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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:31:05 -0700 |
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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Contes de la Montagne + +Author: Erckmann-Chatrian + +Posting Date: March 24, 2015 [EBook #8173] +Release Date: May, 2005 +First Posted: June 25, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + + +CONTES + +DE + +LA MONTAGNE + +PAR + +ERCKMANN-CHATRIAN + + + + +UNE NUIT DANS LES BOIS + +I + +Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand +chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à +pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg, +saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste. + +L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il +poursuivait encore à soixante ans son _Histoire des antiquités +d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une +pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité +cent fois et contemplé sous toutes ses faces. + +«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre +le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer +aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des +sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus +sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs +mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants +seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange, +ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands +coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le +Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles +batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec +des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux +du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être +transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils +ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne, +des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les études +sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y +avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien +plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue +anséatique ... voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant ... +voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome, +d'Anvers!... Mais non, tout est mis à l'écart.... On se glorifie de +son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille +Alsace.... Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes +ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et +honnête femme pour courir après des laiderons!» + +Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout +ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone. + +Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, +depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les +culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles +d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode, +il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable +queue de rat. + +Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845, +examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré +récemment dans le vieux cloître des Augustins. + +Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les +montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans +les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à +gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir +apparaître le clocher du village. + +Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne, +et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute +juvénile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à +Phrâmond, à huit lieues de là... Mais la nuit commençait à se faire et +le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace +imperceptible. + +C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les +montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil +retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de +seconde en seconde.... On regarde derrière soi: les massifs prennent à +vos yeux des proportions colossales.... Une grive, à la cime du plus +haut sapin, salue le jour qui va disparaître ... puis tout se tait.... +Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au +loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse +de son bourdonnement monotone. + +Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses +jambes commençaient a se roidir. + +«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être, +à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille +Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable +habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au +lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds +et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?... +Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables +emportent, ce Mercure ... et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir +le voir ... et ceux qui l'ont déterré...--Vous verrez que ce fameux +Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne +découvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce +petit Hésus de l'année dernière à Marienthal.... Oh! les architectes +... les architectes!... ils voient des antiquités partout.... +Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties +... mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles.... Quel +chemin! des trous de tous les côtés ... des fondrières ... des +rochers!» + +Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait +halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une +scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie +lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait. + +«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre +clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leçon.... La Providence a eu +pitié de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer à coucher dans +les bois à mon âge.... C'était pour me ruiner la santé ... pour +m'exterminer le tempérament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en +souviendrai longtemps!» + +Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse +devint plus distinct ... puis une lumière perça le feuillage. + +Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit, +au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à +perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec +ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une +araignée gigantesque. + +Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse +mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du +_ségare_. + +Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte.... +Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit +feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes +pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol.... Dans un coin +à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères.... Quelques +blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se +perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion +imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une +fissure du rocher. + +Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _ségare_ sortant de +la scierie l'aperçut et lui cria: + +«Hé! qui est là? + +--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un +voyageur égaré.... + +--Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maître Bernard +de Saverne.... Soyez le bienvenu, maître Bernard!.... Vous ne me +reconnaissez donc pas? + +--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde.... + +--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian +... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les +quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la +lumière.» + +Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et +le _ségare_ ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet +fendu servant de candélabre.... Une lumière blanche comme le reflet +de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses +recoins jusqu'à la cime du toit. + +Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de +toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa +barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête +large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée; +ses yeux gris exprimaient la franchise. + +«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la +cheminée.... Avez-vous faim? + +--Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac. + +--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre à +votre service ... elles sont magnifiques.» + +A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une +grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un +triste retour sur les choses de ce bas monde. + +Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six +pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand +soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes +étendues, il alluma sa pipe. + +«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six +lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck? + +--Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant. + +--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... à deux bonnes +portées de carabine ...» + +Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du +Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son +_Histoire des antiquités d'Alsace_, avec leurs hautes tours éventrées +à la base et dominant l'abîme de la cascade. + +«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air +stupéfait. + +Le _ségare_ partit d'un immense éclat de rire: + +«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues.... Je +vois ce que c'est ... vous avez mal pris à l'embranchement du vieux +chêne ... au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite.... Il +faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une +ligne au départ ... ça fait des lieues à la fin.... Hé! hé! hé!» + +Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de +Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il +faudra encore en faire deux autres demain ... ça fera huit.... + +--Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route ... dans la +vallée.... Vous arriverez à Haslach de bonne heure.... Et puis, songez +que vous avez encore de la chance. + +--De la chance.... Tu veux rire, Christian? + +--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit +dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg, +vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous +plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à +gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit, +fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche, +et demain, à la fraîcheur, nous partirons ... vos jambes seront +dégourdies.... Vous arriverez tranquillement. + +--Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux +yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me +couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pèse le plus.... Je n'ai +pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira. + +--En voici deux ... farineuses comme des châtaignes.... Goûtez-moi +ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis +étendez-vous.... Moi, je vais me remettre à l'ouvrage.... il faut que +je fasse encore quinze planches ce soir.» + +Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de +la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu, +reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots. + +Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude +lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels, +il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour +regagner ses pénates.... Puis, suivant le cours de ses méditations +habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les +histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens +maîtres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant +Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut +et de Frédégonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces êtres féroces +devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre +des rochers, favorisaient cette singulière évocation.... Tous les +personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre +l'ours, le sanglier et le loup. + +Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un +des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon +chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la +cendre tiède ... insensiblement ses paupières s'appesantirent ... il +s'endormit profondément. + + +II + +Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le +bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses +ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant +au milieu du silence, s'écria: + +«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?» + +L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé +en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur +les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire +comme un four.... Il écouta: plus un souffle ... plus un soupir ... +seulement au loin, bien loin... par delà les ruines... un tintement +sonore se faisait entendre dans la montagne. + +Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une +minute il se prit à bégayer: + +«Qui est là?... Que me voulez-vous?» + +Personne ne répondit. + +«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse... +Je me serai couché sur le coeur... Les rêves, les cauchemars ne +signifient rien... absolument rien!» + +Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même +voix, s'élevant de nouveau, s'écria: + +«Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!» + +Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son +échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit +retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait +plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de +vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la +hutte de mille sifflements lugubres. + +Puis, le silence s'étant rétabli, le cri: + +«Droctufle!... Droctufle!...» retentit pour la troisième fois. + +Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le +nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix +poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres: + +--«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric ... la reine +Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante +des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi ...--la reine +Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre +sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspiré votre mort avec +Sinnégisile et Gallomagus.... Elle a empoisonné son mari, votre fidèle +Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colère soit sur elle +comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et +Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous +avons réchauffé la vipère ... elle a conspiré notre mort ... qu'elle +soit coupée en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnégisile et +Gallomagus périssent avec elle!...que les corbeaux se réjouissent!...» +Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il.... La colère de Chilpéric est +un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour +l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent +de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché +contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!» +Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du +Nideck... Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!...--Droctufle!... +que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi +d'Austrasie... et tu m'as oubliée!...» + +La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, +exhalant un soupir plein de terreur, murmura: + +«Seigneur Dieu!... ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais +fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des +secours de notre sainte Église!» + +La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper, +semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans +un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant: + +«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.» + +En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne +oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée +illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la +gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans +l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les +cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds +dans les airs. + +Puis les ténèbres grandirent.... C'était le premier éclair. + +Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même +au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que +c'était. + +De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma +une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de +sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur: + +«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?» + +Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans +l'ombre: c'était une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le +nez si crochu... les joues si ratatinées... les doigts si maigres, les +jambes si grêles... qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle +n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque... le reste de +sa tête était chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse +recouvrait un petit squelette concassé... Elle était aveugle, et +l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle. + +Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit +simplement: + +«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes... Elle +attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade...» + +L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le _ségare_: il n'avait pas l'air +de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave. + +«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian? + +--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait +tout... l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres +de ces châteaux, elle vivait déjà!» + +Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse. + +«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli +depuis mille ans!... + +--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _ségare_ en se +signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?... Puisque +l'âme des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde +vit avec cette âme ... qui était avant chez la vieille Edith +d'Haslach.... Avant Edith, elle était chez une autre.... + +--Et tu crois cela? + +--Si je le crois! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil +reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie, +c'est le jour.... Après la nuit, vient le jour ... après le jour, la +nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel ... la +grande âme ... et les âmes des saints sont comme des étoiles qui +brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.» + +Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit +à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche +taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de +grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui +formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptés +dans le granit. + +Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen büchen)_; trois +crapauds, les armes franques mérovingiennes. + +Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante +succédait, dans son esprit, la convoitise. + +«Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, +pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée +là par les siècles.... Mais comment emporter la niche?» + +Il devint tout rêveur. + +On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de +gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs, +comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient +du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements +du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable. + +Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations, +répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions +vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les +unes sur les autres. + +A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la +tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque. + +«Le premier Triboque qui se bâtit une butte n'était pas un sot, +pensait-il; ce devait être un homme de grand sens ... il prévoyait les +variations de la température! Que deviendrions-nous à cette heure, et +par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre! +L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur.... +On aurait dû conserver son nom.» + +Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune +fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en +parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits +pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se +signant: + +«Que le Seigneur vous bénisse! + +--_Amen_!» répondit Christian d'un accent solennel. + +Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs +roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses +flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus +affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et +son regard d'azur avait un charme inexprimable. + +Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le _ségare_, +s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur: + +«Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel +temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper? + +--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le +jour....» + +Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la +vieille, qui parut se ranimer. + +«Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout? + +--Oui!» + +La vieille courba la tête ... et ses lèvres s'agitèrent. + +Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise +à tomber.... On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce +clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots +débordés dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la +pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus +impétueuses. + +Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on écoutait ... on se +sentait heureux d'avoir un abri. + +Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle +Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa +lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une +grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches ... la tête +d'une superbe génisse, s'avança sous la porte. + +«Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant.... Elle vous cherche, +Fuldrade!» + +La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques +secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la +vieille Irmengarde. + +«Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.» + +Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la +scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire +réfléchir.... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue +et mugissant d'un air mélancolique. + +Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit ... le jour commençait +à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle +était venue. + +L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du +lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les +oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient +sous le feuillage humide.... C'étaient des frissons d'amour ... des +frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur. + +Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors, +leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes +vaporeuses dans le ciel désert.... Il vit aussi sur la côte opposée, +tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la +roche creuse.... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés, +l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix +solennelle.... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de +chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums +avec bonheur. + +Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient +vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense +de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres +incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur +magistrale. + +«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici +le moment du départ....» + +Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse: + +«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime +pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau.... +N'auriez-vous pas autre chose?» + +Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le +_sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et +sortit. + +«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.» + +Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes +tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son +approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour +la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et +s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande +vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et +semblait bienheureuse de sa préférence. + +Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le +présentant à maître Bernard: + +«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans +la montagne.» + +Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la +qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes +sauvages du Schnéeberg. + +Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait +de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit +la fin de ses compliments pour s'écrier: + +«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La +roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que +je sois de retour pour neuf heures.» + +Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte. + +«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout +ému, que le ciel vous rende heureuse!» + +Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du +regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut +s'asseoir à côté de la vieille. + +Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à +Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des +antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la +hutte du _ségare_ du Nideck. + +Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci, +Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent +des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en +cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du +Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_. + +Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique +découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin +que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ... +chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie +presque solennelle. + +Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est +devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales +archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16 +juillet 1849 la note suivante: + +«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des +ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_ +Christian. + +«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même +minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade.... + +«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture +mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.» + + + + +LE TISSERAND DE LA STEINBACH + + +«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand +Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir +la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut +rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach, +montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous +verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs +et des précipices. + +On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le +croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds +de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses +flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses +rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas, +ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée +d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers +la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes +... des montagnes à n'en plus finir! + +Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres, +de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de +belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien +j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la +Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient +avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me +faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain +de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi +la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin +blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes +épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les +vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la +fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les +boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai +derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles. + +Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux +lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse +desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer +trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait, +j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à +table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des +Vosges!... + +--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays, +puisque vous l'aimiez tant? + +--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma +vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre +m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux +gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y +avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut +en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me +cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le +fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je +ne m'en repens pas!» + +Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher +lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les +joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un +vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de +la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses +lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du +tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures +de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie +mystérieuse. + +Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face: + +«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au +milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier; +mais il y avait encore autre chose.» + +Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et +regardant le soleil de ses yeux ternes: + +«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine +sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck: +c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On +y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie: +des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les +brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement +au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les +tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des +fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au +fond des cavernes. + +A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit +sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des +masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents +pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins. + +Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un +four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme. + +J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se +poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en +voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres, +monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre. + +En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une +pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on +aurait dit que tout était mort. + +Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à +toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du +gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?» +me dis-je. + +Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa +lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le +torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent +autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des +bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu +pour préparer leur repas avant de se mettre en route. + +Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond +du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles +de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se +découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur +l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient +sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le +Blokesberg. + +De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande +comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des +ténèbres. + +Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont +au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus +dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit. + +A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant +aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour +voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours +plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds +environ au-dessus des bohémiens. + +Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La +flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses +grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre +petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des +grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans +l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient, +couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées +de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des +masses de fumée sombre au-dessus du vallon. + +Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me +passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même. + +«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au +milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son +nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé! +hé! ce serait drôle.» + +Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat, +pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne +m'avaient jamais fait de mal. + +«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne +me pardonnerais jamais de ma vie!» + +Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et +je la balançais doucement ... comme pour rire....» + +Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de +quelques secondes, il reprit: + +«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse +est une passion diabolique ... elle développe les instincts de +destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous +jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le +sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je +pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser +les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour +ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend +cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me +retenait. + +Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ... +courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des +cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec +des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré +moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et +poussait l'énorme pierre sur la pente. + +Elle partit! + +D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir.... +Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide +en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds +... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que +je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, +descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ... +puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un +sanglier.... C'était terrible! + +Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens +levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher +parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....» + +Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur +son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je +n'osais pas le regarder! + +Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit: + +«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier +à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de +Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich, +l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille +femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable.... +Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le +Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous +donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison, +que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du +Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette +... et me voilà!» + +Heinrich se tut. + +Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger +une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le +hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la +route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un +cliquetis de ferrailles. + +Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le +Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna +jusqu'au seuil de sa cassine. + +«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il +en me tendant la main. + +Sa voix tremblait. + +«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est +expier.» + +Il me regarda quelques instants sans répondre.... + +«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai +beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander +cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage? +Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça +ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers +les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par +mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!» + +Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné +malgré lui: + +«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la +solitude!... la vie des bois!...» + +Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses +noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans +ses yeux. + +«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!» + +Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au +milieu des bruyères. + + + + +LE VIOLON DU PENDU + +CONTE FANTASTIQUE + + +Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il +avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait +d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de +suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il +faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite +chose indispensable: l'inspiration. + +Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître +Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais +dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe. + +Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les +chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se +mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de +son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ... +mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables +cahiers et le doigt sur le passage disait: + +«Regarde, garçon!» + +Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir. + +Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître +Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme +jusqu'alors impassible se fâcha: + +«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que +je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment +trop fort!» + +Et le voyant consterné de son apostrophe: + +«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta +mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais +décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et +surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui +ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir! + +--Maigrir! + +--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ... +mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à +enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment +pourraient-elles vibrer?» + +Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz: + +«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai +devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je +maigrirai!» + +Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître +Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui +souhaita bonne chance. + +Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la +main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi +Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage. + +Il se dirigea vers la Suisse. + +Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était +considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage. + +«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le +jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent +monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour +mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent +des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon +travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est +pas juste ... non, il n'est pas juste!» + +Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à +Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait +tomber de fatigue. + +En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure +embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte +disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De +hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du +pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à +décorner les boeufs. + +Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin +flottant au-dessus de la porte. + +«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu +sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.» + +Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton. + +«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur. + +--Un abri et du pain. + +--Ah! ah! bon ... bon!...» + +La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme +robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une +houppelande percée au coude, une hachette à la main. + +Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant +l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les +murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille +pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits +points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; +ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement +indéfinissable. + +Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son +bâton. + +«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir +les gens dehors.» + +Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé, +s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau +devant l'âtre. + +«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme. + +Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle +des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et +l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de +sa surprise. + +Cette circonstance lui rendit un peu de calme. + +«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je +ne serais pas fâché de souper. + +--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement. + +--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage. + +--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos +provisions sont épuisées. + +--Épuisées? + +--Oui. + +--Toutes? + +--Toutes. + +--Vous n'avez pas de fromage? + +--Non. + +--Pas de beurre? + +--Non. + +--Pas de pain ... pas de lait? + +--Non. + +--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc? + +--Des pommes de terre cuites sous la cendre.» + +Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de +l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses, +endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les +épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se +peignait et se plumait avec nonchalance, + +«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs? + +--Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.--Oh! mais alors, +coûte que coûte, mettez une poule à la broche!» + +A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux +épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant: + +«Qu'on ne touche pas à mes poules ... qu'on ne touche pas à mes +poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!» + +L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si +terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre: + +«Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de +terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus! +A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je +reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps nécessaire pour +devenir maigre comme un fakir!» + +Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à +la jeune fille pâle: + +«Génovéva!... Génovéva ... regarde ... _l'Esprit_ le possède ... c'est +comme l'autre!... + +La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait +au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la +flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis +que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que +la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait +de ses soupirs plaintifs. + +Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il +dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine +d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il +s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en +face de l'âtre. + +«_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.» + +L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier +vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit +Karl au grenier, sous le chaume. + +«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et +surtout prenez garde au feu!» + +Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une +grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes. + +Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait +prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien +sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche +bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce +teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se +trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement +à son hôte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et +que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par +la pluie. + +Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait +jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa +cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui réclamait un petit écu +de convention. + +La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému.... +Elle était fantasque ... et l'élève de maître Albertus enviait le +bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons +agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec +de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta +beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la +muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries. + +Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de +l'hôte frappa son oreille: + +«Éteignez donc la lumière! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit +de prendre garde au feu!» + +Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande +paillasse et souffla la lumière. + +Tout devint silencieux. + +Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre +le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les +souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, +Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant, +douloureux, l'éveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face. + +Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était +Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins +décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus.... On aurait dit, tant +il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon +de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une +lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée. + +Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante, +regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière +les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche. + +Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le +violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un +instant de silence, il se prit à jouer. + +Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funèbres comme +le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé +...--solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de +la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne +au milieu des forêts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme +l'incurable désespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait +un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais +chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles +gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance +et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse +... folle ... palpipante, éperdue;--amour ... joie ... désespoir ... +tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pêle mêle sous l'archet +vibrant.... + +Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait: + +«O grand ... grand ... grand artiste!... O génie sublime.... Oh! que +je plains votre triste sort ... Être pendu!... pour avoir tué cette +brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique.... +Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un +si beau talent.... Oh! Dieu!...» + +Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte +l'interrompit: + +«Hé! là-haut ... vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade ... ou +le feu est-il à la maison?» + +Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière +éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule, +laissant apparaître l'aubergiste. + +«Ah! _herr wirth_, cria Hâfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc +ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les +sphères invisibles ... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.» + +La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative. + +«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur.... J'aurais dû m'en douter.... +Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc +toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer +à dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe +avec moi.» + +Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand +il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre +les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta +plongé dans un abîme de méditations douloureuses. + +L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur +la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence. + +Enfin, le jour grisâtre parut.... Il regarda par les petites fenêtres +ternes, puis le coq chanta ... les poules sautèrent de marche en +marche. + +«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses +épaules et prenant son bâton. + +--Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise, +dit l'homme d'un accent étrange ... une prière pour l'âme de mon fils +Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancée ... Génovéva la +folle! + +--C'est tout? + +--C'est tout. + +--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.» + +En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce +fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait +aimée....--Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de _la +Grappe_, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait +apporter une bouteille de _rikevir_, il écrivit en tête de la première +page: _Le Violon du Pendu!_» et composa, séance tenante, sa première +partition vraiment originale. + + + + +L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN + +CONTE FANTASTIQUE + + +A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de +Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et +j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme +on dit, de tirer le diable par la queue. + +L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais +envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes +en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!... deux +cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un +coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach. + +«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je +vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie +de m'avoir serré les cordons de votre bourse.... L'argent que vous +m'auriez envoyé ... où serait-il?.... Il serait au pouvoir des +Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait +seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous +avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur à vous, cher +oncle Christian ... honneur à vous!....» + +Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins +touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach. + +Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais +rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme: + +«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu +n'as poursuivi que de vains fantômes.... L'amour, les plaisirs et les +arts ne sont que de la fumée.... Il faut être bien fou pour s'attacher +à la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les +écus placés sur première hypothèque.... Renonce à tes illusions.... +Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras +honoré, respecté ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les +paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, +disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas ... l'homme riche ... le plus gros +_herr_ du pays!» + +Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages +d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, +qui me séduisait. + +C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette +interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes +bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et +de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la +Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne +voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre, +j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais +en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe ... l'homme riche +... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....» + +Et ma petite jument galopait. + +J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de +maître Christian. + +«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?» + +Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach +m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement +que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian +Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes +propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route +poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars +couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les +récoltes ... et, derrière, la bassecour ... puis le petit jardin, le +verger, les vignes à mi-côte ... les prairies dans le lointain. + +Je tressaillis d'aise à ce spectacle. + +Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les +vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête +nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe +à chaînette d'argent aux lèvres ... voilà que toutes ces bonnes gens +me contemplent et me saluent: + +«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!» + +Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures +émerveillées.... Je suis déjà chez moi.... Il me semble toujours avoir +été propriétaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maître de +chapelle n'est plus qu'un rêve ... mon enthousiasme pour la musique, +une folie de jeunesse:--comme les écus vous modifient les idées d'un +homme! + +Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker.... +C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les +remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur +le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre +échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages, +s'avance sur le seuil pour me recevoir. + +«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer. + +--Maître Becker, je suis votre serviteur. + +--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas. + +--Après vous, maître Becker ... après vous.» + +Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite +salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et, +près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues +enluminées du vermillon de la pudeur. + +«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion. + +Je m'incline. + +«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme. + +Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations +d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les +grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites +mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il +m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les +affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route ... +de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont +j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur. + +Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes +réflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut +gagner à Lauterbach. + +«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet? + +--Monsieur, vous êtes bien bon.... Avec plaisir.» + +Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses +lèvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de +pêche: + +«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; +nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en +truites.... On loue les chasses de l'administration forestière.... On +passe ses soirées à la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et +forêts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue +supérieurement au whist, etc.» + +J'écoute.... Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible. +Mademoiselle Lothe me paraît fort bien.... Elle cause peu, mais son +sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante! + +Enfin arrive le café ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se +retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux +affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je +prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas +d'hypothèque.... Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me +dis-je, heureux Kasper!» + +Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des +titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons, +ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie +amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker, +l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin. + +«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur +Hâas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux +irriguées de la commune ... on y fait deux et même trois fauchées par +an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre +vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites +là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend +sur place de douze à quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes années +compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre +forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de +bois taillis en plein rapport.... Ceci vous représente vos biens de +Haematt ... ceci vos pâturages de Thiefenthâl.... Voici le titre de +propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de +Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe +siècle. + +--Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur. + +--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, +avait établi là sa résidence de chasse.... Il est vrai que bien des +générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les +réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.» + +Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes +titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut +bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma +nouvelle importance. + +J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, +et, frappant du pied la première marche: + +«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme. + +J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et, +voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!....» Je +monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé: +«Ceci est à moi! ... ceci est à moi! ... Oui ... oui ... je suis +propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes +appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde, +non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la +mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule +convoite.... + +O poëtes! ... O artistes! ... qu'êtes-vous auprès de ce gros +propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table +nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son +banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante +dans son buisson ... la statue qui décore son jardin.... Vous +n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les +fumées de l'orgueil, de la vanité ... lui qui possède les seules +réalités de ce monde! + +En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu ... +je l'aurais regardé par-dessus l'épaule.... Je me serais demandé: + +«Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?» + +J'ouvris une fenêtre... la nuit approchait... le soleil couchant +dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue... Au sommet de la +côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière. + +Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses +moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse +du seigneur Buckart. + +Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres... +j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues +s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des +vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse. + +Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses +grands rideaux rouges et son lit à baldaquin... Cette vue me rappela +que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un +sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois, +me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché, +les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis +mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne +murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le +soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace à +l'infini... Je m'endormis bientôt. + +Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque +je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été +arrivaient jusqu'à moi... La douce odeur du foin nouvellement fauché +imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever +pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était +parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de +plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je +sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes... mes +jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain! + +En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, +m'effraya... ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans: +«Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi. + +Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à +ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations +anxieuses de mon coeur... le murmure précipité du sang sur lequel +l'esprit n'avait aucun pouvoir. + +«Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon +corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître +de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette +misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... O Dieu!... +qu'est-ce que cela veut dire?» + +Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; +la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vêtu +d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la +chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de +faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes +dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les +bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des +genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur +sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une +expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles. + +Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, +le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du +talon, il s'écria: «Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte +de Barth.» + +On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots +cabalistiques... J'en avais la chair de poule. + +Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth +disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique +descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons +sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme +s'il fût descendu dans les entrailles de la terre. + +Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à +coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse... l'épinette +retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin. + +Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes +femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux +cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de +dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à +crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les +jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette, +qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la +très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle. + +Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de +perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de +rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se +terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser +les cheveux sur la nuque. + +Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance +surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au +vinaigre. + +Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser +de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes +élégantes s'écria: + +«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine...» + +Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces +paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu! + + +Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient +au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative, +regardait toujours au fond de mon alcôve. + +La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante +chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues +robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. +Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un +brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et +la défense écumeuse, un énorme sanglier. + +J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme +un soupir dans les bois... puis... rien! + +Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans +l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de +ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et +solennelles dans leurs moeurs. + +Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible; +la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite +comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée +de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil +rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux +chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son +étui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre, +quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes +gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de +Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour. + +Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le +vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec +attendrissement: + +«Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de +Jacob... laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles... +afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du +ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple +bien-aimé... en qui j'ai mis ma confiance...» + +La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir; +n'entendant plus rien, je tournai la tête... ses rayons calmes et +froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une +ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, +quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse. + +Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres... +l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample +perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux. +J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans +les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait. + +Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me +fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte +Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt. + +Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre? + +Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria: + +«_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus +naturalis ratio patitur._» + +A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure +pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus! + +Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes +je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel +de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des +roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres +prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se +croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!--Hélas! un +souffle de la mort les mettait à la porte. + +J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois +que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais +à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir +comme les autres!» + +Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant +du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis. + +Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis +mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes +regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse... +mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir. + +En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait +toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle +s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette +marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule +naissant, avait quelque chose d'épouvantable. + +Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front +baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les +vieux saules pleureurs. + +Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais +à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le +dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me +faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait: + +«Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est à nous!...» + +Puis tout disparut. + +Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour. + +Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de +maître Christian Hâas... + +Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises +de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous +avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié +singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle +importance ... car la vision de cette nuit singulière me paraît +signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, +les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur +la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement. + +Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis +à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand +théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles. + +En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère, +est encore la plus solide de toutes les propriétés.... Elle ne finit +pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne +un nouveau lustre! + +Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne +ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait +l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme +les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche +propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs ... les forêts +... les pâturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix à parier +contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait +misérablement sous le bâton.... + + + + +A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY + +HUGUES-LE-LOUP + + +I + +Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais +profondément à l'hôtel du _Cygne_, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver +entra dans ma chambre en s'écriant: + +«Fritz... réjouis-toi!... je t'emmène au château de Nideck, à +dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence +seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!» + +Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père +nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa +barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, +et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez. + +«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous? + +--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le +braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri, +élevé ... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard +au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!... +Ingrat ... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui +est gelée. + +--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant, +embrassons-nous.» + +Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du +revers de la main, reprit: + +«Tu connais Nideck? + +--Sans doute ... de réputation.... Que fais-tu là? + +--Je suis premier piqueur du comte. + +--Et tu viens de la part de qui? + +--De la jeune comtesse Odile. + +--Bon ... quand partons-nous? + +--A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte +est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute. +Les chevaux sont prêts.... + +--Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois +jours, il ne cesse pas de neiger. + +--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, +mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire +préparer un morceau.» + +Il sortit. + +«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta +pelisse par là-dessus.» + +Puis il descendit. + +Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il +obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement +d'épaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la +grande salle. + +«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, +s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur +le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux +s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe. + +--Comment, ma valise? + +--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au +Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.» + +Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel. + +En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de +fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur +de la race chevaline, fit une exclamation de surprise: + +«Les belles bêtes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais +cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dépêche-toi de leur jeter +une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.» + +Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent +près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris +seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs +d'une vivacité singulière. + +Ils entrèrent dans l'hôtel. + +Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon +voyage, et lâcha les rênes, + +Nous voilà partis. + +Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des +Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes +nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue. + +Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre +nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de +sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux +du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les +monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix +rauque: Misère! ... misère! ... misère!.... + +Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de +chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, +galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_; +parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide +scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu. + +«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée +d'hiver. + +--Sans doute, mais un peu rude. + +--J'aime le temps sec, moi ... ça vous rafraîchit le sang.... Si le +vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un +temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.» + +Je souriais du bout des lèvres. + +Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et +vint se placer côte à côte avec moi. + +«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire +que tu connaisses le motif de notre voyage. + +--J'y pensais. + +--D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le +comte. + +--Ah! + +--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui +ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne +regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit +morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais +tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur +ignorance. + +--Diable! comme tu nous traites! + +--Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il +m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à +toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de +l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour +voir ce qui s'y passe. + +--Qu'en sais-tu? + +A cette réponse, le brave homme me regarda de travers. + +«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il.... + +Pourtant il reprit: + +«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à +propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est +une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais +que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de +neuf semaines? + +--On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute. + +--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui +reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de +singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée +d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous +reviennent à minute fixe. + +--Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?... ces maladies périodiques +font mon désespoir...--Tant pis... la maladie du comte est +périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même +heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme +des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents +grincent les unes contre les autres. + +--Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins? + +--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus +heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout +ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les +partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le +chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre. + +--Comment sa maladie s'est-elle déclarée? + +--Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut +se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra +lentement, puis l'ayant allumé: + +«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du +château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier +toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés, +à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés +depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme +celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large +dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière +le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps +il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la +neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant +à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du +Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait +au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes +bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement +qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les +vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de +neige se détacha... De blanches qu'elles étaient, les fenêtres +devinrent toutes noires de ce côté.--Ces détails ont-ils du rapport +avec la maladie de ton maître? + +--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté, +les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un +chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et +je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour +dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois +... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans +l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au même instant, +le comte tourne sur ses talons; il écoute ... ses lèvres remuent; je +vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains ... les +mâchoires serrées ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur, +qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe +sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au +secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les +jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se +trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa +cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque +d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du +comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore +rien que d'y penser!» + +Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa +selle, et poursuivit d'un air mélancolique: + +«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de +Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même +époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure +de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous +faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement, +lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, +si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a +peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui +soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en! +Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi! +n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi, +moi, qui l'accompagne de près à la chasse ... qui sonne du cor +lorsqu'il frappe la bête ... moi, qui suis le premier de ses +serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tête pour son service ... +eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est +abominable de voir comme il traite sa propre fille!» + +Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, +piqua des deux, et nous fimes un temps de galop. + +J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait +fort douteuse, presque impossible.... C'était évidemment une maladie +morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause +première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de +l'existence. + +Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin +de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition +pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous +découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. +Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, +suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était +encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel; +mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges +apparurent. + +En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria: + +«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...» + +Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant +ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant +de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre. + +«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien, +Fritz?... est-ce que...» + +Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au +revers de la côte, un être accroupi dans la neige: + +«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même +tout saisi. + +Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur +une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si +misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses +manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, +long, rouge et nu, comme celui d'un vautour. + +Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses +yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse. + +Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit +autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre. + +«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie? + +--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un +pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre +me fait peur.» + +Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, +et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se +rassurer un peu. + +«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié +bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ... eh bien, +apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend +pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la +Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; +mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!» + +Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot. + +«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y +comprends rien.--Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu +vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue +le comte! + +--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable +influence? + +--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour +du mal ... au moment où le comte est saisi de son attaque ... vous +n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards +sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, +entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule, +accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du +comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! +Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: +«Gédéon ... elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher +de trembler; mais il répète toujours en bégayant ... les yeux +écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans +la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai +de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et +terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est +plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le +lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de +carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!... +Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne ... alors le +comte a les mâchoires serrées comme un étau ... il écume ... ses yeux +tournent.... Oh! la misérable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois +au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui +envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...» +Pauvre homme, ménager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz.... +Il n'a déjà plus que la peau et les os!» + +Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il +me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme +oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas +étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports +mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que +les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres +contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera +pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens +avec l'ignorance universelle! + +Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de +bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela +lui porterait malheur. + +«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être +pendu. + +--C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme. + +--Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime +autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans +l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, +éternuer, comme dans les autres maladies. + +--Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise. + +--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manière de voir.... +J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la +sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion +se présente...» + +Il termina sa pensée par un geste expressif. + +«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte +de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:--«Tous les «flots de +l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»--Réfléchis à +cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première +occasion.» + +Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux +braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression +pensive. + +Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable +hameau de Tiefenbach du château du Nideck. + +La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire +et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges +flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui +hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par +l'approche du gîte. + +De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude +visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension +indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur +m'avait faite de la maladie de son maître. + +D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui +l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une +forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air +morne et pétrifié qui fait mal a voir. + +A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares, +quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, +apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des +mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg +dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points +lumineux. + +Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre +deux tours, et fermée par un grillage de fer. + +«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval. + +Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au +loin. + +Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les +profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans +son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, +et fourré comme un chat. + +Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome +traversant un rêve des _Niebelungen._ + +Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre +le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la +nuit. + +«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée. + +--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il +fait un froid de loup? + +--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien +toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!» + +La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec +une grimace bizarre, me salua d'un: «_Wilkom, herr docter_ (soyez le +bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore +un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement +la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite +prendre la bride de nos chevaux. + + +II + +En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me +convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était +une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait +château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, +répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant +par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées +de distance en distance dans les anneaux de la muraille. + +Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il +tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors +d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit: + +«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour +aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée. + +--Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire. + +--Tu trouveras là notre majordome, Tobie + +Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la +campagne de France sous le comte. + +--Très-bien! + +--Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui +se prétend de bonne famille. + +--Pourquoi pas? + +--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière +de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa +charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par +reconnaissance ... tu comprends.... + +--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle...» + +Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon +Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec +lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me +retenant par les brandebourgs de ma rhingrave: + +«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon +triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf; +le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins +qu'ils ne soient déjà couchés!» + +Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le +seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du +Nideck. + +Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le +précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le +temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A +gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu +splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les +différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au +milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne +gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain. + +Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce +furent les personnages. + +Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme, +gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les +cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il +portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur +la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges +comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, +et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le +robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa +face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil +comme des verres de montre. + +Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands +ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, +jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des +fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient +l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que +le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de +les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines. + +«Combien de cartes? demandait-il. + +--Deux, répondait la vieille. + +--Et toi, Christian? + +--Deux.... + +--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et +celle-ci, et celle-là.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça +vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France! + +--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe. + +--Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne. + +--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place! + +--Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la +ressource.» + +En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici! + +--Hé! Gédéon... Déjà de retour?» + +Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros +majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre côté. + +«Et Monseigneur va-t-il mieux? + +--Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu! + +--C'est toujours la même chose? + +--A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.» + +Sperver s'en aperçut. + +«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il +fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que +Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille. +Si l'on m'avait écouté plus tôt.... Enfin, il vaut mieux tard que +jamais.» + +Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, +car, s'adressant au majordome: + +«Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'écria-t-elle, +remuez-vous.... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous +restez là, bouche béante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces +Allemands....» + +Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser +de mon manteau. + +«Permettez, monsieur.... + +--Vous êtes trop bonne, ma chère dame. + +--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel +pays!... + +--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en +secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons à temps... Hé! +Kasper! Kasper!...» + +Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure +saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée: + +«Me voici! + +--Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui +se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu +sais? + +--Oui, Sperver, tout de suite. + +--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ... +Knapwurst te la remettra. Quant au souper.... + +--Soyez tranquille, je m'en charge. + +--Très-bien, je compte sur toi.» + +Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa +pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon +arrivée. + +J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte. + +«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous +êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, +monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos +jambes.... C'est cela.» + +Puis, me présentant sa tabatière: + +«En usez-vous? + +--Non, ma chère dame, merci. + +--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez +tort: c'est le charme de l'existence.» + +Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après +quelques instants: + +«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une +attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch? + +--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome. + +--Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit +pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu +passer deux jours sans prendre un bouillon. + +--Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses +petites mains replètes sur sa bedaine. + +Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise. + +Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit: + +«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de +markobrünner par jour. + +--Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. +Le pauvre homme est maigre à faire peur. + +--Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et +du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu, +comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner +de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien +comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied. + +--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le +temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se +portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade. + +--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre +l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes +chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu. + +--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il +faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures +du bon Dieu comme les hommes.» + +Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le +vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des +sifflements lugubres. + +Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur +le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de +tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une +nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je +réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre +réciproquement de nos conseils. + +En ce moment, le majordome se leva. + +«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant +au dos de mon fauteuil. + +--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade. + +--Quoi! pas même un petit verre de vin? + +--Pas même un petit verre de vin.» + +Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris. + +«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime +mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac après ... +dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingué +que le kirsch!» + +Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver +entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre. + +Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, +j'entendis la femme du majordome dire a son mari: + +«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!» + +Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout +pensif. + +Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent +complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et +de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme +l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour. + +Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours +violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de +la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait +vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on +eût dit l'asile du silence et de la méditation. + +En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient +une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je +compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas, +accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, +car la nuit était profonde. + +Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement +de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de +forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue +robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction +idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen +âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier. + +Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je +l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une +musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première +enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald +fredonnent pour endormir nos premières tristesses. + +A mon approche, Odile s'était levée. + +«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une +simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait +le comte: Mon père est la.» + +Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je +m'approchai de la couche du malade. + +Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant +de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La +lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure +du comte. + +Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du +seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que +venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est +un vieux loup!» + +En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les +oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par +la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la +disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, +bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne +et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires +osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur +les affinités animales me traversèrent l'esprit. + +Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade.... Il était sec, +nerveux; la main petite et ferme. + +Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, +une exaspération touchant au tétanos. + +Que faire? + +Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre, +Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, +épiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pénible. +Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre. + +Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une +espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement +reprenait son cours ... s'accélérait ... et devenait haletant.... Le +cauchemar oppressait évidemment cet homme.... Épilepsie ou tétanos, +qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voilà ce qu'il m'aurait +fallu connaître et ce qui m'échappait. + +Je me retournai tout pensif. + +«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille. + +--La crise d'hier touche à sa fin, Madame ... il s'agirait de prévenir +une nouvelle attaque. + +--Est-ce possible, Monsieur le docteur?» + +J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me +prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la +cloche du Nideck frappèrent nos oreilles. + +«Des étrangers!» dit Sperver, + +Il y eut un instant de silence. + +«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri.... +Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles +circonstances?... C'est impossible!» + +Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans +l'ombre et dit à voix basse: + +«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer, +demande asile au Nideck.... Il s'est égaré dans la montagne.... + +--C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez +prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer.... +Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul +l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille +nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.» + +Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine +en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans +certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de +l'opulence élève l'âme. + +Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction +d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de +lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques.... +ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de +comparable dans mes souvenirs. + +«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous. + +--Oui, Madame.» + +La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le +charme de mes impressions. + +Odile s'était retournée. + +«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on +ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses +affections et le monde. + +--C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à +toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans +pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites +comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!» + +Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la +main. + +Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon +père!... + +--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est +finie. Il faut en empêcher le retour. + +--L'espérez-vous? + +--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je +vais y réfléchir.» + +Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi +nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient, +attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le +corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à +coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules: + +«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis +un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu? + +--Il n'y a rien à craindre pour cette nuit. + +--Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain? + +--Demain? + +--Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas +empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il +en meure? + +--C'est possible, mais je ne le crois pas, + +--Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs +pas, c'est que tu en es sur!» + +Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans +la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de +Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt +portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et +ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles +à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de +longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or, +le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la +ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur +blanche de la résine. + +«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue. +Ils nous ont suivis de près. + +--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à +sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la +Wallenstein.» + +Ils disparurent dans une travée latérale. + +Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de +corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein +cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus. + +«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits +... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le +Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....» + +Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement. + +Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une +enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une +petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, +me remettant la torche: + +«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!» + +En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans +le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles +en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi. + +«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux +oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne +crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la +vieille tour.» + +Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple. + +La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent +la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine +notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut ... +dans les nuages!... Pourquoi se promènent-ils à cette heure?» + +«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même, +et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, +et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il +élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas. + +Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de +Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel +bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles! + +J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, +contemplant cette antique demeure, je m'écriai: + +«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer. + +--Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que +de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, +un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides +et vins chauds ... j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien +compris mes ordres.» + +Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,» +car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient +l'influence délicieuse de la chaleur. + +A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine; +mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit: + +«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à +l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes +doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement, +il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons, +assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je +la tiens...--En voilà une!...--Passons à l'autre.... C'est +cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, +jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!» + +Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz, +s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout +rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--«Si «c'est le Diable qui a +fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!» + + +III + +Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de +course à travers les neiges du Schwartz-Wald. + +Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes +et le brochet, murmurait la bouche pleine: + +«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des +étangs!» + +Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard +une bouteille, il ajoutait: + +«Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en +automne!...--A ta santé, Fritz! + +--A la tienne, Gédéon!» + +C'était merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre. + +La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires +galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et, +dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, +chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante +lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se +chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle +bataille! + +Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome +d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords +... il me le présenta en s'écriant: + +«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'à la +dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!» + +Ce qui fut fait. + +Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante: + +«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck +mon maître!» + +Il le vida gravement à son tour. + +Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes +heureux de nous sentir au monde. + +Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants, +et me mis à contempler ma résidence. + +C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four +d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son +cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se +trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau +d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre +plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même +bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées. + +«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose, +ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la +tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte +au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne +savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou +pointues, ils creusaient dans la pierre. + +--C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon. + +--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On +loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La +vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux! + +--Qui cela, Hugues? + +--Eh! Hugues-le-Loup? + +--Comment, Hugues-le-Loup? + +--Sans doute, le chef de là race des Nideck ... un rude gaillard, je +t'en réponds!--Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters +et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut +de la montagne.... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et +puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux +qui voudront passer sans payer rançon ... nous tombons dessus comme +des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le +cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous +verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, +de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!» Et ils +l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup +était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la +veillée! + +--Knapwurst? + +--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille.... +Un drôle de corps, Fritz ... toujours niché dans la bibliothèque. + +--Ah! vous avez un savant au Nideck? + +--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la +sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la +famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque.... On +dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux +que nous-mêmes.... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz.... Il appelle +ça des chroniques!... ha! ha! ha!» + +Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants +sans trop savoir pourquoi. + +«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ... +de Hugues-le-Loup? + +--Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne? + +--Non! + +--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose.... A +quoi rêves-tu? + +--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui +me fait réfléchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès +ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du +Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant +toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ... +courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ... +aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois +... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit +rouge. Voilà ce qui m'étonne ... ce que je ne puis comprendre.... +Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est +faite.» + +L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il +le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon +qu'il plaça sur son _brûle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux +fixés au hasard, il répondit d'un air pensif: + +«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après +avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou +d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aimé le grand air ... et je +l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le +soir, et d'être ballotté par le vent ... j'aime à rentrer maintenant +dans ma caverne ... à boire un bon coup ... à déchiqueter +tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon +feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le +véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune +et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu +as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature; +mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la +montagne, je m'appelle Nideck!» + +Sperver se tut quelques instants, puis il reprit: + +«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je +bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....» + +En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et +prêta l'oreille. + +«C'est un coup de vent, lui dis-je. + +--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?... +C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le +brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un +danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses +pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la +barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants. + +Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi: + +«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi +cette tête, ces yeux, ces dents.» + +Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à +déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien +redoublait ses caresses: + +«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui +m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?» + +Et Gédéon alla fermer la porte, + +Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille +atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque, +au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de +muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille, +large du corsage, des épaules et des reins ... mais sans odorat. +Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus! + +Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de son +Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement. + +Lieverlé semblait le comprendre. + +«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de +mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport +du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa +vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier. +Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon +Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une +flèche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frémis! Couche-toi +là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.» + +Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair. + +«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la +cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait +ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l'oreille ... nous suivions la +piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette +un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps ... je le +roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'étais hors de moi:.. +Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le +ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de +trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé! +Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous +deux!» + +J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et +du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond +de l'âme.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans +les yeux, + +Sperver reprit: + +«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me +voir ... une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé, +attrape!» + +Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires +du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me +regardant avec un sourire étrange, me dit: + +«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin! + +--Moi comme un autre, parbleu!» + +Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa +grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se +mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil +avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la +moelle! + +«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui +reprendre son os, que dirais-tu? + +--Diable! ce serait une mission délicate.» + +Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans +son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le +dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une +bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée +bleuâtre vers la voûte. + +Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup +notre entretien interrompu: + +«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté +la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta +brave et digne femme.» + +Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa, +et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce: + +«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voilà ce +qui m'a chassé des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la +Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai déployé mon aile de ce +côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut +... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas ... je laisse tout +aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tâche de penser à autre +chose.» + +Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, +il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes +souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je +me sentais frissonner. + +Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série +de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait +évoqué par hasard. + +Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un +grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous +fit tressaillir. + +Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre +ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil +étincelant, il écoutait ... il écoutait dans le silence, et le frisson +de la colère courait le long de ses reins. + +Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles ... pas un bruit, +pas un soupir ... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce +grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien. + +Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix +sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la +foudre eût éclaté contre les vitres. + +Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses +lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées +de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il +s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur +du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses +griffes de devant essayaient d'entamer le granit. + +Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation. + +Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit +bondir. + +«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu? +Est-ce que tu es fou?» + +Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme +toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant +le chien restait en arrêt. + +«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. +Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.» + +Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte +s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde +d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face +riante, épanouie, apparut sur le seuil. + +«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là? + +--C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un +tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur.... Je vous +demande pourquoi? + +--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans +l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant. + +Puis déposant son falot sur la table: + +«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous +êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits +animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore, +dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la +jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve! +Canaille de bête! + +--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens +attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce +qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde +au cou. + +--Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils +approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en +avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil, +les chats dans les gouttières, et les gens au château.» + +Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes +sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix +basse, d'un ton de confidence: + +«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir. + +--Ah bah! + +--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de +Monseigneur. + +--Alors, rien ne vous presse? + +--Rien! absolument rien! + +--Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les +bouteilles sont vides!» + +La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu +profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long +bâillement écarta mes mâchoires. + +«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est +différé n'est pas perdu!» + +Il prit sa lanterne. + +«Bonsoir, Messieurs. + +--Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous +descendrons ensemble.... + +--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant +à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst +leur raconte des histoires. + +--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz. + +--Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte +allait plus mal, + +--Sois tranquille....--Lieverlé!... pstt!» + +Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis +l'horloge du Nideck sonner onze heures. + +J'étais rompu de fatigue. + + +IV + +Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus +éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de +chasse. + +Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet +instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, +pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière +note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense +... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a +quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur. + +Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant +les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte, +basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et +plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre +... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, +ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions. + +Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large. + +Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne +saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes +voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des +montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles +qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges +et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, +traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons +comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini! + +Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau? + +Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient +les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque +pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir! + +J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement +sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire +silencieux de Gédéon me saluèrent d'un: + +«Gouden tâg Fritz!» + +Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de +pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait: + +«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du +Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse.... +La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses +sont loin!» + +Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre? + +Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. +Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de +l'horizon, me disait: + +«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le +torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de +glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et +là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous +aurons de la peine à le retrouver.» + +Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce +spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en +éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus, +se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol. + +Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe +saluait une dernière fois la montagne. + +«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon +connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe +d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre +Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut +plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les +matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs +favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!» + +Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas +interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je +regardai dans l'ombre de la tour: + +«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.» + +Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel. + +«Ah! tant mieux ... tant mieux! + +--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça. + +--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit! + +--Eh! qu'importe! tu étais là! + +--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je +n'ordonne rien au malade? + +--Ça fait que tu lui portes bonheur.» + +Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas. + +«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les +années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le +lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu +empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair! + +--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est +très-obscur. + +--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y +a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par +exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque +fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il +m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ... +un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la +chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui +dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la +porte de derrière, par une poterne, tu comprends! + +--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières, +Gédéon. + +--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne +garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il +suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de +bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est +positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la +preuve?... + +--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus +cachées dans mapersonne. + +--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!» + +Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château. + +«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le +vois-tu? + +--Parfaitement. + +--Regarde autour, tu ne vois rien? + +--Non. + +--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque +année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les +mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir +des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que +je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, +je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main +sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la +plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est +sur.» + +Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent +ému: + +«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la +vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!» + +Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans +m'en être jamais aperçu jusqu'alors, + +«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit? + +--Très-bien! + +--Alors, tout est pour le mieux, descendons.» + +Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce +passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se +prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un +escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres. + +En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant +épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans +le couloir qui mène au château. + +Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, +lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y +jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit +gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la +veille. + +La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant: +c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, +poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte +et descendant en courbe, à trois mètres du parquet. + +Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des +anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres +généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, +rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne, +mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des +anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des +presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine +que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres +de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, +rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce +gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche +rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de +fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la +réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, +semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait +Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck. + +Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment +historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté +de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes, +depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis +la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des +plus illustres maîtres de notre époque. + +Mes regards se portèrent naturellement de ce côté. + +Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde +un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe +rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de +férocité qui me fit peur. + +Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil +doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine +supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde, +soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en +nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient +d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec +Odile de Nideck. + +Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un +peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté. + +Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de +femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type +wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes, +pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle. + +«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même. + +Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de +la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer +serrait la taille. + +Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en +présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre +avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher. + +Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un +coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de +son échelle sans bouger. + +«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome. + +--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur. + +--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau +faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je +t'en défie!» + +Il lui présentait la semelle. «Et si je monte? + +--Je t'aplatis avec ce volume.» + +Gédéon se mit à rire et reprit: + +«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au +contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne +heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit. + +--C'est vrai; je l'ai passée à lire. + +--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi? + +--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai +qu'après l'avoir résolue. + +--Diable!... Et cette question? + +--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva +mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, +Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait +environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et +figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le +comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses +plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec +les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant +le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, +courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux +mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix +retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce +qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces +circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était +de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu +probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.» + +J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une +curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir +quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la +droite de Hugues. + +«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous +l'obligeance de m'éclairer sur un doute?» + +Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit: + +«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous +satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas. + +--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent +le deuxième et le troisième portraits de votre galerie. + +--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez +d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!» + +Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à +l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de +la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son +savoir, + +Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière +nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré +le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et +glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en +étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, +premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle +lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux +du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup +n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, +en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, +ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses +beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en +corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne +de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle +famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver +Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être +pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux +créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait +entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit +pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en +842; il en eut trois enfants. + +--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait +Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle? + +--Aucun. + +--En êtes-vous bien sûr? + +--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu +d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois. + +--C'est surprenant! + +--Pourquoi? + +--J'avais cru remarquer quelque ressemblance.... + +--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un +éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de +vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon +bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le +nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son +petit-fils? + +--Non, sans doute. + +--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des +traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui +est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!» + +Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde. + + +V + +«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il +l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un +nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre +chose!» + +Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa +marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple, +si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune +comtesse. + +Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face +des appartements du comte. + +«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens; +quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te +reprendre tout à l'heure.» + +J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je +m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle +fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur +du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention +profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout +stupéfait. + +«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais +ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de +vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance. + +--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous +de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à +bout de cette attaque. + +--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche. + +--C'est une erreur, Monsieur le comte. + +--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment +de notre fin. + +--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en +souriant. + +Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les +malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile +pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le +regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre +le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence, +les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus. + +Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me +pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, +plus confiant. + +J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa +gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté +du lit. + +Elles me saluèrent d'une inclination de tête. + +Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est +elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien +ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire +d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de +la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la +femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant +d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours +sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe +... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on +appelle l'existence humaine!» + +Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se +prit a dire: + +«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si +elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes +voeux, je crois que mes forces reprendraient.» + +Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait +prier. + +«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de +me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des +petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.» + +A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému. + +La jeune fille ne répondit pas. + +Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil +suppliant, poursuivit: + +«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne +le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux +pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables +se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon +enfant? Tu seras libre de te prononcer.» + +Il se tut. + +Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille; +tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés, +que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de +telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les +circonstances ne le permettaient pas. + +«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous +guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection.... +Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie! + +--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc +objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être +privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé +tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse? + +--Non, mon père.... + +--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?... + +--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!» + +Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par +tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de +Hugues, frêle, calme, impassible. + +Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la +jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son +agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir. + +«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr +ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, +tu ne le prononcerais pas? + +--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un +mot de moi n'y peut rien. + +--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour +se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne +dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!» + +--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir +n'est pas de me marier.» + +J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, +puis il se retourna brusquement. + +«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...» + +Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène: + +«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un +poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?... +Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce +que je souffre!...» + +Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide. + +Odile s'était levée et s'approchait de la porte. + +«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...» + +Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre +le père et la fille; je ne pouvais faire davantage. + +«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la +justice, calmez-vous, votre vie en dépend! + +--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un +couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!» + +Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne +se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son +enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte +était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les +joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds, +et s'inclinant vers Odile: + +«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave +homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus +tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude. + +En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes +d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil +lourd, profond, régla sa respiration haletante. + +Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un +mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner +lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche +de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli.... + +Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se +tourna vers moi: + +«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?» + +Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille +m'épouvantait. + + +VI + +Sperver était indigné. + +«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant +de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des +châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du +Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite +voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et +moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne +vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un +bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz..., +allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand +air!» + +Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le +corridor. + +Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au +lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige +contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes +environnantes. + +Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur, +lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie +Offenloch. + +Le digne majordome était tout essoufflé. + +«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable +courez-vous si vite?... et le déjeuner! + +--Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver. + +--Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner +ensemble ce matin avec le docteur Fritz? + +--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un +éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles. + +«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais +d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en +haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre +chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.» + +Il me tendit la main. + +«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver. + +--Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de +Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages +avant de quitter le château. + +--Le baron de Zimmer? + +--Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit. + +--Ah! bon, dépêchez-vous. + +--Soyez tranquille ... le temps de déboucher les bouteilles, et je +suis de retour.» + +Il s'éloigna clopin-clopant. + +Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées de +Sperver. + +«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus +simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je +suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses +de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris +qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens, +Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les +meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.» + +Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les +vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les +cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver +en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses +armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui +donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait +à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes +circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument +comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le +bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin. + +«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout +était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis +juste.... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut. +Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc +a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une +odeur délicieuse.... N'est-ce pas, Fritz? + +--Certainement. + +--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras +nos verres.... Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!» + +Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et +paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place, +et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait +heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa +chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte +de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus +digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper +d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille. + +Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; +mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron +de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui. + +Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front +découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs +cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver. + +«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte +ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. +Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne +saurait me renseigner sur la montagne. + +--Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je +suis à vos ordres. + +--Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la +tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je +voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici. + +--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de +neige. + +--Je le sais ... mais il le faut! + +--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien +Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connaît à fond la +montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans le +Hundsruck. + +--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis +reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me +suffisent.» + +Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout +au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le +corridor, et referma la porte avec fracas, + +Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon +fauteuil; le petit Kasper s'était effacé dans un coin. Le baron et son +écuyer s'approchèrent de la fenêtre. + +«Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les +sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si +le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des +signaux ... nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue ... +mais à quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et +plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se +démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si +la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, +qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la +Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier +point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe +la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace.... Dans tous +les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez +à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la +Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute +probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn. + +--Je vous remercie, Monsieur. + +--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit +Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute +fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil.... +D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner +la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas +possible: ce sont des rochers à pic.» + +Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire +et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune +baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne +paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu. + +Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie +dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des +masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil +alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les +détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se +troubla de nouveau. + +«C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grâce à vos +explications, j'espère l'atteindre.» + +Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous +ayant salués, sortirent lentement. + +Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi: + +«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par +un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. +Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout +à fait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobie, à votre +santé!» + +Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son +écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la +neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes +fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle, +glisser un long regard vers le jeune homme. + +«Hé! Fritz, que fais-tu donc là? s'écria Sperver. + +--Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers. + +--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie: de belles +bêtes!» + +Les cavaliers partirent à fond de train.--Le rideau se referma. + + +VII + +Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon +existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin +l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, +puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur +la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître +Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres +distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait +une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque +par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond +de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches. + +On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les +écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser +avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du +majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte.... La +mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers +soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais +sans cesse les yeux vers Tubingue. + +Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. +C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver +se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, +et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse: + +«Elle vient! elle vient!» + +Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux; +mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire +restait invisible. + +A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me +persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que +la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de +lucidité, tout me confirmait dans cette opinion. + +Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que +les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent +plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver ... et +que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue +une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le +retour de son délire: elle se présente à la maison de santé.... On +l'enferme.... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les +scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle +tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosée du sang des +victimes ... elle gémit à faire pleurer les pierres ... Au bout de +quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents.... On lui +rend enfin sa liberté ... sûr de la voir revenir l'année suivante. + +«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me +disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la +Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a été jeune ... elle a dû +être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, +construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire +à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son +maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à +Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter +un coup terrible. + +La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier +avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement +sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et +s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises +violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au +point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la +comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner +le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance +inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à +veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. + +«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne +saurait m'en dispenser. + +--Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, +l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils +puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue +le comte.» + +Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits +d'Odile. + +A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint +blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les +miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme. + +«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur +... n'est-ce pas, Monsieur?... + +--Oui, Madame ... sur l'honneur!» + +Il y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée: + +«C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!...» + +Et, courbant la tête, elle se retira. + +Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me +promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte, +dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que +je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups +discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes +réflexions. + +«Entrez!» + +La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant +une profonde révérence, + +L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier +de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie +me surprit.... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan +rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et +ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de +nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie. + +«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces +précautions?» + +J'étais intrigué. + +«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi, +je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai +quelque chose de sérieux à vous apprendre. + +--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il? + +--Il s'agit du comte. + +--Ah! + +--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé +la nuit dernière. + +--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.» + +Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je +remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui +m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château. + +«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en +fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je +ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie, +et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a +passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a +laissé la peur en route. + +--Je vous crois, Madame. + +--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous +faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se +fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.» + +--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je. + +--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix +heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie, +il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment! +veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père +elle-même?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la +remplaces.--Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait +ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous? +quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père! +Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends +dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se +coucher. Bon! me voilà seule.» + +Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et +parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif. + +«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais +près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que +faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme +celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me +sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau +faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien, +je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le +vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève +pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme +une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon +fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a +pas changé de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de +quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... là ... ce qui +s'appelle ... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la +chambre était chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ +une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les +yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte, +les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre! + +--Le comte? + +--Oui. + +--C'est impossible ... il peut à peine remuer. + +--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait +une torche a la main ... la nuit était sombre et l'air si tranquille, +que la flamme de la torche se tenait toute droite.» + +Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait. + +--D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme, +les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet +... un effet ... je veux crier ... mais aussitôt je me dis: «Peut-être +qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'éveille ... il tombe ... +il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous +pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse +... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui +fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la +fenêtre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et +se couche en marmottant Dieu sait quoi! + +--Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame? + +--Si j'en suis sure!... + +--C'est étrange! + +--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah! +dame! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai +revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de +rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire +un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement,» et je me suis +approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était +tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne +... on la voyait briller comme une étincelle.... Il n'y avait pas +moyen de dire non.» + +Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence: + +«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus +eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive. +A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon +fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais +inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru +éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le +corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son +anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du +Schwartz-Wald; tenez, la voilà.» + +Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche +qu'elle déposa sur la table. + +J'étais terrassé. + +Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé, +avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre? +Que signifiait ce signal au milieu de la nuit? + +Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène +étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers +la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure, +et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir. + +«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me +prévenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit à personne de +cette aventure? + +--A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au +médecin. + +--Allons, je vois que vous êtes une brave personne.» + +Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment +Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt. + +«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre +de belles! + +--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Décidément le +diable se mêle de nos affaires!» + +Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent +dans la tour. + + +VIII + +La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de +Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir +de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre +et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée +sur les hanches par le ceinturon,--d'où pendait le couteau à manche +de corne,--de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la +trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il +était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la +ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait +celui du chevreuil. + +«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!» + +Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d'un +air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe +par-dessus sa tête, et la déposait sur la table. + +«Eh bien! Sébalt, s'écria Gédéon, parle donc!» + +Puis, me regardant, il ajouta: + +«La sorcière rôde autour du château.» + +Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les +confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait +des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; +ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les +connaître. + +«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le +veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire.» + +Sperver me regarda tout ébahi. + +«Eh! fit-il, Dieu le sait! + +--Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck? + +--Je te l'ai dit: huit jours avant Noël; tous les ans. + +--Et elle y reste? + +--De quinze jours à trois semaines. + +--Avant on ne la voit pas? même de passage? ni après? + +--Non. + +--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'écriai-je; cela n'est pas +naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle +vient. + +--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!» + +Et il secoua la tête d'un air mélancolique. + +«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ... +mais c'est plus facile à dire qu'à faire.... Si l'on osait lui envoyer +une balle ... à la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez +près de temps à autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant à la +prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue! +Ecoute Sébalt, et tu verras!» + +Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me +regarda et dit: + +«Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du +Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à +rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait +le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis +remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce +pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c'était un +creux profond, un véritable trou.--Je m'arrête ... je déblaye, pour +voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire! + +--En êtes-vous bien sur? + +--Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux +que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil à terre ... je +reconnais les gens à leur trace.... Et puis un enfant lui-même ne s'y +tromperait pas. + +--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement? + +--Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, +le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont +pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied +admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux +de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une +impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit +celui de la Peste-Noire!» + +Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles +d'un air mélancolique. + +«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience. + +--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets +aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la +vieille au gîte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait +faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine +du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite: +elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé +du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par +hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi +celle de la Peste-Noire. Je m'arrête.... Serait-ce Sperver? ou bien +Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon +étonnement: ça n'était personne du pays! Je connais tous les pieds du +Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-là ne ressemblait pas +aux nôtres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'était une +sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une +petite raie derrière,--la botte, au lieu d'être ronde par le bout, +était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. +La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de +vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup +d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites. + +--Qui cela peut-il être?» + +Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut. + +«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en +m'adressant à Sperver. + +--Eh! fit-il d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.» + +Nous restâmes quelques instants méditatifs. + +«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de +l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet +autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille +peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de +chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme +un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du +Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé; la neige me +montait jusqu'aux cuisses: c'est égal, il faut que je passe! J'arrive +sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste! +Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche, +les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de +Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent: +rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en +marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Où aller? A droite +... ou à gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au +Nideck. + +--Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver. + +--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle +avait allumé du feu ... la place était toute noire.... Je posai la +main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait +prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle +était froide comme glace.... Je remarquai tout près de là un collet +tendu dans les broussailles.... + +--Un collet?... + +--Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges.... Un lièvre +s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige, +étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire +cuire: elle s'était régalée! + +--Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, +dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans +nos villages, tant d'honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre! +Voilà ce qui me révolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!...» + +Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous +trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche +béante. + +Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver +... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la +plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait +près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la +bête eût été sur le seuil de la tour! + +On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans +l'immensité du désert.... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée, +rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain +de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix +étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où +pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du +loup! + +A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix +formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du +Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds +des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements +criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, +tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des +chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement +continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce +concert infernal! + +Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant +son regard au pied de la tour: + +«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il. + +Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre +côté: «Fritz!... Sébalt!...s'écria-t-il, arrivez!...» Nous descendîmes +les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes. +Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes +sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les +chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils +s'étranglaient peut-être. + +Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me +précédèrent dans la galerie. + +Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, +alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sébalt allongeait +ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un +pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable. + +En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison +sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au +hasard, se demandant: + +«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?» + +Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la +chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule +la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer +avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la +tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement. + +Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous +entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en +mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne +femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge +au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi. + +Enfin nous étions devant la chambre du comte. + +Le hurlement se faisait entendre derrière la porte. + +Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la +présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées +s'entrechoquaient dans notre esprit. + +Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la +main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le +seuil, immobile comme pétrifié. + +Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme: +ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se +recourbait en griffe sur sa bouche béante. + +Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça +d'horreur. + +Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la +tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, +poussait des hurlements lugubres! + +Le loup ... c'était lui!... + +Ce front plat ... ce visage allongé en pointe ... cette barbe +roussâtre, hérissée sur les joues ... cette longue échine maigre ... +ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout +... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain! + +Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller +les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ... puis il +reprenait son chant mélancolique. + +Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions +notre haleine, saisis d'épouvante. + +Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il +leva la tête et prêta l'oreille. + +Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées +de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait +augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le +tumulte de la meute: la louve répondait au loup! + +Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu +vers la montagne, me dit à voix basse: + +«Écoute la vieille!» + +Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche +ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait +cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du +Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur +toute sa figure. + +En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria: + +«Comte de Nideck, que faites-vous?» + +Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre +pour le secourir.... + +La troisième attaque commençait:--elle fut terrible! + + +IX + +Le comte de Nideck se mourait! + +Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? +A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à +corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour +... que peut le médecin? + +Regarder, écouter et frémir! + +Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, +elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt +son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint +de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue +fatale. + +Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras +inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, +embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les +différentes phases de cette bataille épouvantable. + +Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même +lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera +dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle +... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en +s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et +d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle +ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de +l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous +arracher du coeur de l'homme?...» + +Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie +commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ... +des interruptions ... puis des retours soudains.... + +Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de +fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait. + +Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître. + +Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation +involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les +cheveux de désespoir. + +Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de +prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin. + +Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon +lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que +l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs. + +Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière +ruisselait sur les dalles. + +Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil +cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses +grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières. + +Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir +d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité. + +La plus étrange surprise m'attendait: + +Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore +ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste! + +Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence. + +Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis +quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux +arrondis par la crainte. + +C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses +bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou +replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées. + +J'eus peur! + +Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver +dans cette haute tour, dominant les abîmes? + +Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me +parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille +me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans +l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, +comme une souris regarderait un chat du fond de son trou. + +La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé +dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi! + +Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison +du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle. + +Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une +brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en +sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la +salle. + +Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique +robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du +carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans +son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque. + +Ce fut comme une évocation des temps passés. + +Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle +aurait profité de mon sommeil pour les exécuter. + +Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle +se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit, +tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer. + +Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards.... + +Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps +ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres! + +Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec +un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais +son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent. + +Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la +durée de l'éternité.... + +Qu'allait-elle entreprendre? + +Je m'attendais à tout. + +Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la +salle à grands pas, elle ouvrit la porte. + +Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit +debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille, +qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute +grande ouverte. + +J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous +la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus, +qui? + +Le comte de Nideck lui-même! + +Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau +de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son +front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière +lui sur les dalles. + +Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme +une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de +son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité +glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le +maître! + +En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. +La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me +jeter dans l'embrasure de la fenêtre. + +Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se +parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien +entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait +le lit! + +Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans +l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant. + +A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du +lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps +disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses +jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de +droite à gauche. + +Vous eussiez dit une scène de meurtre! + +Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus +épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette +d'un tel acte. + +La vieille accourut à son tour, déployant le sac. + +Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce +qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang +se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était +la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur. + +Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer +jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit. + +La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les +poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis +le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se +dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le +suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine. + +Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout +bas! + +Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs +traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible. + +Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive +de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds; +un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ... +tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle +devenait imperceptible par la distance. + +Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me +guidant sur cette lueur lointaine. + +Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le +fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de +descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre +issue. + +Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et +je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte +basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. +J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la +base du donjon de Hugues. + +Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait +enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions. + +La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme +en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec +ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini. + +L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par +cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la +direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait +lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait +sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre. + +Je les atteignis à la descente du ravin. + +Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son +attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose +d'automatique. + +Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de +l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la +lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient +de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la +saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme +des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur. + +J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le +funèbre cortège. + +A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les +broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes +pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois +suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle +puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant. + +Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, +dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent +sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de +neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi. + +Je retourne brusquement la tête et ne vois rien. + +Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de +l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ..., +mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un +filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude +n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce +qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence! + +Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans +le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une +certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour +les suivre. + +A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me +vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice +sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors +pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui +bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les +broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa +racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort, +et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre +avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes +terreurs. + +La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait +déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au +bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les +meurtriers se penchèrent.... + +Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le +vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des +airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans +la mort. + +Il disparut dans les profondeurs du précipice. + +En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la +voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent. + +La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une +rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde. + +Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans +risquer de me précipiter dans l'abîme. + +Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. +Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait +jusqu'aux genoux. + +Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir +vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!.... + +Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus +dans la plaine. + + +Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu? + + +X + +J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle +j'étais sorti. + +Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur +ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie +ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire +à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes +perceptions. + +Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un +loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en +omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui +s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout +cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me +produisait l'effet d'un cauchemar. + +Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me +diriger. + +Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais.... +Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me +lancer dans cette aventure hideuse. + +Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi +gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras. + +Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit +terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc, +près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le +bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché, +peut-être endormi. + +Je sonnai de nouveau. + +A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la +porte, d'un accent furieux: + +«Qui est là! + +--Moi ... le docteur Fritz! + +--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._» + +Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour +extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers +la grille: + +«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché +là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui +sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander +vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et, +de fait, je ne vous avais pas vu. + +--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous +m'expliquerez cela plus tard. + +--Allons, allons, un peu de patience.» + +Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la +grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la +tête. + +«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne +pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ... +je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille +suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite +chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ... +mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.» + +Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement. + +Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation +presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque +de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté +contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut, +laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte. + +L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que +le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de +deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint +ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée +en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif +était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le +dire. + +Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, +de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un +immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à +fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil +de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre +garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal +biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient +l'ameublement. + +Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six +pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle +de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe +d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève +la patte. + +Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé +qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le +secret. + +«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit +Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son +volume, moi les mains contre le tuyau du poêle. + +--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du +Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la +hache dans le pied gauche.» + +Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une +petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton. + +«Vous ne fumez pas, docteur? + +--Pardon. + +--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en +étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les +chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.» + +Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir. + +«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant. + +--Oui, Monsieur...» fit-il de même. + +Et nous rîmes ensemble. + +«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais +interrompu le chapitre.» + +Il y eut quelques instants de silence. + +Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces +grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez +tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à +double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de +socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je +réfléchissais au sort étrange de certains hommes: + +«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans +un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de +l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes +chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades +et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne +songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour +de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent +regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, +chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres +êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de +l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère +rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux +fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des +choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui +revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?-- +Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine +en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent +leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans +ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères +latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres, +comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend +sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. +Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on +trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?» + +Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine +du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère +enfumée de tabac et de résine odorante. + +Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau +la main sur l'in-folio: + +«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir +du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de +vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes! + +--Comment cela, Monsieur Knapwurst? + +--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux +feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps +écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles +s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des +Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races +fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts +faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, +leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis +longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins? +Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils +n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou +de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses +tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!.... +De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire +... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!» + +II y eut un silence. Knapwurst reprit: + +«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient +guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et +quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre +petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, +l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume +pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant: + +«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne +fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos +domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, +nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable +traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa +vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la +poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures! + +--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les +vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les +vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.» + +En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée +attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux. + +Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres! +Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond. + +J'en fus tout surpris. + +«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin? + +--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le +latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des +livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ... +je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, +m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui +donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me +posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il, +Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et +il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela +trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, +me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh! +que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille, +Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit? + +--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la +gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je +veux. + +--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst? + +--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en +joignant les mains; il n'a qu'un défaut. + +--Et lequel? + +--De n'être pas assez ambitieux. + +--Comment? + +--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus +illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à +vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès +sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de +France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son +compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation, +simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.» + +Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation +prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je +résolus d'en profiter. + +«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst? + +--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes +passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu +d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur. +Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des +exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la +perte des noms illustres.» + +J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du +comte croulaient. + +«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des +malheurs!.... + +--Lesquels? + +--Il a perdu sa femme.... + +--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait +épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse +d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait +le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui +traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent +ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et +succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en +mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa +meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par +calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste +là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion +--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures +font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi, +vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en +automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste, +le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection +sur sa fille. + +--Ainsi ce mariage a toujours été heureux? + +--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.» + +Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un +crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette +scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre +épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à +trahir leur passé, qu'était-ce donc? + +Je m'y perdais! + +Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai. + +Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais +dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque +étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de +fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du +grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme. + +Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi. + +«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me +hasardai-je à dire. + +Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque +hostile: + +«Je sais, je sais!» + +Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de +nouveau, mais il ajouta d'un air ironique: + +«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop +bas, pour qu'elle puisse jamais y monter. + +--Sans doute, mais le fait est positif. + +--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une +fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile +réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait +pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie, +son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour +lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et +rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait +voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il +aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant +lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le +comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et +le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui +ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait +pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des +gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait +encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes +au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!» + +Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le +front entre les mains et je rêvai longtemps. + +Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture. + +Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe +pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château. + +Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un +devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut +sur le seuil. + + +XI + +La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux +événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma +présence chez Knapwurst. + +«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.» + +Je me levai sans répondre et je le suivis. + +A peine étions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras, +et m'entraîna vivement vers le château. + +«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon +oreille. + +--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade? + +--Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose +d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le +comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au +moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me +dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller +au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de +secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes +à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre +du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme à +l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre +dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà +de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je +sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?--Non....--Il a +disparu?--Oui, Madame.... J'étais sorti un instant.... Lorsque je +suis rentré....--Et le docteur Fritz ... où est-il?--Dans la tour de +Hugues.--Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de +chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure +après, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pâle +... pâle ... enfin ça faisait pitié.... Elle pose sa lampe sur la +cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé +le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez +jamais le mal que vous avez fait....» Je voulais répondre. «Cela +suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je +veillerai moi-même.... Demain matin, vous irez prendre le docteur +Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez.... Pas de bruit! vous +n'avez rien vu!... vous ne savez rien!» + +--C'est tout, Sperver?» + +Il inclina la tête gravement. + +«Et le comte? + +--Il est rentré.... Il va bien!» + +Nous étions arrivés dans l'antichambre... Gédéon frappa doucement à la +porte, puis il ouvrit, annonçant: + +«Le docteur Fritz!» + +Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile ... Sperver s'était retiré +en fermant la porte. + +Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la +jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un +fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue +robe de velours noir. + +Elle était calme et fière. + +Je me sentis tout ému. + +«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous +asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.» + +J'obéis en silence. + +Elle s'assit à son tour et parut se recueillir. + +«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux +bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle +des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé +l'honneur de ma famille.» + +Elle savait tout. + +Je restai stupéfait. + +«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul.... + +--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!» + +Puis d'un accent à fendre l'âme: + +«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle. + +Je frémis, et les mains étendues: + +«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus +belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.» + +Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée +hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle +s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes. + +«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à +la pensée qu'un soupçon.... + +--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines +illusions du somnambulisme? + +--C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences ... +je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais dû me souvenir que le +docteur Fritz est un honnête homme.... + +--De grâce, Madame, calmez-vous. + +--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ... +j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si +longtemps enfermé dans mon âme ... il me tuait ... j'en serais morte +... comme ma mère!... Dieu m'a prise en pitié ... il vous en a confié +la moitié ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...» + +Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient. + +Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu +la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans +les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins +indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur +lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un +déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule, +tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa +défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs +frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, +et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, +abondantes et pressées comme une pluie d'orage. + +Telle était Odile! + +Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, +s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les +yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix +lente et mélancolique: + +«Quand je descends dans le passé, Monsieur..., quand je remonte +jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!--c'était une femme +grande, pâle et silencieuse ... elle était jeune encore à l'époque +dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en +eût au moins donné cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front +pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours +contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un +de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et +l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille +femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fière ... +ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rêve de +l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette +même salle ... la tête penchée ... Et moi ... je courais ... heureuse +... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre +enfant ... que ma mère était triste ... ne comprenant pas ce qu'il +y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!... +J'ignorais le passé... le présent pour moi ... c'était la joie ... et +l'avenir ... oh! l'avenir ... c'étaient les jeux du lendemain!» + +Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au +milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse +de ma mêre.... Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant +à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec +un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa +tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher +dans mon âme le souvenir des premières années ... cette grande femme +pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,--fit-elle en +m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur—la voilà telle que +l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce +terrible, et fatal secret.... Regardez!» + +Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que +m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir. + +Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide +rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux +noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent! + +Il y eut un instant de silence. + +«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra +douloureusement. + +--J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, +reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la +Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin, +tout!--Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle +mourait lentement, comme je meurs moi-même.» + +Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais! + +«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mère, que +son énergie seule soutenait encore, était à la dernière +extrémité.--C'était en hiver ... je dormais; tout à coup une main +nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se +trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre +elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau +de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif +agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à +travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma +mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut +que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur. + +Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne +ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour; +il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et +en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la +vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit +voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le +faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu +veilleras ton père ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?.. +Il y va de l'honneur de ta famille!»--Et nous revînmes.--Quinze jours +après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer, +son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au +prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir +à mon père, lui déchirer le coeur!--Me marier, c'était introduire +l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race. +J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du +comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a +empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule +dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement: il a +mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger +de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que +vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit.... + +--Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt.... + +--Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point +cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la +probité suffît aux coeurs honnêtes.... Ce secret, vous le garderez, +j'en suis sûre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!... +Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et +voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.» + +Elle se leva lentement. + +«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes +forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin +d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?» + +Je me levai tout ému. + +«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous +me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais +permettez-moi cependant d'y mettre une condition. + +--Parlez, Monsieur. + +--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les +obligations qu'il m'impose.... + +--Que voulez-vous dire? + +--Un mystère plane sur votre famille; Madame; ce mystère, il faut +le pénétrer à tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ... +savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'où elle vient!... + +--Oh! fit-elle, en agitant la tête, c'est impossible!... + +--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en +inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Tubingue. + +--Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement; la Providence +ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera. +J'approuve tout d'avance!» + +Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein +d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte +contre la douleur. + +Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli! + + +XII. + +Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous +sortions ventre à terre du Nideck. + +Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri: +«Hue!...» + +Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, +la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait +littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait +pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos +côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes! + +Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance, +comme d'habitude, lorsque je m'écriai: + +«Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route, +délibérons!» + +Il fit volte-face. + +«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche. + +--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de +notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!» + +Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux +braconnier ... ses yeux étincelèrent. + +«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir +là.» + +Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main. + +Ce geste significatif me donna l'éveil. + +«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de +la prendre vivante. + +--Vivante? + +--Sans doute ... et pour t'épargner bien des remords, je dois te +prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. +Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.» + +Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz? + +--C'est positif.» + +Il y eut un long silence; nos deux chevaux, + +Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se +saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de +l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant +sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait +immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur +son dos et s'écria: + +«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons +des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le +penses, Fritz.» + +Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en +amphithéâtre autour de nous, il ajouta: + +«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn, +le Rhéethâl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais +cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du +Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des +torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin +des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de +tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue. +Allez donc la prendre. + +--Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi +tout exprès. + +--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!... Encore si nous +tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la +patience.... + +--Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge. + +--Toi? + +--Moi-même. + +--Tu te connais à trouver une piste? + +--Et pourquoi pas? + +--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir +plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.» + +Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que +j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans +ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai +brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de +la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la +plaine pour regagner la montagne. + +Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je +l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la +Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière +du bois, comme d'habitude.... Mais il paraît qu'elle se promène +maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un +bourgeois de Tubingue.» + +Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis +s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant: + +«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis! + +--Comment cela, Gédéon? + +--Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours ... tu la trouves +du premier coup. Ça n'est pas naturel! + +--Où la vois-tu donc? + +--Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!» + +Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible: + +«La voilà!» + +Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous +mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire! + +«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras, +d'où diable cette trace peut venir. + +--Que cela ne t'inquiète pas. + +--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ... je +parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste +nous mènera.» + +Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige. + +J'étais tout oreilles; lui, tout attention. + +«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de +cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du +comte, la vieille rôdait autour du Nideck.» + +Puis, examinant avec plus de soin: + +«Elle est de trois à quatre heures du matin. + +--Comment le sais-tu? + +--L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit +dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il +tombait du grésil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été +faite depuis. + +--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus +tard: à huit ou neuf heures, par exemple. + +--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de +brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passée depuis le grésil +... avant le verglas ... de trois à quatre heures du matin.» + +J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver. + +Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en +détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme +se parlant à lui-même: + +«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi, +n'est-ce pas, Fritz? + +--Midi moins un quart. + +--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra +suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous +pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche +toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route, +Fritz, en route!» + +Nous repartîmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers +la montagne. + +Tout en galopant, Sperver me disait: + +«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un +trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous +pourrions la tenir avant la fin du jour. + +--Espérons-le, Gédéon. + +--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est +toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les +chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter +de chimères.... Si, par hasard, elle s'est arrêtée ... tant mieux ... +nous en serons plus contents ... et si elle a marché toujours ... eh +bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop ... +hop! hop!... Fox!» + +C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son +semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable; +elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait, +pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts +pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un +grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute +oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain; +mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit +d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute. + +Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite; +moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne +reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre. +La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même +exaltation! + +La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, +enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles. + +Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent +... tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux +Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et +son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le +corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion. + +Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de +nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa +rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces, +avant qu'elle eût le temps de jeter un cri. + +Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque +colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions +une fausse trace. + +«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais +dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est là qu'il faudra +ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la +piste!... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas ... et puis, sur +cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau +... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des +bruyères.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!» + +Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige, +dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux. +C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y +voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre. + +Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de +ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte. +Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était +tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace. + +Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux +braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un +demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait +brusquement et s'écriait: + +«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon +à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des +bruyères: + +«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la +suivre en toute confiance. + +--Pourquoi? + +--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de +faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en +faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une +éclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque +sans s'inquiéter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle +bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il +ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est égal, mettons-la +toujours entre nous, et allumons une pipe.» + +Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à +s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria: + +«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous +prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles +sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie. + +--Quoi? + +--C'est d'avoir oublié ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentrée +en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!» + +Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes. + +Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente +tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre +et conduire nos chevaux par la bride. + +«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les +montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les +chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le +diable! on dirait que le jour baisse!» + +Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches +grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes +anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige. + +Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes +montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères +scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon +et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous +entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se +détacher de l'arbre,--le silence vous pèse, il vous donne l'idée +incommensurable du néant!... + +Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs ... et la vie +est balayée de la terre. + +Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix ... +c'était une parole insignifiante: + +«Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...» + +Ou bien: + +«Hé! Lieverlé... tu baisses l'oreille.» + +Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire: + +«Oh! je me porte bien ... hum! hum!» + +Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils +enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ. + +Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent +indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait +le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait +arraché des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs +elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait +tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre +espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait à +vue d'oeil! + +Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré +ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares.... Dans cette saison, la +solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de +l'Amérique du Nord. + +A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit: + +«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La +Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir +sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple, +c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un +bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès +que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille +n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que +nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est +impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles +fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sébalt lui-même, qui est le +premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons, +Fritz, qu'en penses-tu? + +--Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ... et d'abord +je ne me sens plus de faim. + +--Eh bien donc, en route!» + +Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre +deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches +au-dessus de nos têtes... Sous nos pieds coulait un torrent presque +à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs +faisait miroiter le flot terne comme du plomb. + +L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. +Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des +retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques.... Les +échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un +point bleu semblait grandir a notre approche:--c'était l'issue de la +gorge. + +«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la +Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald; +il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite +du Grand Gueulard._ Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges, +la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de +deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent +et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois +même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais à +cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous +pourrons y faire un bon feu.» + +Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me +disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du +ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme ... que cet instinct tient du +remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre +debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le +chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine +lumière ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour +de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil +qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a +quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ... le sanglier, +quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables +où il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic +... le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne +... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres ... +la peur les accompagne; cela ressemble au remords! + +Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper +au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout à +coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de +nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les +guirlandes de givre. + +«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!» + +Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre. + +Le chien grondait sourdement. + +«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas. + +--Non, elle est prise comme un rat dans une ratière ... _la Marmite du +Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour, +les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens, +vieille scélérate!» + +Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son +cheval à tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le +silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit +strident me passa par tous les nerfs. + +«Sperver, que vas-tu faire? + +--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer. + +--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai +dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!» + +--Sois tranquille.» + +Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de +ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue +de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes +immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout +doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas. + +«Chut! fit-il d'un air mystérieux.... Regarde!» + +Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne, +je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une +caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je +reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic. + +Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir. +Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus +loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe, +l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts. + +Je restai stupéfait: + +Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette +solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'était-il égaré?... + +Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon +esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron +se prit à hennir. + +A ce bruit, son maître releva la tête: + +«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il. + +Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux +écarquillés. + +Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands +sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue +ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre +circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable +s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude. + +Tout à coup le jeune homme s'écria: + +«Qui va là? + +--Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui, +moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...» + +Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure +ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses +épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à +hurler d'une façon lamentable. + +Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de +Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps. + +Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le +premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le +second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête +haute, l'oeil fier et nous dominant du regard. + +«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif. + +--Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme +qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre +de l'arrêter! + +--A-t-elle volé? + +--Non. + +--A-t-elle tué? + +--Non, Monseigneur. + +--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?» + +Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron: + +«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire +bizarre, car elle est là ... je la vois au fond de la caverne... De +quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas +que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons +droit de haute et basse justice?» + +Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous +rendre, dit-il. + +--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de +conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon +droit, et vous me répondez mal, + +--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez +pas de votre droit... Vous me forceriez à vous dire le mien!... + +--Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se +courbait de colère. + +--Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez +pas! + +--C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la +caverne. + +Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela, +je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais +en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le +baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de +la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout +devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en +arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel +ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la +plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord +les entrailles. + +Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable ... Sperver, immobile, +l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien +lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques +secondes ... mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore, +il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir. +La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol, +sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore +franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se +jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante: + +«Ma mère!... » + +Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme +l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme. + +Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et +les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs +infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après +l'éclair. + +Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant +à la base du roc ... et la vieille évanouie dans les bras du jeune +homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait +tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les +yeux a demi fermés d'indignation. + +«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je +viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre +mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du +comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus +... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...» + +Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien: + +«Mon pauvre Lieverlé!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah! +voilà donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ... +sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...» + +Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle; +mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur +l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant. + + +XIII + +Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J'avais +refusé de le suivre ... mon devoir, à moi, me retenait près de la +vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à +ma conscience. + +D'ailleurs, il faut bien le dire, j'étais curieux de voir de près cet +être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres +du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne. + +Là m'attendait un spectacle étrange. + +Sur un grand manteau de fourrure rousse doublé de vert, était étendue +la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa +poitrine ... une flèche d'or dans ses cheveux gris. + +Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas +de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers +tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte +... était formidable à voir.... Telle devait être à sa dernière heure +la terrible reine Frédégonde. + +Le baron, à genoux près d'elle, essayait de la ranimer, mais au +premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce +n'est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour +lui prendre le bras. + +--Ne touchez pas à madame! s'écria le jeune homme d'un accent irrité; +je vous le défends! + +--Je suis médecin, Monseigneur.» + +Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant: + +«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse.... Pardonnez-moi!» + +Il était devenu tout pâle ... ses lèvres tremblaient. + +Au bout d'un instant, il reprit: + +«Que pensez-vous? + +--C'est fini.... Elle est morte!» + +Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front +dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti. + +Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte +de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face +rigide de la vieille. + +Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand +relevant tout à coup la tête, le baron me dit: + +«Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mère ... depuis vingt-six +ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères +et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous êtes médecin ... +avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable? + +--Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une +maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de +madame votre mère... Si vous avez assez de confiance en moi pour me +communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai +volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait +peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade. + +--Volontiers, Monsieur,» fit-il. + +Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, +appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait +chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un +vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance.... Que cet +homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier +le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté +sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le +voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à +des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas +le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable ... car +la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et +qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des +fatigues horribles de ces quelques jours.--Voilà ce que le vieux +domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir +en cela son devoir.--Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en +tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant +sa mère d'abord jusqu'à Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans +les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à +pas.... Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne ... +c'étaient les siennes. + +Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui +cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur +l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame. + +Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits, +de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l'un sur l'autre +sans se connaître, de l'action tragique qu'ils représentaient à leur +insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses +issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment, du +costume qu'elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne +pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse, +que la lucidité magnétique seule lui avait révélée.... Enfin, nous +demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence, +et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que +Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important. + +Cependant, la nuit commençait à pâlir.... Au loin ... bien loin ... +une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange +qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientôt se fit entendre +un hennissement dans les profondeurs du défilé ... puis, aux premières +lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit parle +domestique du baron....--Il était couvert de paille et de +literies....--On y chargea la vieille. + +Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se +dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur +la glace.--J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et +nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et +bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai +vers les tours du Nideck. + +A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je +l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir. + +M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort +satisfaisant.--Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après +les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris +possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis +la veille au soir. + +Tout marchait vers une guérison prochaine. + +Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine +convalescence, je voulus retourner à Tubingue, mais il me pria si +instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions +tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me +refuser à son désir. + +Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que +j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique +rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald +douze heures de suite sans quitter l'étrier...--Je venais de souper et +je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant +la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des +cris joyeux frappèrent mes oreilles.... Je m'arrêtai, et le plus +agréable spectacle s'offrit à mes regards: + +Autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures +épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient +toutes ces faces larges, carrées, bien portantes. + +Les verres s'entrechoquaient!... + +Là, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, +ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à +sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ... une teinte rosé +colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap +d'argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait +la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume +de chasse. + +C'était une belle figure simple et joyeuse. + +Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son +grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt +avec l'un, tantôt avec l'autre. + +Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur +du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait +Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge; +sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la +table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui +riait tout bas en regardant au fond de son verre. + +Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les +servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des +grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied +du chêne. + +Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur +pleurait d'attendrissement! + +Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, +attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles +de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes +d'Ulm à chaînette d'argent et des grands couteaux à lame luisante. + +La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur +d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, où +se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de +chasse du piqueur. + +Rien de plus original que ce tableau. + +La voûte chantait. + +Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du +burgrave Hatto-le-Noir: + + «Je suis le roi de ces montagnes!» + +tandis que la rosée vermeille du rudesheim tremblotait à chaque poil +de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la +main: + +«Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me +suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!» + +Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé +je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave: + +«Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous +raconte des histoires!» + +Tout le monde s'était retourné. + +Les plus joyeuses acclamations me saluèrent. + +Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis +en possession d'un grand verre de Bohème, avant d'être revenu de mon +ébahissement. + +La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant +le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout +brave coeur qui a un peu trop bu, s'écriait: + +«Voilà mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'à la mort!... +A la santé du docteur Fritz!...» + +Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave +fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie +Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sébalt, +droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger +debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur +Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et +s'éparpillaient sur les dalles. + +Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un +seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois. «Bravo!» +s'écria Sperver. + +Puis se tournant vers moi: + +«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte, et celle de +mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!» + +Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle +attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les +objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de +plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de +laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les +plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et +nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.: + +Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur +la bosse du nain: + +«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!... +Cette bosse, voyez-vous, c'est l'écho de l'antique manoir du Nideck!» + +Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le +piqueur avec attendrissement et dit: + +«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai +raconté l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur +d'un vieux reiter! Si celle fenêtre s'ouvrait et que l'un d'eux, +allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que +dirais-tu? + +--Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens +t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies +que du temps de Hugues.... Regarde!» + +Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la +table. + +Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient +de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un +regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces +roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir. + +«Silence!... s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst +va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure. + +--Pourquoi pas une autre? dit le bossu. + +--Celle-là me plaît! + +--J'en sais de plus belles. + +--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai +des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit +bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!» + +«Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les +joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria +d'une voix perçante: + +«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues, +surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'était +un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le haume quand le chevalier +combattait. Quand il voulait prendre l'air, il était son casque, et +se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses +épaules.» + +«Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure, +mais, à cet âge, il respirait avec peine. + +«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aîné; +son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un +chef saxon nommé Blonderic_, et leur dit: + +--«Votre mère la Louve, m'a prêté sa griffe... son sang s'est mêlé au +mien..... Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans +les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure! +Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien, +le sang de la Louve, qui m'a fait étrangler Edwige, ma première femme +devant Dieu et la sainte Église.... Oui ... elle est morte par mes +mains ... Que la Louve soit maudite! car il est écrit: «JE POURSUIVRAI +LE CRIME DU PÈRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT +FAITE!»-- + +«Et le vieux Hugues mourut. + +«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les +voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve +qui pleure ... lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle +en siècle, jusqu'au jour où la première femme de Hugues, +Edwige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme d'un ange au Nideck, pour +consoler et pardonner!...» + +Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et +demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait. + +Il me fit signe de le suivre. + +Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle +d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense +corridor. + +Tous les bruits avaient cessé: on eût dit unchâteau désert. + +Parfois, je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres se +prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes +tentures, et se tordre en contorsions bizarres.... + +J'étais ému, j'avais peur! + +Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche +haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier. +Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la +jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la +bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel: + +«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh +bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, près du +vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!...» + +Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues: + +«Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille +ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle +qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ... mais désormais les +comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite +... et le bon ange de la famille est de retour!_» + + + + +POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU + + +I + +Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé, +domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la +Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace. + +En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, +ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche +à Bautzen et décoré sur le champ de bataille. + +Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces, +très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie +petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux +gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus +magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à +claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le +gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue +invariable. + +Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le +bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères +truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement +toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses +enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait +qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le +bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses +plus chères sympathies. + +Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans, +la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues +capotes grises et prisant du tabac de contrebande. + +On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se +dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi +que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le +sceau d'une incurable mélancolie. + +Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se +reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès; +c'étaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation +irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et +la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de +lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, +et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir +sous les ordres de Jean-Pierre. + +Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices +de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se +racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres. + +Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, +lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le +commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel +et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite +dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille, +ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet. + +«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes, +vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours, +et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant +du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui +m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et +Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de +Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut +Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées +de marche ... Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des +reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder +dans le blanc des yeux!... + +«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous +ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans +dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de +rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est +mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente +hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues +du fort ... à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez +main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les +substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la +garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le +transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs. +Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Dès que le +convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que +possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre +et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte ... +ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques +cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise ... au contraire +... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le +troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous +qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se +portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège. + +On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira +d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!...» + +Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!» +accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargès tira +majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et +commanda le départ. + +Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et +Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de +bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu +derrière l'esplanade. + + +II + +La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de +Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent, +comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de +laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient +animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours +agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les +armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, +de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la +cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même +lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir.... Et puis les +Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur +fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout +joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au +dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer +sous les longues avenues de chênes et de hêtres ... se perdre dans les +ombres ... paraître et disparaître au fond des ravins ... s'accrocher +aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dextérité +merveilleuse. + +Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du +caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé +d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa +taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses +traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel +de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue +cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, +laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour +à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux +défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage +fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par +toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres: +Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes +et dix-huit blessures.... Aussi, grâce à sa bravoure et au concours +heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal. + +«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que +pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse? + +--Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa +complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de +paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient +bientôt évacué leur bétail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je +connais ça, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les +attraper.... + +--Quel moyen, Lombard? + +--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ... +ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car, +voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors +nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ... +tout doucement ... vous comprenez.... + +--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi.... + +--Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe.... +Il faut les surprendre agréablement ... empoigner tout ... sans leur +faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile.... + +--Comment ça, Lombard? + +--D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans +s'inquiéter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se +défie de nous.... + +--Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute. + +--Sergent, prenez garde à ce que je vous dis.... Les paysans ne sont +pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un +tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr +qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce +sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.» + +Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du +Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue +d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, +s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des +bois. + +Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout +couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était +tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès +ordonna de faire halte. + +«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe +et se livre à ses opinions individuelles ... mais sous les autres +rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se +lèvera.» + +Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du +côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une +longue file de rochers à pic. + +Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la +mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, +gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, +discutaient leur plan d'attaque. + + +III + +Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier, +et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur +confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent +se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la +pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied +d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son +haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à +l'affût. + +Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se +faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise +apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu +d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement +confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons +champêtres d'une trompe d'écorce. + +Le caporal se releva lentement ... un éclat de rire étouffé fendait sa +bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre: + +«Nous les tenons! dit-il ... hé! hé! hé! nous les tenons! + +--Qui ça? + +--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....» + +Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes +entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir +leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles +imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré. + +La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque +trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils +gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche +plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une +conversation interrompue. + +Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et +maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de +longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous +le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne +pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le +caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage. + +Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard, +et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez +pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout +l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village +que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au +faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à +larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron +du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur +ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque; +il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à +chaque minute ses prétentions à la gravité. + +Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de +la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de +coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre +un énorme bâton ferré. + +«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez +tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos +bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés. + +--Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr ... à beaux deniers comptants ... +mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler +«monsieur le maire,» gros comme le bras ... de se voir tirer le +chapeau jusqu'aux souliers.... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt +_reluque_ ma place et.... + +--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura +pas, votre place. + +--Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du +village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la +faire périr de famine.... + +--Ah bah! vous n'y êtes pas.... Écoutez, monsieur le maire.... Si le +roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux, +--si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du +village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle +rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur +le préfet dira: « Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime +l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix ... voilà ... +c'est sûr! + +--La croix, Daniel?... la croix avec la pension? + +--Je crois bien ... avec la pension... + +--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre +bon roi ... notre vrai roi ... notre.... + +--Halte! halte-là ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, +s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les +ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux +du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent +pas les avoir!...» Alors le préfet du grand empereur,--nouveau +salut,--dira: «Oh! le bon maire ... l'honnête citoyen ... il faut lui +envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que +nous garderons nos bestiaux.» + +Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer +un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien +perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère. + +«Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand +maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas +la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la +commune. + +--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas +gagnée autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexé!.... + +--Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la +pomme de son parapluie au bout de son nez. + +--Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr.... Mais reste à savoir où +nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un +endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour +laisser paître les bêtes ... un endroit où le diable ne pourrait pas +aller sans connaître le chemin ... Tenez, par comparaison ... le +précipice de la Salière ... c'est noir ... c'est lointain ... les +grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là +dedans sans se gèner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre, +et l'eau ne manque point. + +--Bien trouvé, Daniel, bien trouvé.... Va pour la Salière. + +--Alors, en route!.... en route!.... s'écria le petit homme en se +tournant vers le pâtre. Gotlieb ... appelle les bêtes.... Hue!.... +hue!.... pas de temps à perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont +déjà pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux +dénichés.... Hue!» + +Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa +trompe.... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la +vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos.... Une autre +y répondit de l'abîme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on +entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé. + +Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands +chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer +le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant +parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler +leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de +vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de +tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitié du village d'Echbourg, +femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux +chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de +leur mère.... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant ... ils +paraissaient bien las ... bien tristes ... mais à la guerre comme à la +guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises. + +La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un +petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ... c'était +le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup +d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri +de détresse ... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au +sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane: + +«Les cosaques!... les cosaques!...» Alors ce fut une scène étrange; +Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de +nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries, +puis de ce côté tout rentra dans le silence. + +Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant +l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le +courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la +terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et +courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus +au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes. + +Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des +cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, +broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits +chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière +hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant +leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les +pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs +resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre +sur ce groupe.... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en +poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage +s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa +nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de +surprise.... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on +vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc +du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers +infranchissables. + +«En avant, morbleu!--Pas de quartier!...» hurla le caporal. + +Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des +fuyards.... Le combat fut court.... Acculés à la pointe du roc, les +soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du +désespoir.... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent +en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant +faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés.... Un seul +résista jusqu'au bout.... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée, +véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs +peaux de mouton.... Lombard en enlevait une à chaque coup de +baïonnette. + +«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le +cuir....» + +Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui +assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la +mâchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le +Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, +l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de +lui par un triple hourrah! + +C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service +et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par +un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers +principes de la guerre. + +«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!» + +Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena +des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg +avaient disparu... Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les +halliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte ... et sauf +une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait +le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes +semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas +Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse +et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un +cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception +près, tous les autres en furent quittes pour des horions. + +«Ah ça! camarades, dit Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner +à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de +cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos +provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de +réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le +temps de nous barrer le passage.» + +Tout le monde se mit aussitôt à l'oeuvre, et, dix minutes après, la +petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin +de Hunebourg. + +Vers six heures, elle était sous les canons du fort. + +On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant +entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre, +en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les boeufs... +puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les +génisses... les chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux... +enfin toute la _razzia_... marchant «avec ordre et discipline» comme +il avait eu soin de le recommander à Fargès. + +Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié +grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en +sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde de la colonne. + +Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois +jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de +six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de +la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus.... +Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un état +récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de +réponse au général autrichien, ajoutant: + +«Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ... mais +qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien +approvisionnée. Il priait _conséqemment_ Son Altesse de vouloir bien +l'excuser... etc., etc. + +«Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de +fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi +Dagobert!» + +L'archiduc Jean d'Autriche entendait très-bien le français... Il +avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules +de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la +vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche!... + +Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu. + + + + +LE BOUC D'ISRAËL + +CONTE + + +Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur +Kasper Évig et du juif Élias Salomon.--Kasper Évig faisait des visites +fréquentes à la petite Éva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon +ami Élias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou +quatre soufflets bien appliqués. + +Élias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois, +fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper +en duel ... ce qu'il fit avec une extrême répugnance, car un seigneur +est nécessairement très-fort sur les armes. + +Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son +fleuret entre les côtes dudit seigneur ... circonstance qui gêna +considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre +monde en moins de dix minutes. + +Le _rector_ Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les +écouta froidement et leur dit: + +«C'est très-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien +qu'on l'enterre.» + +Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien +loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde. + +Il maigrissait, il gémissait et soupirait; son nez, déjà si long, +semblait grandir encore à vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il +traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer: + +«Kasper Évig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas à ta +vie!--Malheureuse Éva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries +inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre l'autre +... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans +mes rêves ... Éva! ... malheureuse Éva, qu'as-tu fait?...» + +Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les +fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le +Dieu jaloux ... leur a dit: + +«Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en +génération!» + +Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la +brasserie du _Faucon_, Élias entra, la mine défaite comme d'habitude, +les joues creuses, les cheveux épars autour des tempes et le regard +abattu.--Il me posa la main sur l'épaule et me dit: + +«Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir? + +--Pourquoi pas, Élias; de quoi s'agit-il? + +--Faisons un tour de promenade à la campagne; je désire te consulter +sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et +humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux ... +J'ai la plus grande confiance en toi, Christian.» + +Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois +petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection à sa demande. +D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans +mes lumières, + +Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions +le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques +de Triefels. + +Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue, +écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages ... la caille qui +jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant à pas +lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Élias parut respirer plus +librement, il leva les yeux au ciel et s'écria: «Dans tes nombreuses +lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen +d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables?--Je +sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre ... +Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre +vengeresse de Kasper Évig ... je le ferai!» + +La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à +côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence; lui m'observait du +coin de l'oeil, tandis que je m'efforçais de recueillir mes souvenirs +sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis: + +«Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner +dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du +corps et celles de l'âme; c'est du moins l'opinion des gens du pays, +qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des +vertus singulières de leur fleuve.... C'est une grande consolation +pour les scélérats!... Il est bien à regretter que nous ne jouissions +pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te +dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la +propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous +sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à +notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières ... et +surtout de donner tes biens à l'Église.... Mais dans l'état des temps, +des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de +te soulager. + +--Lequel?» s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance. + +Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire +qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour +de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne +l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg. + +Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur +la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce +moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait +à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche. + +Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns +par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien +avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi +de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes +aromatiques,--du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, +des volubilis,--sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et +retombant en touffes de la plus belle verdure. + +Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, +les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre, +l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi +comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avançait précisément +vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur +joie de cette verdure embaumée. + +«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment +même où je pense au bouc d'Israël, je le vois ... regarde ... le +voilà!--L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge +ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.» + +Salomon me regarda stupéfait: + +«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour +charger ce bouc de mon remords? + +--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour +se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes.... Ils les +précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après +avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch +... et tout sera fini! + +--Mais, répondit Salomon.... + +--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il +n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit, +et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un +raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du +Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc +d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien! +cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées, +efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah.... +Donc, charge ce bouc de ton imprécation ... précipite-le!... Je te +l'ordonne ... car l'esprit m'éclaire en ce moment ... et je vois, moi, +des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne +puis les exprimer ... la lumière céleste m'éblouit!» + +Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla même le voir sourire, ce qui +m'indigna: + +«Comment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et +facile d'échapper à la juste punition de ton crime ... tu hésites ... +tu doutes ... tu souris!... + +--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des +rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc! + +--Ah! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie ... +pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses +d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même.» + +Et je me levai. + +«Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi ... tu +n'as pas le pied sûr en ce moment.... + +--Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que +j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?... +Arrière! ... arrière! ... fils de Bélial.» + +Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tête haute et les +mains étendues: + +«Hazazel! m'écriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et +d'expiation! ... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami +Salomon Élias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres!» + +Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise +inférieure, afin de précipiter le bouc. + +Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi.... Je ne +voyais pas l'abîme.... Je marchais sur la corniche comme un chat. + +Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla +plus loin. + +«Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'échapperas pas, maudit +... je te tiens! + +--Christian! Christian! ne cessait de répéter Salomon d'une voix +gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi! + +--Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour +ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que +Hazazel périsse!» + +Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe. + +Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau +devant moi, mais non sans hésiter. + +« Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te +tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!» + +En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque, +Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un +saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait +faire. + +Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un +houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied. + +«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je. + +Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de +tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine +de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait +lui-même l'attaque. + +Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi, +il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière, +et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit +sourd. + +Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. +C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.--Le +précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de +moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la +voix perçante de Salomon crier: «Au secours! ... au secours!...» +tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes. + +Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe +rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre, +tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me +produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller. +Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût +possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri, +du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher +au collet avec sa houlette. + +Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je +m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur +le corps pour s'évader. + +«Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le pâtre;--moi, je +vais le chercher; ne lâchez pas! + +--Soyez tranquille,» répondait Salomon. + +J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout +sentiment. + +Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre +Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me +prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse. + +En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris +enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte +d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'Oedipe, ce +qui ne laissa point de m'émerveiller. + +«Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à +maudire mon bouc!» + +Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son +maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon +Élias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde +pour ne pas rire. + +Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec +peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri. + +«C'est vous qui m'avez sauvé? dis-je au pâtre. + +--Oui, mon garçon. + +--Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai +lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.» + +Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins. + +«A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous +fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop +d'avantages. + +--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je +me souviendrai longtemps de vous. Élias, allons-nous-en.» + +Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus, +bras dessous. + +Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc +avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme.--Le ciel était +splendide; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous +apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du +torrent. + +Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris. + +Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper, +et cela d'une façon assez originale. + +A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer, +dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le +tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres. + +Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon +d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette +de la rue Crispinus. + +C'est un commencement qui promet. + +Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier +un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte +religion,--laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter +beaucoup de prières;--mais je la crois supérieure à la méthode +hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse +du bouc d'Israël! + + + + +LE COMBAT D'OURS + + +Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon +enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un +peintre dans la famille! + +Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou +conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus +Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en +caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle +estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur +son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le +conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de +monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi +ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec +componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin +muscat de l'an XI, disant: + +«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que +dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de +monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice. + +Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette +satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper +Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il +est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux +proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole. + +Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre +qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que +ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des +générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien +valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de +ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne +daignait pas même me répondre. + +J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais +lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la +taverne de Sébaldus ... plutôt mourir! + +La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle +forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place +de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous +découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles +galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour +s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier +siècle ... des lucarnes ... des soupiraux. + +Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé. + +La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de +la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe +au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres +au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec +leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites +femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de +moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin +en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela, +pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ... +vraiment étrange!... + +Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure; +vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil +d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa +poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et +que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand +les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur +les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme +Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau +ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de +ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent +sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite +bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre +pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros +chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux +verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je +vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans +les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à +ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs +tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas: +«Que c'est beau!» + +Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous +les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du +rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou +de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la +taverne de maître Sébaldus. + +L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux +heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la +grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier +Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz, +clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant, +chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du +boudin et des andouilles. + +La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et +Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des +écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un +bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum +... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et +_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum! +Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et +l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...» + +On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros +ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant: + +«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je +vous étrangle!» + +C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour +arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la +vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur +d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un +immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous +cria: + +«La bataille va commencer.» + +Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le +temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai +l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis +tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil +qu'il soit possible de voir. + +Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits +en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela +faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que +les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre +les balustrades, comme les grappes sous le pressoir. + +Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et +plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus +haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de +Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait: + +«Les ours! les ours!» + +Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les +yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus +décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière +demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la +bataille. + +«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même. + +Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se +possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son +immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton +solennel, le poing sur la hanche: + +«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.» + +Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur +de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda: + +«Où donc est l'onagre? + +--Le voila! + +--Ça! mais c'est un âne! + +Et tout le monde cria: + +«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre! + +--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant. + +Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne: + +«Foux ... attrape!» + +Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il +se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si +juste qu'il en eut la mâchoire fracassée. + +Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le +chien se sauvait poussant des cris lamentables. + +«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est +un âne? + +--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un +onagre. + +--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent +encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils +approchent ... l'onagre les attend!» + +Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa +voix perçante: + +« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon +onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ... +courage ... Messieurs, Mesdames!» + +Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le +tumulte recommençait: + +«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!» + +Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de +son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il +s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne, +_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et +honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les +applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes, +enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves, +hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut +conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se +laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards +mélancoliques. + +«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il +y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts +glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et +que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la +montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la +gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de +misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic +transit gloria mundi_!» + +Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour +voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait +s'échauffer. + +Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, +venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur +maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à +la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires +déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du +Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les +flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins +noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à +la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne +renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince +en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à +guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les +retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son +corps. + +«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le +meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher. + +C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les +balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête! + +L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait +dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner +considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne +firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents +aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les +griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs +reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais +lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient +ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas +un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles +comme un groupe de pierre. + +Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos. + +Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu; +l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du +vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un +temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de +craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur +le flanc, la gueule sanglante. + +Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes +... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille +... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança +furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang, +jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin +le lévrier qui ne revenait pas. + +_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il +flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé! +Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la +cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais +vu d'attitude plus fière, plus résolue. + +Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le +capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton +et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre +... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior, +développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de +loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la +grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, +tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la +circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant.... +Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné +de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer, +à faire de l'opposition. + +«Oh! les lâches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de +la galerie, oh! les misérables!...» + +Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant: + +«Allez-y donc vous-mêmes!» + +L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur +générale, Heinrich revint avec son danois. + +J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le +garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avança donc le +caressant de la main, puis lui montrant l'ours: + +«Courage, Blitz!» s'écria-t-il. + +Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque. + +Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches, +des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux _Baptiste_ +en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un, +estropiant l'autre, se débattant avec fureur. + +Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris +l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis +que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres +oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus. + +«Assez! assez!» criait-on de toutes parts. + +Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement: + +«Sus! sus!... courage!...» + +Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint +saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces: + +«Blitz! Blitz!... lâcheras-tu?» + +Bah! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher +prise par un coup de fouet terrible, et l'entraînant aussitôt, il +disparut a l'angle de la porte cochère. + +Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite +... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effarés, +écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à +coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre +de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des +vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent +par là sans hésiter.... On entendit les soupières, les casseroles, +toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des +cris aigus: + +«Au secours!... Au secours!» + +Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire +... on se tordait les côtes.... + +«Ha! ha! ha! la bonne farce!...» + +Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs +... les ventres galopaient à perdre haleine.... + +Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli.... On attendait +avec impatience le terrible ours des Asturies. + +«L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...» + +Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait +quelque chose à dire.... Impossible ... les cris redoublaient: + +«L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...» + +Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha +l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de +précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout +d'une chaîne qui traînait à terre.... Un grondement formidable se fit +entendre à l'intérieur.... L'homme passa rapidement la chaîne dans un +anneau de la muraille et sortit en criant: + +«Hé! vous autres, lâchez les chiens!» + +Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les +oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre, +s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements +furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques +déplorables.... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les +aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son +maître faisait très-bien de s'en défier. + +«Lâchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne +de la grange, lâchez les chiens!» + +Puis il ajouta: + +«Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les +chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!» + +Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du +vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la +mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la +cour. + +Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et +fléchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait +s'éveiller.... Mais après avoir bâillé longuement ... il se retourna +... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours +regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées +sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût. + +Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue. + +Le silence était tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille; +un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le +frisson à la foule. + +Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant +quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la +chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler +sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue +sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tête avec un soupir +et bâiller à son tour ... car il n'avait plus de muselière ... elle +s'était détachée dans le combat! + +Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On +n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue râlait; les deux autres +chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les écuries +voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail ... +des ruades ébranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas +... il semblait jouir de la terreur générale.... + +Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit +entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues +commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!... + +Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait +quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier, +je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les +galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur +étrange.... Quelques-unes, la bouche béante ... les autres, les +cheveux hérissés ... écoutant, retenant leur haleine. Les joues +du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes +verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était +décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites +femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre +secousse pourrait entraîner la chute générale. + +J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chène +s'enfoncer dans la terre.... Était-ce une illusion de la peur? Je +l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et +s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut +quelque chose d'horrible: autant le silence avait été grand, autant +le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse +d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se +prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux +murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage, +à mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette épouvantable +bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal +d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier. + +Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le +Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle! + +Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait +précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux +galeries. + +Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui +s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la +première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, _Beppo_ +accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'oeil réjoui ... prêt +à le happer au passage! + +Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner +à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le +sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ... +son dos s'arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu'il +aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules. + +Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer +la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le +terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon +flottant comme un tablier, le mufle convert d'écume, s'élança dans la +cour. + +C'était une inspiration de notre digne maître de taverne ... il +sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la +bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de +l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait +ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue ... +et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs. + +Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction +générale! + +Mais écoutez la fin de l'histoire. + +A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers +ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était +cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans +l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses +jambes trapues, il attendit l'attaque. + +L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant +de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce +mouvement avec un calme admirable. + +Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule, +s'écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et +la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger +indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua +sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se +réfugia dans la niche du bûcher... la tête du taureau l'y suivit et +le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement +terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitôt un +ruisseau de sang serpenta sur le pavé. + +Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante.... +On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière +pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond +de l'ombre avait quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la +fin.... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me +glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne +saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant +la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui +s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la +demeure de ma tante. + +J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon +vieux maître de dessin, Conrad Schmidt. + +«Hé! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite? + +--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui répondis-je avec +enthousiasme. + +--Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête. + +--Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut +bien une scène du forum!» + +J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant à mon bras, poursuivit +d'un ton grave: + +«Kasper! ... au nom du ciel, écoute-moi.... Je n'ai plus rien à +t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van +Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il +faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donné 1,500 +florins de rente.... Chacun ne possède pas cet avantage.... Il faut +aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de +perdre ton temps à courir les tavernes! Tu vivras là en société de +Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître +Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept +coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad! + +--Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt? m'écriai-je, vraiment +indigné. C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour +m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick; mais il n'en sera rien! +Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes +vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il +faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on +d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons +pâtés que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'à +Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'à +Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des +physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans +notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome ... à Naples ... +à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces +pâtres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille +fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes +maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit +nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise +barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que +l'Apollon du Belvédère.... + +--Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait. + +--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux +dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre.... Et puis, +allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que +celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune +clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face +empourprée comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule +Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre +gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand +tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton +jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme +une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et +la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardez-le de profil, +maître Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le +haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!... +Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la +création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit +bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée; +il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison +suffisante pour méconnaître son mérite?--Et notre brave capucin +Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, +ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un +bouc.... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une +voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main +musculeuse presse le verre, comme son oeil étincelle!... N'est-ce pas +de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître +Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies +créatures que cette Roberte Weber et sa soeur Éva, les deux chanteuses +de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une +sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et +qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées, +avec toute la majesté de Sémiramis.... Voilà ce que je nomme des +modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles +sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à +mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère +m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vénus de +l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant à tous ces +paysages arides ... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie +d'Italie ... quant à leurs golfes, à leurs ruines ... le moindre coin +de haie où bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux où +grimpe une rosse étique traînant une charrette ... les roues fangeuses +... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate à +canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tête de +rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me +transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers +de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela +c'est de l'imitation ... les païens ont accompli leur oeuvre ... Elle +est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier +platement ... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le +grand style, le genre grave ... l'idéal grec.... Moi, je ne veux être +d'aucune académie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les +andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des +saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère +Grédel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs +tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le +public ... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste +ici.... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est +là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en +vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rêver sur des +ruines....» + +J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte. + +«Allons ... bonsoir, maître Conrad, m'écriai-je en lui serrant la +main, et sans rancune. + +--De la rancune! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au +fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en +Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine.... Mais suis ton +idée, Kasper.... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais +rien.» + + + + +FIN TABLE + + +Un Nuit dans les bois + +Le Tisserand de la Steinbach + +Le Violon du pendu + +L'Héritage de mon oncle Christian + +Hugues-le-Loup + +Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu + +Le Bouc d'Israël + +Le Combat d'ours + + * * * * * + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE *** + +***** This file should be named 8173-8.txt or 8173-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/1/7/8173/ + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the +trademark license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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