osa se hasarder à faire sortir la _Guïdare_ du port, et dut
+attendre que le vent de nord-est eût hâlé un peu la terre d'Europe.
+Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.
+Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance
+sur le seigneur Kéraban et pouvait être préjudiciable à ses intérêts.
+
+Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan était tout
+indiqué: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse échouait;
+mais il fallait que, le soir même, la _Guïdare_ eût quitté la rade
+d'Odessa, ayant Amasia à son bord. Avant que l'éveil ne fût donné et
+qu'on pût la poursuivre, la tartane serait hors de portée avec ces
+brises de nord-ouest.
+
+Les enlèvements de ce genre s'opèrent encore, et plus fréquemment
+qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils
+sont assez fréquents dans les eaux turques, aux environs des parages
+de l'Anatolie, on doit également les redouter même sur les portions du
+territoire, directement soumis à l'autorité moscovite. Il y a quelques
+années à peine, Odessa avait été précisément éprouvée par une série
+de rapts, dont les auteurs sont demeurés inconnus. Plusieurs jeunes
+filles, appartenant à la haute société odessienne, disparurent, et
+il n'était que trop certain qu'elles avaient été enlevées à bord de
+bâtiments destinés à cet odieux commerce d'esclaves pour les marchés
+de l'Asie Mineure.
+
+Or, ce que des misérables avaient fait dans cette capitale de la
+Russie méridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur
+Saffar. La _Guïdare_ n'en était plus à son coup d'essai en pareille
+matière, et son capitaine n'eût pas cédé à dix pour cent de perte les
+profits qu'il espérait retirer de cette entreprise «commerciale».
+
+Voici quel était le plan de Yarhud: attirer la jeune fille à bord de
+la _Guïdare_, sous prétexte de lui montrer et de lui vendre diverses
+étoffes précieuses, achetées aux principales fabriques du littoral.
+Très probablement, Ahmet accompagnerait Amasia à sa première visite;
+mais peut-être y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas
+possible alors de prendre la mer, avant qu'on pût lui porter secours.
+Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres
+de Yarhud, si elle refusait de venir à bord, le capitaine maltais
+essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Sélim
+était isolée dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens
+n'étaient point en état de résister à l'équipage de la tartane. Mais,
+dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas à savoir en
+quelles conditions se serait fait l'enlèvement. Donc, dans l'intérêt
+des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans éclat.
+
+«Le seigneur Ahmet? dit en se présentant le capitaine Yarhud, qui
+était accompagné d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques
+coupons d'étoffes.
+
+--C'est moi, répondit Ahmet. Vous êtes?...
+
+--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_, qui est
+mouillée là, devant l'habitation du banquier Sélim.
+
+--Et que voulez-vous?
+
+--Seigneur Ahmet, répondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre
+prochain mariage....
+
+--Vous avez entendu parler là, capitaine, de la chose qui me tient le
+plus au coeur!
+
+--Je le comprends, seigneur Ahmet, répondit Yarhud en se retournant
+vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensée de venir mettre à votre
+disposition toutes les richesses que contient ma tartane.
+
+--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu là une mauvaise idée!
+répondit Ahmet.
+
+--Mon cher Ahmet, en vérité, que me faut-il donc de plus? dit la jeune
+fille.
+
+--Que sait-on? répondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un
+choix d'objets précieux, et il faut voir....
+
+--Oui! il faut voir et acheter, s'écria Nedjeb, quand nous devrions
+ruiner le seigneur Kéraban pour le punir de son retard!
+
+--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda
+Ahmet.
+
+--D'étoffes de prix que j'ai été chercher dans les lieux de
+production, répondit Yarhud, et dont je fais habituellement le
+commerce.
+
+--Eh bien, il faudra montrer cela à ces jeunes femmes! Elles s'y
+connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chère
+Amasia, si le capitaine de la _Guïdare_ a dans sa cargaison quelques
+étoffes qui puissent vous plaire!
+
+--Je n'en doute pas, répondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin
+d'apporter divers échantillons que je vous prie d'examiner, avant même
+de venir à bord.
+
+--Voyons! voyons! s'écria Nedjed. Mais je vous préviens, capitaine,
+que rien ne peut être trop beau pour ma maîtresse!
+
+---Rien, en effet!» répondit Ahmet.
+
+Sur un signe de Yarhud, le matelot avait étalé plusieurs échantillons,
+que le capitaine de la tartane présenta à la jeune fille.
+
+«Voici des soies de Brousse, brodées d'argent, dit-il, et qui viennent
+de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.
+
+--Cela est vraiment d'un beau travail, répondit Amasia, en regardant
+ces étoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient
+comme si elles eussent été tissues de rayons lumineux.
+
+--Voyez! voyez! répétait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouvé
+mieux chez les marchands d'Odessa!
+
+--En vérité, cela semble avoir été fabriqué exprès pour vous, ma chère
+Amasia! dit Ahmet.
+
+--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, à bien examiner ces mousselines
+de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet échantillon, de
+la perfection du travail; mais c'est à bord que vous serez émerveillés
+par la variété des dessins et l'éclat des couleurs de ces tissus.
+
+--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la
+_Guïdare_! s'écria Nedjeb.
+
+--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi
+de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts
+diamantés, des chemises de soie crêpée à rayures diaphanes, des tissus
+pour féredjés, des mousselines pour iachmaks, des châles de Perse pour
+ceinture, des taffetas pour pantalons...»
+
+Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques étoffes que le
+capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.
+Pour peu qu'il fût aussi bon marin qu'il était habile marchand, la
+_Guïdare_ devait être habituée aux navigations heureuses. Toute femme,
+--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fût laissé
+tenter à la vue de ces tissus empruntés aux meilleures fabriques de
+l'Orient.
+
+Ahmet vit aisément combien sa fiancée les regardait avec admiration.
+Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni
+ceux de Constantinople,--pas même les magasins de Ludovic, le célèbre
+marchand arménien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.
+
+«Chère Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnête
+capitaine se fût dérangé pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles
+étoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous
+irons visiter sa tartane.
+
+--Oui! oui! s'écria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait
+déjà vers la mer.
+
+--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise à
+cette folle de Nedjeb!
+
+--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur à sa maîtresse, répondit
+Nedjeb, le jour où l'on célébrera son mariage avec un seigneur aussi
+généreux que le seigneur Ahmet?
+
+--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main à
+son fiancé.
+
+--Voilà qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez à
+bord de votre tartane.
+
+--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux être là pour vous
+montrer toutes mes richesses?
+
+--Eh bien... dans l'après-midi.
+
+--Pourquoi pas tout de suite? s'écria Nedjeb.
+
+--Oh! l'impatiente! répondit en riant Amasia. Elle est encore plus
+pressée que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet
+lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!
+
+--Coquette, s'écria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous
+seule, ma bien-aimée maîtresse!
+
+--Il ne tient qu'à vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine
+Yarhud, de venir dès à présent visiter la _Guïdare_. Je puis héler
+mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups
+d'avirons, il vous aura déposé à bord.
+
+--Faites donc, capitaine, répondit Ahmet.
+
+--Oui... à bord! s'écria Nedjeb.
+
+--A bord, puisque Nedjeb le veut!» ajouta la jeune fille.
+
+Le capitaine Yarhud ordonna à son matelot de réemballer tous les
+échantillons qu'il avait apportés.
+
+Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, à l'extrémité de
+la terrasse, et lança un long hélement.
+
+On put aussitôt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la
+tartane. Le grand canot, hissé sur les pistolets de bâbord, fut
+lestement descendu à la mer; puis, moins de cinq minutes après,
+une embarcation, effilée et légère, sous l'impulsion de ses quatre
+avirons, venait accoster les premiers degrés de la terrasse.
+
+Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot
+était à sa disposition.
+
+Yarhud, malgré tout l'empire qu'il possédait sur lui-même, ne fut pas
+sans éprouver une vive émotion. N'était-ce pas là une occasion qui
+se présentait d'accomplir cet enlèvement? Le temps pressait, car le
+seigneur Kéraban pouvait arriver d'une heure à l'autre. Rien ne
+prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'opérer ce voyage insensé autour de
+la mer Noire, il ne voudrait pas célébrer dans le plus bref délai le
+mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus
+la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!
+
+Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement poussé à quelque
+coup de force. C'était bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait
+aucun ménagement. Au surplus, les circonstances étaient propices, le
+vent favorable pour se dégager des passes. La tartane serait en
+pleine mer, avant qu'on eût pu songer à la poursuivre, au cas où la
+disparition de la jeune fille se fût subitement ébruitée.
+Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu
+visite à la _Guïdare_, Yarhud n'aurait pas hésité à se mettre en
+appareillage et à prendre la mer, dès que les deux jeunes filles, sans
+défiance, auraient été occupées à faire un choix dans la cargaison.
+Il eût été facile de les retenir prisonnières dans l'entrepont,
+d'étouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet présent,
+c'était plus difficile, non impossible cependant. Quanta se
+débarrasser plus tard de ce jeune homme, si énergique qu'il fût, même
+au prix d'un meurtre, cela n'était pas pour gêner le capitaine de la
+_Guïdare_. Le meurtre serait porté sur la note, et le rapt payé plus
+cher par le seigneur Saffar, voilà tout.
+
+Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en
+réfléchissant à ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et
+ses compagnes se fussent embarqués dans le canot de la _Guïdare_.
+Le léger bâtiment se balançait avec grâce sur ces eaux légèrement
+gonflées par la brise, à moins d'une encablure.
+
+Ahmet, se tenant sur la dernière marche, avait déjà aidé Amasia à
+prendre place sur le banc d'arrière de l'embarcation, lorsque la
+porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, âgé d'une cinquantaine
+d'années au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vêtement
+européen, entra précipitamment, en criant:
+
+«Amasia?... Ahmet?»
+
+C'était le banquier Sélim, le père de la jeune fiancée, le
+correspondant et l'ami du seigneur Kéraban.
+
+«Ma fille?... Ahmet?» répéta Sélim.
+
+Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, débarqua aussitôt et
+s'élança sur la terrasse.
+
+«Mon père, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramène si vite
+de la ville?
+
+--Une grande nouvelle!
+
+--Bonne?... demanda Ahmet.
+
+--Excellente! répondit Sélim. Un exprès, envoyé par mon ami Kéraban,
+vient de se présenter à mon comptoir!
+
+--Est-il possible? s'écria Nedjeb.
+
+--Un exprès, qui m'annonce son arrivée, répondit Sélim, et ne le
+précède même que de peu d'instants!
+
+--Mon oncle Kéraban! répétait Ahmet... mon oncle Kéraban n'est plus à
+Constantinople?
+
+--Non, et je l'attends ici!»
+
+Fort heureusement pour le capitaine de la _Guïdare_, personne ne
+vit le geste de colère qu'il ne put retenir. L'arrivée immédiate de
+l'oncle d'Ahmet était la plus grave éventualité qu'il pût redouter
+pour l'accomplissement de ses projets.
+
+«Ah! le bon seigneur Kéraban! s'écria Nedjeb.
+
+--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.
+
+--Pour votre mariage, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Sans cela, que
+viendrait-il faire à Odessa?
+
+--Cela doit être, dit Sélim.
+
+-Je le pense! répondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitté
+Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravisé, mon digne oncle! Il
+a abandonné son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prévenir!...
+C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!
+
+--Comme il va être reçu! s'écria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend
+ici!
+
+--Et son exprès ne vous a rien dit de ce qui l'amène, mon père?
+demanda Amasia.
+
+--Rien, répondit Sélim. Cet homme a pris un cheval à la maison de
+poste de Majaki, où la voiture de mon ami Kéraban s'était arrêtée pour
+relayer. Il est arrivé au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami
+Kéraban viendrait directement ici, sans s'arrêter à Odessa, et par
+conséquent, d'un instant à l'autre, mon ami Kéraban va apparaître!»
+
+Si l'ami Kéraban pour le banquier Sélim, l'oncle Kéraban pour Amasia
+et Ahmet, le seigneur Kéraban pour Nedjeb, fut «par contumace» salué
+en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile
+d'y insister. Cette arrivée, c'était la célébration du mariage à bref
+délai! C'était le bonheur des fiancés à courte échéance! L'union tant
+souhaitée n'attendrait même plus le délai fatal pour s'accomplir! Ah!
+si le seigneur Kéraban était le plus entêté, c'était aussi le meilleur
+des hommes!
+
+Yarhud, impassible, assistait à toute cette scène de famille.
+Cependant, il n'avait point renvoyé son canot. Il lui importait de
+savoir quels étaient, au juste, les projets du seigneur Kéraban. Ne
+pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulût célébrer le
+mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de
+la mer Noire?
+
+En ce moment, des voix que dominait une voix plus impérieuse se firent
+entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de
+Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kéraban.
+
+
+
+
+X
+
+
+DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ÉNERGIQUE RÉSOLUTION, COMMANDÉE,
+D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.
+
+«Bonjour, ami Sélim! bonjour! Qu'Allah te protège, toi et toute ta
+maison!»
+
+Et, cela dit, le seigneur Kéraban serra solidement la main de son
+correspondant d'Odessa.
+
+«Bonjour, neveu Ahmet!»
+
+Et le seigneur Kéraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse
+étreinte, son neveu Ahmet.
+
+«Bonjour, ma petite Amasia!»
+
+Et le seigneur Kéraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui
+allait devenir sa nièce.
+
+Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le
+temps de répondre.
+
+«Et maintenant, au revoir et en route!» ajouta le seigneur Kéraban, en
+se retournant vers Van Mitten.
+
+Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point été présenté, semblait
+être, avec son impassible figure, quelque étrange personnage, évoqué
+dans la scène capitale d'un drame.
+
+Tous, à voir le seigneur Kéraban distribuer avec tant de prodigalité
+ses baisers et ses poignées de main, ne doutaient plus qu'il ne fût
+venu pour hâter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'écrier
+
+«En route!», ils tombèrent dans le plus parfait ahurissement.
+
+Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:
+
+«Comment, en route!
+
+--Oui! en route, mon neveu!
+
+--Vous allez repartir, mon oncle?
+
+--A l'instant!» Nouvelle stupéfaction générale, tandis que Van Mitten
+disait à l'oreille de Bruno:
+
+«En vérité, ces façons d'agir sont bien dans le caractère de mon ami
+Kéraban!
+
+--Trop bien!» répondit Bruno.
+
+Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Sélim, tandis que
+Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme
+capable de partir avant même d'être arrivé!
+
+«Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kéraban, en se dirigeant vers
+la porte.
+
+--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet à Van Mitten.
+
+--Que pourrais-je vous dire?» répliqua le Hollandais, qui marchait
+déjà sur les talons de son ami.
+
+Mais le seigneur Kéraban, au moment de sortir, venait de s'arrêter,
+et, s'adressant au banquier:
+
+«A propos, ami Sélim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien
+quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?
+
+--Quelques milliers de piastres?... répondit Sélim, qui n'essayait
+même plus de comprendre.
+
+--Oui ... Sélim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon
+passage sur le territoire moscovite.
+
+--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'écria Ahmet, auquel se
+joignit la jeune fille.
+
+--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kéraban.
+
+--Trois et demi pour cent, répondit Sélim, chez qui le banquier
+reparut un instant.
+
+--Quoi! trois et demi?
+
+--Les roubles sont en hausse! répondit Sélim. On les demande sur le
+marché....
+
+--Allons, pour moi, ami Sélim, ce sera trois un quart seulement! Vous
+entendez!... Trois un quart!
+
+--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kéraban, et même sans aucune
+commission!»
+
+Le banquier Sélim ne savait évidemment plus ni ce qu'il disait ni ce
+qu'il faisait.
+
+Il va sans dire que, du fond de la galerie où il se tenait à l'écart,
+Yarhud observait toute cette scène avec une extrême attention.
+Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible à ses projets?
+
+En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrêta sur
+le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le força, non sans
+peine, étant donné le caractère de l'entêté, à revenir sur ses pas.
+
+«Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrassés au moment où
+vous arriviez....
+
+--Mais non! mais non! mon neveu, répondit Kéraban, au moment où
+j'allais repartir!
+
+--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au
+moins, dites-nous pourquoi vous êtes venu à Odessa!
+
+--Je ne suis venu à Odessa, répondit Kéraban, que parce qu'Odessa
+était sur ma route. Si Odessa n'avait point été sur ma route, je ne
+serais pas venu à Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?»
+
+Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant
+lentement la tête.
+
+«Ah! au fait, vous n'avez pas été présenté, et il faut que je vous
+présente!» dit le seigneur Kéraban.
+
+Et, s'adressant à Sélim:
+
+«Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que
+j'emmène dîner à Scutari!
+
+--A Scutari? s'écria le banquier.
+
+--Il paraît!... dit Van Mitten.
+
+--Et son valet Bruno, ajouta Kéraban, un brave serviteur, qui n'a pas
+voulu se séparer de son maître!
+
+--Il paraît!... répondit Bruno, comme un écho fidèle.
+
+--Et maintenant, en route!»
+
+Ahmet intervint de nouveau:
+
+«Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie
+de vous résister.... Mais si vous n'êtes venu à Odessa que parce
+qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre
+pour aller de Constantinople à Scutari?
+
+--La route qui fait le tour de la mer Noire!
+
+--Le tour de la mer Noire!» s'écria Ahmet.
+
+Et il y eut un instant de silence.
+
+«Ah ça! reprit Kéraban, qu'y a-t-il d'étonnant, d'extraordinaire,
+s'il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en
+faisant le tour de la mer Noire?»
+
+Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche
+négociant de Galata était devenu fou?
+
+«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous
+contrarier....»
+
+C'était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment
+toute conversation avec le têtu personnage.
+
+«... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,
+pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n'y a qu'à
+traverser le Bosphore!
+
+--Il n'y a plus de Bosphore!
+
+--Plus de Bosphore?... répéta Ahmet.
+
+--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se
+soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne,
+un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces
+eaux libres de tout droit jusqu'à ce jour!
+
+--Quoi!... un nouvel impôt! s'écria Ahmet, qui comprit en un instant
+dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son
+oncle.
+
+--Oui, reprit le seigneur Kéraban en s'animant de plus belle. Au
+moment où j'allais m'embarquer dans mon caïque ... pour aller dîner
+à Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait
+d'être établi!... Naturellement, j'ai refusé de payer!... On a refusé
+de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller à Scutari
+sans traverser le Bosphore!... On m'a répondu que cela ne serait
+pas!... J'ai répondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je
+me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en
+tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent
+pas Kéraban!»
+
+Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son
+neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent
+bien, après ce qui s'était passé, qu'il serait impossible de le faire
+revenir sur sa résolution. Il n'y avait donc pas à discuter,--ce qui
+aurait compliqué les choses,--mais à accepter la situation.
+
+C'était tellement indiqué que cela se fit d'un commun accord, sans
+même entente préalable.
+
+«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.
+
+--Absolument raison! ajouta Sélim.
+
+--Toujours raison! répondit Kéraban.
+
+--Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister,
+quand il devrait vous en coûter la fortune....
+
+--Et la vie! ajouta Kéraban.
+
+--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt,
+et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans
+franchir le Bosphore....
+
+--Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m'en coûter cinq
+cent mille!
+
+--Mais vous n'êtes pas absolument pressé de partir, je suppose?...
+demanda Ahmet.
+
+--Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais
+pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!
+
+--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit
+jours à Odessa?...
+
+--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une
+heure!»
+
+Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à
+Amasia d'intervenir.
+
+«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui
+prenant la main.
+
+--Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon
+reculé. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh
+bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... à la
+condition que je parte, sans perdre un instant!»
+
+Ainsi tombait cet échafaudage d'espérances que tous avaient édifié sur
+l'arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas
+hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui
+pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d'un si long et
+si pénible voyage, fait dans ces conditions?
+
+Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas,
+heureusement,--pas plus qu'il n'aperçut le nuage qui obscurcit le
+front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:
+
+«Ah! le vilain oncle!
+
+--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une
+proposition à laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,
+je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!
+
+--Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van
+Mitten.
+
+--On ne le parera pas!» répondit Bruno.
+
+Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté,
+Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé,
+demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au
+seigneur Kéraban.
+
+Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guïdare_ ne perdait pas
+un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure
+favorable à ses projets.
+
+Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son
+ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:
+
+«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le
+tour de la mer Noire?
+
+--Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet
+hésite à m'accompagner!
+
+--Cependant!... reprit Sélim.
+
+--Cependant?...» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi
+qu'il lui arrivait au début de toute discussion.
+
+Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot
+prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris
+son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre
+que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ,
+mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait
+éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,
+ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite
+connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour
+ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas
+doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin,
+avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle
+Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune
+considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.
+
+Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que
+c'était le meilleur parti à prendre.
+
+«Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,
+et je suis prêt à partir, mais....
+
+--Oh! pas de conditions, mon neveu!
+
+--Soit, sans conditions!» répondit Ahmet.
+
+Et, mentalement, il ajouta:
+
+«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y époumonner, oh!
+le plus têtu des oncles!
+
+--En route donc,» dit Kéraban.
+
+Et se retournant vers Sélim:
+
+«Ces roubles en échange de mes piastres?...
+
+--Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit
+Sélim.
+
+--Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban.
+
+--Toujours prêt.
+
+--Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la
+bien, et partons!»
+
+Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait
+retenir ses larmes.
+
+«Ahmet, mon cher Ahmet!... répétait-elle.
+
+--Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est
+pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets!...
+Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...
+
+--Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait
+seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!
+Voulez-vous que je m'occupe de cela?»
+
+Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il
+fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter
+cet oncle intraitable.
+
+Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous
+se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement
+de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien
+voir de l'attendrissement général.
+
+«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce
+moment dans la galerie.
+
+--La chaise est prête, répondit Nizib.
+
+--En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous
+habillez à l'européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne
+savez plus même être gras!...»
+
+C'était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur
+Kéraban.
+
+«... Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions
+de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont
+vous n'aurez jamais raison!»
+
+Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il
+s'animait de plus belle.
+
+«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh
+bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre
+Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...
+
+--Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas même
+ouvert la bouche et s'en fût bien gardé!
+
+--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en
+tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle
+a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les
+conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!
+mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employés du
+gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de
+Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de
+mendiants administratifs!»
+
+Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de
+menaces en cette suprême imprécation, était magnifique.
+
+«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'écria-t-il. En route! en route!
+en route!»
+
+Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l'arrêta d'un mot:
+
+«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation.
+
+--Pas d'observations!
+
+--Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le
+banquier.
+
+--Eh! avons-nous le temps?...
+
+--Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir
+achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?
+
+--Moi?... Eh bien, je ... je....
+
+--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais
+revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce?
+
+--Non.... répondit Kéraban, en hésitant un peu.
+
+--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous
+obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage....
+
+--Ami Sélim, rien n'est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la
+première question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous
+empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras
+par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur
+n'est pas engagé comme le mien dans l'affaire!
+
+--Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s'écria Ahmet. Vous nous
+attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop
+vous faire attendre!
+
+--Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C'est là que nous
+célébrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne
+reviendrez vous pas à Constantinople?
+
+--J'y reviendrai, s'écria Kéraban, certes, j'y reviendrai!
+
+--Et comment?
+
+--Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le
+Bosphore ... sans payer....
+
+--Et s'il ne l'est pas?
+
+--S'il ne l'est pas?... répondit le seigneur Kéraban avec un geste
+superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le
+tour de la mer Noire!»
+
+
+
+
+XI
+
+
+DANS LEQUEL IL SE MÊLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE
+VOYAGE.
+
+Ils étaient tous partis! Ils avaient quitté la villa, le seigneur
+Kéraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami,
+Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient
+faire autrement! L'habitation était maintenant déserte, à ne point
+compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne
+dans les communs. Le banquier Sélim, lui-même, venait de se rendre à
+Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles échangés contre
+leurs piastres ottomanes.
+
+La villa ne comptait plus parmi ses hôtes que les deux jeunes filles,
+Amasia et Nedjeb.
+
+Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les péripéties de cette
+scène d'adieux, il les avait suivies avec un intérêt facile à
+comprendre. Le seigneur Kéraban remettrait-il à son retour le mariage
+d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: première bonne carte dans son
+jeu. Ahmet consentirait-il à accompagner son oncle?... Il y avait
+consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.
+
+Eh bien, le Maltais en avait une troisième: Amasia et Nedjeb étaient
+maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la
+galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait là, à une
+demi-encâblure.... Son canot l'attendait au bas des degrés.... Ses
+matelots étaient gens à lui obéir sur un signe.... Il n'avait qu'à
+vouloir!
+
+Le capitaine fut vivement tenté d'employer la violence pour s'emparer
+d'Amasia. Mais, au fond, comme c'était un homme prudent, ne
+voulant rien donner au hasard, décidé à ne laisser aucune trace de
+l'enlèvement, il se mit à réfléchir.
+
+Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia
+appellerait à son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-être
+seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-être verrait-on la
+_Guïdare_ appareillant en toute hâte pour sortir de la baie d'Odessa!
+Ce serait là un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux
+valait opérer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour
+agir. L'important était qu'Ahmet ne fût plus là..., et il n'y était
+plus.
+
+Le Maltais resta donc à l'écart, assis à l'arrière de son canot que
+dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes
+filles. Elles ne songeaient guère à la présence de ce dangereux
+personnage.
+
+Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb
+consentaient à venir à bord de la tartane, soit pour examiner les
+articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre
+motif,--et Yarhud avait une idée à cet égard,--il verrait s'il serait
+opportun de se décider, sans attendre la nuit.
+
+Après le départ d'Ahmet, Amasia, frappée de ce coup subit, était
+restée silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui
+se déroulait vers le nord. Là se dessinait ce littoral, dont les
+voyageurs allaient obstinément suivre le contour; là, cette route où
+les retards, les dangers peut-être, mettraient à l'épreuve le soigneur
+Kéraban et tous ceux qu'il entraînait malgré eux! Si son mariage
+eût été fait, elle n'aurait pas hésité à accompagner Ahmet! Comment
+l'oncle s'y serait-il opposé? Il ne l'eût pas voulu. Non! Devenue sa
+nièce, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui,
+qu'elle l'aurait arrêté sur cette pente dangereuse, où son obstination
+pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle était seule, et il lui
+fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet
+dans cette villa de Scutari, où leur union devait s'accomplir!
+
+Mais si Amasia était triste, Nedjeb était furieuse, elle, furieuse
+contre l'entêté, cause de toutes ces déceptions! Ah! s'il se fût agi
+de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fût point laissé enlever
+ainsi son fiancé! Elle aurait tenu tête au têtu! Non! cela ne se
+serait pas passé de la sorte!
+
+Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle
+la ramena vers le divan; elle la força de s'y reposer, et, prenant un
+coussin, s'assit à ses pieds.
+
+«Chère maîtresse, dit-elle, à votre place, au lieu de penser au
+seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kéraban pour
+le maudire à mon aise!
+
+--A quoi bon? répondit Amasia.
+
+--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le
+voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos malédictions! Il
+les mérite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!
+
+--Non, Nedjeb, répondit Amasia. Parlons plutôt d'Ahmet! C'est à lui
+seul que je dois penser! c'est à lui seul que je pense!
+
+--Parlons-en donc, chère maîtresse, dit Nedjeb. En vérité, c'est bien
+le plus charmant fiancé que puisse rêver une jeune fille, mais quel
+oncle il a! Ce despote, cet égoïste, ce vilain homme, qui n'avait
+qu'un mot à dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'à nous donner
+quelques jours et qui les a refusés! Vraiment! il mériterait....
+
+--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.
+
+--Oui, chère maîtresse! Comme il vous aime! Combien vous serez
+heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil
+oncle! Mais en quoi est-il bâti, cet homme-là? Savez-vous qu'il a
+bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses
+entêtements, il aurait fait révolter jusqu'aux esclaves de son harem!
+
+--Voilà que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les
+pensées suivaient un tout autre cours.
+
+--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe
+qu'au seigneur Ahmet!
+
+Eh, tenez! à sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais
+insisté!... Je lui croyais plus d'énergie!
+
+--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montré plus d'énergie à céder aux
+ordres de son oncle qu'à lui résister? Ne vois-tu pas, quelque douleur
+que cela me cause, que mieux valait qu'il fût de ce voyage, pour le
+hâter par tous les moyens possibles, pour prévenir peut-être des
+dangers dans lesquels le seigneur Kéraban risque de se jeter avec son
+entêtement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve
+de courage! En partant, il m'a donné une nouvelle preuve de son amour!
+
+--Il faut que vous ayez raison, ma chère maîtresse! répondit Nedjeb,
+qui, emportée par la vivacité de son sang de Zingare, ne pouvait se
+rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montré énergique en partant! Mais
+n'eût-il pas été plus énergique encore s'il eût empêché son oncle de
+partir!
+
+--Était-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, était-ce
+possible?
+
+--Oui ... non!... peut-être! répondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre
+de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet
+oncle Kéraban! C'est bien à lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il
+arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et
+quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le
+malheur du seigneur Ahmet, le vôtre ... et, par conséquent, le mien.
+Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire débordât jusqu'aux
+dernières limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore à en
+faire le tour!
+
+--Il le ferait! répondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais
+parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!»
+
+En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans être vu, il
+s'avançait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes
+deux se retournèrent. Leur surprise, mêlée d'un peu de crainte, fut
+grande en l'apercevant près d'elles.
+
+Nedjeb s'était relevée la première.
+
+«Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous
+donc?...
+
+--Je ne veux rien, répondit Yarhud, en feignant quelque étonnement de
+se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre
+à votre disposition pour....
+
+--Pour?... répéta Nedjeb.
+
+--Pour vous conduire à bord de la tartane, répondit le capitaine.
+N'avez-vous pas décidé de venir visiter sa cargaison et de faire un
+choix de ce qui pourrait vous convenir?
+
+--C'est vrai, chère maîtresse, s'écria Nedjeb. Nous avions promis au
+capitaine....
+
+--Nous avions promis, quand Ahmet était encore là, répondit la jeune
+fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre à
+bord de la _Guïdare_!»
+
+Les sourcils du capitaine se froncèrent un instant; puis, du ton le
+plus calme:
+
+«La _Guïdare_, dit-il, ne peut faire un long séjour dans la baie
+d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou après-demain
+au plus tard. Si donc la fiancée du seigneur Ahmet veut faire
+acquisition de quelques-unes de ces étoffes dont les échantillons ont
+paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est
+là, et, en quelques instants, nous pourrons être à bord.
+
+--Nous vous remercions, capitaine, répondit froidement Amasia, mais
+j'aurais peu de goût à m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence
+du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite à la
+_Guïdare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus là,
+et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!
+
+--Je le regrette, répondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur
+Ahmet, je n'en doute pas, serait agréablement surpris, à son retour,
+si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se
+retrouvera plus, et que vous regretterez!
+
+--Cela est possible, capitaine, répondit Nedjeb, mais, en ce moment,
+vous ferez mieux, je pense, de ne point insister à ce sujet!
+
+--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi
+espérer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation
+ramenaient la _Guïdare_ à Odessa, vous voudriez bien ne point oublier
+que vous aviez promis de lui rendre visite.
+
+--Nous ne l'oublierons pas, capitaine,» répondit Amasia, en faisant
+comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.
+
+Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers
+la terrasse; puis, s'arrêtant, comme si quelque idée lui fût venue
+soudain, il revint vers Amasia, au moment où la jeune fille allait
+quitter la galerie.
+
+«Un mot encore, dit-il, ou plutôt une proposition, qui ne peut qu'être
+agréable à la fiancée du seigneur Ahmet.
+
+--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientée de cette
+obstination du capitaine maltais à lui imposer sa présence et cette
+conversation dans la villa.
+
+--Le hasard m'a fait assister à toute cette scène, qui a précédé le
+départ du seigneur Ahmet.
+
+--Le hasard? répondit Amasia, devenue méfiante, comme par un
+pressentiment.
+
+--Le hasard seul! répondit Yarhud. J'étais la, dans mon canot, qui
+était resté à votre disposition....
+
+--Quelle proposition avez-vous à nous faire, capitaine? demanda la
+jeune fille.
+
+--Une proposition très naturelle, répondit Yarhud. J'ai vu combien la
+fille du banquier Sélim avait été affectée de ce brusque départ, et,
+s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...
+
+--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? répondit Amasia,
+dont le coeur battit à cette pensée.
+
+--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'équipage du
+seigneur Kéraban passera nécessairement à la pointe de ce petit cap
+que vous apercevez là-bas!»
+
+Amasia s'était avancée et regardait, la légère courbure de la côte à
+l'endroit indiqué par le capitaine.
+
+«Là?... là?... fit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Chère maîtresse, s'écria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre à
+cette pointe?
+
+--Rien n'est plus facile, répondit Yarhud. En une demi-heure, avec
+le vent portant, la _Guïdare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous
+voulez vous embarquer, nous appareillerons immédiatement.
+
+--Oui!... oui!...» s'écria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade
+en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son
+fiancé.
+
+Mais Amasia avait réfléchi. Devant cette hésitation, le capitaine
+n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point échappé. Il
+lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prévenait guère en sa
+faveur. Elle redevint défiante.
+
+Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'était accoudée pour mieux
+apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie
+avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.
+
+«J'attends vos ordres? dit le capitaine.
+
+--Non, capitaine, répondit Amasia. En revoyant mon fiancé dans ces
+conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!»
+
+Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son
+refus, se retira froidement.
+
+Un instant après, l'embarcation débordait, emmenant le capitaine
+maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait
+élongée sur son flanc de bâbord, tourné au large.
+
+Les deux jeunes filles demeurèrent seules dans la galerie, pendant
+une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle
+regardait obstinément ce point du littoral, indiqué par Yarhud, que
+devait franchir la chaise du seigneur Kéraban.
+
+Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la côte, qui se développait
+à près d'une lieue dans l'est.
+
+Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'écrier:
+
+«Ah! chère maîtresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture
+qui suit la route, là-bas, au sommet de la falaise?
+
+--Oui! oui! répondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!
+
+--Il ne peut vous voir!...
+
+--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!
+
+--N'en doutez pas, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Ses yeux auront
+bien su découvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie,
+et peut-être nous.
+
+--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!» dit une dernière fois la jeune
+fille, comme si cet adieu eût pu parvenir jusqu'à son fiancé.
+
+Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant
+de la route, sur l'extrême pente de la falaise, quittèrent la galerie
+et regagnèrent l'intérieur de l'habitation.
+
+Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre
+aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient,
+lorsque la nuit commencerait à tomber. Alors, il agirait par la force,
+puisque la ruse n'avait pu lui réussir.
+
+Sans doute, depuis le départ d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance
+que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlèvement de la
+jeune fille ne demandait plus à être accompli aussi hâtivement. Mais
+il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la
+rentrée à Trébizonde était peut-être prochaine. Or, étant données les
+incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un bâtiment à voile
+peut éprouver des retards de quinze à vingt jours. Il importait donc
+de partir le plus tôt possible, si Yarhud voulait arriver à l'époque
+fixée dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute,
+Yarhud était un coquin, mais c'était un coquin qui tenait à faire
+honneur à ses engagements. De là, son projet d'opérer sans perdre un
+seul instant.
+
+Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le
+soir, avant même que son père fût revenu de la maison de banque,
+Amasia rentra dans la galerie. Elle était seule, cette fois. Sans
+attendre que la nuit fût complète, la jeune fille voulait revoir
+encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon
+dans le nord. C'était par là que s'en allait tout son coeur. Elle
+reprit donc cette place, à laquelle elle reviendrait souvent, sans
+doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant
+dans les yeux un de ces regards qui vont au delà du possible, et
+qu'aucune distance ne peut arrêter.
+
+Mais aussi, perdue dans ses réflexions, Amasia n'aperçut pas une
+embarcation qui se détachait de la _Guïdare_, déjà à peine visible
+dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en
+les contournant les degrés de la terrasse, et s'arrêter aux premières
+marches que baignaient les eaux de la baie.
+
+Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'était glissé en rampant
+sur les gradins.
+
+La jeune fille, absorbée dans sa rêveuse pensée, ne l'avait pas
+aperçu.
+
+Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et
+d'à-propos qu'elle fut dans l'impossibilité de lui résister.
+
+«A moi! à moi!» put cependant crier la malheureuse enfant.
+
+Ses cris furent aussitôt étouffés; mais ils avaient été entendus de
+Nedjeb, qui venait chercher sa maîtresse.
+
+A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie,
+que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitôt ses
+mouvements et ses cris.
+
+«A bord!» dit Yarhud.
+
+Les deux jeunes filles, irrésistiblement emportées, furent déposées
+dans l'embarcation, qui déborda pour rallier la tartane.
+
+La _Guïdare_, son ancre à pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'à
+déraper pour appareiller.
+
+C'est ce qui fut fait, dès qu'Amasia et Nedjeb eurent été enfermées
+à bord, dans une cabine de l'arrière, ne pouvant plus rien voir, ne
+pouvant plus se faire entendre.
+
+Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses
+grandes antennes, de manière à sortir de la petite anse qui bordait
+les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut été fait ce coup de
+force, il avait éveillé l'attention de quelques serviteurs, occupés
+dans les jardins.
+
+L'un d'eux avait entendu le cri poussé par Amasia: il donna aussitôt
+l'alarme.
+
+A ce moment, le banquier Sélim rentrait à son habitation. Il fut mis
+au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il
+ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait
+disparu.
+
+Mais, en voyant la tartane évoluer pour doubler l'extrémité sud de la
+petite anse, Sélim comprit tout. Il courut, à travers les jardins,
+vers une pointe que devait raser d'assez près la _Guïdare_, afin
+d'éviter les dernières roches du littoral.
+
+«Misérables! criait-il. On enlève ma fille! ma fille! Amasia!
+Arrêtez-les!... arrêtez!...»
+
+Un coup de feu, parti du pont de la _Guïdare_, fut l'unique réponse à
+son appel.
+
+Sélim tomba frappé d'une balle à l'épaule. Un instant après, la
+tartane, toutes voiles dessus, enlevée par la fraîche brise du soir,
+avait disparu au large de l'habitation.
+
+
+
+
+XII
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI
+INTÉRESSERA PEUT-ÊTRE LE LECTEUR.
+
+La chaise de poste, attelée de chevaux frais, avait quitté Odessa vers
+une heure de l'après-midi. Le seigneur Kéraban occupait le coin de
+gauche du coupé, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du
+milieu. Bruno et Nizib étaient remontés dans le cabriolet, où le temps
+se passait pour eux moins à causer qu'à dormir.
+
+Un soleil assez vif égayait la campagne, et les eaux de la mer se
+détachaient en bleu sombre sur les falaises grisâtres du littoral.
+
+Dans le coupé, on commença par être tout aussi silencieux que dans
+le cabriolet, à cela près que, si l'on sommeillait en haut, on
+réfléchissait en bas.
+
+Le seigneur Kéraban s'enfonçait avec délices dans ses rêves
+d'entêtement, et ne songeait qu'au «bon tour» qu'il prétendait jouer
+aux autorités ottomanes.
+
+Van Mitten pensait à ce voyage imprévu, et ne cessait de se demander
+pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il était lancé sur les
+routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement
+rester dans le faubourg de Péra, à Constantinople.
+
+Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce départ. Mais il
+était bien décidé à ne point épargner la bourse de son oncle, dans
+tous les cas où un retard devrait être évité ou un obstacle franchi
+à prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus
+vite.
+
+Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tête, quand, au tournant du
+petit cap, il aperçut au fond de la baie la villa du banquier Sélim.
+Ses yeux se fixèrent sur ce point,--sans doute au moment où les yeux
+d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards
+se croisèrent sans avoir pu s'atteindre.
+
+Puis, s'adressant à son oncle, Ahmet, résolu à toucher une question
+des plus délicates, lui demanda s'il avait arrêté minutieusement tous
+les détails de l'itinéraire.
+
+«Oui, mon neveu, répondit Kéraban. Nous suivrons, sans jamais
+l'abandonner, la route qui contourne le littoral.
+
+--Et nous nous dirigeons, en ce moment?...
+
+--Sur Koblewo, à une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y
+arriver ce soir.
+
+--Et une fois à Koblewo? demanda Ahmet....
+
+--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver à Nikolaief
+demain, vers midi, après avoir franchi les dix-huit lieues qui
+séparent cette ville de la bourgade.
+
+--Très bien, oncle Kéraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais,
+arrivé à Nikolaief, ne songerez-vous pas à atteindre, en quelques
+jours seulement, les districts du Caucase?
+
+--Et comment?
+
+--En usant des chemins de fer de la Russie méridionale, qui, par
+Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers
+de notre voyage.
+
+--Les chemins de fer?» s'écria Kéraban.
+
+En ce moment, Van Mitten poussa légèrement le coude de son jeune
+compagnon:
+
+«Inutile! lui dit-il à mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des
+chemins de fer!»
+
+Ahmet n'était pas sans savoir quelles étaient les idées de son oncle
+sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidèle du vieux
+parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le
+seigneur Kéraban pourrait bien, pour une fois, se départir de ses
+déplorables préventions.
+
+Céder, même un instant, sur un point quelconque!... Kéraban n'eût plus
+été Kéraban.
+
+«Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il.
+
+--Sans doute, mon oncle.
+
+--Tu veux que moi, Kéraban, je consente à faire ce que je n'ai jamais
+fait encore?
+
+--Il me semble que....
+
+--Tu veux que moi, Kéraban, je me fasse stupidement traîner par une
+machine à vapeur?
+
+--Quand vous aurez essayé....
+
+--Ahmet, il est évident que tu ne réfléchis pas à ce que tu as
+l'audace de me proposer!
+
+--Mais, mon oncle!...
+
+--Je dis que tu ne réfléchis pas, puisque tu te permets de formuler
+cette proposition!
+
+--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons....
+
+--Wagons?... dit Kéraban, en répétant ce mot d'importation étrangère
+avec un intonation difficile à rendre.
+
+--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails....
+
+--Rails?... fit Kéraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle
+langue parlons-nous, s'il te plait?
+
+--Mais la langue des voyageurs modernes!
+
+--Dis donc, mon neveu, répondit l'entêté personnage, en s'animant,
+est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais à
+monter en wagon et à se faire tirer par une mécanique? Est-ce que j'ai
+besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route?
+
+--Lorsqu'on est pressé, mon oncle....
+
+--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus
+de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais
+à cheval; plus de cheval, que j'irais à âne; plus d'âne, que j'irais
+à pied; plus de pieds, que j'irais à genoux; plus de genoux, que
+j'irais....
+
+--Ami Kéraban, arrêtez-vous, de grâce! s'écria Van Mitten.
+
+--...Que j'irais sur le ventre! répliqua le seigneur Kéraban. Oui!...
+sur le ventre!»
+
+Et saisissant le bras d'Ahmet:
+
+«Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin
+de fer pour aller à la Mecque?»
+
+A ce dernier argument, il n'y avait évidemment rien à répondre. Aussi,
+Ahmet, qui aurait pu répliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer
+de son temps, Mahomet les eût pris, sans doute, se tut-il, pendant
+que le seigneur Kéraban continuait à grommeler dans son coin, en
+dénaturant à plaisir tous les mots de l'argot railwayen.
+
+Cependant, si la chaise ne pouvait prétendre à lutter de rapidité avec
+un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez
+bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas à se plaindre.
+Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'était chargé
+du règlement de toutes les dépenses,--son oncle y avait volontiers
+consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires
+des postillons avec une générosité impériale. Les billets s'envolaient
+de sa poche. On eût dit d'un cavalier semant des roubles sur les
+chemins d'un «rallie-paper»!
+
+Tant et si bien que, le jour même, la chaise, en longeant le littoral,
+passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir,
+arriva à la bourgade de Koblewo.
+
+De là, pendant la nuit, remontant dans l'intérieur de la province, de
+manière à franchir le Bug, à la hauteur de Nikolaief, à travers le
+gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette
+ville, vers le midi du 28 août.
+
+Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hôtel passable,
+qui fournit un déjeûner de même qualité, dont Bruno prit sa bonne
+part. Ahmet profita de ce répit pour écrire au banquier Sélim que le
+voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de
+bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kéraban, lui, ne crut pas
+pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert
+entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de
+son narghilé.
+
+Quant à Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait
+autant que ce singulier voyage servit à leur instruction, il alla
+visiter cette ville de Nikolaief, dont la prospérité s'accroît
+visiblement aux dépens de sa rivale Kherson et menace même de
+substituer son nom au sien dans l'appellation géographique du
+gouvernement.
+
+Ahmet fut le premier à donner le signal du départ. Le Hollandais n'eut
+garde de le faire attendre.
+
+Le seigneur Kéraban lança la dernière bouffée de son narghilé, au
+moment où le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route
+qui descend vers Kherson.
+
+Il y avait dix-sept lieues à faire à travers un pays peu fertile.
+Ça et là, des mûriers, des peupliers, des saules. Aux approches du
+Dnieper, dont le cours de près de quatre cents lieues se termine à
+Kherson, s'étendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient
+tachetées de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient à tire d'ailes au
+bruit de la chaise: c'étaient des geais azurés, et leurs piaulements
+causaient plus de déplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes
+couleurs ne causaient de plaisir aux yeux.
+
+Le 29 août, dès l'aube, le seigneur Kéraban et ses compagnons,
+après une nuit sans incidents, arrivaient à Kherson, chef-lieu du
+gouvernement, dont la fondation est due à Potemkin. Les voyageurs ne
+purent que se féliciter de cette création de l'impérieux favori de
+Catherine II. Là, en effet, se trouvaient un bon hôtel, dans lequel
+ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment
+approvisionnés pour refaire les réserves comestibles de la
+chaise,--tâche dont Bruno, infiniment plus débrouillard que Nizib,
+s'acquitta à merveille.
+
+Quelques heures plus tard, ils relayaient à l'importante bourgade
+d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Pérékop,
+qui rattache la Crimée au littoral de la Russie méridionale.
+
+Ahmet n'avait point négligé d'adresser à Odessa une lettre datée de
+la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise,
+lorsque l'attelage fut lancé à fond de train sur la route de Pérékop,
+le seigneur Kéraban demanda à son neveu s'il avait eu l'attention
+d'envoyer ses meilleurs «allahs», en même temps que les siens, à son
+ami Sélim.
+
+«Oui, sans doute, je ne l'ai point oublié, mon oncle, répondit Ahmet,
+et j'ai même ajouté que nous faisions toute diligence pour atteindre
+Scutari le plus tôt possible.
+
+--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas négliger de donner
+de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste à
+notre disposition.
+
+--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance où nous nous
+arrêterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans
+réponse!
+
+--En effet, ajouta Van Mitten.
+
+--Mais, à ce propos, dit Kéraban, en s'adressant à son ami de
+Rotterdam, il me semble que vous n'êtes pas très empressé de
+correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente
+femme de votre négligence à son égard?
+
+--Madame Van Mitten?... répondit le Hollandais.
+
+--Oui!
+
+--Madame Van Mitten est, à coup sûr, une fort honnête dame! Comme
+femme, je n'ai jamais eu un seul reproche à lui adresser, mais, comme
+compagne de ma vie.... Au fait, ami Kéraban, pourquoi parlons-nous de
+madame Van Mitten?
+
+--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'était une très aimable
+personne!
+
+--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui eût appris une chose toute
+nouvelle pour lui.
+
+--Ne t'en ai-je pas parlé dans les meilleurs termes, neveu Ahmet,
+lorsque je suis revenu de Rotterdam?
+
+--En effet, mon oncle.
+
+--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas été particulièrement charmé de
+l'accueil qu'elle me fit?
+
+--Ah?... répéta Van Mitten.
+
+--Cependant, reprit Kéraban, elle avait bien parfois, j'en conviens,
+quelques idées singulières, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela
+est inhérent au caractère des femmes, et, si l'on ne peut leur passer
+cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est précisément ce que j'ai
+fait.
+
+--Et vous avez fait sagement, répondit Van Mitten.
+
+--Elle aime toujours passionnément les tulipes, en vraie Hollandaise
+qu'elle est? demanda Kéraban.
+
+--Passionnément.
+
+--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid
+pour votre femme!
+
+--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'éprouve
+à son égard!
+
+--Vous dites?... s'écria Kéraban.
+
+--Je dis, répondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-être
+jamais parlé de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et
+puisque l'occasion s'en présente, je vais vous faire un aveu.
+
+--Un aveu?
+
+--Oui, ami Kéraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes présentement
+séparés!
+
+--Séparés, s'écria Kéraban ... d'un commun accord?...
+
+--D'un commun accord!
+
+--Et pour toujours?...
+
+--Pour toujours!
+
+--Contez-moi donc cela, à moins que l'émotion....
+
+--L'émotion? répondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je
+ressente de l'émotion?
+
+--Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kéraban. En ma qualité de
+Turc, j'aime les histoires, et en ma qualité de célibataire, j'adore
+surtout les histoires de ménage!
+
+--Eh bien, ami Kéraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eût conté
+les aventures d'un autre, depuis quelques années, la vie était devenue
+intolérable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes
+sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher,
+sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne
+mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur
+le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps
+qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on
+placerait là, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutôt
+que dans l'autre, sur la fenêtre qu'il convenait d'ouvrir, sur la
+porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait
+dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin....
+
+--Enfin, ça allait bien! dit Kéraban.
+
+--Comme vous voyez, mais ça allait surtout en empirant, parce qu'au
+fond, je suis d'un caractère doux, d'un tempérament docile, et que je
+cédais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien!
+
+--C'était peut-être le plus sage! dit Ahmet.
+
+--C'était, au contraire, le moins sage! répondit Kéraban, prêt à
+soutenir une discussion sur ce sujet.
+
+--Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans
+notre dernière dispute, j'ai voulu résister.... J'ai résisté, oui,
+comme un véritable Kéraban!
+
+--Par Allah! cela n'est pas possible! s'écria l'oncle d'Ahmet, qui se
+connaissait bien.
+
+--Plus qu'un Kéraban, ajouta Van Mitten!
+
+--Mahomet me protège! répondit Kéraban. Mais prétendre que vous êtes
+plus entêté que moi!...
+
+--C'est évidemment improbable! répondit Ahmet, avec un accent de
+conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle.
+
+--Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et....
+
+--Nous ne verrons rien! s'écria Kéraban.
+
+--Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'était à propos de tulipes,
+cette discussion qui s'éleva entre madame Van Mitten et moi, de ces
+belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur
+leur tige, et dont il y a plus de cent variétés. Je n'en avais pas qui
+me coûtassent moins de mille florins l'oignon!
+
+--Huit mille piastres, dit Kéraban, habitué à tout chiffrer en monnaie
+turque.
+
+--Oui, huit mille piastres environ! répondit le Hollandais. Or, ne
+voilà-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire
+arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_!
+Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entête!... Je
+veux la saisir.... Elle m'échappe!... Elle se précipite sur la
+_Valentia_... Elle l'arrache...
+
+--Coût: huit mille piastres! dit Kéraban.
+
+--Alors, reprit Van Mitten, je me jette à mon tour sur son _Oeil de
+Soleil_, que j'écrase!
+
+--Coût: seize mille piastres! dit Kéraban.
+
+--Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten.
+
+--Coût: vingt-quatre mille piastres! répondit Kéraban, comme s'il eût
+passé les écritures de son livre de caisse.
+
+--Je lui réponds par un second _Oeil de Soleil_!...
+
+--Coût: trente-deux mille piastres.
+
+--Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten
+ne se possédait plus. Je reçois deux magnifiques «caïeux» du plus
+grand prix par la tête....
+
+--Coût: quarante-huit mille piastres!
+
+--Elle en reçoit trois autres en pleine poitrine!...
+
+--Coût: soixante-douze mille piastres!
+
+--C'était une véritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a
+peut-être jamais vu! Cela a duré une demi-heure! Tout le jardin y a
+passé, puis la serre après le jardin!... Il ne restait plus rien de ma
+collection!
+
+--Et, finalement, ça vous a coûté?... demanda Kéraban.
+
+--Plus cher que si nous ne nous étions jetés que des injures à la
+tête, comme les économes héros d'Homère, soit environ vingt-cinq mille
+florins.
+
+--Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit
+Kéraban.
+
+--Mais je m'étais montré!
+
+--Ça valait bien cela!
+
+--Et là-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, après avoir donné
+des ordres pour réaliser ma part de fortune et la verser à la banque
+de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidèle Bruno,
+bien décidé à ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten
+l'aura quittée ... pour un monde meilleur....
+
+--Où il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet.
+
+--Eh bien, ami Kéraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup
+d'entêtements qui vous aient coûté deux cent mille piastres?
+
+--Moi? répondit Kéraban, légèrement piqué par cette observation de son
+ami.
+
+--Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part,
+j'en connais au moins un!
+
+--Et lequel, s'il vous plaît? demanda le Hollandais.
+
+--Mais cet entêtement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, à
+faire le tour de la mer Noire! Ça lui coûtera plus cher que votre
+averse de tulipes!
+
+--Ça coûtera ce que ça coûtera! riposta le seigneur Kéraban, d'un ton
+sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas payé sa liberté d'un
+trop haut prix! Voilà ce que c'est de n'avoir affaire qu'à une
+seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il
+permettait à ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient!
+
+--Certes! répondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins
+difficiles à gouverner qu'une seule!
+
+--Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kéraban en manière de
+moralité, c'est pas de femme du tout!»
+
+Sur cette observation, la conversation fut close.
+
+La chaise arrivait alors à une maison de poste. On relaya, on courut
+toute la nuit. Le lendemain, à midi, les voyageurs, assez fatigués,
+mais sur les instances d'Ahmet, décidés à ne pas perdre une heure,
+après avoir passé par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient à la
+bourgade de Pérékop, au fond du golfe de ce nom, à l'amorce même de
+l'isthme qui rattache la Crimée à la Russie méridonale.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL
+ATTELAGE ON EN SORT.
+
+La Crimée! cette Chersonèse taurique des anciens, un quadrilatère,
+ou plutôt un losange irrégulier, qui semble avoir été enlevé au plus
+enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'île dont M. Ferdinand
+de Lesseps ferait une île en deux coups de canif, un coin de terre
+qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire
+d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement
+les Héracléens, six cents ans avant l'ère chrétienne, puis,
+Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les
+Tartares, les Génois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche
+dépendance de son empire, et que Catherine II rattacha définitivement
+à la Russie en 1791!
+
+Comment cette contrée, bénie des dieux et disputée des mortels,
+eût-elle pu échapper à l'enlacement des légendes mythologiques?
+N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marécages du Sivach des traces
+des gigantesques travaux de ce problématique peuple des Atlantes? Les
+poètes de l'antiquité n'ont-ils pas placé une entrée des Enfers près
+du cap Kerberian, dont les trois môles formaient le Cerbère aux trois
+têtes? Iphigénie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue
+prêtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler
+à la chaste déesse son frère Oreste, jeté par les vents aux rivages du
+cap Parthenium?
+
+Et maintenant, la Crimée, dans sa partie méridionale, qui vaut plus
+à elle seule que toutes les arides îles de l'archipel, avec ce
+Tchadir-Dagh, qui montre à quinze cents mètres d'altitude sa table où
+l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses
+amphithéâtres de forêts, dont le manteau de verdure s'étend jusqu'à
+la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprès, d'oliviers,
+d'arbres de Judée, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantées par
+Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de
+provinces, qui s'étendent de la mer Noire à la mer Arctique? N'est-ce
+pas sous ce climat vivifiant et tempéré, que les Russes du nord, aussi
+bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge
+contre les âpretés de l'hiver hyperboréen, les autres un abri contre
+les desséchantes brises de l'été? N'est-ce pas là, autour de ce cap
+Aïa, ce front de bélier, qui fait tête aux flots du Pont-Euxin, à
+l'extrême pointe sud de la Tauride, que se sont fondées ces colonies
+de châteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au
+prince Woronsow, manoir féodal à l'extérieur, rêve d'une imagination
+orientale à l'intérieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck,
+au prince André Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, propriétés
+impériales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses
+torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de
+l'impératrice de toutes les Russies?
+
+Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus
+sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait à
+satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme,
+dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. Là, sont réunis
+des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales
+avec mosquées et minarets, muezzins et derviches, des monastères
+du rite russe, des seraïs de khans, des thébaïdes où sont venues
+s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les
+quels rayonnent les pèlerinages, une montagne juive qui appartient à
+la tribu des Karaïtes, et une vallée de Josaphat, creusée comme
+une succursale de la célèbre vallée du Cédron, où des milliards de
+justiciables doivent se réunir au son des trompettes du jugement
+dernier.
+
+Que de merveilles aurait eu à visiter Van Mitten! Que d'impressions à
+noter en ce pays où l'entraînait son étrange destinée! Mais son
+ami Kéraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs,
+connaissait toutes ces splendeurs de la Crimée, ne lui eût pas accordé
+une heure pour en prendre un aperçu sommaire.
+
+«Peut-être, après tout, peut-être, se disait Van Mitten, me sera-t-il
+possible, en passant, de saisir une légère impression de cette antique
+Chersonèse, si justement vantée?»
+
+Il ne devait point en être ainsi. La chaise allait se lancer par le
+plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans
+atteindre ni le centre ni la côte méridionale de l'ancienne Tauride.
+
+En effet, l'itinéraire tel qu'il suit avait été arrêté en un conseil,
+où le Hollandais n'avait pas eu même voix consultative. Si, en
+traversant la Crimée, on économisait le tour de la mer d'Azof,--qui
+eût allongé de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage
+circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant
+droit de Pérékop sur la presqu'île de Kertsch. Puis, de l'autre côté
+du détroit d'Iénikalé, la presqu'île de Taman offrirait un passage
+régulier jusqu'au littoral caucasien.
+
+La chaise roula donc sur l'étroit isthme, auquel la Crimée pend comme
+une magnifique orange à la branche d'un oranger. D'un côté, c'était la
+baie de Pérékop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le
+nom de mer Putride, vaste étang de deux milliards de mètres carrés,
+alimenté par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof,
+auxquelles la coupure de Ghénitché sert de canal.
+
+En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a guère
+qu'un mètre de profondeur en moyenne, et dont le degré de salure est
+presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme
+c'est dans ces conditions que le sel cristallisé commence à se déposer
+naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus
+productives salines du globe.
+
+Mais il faut le dire, à longer ce Sivach, il n'y a rien de bien
+agréable pour l'odorat. L'atmosphère s'y mélange d'une certaine
+quantité d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui pénètrent dans ce
+lac, y trouvent presque aussitôt la mort. Ce serait donc là comme un
+équivalent du lac Asphaltite de la Palestine.
+
+C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend
+d'Alexandroff à Sébastopol. Aussi, le seigneur Kéraban put-il entendre
+avec horreur les sifflets assourdissants que lançaient, dans la nuit,
+les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels
+viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride.
+
+Le lendemain, 31 août, pendant la journée, le chemin se déroula au
+milieu d'une campagne verdoyante. C'étaient des bouquets d'oliviers,
+dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient
+frétiller comme une pluie de vif-argent, des cyprès d'un vert qui
+touchait au noir, des chênes magnifiques, des arbousiers de haute
+taille. Partout, sur les coteaux, s'étageaient des lignes de ceps, qui
+produisent, sans trop d'infériorité, quelques crus des vignobles de
+France.
+
+Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grâce à ces poignées de roubles
+qu'il prodiguait, les chevaux étaient toujours prêts à s'atteler à la
+chaise, et les postillons, stimulés, coupaient par le plus court. Le
+soir, on avait dépassé la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus
+loin, on retrouvait les bords de la mer Putride.
+
+En cet endroit, la curieuse lagune n'est séparée de la mer d'Azof que
+par une langue de sable peu élevée, faite d'un bourrelet de coquilles,
+dont la largeur moyenne peut être évaluée à un quart de lieue.
+
+Cette langue s'appelle flèche d'Arabat. Elle s'étend depuis le
+village de ce nom, au sud, jusqu'à Ghénitché, au nord,--en terre
+ferme,--coupée seulement en cet endroit par une saignée de trois cents
+pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a
+été dit plus haut.
+
+Avec le lever du jour, le seigneur Kéraban et ses compagnons furent
+entourés de vapeurs humides, épaisses, malsaines, qui se dissipèrent
+peu à peu sous l'action des rayons solaires.
+
+La campagne était moins boisée, plus déserte aussi. On y voyait paître
+en liberté des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette
+contrée comme une annexe du désert arabique. Les charrettes qui
+passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer,
+assourdissaient l'air en grinçant sur leurs essieux frottés de bitume.
+Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des
+villages, dans les fermes isolées, se retrouve encore la générosité de
+l'hospitalité tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir à la table du
+maître, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger à sa
+faim, boire à sa soif, et s'en aller avec un simple «merci» pour toute
+rétribution.
+
+Il va sans dire que les voyageurs n'abusèrent jamais de la simplicité
+de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas à disparaître. Ils
+laissèrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques
+suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, épuisé par une
+longue course, s'arrêtait à la bourgade d'Arabat, à l'extrémité sud de
+la flèche.
+
+Là, sur le sable, s'élève une forteresse, au pied de laquelle les
+maisons sont bâties pêle-mêle. Partout des massifs de fenouil,
+qui sont de véritables réceptacles à couleuvres, et des champs de
+pastèques, dont la récolte est extrêmement abondante.
+
+Il était neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une
+auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'était
+encore la meilleure de l'endroit. En ces régions perdues de la
+Chersonèse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile.
+
+«Neveu Ahmet, dit le seigneur Kéraban, voilà plusieurs nuits et
+plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux
+relais de poste. Or, je ne serais pas fâché de m'étendre quelques
+heures dans un lit, fut-ce même dans un lit d'auberge.
+
+--Et moi, j'en serais enchanté, ajouta Van Mitten, en se redressant
+sur les reins.
+
+--Quoi! perdre douze heures! s'écria Ahmet. Douze heures sur un voyage
+de six semaines!
+
+--Veux-tu que nous entamions une discussion à ce sujet? demanda
+Kéraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien.
+
+--Non, mon oncle, non! répondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin
+de repos....
+
+--Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et même
+Nizib, qui ne demandera pas mieux!
+
+--Seigneur Kéraban, répondit Bruno, directement interpellé, je regarde
+cette idée comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout
+si un bon souper nous prépare à bien dormir!»
+
+L'observation de Bruno venait très à propos. Les provisions de la
+chaise étaient presque épuisées. Ce qui en restait, dans les coffres,
+il importait de n'y point toucher, avant d'être arrivé à Kertsch,
+ville importante de la presqu'île de ce nom, où elles pourraient être
+abondamment renouvelées.
+
+Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat étaient à peu près
+convenables, même pour des voyageurs de cette importance, l'office
+laissait à désirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui,
+n'importe à quelle époque de l'année, s'aventurent vers les extrêmes
+confins de la Tauride. Quelques marchands ou négociants sauniers,
+dont les chevaux ou les charrettes fréquentent la route de Kertsch à
+Pérékop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat,
+gens peu difficiles, sachant coucher à la dure et manger ce qui se
+rencontre.
+
+Le seigneur Kéraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un
+assez maigre menu, c'est à dire un plat de pilaw, qui est toujours le
+mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de
+carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile était si vieux,
+et, par suite, si dur, qu'il faillit résister à Kéraban lui-même;
+mais les solides molaires de l'entêté personnage eurent raison de sa
+coriacité, et, en cette circonstance, il ne céda pas plus que
+d'habitude.
+
+A ce plat réglementaire succéda une véritable terrine de yaourtz ou
+lait caillé, qui arriva fort à propos pour faciliter la déglutition du
+pilaw; puis, apparurent des galettes assez appétissantes, connues sous
+le nom de katlamas dans le pays.
+
+Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partagés,
+comme on voudra, que leurs maîtres. Certes, leurs mâchoires auraient
+eu raison du plus récalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas
+l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplacé sur leur table par
+une sorte de substance noirâtre, fumée comme une plaque de cheminée,
+après un long séjour au fond de l'âtre.
+
+«Qu'est-ce que cela? demanda Bruno.
+
+--Je ne saurais le dire, répliqua Nizib.
+
+--Comment, vous qui êtes du pays?...
+
+--Je ne suis pas du pays.
+
+--A peu près, puisque vous êtes turc! répondit Bruno. Eh bien, mon
+camarade, goûtez un peu à cette semelle desséchée, et vous me direz ce
+qu'il faut en penser!»
+
+Et Nizib, toujours docile, mordit à belles dents dans le morceau de
+ladite semelle.
+
+«Eh bien?... demanda Bruno.
+
+--Eh bien, ça n'est pas bon, certes! mais ça se laisse manger tout de
+même!
+
+--Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose à se
+mettre sous la dent!»
+
+Et Bruno y goûta à son tour, en homme décidé, pour ne pas maigrir, à
+risquer le tout pour le tout.
+
+En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une
+sorte de bière alcoolisée,--ce que firent les deux convives.
+
+Mais, soudain, Nizib de s'écrier:
+
+«Eh! Allah me vienne en aide!
+
+--Qu'est-ce qui vous prend, Nizib?
+
+--Si ce que j'ai mangé là était du porc?...
+
+--Du porc! répliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman
+comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh
+bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez
+plus qu'une chose à faire!
+
+--Et laquelle?
+
+--C'est de le digérer tout tranquillement, maintenant qu'il est
+mangé!»
+
+Cela ne laissait pas d'inquiéter Nizib, très observateur des lois du
+Prophète, et, comme il se sentait la conscience profondément troublée,
+Bruno dut aller aux informations près du maître de l'auberge.
+
+Nizib fut alors rassuré et put laisser sa digestion s'accomplir sans
+aucun remords. Ce n'était même pas de la viande, c'était du poisson,
+du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme
+une morue, que l'on sèche au soleil, que l'on fume, en le suspendant
+au-dessus de l'âtre, que l'on mange cru ou à peu près, et dont il se
+fait une exportation considérable pour tout le littoral du port de
+Rostow, situé au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof.
+
+Maîtres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de
+l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins
+de la voiture; mais, enfin, ils n'étaient point soumis aux cahoteuses
+secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils
+trouvèrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les
+remettre de leurs précédentes fatigues.
+
+Le lendemain, 2 septembre, dès le soleil levant, Ahmet était sur pied,
+et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des
+chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmené par une étape,
+longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au
+moins vingt-quatre heures de repos.
+
+Ahmet comptait amener la chaise toute attelée à l'auberge, de manière
+que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu'à y monter pour suivre
+le chemin de la presqu'île de Kertsch.
+
+La maison de poste était bien là, à l'extrémité du village, avec son
+toit agrémenté de ces crosses de bois qui ressemblent à des manches
+de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence.
+L'écurie était vide et, même à prix d'or, le maître n'aurait pu en
+fournir.
+
+Ahmet, très désappointé de ce contre-temps, revint donc à l'auberge.
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prêts à partir,
+attendaient que la chaise arrivât. Déjà même, l'un d'eux,--il est
+inutile de le nommer,--commençait à donner de visibles signes
+d'impatience.
+
+«Eh bien, Ahmet, s'écria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous
+allions chercher la chaise au relais?
+
+--Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! répondit Ahmet. Il n'y
+a plus un seul cheval!
+
+--Pas de chevaux?... dit Kéraban.
+
+--Et nous ne pourrons en avoir que demain!
+
+--Que demain?...
+
+--Oui! C'est vingt-quatre heures à perdre!
+
+--Vingt-quatre heures à perdre! s'écria Kéraban, mais j'entends ne pas
+en perdre dix, pas même cinq, pas même une!
+
+--Cependant, fit observer le Hollandais à son ami, qui se montait
+déjà, s'il n'y a pas de chevaux?...
+
+--Il y en aura!» répondit le seigneur Kéraban. Et sur un signe, tous
+le suivirent.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arrêtaient
+devant la porte.
+
+Le maître de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante
+attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger à
+donner ce qu'il n'a pas.
+
+«Vous n'avez plus de chevaux? demanda Kéraban, d'un ton peu
+accommodant déjà.
+
+--Je n'ai que ceux qui vous ont amenés hier soir, répondit le maître
+de poste, et ils ne peuvent marcher.
+
+--Eh pourquoi, s'il vous plaît, n'avez-vous pas de chevaux frais dans
+vos écuries?
+
+--Parce qu'ils ont été pris par un seigneur turc, qui se rend à
+Kertsch, d'où il doit gagner Poti, après avoir traversé le Caucase.
+
+--Un seigneur turc, s'écria Kéraban! Un de ces Ottomans à la mode
+européenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous
+embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les
+rencontre sur les routes de la Crimée!
+
+--Et quel est-il?
+
+--Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voilà tout, répondit
+tranquillement le maître de poste.
+
+--Eh bien, pourquoi vous êtes-vous permis de donner ce qui vous
+restait de chevaux à ce seigneur Saffar? demanda Kéraban, avec
+l'accent du plus parfait mépris.
+
+--Parce que ce voyageur est arrivé au relais, hier matin, douze heures
+avant vous, et que les chevaux étant disponibles, je n'avais aucune
+raison pour les lui refuser.
+
+--Il y en avait, au contraire!...
+
+--Il y en avait?... répéta le maître de poste.
+
+--Sans doute, puisque je devais arriver!»
+
+Que peut-on répondre à des arguments de cette valeur? Van Mitten
+voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au
+maître de poste, après avoir regardé le seigneur Kéraban d'un air
+goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci
+l'arrêta, en disant:
+
+«Peu importe, après tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut
+que nous partions à l'instant!
+
+--A l'instant?... répondit le maître de poste. Je vous répète que je
+n'ai pas de chevaux.
+
+--Trouvez-en!
+
+--Il n'y en a pas à Arabat.
+
+--Trouvez-en deux, trouvez-en un, répondit Kéraban, qui commençait à
+ne plus se posséder, trouvez-en la moitié d'un ... mais trouvez-en!
+
+--Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir répéter doucement le
+conciliant Van Mitten.
+
+--Il faut qu'il y en ait!
+
+--Peut-être pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou
+mulets? demanda Ahmet au maître de poste.
+
+--Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kéraban. Nous
+nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la
+province! répondit le maître de poste.
+
+--Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno à l'oreille de son
+maître, en désignant Kéraban, et un fameux!
+
+--Des ânes alors?... dit Ahmet.
+
+--Pas plus d'ânes que de mulets!
+
+--Pas plus d'ânes!... s'écria le seigneur Kéraban. Ah ça! vous
+moquez-vous de moi, monsieur le maître de poste! Comment, pas d'ânes
+dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de
+quoi relayer une voiture?»
+
+Et l'obstiné personnage, en parlant ainsi, jetait des regards
+courroucés, à droite et à gauche, sur une douzaine d'indigènes, qui
+s'étaient assemblés à la porte du relais.
+
+«Il serait capable de les faire atteler à sa chaise! dit Bruno.
+
+Oui!... eux ou nous!» répondit Nizib, en homme qui connaissait bien
+son maître.
+
+Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni ânes, il
+devenait évident qu'on ne pourrait partir. Donc, nécessité de
+se résigner à un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela
+contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire
+entendre raison en présence de cette impossibilité absolue, lorsque le
+seigneur Kéraban de s'écrier:
+
+«Cent roubles à qui me procurera un attelage!»
+
+Un certain frémissement courut parmi les indigènes d'Arabat. L'un
+d'eux s'avança résolument.
+
+«Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires à vendre!
+
+--Je les achète!» répondit Kéraban.
+
+Atteler des dromadaires à une chaise de poste, cela ne s'était jamais
+vu. Cela se vit cette fois.
+
+En moins d'une heure le marché fut conclu, et pour un bon prix. Peu
+importait! Le seigneur Kéraban en eût payé le double. Les deux bêtes
+furent donc harnachées tant bien que mal, attelées aux brancards, et,
+sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propriétaire,
+transformé en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces
+ruminants; puis, la chaise, au grand ébahissement de la population
+d'Arabat, mais à l'extrême satisfaction des voyageurs, descendit la
+route de Kertsch au trot allongé de son étrange attelage.
+
+Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, à douze lieues
+d'Arabat.
+
+Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du
+seigneur Saffar. Il fallut se résoudre à coucher à Argin, afin de
+donner quelque repos aux dromadaires.
+
+Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mêmes
+conditions, franchissant dans la journée la distance qui sépare Argin
+du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit,
+le quittait dès l'aube, et, dans la soirée, après une étape de douze
+lieues, arrivait à Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes
+secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes bêtes, mal
+dressées à ce genre de service.
+
+En somme, le seigneur Kéraban et ses compagnons, partis depuis le
+17 août, après dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois
+septièmes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents.
+Ils étaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient
+pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils
+devaient avoir achevé le tour de la mer Noire dans les délais voulus.
+
+«Et pourtant, répétait souvent Bruno à son maître, j'ai la
+pressentiment que cela finira mal!
+
+--Pour mon ami Kéraban?
+
+--Pour votre ami Kéraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent!
+
+
+
+
+XIV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GÉOGRAPHIE QUE
+NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET.
+
+La ville de Kertsch est située sur la presqu'île qui porte son nom, à
+l'extrémité orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur
+la côte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'élevait
+autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont
+Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains,
+qui faillit les chasser de l'Asie, ce général audacieux, ce polyglotte
+émérite, ce toxicologue légendaire, a justement sa place au front
+d'une cité qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est là que ce
+roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'épée d'un soldat
+gaulois, après avoir vainement tenté d'empoisonner ce corps de fer,
+qu'il avait habitué aux poisons.
+
+Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une
+demi-heure de halte, crut devoir faire à ses compagnons. Ce qui lui
+attira cette réponse de son ami Kéraban:
+
+«Mithridate n'était qu'un maladroit!
+
+--Et pourquoi? demanda Van Mitten.
+
+--S'il voulait s'empoisonner sérieusement, il n'avait qu'a aller dîner
+à notre auberge d'Arabat!»
+
+Là-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'éloge de
+l'époux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa
+capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissées.
+
+La chaise traversa la ville, avec son singulier équipage, pour la plus
+grande surprise d'une population hybride, composée de juifs en très
+grand nombre, de Tatars, de Grecs et même de Russes,--en tout une
+douzaine de mille habitants.
+
+Le premier soin d'Ahmet, en arrivant à l'_Hôtel Constantin_, fut de
+s'enquérir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain
+matin. A son extrême satisfaction, ils ne manquaient point, cette
+fois, aux écuries de la maison de poste.
+
+«Il est heureux, fit observer Kéraban, que le seigneur Saffar n'ait
+pas tout pris à ce relais!»
+
+Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive
+rancune à l'égard de cet importun, qui se permettait de le devancer
+sur les routes et de lui prendre ses chevaux.
+
+En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il
+les revendit à un chef de caravane, qui partait pour le détroit
+d'Iénikalé; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les
+eût achetés morts. De là, une perte assez sensible que le rancunier
+Kéraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar.
+
+Il va sans dire que ce Saffar n'était point à Kertsch,--ce qui
+lui évita sans doute une discussion des plus sérieuses avec son
+concurrent. Depuis deux jours, il avait quitté la ville, pour prendre
+le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne précéderait
+plus des voyageurs décidés à suivre la route du littoral.
+
+Un bon souper à l'_Hôtel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres
+assez confortables, firent oublier les ennuis passés aux maîtres
+aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressée par Ahmet à
+Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait régulièrement.
+
+Comme le départ n'avait été décidé pour le lendemain, 5 septembre,
+qu'à dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en même
+temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois,
+Ahmet prêt à l'accompagner.
+
+Tous deux s'en allèrent donc à travers les larges rues de Kertsch,
+bordées de trottoirs dallés, où fourmillaient des chiens vagabonds,
+qu'un bohémien, exécuteur patenté de ces basses oeuvres, est chargé
+d'assommer à coups de bâton. Mais, sans doute, le bourreau avait passé
+une partie de la nuit à boire, car Ahmet et le Hollandais eurent
+quelque peine à échapper aux crocs de ces dangereuses bêtes.
+
+Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formée par
+un retour de la côte, qui se prolonge jusqu'aux rives du détroit,
+leur permit de se promener plus aisément. Là s'élèvent le palais du
+gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du
+manque d'eau, sont mouillés les navires, auxquels le port de Kertsch
+offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez
+commerçant, depuis la cession de la ville à la Russie en 1774, et on
+y trouve un vaste entrepôt de ce sel que fournissent les salines de
+Pérékop.
+
+«Avons-nous le temps de monter là? dit Van Mitten, en désignant le
+mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec,
+enrichi des dépouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de
+Kertsch,--temple qui a remplacé l'antique acropole.
+
+--Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle
+Kéraban!
+
+--Ni son neveu! répondit en souriant Van Mitten.
+
+--Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne
+songe guère qu'à notre prochain retour à Scutari!--Vous me comprenez,
+monsieur Van Mitten?
+
+--Oui..., je comprends, mon jeune ami, répondit le Hollandais, et
+pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas
+vous comprendre!»
+
+Sur cette réflexion, trop justifiée par les épreuves du ménage de
+Rotterdam, tous deux commencèrent à gravir le mont Mithridate, ayant
+encore deux heures devant eux avant le départ.
+
+De ce point élevé, une vue magnifique s'étend sur la baie de Kertsch.
+Dans le sud se dessine l'angle extrême de la presqu'île. Vers l'est
+s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de
+Taman, au delà du détroit d'Iénikalé. Le ciel, assez pur, permettait
+d'apercevoir alors les divers accidents de la contrée, et ces
+khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte
+jusqu'en ses moindres collines de corallites.
+
+Lorsque Ahmet jugea que le moment était venu de regagner l'hôtel, il
+montra à Van Mitten un escalier monumental, orné de balustres, qui
+descend du mont Mithridate à la ville et aboutit à la place du marché.
+Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur
+Kéraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hôte, un Tatar
+des plus placides. Il était temps d'arriver, car il eût fini par se
+fâcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colère.
+
+La chaise était là, attelée de bons chevaux d'origine persane, dont il
+se fait un important commerce à Kertsch. Chacun reprit sa place, et
+on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot
+fatigant des dromadaires.
+
+Ahmet n'était pas sans éprouver une certaine inquiétude en approchant
+du détroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'était passé, lorsque
+l'itinéraire fut modifié à Kherson. Sur les instances de son neveu,
+le seigneur Kéraban avait consenti à ne point faire le tour de la mer
+d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimée. Mais, ce faisant,
+il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point
+du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper
+son erreur.
+
+On peut être un très bon Turc, un excellent négociant en tabacs, et
+ne pas connaître à fond la géographie. L'oncle d'Ahmet devait
+probablement ignorer que l'écoulement de la mer d'Azof dans la mer
+Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmérien, qui
+porte le nom de détroit d'Iénikalé, et que, par conséquent, il lui
+faudrait forcément traverser ce détroit, entre la presqu'île de
+Kertsch et la presqu'île de Taman.
+
+Or, le seigneur Kéraban avait pour la mer une répugnance que son
+neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se
+trouverait en face de cette passe, si, à cause des courants ou du peu
+de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande
+largeur, qui peut être estimée à vingt milles? Et s'il refusait
+obstinément de s'y aventurer? Et s'il prétendait remonter toute la
+côte orientale de la Crimée pour suivre le littoral de la mer d'Azof
+jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation
+de voyage! Que de temps perdu! Que d'intérêts compromis! Comment
+serait-on à Scutari pour la date du 30 septembre?
+
+Voilà quelles réflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise
+roulait à travers la presqu'île. Avant deux heures, elle aurait
+atteint le détroit, et l'oncle saurait à quoi s'en tenir.
+Convenait-il, dès à présent, de le préparer à cette grave éventualité?
+Mais, alors, que d'adresse à déployer pour que la conversation ne
+dégénérât pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le
+seigneur Kéraban s'entêtait, rien ne le ferait démordre de son idée,
+et, bon gré, mal gré, il obligerait la chaise de poste à reprendre le
+chemin de Kertsch.
+
+Ahmet ne savait donc à quel parti s'arrêter. S'il avouait sa ruse, il
+risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux,
+dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite
+surprise, en trouvant un détroit là où l'on croyait trouver la terre
+ferme?
+
+«Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.
+
+Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien
+le tirer d'affaire.
+
+La presqu'île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite
+aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui
+la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret;
+puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes
+vers le littoral.
+
+L'attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée,--ce
+qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette
+portion de la Chersonèse.
+
+En somme, c'était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques
+caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart
+d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale.
+D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient
+l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière. C'étaient autant de
+tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs
+profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de
+cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et
+les salles du musée de Kertsch.
+
+Vers midi, apparut à l'horizon une grosse tour carrée, flanquée de
+quatre tourelles: c'était le fort qui s'élève au nord de la bourgade
+d'Iénikalé.
+
+Dans le sud, à l'extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap
+Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit
+s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de
+Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte
+asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien.
+
+Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à
+ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami
+Kéraban, regarda Ahmet d'un air très étonné.
+
+Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l'oncle
+sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de
+la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus
+étroite mesure de cinq à six milles de large.
+
+«Diable!» se dit Van Mitten.
+
+Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né
+quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'était fait à cette époque,
+Ahmet n'aurait pas eu sujet d'être inquiet, comme il l'était en ce
+moment.
+
+En effet, ce détroit tend à s'ensabler, et finira, avec
+l'agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu'un étroit
+chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux
+de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof,
+maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d'attendre que les
+eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de
+dix à douze pieds.
+
+Mais on était en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter
+les conditions hydrographiques telles qu'elles se présentaient.
+
+Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à
+Iénikalé, faisant partir d'assourdissantes volées d'outardes, remisées
+dans les grandes herbes. Elle s'arrêta à la principale auberge de la
+bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla.
+
+«Nous sommes au relais? demanda-t-il.
+
+--Oui! au relais d'Iénikalé,» répondit simplement Ahmet.
+
+Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l'auberge, pendant que la
+voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au
+quai d'embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des
+voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des
+caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.
+
+Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de
+caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d'esturgeons et de turbots
+occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement
+grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du détroit et du
+littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux
+voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation
+stratégique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiée,
+après l'avoir enlevée aux Turcs en 4771. C'est une des portes de
+la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef
+d'Iénikalé, d'un côté, la clef de Taman, de l'autre.
+
+Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses
+compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où
+les attendait le bac.
+
+Tout d'abord, les regards de Kéraban se portèrent à droite, à gauche,
+et une exclamation lui échappa.
+
+«Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point à
+l'aise.
+
+--C'est une rivière, cela? dit Kéraban, en montrant le détroit.
+
+--Une rivière, en effet! répondit Ahmet, qui crut devoir laisser son
+oncle dans l'erreur.
+
+--Une rivière!...» s'écria Bruno.
+
+Un signe de son maître lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister
+sur ce point.
+
+«Mais non! C'est un....» dit Nizib.
+
+Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno
+lui coupa la parole, au moment où il allait qualifier, comme elle le
+méritait, cette disposition hydrographique.
+
+Cependant, le seigneur Kéraban regardait toujours cette rivière, qui
+lui barrait la route.
+
+«Elle est large! dit-il.
+
+--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue,
+probablement! répondit Ahmet.
+
+--Crue ... due à la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer
+son jeune ami.
+
+--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kéraban, en se
+retournant vers le Hollandais.
+
+--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les
+neiges du Caucase! répondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce
+qu'il disait.
+
+--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivière?
+reprit Kéraban.
+
+--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! répondit Ahmet, en se faisant
+une longue-vue de ses deux mains à demi fermées, comme pour mieux
+apercevoir le prétendu pont de la prétendue rivière.
+
+--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide
+mentionne l'existence d'un pont....
+
+--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... répliqua
+Kéraban, qui, fronçant les sourcils, regardait en face son ami Van
+Mitten.
+
+--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous
+savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens....
+
+--Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient
+entre ses lèvres à demi serrées, qu'il n'aura pu résister à la crue
+produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....
+
+--Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout
+d'imagination.
+
+Ahmet se tenait un peu à l'écart. Il ne savait plus que répondre à son
+oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment
+mal tourné.
+
+«Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d'un ton sec, comment ferons-nous
+pour passer cette rivière, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus
+de pont?--Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il
+y a si peu d'eau!...
+
+--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui
+certainement aurait mieux fait de se taire.
+
+--Eh bien, Van Mitten, s'écria Kéraban, retroussez votre pantalon,
+entrez dans cette rivière, et nous vous suivons!
+
+--Mais ... je....
+
+--Allons!... retroussez!... retroussez!»
+
+Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette
+mauvaise passe.
+
+«C'est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous
+mouiller les pieds. Il y a un bac.
+
+--Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu'on
+ait songé à installer un bac sur cette rivière ... pour remplacer le
+pont emporté ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit
+plus tôt qu'il y avait un bac?--Et où est-il, ce bac?
+
+--Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au
+quai. Notre voiture est déjà dedans!
+
+--Vraiment! Notre voiture est déjà...?
+
+--Oui! tout attelée!
+
+--Tout attelée?--Et qui a donné l'ordre?
+
+--Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l'y a
+conduite lui-même ... comme il fait toujours....
+
+--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?
+
+--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer
+notre voyage!
+
+--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses
+pas et à faire le tour de la mer d'Azof par le nord!
+
+--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du
+trente? Avez-vous donc oublié le trente?...
+
+--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de
+retour! Partons!»
+
+Ahmet eut un instant d'émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre
+à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la
+presqu'île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et
+traverser le détroit d'Iénikalé?
+
+Le seigneur Kéraban s'était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet,
+Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la
+violente discussion qui menaçait d'éclater.
+
+Kéraban, pendant une longue minute, s'arrêta sur le quai a regarder
+autour de lui.
+
+Ses compagnons s'arrêtèrent.
+
+Kéraban entra dans le bac.
+
+Ses compagnons y entrèrent à sa suite.
+
+Kéraban monta dans la chaise de poste.
+
+Les autres y montèrent à sa suite.
+
+Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la
+côte opposée.
+
+Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.
+
+Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent
+aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes,
+tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.
+
+Cependant, il y eut un moment où l'on put craindre que quelque
+accident se produisit.
+
+En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de
+Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir à cette
+pointe, il fut menacé d'être entraîné jusqu'au fond de la baie. C'eût
+été cinq lieues à franchir au lieu d'une, et le seigneur Kéraban,
+dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner
+l'ordre de revenir en arrière.
+
+Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit
+quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois répété,--manoeuvrèrent si
+adroitement, qu'ils se rendirent maîtres du bac.
+
+Aussi, une heure après avoir quitté le quai d'Iénikalé, voyageurs,
+chevaux et voiture accostaient-ils l'extrémité de cette flèche
+méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa.
+
+La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un
+nombre respectable de roubles.
+
+Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu'île, c'est-à-dire
+qu'elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été
+impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées
+maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres
+verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman.
+
+Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le
+seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu:
+
+«Décidément, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne
+font pas trop mauvais ménage dans le détroit d'Iénikalé!»
+
+Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du
+neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.
+
+
+
+
+XV
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS
+JOUENT LE RÔLE DE SALAMANDRES.
+
+Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons
+peu confortables, ses chaumes décolorés par l'action du temps, son
+église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un
+épais tournoiement de faucons.
+
+La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter
+ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de
+Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.
+
+Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle,
+est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer
+qu'au passage.
+
+La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes,
+suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut
+assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c'était là un
+extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-être
+pas de pareil en aucun autre point du globe.
+
+En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes
+d'outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment
+incroyables.
+
+«Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van
+Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais!
+Pas un grain de plomb ne serait perdu!»
+
+Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur
+Kéraban n'était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout
+autre chose.
+
+Il n'y eut un commencement de contestation qu'à propos d'une volée
+de canards que l'attelage fit partir, au moment où il laissait le
+littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.
+
+«En voilà une compagnie! s'écria Van Mitten. Il y a même, là tout un
+régiment!
+
+--Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui
+haussa les épaules.
+
+--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent
+mille canards!
+
+--Cent mille canards! s'écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille?
+
+--Oh! deux cent mille!
+
+--Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore
+au-dessous de la vérité!
+
+--Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais,
+qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de
+canards à la tête.
+
+Mais, en somme, c'était lui qui disait vrai. Cent mille canards,
+c'est déjà une belle passée, mais il n'y en avait pas moins dans ce
+prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la
+baie en se développant devant le soleil.
+
+Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable.
+L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se
+firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devançant
+les voyageurs sur le chemin de la presqu'île.
+
+Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière
+à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse
+apparaissait confusément à l'horizon. Puisque la nuitée avait été
+complète à l'hôtel de Kertsch, c'était bien le moins que personne ne
+songeât à quitter la chaise avant trente-six heures.
+
+Cependant, vers le soir, à l'heure du souper, les voyageurs
+s'arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une
+auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du
+littoral caucasien, et si l'on trouverait aisément a s'y nourrir.
+Donc, c'était prudence que d'économiser les provisions faites à
+Kertsch.
+
+L'auberge était médiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce
+sujet, il n'y eut point à se plaindre.
+
+Seulement, détail caractéristique, l'hôtelier, soit défiance
+naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à
+mesure de la consommation.
+
+Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:
+
+«C'est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre
+qui vaut quatre centimes.]
+
+Et Ahmet dut donner dix kopeks.
+
+Et, lorsque les oeufs furent servis:
+
+«C'est quatre-vingts kopeks!»
+
+Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés.
+
+Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le
+sel, tant!
+
+Et Ahmet de s'exécuter.
+
+Il n'y eut pas jusqu'à la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs
+qu'il fallut régler séparément et d'avance, même les couteaux, les
+verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.
+
+On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban,
+si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles
+nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que
+l'hôtelier reçut, d'ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait
+honneur à Van Mitten.
+
+Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent
+repris avec cinquante pour cent de perte.
+
+«Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion!
+dit-il. Quel homme! Il serait digne d'être ministre des finances de
+l'empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames
+des caïques du Bosphore!»
+
+Mais, on avait assez convenablement soupe, c'était l'important, ainsi
+que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit était déjà
+faite,--une nuit sombre et sans lune.
+
+C'est une impression toute particulière, mais qui n'est pas sans
+charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d'un attelage, au
+milieu d'une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les
+villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes
+disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des
+chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le
+grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc
+aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les
+claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se
+perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent
+vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs,
+dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un
+ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de
+voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit,
+ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat
+quelque peu fantastique.
+
+Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce
+sentiment, dont l'intensité est par instant très grande. A travers les
+vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient
+les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, démesurées,
+mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement
+éclairée.
+
+Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier
+les tira de leur rêverie. C'était une sorte de sifflement, comparable
+à celui que produit l'eau de Seltz en s'échappant de la bouteille,
+mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait
+échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange.
+
+L'attelage s'était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à
+maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s'en tenir, baissa
+rapidement les vitres et se pencha au dehors.
+
+«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'où
+vient ce bruit?
+
+--Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon.
+
+--Des volcans de boue? s'écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de
+volcans de boue? En vérité, c'est une plaisante route que tu nous as
+fait prendre là, neveu Ahmet!
+
+Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de
+descendre, dit alors le postillon.
+
+--Descendre! descendre!
+
+--Oui!... Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous
+traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux,
+et ils pourraient s'emporter.
+
+--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.
+
+--Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être
+huit, mais pas plus!
+
+--Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.
+
+--Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il
+faut voir ce que cela peut être!»
+
+Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à
+terre; puis, marchant derrière la chaise qui n'avançait qu'au pas, ils
+la suivirent à la lueur des lanternes.
+
+La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si
+peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il
+se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient
+parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne
+pas les entendre, à moins d'être sourd.
+
+En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe
+boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d'éruption,
+semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines
+parties de l'Afrique équatoriale. De ces cônes s'échappent des sources
+gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de
+«volcans de boue», bien que l'action volcanique n'intervienne en
+aucune façon dans la production du phénomène. C'est uniquement un
+mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même,
+qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré,
+s'échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'élèvent
+peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et
+s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'île
+se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long.
+
+Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la
+décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses
+substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé,
+finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou
+eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors,
+l'épanchement se fait, ainsi qu'on l'a très bien dit, à la manière
+d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'élasticité du gaz
+vide complètement.
+
+Ces cônes de déjections s'ouvrent en grand nombre à la surface de
+la presqu'île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains
+semblables de la presqu'île de Kertsch, mais non dans le voisinage de
+la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les
+voyageurs n'en avaient rien aperçu.
+
+Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de
+vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le
+postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en
+étaient si rapprochés parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces
+souffles de gaz, d'une odeur caractéristique, comme s'ils se fussent
+échappés du gazomètre d'une usine.
+
+«Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d'éclairage,
+voilà un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise
+pas quelque explosion.
+
+--Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution,
+éteindre...»
+
+L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser
+cette région, se l'était faite aussi, sans doute, car les lanternes de
+la chaise s'éteignirent soudain.
+
+«Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant à
+Bruno et à Nizib.
+
+--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons
+point à sauter!
+
+--Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de
+fumer ici?
+
+--Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques
+verstes du moins!
+
+--Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses
+doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur.
+
+--Plus tard, ami Kéraban, plus tard ... dans notre intérêt à tous! dit
+Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au
+milieu d'une poudrière.
+
+--Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands
+de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se
+retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!»
+
+Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion
+à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki
+dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse
+informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité.
+
+Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin
+d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au
+pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement,
+à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de
+vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu
+de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eût fort incommodés.
+
+On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En
+avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon
+avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque
+les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide,
+on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas
+Danube.
+
+Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait
+certainement franchie.
+
+Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la
+route. Un des cônes venait de s'allumer et projetait une flamme
+intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d'une verste.
+
+«On fume donc!» s'écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses
+compagnons et recula précipitamment.
+
+Personne ne fumait.
+
+Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les
+claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser
+son attelage. Les chevaux épouvantés s'emportèrent, la chaise fut
+entraînée avec une extrême vitesse.
+
+Tous s'étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit
+sombre, un aspect terrifiant.
+
+En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se
+communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après
+les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d'un feu
+d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.
+
+Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet
+éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont
+le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns
+avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par
+la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.
+
+En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes
+du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un
+cratère sous la poussée d'un trop-plein de matières éruptives?
+
+Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban
+et ses compagnons s'étaient écartés les uns des autres, afin de
+diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait
+pas s'arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de
+traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée,
+semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle
+traversait cette steppe en feu.
+
+«En avant! en avant!» criait Ahmet.
+
+On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s'élançait dans
+la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir.
+Au delà de l'horizon, il semblait que l'obscurité de la nuit se
+refaisait sur cette partie de la steppe.... Là était donc la limite de
+cette région des cônes qu'il fallait dépasser.
+
+Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet
+de feu avait jailli d'une énorme loupe, qui venait de boursoufler le
+sol en un instant.
+
+Kéraban fut renversé, et on put l'apercevoir se débattant à travers la
+flamme. C'en était fait de lui, s'il ne parvenait pas à se relever...
+
+D'un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit,
+avant que les gaz enflammés n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraîna à
+demi suffoqué par les émanations de l'hydrogène.
+
+«Mon oncle!... mon oncle!» s'écriait-il.
+
+Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l'avoir porté sur le bord
+d'un talus, essayèrent de rendre un peu d'air à ses poumons.
+
+Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La
+poitrine du solide Kéraban commença à s'abaisser et à se soulever
+par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui
+l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à
+la vie, et ses premières paroles furent celles-ci:
+
+«Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire
+le tour de la mer d'Azof?
+
+--Vous avez raison, mon oncle!
+
+--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!»
+
+Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu'une profonde
+obscurité remplaçait l'intense lueur dont s'était illuminée toute la
+steppe. Les cônes s'étaient éteints subitement et simultanément. On
+eût dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur
+d'un théâtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux
+conservaient encore sur leur rétine l'impression de cette violente
+lumière, dont la source s'était instantanément tarie.
+
+Que s'était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu,
+puisque aucune lumière n'avait été approchée de leur cratère?
+
+En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brûle
+de lui-même au contact de l'air, il s'était produit un phénomène
+identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz,
+c'est l'hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés,
+provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches
+marneuses. Il s'enflamme et communique le feu à l'hydrogène carboné,
+qui n'est autre chose que le gaz d'éclairage. Donc, à tout instant,
+sous l'influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces
+phénomènes d'ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les
+puisse faire prévoir.
+
+A ce point de vue, les routes des presqu'îles de Kertsch et de Taman
+présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de
+parer, puisqu'ils peuvent être subits.
+
+Le seigneur Kéraban n'avait donc pas tort, quand il disait que
+n'importe quelle autre route eût été préférable à celle que les
+impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.
+
+Mais enfin, tous avaient échappé au péril,--l'oncle et le neveu, un
+peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus
+légère brûlure.
+
+A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s'était
+arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes
+de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la
+rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.
+
+Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva
+tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir
+de ce spectacle. Il n'eût pas été plus émerveillé, si les hasards de
+sa vie l'eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au
+moment où s'enflamment les sources étagées sur l'amphithéâtre de ses
+collines éruptives.
+
+Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise,
+après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade
+d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrêtait à la bourgade
+de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE
+MINEURE.
+
+Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes
+montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se
+dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent
+cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don,
+le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des
+Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la
+Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les
+provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel.
+A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer
+Caspienne.
+
+Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se
+nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de
+la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où,
+suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge.
+
+Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette
+importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne,
+tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks,
+des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de
+race turque, des Kurdes et des Cosaques.
+
+S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille
+matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique,
+que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et
+l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».
+
+Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que
+dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek
+à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à
+cinq mille six cents mètres.
+
+La première de ces routes, d'une double importance stratégique et
+commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire;
+la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la
+troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.
+
+Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban,
+d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi
+bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des
+difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au
+port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral
+est de la mer Noire.
+
+Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de
+Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement,
+puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes;
+mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel
+son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question
+des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.
+
+Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise,
+à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes,
+quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se
+lança sur la route du littoral.
+
+Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité.
+Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire,
+pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était
+d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son
+aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu
+d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten.
+C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez
+son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu
+vouloir de plus?
+
+Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer
+dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques
+observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de
+conclure.
+
+«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur
+Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni
+trêve, le long de cette mer Noire?
+
+--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.
+
+--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité
+bon voyage!
+
+--Et rester ici?...
+
+--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque
+notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons,
+aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de
+madame Van....
+
+--Ne prononce pas ce nom, Bruno!
+
+--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être
+désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être
+embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de
+poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans
+des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup
+trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le
+seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser
+partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le
+retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!
+
+--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.
+
+--Ce serait prudent, répliqua Bruno.
+
+--Tu te trouves donc bien à plaindre?
+
+--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en
+apercevez, mais je commence à maigrir!
+
+--Pas trop, Bruno, pas trop!
+
+--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai
+bientôt à l'état de squelette!
+
+--T'es-tu pesé, Bruno?
+
+--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé
+qu'un pèse-lettre....
+
+--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten.
+
+--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela
+suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur
+Kéraban continuer sa route?»
+
+Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave
+homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée
+de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si
+désagréable qu'il refusa de se rendre.
+
+«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité....
+
+--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents
+lieues au lieu d'une!
+
+--N'importe!
+
+--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua
+Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au
+bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que
+nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»
+
+Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait
+l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait
+rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était
+résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait
+plus qu'à le suivre.
+
+Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la
+mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle
+du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais
+que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la
+chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte,
+viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A
+l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales
+qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.
+
+A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie
+de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit
+lieues plus loin, le village de Gélendschik.
+
+Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.
+
+Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près
+une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de
+maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau,
+le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les
+caboteurs de la côte.
+
+Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un
+aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de
+tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux
+sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une
+forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en
+gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces
+terrains fertiles.
+
+Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks
+nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs
+khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants,
+composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se
+planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées
+verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs.
+On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort
+nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de
+l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué
+une forte émigration vers l'Asie.
+
+Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van
+Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large
+pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette
+très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée
+de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même
+habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des
+tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux
+enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils
+se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre
+chaude.
+
+Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits,
+alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec
+des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs
+émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a
+l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent
+incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un
+de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se
+dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins,
+les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie
+à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement
+pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc
+arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie
+pour le piquet d'un campement kalmouk.
+
+La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route
+étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et
+le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et
+devenait plus aisément praticable.
+
+A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y
+relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on
+courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au
+bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe,
+on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de
+Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la
+bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain,
+à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de
+Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.
+
+Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage
+s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans
+incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses
+tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms
+géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de
+fixer le souvenir!
+
+A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître
+de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.
+
+«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi
+longuement que le comportentles circonstances.
+
+--Oui, dînons, répondit Van Mitten.
+
+--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son
+ventre amaigri.
+
+--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un
+peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami
+Ahmet nous permettra de respirer?...
+
+--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.
+
+Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!
+
+--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce
+qu'il y a à l'office!»
+
+C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur
+le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement
+des contreforts du voisinage.
+
+Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui
+portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte
+une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les
+maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres
+de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une
+population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.
+
+Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité
+native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale.
+Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents
+des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec
+raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les
+chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état
+chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers
+émérites.
+
+Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à
+la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec
+celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré,
+il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse
+barbe recouvre jusqu'aux pommettes.
+
+Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table
+de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été
+pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le
+boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo
+industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de
+maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom
+de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe
+au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière
+épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les
+Russes font une incroyable consommation.
+
+Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite
+bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et,
+l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait
+l'ordinaire de leurs provisions de voyage.
+
+Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib
+prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales.
+Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin
+de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le
+fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements
+accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des
+postillons.
+
+En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent
+s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière
+baignait en grondant les pilotis moussus.
+
+C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce
+farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux
+donnent le nom de kief.
+
+En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même,
+comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré.
+Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés
+aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce
+passe-temps, auquel ils devaient leur fortune.
+
+Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va
+sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki
+d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en
+tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure.
+
+Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un
+banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et
+terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les
+lèvres des deux amis.
+
+Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui
+n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par
+l'eau limpide du narghilé.
+
+Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à
+cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au
+chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux
+à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur
+faisaient un édredon aérien.
+
+«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban,
+et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie
+intime avec son narghilé!
+
+--Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que
+plus agréable!
+
+--Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal
+avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a
+décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du
+narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour!
+
+--Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban!
+
+--Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle
+prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui!
+mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut
+en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête
+de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres!
+
+--Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant
+deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup.
+
+--Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous
+n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me
+faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher!
+
+--Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui,
+pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par
+les éclats d'une discussion.
+
+--Toujours raison, ami Van Mitten!
+
+--Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des
+négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre
+propre marchandise!
+
+--Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu
+sur l'oeil.
+
+--Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement
+dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils
+confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur
+de....
+
+--Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je
+vous prie!
+
+--Laquelle?
+
+--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des
+boissons qu'il débite?
+
+--Non, certes!
+
+--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la
+même chose.
+
+--Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me
+paraît excellente!
+
+--Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce
+sujet....
+
+--Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van
+Mitten.
+
+--Si!
+
+--Non, je vous assure!
+
+--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive
+sur mon goût pour le tabac....
+
+--Croyez-bien....
+
+--Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais
+comprendre les insinuations....
+
+--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van
+Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du
+bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette
+insistance.
+
+--Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une
+observation!
+
+--Faites donc!
+
+--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous
+permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de
+goût indigne d'un fumeur qui se respecte!
+
+--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, répondit Van Mitten,
+puisque je préfère le tabac de l'Asie Mineure....
+
+--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la
+Perse, quand il s'agit de tabac à fumer!
+
+--Cela dépend!
+
+--Le tombéki, même lorsqu'il a subi un double lavage, possède encore
+des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié!
+
+--Je le crois bien! s'écria le Hollandais. Des propriétés trop
+actives, qui sont dues à la présence de la belladone!
+
+--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroître les
+qualités du tabac!...
+
+--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! répartit Van
+Mitten.
+
+--Ce n'est point un poison!
+
+--C'en est un, et des plus énergiques!
+
+--Est-ce que j'en suis mort! s'écria Kéraban, qui, dans l'intérêt de
+sa cause, avala sa bouffée tout entière!
+
+--Non, mais vous en mourrez!
+
+--Eh bien, même à l'heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix
+prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki
+est préférable à ce foin desséché qu'on appelle du latakié!
+
+--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle
+erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait à son tour.
+
+--Elle passera, cependant!
+
+--Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté
+des tabacs!
+
+--Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente
+ans, en a vendu!
+
+--Vingt ans!
+
+--Trente ans!»
+
+Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs
+s'étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu'ils
+gesticulaient avec vivacité, les bouquins s'échappèrent de leurs
+lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les
+ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux
+personnalités les plus désagréables.
+
+«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé
+têtu que je connaisse!
+
+--Après vous, Kéraban, après vous!
+
+--Moi?
+
+--Vous! s'écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais
+regardez donc la fumée du latakié, qui s'échappe de mes lèvres!
+
+--Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme
+un nuage odorant!»
+
+Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre à en perdre haleine! Et
+tous deux s'envoyaient cette fumée au visage!
+
+«Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac!
+
+--Sentez donc, répétait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai
+bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y
+connaissez rien!
+
+--Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des
+fumeurs!»
+
+Tous deux parlèrent si haut alors, sous l'impression de la colère,
+qu'on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient
+arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux,
+comme des obus sur un champ de bataille....
+
+Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit,
+le suivaient. Tous trois s'arrêtèrent sur le seuil de la gloriette.
+
+«Tiens! s'écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume
+le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le
+narghilé de mon oncle Kéraban!»
+
+Et Nizib et Bruno de faire chorus.
+
+En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'étaient
+trompés et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que,
+sans s'en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités
+supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du
+latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki!
+
+En vérité, ils ne purent s'empêcher de rire, et, finalement, ils
+se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune
+discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer
+l'amitié.
+
+«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'à
+partir!
+
+--Partons donc!» répondit Kéraban.
+
+Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui
+avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent
+bientôt repris place dans leur voiture de voyage.
+
+Mais en y montant, Kéraban ne put s'empêcher de dire tout bas à son
+ami:
+
+«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le
+tombéki est bien supérieur au latakié!
+
+--J'aime mieux l'avouer! répondit le Hollandais, qui s'en voulait
+d'avoir osé tenir tête à son ami.
+
+--Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de
+condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!»
+
+Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau
+pacte d'amitié qui ne devait jamais se rompre.
+
+Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec
+rapidité sur la route du littoral.
+
+A huit heures du soir, la frontière de l'Abkasie était atteinte, et
+les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent
+jusqu'au lendemain matin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA
+PREMIÈRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE.
+
+L'Abkasie est une province à part, au milieu de la région caucasienne,
+dans laquelle le régime civil n'a pas encore été introduit et qui ne
+relève que du régime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve
+Ingour, dont les eaux forment la lisière de la Mingrélie, l'une des
+principales divisions du gouvernement de Koutaïs.
+
+C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le
+système qui la régit n'est pas fait pour mettre ses richesses
+en valeur. C'est à peine si ses habitants commencent à devenir
+propriétaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes
+régnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigène y est-il
+encore à demi sauvage, ayant à peine la notion du temps, sans langue
+écrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent
+comprendre,--un patois si pauvre même, qu'il manque de mots pour
+exprimer les idées les plus élémentaires.
+
+Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste
+de cette contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu'il
+venait de traverser.
+
+A la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de
+champs de blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés,
+des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les
+pâturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des
+noyers, des chênes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de
+buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie.
+Ainsi que l'a justement fait observer une intrépide voyageuse, madame
+Caria Serena, «si l'on compare entre elles ces trois provinces
+limitrophes l'une de l'autre, la Mingrélie, le Samourzakan, l'Abkasie,
+on peut dire que leur civilisation respective est au même degré
+d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la
+Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et
+mises en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un
+relief à moitié sauvage; l'Abkasie, enfin, demeurée presque à l'état
+primitif, n'a qu'un écheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore
+touché la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les
+districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des
+bienfaits de la liberté individuelle.»
+
+La première halte que firent les voyageurs après avoir franchi
+la frontière, fut à la bourgade de Gagri, joli village, avec une
+charmante église de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant
+de cellier, un fort, qui est en même temps un hôpital militaire, un
+torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un côté, de l'autre, toute
+une campagne fruitière, plantée de grands accacias, semée de bosquets
+de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante verstes, se
+développe la chaîne limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont
+les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante campagne de
+1859, ont abandonné ce beau littoral.
+
+La chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le
+seigneur Kéraban et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de
+la bourgade, et en repartirent le lendemain matin.
+
+A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de
+rechange. Là, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'église où
+résidèrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice,
+avec sa coupole de briques, autrefois coiffée de cuivre, l'agencement
+de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses
+murailles, sa façade ombragée par des ormes séculaires, mérite d'être
+compté parmi les plus curieux monuments de la période byzantine au
+sixième siècle.
+
+Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de
+Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de
+dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de
+repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine,
+qui s'étend dans le sud jusqu'au cap Kodor.
+
+Soukhoum-Kalé est le principal port de l'Abkasie; mais la dernière
+guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une
+population hybride de Grecs, d'Arméniens, de Turcs, de Russes, encore
+plus que d'Abkases. Maintenant, l'élément militaire y domine, et
+les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux
+casernes, construites près de l'ancienne forteresse, qui fut élevée
+au seizième siècle, sous le règne d'Amurah, époque de la domination
+ottomane.
+
+Un repas, d'un menu très géorgien, composé d'une soupe aigre au
+bouillon de poule, d'un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait
+acide au safran,--repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié
+par deux Turcs et un Hollandais,--précéda le départ, à neuf heures du
+matin.
+
+Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie
+dans l'ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le
+Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite
+d'énormes futaies, que l'on pouvait comparer à de véritables forêts
+vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on
+n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les
+serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de
+l'Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà
+la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de
+siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu
+pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes
+de navires.
+
+Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le
+Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours
+d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d'être visité, mais,
+faute de temps, ne put l'être en cette circonstance, Gajida et
+Anaklifa, furent dépassés dans cette journée,--une des plus longues
+par les heures employées à courir, une des plus rapides par l'espace
+qui fut dévoré au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze
+heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l'Abkasie, ils
+franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus
+loin, ils s'arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l'une
+des provinces du gouvernement de Koutaïs.
+
+Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au
+sommeil. Cependant, si fatigué qu'il fut, Van Mitten se leva de grand
+matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son
+départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le
+seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la
+principale auberge.
+
+«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait
+sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans
+ma promenade matinale?
+
+--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il
+pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne
+tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas
+aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l'Anatolie!
+Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant à perdre!
+
+--Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de
+quelques heures?...
+
+--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai à visiter notre chaise de
+poste, à m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les écrous,
+qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joué,
+et qu'il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la
+frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J'entends donc
+remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu'elle finira
+avec nous cet étonnant voyage!
+
+--Bien! Mais cela fait?... répéta Van Mitten.
+
+--Cela fait, j'aurai à m'occuper du relais, et j'irai à la maison de
+poste pour régler tout cela!
+
+--Très bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne
+démordait pas de son idée.
+
+--Cela fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous
+partirons! Donc, je vous laisse.
+
+--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de
+vous adresser une question.
+
+--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten.
+
+--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de
+Mingrélie?
+
+--A peu près.
+
+--C'est la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes
+d'or venaient jadis s'accrocher aux degrés de marbre des palais élevés
+sur ses bords?
+
+--En effet.
+
+--Ici s'étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes,
+aidés de la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison,
+que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux
+qui vomissaient des flammes fantastiques!
+
+--Je ne dis pas non.
+
+--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l'horizon,
+sur ce rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que
+Prométhée, fils de Japet et de Clymène, après avoir audacieusement
+ravi le feu du ciel, fut enchaîné par ordre de Jupiter, et c'est là
+qu'un vautour lui ronge éternellement le coeur!
+
+--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je
+suis pressé! Où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le
+plus aimable: c'est que quelques jours passés dans cette partie de la
+Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au
+profit de ce voyage, et que....
+
+--Ainsi, répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps
+à Redout-Kalé?
+
+--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient....
+
+--Proposeriez-vous cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans
+quelque malice.
+
+--Moi!... jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait
+matière à discussion, et depuis la regrettable scène des narghilés,
+il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion
+quelconque avec cet excellent homme!
+
+--Et vous ferez sagement!
+
+--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kéraban que je
+m'adresse, c'est à mon jeune ami Ahmet.
+
+--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en
+lui prenant la main. Ce n'est point à votre jeune ami que vous parlez
+en ce moment!
+
+--Et à qui donc?...
+
+--Au fiancé d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le
+fiancé d'Amasia n'a pas une heure à perdre!
+
+Là-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des préparatifs du départ.
+Van Mitten, tout dépité, n'eut que la ressource de faire une promenade
+peu instructive dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle
+mais décourageant Bruno.
+
+A midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée
+avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de
+longues étapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions
+remplie, plus rien à craindre sous ce rapport, pendant un nombre
+considérable de verstes ou plutôt d'agatchs, puisque les provinces de
+la Turquie asiatique allaient être traversées pendant cette seconde
+partie de l'itinéraire; mais Ahmet, en homme avisé, ne pouvait que
+s'applaudir d'avoir pourvu à toutes les éventualités de l'alimentation
+et de la locomotion.
+
+Le seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le
+parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait
+satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il
+apparaîtrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorités
+ottomanes et les décréteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y
+insister.
+
+Enfin, Redout-Kalé n'étant plus qu'à quatre-vingt-dix verstes environ
+de la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des
+Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là,
+enfin, il serait chez lui.
+
+«En route, mon neveu, et qu'Allah continue à nous protéger!
+s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur.
+
+--En route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place
+dans le coupé, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain,
+d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle
+Prométhée expiait sa tentative sacrilège!
+
+On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un
+vigoureux attelage.
+
+Une heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui
+est annexé à la Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port
+assez important de la mer Noire, qu'une voie ferrée rattache à Tiflis,
+la capitale de la Géorgie.
+
+La route remontait un peu à l'intérieur d'une campagne fertile. Çà et
+là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses
+au milieu des champs de maïs. Rien de singulier comme l'aspect de ces
+constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme
+un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette
+particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'étaient
+point ces insignifiants détails qu'il s'attendait à noter pendant son
+passage à travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus
+heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti,
+qui n'est autre que le célèbre Phase de l'antiquité, et, s'il faut en
+croire quelques savants géographes, l'un des quatre cours d'eau de
+l'Éden!
+
+Une heure plus tard, les voyageurs s'arrêtaient devant la ligne du
+railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée,
+une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s'ouvrait un
+passage à niveau qu'il fallait nécessairement franchir, si l'on
+voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du
+fleuve.
+
+Les chevaux vinrent donc s'arrêter devant la barrière du railway, qui
+était fermée.
+
+Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le
+seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui
+se passait devant eux.
+
+Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point
+tout d'abord.
+
+Kéraban mit la tête à la portière.
+
+«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'écria-t-il, va
+encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle
+fermée aux voitures?
+
+--Sans doute parce qu'un train va bientôt passer! fit simplement
+observer Van Mitten.
+
+--Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.
+
+Le postillon continuait d'appeler, sans résultat. Personne ne
+paraissait à la porte de la maisonnette du gardien.
+
+«Qu'Allah lui torde le cou! s'écria Kéraban. S'il ne vient pas, je
+saurai bien ouvrir moi-même!...
+
+--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se
+préparait à descendre.
+
+--Du calme?...
+
+--Oui! voici ce gardien!»
+
+En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait
+tranquillement vers l'attelage.
+
+«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d'un ton sec.
+
+--Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas
+avant dix minutes.
+
+--Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement!
+Nous sommes pressés!
+
+--Je vais vous ouvrir,» répondit le garde.
+
+Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrière placée de l'autre
+côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle
+l'attelage s'était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n'a
+pour les exigences des voyageurs qu'une indifférence parfaite.
+
+Le seigneur Kéraban bouillait déjà d'impatience.
+
+Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s'engagea à
+travers la voie.
+
+À ce moment, à l'opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur
+turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui
+lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau.
+
+C'était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq
+ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse
+particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux
+qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe
+noire, dont les volutes s'étageaient jusqu'à mi-poitrine, bouche ornée
+de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme,
+la physionomie d'un homme impérieux, puissant par sa situation et
+sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à
+l'accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût
+poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette
+nature, où le type turc confinait au type arabe.
+
+Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des
+riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Européens. Sans doute,
+sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche
+personnage qu'il était.
+
+Au moment où l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe
+des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'étroitesse des barrières ne
+permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il
+fallait bien que l'un ou l'autre reculât.
+
+L'attelage s'était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient
+autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d'humeur
+à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait
+amener quelque complication.
+
+«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient
+tête à ceux de l'attelage.
+
+--Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait
+décidé à ne pas faire un pas en arrière.
+
+--Je suis arrivé le premier!
+
+--Eh bien, vous passerez le second!
+
+--Je ne céderai pas!
+
+--Ni moi!»
+
+Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez
+mauvaise tournure.
+
+«Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....
+
+--Mon neveu, il importe beaucoup!
+
+--Mon ami!... dit Van Mitten.
+
+--Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d'un ton qui cloua le
+Hollandais dans son coin.
+
+Cependant, le garde-barrière, intervenant, s'écriait:
+
+«Hâtez-vous! bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à
+arriver!... Hâtez-vous!»
+
+Mais le seigneur Kéraban ne l'écoutait guère! Après avoir ouvert la
+portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d'Ahmet
+et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du
+cabriolet.
+
+Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval
+par la bride:
+
+«Voulez-vous me livrer passage? s'écria-t-il, avec une violence qu'il
+ne pouvait plus contenir.
+
+--Jamais!
+
+--Nous allons bien voir!
+
+--Voir?...
+
+--Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban!
+
+--Ni vous le seigneur Saffar?»
+
+En effet, c'était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti,
+après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.
+
+Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les
+chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la
+colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté
+déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval.
+
+«Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'écria-t-il. Eh bien, arrière, le
+seigneur Saffar!
+
+--En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte
+de forcer le passage.
+
+Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se
+préparaient à lui venir en aide.
+
+«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici
+le train!»
+
+Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait
+encore un coude du railway.
+
+«Arrière! cria Kéraban.
+
+--Arrière!» cria Saffar.
+
+En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuèrent. Le
+gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d'arrêter le train.... Il
+était trop tard.... Le train débouchait de la courbe....
+
+Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la
+voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s'étaient jetés de côté.
+Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l'entraîner
+précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le
+poussait tout entier hors de la barrière.
+
+A ce moment même, le train passait avec la rapidité d'un express. Mais
+en passant, il heurta l'arrière-train de la chaise, qui n'avait pu
+être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que
+ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.
+
+Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire;
+mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement,
+sans même l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il
+disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du
+fleuve.
+
+«Le lâche! le misérable!... s'écriait Kéraban, que retenait son ami
+Van Mitten, si jamais je le rencontre!
+
+--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste!
+répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés
+hors de la voie.
+
+--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passé, et passé le
+premier!»
+
+Cela, c'était du Kéraban tout pur.
+
+En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie
+de surveiller les routes, s'approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui
+était arrivé à la barrière du railway.
+
+Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de
+lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban,
+intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus
+violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux
+règlements de police des chemins de fer, menaçait d'empirer sa
+situation par une rébellion aux ordres de l'autorité.
+
+On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On
+ne leur résiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kéraban, au
+comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant
+qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur
+chaise brisée.
+
+«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.
+
+--Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par
+l'abandonner!»
+
+Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait
+devant eux. Ils regardèrent....
+
+A la fenêtre d'un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du
+seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non
+moins parce qu'il avait été arrêté que parce que, pour la première
+fois de sa vie, ces féroces Cosaques l'obligeaient à voyager en chemin
+de fer!
+
+Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation.
+Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul
+entêtement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari
+par un retard qui pouvait peut-être se prolonger.
+
+Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire
+usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y
+attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils
+s'élancèrent sur la route de Poti.
+
+C'étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.
+
+Ahmet et Van Mitten, dès qu'ils eurent atteint la bourgade, se
+dirigèrent vers la maison de police, afin d'y réclamer l'infortuné
+Kéraban et lui faire rendre la liberté.
+
+Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans
+une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que
+sur l'éventualité de nouveaux retards.
+
+Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la
+contravention d'abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait
+été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.
+
+Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de
+se procurer un moyen de transport.
+
+Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il était
+devenu.
+
+Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s'embarquer
+sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l'Asie
+Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage,
+et il ne vit plus à l'horizon que la dernière traînée de vapeur du
+bâtiment qui l'emportait vers Trébizonde.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+TABLE DE MATIÈRES
+
+
+I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se promènent, regardent,
+causent, sans rien comprendre à ce qui se passe.
+
+II. Où l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de
+projets qu'il est bon de connaître.
+
+III. Dans lequel le seigneur Kéraban est tout surpris de se rencontrer
+avec son ami Van Mitten.
+
+IV. Dans lequel le seigneur Kéraban, encore plus entêté que jamais, tient
+tête aux autorité Ottomanes.
+
+V. Où le seigneur Kéraban discute à sa façon la manière dont il entend
+les voyages et quitte Constantinople.
+
+VI. Où les voyageurs commencent à éprouver quelques difficultés,
+principalement dans le delta du Danube.
+
+VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont
+pu faire sous le fouet du postillion.
+
+VIII. Où le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia
+et son fiancé Ahmet.
+
+IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud
+ne réussisse.
+
+X. Dans lequel Ahmet prend une énergique résolution, commandée,
+d'ailleurs, par les circonstances.
+
+XI. Dans lequel il se mêle un peu de drâme à cette fantaisiste histoire
+de voyage.
+
+XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui
+intéressera peut-être le lecteur.
+
+XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec
+quel attelage on en sort.
+
+XIV. Dans lequel le seigneur Kéraban se montre plus fort en géographie
+que ne le croyait son neveu Ahmet.
+
+XV. Dans lequel le seigneur Kéraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs
+jouent le rôle de salamandres.
+
+XVI. Où il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de
+l'Asie mineure.
+
+XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine
+la première partie de cette histoire.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I ***
+
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+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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