summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes13
-rw-r--r--79411-0.txt5520
-rw-r--r--79411-h/79411-h.htm7551
-rw-r--r--79411-h/images/cover.jpgbin0 -> 119300 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md1
6 files changed, 13096 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..9f57f44
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,13 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
+*.htm text
+*.html text
+*.png binary
+*.jpg binary
+*.svg text
+*.pdf binary
+*.bmp binary
+*.zip binary
+*.midi binary
+*.mp3 binary
diff --git a/79411-0.txt b/79411-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..89aefd8
--- /dev/null
+++ b/79411-0.txt
@@ -0,0 +1,5520 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***
+
+
+
+
+
+ EUGÈNE MARSAN
+
+ LES CHAMBRES
+ DU PLAISIR
+
+
+ PARIS
+ ÉDITIONS DE LA
+ NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, RUE DE GRENELLE, 1926
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+PASSANTES (avec _Celles d’Alger_ dans les nouvelles éditions, au Divan).
+
+SAVOIR-VIVRE EN FRANCE (aux Éditions de France).
+
+ÉLOGE DE LA PARESSE (chez Hachette).
+
+LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE (au Divan).
+
+CHRONIQUE DE LA PAIX ou La Vie quotidienne des Français après la guerre
+(à la Nouvelle Revue Française).
+
+LES FEMMES DE CASANOVA (au Pigeonnier).
+
+STENDHAL CÉLÉBRÉ À CIVITAVECCHIA (chez Champion).
+
+NOTRE COSTUME (à la Lampe d’Aladdin).
+
+SOUVENIR DE L’EXPOSITION (à la Porte Étroite).
+
+
+ÉDITIONS PARTIELLES
+
+AMAZONES (chez Champion).
+
+LE NOUVEL AMOUR (chez madame Lesage).
+
+TROIS FILLES (en fac-simile d’autographe, chez Champion).
+
+
+PROCHAINEMENT
+
+LE NOUVEAU SECRET DES DAMES (à La Lampe d’Aladdin).
+
+COMME LE VENT (Collection «Une Œuvre, Un Portrait»--à la Nouvelle Revue
+Française).
+
+
+
+
+L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à DOUZE CENT QUINZE
+exemplaires et comprend: cent vingt et un exemplaires réimposés dans le
+format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane
+_nrf_, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent douze destinés
+aux _Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à
+CXII, mille quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur
+papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués
+de _a_ à _n_, mille cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_
+numérotés de 1 à 1050, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce,
+numérotés de 1051 à 1080.
+
+EXEMPLAIRE Nº LXIII
+
+IMPRIMÉ POUR
+
+M. VANDERBORGHT
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
+tous les pays y compris la Russie.
+
+Copyright by librairie Gallimard, 1926.
+
+
+
+
+Bien que la première personne du verbe soit ici prodiguée, et que le
+_tu_ et l’_il_ reviennent le plus souvent au même, je dois redire--comme
+en tête des _Passantes_--que l’auteur supposé de cette vie trop molle et
+vagabonde est un être imaginaire, un «héros de roman».
+
+Si ses aventures comportent une moralité, comme il est probable, le
+lecteur l’apercevra.
+
+Je dois également rappeler que le dessein et le ton de ce livre ne sont
+pas d’hier. Le chapitre du _Nouvel Amour_ a paru dans _le Divan_ du mois
+d’octobre 1912. Il y a quatorze ans.
+
+E. M.
+
+7-10-1926.
+
+
+
+
+_Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero._
+
+
+
+
+L’ADÈLE DE LA CHANSON
+
+
+Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la
+fantaisie, même de l’amour?
+
+Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des
+événements et des formes?
+
+Sinon par la grâce d’une chanson?
+
+En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient
+les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté,
+suggéré avec ses soleils et ses lunes.
+
+ *
+
+ * *
+
+ _Au pont du Nord
+ Un bal y est donné
+ Au pont du Nord
+ Un bal y est donné_
+
+Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive
+à l’autre à travers l’eau diaphane.
+
+En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le
+ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts
+de mousse.
+
+En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres
+sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une
+longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la
+mer cachée.
+
+Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les
+pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les
+pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles.
+
+Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des
+pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à
+grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs
+épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas.
+
+ _Adèle demande
+ A sa mère d’y aller
+ Adèle demande
+ A sa mère d’y aller_
+
+Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont
+accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de
+fourrure et de grelots d’argent.
+
+ _Non, non, ma fille
+ Vous n’irez pas danser
+ Non, non, ma fille
+ Vous n’irez pas danser_
+
+Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes,
+quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de
+bois.
+
+ _Son frère arrive
+ Dans un bateau doré
+ Son frère arrive
+ Dans un bateau doré_
+
+Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu,
+pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve,
+elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches.
+
+ _Ma sœur, ma sœur
+ Qu’avez-vous à pleurer?
+ Ma sœur, ma sœur
+ Qu’avez-vous à pleurer?_
+
+Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a
+défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la
+pauvre fille s’en aille danser.
+
+ _Mets ta robe blanche
+ Et ta ceinture dorée
+ Mets la robe blanche
+ Et ta ceinture dorée_
+
+Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts.
+Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire,
+grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur
+le lacis des beignets.
+
+ _Et nous irons
+ Ma sœur, au bal danser_
+
+Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche.
+Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait
+pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent.
+Les chaînes grinçaient encore.
+
+ _Et nous irons
+ Ma sœur, au bal danser_
+
+Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel
+péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant
+jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive.
+
+ _Ils firent trois pas
+ Et les voilà noyés
+ Ils firent trois pas
+ Et les voilà noyés._
+
+Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la
+main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis?
+
+ _Les cloches du Nord
+ Se prirent à sonner.
+ Les cloches du Nord
+ Se prirent à sonner_
+
+Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on
+a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le
+cristal?
+
+ _C’est pour Adèle
+ Et pour son frère noyés
+ C’est pour Adèle
+ Et pour son frère noyés_
+
+Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit
+de satin.
+
+ _Tel est le sort
+ Des enfants obstinés
+ Tel est le sort
+ Des enfants obstinés._
+
+Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à
+sermonner!
+
+Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle,
+et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce
+beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta
+peine...
+
+
+
+
+ELLE ET LUI
+
+
+Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses
+pensées...
+
+ * * * * *
+
+J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle
+laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «_Fea!_»
+C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux
+anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant,
+intitulé _la Fea_, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un
+de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide!
+pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un
+enfant a aimée d’amour.
+
+Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait
+ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son
+espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette
+bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non
+les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi
+l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en
+dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique,
+qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en
+proche jusque sur les rives de l’Orégon.
+
+ * * * * *
+
+Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma _Nieve_, la neige,
+ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle.
+
+Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les
+barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés
+courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes.
+Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau
+d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil
+persan.
+
+Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement
+vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie
+lui semblait princier, et même royal.
+
+La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non
+pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de
+plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin
+lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle
+était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la
+regardait.
+
+L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des
+Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le
+trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil
+au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour
+l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait
+rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni
+l’inflexion d’une parole.
+
+ * * * * *
+
+La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela.
+
+Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang
+des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric.
+
+Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la
+retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le
+lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait
+pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne
+lui avait gardé la bouche close.
+
+ _En el hoyo de tu barba..._
+ Dans ton menton de fosseuse
+ On dit qu’on m’enterrera.
+ Ah! quelle mort trop heureuse
+ Que ne suis-je mort déjà?
+
+Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se
+rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la
+cause).
+
+Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle
+l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui.
+
+Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que,
+lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible.
+
+Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la
+chicane, et pour le pousser à bout.
+
+D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui
+entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le
+rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle
+bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête,
+et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se
+fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue.
+
+Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux
+d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses
+cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette
+du coude.
+
+ * * * * *
+
+Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce
+qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un
+garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas
+observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était
+sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des
+jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope.
+Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la
+Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la
+laide, _la fea_ dont il s’agit, fut une troisième.
+
+ * * * * *
+
+L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant
+les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio
+rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des
+fleurs.
+
+La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à
+chaque instant du jour. Elles entouraient leur _señorito_ de mille
+soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit
+seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un
+vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une
+parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il
+rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et
+lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La _fea_ était l’un
+de ces chers visages.
+
+(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a
+choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan
+posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et
+l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne
+peuvent pas être la même Yseult.)
+
+La _fea_ était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle
+jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui
+plaisait de sentir son souffle précipité.
+
+A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux
+personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un
+refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et
+sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds.
+
+L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette
+odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé
+dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire
+peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses
+métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle
+avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur.
+La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur
+croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne
+peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et
+cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le
+plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte.
+
+C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première
+fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr,
+plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam
+avait gardé de même Ève endormie.
+
+
+
+
+JUSQU’A CETTE PORTE
+
+
+Quand la prodigieuse lamentation de la scie flexible ravage et agace, il
+arrive qu’on se souvienne, que l’on ramène au jour des pans entiers de
+la mémoire, qui paraissaient à jamais enfouis dans les décombres.
+
+
+_Carnaval._
+
+Ce page est captivé par l’élégance supérieure, par l’aisance, par
+l’éclat de la jeune fille, et par sa forme de femme. L’écheveau que
+tressent ces deux idées. L’idée des femmes, des amantes, du mariage, et
+celle de la pureté, de la fragilité.
+
+ * * * * *
+
+_Lui, _in petto_, songeur_.--Je vous regarde parce que je vous aime
+(l’amour servant de synonyme ingénu à l’admiration du désir); et je
+baisse aussitôt les yeux parce que... Ne croyez pas que j’aie vraiment
+peur. Seulement de vous offenser et de vous paraître ridicule, _à vous_.
+
+_Elle, dans ses pensées, et d’abord riante._--Il paraît qu’il faut que
+je vous trouve bien laid, étant un homme, tandis qu’au contraire vous
+m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez pas me prendre contre vous, en
+me serrant et m’embrassant? Puisque c’est l’homme qui embrasse, c’est
+lui qui berce, lui qui enlève, lui qui caresse, tandis que nous fermons
+les yeux.
+
+ * * * * *
+
+Ils se contemplaient face à face, en combattant. Leurs sacs étaient
+presque vides. Un arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de rubans
+multicolores. Les pas de leur assaut foulaient un vaste tapis mol et
+chaud. Elle avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait; son cou gonflé
+par le mouvement en arrière de sa tête; rengorgé, parce qu’elle était
+bien aise; et son regard filtrait, comme pour lancer un défi... Galatée,
+Galatée, les autres vous ont ravie,--je veux dire emportée. C’est lui
+qui a été ravi, qui est resté béant, à bout d’haleine.
+
+
+_Fil du destin._
+
+Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait cette bouche qui
+devait baiser la sienne. Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la
+forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. Il levait les yeux
+sur elle pour les rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les
+siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa main tremble sur la tasse
+qu’elle lui a donnée.
+
+Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.
+
+Il la voyait aussi troublée que lui. C’était même du trouble qu’elle
+sentait que venait presque tout le sien, par sourde appréhension et par
+une sourde espérance. Du trouble qu’elle montrait, chaque fois un peu
+plus, lorsqu’elle entrait dans la chambre avec ses potions et ses
+orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle ne savait qu’inventer.
+
+Cette bouche, au-dessous des deux brillants yeux noirs, sur ce pâle
+visage, dont il ne percevait pas toute l’angoisse, mais seulement le
+sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux noirs pleins de mèches
+folles. Son cou nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur de cet
+avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. Il calculait avec une
+extrême rouerie qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais qu’elle
+avait à faire le premier pas. Il se savait presque un enfant.
+
+Elle était venue peu à peu si près que ses genoux touchaient le fer du
+lit. Elle le regardait, se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle
+cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près de lui le corps d’une
+femme. Il embrasserait le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet
+entrelacement. Ce puits de délices.
+
+Il aurait pu lui prendre sa tête--si près--et l’attirer, l’embrasser.
+(L’embrassement est si bien lié au baiser que le verbe _embrasser_ a
+changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération de ses traits
+anxieux une sorte de honte, et même de désespoir, de colère, et même de
+refus.
+
+Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever légèrement. Si jeune,
+en disposer, l’enserrer. Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. Il la
+voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son parfum, sa candeur, ses
+fibres. Ces tendres muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire à cette
+fontaine, saccager ces fleurs, piller ce bouquet... Et tant pis pour
+lui! Est-ce qu’il fallait tant de scrupules? Est-ce qu’elle devait tout
+repousser? Est-ce qu’elle en avait la force? Une fois encore,
+allait-elle remonter dans sa chambre, déçue, et se tordre dans ses
+draps? Est-ce qu’elle ne pouvait pas au moins le bercer, le presser? Et
+sentir ses longues jambes? Est-ce qu’elle était sûre, après tout, d’être
+toujours ce péril mortel?
+
+Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes les pensées, qui étais
+encore empêtré, qui ne savais que faire, qui mettais tant de poésie
+partout, celle-là avait la moitié de son âme livrée à une tentation
+délirante, l’autre à la peur, à la honte et au remords de son mal. Comme
+les deux plateaux d’une balance. Une petite gifle que, par bonheur, tu
+lui donnas, impatienté, pour tout changer en jeu gamin... Il suffit du
+poids le plus léger, un grain, une lamelle, et l’aiguille bouge; tout
+est résolu, tout est bien.
+
+Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la traitais de poltronne, en
+criant, parce qu’elle semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu as
+vu--une dernière fois--sa tête, dans l’ouverture d’une porte qu’elle ne
+se décidait pas à tirer; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait
+rire, ses yeux qui te transformaient en jeune Bacchus indien.
+
+ * * * * *
+
+Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers et dans la sanie le
+triste amour. (Et cette odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait
+ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta mémoire.)
+
+
+_La figure sans nom._
+
+Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse de ce petit monsieur. Au
+contraire. Elle se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates.
+Elle lui avait jeté un dur coup d’œil lorsqu’il avait franchi la porte.
+Il lui était indifférent qu’il parût si frais, gracieux et timide. A
+quel moment le faire payer?
+
+Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir qu’il gravait dans sa tête
+toutes ces mêmes images qu’il repoussait, il regardait ce désordre d’une
+chambre, ce drap dont on avait effacé les plis avec la main, ces tables
+encombrées, ce peigne, et cette femme, dans ses bas.
+
+Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer son mutisme. Elle
+parla cependant. Elle reposa sa cigarette. Sa voix rauque.
+
+L’argent modifie à première vue le visage des êtres qui sont mal nés ou
+que trop de malheurs ont durci. Il lui vit une certaine mansuétude, une
+espèce de jovialité.
+
+Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, le buste long, et veule,
+mortellement lasse, n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux
+étincelants. Il compara cette tristesse d’une chair vivante à la gloire,
+à la splendeur des statues. Cette tristesse inconnue d’une chair
+vivante. Cette herbe maigre...
+
+Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. Elle l’embrassa.
+Elle était lisse et froide comme un satin. Dans le miroir d’une table,
+il voyait un dos modelé, il voyait des hanches et leur contraction. Elle
+l’entraîna. Il était stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser
+avec peine revenaient l’obséder.
+
+Elle finit par se mettre à prononcer des mots ignobles. Soit pour
+l’humilier, le dépraver, le salir, soit avec l’espérance de lui faire
+mieux perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, un peu
+perdu la sienne, et qu’elle révélât de cette manière le fond d’un cœur
+avili.
+
+Lui se taisait (Chienne! Chienne!). Il se taisait obstinément. (Se
+peut-il que nous soyons pareils aux chiens et aux gorilles?) Il voulait
+se taire, et lui ferma brutalement la bouche. Pourquoi dut-il finir par
+baiser cette bouche? Comment découvrit-il dans ces larges yeux d’une
+Bête un air humain attendrissant?
+
+
+
+
+LA CORBEILLE DE ROSES
+
+
+Le coupable fut Shakespeare... Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la
+douce compagnie des grands arbres, devant un ciel.
+
+Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à
+l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une
+flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.
+
+Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il
+était brûlant et glacé, plume et plomb, et même «plume de plomb, et
+sommeil éveillé».
+
+Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et
+les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages,
+les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils
+avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un
+madrigal! Tant d’âme nichée dans l’emphase
+
+Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour,
+comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre
+ouverte.
+
+ *
+
+ * *
+
+Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer.
+Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers.
+
+On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture.
+Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient
+jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation
+juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le
+dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route,
+les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde.
+
+J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie,
+brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins
+d’étincelles.
+
+ *
+
+ * *
+
+Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette,
+qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage.
+
+La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le
+piège d’une nuit trop belle, odorante. «C’est dans cet apparat que la
+fée galope à travers les cerveaux des amants.» Elle leva un obstacle
+après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils
+dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio,
+et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur
+amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle
+soudaine volonté de n’être pas dupes...
+
+Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de
+bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait
+qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient
+jamais été.
+
+Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait «cette lune
+sacrée qui argente les cimes», et ramenait de là son regard à la fenêtre
+de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une
+offrande.
+
+Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans
+la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la
+croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et
+vient.
+
+ *
+
+ * *
+
+Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute.
+
+Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait
+apportées; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait.
+
+Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu
+rude.
+
+Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue
+est pourpre parce qu’elle brûle.
+
+Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y
+avaient pu penser.
+
+Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être
+étendue, voulait être morte.
+
+Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait
+lourd à s’abîmer par terre.
+
+Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu
+sa tête.
+
+Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la
+fragile épaule, et ce murmure de sa bouche.
+
+«Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que
+chasteté...»
+
+Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le
+souvenir les poursuivra toute la vie.
+
+Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il
+devenait oiseau,--jusqu’à le tuer--ce sont les caresses que je faisais
+hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise.
+
+Si tendre, l’amour, et «il est brutal, rude, violent, il écorche comme
+une épine».
+
+Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la
+consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de
+consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.
+
+Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer,
+n’ayant plus aucune force.
+
+«Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient,
+à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore...»
+
+
+
+
+MION
+
+
+Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant
+lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent
+mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la
+naissance de la première fille qu’Ève mit au monde.
+
+Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il
+apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un
+cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta
+seul trop tôt, et trop libre, trop exposé.
+
+Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux
+comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes
+bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours
+et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une
+infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de
+verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait,
+impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges.
+
+Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de
+l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu
+les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges,
+elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin.
+Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait
+avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion!
+
+Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout
+exprès pour souffrir? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait
+aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier
+l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui
+voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième
+victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations
+peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme
+idiote.
+
+--«Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de
+Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens.
+N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée,
+calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un
+examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même
+s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme
+est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis,
+brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai
+compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle
+vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement? Tant mieux pour
+vous si vous l’ignorez encore?»
+
+Cette tête innocente... Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée
+par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser
+la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une
+machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux
+ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui
+l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et
+le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de
+galets.)
+
+Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et
+ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait
+sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains
+nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le
+profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une
+Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa
+torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure.
+
+Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les
+obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux
+basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas
+si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins
+charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les
+roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On
+respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face.
+
+Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées
+envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si
+sa tête était renversée; presque noirs, si sa tête était baissée. Il
+était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre.
+Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu
+sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche
+se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui
+voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin
+d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à
+elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre
+fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait:
+«Quoi donc? Un tel bonheur?»
+
+Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise,
+sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se
+loger, les vrais amants.
+
+--Mion, ton secret? Mion, ton secret?
+
+
+
+
+AUTRES ÉCOLES
+
+
+_Négoce._
+
+Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa
+propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand
+corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes _princesse_,
+une incomparable merveille.
+
+Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à
+cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins,
+l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la
+jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle
+entrât. On était interdit.
+
+Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et
+âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle
+jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre
+enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel
+flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son
+cœur sur les lèvres.
+
+Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère
+manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué
+l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en
+complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une
+forteresse, à travers les barreaux.
+
+A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait
+sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée,
+qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au
+delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes
+sont fous!
+
+
+_L’Aveugle._
+
+L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue.
+
+Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y
+avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente
+voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités,
+dénaturées, désorientées?
+
+Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle,
+une innocence irréductible peinte sur ses traits.
+
+Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne
+vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun
+des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et
+périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée
+s’interdisait de jeter l’épouvante.
+
+Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa
+soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret,
+les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement.
+
+Elle avait une sœur dans la triste chanson: _Ma mère, coupez mes longs
+cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles..._ Un si profond retour,
+et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les
+lois inexorables.
+
+
+_La Rivale._
+
+Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais.
+
+Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en
+tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous
+entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand
+corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une
+Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de
+l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez
+aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa
+joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la
+blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise,
+visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile.
+
+Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait
+aimé, si j’avais été heureux par elle. Un _oui_ que j’aurais dit, vous
+vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de
+sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se
+taire, dire _non_ avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui
+vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se
+conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû
+l’adorer).
+
+ * * * * *
+
+Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le
+globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton
+corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux.
+Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir?
+
+
+
+
+L’INSOUCIANT
+
+
+Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris de l’avoir aimée,
+non sans se reprocher un revirement si cruel.
+
+Aimer--songeait-il--aimer! Nous sommes toujours à prononcer ce mot. Je
+t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons. Ah! que c’est bête.
+
+Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à la lettre.
+
+L’amour la vieillissait, lui prenait les deux sillons qui allaient des
+ailes du nez aux coins de la bouche, et les creusait artistement.
+
+ * * * * *
+
+(Que me font ta science et ton art? Comme si l’amour était une
+jonglerie! Que me fait ta courtoisie de diplomate? Le jour de notre
+premier baiser, lorsque je me suis cru si habile, si entreprenant,
+crois-tu que je n’aie pas vu comment tu as souri? Avec quelle finesse?
+Et il faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu te donnes l’air de
+faire toutes mes volontés. Ton air de docilité est une combinaison qui
+te permet de lutter à armes égales, et même de te croire plus forte que
+moi. Mais si nous comptions?)
+
+ * * * * *
+
+Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si vieille, en réalité.
+
+Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient dû être la gaîté même. Une
+tendre bouche, une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre, sans
+un seul défaut grave, et poli, poncé, frotté. Plus d’une nuance couleur
+de rose ajoutait à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait qu’on la
+comparât à un Saxe.
+
+ * * * * *
+
+(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne, âge moyen, grâces excessives.
+Et cette peur que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir?
+L’autre,--chypre, chypre!--l’autre qui lui ressemblait--comme si j’étais
+voué à cette espèce de blondes--n’avait pas un cœur aussi gentil. Elle
+prétendait que nous fussions trois. Il venait trois fois par semaine, à
+la cloche, comme un homme prudent. S’en allait de même. Et c’était
+toujours le matin. Soirées réservées à la famille. Le jour qu’elle
+voulut tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour qu’elle lui
+refusa sa porte, pour m’apaiser, me mettre au courant... La femme de
+chambre nous lançait des regards désapprobateurs. Et volez, théière!
+Dansez, biscuits! Place à Don Quichotte de la Manche! Mais celle-ci est
+constante, assidue, unique, interminable.)
+
+ * * * * *
+
+Il alla jusqu’à remarquer que son haleine perdait un peu de fraîcheur à
+la longue, lorsqu’elle se réveillait, mais refusa même de se l’avouer.
+Il enregistrait à son insu. Les souvenirs, eux, seront involontaires. A
+vrai dire, il n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut
+tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour, de se réfugier chez elle.
+
+Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait jamais le haïr, que ce
+n’était pas sa faute si les générations étaient capricieusement
+réparties et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien recouvert, et
+elle le perçait à jour. Elle souhaita de le revoir dans dix ans, de
+loin. S’il devait la reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant
+toute blanche et sereine. (Que je me lève la première, que je lui fasse
+un beau goûter, qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement et de
+gloutonnerie.)
+
+
+
+
+LE SILENCE
+
+
+⸬ Une grande comme toi, quel bonheur! J’ai su qu’une vivante pouvait
+être beaucoup moins parfaite que les déesses de marbre, et n’être pas
+moins belle. Ta vaste poitrine, quoique molle, tes reins creux, ce dos
+puissant et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, ces jambes
+fortes.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Si tu m’entendais penser, tu verrais dans la véridique image que tu me
+donnes une offense. Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. Tu ne
+te vois donc pas comme tu es? Belle, vraiment, resplendissante.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vêtue, tu ne parais pas une grosse femme, rassure-toi. Seuls les
+connaisseurs peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs moyens
+infaillibles, que je finirais bien par connaître. Mais à présent, comme
+tu me plais! Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.
+
+Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, violette comme une belle
+figue.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’aime aussi ton visage d’enfant, ta bonne bouche, tes bons yeux, ce
+front pensif.
+
+Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton visage avec ton corps.
+
+Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes beaux yeux, ton beau front.
+Enfant chérie, que tu es belle!
+
+ * * * * *
+
+⸬ C’est tout bas que je te nomme mon enfant, c’est en moi-même, et toi
+tu me proclames ton fils, en riant comme une folle, en serrant ma tête
+sur ton giron. Eh! bien, chacun de nous sera l’enfant de l’autre.
+L’amour est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il gaspille un
+monde et le garde tout entier. Il est à la fois le théorème et la
+réciproque. Deux en un. Philippine!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Oui, c’est vrai, j’ai crié _philippine_ quand tu dormais, quand tu
+somnolais. Vous m’aviez tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette
+haute montagne que vous élevez à cet endroit, je contournerai le pays,
+et je rencontrerai là-bas votre belle face en train de sourire. J’aurai
+un bon baiser pour ma peine.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, fraternellement. Puis, je
+vous verrai devenir sérieuse comme un médecin, je verrai vos yeux
+changer, et je rirai à ce signal. Peu à peu, je verrai vos yeux lutter
+avec eux-mêmes. Vous voudrez les empêcher de se fermer égoïstement, vous
+voudrez les garder ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.
+
+Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un tel sourire?
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse que tu as su avoir,
+parce que tu m’aimais.
+
+Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Tu m’aimais. Tu me regardais
+avec un plaisir qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur.
+Rends-moi justice. Est-ce que je ne te regardais pas de même, aussi
+souvent que je le pouvais? Par exemple, chaque fois que j’avais à lever
+mon verre? A distance, comme nous étions, si je parlais, tu prêtais
+l’oreille, et moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu
+t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.
+
+Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je serais près de toi, que je
+me précipiterais, que je t’aiderais, que je serais le premier, que tu me
+dirais une heure, un lieu.
+
+Et je ne t’aimerais pas?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu savais donc que j’aurais moins d’invention que toi, que j’aurais
+moins de génie. Que d’expérience!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Allez, allez, Jalousie! Bête venimeuse, éloignez-vous. Je repose dans
+les bras d’une fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. Votre rire
+immobile, blanc dans une gueule rouge, à dents de scie, ne peut rien
+contre le rire de mon amie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ta douceur: les grandes eaux d’un château royal, arrêtées par prodige,
+pareilles aux roseaux et aux grappes d’une autre planète.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Et je t’aime dans la pauvreté de ton enfance. Les coups que l’on te
+donnait, tandis que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as soufferte,
+tandis que j’étais gavé; ce croûton que tu as pris un jour dans le
+ruisseau, tandis que je distribuais mon pain aux canards du Bois; il n’y
+a pas une misère dont tu aies été affligée, il n’y a pas un mouvement
+que tu aies fait pour être un peu moins malheureuse, que je puisse
+imaginer sans souffrance et dont je ne te doive réparation.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Dans l’amertume, tu es restée si généreuse! J’aime aussi ton égalité,
+ton équanimité. On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend des arrêts
+imperturbables, au milieu des coups de tonnerre qui assiègent le globe.
+Un escalier de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne l’émeut,
+dans tout ce que les méchants peuvent tramer. Dans ce que les bons
+peuvent pâtir, tout la contriste.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Puis elle se lève et se met à danser. Elle te ressemble de plus en
+plus. On voit et qu’elle a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que
+les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient ourdir à l’abri de
+leurs murs et sous leurs visages fermés.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsque tu te coifferas, entre tes deux bras blancs, je viendrai
+mettre un doux baiser dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils
+quitteront ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. Je rebaiserai, non
+plus ta bouche, qui aura bien eu sa part, non plus ta bouche de
+gourmande, mais ton front. Je verrai tout le bonheur que tu auras.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Est-ce que tu connais seulement la couleur du papier de cette chambre,
+depuis trois mois? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite! Je parie que tu
+la sais, méchante!
+
+(_Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. Elle lui a pris cette main,
+et l’embrasse._)
+
+Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai encore pourquoi, et
+tu refuseras encore de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si l’on
+pouvait donner l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Au fait, on le donne, promis dans un anneau. Est-ce pour cela que tu
+n’en parles jamais?
+
+
+
+
+DANS LES SOUTES
+
+
+1
+
+Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des remparts, et il avance
+avec une curiosité et une avidité aguichantes, plus fortes que le
+dégoût.
+
+Il considère, l’une après l’autre, en passant, les monstrueuses laideurs
+qui l’appelaient, surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. Un
+sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il faudrait enjamber si l’on
+avait l’idée saugrenue d’aller à l’une d’elles.
+
+Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il s’étonne de sentir qu’un
+trouble de la chair puisse demeurer au fond de l’horreur et dans la
+nausée. Elles l’encourageaient de la voix. Elles supposaient qu’il
+fallait enhardir la folie de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient
+pour un innocent.
+
+Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la moins affreuse,
+traverse, franchit son seuil, arrive dans un carré de terre battue,
+entre quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par un rideau de
+loques. Un relent bestial. L’odeur d’étable du genre humain.
+
+Le lit, la couche, les couvertures: un tas de toile à sac et de
+chiffons. Non pas une odeur d’étable, mais de sentine, de carène
+pourrie. Il était chez la reine du troupeau.
+
+Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une paille crasseuse; le
+cône de papier à mouches; dans une terre cuite, le cercle de cette eau
+bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus sur le globe comme
+une gale, comme une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble chimie
+d’un corps vivant. Et se savait gré de philosopher, au lieu d’avoir fui.
+
+Elle le regardait debout, en silence, forte brune établie pour porter
+des cruches, des couffins, et marcher en équilibre, le bras étendu.
+Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, elle attachait sur lui deux
+yeux fixes, d’un noir de charbon, dans son visage d’une régularité
+antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition!
+
+Il a prononcé quelques paroles indifférentes, il a tendu un fastueux
+billet de cinq lires, et pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux
+mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. En se reculant un
+peu, elle arracha sa robe, avec un air de défi, de revanche. Née de tant
+d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle avait gardé une couleur de
+bruyère, de merisier. Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, la
+belle brute d’un mythe.
+
+
+2
+
+Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous communiquions avec une
+nuit étouffante.
+
+Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina avait jeté ses mauvaises
+cartes à son propre nez, dans un miroir, en se tirant la langue.
+Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais oui. Madame Satin
+somnolait dans un fauteuil crapaud. Il était tard. Carmè mangeait
+gloutonnement une barre de chocolat au lait. Teresina soignait ses
+ongles d’un air las. Et la superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux
+jambes sur une chaise, considérait la danse de sa mule au bout de sa
+belle patte. Nous rêvions, enfin.
+
+Nous avions eu une conversation chimique, hygiénique, doctorale,
+fraternelle. De là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un petit
+pas philosophique. De là à l’idée religieuse de la mort. Quand Ida se
+leva, alla chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait plus
+fraîche? Puis Angelarosa, puis Nina, et les autres, jusqu’à la superbe
+Émilie.
+
+
+
+
+BRISÉIS
+
+
+⸬ Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, si je n’étais pas Français.
+Nous reposions, nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. J’avais ma
+nuque dans la tiédeur de son beau bras. Elle est noble jusque dans la
+curiosité.
+
+Il y a des Nymphes. C’en était une.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Grande, robuste. Dans la plénitude du corps divin, un air de candeur
+enfantine.
+
+Il me semblait impossible que tant de perfection fût au monde. Je
+faisais un rêve. J’aimais une Galatée ou j’étais Pygmalion: je
+comprenais sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai nommée Briséis, je
+ne sais pourquoi, pour cet air aussi de soumission et de nostalgie qui
+lui vient.
+
+Briséis aux belles joues... _Briséide._
+
+ * * * * *
+
+⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet
+arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine,
+ces beaux membres...
+
+Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau
+cou, sa belle bouche... Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes
+apparemment contradictoires: grave et svelte, volumineuse et élégante...
+
+Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté
+intervient. Et tant de décence!
+
+La voir respirer.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme
+si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les
+déteste. On ne sait.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est
+arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce
+costume de paysanne qu’elle porte toujours: une grosse jupe, des bas
+rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au
+sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.
+
+Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nous, l’impertinente escouade: Nandino, Giacomino, Emilio... Le nageur
+avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force.
+
+En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans
+l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de
+l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle
+s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid,
+s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin
+candide que la mer avait trempé et rosi.
+
+Le soleil tout le premier, quel indiscret! Par l’ouverture de la planche
+battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il
+l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux
+n’ont arraché un cri à son beau masque de statue.
+
+Blanche, rougissante.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir
+perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure.
+Elle est réservée, même courtoise.
+
+Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige.
+Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de
+l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte.
+Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce... Chaste jusque dans
+ce cri qu’elle étouffe comme une plainte.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle
+se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque! On la voit dans une
+conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que
+traînent des chevaux blancs.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui
+cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton
+mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de
+marbre,--mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de
+colombe.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et
+la vitre.
+
+La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps
+frais et silencieux!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu
+à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée,
+qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour,
+quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment
+ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un
+enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me
+semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours
+imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait
+quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à
+la procession? Si triste, _cor’mi_, si triste!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Un peintre qui voudrait te peindre... Tu ris? Non, ce n’est pas moi.
+Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même,
+qui te dérouteraient. Tandis que _mon cœur_, et dans ta langue!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien
+là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes
+comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains.
+
+Un peu du sel de la mer... Elle-même a seulement l’odeur du pain très
+chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu
+parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y
+mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.
+
+Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les
+dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main
+qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face.
+
+ * * * * *
+
+--_Tu che sei un Signore..._
+
+Je lui ai répondu:
+
+--_Tu che sei una Maraviglia._ Avec un _a_, exprès, par un surcroît de
+pompe, un _a_ archaïque, au lieu de _meraviglia_. Mais elle a froncé sur
+son bel œil un sourcil courroucé.
+
+(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.)
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant
+qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou
+sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime? Sa
+tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard:
+ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre.
+Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les
+plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser,
+elle m’écoute comme un oracle; et moi, qui ne parviens jamais à la
+quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent... Qu’est-ce donc qu’elle
+me dérobe, malgré tout? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication,
+sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse?
+
+Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des
+conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre... Sentiment sans
+aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales,
+lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh! quel
+imbécile! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais
+oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection)
+quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur.
+Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères.
+Par un détour sans hypocrisie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des
+hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues.
+Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom.
+
+Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis: elle se tient pour
+une captive.
+
+Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C..., née de bon
+lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a
+pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour
+m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille
+dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu
+enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec
+une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On
+arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes,
+sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux
+mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa
+voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la
+traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre,
+certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu
+de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait
+pas.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris
+une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette,
+ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore
+haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore
+suspecter «un caprice de maître». Tu avais des yeux que je ne t’avais
+pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Qu’avais-je su dire? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet
+éblouissement, quelle est celle qui l’a captée? N’en trouverai-je pas
+une autre qui vaille celle-là? Qui m’ouvre la dernière porte? Qui
+devienne la clef de son ombrageux chagrin? (Et je parle comme les
+Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien? S’il a
+suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant? Et qu’il me soit
+impossible de l’attirer encore plus près?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser,
+se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de
+commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute
+cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de
+farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil: la perruque
+poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont
+bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le
+cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore
+toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis
+qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras
+d’une source jaillit des rochers, sous un pic.
+
+ * * * * *
+
+--Il y en a un qui a voulu que je fusse... (Elle dit le mot terrible.
+Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.)
+Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien
+ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux...
+Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non
+pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des
+enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût! (_Chè
+robbaccia!_) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment
+une... peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage?
+Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais _senza macchia_ (sans tache). Il
+travaillait dans le domaine de don Paolo. (_Domaine_ se dit _potere_,
+c’est-à-dire _pouvoir_. Quel mot! Mais comment puis-je tomber, moi, dans
+cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée?) Il se levait
+avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait
+à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure.
+Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est
+allé en Amérique. Alors don Paolo... Oh! quelle honte!
+
+Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de
+descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la
+poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me
+faisait des signes...
+
+ * * * * *
+
+⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait
+pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai.
+Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête.
+
+--Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les
+chaînes d’or du seigneur don Paolo! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui
+reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment
+comme il m’a faite, quand je reviendrai... Et toi, va-t’en. Et toi,
+va-t’en.
+
+
+
+
+L’IMPOSSIBLE
+
+
+Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir la mélancolie, comme un
+plaisir plus vaste.
+
+Nous ne voulions plus ni subvertir la société, ni renverser la morale,
+ni contester les beautés du monde, mais, au contraire, les éprouver, les
+comprendre, les amener sous les feux croisés de l’intelligence et de
+l’âme.
+
+La séduction de la volupté, son incertitude, la fuite des heures, et
+l’implacabilité de la Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie
+comme la sagesse de tous les temps. Le vers de La Fontaine: _Jusqu’aux
+sombres plaisirs d’un cœur mélancolique..._
+
+De la meilleure foi du monde, telles étaient les paroles de notre
+chanson. L’air était donné par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie
+qu’aucune autre.
+
+Celui-là dansait tous les soirs auprès de la mer, dans l’éclat des
+lampes à arc. On baignait dans la fraîcheur de la brise nocturne, au
+sein d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, avaient l’Adriatique à
+leur gauche, les violons à leur droite. Ils avaient acquis par une
+parfaite révérence les bras, la taille, le corsage d’une belle fille, et
+la berçaient avec une tendre application.
+
+Il fallait avoir son corps bien penché en avant, mais ce boston mimé
+d’avant en arrière mêlait assez bien les quatre pattes du couple. Les
+mères ne le voyaient guère, ou bien, par politique, elles n’en faisaient
+pas semblant.
+
+Jamais ne fut respirée sur terre plus belle odeur de tubéreuse.
+
+ *
+
+ * *
+
+--C’est vous que j’aime, vous le savez bien. Pourquoi faire si triste
+mine, quand vous me voyez danser avec une autre? Est-ce qu’il ne faut
+plus «tromper» votre mari?
+
+--Vous savez bien que je me soucie de vous seulement. Ni de la haute
+contessine, bien qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona,
+ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. (_Banalité de style mais vérité
+du sentiment._)
+
+--J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses que je m’en souviens. La
+première, elle avait un goût de fleur; la seconde, un goût de muscat,--à
+cause de l’asti que nous avions bu: ne ris pas; la troisième, elle avait
+le goût de la personne.
+
+--C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. On voyait passer par
+la porte entr’ouverte la fumée de ton mari, avec son éternel cigare
+toscan.
+
+--Non, je ne suis pas méchant. Non, je n’aime pas ton seul corps. Et que
+deviendrais-je, pauvret, s’il en était ainsi? Comment oses-tu?...
+
+--Le plus que tu m’aies permis de voir, ce sont tes deux bras nus, dans
+le bain; tes deux belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie
+effleuré, en te doublant à la nage, d’un air distrait...
+
+--Tu avoueras que c’est une ville barbare, où l’on ne pourrait entrer
+dans une chambre, pour y dormir avec sa bien-aimée, que son mari n’en
+fût informé le soir même.
+
+--Si nous nous étions moins aimés, je te verrais plus librement. Tandis
+que ton visage, lorsque tu m’aperçois, _tutto smuore_...
+
+--Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et si nous dansons, le plus
+aveugle va découvrir notre ravissement. J’empêche ma main de presser la
+tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. Et tu me grondes, si je le
+fais, mais tu boudes quand «je t’oublie».
+
+--Non, voyons! Je ne te recommande pas par indifférence un air mondain,
+mais par un tendre intérêt, pour défendre ton parti contre moi-même.
+
+--Sois seulement une jeune fille, tu verras comment je t’enlève... Oh!
+ces deux belles gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est.
+Mange-les, que veux-tu?
+
+--Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut que tu partes ce soir avec
+moi. En Espagne, on enlève les filles en grand mystère. La voiture a ses
+roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons de paille, pour éviter
+le fracas des pavés dans la nuit.
+
+--Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux prennent le train, s’en
+vont à Foggia télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés pour la
+vie. Personne ne les méprise. Beaucoup jalousent leur chance. Vive
+l’amour! Et vive l’Italie! Où l’amour vrai a tant de droits.
+
+--Non, je ne parle point par légèreté. Je parle pour donner le change,
+pour te voir sourire, O vilaine, si pressée de se marier! Ingrate qui
+n’avez pas su m’attendre! Folle qui n’avez pas su prévoir le beau merle
+que le destin vous tenait en réserve, à Paris en France! Perfide qui
+avez eu deux enfants d’un autre!
+
+--Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous êtes belle dans ce rire! Je
+vous aime. Votre tête un peu renversée, comme si vous attendiez un
+baiser. Je vous aime.
+
+--Regardez bien. Je vous le donne. Dès que j’arrêterai mon sourire
+imbécile, vous penserez que je vous le donne.
+
+--Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez tant de chagrin! Et cette
+lèvre, dont l’angle relève: combien votre air pensif pourrait être
+malicieux! Ce tendre assemblage de concavités et de plans bombés,
+d’ombres légères et de cercles lumineux...
+
+--C’est le pays où votre bouche règne, comme un ruisseau, comme une
+source. Doux pays vaporeux: la Fossette, la Commissure, le Vallon de la
+Joue. Ici, Léonard de Vinci est né; là il a vécu; à la première, il a
+donné son cœur.
+
+--Si je veux te flatter? Si je ne te connais pas? Je te savais belle
+avant de te voir en naïade. Une dame belle qui est assise, et qui croise
+ses jambes... Si la jambe qui est posée est perpendiculaire au sol,
+l’angle des deux objets est assez considérable. Quant au buste...
+
+--Oh! non, je ne suis pas sans respect. Je me venge seulement du sort.
+Comment ne t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton parfum, dans
+cette multitude d’atomes faits à ta ressemblance?
+
+--Si je sais tout ton amour? Si je sais toute ta peine? Seule au monde à
+jamais... _Io veggio gli occhi vostri c’hanno pianto_ (Je vois vos yeux,
+je vois qu’ils ont pleuré)--_E veggiovi venir si sfigurata_ (Et je vous
+vois un si pauvre visage)--_Che’l cor mi trema di vederne tanto_ (Que le
+cœur me tremble à tant deviner...).
+
+
+
+
+ANGELAROSA
+
+
+⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle
+soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut,
+de son exemplaire «loquèle». Elle est savante: _loquela_.
+
+D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer
+parti de tout son prestige septentrional.
+
+Dans une bouche de femme la trop rude prononciation toscane peut
+s’effacer (la _moh’ca_ redevient la _mosca_) et la belle syntaxe
+demeure. Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle dit.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je suis là à l’attendre... L’air niais que l’on doit toujours avoir en
+pareil cas! Nous devons seulement causer. Elle m’a appelé pour cela.
+Elle me l’a fait dire.
+
+Mais nous avons ouvert comme sans y penser la porte de la chambre bleue.
+J’étais chez elle. Je me disais naguère que c’était chez madame de
+Rambouillet (à cause des tentures). Et elle a su disparaître: vite, un
+sourire. Mutine, oui; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas dans
+nos conventions. Je vais lui montrer mon pire visage.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il y a ici deux mondes qui gravitent sans se rencontrer autour de ces
+étoiles: Nicoletta, Emilia, Rosario, Carmela, Teresina...
+
+L’un de ces mondes est riant et facile. Il se pavane. Il gravite en
+chantant.
+
+L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur des murs. L’existence en
+est révélée par des rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît
+à son chuchotement l’un de ces météores dérobés, le nomme tout haut, en
+riant, pour qu’il tremble.
+
+ * * * * *
+
+⸬ La première fois que j’ai dîné avec la troupe scintillante, mon
+Angelarosa a pris possession de moi à la face de tous en me barbouillant
+la figure dans un fond de pastèque. Madame Satin en a bien ri. L’asti
+avait coulé pour tous.
+
+ * * * * *
+
+⸬ _Je m’appelle Angelarosa, la chevrière,--Et je mène les chèvres paître
+dans la montagne.--Vincent tous les matins m’accompagne... Et dit
+toujours: Écoute, Angelarò..._
+
+Paître ou brouter?
+
+ _A sera ca turnammo d’a muntagna
+ e’o sole poco a poco se ne trase
+ Vincenzo vo’ sapè che songo e vase
+ E po’mme guarda e dice: Angelarò,
+ Sî bella assaïe..._
+
+_Le soir, quand nous revenons de la montagne--Et que le soleil peu à peu
+se retire--Vincent veut savoir ce que sont les baisers--Et puis il me
+regarde et dit..._
+
+Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle est bonne. Les deux
+épithètes réunies. C’est un Hellène de la Grande Grèce.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Le soir même de la pastèque, elle m’a confié qu’elle ne s’appelait pas
+Angelarosa. (Il ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) Son vrai
+nom est celui de son pays, que lui a donné un père patriote,--lequel
+était pareil à tous les pauvres hommes: il ne connaissait pas l’avenir.
+
+ * * * * *
+
+⸬ La voilà pourtant. Elle fredonnait une chanson martiale, elle a touché
+en passant devant le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. Avec
+elle, est entré son parfum, mais redoublé, dont la couleur va si bien à
+sa pâleur, à ses noirs cheveux.
+
+ * * * * *
+
+⸬ La violette n’est pas si humble, au fait. Elle est plus lourde, plus
+capiteuse que sa renommée. Pudeur et sensations.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ses noirs cheveux adornent sa figurine blanche d’un vaste tore, d’un
+grand rouleau égal comme toute la géométrie. De la tête aux pieds, un
+chef-d’œuvre de l’art. Tout est moulé, moyen et charmant. Elle a quitté
+le cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné redevient pâle et
+vague. Sa fraîche haleine. Aucun compliment ne lui a jamais été plus
+sensible que la comparaison que j’ai faite de sa bouche à une fraise,
+_fragola_ (parce que la fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à
+moi le pamplemousse).
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle m’a appelé _cattivo_ (méchant), avec une moue, tandis qu’elle
+froissait dans ses doigts le revers de ma veste.
+
+Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait bien.
+
+Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles du _Fils de député_.
+
+Tout se passe comme je l’avais deviné, et je suis pourtant venu à son
+appel. Qu’elle est bête! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Celui-là est un vieil homme qui fait partie, malgré son âge, du monde
+visible, étant célibataire et philosophe matérialiste. Il est réglé
+comme un appareil de physique. Il a son jour et ses comportements. Toute
+nouvelle venue a droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique par
+une théorie hédonistique. Le troisième samedi, il reprend sa liberté, il
+suit son cœur.
+
+On le surnomme _le Député_ pour ses beaux discours. Ou le _Fils de
+député_, expression comique à perte de vue, à cause des cheveux gris de
+l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, pour l’allusion à une
+chanson célèbre, et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet en
+italien, lorsqu’on bégaye... Il y a des plaisanteries de clan, obscures
+au profane. Pour en rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. On
+les répète. Si bien qu’aucun de nous ne peut plus regarder mon ennemi,
+et tenir son sérieux.
+
+Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta... Ce jour que je sortais du
+musée, et que j’ai rencontré dehors l’une des filles d’Apulie peintes
+sur le flanc des vases. Mais vivante, assise sur le pas d’une porte. Sa
+cheville basse, sa bouche entr’ouverte, son chignon conique: KALE... Je
+crois comme elle que je l’aime, elle sait comme je le sais qu’elle ne
+m’aime point. Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la langue.
+Mais il suffit que je l’aperçoive... Un gisement de nacre, s’il y en
+avait.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, lorsque par hasard elle la
+dénoue. Certaines femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, se rebroussent.
+On ne peut les contenir. Leur naissance est n’importe comment. Ce sont
+des nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le système pileux
+d’Angelarosa est comme peint par un primitif, mèche à mèche. De l’encre
+de Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Douce voix d’Angelarosa... Pense-t-elle que je ne l’ai jamais vue
+habillée d’une robe?
+
+Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir pouvait être quelquefois
+donné par tant d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur étaient
+indifférents.
+
+C’est elle qui a répondu d’un air modeste: _Pur troppo_ (hélas! trop.)
+
+ * * * * *
+
+⸬ Les lois des parlements sont faibles et de convention. Celles de la
+nature sont invincibles. Angelarosa les considère avec clairvoyance et
+résignation.
+
+Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée. La strangulation sadique
+lui semble vraiment contraire aux lois de la nature, en dépit de tout ce
+qu’elle en connaît déjà: «Tu sais, j’ai peur; et tu sais que je ne suis
+pas une sotte.» Ce _tu sais_, comme elle le dit: _sa-i_. Un oiseau est
+lourd auprès de ce chant d’Italie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Madame Satin (en français dans le texte) règne ici, comme Junon
+là-haut et là-bas Proserpine. Nous parlerons à madame Satin, qui est
+grosse comme une tour, mais ne laisse pas d’être agréable dans son
+aménité, quasi belle, dans son amas, désirable dans ses yeux, dans son
+éclat, dans sa belle chair profonde, jusque dans son surnom. Nous
+parlerons à la Tour, petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras
+jamais plus à la disposition du strangulateur supposé. Une fois au moins
+dans les siècles, Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le savais depuis le
+commencement. Je l’ai bien su quand tu es entrée. Tu es dans un bel
+embarras! Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas d’autre _ami_ au monde
+que moi. Tu vas jusqu’à dire que tu ne savais pas si Lucietta...
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend. Tu dis que tu as chaud. Tu
+dis que tu as maigri...
+
+ _Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore
+ E mme s’o fatta secca e appucundrosa._
+
+Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa de la légende: «Mais voilà
+trois mois que nous nous aimons et je suis devenue sèche et
+mélancolique»... (hypocondriaque, je suppose).
+
+ * * * * *
+
+⸬ Que ne prends-tu ma tête contre ton épaule? Tu dois bien savoir que
+personne n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher si loin? Tu ne
+sais donc plus lire dans les yeux des gens? Nous commencions toujours
+par un vrai baiser, qui est un baiser des deux bouches, et tantôt l’une
+a l’ascendant, tantôt l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux?
+
+
+
+
+CES TROIS ADIEUX
+
+
+_Le respect._
+
+Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid. En dépit de la froide mine
+que vous opposiez au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous êtes venue
+à mon rendez-vous oblique. Je tirais par-dessus toute la montagne de vos
+mépris.
+
+J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma promenade quotidienne. Le
+seul baigneur ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à quatre
+heures je goûterais à la ferme, qu’à cinq heures je serais sur la lande.
+Je l’avais déclaré à la ronde, avec négligence, comme pour donner
+l’exemple d’un judicieux emploi du temps.
+
+Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans l’herbe, avec une feinte
+paresse, quand je vous ai vue déboucher au sommet du vallon.
+
+D’abord votre tête blonde, puis votre buste. Comme un navire qui vient.
+Puis, vos œuvres vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans
+afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages, dans ce sentiment
+qui vous animait, dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas encore
+ce qu’elle voudrait, à la fin.
+
+Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler, pâlir. Quand vous avez su
+que ce n’était pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un engrenage,
+et le plus insidieux, le plus captieux. Un gage que l’on donne, où il
+reste encore un peu de malice, où pèse déjà un trop dangereux attrait,
+et l’on se trouve contrainte aussitôt à un autre pas, par courage, pour
+ne point se dédire, et séduite, en même temps, précipitée.
+
+Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos dents qui se heurtaient
+comme si vous aviez eu froid, quand je venais de sentir le feu de votre
+joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie, quand elle venait de
+fondre. Et ce mouvement farouche de votre main pour recouvrir la blanche
+épaule de celle que je venais de nommer _Caille, ma chère Caille_. Qui
+n’eût pas cédé au respect, devant vos yeux? quand vous disiez: «Je vous
+en supplie.»
+
+Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le visage que je vous ai vu à la
+fenêtre, que tout le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme si, vous
+sachant encore innocente et déjà coupable dans vos pensées, vous aviez
+voulu et vous consoler et vous compromettre à la fois, par expiation.
+Caille, douce Caille, vos beaux yeux tout rougis! Il ne fallait pas tant
+pleurer. Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en vous. Ce n’était
+qu’un méchant garçon qui partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas
+tant de peine.
+
+
+_L’égarée._
+
+Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému? Mais quand la beauté
+s’ajoute au pathétique!
+
+Qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce que tu veux? Qu’est-ce que tu cherches?
+Où allais-tu? Que fuyais-tu?
+
+Une femme qui est penchée au-dessus d’une fontaine, dans la vaste nuit,
+et qui en mesure la profondeur... Puisque tu étais seule et que tu ne
+m’avais pas entendu venir, tu ne jouais donc pas la comédie, sinon
+peut-être à toi-même. La moitié de toi-même regardant l’autre,
+échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les fontaines sont seulement des
+miroirs d’eau.
+
+Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite? Que tu étais belle? Que je
+m’étais pris à t’aimer subitement? Parce que tu ressembles à cette
+Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir l’ombre sur terre sans
+tressaillir. J’ai dû t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois.
+Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était morte. Tu ne recevais plus
+si bien ma consolation. Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa lueur de
+perle.
+
+Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord compris que tu
+m’attirais sous la lumière. Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes
+gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient. Nous nous sommes mis en
+promenade.
+
+Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde. Pourquoi j’étais dehors, et
+seul, et si tard? Qui je suis? Si je pensais tout ce que je disais? Si
+j’avais fait souffrir? Tu voyais que je disais vrai par inclination
+naturelle et parce que tu me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu
+hochais la tête, dans une approbation de principe, comme si tu avais à
+admettre aisément que, dans ces folies de l’amour, tout est possible.
+Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas un mot imprudent. J’étais
+assez payé de te voir, sauvage et défaite.
+
+Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le bleu tourne au violet. Ta
+bouche, et ce saut que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que tu
+riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une après l’autre, tacites,
+dans l’ombre de cette allée. A croire que tout était faux, que je ne
+t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que j’allais me réveiller.
+
+Que cherches-tu donc? Tu as cruellement voulu me quitter, revenir chez
+toi, et voilà ta porte. Que ne sonnes-tu? Sous couleur de me dire adieu,
+tu m’as encore mordu la bouche, mais jusqu’au sang. Est-ce que tu
+croyais te venger de tous les hommes? Regarde mon mouchoir. Tu as voulu
+m’attraper? Tu as voulu que je fusse dupe? Tu as voulu faire à ton tour
+une victime? Mais si tu veux mordre encore une fois, donne vite... Ne
+t’en va pas.
+
+
+_Après longtemps._
+
+Vous dont je tiens toujours le nom caché, vous dont le souvenir,
+lorsqu’il me revient, me fait peur... Ce ne sont pas deux bouches qui se
+sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de pensées, d’espérances. Le
+visage se décolorait. Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer
+contre le mur.
+
+Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai pas su tenir?
+
+Vous n’avez pu oublier comment débuta notre amour. Vous disiez à qui
+voulait vous entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je jurais que
+vous étiez, malgré votre feinte sensibilité, une vraie et perfide
+coquette, pleine de pièges. Chacun de nous était obsédé, était excédé.
+
+Je déclarais que vous ne saviez pas danser, que vous étiez gauche, que
+de l’innocence à la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles
+étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs que vous étiez trop
+noire (ô douce brune!) Vous expliquiez par le menu comment mon insolence
+était intolérable, que je n’avais pas sujet d’être si heureux de mon
+nez, et que j’étais pédant à gifler. «Il n’a pas à considérer avec
+mépris une jeune fille qui sait peindre, écrire, chanter.» Vous n’aviez
+pas été élevée comme moi pour les vains plaisirs.
+
+C’est de cette manière que l’opinion nous fiança. Vous n’avez pas oublié
+non plus ce jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous était pas
+possible d’endurer plus longtemps mes sarcasmes. Je vous devais des
+excuses. Je vous devais des promesses. Votre colère. Votre fureur. Votre
+éventail déchiqueté. Les deux larmes, chère tête, qui se formaient à
+l’angle de vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité, la mauvaise
+foi de ma petite demande reconventionnelle. Quel fut le regard? Quelle
+fut l’inflexion? Comment sûmes-nous que le monde avait raison? Comment
+m’avez-vous laissé votre main?
+
+Il n’était pas vrai que vous fussiez moins belle, moins bonne, plus
+sotte, moins dévouée. Comment vous comparer sans vous choisir aussitôt?
+Lorsqu’il suffisait de se réfugier en vous et de vous confier une
+existence... Ce jour-là d’un certain été.
+
+Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé de vous, du mariage que
+vous avez accepté, des enfants que vous regardez grandir.
+
+Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne m’avez pas tout à fait chassé
+de votre esprit, et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le
+souhaite,--une vie où je puisse recevoir votre pardon!
+
+
+
+
+LE NOUVEL AMOUR
+
+
+⸬ Vous êtes vraiment digne, comme il faut, bien vêtue. Aurez-vous jamais
+du chic?
+
+PARLÉ.--Votre chapeau, tendresse, a sa coiffe trop étroite, et votre
+jupe, n’est-elle pas trop longue?
+
+Allez, boudeuse! Pourquoi cette moue qu’il est sûr que vous faites?
+Moquez-vous donc de moi: vous êtes assez jolie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Pour enlever ses bottines, elle aime décidément à s’asseoir par terre.
+Je ne sais pas si elle a raison, elle est trop grande... Seulement, elle
+est toujours charmante, parce qu’elle ne fait rien exprès.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Un instant, j’ai cru que votre bas retomberait, et il me semble
+(prenez-y garde) que j’aurais détourné les yeux. Vous devriez porter
+aussi, malgré tout votre système de jarretelles, de bonnes jarretières
+rondes, froncées à la vieille. Car vous ôtez votre corset avant vos bas.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce que je dis, ce que je pense, et ce que vous comprenez, ne sont pas
+trois mêmes choses. Si chacun de nous lisait tout à fait dans le cœur
+des autres, nous perdrions tous la tête.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Pourquoi donc, avec cette bouche, avec ces yeux que vous avez,
+parlez-vous à présent du ciel étoilé? Quel amour véritable!
+
+J’ai cru tout à l’heure que vous alliez crier: «Oito oh!»
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle entr’ouvre les lèvres avec l’avidité des carpes de Fontainebleau,
+lorsqu’elles se précipitent sur le pain qui sombre. Je figure à ses yeux
+de métaphysicienne l’Amour en soi; mais pour les fibrilles de son être
+(_caro, carnis_), je suis l’ange ou l’animal que lui désigne mon prénom.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Quel bruit! Elle va casser toute cette porcelaine.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous avez des hanches admirables dans leur délicatesse, une pure
+épaule, la nuque fine, autant de chefs-d’œuvre, et de beaux yeux gris ou
+bleus.
+
+Mais je crois que je recommence à vous préférer cette Romaine--un
+souvenir--tournée pour paraître dans un Giorgione, et qui était donc
+cuivrée ou dorée, plutôt que brune.
+
+Elle et moi, nous nous nourrissions de jambon de Parme, de brousse
+fraîche et de muscats, dans une soupente, au dernier étage d’un palais.
+Nous nous régalions d’une eau froide, dont la seule buée sur le cristal
+désaltérait. Tous ces plaisirs ensoleillés m’obsèdent. C’est où va mon
+regard, vous savez, alors qu’il vous inquiète.
+
+Ne croyez pas cependant que je méprise nos réjouissances
+septentrionales: les miracles de ce feu dans la grotte rectiligne, ni
+toute la neige qui est sur vous, ni le reflet de la flamme sur cette
+neige, ô Galsvinte!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Que j’aime à vous voir debout! Ne croyez pas, belle Galsvinte, que
+votre vrai nom vous aille mieux que celui que je vous ai donné, dès la
+première fois, pour narguer un peu tout ce nord qui régnait tout à coup
+dans mes pensées surprises, dans mes pensées charmées de notre amour.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsque je vous taquine, ne vous égarez pas, ne vous agitez pas. Tout
+à l’heure, votre flanc droit a soulevé le rideau. Les passants vous
+auraient vue, beaucoup plus belle que vous ne naquîtes, si je vous avais
+rappelée brusquement.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il est vrai que je vous aurai appris bien des choses. Notamment qu’il
+est vilain de geindre et plus décent de se moquer lorsqu’on est triste.
+Cependant, je vous dois réciproquement beaucoup. Comme il est instructif
+d’aimer!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Oh! ne me rompez pas la tête, avec votre _Lilienmilch_! C’est une
+affreuse chimie. Je préfère mille fois mon savon de Marseille, avec
+trois gouttes d’essence. Avant de rire, essayez. Vous ne savez pas ce
+que c’est, lorsqu’il est très bon, lisse et blanc, doux comme l’amande
+nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+⸬ _Lilienmilch_, lait de lys. Ce mot finira par me séduire. Je vous en
+ferai encore un autre nom, pour vous nommer quand nous sommes tous les
+deux seuls, tout seuls au monde comme à présent.
+
+Ce village de la Grèce, dont on m’a parlé, qui s’appelle Méligala...
+C’est à peu près la même idée. Mais le mot est plus noble... L’autre,
+pour un savon, que de poésie! Vous avouerez que l’allemand est une
+langue nigaude.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Oui, voyons. Oui! Je le sais très bien, que vous n’êtes pas Allemande,
+mais d’une espèce de contrée exiguë bien que souveraine, dont les
+manuels pour le baccalauréat ne redisent pas l’histoire.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je ne suis point du tout fâché. Jamais vous ne fûtes si tendrement
+chérie. Je vous dis seulement: «Ne soyez pas agaçante!» Dans mes yeux,
+vous pouvez connaître le reste, et combien je vous aime. Je vous demande
+seulement de ne pas repartir dans vos nuages. Votre ingénuité me plaît
+surtout lorsqu’elle est un peu terre à terre.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Mains froides, cœur chaud, ou bien c’est la joue qui brûle.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Si nous avions un enfant, je te l’enlèverais. Je partirais, je m’en
+irais avec notre enfant, je ne sais où... en Albanie.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Peut-être ne voudrais-tu pas d’un parti si romanesque? Tu voudras
+garder l’enfant avec toi, et te réconcilier à temps, et mentir. Mais il
+me suffirait de connaître ton mari, il me suffirait de l’apercevoir, je
+crois, je ne t’aimerais plus... Ainsi, quoi que tu ne l’aimes plus, tu
+dépends encore de ton ancien serment. Même refusée, ta personne n’est
+plus libre. Tu vois que je suis gentil: je n’imagine pas que tu me sois
+infidèle, et t’en voilà tout émue. Attention! Ne nous risquons pas, ou
+pas encore, ne nous risquons pas trop loin sur cette voie des
+confidences à perte de vue. Elles enchantent d’abord le cœur, puis le
+navrent, le laissent vide ou trop nu, mal content, comme dévalisé.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Toi et moi, si nous sommes deux fous, je ne suis peut-être pas le
+moindre. Battons-nous à coups de poètes, qui permettent de voiler. Tu
+verras que mes livres sont les meilleurs.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Mais ce que tu appelles mon prosaïsme, ce goût du vrai, cette cruelle
+et pitoyable curiosité (sans compromission), ce n’est pas toi qui le
+tireras au clair.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Encore un peu de Xérès, pour vous donner l’idée du soleil qu’il fait
+en Andalousie. Un peu de Xérès, un dernier baiser, sans défaire votre
+rouge... Je voudrais vous aimer toujours.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Dieu n’est pas bon: tu vois bien qu’il pleut à verse.
+
+Ne crois pas que je devienne imbécile.
+
+Sans moi vous alliez oublier votre fourrure.
+
+Tu avais plus perdu l’esprit que moi, grande sotte!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ces gens qui marchent dans la rue, dont tu entends le pas, et que tu
+ne connais pas. L’un de ces inconnus deviendra peut-être ton ami, sans
+que tu saches jamais, ni lui, qu’un certain jour, comme tu étais
+palpitante, il a passé sous ta fenêtre.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous n’êtes pas dehors, et vous êtes redevenue timide. Je la connais
+votre timidité d’apparat, je sais les grandes déterminations qu’elle
+cache ou plutôt qui la rompent soudainement.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Si je vous l’avouais, à présent, que je vous aime, vous me croiriez.
+Que je vous aime bien. Et il y a un certain amour dont je suis peut-être
+incapable, un amour d’entière donaison.
+
+Le désir et l’amitié m’enchantent pourtant. Et que les deux agréments se
+joignent, ou que l’amitié naisse du désir comblé, deux créatures auront
+mis la main sur un précieux bien.
+
+«Cette espèce bizarre de créatures qu’on appelle le genre humain...» Je
+vais te citer Fontenelle, dans la _Pluralité des Mondes_!
+
+
+
+
+LES CHAMPS VAUVERTS
+
+
+⸬ Qu’est-ce que tu as à encore chanter? A chanter: «_J’entends le loup,
+le renard et l’alouette..._» Et finiras-tu de tourner comme un derviche?
+
+Dans cette chambre pareille au poste de l’équipage, finiras-tu de bondir
+comme la caronade du Vendéen?
+
+--Est-ce que tu as lu _Quatre-vingt-treize_, Jacquine?
+
+Voilà toujours un sujet de conversation.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ses mouvements ont semé partout l’odeur de l’eau de Cologne.
+
+Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de _Cavalleria_, sur un violon
+criard? Et toi, quand il se tait, qui reprends ton refrain!
+
+L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur finit toujours par surmonter,
+comme sur la clef de lady Macbeth reparaissait toujours la couleur du
+sang.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lady Macbeth. En voilà des gants pour toi, péquenaude! Par exemple,
+d’où es-tu? d’où viens-tu? De quelle profonde province, où l’on sait
+encore les chansons? Tu n’es pas bretonne, tu n’es pas normande, bien
+que tu sois blonde.
+
+ _J’entends le loup, le renard et l’alouette,
+ J’entends le loup, le renard chanter._
+
+Et une blonde peut ressembler à une brune. Tu ressembles à celle de
+Rome, qui elle-même avait son portrait aux Antiques du Vatican. Toi
+aussi, tu es grassotte.
+
+ * * * * *
+
+⸬ L’univers est plein de ressemblances. Les hommes ressemblent aux
+hommes. Jusqu’au fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque sur le
+visage. Il y a trois ou quatre races de femmes en Europe, auxquelles je
+suis certain de plaire à première vue, il a fallu m’en apercevoir, et
+réciproquement.
+
+ _Mon père veut me marier,
+ J’entends le loup, le renard chanter,
+ A un vieillard, il m’a donnée,
+ Qui n’a ni maille ni denier._
+
+Tu as l’un de ces types, si bien que nous n’étions guère libres. Il
+fallait nous plaire. Tu m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes, et
+nous nous replaisons.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu avais ta robe rouge, étourdissante comme un coquelicot. Tu
+arpentais tes domaines. Tu te sentais un délicieux mépris de tous les
+hommes, avec le courage de les saigner à blanc. Lorsque tu m’as vu.
+
+ _Qui n’a ni maille, ni denier
+ Hors un bâton de vert pommier..._
+
+Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le sais-tu? On ne sait jamais les
+titres.
+
+ _Qui n’a ni maille ni denier,
+ J’entends le loup, le renard chanter,
+ Hors un bâton de vert pommier,
+ C’est pour m’en battre les côtés._
+
+Complainte en quatrains. La kyrielle d’une fille rageuse et enflammée.
+Le premier vers de chaque strophe est le troisième de la précédente. Le
+troisième vers de chaque strophe est le quatrième de la précédente. Le
+second est le même partout. Le dernier est chaque fois nouveau.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules en attaquant. Tu le
+roules. Tu es une fille d’ordre.
+
+ _... C’est pour m’en battre les côtés.
+ Ah! s’il me bat, je m’en irai._
+
+Et une fille prudente. Tu garderas ton linge jusqu’au dernier, jusqu’à
+l’avant-dernier moment. Ce sont les bas qui sont pour le
+dernier--partant, la jarretière--parce que tu sais que tu n’as pas un
+pied très joli.
+
+ * * * * *
+
+⸬ «Si les cuisses sont marquées de quelque marque, dit un vieux
+Français, qui doit être Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou
+rouges, ou livides par la ligature de chausses trop étroites, on
+effacera et ôtera ces marques par un lavage fait d’écume de mer...»
+
+ _Ah! s’il me bat, je m’en irai,
+ Je m’en irai au bois jouer._
+
+La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu descendras ton escalier
+ruineux, tu suivras le long mur, et tu trouveras la Porte des Champs
+Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au diable, lequel t’attend. Les
+Champs Vauverts, ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue. Tu ne
+perdras pas un temps précieux à admirer le tombeau de Chateaubriand.
+Après tout, tu sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te hâteras
+de recueillir beaucoup d’écume dans le petit pot que tu avais emporté,
+et tu reviendras, ta main formant couvercle.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je pense. Tu peux me
+regarder.
+
+Seul le quatrième est chaque fois nouveau:
+
+ _Ah! s’il me bat, je m’en irai,
+ J’entends le loup, le renard chanter,
+ Je m’en irai au bois jouer
+ Avec les gentils écoliers._
+
+Tu ne chantes pas du tout pour me faire croire que tu aies été mariée
+bien ou mal. Tu chantes pour chanter. Tu te persuades que c’est par
+plaisir. Tu chantes comme un oiseau en cage. Il n’a pas l’air si
+triste... C’est par ce quatrième vers que l’on avance de strophe en
+strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais les deux ordures qui te
+saluent dans l’escalier, ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu
+devrais aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui tache ce papier. Tu
+devrais aller chercher les cornichons que tu as sûrement oubliés.
+Cependant, je m’en irai faire à les amies une belle visite cérémonieuse.
+Tu en aurais la surprise au retour. Je les ai entendues ce matin, qui se
+croyaient seules. Elles n’ont pas besoin d’un bâton pour remuer la boue,
+elles y mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent. Elles
+parlent ainsi entre elles, lorsqu’il n’y a personne. Et toi, non. Même
+seule devant ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant et
+magnifique poème qui te ravit te paraîtrait, en ce cas, une fade
+romance. Tu chanterais pour te complaire _Sourire d’avril_ et la _Valse
+bleue_.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste? La musique de la Fin
+du monde?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation sourde, comme une mine
+qui explose dans la terre sans jaillir. Elle m’en cache les ravages,
+l’intensité. Sa prudence veut que je n’en sache pas tant...
+
+Petite bête à bout de souffle, tout ton poil mouillé, comme si tu avais
+couru.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lap! Lap! Bois à longs traits. Vide toute la carafe.
+
+ * * * * *
+
+⸬ D’un buisson de roses ou d’un buisson d’écrevisses, chacun son heure.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient pas toujours parfaites
+dans leur personne, il fut bien étonné. Ce jeune homme avait une
+susceptibilité lamartinienne. Il ne pouvait songer à un durillon sans
+haut-le-cœur.
+
+Et il respire curieusement, çà et là, cette Jacquine, éloigné du dégoût
+par un vertige.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Les caresses de l’amour humain peuvent avoir des noms affreux. Les
+plus fanfarons, qui les prononcent en riant, on doute qu’ils osent les
+dire en présence de leur amie. Ils inventent d’autres noms, d’une
+délicatesse féminine (croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres
+hommes.
+
+Si tu voulais bien te taire...
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nous ne marchons pas impunément sur l’écorce du globe. Nous sommes
+moins glorieux. Elle nous marque. Nous sommes moins innocents et plus
+fragiles que les animaux. Ce pied que tu fais aller et venir dans ton
+soulier verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras vraiment nue
+lorsque tu auras dépouillé cette laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène
+Fourment, c’est-à-dire tordu.
+
+Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie, pour le coup. Tu ris
+silencieusement. Tes yeux rient.
+
+ _... Avec les gentils écoliers,
+ Ils m’apprendront le jeu d’aimer._
+
+Les os de cette charpente qui joue sous tes muscles sont les mêmes que
+ceux d’un petit chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement
+la taille. En réalité, toi et moi nous sommes des mammifères. Venez ça,
+mon cachalot.
+
+On ne va pas songer, en te voyant, que tu aies un squelette. On dit: une
+charpente. Mais c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique assez
+vague, une idée picturale parfaite. J’en ai une idée d’amant,
+c’est-à-dire que j’en suis étonné. Il a toutes ses charnières en place,
+tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche pourtant, que ton odeur est
+vivante! Celle d’un arbrisseau dont on vient de couper la branche, et la
+sève monte.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Cette bouche, cet œsophage... C’est la respiration. C’est la
+circulation. Je t’imagine couchée sur une table pour une démonstration.
+(Encore un mot en _tion_). C’est aussi qu’une chatouilleuse rit et
+proteste.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tendre, ferme, blanche, quasi rousse... J’en ai connu une autre, à
+laquelle près de toi je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en
+parlant. Elle avait sa maison au bord d’une route, près d’une rivière,
+et tantôt nous nous cachions entre les roseaux, tantôt sous les toits.
+J’avais toute une prairie dans les yeux, comme ici la mer.
+
+Cette mer qui pâlit, dans une colère froide. Gare! La pluie va la
+cribler d’épingles.
+
+Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais qu’elle se contracte comme
+une fille qui va être battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même,
+recourbée, dilatée,--ô sultane!
+
+ * * * * *
+
+⸬ A la fin, ta chanson, j’en connais le secret. Où crois-tu que
+chantaient le loup et le renard? Où penses-tu que l’on croyait les
+entendre?
+
+ _Avec les gentils écoliers,
+ J’entends le loup, le renard chanter,
+ Ils m’apprendront le jeu d’aimer,
+ Le jeu des cartes et puis des dés._
+
+Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais briller. Tu croyais
+tomber comme une comète au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux et
+cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque, dans un éclat de fête,
+les yeux fixes entrevoient des fantômes, les voiles et les parfums d’une
+alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter devant toi des ombres de
+perles et des promesses de diamants.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre. Envole-toi par la fenêtre, le
+vent dans tes jupes, envole-toi par le hublot.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu te recoiffes. Tu remets à leur place par rang de taille les
+flacons. Le grand, le moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers.
+Ta jupe... Ainsi tu as grandi, ainsi tu manges, ainsi tu dors. Ainsi tu
+es née. Les jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre saisons. Tout
+est fixé, monté, tout va. Et nul n’y comprendra jamais rien... Laisse
+donc ces tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue pas la ficelle.
+Attends un peu. Viens dîner. Nous partons.
+
+
+
+
+LA MÉCHANTE
+
+
+⸬ Je ne vous ai jamais demandé, je crois: «A quoi penses-tu?» Je vous ai
+toujours caché un grand nombre de mes pensées, toutes celles qui
+pouvaient nourrir la faim de l’âme. C’est pourquoi nous fumons tant de
+cigarettes.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’en suis toujours à deviner comment vous avez fait pour que je vous
+surprisse une fois.
+
+Jamais, dans le même moment, je n’ai tant vu de votre personne que ce
+premier jour, lorsque vous m’étiez encore si peu.
+
+Pauvre petite, vous n’avez guère d’appas visibles, mais vous connaissez
+l’empire de vos imperfections mêmes, celui d’une mince ligne sinueuse,
+et de son acuité.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous étiez capable d’avoir choisi--comme une héroïne de
+Bourget--l’heure du jour, vous aviez mesuré l’élévation de la lampe,
+vous aviez préparé jusqu’à la couleur, jusqu’au parfum de la chambre, et
+contrefaisiez la petite fille étonnée.
+
+La grande pièce était sombre. Elle était claire en deux endroits, claire
+près de vous, et claire sur la longue fourrure blanche où vous aviez
+probablement médité de tomber, devant les flammes rosissantes.
+
+Aux fenêtres, la nuit était aussi noire que le fer de l’âtre, où les
+bûches mourantes donnaient la réplique aux feux lointains de la
+campagne.
+
+Il avait plu sur les vitres.
+
+Quel silence, ah! comédienne!
+
+Comme vous avez bien su prononcer à mi-voix mon nom! De manière à
+marquer tout ensemble la surprise, le contentement, et que vous
+cédiez--sans aimer--au sourd instinct irrésistible. A quelle flatteuse
+Vénus!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsque vous avez tué votre mari, il était en passe de devenir
+ministre d’état, et vous avez rendu un si grand service à ses rivaux
+qu’ils vous l’ont peut-être payé. Il a suffi qu’ils fussent adroits.
+
+Vous ne l’avez point assassiné. Non. Il n’est mort que de peine.
+
+On m’a dit que vous étiez allée jusqu’à séduire un jour, séance tenante,
+votre déménageur. Je voudrais savoir comment vous vous y êtes prise, et
+ce que vous avez pu lui dire, pour commencer. Comment ne l’avez-vous pas
+intimidé? Quel usage du monde il vous aura fallu!
+
+Je ne suis pas curieux de votre veuvage. Pas curieux de vos sensations
+avec un autre. Et que ce fût celui-là! En y repensant, je crois que
+j’aimerais à apprendre surtout combien vous avez tremblé de peur,
+ensuite.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je vous ferai voir un jour, dans un récit très bien conduit, de quel
+visage Mérimée éclata de rire au nez de George Sand.
+
+Je vous ai déjà touché un mot de cette scène, légèrement et par
+allusion. Vous me dîtes brusquement que je n’étais pas Mérimée. Mais, ni
+vous Sand, chérie, bien que vous soyez, à coup sûr, plus redoutable.
+
+Je vous ai seulement répliqué que ce n’était pas la question, et par un
+raisonnement général sur la logique féminine. Je rompais, je me
+repliais, je cachais mes armes. Il me semble que, contre vous, presque
+tout est licite. Je n’avais pas encore le courage de me priver de toi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ils auraient pu fonder une société, les amis de ton mari, un cercle,
+et la livrée à tes couleurs.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je meurs d’envie d’en discourir devant toi à bouche ouverte, mais
+peut-être suffit-il que je me rappelle tout ce que j’ai su, et que tu le
+lises dans mes yeux, sans en être tout à fait certaine.
+
+Et je t’enlace pourtant, voici sur ta bouche la mienne. Sale bête!
+Moque-toi donc de moi un instant, sans rire, ou donne-toi cette
+illusion, tandis que tes bras me serreront comme malgré toi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je commence à le savoir, qu’il y a des défauts pour créer de toutes
+pièces un charme. J’en ai adoré une autre, petite aussi et blonde, qui
+était brèche-dent. Mais rassurante. La grâce imprévue de sa bouche
+s’accordait aux enfances qu’elle faisait. Au lieu que toi, dans ton
+apparente débilité, on ne sait quelle terrible folie te mène.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’aurais parié que tu avais la jambe trop maigre et la poitrine
+avilie. Mais, après tout, c’est à peine si je le sais encore.
+
+Si tu n’es pas laide, tu n’es pas jolie, assurément, avec ton étrange
+petit nez oblique et tout ce brouillamini de ta face. Un miracle que le
+dieu Paris renouvelle tous les matins.
+
+Je ne méconnais pas ce profond coussin de tes cheveux, où tu joues à
+faire l’endormie, ni tes yeux violets, quand filtre ce long regard, ni
+tant de grâces bien apprises, ô Perfide!
+
+Tu vois, l’on te parlerait en style de tragédie.
+
+Il n’y a pas d’horreur que tu doives prendre la peine de te refuser,
+n’ayant que tes paupières à relever pour rattraper l’innocence.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je te compare à un oiseau--laisse-moi dire--à un oiseau des Iles. La
+chair n’y est rien, tout est plume.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Qu’il y ait encore des gens pour se figurer une vie moderne,
+disent-ils, toute privée de romanesque. Ils ne t’ont pas vue.
+
+Assise sur ton divan, sage, réservée, lustrée, polie.
+
+Et tant d’affreux secrets dans ta brillante petite tête. Tant d’affreux
+secrets dans ce cœur méchant, à peine voluptueux, mais avide,
+tyrannique, mais facile et égoïste à plaisir, et tout gâté, comme un
+fruit.
+
+Il te fallait des perles. C’est de quoi est mort l’infortuné.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Votre mine de grande dame, comme elle tombe vite, quand vous vous
+mettez à couper un sou en quatre, en certains cas! Alors, tout s’efface:
+l’enfantin regard lance des couteaux, et cette voix que vous tenez si
+douce, d’habitude, quelle pitié, si vous saviez! Il m’est arrivé de vous
+y surprendre, et si vite que vous ayez recomposé votre visage, vous
+n’avez pas su vous empêcher de rougir.
+
+C’est-à-dire que vous redeveniez soudain jolie.
+
+Quels philtres remêlez-vous? Je me défierai de votre thé.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous me rendrez cette justice que j’ai toujours tout craint de vous,
+qu’il n’y a pas de honte que je n’eusse redoutée, si vous m’aviez mieux
+tenu. Par bonheur, vous m’avez toujours senti libre, frémissant, prêt à
+échapper.
+
+Si la mémoire de certains éclairs, où j’espère n’avoir pas entièrement
+révélé tout le plaisir que vous me donniez, me ramène toujours.
+
+Tourments du désir que la défiance traverse, et de la volupté, pour
+douce qu’elle soit, ou déchirante, qui ne s’élève pas jusqu’au bonheur.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous laissez le beau linge blanc aux belles femmes. Vous ne mettez sur
+vous que des toiles d’araignée, bleues, vertes, roses, si bizarrement
+coupées que votre pantalon ne ressemble à rien.
+
+L’on vous verrait trop bien au travers, s’il n’y en avait tant que vous
+superposez, sachant que votre forme a moins de pouvoir que leur légèreté
+et leur chaleur.
+
+Vous ne découvrez pas beaucoup plus que vos bras et votre épaule, mais
+l’on ne sait plus jusqu’où monte la soie de vos deux bas. La vôtre
+rivalise. Si vous versez une mortelle douceur dans toutes les veines,
+une à une, votre tête n’est pourtant rien. Qu’une ombre. La gouache d’un
+éventail.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous voulez m’entendre et que je contente votre malice, puisque c’est
+encore du jeune Raoul que vous me parlez. Je l’ai rencontré tout seul,
+l’autre jour, chez Madame X..., la joue en feu. Il m’a dit qu’elle
+l’avait d’abord baisé sur la bouche et qu’il s’était brusquement
+détourné pour lui tendre la joue, parce qu’elle a de fausses dents et
+qu’il craignait d’en être mordu.
+
+Si vous souriez, ne croyez pas que je sois tombé dans un piège ni que je
+te fasse l’honneur d’être jaloux. Je sais que vous savez à présent tout
+ce que vous vouliez savoir, tant sur la dame que sur l’adolescent.
+
+Vous souriez, en outre, parce que vous songez que je ne serais pas plus
+fort entre vos mains, s’il vous plaisait, que cet innocent. Quand
+aurez-vous fini de vous trahir?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tout le monde a su que vous aimez à faire souffrir.
+
+Ronronnez, ronronnez. Savoir si mon tour viendra. Le temps que vous
+allongiez la patte...
+
+Quand vous me menacerez trop, je vous imposerai un traité. Vous ne me
+livrerez pas à la calomnie, et je tairai que vous avez la jambe torte.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce sont des fluides, dont vous avez la disposition. Il vous suffit de
+bouger, sorcière, il vous suffit de ciller.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il faut bien que je me convainque que vous m’aimez, au moins un peu,
+du moins à votre façon, puisqu’en signe de ce désir que vous n’avouez
+jamais en clair, votre regard vacille.
+
+A peine si vous souriez, avec un air de faiblesse, dans l’amas de vos
+mousses, qui sont roses aujourd’hui. Dans l’amas de vos mousses,
+pareille à un sorbet.
+
+Vous êtes tout à fait comme ces glaces aux myrtilles de l’été dernier,
+rouge et douce-amère. Je les détestais et ne cessais d’en reprendre.
+Vous laissez le même arrière-goût.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Votre main immobile, d’une beauté qui effraye, mince et veinée.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Pâle et léger bijou, ivoire, corail, est-ce que vous respirez encore?
+Je voudrais voir un souffle traverser votre linge, ô poupée, ô guignol.
+
+_Si je vous le disais pourtant..._ Si je te disais que je n’ai pour toi
+ni tendresse, ni faiblesse, nulle amitié, que je suis sans confiance,
+que je ne sens pas même cette obscure sympathie qu’il arrive de donner à
+une passante. Jamais ne m’abandonnerai. Jamais ne m’apitoierai. Le
+misérable destin des hommes, ce n’est pas toi,--ou c’est bien toi de la
+tête aux pieds. Nulle autre que toi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Est-ce que tant de fragilité finira par m’émouvoir? Est-ce que
+j’aurais besoin d’imaginer ce que j’aurais souffert, quand tu m’aurais
+trompé, si je t’avais aimée?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Blonde, ce n’est rien dire. Tu es comme les blés à l’instant qu’ils
+ont cessé d’être verts. Comme une jeune pousse. Comme une boîte de
+poudre de riz ouverte dans un rayon de soleil.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu peux bien larmoyer, à présent, tu peux bien pleurer à te rompre les
+veines.
+
+Tu sens à cette heure sans lumière quelle solitude est la tienne, que
+dans toutes les maisons du monde vivent des cœurs amis, et nul qui batte
+pour toi, non certes le mien, tu dois pourtant le deviner. Tu écoutes
+chanter la petite fille qui saute à la corde sous le réverbère. Tu te
+souviens de ta propre enfance et que tu te croyais assez bonne. Tu
+penses qu’un jour tu seras vieille, une laide vieille, à peine cette
+fleur de ta joue sera-t-elle fanée.
+
+ * * * * *
+
+⸬ A quoi penses-tu? A quoi penses-tu donc, malheureuse, qu’un homme
+aurait plaisir à oublier?
+
+
+
+
+CONSOLATIONS
+
+
+_Choisir._
+
+C’est toi qui me plaisais, et c’est à elle que je plaisais.
+
+Elle a un air faible et doux. Elle a gagné la porte du bar en se
+résignant, comme si elle t’aimait à ce point, toi, son amie, ou parce
+qu’elle sait à quel point l’amour et le désir veulent être libres,
+implacables, insubordonnés, distincts de la sympathie, de la pitié, de
+la raison.
+
+Cette brune dorée que tu mets dans mes bras... Je te regarde passer du
+rire de ton insouciance au sérieux de la volupté. C’est un excès de
+brillant, chez toi, qui me déroutait. Si bien que je me sentais
+d’intelligence avec ton amie plus qu’avec toi. Mais c’est toi qui est
+restée parce qu’elle s’était mieux reconnue que nous dans ce labyrinthe
+de nos trois regards.
+
+Parce qu’elle était, de nous trois, la seule dont les sentiments eussent
+pris le chemin de la passion véritable.
+
+As-tu si vite compris que je n’étais pas en quête d’une partie de rires?
+Que l’amour ne m’était pas une partie de campagne, mais contemplation,
+exaltation? Ou si telle est ton humeur, également? Si tu joues, comme
+malgré toi et même sans amour, à la frénésie, à la langueur, au
+ravissement de toi-même?
+
+Deux inconnus prêts à mêler, en quelques secondes, leur sang, leur
+salive. Et qu’ils ne veuillent plus, tout d’un coup, rien d’autre!
+
+
+_Capricieuse._
+
+A vous voir harceler qui vous aime, on pourrait vous croire méchante,
+haïssable. A vous voir harceler celui que vous aimez.
+
+Quand vous aviez bien tort, et que je vous cajolais; lorsqu’un destin
+qui ne dépendait pas de moi vous traitait mal, et que je vous cajolais;
+lorsque vous aviez fait une gaffe, manqué votre entrée, taché votre
+robe, et que je vous cajolais; lorsque je vous cajolais ainsi, et que
+vous m’en vouliez, me jetiez un regard torve, me tanciez, me repoussiez,
+me détestiez... Je pensais, en me résignant, que vous étiez fille de la
+Lune, nourrie par une chèvre, petite cousine des fées, qui ne sont pas
+toutes bonnes.
+
+Mais j’ai fini par déchiffrer votre rébus. Saluez cet Œdipe.
+
+1º J’ai rencontré une petite fille qu’il était presque impossible de
+nourrir. A quatre ans passés, il fallait que sa mère lui mît la soupe
+dans sa bouche, à petites cuillerées. Selon qu’on était de complexion
+naïve ou dominatrice, on s’apitoyait ou l’on s’impatientait. Cependant
+qu’avec un grand sang-froid, à chaque cuiller, elle décochait sous la
+table un coup de pied, dans les jambes de son père adoré.
+
+Tant elle était sûre de n’en être pas trahie.
+
+2º J’ai rencontré, sur un théâtre, une jongleuse. Elle était d’un
+délicieux Japon, sous les coques de ses cheveux d’encre. Gracieuse comme
+un farfadet, et respirant l’intelligence à chacun de ses gestes.
+L’intelligence, l’esprit. Le jongleur, son époux, était fier d’elle à
+bon droit. Or, lorsqu’elle manqua un tour, lorsque la balle évita son
+panier dorsal, ou lorsque ce cruel cerceau de ripolin omit de revenir
+dans sa patte, elle se tourna vers le mari avec un feint courroux, et
+une fois le pinça, une autre lui tira les cheveux. Les hommes et les
+femmes riaient tous, de haut en bas, comme d’une géniale allusion à
+leurs mœurs ordinaires.
+
+Si bien que je vous comprends à merveille désormais. Je me garde
+seulement de vous le dire.
+
+
+_Amphitrite._
+
+C’était elle que flattait la lumière répandue par ce hublot. Je ne me
+mens pas. Sur un bûcher, j’attesterais que c’était Amphitrite.
+
+On désespérerait s’il fallait décrire cette épaule qui tombait
+légèrement, ce torse qui avait fleur et modelé, ces deux seins purs,
+rivaux du compas, cette taille et son pli.
+
+Et par ta face blonde, aux grands yeux mauves, par ton nez sans défaut à
+l’aile rosée, par le temple du front, par ta bouche, par le sillon même
+qui l’effleure deux fois, au menton et à la lèvre, par ton tendre cou et
+son bruit de colombe, par tes deux mains aussi, pareilles à deux
+poignées de lilas, tu me plaisais moins, je crois, que par ce jour
+délicieux qu’à la fin tu m’as ouvert sur ton cœur, sur ta sérénité, sur
+ta véracité.
+
+Pour ce qui regardait ce corps dont nous ne sommes pas assez les
+maîtres, tu avais agi avec une rapidité incisive. Tu n’avais pas voulu
+perdre une bribe de la traversée. Mais pour l’esprit, quelle prudence,
+quels tâtonnements imperceptibles! Il fallait savoir si j’étais homme à
+juger sur une apparence; si j’étais homme à retourner jamais contre une
+femme les aveux d’une parole en abandon. Comme ensuite tu m’as comblé!
+Quels propos drus et libres, exempts de haine, exempts d’envie, purs de
+tout intérêt servile. L’univers éclairé, illuminé.
+
+Heureux qui t’a rencontrée sur la mer. Heureux celui que tu as daigné
+regarder trois jours.
+
+
+
+
+LE BOUT DU MONDE
+
+
+A sa première nuit d’Alger, chercher dans le noir le chemin de la
+Casbah. Prendre la rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au bout
+du monde.
+
+Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on rencontre des patrouilles de
+zouaves. La crosse par terre, les hommes en sentinelle ont leurs deux
+mains jointes sur le canon.
+
+C’est où la falaise tombe à pic devant la mer, le bout du monde.
+
+On entendait mille cris. A chaque porte ouverte, on recevait dans les
+yeux un paquet de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement
+d’un piano mécanique.
+
+Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. La mer se balance dans
+l’ombre.
+
+ * * * * *
+
+Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces portes éclatantes. Rencontrer
+une nombreuse assemblée autour de tables tachées de cercles. S’entendre
+demander si l’on veut voir les quatre Andalouses dans leur danse, dire
+oui, et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement de la guitare.
+
+Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose feu. Corset héliotrope. Et
+les huit jambes de soie noire, et les huit mains qui décrivent leur
+arabesque, qui sèment des cigales.
+
+ * * * * *
+
+Le lit du corset noir est enveloppé dans la chute de deux rideaux de
+mousseline à grosses fleurs, empesée et empoussiérée.
+
+Elle s’est assise, s’est mise à me considérer avec une sorte de mépris,
+dans un silence sans égard, dans une attente hostile.
+
+Tu n’étais pas si belle, _pobrecita_. Tu n’étais pas si vilaine. Tu
+n’étais ni blonde ni brune. Plutôt blonde, comme il arrive dans les
+vergers de Valence.
+
+La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon de laine. La cuvette (hélas!)
+sur la commode, mais en verre bleu, avec son broc de parade, entre les
+deux vases de verre d’argent. Chacun sa fleurette.
+
+Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, ou bien mordue par un
+cafard sans frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, elle se taisait
+obstinément, me regardait entre ses cils.
+
+J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa gêne. Car elle se
+dandina, cherchant une contenance, et la couche crépita, comme si elle
+contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, comme une croûte de pain.
+
+Elle n’était pas sans avoir appris à révérer la capitale de la France.
+Je l’ai vue bouger, quand elle sut que je venais de Paris.
+Question:--Comment est-ce que tu dis pour dire la station du chemin de
+fer?
+
+Heureux les psychologues! J’ai deviné qu’il fallait répondre: _la gâre_.
+Et elle voulut bien louer la perfection de ces _r_ de la gorge, qu’elle
+ne parvenait pas à prononcer.
+
+Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, puisque c’était l’accès
+de sa bonne grâce. _Que dirais-tu si je te disais que je suis Italien?_
+Elle était intelligente. Forcément, elle avait attrapé mille bribes, à
+Alger, dans son métier. _Je dirais que tu charries_,--que tu
+_chareries_, tout doux. _Comment dirais-tu que tu m’aimes, à supposer?_
+Le piège classique: si je prononçais _io t’amo_, j’étais un double
+menteur. _Dirò che ti voglio bene,--assai._
+
+Un temps. Un petit mouvement de la tête, en signe de confirmation, de
+loyauté satisfaite, de docte approbation. _Et si je voulais te le dire
+en espagnol?... Y si quisiera decirlo en castellano?_ Sa bouche ouverte.
+Ses dents. Elle était debout, paraissait anxieuse, amusée. _Dis-le!
+Qu’est-ce que tu dirais?--Que te quiero._
+
+J’avais pris même cette voix de nez qui signale certains accents
+d’Espagne. _En réalité, je suis andalou... Soy andaluz muy de verdad_
+(on prononce _andalou_, sans _z_, _verdà_, sans _d_ final, et les _d_,
+sur le bout des dents, le _v_, sur les deux lèvres, à la grecque.)
+
+Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa poitrine, qui n’était pas
+un chef-d’œuvre, mais _patience_, comme disent à tout propos les
+mendiants de son pays, puisque je voyais en même temps deux hanches si
+belles.
+
+Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa tête en arrière, par doute,
+par soupçon, avec amertume. (_Tu ne vas pas mentir. Nous sommes des
+jouets, nous autres._)
+
+Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la courtoisie. Après la
+courtoisie, l’intérêt. Après l’intérêt... Je lui ai dit un couplet
+d’Espagne. _Mira si seria bella_--Vois si elle devait être belle--_Que
+hasta el mismo enterrador_--Que le fossoyeur lui-même--_A ver su cara
+bonita_--A voir sa figure si jolie--_Echo la pala y lloro_--Jeta sa
+pelle et pleura.
+
+ * * * * *
+
+Ces bras un peu frêles qui serraient à faire mal, cette bouche qui ne
+voulait plus quitter l’autre, ce doux râle.
+
+ *
+
+ * *
+
+Et revenir. Un après-midi de _mélancholie_--on y met un _h_ quand on
+veut rire,--vouloir retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout de la
+route, hésiter dans le dédale, se tromper d’une rue, hésiter devant une
+maison bariolée.
+
+Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu étais là, sauvageon, qui lavais
+devant la porte, jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit Gauguin.
+Brillante, chantante, résignée, avec tes doux yeux.
+
+Avec quelle déférence tu as reposé le balai, lorsque j’ai daigné
+t’adresser la parole! Tandis que je te parlais, de quel air timide tu as
+essuyé tes bras ruisselants avec tes mains! Puis tes deux mains gênées,
+l’une contre l’autre. Tu avais sur ton corps une robe qui ressemblait à
+une chemise ou une chemise qui faisait fonction de robe. Assez bon pour
+toi, n’est-ce pas?
+
+Tu as marché, les hanches fines dans ton pagne. Le bronze
+transparaissait par places. Ta surprise quand je t’ai demandé de
+t’asseoir. Et ta crainte, pour parler de «madame».
+
+Les filles étaient répandues çà et là dans la pièce. L’une fumait. Une
+autre battait ennuyeusement des cartes. Une autre écrivait, en tirant la
+langue sur le papier rayé. Maigres et brûlées, ou enflées par la paresse
+et l’alcool, elles vieillissaient dans la vaste lumière que versait la
+fenêtre. Le poison violacé des bouches, le bleuâtre des paupières, la
+noirceur des yeux.
+
+Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, ont battu l’une contre
+l’autre, innocente, lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. J’ai
+vu grandir la belle rondelle de tes yeux. De tes paumes, plus blanches
+que le reste, tu as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as même eu le
+courage de prendre une rose de France qui traînait dans un verre. La
+grande brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, s’est
+reprise.
+
+Je sus que tu étais inscrite et vendue comme les autres. On profitait
+seulement de ta couleur pour réduire les frais de service, et
+t’humilier. «Madame» cédait pour avoir la paix. Ainsi les hommes--qui
+sont si bêtes--avaient l’occasion de te mépriser.
+
+Les autres s’étaient retirées, en me jetant le dédaigneux regard des
+hiérarchies coloniales. Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions près
+de la fenêtre, de côté, si bien que l’image de la grande salle
+désobligeante mourait contre nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des
+parcelles de vif-argent brillaient sur les crêtes de la houle et
+disparaissaient en un clin d’œil dans les creux d’un bleu d’encre. Sur
+ce miroitement, le soleil planait dans les cieux. Le château de poupe
+dans un ancien vaisseau doré, avec sa balustrade.
+
+Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, la plus luxueuse, la plus
+horrible. J’aurais demandé une autre mise en scène si je n’avais craint
+de te faire tort, d’amoindrir ton triomphe.
+
+Tu as la langue pointue. Tu as la docilité d’un chaud petit animal.
+Puisque tu n’es point blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais
+posséder les trente beautés réglementaires, mais tu en as bien treize ou
+quatorze. Toutes celles que tu pouvais avoir.
+
+(Une chose blanche, les dents. Trois choses noires: les yeux, les
+sourcils, les paupières. Une longue, les mains. Deux courtes, les dents,
+les oreilles. Deux étroites, la bouche et la taille. Une grosse, la
+jambe au-dessus du genou. Trois petites, les tétins, le nez et la
+tête... _Dixit_: la Renaissance.) Elles ont raison de te craindre. Et
+ton étrangeté, par surcroît, cette douceur ambiguë des épices.
+
+Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. Elle répète qu’elle n’est
+point noire mais croisée, qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni son
+père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs pères. Ni leurs mères. Le
+mélange est plus ancien mais indéniable. Son amour-propre si longtemps
+offensé, je l’ai mis dans un hamac. Elle me regarde de là avec un
+sentiment. Elle se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le Sud,
+entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours lorsque ce mot passe par
+ta bouchette charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de ton rire,
+parce que nous nous tenons trop bien.
+
+Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle me conseille, par sympathie,
+de ne plus faire venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si cher. En
+baissant la voix, en jetant un œil vers la porte. Et la beauté de sa
+métamorphose, lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à rompre dix
+hommes, et pourtant soumise à celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de
+l’ananas, chaleur du piment doux.
+
+Les étapes de cette vie d’une petite morisque: les arbres des oasis, les
+sables, la double étendue de l’espace et du temps... Des milliers de
+siècles, les atomes ont mené leurs pastorales et leurs tragédies, et
+toi, cet homme que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un jour par
+une certaine rue, au hasard, à droite plutôt qu’à gauche.
+
+
+
+
+LE BAL
+
+
+Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son plein. Dans les grandes
+portes passaient les cadences d’une joyeuse _scottish_ et le piétinement
+cadencé du vaste cercle.
+
+Elle avait presque crié: «Alors? On va un peu danser?» Sa voix était
+posée et résolue, ferme.
+
+A qui avait-elle parlé? Elle était seule. Cet _On_ qu’elle disait,
+était-il destiné à elle-même? Pour s’exhorter, se réconforter, et tout
+le peuple avec elle.
+
+Elle était habillée en Pierrot, sans être assez mince et mignonne pour
+ce costume. Le satin blanc y rencontrait certaines courbes, de telle
+sorte que sa beauté, précisément, lui donnait un léger ridicule.
+
+Pour contenir le ressort des cheveux trop rebelles, et pour égayer, elle
+avait dû aussi remplacer la petite calotte noire par un turban bleu de
+nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique.
+
+Malgré le masque, il avait distingué un bel ovale, deux beaux yeux
+sombres, et une belle nuque ombrée, autre promesse.
+
+Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait pas été sans
+l’apercevoir, lorsqu’elle criait, une part au moins de son appel
+s’adressait donc à lui. Il l’avait prise au mot.
+
+Quand elle avait retiré son masque, il avait été saisi, _parce qu’elle
+lui ressemblait_. Il le lui avait dit, et elle de rire comme si elle ne
+l’avait pas vu, avant de lancer sa proclamation!
+
+Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand corps plein de souffle,
+aux longs muscles, se plaisait dans la danse, où elle était sûre de
+perdre son ennui.
+
+Elle buvait à grand fracas des limonades, s’éventait, interpellait des
+amies et des inconnus, s’élançait au premier appel de la musique.
+
+Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour paraître mais pour
+s’escrimer. Elle était saine et drue, d’une discrétion de chatte, sous
+les apparences tintamarresques, et gaie tout exprès.
+
+Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus clair que les cils. Des
+cheveux à foison. Une belle main sans vernis, assez grande, pas une
+bague, et le doigt un peu piqué des couturières, sans fausse honte ni
+bravade.
+
+Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le profil de la figure
+féminine de l’Automne, dans le panneau de Mantegna. Cette noble fiction,
+pathétique on ne sait comment, porte aussi une coupe à ses lèvres. La
+réalité avait seulement un nez plus charnu (bonté d’âme) et le col moins
+royal, moins flexible. En prose: moins dégagé des épaules.
+
+Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à eux, qu’elle jugeait
+beaucoup plus divertissante. Elle en relevait de temps en temps quelque
+détail qu’elle désignait du doigt, le nez, les mentons, et en faisait un
+grand geste de ses deux bras,--d’admiration joviale, d’ébaubissement.
+
+--Après ce que vous me dites, monsieur qui n’êtes plus d’ici, nous
+pouvons avoir tout au plus un grand’père commun. Rassurons-nous. Nous
+sommes tout au plus cousins germains. Rassurons-nous.
+
+Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus loin. Son _oui_ avait
+passé par ce spirituel, par cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal
+entier avait bientôt su à quoi s’en tenir.
+
+ * * * * *
+
+Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune, rompus, la tête comme
+une coquille d’œuf, et moites, imprégnés l’un de l’autre.
+
+ * * * * *
+
+Le théâtre, en regard de son bouquet de palmiers, avait changé au grand
+jour les couleurs de sa façade. Il avait perdu son bleu d’opéra. Tout
+allait redevenir difficile. Elle s’en allait, se retournait quelquefois,
+montrant son sourire le plus brave.
+
+
+
+
+LA DÉESSE RAISON
+
+
+⸬ Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte de pieuse femme, dont la
+dévotion est seulement à rebours.
+
+Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez douze grands dieux, ou du
+moins une foule de petits dieux d’humeur variable.
+
+Il y en aurait un que vous chéririez par-dessus tout: celui qui nous a
+conduits, vous et moi, jusqu’à ses fins. Vous rappelez-vous que nous
+avons tout à coup cessé de nous bien voir? Il avait mis son bandeau sur
+nos yeux.
+
+Il s’est enfui lorsqu’il a vu que vous étiez plus près de pleurer,
+ingrate, que de rire.
+
+Vous dites que c’était votre conscience. O ma pauvre amie!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nous nous connaissions à peine, oui. Le premier enchantement passé,
+vous vous apercevez que vous ne me connaissez pas du tout. Il était bien
+temps! Si vous aviez été bonne catholique...
+
+Je sais (ne grincer pas des dents) que, si vous aviez été bonne
+catholique, vous pouviez pécher de même. Sans doute auriez-vous été plus
+curieuse de mon âme,--bonne précaution--plus curieuse de mon caractère,
+et vous seriez tourmentée, vous seriez désespérée: vous n’auriez pas un
+tel dépit.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nous ne disputerions pas comme nous faisons, au travers de nos
+baisers... Quel sera le dernier?
+
+Votre belle bouche, vous devez la frotter quelquefois de ce piment qu’on
+nomme en espagnol diablotin. C’est du feu.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous ne croyez pas au dieu des bonnes gens, mais votre dieu est une
+espèce d’Américain qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au
+commencement des choses. Depuis, pour rien au monde! Si vous saviez
+comme il m’agace, cet hérétique, vous n’en parleriez pas, vous vous
+tairiez, comme j’ai la politesse de faire, moi qui ne vous dis presque
+rien.
+
+Vous me laisseriez adorer en paix votre personne,
+
+ * * * * *
+
+⸬ Connaissez-vous l’étymologie du verbe adorer?
+
+Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse une fois, dix fois: voilà
+l’étymologie demandée, celle que je préfère (_os, oris_, la bouche, et
+non pas _orare_, parler).
+
+Quant à _embrasser_, c’était d’abord prendre dans ses bras. Le sens
+dérivé a prévalu.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous m’avez dit un jour que vous désiriez voter, que c’était votre
+droit.
+
+Vous ne m’avez pas encore pardonné mon rire. Vous avez excommunié comme
+il faut ce clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur lui: la
+chaleur de votre forme passait par eux, comme si votre sang s’était
+répandu dans ses propres veines. Il n’a pas ri longtemps.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Par surcroît, vos parents anarchistes vous ont nommé Liberté. Bigre!
+Il n’y a pas un nom de sainte qui ne soit plus aimable.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous êtes capable de vous imaginer que je vous méprise. Enfermée que
+vous êtes dans vos idées comme dans une bouderie, vous devinez mal la
+tendresse, la sympathie, la charité humaine.
+
+Ève bien renfrognée.
+
+Chacun de nous est si seul au monde! Il n’y a de bonheur que de refermer
+ses bras sur une autre ombre. L’on imagine un instant que le cercle est
+franchi. Ce sont les âmes qui se veulent marier, et il est dur de penser
+que les corps y réussissent à peine.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Lorsque je m’éloigne de vous, avant de me rapprocher encore, et que
+vous percevez les deux temps de cette action d’admirateur, vous
+rougissez, avec un sourire d’orgueil. C’est un mélange que j’aime.
+
+Ce qui émeut en votre visage, avec le regard, c’est la lèvre pourpre et
+gonflée, et le menton un peu gras, moins parfait, plus humain.
+Sentirez-vous combien me séduit ce corps glorieux, avec sa belle taille,
+avec ce port, qui donne envie de vous invoquer?
+
+Je vous ai montré l’image des trois Grâces de Regnault.
+
+Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait encore plus triste
+qu’elle ne plairait pas moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est
+malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie. Le torse, un beau
+vase.--Son visage doucement incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui
+l’enlace, celle de droite a un air de candeur; et dans le profil de son
+jeune corps, une légère courbe délicieuse.--Mais la plus belle, n’est-ce
+pas cette blonde, entre elles, qui les tient chastement embrassées, et
+dont nul ne verra jamais le visage?
+
+Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni vous à elles. Vous êtes
+pourtant du même style.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ah! Romaine. Ah! Guerrière. Minerve aux sourcils rejoints!
+
+Je mettrai devant votre portrait une branche de myrte dans un vase blanc
+et or 1830.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous souvenez-vous? Vous ne vous donniez pas alors la peine de
+m’étudier. Amour vous possédait. Vous baissiez de temps en temps les
+yeux. Vous regardiez, ô raisonneuse!
+
+Au loin, les gamins arabes s’évertuaient: _Le Cri d’Altjé!_ _Les
+Noubielles!_
+
+Votre maison était à la frontière des deux empires. Elle regardait le
+boulevard, la poste et l’école (laïque); de l’autre côté, l’allée sous
+les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel: cet autre monde que
+vous n’aimez guère, où j’allais trop souvent écouter les chants de
+Yamina. Je vous apportais des dattes, des massepains espagnols, des
+loucoumes. Et je crois, à présent, que vous eussiez préféré des petits
+beurres--L. U.--J’ai cherché aussi, mais vainement, ces laitages
+italiens, frais dans leurs claies ou sur le linge, et qui ont la forme
+d’une tresse ou d’un fruit,--ces blancs fromages, dont les bergers de
+Virgile nourrissaient déjà leurs amours.
+
+La lumière vous gêna soudain comme un tiers.
+
+Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans l’ombre, miroita toute l’eau
+répandue sur les dalles blanches et noires. Le jour mettait à la haute
+fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise troublait votre robe.
+
+Vous avez laissé tomber la hachette de votre éventail.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous avez la coquetterie de ne porter que du linge blanc, serré,
+éblouissant. Ainsi paraissez-vous deux fois comme un marbre: carrare et
+pentélique.
+
+Chère, vous aviez eu peur que je me méprisse, et j’étais seulement
+touché de votre enivrement!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Puis, vous avez voulu me prouver que vous étiez, sans religion, une
+honnête femme. Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus finir, à
+dormir sans vous, dont votre éloquence emphatique ciselait les
+majuscules. Vous aviez entrepris, notamment, de me démontrer que les
+infirmières laïques diplômées ont plus de vertu que les petites sœurs.
+
+Et moi, je me rappelais la longue prière matinale des femmes de ma race.
+L’une d’elles, tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier sans
+voir paraître sur son cher visage en oraison des larmes qui la
+consolaient. Et elle prononçait, mais avec douceur, le même mot magique
+que vous répétez désespérément: «Justice!» Elle mettait avec sagesse
+dans un autre lieu que la terre la source d’un si grand bien.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Votre bouche, remuée par les petits mouvements de la parole, restait
+bien belle... Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes traits ou
+dans mes yeux, qui soudain déconcerta la douce pédante?
+
+J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre pauvre tête fanatique, et
+l’ai reposée sur mon épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le
+silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin d’un mot de ma bouche,
+que je ne pouvais pas dire.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je vous opposais, dans mon esprit, des historiettes qui vous auraient
+scandalisée et qui me plaisent, qui m’ont ému.
+
+Je me retrouvais dans une petite ville du sud italien, un soir d’été,
+entre quatre murs blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une femme
+étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée assise sur le pas de sa
+porte. Ces logettes n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir,
+une porte massive à refermer, un être humain à votre discrétion.
+
+C’est la même chose là-haut, où les filles attendent et regardent, les
+unes comme des princesses des «Mille et une nuits», la plupart en vraies
+sauvages, et toutes sur leurs talons, leurs mains devant elles.
+
+En pays chrétien, la plus pauvre dispose d’une chaise.
+
+Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs, un corsage à grosses manches,
+et l’un de ces vastes jupons de toile empesée que l’on mettait après la
+lessive sur une cage d’osier.
+
+Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut en corset, pareille à
+une image de _Vertus sœurs_ dans l’_Illustration_, du temps que j’étais
+garçonnet.
+
+Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans ces rencontres, sans que
+l’on sache pourquoi, si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle
+m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait vingt ans. J’ai vu
+dans le même pays de belles figues séchant au soleil, et qui tournaient
+au caramel. Elles lui ressemblent,--et à vous.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle gardait sur son épaule un dernier lambeau qui m’importunait. Car,
+en ce monde physique, certains veulent retrouver le tremblement d’une
+passion primitive, ils veulent rencontrer à la fin ils ne savent quel
+mystère, avancer jusqu’au point où la sensation est épurée en quelque
+sorte par son excès et par vertige. Mais plus belle que vous ne pensez,
+en me pressant doucement:
+
+--_E peccato_, disait-elle. C’est un péché. _La Madonna non vuole._
+
+Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce ni cette douceur, où
+l’enfant reparaît dans la femme; dans notre ambitieux dénuement, le
+passé des cœurs dont nous sommes nés.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Et si vous étiez païenne vraie, vous ne vous mettriez en peine que de
+moi seul. Vous laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez
+jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne, vous m’étouffez, je vous nomme
+Paule Bert.
+
+ Contre la marine une lame
+ Vient mourir.
+ Je ne ferai plus rimer âme
+ Et soupir.
+
+ Je vous dirai: «Mon doux aimé,
+ Contemplez
+ La maison de béton armé,
+ S’il vous plaît.
+
+ Ou suivez à perte de vue
+ Le baiser
+ Que reçoit la perche éperdue
+ Du trolley.
+
+ Comptez les flots, vous ferez bien...»
+ --O mon cœur,
+ Ne serait-il en moi plus rien
+ Que laideur?
+
+Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée, et vous regardez
+l’oscillation indéfinie des vagues. Vous les entendriez clapoter sur la
+pierre, si nous étions plus près, du même mouvement qui berce les
+navires. A cette heure du soir qui tombe, il règne sur la vaste nappe
+des eaux, une majestueuse indifférence, dont on a le cœur un peu plus
+serré.
+
+Fumée... Tu songes que tu verras un jour se répandre la fumée d’un autre
+paquebot. Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en vain, malheureux
+d’entendre sonner la moitié des heures de la nuit.
+
+
+
+
+COURTOISIE
+
+
+⸬ Elle sent très bien qu’elle me plaît de plus d’une manière. Elle
+détermine jusqu’à quel point avec la science d’un psychologue chevronné.
+
+ * * * * *
+
+⸬ D’abord, votre corps. C’est lui qui m’a plu, le premier, forcément,
+quand vous m’avez décoché ce coup d’œil magistral, à l’angle du Cours.
+Il était bien pris et bien promené, et il n’a pas l’habitude de
+décevoir.
+
+On note un certain fléchissement et un certain empâtement. Mais vous
+vous tenez si bien que tout ce qui vous trahirait reçoit la correction
+de l’attitude.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Secondement, je me suis plu dans votre escalier aux carreaux rouges,
+dans votre chambre aux carreaux rouges, sur votre palier, à votre seuil,
+à votre fenêtre. Le long des quatre étages de cette maison bien
+orientée, où le soleil laisse l’ombre en paix, et que la brise baigne et
+lancine comme un mât. On y pense aux profondes douceurs méridionales, au
+délice des fraîcheurs imprévues, qui font trêve à la canicule, à
+l’agrément des sorbets, des éventails, des palmes. Si je m’exalte et
+brode, je vous le dois.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Troisième point. J’ai aimé en vous la perfection de ce que
+j’appellerai votre Rhétorique ou votre Poétique. Chaque métier a la
+sienne. J’ai admiré tous les gestes que vous avez faits, tous les mots
+que vous avez dits. Avec une extrême délicatesse, je vous ai vue vous
+mouvoir sur plusieurs plans et passer de l’un à l’autre. Récapitulons.
+
+_a_) Cession à l’Inconnu des biens qu’il vient d’acquérir. Il a lui-même
+assez de tact pour avoir évité toute parole malsonnante. Il en résulte
+que vous vous trouvez à l’aise dans les façons qui sont les vôtres. Vous
+commencez à les laisser paraître.
+
+_b_) Découverte chez l’Inconnu de plusieurs signes. Ils prouvent qu’il
+n’est ni un goujat ni un niais. Ses mouvements. Ses mains sur vous. Et
+juste l’air détaché, quoique sans mépris, qui est exactement le bon.
+Plaisir d’accrocher, d’engrener un esprit à l’autre, sans bruit.
+
+_c_) Découverte chez le même d’autres signes encore moins trompeurs. Ses
+ongles, ses dents, Il en résulte que vous vous délectez, vous pouvez
+enfin parler d’égale à égal, alors que vous êtes depuis trop longtemps
+obligée de feindre partout une vulgarité factice. Sinon vous
+détonneriez, là où les circonstances vous ont conduite.
+
+_d_) Aux gens enfin que vous vous décidez à nommer, il s’aperçoit que
+vous avez été à la mode à Paris il y a une douzaine d’années (avec une
+belle voiture et des roses, comme vous le déclarez de fil en aiguille).
+Et vous rougissez tout d’un coup, par la contrariété d’avoir commis une
+erreur vexante. Vous vous rassurez en distinguant qu’il n’est pas si
+sot. Il ne va pas se mettre à sentir par préjugé, alors qu’il vous tient
+dans ses bras, quasi sans fard.
+
+_e_) Vous en arrivez ainsi à une pointe d’émotion. Nous en arrivons à un
+échange de passion brève ou d’amour-goût instantané, dont le commentaire
+indirect est une vraie conversation mondaine (forme des dernières robes,
+louange et discrimination d’un beau sac, prononciation de certains noms
+de famille).
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’ai beau ratiociner. Elle me charme peu à peu, à mesure qu’elle-même
+quitte sa gangue de promeneuse de la rue, et se trouble, sans vouloir le
+découvrir. La courtoisie, le savoir-vivre lui remplacent la pudeur, avec
+des effets qui sont à peine moins rigoureux, à peine moins efficaces, en
+dépit d’une entière intrépidité.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’admire encore en elle une autre perfection, celle de son être
+physique intérieur. La perfection de ce mécanisme ou de cet animal qui
+joue dans un être humain et vit presque indépendamment. On voit aux
+fleurs agrandies et accélérées des formes monstrueuses, des mouvements
+féroces ou lubriques. Un médecin connaît bien cette idylle des
+organismes vivants. L’apprendre à fond. La savoir.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ces portes qui battent. Ce hurlement qui traverse les murs. Cette
+couleur de l’air qui a changé. Ce voile sur le Vieux Port, et ces
+barques qui se sont mises à danser comme des bouchons. Un ouragan, la
+veille du premier juin, un _orage glacé_, doublement absurde... Tu
+penses bien aussi à la mort, toi, pauvre belle? Et tu ne dois même plus
+avoir l’argent de ton cercueil.
+
+
+
+
+LE RUBENS INGRAT
+
+
+Elle avait déclaré avec componction qu’il valait mieux avoir l’air d’un
+imbécile que d’un malin. J’ai oublié la circonstance, mais je
+tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour moi, merle blanc.
+(Cf. Musset.)
+
+Par malheur, elle ajouta: «Les gens se défient moins.» Hélas! Son
+sourire plein de dents! Tout son cœur n’était que gagnage.
+
+J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité. Lorsqu’elle en vint à
+m’aimer, c’était encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant. Il était
+donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que c’est une pensée trop subtile?
+
+Nous vivions dans une tranquillité superbe. Point d’affaire. Jamais elle
+n’entreprit sur mon for intérieur, et je me souciais du sien comme d’une
+guigne. Je l’appelais en moi-même la Piscine. Quand j’étais excédé: le
+Hammam.
+
+Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit qu’elle me nommait, de son
+côté, le Calorifère, et nous convînmes de ne pas nous aigrir pour de
+tels sobriquets, après tout flatteurs tous les trois, si l’on voyait le
+fond.
+
+Il m’arriva de lui donner, dans un papier de soie, un gros caillou, un
+galet des plages. Elle me demanda pourquoi, toujours troublée dans sa
+placidité par la fantaisie. Je pris ma plume, en silence, et j’y mis son
+nom. Elle a si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina une délicate
+allusion à la pérennité éventuelle de notre amour, et m’en témoigna la
+plus vive satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait que ce sont
+petites manières dont les amants sont convenus et qui ne tirent pas à
+conséquence. Tandis que je pensais (en dansant de plaisir): «C’est ton
+âme! C’est ton âme!»
+
+ * * * * *
+
+Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait une histoire gaie ou
+sinistre?
+
+ * * * * *
+
+Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un affreux meuble
+Louis-Philippe, qu’on n’avait pas encore appris à placer, à entourer, et
+dormait dans une chambre rébarbative, jaune tabac. Mon artisterie avait
+pourtant sa revanche. Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le seul Rubens
+qui m’ait jamais entièrement plu. Blanche plus que le lait. Rose plus
+qu’un corail. Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée.
+
+
+_Digression vénitienne._
+
+ Casanova, la nuit est belle,
+ Le silence a gagné les flots.
+ La blonde a son cœur qui chancelle
+ Et pudique, il cache un sanglot.
+
+ La brune a choisi de paraître
+ Plutôt mutine et sans souci.
+ En se penchant à la fenêtre,
+ Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri.
+
+ Il a levé sa main. La lune
+ Rebaise et flatte les deux fronts.
+ Que l’homme suive sa fortune.
+ Gondolier, à ton aviron!
+
+
+
+
+EDISSA
+
+
+Esther, mais non plus l’effarouchée, non plus celle qui entra dans le
+palais de Suse, conduite par un vieillard qui peut-être renonçait à
+elle; Esther, mais non plus celle qu’il avait tant fallu préparer, six
+mois de myrrhe, six mois d’aromates; Esther, après qu’elle eut régné six
+ans et appris tous les secrets des caractères et des courtines.
+
+Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord Edissa (mais je dis
+_Edisse_, comme M. de Saci, et vous entendez _Edith_, ce qui flatte
+votre anglomanie). La Bible lui donne une seule fois, je crois, cet
+étrange nom, son vrai nom, lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en
+vagabonde tout à fait incertaine de son sort. Dans la suite, elle est
+toujours nommée Esther, que certains commentateurs traduisent l’_étoile_
+et d’autres la _cachée_.
+
+Je me demande ce qui les divise. Je me figure que ce nom d’Esther avait
+les deux sens. Le roi se gargarisait du premier, il en faisait des
+madrigaux, ou la fusée d’une rêverie. L’autre sens était dissimulé dans
+le sombre cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un cilice, dira
+Racine), il attendait silencieusement la pourpre.
+
+J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité de votre visage, dans sa
+courbe incisive.
+
+Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur ombre. Le bistre de leur paupière.
+Le gris de leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur en eux qui
+est ciel, et terre leur expression. Un air altier et souffrant,
+réfléchi, constamment tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai
+pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez pas été choquée par la
+banalité de cette comparaison. Il avait suffi d’un peu d’amour: vous
+aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces yeux immenses qu’à la longue le
+désert a faits, dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël.
+
+Une autre image dont je me sers, et qui vous flatte, n’est pas moins
+fatiguée. Les femmes irisées de toutes les races sont couramment
+comparées aux perles. Mais vous êtes la seule, dans tous les siècles,
+qui l’ayez vraiment mérité. Dans la nacre des coquilles, les plus
+sourdes transparences, entre le rose, le blanc et le lilas.
+
+Maigreur de tes bras; effacement de tes sains, qui sont discrets, que
+l’on oublie; exiguïté de tes flancs... Ce n’est guère ton corps que l’on
+aime. C’est toi, cachée, mystérieuse.
+
+Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum. Cette odeur maligne,
+imperceptible, incorporée. Jointe aux effluves du meilleur savon de la
+terre, celle de ta naissance, de ta moiteur. On achève de perdre la tête
+par le contraste de ces frissons qui te viennent, par le contraste de ta
+muette violence avec ton impassibilité ordinaire.
+
+Si beau, ton visage, et il peut devenir presque laid dans la contraction
+des mâchoires, dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc du nez, dans
+l’épaisseur de la bouche. Alors je l’aime ou davantage ou bien moins,
+selon le sentiment qui colore cette transformation prodigieuse. Car nous
+nous déchiffrons, nous nous lisons.
+
+Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu révèles, toi que l’on croit
+blonde et si fragile, avec cette main pâle aux ongles bombés, je t’aime
+plus quand tu révèles la sensualité d’un sang noir, africain. On t’aime
+plus aussi,--on t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par la douleur
+et la peine. Mais l’on t’aime moins, je t’aime moins, avec cet autre
+visage, lorsqu’il te vient par l’effet d’une pensée, d’une raison dure
+et inhumaine.--Esther, dans le sérail, devait avoir ces mêmes yeux
+implacables lorsqu’elle demanda au roi un second massacre.
+
+Ton amour est l’enveloppement d’un drap de soie, et il est un prestige
+de l’esprit. Il est difficile de suivre tes invisibles combinaisons,
+bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse juste au moment que
+tu voulais. En te contrecarrant de front, on serait sûr de mettre les
+torts de son côté, et de sembler goujat, mais tu ne détestes pas ma
+clairvoyance. Il t’amuse de me sentir aux aguets, comme un chasseur. Il
+songe, et il a l’œil.
+
+Tu es capable, et peut-être chargée, d’un grand dessein. Les seuls
+bijoux que je t’aie vus: ces deux perles de tes oreilles et cet anneau
+de roses sur ta main. Mais je te soupçonne d’en posséder d’autres, tous
+ceux qu’il faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre d’une banque.
+Pour pallier ta pauvreté--dis-tu--tu as choisi de porter cet uniforme de
+velours bleu. Mais il est signé d’un grand nom. Si bien que j’hésite. Ou
+tu es une femme qui a quitté un opulent mari, laissant tout, parce
+qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue de vivre, cependant,
+comme tu vis dans ce caravansérail assez magnifique. Ou tu es une
+aventurière astucieusement postée, astucieusement douée, et tu te donnes
+des vacances, dans ce bon lit.
+
+Seul point à peu près sûr: tu n’as pas toujours été riche. Pour payer,
+tu attires presque sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu
+découvris un jour que l’argent était une sale chose, et tu n’as plus su
+comment faire. Une sale chose, que les gens élégants donnaient sans
+ostentation, sans paraître compter, et tu as voulu faire comme eux, mais
+tu t’y prends avec grossièreté, malgré ton génie, parce qu’il faut
+l’avoir appris dans son enfance.
+
+A part ce trait si curieux, tu es princesse de la tête aux pieds.
+Immobile ou bougeant, princesse. Dans la soupente de Mardochée, tu t’es
+sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne t’aurait pas soumise à
+la vaisselle en te tuant, petite fille crasseuse et obstinée, qui
+supputait l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux de bengale de
+ses désirs.
+
+A moi de deviner comment je te perdrai. Tu sauras _choisir_ le lendemain
+du jour où je t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée, notre
+zénith. J’arriverai, tu seras partie. Tu auras reçu le dernier pli de ce
+gros courrier multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne lis jamais
+en ma présence. Le nom que tu prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit
+pas plus loin. La cachée...
+
+Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur. C’est la rosée qui
+te convient.
+
+Tu es aussi un agneau, un agnelet,--si tendre!
+
+
+
+
+LA FIÈVRE
+
+
+Tu étais clouée comme un papillon vivant. Je te voyais une figure
+aquiline, léonine, d’une assez grande douceur pourtant parce que tous
+les traits en sont émoussés. Tes grands yeux brillant comme une agate
+brune, coupée à vif.
+
+Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de parler, à peine, et de
+s’enlacer à l’instant.
+
+Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je te voyais feu et tension. Ta
+lèvre inférieure avançait un peu, dans une moue affichée. Tes yeux se
+dérobaient, me revenaient. Et tu me voyais je ne sais comment.
+
+Nous nous croisions, mais j’ai changé de route, j’ai pris ton pas, tu
+m’as accepté à la muette. Et nous n’avons pas échangé vingt paroles sur
+les trois cents mètres qui nous séparaient de ta porte. Tu tournais ta
+clef dans ta main.
+
+Tu pensais que tout le monde allait mourir. Tu sentais tes veines fondre
+et se consumer. Dès le premier instant tu avais vu dans ta liberté, dans
+ta solitude, un gouffre ouvert, où tu allais à coup sûr tomber. L’un de
+ces gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations.
+
+L’escalier gravi avec une dernière retenue. Ta maison, malheureuse! Tu
+m’as fait attendre dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue aller
+et venir à la hâte, ouvrir et fermer des tiroirs. Les portraits que tu
+cachais: je ne l’ai pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu
+encore les mêmes draps.
+
+Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon crime de n’avoir pas interrogé
+la démente qui m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant.
+
+Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence. Je percevais des
+frissons, des chocs. Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu plus,
+tu as eu recours à ta voix rauque pour t’exalter, te récrier. Tes yeux
+hagards, étonnés de tout ce que tu osais, sans amour et sans question,
+par un accord tacite.
+
+Ces détonations sourdes, comparables à celles qui s’élèvent des
+tambourins géants, de proche en proche, dans les solitudes de l’Afrique.
+
+ * * * * *
+
+Il t’arrivait de dire: «Comme j’en ai sur la conscience!» Certes! tu me
+le révèles tout d’un coup! Que ton mari est mort, qu’il était soldat,
+qu’il est tombé, que tu viens de recevoir la lettre... Et tu voudrais
+m’attirer, comme un complice, dans ton remords, dans ta peur, dans ta
+juste épouvante.
+
+
+
+
+CONFIDENCE
+
+
+--Un homme, disait-elle, a peine à croire qu’il est aimé d’amour par une
+femme, par une «poule». Je peux jurer d’avoir aimé, lorsque je me
+croyais moi-même décidément à l’abri, devenue dure comme une pierre.
+
+Il était courtois, prévenant, brun aux yeux gris, avec une manière de
+parler dont on était d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que ce
+sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand mal. Il me plaisait bien,
+tu penses. C’est le commencement de tout. Mais on peut prendre un homme
+qui plaît, le reprendre,--et bonsoir! Ce sont ses paroles, je t’assure,
+qui m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il m’aimait. Tandis qu’il
+m’a seulement désirée, peut-être. Ses paroles, et son air intimidant.
+
+Est-ce que tu te souviens des boulevards au commencement de la guerre?
+Est-ce que tu les retrouves? J’étais idiote d’y être allée, mais j’en
+avais vraiment besoin.
+
+Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint, ses idées bizarres. Il m’a
+dit, et je voyais bien qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà
+rencontrée, six mois auparavant, mais qu’il avait eu _peur de moi_. Nous
+avons parlé en marchant. La rue Laffitte, ce jour-là! Le désert. Je
+l’examinais, dans son uniforme vieux comme les rues. Sa timidité
+m’amusait parce qu’elle l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je
+me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter que je n’étais pas
+libre ce soir-là, que je n’étais pas libre comme je voulais, et que,
+d’ailleurs, je ne le connaissais pas.
+
+Il m’a répondu que j’avais tort de compter sur le temps. Un homme et une
+femme qui se rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent: ils ne
+savent pas s’ils se reverront... Je ne saurais plus répéter exactement.
+J’ai compris que je ne m’étais pas moquée de lui. C’était moi qui
+préférais retarder, attendre.
+
+Et comme j’étais contente! La belle promenade que nous avons eue! Il ne
+disait pas qu’il m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en argot.
+Il inventait une foule d’autres mots: que j’étais belle à rendre fou,
+qu’un homme perdait tout espoir de se présenter d’égal à égale... Tu
+remarques: j’ai dû commencer à l’aimer tout de suite. Au lieu de lui
+rire au nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait comment
+j’étais faite. Une seule erreur, qui n’était pas désobligeante. Les gros
+seins que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité aussi étonnants.
+Ceux qu’il décrivait étaient mes seins de jeune fille. Je regrettais de
+n’avoir plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais. Pour finir, je
+l’ai renvoyé en faisant la dame, et suis rentrée... Sans dîner, oui.
+
+Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé de m’empoisonner quand il
+m’a quittée. Lui n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que j’avais
+dit la vérité quand il m’a vue six semaines après, maigre comme une
+chatte de gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux regardée. Il
+comprenait combien je l’avais aimé d’amour, et ses paroles étaient
+encore gentilles, mais... que veux-tu?... il me les enlevait au fur et à
+mesure. J’ai voulu encore l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se
+résister... Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le bois depuis
+Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait. J’avais mon dos trempé. Je me
+disais à chaque pas: «Crève! Crève!»
+
+Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit jours qui ont précédé notre
+premier rendez-vous, je les ai passés à m’exalter comme une petite
+fille. J’avais aimé une fois. Je savais comment on aime, et qu’il est
+rare que le bonheur en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en
+apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les cafés ne me voyaient plus
+qu’en tapeuse. On supposa que j’étais malade et que j’étais bonne fille,
+mais tout ce qu’on pouvait imaginer m’était indifférent. Et ces
+romans-feuilletons! Je ne voulais pas de lui dans ma chambre. Je
+calculais qu’il devait me trouver en bas, à l’heure dite, que je lui
+demanderais de m’emmener n’importe où.
+
+Ne te moque pas de moi. Tu sais comme j’étais belle il y a cinq ans.
+J’éclatais dans ma peau et j’étais encore gosse, j’étais toute fraîche.
+Il prétendait que j’étais belle jusqu’au scandale... Excuse-moi, je
+retrouve ses propres paroles... Et je me rappelle que celle-là m’a
+saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer nulle part: tout le
+monde se retournait. Les hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec une
+mine offensée. J’en avais honte. J’étais donc si insolente, si
+dégoûtante! Lui prétendait que je donnais l’idée de l’amour
+irrésistible. Tu as la preuve de tout ce qu’il savait dire.
+
+Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte. Il avait une voiture fermée.
+J’y suis entrée. J’avais sur moi une grande cape dont il était intrigué.
+Mais je faisais _chut!_ et lui retenais ses mains. Il me regardait avec
+attention, et moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je lui caressais
+sa tête.
+
+Tu vas le savoir: dans ma cape, j’étais toute nue. Toujours le
+roman-feuilleton. Il a blêmi. Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait
+pour me voir debout, et je me tenais bien droite, orgueilleuse,
+intimidée, oublient tout, fière de moi-même, heureuse en lui. J’ai cru
+qu’il s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé, annihilé.
+
+Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données en trois mois l’ont
+ensuite rassasié. Jamais je n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier
+jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il se dépitait. Moi,
+j’étais tranquille, sûre de lui, de l’avenir. Et comme j’étais
+exactement de même, le cœur en déroute et les sens froids, j’étais
+contente. Je savourais la victoire de mon corps sur ses nerfs, et la
+douceur de le tenir contre moi, humilié, murmurant. Et vexé, mon cher
+amour, vexé!... Vous êtes toutes à dire que je suis une originale. Si je
+n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me privais de tant de
+bonheur!
+
+Il n’y a pas de folie que je n’aie commise. J’ai vendu mes robes, mes
+deux bagues. Pauvre comme il était--mais _chic_, tu sais,--je m’entêtais
+à refuser ses cadeaux. Je continuais à taper les gens. J’écrivais les
+lettres de deux ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais
+leurs charités. Je lui ai dit mon vrai nom, que personne ne connaît. Une
+nuit qu’il dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il m’a attrapée
+debout et fouillant dans son portefeuille. Pour m’emparer du petit
+portrait collé sur sa carte d’identité, je courais le risque d’être
+prise pour une voleuse ou pour une espionne. J’ai cru perdre, non pas sa
+personne, sur laquelle je ne comptais déjà plus beaucoup, mais jusqu’au
+souvenir qu’il pouvait garder de moi. Instantanément, la mort dans
+l’âme. J’ai ouvert la bouche... Quand il a vu que le portefeuille était
+là, intact sur le lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié
+détachée... Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais heureuse!
+
+Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui ai répété que je
+l’aimais, à le fatiguer, à le rendre insupportable. Mais il faut que je
+sois juste. Il n’a jamais pris certaines manières arrogantes. Il a
+toujours été gentil. A certains moments, il me suivait des yeux avec
+passion, pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois tranquille: je pensais
+aussi à le combler. Ne crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi,
+et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de moi une seconde fois?
+
+Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma dernière folie. J’étais
+dans l’auto de Robert. Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à
+cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours, il me revient de
+temps en temps: il n’est plus jamais question de communauté. Je
+conduisais. Nous suivions les quais de la Seine, nous passions devant
+Puteaux. Je ne pensais pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule
+des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je n’ai pas pensé que
+j’aurais la chance de le voir. Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui,
+son visage calme. La voiture passait. Je me suis retournée. La voiture
+filait. J’ai tout lâché. J’ai sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté,
+dans la capote, pour le voir plus longtemps. Il était devenu tout pâle.
+Il m’avait donc aimée?--«Si nous avions marché plus vite, ma chère,
+c’était un coup à nous tuer.»--Je n’ai pas répondu. J’avais la bouche
+dans mon mouchoir.
+
+ * * * * *
+
+Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est pas ce que tu crois. Ne crains
+pas, grande folle. Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir deux
+manhatans.
+
+
+
+
+LE TEMPS SI LONG
+
+
+_La méprise._
+
+Les faits, les données: elle avait pu le tromper, en l’aimant toujours.
+Le cœur humain n’est pas simple. L’un ne paraissait pas moins sûr que
+l’autre. Il l’avait trop négligée. Elle avait cédé au dépit, et à la
+surprise, au traquenard des sens.
+
+Il avait reçu l’aveu de l’infidélité. Il l’avait tenue comme le petit
+Spartiate dans sa robe le renard furieux. A plus tard, la brûlure des
+plaies. A plus tard, l’agacement des cicatrices. Pour le quart d’heure,
+il avait à savourer une autre merveille: cet étonnant visage féminin,
+presque joyeux.
+
+Convaincue et pardonnée, elle voulait appuyer sa tête sur l’épaule de
+son véritable amant. Sa bouche dessinait la souriante moue d’un enfant
+pris en faute qui veut désarmer le châtiment à force de grâce. Elle
+n’était pas sans marquer un certain repentir, un certain regret, et une
+grande soumission, et une vraie honte. Au delà de cette première
+enveloppe, ses yeux trahissaient l’allégresse. Ayant trompé sans aimer
+l’autre, qui donc ne tirait pas à conséquence, elle était bien aise de
+voir éclater avec force, sur un visage défait, leur amour, son seul
+bonheur. Bien aise vraiment. Elle en avait envie de rire. Elle en
+souriait, non sans acuité, dans un ambigu de tendresse et de malice.
+Elle ne doutait plus qu’il l’aimât, du moins. Et se faisait très humble
+en attendant, serrait sa main, embrassait sa main.
+
+--Tu chantes, à présent? Doucement, profondément. Tu chantes?
+
+
+_Le cornet._
+
+Vous virevoltez interminablement pour que j’admire votre belle robe de
+soie. Mais je ne l’aime guère, elle est trop étroite. Vous êtes ample,
+vous êtes corsée. Et vous voulez vous habiller en sauterelle? Quatre
+sous de frites dans une main, trois grammes de parfum au poids dans
+l’autre. Vite! Dépêchez-vous de m’éblouir. Que je fasse un peu _ah!_,
+des yeux, vous verrez, sans souffler mot.
+
+
+_Encore les yeux._
+
+Cette femme de couleur et cette vieille dame de nos pays en bonnet
+ruché. Celle-ci, parente du Code Napoléon, des actes notariés, des
+tragédies de Voltaire, des odes de Jean-Baptiste. Et celle-là des
+taureaux, des serpents, des chaudes couvées, du sifflement sous les
+feuilles.
+
+La dame de chez nous a un grand nez noble, qui ne lui sert même plus à
+prendre du tabac. La noire, un museau pour flairer, pour jouir, tout
+velouté. L’une et l’autre, dans le même véhicule, sur la même place de
+l’Opéra, et qui en sont venues à se parler sans étonnement.
+
+J’admire encore ta prestesse quand tu l’as brusquement plantée là,
+m’ayant attrapé au vol. Comme tu marches savamment, au moyen de ces
+beaux cylindres moulés! Et que tu t’habilles élégamment! Ta belle robe
+verte. Ton beau linge rose. Tes bas beiges. Tes souliers prune. Fraîche,
+nette. Parle encore. Dans ta grosse bouche, ce doux parler indolent.
+Est-ce que toi aussi tu fermes les yeux? Est-ce que toutes les femmes
+veulent avoir le même égoïsme? Sous tous les cieux?
+
+
+_La Turque._
+
+Lionne noire, au mufle incurvé comme ceux de l’Alhambra, n’ouvre pas
+tant la gueule. Tu montres un excès d’or américain.
+
+Blanche de teint, blanche à faire comprendre aussitôt à l’esprit le plus
+prosaïque les comparaisons de ton pays, blanche comme le jasmin et comme
+la pâle lune, c’est dans ta chevelure que tu es noire, dans ton beau
+crin.
+
+Les khans. Les exodes. Les belles enlevées au travers de la selle par
+les cavaliers bistrés qui voulaient des fils blancs, aux yeux clairs.
+
+Dans l’âme de ta naissance tu as trouvé des fantômes de princesses et
+des ombres d’esclaves. Si bien que ton orgueil s’arrête toujours à
+mi-chemin, à l’amour-propre, à la vanité, mais que tu élèves ta ruse aux
+chefs-d’œuvre de la diplomatie.
+
+Tu as pourtant fait un marché de dupe, pour le peu que tu sais de moi,
+pour le peu que tu devines; au lieu que tu me donnes ces terribles
+leçons d’indifférence.
+
+Comment fais-tu? Est-ce que tout au monde t’est vraiment égal?
+
+
+_Coin de rue._
+
+L’homme qui titubait, sa veste trouée, le plâtre de ses cheveux, la
+vieille boue de son pantalon, sa moustache de beurre, sa chemise de
+pilou, sa bedaine, l’étrange figure que doit prendre la ville dans sa
+tête dodelinante.
+
+Derrière lui, comme une chienne fidèle ou terrorisée, une vieille
+figure, un marron ridé. Quand la distance était assez grande, elle
+lançait une imprécation. A la dernière, il entra encore, pour l’en
+punir, dans cet autre café, mais elle l’y a rejoint, avec un air de
+tête: «Eh! bien, moi aussi. Toi, par débauche. Moi, par désespoir.»
+
+Leur usure, leur misère dans cet Éden. Deux torchons sales. Deux
+croûtons noircis, moisis.
+
+Elle levait dramatiquement son bras droit: «J’ai été femme légitime,
+moi, et me v’là!» Elle n’en revenait pas. Reprendre ses esprits,
+retrouver soudain les souvenirs et l’honneur de la vie ancienne. Là, au
+coin de la rue, dans toute cette électricité. Une grosse qui était
+affalée, découragée, à bout de forces, visiblement, voulut lier
+conversation avec «la mère». Elle-même, à quoi songeait-elle? On
+entendit la vieille répondre: «Si tu me voyais en train de rire!»
+
+--Allons-nous-en, petite fille. N’y pense pas. Crois que tu auras plus
+de chance.
+
+
+_Danseuse exilée._
+
+ Quand vous plaisez, sous la mitre d’argent,
+ Quand vous riez, que votre âme étincelle,
+ Quand vous dansez, avec ce bel accent,
+ Quand vous chantez, que votre cœur ruisselle,
+
+ La coupe en main, quand vos yeux pleureraient
+ Ayant revu dans le miroir fidèle
+ Les noirs fusils levés qui massacraient,
+ Et l’ombre et le sang de la citadelle,
+
+ J’aime en vous cet orgueil vif et ardent,
+ Ce pas, ce jet, ce cri, ce don, ces charmes,
+ Ce gai bonjour, cet épanouissement...
+ Douleur de feu, qui n’as besoin des larmes.
+
+
+
+
+LES QUATRE BOULES
+
+
+Votre petite personne rebondie, assise sur le cuir rouge. Vos deux
+grands yeux dans ce pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux blancs et
+verts dans leur frange de cils noirs.
+
+Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais que vous les aviez sur
+moi et que vous les détourniez soudain. Vous étiez touchée dans toutes
+vos fibres. Gênée dans votre ceinture, dans votre linge.
+
+Je vous trouvais mieux que belle: séduisante. Je vous admirais dans
+votre petite robe souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une seule
+coulée si vos charmes et votre dérangement l’eussent permis. Mais vous
+dûtes la rétablir, la tirer sur vos genoux avec dépit, étant plus
+découverte qu’il n’était convenable.
+
+Toute seule avec moi dans la grande cage de verre retentissante (ou
+métro). C’était l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner. Nous
+étions deux fous en regard, bien que vous vous fussiez appliquée à vous
+tenir, à céler votre désordre. Ce désordre intérieur, petit bout, qui
+vous agaçait tant.
+
+Vous n’avez pas voulu convenir que je vous plaisais, et je ne reviens
+pas des étranges réponses que vous osez faire. Tout à rebours. Une
+femme, disiez-vous avec le calme d’un vieux lascar, est toujours
+troublée quand un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous rappelais
+comment vous me regardiez vous-même. Je me défendais avec gaucherie, et
+même j’allais renoncer, avouer ma défaite, m’en aller piteusement.
+Lorsque vous m’avez déclaré que votre vertige--dont vous convenez
+donc--ne venait point de ma personne, mais de l’idée de l’aventure. Gai!
+Voilà ce que tous faites de tous les masques féminins habituels.
+
+Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez haute comme une pomme.
+Vous poussiez votre voix vers le contralto, soit par un effet naturel de
+ce qu’il faut bien que je nomme votre désir, soit pour plus de gravité
+et de décision. A-t-on jamais vu une femme jeter comme vous les cartes
+sur la table? Debout dans cette cave, aux pieds de l’escalier mobile qui
+monte avec un bruit de noria, vous m’arriviez au coude. Et n’aviez pas
+peur. Je considérais de haut votre statuette. Tant de sérieux! Tant
+d’ardeur! Vous en étiez comique, et finalement émouvante.
+
+Pour me sommer sur-le-champ (à cause du rendez-vous que j’avais feint de
+vous donner lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement demandé si
+vous ne valiez pas le sacrifice de mes affaires. Pour me sommer sur
+l’heure, vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours libre, que
+vous aviez un mari. J’ai commencé à démêler que vous l’aimiez et le
+trompiez. Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi dire: votre confiance
+et une sorte de tendresse. Que vous le trompiez par bouffées, parce
+qu’il vous décevait,--parce que tu cédais, en te condamnant, aux
+violences que ta bête faisait à ton cœur.
+
+Tu as serré contre toi un corps, sans plus, qui t’agréait. Tu as pu voir
+que je ne pensais--aussi--qu’à moi-même. Tu es assez belle. Les rues de
+Rome sont pleines de brunettes râblées comme toi, et qui sont couleur de
+blé bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun portrait est au Vatican.
+C’est celui de la fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou l’on
+devine leurs avantages. Les quatre boules.
+
+Que penserais-tu si je te disais que je te compare aussi à Pasiphaé? En
+dépit de ta faible envergure. Le sang chantait dans ses oreilles. Plus
+de passé ni de lendemain. Plus d’heures. Le monde n’était plus un disque
+solide. Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente d’un cri.
+
+Tu ressembles, pour finir, en plus menu et en clair, à la belle
+odalisque qui est au premier plan du Bain Turc, ses deux bras relevés,
+sur la direction desquels Ingres a hésité, comme il est visible dans les
+esquisses de Montauban. Je ne te ferai pas cette révélation que tu
+recevrais trop mal, à cause des préjugés qui règnent aujourd’hui. On
+veut des beautés pointues. Mais je vais te demander de mettre ainsi tes
+deux bras autour de ton crâne.
+
+Et que je suis bête! avec toutes ces ressemblances qui m’obsèdent, qui
+m’offusquent peu à peu la séduction la plus délicieuse, celle de leur
+nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en a plus une qui soit entièrement
+_incomparable_?
+
+Le chocolat est en effet meilleur quand on le laisse un peu refroidir
+comme tu fais. Il se concentre.
+
+J’avais compté que la tête de ma maîtresse sur l’oreiller me ferait
+honneur. Mais, toi, maligne, tu n’as laissé voir que tes deux mains, non
+pas même, tes dix doigts, tes dix beaux ongles tirant le drap pour
+effacer l’ondulation du corps féminin sous le linge. Par chance, tes
+beaux cheveux.
+
+Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu les coupes?
+
+Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton turban. Tu es pressée. Tu te
+baigneras «à la maison».
+
+Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres, un élixir, un
+philtre, un vrai roman? Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra
+sortir des mensonges courts, qui s’effacent, qui te laissent souffler,
+pour entrer dans un dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux, en
+compensation? Et tu braves d’avance le remords que tu sentiras à voir
+s’enorgueillir ton pauvre vieux chien... De nous deux, sachons qui aura
+le plus de ressort. Si c’est _au revoir_ et non _adieu_, parle. Dis-le,
+têtue.
+
+
+
+
+LES VAUX DE VIRE
+
+
+⸬ Si tu ne sais pas où nous sommes, moi non plus. A Vire. Mais où dans
+Vire? Près de l’église? Près du marché? Je croyais que tu étais d’ici.
+Parisienne, évidemment, mais Normande, et d’ici...
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle ne pouvait pas être d’ici. Elle m’aurait refusé. Il faudra
+qu’elle me dise comment il se fait qu’elle ait voulu descendre à Vire,
+et qu’elle s’y trouve libre comme l’air, sans connaître le nom d’une
+rue. Quand la dormeuse s’éveillera, je vais l’interroger comme un juge.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Les morphologistes distinguent un type plat et un type rond. Bien
+qu’elle soit grande et svelte, elle est aussi ronde qu’il est possible.
+Et les morphologistes distinguent un type respiratoire, un type
+musculaire, un type digestif... Elle est ronde et respiratoire. Tendrait
+au musculaire, pour un peu d’exercice physique qu’elle se donnerait. Je
+l’ai vue debout, je l’ai vue se blottir. Cette Léda de Venise, fondue et
+contractée à la fois.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle mord sa bouche... Quand je me penche dans l’épaisseur de la
+fenêtre, je distingue le commencement d’une plaque bleue, et le pan du
+clocher de cette horloge dont le remue-ménage fatidique nous amusait et
+nous flattait. _Rue des Fè..._
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il faut qu’elle sache lire un caractère pour s’être ainsi endormie,
+laissant à la traîne, avec ses grosses perles, qui sont fausses, comme
+il se doit, un si beau sac, fauve, à grébiches d’argent. Nous ne nous
+connaissions pas plus qu’Adam et Ève. Mais le premier couple n’avait pas
+le choix, au lieu que nous nous sommes préférés dans toute la foule des
+habitants de la terre. Foin des lois! Nous deux.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Dans son manteau de cendre blanche, entre sa valise triangulaire et sa
+mallette carrée, une fameuse Inconnue! Elle parut encore plus belle son
+chapeau enlevé, dans la boule de ses cheveux pleins de lumière et d’air.
+Elle accepta d’écouter mais sans entrain. J’étais dérouté par le
+contraste d’une telle indifférence avec l’espoir des premiers coups
+d’œil. Elle m’a expliqué cette nuit qu’elle était surprise de
+l’éternelle monotonie des aveux. «Tout ce que celui-là peut
+trouver--pensait-elle textuellement--et qui est assez gentil et neuf, ne
+change pas la terrible, l’affreuse répétition... Le rôle est si bien
+connu qu’une femme ne sait plus jamais quel est celui qui ment, quel est
+celui qui dit vrai.»
+
+ * * * * *
+
+⸬ Elle a une jolie voix... «Supposé qu’elle ait été bien folle, bien
+imprudente, elle en arrive à se fier, non plus à lui, jamais, mais à
+elle seulement, à son plaisir, à sa chance.» Sur quoi, j’ai cru devoir
+citer la sagesse d’Horace et d’Omar Keyam, mais elle a fermé son visage,
+comme si je faisais fausse route, malgré l’apparence, et que le chemin
+de son cœur ne fût pas, à vrai dire, une élégante volupté, mais le
+sentiment d’un amour tendre, égaré, demi-fou.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Et si ce n’était pas à Vire qu’elle allait? Si elle avait imaginé de
+descendre pour me fuir seulement, pour fuir l’importun, pour changer de
+voiture en paix? Et si l’importun a été d’un tel courage qu’elle l’a vu
+tomber derrière elle sur le quai? Ainsi prise à son piège. Et qu’elle
+fût, à ce moment de sa vie, obsédée, assiégée, désemparée à ne savoir
+que faire. La branche que les mains saisissent d’instinct. Quel cinéma!
+Mais rendez-vous justice, mon gentilhomme. A la bonne heure! Vous tenez
+en bride votre fatuité.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Éveillez-vous. Que je vous fasse admirer, peinte contre le mur, la
+Reine des Roses, dans sa robe de satin glacé. Boa de plume blanche, les
+seins voilés de mousseline blanche, poudre de riz blanche et rose, et
+les yeux flous. Voyez qu’elle a sa taille étranglée comme une guêpe; les
+flancs avantagés par ces tuyaux d’orgue, pleins de cassures, où
+l’artiste a prodigué tout son art; les blonds cheveux tirés de bas en
+haut; et pris en haut comme un cimier. Jamais coiffure ne fit mieux
+valoir une petite tête. Elle est assise. Son bras gauche repose sur
+cette colonnade. Qu’elle se retourne, vous admirerez sa _tournure_.
+Aviez-vous oublié que votre mère eût été si belle?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Sur le quai, j’ai très bien discerné, dans votre œil, l’instant
+décisif. Il faudra que je vous dise comment les Canadiens nomment les
+bagages. Ils les nomment le butin. L’instant décisif, où votre œil m’a
+permis de mettre la main sur vos bagages. Oh le beau butin que
+j’emportais! Vous ne disiez plus mot. L’omnibus de l’hôtel, son odeur,
+sa chevauchée dans la nuit, sur la longue route plantée d’arbres
+énigmatiques. Au fait, nous ne savions pas si elle était longue ou
+courte. Vous étiez toute recueillie. Les fers sur le pavé. J’avais
+l’impression que, sans plus lever les yeux, vous me _considériez_
+encore...
+
+ * * * * *
+
+⸬ Bonjour, cette blonde... Ne regardez pas ainsi de tous côtés. Que
+voulez-vous? Cette chambre est laide. Ne regardez pas les _Derniers
+moments du président Carnot_. Regardez la Reine des Roses. Et
+laissez-moi un peu vous contempler, belle plante, dans ce bulbe bleuté
+de votre chemise. (Me voilà bien attrapé. Je ne vous ai pas vue la
+mettre.) Ne regardez plus, tranquillisez-vous. Je vais aller vous
+attendre dans ce café blanc minuscule dont la vitrine expose les clients
+en montre. Vous pouvez m’y remirer de temps en temps, par les carreaux,
+si le cœur vous en dit. Là, dans cette rue qui, paraît-il, est _féée_...
+
+ *
+
+ * *
+
+⸬ Comme une petite ville peut fatiguer deux grandes personnes qui sont
+assez curieuses et qui n’ont pas beaucoup dormi! Décidément, vous ne
+connaissez personne à Vire. Je vais vous demander la permission de
+mettre un genou en terre devant vous et de tirer vos deux petits
+souliers, vos deux bas couleur de chair. Baiser. Vous me rendrez un de
+ces regards qu’à présent je connais. C’est vous-même qu’ils interrogent.
+
+ * * * * *
+
+⸬ C’est la troisième fois, à Vire, la troisième fois dans ma vie, que je
+contemple le bout du monde.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Voyez que la blonde Reine des Roses a les yeux noirs comme vous, si
+les vôtres sont noirs, s’ils ne sont pas plutôt mordorés.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce que j’entends par le bout du monde? Imaginez un lieu de la terre
+arrangé de telle sorte que l’on y est saisi à la gorge, que l’on y est
+ou désarmé ou exalté par le sentiment de l’exiguïté et de l’éphémère.
+L’écorce de la planète y devient perceptible, et sa rotondité, son arc,
+et son vagabondage dans les cieux. Il suffit quelquefois d’un carré de
+labour posé comme un mouchoir sur les genoux d’une colline.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous vous souviendrez, mon perdreau, de la ville sans poussière et de
+la ville aux belles grilles. Point de poussière. Tout y est granit. Il
+faudrait que la poussière fût apportée d’ailleurs par le vent. Or, il
+avait plu, vous vous en souvenez. Dans l’étendue des heures, vous avez
+écouté le ruissellement des gouttes sur la pierre. Vous étiez près de
+moi, je ne suis pas ingrat. Vous étiez près de moi, mais vous étiez
+partout, dans les approches de l’orage, dans le rafraîchissement de la
+pluie, dans le chant des coqs, dans les rumeurs de l’horloge.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Il est vrai que Vire est charmante. Et il est vrai--vous me laisserez
+vous le dire--que vous avez été ravissante, gracieuse, amène. Il n’y a
+personne qui vous ait vue aujourd’hui et qui ait pu vous oublier à
+l’instant, à peine passée. Souvenez-vous que les laveuses, chacune sur
+le pas de sa porte, utilisant le flot sans se déranger, vous regardaient
+avec envie. Je veux dire avec sympathie. Jolie couleur du temps: un bel
+enfant baigné. Nous étions heureux, sereins. Avouez-le: il y a longtemps
+que vous n’aviez pu vous réfugier dans le moment présent. Grilles des
+villas, grilles des jardins, et celle de ce merveilleux couvent, auprès
+de l’eau, voué au silence.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Vous avez trouvé. Vous avez du génie. Le bout du monde est bien ici
+sur cette place d’où l’on découvre, au pied des grands murs, les Vaux de
+Vire. Il est dans cette profonde vallée fuyante à perte de vue, où la
+verdure a plus de sombre, plus de mystère, que dans les autres vallées
+normandes. Non plus une verdure de prairie, mais un vert de bois
+enchanté. Vous étiez belle au bord de ce paradis désert, dessinée,
+inscrite dans l’espace... Votre lèvre supérieure étant un peu courte,
+votre bouche a souvent l’air d’attendre.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Le premier lieu où j’aie vu le bout du monde? Alger. Imaginez une
+ruelle qui n’a pas de fin. On l’a lancée, une terrasse au bout, pour
+rester en suspens entre le ciel et la mer... Cette Léda de Venise, qui
+sera foudroyée debout. Le cygne représente à la fois la douceur et
+l’étrangeté de l’amour. Elle l’attire et le repousse. Elle ne sait.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Le second lieu du bout du monde? Angers. Là, il saute aux yeux. La
+ville elle-même l’a sentencieusement gravé sur ses registres, je crois.
+Personne, en tout cas, ne donne un autre nom au promontoire, au
+belvédère qui, devant le château formidable, domine la plaine noyée par
+trois fleuves. Tant de brume que nous flottions. L’ouate est plus
+lourde. Je touchais de la main ses poignets, son épaule fragile, ses os
+légers. Je ne parvenais pas à savoir ce qu’elle voulait, si c’était bien
+moi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je pourrais vous en faire une anecdote, un jour, si vous m’en donnez
+le temps. Parce qu’elle avait oublié de tourner une clef, je l’ai
+découverte devant la baignoire de l’hôtel, lui arrachent un cri. Son
+visage furieux: Bonaparte au pont d’Arcole. Elle était vite lasse, pour
+trop sentir, peut-être, en dépit d’un orgueilleux silence. Au lieu que
+vous: autant de verres de lait.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Voyez que je sais déjà trouver les meilleures places contre vous,
+jusque dans ce creux de votre pied si tendre. Dans vos réveils, vous ne
+serez plus surprise, comme si vous tardiez à me reconnaître.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Cette rue est en réalité la rue aux Fèvres, chère tête, c’est-à-dire
+la rue des ouvriers, des artisans, chère tête pleine de pensées.
+
+
+
+
+UNE HERBE AMÈRE
+
+
+_Jalousie._
+
+A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être à une image, d’ailleurs
+atroce. A une émulation, à un _match_ d’où tu sors vaincu, mais plein de
+mépris--tu ne doutais pas de toi--et le mépris te venge, il te délivre.
+
+Puis, tu n’as plus eu le même âge que les jeunes filles. Tu as appris à
+pénétrer dans les pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans celle de
+l’autre. Trois lignes enchevêtrées que l’on brode sur ton cuir, en
+pointes de feu.
+
+Il a des regards furtifs comme des éclairs de chaleur, qu’il voudrait
+dissimuler à tout le monde, cependant que la belle n’en perdrait pas un.
+
+Tu as en outre appris à connaître l’indulgence, la pitié, et tu te
+souviens de tes propres fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe.
+Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse, tu souffriras
+davantage.
+
+Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait, il te montre çà et là,
+imperceptiblement, qu’il n’est pas sans avoir lui-même quelque honte de
+ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il était ton ami, et il aime
+celle qui t’aimait. Le sort.
+
+Dans les rues de la blanche Lecce, les jours de pluie, les hommes les
+plus propres du globe, couchaient sur le sol des planches où les femmes
+passaient à pied sec, à l’abri de la boue. Tu gardes le souvenir de
+l’une d’elles, qui tâtait longuement ces planches, de son pied délicat.
+Ainsi ta belle multiplie les précautions avant de s’enhardir dans ce
+nouvel amour, et tu en ris.
+
+Bien que tu ne sois pas absolument certain de la date du premier message
+qui parvint, tu calcules, d’après ceux que tu interceptes et la
+connaissance que tu as de leurs scrupules, que l’inévitable conjonction
+de leurs deux astres se produira dans quinze jours environ. Et tu n’en
+dors plus.
+
+Tu pourrais, au contraire, te représenter avec force sa déconvenue,
+lorsqu’il notera, sous l’apparente finesse et la feinte distinction
+mondaine, assez de sottise et de vulgarité ancrées. Plus loin, tu
+pourrais te représenter les contrecoups et répercussions d’une telle
+découverte. Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est plus assujetti
+aux conventions, il n’est point capable de s’en tenir, coûte que coûte,
+à ce doux bienfait d’un être qui se donne comme il est.
+
+Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu pourrais te verser d’avance
+cet orgeat, ce dictame, comme disaient les Parnassiens. Au lieu de
+penser à mourir, imbécile.
+
+
+_L’Ennemie._
+
+Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une femme de ta race. Je l’ai
+aimée toute une semaine, en pensée, après l’avoir entrevue cinq
+secondes.
+
+Devant le château du Haut-Kœnigsbourg, qu’elle contemplait, son profil
+droit, la clarté, la pureté de son visage, le port et l’ondulation de sa
+personne élancée. J’ai cru voir la princesse d’une tribu blanche, une
+déesse de la Baltique, aux colliers d’ambre.
+
+Elle était probablement princesse réelle, je le parierais, qui venait
+s’enivrer de colère sur les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète
+lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard que j’ai un instant
+détourné par courtoisie, elle avait disparu. Elle disposait d’un nuage.
+
+Parfait. Je vais te raconter l’histoire du Français attrapé. Je ne te
+verrai pas rougir, bochesse sournoise que tu es. Je te verrai broncher.
+
+Secondement, j’ai connu, dans le même type, mais en arrondissant tout,
+une Viennoise, bien plus belle que toi, et bien plus gentille. Je te la
+décrirai pour te faire enrager. Je lui ai dit, au moment de nous
+quitter: «Au revoir, à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à
+l’ombre, devant le cheval.» Elle était radieuse. Elle m’a cru son pays,
+s’est mise à me parler dans sa langue, et comme je ne répondais pas,
+pour cause, elle a voulu comprendre que je voyageais incognito. _Ach!_
+un prince ou un voleur.
+
+Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse pour toi. Tu es presque
+aussi belle qu’elle était, et même tu es très belle. Cette bouche de
+sang, ce pâle visage, ces yeux un peu obliques, et cet air de violence,
+d’insatiabilité. Mais la ruse et la bassesse te défigurent.
+
+Tous les autres souvenirs qui me viennent dans cette Italie! Toute une
+année de jeunesse, et davantage, près de deux ans. L’odeur de tubéreuse
+qui a régné dans cette ville, où il me semble à présent que je mange des
+cendres, que je remâche une herbe amère... C’est Suissesse que tu t’es
+déclarée. Ne l’oublie pas. Ne va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu
+ne saurais peut-être pas iouler.
+
+ * * * * *
+
+L’une était comme le chanvre et l’autre caramélisée. A l’une on comptait
+les veines de son corps. L’autre semblait plus unie que le grain du
+marbre. Sans compter les yeux, où l’âme, par surcroît, affleure.
+
+
+_Le vain regret._
+
+Celle-là qui est venue un peu trop tard où j’étais, où je passais, et
+qui m’aima, et que je ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le
+chant qu’elle me donnait, comme un adieu compris d’elle seule et de moi.
+
+Deviner celle dont l’image sera la dernière, à l’instant de la mort.
+
+
+_Nothing._
+
+Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu tout l’escalier du
+théâtre pour venir quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée dans
+tes doutes, apparemment, lorsque ton amie s’est penchée sur la rampe,
+qu’elle t’a demandé _quelle était la matière_, et que tu lui as répondu:
+«_Oh! nothing._»
+
+Je me suis juré aussitôt de te prouver que je n’étais pas ce néant. Je
+t’ai surprise. Tu ne soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût
+possible d’inventer assez de paroles qui ne fissent pas mine d’entrer
+dans le domaine de l’amour, et qui cependant le cernaient de toutes
+parts.
+
+On voit bien ce que te sont les caresses, sur ce corps aussi rose qu’un
+amandier fleuri. Tu les prends en créancière, comme une dette, comme une
+rançon.
+
+Cette tête des hommes, en qui tu avais mis tant de songes, du moins tu
+la caresses. Il se croit obligé de mentir, de se conformer au
+cérémonial. Mais toi, tu te tais... _Parle. Parle. Du moins je te tiens.
+Je me contente de tenir cette tête-là, ce corps qui en vaut un autre..._
+Tu es fille à m’avouer de telles pensées.
+
+Que tu es vaillante! Un vrai combat. Et qu’elle est donc loyale! Voici
+que l’amitié éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées. Même tu
+souris, comme pour m’exclure expressément de tous ces objets dont la
+vilenie t’a rebutée.
+
+La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné ce petit mouvement
+machinal de la tête, de gauche à droite, comme si tu voulais
+courageusement penser à chaque souvenir: «_Nothing._ Ce n’est rien.»
+
+
+
+
+LOIN D’ELLE
+
+
+Il demeura deux jours, pour commencer, dans une torpeur affreuse. Il
+avait peu de pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement. Et non,
+il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait. Ce qu’on appelle une âme en
+peine.
+
+Il la cherchait des yeux, des mains. Sans elle, il ne pouvait plus
+s’endormir. Il demeura, ces deux mêmes jours, privé de bain, pour garder
+la trace des précieuses parcelles: amande amère, lilas et frangipane.
+
+Il reprit conscience par un retour de l’esprit sur ce trait. Il essaya
+de se rappeler si quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se figura
+qu’il était le premier, en se répétant dix fois dans une heure: «J’ai
+retrouvé un cœur d’enfant.»
+
+Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque instant que c’en était
+fait, qu’il arrivait à l’extrême des sentiments dont il était capable.
+Il était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle, d’un surcroît
+qu’il n’aurait pas cru possible. Il avait promis de donner tout son
+être, croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle part de lui-même
+avait pu échapper, inventait, rencontrait cette part, et s’estimait
+donc, tous les jours, plus vaste et plus riche.
+
+Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent l’un à l’autre et se
+livrent, ce n’est encore qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une
+promesse seulement. Il leur reste à éprouver l’échange quotidien de leur
+chaleur, de leur souffle, de leurs atomes, cette possession qui finit
+par changer l’un en l’autre, comme il est dit dans le roman de Tristan
+et d’Yseult.
+
+Bien entendu, il pensait toujours à elle. C’est-à-dire qu’il avait
+toujours deux pensées, une pensée quelconque, dans l’ordre des
+circonstances, des obligations, des relations,--et son nom, comme un
+grelot. Son nom, son visage. «Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque
+pulsation de mes veines: elle.»
+
+Quelquefois cette image intérieure continuelle tournait à
+l’hallucination, semblait s’évader, et lui être présentée du dehors. Il
+l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse.
+
+Il avait travaillé tard dans la nuit, dans l’amer silence de la
+solitude, toutefois tranquille, résigné, _trottant_. Tout d’un coup, le
+regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé à sa bibliothèque, a
+pris un livre, et lui a demandé, _à elle_, de chanter tout bas cet air
+de Grieg: _O mon doux fiancé..._ Ou bien, elle viendra s’étendre près de
+lui pour dormir. Il passe le bras sous son cou. Il a _vu_ les deux beaux
+yeux bleus. Et elle s’est mise à parler, amante, belle amante. Quand
+es-tu plus belle? Dans les serments? Dans les soupirs et dans ton cri?
+Ou dans ces conseils de sœur que l’on écoute, affectueuse, calme et
+lucide?
+
+Plus les obstacles étaient grands, et plus il sentait croître l’amour,
+comme l’eau d’une écluse. La délicieuse _banalité_ de l’amour vrai: «Si
+j’étais séparé d’elle par une catastrophe, cinq ans, dix ans, elle me
+retrouverait le même.» Et à douter d’elle un seul instant, il se
+reprenait comme on cingle un cheval. Il s’interdisait de l’offenser si
+bassement.
+
+Stendhal écrit de Lucien Leuwen: «L’abandon était rare chez lui, il se
+croyait obligé à beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête d’une
+femme, jamais elle n’aura de considération pour toi.»
+
+Tous les livres sont pleins de ces conseils. Pour obtenir et garder une
+femme, ils recommandent une profonde politique, un calcul de tous les
+moments. «Mais moi, je n’ai eu qu’à aimer mon Antiope.» Cet amour vrai,
+si rare au monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire avec une
+aisance divine, et si l’on y réfléchit, on défaille, parce qu’une telle
+félicité paraît incroyable.
+
+Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait le bonheur qu’il
+avait, ce bonheur changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles! Il
+se la représentait rieuse, et tombait en mélancolie. Autre lieu commun
+qui lui était délicieux: non pour la gaîté qu’elle pouvait sentir mais
+de ne pouvoir la partager. Il se la représentait avec des boucles de
+cerise aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de rêver à ce mystère
+que fait, dans les réseaux d’une chair, le cours du sang, pour aboutir
+au rire perlé d’une belle fille.
+
+ *
+
+ * *
+
+Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui porte la nuque, dans le
+tableau du Titien, était le même. Mais l’Antiope vivante avait la hanche
+plus belle.
+
+Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne, parce qu’elle
+ressemblait aussi à cette Vénus prise dans un marbre qui a une lumière
+d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus pure.
+
+Il avait, un autre jour, trouvé une Léda, d’une main inconnue. Son
+portrait, si le style de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870 ou
+80.
+
+Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait. Il avait une image de la
+Vénus de Cyrène, qu’il regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient
+gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le corps abstrait de la
+beauté, et c’était le double fidèle de son amie. Il avait enfin
+l’Antiope du Louvre, dont il lui avait expliqué la fable. Elle ne
+comprenait pas comment une si belle reine, et dont les traits révélaient
+tant d’innocence, avait pu céder à un être aussi grossier qu’un satyre,
+une demi-bête.
+
+--«Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur de l’or, elle serait
+blanche, liliale. Mais voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus
+chaste! Si noble et pudique qu’elle fût dans la plupart de ses pensées,
+elle en avait certaines que pouvaient séduire la brutalité, la violence.
+Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut, qui tend son arc. On a beau
+figurer ces petits fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours
+armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois d’une massue, pour
+assommer. Quant au monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez qu’une
+apparence. En réalité, c’était Jupiter, c’est-à-dire le maître des dieux
+et des hommes, en fin de compte le sort. Il ne semble pas très juste
+qu’ayant été le tentateur, ce dieu ait abandonné par la suite une
+malheureuse aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas la même
+sévérité qui a toujours régné sur les hommes? «Antiope: fille de Nyctée,
+roi de Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé en satyre, et
+en eut deux fils, Zéthus et Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à
+Lycus, roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince, l’enferma pour se
+venger d’elle dans une étroite prison, et lui fit souffrir de cruels
+tourments.»
+
+Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles vengeances. Amphion
+était musicien et poète, comme si les malheurs de sa mère et les siens,
+avaient, dans son cœur, exalté la plainte jusqu’au chant. Il épousa
+Niobé, dont vous savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de ses
+quatorze enfants... Tout paraît absurde. Hélas! tout a un sens.
+
+L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle aussi connaissait une
+prison.
+
+ *
+
+ * *
+
+Il lisait ses lettres une première fois d’un grand coup d’œil, en liseur
+accoutumé à dévorer. Il les lisait une seconde fois. Elle chantait.
+Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé de les détruire pour éviter
+l’ombre d’un hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et
+regardait la flamme, et en riait peut-être, mais songeait aussi qu’il
+avait bien raison. Il n’y avait pas de soin qu’un être aussi ravissant
+ne méritât.
+
+Elle respirait la générosité. Elle était de feu, et pleine de mesure, de
+pondération. Pour plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait
+les meilleures parties. Il se reconnaissait un peu dans ses phrases et
+s’y voyait uni à elle. L’amour avait-il un autre objet? Non contente
+d’avoir donné un corps, une étreinte, elle donnait son esprit: cette âme
+douce et enjouée, où même le bon sens gardait une qualité, une inflexion
+poétiques.
+
+Son fort était la description. Innocemment, elle appelait toutes les
+beautés de la France à servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en
+marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire dans cette ramification
+précieuse dont la racine est une passion véritable, tandis qu’une foule
+de sentiments fins et ornés donne le branchage. Ils s’adulaient ainsi,
+se flattaient, se caressaient, mais se consolaient. Chacun voulait
+toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par un tendre calcul, par un
+jeu où la sincérité et l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était
+l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter. Et peut-être qu’ils
+s’exprimaient en nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient
+avec une affectueuse commisération tout le reste des hommes.
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers jours, à cause des deux
+voyages qui les éloignaient l’un de l’autre. La délicatesse de ses
+pensées a retrouvé _l’Ami_ des romans du moyen âge._--Seul mon silence a
+été cause du silence de mon ami...
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant une image de sa
+maison._--Je vais regarder d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu
+parais le matin, disant bonjour aux choses, au temps, à ces lointains où
+tes yeux me cherchent...
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans les transports où la
+jetaient les beautés du monde._--Mes enfants lapins ne sont pas encore
+nés. Je suis anxieuse de les voir... Je suis allée à M... à bicyclette.
+J’étais fatiguée et déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin
+merveilleux, dans un soleil resplendissant. Imagine M... perché sur la
+montagne. La route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on perd et que
+l’on retrouve la belle vieille ville (comme toi, méchant). On longe
+ensuite la rivière d’un côté et de l’autre des rochers. C’était
+délicieux de respirer cet air pur rempli des odeurs des fleurs des
+champs. Je contemplais les bois, je me redisais que je n’étais pas si
+malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je formais toutes sortes de
+projets, mais n’osais sauter de joie, de peur de faire comme Perrette.
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son temps, et il finissait
+par le lui dire, avec l’exactitude de la confession, mais d’abord_:--Dès
+que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te voir, et sur le point de
+m’endormir, je te vois encore. Je continue et j’ouvre de cette manière
+les rêves de la nuit, suite des songes de la journée. Hier après-midi,
+j’ai donné tous mes soins à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais
+la folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis occupé, où tu te
+baignes dans l’ombre. Je n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai
+chassé tout le monde pour être seul à t’écouter lorsque tu chantes, et
+que ta voix embellit la lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire
+changer cette robe qui effraye les troupeaux, mais à la réflexion j’ai
+pensé que ton regard avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien ton
+doux regard irrésistible, ou bien l’autre, celui que tu adresses aux
+vilains.
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie de l’ordre, où tout
+son loisir pouvait être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait
+ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait jamais le temps de
+rien, avec ses songeries._--Liste des biens, meubles et divers, qui
+appartenaient originairement à l’ami d’Antiope, et désormais détenus par
+elle, dans leurs titres et jouissance: les jours de cet ami--ses
+heures--son sommeil--son travail--son ambition--ses souvenirs--son
+front, qui pense à elle--ses yeux qui veulent la voir--son cœur qui bat
+pour elle--son sang--son système nerveux--son amitié--sa fraternité--sa
+tendresse--sa passion--son désir--son bonheur, etc., etc.
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur, et parce qu’elle lui avait
+demandé de décrire à son tour._--Le fleuve et deux rideaux d’arbres sur
+l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre d’une essence que j’ignore, en
+citadin boueux: méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace les
+cimes, et les feuillages bougent, mais non point la nuée, dont cependant
+la forme change, on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois pas mon
+rivage. Il est caché par le bord inférieur de la fenêtre, de telle sorte
+que mon tableau est absolument fluvial. Croquis ci-joint. La maisonnette
+au double toit d’ardoise est un moulin, dont les palettes battent le
+flot par un mouvement dont il paraît à peine troublé, mais qui ne cesse
+pas. Je suis comme lui. Insensible et riant en apparence, je contiens
+aussi la perpétuelle et secrète agitation d’une roue. Je me compare à
+lui, Antiope, mon moulin.
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle, clémente, sur un retard de la poste._--J’ai espéré en vain
+aujourd’hui un petit signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil en te
+regardant à perte de vue dans le boîtier de ma montre.
+
+Et j’ai mesuré mon amour à ma peine. Chut! Que je ne te fasse pas perdre
+ton courage.
+
+J’ai encore retardé mon sommeil en repassant dans mon esprit tout ce que
+tu as su me dire, et en me serrant contre toi, pour me ravir à moi-même.
+Je me prosterne à vos pieds, seigneur, cher seigneur...
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, en arrivant, _in fine_, aux souvenirs d’enfance qu’elle lui
+avait contés, puisque les souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés
+dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir autrefois ou
+peut-être lui aurait paru assez fade._--Les belles images que vous
+m’avez envoyées, Louis XIV, madame de Maintenon, ce beau château, et ces
+eaux qui s’enfoncent dans une ombre épaisse, pour en raviver la
+fraîcheur. Les plaisirs que tu prends me plaisent bien mieux qu’un
+plaisir que j’aurais. Vois si l’Amour est puissant. Il est comme le
+miracle des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune chose palpable pour en
+faire indéfiniment du pain et du vin. Du temps même passé loin de toi,
+il a su tirer quelque chose. Je peux à présent me figurer, dans toutes
+ses lignes et son teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la
+nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé au bonheur que tu
+pouvais sentir à l’admirer, dans la blanche maison de ta maman Noune.
+Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir quand tu étais petite
+fille. Je te vois encore plus petite, si tu veux le savoir, qui
+renverses ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta bouchette déjà
+divine, coule ce beau lait qu’elle te donnait, qui te formait pour moi.
+
+ * * * * *
+
+_Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé._--Quand je pense à toi, malgré
+toutes mes misères, je tremble de la joie du bonheur.
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, pour préciser divers points._--Mais oui, je t’assure que tu
+fronces ton nez, lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es pas plus
+laide,--ô lioncelle. Comment veux-tu que je me sois trompé en ouvrant
+tes deux lettres de lundi? Tu m’offenses. Je les ai bien lues dans
+l’ordre que tu voulais: la première, la première. Comme si je n’étais
+plus mystérieusement averti de tout, lorsque tu es en jeu. Je te demande
+aussi de garder un peu de prudence. Ne sois pas si vagabonde, si hardie.
+Pense à me ramener intacte celle que j’aime. Il paraît que tu vas me
+revenir toute rose, dorée, entrelardée. Si vous m’aimiez autant que je
+vous aime, vous n’auriez pas certaines craintes. Vous sauriez que vous
+pouvez maigrir, grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas toujours
+toi? Comprends-tu ce que je sens, ce qui m’inonde, lorsque je dis: Toi.
+Mais quant à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de se rassurer,
+dis-lui de se rengorger, confie-lui que je les aime.
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle encore, rivale de madame de La Mole, d’elle encore, héroïne de
+Stendhal que Stendhal a laissée dans l’ombre, pour éviter de la partager
+avec la foule des hommes de tous les temps. D’elle, ces trois phrases
+qui paraissent détachées du _Journal_, lorsqu’il notait, avec les petits
+mots froids et modérés de l’ancien régime, une de ces tendres heures,
+non pas de vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion. Et la
+sensation même de l’air de l’espace nous est communiquée. Il ne manque
+qu’une guêpe à ce paysage._--Le ciel est d’un bleu intense. Les petites
+montagnes se détachent admirablement sur ce fond: on ne peut se lasser
+de les regarder. Les rosiers sont en fleur, la source chante, l’étang
+semble dormir. Mon dieu, que n’es-tu là?
+
+ * * * * *
+
+_Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir des chaînes de la vie, de
+ce qu’ils nommaient toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre à
+demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme_:
+
+ Orléans et Paris!
+ Quittez donc tous vos soucis.
+ Je t’aime, je t’aime.
+
+_D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un peu grondé, lui ayant dit
+avec rondeur qu’il en prenait à son aise_:
+
+ Je voudrais comme la Belle
+ M’endormir au bois dormant,
+ Et me réveiller comme elle,
+ Dans les bras de mon amant.
+
+_Lui à Elle, qui avait boudé._--Tu as bien tort. Comment t’expliquer que
+je puisse à la fois être assiégé de pensées étrangères à notre amour et
+tout plein de lui? C’est que tu es comme le soleil. On l’adore même sans
+y songer. Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il suffit que tu
+vives, je suis heureux. Il suffit que j’imagine un mouvement que tu
+fais. Il suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle rose...
+
+ * * * * *
+
+_D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans son naturel, dans sa
+candeur, dans une naïve gaillardise._--Je n’aurais pas voulu m’endormir
+sans te conter mon chagrin, mais j’étais rompue. Le ciel est beau, je
+devrais être moins malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et tu ne
+le saurais pas d’abord. Tu pourrais me croire ingrate. Je me suis
+réveillée tard, toute reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout
+bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil, si tu dormais encore,
+hélas! si loin. Sais-tu, mon cher amour, que je grossis trop. Je suis
+gonflée comme une cerise. Ma ceinture me gêne. La perdrix que tu
+voulais. Ici toutes les femmes sont en ébullition. J’avais un lapin
+malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi si j’ai été
+stupéfaite en constatant que celui que je croyais un homme était une
+femme. J’imagine que la maternité achèvera la guérison. Une poule
+demande à couver. Une autre poule, qui vient de quitter ses petits,
+demande à recommencer. Nous ne savons où donner de la tête. Jusqu’à
+l’Anglaise qui est comme folle, parce qu’elle attend son mari. Je te dis
+tout ce que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais me rappeler et
+dire tout ce qui passe dans ma tête tout le jour. Il me semble que je te
+nuis, que je te trahis, si je crois briller à d’autres yeux que les
+tiens. Tout ce que j’ai de bonheur est en toi. Je suis bien décidée à
+faire toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que je suis femme à
+voler dans les bras de mon ami?
+
+ *
+
+ * *
+
+Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait, comme à
+l’impossible, au bonheur de tenir sa main et de l’entendre, un jour,
+pour s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir la première. Pour
+être, disait-elle, consolée par toi, pour ne point connaître cette
+horreur, vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que tu vives.
+
+
+
+
+SAGE
+
+
+_Inconnue dormant._
+
+Retour des théâtres à plus de minuit. Elle dormait.
+
+Les cheveux entre le châtain et le blond, et travaillés raidis par le
+fer. Le visage un peu grenelé et d’un ovale long. Ce grand corps léger.
+
+Seulette, comme on s’ennuie!
+
+Sa tête posée dans la main, et le tout contre la vitre. Son bras gauche
+prenant le torse, et la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un
+manteau de beau lapin, avec des manchettes et un col d’une fourrure plus
+noble, et sur ce col deux roses feintes, un peu passées,--elles aussi.
+
+Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans ses gants. Elle savait qu’elle
+ne soufflerait pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil lui laisse sa
+courtoisie. Ce grand corps léger.
+
+Par la disposition des signes du souvenir autour du nez et de la bouche,
+on ne sait quel air canin: l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un bon
+grand chien affectueux.
+
+--Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne de l’homme, ô patiente, ô
+prudente, ô attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les planches de
+votre cabane lacustre, sur les pilotis. Il y avait déjà longtemps que le
+monde était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité. Figurez-vous à
+présent!
+
+A présent que les mâles ne savent plus profiter de votre songe (comme
+Jupiter) pour vous embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de vous
+défier un peu.
+
+Vos yeux sont bleus. Très bien: la surprise du réveil, on ne l’affiche
+pas, on la déguise.
+
+
+_Téléphone._
+
+Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que le monde est mal fait, que les
+hommes sont méchants.
+
+Comment je l’ai vu? C’est lorsque vous êtes revenue du téléphone, et que
+vous avez relevé votre petit chapeau en arrière, une seconde fois, après
+que vous l’aviez machinalement remis en place. Puisqu’on relève son
+chapeau au téléphone, quand on est une femme à la mode, et que l’on est,
+en conséquence, à moitié sourde entre ses deux mèches, dans son bibi.
+
+Ce chapeau relevé une seconde fois, quand vous alliez vous rasseoir dans
+la salle pleine de monde. Vous ne vouliez pas me montrer votre front,
+n’est-ce pas? Vous ne pensiez pas à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez
+retiré entièrement. Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à la _Je m’en
+èfe..._
+
+Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole, que vous êtes Américaine du
+Sud, probablement Argentine. Je le sais pour vous avoir entendu parler
+espagnol au téléphone. Votre ramage après votre plumage.
+
+Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit la chanson, mais que je ne
+vous le dirai pas, que je ne courrai pas ma chance, que je resterai coi.
+Fidèle, fidèle.
+
+
+_Le bel adieu._
+
+Ces couples, à la fin de la journée, qui se fient à la foule, ou qui
+comptent, dans l’ombre de la nuit, sur la solitude des rues et la
+bienveillance du hasard.
+
+Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne l’autre jusqu’au bout
+(jusqu’au pied du tram, où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à
+la bouche du métro).
+
+De l’homme et de la femme, on cherche qui est lié ailleurs, qui a des
+contraintes ou des devoirs plus forts, auxquels il se plie, en
+s’assombrissant. Mais c’est toujours la femme qui a plus de peine à
+s’éloigner, plus vaincue, plus soumise à la mémoire de l’amour, aux
+regrets, plus rebelle aux commandements qui viennent du dehors.
+
+Elle tend dix fois son visage. L’autre est parti qu’elle le retient
+encore, qu’elle le choie. Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle
+choie, un homme, un amour, un enfant, une rêverie, un vœu, le berceau du
+monde.
+
+Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait, elle lui baisait sa
+face, et le repoussait fébrilement, pour le contempler avec une
+tendresse désespérée... La colonnade du Louvre dans la clarté de la
+lune.
+
+
+_L’Invoquée._
+
+ La calme beauté que bercent tes rêves
+ A sa bouche pourprée, aux blanches dents,
+ L’éclat de sa chair est brillant de sève,
+ Sa face au front pur a les yeux riants.
+
+ Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle.
+ Femme et déesse, qui le sait? Un chant
+ Toujours le même, honorant l’Immortelle,
+ Court de l’enfant choyé au tendre amant.
+
+ Les fruits de son corps ont nourri le monde.
+ Ève ou Démèter, sa main a pitié.
+ Bonheur d’un instant ou douleur profonde,
+ Tout est suspendu à son amitié.
+
+ Voilà sa gorge et son cou qui respirent,
+ Tu vois refluer ta vie et ton sang.
+ Dans le beau sein pâle et veiné, admire
+ L’orbe terrestre et les cieux innocents,
+
+ Le mouvement et la candeur des voiles,
+ Le miracle des générations,
+ Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles,
+ La substance des constellations.
+
+
+
+
+LA TOUR SUR L’OCÉAN
+
+
+⸬ Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais plus nous ne dormirons. Tu
+es l’immortelle Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les autres...
+Jouvence! La belle Jouvence! Que j’aime ton rire!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu dormi. Et même tu as un peu rêvé,
+un peu gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me porter à ton secours
+et troubler un Sommeil si joli. Dans le doute, je me suis endormi
+moi-même, songeant que je venais de trouver la solution d’un fameux
+problème. L’âne de Buridan placé entre une paille délectable et une eau
+exquise, et il a pareillement soif, pareillement faim. Eh bien, il
+s’endort.
+
+ * * * * *
+
+⸬ J’étais sûr en fermant les yeux, que je te retrouverais me regardant.
+Pas triste, Antiope! Voulez-vous bien, la belle fille! Pas triste.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Comme tu avais raison d’être gaie! Comme nous avions raison! C’est sur
+le genre humain que nous avons refermé la porte. Là. Nous nous
+enfermions dans notre tour.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Nous nous enfermions à double clef dans notre tour, pour être seuls au
+milieu de la mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous nos fenêtres
+n’est point le bruit de la ville. Tu ne l’as pas cru un instant. C’est
+le bruit des vagues rompues par les rochers.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Personne ne pouvait plus te poursuivre. Et tu venais d’arrêter le
+soleil. Tu l’avais charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir. De
+bon gré, il était parti en exil. Tu avais gentiment regardé le destin,
+et tu lui demandais _pouce_. Signé: Victor Hugo.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais pas imaginé combien avait
+servi ce que j’appelais mon cœur, sans avoir eu la bonne idée de
+t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu comme un renseignement futile,
+inutile, ou comme un texte bon à enregistrer, par prévision.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu l’as reçu comme la dernière confidence que j’eusse à te faire,
+comme le dernier repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais
+transparent comme la goutte d’eau pure sous la plaque de verre du
+microscope. Tu m’as regardé, touchée, confiante, adorable. Tu m’as serré
+dans tes bras. Tu t’es portée encore plus près de moi.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un fat, puisque j’ai
+désespéré de te plaire jamais. Trop pour toi, trop pour toi: ainsi me
+parlait l’Amour, en te considérant.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait dans les bois, par une
+nuit si belle, dans un tel flot que tu pouvais lire toutes mes pensées?
+
+ * * * * *
+
+⸬ Comment s’est-elle mise à trembler, quand je la croyais farouche et
+invincible? Comment les larmes du bonheur nous ont-elles gagnés? A qui
+aurait pour sa tête l’épaule de l’autre. Les larmes du bonheur. Et
+j’avais cru aimer!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Don Juan avait moins d’inquiétude, plus de superbe. Il se contentait
+de prendre, donnant aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a jamais
+consolé une femme. Par échappées, la vaine sympathie de la curiosité,
+une espèce de grâce philosophique. Si courte et aride que lui-même en a
+été surpris. Il a été réduit finalement à des calculs misérables, aux
+pauvres plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les femmes
+n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude est quelque chose que tu ne
+peux même concevoir.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré l’amour, que tu ne pouvais
+plus le rencontrer sans faillir, te gardait inanimée, comme morte, mais
+sereine dans ta droiture. Sais-tu bien comment tu parles? Écoute:
+
+--_Malheureusement_, je vous aime.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde d’un étang, j’ai entendu un
+cygne pousser un cri étrange. Ce n’était pas un cygne sauvage. Il avait
+l’habitude de saisir des morceaux de pain dans son bec. Mais il avait
+quitté la plage où il était nourri, avait nagé, avait atteint les bords
+encaissés. J’étais tapi, invisible. La nuit tombait. Tous les bruits
+avaient disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses ailes maladroites,
+et c’est alors qu’il a jeté ce cri, dans la solitude, ce faible cri
+d’une expression plaintive.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je sais des cris de toi que nul n’a entendus... Par toutes tes veines
+court un feu qui te tient languissante, palpitante, et qui va devenir
+déchirant. On te hacherait sur place.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Allonge, avance ton beau bras, Antiope. J’ai la page de Taine dont je
+t’ai parlé, à te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te la
+donner.
+
+_Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais d’être noble. Ce n’est pas un
+bon vivant, un simple épicurien... Il ne se moque point de ses
+sentiments, il ne se contente point de l’allégresse vulgaire; il y a une
+finesse suprême dans sa gaieté; s’il y arrive, c’est par intervalles,
+parce que son âme est flexible..._
+
+C’est toi. Reconnais-toi.
+
+_Mais son fonds est l’amour absolu de la beauté accomplie et heureuse;
+il ne se divertira pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera
+longuement le regard attaché sur ses yeux comme sur ceux d’une créature
+divine, il sentira devant elle son cœur se fondre..._
+
+Qu’on cherche au monde une autre qui ait mené plus loin, dans cet océan
+de l’amour vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au monde une autre
+Toi!
+
+ * * * * *
+
+⸬ Écoute. _Je sais_ que d’autres peuvent être plus jolies. Mais imagine
+quelqu’un qui vienne doctoralement me montrer un défaut de ton visage.
+Je m’entends rire! Comme elle est, c’est elle que j’aime. N’essayez pas
+de lui faire peur. Elle se plaignait naguère de son nez, de son front.
+Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais, elle, dans sa vie même,
+dans son être. Son identité. A présent, elle est tranquille, vous pouvez
+parler. Vous voyez bien qu’elle m’écoute, heureuse, heureuse.
+Laissez-nous, par conséquent, à nos torrents, à nos incendies. Elle et
+moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez, monsieur, mes déclamations.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Comme il me serait interdit de te soigner, je décide que tu ne seras
+jamais malade. Que tu es belle! Si j’avais le droit de te soigner je
+voudrais que fût un peu malade (d’un petit rhume) cette effigie de la
+Santé. Tu savourerais. Ou bien, ce serait moi. Dans les deux cas, on
+verrait l’autre veiller, s’ingénier, et vaincre par des procédés
+magiques inconnus, au nom des mystères de la Tour.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Reviens, ou sinon je me lève aussi, je te pousse contre ce mur, tu
+résisteras, et comme nous sommes de force égale, et tous deux brisés,
+nous nous affronterons jusqu’à tomber morts par terre, ensemble.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Je te vois la sylphide qui, dans les chansons de Rimsky Korsakov,
+danse, et on lui donne son cœur au passage. On ne peut refuser. Chante
+aussi. _Si ré si si la la sol sol mi sol..._ Attends. Il faut que tu
+n’aies plus ton menton sur ta gorge.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Tu n’oublies pas que nous nous sommes déjà rencontrés il y a cinq
+mille ans, dix mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma femme ou ma
+sœur, je ne sais, ou l’un et l’autre, en Égypte, sous les Pharaons.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Te rappelles-tu le jour que nous avons pris mesure l’un de l’autre, et
+que nous nous sommes trouvé tant de nombres pareils? Le cercle du
+mollet, le cercle de l’avant-bras... N’est-ce pas notre parenté ciselée?
+Et si tu me regardes, je vois ta pensée; si je te regarde, tu sais la
+mienne.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Souviens-toi même que nous nous étions déjà retrouvés une fois.
+J’étais soldat dans les légions de Provence, et tu étais une Gauloise
+qui venait voir la Méditerranée. Car tu es blonde depuis le IIe siècle
+de notre ère.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Ce moment, que chacun regarde l’autre encore plus profondément. Si
+l’on pouvait fondre tous deux, se confondre à jamais, et renaître
+ensemble, sous un même tissu, comme un seul être nouveau, comme un
+oiseau enchanté.
+
+ * * * * *
+
+⸬ Regarde comme l’Aube a froid, à Paris. Comme elle a les doigts bleus.
+
+
+
+
+CHEMINEMENTS DE LA MORT
+
+
+Celui qui est représenté dans tous ces dialogues de l’amour a vu mourir
+un vieil homme, son plus proche parent.
+
+Dans les tourments de la fièvre et les toxines du sang, il perdait
+quelquefois la raison. Il avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe,
+sa gravité; au besoin, une mine altière.
+
+Sa grande barbe seulement mêlée de blanc; sa chevelure à grosses mèches,
+à épis; son front; sa tête régulière qui reposait: la blancheur des
+coussins et des draps lui allait bien. Il dominait les vexations et
+jusqu’aux souillures de la maladie. Il semblait qu’il daignât prêter son
+corps, tandis que son esprit continuait de planer, par la force de
+l’habitude.
+
+Dans ses divagations, il en était venu à se nommer le roi d’Angleterre.
+En conséquence, il nommait prince de Galles son neveu, qu’il aimait
+comme un fils, et le présentait dignement, sans manquer au passage les
+imparfaits du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait.
+
+Il avait mis jusque-là tant de décence, tant de secret dans ses
+interminables amours que ses proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le
+croyaient un sage depuis longtemps abrité dans les démissions de la
+vieillesse. Il fallut sa maladie pour découvrir les deux femmes qui se
+haïssaient encore par sa faute.
+
+Le «prince de Galles», son neveu, s’étonnait, s’émerveillait: «Moi qui
+le nommais le Cheick, pour son grand air, dans sa belle barbe! J’aurais
+dû le nommer le Pacha!» Mais cette ironie ne trahissait aucune dureté,
+aucun endurcissement.
+
+Si son respect diminuait, peut-être, son amour ne bronchait pas. Il se
+sentait plus de plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il devenait
+même son confident, par bribes. Il protégeait rigoureusement la paix de
+ses derniers jours et se comparait à lui, non sans inquiétude, ayant
+lui-même gardé un cœur passionné, qui commençait à n’être plus de
+saison.
+
+Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait, et en rêvait. La même
+manie des surnoms que le vieil homme avait longtemps cachée. Et le même
+amour de la mer, qui reparaissait toujours dans le délire. De la mer, de
+la houle, des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès. La proue agit
+comme le soc d’une charrue, mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et
+s’efface. Et la même infatigable coquetterie, sûre de devenir ridicule
+avec le temps. Lorsqu’il parvient à entrevoir le bras nu de
+l’infirmière, le Cheick, s’il retrouve le fil de ses idées, en imagine
+encore un compliment, qu’il cherche à dire.
+
+ *
+
+ * *
+
+La maladie était allée très vite, depuis qu’elle l’avait surpris dans la
+maison de la dernière élue.
+
+Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière sa porte, pour en
+éloigner la rivale qu’elle avait supplantée. Elle jurait de la repousser
+à coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il était perdu, mais
+puisqu’il mourait, puisque sa mort était inévitable, elle était heureuse
+qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil, de jalousie
+couvée et satisfaite. Le cercueil serait cloué dans _sa_ chambre. Le
+mort honorable descendrait _son_ escalier. Elle se sentait tressaillir à
+l’idée de suivre le char funèbre, avec l’assurance et l’éclat d’une
+veuve.
+
+Il fallut le lui enlever presque de force, comme il l’exigeait du reste
+dès qu’il pouvait parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par des
+attentions saugrenues. Elle le tuait un peu plus vite par des remèdes à
+elle. Enfin, il fallait éviter l’ostentation, le scandale de son deuil.
+Le neveu lui parla ferme. Au diable! Il ne lui restait à garder aucun
+ménagement. Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait jusqu’à la chère
+et terrible voix à laquelle il fallait toujours céder.
+
+Elle eut la permission de venir à la maison de santé. Impartialement, il
+octroya les mêmes droits à l’autre, leur assigna des heures.
+
+La première, l’ostentatrice, était une forte femme, devenue rougeaude,
+et restée gauche, mais dans l’intrépidité d’une assez grande fortune. La
+seconde était une ombre légère, déjà vêtue de noir, douce et humiliée,
+avec des traits fins, de grands yeux sombres, un visage encore pâli par
+le chagrin, des manières gentilles.
+
+Leurs confidences alternées composaient un casse-tête. Chacune voulait
+avoir été injustement abandonnés. Et l’abandon de la dame noire et
+blanche était indéniable, mais l’autre invoquait des droits antérieurs.
+Une trahison ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre et
+attendre la revanche.
+
+La dame noire éprouvait, sans aucun doute, un sentiment plus net, plus
+pénétré, moins mélangé d’amour-propre. Elle aussi donnait au pauvre
+vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait doucement Monsieur Copenhague.
+Il se réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et la considérait
+d’un œil incertain et réfléchi, puéril.
+
+Une troisième personne était venue, tout à fait rassurante. Grande,
+élancée, tranquille. Encore belle. Elle était de passage. Elle avait su.
+Elle était une vieille amie. Elle était la veuve d’un vieil ami.
+
+Le malade lui ayant été confié un jour, on la retrouva sur la bouche du
+Cheick, dont elle tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée par leurs
+souvenirs, elle le nommait son seul aimé. Il paraissait surpris, il
+était penaud, ne la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas avoir
+pitié d’elle, de lui, et de tout au monde?
+
+ *
+
+ * *
+
+Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande courtoisie, mais n’avait
+pu faire une vraie confession. Dans cet effort, il avait faibli, et le
+prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction.
+
+Celui qui le regardait mourir s’était procuré une _Vie liturgique_. Par
+froide curiosité, il avait voulu connaître la lettre exacte et les
+gestes des sacrements.
+
+Il croyait depuis sa jeunesse que les sages de l’Antiquité avaient déjà
+trouvé l’essentiel: l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné aux
+hommes de l’imiter, de tendre vers elle par les actions, par l’oraison,
+par l’élévation, par l’examen de conscience, et par l’obéissance aux
+commandements du bien et du beau.
+
+Il rencontrait, disait-il, dans les _Vers dorés_ de Pythagore, et dans
+toute la haute doctrine de l’ancien monde, une loi complète et
+raisonnable... Mais il s’aperçoit, en lisant, et par comparaison, que
+cette loi l’avait mal secouru. Dans les perpétuels assauts que ses
+_démons_ livrent à un homme, celui-ci restait trop seul. On ne disposait
+plus que de soi-même, les vocables des Anciens ayant perdu leur force,
+usé leur vertu.
+
+Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes démarches de
+l’Église. Cette parole qu’elle prononçait en entrant, la première à
+dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée: _Pax!_ La paix dans ce
+cœur trop plein de trouble. Dans ce cœur trop plein des larves qu’elle
+seule, l’Église, ose attaquer en les nommant et dans leurs formes. Si
+notre connivence avec les tentations diminuantes, avez les tentations
+affaiblissantes, ne vous rendait coupables, serions-nous si inquiets, et
+tellement insatisfaits? L’Église purifie les sens qui ont failli. Elle a
+touché ces yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle a lavé la
+vue et l’odorat, le toucher et le goût, la parole et le pas.
+
+Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette extrémité d’un homme empêché
+par la rigueur de la maladie. Empêché de retrouver dans sa conscience
+les étapes et les souvenirs de son parcours. Et cependant, il est
+_pardonné_. Depuis le viatique jusqu’aux indulgences plénières, une
+cascade de _pardons_. L’Église est infatigable. Si elle nous perd ici,
+elle nous retrouve là, assurée, clémente, toujours prête.
+
+Il observait le moribond, son calme, sa dignité vraiment romaine. Par
+scrupule, il n’en déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette
+impassibilité. Il l’entendit avouer «sa satisfaction de mourir en
+règle», et s’interdit de vouloir connaître quel frisson pouvait cacher
+cet air de courage.
+
+Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond, mais il eût raisonné sous
+la hache, et ce qui le bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à
+l’humanité de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante de la mort, une
+exaltation qui n’en dépendait pas lâchement.
+
+--Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit de l’éclair du repentir
+pour être racheté. Ce calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il est
+pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit. Bien mieux, je puis
+escompter ce repentir, l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir
+cyniquement, et cet excès lui-même dans la faute, cet ignoble piège
+tendu à la Divinité, _peut_ être effacé, pourvu que la qualité et
+l’intensité de la contrition soient assez grandes. Jusqu’au crime qui
+peut être aboli par les prodiges de la grâce, dans ces traits du
+repentir dont nul ne peut prévoir la fulguration.
+
+Il entrevoyait une suite, un cortège, un essaim de _forces_
+bienfaisantes. Il était pris dans ce torrent des paroles candides. Cette
+chair souillée, ce corps harassé... «Vous me purifierez et je serai sans
+tache; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige,--_et super
+nivem dealbabor_.» Ce corps harassé, et cette creuse désolation... Il
+songea à sa mère, si bonne et sainte, qu’il lui était intolérable
+d’avoir perdue à jamais, et mesura l’espérance de l’éternité. En
+appeler, pouvoir encore en appeler à une invincible Miséricorde. _Agneau
+de Dieu, qui effacez..._ La séduction d’un tel recommencement.
+
+ *
+
+ * *
+
+Il arrive enfin que les approches de la mort deviennent perceptibles.
+C’est en vain qu’elle a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à
+découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y a plus de doute que sur
+la rapidité des derniers coups.
+
+Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses souffrances avaient
+diminué. Il paraissait insensible, inerte. Le matin du second jour, sa
+gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer. Le soir, sa bouche
+s’ouvrit. Ceux qui l’aimaient s’entre-regardèrent.
+
+Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à chaque aspiration son être
+voulût boire tout l’air de la terre. Les flancs de son torse encore
+vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité d’un mécanisme
+irrépressible.
+
+Une courte phrase musicale, indéfiniment répétée: «Papeeh-Tinton...
+Papeeh-Tinton.» De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à la
+vibration d’un cristal: «Tin-ton... Tin-ton.» Différence de l’homme: les
+machines fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent tout d’un coup,
+au lieu que chez l’homme un fluide immense combat mystérieusement.
+
+A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il tenait fermés depuis deux
+jours? Son neveu, son fils, est là qui embrasse son front, dès que son
+regard se pose. Comment savoir si la souffrance en est aidée?
+
+Un intervalle, une assez longue trêve, et le râle a repris, plus espacé,
+avec une autre syllabisation: «Ahan-rah... Ahan-rah.» De plus en plus
+espacé, puis abrégé: «A-han...» Lorsqu’on a entendu le dernier soupir,
+on s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier.
+
+ * * * * *
+
+Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à moins.
+
+ * * * * *
+
+Le vivant repassait dans son esprit toutes les actions du mort, ou le
+peu qu’il en avait su, le peu que chacun sait des autres. Il repassait
+dans son esprit les actions de son père, ou le peu qu’il en avait su...
+Ce corps qui m’a été transmis, cette tête, ces quatre membres, ce corps
+que j’ai promené partout, qui a erré partout, cherchant le désennui, se
+peut-il qu’il soit si peu différencié, tellement _commun_, si peu mien?
+Soumis aux prédestinations héréditaires, assujetti à la vie animale, aux
+mêmes sourdes élaborations que les végétaux, à leur chimie, à leur
+physique, à la Nécessité. Et lorsque je cherchais, jusque dans le
+plaisir, d’autres joies que le plaisir, les révélations du sentir et du
+comprendre, se peut-il que j’aie été seulement abusé par la
+gesticulation d’autres victimes? Aussi dépourvues que moi d’un souffle
+libre? Constituées comme moi d’une substance tirée du bloc, et faite
+pour resservir sans cesse, comme le sable des plages, dans ces moules
+des enfants? Entre le lit de la naissance et le lit de la mort, quelle
+roue sempiternelle!
+
+ * * * * *
+
+Être là sans certitude, campé, avide, perplexe, et environné de
+destinées.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ L’Adèle de la chanson 9
+ Elle et Lui 15
+ Jusqu’à cette porte 23
+ Carnaval.
+ Fil du destin.
+ La figure sans nom.
+ La corbeille de roses 31
+ Mion 37
+ Autres écoles 42
+ Négoce.
+ L’Aveugle.
+ La rivale.
+ L’insouciant 47
+ Le silence 51
+ Dans les soutes 57
+ Briséis 61
+ L’impossible 74
+ Angelarosa 81
+ Ces trois adieux 90
+ Le respect.
+ L’égarée.
+ Après longtemps.
+ Le nouvel amour 98
+ Les champs vauverts 106
+ La méchante 117
+ Consolations 128
+ Choisir.
+ Capricieuse.
+ Amphitrite.
+ Le bout du monde 133
+ Le bal 142
+ La déesse raison 146
+ Courtoisie 157
+ Le Rubens ingrat 162
+ Digression vénitienne.
+ Edissa 165
+ La fièvre 171
+ Confidence 174
+ Le temps si long 182
+ La méprise.
+ Le cornet.
+ Encore les yeux.
+ La Turque.
+ Coin de rue.
+ Danseuse exilée.
+ Les quatre boules 188
+ Les vaux de Vire 193
+ Une herbe amère 203
+ Jalousie.
+ L’ennemie.
+ Le vain regret.
+ Nothing.
+ Loin d’elle 210
+ Sage 228
+ Inconnue dormant.
+ Le bel adieu.
+ L’invoquée.
+ La tour sur l’océan 233
+ Cheminements de la mort 241
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 27 OCTOBRE 1926
+ PAR EMMANUEL GREVIN
+ A LAGNY-SUR-MARNE
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***
diff --git a/79411-h/79411-h.htm b/79411-h/79411-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..916deb5
--- /dev/null
+++ b/79411-h/79411-h.htm
@@ -0,0 +1,7551 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>Les chambres du plaisir | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+p.noindent { text-indent: 0; }
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; }
+.h3 { text-align: left; line-height: 1.5em; margin: 2em 1.5em 1em 1.5em;
+ text-indent: 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+.cc { text-align: center; text-indent: 0; }
+
+span.sq { line-height: .9em; font-size: 130%; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .rm { font-style: normal; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; }
+.stanza { margin-top: 1em; }
+.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
+.i3 { text-indent: 0; }
+.i4 { text-indent: 1em; }
+
+.narrow { margin-left: 10%; margin-right: 10%; }
+.ind { margin: 1em 0 1em 15%; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+.asterism { text-align: center; margin: 2em 0 1.4em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+ul { margin: 1em 0; padding: 0; }
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.ind2 { padding-left: 3em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.ugap { margin-top: 1em; }
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***</div>
+
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c large top2em">EUGÈNE MARSAN</p>
+
+<h1>LES CHAMBRES<br>
+DU PLAISIR</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ÉDITIONS DE LA<br>
+NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br>
+3, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 1926</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul><li><span class="sc">Passantes</span> (avec <i>Celles d’Alger</i> dans les nouvelles éditions,
+au Divan).</li>
+<li><span class="sc">Savoir-vivre en France</span> (aux Éditions de France).</li>
+<li><span class="sc">Éloge de la Paresse</span> (chez Hachette).</li>
+<li><span class="sc">Les Cannes de M. Paul Bourget et le Bon Choix de
+Philinte</span> (au Divan).</li>
+<li><span class="sc">Chronique de la Paix</span> ou La Vie quotidienne des Français
+après la guerre (à la Nouvelle Revue Française).</li>
+<li><span class="sc">Les Femmes de Casanova</span> (au Pigeonnier).</li>
+<li><span class="sc">Stendhal célébré à Civitavecchia</span> (chez Champion).</li>
+<li><span class="sc">Notre Costume</span> (à la Lampe d’Aladdin).</li>
+<li><span class="sc">Souvenir de l’Exposition</span> (à la Porte Étroite).</li></ul>
+
+<p class="c i">ÉDITIONS PARTIELLES</p>
+
+<ul><li><span class="sc">Amazones</span> (chez Champion).</li>
+<li><span class="sc">Le Nouvel Amour</span> (chez madame Lesage).</li>
+<li><span class="sc">Trois Filles</span> (en <span lang="la" xml:lang="la">fac-simile</span> d’autographe, chez Champion).</li></ul>
+
+<p class="c i">PROCHAINEMENT</p>
+
+<ul><li><span class="sc">Le Nouveau Secret des Dames</span> (à La Lampe d’Aladdin).</li>
+<li><span class="sc">Comme le Vent</span> (Collection « Une Œuvre, Un Portrait » — à
+la Nouvelle Revue Française).</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em noindent narrow i"><span class="sc rm">L’<span class="xsmall">ÉDITION ORIGINALE</span></span> de cet ouvrage a été tirée à <span class="xsmall rm">DOUZE
+CENT QUINZE</span> exemplaires et comprend : cent vingt et un
+exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière,
+sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane <i class="rm">nrf</i><span class="rm">,</span> dont
+neuf hors commerce marqués de <span class="xsmall rm">A</span> à <span class="rm"><span class="xsmall">I</span>,</span> et cent douze destinés
+aux <i class="rm">Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française</i><span class="rm">,</span>
+numérotés de <span class="xsmall rm">I</span> à <span class="rm"><span class="xsmall">CXII</span>,</span> mille quatre-vingt-quatorze exemplaires
+in-octavo couronne sur papier vélin pur fil
+Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués
+de <i class="rm">a</i> à <i class="rm">n</i><span class="rm">,</span> mille cinquante destinés aux <i class="rm">Amis de
+l’Édition originale</i> numérotés de 1 à 1050, et trente
+exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de
+1051 à 1080.</p>
+
+<p class="c">EXEMPLAIRE N<sup>o</sup> LXIII<br>
+<span class="xsmall">IMPRIMÉ POUR</span><br>
+M. VANDERBORGHT</p>
+
+
+<p class="cc gap i">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous les pays y compris la Russie.<br>
+<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> librairie Gallimard, 1926.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em i">Bien que la première personne du verbe
+soit ici prodiguée, et que le <i class="rm">tu</i> et l’<i class="rm">il</i> reviennent
+le plus souvent au même, je dois
+redire — comme en tête des <i class="rm">Passantes</i> — que
+l’auteur supposé de cette vie trop molle
+et vagabonde est un être imaginaire, un
+« héros de roman ».</p>
+
+<p class="i">Si ses aventures comportent une moralité,
+comme il est probable, le lecteur l’apercevra.</p>
+
+<p class="i">Je dois également rappeler que le dessein
+et le ton de ce livre ne sont pas d’hier. Le
+chapitre du <i class="rm">Nouvel Amour</i> a paru dans <i class="rm">le
+Divan</i> du mois d’octobre 1912. Il y a quatorze
+ans.</p>
+
+<p class="sign i">E. M.</p>
+
+<p class="ind i small">7-10-1926.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em"><i lang="it" xml:lang="it">Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">L’ADÈLE DE LA CHANSON</h2>
+
+
+<p>Cet enfant, comment est-il entré dans les
+royaumes du plaisir, de la fantaisie, même de
+l’amour ?</p>
+
+<p>Comment a-t-il entrevu tous les songes à
+rebroder sur la trame des événements et des
+formes ?</p>
+
+<p>Sinon par la grâce d’une chanson ?</p>
+
+<p>En l’écoutant de toute son âme, dont les
+premières images lui semblaient les reflets
+d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré,
+projeté, suggéré avec ses soleils et ses
+lunes.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Au pont du Nord</i></div>
+<div class="verse"><i>Un bal y est donné</i></div>
+<div class="verse"><i>Au pont du Nord</i></div>
+<div class="verse"><i>Un bal y est donné</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les trois cercles d’une pierre candide roulent
+éternellement d’une rive à l’autre à travers
+l’eau diaphane.</p>
+
+<p>En amont, l’étranger découvre, avec toutes
+ses pointes tournées vers le ciel, un manoir
+aux pignons quadrangulaires, dont les murs
+sont couverts de mousse.</p>
+
+<p>En aval, le hameau se glisse entre la plage
+quasi blanche et les sombres sapins. Au delà
+des bornes de grès, parallèlement à la rive,
+règne une longue glissade. Berçant leur lumière,
+les glaçons descendent vers la mer cachée.</p>
+
+<p>Lorsque le soir viendra, les grandes torches
+de résine effaceront les pâles étoiles. Mais déjà
+la musique appelle sur cette place, dont les
+pavés rangés en arcs de cercle sont pleins
+d’étincelles.</p>
+
+<p>Les hommes du village auront une soubreveste
+couleur de neige, des pantalons bleus et
+verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes
+à grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et
+de dentelle, leurs épingles d’or, leur buste de
+velours noir, et des sabots lilas.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Adèle demande</i></div>
+<div class="verse"><i>A sa mère d’y aller</i></div>
+<div class="verse"><i>Adèle demande</i></div>
+<div class="verse"><i>A sa mère d’y aller</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les gentilshommes et leurs dames se feront
+attendre un peu. Ils vont accourir dans leurs
+grands chars traînés par des chevaux vêtus de
+fourrure et de grelots d’argent.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Non, non, ma fille</i></div>
+<div class="verse"><i>Vous n’irez pas danser</i></div>
+<div class="verse"><i>Non, non, ma fille</i></div>
+<div class="verse"><i>Vous n’irez pas danser</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et les barques dans l’eau vont osciller entre
+leurs lanternes, quelques-unes pareilles à des
+cygnes, d’autres rondes comme un baquet
+de bois.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Son frère arrive</i></div>
+<div class="verse"><i>Dans un bateau doré</i></div>
+<div class="verse"><i>Son frère arrive</i></div>
+<div class="verse"><i>Dans un bateau doré</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les rameurs ont une large pagaie dont le
+manche est peint comme un écu, pourpre et
+azur — pourpre et azur — et lorsque la pelle
+sort du fleuve, elle découvre sa couleur naturelle,
+la couleur des planches.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Ma sœur, ma sœur</i></div>
+<div class="verse"><i>Qu’avez-vous à pleurer ?</i></div>
+<div class="verse"><i>Ma sœur, ma sœur</i></div>
+<div class="verse"><i>Qu’avez-vous à pleurer ?</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il avait déjà compris que l’on opprimait ce
+cœur si tendre. Le Roi a défendu de tirer les
+mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas
+que la pauvre fille s’en aille danser.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Mets ta robe blanche</i></div>
+<div class="verse"><i>Et ta ceinture dorée</i></div>
+<div class="verse"><i>Mets la robe blanche</i></div>
+<div class="verse"><i>Et ta ceinture dorée</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer
+salée mêlent leurs doigts. Les pêcheurs ont
+apporté au marché des milliers de poissons à
+frire, grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les
+dames ont répandu le miel sur le lacis des
+beignets.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Et nous irons</i></div>
+<div class="verse"><i>Ma sœur, au bal danser</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi,
+blondes sur la robe blanche. Et l’on a
+ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le
+tablier n’avait pas touché l’autre bord que
+vous aviez dessus votre soulier d’argent. Les
+chaînes grinçaient encore.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Et nous irons</i></div>
+<div class="verse"><i>Ma sœur, au bal danser</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en
+feu, comme un oiseau, — et quel péché y
+avait-il ? Lui vous suivait, le prince votre
+frère, en riant jusque dans les plumes de son
+béret du bonheur de la captive.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Ils firent trois pas</i></div>
+<div class="verse"><i>Et les voilà noyés</i></div>
+<div class="verse"><i>Ils firent trois pas</i></div>
+<div class="verse"><i>Et les voilà noyés.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Qui donc les a trahis ? Et faut-il croire à
+une telle noirceur ? De la main d’un valet ou
+de la fourberie du sort, qui donc les a trahis ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Les cloches du Nord</i></div>
+<div class="verse"><i>Se prirent à sonner.</i></div>
+<div class="verse"><i>Les cloches du Nord</i></div>
+<div class="verse"><i>Se prirent à sonner</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive,
+comme des épaves ? Ou si l’on a pu les recueillir,
+et les mettre, lui dans l’ivoire, elle
+dans le cristal ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>C’est pour Adèle</i></div>
+<div class="verse"><i>Et pour son frère noyés</i></div>
+<div class="verse"><i>C’est pour Adèle</i></div>
+<div class="verse"><i>Et pour son frère noyés</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans
+le cristal, sur un lit de satin.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Tel est le sort</i></div>
+<div class="verse"><i>Des enfants obstinés</i></div>
+<div class="verse"><i>Tel est le sort</i></div>
+<div class="verse"><i>Des enfants obstinés.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tous ces méchants prompts à se résigner !
+Tous ces visages si prêts à sermonner !</p>
+
+<p>Lorsque les cloches traversaient l’espace
+pour venir te parler d’Adèle, et qu’enveloppé
+dans les vapeurs d’une sphère impalpable
+tu dévorais ce beau secret, pour les trésors
+d’un empire, tu n’aurais pas confié ta peine…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">ELLE ET LUI</h2>
+
+
+<p>Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait
+d’autres dames de ses pensées…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme
+qui passait auprès d’une belle laide lui disait,
+ou dans un sourire ou d’une voix sourde :
+« <i lang="es" xml:lang="es">Fea !</i> » C’est-à-dire : « Laide ! » Ce que
+l’amour peut inventer ! J’étais donc aux anges,
+l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé
+ce chant, intitulé <i lang="es" xml:lang="es">la Fea</i>, pareil à un éventail
+grand ouvert, ou plutôt à l’un de ces grands
+vents, dont parle un poète, qui rendent fou.
+O laide ! pensais-je, belle laide bien bonne,
+bien noiraude, bien douce, qu’un enfant a
+aimée d’amour.</p>
+
+<p>Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance
+qui plaignait ingénument les malheurs
+d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté,
+son espérance. Le tintamarre des cymbales et
+le mystère de la trompette bouchée faisaient
+illusion, donnaient le change. Eux peignaient — et
+non les paroles — cette frénétique et langoureuse
+Espagne qui a franchi l’Atlantique,
+et qui anime encore les danses endiablées des
+Noirs, en dépit de leurs noms anglais. Chansons
+latines, dans le vent d’Afrique, qui sont
+tombées de la hune des caravelles, et sont allées
+de proche en proche jusque sur les rives
+de l’Orégon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Sur terre, la première dame de ses pensées
+se nomma <i>Nieve</i>, la neige, ce qui s’accordait
+mystérieusement à la chanson d’Adèle.</p>
+
+<p>Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai
+parc. Penchés entre les barreaux d’une grille,
+ils pouvaient voir la troupe des frères aînés
+courir avec orgueil sur les tricycles et la roue
+géante des vélocipèdes. Tandis qu’eux-mêmes,
+au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau
+d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses,
+inquiets, et un profil persan.</p>
+
+<p>Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse.
+Mais il est rigoureusement vrai — je le sais à
+merveille — que le profil aquilin de sa première
+amie lui semblait princier, et même
+royal.</p>
+
+<p>La pêche d’Aragon est tendue comme un
+tambour, comme une balle, et non pas si
+duveteuse ; polie, au contraire, lisse au toucher.
+Nieve avait de plus une grosse tresse
+noire qu’il soulevait toujours avec soin lorsqu’il
+l’embrassait. Elle avait une bouche fine
+et altière. Elle était mince, elle était grande et
+svelte. Sa petite main, lorsqu’il la regardait.</p>
+
+<p>L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un
+jouet, un Don Juan des Vignes. Il l’emporte. Il
+le cache. On le réclame. On le cherche. On le
+trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est,
+sans le savoir, pareil au beau Kœnigsmark.
+Non seulement la mort ! Il accepte la honte
+pour l’amour de sa belle. Les autres gages
+qu’il possédait, nul n’y pouvait rien, par bonheur,
+puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux
+ni l’inflexion d’une parole.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La seconde dame de ses pensées eut nom
+Carmela.</p>
+
+<p>Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu
+du sang des Maures, du sang des Abencérages,
+et Carmela du sang de Genséric.</p>
+
+<p>Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore.
+Et « fosselue »… Avant de la retrouver dans
+Ronsard, avec cette épithète, et comme une
+fraise dans le lait, il aurait su la chanter par
+un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait pas
+craint l’ironie des adultes, si la savante retenue
+de l’enfance ne lui avait gardé la bouche
+close.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">En el hoyo de tu barba…</i></div>
+<div class="verse">Dans ton menton de fosseuse</div>
+<div class="verse">On dit qu’on m’enterrera.</div>
+<div class="verse">Ah ! quelle mort trop heureuse</div>
+<div class="verse">Que ne suis-je mort déjà ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait,
+qu’il ne pouvait se rassasier de voir
+couler ces belles perles (puisqu’il n’en était
+pas la cause).</p>
+
+<p>Elle était célèbre dans toute la ville par ses
+danses, et tant elle l’aimait qu’elle n’avait jamais
+voulu danser devant lui.</p>
+
+<p>Son cœur innocent percevait ce que sont les
+danses d’Espagne, et que, lui présent, ce qu’on
+y mime par style, devenait impossible.</p>
+
+<p>Ou bien peut-être était-ce par espièglerie,
+par génie précoce de la chicane, et pour le
+pousser à bout.</p>
+
+<p>D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler
+d’en haut à celui qui entrait, s’ouvrait une
+trappe. La petite tête de Carmela encadrée là.
+Le rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait
+naître dans la belle bouche rouge une bulle.
+Elle calculait le moment où il lèverait la tête,
+et il recevait sur sa face une salive patiemment
+formée. Il ne se fâchait pas (dont je l’approuve
+encore). Il l’aurait bue.</p>
+
+<p>Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre
+comme tous les amoureux d’Espagne, elle lui
+donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé
+ses cheveux. Son bras candide passait
+entre les barreaux jusqu’à la fossette du coude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée,
+répudiée. Parce qu’on l’avait vue à
+la foire de Séville se promenant au bras d’un
+garçon, et il n’avait admis aucune excuse.
+Quant à Carmela, il n’a pas observé comment
+la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il
+était sûr de ne l’oublier jamais (non plus que
+Nieve d’ailleurs). Travail des jours. Toutes
+les broderies inachevées ne sont pas celles de
+Pénélope. Et ni Carmela ni Nieve n’étaient
+vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la Vandale
+quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui
+solennellement : la laide, <i lang="es" xml:lang="es">la fea</i> dont il s’agit,
+fut une troisième.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Andalousie a des jardins dans ses cours.
+La moitié de l’année, durant les mois chauds,
+on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio
+rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre
+des plantes et des fleurs.</p>
+
+<p>La maison était pleine d’une troupe de filles
+dont le rire éclatait à chaque instant du jour.
+Elles entouraient leur <i lang="es" xml:lang="es">señorito</i> de mille soins.
+Quittant la table paternelle, où il était
+prudent, le petit seigneur précité mangeait
+souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un
+vaste plat unique où chacune plongeait à son
+tour la cuiller avec une parfaite décence. Le
+soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il rentrait,
+ivre de fatigue — une à chaque bottine,
+une à chaque bras — et lui disaient des contes
+jusqu’à ce qu’il s’endormît. La <i lang="es" xml:lang="es">fea</i> était l’un
+de ces chers visages.</p>
+
+<p>(Des contes… Dans les différentes versions
+d’Yseult, l’Espagne a choisi la plus chevaleresque,
+celle de la forêt et de l’épée de Tristan
+posée toute pure, entre lui et elle. Cette
+héroïne si droite, et l’effrontée qui ment avec
+une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne
+peuvent pas être la même Yseult.)</p>
+
+<p>La <i lang="es" xml:lang="es">fea</i> était l’un de ces riants visages, non
+le moins agréable. Elle jouait avec une violence
+folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui plaisait
+de sentir son souffle précipité.</p>
+
+<p>A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence
+devenait un mystérieux personnage qui
+suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient
+un refuge, tous les deux, au premier,
+dans ces vastes espaces déserts et sans
+meubles, où ils marchaient sur la pointe des
+pieds.</p>
+
+<p>L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux.
+Le pli de sa bouche. Et cette odeur de feuilles
+vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais
+gravé dans le cœur… Elle avait feint un sommeil
+irrésistible. De l’armoire peuplée de
+cent costumes dont il s’habillait par fantaisie
+dans ses métamorphoses (à l’insu des propriétaires
+légitimes, ses parents), elle avait tiré
+des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette
+blancheur. La couleur et la force de ses bras.
+Contre elle, cette chaleur croissante. Et ces
+deux bouches qui chuchotent. Ces deux
+bouches qui ne peuvent plus parler. Cette légère
+morsure, comme d’un jeune chien. Et
+cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin
+de finir. Qui est le plus pâle, à la fin,
+d’elle ou de lui ? Il la voit comme une morte.</p>
+
+<p>C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant
+exprès pour la première fois. Résolu, intrépide,
+fermé, protecteur, plein de honte, à
+coup sûr, plein d’effroi, mais sachant qu’il
+fallait se taire, persuadé qu’Adam avait gardé
+de même Ève endormie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">JUSQU’A CETTE PORTE</h2>
+
+
+<p>Quand la prodigieuse lamentation de la scie
+flexible ravage et agace, il arrive qu’on se souvienne,
+que l’on ramène au jour des pans entiers
+de la mémoire, qui paraissaient à jamais
+enfouis dans les décombres.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Carnaval.</i></p>
+
+<p>Ce page est captivé par l’élégance supérieure,
+par l’aisance, par l’éclat de la jeune
+fille, et par sa forme de femme. L’écheveau
+que tressent ces deux idées. L’idée des
+femmes, des amantes, du mariage, et celle
+de la pureté, de la fragilité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui, <span class="rm" lang="it" xml:lang="it">in petto,</span> songeur</i>. — Je vous regarde
+parce que je vous aime (l’amour servant de
+synonyme ingénu à l’admiration du désir) ; et
+je baisse aussitôt les yeux parce que… Ne
+croyez pas que j’aie vraiment peur. Seulement
+de vous offenser et de vous paraître ridicule,
+<i>à vous</i>.</p>
+
+<p><i>Elle, dans ses pensées, et d’abord riante.</i> — Il
+paraît qu’il faut que je vous trouve bien
+laid, étant un homme, tandis qu’au contraire
+vous m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez
+pas me prendre contre vous, en me serrant et
+m’embrassant ? Puisque c’est l’homme qui
+embrasse, c’est lui qui berce, lui qui enlève,
+lui qui caresse, tandis que nous fermons les
+yeux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils se contemplaient face à face, en combattant.
+Leurs sacs étaient presque vides. Un
+arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de
+rubans multicolores. Les pas de leur assaut
+foulaient un vaste tapis mol et chaud. Elle
+avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait ; son
+cou gonflé par le mouvement en arrière de sa
+tête ; rengorgé, parce qu’elle était bien aise ;
+et son regard filtrait, comme pour lancer un
+défi… Galatée, Galatée, les autres vous ont ravie, — je
+veux dire emportée. C’est lui qui
+a été ravi, qui est resté béant, à bout
+d’haleine.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Fil du destin.</i></p>
+
+<p>Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait
+cette bouche qui devait baiser la sienne.
+Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la
+forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte.
+Il levait les yeux sur elle pour les
+rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les
+siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa
+main tremble sur la tasse qu’elle lui a donnée.</p>
+
+<p>Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.</p>
+
+<p>Il la voyait aussi troublée que lui. C’était
+même du trouble qu’elle sentait que venait
+presque tout le sien, par sourde appréhension
+et par une sourde espérance. Du trouble qu’elle
+montrait, chaque fois un peu plus, lorsqu’elle
+entrait dans la chambre avec ses potions et
+ses orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle
+ne savait qu’inventer.</p>
+
+<p>Cette bouche, au-dessous des deux brillants
+yeux noirs, sur ce pâle visage, dont il ne percevait
+pas toute l’angoisse, mais seulement le
+sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux
+noirs pleins de mèches folles. Son cou
+nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur
+de cet avant-bras, sous la manche de toile rebrassée.
+Il calculait avec une extrême rouerie
+qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais
+qu’elle avait à faire le premier pas. Il se savait
+presque un enfant.</p>
+
+<p>Elle était venue peu à peu si près que ses
+genoux touchaient le fer du lit. Elle le regardait,
+se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle
+cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près
+de lui le corps d’une femme. Il embrasserait
+le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet
+entrelacement. Ce puits de délices.</p>
+
+<p>Il aurait pu lui prendre sa tête — si près — et
+l’attirer, l’embrasser. (L’embrassement est si
+bien lié au baiser que le verbe <i>embrasser</i> a
+changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération
+de ses traits anxieux une sorte de honte,
+et même de désespoir, de colère, et même de
+refus.</p>
+
+<p>Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever
+légèrement. Si jeune, en disposer, l’enserrer.
+Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille.
+Il la voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son
+parfum, sa candeur, ses fibres. Ces tendres
+muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire
+à cette fontaine, saccager ces fleurs, piller ce
+bouquet… Et tant pis pour lui ! Est-ce qu’il
+fallait tant de scrupules ? Est-ce qu’elle devait
+tout repousser ? Est-ce qu’elle en avait la
+force ? Une fois encore, allait-elle remonter
+dans sa chambre, déçue, et se tordre dans
+ses draps ? Est-ce qu’elle ne pouvait pas
+au moins le bercer, le presser ? Et sentir ses
+longues jambes ? Est-ce qu’elle était sûre,
+après tout, d’être toujours ce péril mortel ?</p>
+
+<p>Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes
+les pensées, qui étais encore empêtré, qui ne
+savais que faire, qui mettais tant de poésie
+partout, celle-là avait la moitié de son âme
+livrée à une tentation délirante, l’autre à la
+peur, à la honte et au remords de son mal.
+Comme les deux plateaux d’une balance. Une
+petite gifle que, par bonheur, tu lui donnas,
+impatienté, pour tout changer en jeu gamin…
+Il suffit du poids le plus léger, un grain, une
+lamelle, et l’aiguille bouge ; tout est résolu,
+tout est bien.</p>
+
+<p>Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la
+traitais de poltronne, en criant, parce qu’elle
+semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu
+as vu — une dernière fois — sa tête, dans l’ouverture
+d’une porte qu’elle ne se décidait pas
+à tirer ; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait
+rire, ses yeux qui te transformaient en jeune
+Bacchus indien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers
+et dans la sanie le triste amour. (Et cette
+odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait
+ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta
+mémoire.)</p>
+
+
+<p class="h3"><i>La figure sans nom.</i></p>
+
+<p>Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse
+de ce petit monsieur. Au contraire. Elle
+se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates.
+Elle lui avait jeté un dur coup d’œil
+lorsqu’il avait franchi la porte. Il lui était indifférent
+qu’il parût si frais, gracieux et timide.
+A quel moment le faire payer ?</p>
+
+<p>Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir
+qu’il gravait dans sa tête toutes ces mêmes
+images qu’il repoussait, il regardait ce désordre
+d’une chambre, ce drap dont on avait
+effacé les plis avec la main, ces tables encombrées,
+ce peigne, et cette femme, dans ses
+bas.</p>
+
+<p>Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer
+son mutisme. Elle parla cependant. Elle
+reposa sa cigarette. Sa voix rauque.</p>
+
+<p>L’argent modifie à première vue le visage
+des êtres qui sont mal nés ou que trop de
+malheurs ont durci. Il lui vit une certaine
+mansuétude, une espèce de jovialité.</p>
+
+<p>Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte,
+le buste long, et veule, mortellement lasse,
+n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux
+étincelants. Il compara cette tristesse d’une
+chair vivante à la gloire, à la splendeur des
+statues. Cette tristesse inconnue d’une chair
+vivante. Cette herbe maigre…</p>
+
+<p>Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur.
+Elle l’embrassa. Elle était lisse et froide
+comme un satin. Dans le miroir d’une table,
+il voyait un dos modelé, il voyait des hanches
+et leur contraction. Elle l’entraîna. Il était
+stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser
+avec peine revenaient l’obséder.</p>
+
+<p>Elle finit par se mettre à prononcer des mots
+ignobles. Soit pour l’humilier, le dépraver, le
+salir, soit avec l’espérance de lui faire mieux
+perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste,
+un peu perdu la sienne, et qu’elle
+révélât de cette manière le fond d’un cœur
+avili.</p>
+
+<p>Lui se taisait (Chienne ! Chienne !). Il se
+taisait obstinément. (Se peut-il que nous
+soyons pareils aux chiens et aux gorilles ?) Il
+voulait se taire, et lui ferma brutalement la
+bouche. Pourquoi dut-il finir par baiser cette
+bouche ? Comment découvrit-il dans ces
+larges yeux d’une Bête un air humain attendrissant ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">LA CORBEILLE DE ROSES</h2>
+
+
+<p>Le coupable fut Shakespeare… Ils l’ont lu
+tous deux ensemble, dans la douce compagnie
+des grands arbres, devant un ciel.</p>
+
+<p>Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que
+l’on avait pu se plaire à l’instant, que l’on
+avait pu être cloué sur place, chacun par une
+flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.</p>
+
+<p>Ils ont lu que tout était possible, que l’amour
+résolvait tout, qu’il était brûlant et glacé,
+plume et plomb, et même « plume de plomb,
+et sommeil éveillé ».</p>
+
+<p>Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages,
+les oiseaux, les astres et les feuilles, ils ressemblaient
+aux adolescents de Vérone. Les nuages,
+les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce
+tendre sourire qu’ils avaient aussi, à leur tour.
+Tant de vrai dans le papier frisé d’un madrigal !
+Tant d’âme nichée dans l’emphase</p>
+
+<p>Ils surent que Juliette avait reçu et donné
+un baiser le premier jour, comme elle-même.
+Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre
+ouverte.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils
+étaient sûrs d’aimer. Puisqu’ils en avaient
+déjà défié l’univers.</p>
+
+<p>On avait pu les voir. Un cheval pétillant
+emportait la légère voiture. Ni le vieil homme
+qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient
+jamais, plongés qu’ils étaient dans
+les arcanes d’une conversation juridique et
+agricole. Assis entre les deux grandes roues et
+tournant le dos au chemin, eux voyaient fuir
+la route dessous leurs pieds. La route, les
+champs, le monde. Ils s’embrassaient à la
+face du monde.</p>
+
+<p>J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée,
+engourdie, brillante comme dans la
+fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins
+d’étincelles.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Elle en vint à penser fixement qu’elle avait
+un an de plus que Juliette, qu’ils n’aimaient
+pas moins, que personne n’avait jamais aimé
+davantage.</p>
+
+<p>La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa
+entre ciel et terre le piège d’une nuit trop
+belle, odorante. « C’est dans cet apparat que
+la fée galope à travers les cerveaux des
+amants. » Elle leva un obstacle après l’autre.
+Tout leur devint facile et raisonnable, puis
+qu’ils dormaient sous le même toit. Jusqu’aux
+allusions de Samson, de Mercutio, et jusqu’aux
+contes salés de la nourrice, qui piquaient
+leur amour-propre. Ils ne savaient
+quelle malice, quelle ironie, quelle soudaine
+volonté de n’être pas dupes…</p>
+
+<p>Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était
+en face. Une galerie de bois toute fleurie régnait
+en terrasse le long de l’étage. Il n’avait
+qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de
+l’autre qu’ils n’avaient jamais été.</p>
+
+<p>Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il
+contemplait « cette lune sacrée qui argente les
+cimes », et ramenait de là son regard à la fenêtre
+de Camille. Une corbeille de roses posée
+sur le rebord lui parut une offrande.</p>
+
+<p>Le visage de Camille au-dessus de ces roses.
+Elle tient une lumière dans la main qu’elle
+élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle
+montre la croisée à côté de la sienne, répète le
+geste du silence, et part, et vient.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Les coups sourds de son cœur tandis qu’il
+attend, tandis qu’il écoute.</p>
+
+<p class="ugap">Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses,
+qu’elle avait apportées ; elle a brusquement
+éteint la flamme qui l’éclairait.</p>
+
+<p class="ugap">Elle est contre lui, dans sa longue chemise
+de fille, d’une toile un peu rude.</p>
+
+<p class="ugap">Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée,
+et perçoit que sa joue est pourpre parce qu’elle
+brûle.</p>
+
+<p class="ugap">Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain
+les aurait rebutés, s’ils y avaient pu penser.</p>
+
+<p class="ugap">Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait,
+avait besoin d’être étendue, voulait être
+morte.</p>
+
+<p class="ugap">Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup
+de talon. Il se sentait lourd à s’abîmer par
+terre.</p>
+
+<p class="ugap">Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait
+en tournant un peu sa tête.</p>
+
+<p class="ugap">Si belle et diaphane. La légèreté de ses
+membres, et cet or sur la fragile épaule, et ce
+murmure de sa bouche.</p>
+
+<p class="ugap">« Jusqu’à ce que le timide amour, devenu
+plus hardi, ne voie plus que chasteté… »</p>
+
+<p class="ugap">Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience.
+Les premiers. Dont le souvenir les
+poursuivra toute la vie.</p>
+
+<p class="ugap">Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait
+à Roméo, s’il devenait oiseau, — jusqu’à
+le tuer — ce sont les caresses que je faisais
+hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa
+pénombre, immobilise.</p>
+
+<p class="ugap">Si tendre, l’amour, et « il est brutal, rude,
+violent, il écorche comme une épine ».</p>
+
+<p class="ugap">Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe
+qu’il ne pourrait la consoler d’un tort si
+grave, mais que l’amour n’a pas besoin de
+consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.</p>
+
+<p class="ugap">Douce tête, petit cou, et ces tendres bras
+qui voudraient encore serrer, n’ayant plus aucune
+force.</p>
+
+<p class="ugap">« Aussitôt que le vivifiant soleil commence
+dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux
+ombreux du lit de l’Aurore… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">MION</h2>
+
+
+<p>Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un
+de l’autre, elle avant lui. Mais il n’a pas vingt
+ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent
+mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est
+écoulé depuis la naissance de la première fille
+qu’Ève mit au monde.</p>
+
+<p>Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité
+et de colère. Il apercevait de même, pour
+s’adoucir, une autre différence. Celle d’un
+cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé,
+et d’un cœur qui resta seul trop tôt, et trop
+libre, trop exposé.</p>
+
+<p>Il la considérait de loin, ce matin-là, assis
+sur la jetée, heureux comme d’une revanche
+qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses
+hautes bottines, dans l’espèce d’amazone à
+jupe courte dont elle était toujours et bizarrement
+vêtue, elle grimpait le long de la falaise
+avec une infaillibilité de chèvre. Toute noire
+sur ce fond de craie et de verdure. Élégante
+comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait,
+impassible, bien à l’aise dans tous ses
+mensonges.</p>
+
+<p>Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse,
+à cause de l’énorme chevelure. Elle
+parlait avec son compagnon, en remuant un
+peu les bras, dont il admirait la ligne frêle et
+gainée. Tous ses mensonges, elle les retrouvait
+bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin.
+Elle en extrayait instantanément celui
+qu’il fallait et le présentait avec une parfaite
+modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable
+Mion !</p>
+
+<p>Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin
+venu d’Angleterre tout exprès pour souffrir ?
+Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait
+aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent
+un jour à se confier l’un à l’autre, à se plaindre
+tous les deux. On ne tarderait pas à lui
+voir une figure agitée, renversée, pareille à
+celle d’une troisième victime, qui les avait
+précédés. Celui-là se répandait en lamentations
+peu fières, et l’on avait même vu sa
+moustache recueillir une larme idiote.</p>
+
+<p>— « Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut
+connaître le fond de l’âme de Mion, si elle a
+une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être
+des sens. N’en croyez pas sa douceur. Et sachez
+qu’elle est intéressée, calculatrice. Cette
+tête innocente est pleine de trames. On passe
+un examen, au cours duquel on est soigneusement
+hébété par ses soins. Même s’il lui plaît
+beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un
+pauvre homme est sûr d’être refusé en fin de
+compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, brûlé à
+petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer.
+Lorsque j’ai compris que, vous non plus, vous
+n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle vous a déjà
+appris ce qu’elle ose nommer si fourbement ?
+Tant mieux pour vous si vous l’ignorez encore ? »</p>
+
+<p>Cette tête innocente… Il n’avait pas voulu
+croire qu’elle fût infectée par l’argent, dont
+lui-même avait un mépris inhumain. Afin de
+repousser la calomnie, il avait imaginé l’existence
+de tout un lacis, de toute une machination
+ténébreuse où Mion était prise et se débattait,
+entre deux ou trois bourreaux malins,
+dont ce polichinelle à cheveux blancs qui
+l’avait appelée à part sur la plage, pour lui
+parler si méchamment. (Et le vieux s’était fiché
+par terre, dans une avalanche burlesque de
+galets.)</p>
+
+<p>Mais il était bien vrai que lui-même avait
+reçu les baisers de Mion, et ses baisers seulement.
+On partait. On s’en allait sur la route.
+On avait sa Mion à côté de soi. Elle marchait
+dans son uniforme, et les mains nues, afin de
+pouvoir en livrer une de temps en temps. On
+voyait le profil de son visage sans poudre, son
+petit nez droit, son menton, une Minerve enfantine,
+la frange de son cil. Sous le chapeau,
+le cône de sa torsade. Sur sa nuque, les deux
+frisons, à la naissance de la chevelure.</p>
+
+<p>Le moment venu, on franchissait ensemble
+les talus, les haies, tous les obstacles. On s’arrêtait
+en plein champ. On s’asseyait côte à
+côte. Aux basques de sa jaquette qu’elle relevait,
+on admirait qu’elle ne fût pas si maigre.
+A la pression de son buste léger, qu’elle eût
+deux seins charmants et libres. On avait devant
+soi la gentille vallée, les roseaux, les saules, ou
+bien la courbe et les nacres d’un golfe. On respirait
+sa verveine. Elle vous remettait sa face.</p>
+
+<p>Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les
+mèches mordorées envahissaient le petit front
+courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si sa
+tête était renversée ; presque noirs, si sa tête
+était baissée. Il était certain qu’elle observait,
+sans manquer toutefois d’un air tendre. Il
+était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses
+soupirs. Il avait vu sa petite main arracher des
+touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche se
+récrier doucement. Celui qui se croyait trop
+victorieux, celui qui voulait obtenir davantage,
+avait à faire à une furie, debout en un clin
+d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir.
+Il lui appartenait, à elle, de s’emparer de votre
+tête, de votre oreille, et de vous rendre fou,
+ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse,
+on ne savait : « Quoi donc ? Un tel
+bonheur ? »</p>
+
+<p>Elle avait disparu avec son Anglais, dans le
+vallonnement de la falaise, sur cette route de
+Puys, où l’on disait que les amants trouvaient
+à se loger, les vrais amants.</p>
+
+<p>— Mion, ton secret ? Mion, ton secret ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">AUTRES ÉCOLES</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>Négoce.</i></p>
+
+<p>Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie.
+Seize ans, mais belle. Sa propre superbe et
+l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le
+grand corset du temps, pour mieux dessiner,
+en d’étroites robes <i>princesse</i>, une incomparable
+merveille.</p>
+
+<p>Opulente, effrontée, les dernières grâces de
+l’enfance encore jointes à cet épanouissement.
+Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les
+seins, l’arc des flancs, et cette ligne plus droite
+qui va de la taille à la jambe, en passant devant
+l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle entrât.
+On était interdit.</p>
+
+<p>Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement
+aux hommes riches et âgés. Ces deux
+conditions paraissaient nécessaires, comme si
+elle jugeait que, dans tous les cas, un homme
+jeune est dangereux. La pauvre enfant ! Elle
+ne se résolvait pas à croire que le monde dût
+être un tel flot de saleté. Je la voyais souvent,
+à table, éperdue de dégoût, son cœur sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Si j’avais su ! Au lieu de tomber en extase
+devant elle, et sa mère manœuvrait en conséquence
+comme un général d’armée, j’aurais
+joué l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse,
+avec amitié, en complice, comme un
+prisonnier en peut regarder un autre dans une
+forteresse, à travers les barreaux.</p>
+
+<p>A la réflexion, il est permis de se demander
+pourquoi la mère habillait sa belle chatte en
+vraie femme. Il faut supposer qu’elle était
+pressée, qu’elle voulait mener une campagne
+décisive, frapper un grand coup. Au delà du
+pain quotidien assuré en catimini, le maire.
+Puisque les hommes sont fous !</p>
+
+
+<p class="h3"><i>L’Aveugle.</i></p>
+
+<p>L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté
+la vue.</p>
+
+<p>Un amour coupable, en dépit de toutes les
+bonnes intentions qu’elle y avait prodiguées.
+Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et
+imprudente voie s’armer et jouer contre elle
+jusqu’à ses plus belles qualités, dénaturées,
+désorientées ?</p>
+
+<p>Elle s’avançait, dans une humble inclinaison
+de sa tête, frêle et pâle, une innocence irréductible
+peinte sur ses traits.</p>
+
+<p>Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne
+point maudire. Elle ne vouait personne au malheur.
+Tout ce qu’elle entendait dire par le
+commun des êtres de son âge lui paraissait
+dès lors d’une navrante et périlleuse naïveté.
+Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée
+s’interdisait de jeter l’épouvante.</p>
+
+<p>Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer,
+mais d’indiquer sa soumission, sa docilité.
+Elle pensait que les lancinations du regret,
+les brûlures du remords n’ont pas
+d’autre adoucissement.</p>
+
+<p>Elle avait une sœur dans la triste chanson :
+<i>Ma mère, coupez mes longs cheveux, — Ils
+serviront d’exemple aux filles…</i> Un si profond
+retour, et la magnanimité qu’il révèle ! On
+voudrait un miracle, et suspendre les lois
+inexorables.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>La Rivale.</i></p>
+
+<p>Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous
+aimais, si je vous désirais.</p>
+
+<p>Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous
+saviez à quoi vous en tenir sur l’état d’esprit
+qui venait à un homme lorsqu’il vous entrevoyait,
+à demi consentante. Lorsqu’il avait
+devant lui votre grand corps laiteux, rose, majestueux,
+et pourtant agaçant, provocateur.
+Une Junon qui aurait perdu son bon sens, qui
+ferait cas principalement de l’amour charnel.
+Et votre visage d’une reine de Rubens ? Son
+petit nez aquilin ? Ses yeux pâles ? Sa bouche
+infléchie ? La longue courbe de sa joue ? Et ce
+son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait
+la blancheur ? Sans compter vos deux bras,
+dans leur manche chinoise, visibles jusqu’à
+leurs copeaux d’un or ductile.</p>
+
+<p>Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre
+amie Pauline, si elle m’avait aimé, si j’avais
+été heureux par elle. Un <i>oui</i> que j’aurais dit,
+vous vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il
+a fallu toute une semaine de sape et de contremine.
+Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup,
+se taire, dire <i>non</i> avec un air grave, relancer
+l’hameçon au dadais qui vous prenait
+au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer
+qu’il se conduisait en gentilhomme (et
+qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû
+l’adorer).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comme un homme a lieu d’être fier, grâce
+à toi ! Il voit disparaître le globe de tes yeux.
+Il te voit remuer comme une vague. Il voit
+tout ton corps divisé en tumulte : le thorax,
+l’épigastre, les muscles abdominaux. Et il
+t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas
+mourir ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">L’INSOUCIANT</h2>
+
+
+<p>Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris
+de l’avoir aimée, non sans se reprocher
+un revirement si cruel.</p>
+
+<p>Aimer — songeait-il — aimer ! Nous sommes
+toujours à prononcer ce mot. Je t’aime, tu
+m’aimes, nous nous aimons. Ah ! que c’est
+bête.</p>
+
+<p>Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à
+la lettre.</p>
+
+<p>L’amour la vieillissait, lui prenait les deux
+sillons qui allaient des ailes du nez aux coins
+de la bouche, et les creusait artistement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>(Que me font ta science et ton art ? Comme
+si l’amour était une jonglerie ! Que me fait ta
+courtoisie de diplomate ? Le jour de notre premier
+baiser, lorsque je me suis cru si habile, si
+entreprenant, crois-tu que je n’aie pas vu comment
+tu as souri ? Avec quelle finesse ? Et il
+faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu
+te donnes l’air de faire toutes mes volontés.
+Ton air de docilité est une combinaison qui
+te permet de lutter à armes égales, et même de
+te croire plus forte que moi. Mais si nous
+comptions ?)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si
+vieille, en réalité.</p>
+
+<p>Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient
+dû être la gaîté même. Une tendre bouche,
+une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre,
+sans un seul défaut grave, et poli, poncé,
+frotté. Plus d’une nuance couleur de rose ajoutait
+à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait
+qu’on la comparât à un Saxe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne,
+âge moyen, grâces excessives. Et cette peur
+que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir ?
+L’autre, — chypre, chypre ! — l’autre
+qui lui ressemblait — comme si j’étais voué à
+cette espèce de blondes — n’avait pas un cœur
+aussi gentil. Elle prétendait que nous fussions
+trois. Il venait trois fois par semaine, à la
+cloche, comme un homme prudent. S’en allait
+de même. Et c’était toujours le matin. Soirées
+réservées à la famille. Le jour qu’elle voulut
+tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour
+qu’elle lui refusa sa porte, pour m’apaiser, me
+mettre au courant… La femme de chambre
+nous lançait des regards désapprobateurs.
+Et volez, théière ! Dansez, biscuits ! Place à
+Don Quichotte de la Manche ! Mais celle-ci est
+constante, assidue, unique, interminable.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il alla jusqu’à remarquer que son haleine
+perdait un peu de fraîcheur à la longue, lorsqu’elle
+se réveillait, mais refusa même de se
+l’avouer. Il enregistrait à son insu. Les souvenirs,
+eux, seront involontaires. A vrai dire, il
+n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut
+tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour,
+de se réfugier chez elle.</p>
+
+<p>Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait
+jamais le haïr, que ce n’était pas sa faute si les
+générations étaient capricieusement réparties
+et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien
+recouvert, et elle le perçait à jour. Elle souhaita
+de le revoir dans dix ans, de loin. S’il devait la
+reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant
+toute blanche et sereine. (Que je me lève
+la première, que je lui fasse un beau goûter,
+qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement
+et de gloutonnerie.)</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LE SILENCE</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Une grande comme toi, quel bonheur !
+J’ai su qu’une vivante pouvait être beaucoup
+moins parfaite que les déesses de marbre, et
+n’être pas moins belle. Ta vaste poitrine,
+quoique molle, tes reins creux, ce dos puissant
+et doux, et ces quatre membres, ces bras forts,
+ces jambes fortes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Si tu m’entendais penser, tu verrais dans
+la véridique image que tu me donnes une offense.
+Tu jugerais que tu me sembles une maritorne.
+Tu ne te vois donc pas comme tu es ?
+Belle, vraiment, resplendissante.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vêtue, tu ne parais pas une grosse
+femme, rassure-toi. Seuls les connaisseurs
+peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs
+moyens infaillibles, que je finirais bien par
+connaître. Mais à présent, comme tu me plais !
+Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.</p>
+
+<p>Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse,
+violette comme une belle figue.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’aime aussi ton visage d’enfant, ta
+bonne bouche, tes bons yeux, ce front pensif.</p>
+
+<p>Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton
+visage avec ton corps.</p>
+
+<p>Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes
+beaux yeux, ton beau front. Enfant chérie, que
+tu es belle !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> C’est tout bas que je te nomme mon enfant,
+c’est en moi-même, et toi tu me proclames
+ton fils, en riant comme une folle, en
+serrant ma tête sur ton giron. Eh ! bien, chacun
+de nous sera l’enfant de l’autre. L’amour
+est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il
+gaspille un monde et le garde tout entier. Il
+est à la fois le théorème et la réciproque. Deux
+en un. Philippine !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Oui, c’est vrai, j’ai crié <i>philippine</i> quand
+tu dormais, quand tu somnolais. Vous m’aviez
+tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette
+haute montagne que vous élevez à cet endroit,
+je contournerai le pays, et je rencontrerai là-bas
+votre belle face en train de sourire. J’aurai
+un bon baiser pour ma peine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous commencerez à m’embrasser honnêtement,
+fraternellement. Puis, je vous verrai
+devenir sérieuse comme un médecin, je verrai
+vos yeux changer, et je rirai à ce signal. Peu
+à peu, je verrai vos yeux lutter avec eux-mêmes.
+Vous voudrez les empêcher de se
+fermer égoïstement, vous voudrez les garder
+ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.</p>
+
+<p>Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un
+tel sourire ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse
+que tu as su avoir, parce que tu m’aimais.</p>
+
+<p>Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam.
+Tu m’aimais. Tu me regardais avec un plaisir
+qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur.
+Rends-moi justice. Est-ce que je ne te
+regardais pas de même, aussi souvent que je
+le pouvais ? Par exemple, chaque fois que
+j’avais à lever mon verre ? A distance, comme
+nous étions, si je parlais, tu prêtais l’oreille, et
+moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu
+t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.</p>
+
+<p>Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je
+serais près de toi, que je me précipiterais, que
+je t’aiderais, que je serais le premier, que tu
+me dirais une heure, un lieu.</p>
+
+<p>Et je ne t’aimerais pas ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu savais donc que j’aurais moins d’invention
+que toi, que j’aurais moins de génie.
+Que d’expérience !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Allez, allez, Jalousie ! Bête venimeuse,
+éloignez-vous. Je repose dans les bras d’une
+fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque.
+Votre rire immobile, blanc dans une gueule
+rouge, à dents de scie, ne peut rien contre le
+rire de mon amie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ta douceur : les grandes eaux d’un château
+royal, arrêtées par prodige, pareilles aux
+roseaux et aux grappes d’une autre planète.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Et je t’aime dans la pauvreté de ton
+enfance. Les coups que l’on te donnait, tandis
+que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as
+soufferte, tandis que j’étais gavé ; ce croûton
+que tu as pris un jour dans le ruisseau, tandis
+que je distribuais mon pain aux canards du
+Bois ; il n’y a pas une misère dont tu aies été
+affligée, il n’y a pas un mouvement que tu
+aies fait pour être un peu moins malheureuse,
+que je puisse imaginer sans souffrance et dont
+je ne te doive réparation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Dans l’amertume, tu es restée si généreuse !
+J’aime aussi ton égalité, ton équanimité.
+On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend
+des arrêts imperturbables, au milieu des coups
+de tonnerre qui assiègent le globe. Un escalier
+de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne
+l’émeut, dans tout ce que les méchants peuvent
+tramer. Dans ce que les bons peuvent pâtir,
+tout la contriste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Puis elle se lève et se met à danser. Elle
+te ressemble de plus en plus. On voit et qu’elle
+a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que
+les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient
+ourdir à l’abri de leurs murs et sous
+leurs visages fermés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque tu te coifferas, entre tes deux
+bras blancs, je viendrai mettre un doux baiser
+dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils quitteront
+ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête.
+Je rebaiserai, non plus ta bouche, qui aura
+bien eu sa part, non plus ta bouche de gourmande,
+mais ton front. Je verrai tout le bonheur
+que tu auras.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Est-ce que tu connais seulement la couleur
+du papier de cette chambre, depuis trois
+mois ? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite !
+Je parie que tu la sais, méchante !</p>
+
+<p>(<i>Il lui a mis ses deux mains sur les yeux.
+Elle lui a pris cette main, et l’embrasse.</i>)</p>
+
+<p>Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai
+encore pourquoi, et tu refuseras encore
+de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si
+l’on pouvait donner l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Au fait, on le donne, promis dans un
+anneau. Est-ce pour cela que tu n’en parles
+jamais ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">DANS LES SOUTES</h2>
+
+
+<p class="h3 cc">1</p>
+
+<p>Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des
+remparts, et il avance avec une curiosité et
+une avidité aguichantes, plus fortes que le
+dégoût.</p>
+
+<p>Il considère, l’une après l’autre, en passant,
+les monstrueuses laideurs qui l’appelaient,
+surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine.
+Un sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il
+faudrait enjamber si l’on avait l’idée saugrenue
+d’aller à l’une d’elles.</p>
+
+<p>Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il
+s’étonne de sentir qu’un trouble de la chair
+puisse demeurer au fond de l’horreur et dans
+la nausée. Elles l’encourageaient de la voix.
+Elles supposaient qu’il fallait enhardir la folie
+de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient pour
+un innocent.</p>
+
+<p>Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la
+moins affreuse, traverse, franchit son seuil,
+arrive dans un carré de terre battue, entre
+quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par
+un rideau de loques. Un relent bestial. L’odeur
+d’étable du genre humain.</p>
+
+<p>Le lit, la couche, les couvertures : un tas de
+toile à sac et de chiffons. Non pas une odeur
+d’étable, mais de sentine, de carène pourrie.
+Il était chez la reine du troupeau.</p>
+
+<p>Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une
+paille crasseuse ; le cône de papier à mouches ;
+dans une terre cuite, le cercle de cette eau
+bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus
+sur le globe comme une gale, comme
+une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble
+chimie d’un corps vivant. Et se savait gré de
+philosopher, au lieu d’avoir fui.</p>
+
+<p>Elle le regardait debout, en silence, forte
+brune établie pour porter des cruches, des
+couffins, et marcher en équilibre, le bras
+étendu. Debout, silencieuse, et peu à peu vexée,
+elle attachait sur lui deux yeux fixes, d’un noir
+de charbon, dans son visage d’une régularité
+antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition !</p>
+
+<p>Il a prononcé quelques paroles indifférentes,
+il a tendu un fastueux billet de cinq lires, et
+pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux
+mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir.
+En se reculant un peu, elle arracha sa
+robe, avec un air de défi, de revanche. Née de
+tant d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle
+avait gardé une couleur de bruyère, de merisier.
+Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante,
+la belle brute d’un mythe.</p>
+
+
+<p class="h3 cc">2</p>
+
+<p>Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous
+communiquions avec une nuit étouffante.</p>
+
+<p>Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina
+avait jeté ses mauvaises cartes à son propre
+nez, dans un miroir, en se tirant la langue.
+Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais
+oui. Madame Satin somnolait dans un fauteuil
+crapaud. Il était tard. Carmè mangeait gloutonnement
+une barre de chocolat au lait. Teresina
+soignait ses ongles d’un air las. Et la
+superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux
+jambes sur une chaise, considérait la danse de
+sa mule au bout de sa belle patte. Nous rêvions,
+enfin.</p>
+
+<p>Nous avions eu une conversation chimique,
+hygiénique, doctorale, fraternelle. De
+là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un
+petit pas philosophique. De là à l’idée religieuse
+de la mort. Quand Ida se leva, alla
+chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait
+plus fraîche ? Puis Angelarosa, puis
+Nina, et les autres, jusqu’à la superbe Émilie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">BRISÉIS</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien,
+si je n’étais pas Français. Nous reposions,
+nous gisions. Sa main avait caressé ma joue.
+J’avais ma nuque dans la tiédeur de son beau
+bras. Elle est noble jusque dans la curiosité.</p>
+
+<p>Il y a des Nymphes. C’en était une.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Grande, robuste. Dans la plénitude du
+corps divin, un air de candeur enfantine.</p>
+
+<p>Il me semblait impossible que tant de perfection
+fût au monde. Je faisais un rêve. J’aimais
+une Galatée ou j’étais Pygmalion : je comprenais
+sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai
+nommée Briséis, je ne sais pourquoi, pour cet
+air aussi de soumission et de nostalgie qui lui
+vient.</p>
+
+<p>Briséis aux belles joues… <i>Briséide.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette
+épaule, ce torse pur, et cet arc des hanches qui
+aime la lumière, et cette taille point trop fine,
+ces beaux membres…</p>
+
+<p>Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter.
+Sa belle main, son beau cou, sa belle bouche…
+Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes apparemment
+contradictoires : grave et svelte, volumineuse
+et élégante…</p>
+
+<p>Un certain degré entre la force et la langueur.
+Ce point où la majesté intervient. Et
+tant de décence !</p>
+
+<p>La voir respirer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je lui ai dit que j’étais Français, dont
+elle a paru contente. Comme si les hommes de
+son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les
+déteste. On ne sait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Briséis est mystérieuse beaucoup plus
+que qui que ce soit. Elle est arrivée ici aux premiers
+grands feux de l’été, il y a un mois, dans
+ce costume de paysanne qu’elle porte toujours :
+une grosse jupe, des bas rayés, une chaîne d’or,
+des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone
+au sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.</p>
+
+<p>Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au
+Bain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nous, l’impertinente escouade : Nandino,
+Giacomino, Emilio… Le nageur avait dû
+reprendre pied, pour s’être soudain trouvé
+sans force.</p>
+
+<p>En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était
+jusqu’aux genoux dans l’eau, entre les pilotis
+de sa cabine, contre les dernières marches de
+l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette
+reine des bois. Elle s’était baissée, s’était
+mouillée, avait senti les couteaux du froid,
+s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait
+sur elle un lin candide que la mer avait trempé
+et rosi.</p>
+
+<p>Le soleil tout le premier, quel indiscret ! Par
+l’ouverture de la planche battant la vague,
+Apollon était entré, il avait pris possession, il
+l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni
+les garçons curieux n’ont arraché un cri à son
+beau masque de statue.</p>
+
+<p>Blanche, rougissante.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle a un doux visage qui cherche la sérénité
+ou craint de l’avoir perdue, de grands
+yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure.
+Elle est réservée, même courtoise.</p>
+
+<p>Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile.
+Elle n’est pas une tige. Elle est une corbeille
+de fruits. La rose de la pêche, le blanc de l’amande,
+le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle
+n’est pas l’Égypte. Elle n’est pas l’Étrurie. Elle
+est la Grande Grèce… Chaste jusque dans ce
+cri qu’elle étouffe comme une plainte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ses beaux bras blancs qui retordaient sa
+chevelure après le bain. Elle se penche, remonte
+l’escalier, elle disparaît. Harmonie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Un peu du sel de la mer est sur elle.
+Conque ! On la voit dans une conque de nacre,
+assise et ruisselante, dans une conque de nacre
+que traînent des chevaux blancs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce matin, dans la foule, tu avais tes
+beaux yeux baissés, qui cachaient leur lac. La
+masse de tes cheveux soulevait la pointe de
+ton mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait
+ta nuque, ton beau cou de marbre, — mais
+si tu respires, il est vivant, il se gonfle en
+gorge de colombe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’entends tes pigeons dialoguer sur le
+balcon, entre les persiennes et la vitre.</p>
+
+<p>La lumière est verte sous la voûte du plafond
+vert et rose. O corps frais et silencieux !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles
+dans ton fichu à fleurs. Tu allais
+sur la terre dans cette même jupe que voilà
+jetée, qui garde ta courbe. Tu as paru contente
+lorsqu’on a brûlé le jour, quand on a lancé
+vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils
+aiment ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la
+clarté du soleil, qu’un enroulement de fumées
+blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il
+me semblait te voir ton visage de petite fille.
+Tu es toujours imperturbable. Peu de gestes.
+Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait quelques
+pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu
+montrée à la procession ? Si triste, <i>cor’mi</i>,
+si triste !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Un peintre qui voudrait te peindre… Tu
+ris ? Non, ce n’est pas moi. Et je ne peux
+t’avouer, non plus, quels noms je te donne en
+moi-même, qui te dérouteraient. Tandis que
+<i>mon cœur</i>, et dans ta langue !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce mouvement calme et profond, doux
+à en mourir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé
+ses bras. Je suis bien là. Mais ne baisse
+pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes
+comme je te regarde, douce tête à
+prendre dans ses mains.</p>
+
+<p>Un peu du sel de la mer… Elle-même a seulement
+l’odeur du pain très chaud. Pureté d’un
+corps jusque dans le péché.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et
+si l’amour ou si le feu parviennent à amender
+son remords, il est vrai aussi que la colère s’y
+mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.</p>
+
+<p>Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur
+d’un joueur têtu, lorsque les dés sont jetés, et
+qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une
+main qui hésite, la volonté de tout braver
+peinte sur la face.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Tu che sei un Signore…</i></p>
+
+<p>Je lui ai répondu :</p>
+
+<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Tu che sei una Maraviglia.</i> Avec un <i>a</i>,
+exprès, par un surcroît de pompe, un <i>a</i> archaïque,
+au lieu de <i lang="it" xml:lang="it">meraviglia</i>. Mais elle a
+froncé sur son bel œil un sourcil courroucé.</p>
+
+<p>(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en
+style classique.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle me tutoie dans son doux parler, avec
+cette inflexion d’un enfant qui serait plus fort
+que vous et en aurait conscience, sans vouloir
+ou sans daigner abuser de son empire. Puis-je
+dire qu’elle m’aime ? Sa tendresse involontaire
+qu’un regard peut trahir, et moins qu’un
+regard : ce tremblement des beaux bras serrant
+tout à coup le corps de l’autre. Elle
+m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne
+m’a pas ouvert les plus profondes retraites de
+l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser, elle
+m’écoute comme un oracle ; et moi, qui ne parviens
+jamais à la quitter, moi qui subis un
+charme qu’elle sent… Qu’est-ce donc qu’elle
+me dérobe, malgré tout ? Qu’est-ce qu’elle me
+refuse, sans explication, sans débat, par le silence,
+avec une sorte de dignité confuse ?</p>
+
+<p>Je te connais, peut-être. Tu songes que rien
+n’efface l’inégalité des conditions, bien qu’un
+chrétien en vaille un autre… Sentiment sans
+aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations
+générales, lorsqu’elle pensait qu’il
+n’était pas question d’elle. Oh ! quel imbécile !
+Une femme pense qu’elle est toujours
+en cause. Je l’avais oublié, moi, et je croyais
+lui tirer les vers du nez (par affection) quand
+elle me donnait tranquillement son petit avis
+au lecteur. Tranquillement, noblement, prudemment.
+Pour écarter d’elle les chimères. Par
+un détour sans hypocrisie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle n’imagine pas même la liberté
+qu’ont les filles dans les bras des hommes, quels
+qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles
+vendues. Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un
+autre nom.</p>
+
+<p>Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée
+Briséis : elle se tient pour une captive.</p>
+
+<p>Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne
+de C…, née de bon lieu, fille d’Un tel et
+d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde
+a pu voir sur le visage de ce bel être livré les
+marques de la honte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans
+comprendre, je l’ai vu pour m’en ressouvenir.
+Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la
+vieille dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse
+ou par fureur, j’avais voulu enlever tant
+de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait,
+avec une espèce de dédain imperceptible.
+Elle était à qui payait. On arrivait. On ne prononçait
+pas un mot. Sa splendeur, ses longues
+jambes, sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou
+bien sa nuque dans ses deux mains, à l’extrémité
+de la grandesse. Personne n’a entendu le
+son de sa voix quand elle supportait le désir et
+l’impatience des hommes. Ils la traquaient le
+lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient
+l’entendre, certainement l’entendre, et retrouver
+en elle une vraie femme, au lieu de l’énigme
+qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait
+et ne rendait pas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette
+belle bouche nacarat en a pris une autre. Les
+quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé
+une muette, ni un autre homme que ce garçon,
+cet heureux garçon. Toi, tu as encore haussé ta
+belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter,
+encore suspecter « un caprice de
+maître ». Tu avais des yeux que je ne t’avais
+pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nacarat, entre la cerise et la rose.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Qu’avais-je su dire ? Entre toutes les paroles
+que j’ai dites, dans cet éblouissement,
+quelle est celle qui l’a captée ? N’en trouverai-je
+pas une autre qui vaille celle-là ? Qui
+m’ouvre la dernière porte ? Qui devienne la
+clef de son ombrageux chagrin ? (Et je parle
+comme les Espagnols et comme Shakespeare.)
+Ou si les mots ne peuvent rien ? S’il a suffi,
+au delà des paroles, d’un être et d’un instant ?
+Et qu’il me soit impossible de l’attirer encore
+plus près ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Parle donc, toi. Dis que tu crois que je
+t’aime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle lève encore son épaule, petit regard
+de coin, me donne un baiser, se tait quand
+même. Elle pense que je parle en vain. Grande
+mine de commisération. Les songes ne peuvent
+rien. La réalité décide.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je te dis que je vois une route blanche.
+Elle est blanche par toute cette invraisemblable
+poussière qui la recouvre comme d’une main
+de farine et que l’air emporte. Un souffle de
+brise au soleil : la perruque poudrée des oliviers
+en devenait d’argent. Les roues du char
+sont bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le
+visage tout rond, sous le cercle de paille. Le
+visage encore tout rond, car ce n’est pas encore
+toi, comme tu es. Pas encore tout à fait
+toi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ces larmes de ses yeux. Cette main qui
+a pris la mienne, tandis qu’elle éloignait son
+corps. Assise, ce flot de paroles, comme le
+bras d’une source jaillit des rochers, sous un
+pic.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Il y en a un qui a voulu que je fusse…
+(Elle dit le mot terrible. Elle le dit avec une
+vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.)
+Je puis prétendre que je ne songeais
+pas au mal. Je ne savais pas bien ce que c’était.
+Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux…
+Peut-être que les hommes, pensais-je,
+ressemblent aux animaux, mais non pas les
+femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles
+pour mettre des enfants au monde. Les
+femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût !
+(<i lang="it" xml:lang="it">Chè robbaccia !</i>) Jamais plus je ne dirai à un
+homme que je l’aime. Comment une… peut-elle
+dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au
+visage ? Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais <i lang="it" xml:lang="it">senza
+macchia</i> (sans tache). Il travaillait dans le
+domaine de don Paolo. (<i>Domaine</i> se dit <i lang="it" xml:lang="it">potere</i>,
+c’est-à-dire <i>pouvoir</i>. Quel mot ! Mais comment
+puis-je tomber, moi, dans cette froide analyse,
+tandis qu’elle parle, bouleversée ?) Il se levait
+avant le jour, pour arriver dans les champs
+avec le soleil, et revenait à la nuit. Il gagnait
+une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure.
+Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour
+lui, pour moi. Il est allé en Amérique. Alors
+don Paolo… Oh ! quelle honte !</p>
+
+<p>Le jour que s’était déclaré Michel, celui
+que j’ai trahi, je venais de descendre de notre
+char. Michel avait marché à côté de la roue,
+dans la poussière, tandis que j’admirais ses
+beaux cheveux, et que mon père me faisait des
+signes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Le jour avait tourné. Je distinguais
+moins le beau visage, qui avait pâli, s’était
+empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je
+l’embrassai. Trop de pitié. Je voulus toucher
+sa tête.</p>
+
+<p>— Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde.
+Là, sur la commode. Les chaînes d’or
+du seigneur don Paolo ! Mais moi, je l’ai puni.
+Quand je lui reviendrai, il verra une âme
+véritablement perdue. Je serai vraiment
+comme il m’a faite, quand je reviendrai… Et
+toi, va-t’en. Et toi, va-t’en.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">L’IMPOSSIBLE</h2>
+
+
+<p>Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir
+la mélancolie, comme un plaisir plus vaste.</p>
+
+<p>Nous ne voulions plus ni subvertir la société,
+ni renverser la morale, ni contester les beautés
+du monde, mais, au contraire, les éprouver,
+les comprendre, les amener sous les feux
+croisés de l’intelligence et de l’âme.</p>
+
+<p>La séduction de la volupté, son incertitude,
+la fuite des heures, et l’implacabilité de la
+Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie
+comme la sagesse de tous les temps. Le
+vers de La Fontaine : <i>Jusqu’aux sombres plaisirs
+d’un cœur mélancolique…</i></p>
+
+<p>De la meilleure foi du monde, telles étaient
+les paroles de notre chanson. L’air était donné
+par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie
+qu’aucune autre.</p>
+
+<p>Celui-là dansait tous les soirs auprès de la
+mer, dans l’éclat des lampes à arc. On baignait
+dans la fraîcheur de la brise nocturne, au sein
+d’un été radieux. Les cavaliers, en partant,
+avaient l’Adriatique à leur gauche, les violons
+à leur droite. Ils avaient acquis par une parfaite
+révérence les bras, la taille, le corsage d’une
+belle fille, et la berçaient avec une tendre application.</p>
+
+<p>Il fallait avoir son corps bien penché en
+avant, mais ce boston mimé d’avant en arrière
+mêlait assez bien les quatre pattes du couple.
+Les mères ne le voyaient guère, ou bien, par
+politique, elles n’en faisaient pas semblant.</p>
+
+<p>Jamais ne fut respirée sur terre plus belle
+odeur de tubéreuse.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>— C’est vous que j’aime, vous le savez bien.
+Pourquoi faire si triste mine, quand vous me
+voyez danser avec une autre ? Est-ce qu’il ne
+faut plus « tromper » votre mari ?</p>
+
+<p class="ugap">— Vous savez bien que je me soucie de vous
+seulement. Ni de la haute contessine, bien
+qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona,
+ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous.
+(<i>Banalité de style mais vérité du sentiment.</i>)</p>
+
+<p class="ugap">— J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses
+que je m’en souviens. La première, elle avait
+un goût de fleur ; la seconde, un goût de muscat, — à
+cause de l’asti que nous avions bu :
+ne ris pas ; la troisième, elle avait le goût de
+la personne.</p>
+
+<p class="ugap">— C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens.
+On voyait passer par la porte entr’ouverte
+la fumée de ton mari, avec son éternel
+cigare toscan.</p>
+
+<p class="ugap">— Non, je ne suis pas méchant. Non, je
+n’aime pas ton seul corps. Et que deviendrais-je,
+pauvret, s’il en était ainsi ? Comment
+oses-tu ?…</p>
+
+<p class="ugap">— Le plus que tu m’aies permis de voir, ce
+sont tes deux bras nus, dans le bain ; tes deux
+belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie
+effleuré, en te doublant à la nage, d’un air
+distrait…</p>
+
+<p class="ugap">— Tu avoueras que c’est une ville barbare,
+où l’on ne pourrait entrer dans une chambre,
+pour y dormir avec sa bien-aimée, que son
+mari n’en fût informé le soir même.</p>
+
+<p class="ugap">— Si nous nous étions moins aimés, je te
+verrais plus librement. Tandis que ton visage,
+lorsque tu m’aperçois, <i lang="it" xml:lang="it">tutto smuore</i>…</p>
+
+<p class="ugap">— Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et
+si nous dansons, le plus aveugle va découvrir
+notre ravissement. J’empêche ma main de
+presser la tienne. J’empêche mon bras de t’attirer.
+Et tu me grondes, si je le fais, mais tu
+boudes quand « je t’oublie ».</p>
+
+<p class="ugap">— Non, voyons ! Je ne te recommande pas
+par indifférence un air mondain, mais par un
+tendre intérêt, pour défendre ton parti contre
+moi-même.</p>
+
+<p class="ugap">— Sois seulement une jeune fille, tu verras
+comment je t’enlève… Oh ! ces deux belles
+gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est.
+Mange-les, que veux-tu ?</p>
+
+<p class="ugap">— Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut
+que tu partes ce soir avec moi. En Espagne, on
+enlève les filles en grand mystère. La voiture a
+ses roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons
+de paille, pour éviter le fracas des pavés
+dans la nuit.</p>
+
+<p class="ugap">— Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux
+prennent le train, s’en vont à Foggia
+télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés
+pour la vie. Personne ne les méprise. Beaucoup
+jalousent leur chance. Vive l’amour ! Et
+vive l’Italie ! Où l’amour vrai a tant de droits.</p>
+
+<p class="ugap">— Non, je ne parle point par légèreté. Je
+parle pour donner le change, pour te voir sourire,
+O vilaine, si pressée de se marier ! Ingrate
+qui n’avez pas su m’attendre ! Folle qui n’avez
+pas su prévoir le beau merle que le destin vous
+tenait en réserve, à Paris en France ! Perfide
+qui avez eu deux enfants d’un autre !</p>
+
+<p class="ugap">— Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous
+êtes belle dans ce rire ! Je vous aime. Votre
+tête un peu renversée, comme si vous attendiez
+un baiser. Je vous aime.</p>
+
+<p class="ugap">— Regardez bien. Je vous le donne. Dès que
+j’arrêterai mon sourire imbécile, vous penserez
+que je vous le donne.</p>
+
+<p class="ugap">— Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez
+tant de chagrin ! Et cette lèvre, dont
+l’angle relève : combien votre air pensif pourrait
+être malicieux ! Ce tendre assemblage de
+concavités et de plans bombés, d’ombres légères
+et de cercles lumineux…</p>
+
+<p class="ugap">— C’est le pays où votre bouche règne,
+comme un ruisseau, comme une source. Doux
+pays vaporeux : la Fossette, la Commissure, le
+Vallon de la Joue. Ici, Léonard de Vinci est né ;
+là il a vécu ; à la première, il a donné son
+cœur.</p>
+
+<p class="ugap">— Si je veux te flatter ? Si je ne te connais
+pas ? Je te savais belle avant de te voir en
+naïade. Une dame belle qui est assise, et qui
+croise ses jambes… Si la jambe qui est posée
+est perpendiculaire au sol, l’angle des deux
+objets est assez considérable. Quant au buste…</p>
+
+<p class="ugap">— Oh ! non, je ne suis pas sans respect. Je
+me venge seulement du sort. Comment ne
+t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton
+parfum, dans cette multitude d’atomes faits à
+ta ressemblance ?</p>
+
+<p class="ugap">— Si je sais tout ton amour ? Si je sais toute
+ta peine ? Seule au monde à jamais… <i lang="it" xml:lang="it">Io veggio
+gli occhi vostri c’hanno pianto</i> (Je vois
+vos yeux, je vois qu’ils ont pleuré) — <i lang="it" xml:lang="it">E veggiovi
+venir si sfigurata</i> (Et je vous vois un si
+pauvre visage) — <i lang="it" xml:lang="it">Che’l cor mi trema di vederne
+tanto</i> (Que le cœur me tremble à tant
+deviner…).</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12">ANGELAROSA</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson
+napolitaine, bien qu’elle soit Florentine.
+Elle en est assez vaine, et de son parler sans
+défaut, de son exemplaire « loquèle ». Elle est
+savante : <i lang="it" xml:lang="it">loquela</i>.</p>
+
+<p>D’une chanson napolitaine dont elle a subi
+l’attrait, au lieu de tirer parti de tout son prestige
+septentrional.</p>
+
+<p>Dans une bouche de femme la trop rude prononciation
+toscane peut s’effacer (la <i lang="it" xml:lang="it">moh’ca</i>
+redevient la <i lang="it" xml:lang="it">mosca</i>) et la belle syntaxe demeure.
+Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle
+dit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je suis là à l’attendre… L’air niais que
+l’on doit toujours avoir en pareil cas ! Nous
+devons seulement causer. Elle m’a appelé pour
+cela. Elle me l’a fait dire.</p>
+
+<p>Mais nous avons ouvert comme sans y penser
+la porte de la chambre bleue. J’étais chez
+elle. Je me disais naguère que c’était chez madame
+de Rambouillet (à cause des tentures). Et
+elle a su disparaître : vite, un sourire. Mutine,
+oui ; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas
+dans nos conventions. Je vais lui montrer mon
+pire visage.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il y a ici deux mondes qui gravitent sans
+se rencontrer autour de ces étoiles : Nicoletta,
+Emilia, Rosario, Carmela, Teresina…</p>
+
+<p>L’un de ces mondes est riant et facile. Il se
+pavane. Il gravite en chantant.</p>
+
+<p>L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur
+des murs. L’existence en est révélée par des
+rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît
+à son chuchotement l’un de ces météores
+dérobés, le nomme tout haut, en riant,
+pour qu’il tremble.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> La première fois que j’ai dîné avec la
+troupe scintillante, mon Angelarosa a pris possession
+de moi à la face de tous en me barbouillant
+la figure dans un fond de pastèque.
+Madame Satin en a bien ri. L’asti avait coulé
+pour tous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> <i>Je m’appelle Angelarosa, la chevrière, — Et
+je mène les chèvres paître dans la montagne. — Vincent
+tous les matins m’accompagne…
+Et dit toujours : Écoute, Angelarò…</i></p>
+
+<p class="ugap">Paître ou brouter ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A sera ca turnammo d’a muntagna</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">e’o sole poco a poco se ne trase</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Vincenzo vo’ sapè che songo e vase</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E po’mme guarda e dice : Angelarò,</i></div>
+<div class="verse i4"><i lang="it" xml:lang="it">Sî bella assaïe…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>Le soir, quand nous revenons de la montagne — Et
+que le soleil peu à peu se retire — Vincent
+veut savoir ce que sont les baisers — Et
+puis il me regarde et dit…</i></p>
+
+<p class="ugap">Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle
+est bonne. Les deux épithètes réunies. C’est un
+Hellène de la Grande Grèce.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Le soir même de la pastèque, elle m’a
+confié qu’elle ne s’appelait pas Angelarosa. (Il
+ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.)
+Son vrai nom est celui de son pays, que lui a
+donné un père patriote, — lequel était pareil
+à tous les pauvres hommes : il ne connaissait
+pas l’avenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> La voilà pourtant. Elle fredonnait une
+chanson martiale, elle a touché en passant devant
+le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure.
+Avec elle, est entré son parfum, mais redoublé,
+dont la couleur va si bien à sa pâleur,
+à ses noirs cheveux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> La violette n’est pas si humble, au fait.
+Elle est plus lourde, plus capiteuse que sa renommée.
+Pudeur et sensations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ses noirs cheveux adornent sa figurine
+blanche d’un vaste tore, d’un grand rouleau
+égal comme toute la géométrie. De la tête aux
+pieds, un chef-d’œuvre de l’art. Tout est
+moulé, moyen et charmant. Elle a quitté le
+cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné
+redevient pâle et vague. Sa fraîche haleine.
+Aucun compliment ne lui a jamais été plus
+sensible que la comparaison que j’ai faite de
+sa bouche à une fraise, <i lang="it" xml:lang="it">fragola</i> (parce que la
+fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à moi
+le pamplemousse).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle m’a appelé <i lang="it" xml:lang="it">cattivo</i> (méchant), avec
+une moue, tandis qu’elle froissait dans ses
+doigts le revers de ma veste.</p>
+
+<p>Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait
+bien.</p>
+
+<p>Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles
+du <i>Fils de député</i>.</p>
+
+<p>Tout se passe comme je l’avais deviné, et je
+suis pourtant venu à son appel. Qu’elle est
+bête ! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Celui-là est un vieil homme qui fait partie,
+malgré son âge, du monde visible, étant célibataire
+et philosophe matérialiste. Il est réglé
+comme un appareil de physique. Il a son jour
+et ses comportements. Toute nouvelle venue a
+droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique
+par une théorie hédonistique. Le troisième samedi,
+il reprend sa liberté, il suit son cœur.</p>
+
+<p>On le surnomme <i>le Député</i> pour ses beaux
+discours. Ou le <i>Fils de député</i>, expression comique
+à perte de vue, à cause des cheveux gris
+de l’intéressé, de son importance, de sa fatuité,
+pour l’allusion à une chanson célèbre,
+et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet
+en italien, lorsqu’on bégaye… Il y a des plaisanteries
+de clan, obscures au profane. Pour en
+rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées.
+On les répète. Si bien qu’aucun de nous ne
+peut plus regarder mon ennemi, et tenir son
+sérieux.</p>
+
+<p>Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta…
+Ce jour que je sortais du musée, et que j’ai
+rencontré dehors l’une des filles d’Apulie
+peintes sur le flanc des vases. Mais vivante,
+assise sur le pas d’une porte. Sa cheville basse,
+sa bouche entr’ouverte, son chignon conique :
+<span class="sc">Kale</span>… Je crois comme elle que je l’aime, elle
+sait comme je le sais qu’elle ne m’aime point.
+Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la
+langue. Mais il suffit que je l’aperçoive… Un
+gisement de nacre, s’il y en avait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je connais bien la chevelure d’Angelarosa,
+lorsque par hasard elle la dénoue. Certaines
+femmes ont des cheveux qui s’emmêlent,
+se rebroussent. On ne peut les contenir. Leur
+naissance est n’importe comment. Ce sont des
+nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le
+système pileux d’Angelarosa est comme peint
+par un primitif, mèche à mèche. De l’encre de
+Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Douce voix d’Angelarosa… Pense-t-elle
+que je ne l’ai jamais vue habillée d’une robe ?</p>
+
+<p>Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir
+pouvait être quelquefois donné par tant
+d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur
+étaient indifférents.</p>
+
+<p>C’est elle qui a répondu d’un air modeste :
+<i lang="it" xml:lang="it">Pur troppo</i> (hélas ! trop.)</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Les lois des parlements sont faibles et de
+convention. Celles de la nature sont invincibles.
+Angelarosa les considère avec clairvoyance
+et résignation.</p>
+
+<p>Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée.
+La strangulation sadique lui semble
+vraiment contraire aux lois de la nature, en
+dépit de tout ce qu’elle en connaît déjà : « Tu
+sais, j’ai peur ; et tu sais que je ne suis pas
+une sotte. » Ce <i>tu sais</i>, comme elle le dit :
+<i lang="it" xml:lang="it">sa-i</i>. Un oiseau est lourd auprès de ce chant
+d’Italie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Madame Satin (en français dans le texte)
+règne ici, comme Junon là-haut et là-bas Proserpine.
+Nous parlerons à madame Satin, qui
+est grosse comme une tour, mais ne laisse pas
+d’être agréable dans son aménité, quasi belle,
+dans son amas, désirable dans ses yeux, dans
+son éclat, dans sa belle chair profonde, jusque
+dans son surnom. Nous parlerons à la Tour,
+petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras
+jamais plus à la disposition du strangulateur
+supposé. Une fois au moins dans les siècles,
+Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le
+savais depuis le commencement. Je l’ai bien
+su quand tu es entrée. Tu es dans un bel embarras !
+Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas
+d’autre <i>ami</i> au monde que moi. Tu vas jusqu’à
+dire que tu ne savais pas si Lucietta…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend.
+Tu dis que tu as chaud. Tu dis que tu as maigri…</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore</i></div>
+<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E mme s’o fatta secca e appucundrosa.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa
+de la légende : « Mais voilà trois mois que nous
+nous aimons et je suis devenue sèche et mélancolique »…
+(hypocondriaque, je suppose).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Que ne prends-tu ma tête contre ton
+épaule ? Tu dois bien savoir que personne
+n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher
+si loin ? Tu ne sais donc plus lire dans les
+yeux des gens ? Nous commencions toujours
+par un vrai baiser, qui est un baiser des deux
+bouches, et tantôt l’une a l’ascendant, tantôt
+l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">CES TROIS ADIEUX</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>Le respect.</i></p>
+
+<p>Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid.
+En dépit de la froide mine que vous opposiez
+au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous
+êtes venue à mon rendez-vous oblique. Je tirais
+par-dessus toute la montagne de vos mépris.</p>
+
+<p>J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma
+promenade quotidienne. Le seul baigneur
+ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à
+quatre heures je goûterais à la ferme, qu’à
+cinq heures je serais sur la lande. Je l’avais
+déclaré à la ronde, avec négligence, comme
+pour donner l’exemple d’un judicieux emploi
+du temps.</p>
+
+<p>Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans
+l’herbe, avec une feinte paresse, quand je vous
+ai vue déboucher au sommet du vallon.</p>
+
+<p>D’abord votre tête blonde, puis votre buste.
+Comme un navire qui vient. Puis, vos œuvres
+vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans
+afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages,
+dans ce sentiment qui vous animait,
+dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas
+encore ce qu’elle voudrait, à la fin.</p>
+
+<p>Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler,
+pâlir. Quand vous avez su que ce n’était
+pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un
+engrenage, et le plus insidieux, le plus captieux.
+Un gage que l’on donne, où il reste encore
+un peu de malice, où pèse déjà un trop
+dangereux attrait, et l’on se trouve contrainte
+aussitôt à un autre pas, par courage, pour ne
+point se dédire, et séduite, en même temps,
+précipitée.</p>
+
+<p>Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos
+dents qui se heurtaient comme si vous aviez eu
+froid, quand je venais de sentir le feu de votre
+joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie,
+quand elle venait de fondre. Et ce mouvement
+farouche de votre main pour recouvrir la
+blanche épaule de celle que je venais de nommer
+<i>Caille, ma chère Caille</i>. Qui n’eût pas cédé
+au respect, devant vos yeux ? quand vous disiez :
+« Je vous en supplie. »</p>
+
+<p>Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le
+visage que je vous ai vu à la fenêtre, que tout
+le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme
+si, vous sachant encore innocente et déjà coupable
+dans vos pensées, vous aviez voulu et
+vous consoler et vous compromettre à la fois,
+par expiation. Caille, douce Caille, vos beaux
+yeux tout rougis ! Il ne fallait pas tant pleurer.
+Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en
+vous. Ce n’était qu’un méchant garçon qui
+partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas
+tant de peine.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>L’égarée.</i></p>
+
+<p>Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému ?
+Mais quand la beauté s’ajoute au pathétique !</p>
+
+<p>Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ?
+Qu’est-ce que tu cherches ? Où allais-tu ? Que
+fuyais-tu ?</p>
+
+<p>Une femme qui est penchée au-dessus d’une
+fontaine, dans la vaste nuit, et qui en mesure
+la profondeur… Puisque tu étais seule et que
+tu ne m’avais pas entendu venir, tu ne jouais
+donc pas la comédie, sinon peut-être à toi-même.
+La moitié de toi-même regardant
+l’autre, échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les
+fontaines sont seulement des miroirs d’eau.</p>
+
+<p>Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite ?
+Que tu étais belle ? Que je m’étais pris à t’aimer
+subitement ? Parce que tu ressembles à
+cette Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir
+l’ombre sur terre sans tressaillir. J’ai dû
+t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois.
+Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était
+morte. Tu ne recevais plus si bien ma consolation.
+Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa
+lueur de perle.</p>
+
+<p>Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord
+compris que tu m’attirais sous la lumière.
+Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes
+gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient.
+Nous nous sommes mis en promenade.</p>
+
+<p>Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde.
+Pourquoi j’étais dehors, et seul, et si tard ?
+Qui je suis ? Si je pensais tout ce que je disais ?
+Si j’avais fait souffrir ? Tu voyais que je disais
+vrai par inclination naturelle et parce que tu
+me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu
+hochais la tête, dans une approbation de principe,
+comme si tu avais à admettre aisément
+que, dans ces folies de l’amour, tout est possible.
+Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas
+un mot imprudent. J’étais assez payé de te
+voir, sauvage et défaite.</p>
+
+<p>Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le
+bleu tourne au violet. Ta bouche, et ce saut
+que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que
+tu riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une
+après l’autre, tacites, dans l’ombre de cette
+allée. A croire que tout était faux, que je
+ne t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que
+j’allais me réveiller.</p>
+
+<p>Que cherches-tu donc ? Tu as cruellement
+voulu me quitter, revenir chez toi, et voilà ta
+porte. Que ne sonnes-tu ? Sous couleur de me
+dire adieu, tu m’as encore mordu la bouche,
+mais jusqu’au sang. Est-ce que tu croyais te
+venger de tous les hommes ? Regarde mon
+mouchoir. Tu as voulu m’attraper ? Tu as
+voulu que je fusse dupe ? Tu as voulu faire à
+ton tour une victime ? Mais si tu veux mordre
+encore une fois, donne vite… Ne t’en va pas.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Après longtemps.</i></p>
+
+<p>Vous dont je tiens toujours le nom caché,
+vous dont le souvenir, lorsqu’il me revient, me
+fait peur… Ce ne sont pas deux bouches qui se
+sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de
+pensées, d’espérances. Le visage se décolorait.
+Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer
+contre le mur.</p>
+
+<p>Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai
+pas su tenir ?</p>
+
+<p>Vous n’avez pu oublier comment débuta
+notre amour. Vous disiez à qui voulait vous
+entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je
+jurais que vous étiez, malgré votre feinte sensibilité,
+une vraie et perfide coquette, pleine de
+pièges. Chacun de nous était obsédé, était
+excédé.</p>
+
+<p>Je déclarais que vous ne saviez pas danser,
+que vous étiez gauche, que de l’innocence à
+la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles
+étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs
+que vous étiez trop noire (ô douce brune !)
+Vous expliquiez par le menu comment mon
+insolence était intolérable, que je n’avais pas
+sujet d’être si heureux de mon nez, et que
+j’étais pédant à gifler. « Il n’a pas à considérer
+avec mépris une jeune fille qui sait
+peindre, écrire, chanter. » Vous n’aviez pas
+été élevée comme moi pour les vains plaisirs.</p>
+
+<p>C’est de cette manière que l’opinion nous
+fiança. Vous n’avez pas oublié non plus ce
+jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous
+était pas possible d’endurer plus longtemps
+mes sarcasmes. Je vous devais des excuses. Je
+vous devais des promesses. Votre colère. Votre
+fureur. Votre éventail déchiqueté. Les deux
+larmes, chère tête, qui se formaient à l’angle de
+vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité,
+la mauvaise foi de ma petite demande
+reconventionnelle. Quel fut le regard ? Quelle
+fut l’inflexion ? Comment sûmes-nous que le
+monde avait raison ? Comment m’avez-vous
+laissé votre main ?</p>
+
+<p>Il n’était pas vrai que vous fussiez moins
+belle, moins bonne, plus sotte, moins dévouée.
+Comment vous comparer sans vous choisir
+aussitôt ? Lorsqu’il suffisait de se réfugier en
+vous et de vous confier une existence… Ce
+jour-là d’un certain été.</p>
+
+<p>Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé
+de vous, du mariage que vous avez
+accepté, des enfants que vous regardez grandir.</p>
+
+<p>Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne
+m’avez pas tout à fait chassé de votre esprit,
+et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le
+souhaite, — une vie où je puisse recevoir votre
+pardon !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14">LE NOUVEL AMOUR</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous êtes vraiment digne, comme il faut,
+bien vêtue. Aurez-vous jamais du chic ?</p>
+
+<p><span class="sc">Parlé.</span> — Votre chapeau, tendresse, a sa
+coiffe trop étroite, et votre jupe, n’est-elle pas
+trop longue ?</p>
+
+<p>Allez, boudeuse ! Pourquoi cette moue qu’il
+est sûr que vous faites ? Moquez-vous donc de
+moi : vous êtes assez jolie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Pour enlever ses bottines, elle aime décidément
+à s’asseoir par terre. Je ne sais pas si
+elle a raison, elle est trop grande… Seulement,
+elle est toujours charmante, parce qu’elle ne
+fait rien exprès.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Un instant, j’ai cru que votre bas retomberait,
+et il me semble (prenez-y garde) que
+j’aurais détourné les yeux. Vous devriez porter
+aussi, malgré tout votre système de jarretelles,
+de bonnes jarretières rondes, froncées à la
+vieille. Car vous ôtez votre corset avant vos
+bas.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce que je dis, ce que je pense, et ce que
+vous comprenez, ne sont pas trois mêmes
+choses. Si chacun de nous lisait tout à fait
+dans le cœur des autres, nous perdrions tous la
+tête.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Pourquoi donc, avec cette bouche, avec
+ces yeux que vous avez, parlez-vous à présent
+du ciel étoilé ? Quel amour véritable !</p>
+
+<p>J’ai cru tout à l’heure que vous alliez crier :
+« Oito oh ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle entr’ouvre les lèvres avec l’avidité
+des carpes de Fontainebleau, lorsqu’elles se
+précipitent sur le pain qui sombre. Je figure
+à ses yeux de métaphysicienne l’Amour en soi ;
+mais pour les fibrilles de son être (<i lang="la" xml:lang="la">caro, carnis</i>),
+je suis l’ange ou l’animal que lui désigne mon
+prénom.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Quel bruit ! Elle va casser toute cette
+porcelaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez des hanches admirables dans
+leur délicatesse, une pure épaule, la nuque fine,
+autant de chefs-d’œuvre, et de beaux yeux gris
+ou bleus.</p>
+
+<p>Mais je crois que je recommence à vous
+préférer cette Romaine — un souvenir — tournée
+pour paraître dans un Giorgione, et qui
+était donc cuivrée ou dorée, plutôt que brune.</p>
+
+<p>Elle et moi, nous nous nourrissions de jambon
+de Parme, de brousse fraîche et de muscats,
+dans une soupente, au dernier étage d’un
+palais. Nous nous régalions d’une eau froide,
+dont la seule buée sur le cristal désaltérait.
+Tous ces plaisirs ensoleillés m’obsèdent. C’est
+où va mon regard, vous savez, alors qu’il vous
+inquiète.</p>
+
+<p>Ne croyez pas cependant que je méprise nos
+réjouissances septentrionales : les miracles de
+ce feu dans la grotte rectiligne, ni toute la
+neige qui est sur vous, ni le reflet de la flamme
+sur cette neige, ô Galsvinte !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Que j’aime à vous voir debout ! Ne
+croyez pas, belle Galsvinte, que votre vrai nom
+vous aille mieux que celui que je vous ai
+donné, dès la première fois, pour narguer un
+peu tout ce nord qui régnait tout à coup dans
+mes pensées surprises, dans mes pensées charmées
+de notre amour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je vous taquine, ne vous égarez
+pas, ne vous agitez pas. Tout à l’heure, votre
+flanc droit a soulevé le rideau. Les passants
+vous auraient vue, beaucoup plus belle que
+vous ne naquîtes, si je vous avais rappelée
+brusquement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai que je vous aurai appris bien
+des choses. Notamment qu’il est vilain de
+geindre et plus décent de se moquer lorsqu’on
+est triste. Cependant, je vous dois réciproquement
+beaucoup. Comme il est instructif d’aimer !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Oh ! ne me rompez pas la tête, avec votre
+<i lang="de" xml:lang="de">Lilienmilch</i> ! C’est une affreuse chimie. Je préfère
+mille fois mon savon de Marseille, avec
+trois gouttes d’essence. Avant de rire, essayez.
+Vous ne savez pas ce que c’est, lorsqu’il est très
+bon, lisse et blanc, doux comme l’amande nouvelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> <i lang="de" xml:lang="de">Lilienmilch</i>, lait de lys. Ce mot finira par
+me séduire. Je vous en ferai encore un autre
+nom, pour vous nommer quand nous sommes
+tous les deux seuls, tout seuls au monde comme
+à présent.</p>
+
+<p>Ce village de la Grèce, dont on m’a parlé,
+qui s’appelle Méligala… C’est à peu près la
+même idée. Mais le mot est plus noble… L’autre,
+pour un savon, que de poésie ! Vous avouerez
+que l’allemand est une langue nigaude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Oui, voyons. Oui ! Je le sais très bien,
+que vous n’êtes pas Allemande, mais d’une
+espèce de contrée exiguë bien que souveraine,
+dont les manuels pour le baccalauréat ne redisent
+pas l’histoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je ne suis point du tout fâché. Jamais
+vous ne fûtes si tendrement chérie. Je vous dis
+seulement : « Ne soyez pas agaçante ! » Dans
+mes yeux, vous pouvez connaître le reste, et
+combien je vous aime. Je vous demande seulement
+de ne pas repartir dans vos nuages.
+Votre ingénuité me plaît surtout lorsqu’elle
+est un peu terre à terre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Mains froides, cœur chaud, ou bien c’est
+la joue qui brûle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Si nous avions un enfant, je te l’enlèverais.
+Je partirais, je m’en irais avec notre
+enfant, je ne sais où… en Albanie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Peut-être ne voudrais-tu pas d’un parti si
+romanesque ? Tu voudras garder l’enfant avec
+toi, et te réconcilier à temps, et mentir. Mais
+il me suffirait de connaître ton mari, il me
+suffirait de l’apercevoir, je crois, je ne t’aimerais
+plus… Ainsi, quoi que tu ne l’aimes plus,
+tu dépends encore de ton ancien serment.
+Même refusée, ta personne n’est plus libre. Tu
+vois que je suis gentil : je n’imagine pas que
+tu me sois infidèle, et t’en voilà tout émue.
+Attention ! Ne nous risquons pas, ou pas encore,
+ne nous risquons pas trop loin sur cette
+voie des confidences à perte de vue. Elles enchantent
+d’abord le cœur, puis le navrent, le
+laissent vide ou trop nu, mal content, comme
+dévalisé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Toi et moi, si nous sommes deux fous, je
+ne suis peut-être pas le moindre. Battons-nous
+à coups de poètes, qui permettent de voiler.
+Tu verras que mes livres sont les meilleurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Mais ce que tu appelles mon prosaïsme,
+ce goût du vrai, cette cruelle et pitoyable curiosité
+(sans compromission), ce n’est pas toi
+qui le tireras au clair.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Encore un peu de Xérès, pour vous donner
+l’idée du soleil qu’il fait en Andalousie. Un
+peu de Xérès, un dernier baiser, sans défaire
+votre rouge… Je voudrais vous aimer toujours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Dieu n’est pas bon : tu vois bien qu’il
+pleut à verse.</p>
+
+<p>Ne crois pas que je devienne imbécile.</p>
+
+<p>Sans moi vous alliez oublier votre fourrure.</p>
+
+<p>Tu avais plus perdu l’esprit que moi, grande
+sotte !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ces gens qui marchent dans la rue, dont
+tu entends le pas, et que tu ne connais pas.
+L’un de ces inconnus deviendra peut-être ton
+ami, sans que tu saches jamais, ni lui, qu’un
+certain jour, comme tu étais palpitante, il a
+passé sous ta fenêtre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous n’êtes pas dehors, et vous êtes redevenue
+timide. Je la connais votre timidité
+d’apparat, je sais les grandes déterminations
+qu’elle cache ou plutôt qui la rompent soudainement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Si je vous l’avouais, à présent, que je
+vous aime, vous me croiriez. Que je vous
+aime bien. Et il y a un certain amour dont je
+suis peut-être incapable, un amour d’entière
+donaison.</p>
+
+<p>Le désir et l’amitié m’enchantent pourtant.
+Et que les deux agréments se joignent, ou que
+l’amitié naisse du désir comblé, deux créatures
+auront mis la main sur un précieux bien.</p>
+
+<p class="ugap">« Cette espèce bizarre de créatures qu’on
+appelle le genre humain… » Je vais te citer
+Fontenelle, dans la <i>Pluralité des Mondes</i> !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">LES CHAMPS VAUVERTS</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Qu’est-ce que tu as à encore chanter ?
+A chanter : « <i>J’entends le loup, le renard et
+l’alouette…</i> » Et finiras-tu de tourner comme
+un derviche ?</p>
+
+<p>Dans cette chambre pareille au poste de
+l’équipage, finiras-tu de bondir comme la caronade
+du Vendéen ?</p>
+
+<p>— Est-ce que tu as lu <i>Quatre-vingt-treize</i>,
+Jacquine ?</p>
+
+<p>Voilà toujours un sujet de conversation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ses mouvements ont semé partout
+l’odeur de l’eau de Cologne.</p>
+
+<p>Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de
+<i>Cavalleria</i>, sur un violon criard ? Et toi, quand
+il se tait, qui reprends ton refrain !</p>
+
+<p>L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur
+finit toujours par surmonter, comme sur la
+clef de lady Macbeth reparaissait toujours la
+couleur du sang.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lady Macbeth. En voilà des gants pour
+toi, péquenaude ! Par exemple, d’où es-tu ?
+d’où viens-tu ? De quelle profonde province,
+où l’on sait encore les chansons ? Tu n’es pas
+bretonne, tu n’es pas normande, bien que tu
+sois blonde.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard et l’alouette,</i></div>
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et une blonde peut ressembler à une brune.
+Tu ressembles à celle de Rome, qui elle-même
+avait son portrait aux Antiques du Vatican.
+Toi aussi, tu es grassotte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> L’univers est plein de ressemblances. Les
+hommes ressemblent aux hommes. Jusqu’au
+fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque
+sur le visage. Il y a trois ou quatre races
+de femmes en Europe, auxquelles je suis certain
+de plaire à première vue, il a fallu m’en
+apercevoir, et réciproquement.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Mon père veut me marier,</i></div>
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div>
+<div class="verse"><i>A un vieillard, il m’a donnée,</i></div>
+<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille ni denier.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tu as l’un de ces types, si bien que nous
+n’étions guère libres. Il fallait nous plaire. Tu
+m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes,
+et nous nous replaisons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu avais ta robe rouge, étourdissante
+comme un coquelicot. Tu arpentais tes domaines.
+Tu te sentais un délicieux mépris de
+tous les hommes, avec le courage de les saigner
+à blanc. Lorsque tu m’as vu.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille, ni denier</i></div>
+<div class="verse"><i>Hors un bâton de vert pommier…</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le
+sais-tu ? On ne sait jamais les titres.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille ni denier,</i></div>
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div>
+<div class="verse"><i>Hors un bâton de vert pommier,</i></div>
+<div class="verse"><i>C’est pour m’en battre les côtés.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Complainte en quatrains. La kyrielle d’une
+fille rageuse et enflammée. Le premier vers de
+chaque strophe est le troisième de la précédente.
+Le troisième vers de chaque strophe est
+le quatrième de la précédente. Le second est
+le même partout. Le dernier est chaque fois
+nouveau.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules
+en attaquant. Tu le roules. Tu es une fille
+d’ordre.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>… C’est pour m’en battre les côtés.</i></div>
+<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et une fille prudente. Tu garderas ton linge
+jusqu’au dernier, jusqu’à l’avant-dernier moment.
+Ce sont les bas qui sont pour le dernier — partant,
+la jarretière — parce que tu sais
+que tu n’as pas un pied très joli.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> « Si les cuisses sont marquées de quelque
+marque, dit un vieux Français, qui doit être
+Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou
+rouges, ou livides par la ligature de chausses
+trop étroites, on effacera et ôtera ces marques
+par un lavage fait d’écume de mer… »</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai,</i></div>
+<div class="verse"><i>Je m’en irai au bois jouer.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu
+descendras ton escalier ruineux, tu suivras le
+long mur, et tu trouveras la Porte des Champs
+Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au
+diable, lequel t’attend. Les Champs Vauverts,
+ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue.
+Tu ne perdras pas un temps précieux à admirer
+le tombeau de Chateaubriand. Après tout, tu
+sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te
+hâteras de recueillir beaucoup d’écume dans le
+petit pot que tu avais emporté, et tu reviendras,
+ta main formant couvercle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je
+pense. Tu peux me regarder.</p>
+
+<p>Seul le quatrième est chaque fois nouveau :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai,</i></div>
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div>
+<div class="verse"><i>Je m’en irai au bois jouer</i></div>
+<div class="verse"><i>Avec les gentils écoliers.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tu ne chantes pas du tout pour me faire
+croire que tu aies été mariée bien ou mal. Tu
+chantes pour chanter. Tu te persuades que
+c’est par plaisir. Tu chantes comme un oiseau
+en cage. Il n’a pas l’air si triste… C’est par ce
+quatrième vers que l’on avance de strophe en
+strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais
+les deux ordures qui te saluent dans l’escalier,
+ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu devrais
+aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui
+tache ce papier. Tu devrais aller chercher les
+cornichons que tu as sûrement oubliés. Cependant,
+je m’en irai faire à les amies une
+belle visite cérémonieuse. Tu en aurais la surprise
+au retour. Je les ai entendues ce matin,
+qui se croyaient seules. Elles n’ont pas besoin
+d’un bâton pour remuer la boue, elles y
+mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent.
+Elles parlent ainsi entre elles, lorsqu’il
+n’y a personne. Et toi, non. Même seule devant
+ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant
+et magnifique poème qui te ravit te
+paraîtrait, en ce cas, une fade romance. Tu
+chanterais pour te complaire <i>Sourire d’avril</i> et
+la <i>Valse bleue</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste ?
+La musique de la Fin du monde ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation
+sourde, comme une mine qui explose dans
+la terre sans jaillir. Elle m’en cache les
+ravages, l’intensité. Sa prudence veut que je
+n’en sache pas tant…</p>
+
+<p>Petite bête à bout de souffle, tout ton poil
+mouillé, comme si tu avais couru.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lap ! Lap ! Bois à longs traits. Vide toute
+la carafe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> D’un buisson de roses ou d’un buisson
+d’écrevisses, chacun son heure.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient
+pas toujours parfaites dans leur personne,
+il fut bien étonné. Ce jeune homme
+avait une susceptibilité lamartinienne. Il ne
+pouvait songer à un durillon sans haut-le-cœur.</p>
+
+<p>Et il respire curieusement, çà et là, cette
+Jacquine, éloigné du dégoût par un vertige.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Les caresses de l’amour humain peuvent
+avoir des noms affreux. Les plus fanfarons, qui
+les prononcent en riant, on doute qu’ils osent
+les dire en présence de leur amie. Ils inventent
+d’autres noms, d’une délicatesse féminine
+(croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres
+hommes.</p>
+
+<p>Si tu voulais bien te taire…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nous ne marchons pas impunément sur
+l’écorce du globe. Nous sommes moins glorieux.
+Elle nous marque. Nous sommes moins
+innocents et plus fragiles que les animaux. Ce
+pied que tu fais aller et venir dans ton soulier
+verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras
+vraiment nue lorsque tu auras dépouillé cette
+laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène Fourment,
+c’est-à-dire tordu.</p>
+
+<p>Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie,
+pour le coup. Tu ris silencieusement. Tes yeux
+rient.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>… Avec les gentils écoliers,</i></div>
+<div class="verse"><i>Ils m’apprendront le jeu d’aimer.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les os de cette charpente qui joue sous tes
+muscles sont les mêmes que ceux d’un petit
+chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement
+la taille. En réalité, toi et moi nous
+sommes des mammifères. Venez ça, mon cachalot.</p>
+
+<p>On ne va pas songer, en te voyant, que tu
+aies un squelette. On dit : une charpente. Mais
+c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique
+assez vague, une idée picturale parfaite. J’en
+ai une idée d’amant, c’est-à-dire que j’en suis
+étonné. Il a toutes ses charnières en place,
+tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche
+pourtant, que ton odeur est vivante ! Celle
+d’un arbrisseau dont on vient de couper la
+branche, et la sève monte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Cette bouche, cet œsophage… C’est la
+respiration. C’est la circulation. Je t’imagine
+couchée sur une table pour une démonstration.
+(Encore un mot en <i>tion</i>). C’est aussi qu’une
+chatouilleuse rit et proteste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tendre, ferme, blanche, quasi rousse…
+J’en ai connu une autre, à laquelle près de toi
+je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en
+parlant. Elle avait sa maison au bord d’une
+route, près d’une rivière, et tantôt nous nous
+cachions entre les roseaux, tantôt sous les
+toits. J’avais toute une prairie dans les yeux,
+comme ici la mer.</p>
+
+<p>Cette mer qui pâlit, dans une colère froide.
+Gare ! La pluie va la cribler d’épingles.</p>
+
+<p>Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais
+qu’elle se contracte comme une fille qui va être
+battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même,
+recourbée, dilatée, — ô sultane !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> A la fin, ta chanson, j’en connais le secret.
+Où crois-tu que chantaient le loup et le
+renard ? Où penses-tu que l’on croyait les entendre ?</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Avec les gentils écoliers,</i></div>
+<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div>
+<div class="verse"><i>Ils m’apprendront le jeu d’aimer,</i></div>
+<div class="verse"><i>Le jeu des cartes et puis des dés.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais
+briller. Tu croyais tomber comme une comète
+au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux
+et cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque,
+dans un éclat de fête, les yeux fixes entrevoient
+des fantômes, les voiles et les parfums d’une
+alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter
+devant toi des ombres de perles et des promesses
+de diamants.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre.
+Envole-toi par la fenêtre, le vent dans tes jupes,
+envole-toi par le hublot.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu te recoiffes. Tu remets à leur place
+par rang de taille les flacons. Le grand, le
+moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers.
+Ta jupe… Ainsi tu as grandi, ainsi tu
+manges, ainsi tu dors. Ainsi tu es née. Les
+jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre
+saisons. Tout est fixé, monté, tout va. Et nul
+n’y comprendra jamais rien… Laisse donc ces
+tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue
+pas la ficelle. Attends un peu. Viens dîner.
+Nous partons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16">LA MÉCHANTE</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je ne vous ai jamais demandé, je crois :
+« A quoi penses-tu ? » Je vous ai toujours
+caché un grand nombre de mes pensées, toutes
+celles qui pouvaient nourrir la faim de l’âme.
+C’est pourquoi nous fumons tant de cigarettes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’en suis toujours à deviner comment
+vous avez fait pour que je vous surprisse une
+fois.</p>
+
+<p>Jamais, dans le même moment, je n’ai tant
+vu de votre personne que ce premier jour,
+lorsque vous m’étiez encore si peu.</p>
+
+<p>Pauvre petite, vous n’avez guère d’appas visibles,
+mais vous connaissez l’empire de vos
+imperfections mêmes, celui d’une mince ligne
+sinueuse, et de son acuité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous étiez capable d’avoir choisi — comme
+une héroïne de Bourget — l’heure du
+jour, vous aviez mesuré l’élévation de la lampe,
+vous aviez préparé jusqu’à la couleur, jusqu’au
+parfum de la chambre, et contrefaisiez
+la petite fille étonnée.</p>
+
+<p>La grande pièce était sombre. Elle était claire
+en deux endroits, claire près de vous, et claire
+sur la longue fourrure blanche où vous aviez
+probablement médité de tomber, devant les
+flammes rosissantes.</p>
+
+<p>Aux fenêtres, la nuit était aussi noire que le
+fer de l’âtre, où les bûches mourantes donnaient
+la réplique aux feux lointains de la campagne.</p>
+
+<p>Il avait plu sur les vitres.</p>
+
+<p>Quel silence, ah ! comédienne !</p>
+
+<p>Comme vous avez bien su prononcer à mi-voix
+mon nom ! De manière à marquer tout
+ensemble la surprise, le contentement, et que
+vous cédiez — sans aimer — au sourd instinct
+irrésistible. A quelle flatteuse Vénus !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque vous avez tué votre mari, il
+était en passe de devenir ministre d’état, et
+vous avez rendu un si grand service à ses
+rivaux qu’ils vous l’ont peut-être payé. Il a
+suffi qu’ils fussent adroits.</p>
+
+<p>Vous ne l’avez point assassiné. Non. Il n’est
+mort que de peine.</p>
+
+<p>On m’a dit que vous étiez allée jusqu’à séduire
+un jour, séance tenante, votre déménageur.
+Je voudrais savoir comment vous vous
+y êtes prise, et ce que vous avez pu lui dire,
+pour commencer. Comment ne l’avez-vous pas
+intimidé ? Quel usage du monde il vous aura
+fallu !</p>
+
+<p>Je ne suis pas curieux de votre veuvage.
+Pas curieux de vos sensations avec un autre.
+Et que ce fût celui-là ! En y repensant, je crois
+que j’aimerais à apprendre surtout combien
+vous avez tremblé de peur, ensuite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je vous ferai voir un jour, dans un récit
+très bien conduit, de quel visage Mérimée
+éclata de rire au nez de George Sand.</p>
+
+<p>Je vous ai déjà touché un mot de cette scène,
+légèrement et par allusion. Vous me dîtes brusquement
+que je n’étais pas Mérimée. Mais, ni
+vous Sand, chérie, bien que vous soyez, à coup
+sûr, plus redoutable.</p>
+
+<p>Je vous ai seulement répliqué que ce n’était
+pas la question, et par un raisonnement général
+sur la logique féminine. Je rompais, je me
+repliais, je cachais mes armes. Il me semble
+que, contre vous, presque tout est licite. Je
+n’avais pas encore le courage de me priver
+de toi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ils auraient pu fonder une société, les
+amis de ton mari, un cercle, et la livrée à tes
+couleurs.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je meurs d’envie d’en discourir devant
+toi à bouche ouverte, mais peut-être suffit-il
+que je me rappelle tout ce que j’ai su, et que
+tu le lises dans mes yeux, sans en être tout à
+fait certaine.</p>
+
+<p>Et je t’enlace pourtant, voici sur ta bouche
+la mienne. Sale bête ! Moque-toi donc de moi
+un instant, sans rire, ou donne-toi cette illusion,
+tandis que tes bras me serreront comme
+malgré toi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je commence à le savoir, qu’il y a des
+défauts pour créer de toutes pièces un charme.
+J’en ai adoré une autre, petite aussi et blonde,
+qui était brèche-dent. Mais rassurante. La
+grâce imprévue de sa bouche s’accordait aux
+enfances qu’elle faisait. Au lieu que toi, dans
+ton apparente débilité, on ne sait quelle terrible
+folie te mène.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’aurais parié que tu avais la jambe trop
+maigre et la poitrine avilie. Mais, après tout,
+c’est à peine si je le sais encore.</p>
+
+<p>Si tu n’es pas laide, tu n’es pas jolie, assurément,
+avec ton étrange petit nez oblique et
+tout ce brouillamini de ta face. Un miracle que
+le dieu Paris renouvelle tous les matins.</p>
+
+<p>Je ne méconnais pas ce profond coussin de
+tes cheveux, où tu joues à faire l’endormie, ni
+tes yeux violets, quand filtre ce long regard, ni
+tant de grâces bien apprises, ô Perfide !</p>
+
+<p>Tu vois, l’on te parlerait en style de tragédie.</p>
+
+<p>Il n’y a pas d’horreur que tu doives prendre
+la peine de te refuser, n’ayant que tes paupières
+à relever pour rattraper l’innocence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je te compare à un oiseau — laisse-moi
+dire — à un oiseau des Iles. La chair n’y est
+rien, tout est plume.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Qu’il y ait encore des gens pour se figurer
+une vie moderne, disent-ils, toute privée de
+romanesque. Ils ne t’ont pas vue.</p>
+
+<p>Assise sur ton divan, sage, réservée, lustrée,
+polie.</p>
+
+<p>Et tant d’affreux secrets dans ta brillante
+petite tête. Tant d’affreux secrets dans ce cœur
+méchant, à peine voluptueux, mais avide, tyrannique,
+mais facile et égoïste à plaisir, et
+tout gâté, comme un fruit.</p>
+
+<p>Il te fallait des perles. C’est de quoi est mort
+l’infortuné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Votre mine de grande dame, comme elle
+tombe vite, quand vous vous mettez à couper
+un sou en quatre, en certains cas ! Alors, tout
+s’efface : l’enfantin regard lance des couteaux,
+et cette voix que vous tenez si douce,
+d’habitude, quelle pitié, si vous saviez ! Il
+m’est arrivé de vous y surprendre, et si vite
+que vous ayez recomposé votre visage, vous
+n’avez pas su vous empêcher de rougir.</p>
+
+<p>C’est-à-dire que vous redeveniez soudain
+jolie.</p>
+
+<p>Quels philtres remêlez-vous ? Je me défierai
+de votre thé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous me rendrez cette justice que j’ai toujours
+tout craint de vous, qu’il n’y a pas de
+honte que je n’eusse redoutée, si vous m’aviez
+mieux tenu. Par bonheur, vous m’avez toujours
+senti libre, frémissant, prêt à échapper.</p>
+
+<p>Si la mémoire de certains éclairs, où j’espère
+n’avoir pas entièrement révélé tout le
+plaisir que vous me donniez, me ramène toujours.</p>
+
+<p>Tourments du désir que la défiance traverse,
+et de la volupté, pour douce qu’elle soit, ou
+déchirante, qui ne s’élève pas jusqu’au bonheur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous laissez le beau linge blanc aux
+belles femmes. Vous ne mettez sur vous que
+des toiles d’araignée, bleues, vertes, roses, si
+bizarrement coupées que votre pantalon ne
+ressemble à rien.</p>
+
+<p>L’on vous verrait trop bien au travers, s’il
+n’y en avait tant que vous superposez, sachant
+que votre forme a moins de pouvoir que leur
+légèreté et leur chaleur.</p>
+
+<p>Vous ne découvrez pas beaucoup plus que
+vos bras et votre épaule, mais l’on ne sait plus
+jusqu’où monte la soie de vos deux bas. La
+vôtre rivalise. Si vous versez une mortelle douceur
+dans toutes les veines, une à une, votre
+tête n’est pourtant rien. Qu’une ombre. La
+gouache d’un éventail.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous voulez m’entendre et que je contente
+votre malice, puisque c’est encore du
+jeune Raoul que vous me parlez. Je l’ai
+rencontré tout seul, l’autre jour, chez Madame
+X…, la joue en feu. Il m’a dit qu’elle
+l’avait d’abord baisé sur la bouche et qu’il
+s’était brusquement détourné pour lui tendre
+la joue, parce qu’elle a de fausses dents et qu’il
+craignait d’en être mordu.</p>
+
+<p>Si vous souriez, ne croyez pas que je sois
+tombé dans un piège ni que je te fasse l’honneur
+d’être jaloux. Je sais que vous savez à
+présent tout ce que vous vouliez savoir, tant
+sur la dame que sur l’adolescent.</p>
+
+<p>Vous souriez, en outre, parce que vous songez
+que je ne serais pas plus fort entre vos
+mains, s’il vous plaisait, que cet innocent.
+Quand aurez-vous fini de vous trahir ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tout le monde a su que vous aimez à
+faire souffrir.</p>
+
+<p>Ronronnez, ronronnez. Savoir si mon tour
+viendra. Le temps que vous allongiez la patte…</p>
+
+<p>Quand vous me menacerez trop, je vous imposerai
+un traité. Vous ne me livrerez pas à la
+calomnie, et je tairai que vous avez la jambe
+torte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce sont des fluides, dont vous avez la
+disposition. Il vous suffit de bouger, sorcière,
+il vous suffit de ciller.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il faut bien que je me convainque que
+vous m’aimez, au moins un peu, du moins à
+votre façon, puisqu’en signe de ce désir que
+vous n’avouez jamais en clair, votre regard vacille.</p>
+
+<p>A peine si vous souriez, avec un air de faiblesse,
+dans l’amas de vos mousses, qui sont
+roses aujourd’hui. Dans l’amas de vos mousses,
+pareille à un sorbet.</p>
+
+<p>Vous êtes tout à fait comme ces glaces aux
+myrtilles de l’été dernier, rouge et douce-amère.
+Je les détestais et ne cessais d’en reprendre.
+Vous laissez le même arrière-goût.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Votre main immobile, d’une beauté qui
+effraye, mince et veinée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Pâle et léger bijou, ivoire, corail, est-ce
+que vous respirez encore ? Je voudrais voir un
+souffle traverser votre linge, ô poupée, ô guignol.</p>
+
+<p><i>Si je vous le disais pourtant…</i> Si je te disais
+que je n’ai pour toi ni tendresse, ni faiblesse,
+nulle amitié, que je suis sans confiance, que
+je ne sens pas même cette obscure sympathie
+qu’il arrive de donner à une passante. Jamais
+ne m’abandonnerai. Jamais ne m’apitoierai. Le
+misérable destin des hommes, ce n’est pas
+toi, — ou c’est bien toi de la tête aux pieds.
+Nulle autre que toi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Est-ce que tant de fragilité finira par
+m’émouvoir ? Est-ce que j’aurais besoin d’imaginer
+ce que j’aurais souffert, quand tu m’aurais
+trompé, si je t’avais aimée ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Blonde, ce n’est rien dire. Tu es comme
+les blés à l’instant qu’ils ont cessé d’être verts.
+Comme une jeune pousse. Comme une boîte
+de poudre de riz ouverte dans un rayon de soleil.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu peux bien larmoyer, à présent, tu
+peux bien pleurer à te rompre les veines.</p>
+
+<p>Tu sens à cette heure sans lumière quelle
+solitude est la tienne, que dans toutes les maisons
+du monde vivent des cœurs amis, et nul
+qui batte pour toi, non certes le mien, tu dois
+pourtant le deviner. Tu écoutes chanter la petite
+fille qui saute à la corde sous le réverbère.
+Tu te souviens de ta propre enfance et que tu
+te croyais assez bonne. Tu penses qu’un jour
+tu seras vieille, une laide vieille, à peine cette
+fleur de ta joue sera-t-elle fanée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> A quoi penses-tu ? A quoi penses-tu
+donc, malheureuse, qu’un homme aurait plaisir
+à oublier ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17">CONSOLATIONS</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>Choisir.</i></p>
+
+<p>C’est toi qui me plaisais, et c’est à elle que
+je plaisais.</p>
+
+<p>Elle a un air faible et doux. Elle a gagné la
+porte du bar en se résignant, comme si elle
+t’aimait à ce point, toi, son amie, ou parce
+qu’elle sait à quel point l’amour et le désir
+veulent être libres, implacables, insubordonnés,
+distincts de la sympathie, de la pitié,
+de la raison.</p>
+
+<p>Cette brune dorée que tu mets dans mes
+bras… Je te regarde passer du rire de ton insouciance
+au sérieux de la volupté. C’est un
+excès de brillant, chez toi, qui me déroutait.
+Si bien que je me sentais d’intelligence avec
+ton amie plus qu’avec toi. Mais c’est toi qui
+est restée parce qu’elle s’était mieux reconnue
+que nous dans ce labyrinthe de nos trois regards.</p>
+
+<p>Parce qu’elle était, de nous trois, la seule
+dont les sentiments eussent pris le chemin de la
+passion véritable.</p>
+
+<p>As-tu si vite compris que je n’étais pas en
+quête d’une partie de rires ? Que l’amour ne
+m’était pas une partie de campagne, mais
+contemplation, exaltation ? Ou si telle est ton
+humeur, également ? Si tu joues, comme malgré
+toi et même sans amour, à la frénésie, à la
+langueur, au ravissement de toi-même ?</p>
+
+<p>Deux inconnus prêts à mêler, en quelques
+secondes, leur sang, leur salive. Et qu’ils ne
+veuillent plus, tout d’un coup, rien d’autre !</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Capricieuse.</i></p>
+
+<p>A vous voir harceler qui vous aime, on pourrait
+vous croire méchante, haïssable. A vous
+voir harceler celui que vous aimez.</p>
+
+<p>Quand vous aviez bien tort, et que je vous
+cajolais ; lorsqu’un destin qui ne dépendait pas
+de moi vous traitait mal, et que je vous cajolais ;
+lorsque vous aviez fait une gaffe, manqué
+votre entrée, taché votre robe, et que je
+vous cajolais ; lorsque je vous cajolais ainsi, et
+que vous m’en vouliez, me jetiez un regard
+torve, me tanciez, me repoussiez, me détestiez…
+Je pensais, en me résignant, que vous
+étiez fille de la Lune, nourrie par une chèvre,
+petite cousine des fées, qui ne sont pas toutes
+bonnes.</p>
+
+<p>Mais j’ai fini par déchiffrer votre rébus. Saluez
+cet Œdipe.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> J’ai rencontré une petite fille qu’il était
+presque impossible de nourrir. A quatre ans
+passés, il fallait que sa mère lui mît la soupe
+dans sa bouche, à petites cuillerées. Selon
+qu’on était de complexion naïve ou dominatrice,
+on s’apitoyait ou l’on s’impatientait.
+Cependant qu’avec un grand sang-froid, à
+chaque cuiller, elle décochait sous la table un
+coup de pied, dans les jambes de son père
+adoré.</p>
+
+<p>Tant elle était sûre de n’en être pas trahie.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> J’ai rencontré, sur un théâtre, une jongleuse.
+Elle était d’un délicieux Japon, sous les
+coques de ses cheveux d’encre. Gracieuse
+comme un farfadet, et respirant l’intelligence
+à chacun de ses gestes. L’intelligence, l’esprit.
+Le jongleur, son époux, était fier d’elle à bon
+droit. Or, lorsqu’elle manqua un tour, lorsque
+la balle évita son panier dorsal, ou lorsque ce
+cruel cerceau de ripolin omit de revenir dans
+sa patte, elle se tourna vers le mari avec un
+feint courroux, et une fois le pinça, une autre
+lui tira les cheveux. Les hommes et les femmes
+riaient tous, de haut en bas, comme d’une géniale
+allusion à leurs mœurs ordinaires.</p>
+
+<p>Si bien que je vous comprends à merveille
+désormais. Je me garde seulement de vous le
+dire.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Amphitrite.</i></p>
+
+<p>C’était elle que flattait la lumière répandue
+par ce hublot. Je ne me mens pas. Sur un
+bûcher, j’attesterais que c’était Amphitrite.</p>
+
+<p>On désespérerait s’il fallait décrire cette
+épaule qui tombait légèrement, ce torse qui
+avait fleur et modelé, ces deux seins purs,
+rivaux du compas, cette taille et son pli.</p>
+
+<p>Et par ta face blonde, aux grands yeux
+mauves, par ton nez sans défaut à l’aile rosée,
+par le temple du front, par ta bouche, par le
+sillon même qui l’effleure deux fois, au menton
+et à la lèvre, par ton tendre cou et son bruit
+de colombe, par tes deux mains aussi, pareilles
+à deux poignées de lilas, tu me plaisais moins,
+je crois, que par ce jour délicieux qu’à la fin
+tu m’as ouvert sur ton cœur, sur ta sérénité,
+sur ta véracité.</p>
+
+<p>Pour ce qui regardait ce corps dont nous ne
+sommes pas assez les maîtres, tu avais agi avec
+une rapidité incisive. Tu n’avais pas voulu
+perdre une bribe de la traversée. Mais pour
+l’esprit, quelle prudence, quels tâtonnements
+imperceptibles ! Il fallait savoir si j’étais
+homme à juger sur une apparence ; si j’étais
+homme à retourner jamais contre une
+femme les aveux d’une parole en abandon.
+Comme ensuite tu m’as comblé ! Quels propos
+drus et libres, exempts de haine, exempts d’envie,
+purs de tout intérêt servile. L’univers
+éclairé, illuminé.</p>
+
+<p>Heureux qui t’a rencontrée sur la mer. Heureux
+celui que tu as daigné regarder trois jours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18">LE BOUT DU MONDE</h2>
+
+
+<p>A sa première nuit d’Alger, chercher dans
+le noir le chemin de la Casbah. Prendre la
+rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au
+bout du monde.</p>
+
+<p>Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on
+rencontre des patrouilles de zouaves. La crosse
+par terre, les hommes en sentinelle ont leurs
+deux mains jointes sur le canon.</p>
+
+<p>C’est où la falaise tombe à pic devant la
+mer, le bout du monde.</p>
+
+<p>On entendait mille cris. A chaque porte
+ouverte, on recevait dans les yeux un paquet
+de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement
+d’un piano mécanique.</p>
+
+<p>Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu.
+La mer se balance dans l’ombre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces
+portes éclatantes. Rencontrer une nombreuse
+assemblée autour de tables tachées de cercles.
+S’entendre demander si l’on veut voir les
+quatre Andalouses dans leur danse, dire oui,
+et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement
+de la guitare.</p>
+
+<p>Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose
+feu. Corset héliotrope. Et les huit jambes de
+soie noire, et les huit mains qui décrivent leur
+arabesque, qui sèment des cigales.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lit du corset noir est enveloppé dans la
+chute de deux rideaux de mousseline à grosses
+fleurs, empesée et empoussiérée.</p>
+
+<p>Elle s’est assise, s’est mise à me considérer
+avec une sorte de mépris, dans un silence sans
+égard, dans une attente hostile.</p>
+
+<p>Tu n’étais pas si belle, <i lang="es" xml:lang="es">pobrecita</i>. Tu n’étais
+pas si vilaine. Tu n’étais ni blonde ni brune.
+Plutôt blonde, comme il arrive dans les vergers
+de Valence.</p>
+
+<p>La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon
+de laine. La cuvette (hélas !) sur la commode,
+mais en verre bleu, avec son broc de parade,
+entre les deux vases de verre d’argent. Chacun
+sa fleurette.</p>
+
+<p>Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue,
+ou bien mordue par un cafard sans
+frein, ou bien plus roublarde qu’un renard,
+elle se taisait obstinément, me regardait entre
+ses cils.</p>
+
+<p>J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa
+gêne. Car elle se dandina, cherchant une contenance,
+et la couche crépita, comme si elle
+contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde,
+comme une croûte de pain.</p>
+
+<p>Elle n’était pas sans avoir appris à révérer
+la capitale de la France. Je l’ai vue bouger,
+quand elle sut que je venais de Paris. Question : — Comment
+est-ce que tu dis pour dire la
+station du chemin de fer ?</p>
+
+<p>Heureux les psychologues ! J’ai deviné qu’il
+fallait répondre : <i>la gâre</i>. Et elle voulut bien
+louer la perfection de ces <i>r</i> de la gorge, qu’elle
+ne parvenait pas à prononcer.</p>
+
+<p>Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement,
+puisque c’était l’accès de sa bonne
+grâce. <i>Que dirais-tu si je te disais que je suis
+Italien ?</i> Elle était intelligente. Forcément, elle
+avait attrapé mille bribes, à Alger, dans son
+métier. <i>Je dirais que tu charries</i>, — que tu
+<i>chareries</i>, tout doux. <i>Comment dirais-tu que
+tu m’aimes, à supposer ?</i> Le piège classique :
+si je prononçais <i lang="it" xml:lang="it">io t’amo</i>, j’étais un double
+menteur. <i lang="it" xml:lang="it">Dirò che ti voglio bene, — assai.</i></p>
+
+<p>Un temps. Un petit mouvement de la tête,
+en signe de confirmation, de loyauté satisfaite,
+de docte approbation. <i>Et si je voulais te le dire
+en espagnol ?… <span lang="es" xml:lang="es">Y si quisiera decirlo en castellano ?</span></i>
+Sa bouche ouverte. Ses dents. Elle
+était debout, paraissait anxieuse, amusée. <i>Dis-le !
+Qu’est-ce que tu dirais ? — <span lang="es" xml:lang="es">Que te quiero.</span></i></p>
+
+<p>J’avais pris même cette voix de nez qui signale
+certains accents d’Espagne. <i>En réalité,
+je suis andalou… <span lang="es" xml:lang="es">Soy andaluz muy de verdad</span></i>
+(on prononce <i>andalou</i>, sans <i>z</i>, <i>verdà</i>, sans <i>d</i>
+final, et les <i>d</i>, sur le bout des dents, le <i>v</i>, sur
+les deux lèvres, à la grecque.)</p>
+
+<p>Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa
+poitrine, qui n’était pas un chef-d’œuvre, mais
+<i>patience</i>, comme disent à tout propos les mendiants
+de son pays, puisque je voyais en même
+temps deux hanches si belles.</p>
+
+<p>Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa
+tête en arrière, par doute, par soupçon, avec
+amertume. (<i>Tu ne vas pas mentir. Nous
+sommes des jouets, nous autres.</i>)</p>
+
+<p>Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la
+courtoisie. Après la courtoisie, l’intérêt. Après
+l’intérêt… Je lui ai dit un couplet d’Espagne.
+<i lang="es" xml:lang="es">Mira si seria bella</i> — Vois si elle devait être
+belle — <i lang="es" xml:lang="es">Que hasta el mismo enterrador</i> — Que
+le fossoyeur lui-même — <i lang="es" xml:lang="es">A ver su cara bonita</i> — A
+voir sa figure si jolie — <i lang="es" xml:lang="es">Echo la pala y
+lloro</i> — Jeta sa pelle et pleura.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces bras un peu frêles qui serraient à faire
+mal, cette bouche qui ne voulait plus quitter
+l’autre, ce doux râle.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Et revenir. Un après-midi de <i>mélancholie</i> — on
+y met un <i>h</i> quand on veut rire, — vouloir
+retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout
+de la route, hésiter dans le dédale, se tromper
+d’une rue, hésiter devant une maison bariolée.</p>
+
+<p>Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu
+étais là, sauvageon, qui lavais devant la porte,
+jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit
+Gauguin. Brillante, chantante, résignée, avec
+tes doux yeux.</p>
+
+<p>Avec quelle déférence tu as reposé le balai,
+lorsque j’ai daigné t’adresser la parole ! Tandis
+que je te parlais, de quel air timide tu as
+essuyé tes bras ruisselants avec tes mains ! Puis
+tes deux mains gênées, l’une contre l’autre. Tu
+avais sur ton corps une robe qui ressemblait
+à une chemise ou une chemise qui faisait fonction
+de robe. Assez bon pour toi, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>Tu as marché, les hanches fines dans ton
+pagne. Le bronze transparaissait par places. Ta
+surprise quand je t’ai demandé de t’asseoir. Et
+ta crainte, pour parler de « madame ».</p>
+
+<p>Les filles étaient répandues çà et là dans la
+pièce. L’une fumait. Une autre battait ennuyeusement
+des cartes. Une autre écrivait, en
+tirant la langue sur le papier rayé. Maigres et
+brûlées, ou enflées par la paresse et l’alcool,
+elles vieillissaient dans la vaste lumière que
+versait la fenêtre. Le poison violacé des
+bouches, le bleuâtre des paupières, la noirceur
+des yeux.</p>
+
+<p>Tes deux patoches, avec leurs ongles durs,
+ont battu l’une contre l’autre, innocente,
+lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate.
+J’ai vu grandir la belle rondelle de tes yeux.
+De tes paumes, plus blanches que le reste, tu
+as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as
+même eu le courage de prendre une rose de
+France qui traînait dans un verre. La grande
+brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné,
+s’est reprise.</p>
+
+<p>Je sus que tu étais inscrite et vendue comme
+les autres. On profitait seulement de ta couleur
+pour réduire les frais de service, et t’humilier.
+« Madame » cédait pour avoir la paix.
+Ainsi les hommes — qui sont si bêtes — avaient
+l’occasion de te mépriser.</p>
+
+<p>Les autres s’étaient retirées, en me jetant le
+dédaigneux regard des hiérarchies coloniales.
+Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions
+près de la fenêtre, de côté, si bien que l’image
+de la grande salle désobligeante mourait contre
+nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des parcelles
+de vif-argent brillaient sur les crêtes de
+la houle et disparaissaient en un clin d’œil
+dans les creux d’un bleu d’encre. Sur ce miroitement,
+le soleil planait dans les cieux. Le château
+de poupe dans un ancien vaisseau doré,
+avec sa balustrade.</p>
+
+<p>Du coup, on t’a donné la plus belle chambre,
+la plus luxueuse, la plus horrible. J’aurais demandé
+une autre mise en scène si je n’avais
+craint de te faire tort, d’amoindrir ton
+triomphe.</p>
+
+<p>Tu as la langue pointue. Tu as la docilité
+d’un chaud petit animal. Puisque tu n’es point
+blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais
+posséder les trente beautés réglementaires,
+mais tu en as bien treize ou quatorze. Toutes
+celles que tu pouvais avoir.</p>
+
+<p>(Une chose blanche, les dents. Trois choses
+noires : les yeux, les sourcils, les paupières.
+Une longue, les mains. Deux courtes, les dents,
+les oreilles. Deux étroites, la bouche et la
+taille. Une grosse, la jambe au-dessus du genou.
+Trois petites, les tétins, le nez et la
+tête… <i lang="la" xml:lang="la">Dixit</i> : la Renaissance.) Elles ont raison
+de te craindre. Et ton étrangeté, par surcroît,
+cette douceur ambiguë des épices.</p>
+
+<p>Elle est très fière du sang blanc qu’elle a.
+Elle répète qu’elle n’est point noire mais croisée,
+qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni
+son père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs
+pères. Ni leurs mères. Le mélange est plus ancien
+mais indéniable. Son amour-propre si
+longtemps offensé, je l’ai mis dans un hamac.
+Elle me regarde de là avec un sentiment. Elle
+se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le
+Sud, entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours
+lorsque ce mot passe par ta bouchette
+charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de
+ton rire, parce que nous nous tenons trop bien.</p>
+
+<p>Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle
+me conseille, par sympathie, de ne plus faire
+venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si
+cher. En baissant la voix, en jetant un œil vers
+la porte. Et la beauté de sa métamorphose,
+lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à
+rompre dix hommes, et pourtant soumise à
+celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de l’ananas,
+chaleur du piment doux.</p>
+
+<p>Les étapes de cette vie d’une petite morisque :
+les arbres des oasis, les sables, la
+double étendue de l’espace et du temps… Des
+milliers de siècles, les atomes ont mené leurs
+pastorales et leurs tragédies, et toi, cet homme
+que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un
+jour par une certaine rue, au hasard, à droite
+plutôt qu’à gauche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19">LE BAL</h2>
+
+
+<p>Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son
+plein. Dans les grandes portes passaient les
+cadences d’une joyeuse <i lang="es" xml:lang="es">scottish</i> et le piétinement
+cadencé du vaste cercle.</p>
+
+<p>Elle avait presque crié : « Alors ? On va un
+peu danser ? » Sa voix était posée et résolue,
+ferme.</p>
+
+<p>A qui avait-elle parlé ? Elle était seule. Cet
+<i>On</i> qu’elle disait, était-il destiné à elle-même ?
+Pour s’exhorter, se réconforter, et tout le
+peuple avec elle.</p>
+
+<p>Elle était habillée en Pierrot, sans être assez
+mince et mignonne pour ce costume. Le satin
+blanc y rencontrait certaines courbes, de telle
+sorte que sa beauté, précisément, lui donnait
+un léger ridicule.</p>
+
+<p>Pour contenir le ressort des cheveux trop
+rebelles, et pour égayer, elle avait dû aussi
+remplacer la petite calotte noire par un turban
+bleu de nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique.</p>
+
+<p>Malgré le masque, il avait distingué un bel
+ovale, deux beaux yeux sombres, et une belle
+nuque ombrée, autre promesse.</p>
+
+<p>Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait
+pas été sans l’apercevoir, lorsqu’elle criait,
+une part au moins de son appel s’adressait
+donc à lui. Il l’avait prise au mot.</p>
+
+<p>Quand elle avait retiré son masque, il avait
+été saisi, <i>parce qu’elle lui ressemblait</i>. Il le lui
+avait dit, et elle de rire comme si elle ne l’avait
+pas vu, avant de lancer sa proclamation !</p>
+
+<p>Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand
+corps plein de souffle, aux longs muscles, se
+plaisait dans la danse, où elle était sûre de
+perdre son ennui.</p>
+
+<p>Elle buvait à grand fracas des limonades,
+s’éventait, interpellait des amies et des inconnus,
+s’élançait au premier appel de la musique.</p>
+
+<p>Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour
+paraître mais pour s’escrimer. Elle était saine
+et drue, d’une discrétion de chatte, sous les
+apparences tintamarresques, et gaie tout exprès.</p>
+
+<p>Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus
+clair que les cils. Des cheveux à foison. Une
+belle main sans vernis, assez grande, pas une
+bague, et le doigt un peu piqué des couturières,
+sans fausse honte ni bravade.</p>
+
+<p>Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le
+profil de la figure féminine de l’Automne, dans
+le panneau de Mantegna. Cette noble fiction,
+pathétique on ne sait comment, porte aussi
+une coupe à ses lèvres. La réalité avait seulement
+un nez plus charnu (bonté d’âme) et le
+col moins royal, moins flexible. En prose :
+moins dégagé des épaules.</p>
+
+<p>Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à
+eux, qu’elle jugeait beaucoup plus divertissante.
+Elle en relevait de temps en temps
+quelque détail qu’elle désignait du doigt, le
+nez, les mentons, et en faisait un grand geste
+de ses deux bras, — d’admiration joviale, d’ébaubissement.</p>
+
+<p>— Après ce que vous me dites, monsieur
+qui n’êtes plus d’ici, nous pouvons avoir tout
+au plus un grand’père commun. Rassurons-nous.
+Nous sommes tout au plus cousins germains.
+Rassurons-nous.</p>
+
+<p>Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus
+loin. Son <i>oui</i> avait passé par ce spirituel, par
+cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal
+entier avait bientôt su à quoi s’en tenir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune,
+rompus, la tête comme une coquille d’œuf, et
+moites, imprégnés l’un de l’autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le théâtre, en regard de son bouquet de
+palmiers, avait changé au grand jour les couleurs
+de sa façade. Il avait perdu son bleu
+d’opéra. Tout allait redevenir difficile. Elle
+s’en allait, se retournait quelquefois, montrant
+son sourire le plus brave.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20">LA DÉESSE RAISON</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte
+de pieuse femme, dont la dévotion est seulement
+à rebours.</p>
+
+<p>Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez
+douze grands dieux, ou du moins une foule de
+petits dieux d’humeur variable.</p>
+
+<p>Il y en aurait un que vous chéririez par-dessus
+tout : celui qui nous a conduits, vous et
+moi, jusqu’à ses fins. Vous rappelez-vous que
+nous avons tout à coup cessé de nous bien
+voir ? Il avait mis son bandeau sur nos yeux.</p>
+
+<p>Il s’est enfui lorsqu’il a vu que vous étiez
+plus près de pleurer, ingrate, que de rire.</p>
+
+<p>Vous dites que c’était votre conscience. O
+ma pauvre amie !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nous nous connaissions à peine, oui. Le
+premier enchantement passé, vous vous apercevez
+que vous ne me connaissez pas du tout.
+Il était bien temps ! Si vous aviez été bonne
+catholique…</p>
+
+<p>Je sais (ne grincer pas des dents) que, si
+vous aviez été bonne catholique, vous pouviez
+pécher de même. Sans doute auriez-vous été
+plus curieuse de mon âme, — bonne précaution — plus
+curieuse de mon caractère, et vous
+seriez tourmentée, vous seriez désespérée : vous
+n’auriez pas un tel dépit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nous ne disputerions pas comme nous
+faisons, au travers de nos baisers… Quel sera
+le dernier ?</p>
+
+<p>Votre belle bouche, vous devez la frotter
+quelquefois de ce piment qu’on nomme en espagnol
+diablotin. C’est du feu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous ne croyez pas au dieu des bonnes
+gens, mais votre dieu est une espèce d’Américain
+qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au
+commencement des choses. Depuis, pour rien
+au monde ! Si vous saviez comme il m’agace,
+cet hérétique, vous n’en parleriez pas, vous
+vous tairiez, comme j’ai la politesse de faire,
+moi qui ne vous dis presque rien.</p>
+
+<p>Vous me laisseriez adorer en paix votre personne,</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Connaissez-vous l’étymologie du verbe
+adorer ?</p>
+
+<p>Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse
+une fois, dix fois : voilà l’étymologie demandée,
+celle que je préfère (<i lang="la" xml:lang="la">os, oris</i>, la bouche,
+et non pas <i lang="la" xml:lang="la">orare</i>, parler).</p>
+
+<p>Quant à <i>embrasser</i>, c’était d’abord prendre
+dans ses bras. Le sens dérivé a prévalu.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous m’avez dit un jour que vous désiriez
+voter, que c’était votre droit.</p>
+
+<p>Vous ne m’avez pas encore pardonné mon
+rire. Vous avez excommunié comme il faut ce
+clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur
+lui : la chaleur de votre forme passait par eux,
+comme si votre sang s’était répandu dans ses
+propres veines. Il n’a pas ri longtemps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Par surcroît, vos parents anarchistes
+vous ont nommé Liberté. Bigre ! Il n’y a pas
+un nom de sainte qui ne soit plus aimable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous êtes capable de vous imaginer
+que je vous méprise. Enfermée que vous êtes
+dans vos idées comme dans une bouderie, vous
+devinez mal la tendresse, la sympathie, la charité
+humaine.</p>
+
+<p>Ève bien renfrognée.</p>
+
+<p>Chacun de nous est si seul au monde ! Il n’y
+a de bonheur que de refermer ses bras sur une
+autre ombre. L’on imagine un instant que le
+cercle est franchi. Ce sont les âmes qui se
+veulent marier, et il est dur de penser que les
+corps y réussissent à peine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je m’éloigne de vous, avant de
+me rapprocher encore, et que vous percevez
+les deux temps de cette action d’admirateur,
+vous rougissez, avec un sourire d’orgueil.
+C’est un mélange que j’aime.</p>
+
+<p>Ce qui émeut en votre visage, avec le regard,
+c’est la lèvre pourpre et gonflée, et le
+menton un peu gras, moins parfait, plus
+humain. Sentirez-vous combien me séduit ce
+corps glorieux, avec sa belle taille, avec ce port,
+qui donne envie de vous invoquer ?</p>
+
+<p>Je vous ai montré l’image des trois Grâces
+de Regnault.</p>
+
+<p>Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait
+encore plus triste qu’elle ne plairait pas
+moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est
+malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie.
+Le torse, un beau vase. — Son visage doucement
+incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui
+l’enlace, celle de droite a un air de candeur ; et
+dans le profil de son jeune corps, une légère
+courbe délicieuse. — Mais la plus belle, n’est-ce
+pas cette blonde, entre elles, qui les tient
+chastement embrassées, et dont nul ne verra
+jamais le visage ?</p>
+
+<p>Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni
+vous à elles. Vous êtes pourtant du même
+style.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ah ! Romaine. Ah ! Guerrière. Minerve
+aux sourcils rejoints !</p>
+
+<p>Je mettrai devant votre portrait une branche
+de myrte dans un vase blanc et or 1830.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous souvenez-vous ? Vous ne vous donniez
+pas alors la peine de m’étudier. Amour
+vous possédait. Vous baissiez de temps en
+temps les yeux. Vous regardiez, ô raisonneuse !</p>
+
+<p>Au loin, les gamins arabes s’évertuaient :
+<i>Le Cri d’Altjé !</i> <i>Les Noubielles !</i></p>
+
+<p>Votre maison était à la frontière des deux
+empires. Elle regardait le boulevard, la poste
+et l’école (laïque) ; de l’autre côté, l’allée sous
+les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel :
+cet autre monde que vous n’aimez guère, où
+j’allais trop souvent écouter les chants de
+Yamina. Je vous apportais des dattes, des massepains
+espagnols, des loucoumes. Et je crois,
+à présent, que vous eussiez préféré des petits
+beurres — L. U. — J’ai cherché aussi, mais
+vainement, ces laitages italiens, frais dans leurs
+claies ou sur le linge, et qui ont la forme d’une
+tresse ou d’un fruit, — ces blancs fromages,
+dont les bergers de Virgile nourrissaient déjà
+leurs amours.</p>
+
+<p>La lumière vous gêna soudain comme un
+tiers.</p>
+
+<p>Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans
+l’ombre, miroita toute l’eau répandue sur les
+dalles blanches et noires. Le jour mettait à la
+haute fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise
+troublait votre robe.</p>
+
+<p>Vous avez laissé tomber la hachette de votre
+éventail.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez la coquetterie de ne porter
+que du linge blanc, serré, éblouissant. Ainsi
+paraissez-vous deux fois comme un marbre :
+carrare et pentélique.</p>
+
+<p>Chère, vous aviez eu peur que je me méprisse,
+et j’étais seulement touché de votre
+enivrement !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Puis, vous avez voulu me prouver que
+vous étiez, sans religion, une honnête femme.
+Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus
+finir, à dormir sans vous, dont votre éloquence
+emphatique ciselait les majuscules. Vous aviez
+entrepris, notamment, de me démontrer que
+les infirmières laïques diplômées ont plus de
+vertu que les petites sœurs.</p>
+
+<p>Et moi, je me rappelais la longue prière
+matinale des femmes de ma race. L’une d’elles,
+tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier
+sans voir paraître sur son cher visage en oraison
+des larmes qui la consolaient. Et elle prononçait,
+mais avec douceur, le même mot
+magique que vous répétez désespérément :
+« Justice ! » Elle mettait avec sagesse dans
+un autre lieu que la terre la source d’un si
+grand bien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Votre bouche, remuée par les petits
+mouvements de la parole, restait bien belle…
+Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes
+traits ou dans mes yeux, qui soudain déconcerta
+la douce pédante ?</p>
+
+<p>J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre
+pauvre tête fanatique, et l’ai reposée sur mon
+épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le
+silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin
+d’un mot de ma bouche, que je ne pouvais
+pas dire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je vous opposais, dans mon esprit, des
+historiettes qui vous auraient scandalisée et qui
+me plaisent, qui m’ont ému.</p>
+
+<p>Je me retrouvais dans une petite ville du
+sud italien, un soir d’été, entre quatre murs
+blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une
+femme étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée
+assise sur le pas de sa porte. Ces logettes
+n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir,
+une porte massive à refermer, un être
+humain à votre discrétion.</p>
+
+<p>C’est la même chose là-haut, où les filles
+attendent et regardent, les unes comme des
+princesses des « Mille et une nuits », la plupart
+en vraies sauvages, et toutes sur leurs talons,
+leurs mains devant elles.</p>
+
+<p>En pays chrétien, la plus pauvre dispose
+d’une chaise.</p>
+
+<p>Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs,
+un corsage à grosses manches, et l’un de ces
+vastes jupons de toile empesée que l’on mettait
+après la lessive sur une cage d’osier.</p>
+
+<p>Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut
+en corset, pareille à une image de <i>Vertus
+sœurs</i> dans l’<i>Illustration</i>, du temps que j’étais
+garçonnet.</p>
+
+<p>Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans
+ces rencontres, sans que l’on sache pourquoi,
+si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle
+m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait
+vingt ans. J’ai vu dans le même pays de belles
+figues séchant au soleil, et qui tournaient au
+caramel. Elles lui ressemblent, — et à vous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle gardait sur son épaule un dernier
+lambeau qui m’importunait. Car, en ce monde
+physique, certains veulent retrouver le tremblement
+d’une passion primitive, ils veulent
+rencontrer à la fin ils ne savent quel mystère,
+avancer jusqu’au point où la sensation est
+épurée en quelque sorte par son excès et par
+vertige. Mais plus belle que vous ne pensez, en
+me pressant doucement :</p>
+
+<p>— <i lang="it" xml:lang="it">E peccato</i>, disait-elle. C’est un péché. <i lang="it" xml:lang="it">La
+Madonna non vuole.</i></p>
+
+<p>Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce
+ni cette douceur, où l’enfant reparaît dans la
+femme ; dans notre ambitieux dénuement, le
+passé des cœurs dont nous sommes nés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Et si vous étiez païenne vraie, vous ne
+vous mettriez en peine que de moi seul. Vous
+laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez
+jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne,
+vous m’étouffez, je vous nomme Paule Bert.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Contre la marine une lame</div>
+<div class="verse i3">Vient mourir.</div>
+<div class="verse">Je ne ferai plus rimer âme</div>
+<div class="verse i3">Et soupir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je vous dirai : « Mon doux aimé,</div>
+<div class="verse i3">Contemplez</div>
+<div class="verse">La maison de béton armé,</div>
+<div class="verse i3">S’il vous plaît.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ou suivez à perte de vue</div>
+<div class="verse i3">Le baiser</div>
+<div class="verse">Que reçoit la perche éperdue</div>
+<div class="verse i3">Du trolley.</div>
+
+<div class="verse stanza">Comptez les flots, vous ferez bien… »</div>
+<div class="verse i3">— O mon cœur,</div>
+<div class="verse">Ne serait-il en moi plus rien</div>
+<div class="verse i3">Que laideur ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée,
+et vous regardez l’oscillation indéfinie
+des vagues. Vous les entendriez clapoter
+sur la pierre, si nous étions plus près, du
+même mouvement qui berce les navires. A
+cette heure du soir qui tombe, il règne sur la
+vaste nappe des eaux, une majestueuse indifférence,
+dont on a le cœur un peu plus serré.</p>
+
+<p>Fumée… Tu songes que tu verras un jour
+se répandre la fumée d’un autre paquebot.
+Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en
+vain, malheureux d’entendre sonner la moitié
+des heures de la nuit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21">COURTOISIE</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle sent très bien qu’elle me plaît de
+plus d’une manière. Elle détermine jusqu’à
+quel point avec la science d’un psychologue
+chevronné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> D’abord, votre corps. C’est lui qui m’a
+plu, le premier, forcément, quand vous m’avez
+décoché ce coup d’œil magistral, à l’angle du
+Cours. Il était bien pris et bien promené, et il
+n’a pas l’habitude de décevoir.</p>
+
+<p>On note un certain fléchissement et un certain
+empâtement. Mais vous vous tenez si bien
+que tout ce qui vous trahirait reçoit la correction
+de l’attitude.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Secondement, je me suis plu dans votre
+escalier aux carreaux rouges, dans votre chambre
+aux carreaux rouges, sur votre palier, à
+votre seuil, à votre fenêtre. Le long des quatre
+étages de cette maison bien orientée, où le
+soleil laisse l’ombre en paix, et que la brise
+baigne et lancine comme un mât. On y pense
+aux profondes douceurs méridionales, au délice
+des fraîcheurs imprévues, qui font trêve à la
+canicule, à l’agrément des sorbets, des éventails,
+des palmes. Si je m’exalte et brode, je
+vous le dois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Troisième point. J’ai aimé en vous la
+perfection de ce que j’appellerai votre Rhétorique
+ou votre Poétique. Chaque métier a la
+sienne. J’ai admiré tous les gestes que vous
+avez faits, tous les mots que vous avez dits.
+Avec une extrême délicatesse, je vous ai vue
+vous mouvoir sur plusieurs plans et passer de
+l’un à l’autre. Récapitulons.</p>
+
+<p class="ugap"><i>a</i>) Cession à l’Inconnu des biens qu’il vient
+d’acquérir. Il a lui-même assez de tact pour
+avoir évité toute parole malsonnante. Il en résulte
+que vous vous trouvez à l’aise dans les
+façons qui sont les vôtres. Vous commencez à
+les laisser paraître.</p>
+
+<p class="ugap"><i>b</i>) Découverte chez l’Inconnu de plusieurs
+signes. Ils prouvent qu’il n’est ni un goujat
+ni un niais. Ses mouvements. Ses mains sur
+vous. Et juste l’air détaché, quoique sans
+mépris, qui est exactement le bon. Plaisir
+d’accrocher, d’engrener un esprit à l’autre,
+sans bruit.</p>
+
+<p class="ugap"><i>c</i>) Découverte chez le même d’autres signes
+encore moins trompeurs. Ses ongles, ses dents,
+Il en résulte que vous vous délectez, vous pouvez
+enfin parler d’égale à égal, alors que vous
+êtes depuis trop longtemps obligée de feindre
+partout une vulgarité factice. Sinon vous détonneriez,
+là où les circonstances vous ont
+conduite.</p>
+
+<p class="ugap"><i>d</i>) Aux gens enfin que vous vous décidez à
+nommer, il s’aperçoit que vous avez été à la
+mode à Paris il y a une douzaine d’années (avec
+une belle voiture et des roses, comme vous le
+déclarez de fil en aiguille). Et vous rougissez
+tout d’un coup, par la contrariété d’avoir commis
+une erreur vexante. Vous vous rassurez en
+distinguant qu’il n’est pas si sot. Il ne va pas
+se mettre à sentir par préjugé, alors qu’il vous
+tient dans ses bras, quasi sans fard.</p>
+
+<p class="ugap"><i>e</i>) Vous en arrivez ainsi à une pointe d’émotion.
+Nous en arrivons à un échange de passion
+brève ou d’amour-goût instantané, dont
+le commentaire indirect est une vraie conversation
+mondaine (forme des dernières robes,
+louange et discrimination d’un beau sac, prononciation
+de certains noms de famille).</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’ai beau ratiociner. Elle me charme peu
+à peu, à mesure qu’elle-même quitte sa gangue
+de promeneuse de la rue, et se trouble, sans
+vouloir le découvrir. La courtoisie, le savoir-vivre
+lui remplacent la pudeur, avec des effets
+qui sont à peine moins rigoureux, à peine
+moins efficaces, en dépit d’une entière intrépidité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’admire encore en elle une autre perfection,
+celle de son être physique intérieur. La
+perfection de ce mécanisme ou de cet animal
+qui joue dans un être humain et vit presque
+indépendamment. On voit aux fleurs agrandies
+et accélérées des formes monstrueuses, des
+mouvements féroces ou lubriques. Un médecin
+connaît bien cette idylle des organismes vivants.
+L’apprendre à fond. La savoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ces portes qui battent. Ce hurlement qui
+traverse les murs. Cette couleur de l’air qui a
+changé. Ce voile sur le Vieux Port, et ces
+barques qui se sont mises à danser comme des
+bouchons. Un ouragan, la veille du premier
+juin, un <i>orage glacé</i>, doublement absurde…
+Tu penses bien aussi à la mort, toi, pauvre
+belle ? Et tu ne dois même plus avoir l’argent
+de ton cercueil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22">LE RUBENS INGRAT</h2>
+
+
+<p>Elle avait déclaré avec componction qu’il
+valait mieux avoir l’air d’un imbécile que d’un
+malin. J’ai oublié la circonstance, mais je
+tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour
+moi, merle blanc. (Cf. Musset.)</p>
+
+<p>Par malheur, elle ajouta : « Les gens se
+défient moins. » Hélas ! Son sourire plein de
+dents ! Tout son cœur n’était que gagnage.</p>
+
+<p>J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité.
+Lorsqu’elle en vint à m’aimer, c’était
+encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant.
+Il était donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que
+c’est une pensée trop subtile ?</p>
+
+<p>Nous vivions dans une tranquillité superbe.
+Point d’affaire. Jamais elle n’entreprit sur mon
+for intérieur, et je me souciais du sien comme
+d’une guigne. Je l’appelais en moi-même la
+Piscine. Quand j’étais excédé : le Hammam.</p>
+
+<p>Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit
+qu’elle me nommait, de son côté, le Calorifère,
+et nous convînmes de ne pas nous aigrir
+pour de tels sobriquets, après tout flatteurs
+tous les trois, si l’on voyait le fond.</p>
+
+<p>Il m’arriva de lui donner, dans un papier
+de soie, un gros caillou, un galet des plages.
+Elle me demanda pourquoi, toujours troublée
+dans sa placidité par la fantaisie. Je pris ma
+plume, en silence, et j’y mis son nom. Elle a
+si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina
+une délicate allusion à la pérennité éventuelle
+de notre amour, et m’en témoigna la plus vive
+satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait
+que ce sont petites manières dont les amants
+sont convenus et qui ne tirent pas à conséquence.
+Tandis que je pensais (en dansant de
+plaisir) : « C’est ton âme ! C’est ton âme ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait
+une histoire gaie ou sinistre ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un
+affreux meuble Louis-Philippe, qu’on n’avait
+pas encore appris à placer, à entourer, et dormait
+dans une chambre rébarbative, jaune
+tabac. Mon artisterie avait pourtant sa revanche.
+Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le
+seul Rubens qui m’ait jamais entièrement plu.
+Blanche plus que le lait. Rose plus qu’un corail.
+Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Digression vénitienne.</i></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Casanova, la nuit est belle,</div>
+<div class="verse">Le silence a gagné les flots.</div>
+<div class="verse">La blonde a son cœur qui chancelle</div>
+<div class="verse">Et pudique, il cache un sanglot.</div>
+
+<div class="verse stanza">La brune a choisi de paraître</div>
+<div class="verse">Plutôt mutine et sans souci.</div>
+<div class="verse">En se penchant à la fenêtre,</div>
+<div class="verse">Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il a levé sa main. La lune</div>
+<div class="verse">Rebaise et flatte les deux fronts.</div>
+<div class="verse">Que l’homme suive sa fortune.</div>
+<div class="verse">Gondolier, à ton aviron !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23">EDISSA</h2>
+
+
+<p>Esther, mais non plus l’effarouchée, non
+plus celle qui entra dans le palais de Suse,
+conduite par un vieillard qui peut-être renonçait
+à elle ; Esther, mais non plus celle qu’il
+avait tant fallu préparer, six mois de myrrhe,
+six mois d’aromates ; Esther, après qu’elle eut
+régné six ans et appris tous les secrets des caractères
+et des courtines.</p>
+
+<p>Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord
+Edissa (mais je dis <i>Edisse</i>, comme M. de Saci,
+et vous entendez <i>Edith</i>, ce qui flatte votre
+anglomanie). La Bible lui donne une seule
+fois, je crois, cet étrange nom, son vrai nom,
+lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en vagabonde
+tout à fait incertaine de son sort. Dans
+la suite, elle est toujours nommée Esther, que
+certains commentateurs traduisent l’<i>étoile</i> et
+d’autres la <i>cachée</i>.</p>
+
+<p>Je me demande ce qui les divise. Je me
+figure que ce nom d’Esther avait les deux sens.
+Le roi se gargarisait du premier, il en faisait
+des madrigaux, ou la fusée d’une rêverie.
+L’autre sens était dissimulé dans le sombre
+cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un
+cilice, dira Racine), il attendait silencieusement
+la pourpre.</p>
+
+<p>J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité
+de votre visage, dans sa courbe incisive.</p>
+
+<p>Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur
+ombre. Le bistre de leur paupière. Le gris de
+leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur
+en eux qui est ciel, et terre leur expression. Un
+air altier et souffrant, réfléchi, constamment
+tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai
+pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez
+pas été choquée par la banalité de cette comparaison.
+Il avait suffi d’un peu d’amour :
+vous aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces
+yeux immenses qu’à la longue le désert a faits,
+dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël.</p>
+
+<p>Une autre image dont je me sers, et qui vous
+flatte, n’est pas moins fatiguée. Les femmes
+irisées de toutes les races sont couramment
+comparées aux perles. Mais vous êtes la seule,
+dans tous les siècles, qui l’ayez vraiment mérité.
+Dans la nacre des coquilles, les plus sourdes
+transparences, entre le rose, le blanc et le lilas.</p>
+
+<p>Maigreur de tes bras ; effacement de tes
+sains, qui sont discrets, que l’on oublie ; exiguïté
+de tes flancs… Ce n’est guère ton corps
+que l’on aime. C’est toi, cachée, mystérieuse.</p>
+
+<p>Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum.
+Cette odeur maligne, imperceptible, incorporée.
+Jointe aux effluves du meilleur savon
+de la terre, celle de ta naissance, de ta moiteur.
+On achève de perdre la tête par le contraste
+de ces frissons qui te viennent, par le contraste
+de ta muette violence avec ton impassibilité
+ordinaire.</p>
+
+<p>Si beau, ton visage, et il peut devenir
+presque laid dans la contraction des mâchoires,
+dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc
+du nez, dans l’épaisseur de la bouche. Alors je
+l’aime ou davantage ou bien moins, selon le
+sentiment qui colore cette transformation prodigieuse.
+Car nous nous déchiffrons, nous
+nous lisons.</p>
+
+<p>Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu
+révèles, toi que l’on croit blonde et si fragile,
+avec cette main pâle aux ongles bombés, je
+t’aime plus quand tu révèles la sensualité d’un
+sang noir, africain. On t’aime plus aussi, — on
+t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par
+la douleur et la peine. Mais l’on t’aime moins,
+je t’aime moins, avec cet autre visage, lorsqu’il
+te vient par l’effet d’une pensée, d’une
+raison dure et inhumaine. — Esther, dans le
+sérail, devait avoir ces mêmes yeux implacables
+lorsqu’elle demanda au roi un second
+massacre.</p>
+
+<p>Ton amour est l’enveloppement d’un drap
+de soie, et il est un prestige de l’esprit. Il est
+difficile de suivre tes invisibles combinaisons,
+bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse
+juste au moment que tu voulais. En te
+contrecarrant de front, on serait sûr de mettre
+les torts de son côté, et de sembler goujat,
+mais tu ne détestes pas ma clairvoyance. Il
+t’amuse de me sentir aux aguets, comme un
+chasseur. Il songe, et il a l’œil.</p>
+
+<p>Tu es capable, et peut-être chargée, d’un
+grand dessein. Les seuls bijoux que je t’aie
+vus : ces deux perles de tes oreilles et cet anneau
+de roses sur ta main. Mais je te soupçonne
+d’en posséder d’autres, tous ceux qu’il
+faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre
+d’une banque. Pour pallier ta pauvreté — dis-tu — tu
+as choisi de porter cet uniforme de velours
+bleu. Mais il est signé d’un grand nom.
+Si bien que j’hésite. Ou tu es une femme qui
+a quitté un opulent mari, laissant tout, parce
+qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue
+de vivre, cependant, comme tu vis dans ce
+caravansérail assez magnifique. Ou tu es une
+aventurière astucieusement postée, astucieusement
+douée, et tu te donnes des vacances, dans
+ce bon lit.</p>
+
+<p>Seul point à peu près sûr : tu n’as pas toujours
+été riche. Pour payer, tu attires presque
+sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu découvris
+un jour que l’argent était une sale
+chose, et tu n’as plus su comment faire. Une
+sale chose, que les gens élégants donnaient
+sans ostentation, sans paraître compter, et tu
+as voulu faire comme eux, mais tu t’y prends
+avec grossièreté, malgré ton génie, parce
+qu’il faut l’avoir appris dans son enfance.</p>
+
+<p>A part ce trait si curieux, tu es princesse de
+la tête aux pieds. Immobile ou bougeant, princesse.
+Dans la soupente de Mardochée, tu t’es
+sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne
+t’aurait pas soumise à la vaisselle en te tuant,
+petite fille crasseuse et obstinée, qui supputait
+l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux
+de bengale de ses désirs.</p>
+
+<p>A moi de deviner comment je te perdrai.
+Tu sauras <i>choisir</i> le lendemain du jour où je
+t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée,
+notre zénith. J’arriverai, tu seras partie.
+Tu auras reçu le dernier pli de ce gros courrier
+multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne
+lis jamais en ma présence. Le nom que tu
+prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit pas
+plus loin. La cachée…</p>
+
+<p>Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur.
+C’est la rosée qui te convient.</p>
+
+<p>Tu es aussi un agneau, un agnelet, — si
+tendre !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24">LA FIÈVRE</h2>
+
+
+<p>Tu étais clouée comme un papillon vivant.
+Je te voyais une figure aquiline, léonine, d’une
+assez grande douceur pourtant parce que tous
+les traits en sont émoussés. Tes grands yeux
+brillant comme une agate brune, coupée à vif.</p>
+
+<p>Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de
+parler, à peine, et de s’enlacer à l’instant.</p>
+
+<p>Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je
+te voyais feu et tension. Ta lèvre inférieure
+avançait un peu, dans une moue affichée. Tes
+yeux se dérobaient, me revenaient. Et tu me
+voyais je ne sais comment.</p>
+
+<p>Nous nous croisions, mais j’ai changé de
+route, j’ai pris ton pas, tu m’as accepté à la
+muette. Et nous n’avons pas échangé vingt
+paroles sur les trois cents mètres qui nous séparaient
+de ta porte. Tu tournais ta clef dans
+ta main.</p>
+
+<p>Tu pensais que tout le monde allait mourir.
+Tu sentais tes veines fondre et se consumer.
+Dès le premier instant tu avais vu dans ta
+liberté, dans ta solitude, un gouffre ouvert, où
+tu allais à coup sûr tomber. L’un de ces
+gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations.</p>
+
+<p>L’escalier gravi avec une dernière retenue.
+Ta maison, malheureuse ! Tu m’as fait attendre
+dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue
+aller et venir à la hâte, ouvrir et fermer des
+tiroirs. Les portraits que tu cachais : je ne l’ai
+pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu
+encore les mêmes draps.</p>
+
+<p>Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon
+crime de n’avoir pas interrogé la démente qui
+m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant.</p>
+
+<p>Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence.
+Je percevais des frissons, des chocs.
+Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu
+plus, tu as eu recours à ta voix rauque pour
+t’exalter, te récrier. Tes yeux hagards, étonnés
+de tout ce que tu osais, sans amour et sans
+question, par un accord tacite.</p>
+
+<p>Ces détonations sourdes, comparables à
+celles qui s’élèvent des tambourins géants, de
+proche en proche, dans les solitudes de
+l’Afrique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il t’arrivait de dire : « Comme j’en ai sur la
+conscience ! » Certes ! tu me le révèles tout
+d’un coup ! Que ton mari est mort, qu’il était
+soldat, qu’il est tombé, que tu viens de recevoir
+la lettre… Et tu voudrais m’attirer,
+comme un complice, dans ton remords, dans
+ta peur, dans ta juste épouvante.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25">CONFIDENCE</h2>
+
+
+<p>— Un homme, disait-elle, a peine à croire
+qu’il est aimé d’amour par une femme, par
+une « poule ». Je peux jurer d’avoir aimé,
+lorsque je me croyais moi-même décidément à
+l’abri, devenue dure comme une pierre.</p>
+
+<p>Il était courtois, prévenant, brun aux yeux
+gris, avec une manière de parler dont on était
+d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que
+ce sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand
+mal. Il me plaisait bien, tu penses. C’est le
+commencement de tout. Mais on peut prendre
+un homme qui plaît, le reprendre, — et bonsoir !
+Ce sont ses paroles, je t’assure, qui
+m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il
+m’aimait. Tandis qu’il m’a seulement désirée,
+peut-être. Ses paroles, et son air intimidant.</p>
+
+<p>Est-ce que tu te souviens des boulevards au
+commencement de la guerre ? Est-ce que tu les
+retrouves ? J’étais idiote d’y être allée, mais
+j’en avais vraiment besoin.</p>
+
+<p>Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint,
+ses idées bizarres. Il m’a dit, et je voyais bien
+qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà rencontrée,
+six mois auparavant, mais qu’il avait
+eu <i>peur de moi</i>. Nous avons parlé en marchant.
+La rue Laffitte, ce jour-là ! Le désert. Je l’examinais,
+dans son uniforme vieux comme les
+rues. Sa timidité m’amusait parce qu’elle
+l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je
+me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter
+que je n’étais pas libre ce soir-là, que je
+n’étais pas libre comme je voulais, et que,
+d’ailleurs, je ne le connaissais pas.</p>
+
+<p>Il m’a répondu que j’avais tort de compter
+sur le temps. Un homme et une femme qui se
+rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent :
+ils ne savent pas s’ils se reverront… Je
+ne saurais plus répéter exactement. J’ai compris
+que je ne m’étais pas moquée de lui.
+C’était moi qui préférais retarder, attendre.</p>
+
+<p>Et comme j’étais contente ! La belle promenade
+que nous avons eue ! Il ne disait pas qu’il
+m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en
+argot. Il inventait une foule d’autres mots :
+que j’étais belle à rendre fou, qu’un homme
+perdait tout espoir de se présenter d’égal à
+égale… Tu remarques : j’ai dû commencer à
+l’aimer tout de suite. Au lieu de lui rire au
+nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait
+comment j’étais faite. Une seule erreur,
+qui n’était pas désobligeante. Les gros seins
+que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité
+aussi étonnants. Ceux qu’il décrivait étaient
+mes seins de jeune fille. Je regrettais de n’avoir
+plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais.
+Pour finir, je l’ai renvoyé en faisant la dame,
+et suis rentrée… Sans dîner, oui.</p>
+
+<p>Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé
+de m’empoisonner quand il m’a quittée. Lui
+n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que
+j’avais dit la vérité quand il m’a vue six semaines
+après, maigre comme une chatte de
+gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux
+regardée. Il comprenait combien je l’avais
+aimé d’amour, et ses paroles étaient encore
+gentilles, mais… que veux-tu ?… il me les enlevait
+au fur et à mesure. J’ai voulu encore
+l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se résister…
+Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le
+bois depuis Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait.
+J’avais mon dos trempé. Je me disais à chaque
+pas : « Crève ! Crève ! »</p>
+
+<p>Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit
+jours qui ont précédé notre premier rendez-vous,
+je les ai passés à m’exalter comme une
+petite fille. J’avais aimé une fois. Je savais
+comment on aime, et qu’il est rare que le bonheur
+en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en
+apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les
+cafés ne me voyaient plus qu’en tapeuse. On
+supposa que j’étais malade et que j’étais
+bonne fille, mais tout ce qu’on pouvait imaginer
+m’était indifférent. Et ces romans-feuilletons !
+Je ne voulais pas de lui dans ma
+chambre. Je calculais qu’il devait me trouver
+en bas, à l’heure dite, que je lui demanderais
+de m’emmener n’importe où.</p>
+
+<p>Ne te moque pas de moi. Tu sais comme
+j’étais belle il y a cinq ans. J’éclatais dans ma
+peau et j’étais encore gosse, j’étais toute
+fraîche. Il prétendait que j’étais belle jusqu’au
+scandale… Excuse-moi, je retrouve ses propres
+paroles… Et je me rappelle que celle-là m’a
+saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer
+nulle part : tout le monde se retournait. Les
+hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec
+une mine offensée. J’en avais honte. J’étais
+donc si insolente, si dégoûtante ! Lui prétendait
+que je donnais l’idée de l’amour irrésistible.
+Tu as la preuve de tout ce qu’il savait
+dire.</p>
+
+<p>Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte.
+Il avait une voiture fermée. J’y suis entrée. J’avais
+sur moi une grande cape dont il était
+intrigué. Mais je faisais <i>chut !</i> et lui retenais
+ses mains. Il me regardait avec attention, et
+moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je
+lui caressais sa tête.</p>
+
+<p>Tu vas le savoir : dans ma cape, j’étais toute
+nue. Toujours le roman-feuilleton. Il a blêmi.
+Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait pour
+me voir debout, et je me tenais bien droite,
+orgueilleuse, intimidée, oublient tout, fière de
+moi-même, heureuse en lui. J’ai cru qu’il
+s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé,
+annihilé.</p>
+
+<p>Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données
+en trois mois l’ont ensuite rassasié. Jamais je
+n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier
+jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il
+se dépitait. Moi, j’étais tranquille, sûre de lui,
+de l’avenir. Et comme j’étais exactement de
+même, le cœur en déroute et les sens froids,
+j’étais contente. Je savourais la victoire de
+mon corps sur ses nerfs, et la douceur de le
+tenir contre moi, humilié, murmurant. Et
+vexé, mon cher amour, vexé !… Vous êtes
+toutes à dire que je suis une originale. Si je
+n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me
+privais de tant de bonheur !</p>
+
+<p>Il n’y a pas de folie que je n’aie commise.
+J’ai vendu mes robes, mes deux bagues. Pauvre
+comme il était — mais <i>chic</i>, tu sais, — je
+m’entêtais à refuser ses cadeaux. Je continuais
+à taper les gens. J’écrivais les lettres de deux
+ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais
+leurs charités. Je lui ai dit mon vrai
+nom, que personne ne connaît. Une nuit qu’il
+dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il
+m’a attrapée debout et fouillant dans son
+portefeuille. Pour m’emparer du petit portrait
+collé sur sa carte d’identité, je courais le risque
+d’être prise pour une voleuse ou pour une
+espionne. J’ai cru perdre, non pas sa personne,
+sur laquelle je ne comptais déjà plus
+beaucoup, mais jusqu’au souvenir qu’il pouvait
+garder de moi. Instantanément, la mort
+dans l’âme. J’ai ouvert la bouche… Quand il
+a vu que le portefeuille était là, intact sur le
+lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié
+détachée… Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais
+heureuse !</p>
+
+<p>Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui
+ai répété que je l’aimais, à le fatiguer, à le
+rendre insupportable. Mais il faut que je sois
+juste. Il n’a jamais pris certaines manières
+arrogantes. Il a toujours été gentil. A certains
+moments, il me suivait des yeux avec passion,
+pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois
+tranquille : je pensais aussi à le combler. Ne
+crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi,
+et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de
+moi une seconde fois ?</p>
+
+<p>Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma
+dernière folie. J’étais dans l’auto de Robert.
+Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à
+cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours,
+il me revient de temps en temps : il
+n’est plus jamais question de communauté. Je
+conduisais. Nous suivions les quais de la Seine,
+nous passions devant Puteaux. Je ne pensais
+pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule
+des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je
+n’ai pas pensé que j’aurais la chance de le voir.
+Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui, son visage
+calme. La voiture passait. Je me suis retournée.
+La voiture filait. J’ai tout lâché. J’ai
+sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté, dans la
+capote, pour le voir plus longtemps. Il était
+devenu tout pâle. Il m’avait donc aimée ? — « Si
+nous avions marché plus vite, ma chère,
+c’était un coup à nous tuer. » — Je n’ai pas répondu.
+J’avais la bouche dans mon mouchoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est
+pas ce que tu crois. Ne crains pas, grande folle.
+Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir
+deux manhatans.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c26">LE TEMPS SI LONG</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>La méprise.</i></p>
+
+<p>Les faits, les données : elle avait pu le tromper,
+en l’aimant toujours. Le cœur humain
+n’est pas simple. L’un ne paraissait pas moins
+sûr que l’autre. Il l’avait trop négligée. Elle
+avait cédé au dépit, et à la surprise, au traquenard
+des sens.</p>
+
+<p>Il avait reçu l’aveu de l’infidélité. Il l’avait
+tenue comme le petit Spartiate dans sa robe le
+renard furieux. A plus tard, la brûlure des
+plaies. A plus tard, l’agacement des cicatrices.
+Pour le quart d’heure, il avait à savourer une
+autre merveille : cet étonnant visage féminin,
+presque joyeux.</p>
+
+<p>Convaincue et pardonnée, elle voulait appuyer
+sa tête sur l’épaule de son véritable
+amant. Sa bouche dessinait la souriante moue
+d’un enfant pris en faute qui veut désarmer le
+châtiment à force de grâce. Elle n’était pas
+sans marquer un certain repentir, un certain
+regret, et une grande soumission, et une vraie
+honte. Au delà de cette première enveloppe,
+ses yeux trahissaient l’allégresse. Ayant
+trompé sans aimer l’autre, qui donc ne tirait
+pas à conséquence, elle était bien aise de voir
+éclater avec force, sur un visage défait, leur
+amour, son seul bonheur. Bien aise vraiment.
+Elle en avait envie de rire. Elle en souriait, non
+sans acuité, dans un ambigu de tendresse et de
+malice. Elle ne doutait plus qu’il l’aimât, du
+moins. Et se faisait très humble en attendant,
+serrait sa main, embrassait sa main.</p>
+
+<p>— Tu chantes, à présent ? Doucement, profondément.
+Tu chantes ?</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Le cornet.</i></p>
+
+<p>Vous virevoltez interminablement pour que
+j’admire votre belle robe de soie. Mais je ne
+l’aime guère, elle est trop étroite. Vous êtes
+ample, vous êtes corsée. Et vous voulez vous
+habiller en sauterelle ? Quatre sous de frites
+dans une main, trois grammes de parfum au
+poids dans l’autre. Vite ! Dépêchez-vous de
+m’éblouir. Que je fasse un peu <i>ah !</i>, des yeux,
+vous verrez, sans souffler mot.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Encore les yeux.</i></p>
+
+<p>Cette femme de couleur et cette vieille dame
+de nos pays en bonnet ruché. Celle-ci, parente
+du Code Napoléon, des actes notariés, des tragédies
+de Voltaire, des odes de Jean-Baptiste.
+Et celle-là des taureaux, des serpents, des
+chaudes couvées, du sifflement sous les feuilles.</p>
+
+<p>La dame de chez nous a un grand nez noble,
+qui ne lui sert même plus à prendre du tabac.
+La noire, un museau pour flairer, pour jouir,
+tout velouté. L’une et l’autre, dans le même
+véhicule, sur la même place de l’Opéra, et qui
+en sont venues à se parler sans étonnement.</p>
+
+<p>J’admire encore ta prestesse quand tu l’as
+brusquement plantée là, m’ayant attrapé au
+vol. Comme tu marches savamment, au moyen
+de ces beaux cylindres moulés ! Et que tu
+t’habilles élégamment ! Ta belle robe verte.
+Ton beau linge rose. Tes bas beiges. Tes souliers
+prune. Fraîche, nette. Parle encore. Dans
+ta grosse bouche, ce doux parler indolent. Est-ce
+que toi aussi tu fermes les yeux ? Est-ce
+que toutes les femmes veulent avoir le même
+égoïsme ? Sous tous les cieux ?</p>
+
+
+<p class="h3"><i>La Turque.</i></p>
+
+<p>Lionne noire, au mufle incurvé comme ceux
+de l’Alhambra, n’ouvre pas tant la gueule. Tu
+montres un excès d’or américain.</p>
+
+<p>Blanche de teint, blanche à faire comprendre
+aussitôt à l’esprit le plus prosaïque les comparaisons
+de ton pays, blanche comme le jasmin
+et comme la pâle lune, c’est dans ta chevelure
+que tu es noire, dans ton beau crin.</p>
+
+<p>Les khans. Les exodes. Les belles enlevées
+au travers de la selle par les cavaliers bistrés
+qui voulaient des fils blancs, aux yeux clairs.</p>
+
+<p>Dans l’âme de ta naissance tu as trouvé des
+fantômes de princesses et des ombres d’esclaves.
+Si bien que ton orgueil s’arrête toujours
+à mi-chemin, à l’amour-propre, à la vanité,
+mais que tu élèves ta ruse aux chefs-d’œuvre
+de la diplomatie.</p>
+
+<p>Tu as pourtant fait un marché de dupe,
+pour le peu que tu sais de moi, pour le peu
+que tu devines ; au lieu que tu me donnes ces
+terribles leçons d’indifférence.</p>
+
+<p>Comment fais-tu ? Est-ce que tout au monde
+t’est vraiment égal ?</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Coin de rue.</i></p>
+
+<p>L’homme qui titubait, sa veste trouée, le
+plâtre de ses cheveux, la vieille boue de son
+pantalon, sa moustache de beurre, sa chemise
+de pilou, sa bedaine, l’étrange figure que doit
+prendre la ville dans sa tête dodelinante.</p>
+
+<p>Derrière lui, comme une chienne fidèle ou
+terrorisée, une vieille figure, un marron ridé.
+Quand la distance était assez grande, elle lançait
+une imprécation. A la dernière, il entra
+encore, pour l’en punir, dans cet autre café,
+mais elle l’y a rejoint, avec un air de tête :
+« Eh ! bien, moi aussi. Toi, par débauche. Moi,
+par désespoir. »</p>
+
+<p>Leur usure, leur misère dans cet Éden. Deux
+torchons sales. Deux croûtons noircis, moisis.</p>
+
+<p>Elle levait dramatiquement son bras droit :
+« J’ai été femme légitime, moi, et me v’là ! »
+Elle n’en revenait pas. Reprendre ses esprits,
+retrouver soudain les souvenirs et l’honneur
+de la vie ancienne. Là, au coin de la rue, dans
+toute cette électricité. Une grosse qui était
+affalée, découragée, à bout de forces, visiblement,
+voulut lier conversation avec « la mère ».
+Elle-même, à quoi songeait-elle ? On entendit
+la vieille répondre : « Si tu me voyais en train
+de rire ! »</p>
+
+<p>— Allons-nous-en, petite fille. N’y pense
+pas. Crois que tu auras plus de chance.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Danseuse exilée.</i></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand vous plaisez, sous la mitre d’argent,</div>
+<div class="verse">Quand vous riez, que votre âme étincelle,</div>
+<div class="verse">Quand vous dansez, avec ce bel accent,</div>
+<div class="verse">Quand vous chantez, que votre cœur ruisselle,</div>
+
+<div class="verse stanza">La coupe en main, quand vos yeux pleureraient</div>
+<div class="verse">Ayant revu dans le miroir fidèle</div>
+<div class="verse">Les noirs fusils levés qui massacraient,</div>
+<div class="verse">Et l’ombre et le sang de la citadelle,</div>
+
+<div class="verse stanza">J’aime en vous cet orgueil vif et ardent,</div>
+<div class="verse">Ce pas, ce jet, ce cri, ce don, ces charmes,</div>
+<div class="verse">Ce gai bonjour, cet épanouissement…</div>
+<div class="verse">Douleur de feu, qui n’as besoin des larmes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c27">LES QUATRE BOULES</h2>
+
+
+<p>Votre petite personne rebondie, assise sur le
+cuir rouge. Vos deux grands yeux dans ce
+pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux
+blancs et verts dans leur frange de cils noirs.</p>
+
+<p>Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais
+que vous les aviez sur moi et que vous
+les détourniez soudain. Vous étiez touchée
+dans toutes vos fibres. Gênée dans votre ceinture,
+dans votre linge.</p>
+
+<p>Je vous trouvais mieux que belle : séduisante.
+Je vous admirais dans votre petite robe
+souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une
+seule coulée si vos charmes et votre dérangement
+l’eussent permis. Mais vous dûtes la rétablir,
+la tirer sur vos genoux avec dépit, étant
+plus découverte qu’il n’était convenable.</p>
+
+<p>Toute seule avec moi dans la grande cage
+de verre retentissante (ou métro). C’était
+l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner.
+Nous étions deux fous en regard, bien
+que vous vous fussiez appliquée à vous tenir, à
+céler votre désordre. Ce désordre intérieur,
+petit bout, qui vous agaçait tant.</p>
+
+<p>Vous n’avez pas voulu convenir que je vous
+plaisais, et je ne reviens pas des étranges réponses
+que vous osez faire. Tout à rebours.
+Une femme, disiez-vous avec le calme d’un
+vieux lascar, est toujours troublée quand
+un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous
+rappelais comment vous me regardiez vous-même.
+Je me défendais avec gaucherie, et
+même j’allais renoncer, avouer ma défaite,
+m’en aller piteusement. Lorsque vous m’avez
+déclaré que votre vertige — dont vous convenez
+donc — ne venait point de ma personne,
+mais de l’idée de l’aventure. Gai ! Voilà ce que
+tous faites de tous les masques féminins habituels.</p>
+
+<p>Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez
+haute comme une pomme. Vous poussiez votre
+voix vers le contralto, soit par un effet naturel
+de ce qu’il faut bien que je nomme votre désir,
+soit pour plus de gravité et de décision. A-t-on
+jamais vu une femme jeter comme vous les
+cartes sur la table ? Debout dans cette cave,
+aux pieds de l’escalier mobile qui monte avec
+un bruit de noria, vous m’arriviez au coude.
+Et n’aviez pas peur. Je considérais de haut
+votre statuette. Tant de sérieux ! Tant d’ardeur !
+Vous en étiez comique, et finalement
+émouvante.</p>
+
+<p>Pour me sommer sur-le-champ (à cause du
+rendez-vous que j’avais feint de vous donner
+lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement
+demandé si vous ne valiez pas le sacrifice
+de mes affaires. Pour me sommer sur l’heure,
+vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours
+libre, que vous aviez un mari. J’ai commencé
+à démêler que vous l’aimiez et le trompiez.
+Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi
+dire : votre confiance et une sorte de tendresse.
+Que vous le trompiez par bouffées, parce qu’il
+vous décevait, — parce que tu cédais, en te
+condamnant, aux violences que ta bête faisait
+à ton cœur.</p>
+
+<p>Tu as serré contre toi un corps, sans plus,
+qui t’agréait. Tu as pu voir que je ne pensais — aussi — qu’à
+moi-même. Tu es assez belle.
+Les rues de Rome sont pleines de brunettes
+râblées comme toi, et qui sont couleur de blé
+bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun
+portrait est au Vatican. C’est celui de la
+fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou
+l’on devine leurs avantages. Les quatre boules.</p>
+
+<p>Que penserais-tu si je te disais que je te
+compare aussi à Pasiphaé ? En dépit de ta
+faible envergure. Le sang chantait dans ses
+oreilles. Plus de passé ni de lendemain. Plus
+d’heures. Le monde n’était plus un disque solide.
+Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente
+d’un cri.</p>
+
+<p>Tu ressembles, pour finir, en plus menu et
+en clair, à la belle odalisque qui est au premier
+plan du Bain Turc, ses deux bras relevés, sur
+la direction desquels Ingres a hésité, comme
+il est visible dans les esquisses de Montauban.
+Je ne te ferai pas cette révélation que tu recevrais
+trop mal, à cause des préjugés qui
+règnent aujourd’hui. On veut des beautés
+pointues. Mais je vais te demander de mettre
+ainsi tes deux bras autour de ton crâne.</p>
+
+<p>Et que je suis bête ! avec toutes ces ressemblances
+qui m’obsèdent, qui m’offusquent peu
+à peu la séduction la plus délicieuse, celle de
+leur nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en
+a plus une qui soit entièrement <i>incomparable</i> ?</p>
+
+<p>Le chocolat est en effet meilleur quand on le
+laisse un peu refroidir comme tu fais. Il se
+concentre.</p>
+
+<p>J’avais compté que la tête de ma maîtresse
+sur l’oreiller me ferait honneur. Mais, toi, maligne,
+tu n’as laissé voir que tes deux mains,
+non pas même, tes dix doigts, tes dix beaux
+ongles tirant le drap pour effacer l’ondulation
+du corps féminin sous le linge. Par chance,
+tes beaux cheveux.</p>
+
+<p>Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu
+les coupes ?</p>
+
+<p>Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton
+turban. Tu es pressée. Tu te baigneras « à la
+maison ».</p>
+
+<p>Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres,
+un élixir, un philtre, un vrai roman ?
+Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra
+sortir des mensonges courts, qui s’effacent,
+qui te laissent souffler, pour entrer dans un
+dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux,
+en compensation ? Et tu braves d’avance le
+remords que tu sentiras à voir s’enorgueillir
+ton pauvre vieux chien… De nous deux, sachons
+qui aura le plus de ressort. Si c’est <i>au
+revoir</i> et non <i>adieu</i>, parle. Dis-le, têtue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28">LES VAUX DE VIRE</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Si tu ne sais pas où nous sommes, moi
+non plus. A Vire. Mais où dans Vire ? Près de
+l’église ? Près du marché ? Je croyais que tu
+étais d’ici. Parisienne, évidemment, mais
+Normande, et d’ici…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle ne pouvait pas être d’ici. Elle m’aurait
+refusé. Il faudra qu’elle me dise comment
+il se fait qu’elle ait voulu descendre à Vire, et
+qu’elle s’y trouve libre comme l’air, sans connaître
+le nom d’une rue. Quand la dormeuse
+s’éveillera, je vais l’interroger comme un juge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Les morphologistes distinguent un type
+plat et un type rond. Bien qu’elle soit grande
+et svelte, elle est aussi ronde qu’il est possible.
+Et les morphologistes distinguent un type respiratoire,
+un type musculaire, un type digestif…
+Elle est ronde et respiratoire. Tendrait au
+musculaire, pour un peu d’exercice physique
+qu’elle se donnerait. Je l’ai vue debout, je l’ai
+vue se blottir. Cette Léda de Venise, fondue et
+contractée à la fois.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle mord sa bouche… Quand je me
+penche dans l’épaisseur de la fenêtre, je distingue
+le commencement d’une plaque bleue,
+et le pan du clocher de cette horloge dont le
+remue-ménage fatidique nous amusait et nous
+flattait. <i>Rue des Fè…</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il faut qu’elle sache lire un caractère
+pour s’être ainsi endormie, laissant à la traîne,
+avec ses grosses perles, qui sont fausses,
+comme il se doit, un si beau sac, fauve, à grébiches
+d’argent. Nous ne nous connaissions pas
+plus qu’Adam et Ève. Mais le premier couple
+n’avait pas le choix, au lieu que nous nous
+sommes préférés dans toute la foule des habitants
+de la terre. Foin des lois ! Nous deux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Dans son manteau de cendre blanche,
+entre sa valise triangulaire et sa mallette carrée,
+une fameuse Inconnue ! Elle parut encore
+plus belle son chapeau enlevé, dans la boule de
+ses cheveux pleins de lumière et d’air. Elle
+accepta d’écouter mais sans entrain. J’étais
+dérouté par le contraste d’une telle indifférence
+avec l’espoir des premiers coups d’œil. Elle
+m’a expliqué cette nuit qu’elle était surprise de
+l’éternelle monotonie des aveux. « Tout ce que
+celui-là peut trouver — pensait-elle textuellement — et
+qui est assez gentil et neuf, ne
+change pas la terrible, l’affreuse répétition…
+Le rôle est si bien connu qu’une femme ne
+sait plus jamais quel est celui qui ment, quel
+est celui qui dit vrai. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Elle a une jolie voix… « Supposé qu’elle
+ait été bien folle, bien imprudente, elle en
+arrive à se fier, non plus à lui, jamais, mais à
+elle seulement, à son plaisir, à sa chance. »
+Sur quoi, j’ai cru devoir citer la sagesse d’Horace
+et d’Omar Keyam, mais elle a fermé son
+visage, comme si je faisais fausse route, malgré
+l’apparence, et que le chemin de son cœur ne
+fût pas, à vrai dire, une élégante volupté, mais
+le sentiment d’un amour tendre, égaré, demi-fou.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Et si ce n’était pas à Vire qu’elle allait ?
+Si elle avait imaginé de descendre pour me
+fuir seulement, pour fuir l’importun, pour
+changer de voiture en paix ? Et si l’importun
+a été d’un tel courage qu’elle l’a vu tomber
+derrière elle sur le quai ? Ainsi prise à son
+piège. Et qu’elle fût, à ce moment de sa vie,
+obsédée, assiégée, désemparée à ne savoir que
+faire. La branche que les mains saisissent d’instinct.
+Quel cinéma ! Mais rendez-vous justice,
+mon gentilhomme. A la bonne heure ! Vous
+tenez en bride votre fatuité.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Éveillez-vous. Que je vous fasse admirer,
+peinte contre le mur, la Reine des Roses, dans
+sa robe de satin glacé. Boa de plume blanche,
+les seins voilés de mousseline blanche, poudre
+de riz blanche et rose, et les yeux flous. Voyez
+qu’elle a sa taille étranglée comme une guêpe ;
+les flancs avantagés par ces tuyaux d’orgue,
+pleins de cassures, où l’artiste a prodigué tout
+son art ; les blonds cheveux tirés de bas en
+haut ; et pris en haut comme un cimier. Jamais
+coiffure ne fit mieux valoir une petite
+tête. Elle est assise. Son bras gauche repose
+sur cette colonnade. Qu’elle se retourne, vous
+admirerez sa <i>tournure</i>. Aviez-vous oublié que
+votre mère eût été si belle ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Sur le quai, j’ai très bien discerné, dans
+votre œil, l’instant décisif. Il faudra que je
+vous dise comment les Canadiens nomment les
+bagages. Ils les nomment le butin. L’instant
+décisif, où votre œil m’a permis de mettre la
+main sur vos bagages. Oh le beau butin que
+j’emportais ! Vous ne disiez plus mot. L’omnibus
+de l’hôtel, son odeur, sa chevauchée dans
+la nuit, sur la longue route plantée d’arbres
+énigmatiques. Au fait, nous ne savions pas
+si elle était longue ou courte. Vous étiez toute
+recueillie. Les fers sur le pavé. J’avais l’impression
+que, sans plus lever les yeux, vous me
+<i>considériez</i> encore…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Bonjour, cette blonde… Ne regardez pas
+ainsi de tous côtés. Que voulez-vous ? Cette
+chambre est laide. Ne regardez pas les <i>Derniers
+moments du président Carnot</i>. Regardez la
+Reine des Roses. Et laissez-moi un peu vous
+contempler, belle plante, dans ce bulbe bleuté
+de votre chemise. (Me voilà bien attrapé. Je ne
+vous ai pas vue la mettre.) Ne regardez plus,
+tranquillisez-vous. Je vais aller vous attendre
+dans ce café blanc minuscule dont la vitrine
+expose les clients en montre. Vous pouvez m’y
+remirer de temps en temps, par les carreaux,
+si le cœur vous en dit. Là, dans cette rue qui,
+paraît-il, est <i>féée</i>…</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p><span class="sq">⸬</span> Comme une petite ville peut fatiguer
+deux grandes personnes qui sont assez curieuses
+et qui n’ont pas beaucoup dormi ! Décidément,
+vous ne connaissez personne à Vire. Je vais
+vous demander la permission de mettre un
+genou en terre devant vous et de tirer vos deux
+petits souliers, vos deux bas couleur de chair.
+Baiser. Vous me rendrez un de ces regards
+qu’à présent je connais. C’est vous-même
+qu’ils interrogent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> C’est la troisième fois, à Vire, la troisième
+fois dans ma vie, que je contemple le
+bout du monde.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Voyez que la blonde Reine des Roses a
+les yeux noirs comme vous, si les vôtres sont
+noirs, s’ils ne sont pas plutôt mordorés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce que j’entends par le bout du monde ?
+Imaginez un lieu de la terre arrangé de telle
+sorte que l’on y est saisi à la gorge, que l’on
+y est ou désarmé ou exalté par le sentiment de
+l’exiguïté et de l’éphémère. L’écorce de la planète
+y devient perceptible, et sa rotondité,
+son arc, et son vagabondage dans les cieux. Il
+suffit quelquefois d’un carré de labour posé
+comme un mouchoir sur les genoux d’une
+colline.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous vous souviendrez, mon perdreau,
+de la ville sans poussière et de la ville aux belles
+grilles. Point de poussière. Tout y est granit.
+Il faudrait que la poussière fût apportée d’ailleurs
+par le vent. Or, il avait plu, vous vous
+en souvenez. Dans l’étendue des heures, vous
+avez écouté le ruissellement des gouttes sur la
+pierre. Vous étiez près de moi, je ne suis pas
+ingrat. Vous étiez près de moi, mais vous étiez
+partout, dans les approches de l’orage, dans
+le rafraîchissement de la pluie, dans le chant
+des coqs, dans les rumeurs de l’horloge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai que Vire est charmante. Et il
+est vrai — vous me laisserez vous le dire — que
+vous avez été ravissante, gracieuse, amène.
+Il n’y a personne qui vous ait vue aujourd’hui
+et qui ait pu vous oublier à l’instant, à peine
+passée. Souvenez-vous que les laveuses, chacune
+sur le pas de sa porte, utilisant le flot sans
+se déranger, vous regardaient avec envie. Je
+veux dire avec sympathie. Jolie couleur du
+temps : un bel enfant baigné. Nous étions
+heureux, sereins. Avouez-le : il y a longtemps
+que vous n’aviez pu vous réfugier dans le moment
+présent. Grilles des villas, grilles des jardins,
+et celle de ce merveilleux couvent, auprès
+de l’eau, voué au silence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez trouvé. Vous avez du génie.
+Le bout du monde est bien ici sur cette place
+d’où l’on découvre, au pied des grands murs,
+les Vaux de Vire. Il est dans cette profonde
+vallée fuyante à perte de vue, où la verdure
+a plus de sombre, plus de mystère, que dans
+les autres vallées normandes. Non plus une
+verdure de prairie, mais un vert de bois enchanté.
+Vous étiez belle au bord de ce paradis
+désert, dessinée, inscrite dans l’espace… Votre
+lèvre supérieure étant un peu courte, votre
+bouche a souvent l’air d’attendre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Le premier lieu où j’aie vu le bout du
+monde ? Alger. Imaginez une ruelle qui n’a
+pas de fin. On l’a lancée, une terrasse au bout,
+pour rester en suspens entre le ciel et la mer…
+Cette Léda de Venise, qui sera foudroyée debout.
+Le cygne représente à la fois la douceur
+et l’étrangeté de l’amour. Elle l’attire et le
+repousse. Elle ne sait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Le second lieu du bout du monde ? Angers.
+Là, il saute aux yeux. La ville elle-même
+l’a sentencieusement gravé sur ses registres,
+je crois. Personne, en tout cas, ne donne un
+autre nom au promontoire, au belvédère qui,
+devant le château formidable, domine la plaine
+noyée par trois fleuves. Tant de brume que
+nous flottions. L’ouate est plus lourde. Je touchais
+de la main ses poignets, son épaule fragile,
+ses os légers. Je ne parvenais pas à savoir
+ce qu’elle voulait, si c’était bien moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je pourrais vous en faire une anecdote,
+un jour, si vous m’en donnez le temps. Parce
+qu’elle avait oublié de tourner une clef, je l’ai
+découverte devant la baignoire de l’hôtel, lui
+arrachent un cri. Son visage furieux : Bonaparte
+au pont d’Arcole. Elle était vite lasse,
+pour trop sentir, peut-être, en dépit d’un orgueilleux
+silence. Au lieu que vous : autant de
+verres de lait.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Voyez que je sais déjà trouver les meilleures
+places contre vous, jusque dans ce creux
+de votre pied si tendre. Dans vos réveils, vous
+ne serez plus surprise, comme si vous tardiez
+à me reconnaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Cette rue est en réalité la rue aux Fèvres,
+chère tête, c’est-à-dire la rue des ouvriers, des
+artisans, chère tête pleine de pensées.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c29">UNE HERBE AMÈRE</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>Jalousie.</i></p>
+
+<p>A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être
+à une image, d’ailleurs atroce. A une émulation,
+à un <i lang="en" xml:lang="en">match</i> d’où tu sors vaincu, mais
+plein de mépris — tu ne doutais pas de toi — et
+le mépris te venge, il te délivre.</p>
+
+<p>Puis, tu n’as plus eu le même âge que les
+jeunes filles. Tu as appris à pénétrer dans les
+pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans
+celle de l’autre. Trois lignes enchevêtrées que
+l’on brode sur ton cuir, en pointes de feu.</p>
+
+<p>Il a des regards furtifs comme des éclairs
+de chaleur, qu’il voudrait dissimuler à tout le
+monde, cependant que la belle n’en perdrait
+pas un.</p>
+
+<p>Tu as en outre appris à connaître l’indulgence,
+la pitié, et tu te souviens de tes propres
+fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe.
+Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse,
+tu souffriras davantage.</p>
+
+<p>Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait,
+il te montre çà et là, imperceptiblement, qu’il
+n’est pas sans avoir lui-même quelque honte
+de ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il
+était ton ami, et il aime celle qui t’aimait. Le
+sort.</p>
+
+<p>Dans les rues de la blanche Lecce, les jours
+de pluie, les hommes les plus propres du
+globe, couchaient sur le sol des planches où
+les femmes passaient à pied sec, à l’abri de la
+boue. Tu gardes le souvenir de l’une d’elles,
+qui tâtait longuement ces planches, de son
+pied délicat. Ainsi ta belle multiplie les précautions
+avant de s’enhardir dans ce nouvel
+amour, et tu en ris.</p>
+
+<p>Bien que tu ne sois pas absolument certain
+de la date du premier message qui parvint, tu
+calcules, d’après ceux que tu interceptes et
+la connaissance que tu as de leurs scrupules,
+que l’inévitable conjonction de leurs deux
+astres se produira dans quinze jours environ.
+Et tu n’en dors plus.</p>
+
+<p>Tu pourrais, au contraire, te représenter
+avec force sa déconvenue, lorsqu’il notera, sous
+l’apparente finesse et la feinte distinction mondaine,
+assez de sottise et de vulgarité ancrées.
+Plus loin, tu pourrais te représenter les contrecoups
+et répercussions d’une telle découverte.
+Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est
+plus assujetti aux conventions, il n’est point
+capable de s’en tenir, coûte que coûte, à ce
+doux bienfait d’un être qui se donne comme
+il est.</p>
+
+<p>Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu
+pourrais te verser d’avance cet orgeat, ce dictame,
+comme disaient les Parnassiens. Au lieu
+de penser à mourir, imbécile.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>L’Ennemie.</i></p>
+
+<p>Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une
+femme de ta race. Je l’ai aimée toute une semaine,
+en pensée, après l’avoir entrevue cinq
+secondes.</p>
+
+<p>Devant le château du Haut-Kœnigsbourg,
+qu’elle contemplait, son profil droit, la clarté,
+la pureté de son visage, le port et l’ondulation
+de sa personne élancée. J’ai cru voir la princesse
+d’une tribu blanche, une déesse de la
+Baltique, aux colliers d’ambre.</p>
+
+<p>Elle était probablement princesse réelle, je
+le parierais, qui venait s’enivrer de colère sur
+les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète
+lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard
+que j’ai un instant détourné par courtoisie,
+elle avait disparu. Elle disposait d’un
+nuage.</p>
+
+<p>Parfait. Je vais te raconter l’histoire du
+Français attrapé. Je ne te verrai pas rougir,
+bochesse sournoise que tu es. Je te verrai
+broncher.</p>
+
+<p>Secondement, j’ai connu, dans le même
+type, mais en arrondissant tout, une Viennoise,
+bien plus belle que toi, et bien plus gentille.
+Je te la décrirai pour te faire enrager. Je lui ai
+dit, au moment de nous quitter : « Au revoir,
+à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à
+l’ombre, devant le cheval. » Elle était radieuse.
+Elle m’a cru son pays, s’est mise à me parler
+dans sa langue, et comme je ne répondais pas,
+pour cause, elle a voulu comprendre que je
+voyageais incognito. <i lang="de" xml:lang="de">Ach !</i> un prince ou un
+voleur.</p>
+
+<p>Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse
+pour toi. Tu es presque aussi belle qu’elle
+était, et même tu es très belle. Cette bouche
+de sang, ce pâle visage, ces yeux un peu
+obliques, et cet air de violence, d’insatiabilité.
+Mais la ruse et la bassesse te défigurent.</p>
+
+<p>Tous les autres souvenirs qui me viennent
+dans cette Italie ! Toute une année de jeunesse,
+et davantage, près de deux ans. L’odeur de
+tubéreuse qui a régné dans cette ville, où il
+me semble à présent que je mange des cendres,
+que je remâche une herbe amère… C’est Suissesse
+que tu t’es déclarée. Ne l’oublie pas. Ne
+va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu ne
+saurais peut-être pas iouler.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’une était comme le chanvre et l’autre
+caramélisée. A l’une on comptait les veines de
+son corps. L’autre semblait plus unie que le
+grain du marbre. Sans compter les yeux, où
+l’âme, par surcroît, affleure.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Le vain regret.</i></p>
+
+<p>Celle-là qui est venue un peu trop tard où
+j’étais, où je passais, et qui m’aima, et que je
+ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le
+chant qu’elle me donnait, comme un adieu
+compris d’elle seule et de moi.</p>
+
+<p>Deviner celle dont l’image sera la dernière,
+à l’instant de la mort.</p>
+
+
+<p class="h3"><i lang="en" xml:lang="en">Nothing.</i></p>
+
+<p>Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu
+tout l’escalier du théâtre pour venir
+quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée
+dans tes doutes, apparemment, lorsque ton
+amie s’est penchée sur la rampe, qu’elle t’a
+demandé <i>quelle était la matière</i>, et que tu lui
+as répondu : « <i lang="en" xml:lang="en">Oh ! nothing.</i> »</p>
+
+<p>Je me suis juré aussitôt de te prouver que
+je n’étais pas ce néant. Je t’ai surprise. Tu ne
+soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût
+possible d’inventer assez de paroles qui ne
+fissent pas mine d’entrer dans le domaine de
+l’amour, et qui cependant le cernaient de
+toutes parts.</p>
+
+<p>On voit bien ce que te sont les caresses, sur
+ce corps aussi rose qu’un amandier fleuri. Tu
+les prends en créancière, comme une dette,
+comme une rançon.</p>
+
+<p>Cette tête des hommes, en qui tu avais mis
+tant de songes, du moins tu la caresses. Il se
+croit obligé de mentir, de se conformer au cérémonial.
+Mais toi, tu te tais… <i>Parle. Parle. Du
+moins je te tiens. Je me contente de tenir cette
+tête-là, ce corps qui en vaut un autre…</i> Tu es
+fille à m’avouer de telles pensées.</p>
+
+<p>Que tu es vaillante ! Un vrai combat. Et
+qu’elle est donc loyale ! Voici que l’amitié
+éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées.
+Même tu souris, comme pour m’exclure
+expressément de tous ces objets dont la vilenie
+t’a rebutée.</p>
+
+<p>La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné
+ce petit mouvement machinal de la tête, de
+gauche à droite, comme si tu voulais courageusement
+penser à chaque souvenir : « <i lang="en" xml:lang="en">Nothing.</i>
+Ce n’est rien. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c30">LOIN D’ELLE</h2>
+
+
+<p>Il demeura deux jours, pour commencer,
+dans une torpeur affreuse. Il avait peu de
+pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement.
+Et non, il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait.
+Ce qu’on appelle une âme en peine.</p>
+
+<p>Il la cherchait des yeux, des mains. Sans
+elle, il ne pouvait plus s’endormir. Il demeura,
+ces deux mêmes jours, privé de bain, pour
+garder la trace des précieuses parcelles :
+amande amère, lilas et frangipane.</p>
+
+<p>Il reprit conscience par un retour de l’esprit
+sur ce trait. Il essaya de se rappeler si
+quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se
+figura qu’il était le premier, en se répétant dix
+fois dans une heure : « J’ai retrouvé un cœur
+d’enfant. »</p>
+
+<p>Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque
+instant que c’en était fait, qu’il arrivait à l’extrême
+des sentiments dont il était capable. Il
+était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle,
+d’un surcroît qu’il n’aurait pas cru possible.
+Il avait promis de donner tout son être,
+croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle
+part de lui-même avait pu échapper, inventait,
+rencontrait cette part, et s’estimait donc, tous
+les jours, plus vaste et plus riche.</p>
+
+<p>Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent
+l’un à l’autre et se livrent, ce n’est encore
+qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une
+promesse seulement. Il leur reste à éprouver
+l’échange quotidien de leur chaleur, de leur
+souffle, de leurs atomes, cette possession qui
+finit par changer l’un en l’autre, comme il est
+dit dans le roman de Tristan et d’Yseult.</p>
+
+<p>Bien entendu, il pensait toujours à elle.
+C’est-à-dire qu’il avait toujours deux pensées,
+une pensée quelconque, dans l’ordre des circonstances,
+des obligations, des relations, — et
+son nom, comme un grelot. Son nom, son
+visage. « Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque
+pulsation de mes veines : elle. »</p>
+
+<p>Quelquefois cette image intérieure continuelle
+tournait à l’hallucination, semblait
+s’évader, et lui être présentée du dehors. Il
+l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse.</p>
+
+<p>Il avait travaillé tard dans la nuit, dans
+l’amer silence de la solitude, toutefois tranquille,
+résigné, <i>trottant</i>. Tout d’un coup, le
+regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé
+à sa bibliothèque, a pris un livre, et lui a demandé,
+<i>à elle</i>, de chanter tout bas cet air de
+Grieg : <i>O mon doux fiancé…</i> Ou bien, elle
+viendra s’étendre près de lui pour dormir. Il
+passe le bras sous son cou. Il a <i>vu</i> les deux
+beaux yeux bleus. Et elle s’est mise à parler,
+amante, belle amante. Quand es-tu plus belle ?
+Dans les serments ? Dans les soupirs et dans
+ton cri ? Ou dans ces conseils de sœur que l’on
+écoute, affectueuse, calme et lucide ?</p>
+
+<p>Plus les obstacles étaient grands, et plus il
+sentait croître l’amour, comme l’eau d’une
+écluse. La délicieuse <i>banalité</i> de l’amour vrai :
+« Si j’étais séparé d’elle par une catastrophe,
+cinq ans, dix ans, elle me retrouverait le
+même. » Et à douter d’elle un seul instant, il
+se reprenait comme on cingle un cheval. Il
+s’interdisait de l’offenser si bassement.</p>
+
+<p>Stendhal écrit de Lucien Leuwen : « L’abandon
+était rare chez lui, il se croyait obligé à
+beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête
+d’une femme, jamais elle n’aura de considération
+pour toi. »</p>
+
+<p>Tous les livres sont pleins de ces conseils.
+Pour obtenir et garder une femme, ils recommandent
+une profonde politique, un calcul de
+tous les moments. « Mais moi, je n’ai eu qu’à
+aimer mon Antiope. » Cet amour vrai, si rare au
+monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire
+avec une aisance divine, et si l’on y réfléchit,
+on défaille, parce qu’une telle félicité
+paraît incroyable.</p>
+
+<p>Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait
+le bonheur qu’il avait, ce bonheur
+changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles !
+Il se la représentait rieuse, et tombait
+en mélancolie. Autre lieu commun qui lui
+était délicieux : non pour la gaîté qu’elle pouvait
+sentir mais de ne pouvoir la partager. Il
+se la représentait avec des boucles de cerise
+aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de
+rêver à ce mystère que fait, dans les réseaux
+d’une chair, le cours du sang, pour aboutir au
+rire perlé d’une belle fille.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui
+porte la nuque, dans le tableau du Titien,
+était le même. Mais l’Antiope vivante avait la
+hanche plus belle.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne,
+parce qu’elle ressemblait aussi à cette
+Vénus prise dans un marbre qui a une lumière
+d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus
+pure.</p>
+
+<p>Il avait, un autre jour, trouvé une Léda,
+d’une main inconnue. Son portrait, si le style
+de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870
+ou 80.</p>
+
+<p>Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait.
+Il avait une image de la Vénus de Cyrène, qu’il
+regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient
+gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le
+corps abstrait de la beauté, et c’était le double
+fidèle de son amie. Il avait enfin l’Antiope
+du Louvre, dont il lui avait expliqué la
+fable. Elle ne comprenait pas comment une si
+belle reine, et dont les traits révélaient tant
+d’innocence, avait pu céder à un être aussi
+grossier qu’un satyre, une demi-bête.</p>
+
+<p>— « Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur
+de l’or, elle serait blanche, liliale. Mais
+voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus
+chaste ! Si noble et pudique qu’elle fût dans la
+plupart de ses pensées, elle en avait certaines
+que pouvaient séduire la brutalité, la violence.
+Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut,
+qui tend son arc. On a beau figurer ces petits
+fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours
+armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois
+d’une massue, pour assommer. Quant au
+monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez
+qu’une apparence. En réalité, c’était Jupiter,
+c’est-à-dire le maître des dieux et des hommes,
+en fin de compte le sort. Il ne semble pas
+très juste qu’ayant été le tentateur, ce dieu
+ait abandonné par la suite une malheureuse
+aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas
+la même sévérité qui a toujours régné sur les
+hommes ? « Antiope : fille de Nyctée, roi de
+Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé
+en satyre, et en eut deux fils, Zéthus et
+Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à Lycus,
+roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince,
+l’enferma pour se venger d’elle dans une étroite
+prison, et lui fit souffrir de cruels tourments. »</p>
+
+<p>Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles
+vengeances. Amphion était musicien et
+poète, comme si les malheurs de sa mère et les
+siens, avaient, dans son cœur, exalté la plainte
+jusqu’au chant. Il épousa Niobé, dont vous
+savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de
+ses quatorze enfants… Tout paraît absurde.
+Hélas ! tout a un sens.</p>
+
+<p>L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle
+aussi connaissait une prison.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il lisait ses lettres une première fois d’un
+grand coup d’œil, en liseur accoutumé à dévorer.
+Il les lisait une seconde fois. Elle chantait.
+Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé
+de les détruire pour éviter l’ombre d’un
+hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et
+regardait la flamme, et en riait peut-être, mais
+songeait aussi qu’il avait bien raison. Il n’y
+avait pas de soin qu’un être aussi ravissant
+ne méritât.</p>
+
+<p>Elle respirait la générosité. Elle était de feu,
+et pleine de mesure, de pondération. Pour
+plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait
+les meilleures parties. Il se reconnaissait
+un peu dans ses phrases et s’y voyait uni à
+elle. L’amour avait-il un autre objet ? Non
+contente d’avoir donné un corps, une étreinte,
+elle donnait son esprit : cette âme douce et enjouée,
+où même le bon sens gardait une qualité,
+une inflexion poétiques.</p>
+
+<p>Son fort était la description. Innocemment,
+elle appelait toutes les beautés de la France à
+servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en
+marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire
+dans cette ramification précieuse dont la racine
+est une passion véritable, tandis qu’une foule
+de sentiments fins et ornés donne le branchage.
+Ils s’adulaient ainsi, se flattaient, se caressaient,
+mais se consolaient. Chacun voulait
+toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par
+un tendre calcul, par un jeu où la sincérité et
+l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était
+l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter.
+Et peut-être qu’ils s’exprimaient en
+nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient
+avec une affectueuse commisération tout
+le reste des hommes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers
+jours, à cause des deux voyages qui les éloignaient
+l’un de l’autre. La délicatesse de ses
+pensées a retrouvé <em class="rm">l’Ami</em> des romans du moyen
+âge.</i> — Seul mon silence a été cause du silence
+de mon ami…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant
+une image de sa maison.</i> — Je vais regarder
+d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu
+parais le matin, disant bonjour aux choses,
+au temps, à ces lointains où tes yeux me
+cherchent…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans
+les transports où la jetaient les beautés du
+monde.</i> — Mes enfants lapins ne sont pas encore
+nés. Je suis anxieuse de les voir… Je suis
+allée à M… à bicyclette. J’étais fatiguée et
+déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin
+merveilleux, dans un soleil resplendissant.
+Imagine M… perché sur la montagne. La
+route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on
+perd et que l’on retrouve la belle vieille ville
+(comme toi, méchant). On longe ensuite la
+rivière d’un côté et de l’autre des rochers.
+C’était délicieux de respirer cet air pur rempli
+des odeurs des fleurs des champs. Je contemplais
+les bois, je me redisais que je n’étais pas
+si malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je
+formais toutes sortes de projets, mais n’osais
+sauter de joie, de peur de faire comme Perrette.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son
+temps, et il finissait par le lui dire, avec l’exactitude
+de la confession, mais d’abord</i> : — Dès
+que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te
+voir, et sur le point de m’endormir, je te vois
+encore. Je continue et j’ouvre de cette manière
+les rêves de la nuit, suite des songes de la journée.
+Hier après-midi, j’ai donné tous mes soins
+à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais la
+folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis
+occupé, où tu te baignes dans l’ombre. Je
+n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai
+chassé tout le monde pour être seul à t’écouter
+lorsque tu chantes, et que ta voix embellit la
+lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire
+changer cette robe qui effraye les troupeaux,
+mais à la réflexion j’ai pensé que ton regard
+avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien
+ton doux regard irrésistible, ou bien l’autre,
+celui que tu adresses aux vilains.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie
+de l’ordre, où tout son loisir pouvait
+être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait
+ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait
+jamais le temps de rien, avec ses songeries.</i> — Liste
+des biens, meubles et divers, qui appartenaient
+originairement à l’ami d’Antiope, et
+désormais détenus par elle, dans leurs titres et
+jouissance : les jours de cet ami — ses heures — son
+sommeil — son travail — son ambition — ses
+souvenirs — son front, qui pense à elle — ses
+yeux qui veulent la voir — son cœur
+qui bat pour elle — son sang — son système
+nerveux — son amitié — sa fraternité — sa
+tendresse — sa passion — son désir — son
+bonheur, etc., etc.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur,
+et parce qu’elle lui avait demandé de décrire à
+son tour.</i> — Le fleuve et deux rideaux d’arbres
+sur l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre
+d’une essence que j’ignore, en citadin boueux :
+méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace
+les cimes, et les feuillages bougent, mais non
+point la nuée, dont cependant la forme change,
+on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois
+pas mon rivage. Il est caché par le bord inférieur
+de la fenêtre, de telle sorte que mon tableau
+est absolument fluvial. Croquis ci-joint.
+La maisonnette au double toit d’ardoise est un
+moulin, dont les palettes battent le flot par un
+mouvement dont il paraît à peine troublé, mais
+qui ne cesse pas. Je suis comme lui. Insensible
+et riant en apparence, je contiens aussi la perpétuelle
+et secrète agitation d’une roue. Je me
+compare à lui, Antiope, mon moulin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle, clémente, sur un retard de la poste.</i> — J’ai
+espéré en vain aujourd’hui un petit
+signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil
+en te regardant à perte de vue dans le boîtier
+de ma montre.</p>
+
+<p>Et j’ai mesuré mon amour à ma peine.
+Chut ! Que je ne te fasse pas perdre ton courage.</p>
+
+<p>J’ai encore retardé mon sommeil en repassant
+dans mon esprit tout ce que tu as su me
+dire, et en me serrant contre toi, pour me
+ravir à moi-même. Je me prosterne à vos pieds,
+seigneur, cher seigneur…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, en arrivant, <span lang="la" class="rm">in fine,</span> aux souvenirs
+d’enfance qu’elle lui avait contés, puisque les
+souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés
+dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir
+autrefois ou peut-être lui aurait paru assez
+fade.</i> — Les belles images que vous m’avez envoyées,
+Louis XIV, madame de Maintenon, ce
+beau château, et ces eaux qui s’enfoncent dans
+une ombre épaisse, pour en raviver la fraîcheur.
+Les plaisirs que tu prends me plaisent
+bien mieux qu’un plaisir que j’aurais. Vois si
+l’Amour est puissant. Il est comme le miracle
+des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune
+chose palpable pour en faire indéfiniment du
+pain et du vin. Du temps même passé loin de
+toi, il a su tirer quelque chose. Je peux à présent
+me figurer, dans toutes ses lignes et son
+teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la
+nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé
+au bonheur que tu pouvais sentir à l’admirer,
+dans la blanche maison de ta maman Noune.
+Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir
+quand tu étais petite fille. Je te vois encore
+plus petite, si tu veux le savoir, qui renverses
+ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta
+bouchette déjà divine, coule ce beau lait qu’elle
+te donnait, qui te formait pour moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé.</i> — Quand
+je pense à toi, malgré toutes mes misères,
+je tremble de la joie du bonheur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, pour préciser divers points.</i> — Mais
+oui, je t’assure que tu fronces ton nez,
+lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es
+pas plus laide, — ô lioncelle. Comment veux-tu
+que je me sois trompé en ouvrant tes deux
+lettres de lundi ? Tu m’offenses. Je les ai bien
+lues dans l’ordre que tu voulais : la première,
+la première. Comme si je n’étais plus mystérieusement
+averti de tout, lorsque tu es en jeu.
+Je te demande aussi de garder un peu de prudence.
+Ne sois pas si vagabonde, si hardie.
+Pense à me ramener intacte celle que j’aime.
+Il paraît que tu vas me revenir toute rose, dorée,
+entrelardée. Si vous m’aimiez autant que
+je vous aime, vous n’auriez pas certaines
+craintes. Vous sauriez que vous pouvez maigrir,
+grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas
+toujours toi ? Comprends-tu ce que je sens, ce
+qui m’inonde, lorsque je dis : Toi. Mais quant
+à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de
+se rassurer, dis-lui de se rengorger, confie-lui
+que je les aime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle encore, rivale de madame de La Mole,
+d’elle encore, héroïne de Stendhal que Stendhal
+a laissée dans l’ombre, pour éviter de la
+partager avec la foule des hommes de tous les
+temps. D’elle, ces trois phrases qui paraissent
+détachées du <em class="rm">Journal</em><span class="rm">,</span> lorsqu’il notait, avec les
+petits mots froids et modérés de l’ancien régime,
+une de ces tendres heures, non pas de
+vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion.
+Et la sensation même de l’air de l’espace
+nous est communiquée. Il ne manque qu’une
+guêpe à ce paysage.</i> — Le ciel est d’un bleu
+intense. Les petites montagnes se détachent
+admirablement sur ce fond : on ne peut se
+lasser de les regarder. Les rosiers sont en fleur,
+la source chante, l’étang semble dormir. Mon
+dieu, que n’es-tu là ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir
+des chaînes de la vie, de ce qu’ils nommaient
+toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre
+à demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Orléans et Paris !</div>
+<div class="verse">Quittez donc tous vos soucis.</div>
+<div class="verse">Je t’aime, je t’aime.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un
+peu grondé, lui ayant dit avec rondeur qu’il en
+prenait à son aise</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je voudrais comme la Belle</div>
+<div class="verse">M’endormir au bois dormant,</div>
+<div class="verse">Et me réveiller comme elle,</div>
+<div class="verse">Dans les bras de mon amant.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p><i>Lui à Elle, qui avait boudé.</i> — Tu as bien
+tort. Comment t’expliquer que je puisse à la
+fois être assiégé de pensées étrangères à notre
+amour et tout plein de lui ? C’est que tu es
+comme le soleil. On l’adore même sans y songer.
+Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il
+suffit que tu vives, je suis heureux. Il suffit
+que j’imagine un mouvement que tu fais. Il
+suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle
+rose…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans
+son naturel, dans sa candeur, dans une naïve
+gaillardise.</i> — Je n’aurais pas voulu m’endormir
+sans te conter mon chagrin, mais j’étais
+rompue. Le ciel est beau, je devrais être moins
+malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et
+tu ne le saurais pas d’abord. Tu pourrais me
+croire ingrate. Je me suis réveillée tard, toute
+reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout
+bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil,
+si tu dormais encore, hélas ! si loin. Sais-tu,
+mon cher amour, que je grossis trop. Je
+suis gonflée comme une cerise. Ma ceinture me
+gêne. La perdrix que tu voulais. Ici toutes les
+femmes sont en ébullition. J’avais un lapin
+malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi
+si j’ai été stupéfaite en constatant que celui
+que je croyais un homme était une femme.
+J’imagine que la maternité achèvera la guérison.
+Une poule demande à couver. Une autre
+poule, qui vient de quitter ses petits, demande
+à recommencer. Nous ne savons où donner de
+la tête. Jusqu’à l’Anglaise qui est comme folle,
+parce qu’elle attend son mari. Je te dis tout ce
+que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais
+me rappeler et dire tout ce qui passe dans
+ma tête tout le jour. Il me semble que je te
+nuis, que je te trahis, si je crois briller à
+d’autres yeux que les tiens. Tout ce que j’ai de
+bonheur est en toi. Je suis bien décidée à faire
+toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que
+je suis femme à voler dans les bras de mon
+ami ?</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait,
+comme à l’impossible, au bonheur de
+tenir sa main et de l’entendre, un jour, pour
+s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir
+la première. Pour être, disait-elle, consolée par
+toi, pour ne point connaître cette horreur,
+vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que
+tu vives.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c31">SAGE</h2>
+
+
+<p class="h3"><i>Inconnue dormant.</i></p>
+
+<p>Retour des théâtres à plus de minuit. Elle
+dormait.</p>
+
+<p>Les cheveux entre le châtain et le blond, et
+travaillés raidis par le fer. Le visage un peu grenelé
+et d’un ovale long. Ce grand corps léger.</p>
+
+<p>Seulette, comme on s’ennuie !</p>
+
+<p>Sa tête posée dans la main, et le tout contre
+la vitre. Son bras gauche prenant le torse, et
+la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un
+manteau de beau lapin, avec des manchettes et
+un col d’une fourrure plus noble, et sur ce
+col deux roses feintes, un peu passées, — elles
+aussi.</p>
+
+<p>Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans
+ses gants. Elle savait qu’elle ne soufflerait
+pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil
+lui laisse sa courtoisie. Ce grand corps léger.</p>
+
+<p>Par la disposition des signes du souvenir
+autour du nez et de la bouche, on ne sait quel
+air canin : l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un
+bon grand chien affectueux.</p>
+
+<p>— Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne
+de l’homme, ô patiente, ô prudente, ô
+attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les
+planches de votre cabane lacustre, sur les pilotis.
+Il y avait déjà longtemps que le monde
+était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité.
+Figurez-vous à présent !</p>
+
+<p>A présent que les mâles ne savent plus profiter
+de votre songe (comme Jupiter) pour vous
+embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de
+vous défier un peu.</p>
+
+<p>Vos yeux sont bleus. Très bien : la surprise
+du réveil, on ne l’affiche pas, on la déguise.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Téléphone.</i></p>
+
+<p>Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que
+le monde est mal fait, que les hommes sont
+méchants.</p>
+
+<p>Comment je l’ai vu ? C’est lorsque vous êtes
+revenue du téléphone, et que vous avez relevé
+votre petit chapeau en arrière, une seconde
+fois, après que vous l’aviez machinalement remis
+en place. Puisqu’on relève son chapeau
+au téléphone, quand on est une femme à la
+mode, et que l’on est, en conséquence, à moitié
+sourde entre ses deux mèches, dans son bibi.</p>
+
+<p>Ce chapeau relevé une seconde fois, quand
+vous alliez vous rasseoir dans la salle pleine
+de monde. Vous ne vouliez pas me montrer
+votre front, n’est-ce pas ? Vous ne pensiez pas
+à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez retiré entièrement.
+Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à
+la <i>Je m’en èfe…</i></p>
+
+<p>Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole,
+que vous êtes Américaine du Sud, probablement
+Argentine. Je le sais pour vous avoir
+entendu parler espagnol au téléphone. Votre
+ramage après votre plumage.</p>
+
+<p>Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit
+la chanson, mais que je ne vous le dirai pas,
+que je ne courrai pas ma chance, que je resterai
+coi. Fidèle, fidèle.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>Le bel adieu.</i></p>
+
+<p>Ces couples, à la fin de la journée, qui se
+fient à la foule, ou qui comptent, dans l’ombre
+de la nuit, sur la solitude des rues et la bienveillance
+du hasard.</p>
+
+<p>Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne
+l’autre jusqu’au bout (jusqu’au pied du tram,
+où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à
+la bouche du métro).</p>
+
+<p>De l’homme et de la femme, on cherche qui
+est lié ailleurs, qui a des contraintes ou des
+devoirs plus forts, auxquels il se plie, en s’assombrissant.
+Mais c’est toujours la femme qui
+a plus de peine à s’éloigner, plus vaincue, plus
+soumise à la mémoire de l’amour, aux regrets,
+plus rebelle aux commandements qui
+viennent du dehors.</p>
+
+<p>Elle tend dix fois son visage. L’autre est
+parti qu’elle le retient encore, qu’elle le choie.
+Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle
+choie, un homme, un amour, un enfant, une
+rêverie, un vœu, le berceau du monde.</p>
+
+<p>Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait,
+elle lui baisait sa face, et le repoussait
+fébrilement, pour le contempler avec une tendresse
+désespérée… La colonnade du Louvre
+dans la clarté de la lune.</p>
+
+
+<p class="h3"><i>L’Invoquée.</i></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La calme beauté que bercent tes rêves</div>
+<div class="verse">A sa bouche pourprée, aux blanches dents,</div>
+<div class="verse">L’éclat de sa chair est brillant de sève,</div>
+<div class="verse">Sa face au front pur a les yeux riants.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle.</div>
+<div class="verse">Femme et déesse, qui le sait ? Un chant</div>
+<div class="verse">Toujours le même, honorant l’Immortelle,</div>
+<div class="verse">Court de l’enfant choyé au tendre amant.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les fruits de son corps ont nourri le monde.</div>
+<div class="verse">Ève ou Démèter, sa main a pitié.</div>
+<div class="verse">Bonheur d’un instant ou douleur profonde,</div>
+<div class="verse">Tout est suspendu à son amitié.</div>
+
+<div class="verse stanza">Voilà sa gorge et son cou qui respirent,</div>
+<div class="verse">Tu vois refluer ta vie et ton sang.</div>
+<div class="verse">Dans le beau sein pâle et veiné, admire</div>
+<div class="verse">L’orbe terrestre et les cieux innocents,</div>
+
+<div class="verse stanza">Le mouvement et la candeur des voiles,</div>
+<div class="verse">Le miracle des générations,</div>
+<div class="verse">Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles,</div>
+<div class="verse">La substance des constellations.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c32">LA TOUR SUR L’OCÉAN</h2>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais
+plus nous ne dormirons. Tu es l’immortelle
+Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les
+autres… Jouvence ! La belle Jouvence ! Que
+j’aime ton rire !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu
+dormi. Et même tu as un peu rêvé, un peu
+gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me
+porter à ton secours et troubler un Sommeil si
+joli. Dans le doute, je me suis endormi moi-même,
+songeant que je venais de trouver la
+solution d’un fameux problème. L’âne de Buridan
+placé entre une paille délectable et une
+eau exquise, et il a pareillement soif, pareillement
+faim. Eh bien, il s’endort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> J’étais sûr en fermant les yeux, que je te
+retrouverais me regardant. Pas triste, Antiope !
+Voulez-vous bien, la belle fille ! Pas triste.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Comme tu avais raison d’être gaie !
+Comme nous avions raison ! C’est sur le genre
+humain que nous avons refermé la porte. Là.
+Nous nous enfermions dans notre tour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Nous nous enfermions à double clef dans
+notre tour, pour être seuls au milieu de la
+mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous
+nos fenêtres n’est point le bruit de la ville. Tu
+ne l’as pas cru un instant. C’est le bruit des
+vagues rompues par les rochers.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Personne ne pouvait plus te poursuivre.
+Et tu venais d’arrêter le soleil. Tu l’avais
+charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir.
+De bon gré, il était parti en exil. Tu avais
+gentiment regardé le destin, et tu lui demandais
+<i>pouce</i>. Signé : Victor Hugo.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais
+pas imaginé combien avait servi ce que j’appelais
+mon cœur, sans avoir eu la bonne idée
+de t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu
+comme un renseignement futile, inutile, ou
+comme un texte bon à enregistrer, par prévision.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu l’as reçu comme la dernière confidence
+que j’eusse à te faire, comme le dernier
+repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais
+transparent comme la goutte d’eau pure sous
+la plaque de verre du microscope. Tu m’as
+regardé, touchée, confiante, adorable. Tu
+m’as serré dans tes bras. Tu t’es portée encore
+plus près de moi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un
+fat, puisque j’ai désespéré de te plaire jamais.
+Trop pour toi, trop pour toi : ainsi me parlait
+l’Amour, en te considérant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait
+dans les bois, par une nuit si belle, dans
+un tel flot que tu pouvais lire toutes mes
+pensées ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Comment s’est-elle mise à trembler,
+quand je la croyais farouche et invincible ?
+Comment les larmes du bonheur nous ont-elles
+gagnés ? A qui aurait pour sa tête l’épaule de
+l’autre. Les larmes du bonheur. Et j’avais cru
+aimer !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Don Juan avait moins d’inquiétude, plus
+de superbe. Il se contentait de prendre, donnant
+aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a
+jamais consolé une femme. Par échappées, la
+vaine sympathie de la curiosité, une espèce de
+grâce philosophique. Si courte et aride que
+lui-même en a été surpris. Il a été réduit finalement
+à des calculs misérables, aux pauvres
+plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les
+femmes n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude
+est quelque chose que tu ne peux même
+concevoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré
+l’amour, que tu ne pouvais plus le rencontrer
+sans faillir, te gardait inanimée, comme morte,
+mais sereine dans ta droiture. Sais-tu bien
+comment tu parles ? Écoute :</p>
+
+<p>— <i>Malheureusement</i>, je vous aime.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde
+d’un étang, j’ai entendu un cygne pousser
+un cri étrange. Ce n’était pas un cygne
+sauvage. Il avait l’habitude de saisir des morceaux
+de pain dans son bec. Mais il avait quitté
+la plage où il était nourri, avait nagé, avait
+atteint les bords encaissés. J’étais tapi, invisible.
+La nuit tombait. Tous les bruits avaient
+disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses
+ailes maladroites, et c’est alors qu’il a jeté ce
+cri, dans la solitude, ce faible cri d’une expression
+plaintive.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je sais des cris de toi que nul n’a entendus…
+Par toutes tes veines court un feu qui
+te tient languissante, palpitante, et qui va devenir
+déchirant. On te hacherait sur place.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Allonge, avance ton beau bras, Antiope.
+J’ai la page de Taine dont je t’ai parlé, à
+te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te
+la donner.</p>
+
+<p><i>Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais
+d’être noble. Ce n’est pas un bon vivant, un
+simple épicurien… Il ne se moque point de ses
+sentiments, il ne se contente point de l’allégresse
+vulgaire ; il y a une finesse suprême dans
+sa gaieté ; s’il y arrive, c’est par intervalles,
+parce que son âme est flexible…</i></p>
+
+<p>C’est toi. Reconnais-toi.</p>
+
+<p><i>Mais son fonds est l’amour absolu de la
+beauté accomplie et heureuse ; il ne se divertira
+pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera
+longuement le regard attaché sur ses
+yeux comme sur ceux d’une créature divine, il
+sentira devant elle son cœur se fondre…</i></p>
+
+<p>Qu’on cherche au monde une autre qui
+ait mené plus loin, dans cet océan de l’amour
+vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au
+monde une autre Toi !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Écoute. <i>Je sais</i> que d’autres peuvent être
+plus jolies. Mais imagine quelqu’un qui vienne
+doctoralement me montrer un défaut de ton visage.
+Je m’entends rire ! Comme elle est, c’est
+elle que j’aime. N’essayez pas de lui faire peur.
+Elle se plaignait naguère de son nez, de son
+front. Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais,
+elle, dans sa vie même, dans son être.
+Son identité. A présent, elle est tranquille,
+vous pouvez parler. Vous voyez bien qu’elle
+m’écoute, heureuse, heureuse. Laissez-nous,
+par conséquent, à nos torrents, à nos incendies.
+Elle et moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez,
+monsieur, mes déclamations.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Comme il me serait interdit de te soigner,
+je décide que tu ne seras jamais malade.
+Que tu es belle ! Si j’avais le droit de te soigner
+je voudrais que fût un peu malade (d’un
+petit rhume) cette effigie de la Santé. Tu savourerais.
+Ou bien, ce serait moi. Dans les
+deux cas, on verrait l’autre veiller, s’ingénier,
+et vaincre par des procédés magiques inconnus,
+au nom des mystères de la Tour.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Reviens, ou sinon je me lève aussi, je
+te pousse contre ce mur, tu résisteras, et
+comme nous sommes de force égale, et tous
+deux brisés, nous nous affronterons jusqu’à
+tomber morts par terre, ensemble.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Je te vois la sylphide qui, dans les chansons
+de Rimsky Korsakov, danse, et on lui
+donne son cœur au passage. On ne peut refuser.
+Chante aussi. <i>Si ré si si la la sol sol mi
+sol…</i> Attends. Il faut que tu n’aies plus ton
+menton sur ta gorge.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Tu n’oublies pas que nous nous sommes
+déjà rencontrés il y a cinq mille ans, dix
+mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma
+femme ou ma sœur, je ne sais, ou l’un et
+l’autre, en Égypte, sous les Pharaons.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Te rappelles-tu le jour que nous avons
+pris mesure l’un de l’autre, et que nous nous
+sommes trouvé tant de nombres pareils ? Le
+cercle du mollet, le cercle de l’avant-bras…
+N’est-ce pas notre parenté ciselée ? Et si tu me
+regardes, je vois ta pensée ; si je te regarde,
+tu sais la mienne.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Souviens-toi même que nous nous étions
+déjà retrouvés une fois. J’étais soldat dans les
+légions de Provence, et tu étais une Gauloise
+qui venait voir la Méditerranée. Car tu es
+blonde depuis le <small>II</small><sup>e</sup> siècle de notre ère.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Ce moment, que chacun regarde l’autre
+encore plus profondément. Si l’on pouvait
+fondre tous deux, se confondre à jamais, et
+renaître ensemble, sous un même tissu, comme
+un seul être nouveau, comme un oiseau enchanté.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><span class="sq">⸬</span> Regarde comme l’Aube a froid, à Paris.
+Comme elle a les doigts bleus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c33">CHEMINEMENTS DE LA MORT</h2>
+
+
+<p>Celui qui est représenté dans tous ces dialogues
+de l’amour a vu mourir un vieil
+homme, son plus proche parent.</p>
+
+<p>Dans les tourments de la fièvre et les toxines
+du sang, il perdait quelquefois la raison. Il
+avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe,
+sa gravité ; au besoin, une mine altière.</p>
+
+<p>Sa grande barbe seulement mêlée de blanc ;
+sa chevelure à grosses mèches, à épis ; son
+front ; sa tête régulière qui reposait : la
+blancheur des coussins et des draps lui allait
+bien. Il dominait les vexations et jusqu’aux
+souillures de la maladie. Il semblait qu’il
+daignât prêter son corps, tandis que son
+esprit continuait de planer, par la force de
+l’habitude.</p>
+
+<p>Dans ses divagations, il en était venu à se
+nommer le roi d’Angleterre. En conséquence,
+il nommait prince de Galles son neveu, qu’il
+aimait comme un fils, et le présentait dignement,
+sans manquer au passage les imparfaits
+du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait.</p>
+
+<p>Il avait mis jusque-là tant de décence, tant
+de secret dans ses interminables amours que ses
+proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le
+croyaient un sage depuis longtemps abrité
+dans les démissions de la vieillesse. Il fallut sa
+maladie pour découvrir les deux femmes qui
+se haïssaient encore par sa faute.</p>
+
+<p>Le « prince de Galles », son neveu, s’étonnait,
+s’émerveillait : « Moi qui le nommais le
+Cheick, pour son grand air, dans sa belle
+barbe ! J’aurais dû le nommer le Pacha ! » Mais
+cette ironie ne trahissait aucune dureté, aucun
+endurcissement.</p>
+
+<p>Si son respect diminuait, peut-être, son
+amour ne bronchait pas. Il se sentait plus de
+plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il
+devenait même son confident, par bribes. Il
+protégeait rigoureusement la paix de ses derniers
+jours et se comparait à lui, non sans
+inquiétude, ayant lui-même gardé un cœur
+passionné, qui commençait à n’être plus de
+saison.</p>
+
+<p>Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait,
+et en rêvait. La même manie des surnoms
+que le vieil homme avait longtemps cachée. Et
+le même amour de la mer, qui reparaissait toujours
+dans le délire. De la mer, de la houle,
+des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès.
+La proue agit comme le soc d’une charrue,
+mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et
+s’efface. Et la même infatigable coquetterie,
+sûre de devenir ridicule avec le temps. Lorsqu’il
+parvient à entrevoir le bras nu de l’infirmière,
+le Cheick, s’il retrouve le fil de ses
+idées, en imagine encore un compliment, qu’il
+cherche à dire.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>La maladie était allée très vite, depuis qu’elle
+l’avait surpris dans la maison de la dernière
+élue.</p>
+
+<p>Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière
+sa porte, pour en éloigner la rivale qu’elle
+avait supplantée. Elle jurait de la repousser à
+coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il
+était perdu, mais puisqu’il mourait, puisque
+sa mort était inévitable, elle était heureuse
+qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil,
+de jalousie couvée et satisfaite. Le cercueil
+serait cloué dans <i>sa</i> chambre. Le mort
+honorable descendrait <i>son</i> escalier. Elle se sentait
+tressaillir à l’idée de suivre le char funèbre,
+avec l’assurance et l’éclat d’une veuve.</p>
+
+<p>Il fallut le lui enlever presque de force,
+comme il l’exigeait du reste dès qu’il pouvait
+parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par
+des attentions saugrenues. Elle le tuait un peu
+plus vite par des remèdes à elle. Enfin, il fallait
+éviter l’ostentation, le scandale de son
+deuil. Le neveu lui parla ferme. Au diable ! Il
+ne lui restait à garder aucun ménagement.
+Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait
+jusqu’à la chère et terrible voix à laquelle il
+fallait toujours céder.</p>
+
+<p>Elle eut la permission de venir à la maison
+de santé. Impartialement, il octroya les mêmes
+droits à l’autre, leur assigna des heures.</p>
+
+<p>La première, l’ostentatrice, était une forte
+femme, devenue rougeaude, et restée gauche,
+mais dans l’intrépidité d’une assez grande
+fortune. La seconde était une ombre légère,
+déjà vêtue de noir, douce et humiliée, avec des
+traits fins, de grands yeux sombres, un visage
+encore pâli par le chagrin, des manières gentilles.</p>
+
+<p>Leurs confidences alternées composaient un
+casse-tête. Chacune voulait avoir été injustement
+abandonnés. Et l’abandon de la dame
+noire et blanche était indéniable, mais l’autre
+invoquait des droits antérieurs. Une trahison
+ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre
+et attendre la revanche.</p>
+
+<p>La dame noire éprouvait, sans aucun doute,
+un sentiment plus net, plus pénétré, moins mélangé
+d’amour-propre. Elle aussi donnait au
+pauvre vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait
+doucement Monsieur Copenhague. Il se
+réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et
+la considérait d’un œil incertain et réfléchi,
+puéril.</p>
+
+<p>Une troisième personne était venue, tout à
+fait rassurante. Grande, élancée, tranquille.
+Encore belle. Elle était de passage. Elle avait
+su. Elle était une vieille amie. Elle était la
+veuve d’un vieil ami.</p>
+
+<p>Le malade lui ayant été confié un jour, on la
+retrouva sur la bouche du Cheick, dont elle
+tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée
+par leurs souvenirs, elle le nommait son seul
+aimé. Il paraissait surpris, il était penaud, ne
+la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas
+avoir pitié d’elle, de lui, et de tout au monde ?</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande
+courtoisie, mais n’avait pu faire une vraie confession.
+Dans cet effort, il avait faibli, et le
+prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction.</p>
+
+<p>Celui qui le regardait mourir s’était procuré
+une <i>Vie liturgique</i>. Par froide curiosité,
+il avait voulu connaître la lettre exacte et les
+gestes des sacrements.</p>
+
+<p>Il croyait depuis sa jeunesse que les sages
+de l’Antiquité avaient déjà trouvé l’essentiel :
+l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné
+aux hommes de l’imiter, de tendre vers elle par
+les actions, par l’oraison, par l’élévation, par
+l’examen de conscience, et par l’obéissance aux
+commandements du bien et du beau.</p>
+
+<p>Il rencontrait, disait-il, dans les <i>Vers dorés</i>
+de Pythagore, et dans toute la haute doctrine
+de l’ancien monde, une loi complète et raisonnable…
+Mais il s’aperçoit, en lisant, et par
+comparaison, que cette loi l’avait mal secouru.
+Dans les perpétuels assauts que ses <i>démons</i> livrent
+à un homme, celui-ci restait trop seul.
+On ne disposait plus que de soi-même, les vocables
+des Anciens ayant perdu leur force, usé
+leur vertu.</p>
+
+<p>Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes
+démarches de l’Église. Cette parole
+qu’elle prononçait en entrant, la première
+à dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée :
+<i lang="la" xml:lang="la">Pax !</i> La paix dans ce cœur trop
+plein de trouble. Dans ce cœur trop plein
+des larves qu’elle seule, l’Église, ose attaquer
+en les nommant et dans leurs formes.
+Si notre connivence avec les tentations diminuantes,
+avez les tentations affaiblissantes, ne
+vous rendait coupables, serions-nous si inquiets,
+et tellement insatisfaits ? L’Église purifie
+les sens qui ont failli. Elle a touché ces
+yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle
+a lavé la vue et l’odorat, le toucher et le goût,
+la parole et le pas.</p>
+
+<p>Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette
+extrémité d’un homme empêché par la rigueur
+de la maladie. Empêché de retrouver dans sa
+conscience les étapes et les souvenirs de son
+parcours. Et cependant, il est <i>pardonné</i>. Depuis
+le viatique jusqu’aux indulgences plénières,
+une cascade de <i>pardons</i>. L’Église est infatigable.
+Si elle nous perd ici, elle nous retrouve
+là, assurée, clémente, toujours prête.</p>
+
+<p>Il observait le moribond, son calme, sa dignité
+vraiment romaine. Par scrupule, il n’en
+déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette
+impassibilité. Il l’entendit avouer « sa satisfaction
+de mourir en règle », et s’interdit de
+vouloir connaître quel frisson pouvait cacher
+cet air de courage.</p>
+
+<p>Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond,
+mais il eût raisonné sous la hache, et ce qui le
+bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à l’humanité
+de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante
+de la mort, une exaltation qui n’en
+dépendait pas lâchement.</p>
+
+<p>— Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit
+de l’éclair du repentir pour être racheté. Ce
+calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il
+est pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit.
+Bien mieux, je puis escompter ce repentir,
+l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir
+cyniquement, et cet excès lui-même dans la
+faute, cet ignoble piège tendu à la Divinité,
+<i>peut</i> être effacé, pourvu que la qualité et l’intensité
+de la contrition soient assez grandes.
+Jusqu’au crime qui peut être aboli par les prodiges
+de la grâce, dans ces traits du repentir
+dont nul ne peut prévoir la fulguration.</p>
+
+<p>Il entrevoyait une suite, un cortège, un
+essaim de <i>forces</i> bienfaisantes. Il était pris dans
+ce torrent des paroles candides. Cette chair
+souillée, ce corps harassé… « Vous me purifierez
+et je serai sans tache ; vous me laverez, et
+je serai plus blanc que la neige, — <i lang="la" xml:lang="la">et super
+nivem dealbabor</i>. » Ce corps harassé, et cette
+creuse désolation… Il songea à sa mère, si
+bonne et sainte, qu’il lui était intolérable d’avoir
+perdue à jamais, et mesura l’espérance
+de l’éternité. En appeler, pouvoir encore en
+appeler à une invincible Miséricorde. <i>Agneau
+de Dieu, qui effacez…</i> La séduction d’un tel
+recommencement.</p>
+
+<div class="asterism">*<br>* &nbsp;*</div>
+<p>Il arrive enfin que les approches de la mort
+deviennent perceptibles. C’est en vain qu’elle
+a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à
+découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y
+a plus de doute que sur la rapidité des derniers
+coups.</p>
+
+<p>Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses
+souffrances avaient diminué. Il paraissait insensible,
+inerte. Le matin du second jour, sa
+gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer.
+Le soir, sa bouche s’ouvrit. Ceux qui
+l’aimaient s’entre-regardèrent.</p>
+
+<p>Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à
+chaque aspiration son être voulût boire tout
+l’air de la terre. Les flancs de son torse encore
+vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité
+d’un mécanisme irrépressible.</p>
+
+<p>Une courte phrase musicale, indéfiniment
+répétée : « Papeeh-Tinton… Papeeh-Tinton. »
+De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à
+la vibration d’un cristal : « Tin-ton… Tin-ton. »
+Différence de l’homme : les machines
+fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent
+tout d’un coup, au lieu que chez l’homme un
+fluide immense combat mystérieusement.</p>
+
+<p>A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il
+tenait fermés depuis deux jours ? Son neveu,
+son fils, est là qui embrasse son front, dès que
+son regard se pose. Comment savoir si la souffrance
+en est aidée ?</p>
+
+<p>Un intervalle, une assez longue trêve, et le
+râle a repris, plus espacé, avec une autre syllabisation :
+« Ahan-rah… Ahan-rah. » De plus
+en plus espacé, puis abrégé : « A-han… »
+Lorsqu’on a entendu le dernier soupir, on
+s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à
+moins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le vivant repassait dans son esprit toutes les
+actions du mort, ou le peu qu’il en avait su,
+le peu que chacun sait des autres. Il repassait
+dans son esprit les actions de son père, ou le
+peu qu’il en avait su… Ce corps qui m’a été
+transmis, cette tête, ces quatre membres, ce
+corps que j’ai promené partout, qui a erré partout,
+cherchant le désennui, se peut-il qu’il
+soit si peu différencié, tellement <i>commun</i>, si
+peu mien ? Soumis aux prédestinations héréditaires,
+assujetti à la vie animale, aux mêmes
+sourdes élaborations que les végétaux, à leur
+chimie, à leur physique, à la Nécessité. Et
+lorsque je cherchais, jusque dans le plaisir,
+d’autres joies que le plaisir, les révélations du
+sentir et du comprendre, se peut-il que j’aie été
+seulement abusé par la gesticulation d’autres
+victimes ? Aussi dépourvues que moi d’un
+souffle libre ? Constituées comme moi d’une
+substance tirée du bloc, et faite pour resservir
+sans cesse, comme le sable des plages, dans ces
+moules des enfants ? Entre le lit de la naissance
+et le lit de la mort, quelle roue sempiternelle !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Être là sans certitude, campé, avide, perplexe,
+et environné de destinées.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td class="h sc">L’Adèle de la chanson</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Elle et Lui</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Jusqu’à cette porte</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">23</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Carnaval.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Fil du destin.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">La figure sans nom.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">La corbeille de roses</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">31</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Mion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Autres écoles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">42</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Négoce.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">L’Aveugle.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">La rivale.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">L’insouciant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">47</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le silence</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Dans les soutes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Briséis</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">L’impossible</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">74</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Angelarosa</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Ces trois adieux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">90</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Le respect.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">L’égarée.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Après longtemps.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le nouvel amour</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">98</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Les champs vauverts</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">106</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">La méchante</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Consolations</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">128</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Choisir.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Capricieuse.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Amphitrite.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le bout du monde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le bal</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">142</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">La déesse raison</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">146</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Courtoisie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">157</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le Rubens ingrat</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">162</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Digression vénitienne.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">Edissa</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">165</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">La fièvre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Confidence</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">174</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Le temps si long</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">182</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">La méprise.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Le cornet.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Encore les yeux.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">La Turque.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Coin de rue.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Danseuse exilée.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">Les quatre boules</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">188</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Les vaux de Vire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">193</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Une herbe amère</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">203</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Jalousie.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">L’ennemie.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Le vain regret.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2" lang="en" xml:lang="en">Nothing.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">Loin d’elle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">210</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Sage</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">228</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Inconnue dormant.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">Le bel adieu.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="ind2">L’invoquée.</td></tr>
+<tr><td class="h sc">La tour sur l’océan</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">233</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Cheminements de la mort</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c33">241</a></div></td></tr>
+</table>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE 27 OCTOBRE 1926<br>
+PAR EMMANUEL GREVIN<br>
+A LAGNY-SUR-MARNE</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/79411-h/images/cover.jpg b/79411-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..c21cd0d
--- /dev/null
+++ b/79411-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..bd54fc0
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1 @@
+[Project Gutenberg](https://www.gutenberg.org) public repository for eBook [#79411](https://www.gutenberg.org/ebooks/79411)