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PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE (au Divan). + +CHRONIQUE DE LA PAIX ou La Vie quotidienne des Français après la guerre +(à la Nouvelle Revue Française). + +LES FEMMES DE CASANOVA (au Pigeonnier). + +STENDHAL CÉLÉBRÉ À CIVITAVECCHIA (chez Champion). + +NOTRE COSTUME (à la Lampe d’Aladdin). + +SOUVENIR DE L’EXPOSITION (à la Porte Étroite). + + +ÉDITIONS PARTIELLES + +AMAZONES (chez Champion). + +LE NOUVEL AMOUR (chez madame Lesage). + +TROIS FILLES (en fac-simile d’autographe, chez Champion). + + +PROCHAINEMENT + +LE NOUVEAU SECRET DES DAMES (à La Lampe d’Aladdin). + +COMME LE VENT (Collection «Une Œuvre, Un Portrait»--à la Nouvelle Revue +Française). + + + + +L’ÉDITION ORIGINALE de cet ouvrage a été tirée à DOUZE CENT QUINZE +exemplaires et comprend: cent vingt et un exemplaires réimposés dans le +format in-quarto tellière, sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane +_nrf_, dont neuf hors commerce marqués de A à I, et cent douze destinés +aux _Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française_, numérotés de I à +CXII, mille quatre-vingt-quatorze exemplaires in-octavo couronne sur +papier vélin pur fil Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués +de _a_ à _n_, mille cinquante destinés aux _Amis de l’Édition originale_ +numérotés de 1 à 1050, et trente exemplaires d’auteur, hors commerce, +numérotés de 1051 à 1080. + +EXEMPLAIRE Nº LXIII + +IMPRIMÉ POUR + +M. VANDERBORGHT + + +Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour +tous les pays y compris la Russie. + +Copyright by librairie Gallimard, 1926. + + + + +Bien que la première personne du verbe soit ici prodiguée, et que le +_tu_ et l’_il_ reviennent le plus souvent au même, je dois redire--comme +en tête des _Passantes_--que l’auteur supposé de cette vie trop molle et +vagabonde est un être imaginaire, un «héros de roman». + +Si ses aventures comportent une moralité, comme il est probable, le +lecteur l’apercevra. + +Je dois également rappeler que le dessein et le ton de ce livre ne sont +pas d’hier. Le chapitre du _Nouvel Amour_ a paru dans _le Divan_ du mois +d’octobre 1912. Il y a quatorze ans. + +E. M. + +7-10-1926. + + + + +_Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero._ + + + + +L’ADÈLE DE LA CHANSON + + +Cet enfant, comment est-il entré dans les royaumes du plaisir, de la +fantaisie, même de l’amour? + +Comment a-t-il entrevu tous les songes à rebroder sur la trame des +événements et des formes? + +Sinon par la grâce d’une chanson? + +En l’écoutant de toute son âme, dont les premières images lui semblaient +les reflets d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, projeté, +suggéré avec ses soleils et ses lunes. + + * + + * * + + _Au pont du Nord + Un bal y est donné + Au pont du Nord + Un bal y est donné_ + +Les trois cercles d’une pierre candide roulent éternellement d’une rive +à l’autre à travers l’eau diaphane. + +En amont, l’étranger découvre, avec toutes ses pointes tournées vers le +ciel, un manoir aux pignons quadrangulaires, dont les murs sont couverts +de mousse. + +En aval, le hameau se glisse entre la plage quasi blanche et les sombres +sapins. Au delà des bornes de grès, parallèlement à la rive, règne une +longue glissade. Berçant leur lumière, les glaçons descendent vers la +mer cachée. + +Lorsque le soir viendra, les grandes torches de résine effaceront les +pâles étoiles. Mais déjà la musique appelle sur cette place, dont les +pavés rangés en arcs de cercle sont pleins d’étincelles. + +Les hommes du village auront une soubreveste couleur de neige, des +pantalons bleus et verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes à +grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et de dentelle, leurs +épingles d’or, leur buste de velours noir, et des sabots lilas. + + _Adèle demande + A sa mère d’y aller + Adèle demande + A sa mère d’y aller_ + +Les gentilshommes et leurs dames se feront attendre un peu. Ils vont +accourir dans leurs grands chars traînés par des chevaux vêtus de +fourrure et de grelots d’argent. + + _Non, non, ma fille + Vous n’irez pas danser + Non, non, ma fille + Vous n’irez pas danser_ + +Et les barques dans l’eau vont osciller entre leurs lanternes, +quelques-unes pareilles à des cygnes, d’autres rondes comme un baquet de +bois. + + _Son frère arrive + Dans un bateau doré + Son frère arrive + Dans un bateau doré_ + +Les rameurs ont une large pagaie dont le manche est peint comme un écu, +pourpre et azur--pourpre et azur--et lorsque la pelle sort du fleuve, +elle découvre sa couleur naturelle, la couleur des planches. + + _Ma sœur, ma sœur + Qu’avez-vous à pleurer? + Ma sœur, ma sœur + Qu’avez-vous à pleurer?_ + +Il avait déjà compris que l’on opprimait ce cœur si tendre. Le Roi a +défendu de tirer les mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas que la +pauvre fille s’en aille danser. + + _Mets ta robe blanche + Et ta ceinture dorée + Mets la robe blanche + Et ta ceinture dorée_ + +Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer salée mêlent leurs doigts. +Les pêcheurs ont apporté au marché des milliers de poissons à frire, +grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les dames ont répandu le miel sur +le lacis des beignets. + + _Et nous irons + Ma sœur, au bal danser_ + +Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, blondes sur la robe blanche. +Et l’on a ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le tablier n’avait +pas touché l’autre bord que vous aviez dessus votre soulier d’argent. +Les chaînes grinçaient encore. + + _Et nous irons + Ma sœur, au bal danser_ + +Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en feu, comme un oiseau,--et quel +péché y avait-il? Lui vous suivait, le prince votre frère, en riant +jusque dans les plumes de son béret du bonheur de la captive. + + _Ils firent trois pas + Et les voilà noyés + Ils firent trois pas + Et les voilà noyés._ + +Qui donc les a trahis? Et faut-il croire à une telle noirceur? De la +main d’un valet ou de la fourberie du sort, qui donc les a trahis? + + _Les cloches du Nord + Se prirent à sonner. + Les cloches du Nord + Se prirent à sonner_ + +Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, comme des épaves? Ou si l’on +a pu les recueillir, et les mettre, lui dans l’ivoire, elle dans le +cristal? + + _C’est pour Adèle + Et pour son frère noyés + C’est pour Adèle + Et pour son frère noyés_ + +Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans le cristal, sur un lit +de satin. + + _Tel est le sort + Des enfants obstinés + Tel est le sort + Des enfants obstinés._ + +Tous ces méchants prompts à se résigner! Tous ces visages si prêts à +sermonner! + +Lorsque les cloches traversaient l’espace pour venir te parler d’Adèle, +et qu’enveloppé dans les vapeurs d’une sphère impalpable tu dévorais ce +beau secret, pour les trésors d’un empire, tu n’aurais pas confié ta +peine... + + + + +ELLE ET LUI + + +Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait d’autres dames de ses +pensées... + + * * * * * + +J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme qui passait auprès d’une belle +laide lui disait, ou dans un sourire ou d’une voix sourde: «_Fea!_» +C’est-à-dire: «Laide!» Ce que l’amour peut inventer! J’étais donc aux +anges, l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé ce chant, +intitulé _la Fea_, pareil à un éventail grand ouvert, ou plutôt à l’un +de ces grands vents, dont parle un poète, qui rendent fou. O laide! +pensais-je, belle laide bien bonne, bien noiraude, bien douce, qu’un +enfant a aimée d’amour. + +Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance qui plaignait +ingénument les malheurs d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, son +espérance. Le tintamarre des cymbales et le mystère de la trompette +bouchée faisaient illusion, donnaient le change. Eux peignaient--et non +les paroles--cette frénétique et langoureuse Espagne qui a franchi +l’Atlantique, et qui anime encore les danses endiablées des Noirs, en +dépit de leurs noms anglais. Chansons latines, dans le vent d’Afrique, +qui sont tombées de la hune des caravelles, et sont allées de proche en +proche jusque sur les rives de l’Orégon. + + * * * * * + +Sur terre, la première dame de ses pensées se nomma _Nieve_, la neige, +ce qui s’accordait mystérieusement à la chanson d’Adèle. + +Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai parc. Penchés entre les +barreaux d’une grille, ils pouvaient voir la troupe des frères aînés +courir avec orgueil sur les tricycles et la roue géante des vélocipèdes. +Tandis qu’eux-mêmes, au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau +d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, inquiets, et un profil +persan. + +Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. Mais il est rigoureusement +vrai--je le sais à merveille--que le profil aquilin de sa première amie +lui semblait princier, et même royal. + +La pêche d’Aragon est tendue comme un tambour, comme une balle, et non +pas si duveteuse; polie, au contraire, lisse au toucher. Nieve avait de +plus une grosse tresse noire qu’il soulevait toujours avec soin +lorsqu’il l’embrassait. Elle avait une bouche fine et altière. Elle +était mince, elle était grande et svelte. Sa petite main, lorsqu’il la +regardait. + +L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un jouet, un Don Juan des +Vignes. Il l’emporte. Il le cache. On le réclame. On le cherche. On le +trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, sans le savoir, pareil +au beau Kœnigsmark. Non seulement la mort! Il accepte la honte pour +l’amour de sa belle. Les autres gages qu’il possédait, nul n’y pouvait +rien, par bonheur, puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux ni +l’inflexion d’une parole. + + * * * * * + +La seconde dame de ses pensées eut nom Carmela. + +Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu du sang des Maures, du sang +des Abencérages, et Carmela du sang de Genséric. + +Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. Et «fosselue»... Avant de la +retrouver dans Ronsard, avec cette épithète, et comme une fraise dans le +lait, il aurait su la chanter par un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait +pas craint l’ironie des adultes, si la savante retenue de l’enfance ne +lui avait gardé la bouche close. + + _En el hoyo de tu barba..._ + Dans ton menton de fosseuse + On dit qu’on m’enterrera. + Ah! quelle mort trop heureuse + Que ne suis-je mort déjà? + +Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, qu’il ne pouvait se +rassasier de voir couler ces belles perles (puisqu’il n’en était pas la +cause). + +Elle était célèbre dans toute la ville par ses danses, et tant elle +l’aimait qu’elle n’avait jamais voulu danser devant lui. + +Son cœur innocent percevait ce que sont les danses d’Espagne, et que, +lui présent, ce qu’on y mime par style, devenait impossible. + +Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, par génie précoce de la +chicane, et pour le pousser à bout. + +D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler d’en haut à celui qui +entrait, s’ouvrait une trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. Le +rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait naître dans la belle +bouche rouge une bulle. Elle calculait le moment où il lèverait la tête, +et il recevait sur sa face une salive patiemment formée. Il ne se +fâchait pas (dont je l’approuve encore). Il l’aurait bue. + +Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre comme tous les amoureux +d’Espagne, elle lui donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé ses +cheveux. Son bras candide passait entre les barreaux jusqu’à la fossette +du coude. + + * * * * * + +Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, répudiée. Parce +qu’on l’avait vue à la foire de Séville se promenant au bras d’un +garçon, et il n’avait admis aucune excuse. Quant à Carmela, il n’a pas +observé comment la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il était +sûr de ne l’oublier jamais (non plus que Nieve d’ailleurs). Travail des +jours. Toutes les broderies inachevées ne sont pas celles de Pénélope. +Et ni Carmela ni Nieve n’étaient vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la +Vandale quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui solennellement: la +laide, _la fea_ dont il s’agit, fut une troisième. + + * * * * * + +L’Andalousie a des jardins dans ses cours. La moitié de l’année, durant +les mois chauds, on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio +rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre des plantes et des +fleurs. + +La maison était pleine d’une troupe de filles dont le rire éclatait à +chaque instant du jour. Elles entouraient leur _señorito_ de mille +soins. Quittant la table paternelle, où il était prudent, le petit +seigneur précité mangeait souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un +vaste plat unique où chacune plongeait à son tour la cuiller avec une +parfaite décence. Le soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il +rentrait, ivre de fatigue--une à chaque bottine, une à chaque bras--et +lui disaient des contes jusqu’à ce qu’il s’endormît. La _fea_ était l’un +de ces chers visages. + +(Des contes... Dans les différentes versions d’Yseult, l’Espagne a +choisi la plus chevaleresque, celle de la forêt et de l’épée de Tristan +posée toute pure, entre lui et elle. Cette héroïne si droite, et +l’effrontée qui ment avec une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne +peuvent pas être la même Yseult.) + +La _fea_ était l’un de ces riants visages, non le moins agréable. Elle +jouait avec une violence folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui +plaisait de sentir son souffle précipité. + +A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence devenait un mystérieux +personnage qui suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient un +refuge, tous les deux, au premier, dans ces vastes espaces déserts et +sans meubles, où ils marchaient sur la pointe des pieds. + +L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. Le pli de sa bouche. Et cette +odeur de feuilles vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais gravé +dans le cœur... Elle avait feint un sommeil irrésistible. De l’armoire +peuplée de cent costumes dont il s’habillait par fantaisie dans ses +métamorphoses (à l’insu des propriétaires légitimes, ses parents), elle +avait tiré des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette blancheur. +La couleur et la force de ses bras. Contre elle, cette chaleur +croissante. Et ces deux bouches qui chuchotent. Ces deux bouches qui ne +peuvent plus parler. Cette légère morsure, comme d’un jeune chien. Et +cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin de finir. Qui est le +plus pâle, à la fin, d’elle ou de lui? Il la voit comme une morte. + +C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant exprès pour la première +fois. Résolu, intrépide, fermé, protecteur, plein de honte, à coup sûr, +plein d’effroi, mais sachant qu’il fallait se taire, persuadé qu’Adam +avait gardé de même Ève endormie. + + + + +JUSQU’A CETTE PORTE + + +Quand la prodigieuse lamentation de la scie flexible ravage et agace, il +arrive qu’on se souvienne, que l’on ramène au jour des pans entiers de +la mémoire, qui paraissaient à jamais enfouis dans les décombres. + + +_Carnaval._ + +Ce page est captivé par l’élégance supérieure, par l’aisance, par +l’éclat de la jeune fille, et par sa forme de femme. L’écheveau que +tressent ces deux idées. L’idée des femmes, des amantes, du mariage, et +celle de la pureté, de la fragilité. + + * * * * * + +_Lui, _in petto_, songeur_.--Je vous regarde parce que je vous aime +(l’amour servant de synonyme ingénu à l’admiration du désir); et je +baisse aussitôt les yeux parce que... Ne croyez pas que j’aie vraiment +peur. Seulement de vous offenser et de vous paraître ridicule, _à vous_. + +_Elle, dans ses pensées, et d’abord riante._--Il paraît qu’il faut que +je vous trouve bien laid, étant un homme, tandis qu’au contraire vous +m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez pas me prendre contre vous, en +me serrant et m’embrassant? Puisque c’est l’homme qui embrasse, c’est +lui qui berce, lui qui enlève, lui qui caresse, tandis que nous fermons +les yeux. + + * * * * * + +Ils se contemplaient face à face, en combattant. Leurs sacs étaient +presque vides. Un arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de rubans +multicolores. Les pas de leur assaut foulaient un vaste tapis mol et +chaud. Elle avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait; son cou gonflé +par le mouvement en arrière de sa tête; rengorgé, parce qu’elle était +bien aise; et son regard filtrait, comme pour lancer un défi... Galatée, +Galatée, les autres vous ont ravie,--je veux dire emportée. C’est lui +qui a été ravi, qui est resté béant, à bout d’haleine. + + +_Fil du destin._ + +Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait cette bouche qui +devait baiser la sienne. Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la +forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. Il levait les yeux +sur elle pour les rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les +siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa main tremble sur la tasse +qu’elle lui a donnée. + +Elle l’engageait à boire, et ne partait pas. + +Il la voyait aussi troublée que lui. C’était même du trouble qu’elle +sentait que venait presque tout le sien, par sourde appréhension et par +une sourde espérance. Du trouble qu’elle montrait, chaque fois un peu +plus, lorsqu’elle entrait dans la chambre avec ses potions et ses +orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle ne savait qu’inventer. + +Cette bouche, au-dessous des deux brillants yeux noirs, sur ce pâle +visage, dont il ne percevait pas toute l’angoisse, mais seulement le +sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux noirs pleins de mèches +folles. Son cou nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur de cet +avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. Il calculait avec une +extrême rouerie qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais qu’elle +avait à faire le premier pas. Il se savait presque un enfant. + +Elle était venue peu à peu si près que ses genoux touchaient le fer du +lit. Elle le regardait, se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle +cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près de lui le corps d’une +femme. Il embrasserait le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet +entrelacement. Ce puits de délices. + +Il aurait pu lui prendre sa tête--si près--et l’attirer, l’embrasser. +(L’embrassement est si bien lié au baiser que le verbe _embrasser_ a +changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération de ses traits +anxieux une sorte de honte, et même de désespoir, de colère, et même de +refus. + +Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever légèrement. Si jeune, +en disposer, l’enserrer. Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. Il la +voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son parfum, sa candeur, ses +fibres. Ces tendres muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire à cette +fontaine, saccager ces fleurs, piller ce bouquet... Et tant pis pour +lui! Est-ce qu’il fallait tant de scrupules? Est-ce qu’elle devait tout +repousser? Est-ce qu’elle en avait la force? Une fois encore, +allait-elle remonter dans sa chambre, déçue, et se tordre dans ses +draps? Est-ce qu’elle ne pouvait pas au moins le bercer, le presser? Et +sentir ses longues jambes? Est-ce qu’elle était sûre, après tout, d’être +toujours ce péril mortel? + +Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes les pensées, qui étais +encore empêtré, qui ne savais que faire, qui mettais tant de poésie +partout, celle-là avait la moitié de son âme livrée à une tentation +délirante, l’autre à la peur, à la honte et au remords de son mal. Comme +les deux plateaux d’une balance. Une petite gifle que, par bonheur, tu +lui donnas, impatienté, pour tout changer en jeu gamin... Il suffit du +poids le plus léger, un grain, une lamelle, et l’aiguille bouge; tout +est résolu, tout est bien. + +Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la traitais de poltronne, en +criant, parce qu’elle semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu as +vu--une dernière fois--sa tête, dans l’ouverture d’une porte qu’elle ne +se décidait pas à tirer; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait +rire, ses yeux qui te transformaient en jeune Bacchus indien. + + * * * * * + +Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers et dans la sanie le +triste amour. (Et cette odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait +ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta mémoire.) + + +_La figure sans nom._ + +Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse de ce petit monsieur. Au +contraire. Elle se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates. +Elle lui avait jeté un dur coup d’œil lorsqu’il avait franchi la porte. +Il lui était indifférent qu’il parût si frais, gracieux et timide. A +quel moment le faire payer? + +Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir qu’il gravait dans sa tête +toutes ces mêmes images qu’il repoussait, il regardait ce désordre d’une +chambre, ce drap dont on avait effacé les plis avec la main, ces tables +encombrées, ce peigne, et cette femme, dans ses bas. + +Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer son mutisme. Elle +parla cependant. Elle reposa sa cigarette. Sa voix rauque. + +L’argent modifie à première vue le visage des êtres qui sont mal nés ou +que trop de malheurs ont durci. Il lui vit une certaine mansuétude, une +espèce de jovialité. + +Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, le buste long, et veule, +mortellement lasse, n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux +étincelants. Il compara cette tristesse d’une chair vivante à la gloire, +à la splendeur des statues. Cette tristesse inconnue d’une chair +vivante. Cette herbe maigre... + +Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. Elle l’embrassa. +Elle était lisse et froide comme un satin. Dans le miroir d’une table, +il voyait un dos modelé, il voyait des hanches et leur contraction. Elle +l’entraîna. Il était stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser +avec peine revenaient l’obséder. + +Elle finit par se mettre à prononcer des mots ignobles. Soit pour +l’humilier, le dépraver, le salir, soit avec l’espérance de lui faire +mieux perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, un peu +perdu la sienne, et qu’elle révélât de cette manière le fond d’un cœur +avili. + +Lui se taisait (Chienne! Chienne!). Il se taisait obstinément. (Se +peut-il que nous soyons pareils aux chiens et aux gorilles?) Il voulait +se taire, et lui ferma brutalement la bouche. Pourquoi dut-il finir par +baiser cette bouche? Comment découvrit-il dans ces larges yeux d’une +Bête un air humain attendrissant? + + + + +LA CORBEILLE DE ROSES + + +Le coupable fut Shakespeare... Ils l’ont lu tous deux ensemble, dans la +douce compagnie des grands arbres, devant un ciel. + +Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que l’on avait pu se plaire à +l’instant, que l’on avait pu être cloué sur place, chacun par une +flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant. + +Ils ont lu que tout était possible, que l’amour résolvait tout, qu’il +était brûlant et glacé, plume et plomb, et même «plume de plomb, et +sommeil éveillé». + +Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, les oiseaux, les astres et +les feuilles, ils ressemblaient aux adolescents de Vérone. Les nuages, +les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce tendre sourire qu’ils +avaient aussi, à leur tour. Tant de vrai dans le papier frisé d’un +madrigal! Tant d’âme nichée dans l’emphase + +Ils surent que Juliette avait reçu et donné un baiser le premier jour, +comme elle-même. Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre +ouverte. + + * + + * * + +Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils étaient sûrs d’aimer. +Puisqu’ils en avaient déjà défié l’univers. + +On avait pu les voir. Un cheval pétillant emportait la légère voiture. +Ni le vieil homme qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient +jamais, plongés qu’ils étaient dans les arcanes d’une conversation +juridique et agricole. Assis entre les deux grandes roues et tournant le +dos au chemin, eux voyaient fuir la route dessous leurs pieds. La route, +les champs, le monde. Ils s’embrassaient à la face du monde. + +J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, engourdie, +brillante comme dans la fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins +d’étincelles. + + * + + * * + +Elle en vint à penser fixement qu’elle avait un an de plus que Juliette, +qu’ils n’aimaient pas moins, que personne n’avait jamais aimé davantage. + +La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa entre ciel et terre le +piège d’une nuit trop belle, odorante. «C’est dans cet apparat que la +fée galope à travers les cerveaux des amants.» Elle leva un obstacle +après l’autre. Tout leur devint facile et raisonnable, puis qu’ils +dormaient sous le même toit. Jusqu’aux allusions de Samson, de Mercutio, +et jusqu’aux contes salés de la nourrice, qui piquaient leur +amour-propre. Ils ne savaient quelle malice, quelle ironie, quelle +soudaine volonté de n’être pas dupes... + +Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était en face. Une galerie de +bois toute fleurie régnait en terrasse le long de l’étage. Il n’avait +qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de l’autre qu’ils n’avaient +jamais été. + +Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il contemplait «cette lune +sacrée qui argente les cimes», et ramenait de là son regard à la fenêtre +de Camille. Une corbeille de roses posée sur le rebord lui parut une +offrande. + +Le visage de Camille au-dessus de ces roses. Elle tient une lumière dans +la main qu’elle élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle montre la +croisée à côté de la sienne, répète le geste du silence, et part, et +vient. + + * + + * * + +Les coups sourds de son cœur tandis qu’il attend, tandis qu’il écoute. + +Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, qu’elle avait +apportées; elle a brusquement éteint la flamme qui l’éclairait. + +Elle est contre lui, dans sa longue chemise de fille, d’une toile un peu +rude. + +Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, et perçoit que sa joue +est pourpre parce qu’elle brûle. + +Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain les aurait rebutés, s’ils y +avaient pu penser. + +Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, avait besoin d’être +étendue, voulait être morte. + +Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup de talon. Il se sentait +lourd à s’abîmer par terre. + +Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait en tournant un peu +sa tête. + +Si belle et diaphane. La légèreté de ses membres, et cet or sur la +fragile épaule, et ce murmure de sa bouche. + +«Jusqu’à ce que le timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que +chasteté...» + +Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. Les premiers. Dont le +souvenir les poursuivra toute la vie. + +Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait à Roméo, s’il +devenait oiseau,--jusqu’à le tuer--ce sont les caresses que je faisais +hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa pénombre, immobilise. + +Si tendre, l’amour, et «il est brutal, rude, violent, il écorche comme +une épine». + +Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe qu’il ne pourrait la +consoler d’un tort si grave, mais que l’amour n’a pas besoin de +consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle. + +Douce tête, petit cou, et ces tendres bras qui voudraient encore serrer, +n’ayant plus aucune force. + +«Aussitôt que le vivifiant soleil commence dans le plus lointain Orient, +à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore...» + + + + +MION + + +Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un de l’autre, elle avant +lui. Mais il n’a pas vingt ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent +mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est écoulé depuis la +naissance de la première fille qu’Ève mit au monde. + +Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité et de colère. Il +apercevait de même, pour s’adoucir, une autre différence. Celle d’un +cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, et d’un cœur qui resta +seul trop tôt, et trop libre, trop exposé. + +Il la considérait de loin, ce matin-là, assis sur la jetée, heureux +comme d’une revanche qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses hautes +bottines, dans l’espèce d’amazone à jupe courte dont elle était toujours +et bizarrement vêtue, elle grimpait le long de la falaise avec une +infaillibilité de chèvre. Toute noire sur ce fond de craie et de +verdure. Élégante comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait, +impassible, bien à l’aise dans tous ses mensonges. + +Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, à cause de +l’énorme chevelure. Elle parlait avec son compagnon, en remuant un peu +les bras, dont il admirait la ligne frêle et gainée. Tous ses mensonges, +elle les retrouvait bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin. +Elle en extrayait instantanément celui qu’il fallait et le présentait +avec une parfaite modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable Mion! + +Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin venu d’Angleterre tout +exprès pour souffrir? Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait +aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent un jour à se confier +l’un à l’autre, à se plaindre tous les deux. On ne tarderait pas à lui +voir une figure agitée, renversée, pareille à celle d’une troisième +victime, qui les avait précédés. Celui-là se répandait en lamentations +peu fières, et l’on avait même vu sa moustache recueillir une larme +idiote. + +--«Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut connaître le fond de l’âme de +Mion, si elle a une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être des sens. +N’en croyez pas sa douceur. Et sachez qu’elle est intéressée, +calculatrice. Cette tête innocente est pleine de trames. On passe un +examen, au cours duquel on est soigneusement hébété par ses soins. Même +s’il lui plaît beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un pauvre homme +est sûr d’être refusé en fin de compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, +brûlé à petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. Lorsque j’ai +compris que, vous non plus, vous n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle +vous a déjà appris ce qu’elle ose nommer si fourbement? Tant mieux pour +vous si vous l’ignorez encore?» + +Cette tête innocente... Il n’avait pas voulu croire qu’elle fût infectée +par l’argent, dont lui-même avait un mépris inhumain. Afin de repousser +la calomnie, il avait imaginé l’existence de tout un lacis, de toute une +machination ténébreuse où Mion était prise et se débattait, entre deux +ou trois bourreaux malins, dont ce polichinelle à cheveux blancs qui +l’avait appelée à part sur la plage, pour lui parler si méchamment. (Et +le vieux s’était fiché par terre, dans une avalanche burlesque de +galets.) + +Mais il était bien vrai que lui-même avait reçu les baisers de Mion, et +ses baisers seulement. On partait. On s’en allait sur la route. On avait +sa Mion à côté de soi. Elle marchait dans son uniforme, et les mains +nues, afin de pouvoir en livrer une de temps en temps. On voyait le +profil de son visage sans poudre, son petit nez droit, son menton, une +Minerve enfantine, la frange de son cil. Sous le chapeau, le cône de sa +torsade. Sur sa nuque, les deux frisons, à la naissance de la chevelure. + +Le moment venu, on franchissait ensemble les talus, les haies, tous les +obstacles. On s’arrêtait en plein champ. On s’asseyait côte à côte. Aux +basques de sa jaquette qu’elle relevait, on admirait qu’elle ne fût pas +si maigre. A la pression de son buste léger, qu’elle eût deux seins +charmants et libres. On avait devant soi la gentille vallée, les +roseaux, les saules, ou bien la courbe et les nacres d’un golfe. On +respirait sa verveine. Elle vous remettait sa face. + +Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les mèches mordorées +envahissaient le petit front courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si +sa tête était renversée; presque noirs, si sa tête était baissée. Il +était certain qu’elle observait, sans manquer toutefois d’un air tendre. +Il était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses soupirs. Il avait vu +sa petite main arracher des touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche +se récrier doucement. Celui qui se croyait trop victorieux, celui qui +voulait obtenir davantage, avait à faire à une furie, debout en un clin +d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. Il lui appartenait, à +elle, de s’emparer de votre tête, de votre oreille, et de vous rendre +fou, ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, on ne savait: +«Quoi donc? Un tel bonheur?» + +Elle avait disparu avec son Anglais, dans le vallonnement de la falaise, +sur cette route de Puys, où l’on disait que les amants trouvaient à se +loger, les vrais amants. + +--Mion, ton secret? Mion, ton secret? + + + + +AUTRES ÉCOLES + + +_Négoce._ + +Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. Seize ans, mais belle. Sa +propre superbe et l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le grand +corset du temps, pour mieux dessiner, en d’étroites robes _princesse_, +une incomparable merveille. + +Opulente, effrontée, les dernières grâces de l’enfance encore jointes à +cet épanouissement. Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les seins, +l’arc des flancs, et cette ligne plus droite qui va de la taille à la +jambe, en passant devant l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle +entrât. On était interdit. + +Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement aux hommes riches et +âgés. Ces deux conditions paraissaient nécessaires, comme si elle +jugeait que, dans tous les cas, un homme jeune est dangereux. La pauvre +enfant! Elle ne se résolvait pas à croire que le monde dût être un tel +flot de saleté. Je la voyais souvent, à table, éperdue de dégoût, son +cœur sur les lèvres. + +Si j’avais su! Au lieu de tomber en extase devant elle, et sa mère +manœuvrait en conséquence comme un général d’armée, j’aurais joué +l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, avec amitié, en +complice, comme un prisonnier en peut regarder un autre dans une +forteresse, à travers les barreaux. + +A la réflexion, il est permis de se demander pourquoi la mère habillait +sa belle chatte en vraie femme. Il faut supposer qu’elle était pressée, +qu’elle voulait mener une campagne décisive, frapper un grand coup. Au +delà du pain quotidien assuré en catimini, le maire. Puisque les hommes +sont fous! + + +_L’Aveugle._ + +L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté la vue. + +Un amour coupable, en dépit de toutes les bonnes intentions qu’elle y +avait prodiguées. Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et imprudente +voie s’armer et jouer contre elle jusqu’à ses plus belles qualités, +dénaturées, désorientées? + +Elle s’avançait, dans une humble inclinaison de sa tête, frêle et pâle, +une innocence irréductible peinte sur ses traits. + +Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne point maudire. Elle ne +vouait personne au malheur. Tout ce qu’elle entendait dire par le commun +des êtres de son âge lui paraissait dès lors d’une navrante et +périlleuse naïveté. Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée +s’interdisait de jeter l’épouvante. + +Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, mais d’indiquer sa +soumission, sa docilité. Elle pensait que les lancinations du regret, +les brûlures du remords n’ont pas d’autre adoucissement. + +Elle avait une sœur dans la triste chanson: _Ma mère, coupez mes longs +cheveux,--Ils serviront d’exemple aux filles..._ Un si profond retour, +et la magnanimité qu’il révèle! On voudrait un miracle, et suspendre les +lois inexorables. + + +_La Rivale._ + +Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous aimais, si je vous désirais. + +Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous saviez à quoi vous en +tenir sur l’état d’esprit qui venait à un homme lorsqu’il vous +entrevoyait, à demi consentante. Lorsqu’il avait devant lui votre grand +corps laiteux, rose, majestueux, et pourtant agaçant, provocateur. Une +Junon qui aurait perdu son bon sens, qui ferait cas principalement de +l’amour charnel. Et votre visage d’une reine de Rubens? Son petit nez +aquilin? Ses yeux pâles? Sa bouche infléchie? La longue courbe de sa +joue? Et ce son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait la +blancheur? Sans compter vos deux bras, dans leur manche chinoise, +visibles jusqu’à leurs copeaux d’un or ductile. + +Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre amie Pauline, si elle m’avait +aimé, si j’avais été heureux par elle. Un _oui_ que j’aurais dit, vous +vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il a fallu toute une semaine de +sape et de contremine. Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, se +taire, dire _non_ avec un air grave, relancer l’hameçon au dadais qui +vous prenait au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer qu’il se +conduisait en gentilhomme (et qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû +l’adorer). + + * * * * * + +Comme un homme a lieu d’être fier, grâce à toi! Il voit disparaître le +globe de tes yeux. Il te voit remuer comme une vague. Il voit tout ton +corps divisé en tumulte: le thorax, l’épigastre, les muscles abdominaux. +Et il t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas mourir? + + + + +L’INSOUCIANT + + +Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris de l’avoir aimée, +non sans se reprocher un revirement si cruel. + +Aimer--songeait-il--aimer! Nous sommes toujours à prononcer ce mot. Je +t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons. Ah! que c’est bête. + +Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à la lettre. + +L’amour la vieillissait, lui prenait les deux sillons qui allaient des +ailes du nez aux coins de la bouche, et les creusait artistement. + + * * * * * + +(Que me font ta science et ton art? Comme si l’amour était une +jonglerie! Que me fait ta courtoisie de diplomate? Le jour de notre +premier baiser, lorsque je me suis cru si habile, si entreprenant, +crois-tu que je n’aie pas vu comment tu as souri? Avec quelle finesse? +Et il faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu te donnes l’air de +faire toutes mes volontés. Ton air de docilité est une combinaison qui +te permet de lutter à armes égales, et même de te croire plus forte que +moi. Mais si nous comptions?) + + * * * * * + +Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si vieille, en réalité. + +Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient dû être la gaîté même. Une +tendre bouche, une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre, sans +un seul défaut grave, et poli, poncé, frotté. Plus d’une nuance couleur +de rose ajoutait à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait qu’on la +comparât à un Saxe. + + * * * * * + +(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne, âge moyen, grâces excessives. +Et cette peur que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir? +L’autre,--chypre, chypre!--l’autre qui lui ressemblait--comme si j’étais +voué à cette espèce de blondes--n’avait pas un cœur aussi gentil. Elle +prétendait que nous fussions trois. Il venait trois fois par semaine, à +la cloche, comme un homme prudent. S’en allait de même. Et c’était +toujours le matin. Soirées réservées à la famille. Le jour qu’elle +voulut tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour qu’elle lui +refusa sa porte, pour m’apaiser, me mettre au courant... La femme de +chambre nous lançait des regards désapprobateurs. Et volez, théière! +Dansez, biscuits! Place à Don Quichotte de la Manche! Mais celle-ci est +constante, assidue, unique, interminable.) + + * * * * * + +Il alla jusqu’à remarquer que son haleine perdait un peu de fraîcheur à +la longue, lorsqu’elle se réveillait, mais refusa même de se l’avouer. +Il enregistrait à son insu. Les souvenirs, eux, seront involontaires. A +vrai dire, il n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut +tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour, de se réfugier chez elle. + +Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait jamais le haïr, que ce +n’était pas sa faute si les générations étaient capricieusement +réparties et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien recouvert, et +elle le perçait à jour. Elle souhaita de le revoir dans dix ans, de +loin. S’il devait la reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant +toute blanche et sereine. (Que je me lève la première, que je lui fasse +un beau goûter, qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement et de +gloutonnerie.) + + + + +LE SILENCE + + +⸬ Une grande comme toi, quel bonheur! J’ai su qu’une vivante pouvait +être beaucoup moins parfaite que les déesses de marbre, et n’être pas +moins belle. Ta vaste poitrine, quoique molle, tes reins creux, ce dos +puissant et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, ces jambes +fortes. + + * * * * * + +⸬ Si tu m’entendais penser, tu verrais dans la véridique image que tu me +donnes une offense. Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. Tu ne +te vois donc pas comme tu es? Belle, vraiment, resplendissante. + + * * * * * + +⸬ Vêtue, tu ne parais pas une grosse femme, rassure-toi. Seuls les +connaisseurs peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs moyens +infaillibles, que je finirais bien par connaître. Mais à présent, comme +tu me plais! Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante. + +Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, violette comme une belle +figue. + + * * * * * + +⸬ J’aime aussi ton visage d’enfant, ta bonne bouche, tes bons yeux, ce +front pensif. + +Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton visage avec ton corps. + +Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes beaux yeux, ton beau front. +Enfant chérie, que tu es belle! + + * * * * * + +⸬ C’est tout bas que je te nomme mon enfant, c’est en moi-même, et toi +tu me proclames ton fils, en riant comme une folle, en serrant ma tête +sur ton giron. Eh! bien, chacun de nous sera l’enfant de l’autre. +L’amour est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il gaspille un +monde et le garde tout entier. Il est à la fois le théorème et la +réciproque. Deux en un. Philippine! + + * * * * * + +⸬ Oui, c’est vrai, j’ai crié _philippine_ quand tu dormais, quand tu +somnolais. Vous m’aviez tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette +haute montagne que vous élevez à cet endroit, je contournerai le pays, +et je rencontrerai là-bas votre belle face en train de sourire. J’aurai +un bon baiser pour ma peine. + + * * * * * + +⸬ Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, fraternellement. Puis, je +vous verrai devenir sérieuse comme un médecin, je verrai vos yeux +changer, et je rirai à ce signal. Peu à peu, je verrai vos yeux lutter +avec eux-mêmes. Vous voudrez les empêcher de se fermer égoïstement, vous +voudrez les garder ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter. + +Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un tel sourire? + + * * * * * + +⸬ J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse que tu as su avoir, +parce que tu m’aimais. + +Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Tu m’aimais. Tu me regardais +avec un plaisir qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur. +Rends-moi justice. Est-ce que je ne te regardais pas de même, aussi +souvent que je le pouvais? Par exemple, chaque fois que j’avais à lever +mon verre? A distance, comme nous étions, si je parlais, tu prêtais +l’oreille, et moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu +t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre. + +Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je serais près de toi, que je +me précipiterais, que je t’aiderais, que je serais le premier, que tu me +dirais une heure, un lieu. + +Et je ne t’aimerais pas? + + * * * * * + +⸬ Tu savais donc que j’aurais moins d’invention que toi, que j’aurais +moins de génie. Que d’expérience! + + * * * * * + +⸬ Allez, allez, Jalousie! Bête venimeuse, éloignez-vous. Je repose dans +les bras d’une fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. Votre rire +immobile, blanc dans une gueule rouge, à dents de scie, ne peut rien +contre le rire de mon amie. + + * * * * * + +⸬ Ta douceur: les grandes eaux d’un château royal, arrêtées par prodige, +pareilles aux roseaux et aux grappes d’une autre planète. + + * * * * * + +⸬ Et je t’aime dans la pauvreté de ton enfance. Les coups que l’on te +donnait, tandis que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as soufferte, +tandis que j’étais gavé; ce croûton que tu as pris un jour dans le +ruisseau, tandis que je distribuais mon pain aux canards du Bois; il n’y +a pas une misère dont tu aies été affligée, il n’y a pas un mouvement +que tu aies fait pour être un peu moins malheureuse, que je puisse +imaginer sans souffrance et dont je ne te doive réparation. + + * * * * * + +⸬ Dans l’amertume, tu es restée si généreuse! J’aime aussi ton égalité, +ton équanimité. On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend des arrêts +imperturbables, au milieu des coups de tonnerre qui assiègent le globe. +Un escalier de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne l’émeut, +dans tout ce que les méchants peuvent tramer. Dans ce que les bons +peuvent pâtir, tout la contriste. + + * * * * * + +⸬ Puis elle se lève et se met à danser. Elle te ressemble de plus en +plus. On voit et qu’elle a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que +les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient ourdir à l’abri de +leurs murs et sous leurs visages fermés. + + * * * * * + +⸬ Lorsque tu te coifferas, entre tes deux bras blancs, je viendrai +mettre un doux baiser dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils +quitteront ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. Je rebaiserai, non +plus ta bouche, qui aura bien eu sa part, non plus ta bouche de +gourmande, mais ton front. Je verrai tout le bonheur que tu auras. + + * * * * * + +⸬ Est-ce que tu connais seulement la couleur du papier de cette chambre, +depuis trois mois? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite! Je parie que tu +la sais, méchante! + +(_Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. Elle lui a pris cette main, +et l’embrasse._) + +Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai encore pourquoi, et +tu refuseras encore de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si l’on +pouvait donner l’avenir. + + * * * * * + +⸬ Au fait, on le donne, promis dans un anneau. Est-ce pour cela que tu +n’en parles jamais? + + + + +DANS LES SOUTES + + +1 + +Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des remparts, et il avance +avec une curiosité et une avidité aguichantes, plus fortes que le +dégoût. + +Il considère, l’une après l’autre, en passant, les monstrueuses laideurs +qui l’appelaient, surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. Un +sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il faudrait enjamber si l’on +avait l’idée saugrenue d’aller à l’une d’elles. + +Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il s’étonne de sentir qu’un +trouble de la chair puisse demeurer au fond de l’horreur et dans la +nausée. Elles l’encourageaient de la voix. Elles supposaient qu’il +fallait enhardir la folie de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient +pour un innocent. + +Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la moins affreuse, +traverse, franchit son seuil, arrive dans un carré de terre battue, +entre quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par un rideau de +loques. Un relent bestial. L’odeur d’étable du genre humain. + +Le lit, la couche, les couvertures: un tas de toile à sac et de +chiffons. Non pas une odeur d’étable, mais de sentine, de carène +pourrie. Il était chez la reine du troupeau. + +Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une paille crasseuse; le +cône de papier à mouches; dans une terre cuite, le cercle de cette eau +bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus sur le globe comme +une gale, comme une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble chimie +d’un corps vivant. Et se savait gré de philosopher, au lieu d’avoir fui. + +Elle le regardait debout, en silence, forte brune établie pour porter +des cruches, des couffins, et marcher en équilibre, le bras étendu. +Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, elle attachait sur lui deux +yeux fixes, d’un noir de charbon, dans son visage d’une régularité +antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition! + +Il a prononcé quelques paroles indifférentes, il a tendu un fastueux +billet de cinq lires, et pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux +mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. En se reculant un +peu, elle arracha sa robe, avec un air de défi, de revanche. Née de tant +d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle avait gardé une couleur de +bruyère, de merisier. Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, la +belle brute d’un mythe. + + +2 + +Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous communiquions avec une +nuit étouffante. + +Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina avait jeté ses mauvaises +cartes à son propre nez, dans un miroir, en se tirant la langue. +Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais oui. Madame Satin +somnolait dans un fauteuil crapaud. Il était tard. Carmè mangeait +gloutonnement une barre de chocolat au lait. Teresina soignait ses +ongles d’un air las. Et la superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux +jambes sur une chaise, considérait la danse de sa mule au bout de sa +belle patte. Nous rêvions, enfin. + +Nous avions eu une conversation chimique, hygiénique, doctorale, +fraternelle. De là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un petit +pas philosophique. De là à l’idée religieuse de la mort. Quand Ida se +leva, alla chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait plus +fraîche? Puis Angelarosa, puis Nina, et les autres, jusqu’à la superbe +Émilie. + + + + +BRISÉIS + + +⸬ Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, si je n’étais pas Français. +Nous reposions, nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. J’avais ma +nuque dans la tiédeur de son beau bras. Elle est noble jusque dans la +curiosité. + +Il y a des Nymphes. C’en était une. + + * * * * * + +⸬ Grande, robuste. Dans la plénitude du corps divin, un air de candeur +enfantine. + +Il me semblait impossible que tant de perfection fût au monde. Je +faisais un rêve. J’aimais une Galatée ou j’étais Pygmalion: je +comprenais sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai nommée Briséis, je +ne sais pourquoi, pour cet air aussi de soumission et de nostalgie qui +lui vient. + +Briséis aux belles joues... _Briséide._ + + * * * * * + +⸬ Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette épaule, ce torse pur, et cet +arc des hanches qui aime la lumière, et cette taille point trop fine, +ces beaux membres... + +Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. Sa belle main, son beau +cou, sa belle bouche... Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes +apparemment contradictoires: grave et svelte, volumineuse et élégante... + +Un certain degré entre la force et la langueur. Ce point où la majesté +intervient. Et tant de décence! + +La voir respirer. + + * * * * * + +⸬ Je lui ai dit que j’étais Français, dont elle a paru contente. Comme +si les hommes de son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les +déteste. On ne sait. + + * * * * * + +⸬ Briséis est mystérieuse beaucoup plus que qui que ce soit. Elle est +arrivée ici aux premiers grands feux de l’été, il y a un mois, dans ce +costume de paysanne qu’elle porte toujours: une grosse jupe, des bas +rayés, une chaîne d’or, des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone au +sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante. + +Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au Bain. + + * * * * * + +⸬ Nous, l’impertinente escouade: Nandino, Giacomino, Emilio... Le nageur +avait dû reprendre pied, pour s’être soudain trouvé sans force. + +En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était jusqu’aux genoux dans +l’eau, entre les pilotis de sa cabine, contre les dernières marches de +l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette reine des bois. Elle +s’était baissée, s’était mouillée, avait senti les couteaux du froid, +s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait sur elle un lin +candide que la mer avait trempé et rosi. + +Le soleil tout le premier, quel indiscret! Par l’ouverture de la planche +battant la vague, Apollon était entré, il avait pris possession, il +l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni les garçons curieux +n’ont arraché un cri à son beau masque de statue. + +Blanche, rougissante. + + * * * * * + +⸬ Elle a un doux visage qui cherche la sérénité ou craint de l’avoir +perdue, de grands yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure. +Elle est réservée, même courtoise. + +Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. Elle n’est pas une tige. +Elle est une corbeille de fruits. La rose de la pêche, le blanc de +l’amande, le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle n’est pas l’Égypte. +Elle n’est pas l’Étrurie. Elle est la Grande Grèce... Chaste jusque dans +ce cri qu’elle étouffe comme une plainte. + + * * * * * + +⸬ Ses beaux bras blancs qui retordaient sa chevelure après le bain. Elle +se penche, remonte l’escalier, elle disparaît. Harmonie. + + * * * * * + +⸬ Un peu du sel de la mer est sur elle. Conque! On la voit dans une +conque de nacre, assise et ruisselante, dans une conque de nacre que +traînent des chevaux blancs. + + * * * * * + +⸬ Ce matin, dans la foule, tu avais tes beaux yeux baissés, qui +cachaient leur lac. La masse de tes cheveux soulevait la pointe de ton +mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait ta nuque, ton beau cou de +marbre,--mais si tu respires, il est vivant, il se gonfle en gorge de +colombe. + + * * * * * + +⸬ J’entends tes pigeons dialoguer sur le balcon, entre les persiennes et +la vitre. + +La lumière est verte sous la voûte du plafond vert et rose. O corps +frais et silencieux! + + * * * * * + +⸬ Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles dans ton fichu +à fleurs. Tu allais sur la terre dans cette même jupe que voilà jetée, +qui garde ta courbe. Tu as paru contente lorsqu’on a brûlé le jour, +quand on a lancé vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils aiment +ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la clarté du soleil, qu’un +enroulement de fumées blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il me +semblait te voir ton visage de petite fille. Tu es toujours +imperturbable. Peu de gestes. Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait +quelques pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu montrée à +la procession? Si triste, _cor’mi_, si triste! + + * * * * * + +⸬ Un peintre qui voudrait te peindre... Tu ris? Non, ce n’est pas moi. +Et je ne peux t’avouer, non plus, quels noms je te donne en moi-même, +qui te dérouteraient. Tandis que _mon cœur_, et dans ta langue! + + * * * * * + +⸬ Ce mouvement calme et profond, doux à en mourir. + + * * * * * + +⸬ Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé ses bras. Je suis bien +là. Mais ne baisse pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes +comme je te regarde, douce tête à prendre dans ses mains. + +Un peu du sel de la mer... Elle-même a seulement l’odeur du pain très +chaud. Pureté d’un corps jusque dans le péché. + + * * * * * + +⸬ Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et si l’amour ou si le feu +parviennent à amender son remords, il est vrai aussi que la colère s’y +mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère. + +Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur d’un joueur têtu, lorsque les +dés sont jetés, et qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une main +qui hésite, la volonté de tout braver peinte sur la face. + + * * * * * + +--_Tu che sei un Signore..._ + +Je lui ai répondu: + +--_Tu che sei una Maraviglia._ Avec un _a_, exprès, par un surcroît de +pompe, un _a_ archaïque, au lieu de _meraviglia_. Mais elle a froncé sur +son bel œil un sourcil courroucé. + +(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en style classique.) + + * * * * * + +⸬ Elle me tutoie dans son doux parler, avec cette inflexion d’un enfant +qui serait plus fort que vous et en aurait conscience, sans vouloir ou +sans daigner abuser de son empire. Puis-je dire qu’elle m’aime? Sa +tendresse involontaire qu’un regard peut trahir, et moins qu’un regard: +ce tremblement des beaux bras serrant tout à coup le corps de l’autre. +Elle m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne m’a pas ouvert les +plus profondes retraites de l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser, +elle m’écoute comme un oracle; et moi, qui ne parviens jamais à la +quitter, moi qui subis un charme qu’elle sent... Qu’est-ce donc qu’elle +me dérobe, malgré tout? Qu’est-ce qu’elle me refuse, sans explication, +sans débat, par le silence, avec une sorte de dignité confuse? + +Je te connais, peut-être. Tu songes que rien n’efface l’inégalité des +conditions, bien qu’un chrétien en vaille un autre... Sentiment sans +aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations générales, +lorsqu’elle pensait qu’il n’était pas question d’elle. Oh! quel +imbécile! Une femme pense qu’elle est toujours en cause. Je l’avais +oublié, moi, et je croyais lui tirer les vers du nez (par affection) +quand elle me donnait tranquillement son petit avis au lecteur. +Tranquillement, noblement, prudemment. Pour écarter d’elle les chimères. +Par un détour sans hypocrisie. + + * * * * * + +⸬ Elle n’imagine pas même la liberté qu’ont les filles dans les bras des +hommes, quels qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles vendues. +Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un autre nom. + +Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée Briséis: elle se tient pour +une captive. + +Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne de C..., née de bon +lieu, fille d’Un tel et d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde a +pu voir sur le visage de ce bel être livré les marques de la honte. + + * * * * * + +⸬ Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans comprendre, je l’ai vu pour +m’en ressouvenir. Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la vieille +dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse ou par fureur, j’avais voulu +enlever tant de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, avec +une espèce de dédain imperceptible. Elle était à qui payait. On +arrivait. On ne prononçait pas un mot. Sa splendeur, ses longues jambes, +sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou bien sa nuque dans ses deux +mains, à l’extrémité de la grandesse. Personne n’a entendu le son de sa +voix quand elle supportait le désir et l’impatience des hommes. Ils la +traquaient le lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient l’entendre, +certainement l’entendre, et retrouver en elle une vraie femme, au lieu +de l’énigme qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait et ne rendait +pas. + + * * * * * + +⸬ Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette belle bouche nacarat en a pris +une autre. Les quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé une muette, +ni un autre homme que ce garçon, cet heureux garçon. Toi, tu as encore +haussé ta belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, encore +suspecter «un caprice de maître». Tu avais des yeux que je ne t’avais +pas encore vus, brillants, un peu fiévreux. + + * * * * * + +⸬ Nacarat, entre la cerise et la rose. + + * * * * * + +⸬ Qu’avais-je su dire? Entre toutes les paroles que j’ai dites, dans cet +éblouissement, quelle est celle qui l’a captée? N’en trouverai-je pas +une autre qui vaille celle-là? Qui m’ouvre la dernière porte? Qui +devienne la clef de son ombrageux chagrin? (Et je parle comme les +Espagnols et comme Shakespeare.) Ou si les mots ne peuvent rien? S’il a +suffi, au delà des paroles, d’un être et d’un instant? Et qu’il me soit +impossible de l’attirer encore plus près? + + * * * * * + +⸬ Parle donc, toi. Dis que tu crois que je t’aime. + + * * * * * + +⸬ Elle lève encore son épaule, petit regard de coin, me donne un baiser, +se tait quand même. Elle pense que je parle en vain. Grande mine de +commisération. Les songes ne peuvent rien. La réalité décide. + + * * * * * + +⸬ Je te dis que je vois une route blanche. Elle est blanche par toute +cette invraisemblable poussière qui la recouvre comme d’une main de +farine et que l’air emporte. Un souffle de brise au soleil: la perruque +poudrée des oliviers en devenait d’argent. Les roues du char sont +bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le visage tout rond, sous le +cercle de paille. Le visage encore tout rond, car ce n’est pas encore +toi, comme tu es. Pas encore tout à fait toi. + + * * * * * + +⸬ Ces larmes de ses yeux. Cette main qui a pris la mienne, tandis +qu’elle éloignait son corps. Assise, ce flot de paroles, comme le bras +d’une source jaillit des rochers, sous un pic. + + * * * * * + +--Il y en a un qui a voulu que je fusse... (Elle dit le mot terrible. +Elle le dit avec une vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.) +Je puis prétendre que je ne songeais pas au mal. Je ne savais pas bien +ce que c’était. Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux... +Peut-être que les hommes, pensais-je, ressemblent aux animaux, mais non +pas les femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles pour mettre des +enfants au monde. Les femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût! (_Chè +robbaccia!_) Jamais plus je ne dirai à un homme que je l’aime. Comment +une... peut-elle dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au visage? +Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais _senza macchia_ (sans tache). Il +travaillait dans le domaine de don Paolo. (_Domaine_ se dit _potere_, +c’est-à-dire _pouvoir_. Quel mot! Mais comment puis-je tomber, moi, dans +cette froide analyse, tandis qu’elle parle, bouleversée?) Il se levait +avant le jour, pour arriver dans les champs avec le soleil, et revenait +à la nuit. Il gagnait une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure. +Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour lui, pour moi. Il est +allé en Amérique. Alors don Paolo... Oh! quelle honte! + +Le jour que s’était déclaré Michel, celui que j’ai trahi, je venais de +descendre de notre char. Michel avait marché à côté de la roue, dans la +poussière, tandis que j’admirais ses beaux cheveux, et que mon père me +faisait des signes... + + * * * * * + +⸬ Le jour avait tourné. Je distinguais moins le beau visage, qui avait +pâli, s’était empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je l’embrassai. +Trop de pitié. Je voulus toucher sa tête. + +--Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. Là, sur la commode. Les +chaînes d’or du seigneur don Paolo! Mais moi, je l’ai puni. Quand je lui +reviendrai, il verra une âme véritablement perdue. Je serai vraiment +comme il m’a faite, quand je reviendrai... Et toi, va-t’en. Et toi, +va-t’en. + + + + +L’IMPOSSIBLE + + +Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir la mélancolie, comme un +plaisir plus vaste. + +Nous ne voulions plus ni subvertir la société, ni renverser la morale, +ni contester les beautés du monde, mais, au contraire, les éprouver, les +comprendre, les amener sous les feux croisés de l’intelligence et de +l’âme. + +La séduction de la volupté, son incertitude, la fuite des heures, et +l’implacabilité de la Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie +comme la sagesse de tous les temps. Le vers de La Fontaine: _Jusqu’aux +sombres plaisirs d’un cœur mélancolique..._ + +De la meilleure foi du monde, telles étaient les paroles de notre +chanson. L’air était donné par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie +qu’aucune autre. + +Celui-là dansait tous les soirs auprès de la mer, dans l’éclat des +lampes à arc. On baignait dans la fraîcheur de la brise nocturne, au +sein d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, avaient l’Adriatique à +leur gauche, les violons à leur droite. Ils avaient acquis par une +parfaite révérence les bras, la taille, le corsage d’une belle fille, et +la berçaient avec une tendre application. + +Il fallait avoir son corps bien penché en avant, mais ce boston mimé +d’avant en arrière mêlait assez bien les quatre pattes du couple. Les +mères ne le voyaient guère, ou bien, par politique, elles n’en faisaient +pas semblant. + +Jamais ne fut respirée sur terre plus belle odeur de tubéreuse. + + * + + * * + +--C’est vous que j’aime, vous le savez bien. Pourquoi faire si triste +mine, quand vous me voyez danser avec une autre? Est-ce qu’il ne faut +plus «tromper» votre mari? + +--Vous savez bien que je me soucie de vous seulement. Ni de la haute +contessine, bien qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona, +ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. (_Banalité de style mais vérité +du sentiment._) + +--J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses que je m’en souviens. La +première, elle avait un goût de fleur; la seconde, un goût de muscat,--à +cause de l’asti que nous avions bu: ne ris pas; la troisième, elle avait +le goût de la personne. + +--C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. On voyait passer par +la porte entr’ouverte la fumée de ton mari, avec son éternel cigare +toscan. + +--Non, je ne suis pas méchant. Non, je n’aime pas ton seul corps. Et que +deviendrais-je, pauvret, s’il en était ainsi? Comment oses-tu?... + +--Le plus que tu m’aies permis de voir, ce sont tes deux bras nus, dans +le bain; tes deux belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie +effleuré, en te doublant à la nage, d’un air distrait... + +--Tu avoueras que c’est une ville barbare, où l’on ne pourrait entrer +dans une chambre, pour y dormir avec sa bien-aimée, que son mari n’en +fût informé le soir même. + +--Si nous nous étions moins aimés, je te verrais plus librement. Tandis +que ton visage, lorsque tu m’aperçois, _tutto smuore_... + +--Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et si nous dansons, le plus +aveugle va découvrir notre ravissement. J’empêche ma main de presser la +tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. Et tu me grondes, si je le +fais, mais tu boudes quand «je t’oublie». + +--Non, voyons! Je ne te recommande pas par indifférence un air mondain, +mais par un tendre intérêt, pour défendre ton parti contre moi-même. + +--Sois seulement une jeune fille, tu verras comment je t’enlève... Oh! +ces deux belles gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est. +Mange-les, que veux-tu? + +--Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut que tu partes ce soir avec +moi. En Espagne, on enlève les filles en grand mystère. La voiture a ses +roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons de paille, pour éviter +le fracas des pavés dans la nuit. + +--Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux prennent le train, s’en +vont à Foggia télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés pour la +vie. Personne ne les méprise. Beaucoup jalousent leur chance. Vive +l’amour! Et vive l’Italie! Où l’amour vrai a tant de droits. + +--Non, je ne parle point par légèreté. Je parle pour donner le change, +pour te voir sourire, O vilaine, si pressée de se marier! Ingrate qui +n’avez pas su m’attendre! Folle qui n’avez pas su prévoir le beau merle +que le destin vous tenait en réserve, à Paris en France! Perfide qui +avez eu deux enfants d’un autre! + +--Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous êtes belle dans ce rire! Je +vous aime. Votre tête un peu renversée, comme si vous attendiez un +baiser. Je vous aime. + +--Regardez bien. Je vous le donne. Dès que j’arrêterai mon sourire +imbécile, vous penserez que je vous le donne. + +--Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez tant de chagrin! Et cette +lèvre, dont l’angle relève: combien votre air pensif pourrait être +malicieux! Ce tendre assemblage de concavités et de plans bombés, +d’ombres légères et de cercles lumineux... + +--C’est le pays où votre bouche règne, comme un ruisseau, comme une +source. Doux pays vaporeux: la Fossette, la Commissure, le Vallon de la +Joue. Ici, Léonard de Vinci est né; là il a vécu; à la première, il a +donné son cœur. + +--Si je veux te flatter? Si je ne te connais pas? Je te savais belle +avant de te voir en naïade. Une dame belle qui est assise, et qui croise +ses jambes... Si la jambe qui est posée est perpendiculaire au sol, +l’angle des deux objets est assez considérable. Quant au buste... + +--Oh! non, je ne suis pas sans respect. Je me venge seulement du sort. +Comment ne t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton parfum, dans +cette multitude d’atomes faits à ta ressemblance? + +--Si je sais tout ton amour? Si je sais toute ta peine? Seule au monde à +jamais... _Io veggio gli occhi vostri c’hanno pianto_ (Je vois vos yeux, +je vois qu’ils ont pleuré)--_E veggiovi venir si sfigurata_ (Et je vous +vois un si pauvre visage)--_Che’l cor mi trema di vederne tanto_ (Que le +cœur me tremble à tant deviner...). + + + + +ANGELAROSA + + +⸬ Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson napolitaine, bien qu’elle +soit Florentine. Elle en est assez vaine, et de son parler sans défaut, +de son exemplaire «loquèle». Elle est savante: _loquela_. + +D’une chanson napolitaine dont elle a subi l’attrait, au lieu de tirer +parti de tout son prestige septentrional. + +Dans une bouche de femme la trop rude prononciation toscane peut +s’effacer (la _moh’ca_ redevient la _mosca_) et la belle syntaxe +demeure. Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle dit. + + * * * * * + +⸬ Je suis là à l’attendre... L’air niais que l’on doit toujours avoir en +pareil cas! Nous devons seulement causer. Elle m’a appelé pour cela. +Elle me l’a fait dire. + +Mais nous avons ouvert comme sans y penser la porte de la chambre bleue. +J’étais chez elle. Je me disais naguère que c’était chez madame de +Rambouillet (à cause des tentures). Et elle a su disparaître: vite, un +sourire. Mutine, oui; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas dans +nos conventions. Je vais lui montrer mon pire visage. + + * * * * * + +⸬ Il y a ici deux mondes qui gravitent sans se rencontrer autour de ces +étoiles: Nicoletta, Emilia, Rosario, Carmela, Teresina... + +L’un de ces mondes est riant et facile. Il se pavane. Il gravite en +chantant. + +L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur des murs. L’existence en +est révélée par des rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît +à son chuchotement l’un de ces météores dérobés, le nomme tout haut, en +riant, pour qu’il tremble. + + * * * * * + +⸬ La première fois que j’ai dîné avec la troupe scintillante, mon +Angelarosa a pris possession de moi à la face de tous en me barbouillant +la figure dans un fond de pastèque. Madame Satin en a bien ri. L’asti +avait coulé pour tous. + + * * * * * + +⸬ _Je m’appelle Angelarosa, la chevrière,--Et je mène les chèvres paître +dans la montagne.--Vincent tous les matins m’accompagne... Et dit +toujours: Écoute, Angelarò..._ + +Paître ou brouter? + + _A sera ca turnammo d’a muntagna + e’o sole poco a poco se ne trase + Vincenzo vo’ sapè che songo e vase + E po’mme guarda e dice: Angelarò, + Sî bella assaïe..._ + +_Le soir, quand nous revenons de la montagne--Et que le soleil peu à peu +se retire--Vincent veut savoir ce que sont les baisers--Et puis il me +regarde et dit..._ + +Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle est bonne. Les deux +épithètes réunies. C’est un Hellène de la Grande Grèce. + + * * * * * + +⸬ Le soir même de la pastèque, elle m’a confié qu’elle ne s’appelait pas +Angelarosa. (Il ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) Son vrai +nom est celui de son pays, que lui a donné un père patriote,--lequel +était pareil à tous les pauvres hommes: il ne connaissait pas l’avenir. + + * * * * * + +⸬ La voilà pourtant. Elle fredonnait une chanson martiale, elle a touché +en passant devant le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. Avec +elle, est entré son parfum, mais redoublé, dont la couleur va si bien à +sa pâleur, à ses noirs cheveux. + + * * * * * + +⸬ La violette n’est pas si humble, au fait. Elle est plus lourde, plus +capiteuse que sa renommée. Pudeur et sensations. + + * * * * * + +⸬ Ses noirs cheveux adornent sa figurine blanche d’un vaste tore, d’un +grand rouleau égal comme toute la géométrie. De la tête aux pieds, un +chef-d’œuvre de l’art. Tout est moulé, moyen et charmant. Elle a quitté +le cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné redevient pâle et +vague. Sa fraîche haleine. Aucun compliment ne lui a jamais été plus +sensible que la comparaison que j’ai faite de sa bouche à une fraise, +_fragola_ (parce que la fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à +moi le pamplemousse). + + * * * * * + +⸬ Elle m’a appelé _cattivo_ (méchant), avec une moue, tandis qu’elle +froissait dans ses doigts le revers de ma veste. + +Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait bien. + +Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles du _Fils de député_. + +Tout se passe comme je l’avais deviné, et je suis pourtant venu à son +appel. Qu’elle est bête! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie? + + * * * * * + +⸬ Celui-là est un vieil homme qui fait partie, malgré son âge, du monde +visible, étant célibataire et philosophe matérialiste. Il est réglé +comme un appareil de physique. Il a son jour et ses comportements. Toute +nouvelle venue a droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique par +une théorie hédonistique. Le troisième samedi, il reprend sa liberté, il +suit son cœur. + +On le surnomme _le Député_ pour ses beaux discours. Ou le _Fils de +député_, expression comique à perte de vue, à cause des cheveux gris de +l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, pour l’allusion à une +chanson célèbre, et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet en +italien, lorsqu’on bégaye... Il y a des plaisanteries de clan, obscures +au profane. Pour en rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. On +les répète. Si bien qu’aucun de nous ne peut plus regarder mon ennemi, +et tenir son sérieux. + +Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta... Ce jour que je sortais du +musée, et que j’ai rencontré dehors l’une des filles d’Apulie peintes +sur le flanc des vases. Mais vivante, assise sur le pas d’une porte. Sa +cheville basse, sa bouche entr’ouverte, son chignon conique: KALE... Je +crois comme elle que je l’aime, elle sait comme je le sais qu’elle ne +m’aime point. Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la langue. +Mais il suffit que je l’aperçoive... Un gisement de nacre, s’il y en +avait. + + * * * * * + +⸬ Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, lorsque par hasard elle la +dénoue. Certaines femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, se rebroussent. +On ne peut les contenir. Leur naissance est n’importe comment. Ce sont +des nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le système pileux +d’Angelarosa est comme peint par un primitif, mèche à mèche. De l’encre +de Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique. + + * * * * * + +⸬ Douce voix d’Angelarosa... Pense-t-elle que je ne l’ai jamais vue +habillée d’une robe? + +Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir pouvait être quelquefois +donné par tant d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur étaient +indifférents. + +C’est elle qui a répondu d’un air modeste: _Pur troppo_ (hélas! trop.) + + * * * * * + +⸬ Les lois des parlements sont faibles et de convention. Celles de la +nature sont invincibles. Angelarosa les considère avec clairvoyance et +résignation. + +Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée. La strangulation sadique +lui semble vraiment contraire aux lois de la nature, en dépit de tout ce +qu’elle en connaît déjà: «Tu sais, j’ai peur; et tu sais que je ne suis +pas une sotte.» Ce _tu sais_, comme elle le dit: _sa-i_. Un oiseau est +lourd auprès de ce chant d’Italie. + + * * * * * + +⸬ Madame Satin (en français dans le texte) règne ici, comme Junon +là-haut et là-bas Proserpine. Nous parlerons à madame Satin, qui est +grosse comme une tour, mais ne laisse pas d’être agréable dans son +aménité, quasi belle, dans son amas, désirable dans ses yeux, dans son +éclat, dans sa belle chair profonde, jusque dans son surnom. Nous +parlerons à la Tour, petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras +jamais plus à la disposition du strangulateur supposé. Une fois au moins +dans les siècles, Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon. + + * * * * * + +⸬ Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le savais depuis le +commencement. Je l’ai bien su quand tu es entrée. Tu es dans un bel +embarras! Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas d’autre _ami_ au monde +que moi. Tu vas jusqu’à dire que tu ne savais pas si Lucietta... + + * * * * * + +⸬ Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend. Tu dis que tu as chaud. Tu +dis que tu as maigri... + + _Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore + E mme s’o fatta secca e appucundrosa._ + +Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa de la légende: «Mais voilà +trois mois que nous nous aimons et je suis devenue sèche et +mélancolique»... (hypocondriaque, je suppose). + + * * * * * + +⸬ Que ne prends-tu ma tête contre ton épaule? Tu dois bien savoir que +personne n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher si loin? Tu ne +sais donc plus lire dans les yeux des gens? Nous commencions toujours +par un vrai baiser, qui est un baiser des deux bouches, et tantôt l’une +a l’ascendant, tantôt l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux? + + + + +CES TROIS ADIEUX + + +_Le respect._ + +Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid. En dépit de la froide mine +que vous opposiez au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous êtes venue +à mon rendez-vous oblique. Je tirais par-dessus toute la montagne de vos +mépris. + +J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma promenade quotidienne. Le +seul baigneur ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à quatre +heures je goûterais à la ferme, qu’à cinq heures je serais sur la lande. +Je l’avais déclaré à la ronde, avec négligence, comme pour donner +l’exemple d’un judicieux emploi du temps. + +Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans l’herbe, avec une feinte +paresse, quand je vous ai vue déboucher au sommet du vallon. + +D’abord votre tête blonde, puis votre buste. Comme un navire qui vient. +Puis, vos œuvres vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans +afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages, dans ce sentiment +qui vous animait, dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas encore +ce qu’elle voudrait, à la fin. + +Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler, pâlir. Quand vous avez su +que ce n’était pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un engrenage, +et le plus insidieux, le plus captieux. Un gage que l’on donne, où il +reste encore un peu de malice, où pèse déjà un trop dangereux attrait, +et l’on se trouve contrainte aussitôt à un autre pas, par courage, pour +ne point se dédire, et séduite, en même temps, précipitée. + +Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos dents qui se heurtaient +comme si vous aviez eu froid, quand je venais de sentir le feu de votre +joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie, quand elle venait de +fondre. Et ce mouvement farouche de votre main pour recouvrir la blanche +épaule de celle que je venais de nommer _Caille, ma chère Caille_. Qui +n’eût pas cédé au respect, devant vos yeux? quand vous disiez: «Je vous +en supplie.» + +Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le visage que je vous ai vu à la +fenêtre, que tout le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme si, vous +sachant encore innocente et déjà coupable dans vos pensées, vous aviez +voulu et vous consoler et vous compromettre à la fois, par expiation. +Caille, douce Caille, vos beaux yeux tout rougis! Il ne fallait pas tant +pleurer. Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en vous. Ce n’était +qu’un méchant garçon qui partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas +tant de peine. + + +_L’égarée._ + +Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému? Mais quand la beauté +s’ajoute au pathétique! + +Qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce que tu veux? Qu’est-ce que tu cherches? +Où allais-tu? Que fuyais-tu? + +Une femme qui est penchée au-dessus d’une fontaine, dans la vaste nuit, +et qui en mesure la profondeur... Puisque tu étais seule et que tu ne +m’avais pas entendu venir, tu ne jouais donc pas la comédie, sinon +peut-être à toi-même. La moitié de toi-même regardant l’autre, +échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les fontaines sont seulement des +miroirs d’eau. + +Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite? Que tu étais belle? Que je +m’étais pris à t’aimer subitement? Parce que tu ressembles à cette +Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir l’ombre sur terre sans +tressaillir. J’ai dû t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois. +Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était morte. Tu ne recevais plus +si bien ma consolation. Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa lueur de +perle. + +Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord compris que tu +m’attirais sous la lumière. Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes +gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient. Nous nous sommes mis en +promenade. + +Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde. Pourquoi j’étais dehors, et +seul, et si tard? Qui je suis? Si je pensais tout ce que je disais? Si +j’avais fait souffrir? Tu voyais que je disais vrai par inclination +naturelle et parce que tu me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu +hochais la tête, dans une approbation de principe, comme si tu avais à +admettre aisément que, dans ces folies de l’amour, tout est possible. +Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas un mot imprudent. J’étais +assez payé de te voir, sauvage et défaite. + +Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le bleu tourne au violet. Ta +bouche, et ce saut que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que tu +riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une après l’autre, tacites, +dans l’ombre de cette allée. A croire que tout était faux, que je ne +t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que j’allais me réveiller. + +Que cherches-tu donc? Tu as cruellement voulu me quitter, revenir chez +toi, et voilà ta porte. Que ne sonnes-tu? Sous couleur de me dire adieu, +tu m’as encore mordu la bouche, mais jusqu’au sang. Est-ce que tu +croyais te venger de tous les hommes? Regarde mon mouchoir. Tu as voulu +m’attraper? Tu as voulu que je fusse dupe? Tu as voulu faire à ton tour +une victime? Mais si tu veux mordre encore une fois, donne vite... Ne +t’en va pas. + + +_Après longtemps._ + +Vous dont je tiens toujours le nom caché, vous dont le souvenir, +lorsqu’il me revient, me fait peur... Ce ne sont pas deux bouches qui se +sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de pensées, d’espérances. Le +visage se décolorait. Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer +contre le mur. + +Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai pas su tenir? + +Vous n’avez pu oublier comment débuta notre amour. Vous disiez à qui +voulait vous entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je jurais que +vous étiez, malgré votre feinte sensibilité, une vraie et perfide +coquette, pleine de pièges. Chacun de nous était obsédé, était excédé. + +Je déclarais que vous ne saviez pas danser, que vous étiez gauche, que +de l’innocence à la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles +étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs que vous étiez trop +noire (ô douce brune!) Vous expliquiez par le menu comment mon insolence +était intolérable, que je n’avais pas sujet d’être si heureux de mon +nez, et que j’étais pédant à gifler. «Il n’a pas à considérer avec +mépris une jeune fille qui sait peindre, écrire, chanter.» Vous n’aviez +pas été élevée comme moi pour les vains plaisirs. + +C’est de cette manière que l’opinion nous fiança. Vous n’avez pas oublié +non plus ce jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous était pas +possible d’endurer plus longtemps mes sarcasmes. Je vous devais des +excuses. Je vous devais des promesses. Votre colère. Votre fureur. Votre +éventail déchiqueté. Les deux larmes, chère tête, qui se formaient à +l’angle de vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité, la mauvaise +foi de ma petite demande reconventionnelle. Quel fut le regard? Quelle +fut l’inflexion? Comment sûmes-nous que le monde avait raison? Comment +m’avez-vous laissé votre main? + +Il n’était pas vrai que vous fussiez moins belle, moins bonne, plus +sotte, moins dévouée. Comment vous comparer sans vous choisir aussitôt? +Lorsqu’il suffisait de se réfugier en vous et de vous confier une +existence... Ce jour-là d’un certain été. + +Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé de vous, du mariage que +vous avez accepté, des enfants que vous regardez grandir. + +Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne m’avez pas tout à fait chassé +de votre esprit, et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le +souhaite,--une vie où je puisse recevoir votre pardon! + + + + +LE NOUVEL AMOUR + + +⸬ Vous êtes vraiment digne, comme il faut, bien vêtue. Aurez-vous jamais +du chic? + +PARLÉ.--Votre chapeau, tendresse, a sa coiffe trop étroite, et votre +jupe, n’est-elle pas trop longue? + +Allez, boudeuse! Pourquoi cette moue qu’il est sûr que vous faites? +Moquez-vous donc de moi: vous êtes assez jolie. + + * * * * * + +⸬ Pour enlever ses bottines, elle aime décidément à s’asseoir par terre. +Je ne sais pas si elle a raison, elle est trop grande... Seulement, elle +est toujours charmante, parce qu’elle ne fait rien exprès. + + * * * * * + +⸬ Un instant, j’ai cru que votre bas retomberait, et il me semble +(prenez-y garde) que j’aurais détourné les yeux. Vous devriez porter +aussi, malgré tout votre système de jarretelles, de bonnes jarretières +rondes, froncées à la vieille. Car vous ôtez votre corset avant vos bas. + + * * * * * + +⸬ Ce que je dis, ce que je pense, et ce que vous comprenez, ne sont pas +trois mêmes choses. Si chacun de nous lisait tout à fait dans le cœur +des autres, nous perdrions tous la tête. + + * * * * * + +⸬ Pourquoi donc, avec cette bouche, avec ces yeux que vous avez, +parlez-vous à présent du ciel étoilé? Quel amour véritable! + +J’ai cru tout à l’heure que vous alliez crier: «Oito oh!» + + * * * * * + +⸬ Elle entr’ouvre les lèvres avec l’avidité des carpes de Fontainebleau, +lorsqu’elles se précipitent sur le pain qui sombre. Je figure à ses yeux +de métaphysicienne l’Amour en soi; mais pour les fibrilles de son être +(_caro, carnis_), je suis l’ange ou l’animal que lui désigne mon prénom. + + * * * * * + +⸬ Quel bruit! Elle va casser toute cette porcelaine. + + * * * * * + +⸬ Vous avez des hanches admirables dans leur délicatesse, une pure +épaule, la nuque fine, autant de chefs-d’œuvre, et de beaux yeux gris ou +bleus. + +Mais je crois que je recommence à vous préférer cette Romaine--un +souvenir--tournée pour paraître dans un Giorgione, et qui était donc +cuivrée ou dorée, plutôt que brune. + +Elle et moi, nous nous nourrissions de jambon de Parme, de brousse +fraîche et de muscats, dans une soupente, au dernier étage d’un palais. +Nous nous régalions d’une eau froide, dont la seule buée sur le cristal +désaltérait. Tous ces plaisirs ensoleillés m’obsèdent. C’est où va mon +regard, vous savez, alors qu’il vous inquiète. + +Ne croyez pas cependant que je méprise nos réjouissances +septentrionales: les miracles de ce feu dans la grotte rectiligne, ni +toute la neige qui est sur vous, ni le reflet de la flamme sur cette +neige, ô Galsvinte! + + * * * * * + +⸬ Que j’aime à vous voir debout! Ne croyez pas, belle Galsvinte, que +votre vrai nom vous aille mieux que celui que je vous ai donné, dès la +première fois, pour narguer un peu tout ce nord qui régnait tout à coup +dans mes pensées surprises, dans mes pensées charmées de notre amour. + + * * * * * + +⸬ Lorsque je vous taquine, ne vous égarez pas, ne vous agitez pas. Tout +à l’heure, votre flanc droit a soulevé le rideau. Les passants vous +auraient vue, beaucoup plus belle que vous ne naquîtes, si je vous avais +rappelée brusquement. + + * * * * * + +⸬ Il est vrai que je vous aurai appris bien des choses. Notamment qu’il +est vilain de geindre et plus décent de se moquer lorsqu’on est triste. +Cependant, je vous dois réciproquement beaucoup. Comme il est instructif +d’aimer! + + * * * * * + +⸬ Oh! ne me rompez pas la tête, avec votre _Lilienmilch_! C’est une +affreuse chimie. Je préfère mille fois mon savon de Marseille, avec +trois gouttes d’essence. Avant de rire, essayez. Vous ne savez pas ce +que c’est, lorsqu’il est très bon, lisse et blanc, doux comme l’amande +nouvelle. + + * * * * * + +⸬ _Lilienmilch_, lait de lys. Ce mot finira par me séduire. Je vous en +ferai encore un autre nom, pour vous nommer quand nous sommes tous les +deux seuls, tout seuls au monde comme à présent. + +Ce village de la Grèce, dont on m’a parlé, qui s’appelle Méligala... +C’est à peu près la même idée. Mais le mot est plus noble... L’autre, +pour un savon, que de poésie! Vous avouerez que l’allemand est une +langue nigaude. + + * * * * * + +⸬ Oui, voyons. Oui! Je le sais très bien, que vous n’êtes pas Allemande, +mais d’une espèce de contrée exiguë bien que souveraine, dont les +manuels pour le baccalauréat ne redisent pas l’histoire. + + * * * * * + +⸬ Je ne suis point du tout fâché. Jamais vous ne fûtes si tendrement +chérie. Je vous dis seulement: «Ne soyez pas agaçante!» Dans mes yeux, +vous pouvez connaître le reste, et combien je vous aime. Je vous demande +seulement de ne pas repartir dans vos nuages. Votre ingénuité me plaît +surtout lorsqu’elle est un peu terre à terre. + + * * * * * + +⸬ Mains froides, cœur chaud, ou bien c’est la joue qui brûle. + + * * * * * + +⸬ Si nous avions un enfant, je te l’enlèverais. Je partirais, je m’en +irais avec notre enfant, je ne sais où... en Albanie. + + * * * * * + +⸬ Peut-être ne voudrais-tu pas d’un parti si romanesque? Tu voudras +garder l’enfant avec toi, et te réconcilier à temps, et mentir. Mais il +me suffirait de connaître ton mari, il me suffirait de l’apercevoir, je +crois, je ne t’aimerais plus... Ainsi, quoi que tu ne l’aimes plus, tu +dépends encore de ton ancien serment. Même refusée, ta personne n’est +plus libre. Tu vois que je suis gentil: je n’imagine pas que tu me sois +infidèle, et t’en voilà tout émue. Attention! Ne nous risquons pas, ou +pas encore, ne nous risquons pas trop loin sur cette voie des +confidences à perte de vue. Elles enchantent d’abord le cœur, puis le +navrent, le laissent vide ou trop nu, mal content, comme dévalisé. + + * * * * * + +⸬ Toi et moi, si nous sommes deux fous, je ne suis peut-être pas le +moindre. Battons-nous à coups de poètes, qui permettent de voiler. Tu +verras que mes livres sont les meilleurs. + + * * * * * + +⸬ Mais ce que tu appelles mon prosaïsme, ce goût du vrai, cette cruelle +et pitoyable curiosité (sans compromission), ce n’est pas toi qui le +tireras au clair. + + * * * * * + +⸬ Encore un peu de Xérès, pour vous donner l’idée du soleil qu’il fait +en Andalousie. Un peu de Xérès, un dernier baiser, sans défaire votre +rouge... Je voudrais vous aimer toujours. + + * * * * * + +⸬ Dieu n’est pas bon: tu vois bien qu’il pleut à verse. + +Ne crois pas que je devienne imbécile. + +Sans moi vous alliez oublier votre fourrure. + +Tu avais plus perdu l’esprit que moi, grande sotte! + + * * * * * + +⸬ Ces gens qui marchent dans la rue, dont tu entends le pas, et que tu +ne connais pas. L’un de ces inconnus deviendra peut-être ton ami, sans +que tu saches jamais, ni lui, qu’un certain jour, comme tu étais +palpitante, il a passé sous ta fenêtre. + + * * * * * + +⸬ Vous n’êtes pas dehors, et vous êtes redevenue timide. Je la connais +votre timidité d’apparat, je sais les grandes déterminations qu’elle +cache ou plutôt qui la rompent soudainement. + + * * * * * + +⸬ Si je vous l’avouais, à présent, que je vous aime, vous me croiriez. +Que je vous aime bien. Et il y a un certain amour dont je suis peut-être +incapable, un amour d’entière donaison. + +Le désir et l’amitié m’enchantent pourtant. Et que les deux agréments se +joignent, ou que l’amitié naisse du désir comblé, deux créatures auront +mis la main sur un précieux bien. + +«Cette espèce bizarre de créatures qu’on appelle le genre humain...» Je +vais te citer Fontenelle, dans la _Pluralité des Mondes_! + + + + +LES CHAMPS VAUVERTS + + +⸬ Qu’est-ce que tu as à encore chanter? A chanter: «_J’entends le loup, +le renard et l’alouette..._» Et finiras-tu de tourner comme un derviche? + +Dans cette chambre pareille au poste de l’équipage, finiras-tu de bondir +comme la caronade du Vendéen? + +--Est-ce que tu as lu _Quatre-vingt-treize_, Jacquine? + +Voilà toujours un sujet de conversation. + + * * * * * + +⸬ Ses mouvements ont semé partout l’odeur de l’eau de Cologne. + +Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de _Cavalleria_, sur un violon +criard? Et toi, quand il se tait, qui reprends ton refrain! + +L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur finit toujours par surmonter, +comme sur la clef de lady Macbeth reparaissait toujours la couleur du +sang. + + * * * * * + +⸬ Lady Macbeth. En voilà des gants pour toi, péquenaude! Par exemple, +d’où es-tu? d’où viens-tu? De quelle profonde province, où l’on sait +encore les chansons? Tu n’es pas bretonne, tu n’es pas normande, bien +que tu sois blonde. + + _J’entends le loup, le renard et l’alouette, + J’entends le loup, le renard chanter._ + +Et une blonde peut ressembler à une brune. Tu ressembles à celle de +Rome, qui elle-même avait son portrait aux Antiques du Vatican. Toi +aussi, tu es grassotte. + + * * * * * + +⸬ L’univers est plein de ressemblances. Les hommes ressemblent aux +hommes. Jusqu’au fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque sur le +visage. Il y a trois ou quatre races de femmes en Europe, auxquelles je +suis certain de plaire à première vue, il a fallu m’en apercevoir, et +réciproquement. + + _Mon père veut me marier, + J’entends le loup, le renard chanter, + A un vieillard, il m’a donnée, + Qui n’a ni maille ni denier._ + +Tu as l’un de ces types, si bien que nous n’étions guère libres. Il +fallait nous plaire. Tu m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes, et +nous nous replaisons. + + * * * * * + +⸬ Tu avais ta robe rouge, étourdissante comme un coquelicot. Tu +arpentais tes domaines. Tu te sentais un délicieux mépris de tous les +hommes, avec le courage de les saigner à blanc. Lorsque tu m’as vu. + + _Qui n’a ni maille, ni denier + Hors un bâton de vert pommier..._ + +Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le sais-tu? On ne sait jamais les +titres. + + _Qui n’a ni maille ni denier, + J’entends le loup, le renard chanter, + Hors un bâton de vert pommier, + C’est pour m’en battre les côtés._ + +Complainte en quatrains. La kyrielle d’une fille rageuse et enflammée. +Le premier vers de chaque strophe est le troisième de la précédente. Le +troisième vers de chaque strophe est le quatrième de la précédente. Le +second est le même partout. Le dernier est chaque fois nouveau. + + * * * * * + +⸬ Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules en attaquant. Tu le +roules. Tu es une fille d’ordre. + + _... C’est pour m’en battre les côtés. + Ah! s’il me bat, je m’en irai._ + +Et une fille prudente. Tu garderas ton linge jusqu’au dernier, jusqu’à +l’avant-dernier moment. Ce sont les bas qui sont pour le +dernier--partant, la jarretière--parce que tu sais que tu n’as pas un +pied très joli. + + * * * * * + +⸬ «Si les cuisses sont marquées de quelque marque, dit un vieux +Français, qui doit être Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou +rouges, ou livides par la ligature de chausses trop étroites, on +effacera et ôtera ces marques par un lavage fait d’écume de mer...» + + _Ah! s’il me bat, je m’en irai, + Je m’en irai au bois jouer._ + +La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu descendras ton escalier +ruineux, tu suivras le long mur, et tu trouveras la Porte des Champs +Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au diable, lequel t’attend. Les +Champs Vauverts, ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue. Tu ne +perdras pas un temps précieux à admirer le tombeau de Chateaubriand. +Après tout, tu sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te hâteras +de recueillir beaucoup d’écume dans le petit pot que tu avais emporté, +et tu reviendras, ta main formant couvercle. + + * * * * * + +⸬ Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je pense. Tu peux me +regarder. + +Seul le quatrième est chaque fois nouveau: + + _Ah! s’il me bat, je m’en irai, + J’entends le loup, le renard chanter, + Je m’en irai au bois jouer + Avec les gentils écoliers._ + +Tu ne chantes pas du tout pour me faire croire que tu aies été mariée +bien ou mal. Tu chantes pour chanter. Tu te persuades que c’est par +plaisir. Tu chantes comme un oiseau en cage. Il n’a pas l’air si +triste... C’est par ce quatrième vers que l’on avance de strophe en +strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où? + + * * * * * + +⸬ Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais les deux ordures qui te +saluent dans l’escalier, ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu +devrais aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui tache ce papier. Tu +devrais aller chercher les cornichons que tu as sûrement oubliés. +Cependant, je m’en irai faire à les amies une belle visite cérémonieuse. +Tu en aurais la surprise au retour. Je les ai entendues ce matin, qui se +croyaient seules. Elles n’ont pas besoin d’un bâton pour remuer la boue, +elles y mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent. Elles +parlent ainsi entre elles, lorsqu’il n’y a personne. Et toi, non. Même +seule devant ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant et +magnifique poème qui te ravit te paraîtrait, en ce cas, une fade +romance. Tu chanterais pour te complaire _Sourire d’avril_ et la _Valse +bleue_. + + * * * * * + +⸬ Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste? La musique de la Fin +du monde? + + * * * * * + +⸬ Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation sourde, comme une mine +qui explose dans la terre sans jaillir. Elle m’en cache les ravages, +l’intensité. Sa prudence veut que je n’en sache pas tant... + +Petite bête à bout de souffle, tout ton poil mouillé, comme si tu avais +couru. + + * * * * * + +⸬ Lap! Lap! Bois à longs traits. Vide toute la carafe. + + * * * * * + +⸬ D’un buisson de roses ou d’un buisson d’écrevisses, chacun son heure. + + * * * * * + +⸬ Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient pas toujours parfaites +dans leur personne, il fut bien étonné. Ce jeune homme avait une +susceptibilité lamartinienne. Il ne pouvait songer à un durillon sans +haut-le-cœur. + +Et il respire curieusement, çà et là, cette Jacquine, éloigné du dégoût +par un vertige. + + * * * * * + +⸬ Les caresses de l’amour humain peuvent avoir des noms affreux. Les +plus fanfarons, qui les prononcent en riant, on doute qu’ils osent les +dire en présence de leur amie. Ils inventent d’autres noms, d’une +délicatesse féminine (croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres +hommes. + +Si tu voulais bien te taire... + + * * * * * + +⸬ Nous ne marchons pas impunément sur l’écorce du globe. Nous sommes +moins glorieux. Elle nous marque. Nous sommes moins innocents et plus +fragiles que les animaux. Ce pied que tu fais aller et venir dans ton +soulier verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras vraiment nue +lorsque tu auras dépouillé cette laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène +Fourment, c’est-à-dire tordu. + +Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie, pour le coup. Tu ris +silencieusement. Tes yeux rient. + + _... Avec les gentils écoliers, + Ils m’apprendront le jeu d’aimer._ + +Les os de cette charpente qui joue sous tes muscles sont les mêmes que +ceux d’un petit chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement +la taille. En réalité, toi et moi nous sommes des mammifères. Venez ça, +mon cachalot. + +On ne va pas songer, en te voyant, que tu aies un squelette. On dit: une +charpente. Mais c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique assez +vague, une idée picturale parfaite. J’en ai une idée d’amant, +c’est-à-dire que j’en suis étonné. Il a toutes ses charnières en place, +tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche pourtant, que ton odeur est +vivante! Celle d’un arbrisseau dont on vient de couper la branche, et la +sève monte. + + * * * * * + +⸬ Cette bouche, cet œsophage... C’est la respiration. C’est la +circulation. Je t’imagine couchée sur une table pour une démonstration. +(Encore un mot en _tion_). C’est aussi qu’une chatouilleuse rit et +proteste. + + * * * * * + +⸬ Tendre, ferme, blanche, quasi rousse... J’en ai connu une autre, à +laquelle près de toi je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en +parlant. Elle avait sa maison au bord d’une route, près d’une rivière, +et tantôt nous nous cachions entre les roseaux, tantôt sous les toits. +J’avais toute une prairie dans les yeux, comme ici la mer. + +Cette mer qui pâlit, dans une colère froide. Gare! La pluie va la +cribler d’épingles. + +Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais qu’elle se contracte comme +une fille qui va être battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même, +recourbée, dilatée,--ô sultane! + + * * * * * + +⸬ A la fin, ta chanson, j’en connais le secret. Où crois-tu que +chantaient le loup et le renard? Où penses-tu que l’on croyait les +entendre? + + _Avec les gentils écoliers, + J’entends le loup, le renard chanter, + Ils m’apprendront le jeu d’aimer, + Le jeu des cartes et puis des dés._ + +Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais briller. Tu croyais +tomber comme une comète au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux et +cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque, dans un éclat de fête, +les yeux fixes entrevoient des fantômes, les voiles et les parfums d’une +alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter devant toi des ombres de +perles et des promesses de diamants. + + * * * * * + +⸬ Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre. Envole-toi par la fenêtre, le +vent dans tes jupes, envole-toi par le hublot. + + * * * * * + +⸬ Tu te recoiffes. Tu remets à leur place par rang de taille les +flacons. Le grand, le moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers. +Ta jupe... Ainsi tu as grandi, ainsi tu manges, ainsi tu dors. Ainsi tu +es née. Les jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre saisons. Tout +est fixé, monté, tout va. Et nul n’y comprendra jamais rien... Laisse +donc ces tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue pas la ficelle. +Attends un peu. Viens dîner. Nous partons. + + + + +LA MÉCHANTE + + +⸬ Je ne vous ai jamais demandé, je crois: «A quoi penses-tu?» Je vous ai +toujours caché un grand nombre de mes pensées, toutes celles qui +pouvaient nourrir la faim de l’âme. C’est pourquoi nous fumons tant de +cigarettes. + + * * * * * + +⸬ J’en suis toujours à deviner comment vous avez fait pour que je vous +surprisse une fois. + +Jamais, dans le même moment, je n’ai tant vu de votre personne que ce +premier jour, lorsque vous m’étiez encore si peu. + +Pauvre petite, vous n’avez guère d’appas visibles, mais vous connaissez +l’empire de vos imperfections mêmes, celui d’une mince ligne sinueuse, +et de son acuité. + + * * * * * + +⸬ Vous étiez capable d’avoir choisi--comme une héroïne de +Bourget--l’heure du jour, vous aviez mesuré l’élévation de la lampe, +vous aviez préparé jusqu’à la couleur, jusqu’au parfum de la chambre, et +contrefaisiez la petite fille étonnée. + +La grande pièce était sombre. Elle était claire en deux endroits, claire +près de vous, et claire sur la longue fourrure blanche où vous aviez +probablement médité de tomber, devant les flammes rosissantes. + +Aux fenêtres, la nuit était aussi noire que le fer de l’âtre, où les +bûches mourantes donnaient la réplique aux feux lointains de la +campagne. + +Il avait plu sur les vitres. + +Quel silence, ah! comédienne! + +Comme vous avez bien su prononcer à mi-voix mon nom! De manière à +marquer tout ensemble la surprise, le contentement, et que vous +cédiez--sans aimer--au sourd instinct irrésistible. A quelle flatteuse +Vénus! + + * * * * * + +⸬ Lorsque vous avez tué votre mari, il était en passe de devenir +ministre d’état, et vous avez rendu un si grand service à ses rivaux +qu’ils vous l’ont peut-être payé. Il a suffi qu’ils fussent adroits. + +Vous ne l’avez point assassiné. Non. Il n’est mort que de peine. + +On m’a dit que vous étiez allée jusqu’à séduire un jour, séance tenante, +votre déménageur. Je voudrais savoir comment vous vous y êtes prise, et +ce que vous avez pu lui dire, pour commencer. Comment ne l’avez-vous pas +intimidé? Quel usage du monde il vous aura fallu! + +Je ne suis pas curieux de votre veuvage. Pas curieux de vos sensations +avec un autre. Et que ce fût celui-là! En y repensant, je crois que +j’aimerais à apprendre surtout combien vous avez tremblé de peur, +ensuite. + + * * * * * + +⸬ Je vous ferai voir un jour, dans un récit très bien conduit, de quel +visage Mérimée éclata de rire au nez de George Sand. + +Je vous ai déjà touché un mot de cette scène, légèrement et par +allusion. Vous me dîtes brusquement que je n’étais pas Mérimée. Mais, ni +vous Sand, chérie, bien que vous soyez, à coup sûr, plus redoutable. + +Je vous ai seulement répliqué que ce n’était pas la question, et par un +raisonnement général sur la logique féminine. Je rompais, je me +repliais, je cachais mes armes. Il me semble que, contre vous, presque +tout est licite. Je n’avais pas encore le courage de me priver de toi. + + * * * * * + +⸬ Ils auraient pu fonder une société, les amis de ton mari, un cercle, +et la livrée à tes couleurs. + + * * * * * + +⸬ Je meurs d’envie d’en discourir devant toi à bouche ouverte, mais +peut-être suffit-il que je me rappelle tout ce que j’ai su, et que tu le +lises dans mes yeux, sans en être tout à fait certaine. + +Et je t’enlace pourtant, voici sur ta bouche la mienne. Sale bête! +Moque-toi donc de moi un instant, sans rire, ou donne-toi cette +illusion, tandis que tes bras me serreront comme malgré toi. + + * * * * * + +⸬ Je commence à le savoir, qu’il y a des défauts pour créer de toutes +pièces un charme. J’en ai adoré une autre, petite aussi et blonde, qui +était brèche-dent. Mais rassurante. La grâce imprévue de sa bouche +s’accordait aux enfances qu’elle faisait. Au lieu que toi, dans ton +apparente débilité, on ne sait quelle terrible folie te mène. + + * * * * * + +⸬ J’aurais parié que tu avais la jambe trop maigre et la poitrine +avilie. Mais, après tout, c’est à peine si je le sais encore. + +Si tu n’es pas laide, tu n’es pas jolie, assurément, avec ton étrange +petit nez oblique et tout ce brouillamini de ta face. Un miracle que le +dieu Paris renouvelle tous les matins. + +Je ne méconnais pas ce profond coussin de tes cheveux, où tu joues à +faire l’endormie, ni tes yeux violets, quand filtre ce long regard, ni +tant de grâces bien apprises, ô Perfide! + +Tu vois, l’on te parlerait en style de tragédie. + +Il n’y a pas d’horreur que tu doives prendre la peine de te refuser, +n’ayant que tes paupières à relever pour rattraper l’innocence. + + * * * * * + +⸬ Je te compare à un oiseau--laisse-moi dire--à un oiseau des Iles. La +chair n’y est rien, tout est plume. + + * * * * * + +⸬ Qu’il y ait encore des gens pour se figurer une vie moderne, +disent-ils, toute privée de romanesque. Ils ne t’ont pas vue. + +Assise sur ton divan, sage, réservée, lustrée, polie. + +Et tant d’affreux secrets dans ta brillante petite tête. Tant d’affreux +secrets dans ce cœur méchant, à peine voluptueux, mais avide, +tyrannique, mais facile et égoïste à plaisir, et tout gâté, comme un +fruit. + +Il te fallait des perles. C’est de quoi est mort l’infortuné. + + * * * * * + +⸬ Votre mine de grande dame, comme elle tombe vite, quand vous vous +mettez à couper un sou en quatre, en certains cas! Alors, tout s’efface: +l’enfantin regard lance des couteaux, et cette voix que vous tenez si +douce, d’habitude, quelle pitié, si vous saviez! Il m’est arrivé de vous +y surprendre, et si vite que vous ayez recomposé votre visage, vous +n’avez pas su vous empêcher de rougir. + +C’est-à-dire que vous redeveniez soudain jolie. + +Quels philtres remêlez-vous? Je me défierai de votre thé. + + * * * * * + +⸬ Vous me rendrez cette justice que j’ai toujours tout craint de vous, +qu’il n’y a pas de honte que je n’eusse redoutée, si vous m’aviez mieux +tenu. Par bonheur, vous m’avez toujours senti libre, frémissant, prêt à +échapper. + +Si la mémoire de certains éclairs, où j’espère n’avoir pas entièrement +révélé tout le plaisir que vous me donniez, me ramène toujours. + +Tourments du désir que la défiance traverse, et de la volupté, pour +douce qu’elle soit, ou déchirante, qui ne s’élève pas jusqu’au bonheur. + + * * * * * + +⸬ Vous laissez le beau linge blanc aux belles femmes. Vous ne mettez sur +vous que des toiles d’araignée, bleues, vertes, roses, si bizarrement +coupées que votre pantalon ne ressemble à rien. + +L’on vous verrait trop bien au travers, s’il n’y en avait tant que vous +superposez, sachant que votre forme a moins de pouvoir que leur légèreté +et leur chaleur. + +Vous ne découvrez pas beaucoup plus que vos bras et votre épaule, mais +l’on ne sait plus jusqu’où monte la soie de vos deux bas. La vôtre +rivalise. Si vous versez une mortelle douceur dans toutes les veines, +une à une, votre tête n’est pourtant rien. Qu’une ombre. La gouache d’un +éventail. + + * * * * * + +⸬ Vous voulez m’entendre et que je contente votre malice, puisque c’est +encore du jeune Raoul que vous me parlez. Je l’ai rencontré tout seul, +l’autre jour, chez Madame X..., la joue en feu. Il m’a dit qu’elle +l’avait d’abord baisé sur la bouche et qu’il s’était brusquement +détourné pour lui tendre la joue, parce qu’elle a de fausses dents et +qu’il craignait d’en être mordu. + +Si vous souriez, ne croyez pas que je sois tombé dans un piège ni que je +te fasse l’honneur d’être jaloux. Je sais que vous savez à présent tout +ce que vous vouliez savoir, tant sur la dame que sur l’adolescent. + +Vous souriez, en outre, parce que vous songez que je ne serais pas plus +fort entre vos mains, s’il vous plaisait, que cet innocent. Quand +aurez-vous fini de vous trahir? + + * * * * * + +⸬ Tout le monde a su que vous aimez à faire souffrir. + +Ronronnez, ronronnez. Savoir si mon tour viendra. Le temps que vous +allongiez la patte... + +Quand vous me menacerez trop, je vous imposerai un traité. Vous ne me +livrerez pas à la calomnie, et je tairai que vous avez la jambe torte. + + * * * * * + +⸬ Ce sont des fluides, dont vous avez la disposition. Il vous suffit de +bouger, sorcière, il vous suffit de ciller. + + * * * * * + +⸬ Il faut bien que je me convainque que vous m’aimez, au moins un peu, +du moins à votre façon, puisqu’en signe de ce désir que vous n’avouez +jamais en clair, votre regard vacille. + +A peine si vous souriez, avec un air de faiblesse, dans l’amas de vos +mousses, qui sont roses aujourd’hui. Dans l’amas de vos mousses, +pareille à un sorbet. + +Vous êtes tout à fait comme ces glaces aux myrtilles de l’été dernier, +rouge et douce-amère. Je les détestais et ne cessais d’en reprendre. +Vous laissez le même arrière-goût. + + * * * * * + +⸬ Votre main immobile, d’une beauté qui effraye, mince et veinée. + + * * * * * + +⸬ Pâle et léger bijou, ivoire, corail, est-ce que vous respirez encore? +Je voudrais voir un souffle traverser votre linge, ô poupée, ô guignol. + +_Si je vous le disais pourtant..._ Si je te disais que je n’ai pour toi +ni tendresse, ni faiblesse, nulle amitié, que je suis sans confiance, +que je ne sens pas même cette obscure sympathie qu’il arrive de donner à +une passante. Jamais ne m’abandonnerai. Jamais ne m’apitoierai. Le +misérable destin des hommes, ce n’est pas toi,--ou c’est bien toi de la +tête aux pieds. Nulle autre que toi. + + * * * * * + +⸬ Est-ce que tant de fragilité finira par m’émouvoir? Est-ce que +j’aurais besoin d’imaginer ce que j’aurais souffert, quand tu m’aurais +trompé, si je t’avais aimée? + + * * * * * + +⸬ Blonde, ce n’est rien dire. Tu es comme les blés à l’instant qu’ils +ont cessé d’être verts. Comme une jeune pousse. Comme une boîte de +poudre de riz ouverte dans un rayon de soleil. + + * * * * * + +⸬ Tu peux bien larmoyer, à présent, tu peux bien pleurer à te rompre les +veines. + +Tu sens à cette heure sans lumière quelle solitude est la tienne, que +dans toutes les maisons du monde vivent des cœurs amis, et nul qui batte +pour toi, non certes le mien, tu dois pourtant le deviner. Tu écoutes +chanter la petite fille qui saute à la corde sous le réverbère. Tu te +souviens de ta propre enfance et que tu te croyais assez bonne. Tu +penses qu’un jour tu seras vieille, une laide vieille, à peine cette +fleur de ta joue sera-t-elle fanée. + + * * * * * + +⸬ A quoi penses-tu? A quoi penses-tu donc, malheureuse, qu’un homme +aurait plaisir à oublier? + + + + +CONSOLATIONS + + +_Choisir._ + +C’est toi qui me plaisais, et c’est à elle que je plaisais. + +Elle a un air faible et doux. Elle a gagné la porte du bar en se +résignant, comme si elle t’aimait à ce point, toi, son amie, ou parce +qu’elle sait à quel point l’amour et le désir veulent être libres, +implacables, insubordonnés, distincts de la sympathie, de la pitié, de +la raison. + +Cette brune dorée que tu mets dans mes bras... Je te regarde passer du +rire de ton insouciance au sérieux de la volupté. C’est un excès de +brillant, chez toi, qui me déroutait. Si bien que je me sentais +d’intelligence avec ton amie plus qu’avec toi. Mais c’est toi qui est +restée parce qu’elle s’était mieux reconnue que nous dans ce labyrinthe +de nos trois regards. + +Parce qu’elle était, de nous trois, la seule dont les sentiments eussent +pris le chemin de la passion véritable. + +As-tu si vite compris que je n’étais pas en quête d’une partie de rires? +Que l’amour ne m’était pas une partie de campagne, mais contemplation, +exaltation? Ou si telle est ton humeur, également? Si tu joues, comme +malgré toi et même sans amour, à la frénésie, à la langueur, au +ravissement de toi-même? + +Deux inconnus prêts à mêler, en quelques secondes, leur sang, leur +salive. Et qu’ils ne veuillent plus, tout d’un coup, rien d’autre! + + +_Capricieuse._ + +A vous voir harceler qui vous aime, on pourrait vous croire méchante, +haïssable. A vous voir harceler celui que vous aimez. + +Quand vous aviez bien tort, et que je vous cajolais; lorsqu’un destin +qui ne dépendait pas de moi vous traitait mal, et que je vous cajolais; +lorsque vous aviez fait une gaffe, manqué votre entrée, taché votre +robe, et que je vous cajolais; lorsque je vous cajolais ainsi, et que +vous m’en vouliez, me jetiez un regard torve, me tanciez, me repoussiez, +me détestiez... Je pensais, en me résignant, que vous étiez fille de la +Lune, nourrie par une chèvre, petite cousine des fées, qui ne sont pas +toutes bonnes. + +Mais j’ai fini par déchiffrer votre rébus. Saluez cet Œdipe. + +1º J’ai rencontré une petite fille qu’il était presque impossible de +nourrir. A quatre ans passés, il fallait que sa mère lui mît la soupe +dans sa bouche, à petites cuillerées. Selon qu’on était de complexion +naïve ou dominatrice, on s’apitoyait ou l’on s’impatientait. Cependant +qu’avec un grand sang-froid, à chaque cuiller, elle décochait sous la +table un coup de pied, dans les jambes de son père adoré. + +Tant elle était sûre de n’en être pas trahie. + +2º J’ai rencontré, sur un théâtre, une jongleuse. Elle était d’un +délicieux Japon, sous les coques de ses cheveux d’encre. Gracieuse comme +un farfadet, et respirant l’intelligence à chacun de ses gestes. +L’intelligence, l’esprit. Le jongleur, son époux, était fier d’elle à +bon droit. Or, lorsqu’elle manqua un tour, lorsque la balle évita son +panier dorsal, ou lorsque ce cruel cerceau de ripolin omit de revenir +dans sa patte, elle se tourna vers le mari avec un feint courroux, et +une fois le pinça, une autre lui tira les cheveux. Les hommes et les +femmes riaient tous, de haut en bas, comme d’une géniale allusion à +leurs mœurs ordinaires. + +Si bien que je vous comprends à merveille désormais. Je me garde +seulement de vous le dire. + + +_Amphitrite._ + +C’était elle que flattait la lumière répandue par ce hublot. Je ne me +mens pas. Sur un bûcher, j’attesterais que c’était Amphitrite. + +On désespérerait s’il fallait décrire cette épaule qui tombait +légèrement, ce torse qui avait fleur et modelé, ces deux seins purs, +rivaux du compas, cette taille et son pli. + +Et par ta face blonde, aux grands yeux mauves, par ton nez sans défaut à +l’aile rosée, par le temple du front, par ta bouche, par le sillon même +qui l’effleure deux fois, au menton et à la lèvre, par ton tendre cou et +son bruit de colombe, par tes deux mains aussi, pareilles à deux +poignées de lilas, tu me plaisais moins, je crois, que par ce jour +délicieux qu’à la fin tu m’as ouvert sur ton cœur, sur ta sérénité, sur +ta véracité. + +Pour ce qui regardait ce corps dont nous ne sommes pas assez les +maîtres, tu avais agi avec une rapidité incisive. Tu n’avais pas voulu +perdre une bribe de la traversée. Mais pour l’esprit, quelle prudence, +quels tâtonnements imperceptibles! Il fallait savoir si j’étais homme à +juger sur une apparence; si j’étais homme à retourner jamais contre une +femme les aveux d’une parole en abandon. Comme ensuite tu m’as comblé! +Quels propos drus et libres, exempts de haine, exempts d’envie, purs de +tout intérêt servile. L’univers éclairé, illuminé. + +Heureux qui t’a rencontrée sur la mer. Heureux celui que tu as daigné +regarder trois jours. + + + + +LE BOUT DU MONDE + + +A sa première nuit d’Alger, chercher dans le noir le chemin de la +Casbah. Prendre la rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au bout +du monde. + +Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on rencontre des patrouilles de +zouaves. La crosse par terre, les hommes en sentinelle ont leurs deux +mains jointes sur le canon. + +C’est où la falaise tombe à pic devant la mer, le bout du monde. + +On entendait mille cris. A chaque porte ouverte, on recevait dans les +yeux un paquet de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement +d’un piano mécanique. + +Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. La mer se balance dans +l’ombre. + + * * * * * + +Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces portes éclatantes. Rencontrer +une nombreuse assemblée autour de tables tachées de cercles. S’entendre +demander si l’on veut voir les quatre Andalouses dans leur danse, dire +oui, et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement de la guitare. + +Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose feu. Corset héliotrope. Et +les huit jambes de soie noire, et les huit mains qui décrivent leur +arabesque, qui sèment des cigales. + + * * * * * + +Le lit du corset noir est enveloppé dans la chute de deux rideaux de +mousseline à grosses fleurs, empesée et empoussiérée. + +Elle s’est assise, s’est mise à me considérer avec une sorte de mépris, +dans un silence sans égard, dans une attente hostile. + +Tu n’étais pas si belle, _pobrecita_. Tu n’étais pas si vilaine. Tu +n’étais ni blonde ni brune. Plutôt blonde, comme il arrive dans les +vergers de Valence. + +La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon de laine. La cuvette (hélas!) +sur la commode, mais en verre bleu, avec son broc de parade, entre les +deux vases de verre d’argent. Chacun sa fleurette. + +Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, ou bien mordue par un +cafard sans frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, elle se taisait +obstinément, me regardait entre ses cils. + +J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa gêne. Car elle se +dandina, cherchant une contenance, et la couche crépita, comme si elle +contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, comme une croûte de pain. + +Elle n’était pas sans avoir appris à révérer la capitale de la France. +Je l’ai vue bouger, quand elle sut que je venais de Paris. +Question:--Comment est-ce que tu dis pour dire la station du chemin de +fer? + +Heureux les psychologues! J’ai deviné qu’il fallait répondre: _la gâre_. +Et elle voulut bien louer la perfection de ces _r_ de la gorge, qu’elle +ne parvenait pas à prononcer. + +Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, puisque c’était l’accès +de sa bonne grâce. _Que dirais-tu si je te disais que je suis Italien?_ +Elle était intelligente. Forcément, elle avait attrapé mille bribes, à +Alger, dans son métier. _Je dirais que tu charries_,--que tu +_chareries_, tout doux. _Comment dirais-tu que tu m’aimes, à supposer?_ +Le piège classique: si je prononçais _io t’amo_, j’étais un double +menteur. _Dirò che ti voglio bene,--assai._ + +Un temps. Un petit mouvement de la tête, en signe de confirmation, de +loyauté satisfaite, de docte approbation. _Et si je voulais te le dire +en espagnol?... Y si quisiera decirlo en castellano?_ Sa bouche ouverte. +Ses dents. Elle était debout, paraissait anxieuse, amusée. _Dis-le! +Qu’est-ce que tu dirais?--Que te quiero._ + +J’avais pris même cette voix de nez qui signale certains accents +d’Espagne. _En réalité, je suis andalou... Soy andaluz muy de verdad_ +(on prononce _andalou_, sans _z_, _verdà_, sans _d_ final, et les _d_, +sur le bout des dents, le _v_, sur les deux lèvres, à la grecque.) + +Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa poitrine, qui n’était pas +un chef-d’œuvre, mais _patience_, comme disent à tout propos les +mendiants de son pays, puisque je voyais en même temps deux hanches si +belles. + +Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa tête en arrière, par doute, +par soupçon, avec amertume. (_Tu ne vas pas mentir. Nous sommes des +jouets, nous autres._) + +Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la courtoisie. Après la +courtoisie, l’intérêt. Après l’intérêt... Je lui ai dit un couplet +d’Espagne. _Mira si seria bella_--Vois si elle devait être belle--_Que +hasta el mismo enterrador_--Que le fossoyeur lui-même--_A ver su cara +bonita_--A voir sa figure si jolie--_Echo la pala y lloro_--Jeta sa +pelle et pleura. + + * * * * * + +Ces bras un peu frêles qui serraient à faire mal, cette bouche qui ne +voulait plus quitter l’autre, ce doux râle. + + * + + * * + +Et revenir. Un après-midi de _mélancholie_--on y met un _h_ quand on +veut rire,--vouloir retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout de la +route, hésiter dans le dédale, se tromper d’une rue, hésiter devant une +maison bariolée. + +Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu étais là, sauvageon, qui lavais +devant la porte, jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit Gauguin. +Brillante, chantante, résignée, avec tes doux yeux. + +Avec quelle déférence tu as reposé le balai, lorsque j’ai daigné +t’adresser la parole! Tandis que je te parlais, de quel air timide tu as +essuyé tes bras ruisselants avec tes mains! Puis tes deux mains gênées, +l’une contre l’autre. Tu avais sur ton corps une robe qui ressemblait à +une chemise ou une chemise qui faisait fonction de robe. Assez bon pour +toi, n’est-ce pas? + +Tu as marché, les hanches fines dans ton pagne. Le bronze +transparaissait par places. Ta surprise quand je t’ai demandé de +t’asseoir. Et ta crainte, pour parler de «madame». + +Les filles étaient répandues çà et là dans la pièce. L’une fumait. Une +autre battait ennuyeusement des cartes. Une autre écrivait, en tirant la +langue sur le papier rayé. Maigres et brûlées, ou enflées par la paresse +et l’alcool, elles vieillissaient dans la vaste lumière que versait la +fenêtre. Le poison violacé des bouches, le bleuâtre des paupières, la +noirceur des yeux. + +Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, ont battu l’une contre +l’autre, innocente, lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. J’ai +vu grandir la belle rondelle de tes yeux. De tes paumes, plus blanches +que le reste, tu as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as même eu le +courage de prendre une rose de France qui traînait dans un verre. La +grande brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, s’est +reprise. + +Je sus que tu étais inscrite et vendue comme les autres. On profitait +seulement de ta couleur pour réduire les frais de service, et +t’humilier. «Madame» cédait pour avoir la paix. Ainsi les hommes--qui +sont si bêtes--avaient l’occasion de te mépriser. + +Les autres s’étaient retirées, en me jetant le dédaigneux regard des +hiérarchies coloniales. Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions près +de la fenêtre, de côté, si bien que l’image de la grande salle +désobligeante mourait contre nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des +parcelles de vif-argent brillaient sur les crêtes de la houle et +disparaissaient en un clin d’œil dans les creux d’un bleu d’encre. Sur +ce miroitement, le soleil planait dans les cieux. Le château de poupe +dans un ancien vaisseau doré, avec sa balustrade. + +Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, la plus luxueuse, la plus +horrible. J’aurais demandé une autre mise en scène si je n’avais craint +de te faire tort, d’amoindrir ton triomphe. + +Tu as la langue pointue. Tu as la docilité d’un chaud petit animal. +Puisque tu n’es point blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais +posséder les trente beautés réglementaires, mais tu en as bien treize ou +quatorze. Toutes celles que tu pouvais avoir. + +(Une chose blanche, les dents. Trois choses noires: les yeux, les +sourcils, les paupières. Une longue, les mains. Deux courtes, les dents, +les oreilles. Deux étroites, la bouche et la taille. Une grosse, la +jambe au-dessus du genou. Trois petites, les tétins, le nez et la +tête... _Dixit_: la Renaissance.) Elles ont raison de te craindre. Et +ton étrangeté, par surcroît, cette douceur ambiguë des épices. + +Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. Elle répète qu’elle n’est +point noire mais croisée, qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni son +père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs pères. Ni leurs mères. Le +mélange est plus ancien mais indéniable. Son amour-propre si longtemps +offensé, je l’ai mis dans un hamac. Elle me regarde de là avec un +sentiment. Elle se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le Sud, +entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours lorsque ce mot passe par +ta bouchette charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de ton rire, +parce que nous nous tenons trop bien. + +Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle me conseille, par sympathie, +de ne plus faire venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si cher. En +baissant la voix, en jetant un œil vers la porte. Et la beauté de sa +métamorphose, lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à rompre dix +hommes, et pourtant soumise à celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de +l’ananas, chaleur du piment doux. + +Les étapes de cette vie d’une petite morisque: les arbres des oasis, les +sables, la double étendue de l’espace et du temps... Des milliers de +siècles, les atomes ont mené leurs pastorales et leurs tragédies, et +toi, cet homme que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un jour par +une certaine rue, au hasard, à droite plutôt qu’à gauche. + + + + +LE BAL + + +Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son plein. Dans les grandes +portes passaient les cadences d’une joyeuse _scottish_ et le piétinement +cadencé du vaste cercle. + +Elle avait presque crié: «Alors? On va un peu danser?» Sa voix était +posée et résolue, ferme. + +A qui avait-elle parlé? Elle était seule. Cet _On_ qu’elle disait, +était-il destiné à elle-même? Pour s’exhorter, se réconforter, et tout +le peuple avec elle. + +Elle était habillée en Pierrot, sans être assez mince et mignonne pour +ce costume. Le satin blanc y rencontrait certaines courbes, de telle +sorte que sa beauté, précisément, lui donnait un léger ridicule. + +Pour contenir le ressort des cheveux trop rebelles, et pour égayer, elle +avait dû aussi remplacer la petite calotte noire par un turban bleu de +nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique. + +Malgré le masque, il avait distingué un bel ovale, deux beaux yeux +sombres, et une belle nuque ombrée, autre promesse. + +Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait pas été sans +l’apercevoir, lorsqu’elle criait, une part au moins de son appel +s’adressait donc à lui. Il l’avait prise au mot. + +Quand elle avait retiré son masque, il avait été saisi, _parce qu’elle +lui ressemblait_. Il le lui avait dit, et elle de rire comme si elle ne +l’avait pas vu, avant de lancer sa proclamation! + +Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand corps plein de souffle, +aux longs muscles, se plaisait dans la danse, où elle était sûre de +perdre son ennui. + +Elle buvait à grand fracas des limonades, s’éventait, interpellait des +amies et des inconnus, s’élançait au premier appel de la musique. + +Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour paraître mais pour +s’escrimer. Elle était saine et drue, d’une discrétion de chatte, sous +les apparences tintamarresques, et gaie tout exprès. + +Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus clair que les cils. Des +cheveux à foison. Une belle main sans vernis, assez grande, pas une +bague, et le doigt un peu piqué des couturières, sans fausse honte ni +bravade. + +Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le profil de la figure +féminine de l’Automne, dans le panneau de Mantegna. Cette noble fiction, +pathétique on ne sait comment, porte aussi une coupe à ses lèvres. La +réalité avait seulement un nez plus charnu (bonté d’âme) et le col moins +royal, moins flexible. En prose: moins dégagé des épaules. + +Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à eux, qu’elle jugeait +beaucoup plus divertissante. Elle en relevait de temps en temps quelque +détail qu’elle désignait du doigt, le nez, les mentons, et en faisait un +grand geste de ses deux bras,--d’admiration joviale, d’ébaubissement. + +--Après ce que vous me dites, monsieur qui n’êtes plus d’ici, nous +pouvons avoir tout au plus un grand’père commun. Rassurons-nous. Nous +sommes tout au plus cousins germains. Rassurons-nous. + +Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus loin. Son _oui_ avait +passé par ce spirituel, par cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal +entier avait bientôt su à quoi s’en tenir. + + * * * * * + +Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune, rompus, la tête comme +une coquille d’œuf, et moites, imprégnés l’un de l’autre. + + * * * * * + +Le théâtre, en regard de son bouquet de palmiers, avait changé au grand +jour les couleurs de sa façade. Il avait perdu son bleu d’opéra. Tout +allait redevenir difficile. Elle s’en allait, se retournait quelquefois, +montrant son sourire le plus brave. + + + + +LA DÉESSE RAISON + + +⸬ Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte de pieuse femme, dont la +dévotion est seulement à rebours. + +Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez douze grands dieux, ou du +moins une foule de petits dieux d’humeur variable. + +Il y en aurait un que vous chéririez par-dessus tout: celui qui nous a +conduits, vous et moi, jusqu’à ses fins. Vous rappelez-vous que nous +avons tout à coup cessé de nous bien voir? Il avait mis son bandeau sur +nos yeux. + +Il s’est enfui lorsqu’il a vu que vous étiez plus près de pleurer, +ingrate, que de rire. + +Vous dites que c’était votre conscience. O ma pauvre amie! + + * * * * * + +⸬ Nous nous connaissions à peine, oui. Le premier enchantement passé, +vous vous apercevez que vous ne me connaissez pas du tout. Il était bien +temps! Si vous aviez été bonne catholique... + +Je sais (ne grincer pas des dents) que, si vous aviez été bonne +catholique, vous pouviez pécher de même. Sans doute auriez-vous été plus +curieuse de mon âme,--bonne précaution--plus curieuse de mon caractère, +et vous seriez tourmentée, vous seriez désespérée: vous n’auriez pas un +tel dépit. + + * * * * * + +⸬ Nous ne disputerions pas comme nous faisons, au travers de nos +baisers... Quel sera le dernier? + +Votre belle bouche, vous devez la frotter quelquefois de ce piment qu’on +nomme en espagnol diablotin. C’est du feu. + + * * * * * + +⸬ Vous ne croyez pas au dieu des bonnes gens, mais votre dieu est une +espèce d’Américain qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au +commencement des choses. Depuis, pour rien au monde! Si vous saviez +comme il m’agace, cet hérétique, vous n’en parleriez pas, vous vous +tairiez, comme j’ai la politesse de faire, moi qui ne vous dis presque +rien. + +Vous me laisseriez adorer en paix votre personne, + + * * * * * + +⸬ Connaissez-vous l’étymologie du verbe adorer? + +Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse une fois, dix fois: voilà +l’étymologie demandée, celle que je préfère (_os, oris_, la bouche, et +non pas _orare_, parler). + +Quant à _embrasser_, c’était d’abord prendre dans ses bras. Le sens +dérivé a prévalu. + + * * * * * + +⸬ Vous m’avez dit un jour que vous désiriez voter, que c’était votre +droit. + +Vous ne m’avez pas encore pardonné mon rire. Vous avez excommunié comme +il faut ce clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur lui: la +chaleur de votre forme passait par eux, comme si votre sang s’était +répandu dans ses propres veines. Il n’a pas ri longtemps. + + * * * * * + +⸬ Par surcroît, vos parents anarchistes vous ont nommé Liberté. Bigre! +Il n’y a pas un nom de sainte qui ne soit plus aimable. + + * * * * * + +⸬ Vous êtes capable de vous imaginer que je vous méprise. Enfermée que +vous êtes dans vos idées comme dans une bouderie, vous devinez mal la +tendresse, la sympathie, la charité humaine. + +Ève bien renfrognée. + +Chacun de nous est si seul au monde! Il n’y a de bonheur que de refermer +ses bras sur une autre ombre. L’on imagine un instant que le cercle est +franchi. Ce sont les âmes qui se veulent marier, et il est dur de penser +que les corps y réussissent à peine. + + * * * * * + +⸬ Lorsque je m’éloigne de vous, avant de me rapprocher encore, et que +vous percevez les deux temps de cette action d’admirateur, vous +rougissez, avec un sourire d’orgueil. C’est un mélange que j’aime. + +Ce qui émeut en votre visage, avec le regard, c’est la lèvre pourpre et +gonflée, et le menton un peu gras, moins parfait, plus humain. +Sentirez-vous combien me séduit ce corps glorieux, avec sa belle taille, +avec ce port, qui donne envie de vous invoquer? + +Je vous ai montré l’image des trois Grâces de Regnault. + +Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait encore plus triste +qu’elle ne plairait pas moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est +malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie. Le torse, un beau +vase.--Son visage doucement incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui +l’enlace, celle de droite a un air de candeur; et dans le profil de son +jeune corps, une légère courbe délicieuse.--Mais la plus belle, n’est-ce +pas cette blonde, entre elles, qui les tient chastement embrassées, et +dont nul ne verra jamais le visage? + +Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni vous à elles. Vous êtes +pourtant du même style. + + * * * * * + +⸬ Ah! Romaine. Ah! Guerrière. Minerve aux sourcils rejoints! + +Je mettrai devant votre portrait une branche de myrte dans un vase blanc +et or 1830. + + * * * * * + +⸬ Vous souvenez-vous? Vous ne vous donniez pas alors la peine de +m’étudier. Amour vous possédait. Vous baissiez de temps en temps les +yeux. Vous regardiez, ô raisonneuse! + +Au loin, les gamins arabes s’évertuaient: _Le Cri d’Altjé!_ _Les +Noubielles!_ + +Votre maison était à la frontière des deux empires. Elle regardait le +boulevard, la poste et l’école (laïque); de l’autre côté, l’allée sous +les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel: cet autre monde que +vous n’aimez guère, où j’allais trop souvent écouter les chants de +Yamina. Je vous apportais des dattes, des massepains espagnols, des +loucoumes. Et je crois, à présent, que vous eussiez préféré des petits +beurres--L. U.--J’ai cherché aussi, mais vainement, ces laitages +italiens, frais dans leurs claies ou sur le linge, et qui ont la forme +d’une tresse ou d’un fruit,--ces blancs fromages, dont les bergers de +Virgile nourrissaient déjà leurs amours. + +La lumière vous gêna soudain comme un tiers. + +Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans l’ombre, miroita toute l’eau +répandue sur les dalles blanches et noires. Le jour mettait à la haute +fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise troublait votre robe. + +Vous avez laissé tomber la hachette de votre éventail. + + * * * * * + +⸬ Vous avez la coquetterie de ne porter que du linge blanc, serré, +éblouissant. Ainsi paraissez-vous deux fois comme un marbre: carrare et +pentélique. + +Chère, vous aviez eu peur que je me méprisse, et j’étais seulement +touché de votre enivrement! + + * * * * * + +⸬ Puis, vous avez voulu me prouver que vous étiez, sans religion, une +honnête femme. Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus finir, à +dormir sans vous, dont votre éloquence emphatique ciselait les +majuscules. Vous aviez entrepris, notamment, de me démontrer que les +infirmières laïques diplômées ont plus de vertu que les petites sœurs. + +Et moi, je me rappelais la longue prière matinale des femmes de ma race. +L’une d’elles, tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier sans +voir paraître sur son cher visage en oraison des larmes qui la +consolaient. Et elle prononçait, mais avec douceur, le même mot magique +que vous répétez désespérément: «Justice!» Elle mettait avec sagesse +dans un autre lieu que la terre la source d’un si grand bien. + + * * * * * + +⸬ Votre bouche, remuée par les petits mouvements de la parole, restait +bien belle... Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes traits ou +dans mes yeux, qui soudain déconcerta la douce pédante? + +J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre pauvre tête fanatique, et +l’ai reposée sur mon épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le +silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin d’un mot de ma bouche, +que je ne pouvais pas dire. + + * * * * * + +⸬ Je vous opposais, dans mon esprit, des historiettes qui vous auraient +scandalisée et qui me plaisent, qui m’ont ému. + +Je me retrouvais dans une petite ville du sud italien, un soir d’été, +entre quatre murs blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une femme +étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée assise sur le pas de sa +porte. Ces logettes n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir, +une porte massive à refermer, un être humain à votre discrétion. + +C’est la même chose là-haut, où les filles attendent et regardent, les +unes comme des princesses des «Mille et une nuits», la plupart en vraies +sauvages, et toutes sur leurs talons, leurs mains devant elles. + +En pays chrétien, la plus pauvre dispose d’une chaise. + +Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs, un corsage à grosses manches, +et l’un de ces vastes jupons de toile empesée que l’on mettait après la +lessive sur une cage d’osier. + +Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut en corset, pareille à +une image de _Vertus sœurs_ dans l’_Illustration_, du temps que j’étais +garçonnet. + +Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans ces rencontres, sans que +l’on sache pourquoi, si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle +m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait vingt ans. J’ai vu +dans le même pays de belles figues séchant au soleil, et qui tournaient +au caramel. Elles lui ressemblent,--et à vous. + + * * * * * + +⸬ Elle gardait sur son épaule un dernier lambeau qui m’importunait. Car, +en ce monde physique, certains veulent retrouver le tremblement d’une +passion primitive, ils veulent rencontrer à la fin ils ne savent quel +mystère, avancer jusqu’au point où la sensation est épurée en quelque +sorte par son excès et par vertige. Mais plus belle que vous ne pensez, +en me pressant doucement: + +--_E peccato_, disait-elle. C’est un péché. _La Madonna non vuole._ + +Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce ni cette douceur, où +l’enfant reparaît dans la femme; dans notre ambitieux dénuement, le +passé des cœurs dont nous sommes nés. + + * * * * * + +⸬ Et si vous étiez païenne vraie, vous ne vous mettriez en peine que de +moi seul. Vous laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez +jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne, vous m’étouffez, je vous nomme +Paule Bert. + + Contre la marine une lame + Vient mourir. + Je ne ferai plus rimer âme + Et soupir. + + Je vous dirai: «Mon doux aimé, + Contemplez + La maison de béton armé, + S’il vous plaît. + + Ou suivez à perte de vue + Le baiser + Que reçoit la perche éperdue + Du trolley. + + Comptez les flots, vous ferez bien...» + --O mon cœur, + Ne serait-il en moi plus rien + Que laideur? + +Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée, et vous regardez +l’oscillation indéfinie des vagues. Vous les entendriez clapoter sur la +pierre, si nous étions plus près, du même mouvement qui berce les +navires. A cette heure du soir qui tombe, il règne sur la vaste nappe +des eaux, une majestueuse indifférence, dont on a le cœur un peu plus +serré. + +Fumée... Tu songes que tu verras un jour se répandre la fumée d’un autre +paquebot. Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en vain, malheureux +d’entendre sonner la moitié des heures de la nuit. + + + + +COURTOISIE + + +⸬ Elle sent très bien qu’elle me plaît de plus d’une manière. Elle +détermine jusqu’à quel point avec la science d’un psychologue chevronné. + + * * * * * + +⸬ D’abord, votre corps. C’est lui qui m’a plu, le premier, forcément, +quand vous m’avez décoché ce coup d’œil magistral, à l’angle du Cours. +Il était bien pris et bien promené, et il n’a pas l’habitude de +décevoir. + +On note un certain fléchissement et un certain empâtement. Mais vous +vous tenez si bien que tout ce qui vous trahirait reçoit la correction +de l’attitude. + + * * * * * + +⸬ Secondement, je me suis plu dans votre escalier aux carreaux rouges, +dans votre chambre aux carreaux rouges, sur votre palier, à votre seuil, +à votre fenêtre. Le long des quatre étages de cette maison bien +orientée, où le soleil laisse l’ombre en paix, et que la brise baigne et +lancine comme un mât. On y pense aux profondes douceurs méridionales, au +délice des fraîcheurs imprévues, qui font trêve à la canicule, à +l’agrément des sorbets, des éventails, des palmes. Si je m’exalte et +brode, je vous le dois. + + * * * * * + +⸬ Troisième point. J’ai aimé en vous la perfection de ce que +j’appellerai votre Rhétorique ou votre Poétique. Chaque métier a la +sienne. J’ai admiré tous les gestes que vous avez faits, tous les mots +que vous avez dits. Avec une extrême délicatesse, je vous ai vue vous +mouvoir sur plusieurs plans et passer de l’un à l’autre. Récapitulons. + +_a_) Cession à l’Inconnu des biens qu’il vient d’acquérir. Il a lui-même +assez de tact pour avoir évité toute parole malsonnante. Il en résulte +que vous vous trouvez à l’aise dans les façons qui sont les vôtres. Vous +commencez à les laisser paraître. + +_b_) Découverte chez l’Inconnu de plusieurs signes. Ils prouvent qu’il +n’est ni un goujat ni un niais. Ses mouvements. Ses mains sur vous. Et +juste l’air détaché, quoique sans mépris, qui est exactement le bon. +Plaisir d’accrocher, d’engrener un esprit à l’autre, sans bruit. + +_c_) Découverte chez le même d’autres signes encore moins trompeurs. Ses +ongles, ses dents, Il en résulte que vous vous délectez, vous pouvez +enfin parler d’égale à égal, alors que vous êtes depuis trop longtemps +obligée de feindre partout une vulgarité factice. Sinon vous +détonneriez, là où les circonstances vous ont conduite. + +_d_) Aux gens enfin que vous vous décidez à nommer, il s’aperçoit que +vous avez été à la mode à Paris il y a une douzaine d’années (avec une +belle voiture et des roses, comme vous le déclarez de fil en aiguille). +Et vous rougissez tout d’un coup, par la contrariété d’avoir commis une +erreur vexante. Vous vous rassurez en distinguant qu’il n’est pas si +sot. Il ne va pas se mettre à sentir par préjugé, alors qu’il vous tient +dans ses bras, quasi sans fard. + +_e_) Vous en arrivez ainsi à une pointe d’émotion. Nous en arrivons à un +échange de passion brève ou d’amour-goût instantané, dont le commentaire +indirect est une vraie conversation mondaine (forme des dernières robes, +louange et discrimination d’un beau sac, prononciation de certains noms +de famille). + + * * * * * + +⸬ J’ai beau ratiociner. Elle me charme peu à peu, à mesure qu’elle-même +quitte sa gangue de promeneuse de la rue, et se trouble, sans vouloir le +découvrir. La courtoisie, le savoir-vivre lui remplacent la pudeur, avec +des effets qui sont à peine moins rigoureux, à peine moins efficaces, en +dépit d’une entière intrépidité. + + * * * * * + +⸬ J’admire encore en elle une autre perfection, celle de son être +physique intérieur. La perfection de ce mécanisme ou de cet animal qui +joue dans un être humain et vit presque indépendamment. On voit aux +fleurs agrandies et accélérées des formes monstrueuses, des mouvements +féroces ou lubriques. Un médecin connaît bien cette idylle des +organismes vivants. L’apprendre à fond. La savoir. + + * * * * * + +⸬ Ces portes qui battent. Ce hurlement qui traverse les murs. Cette +couleur de l’air qui a changé. Ce voile sur le Vieux Port, et ces +barques qui se sont mises à danser comme des bouchons. Un ouragan, la +veille du premier juin, un _orage glacé_, doublement absurde... Tu +penses bien aussi à la mort, toi, pauvre belle? Et tu ne dois même plus +avoir l’argent de ton cercueil. + + + + +LE RUBENS INGRAT + + +Elle avait déclaré avec componction qu’il valait mieux avoir l’air d’un +imbécile que d’un malin. J’ai oublié la circonstance, mais je +tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour moi, merle blanc. +(Cf. Musset.) + +Par malheur, elle ajouta: «Les gens se défient moins.» Hélas! Son +sourire plein de dents! Tout son cœur n’était que gagnage. + +J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité. Lorsqu’elle en vint à +m’aimer, c’était encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant. Il était +donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que c’est une pensée trop subtile? + +Nous vivions dans une tranquillité superbe. Point d’affaire. Jamais elle +n’entreprit sur mon for intérieur, et je me souciais du sien comme d’une +guigne. Je l’appelais en moi-même la Piscine. Quand j’étais excédé: le +Hammam. + +Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit qu’elle me nommait, de son +côté, le Calorifère, et nous convînmes de ne pas nous aigrir pour de +tels sobriquets, après tout flatteurs tous les trois, si l’on voyait le +fond. + +Il m’arriva de lui donner, dans un papier de soie, un gros caillou, un +galet des plages. Elle me demanda pourquoi, toujours troublée dans sa +placidité par la fantaisie. Je pris ma plume, en silence, et j’y mis son +nom. Elle a si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina une délicate +allusion à la pérennité éventuelle de notre amour, et m’en témoigna la +plus vive satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait que ce sont +petites manières dont les amants sont convenus et qui ne tirent pas à +conséquence. Tandis que je pensais (en dansant de plaisir): «C’est ton +âme! C’est ton âme!» + + * * * * * + +Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait une histoire gaie ou +sinistre? + + * * * * * + +Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un affreux meuble +Louis-Philippe, qu’on n’avait pas encore appris à placer, à entourer, et +dormait dans une chambre rébarbative, jaune tabac. Mon artisterie avait +pourtant sa revanche. Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le seul Rubens +qui m’ait jamais entièrement plu. Blanche plus que le lait. Rose plus +qu’un corail. Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée. + + +_Digression vénitienne._ + + Casanova, la nuit est belle, + Le silence a gagné les flots. + La blonde a son cœur qui chancelle + Et pudique, il cache un sanglot. + + La brune a choisi de paraître + Plutôt mutine et sans souci. + En se penchant à la fenêtre, + Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri. + + Il a levé sa main. La lune + Rebaise et flatte les deux fronts. + Que l’homme suive sa fortune. + Gondolier, à ton aviron! + + + + +EDISSA + + +Esther, mais non plus l’effarouchée, non plus celle qui entra dans le +palais de Suse, conduite par un vieillard qui peut-être renonçait à +elle; Esther, mais non plus celle qu’il avait tant fallu préparer, six +mois de myrrhe, six mois d’aromates; Esther, après qu’elle eut régné six +ans et appris tous les secrets des caractères et des courtines. + +Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord Edissa (mais je dis +_Edisse_, comme M. de Saci, et vous entendez _Edith_, ce qui flatte +votre anglomanie). La Bible lui donne une seule fois, je crois, cet +étrange nom, son vrai nom, lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en +vagabonde tout à fait incertaine de son sort. Dans la suite, elle est +toujours nommée Esther, que certains commentateurs traduisent l’_étoile_ +et d’autres la _cachée_. + +Je me demande ce qui les divise. Je me figure que ce nom d’Esther avait +les deux sens. Le roi se gargarisait du premier, il en faisait des +madrigaux, ou la fusée d’une rêverie. L’autre sens était dissimulé dans +le sombre cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un cilice, dira +Racine), il attendait silencieusement la pourpre. + +J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité de votre visage, dans sa +courbe incisive. + +Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur ombre. Le bistre de leur paupière. +Le gris de leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur en eux qui +est ciel, et terre leur expression. Un air altier et souffrant, +réfléchi, constamment tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai +pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez pas été choquée par la +banalité de cette comparaison. Il avait suffi d’un peu d’amour: vous +aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces yeux immenses qu’à la longue le +désert a faits, dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël. + +Une autre image dont je me sers, et qui vous flatte, n’est pas moins +fatiguée. Les femmes irisées de toutes les races sont couramment +comparées aux perles. Mais vous êtes la seule, dans tous les siècles, +qui l’ayez vraiment mérité. Dans la nacre des coquilles, les plus +sourdes transparences, entre le rose, le blanc et le lilas. + +Maigreur de tes bras; effacement de tes sains, qui sont discrets, que +l’on oublie; exiguïté de tes flancs... Ce n’est guère ton corps que l’on +aime. C’est toi, cachée, mystérieuse. + +Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum. Cette odeur maligne, +imperceptible, incorporée. Jointe aux effluves du meilleur savon de la +terre, celle de ta naissance, de ta moiteur. On achève de perdre la tête +par le contraste de ces frissons qui te viennent, par le contraste de ta +muette violence avec ton impassibilité ordinaire. + +Si beau, ton visage, et il peut devenir presque laid dans la contraction +des mâchoires, dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc du nez, dans +l’épaisseur de la bouche. Alors je l’aime ou davantage ou bien moins, +selon le sentiment qui colore cette transformation prodigieuse. Car nous +nous déchiffrons, nous nous lisons. + +Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu révèles, toi que l’on croit +blonde et si fragile, avec cette main pâle aux ongles bombés, je t’aime +plus quand tu révèles la sensualité d’un sang noir, africain. On t’aime +plus aussi,--on t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par la douleur +et la peine. Mais l’on t’aime moins, je t’aime moins, avec cet autre +visage, lorsqu’il te vient par l’effet d’une pensée, d’une raison dure +et inhumaine.--Esther, dans le sérail, devait avoir ces mêmes yeux +implacables lorsqu’elle demanda au roi un second massacre. + +Ton amour est l’enveloppement d’un drap de soie, et il est un prestige +de l’esprit. Il est difficile de suivre tes invisibles combinaisons, +bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse juste au moment que +tu voulais. En te contrecarrant de front, on serait sûr de mettre les +torts de son côté, et de sembler goujat, mais tu ne détestes pas ma +clairvoyance. Il t’amuse de me sentir aux aguets, comme un chasseur. Il +songe, et il a l’œil. + +Tu es capable, et peut-être chargée, d’un grand dessein. Les seuls +bijoux que je t’aie vus: ces deux perles de tes oreilles et cet anneau +de roses sur ta main. Mais je te soupçonne d’en posséder d’autres, tous +ceux qu’il faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre d’une banque. +Pour pallier ta pauvreté--dis-tu--tu as choisi de porter cet uniforme de +velours bleu. Mais il est signé d’un grand nom. Si bien que j’hésite. Ou +tu es une femme qui a quitté un opulent mari, laissant tout, parce +qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue de vivre, cependant, +comme tu vis dans ce caravansérail assez magnifique. Ou tu es une +aventurière astucieusement postée, astucieusement douée, et tu te donnes +des vacances, dans ce bon lit. + +Seul point à peu près sûr: tu n’as pas toujours été riche. Pour payer, +tu attires presque sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu +découvris un jour que l’argent était une sale chose, et tu n’as plus su +comment faire. Une sale chose, que les gens élégants donnaient sans +ostentation, sans paraître compter, et tu as voulu faire comme eux, mais +tu t’y prends avec grossièreté, malgré ton génie, parce qu’il faut +l’avoir appris dans son enfance. + +A part ce trait si curieux, tu es princesse de la tête aux pieds. +Immobile ou bougeant, princesse. Dans la soupente de Mardochée, tu t’es +sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne t’aurait pas soumise à +la vaisselle en te tuant, petite fille crasseuse et obstinée, qui +supputait l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux de bengale de +ses désirs. + +A moi de deviner comment je te perdrai. Tu sauras _choisir_ le lendemain +du jour où je t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée, notre +zénith. J’arriverai, tu seras partie. Tu auras reçu le dernier pli de ce +gros courrier multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne lis jamais +en ma présence. Le nom que tu prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit +pas plus loin. La cachée... + +Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur. C’est la rosée qui +te convient. + +Tu es aussi un agneau, un agnelet,--si tendre! + + + + +LA FIÈVRE + + +Tu étais clouée comme un papillon vivant. Je te voyais une figure +aquiline, léonine, d’une assez grande douceur pourtant parce que tous +les traits en sont émoussés. Tes grands yeux brillant comme une agate +brune, coupée à vif. + +Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de parler, à peine, et de +s’enlacer à l’instant. + +Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je te voyais feu et tension. Ta +lèvre inférieure avançait un peu, dans une moue affichée. Tes yeux se +dérobaient, me revenaient. Et tu me voyais je ne sais comment. + +Nous nous croisions, mais j’ai changé de route, j’ai pris ton pas, tu +m’as accepté à la muette. Et nous n’avons pas échangé vingt paroles sur +les trois cents mètres qui nous séparaient de ta porte. Tu tournais ta +clef dans ta main. + +Tu pensais que tout le monde allait mourir. Tu sentais tes veines fondre +et se consumer. Dès le premier instant tu avais vu dans ta liberté, dans +ta solitude, un gouffre ouvert, où tu allais à coup sûr tomber. L’un de +ces gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations. + +L’escalier gravi avec une dernière retenue. Ta maison, malheureuse! Tu +m’as fait attendre dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue aller +et venir à la hâte, ouvrir et fermer des tiroirs. Les portraits que tu +cachais: je ne l’ai pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu +encore les mêmes draps. + +Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon crime de n’avoir pas interrogé +la démente qui m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant. + +Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence. Je percevais des +frissons, des chocs. Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu plus, +tu as eu recours à ta voix rauque pour t’exalter, te récrier. Tes yeux +hagards, étonnés de tout ce que tu osais, sans amour et sans question, +par un accord tacite. + +Ces détonations sourdes, comparables à celles qui s’élèvent des +tambourins géants, de proche en proche, dans les solitudes de l’Afrique. + + * * * * * + +Il t’arrivait de dire: «Comme j’en ai sur la conscience!» Certes! tu me +le révèles tout d’un coup! Que ton mari est mort, qu’il était soldat, +qu’il est tombé, que tu viens de recevoir la lettre... Et tu voudrais +m’attirer, comme un complice, dans ton remords, dans ta peur, dans ta +juste épouvante. + + + + +CONFIDENCE + + +--Un homme, disait-elle, a peine à croire qu’il est aimé d’amour par une +femme, par une «poule». Je peux jurer d’avoir aimé, lorsque je me +croyais moi-même décidément à l’abri, devenue dure comme une pierre. + +Il était courtois, prévenant, brun aux yeux gris, avec une manière de +parler dont on était d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que ce +sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand mal. Il me plaisait bien, +tu penses. C’est le commencement de tout. Mais on peut prendre un homme +qui plaît, le reprendre,--et bonsoir! Ce sont ses paroles, je t’assure, +qui m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il m’aimait. Tandis qu’il +m’a seulement désirée, peut-être. Ses paroles, et son air intimidant. + +Est-ce que tu te souviens des boulevards au commencement de la guerre? +Est-ce que tu les retrouves? J’étais idiote d’y être allée, mais j’en +avais vraiment besoin. + +Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint, ses idées bizarres. Il m’a +dit, et je voyais bien qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà +rencontrée, six mois auparavant, mais qu’il avait eu _peur de moi_. Nous +avons parlé en marchant. La rue Laffitte, ce jour-là! Le désert. Je +l’examinais, dans son uniforme vieux comme les rues. Sa timidité +m’amusait parce qu’elle l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je +me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter que je n’étais pas +libre ce soir-là, que je n’étais pas libre comme je voulais, et que, +d’ailleurs, je ne le connaissais pas. + +Il m’a répondu que j’avais tort de compter sur le temps. Un homme et une +femme qui se rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent: ils ne +savent pas s’ils se reverront... Je ne saurais plus répéter exactement. +J’ai compris que je ne m’étais pas moquée de lui. C’était moi qui +préférais retarder, attendre. + +Et comme j’étais contente! La belle promenade que nous avons eue! Il ne +disait pas qu’il m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en argot. +Il inventait une foule d’autres mots: que j’étais belle à rendre fou, +qu’un homme perdait tout espoir de se présenter d’égal à égale... Tu +remarques: j’ai dû commencer à l’aimer tout de suite. Au lieu de lui +rire au nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait comment +j’étais faite. Une seule erreur, qui n’était pas désobligeante. Les gros +seins que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité aussi étonnants. +Ceux qu’il décrivait étaient mes seins de jeune fille. Je regrettais de +n’avoir plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais. Pour finir, je +l’ai renvoyé en faisant la dame, et suis rentrée... Sans dîner, oui. + +Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé de m’empoisonner quand il +m’a quittée. Lui n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que j’avais +dit la vérité quand il m’a vue six semaines après, maigre comme une +chatte de gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux regardée. Il +comprenait combien je l’avais aimé d’amour, et ses paroles étaient +encore gentilles, mais... que veux-tu?... il me les enlevait au fur et à +mesure. J’ai voulu encore l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se +résister... Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le bois depuis +Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait. J’avais mon dos trempé. Je me +disais à chaque pas: «Crève! Crève!» + +Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit jours qui ont précédé notre +premier rendez-vous, je les ai passés à m’exalter comme une petite +fille. J’avais aimé une fois. Je savais comment on aime, et qu’il est +rare que le bonheur en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en +apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les cafés ne me voyaient plus +qu’en tapeuse. On supposa que j’étais malade et que j’étais bonne fille, +mais tout ce qu’on pouvait imaginer m’était indifférent. Et ces +romans-feuilletons! Je ne voulais pas de lui dans ma chambre. Je +calculais qu’il devait me trouver en bas, à l’heure dite, que je lui +demanderais de m’emmener n’importe où. + +Ne te moque pas de moi. Tu sais comme j’étais belle il y a cinq ans. +J’éclatais dans ma peau et j’étais encore gosse, j’étais toute fraîche. +Il prétendait que j’étais belle jusqu’au scandale... Excuse-moi, je +retrouve ses propres paroles... Et je me rappelle que celle-là m’a +saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer nulle part: tout le +monde se retournait. Les hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec une +mine offensée. J’en avais honte. J’étais donc si insolente, si +dégoûtante! Lui prétendait que je donnais l’idée de l’amour +irrésistible. Tu as la preuve de tout ce qu’il savait dire. + +Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte. Il avait une voiture fermée. +J’y suis entrée. J’avais sur moi une grande cape dont il était intrigué. +Mais je faisais _chut!_ et lui retenais ses mains. Il me regardait avec +attention, et moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je lui caressais +sa tête. + +Tu vas le savoir: dans ma cape, j’étais toute nue. Toujours le +roman-feuilleton. Il a blêmi. Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait +pour me voir debout, et je me tenais bien droite, orgueilleuse, +intimidée, oublient tout, fière de moi-même, heureuse en lui. J’ai cru +qu’il s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé, annihilé. + +Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données en trois mois l’ont +ensuite rassasié. Jamais je n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier +jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il se dépitait. Moi, +j’étais tranquille, sûre de lui, de l’avenir. Et comme j’étais +exactement de même, le cœur en déroute et les sens froids, j’étais +contente. Je savourais la victoire de mon corps sur ses nerfs, et la +douceur de le tenir contre moi, humilié, murmurant. Et vexé, mon cher +amour, vexé!... Vous êtes toutes à dire que je suis une originale. Si je +n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me privais de tant de +bonheur! + +Il n’y a pas de folie que je n’aie commise. J’ai vendu mes robes, mes +deux bagues. Pauvre comme il était--mais _chic_, tu sais,--je m’entêtais +à refuser ses cadeaux. Je continuais à taper les gens. J’écrivais les +lettres de deux ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais +leurs charités. Je lui ai dit mon vrai nom, que personne ne connaît. Une +nuit qu’il dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il m’a attrapée +debout et fouillant dans son portefeuille. Pour m’emparer du petit +portrait collé sur sa carte d’identité, je courais le risque d’être +prise pour une voleuse ou pour une espionne. J’ai cru perdre, non pas sa +personne, sur laquelle je ne comptais déjà plus beaucoup, mais jusqu’au +souvenir qu’il pouvait garder de moi. Instantanément, la mort dans +l’âme. J’ai ouvert la bouche... Quand il a vu que le portefeuille était +là, intact sur le lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié +détachée... Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais heureuse! + +Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui ai répété que je +l’aimais, à le fatiguer, à le rendre insupportable. Mais il faut que je +sois juste. Il n’a jamais pris certaines manières arrogantes. Il a +toujours été gentil. A certains moments, il me suivait des yeux avec +passion, pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois tranquille: je pensais +aussi à le combler. Ne crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi, +et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de moi une seconde fois? + +Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma dernière folie. J’étais +dans l’auto de Robert. Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à +cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours, il me revient de +temps en temps: il n’est plus jamais question de communauté. Je +conduisais. Nous suivions les quais de la Seine, nous passions devant +Puteaux. Je ne pensais pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule +des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je n’ai pas pensé que +j’aurais la chance de le voir. Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui, +son visage calme. La voiture passait. Je me suis retournée. La voiture +filait. J’ai tout lâché. J’ai sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté, +dans la capote, pour le voir plus longtemps. Il était devenu tout pâle. +Il m’avait donc aimée?--«Si nous avions marché plus vite, ma chère, +c’était un coup à nous tuer.»--Je n’ai pas répondu. J’avais la bouche +dans mon mouchoir. + + * * * * * + +Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est pas ce que tu crois. Ne crains +pas, grande folle. Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir deux +manhatans. + + + + +LE TEMPS SI LONG + + +_La méprise._ + +Les faits, les données: elle avait pu le tromper, en l’aimant toujours. +Le cœur humain n’est pas simple. L’un ne paraissait pas moins sûr que +l’autre. Il l’avait trop négligée. Elle avait cédé au dépit, et à la +surprise, au traquenard des sens. + +Il avait reçu l’aveu de l’infidélité. Il l’avait tenue comme le petit +Spartiate dans sa robe le renard furieux. A plus tard, la brûlure des +plaies. A plus tard, l’agacement des cicatrices. Pour le quart d’heure, +il avait à savourer une autre merveille: cet étonnant visage féminin, +presque joyeux. + +Convaincue et pardonnée, elle voulait appuyer sa tête sur l’épaule de +son véritable amant. Sa bouche dessinait la souriante moue d’un enfant +pris en faute qui veut désarmer le châtiment à force de grâce. Elle +n’était pas sans marquer un certain repentir, un certain regret, et une +grande soumission, et une vraie honte. Au delà de cette première +enveloppe, ses yeux trahissaient l’allégresse. Ayant trompé sans aimer +l’autre, qui donc ne tirait pas à conséquence, elle était bien aise de +voir éclater avec force, sur un visage défait, leur amour, son seul +bonheur. Bien aise vraiment. Elle en avait envie de rire. Elle en +souriait, non sans acuité, dans un ambigu de tendresse et de malice. +Elle ne doutait plus qu’il l’aimât, du moins. Et se faisait très humble +en attendant, serrait sa main, embrassait sa main. + +--Tu chantes, à présent? Doucement, profondément. Tu chantes? + + +_Le cornet._ + +Vous virevoltez interminablement pour que j’admire votre belle robe de +soie. Mais je ne l’aime guère, elle est trop étroite. Vous êtes ample, +vous êtes corsée. Et vous voulez vous habiller en sauterelle? Quatre +sous de frites dans une main, trois grammes de parfum au poids dans +l’autre. Vite! Dépêchez-vous de m’éblouir. Que je fasse un peu _ah!_, +des yeux, vous verrez, sans souffler mot. + + +_Encore les yeux._ + +Cette femme de couleur et cette vieille dame de nos pays en bonnet +ruché. Celle-ci, parente du Code Napoléon, des actes notariés, des +tragédies de Voltaire, des odes de Jean-Baptiste. Et celle-là des +taureaux, des serpents, des chaudes couvées, du sifflement sous les +feuilles. + +La dame de chez nous a un grand nez noble, qui ne lui sert même plus à +prendre du tabac. La noire, un museau pour flairer, pour jouir, tout +velouté. L’une et l’autre, dans le même véhicule, sur la même place de +l’Opéra, et qui en sont venues à se parler sans étonnement. + +J’admire encore ta prestesse quand tu l’as brusquement plantée là, +m’ayant attrapé au vol. Comme tu marches savamment, au moyen de ces +beaux cylindres moulés! Et que tu t’habilles élégamment! Ta belle robe +verte. Ton beau linge rose. Tes bas beiges. Tes souliers prune. Fraîche, +nette. Parle encore. Dans ta grosse bouche, ce doux parler indolent. +Est-ce que toi aussi tu fermes les yeux? Est-ce que toutes les femmes +veulent avoir le même égoïsme? Sous tous les cieux? + + +_La Turque._ + +Lionne noire, au mufle incurvé comme ceux de l’Alhambra, n’ouvre pas +tant la gueule. Tu montres un excès d’or américain. + +Blanche de teint, blanche à faire comprendre aussitôt à l’esprit le plus +prosaïque les comparaisons de ton pays, blanche comme le jasmin et comme +la pâle lune, c’est dans ta chevelure que tu es noire, dans ton beau +crin. + +Les khans. Les exodes. Les belles enlevées au travers de la selle par +les cavaliers bistrés qui voulaient des fils blancs, aux yeux clairs. + +Dans l’âme de ta naissance tu as trouvé des fantômes de princesses et +des ombres d’esclaves. Si bien que ton orgueil s’arrête toujours à +mi-chemin, à l’amour-propre, à la vanité, mais que tu élèves ta ruse aux +chefs-d’œuvre de la diplomatie. + +Tu as pourtant fait un marché de dupe, pour le peu que tu sais de moi, +pour le peu que tu devines; au lieu que tu me donnes ces terribles +leçons d’indifférence. + +Comment fais-tu? Est-ce que tout au monde t’est vraiment égal? + + +_Coin de rue._ + +L’homme qui titubait, sa veste trouée, le plâtre de ses cheveux, la +vieille boue de son pantalon, sa moustache de beurre, sa chemise de +pilou, sa bedaine, l’étrange figure que doit prendre la ville dans sa +tête dodelinante. + +Derrière lui, comme une chienne fidèle ou terrorisée, une vieille +figure, un marron ridé. Quand la distance était assez grande, elle +lançait une imprécation. A la dernière, il entra encore, pour l’en +punir, dans cet autre café, mais elle l’y a rejoint, avec un air de +tête: «Eh! bien, moi aussi. Toi, par débauche. Moi, par désespoir.» + +Leur usure, leur misère dans cet Éden. Deux torchons sales. Deux +croûtons noircis, moisis. + +Elle levait dramatiquement son bras droit: «J’ai été femme légitime, +moi, et me v’là!» Elle n’en revenait pas. Reprendre ses esprits, +retrouver soudain les souvenirs et l’honneur de la vie ancienne. Là, au +coin de la rue, dans toute cette électricité. Une grosse qui était +affalée, découragée, à bout de forces, visiblement, voulut lier +conversation avec «la mère». Elle-même, à quoi songeait-elle? On +entendit la vieille répondre: «Si tu me voyais en train de rire!» + +--Allons-nous-en, petite fille. N’y pense pas. Crois que tu auras plus +de chance. + + +_Danseuse exilée._ + + Quand vous plaisez, sous la mitre d’argent, + Quand vous riez, que votre âme étincelle, + Quand vous dansez, avec ce bel accent, + Quand vous chantez, que votre cœur ruisselle, + + La coupe en main, quand vos yeux pleureraient + Ayant revu dans le miroir fidèle + Les noirs fusils levés qui massacraient, + Et l’ombre et le sang de la citadelle, + + J’aime en vous cet orgueil vif et ardent, + Ce pas, ce jet, ce cri, ce don, ces charmes, + Ce gai bonjour, cet épanouissement... + Douleur de feu, qui n’as besoin des larmes. + + + + +LES QUATRE BOULES + + +Votre petite personne rebondie, assise sur le cuir rouge. Vos deux +grands yeux dans ce pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux blancs et +verts dans leur frange de cils noirs. + +Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais que vous les aviez sur +moi et que vous les détourniez soudain. Vous étiez touchée dans toutes +vos fibres. Gênée dans votre ceinture, dans votre linge. + +Je vous trouvais mieux que belle: séduisante. Je vous admirais dans +votre petite robe souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une seule +coulée si vos charmes et votre dérangement l’eussent permis. Mais vous +dûtes la rétablir, la tirer sur vos genoux avec dépit, étant plus +découverte qu’il n’était convenable. + +Toute seule avec moi dans la grande cage de verre retentissante (ou +métro). C’était l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner. Nous +étions deux fous en regard, bien que vous vous fussiez appliquée à vous +tenir, à céler votre désordre. Ce désordre intérieur, petit bout, qui +vous agaçait tant. + +Vous n’avez pas voulu convenir que je vous plaisais, et je ne reviens +pas des étranges réponses que vous osez faire. Tout à rebours. Une +femme, disiez-vous avec le calme d’un vieux lascar, est toujours +troublée quand un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous rappelais +comment vous me regardiez vous-même. Je me défendais avec gaucherie, et +même j’allais renoncer, avouer ma défaite, m’en aller piteusement. +Lorsque vous m’avez déclaré que votre vertige--dont vous convenez +donc--ne venait point de ma personne, mais de l’idée de l’aventure. Gai! +Voilà ce que tous faites de tous les masques féminins habituels. + +Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez haute comme une pomme. +Vous poussiez votre voix vers le contralto, soit par un effet naturel de +ce qu’il faut bien que je nomme votre désir, soit pour plus de gravité +et de décision. A-t-on jamais vu une femme jeter comme vous les cartes +sur la table? Debout dans cette cave, aux pieds de l’escalier mobile qui +monte avec un bruit de noria, vous m’arriviez au coude. Et n’aviez pas +peur. Je considérais de haut votre statuette. Tant de sérieux! Tant +d’ardeur! Vous en étiez comique, et finalement émouvante. + +Pour me sommer sur-le-champ (à cause du rendez-vous que j’avais feint de +vous donner lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement demandé si +vous ne valiez pas le sacrifice de mes affaires. Pour me sommer sur +l’heure, vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours libre, que +vous aviez un mari. J’ai commencé à démêler que vous l’aimiez et le +trompiez. Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi dire: votre confiance +et une sorte de tendresse. Que vous le trompiez par bouffées, parce +qu’il vous décevait,--parce que tu cédais, en te condamnant, aux +violences que ta bête faisait à ton cœur. + +Tu as serré contre toi un corps, sans plus, qui t’agréait. Tu as pu voir +que je ne pensais--aussi--qu’à moi-même. Tu es assez belle. Les rues de +Rome sont pleines de brunettes râblées comme toi, et qui sont couleur de +blé bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun portrait est au Vatican. +C’est celui de la fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou l’on +devine leurs avantages. Les quatre boules. + +Que penserais-tu si je te disais que je te compare aussi à Pasiphaé? En +dépit de ta faible envergure. Le sang chantait dans ses oreilles. Plus +de passé ni de lendemain. Plus d’heures. Le monde n’était plus un disque +solide. Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente d’un cri. + +Tu ressembles, pour finir, en plus menu et en clair, à la belle +odalisque qui est au premier plan du Bain Turc, ses deux bras relevés, +sur la direction desquels Ingres a hésité, comme il est visible dans les +esquisses de Montauban. Je ne te ferai pas cette révélation que tu +recevrais trop mal, à cause des préjugés qui règnent aujourd’hui. On +veut des beautés pointues. Mais je vais te demander de mettre ainsi tes +deux bras autour de ton crâne. + +Et que je suis bête! avec toutes ces ressemblances qui m’obsèdent, qui +m’offusquent peu à peu la séduction la plus délicieuse, celle de leur +nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en a plus une qui soit entièrement +_incomparable_? + +Le chocolat est en effet meilleur quand on le laisse un peu refroidir +comme tu fais. Il se concentre. + +J’avais compté que la tête de ma maîtresse sur l’oreiller me ferait +honneur. Mais, toi, maligne, tu n’as laissé voir que tes deux mains, non +pas même, tes dix doigts, tes dix beaux ongles tirant le drap pour +effacer l’ondulation du corps féminin sous le linge. Par chance, tes +beaux cheveux. + +Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu les coupes? + +Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton turban. Tu es pressée. Tu te +baigneras «à la maison». + +Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres, un élixir, un +philtre, un vrai roman? Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra +sortir des mensonges courts, qui s’effacent, qui te laissent souffler, +pour entrer dans un dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux, en +compensation? Et tu braves d’avance le remords que tu sentiras à voir +s’enorgueillir ton pauvre vieux chien... De nous deux, sachons qui aura +le plus de ressort. Si c’est _au revoir_ et non _adieu_, parle. Dis-le, +têtue. + + + + +LES VAUX DE VIRE + + +⸬ Si tu ne sais pas où nous sommes, moi non plus. A Vire. Mais où dans +Vire? Près de l’église? Près du marché? Je croyais que tu étais d’ici. +Parisienne, évidemment, mais Normande, et d’ici... + + * * * * * + +⸬ Elle ne pouvait pas être d’ici. Elle m’aurait refusé. Il faudra +qu’elle me dise comment il se fait qu’elle ait voulu descendre à Vire, +et qu’elle s’y trouve libre comme l’air, sans connaître le nom d’une +rue. Quand la dormeuse s’éveillera, je vais l’interroger comme un juge. + + * * * * * + +⸬ Les morphologistes distinguent un type plat et un type rond. Bien +qu’elle soit grande et svelte, elle est aussi ronde qu’il est possible. +Et les morphologistes distinguent un type respiratoire, un type +musculaire, un type digestif... Elle est ronde et respiratoire. Tendrait +au musculaire, pour un peu d’exercice physique qu’elle se donnerait. Je +l’ai vue debout, je l’ai vue se blottir. Cette Léda de Venise, fondue et +contractée à la fois. + + * * * * * + +⸬ Elle mord sa bouche... Quand je me penche dans l’épaisseur de la +fenêtre, je distingue le commencement d’une plaque bleue, et le pan du +clocher de cette horloge dont le remue-ménage fatidique nous amusait et +nous flattait. _Rue des Fè..._ + + * * * * * + +⸬ Il faut qu’elle sache lire un caractère pour s’être ainsi endormie, +laissant à la traîne, avec ses grosses perles, qui sont fausses, comme +il se doit, un si beau sac, fauve, à grébiches d’argent. Nous ne nous +connaissions pas plus qu’Adam et Ève. Mais le premier couple n’avait pas +le choix, au lieu que nous nous sommes préférés dans toute la foule des +habitants de la terre. Foin des lois! Nous deux. + + * * * * * + +⸬ Dans son manteau de cendre blanche, entre sa valise triangulaire et sa +mallette carrée, une fameuse Inconnue! Elle parut encore plus belle son +chapeau enlevé, dans la boule de ses cheveux pleins de lumière et d’air. +Elle accepta d’écouter mais sans entrain. J’étais dérouté par le +contraste d’une telle indifférence avec l’espoir des premiers coups +d’œil. Elle m’a expliqué cette nuit qu’elle était surprise de +l’éternelle monotonie des aveux. «Tout ce que celui-là peut +trouver--pensait-elle textuellement--et qui est assez gentil et neuf, ne +change pas la terrible, l’affreuse répétition... Le rôle est si bien +connu qu’une femme ne sait plus jamais quel est celui qui ment, quel est +celui qui dit vrai.» + + * * * * * + +⸬ Elle a une jolie voix... «Supposé qu’elle ait été bien folle, bien +imprudente, elle en arrive à se fier, non plus à lui, jamais, mais à +elle seulement, à son plaisir, à sa chance.» Sur quoi, j’ai cru devoir +citer la sagesse d’Horace et d’Omar Keyam, mais elle a fermé son visage, +comme si je faisais fausse route, malgré l’apparence, et que le chemin +de son cœur ne fût pas, à vrai dire, une élégante volupté, mais le +sentiment d’un amour tendre, égaré, demi-fou. + + * * * * * + +⸬ Et si ce n’était pas à Vire qu’elle allait? Si elle avait imaginé de +descendre pour me fuir seulement, pour fuir l’importun, pour changer de +voiture en paix? Et si l’importun a été d’un tel courage qu’elle l’a vu +tomber derrière elle sur le quai? Ainsi prise à son piège. Et qu’elle +fût, à ce moment de sa vie, obsédée, assiégée, désemparée à ne savoir +que faire. La branche que les mains saisissent d’instinct. Quel cinéma! +Mais rendez-vous justice, mon gentilhomme. A la bonne heure! Vous tenez +en bride votre fatuité. + + * * * * * + +⸬ Éveillez-vous. Que je vous fasse admirer, peinte contre le mur, la +Reine des Roses, dans sa robe de satin glacé. Boa de plume blanche, les +seins voilés de mousseline blanche, poudre de riz blanche et rose, et +les yeux flous. Voyez qu’elle a sa taille étranglée comme une guêpe; les +flancs avantagés par ces tuyaux d’orgue, pleins de cassures, où +l’artiste a prodigué tout son art; les blonds cheveux tirés de bas en +haut; et pris en haut comme un cimier. Jamais coiffure ne fit mieux +valoir une petite tête. Elle est assise. Son bras gauche repose sur +cette colonnade. Qu’elle se retourne, vous admirerez sa _tournure_. +Aviez-vous oublié que votre mère eût été si belle? + + * * * * * + +⸬ Sur le quai, j’ai très bien discerné, dans votre œil, l’instant +décisif. Il faudra que je vous dise comment les Canadiens nomment les +bagages. Ils les nomment le butin. L’instant décisif, où votre œil m’a +permis de mettre la main sur vos bagages. Oh le beau butin que +j’emportais! Vous ne disiez plus mot. L’omnibus de l’hôtel, son odeur, +sa chevauchée dans la nuit, sur la longue route plantée d’arbres +énigmatiques. Au fait, nous ne savions pas si elle était longue ou +courte. Vous étiez toute recueillie. Les fers sur le pavé. J’avais +l’impression que, sans plus lever les yeux, vous me _considériez_ +encore... + + * * * * * + +⸬ Bonjour, cette blonde... Ne regardez pas ainsi de tous côtés. Que +voulez-vous? Cette chambre est laide. Ne regardez pas les _Derniers +moments du président Carnot_. Regardez la Reine des Roses. Et +laissez-moi un peu vous contempler, belle plante, dans ce bulbe bleuté +de votre chemise. (Me voilà bien attrapé. Je ne vous ai pas vue la +mettre.) Ne regardez plus, tranquillisez-vous. Je vais aller vous +attendre dans ce café blanc minuscule dont la vitrine expose les clients +en montre. Vous pouvez m’y remirer de temps en temps, par les carreaux, +si le cœur vous en dit. Là, dans cette rue qui, paraît-il, est _féée_... + + * + + * * + +⸬ Comme une petite ville peut fatiguer deux grandes personnes qui sont +assez curieuses et qui n’ont pas beaucoup dormi! Décidément, vous ne +connaissez personne à Vire. Je vais vous demander la permission de +mettre un genou en terre devant vous et de tirer vos deux petits +souliers, vos deux bas couleur de chair. Baiser. Vous me rendrez un de +ces regards qu’à présent je connais. C’est vous-même qu’ils interrogent. + + * * * * * + +⸬ C’est la troisième fois, à Vire, la troisième fois dans ma vie, que je +contemple le bout du monde. + + * * * * * + +⸬ Voyez que la blonde Reine des Roses a les yeux noirs comme vous, si +les vôtres sont noirs, s’ils ne sont pas plutôt mordorés. + + * * * * * + +⸬ Ce que j’entends par le bout du monde? Imaginez un lieu de la terre +arrangé de telle sorte que l’on y est saisi à la gorge, que l’on y est +ou désarmé ou exalté par le sentiment de l’exiguïté et de l’éphémère. +L’écorce de la planète y devient perceptible, et sa rotondité, son arc, +et son vagabondage dans les cieux. Il suffit quelquefois d’un carré de +labour posé comme un mouchoir sur les genoux d’une colline. + + * * * * * + +⸬ Vous vous souviendrez, mon perdreau, de la ville sans poussière et de +la ville aux belles grilles. Point de poussière. Tout y est granit. Il +faudrait que la poussière fût apportée d’ailleurs par le vent. Or, il +avait plu, vous vous en souvenez. Dans l’étendue des heures, vous avez +écouté le ruissellement des gouttes sur la pierre. Vous étiez près de +moi, je ne suis pas ingrat. Vous étiez près de moi, mais vous étiez +partout, dans les approches de l’orage, dans le rafraîchissement de la +pluie, dans le chant des coqs, dans les rumeurs de l’horloge. + + * * * * * + +⸬ Il est vrai que Vire est charmante. Et il est vrai--vous me laisserez +vous le dire--que vous avez été ravissante, gracieuse, amène. Il n’y a +personne qui vous ait vue aujourd’hui et qui ait pu vous oublier à +l’instant, à peine passée. Souvenez-vous que les laveuses, chacune sur +le pas de sa porte, utilisant le flot sans se déranger, vous regardaient +avec envie. Je veux dire avec sympathie. Jolie couleur du temps: un bel +enfant baigné. Nous étions heureux, sereins. Avouez-le: il y a longtemps +que vous n’aviez pu vous réfugier dans le moment présent. Grilles des +villas, grilles des jardins, et celle de ce merveilleux couvent, auprès +de l’eau, voué au silence. + + * * * * * + +⸬ Vous avez trouvé. Vous avez du génie. Le bout du monde est bien ici +sur cette place d’où l’on découvre, au pied des grands murs, les Vaux de +Vire. Il est dans cette profonde vallée fuyante à perte de vue, où la +verdure a plus de sombre, plus de mystère, que dans les autres vallées +normandes. Non plus une verdure de prairie, mais un vert de bois +enchanté. Vous étiez belle au bord de ce paradis désert, dessinée, +inscrite dans l’espace... Votre lèvre supérieure étant un peu courte, +votre bouche a souvent l’air d’attendre. + + * * * * * + +⸬ Le premier lieu où j’aie vu le bout du monde? Alger. Imaginez une +ruelle qui n’a pas de fin. On l’a lancée, une terrasse au bout, pour +rester en suspens entre le ciel et la mer... Cette Léda de Venise, qui +sera foudroyée debout. Le cygne représente à la fois la douceur et +l’étrangeté de l’amour. Elle l’attire et le repousse. Elle ne sait. + + * * * * * + +⸬ Le second lieu du bout du monde? Angers. Là, il saute aux yeux. La +ville elle-même l’a sentencieusement gravé sur ses registres, je crois. +Personne, en tout cas, ne donne un autre nom au promontoire, au +belvédère qui, devant le château formidable, domine la plaine noyée par +trois fleuves. Tant de brume que nous flottions. L’ouate est plus +lourde. Je touchais de la main ses poignets, son épaule fragile, ses os +légers. Je ne parvenais pas à savoir ce qu’elle voulait, si c’était bien +moi. + + * * * * * + +⸬ Je pourrais vous en faire une anecdote, un jour, si vous m’en donnez +le temps. Parce qu’elle avait oublié de tourner une clef, je l’ai +découverte devant la baignoire de l’hôtel, lui arrachent un cri. Son +visage furieux: Bonaparte au pont d’Arcole. Elle était vite lasse, pour +trop sentir, peut-être, en dépit d’un orgueilleux silence. Au lieu que +vous: autant de verres de lait. + + * * * * * + +⸬ Voyez que je sais déjà trouver les meilleures places contre vous, +jusque dans ce creux de votre pied si tendre. Dans vos réveils, vous ne +serez plus surprise, comme si vous tardiez à me reconnaître. + + * * * * * + +⸬ Cette rue est en réalité la rue aux Fèvres, chère tête, c’est-à-dire +la rue des ouvriers, des artisans, chère tête pleine de pensées. + + + + +UNE HERBE AMÈRE + + +_Jalousie._ + +A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être à une image, d’ailleurs +atroce. A une émulation, à un _match_ d’où tu sors vaincu, mais plein de +mépris--tu ne doutais pas de toi--et le mépris te venge, il te délivre. + +Puis, tu n’as plus eu le même âge que les jeunes filles. Tu as appris à +pénétrer dans les pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans celle de +l’autre. Trois lignes enchevêtrées que l’on brode sur ton cuir, en +pointes de feu. + +Il a des regards furtifs comme des éclairs de chaleur, qu’il voudrait +dissimuler à tout le monde, cependant que la belle n’en perdrait pas un. + +Tu as en outre appris à connaître l’indulgence, la pitié, et tu te +souviens de tes propres fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe. +Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse, tu souffriras +davantage. + +Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait, il te montre çà et là, +imperceptiblement, qu’il n’est pas sans avoir lui-même quelque honte de +ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il était ton ami, et il aime +celle qui t’aimait. Le sort. + +Dans les rues de la blanche Lecce, les jours de pluie, les hommes les +plus propres du globe, couchaient sur le sol des planches où les femmes +passaient à pied sec, à l’abri de la boue. Tu gardes le souvenir de +l’une d’elles, qui tâtait longuement ces planches, de son pied délicat. +Ainsi ta belle multiplie les précautions avant de s’enhardir dans ce +nouvel amour, et tu en ris. + +Bien que tu ne sois pas absolument certain de la date du premier message +qui parvint, tu calcules, d’après ceux que tu interceptes et la +connaissance que tu as de leurs scrupules, que l’inévitable conjonction +de leurs deux astres se produira dans quinze jours environ. Et tu n’en +dors plus. + +Tu pourrais, au contraire, te représenter avec force sa déconvenue, +lorsqu’il notera, sous l’apparente finesse et la feinte distinction +mondaine, assez de sottise et de vulgarité ancrées. Plus loin, tu +pourrais te représenter les contrecoups et répercussions d’une telle +découverte. Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est plus assujetti +aux conventions, il n’est point capable de s’en tenir, coûte que coûte, +à ce doux bienfait d’un être qui se donne comme il est. + +Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu pourrais te verser d’avance +cet orgeat, ce dictame, comme disaient les Parnassiens. Au lieu de +penser à mourir, imbécile. + + +_L’Ennemie._ + +Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une femme de ta race. Je l’ai +aimée toute une semaine, en pensée, après l’avoir entrevue cinq +secondes. + +Devant le château du Haut-Kœnigsbourg, qu’elle contemplait, son profil +droit, la clarté, la pureté de son visage, le port et l’ondulation de sa +personne élancée. J’ai cru voir la princesse d’une tribu blanche, une +déesse de la Baltique, aux colliers d’ambre. + +Elle était probablement princesse réelle, je le parierais, qui venait +s’enivrer de colère sur les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète +lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard que j’ai un instant +détourné par courtoisie, elle avait disparu. Elle disposait d’un nuage. + +Parfait. Je vais te raconter l’histoire du Français attrapé. Je ne te +verrai pas rougir, bochesse sournoise que tu es. Je te verrai broncher. + +Secondement, j’ai connu, dans le même type, mais en arrondissant tout, +une Viennoise, bien plus belle que toi, et bien plus gentille. Je te la +décrirai pour te faire enrager. Je lui ai dit, au moment de nous +quitter: «Au revoir, à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à +l’ombre, devant le cheval.» Elle était radieuse. Elle m’a cru son pays, +s’est mise à me parler dans sa langue, et comme je ne répondais pas, +pour cause, elle a voulu comprendre que je voyageais incognito. _Ach!_ +un prince ou un voleur. + +Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse pour toi. Tu es presque +aussi belle qu’elle était, et même tu es très belle. Cette bouche de +sang, ce pâle visage, ces yeux un peu obliques, et cet air de violence, +d’insatiabilité. Mais la ruse et la bassesse te défigurent. + +Tous les autres souvenirs qui me viennent dans cette Italie! Toute une +année de jeunesse, et davantage, près de deux ans. L’odeur de tubéreuse +qui a régné dans cette ville, où il me semble à présent que je mange des +cendres, que je remâche une herbe amère... C’est Suissesse que tu t’es +déclarée. Ne l’oublie pas. Ne va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu +ne saurais peut-être pas iouler. + + * * * * * + +L’une était comme le chanvre et l’autre caramélisée. A l’une on comptait +les veines de son corps. L’autre semblait plus unie que le grain du +marbre. Sans compter les yeux, où l’âme, par surcroît, affleure. + + +_Le vain regret._ + +Celle-là qui est venue un peu trop tard où j’étais, où je passais, et +qui m’aima, et que je ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le +chant qu’elle me donnait, comme un adieu compris d’elle seule et de moi. + +Deviner celle dont l’image sera la dernière, à l’instant de la mort. + + +_Nothing._ + +Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu tout l’escalier du +théâtre pour venir quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée dans +tes doutes, apparemment, lorsque ton amie s’est penchée sur la rampe, +qu’elle t’a demandé _quelle était la matière_, et que tu lui as répondu: +«_Oh! nothing._» + +Je me suis juré aussitôt de te prouver que je n’étais pas ce néant. Je +t’ai surprise. Tu ne soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût +possible d’inventer assez de paroles qui ne fissent pas mine d’entrer +dans le domaine de l’amour, et qui cependant le cernaient de toutes +parts. + +On voit bien ce que te sont les caresses, sur ce corps aussi rose qu’un +amandier fleuri. Tu les prends en créancière, comme une dette, comme une +rançon. + +Cette tête des hommes, en qui tu avais mis tant de songes, du moins tu +la caresses. Il se croit obligé de mentir, de se conformer au +cérémonial. Mais toi, tu te tais... _Parle. Parle. Du moins je te tiens. +Je me contente de tenir cette tête-là, ce corps qui en vaut un autre..._ +Tu es fille à m’avouer de telles pensées. + +Que tu es vaillante! Un vrai combat. Et qu’elle est donc loyale! Voici +que l’amitié éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées. Même tu +souris, comme pour m’exclure expressément de tous ces objets dont la +vilenie t’a rebutée. + +La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné ce petit mouvement +machinal de la tête, de gauche à droite, comme si tu voulais +courageusement penser à chaque souvenir: «_Nothing._ Ce n’est rien.» + + + + +LOIN D’ELLE + + +Il demeura deux jours, pour commencer, dans une torpeur affreuse. Il +avait peu de pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement. Et non, +il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait. Ce qu’on appelle une âme en +peine. + +Il la cherchait des yeux, des mains. Sans elle, il ne pouvait plus +s’endormir. Il demeura, ces deux mêmes jours, privé de bain, pour garder +la trace des précieuses parcelles: amande amère, lilas et frangipane. + +Il reprit conscience par un retour de l’esprit sur ce trait. Il essaya +de se rappeler si quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se figura +qu’il était le premier, en se répétant dix fois dans une heure: «J’ai +retrouvé un cœur d’enfant.» + +Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque instant que c’en était +fait, qu’il arrivait à l’extrême des sentiments dont il était capable. +Il était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle, d’un surcroît +qu’il n’aurait pas cru possible. Il avait promis de donner tout son +être, croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle part de lui-même +avait pu échapper, inventait, rencontrait cette part, et s’estimait +donc, tous les jours, plus vaste et plus riche. + +Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent l’un à l’autre et se +livrent, ce n’est encore qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une +promesse seulement. Il leur reste à éprouver l’échange quotidien de leur +chaleur, de leur souffle, de leurs atomes, cette possession qui finit +par changer l’un en l’autre, comme il est dit dans le roman de Tristan +et d’Yseult. + +Bien entendu, il pensait toujours à elle. C’est-à-dire qu’il avait +toujours deux pensées, une pensée quelconque, dans l’ordre des +circonstances, des obligations, des relations,--et son nom, comme un +grelot. Son nom, son visage. «Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque +pulsation de mes veines: elle.» + +Quelquefois cette image intérieure continuelle tournait à +l’hallucination, semblait s’évader, et lui être présentée du dehors. Il +l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse. + +Il avait travaillé tard dans la nuit, dans l’amer silence de la +solitude, toutefois tranquille, résigné, _trottant_. Tout d’un coup, le +regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé à sa bibliothèque, a +pris un livre, et lui a demandé, _à elle_, de chanter tout bas cet air +de Grieg: _O mon doux fiancé..._ Ou bien, elle viendra s’étendre près de +lui pour dormir. Il passe le bras sous son cou. Il a _vu_ les deux beaux +yeux bleus. Et elle s’est mise à parler, amante, belle amante. Quand +es-tu plus belle? Dans les serments? Dans les soupirs et dans ton cri? +Ou dans ces conseils de sœur que l’on écoute, affectueuse, calme et +lucide? + +Plus les obstacles étaient grands, et plus il sentait croître l’amour, +comme l’eau d’une écluse. La délicieuse _banalité_ de l’amour vrai: «Si +j’étais séparé d’elle par une catastrophe, cinq ans, dix ans, elle me +retrouverait le même.» Et à douter d’elle un seul instant, il se +reprenait comme on cingle un cheval. Il s’interdisait de l’offenser si +bassement. + +Stendhal écrit de Lucien Leuwen: «L’abandon était rare chez lui, il se +croyait obligé à beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête d’une +femme, jamais elle n’aura de considération pour toi.» + +Tous les livres sont pleins de ces conseils. Pour obtenir et garder une +femme, ils recommandent une profonde politique, un calcul de tous les +moments. «Mais moi, je n’ai eu qu’à aimer mon Antiope.» Cet amour vrai, +si rare au monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire avec une +aisance divine, et si l’on y réfléchit, on défaille, parce qu’une telle +félicité paraît incroyable. + +Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait le bonheur qu’il +avait, ce bonheur changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles! Il +se la représentait rieuse, et tombait en mélancolie. Autre lieu commun +qui lui était délicieux: non pour la gaîté qu’elle pouvait sentir mais +de ne pouvoir la partager. Il se la représentait avec des boucles de +cerise aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de rêver à ce mystère +que fait, dans les réseaux d’une chair, le cours du sang, pour aboutir +au rire perlé d’une belle fille. + + * + + * * + +Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui porte la nuque, dans le +tableau du Titien, était le même. Mais l’Antiope vivante avait la hanche +plus belle. + +Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne, parce qu’elle +ressemblait aussi à cette Vénus prise dans un marbre qui a une lumière +d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus pure. + +Il avait, un autre jour, trouvé une Léda, d’une main inconnue. Son +portrait, si le style de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870 ou +80. + +Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait. Il avait une image de la +Vénus de Cyrène, qu’il regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient +gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le corps abstrait de la +beauté, et c’était le double fidèle de son amie. Il avait enfin +l’Antiope du Louvre, dont il lui avait expliqué la fable. Elle ne +comprenait pas comment une si belle reine, et dont les traits révélaient +tant d’innocence, avait pu céder à un être aussi grossier qu’un satyre, +une demi-bête. + +--«Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur de l’or, elle serait +blanche, liliale. Mais voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus +chaste! Si noble et pudique qu’elle fût dans la plupart de ses pensées, +elle en avait certaines que pouvaient séduire la brutalité, la violence. +Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut, qui tend son arc. On a beau +figurer ces petits fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours +armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois d’une massue, pour +assommer. Quant au monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez qu’une +apparence. En réalité, c’était Jupiter, c’est-à-dire le maître des dieux +et des hommes, en fin de compte le sort. Il ne semble pas très juste +qu’ayant été le tentateur, ce dieu ait abandonné par la suite une +malheureuse aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas la même +sévérité qui a toujours régné sur les hommes? «Antiope: fille de Nyctée, +roi de Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé en satyre, et +en eut deux fils, Zéthus et Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à +Lycus, roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince, l’enferma pour se +venger d’elle dans une étroite prison, et lui fit souffrir de cruels +tourments.» + +Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles vengeances. Amphion +était musicien et poète, comme si les malheurs de sa mère et les siens, +avaient, dans son cœur, exalté la plainte jusqu’au chant. Il épousa +Niobé, dont vous savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de ses +quatorze enfants... Tout paraît absurde. Hélas! tout a un sens. + +L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle aussi connaissait une +prison. + + * + + * * + +Il lisait ses lettres une première fois d’un grand coup d’œil, en liseur +accoutumé à dévorer. Il les lisait une seconde fois. Elle chantait. +Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé de les détruire pour éviter +l’ombre d’un hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et +regardait la flamme, et en riait peut-être, mais songeait aussi qu’il +avait bien raison. Il n’y avait pas de soin qu’un être aussi ravissant +ne méritât. + +Elle respirait la générosité. Elle était de feu, et pleine de mesure, de +pondération. Pour plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait +les meilleures parties. Il se reconnaissait un peu dans ses phrases et +s’y voyait uni à elle. L’amour avait-il un autre objet? Non contente +d’avoir donné un corps, une étreinte, elle donnait son esprit: cette âme +douce et enjouée, où même le bon sens gardait une qualité, une inflexion +poétiques. + +Son fort était la description. Innocemment, elle appelait toutes les +beautés de la France à servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en +marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire dans cette ramification +précieuse dont la racine est une passion véritable, tandis qu’une foule +de sentiments fins et ornés donne le branchage. Ils s’adulaient ainsi, +se flattaient, se caressaient, mais se consolaient. Chacun voulait +toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par un tendre calcul, par un +jeu où la sincérité et l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était +l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter. Et peut-être qu’ils +s’exprimaient en nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient +avec une affectueuse commisération tout le reste des hommes. + + * * * * * + +_D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers jours, à cause des deux +voyages qui les éloignaient l’un de l’autre. La délicatesse de ses +pensées a retrouvé _l’Ami_ des romans du moyen âge._--Seul mon silence a +été cause du silence de mon ami... + + * * * * * + +_Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant une image de sa +maison._--Je vais regarder d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu +parais le matin, disant bonjour aux choses, au temps, à ces lointains où +tes yeux me cherchent... + + * * * * * + +_D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans les transports où la +jetaient les beautés du monde._--Mes enfants lapins ne sont pas encore +nés. Je suis anxieuse de les voir... Je suis allée à M... à bicyclette. +J’étais fatiguée et déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin +merveilleux, dans un soleil resplendissant. Imagine M... perché sur la +montagne. La route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on perd et que +l’on retrouve la belle vieille ville (comme toi, méchant). On longe +ensuite la rivière d’un côté et de l’autre des rochers. C’était +délicieux de respirer cet air pur rempli des odeurs des fleurs des +champs. Je contemplais les bois, je me redisais que je n’étais pas si +malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je formais toutes sortes de +projets, mais n’osais sauter de joie, de peur de faire comme Perrette. + + * * * * * + +_Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son temps, et il finissait +par le lui dire, avec l’exactitude de la confession, mais d’abord_:--Dès +que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te voir, et sur le point de +m’endormir, je te vois encore. Je continue et j’ouvre de cette manière +les rêves de la nuit, suite des songes de la journée. Hier après-midi, +j’ai donné tous mes soins à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais +la folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis occupé, où tu te +baignes dans l’ombre. Je n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai +chassé tout le monde pour être seul à t’écouter lorsque tu chantes, et +que ta voix embellit la lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire +changer cette robe qui effraye les troupeaux, mais à la réflexion j’ai +pensé que ton regard avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien ton +doux regard irrésistible, ou bien l’autre, celui que tu adresses aux +vilains. + + * * * * * + +_D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie de l’ordre, où tout +son loisir pouvait être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait +ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait jamais le temps de +rien, avec ses songeries._--Liste des biens, meubles et divers, qui +appartenaient originairement à l’ami d’Antiope, et désormais détenus par +elle, dans leurs titres et jouissance: les jours de cet ami--ses +heures--son sommeil--son travail--son ambition--ses souvenirs--son +front, qui pense à elle--ses yeux qui veulent la voir--son cœur qui bat +pour elle--son sang--son système nerveux--son amitié--sa fraternité--sa +tendresse--sa passion--son désir--son bonheur, etc., etc. + + * * * * * + +_Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur, et parce qu’elle lui avait +demandé de décrire à son tour._--Le fleuve et deux rideaux d’arbres sur +l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre d’une essence que j’ignore, en +citadin boueux: méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace les +cimes, et les feuillages bougent, mais non point la nuée, dont cependant +la forme change, on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois pas mon +rivage. Il est caché par le bord inférieur de la fenêtre, de telle sorte +que mon tableau est absolument fluvial. Croquis ci-joint. La maisonnette +au double toit d’ardoise est un moulin, dont les palettes battent le +flot par un mouvement dont il paraît à peine troublé, mais qui ne cesse +pas. Je suis comme lui. Insensible et riant en apparence, je contiens +aussi la perpétuelle et secrète agitation d’une roue. Je me compare à +lui, Antiope, mon moulin. + + * * * * * + +_D’Elle, clémente, sur un retard de la poste._--J’ai espéré en vain +aujourd’hui un petit signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil en te +regardant à perte de vue dans le boîtier de ma montre. + +Et j’ai mesuré mon amour à ma peine. Chut! Que je ne te fasse pas perdre +ton courage. + +J’ai encore retardé mon sommeil en repassant dans mon esprit tout ce que +tu as su me dire, et en me serrant contre toi, pour me ravir à moi-même. +Je me prosterne à vos pieds, seigneur, cher seigneur... + + * * * * * + +_Lui à Elle, en arrivant, _in fine_, aux souvenirs d’enfance qu’elle lui +avait contés, puisque les souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés +dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir autrefois ou +peut-être lui aurait paru assez fade._--Les belles images que vous +m’avez envoyées, Louis XIV, madame de Maintenon, ce beau château, et ces +eaux qui s’enfoncent dans une ombre épaisse, pour en raviver la +fraîcheur. Les plaisirs que tu prends me plaisent bien mieux qu’un +plaisir que j’aurais. Vois si l’Amour est puissant. Il est comme le +miracle des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune chose palpable pour en +faire indéfiniment du pain et du vin. Du temps même passé loin de toi, +il a su tirer quelque chose. Je peux à présent me figurer, dans toutes +ses lignes et son teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la +nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé au bonheur que tu +pouvais sentir à l’admirer, dans la blanche maison de ta maman Noune. +Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir quand tu étais petite +fille. Je te vois encore plus petite, si tu veux le savoir, qui +renverses ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta bouchette déjà +divine, coule ce beau lait qu’elle te donnait, qui te formait pour moi. + + * * * * * + +_Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé._--Quand je pense à toi, malgré +toutes mes misères, je tremble de la joie du bonheur. + + * * * * * + +_Lui à Elle, pour préciser divers points._--Mais oui, je t’assure que tu +fronces ton nez, lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es pas plus +laide,--ô lioncelle. Comment veux-tu que je me sois trompé en ouvrant +tes deux lettres de lundi? Tu m’offenses. Je les ai bien lues dans +l’ordre que tu voulais: la première, la première. Comme si je n’étais +plus mystérieusement averti de tout, lorsque tu es en jeu. Je te demande +aussi de garder un peu de prudence. Ne sois pas si vagabonde, si hardie. +Pense à me ramener intacte celle que j’aime. Il paraît que tu vas me +revenir toute rose, dorée, entrelardée. Si vous m’aimiez autant que je +vous aime, vous n’auriez pas certaines craintes. Vous sauriez que vous +pouvez maigrir, grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas toujours +toi? Comprends-tu ce que je sens, ce qui m’inonde, lorsque je dis: Toi. +Mais quant à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de se rassurer, +dis-lui de se rengorger, confie-lui que je les aime. + + * * * * * + +_D’Elle encore, rivale de madame de La Mole, d’elle encore, héroïne de +Stendhal que Stendhal a laissée dans l’ombre, pour éviter de la partager +avec la foule des hommes de tous les temps. D’elle, ces trois phrases +qui paraissent détachées du _Journal_, lorsqu’il notait, avec les petits +mots froids et modérés de l’ancien régime, une de ces tendres heures, +non pas de vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion. Et la +sensation même de l’air de l’espace nous est communiquée. Il ne manque +qu’une guêpe à ce paysage._--Le ciel est d’un bleu intense. Les petites +montagnes se détachent admirablement sur ce fond: on ne peut se lasser +de les regarder. Les rosiers sont en fleur, la source chante, l’étang +semble dormir. Mon dieu, que n’es-tu là? + + * * * * * + +_Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir des chaînes de la vie, de +ce qu’ils nommaient toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre à +demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme_: + + Orléans et Paris! + Quittez donc tous vos soucis. + Je t’aime, je t’aime. + +_D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un peu grondé, lui ayant dit +avec rondeur qu’il en prenait à son aise_: + + Je voudrais comme la Belle + M’endormir au bois dormant, + Et me réveiller comme elle, + Dans les bras de mon amant. + +_Lui à Elle, qui avait boudé._--Tu as bien tort. Comment t’expliquer que +je puisse à la fois être assiégé de pensées étrangères à notre amour et +tout plein de lui? C’est que tu es comme le soleil. On l’adore même sans +y songer. Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il suffit que tu +vives, je suis heureux. Il suffit que j’imagine un mouvement que tu +fais. Il suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle rose... + + * * * * * + +_D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans son naturel, dans sa +candeur, dans une naïve gaillardise._--Je n’aurais pas voulu m’endormir +sans te conter mon chagrin, mais j’étais rompue. Le ciel est beau, je +devrais être moins malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et tu ne +le saurais pas d’abord. Tu pourrais me croire ingrate. Je me suis +réveillée tard, toute reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout +bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil, si tu dormais encore, +hélas! si loin. Sais-tu, mon cher amour, que je grossis trop. Je suis +gonflée comme une cerise. Ma ceinture me gêne. La perdrix que tu +voulais. Ici toutes les femmes sont en ébullition. J’avais un lapin +malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi si j’ai été +stupéfaite en constatant que celui que je croyais un homme était une +femme. J’imagine que la maternité achèvera la guérison. Une poule +demande à couver. Une autre poule, qui vient de quitter ses petits, +demande à recommencer. Nous ne savons où donner de la tête. Jusqu’à +l’Anglaise qui est comme folle, parce qu’elle attend son mari. Je te dis +tout ce que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais me rappeler et +dire tout ce qui passe dans ma tête tout le jour. Il me semble que je te +nuis, que je te trahis, si je crois briller à d’autres yeux que les +tiens. Tout ce que j’ai de bonheur est en toi. Je suis bien décidée à +faire toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que je suis femme à +voler dans les bras de mon ami? + + * + + * * + +Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait, comme à +l’impossible, au bonheur de tenir sa main et de l’entendre, un jour, +pour s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir la première. Pour +être, disait-elle, consolée par toi, pour ne point connaître cette +horreur, vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que tu vives. + + + + +SAGE + + +_Inconnue dormant._ + +Retour des théâtres à plus de minuit. Elle dormait. + +Les cheveux entre le châtain et le blond, et travaillés raidis par le +fer. Le visage un peu grenelé et d’un ovale long. Ce grand corps léger. + +Seulette, comme on s’ennuie! + +Sa tête posée dans la main, et le tout contre la vitre. Son bras gauche +prenant le torse, et la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un +manteau de beau lapin, avec des manchettes et un col d’une fourrure plus +noble, et sur ce col deux roses feintes, un peu passées,--elles aussi. + +Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans ses gants. Elle savait qu’elle +ne soufflerait pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil lui laisse sa +courtoisie. Ce grand corps léger. + +Par la disposition des signes du souvenir autour du nez et de la bouche, +on ne sait quel air canin: l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un bon +grand chien affectueux. + +--Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne de l’homme, ô patiente, ô +prudente, ô attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les planches de +votre cabane lacustre, sur les pilotis. Il y avait déjà longtemps que le +monde était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité. Figurez-vous à +présent! + +A présent que les mâles ne savent plus profiter de votre songe (comme +Jupiter) pour vous embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de vous +défier un peu. + +Vos yeux sont bleus. Très bien: la surprise du réveil, on ne l’affiche +pas, on la déguise. + + +_Téléphone._ + +Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que le monde est mal fait, que les +hommes sont méchants. + +Comment je l’ai vu? C’est lorsque vous êtes revenue du téléphone, et que +vous avez relevé votre petit chapeau en arrière, une seconde fois, après +que vous l’aviez machinalement remis en place. Puisqu’on relève son +chapeau au téléphone, quand on est une femme à la mode, et que l’on est, +en conséquence, à moitié sourde entre ses deux mèches, dans son bibi. + +Ce chapeau relevé une seconde fois, quand vous alliez vous rasseoir dans +la salle pleine de monde. Vous ne vouliez pas me montrer votre front, +n’est-ce pas? Vous ne pensiez pas à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez +retiré entièrement. Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à la _Je m’en +èfe..._ + +Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole, que vous êtes Américaine du +Sud, probablement Argentine. Je le sais pour vous avoir entendu parler +espagnol au téléphone. Votre ramage après votre plumage. + +Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit la chanson, mais que je ne +vous le dirai pas, que je ne courrai pas ma chance, que je resterai coi. +Fidèle, fidèle. + + +_Le bel adieu._ + +Ces couples, à la fin de la journée, qui se fient à la foule, ou qui +comptent, dans l’ombre de la nuit, sur la solitude des rues et la +bienveillance du hasard. + +Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne l’autre jusqu’au bout +(jusqu’au pied du tram, où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à +la bouche du métro). + +De l’homme et de la femme, on cherche qui est lié ailleurs, qui a des +contraintes ou des devoirs plus forts, auxquels il se plie, en +s’assombrissant. Mais c’est toujours la femme qui a plus de peine à +s’éloigner, plus vaincue, plus soumise à la mémoire de l’amour, aux +regrets, plus rebelle aux commandements qui viennent du dehors. + +Elle tend dix fois son visage. L’autre est parti qu’elle le retient +encore, qu’elle le choie. Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle +choie, un homme, un amour, un enfant, une rêverie, un vœu, le berceau du +monde. + +Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait, elle lui baisait sa +face, et le repoussait fébrilement, pour le contempler avec une +tendresse désespérée... La colonnade du Louvre dans la clarté de la +lune. + + +_L’Invoquée._ + + La calme beauté que bercent tes rêves + A sa bouche pourprée, aux blanches dents, + L’éclat de sa chair est brillant de sève, + Sa face au front pur a les yeux riants. + + Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle. + Femme et déesse, qui le sait? Un chant + Toujours le même, honorant l’Immortelle, + Court de l’enfant choyé au tendre amant. + + Les fruits de son corps ont nourri le monde. + Ève ou Démèter, sa main a pitié. + Bonheur d’un instant ou douleur profonde, + Tout est suspendu à son amitié. + + Voilà sa gorge et son cou qui respirent, + Tu vois refluer ta vie et ton sang. + Dans le beau sein pâle et veiné, admire + L’orbe terrestre et les cieux innocents, + + Le mouvement et la candeur des voiles, + Le miracle des générations, + Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles, + La substance des constellations. + + + + +LA TOUR SUR L’OCÉAN + + +⸬ Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais plus nous ne dormirons. Tu +es l’immortelle Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les autres... +Jouvence! La belle Jouvence! Que j’aime ton rire! + + * * * * * + +⸬ Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu dormi. Et même tu as un peu rêvé, +un peu gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me porter à ton secours +et troubler un Sommeil si joli. Dans le doute, je me suis endormi +moi-même, songeant que je venais de trouver la solution d’un fameux +problème. L’âne de Buridan placé entre une paille délectable et une eau +exquise, et il a pareillement soif, pareillement faim. Eh bien, il +s’endort. + + * * * * * + +⸬ J’étais sûr en fermant les yeux, que je te retrouverais me regardant. +Pas triste, Antiope! Voulez-vous bien, la belle fille! Pas triste. + + * * * * * + +⸬ Comme tu avais raison d’être gaie! Comme nous avions raison! C’est sur +le genre humain que nous avons refermé la porte. Là. Nous nous +enfermions dans notre tour. + + * * * * * + +⸬ Nous nous enfermions à double clef dans notre tour, pour être seuls au +milieu de la mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous nos fenêtres +n’est point le bruit de la ville. Tu ne l’as pas cru un instant. C’est +le bruit des vagues rompues par les rochers. + + * * * * * + +⸬ Personne ne pouvait plus te poursuivre. Et tu venais d’arrêter le +soleil. Tu l’avais charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir. De +bon gré, il était parti en exil. Tu avais gentiment regardé le destin, +et tu lui demandais _pouce_. Signé: Victor Hugo. + + * * * * * + +⸬ Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais pas imaginé combien avait +servi ce que j’appelais mon cœur, sans avoir eu la bonne idée de +t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu comme un renseignement futile, +inutile, ou comme un texte bon à enregistrer, par prévision. + + * * * * * + +⸬ Tu l’as reçu comme la dernière confidence que j’eusse à te faire, +comme le dernier repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais +transparent comme la goutte d’eau pure sous la plaque de verre du +microscope. Tu m’as regardé, touchée, confiante, adorable. Tu m’as serré +dans tes bras. Tu t’es portée encore plus près de moi. + + * * * * * + +⸬ Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un fat, puisque j’ai +désespéré de te plaire jamais. Trop pour toi, trop pour toi: ainsi me +parlait l’Amour, en te considérant. + + * * * * * + +⸬ Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait dans les bois, par une +nuit si belle, dans un tel flot que tu pouvais lire toutes mes pensées? + + * * * * * + +⸬ Comment s’est-elle mise à trembler, quand je la croyais farouche et +invincible? Comment les larmes du bonheur nous ont-elles gagnés? A qui +aurait pour sa tête l’épaule de l’autre. Les larmes du bonheur. Et +j’avais cru aimer! + + * * * * * + +⸬ Don Juan avait moins d’inquiétude, plus de superbe. Il se contentait +de prendre, donnant aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a jamais +consolé une femme. Par échappées, la vaine sympathie de la curiosité, +une espèce de grâce philosophique. Si courte et aride que lui-même en a +été surpris. Il a été réduit finalement à des calculs misérables, aux +pauvres plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les femmes +n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude est quelque chose que tu ne +peux même concevoir. + + * * * * * + +⸬ Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré l’amour, que tu ne pouvais +plus le rencontrer sans faillir, te gardait inanimée, comme morte, mais +sereine dans ta droiture. Sais-tu bien comment tu parles? Écoute: + +--_Malheureusement_, je vous aime. + + * * * * * + +⸬ Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde d’un étang, j’ai entendu un +cygne pousser un cri étrange. Ce n’était pas un cygne sauvage. Il avait +l’habitude de saisir des morceaux de pain dans son bec. Mais il avait +quitté la plage où il était nourri, avait nagé, avait atteint les bords +encaissés. J’étais tapi, invisible. La nuit tombait. Tous les bruits +avaient disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses ailes maladroites, +et c’est alors qu’il a jeté ce cri, dans la solitude, ce faible cri +d’une expression plaintive. + + * * * * * + +⸬ Je sais des cris de toi que nul n’a entendus... Par toutes tes veines +court un feu qui te tient languissante, palpitante, et qui va devenir +déchirant. On te hacherait sur place. + + * * * * * + +⸬ Allonge, avance ton beau bras, Antiope. J’ai la page de Taine dont je +t’ai parlé, à te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te la +donner. + +_Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais d’être noble. Ce n’est pas un +bon vivant, un simple épicurien... Il ne se moque point de ses +sentiments, il ne se contente point de l’allégresse vulgaire; il y a une +finesse suprême dans sa gaieté; s’il y arrive, c’est par intervalles, +parce que son âme est flexible..._ + +C’est toi. Reconnais-toi. + +_Mais son fonds est l’amour absolu de la beauté accomplie et heureuse; +il ne se divertira pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera +longuement le regard attaché sur ses yeux comme sur ceux d’une créature +divine, il sentira devant elle son cœur se fondre..._ + +Qu’on cherche au monde une autre qui ait mené plus loin, dans cet océan +de l’amour vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au monde une autre +Toi! + + * * * * * + +⸬ Écoute. _Je sais_ que d’autres peuvent être plus jolies. Mais imagine +quelqu’un qui vienne doctoralement me montrer un défaut de ton visage. +Je m’entends rire! Comme elle est, c’est elle que j’aime. N’essayez pas +de lui faire peur. Elle se plaignait naguère de son nez, de son front. +Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais, elle, dans sa vie même, +dans son être. Son identité. A présent, elle est tranquille, vous pouvez +parler. Vous voyez bien qu’elle m’écoute, heureuse, heureuse. +Laissez-nous, par conséquent, à nos torrents, à nos incendies. Elle et +moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez, monsieur, mes déclamations. + + * * * * * + +⸬ Comme il me serait interdit de te soigner, je décide que tu ne seras +jamais malade. Que tu es belle! Si j’avais le droit de te soigner je +voudrais que fût un peu malade (d’un petit rhume) cette effigie de la +Santé. Tu savourerais. Ou bien, ce serait moi. Dans les deux cas, on +verrait l’autre veiller, s’ingénier, et vaincre par des procédés +magiques inconnus, au nom des mystères de la Tour. + + * * * * * + +⸬ Reviens, ou sinon je me lève aussi, je te pousse contre ce mur, tu +résisteras, et comme nous sommes de force égale, et tous deux brisés, +nous nous affronterons jusqu’à tomber morts par terre, ensemble. + + * * * * * + +⸬ Je te vois la sylphide qui, dans les chansons de Rimsky Korsakov, +danse, et on lui donne son cœur au passage. On ne peut refuser. Chante +aussi. _Si ré si si la la sol sol mi sol..._ Attends. Il faut que tu +n’aies plus ton menton sur ta gorge. + + * * * * * + +⸬ Tu n’oublies pas que nous nous sommes déjà rencontrés il y a cinq +mille ans, dix mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma femme ou ma +sœur, je ne sais, ou l’un et l’autre, en Égypte, sous les Pharaons. + + * * * * * + +⸬ Te rappelles-tu le jour que nous avons pris mesure l’un de l’autre, et +que nous nous sommes trouvé tant de nombres pareils? Le cercle du +mollet, le cercle de l’avant-bras... N’est-ce pas notre parenté ciselée? +Et si tu me regardes, je vois ta pensée; si je te regarde, tu sais la +mienne. + + * * * * * + +⸬ Souviens-toi même que nous nous étions déjà retrouvés une fois. +J’étais soldat dans les légions de Provence, et tu étais une Gauloise +qui venait voir la Méditerranée. Car tu es blonde depuis le IIe siècle +de notre ère. + + * * * * * + +⸬ Ce moment, que chacun regarde l’autre encore plus profondément. Si +l’on pouvait fondre tous deux, se confondre à jamais, et renaître +ensemble, sous un même tissu, comme un seul être nouveau, comme un +oiseau enchanté. + + * * * * * + +⸬ Regarde comme l’Aube a froid, à Paris. Comme elle a les doigts bleus. + + + + +CHEMINEMENTS DE LA MORT + + +Celui qui est représenté dans tous ces dialogues de l’amour a vu mourir +un vieil homme, son plus proche parent. + +Dans les tourments de la fièvre et les toxines du sang, il perdait +quelquefois la raison. Il avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe, +sa gravité; au besoin, une mine altière. + +Sa grande barbe seulement mêlée de blanc; sa chevelure à grosses mèches, +à épis; son front; sa tête régulière qui reposait: la blancheur des +coussins et des draps lui allait bien. Il dominait les vexations et +jusqu’aux souillures de la maladie. Il semblait qu’il daignât prêter son +corps, tandis que son esprit continuait de planer, par la force de +l’habitude. + +Dans ses divagations, il en était venu à se nommer le roi d’Angleterre. +En conséquence, il nommait prince de Galles son neveu, qu’il aimait +comme un fils, et le présentait dignement, sans manquer au passage les +imparfaits du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait. + +Il avait mis jusque-là tant de décence, tant de secret dans ses +interminables amours que ses proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le +croyaient un sage depuis longtemps abrité dans les démissions de la +vieillesse. Il fallut sa maladie pour découvrir les deux femmes qui se +haïssaient encore par sa faute. + +Le «prince de Galles», son neveu, s’étonnait, s’émerveillait: «Moi qui +le nommais le Cheick, pour son grand air, dans sa belle barbe! J’aurais +dû le nommer le Pacha!» Mais cette ironie ne trahissait aucune dureté, +aucun endurcissement. + +Si son respect diminuait, peut-être, son amour ne bronchait pas. Il se +sentait plus de plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il devenait +même son confident, par bribes. Il protégeait rigoureusement la paix de +ses derniers jours et se comparait à lui, non sans inquiétude, ayant +lui-même gardé un cœur passionné, qui commençait à n’être plus de +saison. + +Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait, et en rêvait. La même +manie des surnoms que le vieil homme avait longtemps cachée. Et le même +amour de la mer, qui reparaissait toujours dans le délire. De la mer, de +la houle, des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès. La proue agit +comme le soc d’une charrue, mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et +s’efface. Et la même infatigable coquetterie, sûre de devenir ridicule +avec le temps. Lorsqu’il parvient à entrevoir le bras nu de +l’infirmière, le Cheick, s’il retrouve le fil de ses idées, en imagine +encore un compliment, qu’il cherche à dire. + + * + + * * + +La maladie était allée très vite, depuis qu’elle l’avait surpris dans la +maison de la dernière élue. + +Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière sa porte, pour en +éloigner la rivale qu’elle avait supplantée. Elle jurait de la repousser +à coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il était perdu, mais +puisqu’il mourait, puisque sa mort était inévitable, elle était heureuse +qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil, de jalousie +couvée et satisfaite. Le cercueil serait cloué dans _sa_ chambre. Le +mort honorable descendrait _son_ escalier. Elle se sentait tressaillir à +l’idée de suivre le char funèbre, avec l’assurance et l’éclat d’une +veuve. + +Il fallut le lui enlever presque de force, comme il l’exigeait du reste +dès qu’il pouvait parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par des +attentions saugrenues. Elle le tuait un peu plus vite par des remèdes à +elle. Enfin, il fallait éviter l’ostentation, le scandale de son deuil. +Le neveu lui parla ferme. Au diable! Il ne lui restait à garder aucun +ménagement. Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait jusqu’à la chère +et terrible voix à laquelle il fallait toujours céder. + +Elle eut la permission de venir à la maison de santé. Impartialement, il +octroya les mêmes droits à l’autre, leur assigna des heures. + +La première, l’ostentatrice, était une forte femme, devenue rougeaude, +et restée gauche, mais dans l’intrépidité d’une assez grande fortune. La +seconde était une ombre légère, déjà vêtue de noir, douce et humiliée, +avec des traits fins, de grands yeux sombres, un visage encore pâli par +le chagrin, des manières gentilles. + +Leurs confidences alternées composaient un casse-tête. Chacune voulait +avoir été injustement abandonnés. Et l’abandon de la dame noire et +blanche était indéniable, mais l’autre invoquait des droits antérieurs. +Une trahison ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre et +attendre la revanche. + +La dame noire éprouvait, sans aucun doute, un sentiment plus net, plus +pénétré, moins mélangé d’amour-propre. Elle aussi donnait au pauvre +vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait doucement Monsieur Copenhague. +Il se réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et la considérait +d’un œil incertain et réfléchi, puéril. + +Une troisième personne était venue, tout à fait rassurante. Grande, +élancée, tranquille. Encore belle. Elle était de passage. Elle avait su. +Elle était une vieille amie. Elle était la veuve d’un vieil ami. + +Le malade lui ayant été confié un jour, on la retrouva sur la bouche du +Cheick, dont elle tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée par leurs +souvenirs, elle le nommait son seul aimé. Il paraissait surpris, il +était penaud, ne la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas avoir +pitié d’elle, de lui, et de tout au monde? + + * + + * * + +Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande courtoisie, mais n’avait +pu faire une vraie confession. Dans cet effort, il avait faibli, et le +prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction. + +Celui qui le regardait mourir s’était procuré une _Vie liturgique_. Par +froide curiosité, il avait voulu connaître la lettre exacte et les +gestes des sacrements. + +Il croyait depuis sa jeunesse que les sages de l’Antiquité avaient déjà +trouvé l’essentiel: l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné aux +hommes de l’imiter, de tendre vers elle par les actions, par l’oraison, +par l’élévation, par l’examen de conscience, et par l’obéissance aux +commandements du bien et du beau. + +Il rencontrait, disait-il, dans les _Vers dorés_ de Pythagore, et dans +toute la haute doctrine de l’ancien monde, une loi complète et +raisonnable... Mais il s’aperçoit, en lisant, et par comparaison, que +cette loi l’avait mal secouru. Dans les perpétuels assauts que ses +_démons_ livrent à un homme, celui-ci restait trop seul. On ne disposait +plus que de soi-même, les vocables des Anciens ayant perdu leur force, +usé leur vertu. + +Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes démarches de +l’Église. Cette parole qu’elle prononçait en entrant, la première à +dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée: _Pax!_ La paix dans ce +cœur trop plein de trouble. Dans ce cœur trop plein des larves qu’elle +seule, l’Église, ose attaquer en les nommant et dans leurs formes. Si +notre connivence avec les tentations diminuantes, avez les tentations +affaiblissantes, ne vous rendait coupables, serions-nous si inquiets, et +tellement insatisfaits? L’Église purifie les sens qui ont failli. Elle a +touché ces yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle a lavé la +vue et l’odorat, le toucher et le goût, la parole et le pas. + +Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette extrémité d’un homme empêché +par la rigueur de la maladie. Empêché de retrouver dans sa conscience +les étapes et les souvenirs de son parcours. Et cependant, il est +_pardonné_. Depuis le viatique jusqu’aux indulgences plénières, une +cascade de _pardons_. L’Église est infatigable. Si elle nous perd ici, +elle nous retrouve là, assurée, clémente, toujours prête. + +Il observait le moribond, son calme, sa dignité vraiment romaine. Par +scrupule, il n’en déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette +impassibilité. Il l’entendit avouer «sa satisfaction de mourir en +règle», et s’interdit de vouloir connaître quel frisson pouvait cacher +cet air de courage. + +Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond, mais il eût raisonné sous +la hache, et ce qui le bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à +l’humanité de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante de la mort, une +exaltation qui n’en dépendait pas lâchement. + +--Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit de l’éclair du repentir +pour être racheté. Ce calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il est +pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit. Bien mieux, je puis +escompter ce repentir, l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir +cyniquement, et cet excès lui-même dans la faute, cet ignoble piège +tendu à la Divinité, _peut_ être effacé, pourvu que la qualité et +l’intensité de la contrition soient assez grandes. Jusqu’au crime qui +peut être aboli par les prodiges de la grâce, dans ces traits du +repentir dont nul ne peut prévoir la fulguration. + +Il entrevoyait une suite, un cortège, un essaim de _forces_ +bienfaisantes. Il était pris dans ce torrent des paroles candides. Cette +chair souillée, ce corps harassé... «Vous me purifierez et je serai sans +tache; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige,--_et super +nivem dealbabor_.» Ce corps harassé, et cette creuse désolation... Il +songea à sa mère, si bonne et sainte, qu’il lui était intolérable +d’avoir perdue à jamais, et mesura l’espérance de l’éternité. En +appeler, pouvoir encore en appeler à une invincible Miséricorde. _Agneau +de Dieu, qui effacez..._ La séduction d’un tel recommencement. + + * + + * * + +Il arrive enfin que les approches de la mort deviennent perceptibles. +C’est en vain qu’elle a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à +découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y a plus de doute que sur +la rapidité des derniers coups. + +Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses souffrances avaient +diminué. Il paraissait insensible, inerte. Le matin du second jour, sa +gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer. Le soir, sa bouche +s’ouvrit. Ceux qui l’aimaient s’entre-regardèrent. + +Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à chaque aspiration son être +voulût boire tout l’air de la terre. Les flancs de son torse encore +vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité d’un mécanisme +irrépressible. + +Une courte phrase musicale, indéfiniment répétée: «Papeeh-Tinton... +Papeeh-Tinton.» De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à la +vibration d’un cristal: «Tin-ton... Tin-ton.» Différence de l’homme: les +machines fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent tout d’un coup, +au lieu que chez l’homme un fluide immense combat mystérieusement. + +A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il tenait fermés depuis deux +jours? Son neveu, son fils, est là qui embrasse son front, dès que son +regard se pose. Comment savoir si la souffrance en est aidée? + +Un intervalle, une assez longue trêve, et le râle a repris, plus espacé, +avec une autre syllabisation: «Ahan-rah... Ahan-rah.» De plus en plus +espacé, puis abrégé: «A-han...» Lorsqu’on a entendu le dernier soupir, +on s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier. + + * * * * * + +Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à moins. + + * * * * * + +Le vivant repassait dans son esprit toutes les actions du mort, ou le +peu qu’il en avait su, le peu que chacun sait des autres. Il repassait +dans son esprit les actions de son père, ou le peu qu’il en avait su... +Ce corps qui m’a été transmis, cette tête, ces quatre membres, ce corps +que j’ai promené partout, qui a erré partout, cherchant le désennui, se +peut-il qu’il soit si peu différencié, tellement _commun_, si peu mien? +Soumis aux prédestinations héréditaires, assujetti à la vie animale, aux +mêmes sourdes élaborations que les végétaux, à leur chimie, à leur +physique, à la Nécessité. Et lorsque je cherchais, jusque dans le +plaisir, d’autres joies que le plaisir, les révélations du sentir et du +comprendre, se peut-il que j’aie été seulement abusé par la +gesticulation d’autres victimes? Aussi dépourvues que moi d’un souffle +libre? Constituées comme moi d’une substance tirée du bloc, et faite +pour resservir sans cesse, comme le sable des plages, dans ces moules +des enfants? Entre le lit de la naissance et le lit de la mort, quelle +roue sempiternelle! + + * * * * * + +Être là sans certitude, campé, avide, perplexe, et environné de +destinées. + + +FIN + + + + +TABLE + + + L’Adèle de la chanson 9 + Elle et Lui 15 + Jusqu’à cette porte 23 + Carnaval. + Fil du destin. + La figure sans nom. + La corbeille de roses 31 + Mion 37 + Autres écoles 42 + Négoce. + L’Aveugle. + La rivale. + L’insouciant 47 + Le silence 51 + Dans les soutes 57 + Briséis 61 + L’impossible 74 + Angelarosa 81 + Ces trois adieux 90 + Le respect. + L’égarée. + Après longtemps. + Le nouvel amour 98 + Les champs vauverts 106 + La méchante 117 + Consolations 128 + Choisir. + Capricieuse. + Amphitrite. + Le bout du monde 133 + Le bal 142 + La déesse raison 146 + Courtoisie 157 + Le Rubens ingrat 162 + Digression vénitienne. + Edissa 165 + La fièvre 171 + Confidence 174 + Le temps si long 182 + La méprise. + Le cornet. + Encore les yeux. + La Turque. + Coin de rue. + Danseuse exilée. + Les quatre boules 188 + Les vaux de Vire 193 + Une herbe amère 203 + Jalousie. + L’ennemie. + Le vain regret. + Nothing. + Loin d’elle 210 + Sage 228 + Inconnue dormant. + Le bel adieu. + L’invoquée. + La tour sur l’océan 233 + Cheminements de la mort 241 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 27 OCTOBRE 1926 + PAR EMMANUEL GREVIN + A LAGNY-SUR-MARNE + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 *** diff --git a/79411-h/79411-h.htm b/79411-h/79411-h.htm new file mode 100644 index 0000000..916deb5 --- /dev/null +++ b/79411-h/79411-h.htm @@ -0,0 +1,7551 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Les chambres du plaisir | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h3 { text-align: left; line-height: 1.5em; margin: 2em 1.5em 1em 1.5em; + text-indent: 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +span.sq { line-height: .9em; font-size: 130%; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i3 { text-indent: 0; } +.i4 { text-indent: 1em; } + +.narrow { margin-left: 10%; margin-right: 10%; } +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +.asterism { text-align: center; margin: 2em 0 1.4em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: 1em 0; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.ind2 { padding-left: 3em; } + +a { text-decoration: none; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> + +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***</div> + +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c large top2em">EUGÈNE MARSAN</p> + +<h1>LES CHAMBRES<br> +DU PLAISIR</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ÉDITIONS DE LA<br> +NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br> +3, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 1926</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<ul><li><span class="sc">Passantes</span> (avec <i>Celles d’Alger</i> dans les nouvelles éditions, +au Divan).</li> +<li><span class="sc">Savoir-vivre en France</span> (aux Éditions de France).</li> +<li><span class="sc">Éloge de la Paresse</span> (chez Hachette).</li> +<li><span class="sc">Les Cannes de M. Paul Bourget et le Bon Choix de +Philinte</span> (au Divan).</li> +<li><span class="sc">Chronique de la Paix</span> ou La Vie quotidienne des Français +après la guerre (à la Nouvelle Revue Française).</li> +<li><span class="sc">Les Femmes de Casanova</span> (au Pigeonnier).</li> +<li><span class="sc">Stendhal célébré à Civitavecchia</span> (chez Champion).</li> +<li><span class="sc">Notre Costume</span> (à la Lampe d’Aladdin).</li> +<li><span class="sc">Souvenir de l’Exposition</span> (à la Porte Étroite).</li></ul> + +<p class="c i">ÉDITIONS PARTIELLES</p> + +<ul><li><span class="sc">Amazones</span> (chez Champion).</li> +<li><span class="sc">Le Nouvel Amour</span> (chez madame Lesage).</li> +<li><span class="sc">Trois Filles</span> (en <span lang="la" xml:lang="la">fac-simile</span> d’autographe, chez Champion).</li></ul> + +<p class="c i">PROCHAINEMENT</p> + +<ul><li><span class="sc">Le Nouveau Secret des Dames</span> (à La Lampe d’Aladdin).</li> +<li><span class="sc">Comme le Vent</span> (Collection « Une Œuvre, Un Portrait » — à +la Nouvelle Revue Française).</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em noindent narrow i"><span class="sc rm">L’<span class="xsmall">ÉDITION ORIGINALE</span></span> de cet ouvrage a été tirée à <span class="xsmall rm">DOUZE +CENT QUINZE</span> exemplaires et comprend : cent vingt et un +exemplaires réimposés dans le format in-quarto tellière, +sur papier vergé Lafuma-Navarre au filigrane <i class="rm">nrf</i><span class="rm">,</span> dont +neuf hors commerce marqués de <span class="xsmall rm">A</span> à <span class="rm"><span class="xsmall">I</span>,</span> et cent douze destinés +aux <i class="rm">Bibliophiles de la Nouvelle Revue Française</i><span class="rm">,</span> +numérotés de <span class="xsmall rm">I</span> à <span class="rm"><span class="xsmall">CXII</span>,</span> mille quatre-vingt-quatorze exemplaires +in-octavo couronne sur papier vélin pur fil +Lafuma-Navarre dont quatorze hors commerce marqués +de <i class="rm">a</i> à <i class="rm">n</i><span class="rm">,</span> mille cinquante destinés aux <i class="rm">Amis de +l’Édition originale</i> numérotés de 1 à 1050, et trente +exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de +1051 à 1080.</p> + +<p class="c">EXEMPLAIRE N<sup>o</sup> LXIII<br> +<span class="xsmall">IMPRIMÉ POUR</span><br> +M. VANDERBORGHT</p> + + +<p class="cc gap i">Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation +réservés pour tous les pays y compris la Russie.<br> +<span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> librairie Gallimard, 1926.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em i">Bien que la première personne du verbe +soit ici prodiguée, et que le <i class="rm">tu</i> et l’<i class="rm">il</i> reviennent +le plus souvent au même, je dois +redire — comme en tête des <i class="rm">Passantes</i> — que +l’auteur supposé de cette vie trop molle +et vagabonde est un être imaginaire, un +« héros de roman ».</p> + +<p class="i">Si ses aventures comportent une moralité, +comme il est probable, le lecteur l’apercevra.</p> + +<p class="i">Je dois également rappeler que le dessein +et le ton de ce livre ne sont pas d’hier. Le +chapitre du <i class="rm">Nouvel Amour</i> a paru dans <i class="rm">le +Divan</i> du mois d’octobre 1912. Il y a quatorze +ans.</p> + +<p class="sign i">E. M.</p> + +<p class="ind i small">7-10-1926.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><i lang="it" xml:lang="it">Di’ che’n domandi Amor, che sa le vero.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">L’ADÈLE DE LA CHANSON</h2> + + +<p>Cet enfant, comment est-il entré dans les +royaumes du plaisir, de la fantaisie, même de +l’amour ?</p> + +<p>Comment a-t-il entrevu tous les songes à +rebroder sur la trame des événements et des +formes ?</p> + +<p>Sinon par la grâce d’une chanson ?</p> + +<p>En l’écoutant de toute son âme, dont les +premières images lui semblaient les reflets +d’un monde inconnu et plus véritable, inspiré, +projeté, suggéré avec ses soleils et ses +lunes.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Au pont du Nord</i></div> +<div class="verse"><i>Un bal y est donné</i></div> +<div class="verse"><i>Au pont du Nord</i></div> +<div class="verse"><i>Un bal y est donné</i></div> +</div> + +</div> +<p>Les trois cercles d’une pierre candide roulent +éternellement d’une rive à l’autre à travers +l’eau diaphane.</p> + +<p>En amont, l’étranger découvre, avec toutes +ses pointes tournées vers le ciel, un manoir +aux pignons quadrangulaires, dont les murs +sont couverts de mousse.</p> + +<p>En aval, le hameau se glisse entre la plage +quasi blanche et les sombres sapins. Au delà +des bornes de grès, parallèlement à la rive, +règne une longue glissade. Berçant leur lumière, +les glaçons descendent vers la mer cachée.</p> + +<p>Lorsque le soir viendra, les grandes torches +de résine effaceront les pâles étoiles. Mais déjà +la musique appelle sur cette place, dont les +pavés rangés en arcs de cercle sont pleins +d’étincelles.</p> + +<p>Les hommes du village auront une soubreveste +couleur de neige, des pantalons bleus et +verts, un mouchoir de cou bariolé et des bottes +à grosse tige. Les filles, leurs mitres d’or et +de dentelle, leurs épingles d’or, leur buste de +velours noir, et des sabots lilas.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Adèle demande</i></div> +<div class="verse"><i>A sa mère d’y aller</i></div> +<div class="verse"><i>Adèle demande</i></div> +<div class="verse"><i>A sa mère d’y aller</i></div> +</div> + +</div> +<p>Les gentilshommes et leurs dames se feront +attendre un peu. Ils vont accourir dans leurs +grands chars traînés par des chevaux vêtus de +fourrure et de grelots d’argent.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Non, non, ma fille</i></div> +<div class="verse"><i>Vous n’irez pas danser</i></div> +<div class="verse"><i>Non, non, ma fille</i></div> +<div class="verse"><i>Vous n’irez pas danser</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et les barques dans l’eau vont osciller entre +leurs lanternes, quelques-unes pareilles à des +cygnes, d’autres rondes comme un baquet +de bois.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Son frère arrive</i></div> +<div class="verse"><i>Dans un bateau doré</i></div> +<div class="verse"><i>Son frère arrive</i></div> +<div class="verse"><i>Dans un bateau doré</i></div> +</div> + +</div> +<p>Les rameurs ont une large pagaie dont le +manche est peint comme un écu, pourpre et +azur — pourpre et azur — et lorsque la pelle +sort du fleuve, elle découvre sa couleur naturelle, +la couleur des planches.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Ma sœur, ma sœur</i></div> +<div class="verse"><i>Qu’avez-vous à pleurer ?</i></div> +<div class="verse"><i>Ma sœur, ma sœur</i></div> +<div class="verse"><i>Qu’avez-vous à pleurer ?</i></div> +</div> + +</div> +<p>Il avait déjà compris que l’on opprimait ce +cœur si tendre. Le Roi a défendu de tirer les +mouettes du chenal, et la Reine ne veut pas +que la pauvre fille s’en aille danser.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Mets ta robe blanche</i></div> +<div class="verse"><i>Et ta ceinture dorée</i></div> +<div class="verse"><i>Mets la robe blanche</i></div> +<div class="verse"><i>Et ta ceinture dorée</i></div> +</div> + +</div> +<p>Dans l’estuaire, les eaux douces et la mer +salée mêlent leurs doigts. Les pêcheurs ont +apporté au marché des milliers de poissons à +frire, grosse tête, œil rond, ventre de fer. Les +dames ont répandu le miel sur le lacis des +beignets.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Et nous irons</i></div> +<div class="verse"><i>Ma sœur, au bal danser</i></div> +</div> + +</div> +<p>Vos deux tresses, Adèle, la fille du roi, +blondes sur la robe blanche. Et l’on a +ouvert pour vous le piège du pont-levis. Le +tablier n’avait pas touché l’autre bord que +vous aviez dessus votre soulier d’argent. Les +chaînes grinçaient encore.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Et nous irons</i></div> +<div class="verse"><i>Ma sœur, au bal danser</i></div> +</div> + +</div> +<p>Le cœur pur, vous vous élanciez. L’âme en +feu, comme un oiseau, — et quel péché y +avait-il ? Lui vous suivait, le prince votre +frère, en riant jusque dans les plumes de son +béret du bonheur de la captive.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Ils firent trois pas</i></div> +<div class="verse"><i>Et les voilà noyés</i></div> +<div class="verse"><i>Ils firent trois pas</i></div> +<div class="verse"><i>Et les voilà noyés.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Qui donc les a trahis ? Et faut-il croire à +une telle noirceur ? De la main d’un valet ou +de la fourberie du sort, qui donc les a trahis ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Les cloches du Nord</i></div> +<div class="verse"><i>Se prirent à sonner.</i></div> +<div class="verse"><i>Les cloches du Nord</i></div> +<div class="verse"><i>Se prirent à sonner</i></div> +</div> + +</div> +<p>Est-ce qu’ils s’en sont allés à la dérive, +comme des épaves ? Ou si l’on a pu les recueillir, +et les mettre, lui dans l’ivoire, elle +dans le cristal ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>C’est pour Adèle</i></div> +<div class="verse"><i>Et pour son frère noyés</i></div> +<div class="verse"><i>C’est pour Adèle</i></div> +<div class="verse"><i>Et pour son frère noyés</i></div> +</div> + +</div> +<p>Lui, dans l’ivoire, son épée au côté, elle dans +le cristal, sur un lit de satin.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Tel est le sort</i></div> +<div class="verse"><i>Des enfants obstinés</i></div> +<div class="verse"><i>Tel est le sort</i></div> +<div class="verse"><i>Des enfants obstinés.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tous ces méchants prompts à se résigner ! +Tous ces visages si prêts à sermonner !</p> + +<p>Lorsque les cloches traversaient l’espace +pour venir te parler d’Adèle, et qu’enveloppé +dans les vapeurs d’une sphère impalpable +tu dévorais ce beau secret, pour les trésors +d’un empire, tu n’aurais pas confié ta peine…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">ELLE ET LUI</h2> + + +<p>Adèle était de l’éther. Sur la planète il avait +d’autres dames de ses pensées…</p> + +<hr> + + +<p>J’ai souvenir d’une Espagne où l’homme +qui passait auprès d’une belle laide lui disait, +ou dans un sourire ou d’une voix sourde : +« <i lang="es" xml:lang="es">Fea !</i> » C’est-à-dire : « Laide ! » Ce que +l’amour peut inventer ! J’étais donc aux anges, +l’autre soir, lorsque le jaz argentin m’a révélé +ce chant, intitulé <i lang="es" xml:lang="es">la Fea</i>, pareil à un éventail +grand ouvert, ou plutôt à l’un de ces grands +vents, dont parle un poète, qui rendent fou. +O laide ! pensais-je, belle laide bien bonne, +bien noiraude, bien douce, qu’un enfant a +aimée d’amour.</p> + +<p>Mais je prêtai l’oreille. Ce n’était qu’une romance +qui plaignait ingénument les malheurs +d’une vraie laide, sa solitude, sa naïveté, +son espérance. Le tintamarre des cymbales et +le mystère de la trompette bouchée faisaient +illusion, donnaient le change. Eux peignaient — et +non les paroles — cette frénétique et langoureuse +Espagne qui a franchi l’Atlantique, +et qui anime encore les danses endiablées des +Noirs, en dépit de leurs noms anglais. Chansons +latines, dans le vent d’Afrique, qui sont +tombées de la hune des caravelles, et sont allées +de proche en proche jusque sur les rives +de l’Orégon.</p> + +<hr> + + +<p>Sur terre, la première dame de ses pensées +se nomma <i>Nieve</i>, la neige, ce qui s’accordait +mystérieusement à la chanson d’Adèle.</p> + +<p>Ils disposaient d’un grand jardin, d’un vrai +parc. Penchés entre les barreaux d’une grille, +ils pouvaient voir la troupe des frères aînés +courir avec orgueil sur les tricycles et la roue +géante des vélocipèdes. Tandis qu’eux-mêmes, +au lieu de jouer, soupiraient. Elle avait la peau +d’une pêche d’Aragon, des yeux noirs immenses, +inquiets, et un profil persan.</p> + +<p>Mal dit. Ce petit garçon ignorait la Perse. +Mais il est rigoureusement vrai — je le sais à +merveille — que le profil aquilin de sa première +amie lui semblait princier, et même +royal.</p> + +<p>La pêche d’Aragon est tendue comme un +tambour, comme une balle, et non pas si +duveteuse ; polie, au contraire, lisse au toucher. +Nieve avait de plus une grosse tresse +noire qu’il soulevait toujours avec soin lorsqu’il +l’embrassait. Elle avait une bouche fine +et altière. Elle était mince, elle était grande et +svelte. Sa petite main, lorsqu’il la regardait.</p> + +<p>L’un des gages qu’elle lui a donnés fut un +jouet, un Don Juan des Vignes. Il l’emporte. Il +le cache. On le réclame. On le cherche. On le +trouve. Et l’on dit qu’il l’a volé. Mais il est, +sans le savoir, pareil au beau Kœnigsmark. +Non seulement la mort ! Il accepte la honte +pour l’amour de sa belle. Les autres gages +qu’il possédait, nul n’y pouvait rien, par bonheur, +puisqu’on ne saisit ni le regard des yeux +ni l’inflexion d’une parole.</p> + +<hr> + + +<p>La seconde dame de ses pensées eut nom +Carmela.</p> + +<p>Je sais aujourd’hui que Nieve avait un peu +du sang des Maures, du sang des Abencérages, +et Carmela du sang de Genséric.</p> + +<p>Rose. Tendre. Enjouée. Le Soleil, l’Aurore. +Et « fosselue »… Avant de la retrouver dans +Ronsard, avec cette épithète, et comme une +fraise dans le lait, il aurait su la chanter par +un quatrain d’Andalousie, s’il n’avait pas +craint l’ironie des adultes, si la savante retenue +de l’enfance ne lui avait gardé la bouche +close.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="es" xml:lang="es">En el hoyo de tu barba…</i></div> +<div class="verse">Dans ton menton de fosseuse</div> +<div class="verse">On dit qu’on m’enterrera.</div> +<div class="verse">Ah ! quelle mort trop heureuse</div> +<div class="verse">Que ne suis-je mort déjà ?</div> +</div> + +</div> +<p>Il l’avait vue pleurer un jour, et tant il l’aimait, +qu’il ne pouvait se rassasier de voir +couler ces belles perles (puisqu’il n’en était +pas la cause).</p> + +<p>Elle était célèbre dans toute la ville par ses +danses, et tant elle l’aimait qu’elle n’avait jamais +voulu danser devant lui.</p> + +<p>Son cœur innocent percevait ce que sont les +danses d’Espagne, et que, lui présent, ce qu’on +y mime par style, devenait impossible.</p> + +<p>Ou bien peut-être était-ce par espièglerie, +par génie précoce de la chicane, et pour le +pousser à bout.</p> + +<p>D’un étage à l’autre, chez elle, afin de parler +d’en haut à celui qui entrait, s’ouvrait une +trappe. La petite tête de Carmela encadrée là. +Le rire de ses yeux. Et si c’était lui, il voyait +naître dans la belle bouche rouge une bulle. +Elle calculait le moment où il lèverait la tête, +et il recevait sur sa face une salive patiemment +formée. Il ne se fâchait pas (dont je l’approuve +encore). Il l’aurait bue.</p> + +<p>Le soir, quand il repassait devant sa fenêtre +comme tous les amoureux d’Espagne, elle lui +donnait l’épingle de jasmin qui avait parfumé +ses cheveux. Son bras candide passait +entre les barreaux jusqu’à la fossette du coude.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’avait point trahi Nieve. Il l’avait condamnée, +répudiée. Parce qu’on l’avait vue à +la foire de Séville se promenant au bras d’un +garçon, et il n’avait admis aucune excuse. +Quant à Carmela, il n’a pas observé comment +la vie les sépara. Il pensa longtemps à elle. Il +était sûr de ne l’oublier jamais (non plus que +Nieve d’ailleurs). Travail des jours. Toutes +les broderies inachevées ne sont pas celles de +Pénélope. Et ni Carmela ni Nieve n’étaient +vilaines. Ni la fière Maugrabine ni la Vandale +quasi blonde. Je te le pardonne aujourd’hui +solennellement : la laide, <i lang="es" xml:lang="es">la fea</i> dont il s’agit, +fut une troisième.</p> + +<hr> + + +<p>L’Andalousie a des jardins dans ses cours. +La moitié de l’année, durant les mois chauds, +on habitait au rez-de-chaussée, pour son patio +rafraîchi par l’eau d’une fontaine, dans l’ombre +des plantes et des fleurs.</p> + +<p>La maison était pleine d’une troupe de filles +dont le rire éclatait à chaque instant du jour. +Elles entouraient leur <i lang="es" xml:lang="es">señorito</i> de mille soins. +Quittant la table paternelle, où il était +prudent, le petit seigneur précité mangeait +souvent avec elles, à la cuisine, autour d’un +vaste plat unique où chacune plongeait à son +tour la cuiller avec une parfaite décence. Le +soir venu, elles le déshabillaient, lorsqu’il rentrait, +ivre de fatigue — une à chaque bottine, +une à chaque bras — et lui disaient des contes +jusqu’à ce qu’il s’endormît. La <i lang="es" xml:lang="es">fea</i> était l’un +de ces chers visages.</p> + +<p>(Des contes… Dans les différentes versions +d’Yseult, l’Espagne a choisi la plus chevaleresque, +celle de la forêt et de l’épée de Tristan +posée toute pure, entre lui et elle. Cette +héroïne si droite, et l’effrontée qui ment avec +une telle rouerie dans l’épreuve du gué, ne +peuvent pas être la même Yseult.)</p> + +<p>La <i lang="es" xml:lang="es">fea</i> était l’un de ces riants visages, non +le moins agréable. Elle jouait avec une violence +folle. Lorsqu’il s’approchait d’elle, il lui plaisait +de sentir son souffle précipité.</p> + +<p>A l’heure de la sieste, tout dormait. Le silence +devenait un mystérieux personnage qui +suivait les gens de pièce en pièce. Ils trouvaient +un refuge, tous les deux, au premier, +dans ces vastes espaces déserts et sans +meubles, où ils marchaient sur la pointe des +pieds.</p> + +<p>L’ovale de son visage. Le feu de ses yeux. +Le pli de sa bouche. Et cette odeur de feuilles +vertes et de tiges brisées. Tout s’est à jamais +gravé dans le cœur… Elle avait feint un sommeil +irrésistible. De l’armoire peuplée de +cent costumes dont il s’habillait par fantaisie +dans ses métamorphoses (à l’insu des propriétaires +légitimes, ses parents), elle avait tiré +des laines et des coussins. Ses cheveux sur cette +blancheur. La couleur et la force de ses bras. +Contre elle, cette chaleur croissante. Et ces +deux bouches qui chuchotent. Ces deux +bouches qui ne peuvent plus parler. Cette légère +morsure, comme d’un jeune chien. Et +cet autre baiser, qui change, qui n’a plus besoin +de finir. Qui est le plus pâle, à la fin, +d’elle ou de lui ? Il la voit comme une morte.</p> + +<p>C’est lui qui s’en ira, dans l’escalier, jouant +exprès pour la première fois. Résolu, intrépide, +fermé, protecteur, plein de honte, à +coup sûr, plein d’effroi, mais sachant qu’il +fallait se taire, persuadé qu’Adam avait gardé +de même Ève endormie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">JUSQU’A CETTE PORTE</h2> + + +<p>Quand la prodigieuse lamentation de la scie +flexible ravage et agace, il arrive qu’on se souvienne, +que l’on ramène au jour des pans entiers +de la mémoire, qui paraissaient à jamais +enfouis dans les décombres.</p> + + +<p class="h3"><i>Carnaval.</i></p> + +<p>Ce page est captivé par l’élégance supérieure, +par l’aisance, par l’éclat de la jeune +fille, et par sa forme de femme. L’écheveau +que tressent ces deux idées. L’idée des +femmes, des amantes, du mariage, et celle +de la pureté, de la fragilité.</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui, <span class="rm" lang="it" xml:lang="it">in petto,</span> songeur</i>. — Je vous regarde +parce que je vous aime (l’amour servant de +synonyme ingénu à l’admiration du désir) ; et +je baisse aussitôt les yeux parce que… Ne +croyez pas que j’aie vraiment peur. Seulement +de vous offenser et de vous paraître ridicule, +<i>à vous</i>.</p> + +<p><i>Elle, dans ses pensées, et d’abord riante.</i> — Il +paraît qu’il faut que je vous trouve bien +laid, étant un homme, tandis qu’au contraire +vous m’êtes délicieux. Est-ce que vous n’allez +pas me prendre contre vous, en me serrant et +m’embrassant ? Puisque c’est l’homme qui +embrasse, c’est lui qui berce, lui qui enlève, +lui qui caresse, tandis que nous fermons les +yeux.</p> + +<hr> + + +<p>Ils se contemplaient face à face, en combattant. +Leurs sacs étaient presque vides. Un +arbre avait laissé pleuvoir sur elle un flot de +rubans multicolores. Les pas de leur assaut +foulaient un vaste tapis mol et chaud. Elle +avait sa bouche ouverte, puisqu’elle riait ; son +cou gonflé par le mouvement en arrière de sa +tête ; rengorgé, parce qu’elle était bien aise ; +et son regard filtrait, comme pour lancer un +défi… Galatée, Galatée, les autres vous ont ravie, — je +veux dire emportée. C’est lui qui +a été ravi, qui est resté béant, à bout +d’haleine.</p> + + +<p class="h3"><i>Fil du destin.</i></p> + +<p>Avec autant de crainte que d’avidité, il regardait +cette bouche qui devait baiser la sienne. +Il n’avait plus rien dans l’esprit, sinon la +forme même et la saveur de cette bouche entr’ouverte. +Il levait les yeux sur elle pour les +rebaisser aussitôt, lorsqu’il avait rencontré les +siens. Il rougissait. Le cœur lui battait. Sa +main tremble sur la tasse qu’elle lui a donnée.</p> + +<p>Elle l’engageait à boire, et ne partait pas.</p> + +<p>Il la voyait aussi troublée que lui. C’était +même du trouble qu’elle sentait que venait +presque tout le sien, par sourde appréhension +et par une sourde espérance. Du trouble qu’elle +montrait, chaque fois un peu plus, lorsqu’elle +entrait dans la chambre avec ses potions et +ses orangeades. Elle n’en finissait plus. Elle +ne savait qu’inventer.</p> + +<p>Cette bouche, au-dessous des deux brillants +yeux noirs, sur ce pâle visage, dont il ne percevait +pas toute l’angoisse, mais seulement le +sourire courbe, amical et contraint. Ses cheveux +noirs pleins de mèches folles. Son cou +nu, un peu rougi sur le sternum. La blancheur +de cet avant-bras, sous la manche de toile rebrassée. +Il calculait avec une extrême rouerie +qu’il était naturel qu’elle en fût gênée, mais +qu’elle avait à faire le premier pas. Il se savait +presque un enfant.</p> + +<p>Elle était venue peu à peu si près que ses +genoux touchaient le fer du lit. Elle le regardait, +se penchait. Il suffisait, jugeait-il, qu’elle +cédât à elle-même, à cette corde. Il aurait près +de lui le corps d’une femme. Il embrasserait +le corps d’une femme. Ce blanc. Ce rose. Cet +entrelacement. Ce puits de délices.</p> + +<p>Il aurait pu lui prendre sa tête — si près — et +l’attirer, l’embrasser. (L’embrassement est si +bien lié au baiser que le verbe <i>embrasser</i> a +changé de sens.) Mais il démêlait dans l’altération +de ses traits anxieux une sorte de honte, +et même de désespoir, de colère, et même de +refus.</p> + +<p>Tomber là, songeait-elle, l’entendre, le soulever +légèrement. Si jeune, en disposer, l’enserrer. +Il ne voit pas qu’elle est quasi vieille. +Il la voit plus belle qu’elle n’a jamais été. Son +parfum, sa candeur, ses fibres. Ces tendres +muscles, un à un. Ces mains d’homme. Boire +à cette fontaine, saccager ces fleurs, piller ce +bouquet… Et tant pis pour lui ! Est-ce qu’il +fallait tant de scrupules ? Est-ce qu’elle devait +tout repousser ? Est-ce qu’elle en avait la +force ? Une fois encore, allait-elle remonter +dans sa chambre, déçue, et se tordre dans +ses draps ? Est-ce qu’elle ne pouvait pas +au moins le bercer, le presser ? Et sentir ses +longues jambes ? Est-ce qu’elle était sûre, +après tout, d’être toujours ce péril mortel ?</p> + +<p>Page surpris, qui ne lisais pas encore toutes +les pensées, qui étais encore empêtré, qui ne +savais que faire, qui mettais tant de poésie +partout, celle-là avait la moitié de son âme +livrée à une tentation délirante, l’autre à la +peur, à la honte et au remords de son mal. +Comme les deux plateaux d’une balance. Une +petite gifle que, par bonheur, tu lui donnas, +impatienté, pour tout changer en jeu gamin… +Il suffit du poids le plus léger, un grain, une +lamelle, et l’aiguille bouge ; tout est résolu, +tout est bien.</p> + +<p>Tu l’as vue s’enfuir comme une folle. Tu la +traitais de poltronne, en criant, parce qu’elle +semblait fuir l’avalanche de tes coussins. Tu +as vu — une dernière fois — sa tête, dans l’ouverture +d’une porte qu’elle ne se décidait pas +à tirer ; sa tête qui riait, croyais-tu, qui voulait +rire, ses yeux qui te transformaient en jeune +Bacchus indien.</p> + +<hr> + + +<p>Lit des hôpitaux, où peut finir entre les fers +et dans la sanie le triste amour. (Et cette +odeur de peinture neuve, entêtante, qui régnait +ce jour-là, et qui est aussi restée dans ta +mémoire.)</p> + + +<p class="h3"><i>La figure sans nom.</i></p> + +<p>Elle n’était aucunement touchée par la jeunesse +de ce petit monsieur. Au contraire. Elle +se sentait prête à le haïr, lui et ses façons délicates. +Elle lui avait jeté un dur coup d’œil +lorsqu’il avait franchi la porte. Il lui était indifférent +qu’il parût si frais, gracieux et timide. +A quel moment le faire payer ?</p> + +<p>Et lui n’en croyait pas ses yeux. Sans savoir +qu’il gravait dans sa tête toutes ces mêmes +images qu’il repoussait, il regardait ce désordre +d’une chambre, ce drap dont on avait +effacé les plis avec la main, ces tables encombrées, +ce peigne, et cette femme, dans ses +bas.</p> + +<p>Il ne savait que dire, et elle paraissait narguer +son mutisme. Elle parla cependant. Elle +reposa sa cigarette. Sa voix rauque.</p> + +<p>L’argent modifie à première vue le visage +des êtres qui sont mal nés ou que trop de +malheurs ont durci. Il lui vit une certaine +mansuétude, une espèce de jovialité.</p> + +<p>Elle lui paraissait vilaine, la jambe courte, +le buste long, et veule, mortellement lasse, +n’ayant plus de beauté, sinon dans ses yeux +étincelants. Il compara cette tristesse d’une +chair vivante à la gloire, à la splendeur des +statues. Cette tristesse inconnue d’une chair +vivante. Cette herbe maigre…</p> + +<p>Mais elle se leva. Il lui vit une sorte de douceur. +Elle l’embrassa. Elle était lisse et froide +comme un satin. Dans le miroir d’une table, +il voyait un dos modelé, il voyait des hanches +et leur contraction. Elle l’entraîna. Il était +stupide. Les objections qu’il lui fallait chasser +avec peine revenaient l’obséder.</p> + +<p>Elle finit par se mettre à prononcer des mots +ignobles. Soit pour l’humilier, le dépraver, le +salir, soit avec l’espérance de lui faire mieux +perdre la raison, ou soit qu’elle eût, à l’improviste, +un peu perdu la sienne, et qu’elle +révélât de cette manière le fond d’un cœur +avili.</p> + +<p>Lui se taisait (Chienne ! Chienne !). Il se +taisait obstinément. (Se peut-il que nous +soyons pareils aux chiens et aux gorilles ?) Il +voulait se taire, et lui ferma brutalement la +bouche. Pourquoi dut-il finir par baiser cette +bouche ? Comment découvrit-il dans ces +larges yeux d’une Bête un air humain attendrissant ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA CORBEILLE DE ROSES</h2> + + +<p>Le coupable fut Shakespeare… Ils l’ont lu +tous deux ensemble, dans la douce compagnie +des grands arbres, devant un ciel.</p> + +<p>Ils ont lu que l’on avait pu s’aimer, que +l’on avait pu se plaire à l’instant, que l’on +avait pu être cloué sur place, chacun par une +flèche, et se sentir décoloré, et plus vivant.</p> + +<p>Ils ont lu que tout était possible, que l’amour +résolvait tout, qu’il était brûlant et glacé, +plume et plomb, et même « plume de plomb, +et sommeil éveillé ».</p> + +<p>Ils surent qu’en prenant à témoin les nuages, +les oiseaux, les astres et les feuilles, ils ressemblaient +aux adolescents de Vérone. Les nuages, +les astres, les belles feuilles, et jusqu’à ce +tendre sourire qu’ils avaient aussi, à leur tour. +Tant de vrai dans le papier frisé d’un madrigal ! +Tant d’âme nichée dans l’emphase</p> + +<p>Ils surent que Juliette avait reçu et donné +un baiser le premier jour, comme elle-même. +Ils apprirent que Juliette avait laissé sa fenêtre +ouverte.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Ils n’avaient point menti, point exagéré. Ils +étaient sûrs d’aimer. Puisqu’ils en avaient +déjà défié l’univers.</p> + +<p>On avait pu les voir. Un cheval pétillant +emportait la légère voiture. Ni le vieil homme +qui conduisait ni son interlocuteur ne se retournaient +jamais, plongés qu’ils étaient dans +les arcanes d’une conversation juridique et +agricole. Assis entre les deux grandes roues et +tournant le dos au chemin, eux voyaient fuir +la route dessous leurs pieds. La route, les +champs, le monde. Ils s’embrassaient à la +face du monde.</p> + +<p>J’ai froid, disait-elle, et elle brûlait. Recroquevillée, +engourdie, brillante comme dans la +fièvre, les yeux tantôt vagues et tantôt pleins +d’étincelles.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Elle en vint à penser fixement qu’elle avait +un an de plus que Juliette, qu’ils n’aimaient +pas moins, que personne n’avait jamais aimé +davantage.</p> + +<p>La reine Mab acheva de les affoler. Elle tissa +entre ciel et terre le piège d’une nuit trop +belle, odorante. « C’est dans cet apparat que +la fée galope à travers les cerveaux des +amants. » Elle leva un obstacle après l’autre. +Tout leur devint facile et raisonnable, puis +qu’ils dormaient sous le même toit. Jusqu’aux +allusions de Samson, de Mercutio, et jusqu’aux +contes salés de la nourrice, qui piquaient +leur amour-propre. Ils ne savaient +quelle malice, quelle ironie, quelle soudaine +volonté de n’être pas dupes…</p> + +<p>Il ouvrit sa fenêtre. Celle de Camille était +en face. Une galerie de bois toute fleurie régnait +en terrasse le long de l’étage. Il n’avait +qu’à partir. Ils seraient plus près l’un de +l’autre qu’ils n’avaient jamais été.</p> + +<p>Par-dessus les verdures de l’épais jardin, il +contemplait « cette lune sacrée qui argente les +cimes », et ramenait de là son regard à la fenêtre +de Camille. Une corbeille de roses posée +sur le rebord lui parut une offrande.</p> + +<p>Le visage de Camille au-dessus de ces roses. +Elle tient une lumière dans la main qu’elle +élève. Elle met son index sur sa bouche. Elle +montre la croisée à côté de la sienne, répète le +geste du silence, et part, et vient.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Les coups sourds de son cœur tandis qu’il +attend, tandis qu’il écoute.</p> + +<p class="ugap">Elle a jeté devant elle la brassée de ses roses, +qu’elle avait apportées ; elle a brusquement +éteint la flamme qui l’éclairait.</p> + +<p class="ugap">Elle est contre lui, dans sa longue chemise +de fille, d’une toile un peu rude.</p> + +<p class="ugap">Il ne voit plus Camille. Il la tient embrassée, +et perçoit que sa joue est pourpre parce qu’elle +brûle.</p> + +<p class="ugap">Ce qu’il y a d’animal dans le corps humain +les aurait rebutés, s’ils y avaient pu penser.</p> + +<p class="ugap">Elle ne pensait rien. Elle cédait, elle tombait, +avait besoin d’être étendue, voulait être +morte.</p> + +<p class="ugap">Il se sentait léger à quitter le sol d’un coup +de talon. Il se sentait lourd à s’abîmer par +terre.</p> + +<p class="ugap">Il avait ramassé toutes les roses. Elle les respirait +en tournant un peu sa tête.</p> + +<p class="ugap">Si belle et diaphane. La légèreté de ses +membres, et cet or sur la fragile épaule, et ce +murmure de sa bouche.</p> + +<p class="ugap">« Jusqu’à ce que le timide amour, devenu +plus hardi, ne voie plus que chasteté… »</p> + +<p class="ugap">Vrais soupirs, dont ils n’avaient pas conscience. +Les premiers. Dont le souvenir les +poursuivra toute la vie.</p> + +<p class="ugap">Les caresses, songe-t-elle, que Juliette promettait +à Roméo, s’il devenait oiseau, — jusqu’à +le tuer — ce sont les caresses que je faisais +hier, avant-hier. Le véritable amour, dans sa +pénombre, immobilise.</p> + +<p class="ugap">Si tendre, l’amour, et « il est brutal, rude, +violent, il écorche comme une épine ».</p> + +<p class="ugap">Il est bouleversé et muet d’orgueil, il songe +qu’il ne pourrait la consoler d’un tort si +grave, mais que l’amour n’a pas besoin de +consolation. Il s’enchante, il s’ensorcelle.</p> + +<p class="ugap">Douce tête, petit cou, et ces tendres bras +qui voudraient encore serrer, n’ayant plus aucune +force.</p> + +<p class="ugap">« Aussitôt que le vivifiant soleil commence +dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux +ombreux du lit de l’Aurore… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">MION</h2> + + +<p>Sur les registres, ils sont nés à deux ans l’un +de l’autre, elle avant lui. Mais il n’a pas vingt +ans, et elle en a dix mille, en réalité, cent +mille. Elle a autant de siècles qu’il s’en est +écoulé depuis la naissance de la première fille +qu’Ève mit au monde.</p> + +<p>Il raisonnait ainsi dans les moments de lucidité +et de colère. Il apercevait de même, pour +s’adoucir, une autre différence. Celle d’un +cœur qui a été choyé, caressé, un peu aveuglé, +et d’un cœur qui resta seul trop tôt, et trop +libre, trop exposé.</p> + +<p>Il la considérait de loin, ce matin-là, assis +sur la jetée, heureux comme d’une revanche +qu’elle ne sût pas qu’il la voyait. Dans ses +hautes bottines, dans l’espèce d’amazone à +jupe courte dont elle était toujours et bizarrement +vêtue, elle grimpait le long de la falaise +avec une infaillibilité de chèvre. Toute noire +sur ce fond de craie et de verdure. Élégante +comme une belle lettre. Et tranquille, il le devinait, +impassible, bien à l’aise dans tous ses +mensonges.</p> + +<p>Sa toute petite tête, au loin, paraissait volumineuse, +à cause de l’énorme chevelure. Elle +parlait avec son compagnon, en remuant un +peu les bras, dont il admirait la ligne frêle et +gainée. Tous ses mensonges, elle les retrouvait +bien en ordre dans son esprit, en cas de besoin. +Elle en extrayait instantanément celui +qu’il fallait et le présentait avec une parfaite +modestie, qui ajoutait à son triomphe. Exécrable +Mion !</p> + +<p>Que pouvait-elle dire, là-haut, à ce flandrin +venu d’Angleterre tout exprès pour souffrir ? +Il en arrivait à le plaindre, si l’autre aimait +aussi. Il en arrivait à admettre qu’ils eussent +un jour à se confier l’un à l’autre, à se plaindre +tous les deux. On ne tarderait pas à lui +voir une figure agitée, renversée, pareille à +celle d’une troisième victime, qui les avait +précédés. Celui-là se répandait en lamentations +peu fières, et l’on avait même vu sa +moustache recueillir une larme idiote.</p> + +<p>— « Sachez, mon jeune ami, que nul ne peut +connaître le fond de l’âme de Mion, si elle a +une âme, comme elle a de l’esprit et peut-être +des sens. N’en croyez pas sa douceur. Et sachez +qu’elle est intéressée, calculatrice. Cette +tête innocente est pleine de trames. On passe +un examen, au cours duquel on est soigneusement +hébété par ses soins. Même s’il lui plaît +beaucoup, et qu’il n’en puisse douter, un +pauvre homme est sûr d’être refusé en fin de +compte. Ajourné plutôt, amusé, remis, brûlé à +petit feu. J’ai sérieusement pensé à vous tuer. +Lorsque j’ai compris que, vous non plus, vous +n’iriez pas très loin. Est-ce qu’elle vous a déjà +appris ce qu’elle ose nommer si fourbement ? +Tant mieux pour vous si vous l’ignorez encore ? »</p> + +<p>Cette tête innocente… Il n’avait pas voulu +croire qu’elle fût infectée par l’argent, dont +lui-même avait un mépris inhumain. Afin de +repousser la calomnie, il avait imaginé l’existence +de tout un lacis, de toute une machination +ténébreuse où Mion était prise et se débattait, +entre deux ou trois bourreaux malins, +dont ce polichinelle à cheveux blancs qui +l’avait appelée à part sur la plage, pour lui +parler si méchamment. (Et le vieux s’était fiché +par terre, dans une avalanche burlesque de +galets.)</p> + +<p>Mais il était bien vrai que lui-même avait +reçu les baisers de Mion, et ses baisers seulement. +On partait. On s’en allait sur la route. +On avait sa Mion à côté de soi. Elle marchait +dans son uniforme, et les mains nues, afin de +pouvoir en livrer une de temps en temps. On +voyait le profil de son visage sans poudre, son +petit nez droit, son menton, une Minerve enfantine, +la frange de son cil. Sous le chapeau, +le cône de sa torsade. Sur sa nuque, les deux +frisons, à la naissance de la chevelure.</p> + +<p>Le moment venu, on franchissait ensemble +les talus, les haies, tous les obstacles. On s’arrêtait +en plein champ. On s’asseyait côte à +côte. Aux basques de sa jaquette qu’elle relevait, +on admirait qu’elle ne fût pas si maigre. +A la pression de son buste léger, qu’elle eût +deux seins charmants et libres. On avait devant +soi la gentille vallée, les roseaux, les saules, ou +bien la courbe et les nacres d’un golfe. On respirait +sa verveine. Elle vous remettait sa face.</p> + +<p>Peu à peu, ses cheveux se desserraient. Les +mèches mordorées envahissaient le petit front +courbe. Ses yeux bleus devenaient gris, si sa +tête était renversée ; presque noirs, si sa tête +était baissée. Il était certain qu’elle observait, +sans manquer toutefois d’un air tendre. Il +était sûr qu’elle réfléchissait, en dépit de ses +soupirs. Il avait vu sa petite main arracher des +touffes d’herbe. Il avait entendu sa bouche se +récrier doucement. Celui qui se croyait trop +victorieux, celui qui voulait obtenir davantage, +avait à faire à une furie, debout en un clin +d’œil, devenue verte, qui menaçait de partir. +Il lui appartenait, à elle, de s’emparer de votre +tête, de votre oreille, et de vous rendre fou, +ainsi. Finissant par demander, contente, curieuse, +on ne savait : « Quoi donc ? Un tel +bonheur ? »</p> + +<p>Elle avait disparu avec son Anglais, dans le +vallonnement de la falaise, sur cette route de +Puys, où l’on disait que les amants trouvaient +à se loger, les vrais amants.</p> + +<p>— Mion, ton secret ? Mion, ton secret ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">AUTRES ÉCOLES</h2> + + +<p class="h3"><i>Négoce.</i></p> + +<p>Seize ans. La tête d’une chatte, mais jolie. +Seize ans, mais belle. Sa propre superbe et +l’astuce de sa mère s’accordaient à bannir le +grand corset du temps, pour mieux dessiner, +en d’étroites robes <i>princesse</i>, une incomparable +merveille.</p> + +<p>Opulente, effrontée, les dernières grâces de +l’enfance encore jointes à cet épanouissement. +Distribuée, partagée, dardée. L’épaule, les +seins, l’arc des flancs, et cette ligne plus droite +qui va de la taille à la jambe, en passant devant +l’os iliaque invisible. Il suffisait qu’elle entrât. +On était interdit.</p> + +<p>Sa mère choisissait. Elle s’en prenait uniquement +aux hommes riches et âgés. Ces deux +conditions paraissaient nécessaires, comme si +elle jugeait que, dans tous les cas, un homme +jeune est dangereux. La pauvre enfant ! Elle +ne se résolvait pas à croire que le monde dût +être un tel flot de saleté. Je la voyais souvent, +à table, éperdue de dégoût, son cœur sur les +lèvres.</p> + +<p>Si j’avais su ! Au lieu de tomber en extase +devant elle, et sa mère manœuvrait en conséquence +comme un général d’armée, j’aurais +joué l’indifférent. Elle me regardait avec tristesse, +avec amitié, en complice, comme un +prisonnier en peut regarder un autre dans une +forteresse, à travers les barreaux.</p> + +<p>A la réflexion, il est permis de se demander +pourquoi la mère habillait sa belle chatte en +vraie femme. Il faut supposer qu’elle était +pressée, qu’elle voulait mener une campagne +décisive, frapper un grand coup. Au delà du +pain quotidien assuré en catimini, le maire. +Puisque les hommes sont fous !</p> + + +<p class="h3"><i>L’Aveugle.</i></p> + +<p>L’Amour l’avait ainsi blessée. Il lui avait ôté +la vue.</p> + +<p>Un amour coupable, en dépit de toutes les +bonnes intentions qu’elle y avait prodiguées. +Il arrive donc qu’une âme trop généreuse et +imprudente voie s’armer et jouer contre elle +jusqu’à ses plus belles qualités, dénaturées, +désorientées ?</p> + +<p>Elle s’avançait, dans une humble inclinaison +de sa tête, frêle et pâle, une innocence irréductible +peinte sur ses traits.</p> + +<p>Et parlait bas, en se contenant. Elle savait ne +point maudire. Elle ne vouait personne au malheur. +Tout ce qu’elle entendait dire par le +commun des êtres de son âge lui paraissait +dès lors d’une navrante et périlleuse naïveté. +Mais elle en souriait seulement. L’abandonnée +s’interdisait de jeter l’épouvante.</p> + +<p>Dans la confidence, il lui arrivait, non d’exprimer, +mais d’indiquer sa soumission, sa docilité. +Elle pensait que les lancinations du regret, +les brûlures du remords n’ont pas +d’autre adoucissement.</p> + +<p>Elle avait une sœur dans la triste chanson : +<i>Ma mère, coupez mes longs cheveux, — Ils +serviront d’exemple aux filles…</i> Un si profond +retour, et la magnanimité qu’il révèle ! On +voudrait un miracle, et suspendre les lois +inexorables.</p> + + +<p class="h3"><i>La Rivale.</i></p> + +<p>Vous ne vouliez pas tant savoir si je vous +aimais, si je vous désirais.</p> + +<p>Sur cela, vous étiez pleine de confiance. Vous +saviez à quoi vous en tenir sur l’état d’esprit +qui venait à un homme lorsqu’il vous entrevoyait, +à demi consentante. Lorsqu’il avait +devant lui votre grand corps laiteux, rose, majestueux, +et pourtant agaçant, provocateur. +Une Junon qui aurait perdu son bon sens, qui +ferait cas principalement de l’amour charnel. +Et votre visage d’une reine de Rubens ? Son +petit nez aquilin ? Ses yeux pâles ? Sa bouche +infléchie ? La longue courbe de sa joue ? Et ce +son léger répandu sur votre figure, qui en exaltait +la blancheur ? Sans compter vos deux bras, +dans leur manche chinoise, visibles jusqu’à +leurs copeaux d’un or ductile.</p> + +<p>Vous vouliez savoir si j’avais aimé votre +amie Pauline, si elle m’avait aimé, si j’avais +été heureux par elle. Un <i>oui</i> que j’aurais dit, +vous vous donniez sur-le-champ. Au lieu qu’il +a fallu toute une semaine de sape et de contremine. +Rire, s’avancer, reculer, causer beaucoup, +se taire, dire <i>non</i> avec un air grave, relancer +l’hameçon au dadais qui vous prenait +au mot. Jusqu’à ce que vous ayez voulu imaginer +qu’il se conduisait en gentilhomme (et +qu’ainsi votre détestable Pauline avait dû +l’adorer).</p> + +<hr> + + +<p>Comme un homme a lieu d’être fier, grâce +à toi ! Il voit disparaître le globe de tes yeux. +Il te voit remuer comme une vague. Il voit +tout ton corps divisé en tumulte : le thorax, +l’épigastre, les muscles abdominaux. Et il +t’écoute, surpris. Est-ce que tu ne vas pas +mourir ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">L’INSOUCIANT</h2> + + +<p>Il la retrouvait après trois mois. Il était surpris +de l’avoir aimée, non sans se reprocher +un revirement si cruel.</p> + +<p>Aimer — songeait-il — aimer ! Nous sommes +toujours à prononcer ce mot. Je t’aime, tu +m’aimes, nous nous aimons. Ah ! que c’est +bête.</p> + +<p>Étendu près d’elle, il la regardait vieillir, à +la lettre.</p> + +<p>L’amour la vieillissait, lui prenait les deux +sillons qui allaient des ailes du nez aux coins +de la bouche, et les creusait artistement.</p> + +<hr> + + +<p>(Que me font ta science et ton art ? Comme +si l’amour était une jonglerie ! Que me fait ta +courtoisie de diplomate ? Le jour de notre premier +baiser, lorsque je me suis cru si habile, si +entreprenant, crois-tu que je n’aie pas vu comment +tu as souri ? Avec quelle finesse ? Et il +faut que je t’obéisse toujours, pendant que tu +te donnes l’air de faire toutes mes volontés. +Ton air de docilité est une combinaison qui +te permet de lutter à armes égales, et même de +te croire plus forte que moi. Mais si nous +comptions ?)</p> + +<hr> + + +<p>Non qu’elle fût laide, au contraire, ni si +vieille, en réalité.</p> + +<p>Blonde, avec de gros yeux bleus qui avaient +dû être la gaîté même. Une tendre bouche, +une tendre joue. Un corps d’un charmant équilibre, +sans un seul défaut grave, et poli, poncé, +frotté. Plus d’une nuance couleur de rose ajoutait +à son fragile, à son maniérisme. Elle aimait +qu’on la comparât à un Saxe.</p> + +<hr> + + +<p>(Nez moyen, front moyen, bouche moyenne, +âge moyen, grâces excessives. Et cette peur +que j’ai, malgré tout, de l’attrister et de m’enfuir ? +L’autre, — chypre, chypre ! — l’autre +qui lui ressemblait — comme si j’étais voué à +cette espèce de blondes — n’avait pas un cœur +aussi gentil. Elle prétendait que nous fussions +trois. Il venait trois fois par semaine, à la +cloche, comme un homme prudent. S’en allait +de même. Et c’était toujours le matin. Soirées +réservées à la famille. Le jour qu’elle voulut +tout m’expliquer, ayant oublié l’heure, le jour +qu’elle lui refusa sa porte, pour m’apaiser, me +mettre au courant… La femme de chambre +nous lançait des regards désapprobateurs. +Et volez, théière ! Dansez, biscuits ! Place à +Don Quichotte de la Manche ! Mais celle-ci est +constante, assidue, unique, interminable.)</p> + +<hr> + + +<p>Il alla jusqu’à remarquer que son haleine +perdait un peu de fraîcheur à la longue, lorsqu’elle +se réveillait, mais refusa même de se +l’avouer. Il enregistrait à son insu. Les souvenirs, +eux, seront involontaires. A vrai dire, il +n’avait besoin d’aucune raison précise. Il fut +tranquillement sûr qu’il oublierait, un jour, +de se réfugier chez elle.</p> + +<p>Elle pensait cependant qu’elle ne pourrait +jamais le haïr, que ce n’était pas sa faute si les +générations étaient capricieusement réparties +et brassées. Il se croyait bien dissimulé, bien +recouvert, et elle le perçait à jour. Elle souhaita +de le revoir dans dix ans, de loin. S’il devait la +reconnaître, elle souhaita de devenir auparavant +toute blanche et sereine. (Que je me lève +la première, que je lui fasse un beau goûter, +qu’il frémisse d’impatience, l’ingrat, d’agacement +et de gloutonnerie.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LE SILENCE</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Une grande comme toi, quel bonheur ! +J’ai su qu’une vivante pouvait être beaucoup +moins parfaite que les déesses de marbre, et +n’être pas moins belle. Ta vaste poitrine, +quoique molle, tes reins creux, ce dos puissant +et doux, et ces quatre membres, ces bras forts, +ces jambes fortes.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Si tu m’entendais penser, tu verrais dans +la véridique image que tu me donnes une offense. +Tu jugerais que tu me sembles une maritorne. +Tu ne te vois donc pas comme tu es ? +Belle, vraiment, resplendissante.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vêtue, tu ne parais pas une grosse +femme, rassure-toi. Seuls les connaisseurs +peuvent deviner tous tes charmes, avec leurs +moyens infaillibles, que je finirais bien par +connaître. Mais à présent, comme tu me plais ! +Tranquille, étalée, ample, douce, rafraîchissante.</p> + +<p>Brune comme l’encre, pâle comme la tubéreuse, +violette comme une belle figue.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’aime aussi ton visage d’enfant, ta +bonne bouche, tes bons yeux, ce front pensif.</p> + +<p>Ton visage d’enfant, et ce contraste de ton +visage avec ton corps.</p> + +<p>Dans ton beau visage, ta belle bouche, tes +beaux yeux, ton beau front. Enfant chérie, que +tu es belle !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> C’est tout bas que je te nomme mon enfant, +c’est en moi-même, et toi tu me proclames +ton fils, en riant comme une folle, en +serrant ma tête sur ton giron. Eh ! bien, chacun +de nous sera l’enfant de l’autre. L’amour +est ainsi. Il donne, il reçoit. Il change tout. Il +gaspille un monde et le garde tout entier. Il +est à la fois le théorème et la réciproque. Deux +en un. Philippine !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Oui, c’est vrai, j’ai crié <i>philippine</i> quand +tu dormais, quand tu somnolais. Vous m’aviez +tourné le dos, vilaine. Mais j’escaladerai cette +haute montagne que vous élevez à cet endroit, +je contournerai le pays, et je rencontrerai là-bas +votre belle face en train de sourire. J’aurai +un bon baiser pour ma peine.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous commencerez à m’embrasser honnêtement, +fraternellement. Puis, je vous verrai +devenir sérieuse comme un médecin, je verrai +vos yeux changer, et je rirai à ce signal. Peu +à peu, je verrai vos yeux lutter avec eux-mêmes. +Vous voudrez les empêcher de se +fermer égoïstement, vous voudrez les garder +ouverts en tombant dans le gouffre, m’y emporter.</p> + +<p>Comment ne t’aimerais-je pas, capable d’un +tel sourire ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’aime aussi ton esprit. J’aime cette hardiesse +que tu as su avoir, parce que tu m’aimais.</p> + +<p>Tu ne me connaissais ni d’Ève ni d’Adam. +Tu m’aimais. Tu me regardais avec un plaisir +qui me donnait un frisson de vanité et de bonheur. +Rends-moi justice. Est-ce que je ne te +regardais pas de même, aussi souvent que je +le pouvais ? Par exemple, chaque fois que +j’avais à lever mon verre ? A distance, comme +nous étions, si je parlais, tu prêtais l’oreille, et +moi je t’écoutais aussi. Les gens crurent que tu +t’enivrais, quand tu préparais de loin ton chef-d’œuvre.</p> + +<p>Tu avais calculé que tu t’évanouirais, que je +serais près de toi, que je me précipiterais, que +je t’aiderais, que je serais le premier, que tu +me dirais une heure, un lieu.</p> + +<p>Et je ne t’aimerais pas ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu savais donc que j’aurais moins d’invention +que toi, que j’aurais moins de génie. +Que d’expérience !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Allez, allez, Jalousie ! Bête venimeuse, +éloignez-vous. Je repose dans les bras d’une +fée. Vous ne pouvez rien, visqueuse tarasque. +Votre rire immobile, blanc dans une gueule +rouge, à dents de scie, ne peut rien contre le +rire de mon amie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ta douceur : les grandes eaux d’un château +royal, arrêtées par prodige, pareilles aux +roseaux et aux grappes d’une autre planète.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Et je t’aime dans la pauvreté de ton +enfance. Les coups que l’on te donnait, tandis +que j’étais choyé et obéi, la faim que tu as +soufferte, tandis que j’étais gavé ; ce croûton +que tu as pris un jour dans le ruisseau, tandis +que je distribuais mon pain aux canards du +Bois ; il n’y a pas une misère dont tu aies été +affligée, il n’y a pas un mouvement que tu +aies fait pour être un peu moins malheureuse, +que je puisse imaginer sans souffrance et dont +je ne te doive réparation.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Dans l’amertume, tu es restée si généreuse ! +J’aime aussi ton égalité, ton équanimité. +On dirait d’une déesse de l’Olympe qui rend +des arrêts imperturbables, au milieu des coups +de tonnerre qui assiègent le globe. Un escalier +de marbre, sur les volutes des cieux. Et rien ne +l’émeut, dans tout ce que les méchants peuvent +tramer. Dans ce que les bons peuvent pâtir, +tout la contriste.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Puis elle se lève et se met à danser. Elle +te ressemble de plus en plus. On voit et qu’elle +a vingt ans et qu’elle sait à fond tout ce que +les hommes pouvaient faire, tout ce qu’ils pouvaient +ourdir à l’abri de leurs murs et sous +leurs visages fermés.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque tu te coifferas, entre tes deux +bras blancs, je viendrai mettre un doux baiser +dans leur touffe. Tu baisseras tes yeux, ils quitteront +ton miroir. J’aurai ta main sur ma tête. +Je rebaiserai, non plus ta bouche, qui aura +bien eu sa part, non plus ta bouche de gourmande, +mais ton front. Je verrai tout le bonheur +que tu auras.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Est-ce que tu connais seulement la couleur +du papier de cette chambre, depuis trois +mois ? Dis-la. Ne regarde pas. Dis-la vite ! +Je parie que tu la sais, méchante !</p> + +<p>(<i>Il lui a mis ses deux mains sur les yeux. +Elle lui a pris cette main, et l’embrasse.</i>)</p> + +<p>Tu vas encore secouer la tête, et je te demanderai +encore pourquoi, et tu refuseras encore +de me le dire. Tu vois toujours si loin. Si +l’on pouvait donner l’avenir.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Au fait, on le donne, promis dans un +anneau. Est-ce pour cela que tu n’en parles +jamais ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">DANS LES SOUTES</h2> + + +<p class="h3 cc">1</p> + +<p>Il a pris l’escalier ouvert dans ce reste des +remparts, et il avance avec une curiosité et +une avidité aguichantes, plus fortes que le +dégoût.</p> + +<p>Il considère, l’une après l’autre, en passant, +les monstrueuses laideurs qui l’appelaient, +surprises de le voir, agitées, flairant l’aubaine. +Un sale ruisseau longe leurs alvéoles, qu’il +faudrait enjamber si l’on avait l’idée saugrenue +d’aller à l’une d’elles.</p> + +<p>Il revient sur ses pas, plein d’anxiété. Il +s’étonne de sentir qu’un trouble de la chair +puisse demeurer au fond de l’horreur et dans +la nausée. Elles l’encourageaient de la voix. +Elles supposaient qu’il fallait enhardir la folie +de ce garçon bien vêtu. Elles le prenaient pour +un innocent.</p> + +<p>Il distingue la plus jeune, la moins vieille, la +moins affreuse, traverse, franchit son seuil, +arrive dans un carré de terre battue, entre +quatre murs sans fenêtre, séparé du dehors par +un rideau de loques. Un relent bestial. L’odeur +d’étable du genre humain.</p> + +<p>Le lit, la couche, les couvertures : un tas de +toile à sac et de chiffons. Non pas une odeur +d’étable, mais de sentine, de carène pourrie. +Il était chez la reine du troupeau.</p> + +<p>Il classait, inventoriait. Les deux chaises d’une +paille crasseuse ; le cône de papier à mouches ; +dans une terre cuite, le cercle de cette eau +bleuâtre. Il songeait que les hommes sont répandus +sur le globe comme une gale, comme +une mousse parasitaire. Il songeait à l’ignoble +chimie d’un corps vivant. Et se savait gré de +philosopher, au lieu d’avoir fui.</p> + +<p>Elle le regardait debout, en silence, forte +brune établie pour porter des cruches, des +couffins, et marcher en équilibre, le bras +étendu. Debout, silencieuse, et peu à peu vexée, +elle attachait sur lui deux yeux fixes, d’un noir +de charbon, dans son visage d’une régularité +antique. Il l’ennuyait. Cette Inquisition !</p> + +<p>Il a prononcé quelques paroles indifférentes, +il a tendu un fastueux billet de cinq lires, et +pense s’en aller. Mais elle lui mit les deux +mains sur ses épaules et le contraignit de s’asseoir. +En se reculant un peu, elle arracha sa +robe, avec un air de défi, de revanche. Née de +tant d’ancêtres dévorés par le soleil, qu’elle +avait gardé une couleur de bruyère, de merisier. +Et sûre d’elle, à présent, violente, puissante, +la belle brute d’un mythe.</p> + + +<p class="h3 cc">2</p> + +<p>Par les trois grandes fenêtres ouvertes, nous +communiquions avec une nuit étouffante.</p> + +<p>Ida avait cessé de fatiguer le piano. Nina +avait jeté ses mauvaises cartes à son propre +nez, dans un miroir, en se tirant la langue. +Angelarosa avait récité des vers de Dante. Mais +oui. Madame Satin somnolait dans un fauteuil +crapaud. Il était tard. Carmè mangeait gloutonnement +une barre de chocolat au lait. Teresina +soignait ses ongles d’un air las. Et la +superbe Emilia, un peu vautrée, ses deux +jambes sur une chaise, considérait la danse de +sa mule au bout de sa belle patte. Nous rêvions, +enfin.</p> + +<p>Nous avions eu une conversation chimique, +hygiénique, doctorale, fraternelle. De +là, à l’idée de la mort, il n’y a qu’un degré, un +petit pas philosophique. De là à l’idée religieuse +de la mort. Quand Ida se leva, alla +chercher son peignoir. Est-ce que la nuit devenait +plus fraîche ? Puis Angelarosa, puis +Nina, et les autres, jusqu’à la superbe Émilie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">BRISÉIS</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle m’a enfin demandé si j’étais Italien, +si je n’étais pas Français. Nous reposions, +nous gisions. Sa main avait caressé ma joue. +J’avais ma nuque dans la tiédeur de son beau +bras. Elle est noble jusque dans la curiosité.</p> + +<p>Il y a des Nymphes. C’en était une.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Grande, robuste. Dans la plénitude du +corps divin, un air de candeur enfantine.</p> + +<p>Il me semblait impossible que tant de perfection +fût au monde. Je faisais un rêve. J’aimais +une Galatée ou j’étais Pygmalion : je comprenais +sa chance et sa fable. Finalement, je l’ai +nommée Briséis, je ne sais pourquoi, pour cet +air aussi de soumission et de nostalgie qui lui +vient.</p> + +<p>Briséis aux belles joues… <i>Briséide.</i></p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Les beaux cheveux pleins d’ondes, cette +épaule, ce torse pur, et cet arc des hanches qui +aime la lumière, et cette taille point trop fine, +ces beaux membres…</p> + +<p>Si belle qu’il faut à chaque pensée le répéter. +Sa belle main, son beau cou, sa belle bouche… +Ou bien il faudrait une litanie d’épithètes apparemment +contradictoires : grave et svelte, volumineuse +et élégante…</p> + +<p>Un certain degré entre la force et la langueur. +Ce point où la majesté intervient. Et +tant de décence !</p> + +<p>La voir respirer.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je lui ai dit que j’étais Français, dont +elle a paru contente. Comme si les hommes de +son pays la gênaient. Elle les craint. Elle les +déteste. On ne sait.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Briséis est mystérieuse beaucoup plus +que qui que ce soit. Elle est arrivée ici aux premiers +grands feux de l’été, il y a un mois, dans +ce costume de paysanne qu’elle porte toujours : +une grosse jupe, des bas rayés, une chaîne d’or, +des anneaux d’or. Flanquée de cette matrone +au sommeil équivoque qu’elle appelle sa tante.</p> + +<p>Mais nous l’avons d’abord vue en Déesse au +Bain.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nous, l’impertinente escouade : Nandino, +Giacomino, Emilio… Le nageur avait dû +reprendre pied, pour s’être soudain trouvé +sans force.</p> + +<p>En déesse au bain. C’est-à-dire qu’elle était +jusqu’aux genoux dans l’eau, entre les pilotis +de sa cabine, contre les dernières marches de +l’escalier. L’Adriatique avait fait peur à cette +reine des bois. Elle s’était baissée, s’était +mouillée, avait senti les couteaux du froid, +s’était relevée, et regardait, surprise. Elle avait +sur elle un lin candide que la mer avait trempé +et rosi.</p> + +<p>Le soleil tout le premier, quel indiscret ! Par +l’ouverture de la planche battant la vague, +Apollon était entré, il avait pris possession, il +l’avait embrassée, embrasée. Mais ni l’Astre ni +les garçons curieux n’ont arraché un cri à son +beau masque de statue.</p> + +<p>Blanche, rougissante.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle a un doux visage qui cherche la sérénité +ou craint de l’avoir perdue, de grands +yeux ovales, un pli tracé sur la lèvre supérieure. +Elle est réservée, même courtoise.</p> + +<p>Elle n’est pas aiguë, elle n’est point gracile. +Elle n’est pas une tige. Elle est une corbeille +de fruits. La rose de la pêche, le blanc de l’amande, +le lisse de l’abricot. Leur pulpe. Elle +n’est pas l’Égypte. Elle n’est pas l’Étrurie. Elle +est la Grande Grèce… Chaste jusque dans ce +cri qu’elle étouffe comme une plainte.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ses beaux bras blancs qui retordaient sa +chevelure après le bain. Elle se penche, remonte +l’escalier, elle disparaît. Harmonie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Un peu du sel de la mer est sur elle. +Conque ! On la voit dans une conque de nacre, +assise et ruisselante, dans une conque de nacre +que traînent des chevaux blancs.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce matin, dans la foule, tu avais tes +beaux yeux baissés, qui cachaient leur lac. La +masse de tes cheveux soulevait la pointe de +ton mouchoir de tête, si bien que l’on découvrait +ta nuque, ton beau cou de marbre, — mais +si tu respires, il est vivant, il se gonfle en +gorge de colombe.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’entends tes pigeons dialoguer sur le +balcon, entre les persiennes et la vitre.</p> + +<p>La lumière est verte sous la voûte du plafond +vert et rose. O corps frais et silencieux !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu avais enseveli tes deux beaux seins incompressibles +dans ton fichu à fleurs. Tu allais +sur la terre dans cette même jupe que voilà +jetée, qui garde ta courbe. Tu as paru contente +lorsqu’on a brûlé le jour, quand on a lancé +vers la nue éclatante ce feu d’artifice qu’ils +aiment ici, ce paradoxe, qui n’est plus, à la +clarté du soleil, qu’un enroulement de fumées +blanches dans l’espace. Tu as donc souri. Il +me semblait te voir ton visage de petite fille. +Tu es toujours imperturbable. Peu de gestes. +Là pourtant, tu as bougé. Tu as fait quelques +pas si légers. Tu dansais. Mais quelle figure as-tu +montrée à la procession ? Si triste, <i>cor’mi</i>, +si triste !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Un peintre qui voudrait te peindre… Tu +ris ? Non, ce n’est pas moi. Et je ne peux +t’avouer, non plus, quels noms je te donne en +moi-même, qui te dérouteraient. Tandis que +<i>mon cœur</i>, et dans ta langue !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce mouvement calme et profond, doux +à en mourir.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle a encore souri. Elle a ouvert et refermé +ses bras. Je suis bien là. Mais ne baisse +pas les yeux si vite. Que ce soit moi que tu regardes +comme je te regarde, douce tête à +prendre dans ses mains.</p> + +<p>Un peu du sel de la mer… Elle-même a seulement +l’odeur du pain très chaud. Pureté d’un +corps jusque dans le péché.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai qu’elle sait qu’elle pèche. Et +si l’amour ou si le feu parviennent à amender +son remords, il est vrai aussi que la colère s’y +mêle à la fin, réprimée, si c’est la colère.</p> + +<p>Un sombre voile. Un amer dépit. L’humeur +d’un joueur têtu, lorsque les dés sont jetés, et +qu’il perd, et qu’il reprend le cornet, d’une +main qui hésite, la volonté de tout braver +peinte sur la face.</p> + +<hr> + + +<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Tu che sei un Signore…</i></p> + +<p>Je lui ai répondu :</p> + +<p>— <i lang="it" xml:lang="it">Tu che sei una Maraviglia.</i> Avec un <i>a</i>, +exprès, par un surcroît de pompe, un <i>a</i> archaïque, +au lieu de <i lang="it" xml:lang="it">meraviglia</i>. Mais elle a +froncé sur son bel œil un sourcil courroucé.</p> + +<p>(On ne peut se parler d’elle à soi-même qu’en +style classique.)</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle me tutoie dans son doux parler, avec +cette inflexion d’un enfant qui serait plus fort +que vous et en aurait conscience, sans vouloir +ou sans daigner abuser de son empire. Puis-je +dire qu’elle m’aime ? Sa tendresse involontaire +qu’un regard peut trahir, et moins qu’un +regard : ce tremblement des beaux bras serrant +tout à coup le corps de l’autre. Elle +m’aime, elle me serre ainsi. Toutefois, elle ne +m’a pas ouvert les plus profondes retraites de +l’âme. Elle peut se taire, elle peut jaser, elle +m’écoute comme un oracle ; et moi, qui ne parviens +jamais à la quitter, moi qui subis un +charme qu’elle sent… Qu’est-ce donc qu’elle +me dérobe, malgré tout ? Qu’est-ce qu’elle me +refuse, sans explication, sans débat, par le silence, +avec une sorte de dignité confuse ?</p> + +<p>Je te connais, peut-être. Tu songes que rien +n’efface l’inégalité des conditions, bien qu’un +chrétien en vaille un autre… Sentiment sans +aigreur, qu’elle m’a exprimé dans nos conversations +générales, lorsqu’elle pensait qu’il +n’était pas question d’elle. Oh ! quel imbécile ! +Une femme pense qu’elle est toujours +en cause. Je l’avais oublié, moi, et je croyais +lui tirer les vers du nez (par affection) quand +elle me donnait tranquillement son petit avis +au lecteur. Tranquillement, noblement, prudemment. +Pour écarter d’elle les chimères. Par +un détour sans hypocrisie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle n’imagine pas même la liberté +qu’ont les filles dans les bras des hommes, quels +qu’ils soient. Les filles entretenues. Les filles +vendues. Leur injurieuse liberté, à l’abri d’un +autre nom.</p> + +<p>Je le savais pourtant lorsque je l’ai nommée +Briséis : elle se tient pour une captive.</p> + +<p>Ce qu’elle a prostitué si vite est une paysanne +de C…, née de bon lieu, fille d’Un tel et +d’Une telle, baptisée, croyante. Tout le monde +a pu voir sur le visage de ce bel être livré les +marques de la honte.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Moi, du moins, je l’ai vu, bien que sans +comprendre, je l’ai vu pour m’en ressouvenir. +Raisonnablement, j’avais soupçonné (et haï) la +vieille dormeuse. Raisonnablement, ou par faiblesse +ou par fureur, j’avais voulu enlever tant +de beauté à tant d’infamie. Elle était à qui voulait, +avec une espèce de dédain imperceptible. +Elle était à qui payait. On arrivait. On ne prononçait +pas un mot. Sa splendeur, ses longues +jambes, sa tête indifférente sur l’oreiller. Ou +bien sa nuque dans ses deux mains, à l’extrémité +de la grandesse. Personne n’a entendu le +son de sa voix quand elle supportait le désir et +l’impatience des hommes. Ils la traquaient le +lendemain, à la mer, parce qu’ils voulaient +l’entendre, certainement l’entendre, et retrouver +en elle une vraie femme, au lieu de l’énigme +qui les avait déconcertés. Sa bouche acceptait +et ne rendait pas.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Un jour, pourtant, tu as parlé. Cette +belle bouche nacarat en a pris une autre. Les +quatre murs de ta chambre n’ont plus enfermé +une muette, ni un autre homme que ce garçon, +cet heureux garçon. Toi, tu as encore haussé ta +belle épaule, parce que tu voulais encore ergoter, +encore suspecter « un caprice de +maître ». Tu avais des yeux que je ne t’avais +pas encore vus, brillants, un peu fiévreux.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nacarat, entre la cerise et la rose.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Qu’avais-je su dire ? Entre toutes les paroles +que j’ai dites, dans cet éblouissement, +quelle est celle qui l’a captée ? N’en trouverai-je +pas une autre qui vaille celle-là ? Qui +m’ouvre la dernière porte ? Qui devienne la +clef de son ombrageux chagrin ? (Et je parle +comme les Espagnols et comme Shakespeare.) +Ou si les mots ne peuvent rien ? S’il a suffi, +au delà des paroles, d’un être et d’un instant ? +Et qu’il me soit impossible de l’attirer encore +plus près ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Parle donc, toi. Dis que tu crois que je +t’aime.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle lève encore son épaule, petit regard +de coin, me donne un baiser, se tait quand +même. Elle pense que je parle en vain. Grande +mine de commisération. Les songes ne peuvent +rien. La réalité décide.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je te dis que je vois une route blanche. +Elle est blanche par toute cette invraisemblable +poussière qui la recouvre comme d’une main +de farine et que l’air emporte. Un souffle de +brise au soleil : la perruque poudrée des oliviers +en devenait d’argent. Les roues du char +sont bariolées. Et juchée entre elles, tu ris, le +visage tout rond, sous le cercle de paille. Le +visage encore tout rond, car ce n’est pas encore +toi, comme tu es. Pas encore tout à fait +toi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ces larmes de ses yeux. Cette main qui +a pris la mienne, tandis qu’elle éloignait son +corps. Assise, ce flot de paroles, comme le +bras d’une source jaillit des rochers, sous un +pic.</p> + +<hr> + + +<p>— Il y en a un qui a voulu que je fusse… +(Elle dit le mot terrible. Elle le dit avec une +vraie innocence, si l’innocence est cette naïveté.) +Je puis prétendre que je ne songeais +pas au mal. Je ne savais pas bien ce que c’était. +Je n’avais pas comparé les hommes aux animaux… +Peut-être que les hommes, pensais-je, +ressemblent aux animaux, mais non pas les +femmes, qui n’ont pas besoin de devenir folles +pour mettre des enfants au monde. Les +femmes, non. Pas elles, ni moi. Quel dégoût ! +(<i lang="it" xml:lang="it">Chè robbaccia !</i>) Jamais plus je ne dirai à un +homme que je l’aime. Comment une… peut-elle +dire qu’elle aime, sans qu’on lui rie au +visage ? Lorsqu’il m’a aimée, lui, j’étais <i lang="it" xml:lang="it">senza +macchia</i> (sans tache). Il travaillait dans le +domaine de don Paolo. (<i>Domaine</i> se dit <i lang="it" xml:lang="it">potere</i>, +c’est-à-dire <i>pouvoir</i>. Quel mot ! Mais comment +puis-je tomber, moi, dans cette froide analyse, +tandis qu’elle parle, bouleversée ?) Il se levait +avant le jour, pour arriver dans les champs +avec le soleil, et revenait à la nuit. Il gagnait +une demi-lire, et l’huile, les fèves, la verdure. +Il était si pauvre qu’il a voulu partir. Non pour +lui, pour moi. Il est allé en Amérique. Alors +don Paolo… Oh ! quelle honte !</p> + +<p>Le jour que s’était déclaré Michel, celui +que j’ai trahi, je venais de descendre de notre +char. Michel avait marché à côté de la roue, +dans la poussière, tandis que j’admirais ses +beaux cheveux, et que mon père me faisait des +signes…</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Le jour avait tourné. Je distinguais +moins le beau visage, qui avait pâli, s’était +empourpré. Je pris sa main. Trop de pitié. Je +l’embrassai. Trop de pitié. Je voulus toucher +sa tête.</p> + +<p>— Tu vois. Ses chaînes d’or sont là. Regarde. +Là, sur la commode. Les chaînes d’or +du seigneur don Paolo ! Mais moi, je l’ai puni. +Quand je lui reviendrai, il verra une âme +véritablement perdue. Je serai vraiment +comme il m’a faite, quand je reviendrai… Et +toi, va-t’en. Et toi, va-t’en.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">L’IMPOSSIBLE</h2> + + +<p>Premières valses lentes. L’on ajouta au plaisir +la mélancolie, comme un plaisir plus vaste.</p> + +<p>Nous ne voulions plus ni subvertir la société, +ni renverser la morale, ni contester les beautés +du monde, mais, au contraire, les éprouver, +les comprendre, les amener sous les feux +croisés de l’intelligence et de l’âme.</p> + +<p>La séduction de la volupté, son incertitude, +la fuite des heures, et l’implacabilité de la +Mort, autant de thèmes qui ont nourri la poésie +comme la sagesse de tous les temps. Le +vers de La Fontaine : <i>Jusqu’aux sombres plaisirs +d’un cœur mélancolique…</i></p> + +<p>De la meilleure foi du monde, telles étaient +les paroles de notre chanson. L’air était donné +par une jeunesse aussi enivrée, aussi éblouie +qu’aucune autre.</p> + +<p>Celui-là dansait tous les soirs auprès de la +mer, dans l’éclat des lampes à arc. On baignait +dans la fraîcheur de la brise nocturne, au sein +d’un été radieux. Les cavaliers, en partant, +avaient l’Adriatique à leur gauche, les violons +à leur droite. Ils avaient acquis par une parfaite +révérence les bras, la taille, le corsage d’une +belle fille, et la berçaient avec une tendre application.</p> + +<p>Il fallait avoir son corps bien penché en +avant, mais ce boston mimé d’avant en arrière +mêlait assez bien les quatre pattes du couple. +Les mères ne le voyaient guère, ou bien, par +politique, elles n’en faisaient pas semblant.</p> + +<p>Jamais ne fut respirée sur terre plus belle +odeur de tubéreuse.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>— C’est vous que j’aime, vous le savez bien. +Pourquoi faire si triste mine, quand vous me +voyez danser avec une autre ? Est-ce qu’il ne +faut plus « tromper » votre mari ?</p> + +<p class="ugap">— Vous savez bien que je me soucie de vous +seulement. Ni de la haute contessine, bien +qu’elle danse à ravir, ni de la brûlante Gabriellona, +ni de celle-ci, ni de celle-là. De vous. +(<i>Banalité de style mais vérité du sentiment.</i>)</p> + +<p class="ugap">— J’ai baisé ta bouche trois fois. Tu penses +que je m’en souviens. La première, elle avait +un goût de fleur ; la seconde, un goût de muscat, — à +cause de l’asti que nous avions bu : +ne ris pas ; la troisième, elle avait le goût de +la personne.</p> + +<p class="ugap">— C’était dans ton vestibule, si tu t’en souviens. +On voyait passer par la porte entr’ouverte +la fumée de ton mari, avec son éternel +cigare toscan.</p> + +<p class="ugap">— Non, je ne suis pas méchant. Non, je +n’aime pas ton seul corps. Et que deviendrais-je, +pauvret, s’il en était ainsi ? Comment +oses-tu ?…</p> + +<p class="ugap">— Le plus que tu m’aies permis de voir, ce +sont tes deux bras nus, dans le bain ; tes deux +belles jambes, à travers l’eau. Le plus que j’aie +effleuré, en te doublant à la nage, d’un air +distrait…</p> + +<p class="ugap">— Tu avoueras que c’est une ville barbare, +où l’on ne pourrait entrer dans une chambre, +pour y dormir avec sa bien-aimée, que son +mari n’en fût informé le soir même.</p> + +<p class="ugap">— Si nous nous étions moins aimés, je te +verrais plus librement. Tandis que ton visage, +lorsque tu m’aperçois, <i lang="it" xml:lang="it">tutto smuore</i>…</p> + +<p class="ugap">— Ou tu te décolores, ou tu rougis trop. Et +si nous dansons, le plus aveugle va découvrir +notre ravissement. J’empêche ma main de +presser la tienne. J’empêche mon bras de t’attirer. +Et tu me grondes, si je le fais, mais tu +boudes quand « je t’oublie ».</p> + +<p class="ugap">— Non, voyons ! Je ne te recommande pas +par indifférence un air mondain, mais par un +tendre intérêt, pour défendre ton parti contre +moi-même.</p> + +<p class="ugap">— Sois seulement une jeune fille, tu verras +comment je t’enlève… Oh ! ces deux belles +gouttes dans tes yeux, je vois bien ce que c’est. +Mange-les, que veux-tu ?</p> + +<p class="ugap">— Ou tu dois manger tes larmes, ou il faut +que tu partes ce soir avec moi. En Espagne, on +enlève les filles en grand mystère. La voiture a +ses roues, et le cheval ses pieds, garnis de bouchons +de paille, pour éviter le fracas des pavés +dans la nuit.</p> + +<p class="ugap">— Ici, vous êtes plus modernes. Les tourtereaux +prennent le train, s’en vont à Foggia +télégraphier, et sont rappelés, absous, mariés +pour la vie. Personne ne les méprise. Beaucoup +jalousent leur chance. Vive l’amour ! Et +vive l’Italie ! Où l’amour vrai a tant de droits.</p> + +<p class="ugap">— Non, je ne parle point par légèreté. Je +parle pour donner le change, pour te voir sourire, +O vilaine, si pressée de se marier ! Ingrate +qui n’avez pas su m’attendre ! Folle qui n’avez +pas su prévoir le beau merle que le destin vous +tenait en réserve, à Paris en France ! Perfide +qui avez eu deux enfants d’un autre !</p> + +<p class="ugap">— Vous riez à la fin, Arc-en-ciel. Que vous +êtes belle dans ce rire ! Je vous aime. Votre +tête un peu renversée, comme si vous attendiez +un baiser. Je vous aime.</p> + +<p class="ugap">— Regardez bien. Je vous le donne. Dès que +j’arrêterai mon sourire imbécile, vous penserez +que je vous le donne.</p> + +<p class="ugap">— Que vos yeux seraient gais, si vous n’aviez +tant de chagrin ! Et cette lèvre, dont +l’angle relève : combien votre air pensif pourrait +être malicieux ! Ce tendre assemblage de +concavités et de plans bombés, d’ombres légères +et de cercles lumineux…</p> + +<p class="ugap">— C’est le pays où votre bouche règne, +comme un ruisseau, comme une source. Doux +pays vaporeux : la Fossette, la Commissure, le +Vallon de la Joue. Ici, Léonard de Vinci est né ; +là il a vécu ; à la première, il a donné son +cœur.</p> + +<p class="ugap">— Si je veux te flatter ? Si je ne te connais +pas ? Je te savais belle avant de te voir en +naïade. Une dame belle qui est assise, et qui +croise ses jambes… Si la jambe qui est posée +est perpendiculaire au sol, l’angle des deux +objets est assez considérable. Quant au buste…</p> + +<p class="ugap">— Oh ! non, je ne suis pas sans respect. Je +me venge seulement du sort. Comment ne +t’aimerais-je pas telle que tu es, et dans ton +parfum, dans cette multitude d’atomes faits à +ta ressemblance ?</p> + +<p class="ugap">— Si je sais tout ton amour ? Si je sais toute +ta peine ? Seule au monde à jamais… <i lang="it" xml:lang="it">Io veggio +gli occhi vostri c’hanno pianto</i> (Je vois +vos yeux, je vois qu’ils ont pleuré) — <i lang="it" xml:lang="it">E veggiovi +venir si sfigurata</i> (Et je vous vois un si +pauvre visage) — <i lang="it" xml:lang="it">Che’l cor mi trema di vederne +tanto</i> (Que le cœur me tremble à tant +deviner…).</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">ANGELAROSA</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle a pris son nom d’esclave d’une chanson +napolitaine, bien qu’elle soit Florentine. +Elle en est assez vaine, et de son parler sans +défaut, de son exemplaire « loquèle ». Elle est +savante : <i lang="it" xml:lang="it">loquela</i>.</p> + +<p>D’une chanson napolitaine dont elle a subi +l’attrait, au lieu de tirer parti de tout son prestige +septentrional.</p> + +<p>Dans une bouche de femme la trop rude prononciation +toscane peut s’effacer (la <i lang="it" xml:lang="it">moh’ca</i> +redevient la <i lang="it" xml:lang="it">mosca</i>) et la belle syntaxe demeure. +Elle sait que l’on peut écrire tout ce qu’elle +dit.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je suis là à l’attendre… L’air niais que +l’on doit toujours avoir en pareil cas ! Nous +devons seulement causer. Elle m’a appelé pour +cela. Elle me l’a fait dire.</p> + +<p>Mais nous avons ouvert comme sans y penser +la porte de la chambre bleue. J’étais chez +elle. Je me disais naguère que c’était chez madame +de Rambouillet (à cause des tentures). Et +elle a su disparaître : vite, un sourire. Mutine, +oui ; toutefois, rituellement. Ce qui n’était pas +dans nos conventions. Je vais lui montrer mon +pire visage.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il y a ici deux mondes qui gravitent sans +se rencontrer autour de ces étoiles : Nicoletta, +Emilia, Rosario, Carmela, Teresina…</p> + +<p>L’un de ces mondes est riant et facile. Il se +pavane. Il gravite en chantant.</p> + +<p>L’autre galaxie se manifeste dans l’épaisseur +des murs. L’existence en est révélée par des +rumeurs. Et quelquefois l’un de nous, qui reconnaît +à son chuchotement l’un de ces météores +dérobés, le nomme tout haut, en riant, +pour qu’il tremble.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> La première fois que j’ai dîné avec la +troupe scintillante, mon Angelarosa a pris possession +de moi à la face de tous en me barbouillant +la figure dans un fond de pastèque. +Madame Satin en a bien ri. L’asti avait coulé +pour tous.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> <i>Je m’appelle Angelarosa, la chevrière, — Et +je mène les chèvres paître dans la montagne. — Vincent +tous les matins m’accompagne… +Et dit toujours : Écoute, Angelarò…</i></p> + +<p class="ugap">Paître ou brouter ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A sera ca turnammo d’a muntagna</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">e’o sole poco a poco se ne trase</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Vincenzo vo’ sapè che songo e vase</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E po’mme guarda e dice : Angelarò,</i></div> +<div class="verse i4"><i lang="it" xml:lang="it">Sî bella assaïe…</i></div> +</div> + +</div> +<p><i>Le soir, quand nous revenons de la montagne — Et +que le soleil peu à peu se retire — Vincent +veut savoir ce que sont les baisers — Et +puis il me regarde et dit…</i></p> + +<p class="ugap">Il lui dit qu’elle est belle et lui dit qu’elle +est bonne. Les deux épithètes réunies. C’est un +Hellène de la Grande Grèce.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Le soir même de la pastèque, elle m’a +confié qu’elle ne s’appelait pas Angelarosa. (Il +ne faudrait pas qu’on la crût une paysanne.) +Son vrai nom est celui de son pays, que lui a +donné un père patriote, — lequel était pareil +à tous les pauvres hommes : il ne connaissait +pas l’avenir.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> La voilà pourtant. Elle fredonnait une +chanson martiale, elle a touché en passant devant +le miroir le dôme sans défaut de sa coiffure. +Avec elle, est entré son parfum, mais redoublé, +dont la couleur va si bien à sa pâleur, +à ses noirs cheveux.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> La violette n’est pas si humble, au fait. +Elle est plus lourde, plus capiteuse que sa renommée. +Pudeur et sensations.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ses noirs cheveux adornent sa figurine +blanche d’un vaste tore, d’un grand rouleau +égal comme toute la géométrie. De la tête aux +pieds, un chef-d’œuvre de l’art. Tout est +moulé, moyen et charmant. Elle a quitté le +cercle de la lampe. Ce qui était rose et dessiné +redevient pâle et vague. Sa fraîche haleine. +Aucun compliment ne lui a jamais été plus +sensible que la comparaison que j’ai faite de +sa bouche à une fraise, <i lang="it" xml:lang="it">fragola</i> (parce que la +fraise lui paraît aussi rare et poétique qu’à moi +le pamplemousse).</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle m’a appelé <i lang="it" xml:lang="it">cattivo</i> (méchant), avec +une moue, tandis qu’elle froissait dans ses +doigts le revers de ma veste.</p> + +<p>Elle m’a demandé si donna Lucietta se portait +bien.</p> + +<p>Du tac au tac, je lui ai demandé des nouvelles +du <i>Fils de député</i>.</p> + +<p>Tout se passe comme je l’avais deviné, et je +suis pourtant venu à son appel. Qu’elle est +bête ! Qu’est-ce, en cet endroit, que la jalousie ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Celui-là est un vieil homme qui fait partie, +malgré son âge, du monde visible, étant célibataire +et philosophe matérialiste. Il est réglé +comme un appareil de physique. Il a son jour +et ses comportements. Toute nouvelle venue a +droit à deux samedis à la file. Ce qu’il explique +par une théorie hédonistique. Le troisième samedi, +il reprend sa liberté, il suit son cœur.</p> + +<p>On le surnomme <i>le Député</i> pour ses beaux +discours. Ou le <i>Fils de député</i>, expression comique +à perte de vue, à cause des cheveux gris +de l’intéressé, de son importance, de sa fatuité, +pour l’allusion à une chanson célèbre, +et pour le grossier jeu de mots qu’elle permet +en italien, lorsqu’on bégaye… Il y a des plaisanteries +de clan, obscures au profane. Pour en +rire, on n’a pas besoin de les avoir inventées. +On les répète. Si bien qu’aucun de nous ne +peut plus regarder mon ennemi, et tenir son +sérieux.</p> + +<p>Quant à Lucietta, quant à donna Lucietta… +Ce jour que je sortais du musée, et que j’ai +rencontré dehors l’une des filles d’Apulie +peintes sur le flanc des vases. Mais vivante, +assise sur le pas d’une porte. Sa cheville basse, +sa bouche entr’ouverte, son chignon conique : +<span class="sc">Kale</span>… Je crois comme elle que je l’aime, elle +sait comme je le sais qu’elle ne m’aime point. +Et que je voudrais une bonne fois lui tirer la +langue. Mais il suffit que je l’aperçoive… Un +gisement de nacre, s’il y en avait.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je connais bien la chevelure d’Angelarosa, +lorsque par hasard elle la dénoue. Certaines +femmes ont des cheveux qui s’emmêlent, +se rebroussent. On ne peut les contenir. Leur +naissance est n’importe comment. Ce sont des +nids. Ce sont des touffes. Au lieu que tout le +système pileux d’Angelarosa est comme peint +par un primitif, mèche à mèche. De l’encre de +Chine, pour retracer ce vif accent aigu calligraphique.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Douce voix d’Angelarosa… Pense-t-elle +que je ne l’ai jamais vue habillée d’une robe ?</p> + +<p>Quelqu’un leur demandait un jour si le plaisir +pouvait être quelquefois donné par tant +d’hommes qu’elles dédaignaient, qui leur +étaient indifférents.</p> + +<p>C’est elle qui a répondu d’un air modeste : +<i lang="it" xml:lang="it">Pur troppo</i> (hélas ! trop.)</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Les lois des parlements sont faibles et de +convention. Celles de la nature sont invincibles. +Angelarosa les considère avec clairvoyance +et résignation.</p> + +<p>Cependant, elle ne veut pas mourir étranglée. +La strangulation sadique lui semble +vraiment contraire aux lois de la nature, en +dépit de tout ce qu’elle en connaît déjà : « Tu +sais, j’ai peur ; et tu sais que je ne suis pas +une sotte. » Ce <i>tu sais</i>, comme elle le dit : +<i lang="it" xml:lang="it">sa-i</i>. Un oiseau est lourd auprès de ce chant +d’Italie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Madame Satin (en français dans le texte) +règne ici, comme Junon là-haut et là-bas Proserpine. +Nous parlerons à madame Satin, qui +est grosse comme une tour, mais ne laisse pas +d’être agréable dans son aménité, quasi belle, +dans son amas, désirable dans ses yeux, dans +son éclat, dans sa belle chair profonde, jusque +dans son surnom. Nous parlerons à la Tour, +petite fille. Nous lui dirons que tu ne seras +jamais plus à la disposition du strangulateur +supposé. Une fois au moins dans les siècles, +Achille imposera sa volonté à l’éternel Agamemnon.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je vois bien que ce n’est pas tout. Je le +savais depuis le commencement. Je l’ai bien +su quand tu es entrée. Tu es dans un bel embarras ! +Tu vas jusqu’à dire que tu n’avais pas +d’autre <i>ami</i> au monde que moi. Tu vas jusqu’à +dire que tu ne savais pas si Lucietta…</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu t’es assise sur ce lit. Ta jambe pend. +Tu dis que tu as chaud. Tu dis que tu as maigri…</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Ma so’ tre mmise ca facciammo’ ammore</i></div> +<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E mme s’o fatta secca e appucundrosa.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tu veux tout à fait ressembler à l’Angelarosa +de la légende : « Mais voilà trois mois que nous +nous aimons et je suis devenue sèche et mélancolique »… +(hypocondriaque, je suppose).</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Que ne prends-tu ma tête contre ton +épaule ? Tu dois bien savoir que personne +n’est heureux sur terre. Que vas-tu chercher +si loin ? Tu ne sais donc plus lire dans les +yeux des gens ? Nous commencions toujours +par un vrai baiser, qui est un baiser des deux +bouches, et tantôt l’une a l’ascendant, tantôt +l’autre. Tu ne sais donc plus lire dans les yeux ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">CES TROIS ADIEUX</h2> + + +<p class="h3"><i>Le respect.</i></p> + +<p>Vous m’aimiez, en dépit de votre air froid. +En dépit de la froide mine que vous opposiez +au marivaudage, vous m’aimiez, puisque vous +êtes venue à mon rendez-vous oblique. Je tirais +par-dessus toute la montagne de vos mépris.</p> + +<p>J’avais dit à l’heure du café que je ferais ma +promenade quotidienne. Le seul baigneur +ponctuel de toute la région. J’avais dit qu’à +quatre heures je goûterais à la ferme, qu’à +cinq heures je serais sur la lande. Je l’avais +déclaré à la ronde, avec négligence, comme +pour donner l’exemple d’un judicieux emploi +du temps.</p> + +<p>Et j’y étais. J’étais en effet étendu dans +l’herbe, avec une feinte paresse, quand je vous +ai vue déboucher au sommet du vallon.</p> + +<p>D’abord votre tête blonde, puis votre buste. +Comme un navire qui vient. Puis, vos œuvres +vives. Vous vous balanciez avec une grâce sans +afféterie, dans vos trente ans, dans vos avantages, +dans ce sentiment qui vous animait, +dans cette allégresse, dont vous ne saviez pas +encore ce qu’elle voudrait, à la fin.</p> + +<p>Quand vous l’avez su, je vous ai vue trembler, +pâlir. Quand vous avez su que ce n’était +pas un jeu qu’il fût facile d’arrêter, mais un +engrenage, et le plus insidieux, le plus captieux. +Un gage que l’on donne, où il reste encore +un peu de malice, où pèse déjà un trop +dangereux attrait, et l’on se trouve contrainte +aussitôt à un autre pas, par courage, pour ne +point se dédire, et séduite, en même temps, +précipitée.</p> + +<p>Je vous ai vue m’attirer et me repousser. Vos +dents qui se heurtaient comme si vous aviez eu +froid, quand je venais de sentir le feu de votre +joue. Votre bouche délicieuse qui s’est raidie, +quand elle venait de fondre. Et ce mouvement +farouche de votre main pour recouvrir la +blanche épaule de celle que je venais de nommer +<i>Caille, ma chère Caille</i>. Qui n’eût pas cédé +au respect, devant vos yeux ? quand vous disiez : +« Je vous en supplie. »</p> + +<p>Vous m’aimiez pourtant, si j’en crois le +visage que je vous ai vu à la fenêtre, que tout +le monde pouvait voir à votre fenêtre, comme +si, vous sachant encore innocente et déjà coupable +dans vos pensées, vous aviez voulu et +vous consoler et vous compromettre à la fois, +par expiation. Caille, douce Caille, vos beaux +yeux tout rougis ! Il ne fallait pas tant pleurer. +Vous perdiez trop peu. Tout le beau était en +vous. Ce n’était qu’un méchant garçon qui +partait, qui vous délivrait, qui ne valait pas +tant de peine.</p> + + +<p class="h3"><i>L’égarée.</i></p> + +<p>Si tu n’étais pas si belle, serais-je aussi ému ? +Mais quand la beauté s’ajoute au pathétique !</p> + +<p>Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ? +Qu’est-ce que tu cherches ? Où allais-tu ? Que +fuyais-tu ?</p> + +<p>Une femme qui est penchée au-dessus d’une +fontaine, dans la vaste nuit, et qui en mesure +la profondeur… Puisque tu étais seule et que +tu ne m’avais pas entendu venir, tu ne jouais +donc pas la comédie, sinon peut-être à toi-même. +La moitié de toi-même regardant +l’autre, échevelée. Tu oubliais qu’à Paris les +fontaines sont seulement des miroirs d’eau.</p> + +<p>Que t’ai-je dit qui t’a amusée et distraite ? +Que tu étais belle ? Que je m’étais pris à t’aimer +subitement ? Parce que tu ressembles à +cette Vanité du Titien, dont je ne puis apercevoir +l’ombre sur terre sans tressaillir. J’ai dû +t’expliquer que je l’avais déjà aimée une fois. +Sur-le-champ, j’ai dû ajouter qu’elle était +morte. Tu ne recevais plus si bien ma consolation. +Cette Vanité du Titien, et sa buée, sa +lueur de perle.</p> + +<p>Tu as couru, je t’ai suivie. Je n’avais pas d’abord +compris que tu m’attirais sous la lumière. +Tu as fait tomber mon chapeau. Tous tes +gestes étaient égarés. Tes cheveux s’emmêlaient. +Nous nous sommes mis en promenade.</p> + +<p>Tu as voulu savoir tout ce qui me regarde. +Pourquoi j’étais dehors, et seul, et si tard ? +Qui je suis ? Si je pensais tout ce que je disais ? +Si j’avais fait souffrir ? Tu voyais que je disais +vrai par inclination naturelle et parce que tu +me ravissais. Théorie du coup de foudre. Tu +hochais la tête, dans une approbation de principe, +comme si tu avais à admettre aisément +que, dans ces folies de l’amour, tout est possible. +Cependant, tu ne te confiais pas, toi. Pas +un mot imprudent. J’étais assez payé de te +voir, sauvage et défaite.</p> + +<p>Ta main que j’ai pu saisir. Tes yeux dont le +bleu tourne au violet. Ta bouche, et ce saut +que tu m’as obligé à faire, godiche, tandis que +tu riais. Et les permissions que j’ai reçues l’une +après l’autre, tacites, dans l’ombre de cette +allée. A croire que tout était faux, que je +ne t’ai pas entendue chuchoter, gémir, que +j’allais me réveiller.</p> + +<p>Que cherches-tu donc ? Tu as cruellement +voulu me quitter, revenir chez toi, et voilà ta +porte. Que ne sonnes-tu ? Sous couleur de me +dire adieu, tu m’as encore mordu la bouche, +mais jusqu’au sang. Est-ce que tu croyais te +venger de tous les hommes ? Regarde mon +mouchoir. Tu as voulu m’attraper ? Tu as +voulu que je fusse dupe ? Tu as voulu faire à +ton tour une victime ? Mais si tu veux mordre +encore une fois, donne vite… Ne t’en va pas.</p> + + +<p class="h3"><i>Après longtemps.</i></p> + +<p>Vous dont je tiens toujours le nom caché, +vous dont le souvenir, lorsqu’il me revient, me +fait peur… Ce ne sont pas deux bouches qui se +sont jointes, mais deux êtres, deux mondes de +pensées, d’espérances. Le visage se décolorait. +Le cœur s’arrêtait. Vous avez dû vous appuyer +contre le mur.</p> + +<p>Quels serments je vous ai répétés, que je n’ai +pas su tenir ?</p> + +<p>Vous n’avez pu oublier comment débuta +notre amour. Vous disiez à qui voulait vous +entendre que j’étais infatué et sans cœur. Je +jurais que vous étiez, malgré votre feinte sensibilité, +une vraie et perfide coquette, pleine de +pièges. Chacun de nous était obsédé, était +excédé.</p> + +<p>Je déclarais que vous ne saviez pas danser, +que vous étiez gauche, que de l’innocence à +la pauvreté d’esprit, on ne savait jamais quelles +étaient la distance et la frontière, et d’ailleurs +que vous étiez trop noire (ô douce brune !) +Vous expliquiez par le menu comment mon +insolence était intolérable, que je n’avais pas +sujet d’être si heureux de mon nez, et que +j’étais pédant à gifler. « Il n’a pas à considérer +avec mépris une jeune fille qui sait +peindre, écrire, chanter. » Vous n’aviez pas +été élevée comme moi pour les vains plaisirs.</p> + +<p>C’est de cette manière que l’opinion nous +fiança. Vous n’avez pas oublié non plus ce +jour que vous m’avez appelé, cité. Il ne vous +était pas possible d’endurer plus longtemps +mes sarcasmes. Je vous devais des excuses. Je +vous devais des promesses. Votre colère. Votre +fureur. Votre éventail déchiqueté. Les deux +larmes, chère tête, qui se formaient à l’angle de +vos yeux candides. Et mon embarras, ma stupidité, +la mauvaise foi de ma petite demande +reconventionnelle. Quel fut le regard ? Quelle +fut l’inflexion ? Comment sûmes-nous que le +monde avait raison ? Comment m’avez-vous +laissé votre main ?</p> + +<p>Il n’était pas vrai que vous fussiez moins +belle, moins bonne, plus sotte, moins dévouée. +Comment vous comparer sans vous choisir +aussitôt ? Lorsqu’il suffisait de se réfugier en +vous et de vous confier une existence… Ce +jour-là d’un certain été.</p> + +<p>Tant bien que mal, de si loin, j’ai été informé +de vous, du mariage que vous avez +accepté, des enfants que vous regardez grandir.</p> + +<p>Si vous n’avez pas tout oublié, si vous ne +m’avez pas tout à fait chassé de votre esprit, +et méprisé, comme, pour m’absoudre, je le +souhaite, — une vie où je puisse recevoir votre +pardon !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">LE NOUVEL AMOUR</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous êtes vraiment digne, comme il faut, +bien vêtue. Aurez-vous jamais du chic ?</p> + +<p><span class="sc">Parlé.</span> — Votre chapeau, tendresse, a sa +coiffe trop étroite, et votre jupe, n’est-elle pas +trop longue ?</p> + +<p>Allez, boudeuse ! Pourquoi cette moue qu’il +est sûr que vous faites ? Moquez-vous donc de +moi : vous êtes assez jolie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Pour enlever ses bottines, elle aime décidément +à s’asseoir par terre. Je ne sais pas si +elle a raison, elle est trop grande… Seulement, +elle est toujours charmante, parce qu’elle ne +fait rien exprès.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Un instant, j’ai cru que votre bas retomberait, +et il me semble (prenez-y garde) que +j’aurais détourné les yeux. Vous devriez porter +aussi, malgré tout votre système de jarretelles, +de bonnes jarretières rondes, froncées à la +vieille. Car vous ôtez votre corset avant vos +bas.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce que je dis, ce que je pense, et ce que +vous comprenez, ne sont pas trois mêmes +choses. Si chacun de nous lisait tout à fait +dans le cœur des autres, nous perdrions tous la +tête.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Pourquoi donc, avec cette bouche, avec +ces yeux que vous avez, parlez-vous à présent +du ciel étoilé ? Quel amour véritable !</p> + +<p>J’ai cru tout à l’heure que vous alliez crier : +« Oito oh ! »</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle entr’ouvre les lèvres avec l’avidité +des carpes de Fontainebleau, lorsqu’elles se +précipitent sur le pain qui sombre. Je figure +à ses yeux de métaphysicienne l’Amour en soi ; +mais pour les fibrilles de son être (<i lang="la" xml:lang="la">caro, carnis</i>), +je suis l’ange ou l’animal que lui désigne mon +prénom.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Quel bruit ! Elle va casser toute cette +porcelaine.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez des hanches admirables dans +leur délicatesse, une pure épaule, la nuque fine, +autant de chefs-d’œuvre, et de beaux yeux gris +ou bleus.</p> + +<p>Mais je crois que je recommence à vous +préférer cette Romaine — un souvenir — tournée +pour paraître dans un Giorgione, et qui +était donc cuivrée ou dorée, plutôt que brune.</p> + +<p>Elle et moi, nous nous nourrissions de jambon +de Parme, de brousse fraîche et de muscats, +dans une soupente, au dernier étage d’un +palais. Nous nous régalions d’une eau froide, +dont la seule buée sur le cristal désaltérait. +Tous ces plaisirs ensoleillés m’obsèdent. C’est +où va mon regard, vous savez, alors qu’il vous +inquiète.</p> + +<p>Ne croyez pas cependant que je méprise nos +réjouissances septentrionales : les miracles de +ce feu dans la grotte rectiligne, ni toute la +neige qui est sur vous, ni le reflet de la flamme +sur cette neige, ô Galsvinte !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Que j’aime à vous voir debout ! Ne +croyez pas, belle Galsvinte, que votre vrai nom +vous aille mieux que celui que je vous ai +donné, dès la première fois, pour narguer un +peu tout ce nord qui régnait tout à coup dans +mes pensées surprises, dans mes pensées charmées +de notre amour.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je vous taquine, ne vous égarez +pas, ne vous agitez pas. Tout à l’heure, votre +flanc droit a soulevé le rideau. Les passants +vous auraient vue, beaucoup plus belle que +vous ne naquîtes, si je vous avais rappelée +brusquement.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai que je vous aurai appris bien +des choses. Notamment qu’il est vilain de +geindre et plus décent de se moquer lorsqu’on +est triste. Cependant, je vous dois réciproquement +beaucoup. Comme il est instructif d’aimer !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Oh ! ne me rompez pas la tête, avec votre +<i lang="de" xml:lang="de">Lilienmilch</i> ! C’est une affreuse chimie. Je préfère +mille fois mon savon de Marseille, avec +trois gouttes d’essence. Avant de rire, essayez. +Vous ne savez pas ce que c’est, lorsqu’il est très +bon, lisse et blanc, doux comme l’amande nouvelle.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> <i lang="de" xml:lang="de">Lilienmilch</i>, lait de lys. Ce mot finira par +me séduire. Je vous en ferai encore un autre +nom, pour vous nommer quand nous sommes +tous les deux seuls, tout seuls au monde comme +à présent.</p> + +<p>Ce village de la Grèce, dont on m’a parlé, +qui s’appelle Méligala… C’est à peu près la +même idée. Mais le mot est plus noble… L’autre, +pour un savon, que de poésie ! Vous avouerez +que l’allemand est une langue nigaude.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Oui, voyons. Oui ! Je le sais très bien, +que vous n’êtes pas Allemande, mais d’une +espèce de contrée exiguë bien que souveraine, +dont les manuels pour le baccalauréat ne redisent +pas l’histoire.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je ne suis point du tout fâché. Jamais +vous ne fûtes si tendrement chérie. Je vous dis +seulement : « Ne soyez pas agaçante ! » Dans +mes yeux, vous pouvez connaître le reste, et +combien je vous aime. Je vous demande seulement +de ne pas repartir dans vos nuages. +Votre ingénuité me plaît surtout lorsqu’elle +est un peu terre à terre.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Mains froides, cœur chaud, ou bien c’est +la joue qui brûle.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Si nous avions un enfant, je te l’enlèverais. +Je partirais, je m’en irais avec notre +enfant, je ne sais où… en Albanie.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Peut-être ne voudrais-tu pas d’un parti si +romanesque ? Tu voudras garder l’enfant avec +toi, et te réconcilier à temps, et mentir. Mais +il me suffirait de connaître ton mari, il me +suffirait de l’apercevoir, je crois, je ne t’aimerais +plus… Ainsi, quoi que tu ne l’aimes plus, +tu dépends encore de ton ancien serment. +Même refusée, ta personne n’est plus libre. Tu +vois que je suis gentil : je n’imagine pas que +tu me sois infidèle, et t’en voilà tout émue. +Attention ! Ne nous risquons pas, ou pas encore, +ne nous risquons pas trop loin sur cette +voie des confidences à perte de vue. Elles enchantent +d’abord le cœur, puis le navrent, le +laissent vide ou trop nu, mal content, comme +dévalisé.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Toi et moi, si nous sommes deux fous, je +ne suis peut-être pas le moindre. Battons-nous +à coups de poètes, qui permettent de voiler. +Tu verras que mes livres sont les meilleurs.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Mais ce que tu appelles mon prosaïsme, +ce goût du vrai, cette cruelle et pitoyable curiosité +(sans compromission), ce n’est pas toi +qui le tireras au clair.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Encore un peu de Xérès, pour vous donner +l’idée du soleil qu’il fait en Andalousie. Un +peu de Xérès, un dernier baiser, sans défaire +votre rouge… Je voudrais vous aimer toujours.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Dieu n’est pas bon : tu vois bien qu’il +pleut à verse.</p> + +<p>Ne crois pas que je devienne imbécile.</p> + +<p>Sans moi vous alliez oublier votre fourrure.</p> + +<p>Tu avais plus perdu l’esprit que moi, grande +sotte !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ces gens qui marchent dans la rue, dont +tu entends le pas, et que tu ne connais pas. +L’un de ces inconnus deviendra peut-être ton +ami, sans que tu saches jamais, ni lui, qu’un +certain jour, comme tu étais palpitante, il a +passé sous ta fenêtre.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous n’êtes pas dehors, et vous êtes redevenue +timide. Je la connais votre timidité +d’apparat, je sais les grandes déterminations +qu’elle cache ou plutôt qui la rompent soudainement.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Si je vous l’avouais, à présent, que je +vous aime, vous me croiriez. Que je vous +aime bien. Et il y a un certain amour dont je +suis peut-être incapable, un amour d’entière +donaison.</p> + +<p>Le désir et l’amitié m’enchantent pourtant. +Et que les deux agréments se joignent, ou que +l’amitié naisse du désir comblé, deux créatures +auront mis la main sur un précieux bien.</p> + +<p class="ugap">« Cette espèce bizarre de créatures qu’on +appelle le genre humain… » Je vais te citer +Fontenelle, dans la <i>Pluralité des Mondes</i> !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">LES CHAMPS VAUVERTS</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Qu’est-ce que tu as à encore chanter ? +A chanter : « <i>J’entends le loup, le renard et +l’alouette…</i> » Et finiras-tu de tourner comme +un derviche ?</p> + +<p>Dans cette chambre pareille au poste de +l’équipage, finiras-tu de bondir comme la caronade +du Vendéen ?</p> + +<p>— Est-ce que tu as lu <i>Quatre-vingt-treize</i>, +Jacquine ?</p> + +<p>Voilà toujours un sujet de conversation.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ses mouvements ont semé partout +l’odeur de l’eau de Cologne.</p> + +<p>Quel est l’imbécile qui joue l’intermède de +<i>Cavalleria</i>, sur un violon criard ? Et toi, quand +il se tait, qui reprends ton refrain !</p> + +<p>L’odeur de l’eau de Cologne, que ton odeur +finit toujours par surmonter, comme sur la +clef de lady Macbeth reparaissait toujours la +couleur du sang.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lady Macbeth. En voilà des gants pour +toi, péquenaude ! Par exemple, d’où es-tu ? +d’où viens-tu ? De quelle profonde province, +où l’on sait encore les chansons ? Tu n’es pas +bretonne, tu n’es pas normande, bien que tu +sois blonde.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard et l’alouette,</i></div> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et une blonde peut ressembler à une brune. +Tu ressembles à celle de Rome, qui elle-même +avait son portrait aux Antiques du Vatican. +Toi aussi, tu es grassotte.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> L’univers est plein de ressemblances. Les +hommes ressemblent aux hommes. Jusqu’au +fond de leurs tripes, bien entendu, mais jusque +sur le visage. Il y a trois ou quatre races +de femmes en Europe, auxquelles je suis certain +de plaire à première vue, il a fallu m’en +apercevoir, et réciproquement.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Mon père veut me marier,</i></div> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div> +<div class="verse"><i>A un vieillard, il m’a donnée,</i></div> +<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille ni denier.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tu as l’un de ces types, si bien que nous +n’étions guère libres. Il fallait nous plaire. Tu +m’agaces, je t’agace. Mais nous nous plûmes, +et nous nous replaisons.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu avais ta robe rouge, étourdissante +comme un coquelicot. Tu arpentais tes domaines. +Tu te sentais un délicieux mépris de +tous les hommes, avec le courage de les saigner +à blanc. Lorsque tu m’as vu.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille, ni denier</i></div> +<div class="verse"><i>Hors un bâton de vert pommier…</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tu chantes la chanson de la Maumariée. Le +sais-tu ? On ne sait jamais les titres.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Qui n’a ni maille ni denier,</i></div> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div> +<div class="verse"><i>Hors un bâton de vert pommier,</i></div> +<div class="verse"><i>C’est pour m’en battre les côtés.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Complainte en quatrains. La kyrielle d’une +fille rageuse et enflammée. Le premier vers de +chaque strophe est le troisième de la précédente. +Le troisième vers de chaque strophe est +le quatrième de la précédente. Le second est +le même partout. Le dernier est chaque fois +nouveau.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu ôtes ton corset. Très bien. Tu capitules +en attaquant. Tu le roules. Tu es une fille +d’ordre.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>… C’est pour m’en battre les côtés.</i></div> +<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et une fille prudente. Tu garderas ton linge +jusqu’au dernier, jusqu’à l’avant-dernier moment. +Ce sont les bas qui sont pour le dernier — partant, +la jarretière — parce que tu sais +que tu n’as pas un pied très joli.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> « Si les cuisses sont marquées de quelque +marque, dit un vieux Français, qui doit être +Brantôme (je ne sais plus), ou tannées, ou +rouges, ou livides par la ligature de chausses +trop étroites, on effacera et ôtera ces marques +par un lavage fait d’écume de mer… »</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai,</i></div> +<div class="verse"><i>Je m’en irai au bois jouer.</i></div> +</div> + +</div> +<p>La mer est pour ainsi dire à deux pas. Tu +descendras ton escalier ruineux, tu suivras le +long mur, et tu trouveras la Porte des Champs +Vauverts. Par là, tu pourras t’en aller au +diable, lequel t’attend. Les Champs Vauverts, +ce sont les flots, qui n’ont pas de fin connue. +Tu ne perdras pas un temps précieux à admirer +le tombeau de Chateaubriand. Après tout, tu +sais comme il est. C’est un rocher bossu. Tu te +hâteras de recueillir beaucoup d’écume dans le +petit pot que tu avais emporté, et tu reviendras, +ta main formant couvercle.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je ne sais ni ce que je te dis ni ce que je +pense. Tu peux me regarder.</p> + +<p>Seul le quatrième est chaque fois nouveau :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Ah ! s’il me bat, je m’en irai,</i></div> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div> +<div class="verse"><i>Je m’en irai au bois jouer</i></div> +<div class="verse"><i>Avec les gentils écoliers.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tu ne chantes pas du tout pour me faire +croire que tu aies été mariée bien ou mal. Tu +chantes pour chanter. Tu te persuades que +c’est par plaisir. Tu chantes comme un oiseau +en cage. Il n’a pas l’air si triste… C’est par ce +quatrième vers que l’on avance de strophe en +strophe. Est-ce que tu sais jusqu’où ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je t’ai demandé si tu fréquentais +les deux ordures qui te saluent dans l’escalier, +ta bouche a dit non, tes yeux ont fui. Tu devrais +aller chercher ton dîner. Mais tu l’as, qui +tache ce papier. Tu devrais aller chercher les +cornichons que tu as sûrement oubliés. Cependant, +je m’en irai faire à les amies une +belle visite cérémonieuse. Tu en aurais la surprise +au retour. Je les ai entendues ce matin, +qui se croyaient seules. Elles n’ont pas besoin +d’un bâton pour remuer la boue, elles y +mettent les doigts jusqu’à l’épaule, et s’en délectent. +Elles parlent ainsi entre elles, lorsqu’il +n’y a personne. Et toi, non. Même seule devant +ton miroir, tu n’as pas leur vilenie. L’effrayant +et magnifique poème qui te ravit te +paraîtrait, en ce cas, une fade romance. Tu +chanterais pour te complaire <i>Sourire d’avril</i> et +la <i>Valse bleue</i>.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Qu’est-ce qu’il joue, à présent, le violoniste ? +La musique de la Fin du monde ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Le plaisir qu’elle sent paraît une révélation +sourde, comme une mine qui explose dans +la terre sans jaillir. Elle m’en cache les +ravages, l’intensité. Sa prudence veut que je +n’en sache pas tant…</p> + +<p>Petite bête à bout de souffle, tout ton poil +mouillé, comme si tu avais couru.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lap ! Lap ! Bois à longs traits. Vide toute +la carafe.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> D’un buisson de roses ou d’un buisson +d’écrevisses, chacun son heure.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsqu’il découvrit que les dames n’étaient +pas toujours parfaites dans leur personne, +il fut bien étonné. Ce jeune homme +avait une susceptibilité lamartinienne. Il ne +pouvait songer à un durillon sans haut-le-cœur.</p> + +<p>Et il respire curieusement, çà et là, cette +Jacquine, éloigné du dégoût par un vertige.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Les caresses de l’amour humain peuvent +avoir des noms affreux. Les plus fanfarons, qui +les prononcent en riant, on doute qu’ils osent +les dire en présence de leur amie. Ils inventent +d’autres noms, d’une délicatesse féminine +(croient-ils), qu’ils ne confient pas aux autres +hommes.</p> + +<p>Si tu voulais bien te taire…</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nous ne marchons pas impunément sur +l’écorce du globe. Nous sommes moins glorieux. +Elle nous marque. Nous sommes moins +innocents et plus fragiles que les animaux. Ce +pied que tu fais aller et venir dans ton soulier +verni, il a l’orteil d’Hélène Fourment. Tu seras +vraiment nue lorsque tu auras dépouillé cette +laque et ce fil noir. L’orteil d’Hélène Fourment, +c’est-à-dire tordu.</p> + +<p>Tu chantes, tu sautes. Te voilà bien gaie, +pour le coup. Tu ris silencieusement. Tes yeux +rient.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>… Avec les gentils écoliers,</i></div> +<div class="verse"><i>Ils m’apprendront le jeu d’aimer.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Les os de cette charpente qui joue sous tes +muscles sont les mêmes que ceux d’un petit +chien. Je dis d’un chien et j’en réduis mystérieusement +la taille. En réalité, toi et moi nous +sommes des mammifères. Venez ça, mon cachalot.</p> + +<p>On ne va pas songer, en te voyant, que tu +aies un squelette. On dit : une charpente. Mais +c’en est un. Dürer en avait une idée anatomique +assez vague, une idée picturale parfaite. J’en +ai une idée d’amant, c’est-à-dire que j’en suis +étonné. Il a toutes ses charnières en place, +tous ses tubes rectilignes. Sur cette couche +pourtant, que ton odeur est vivante ! Celle +d’un arbrisseau dont on vient de couper la +branche, et la sève monte.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Cette bouche, cet œsophage… C’est la +respiration. C’est la circulation. Je t’imagine +couchée sur une table pour une démonstration. +(Encore un mot en <i>tion</i>). C’est aussi qu’une +chatouilleuse rit et proteste.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tendre, ferme, blanche, quasi rousse… +J’en ai connu une autre, à laquelle près de toi +je n’ai pas encore songé, qui te ressemblait en +parlant. Elle avait sa maison au bord d’une +route, près d’une rivière, et tantôt nous nous +cachions entre les roseaux, tantôt sous les +toits. J’avais toute une prairie dans les yeux, +comme ici la mer.</p> + +<p>Cette mer qui pâlit, dans une colère froide. +Gare ! La pluie va la cribler d’épingles.</p> + +<p>Si tu songeais à regarder la mer, tu croirais +qu’elle se contracte comme une fille qui va être +battue. Mais tu ne songes plus qu’à toi-même, +recourbée, dilatée, — ô sultane !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> A la fin, ta chanson, j’en connais le secret. +Où crois-tu que chantaient le loup et le +renard ? Où penses-tu que l’on croyait les entendre ?</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Avec les gentils écoliers,</i></div> +<div class="verse"><i>J’entends le loup, le renard chanter,</i></div> +<div class="verse"><i>Ils m’apprendront le jeu d’aimer,</i></div> +<div class="verse"><i>Le jeu des cartes et puis des dés.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Tu étais fatiguée d’écouter, d’obéir. Tu voulais +briller. Tu croyais tomber comme une comète +au milieu de tout ce qui étincelle, bijoux +et cristaux, entre les tables illuminées. Lorsque, +dans un éclat de fête, les yeux fixes entrevoient +des fantômes, les voiles et les parfums d’une +alcôve. Une sorcière a fait un jour miroiter +devant toi des ombres de perles et des promesses +de diamants.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Cet ail. Cet acétylène. Ce vrai soufre. +Envole-toi par la fenêtre, le vent dans tes jupes, +envole-toi par le hublot.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu te recoiffes. Tu remets à leur place +par rang de taille les flacons. Le grand, le +moyen, le petit. Tu ne chantes plus. Tes souliers. +Ta jupe… Ainsi tu as grandi, ainsi tu +manges, ainsi tu dors. Ainsi tu es née. Les +jours ont vingt-quatre heures, l’année quatre +saisons. Tout est fixé, monté, tout va. Et nul +n’y comprendra jamais rien… Laisse donc ces +tranches rougeâtres dans leur papier. Ne dénoue +pas la ficelle. Attends un peu. Viens dîner. +Nous partons.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">LA MÉCHANTE</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je ne vous ai jamais demandé, je crois : +« A quoi penses-tu ? » Je vous ai toujours +caché un grand nombre de mes pensées, toutes +celles qui pouvaient nourrir la faim de l’âme. +C’est pourquoi nous fumons tant de cigarettes.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’en suis toujours à deviner comment +vous avez fait pour que je vous surprisse une +fois.</p> + +<p>Jamais, dans le même moment, je n’ai tant +vu de votre personne que ce premier jour, +lorsque vous m’étiez encore si peu.</p> + +<p>Pauvre petite, vous n’avez guère d’appas visibles, +mais vous connaissez l’empire de vos +imperfections mêmes, celui d’une mince ligne +sinueuse, et de son acuité.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous étiez capable d’avoir choisi — comme +une héroïne de Bourget — l’heure du +jour, vous aviez mesuré l’élévation de la lampe, +vous aviez préparé jusqu’à la couleur, jusqu’au +parfum de la chambre, et contrefaisiez +la petite fille étonnée.</p> + +<p>La grande pièce était sombre. Elle était claire +en deux endroits, claire près de vous, et claire +sur la longue fourrure blanche où vous aviez +probablement médité de tomber, devant les +flammes rosissantes.</p> + +<p>Aux fenêtres, la nuit était aussi noire que le +fer de l’âtre, où les bûches mourantes donnaient +la réplique aux feux lointains de la campagne.</p> + +<p>Il avait plu sur les vitres.</p> + +<p>Quel silence, ah ! comédienne !</p> + +<p>Comme vous avez bien su prononcer à mi-voix +mon nom ! De manière à marquer tout +ensemble la surprise, le contentement, et que +vous cédiez — sans aimer — au sourd instinct +irrésistible. A quelle flatteuse Vénus !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque vous avez tué votre mari, il +était en passe de devenir ministre d’état, et +vous avez rendu un si grand service à ses +rivaux qu’ils vous l’ont peut-être payé. Il a +suffi qu’ils fussent adroits.</p> + +<p>Vous ne l’avez point assassiné. Non. Il n’est +mort que de peine.</p> + +<p>On m’a dit que vous étiez allée jusqu’à séduire +un jour, séance tenante, votre déménageur. +Je voudrais savoir comment vous vous +y êtes prise, et ce que vous avez pu lui dire, +pour commencer. Comment ne l’avez-vous pas +intimidé ? Quel usage du monde il vous aura +fallu !</p> + +<p>Je ne suis pas curieux de votre veuvage. +Pas curieux de vos sensations avec un autre. +Et que ce fût celui-là ! En y repensant, je crois +que j’aimerais à apprendre surtout combien +vous avez tremblé de peur, ensuite.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je vous ferai voir un jour, dans un récit +très bien conduit, de quel visage Mérimée +éclata de rire au nez de George Sand.</p> + +<p>Je vous ai déjà touché un mot de cette scène, +légèrement et par allusion. Vous me dîtes brusquement +que je n’étais pas Mérimée. Mais, ni +vous Sand, chérie, bien que vous soyez, à coup +sûr, plus redoutable.</p> + +<p>Je vous ai seulement répliqué que ce n’était +pas la question, et par un raisonnement général +sur la logique féminine. Je rompais, je me +repliais, je cachais mes armes. Il me semble +que, contre vous, presque tout est licite. Je +n’avais pas encore le courage de me priver +de toi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ils auraient pu fonder une société, les +amis de ton mari, un cercle, et la livrée à tes +couleurs.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je meurs d’envie d’en discourir devant +toi à bouche ouverte, mais peut-être suffit-il +que je me rappelle tout ce que j’ai su, et que +tu le lises dans mes yeux, sans en être tout à +fait certaine.</p> + +<p>Et je t’enlace pourtant, voici sur ta bouche +la mienne. Sale bête ! Moque-toi donc de moi +un instant, sans rire, ou donne-toi cette illusion, +tandis que tes bras me serreront comme +malgré toi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je commence à le savoir, qu’il y a des +défauts pour créer de toutes pièces un charme. +J’en ai adoré une autre, petite aussi et blonde, +qui était brèche-dent. Mais rassurante. La +grâce imprévue de sa bouche s’accordait aux +enfances qu’elle faisait. Au lieu que toi, dans +ton apparente débilité, on ne sait quelle terrible +folie te mène.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’aurais parié que tu avais la jambe trop +maigre et la poitrine avilie. Mais, après tout, +c’est à peine si je le sais encore.</p> + +<p>Si tu n’es pas laide, tu n’es pas jolie, assurément, +avec ton étrange petit nez oblique et +tout ce brouillamini de ta face. Un miracle que +le dieu Paris renouvelle tous les matins.</p> + +<p>Je ne méconnais pas ce profond coussin de +tes cheveux, où tu joues à faire l’endormie, ni +tes yeux violets, quand filtre ce long regard, ni +tant de grâces bien apprises, ô Perfide !</p> + +<p>Tu vois, l’on te parlerait en style de tragédie.</p> + +<p>Il n’y a pas d’horreur que tu doives prendre +la peine de te refuser, n’ayant que tes paupières +à relever pour rattraper l’innocence.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je te compare à un oiseau — laisse-moi +dire — à un oiseau des Iles. La chair n’y est +rien, tout est plume.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Qu’il y ait encore des gens pour se figurer +une vie moderne, disent-ils, toute privée de +romanesque. Ils ne t’ont pas vue.</p> + +<p>Assise sur ton divan, sage, réservée, lustrée, +polie.</p> + +<p>Et tant d’affreux secrets dans ta brillante +petite tête. Tant d’affreux secrets dans ce cœur +méchant, à peine voluptueux, mais avide, tyrannique, +mais facile et égoïste à plaisir, et +tout gâté, comme un fruit.</p> + +<p>Il te fallait des perles. C’est de quoi est mort +l’infortuné.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Votre mine de grande dame, comme elle +tombe vite, quand vous vous mettez à couper +un sou en quatre, en certains cas ! Alors, tout +s’efface : l’enfantin regard lance des couteaux, +et cette voix que vous tenez si douce, +d’habitude, quelle pitié, si vous saviez ! Il +m’est arrivé de vous y surprendre, et si vite +que vous ayez recomposé votre visage, vous +n’avez pas su vous empêcher de rougir.</p> + +<p>C’est-à-dire que vous redeveniez soudain +jolie.</p> + +<p>Quels philtres remêlez-vous ? Je me défierai +de votre thé.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous me rendrez cette justice que j’ai toujours +tout craint de vous, qu’il n’y a pas de +honte que je n’eusse redoutée, si vous m’aviez +mieux tenu. Par bonheur, vous m’avez toujours +senti libre, frémissant, prêt à échapper.</p> + +<p>Si la mémoire de certains éclairs, où j’espère +n’avoir pas entièrement révélé tout le +plaisir que vous me donniez, me ramène toujours.</p> + +<p>Tourments du désir que la défiance traverse, +et de la volupté, pour douce qu’elle soit, ou +déchirante, qui ne s’élève pas jusqu’au bonheur.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous laissez le beau linge blanc aux +belles femmes. Vous ne mettez sur vous que +des toiles d’araignée, bleues, vertes, roses, si +bizarrement coupées que votre pantalon ne +ressemble à rien.</p> + +<p>L’on vous verrait trop bien au travers, s’il +n’y en avait tant que vous superposez, sachant +que votre forme a moins de pouvoir que leur +légèreté et leur chaleur.</p> + +<p>Vous ne découvrez pas beaucoup plus que +vos bras et votre épaule, mais l’on ne sait plus +jusqu’où monte la soie de vos deux bas. La +vôtre rivalise. Si vous versez une mortelle douceur +dans toutes les veines, une à une, votre +tête n’est pourtant rien. Qu’une ombre. La +gouache d’un éventail.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous voulez m’entendre et que je contente +votre malice, puisque c’est encore du +jeune Raoul que vous me parlez. Je l’ai +rencontré tout seul, l’autre jour, chez Madame +X…, la joue en feu. Il m’a dit qu’elle +l’avait d’abord baisé sur la bouche et qu’il +s’était brusquement détourné pour lui tendre +la joue, parce qu’elle a de fausses dents et qu’il +craignait d’en être mordu.</p> + +<p>Si vous souriez, ne croyez pas que je sois +tombé dans un piège ni que je te fasse l’honneur +d’être jaloux. Je sais que vous savez à +présent tout ce que vous vouliez savoir, tant +sur la dame que sur l’adolescent.</p> + +<p>Vous souriez, en outre, parce que vous songez +que je ne serais pas plus fort entre vos +mains, s’il vous plaisait, que cet innocent. +Quand aurez-vous fini de vous trahir ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tout le monde a su que vous aimez à +faire souffrir.</p> + +<p>Ronronnez, ronronnez. Savoir si mon tour +viendra. Le temps que vous allongiez la patte…</p> + +<p>Quand vous me menacerez trop, je vous imposerai +un traité. Vous ne me livrerez pas à la +calomnie, et je tairai que vous avez la jambe +torte.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce sont des fluides, dont vous avez la +disposition. Il vous suffit de bouger, sorcière, +il vous suffit de ciller.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il faut bien que je me convainque que +vous m’aimez, au moins un peu, du moins à +votre façon, puisqu’en signe de ce désir que +vous n’avouez jamais en clair, votre regard vacille.</p> + +<p>A peine si vous souriez, avec un air de faiblesse, +dans l’amas de vos mousses, qui sont +roses aujourd’hui. Dans l’amas de vos mousses, +pareille à un sorbet.</p> + +<p>Vous êtes tout à fait comme ces glaces aux +myrtilles de l’été dernier, rouge et douce-amère. +Je les détestais et ne cessais d’en reprendre. +Vous laissez le même arrière-goût.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Votre main immobile, d’une beauté qui +effraye, mince et veinée.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Pâle et léger bijou, ivoire, corail, est-ce +que vous respirez encore ? Je voudrais voir un +souffle traverser votre linge, ô poupée, ô guignol.</p> + +<p><i>Si je vous le disais pourtant…</i> Si je te disais +que je n’ai pour toi ni tendresse, ni faiblesse, +nulle amitié, que je suis sans confiance, que +je ne sens pas même cette obscure sympathie +qu’il arrive de donner à une passante. Jamais +ne m’abandonnerai. Jamais ne m’apitoierai. Le +misérable destin des hommes, ce n’est pas +toi, — ou c’est bien toi de la tête aux pieds. +Nulle autre que toi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Est-ce que tant de fragilité finira par +m’émouvoir ? Est-ce que j’aurais besoin d’imaginer +ce que j’aurais souffert, quand tu m’aurais +trompé, si je t’avais aimée ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Blonde, ce n’est rien dire. Tu es comme +les blés à l’instant qu’ils ont cessé d’être verts. +Comme une jeune pousse. Comme une boîte +de poudre de riz ouverte dans un rayon de soleil.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu peux bien larmoyer, à présent, tu +peux bien pleurer à te rompre les veines.</p> + +<p>Tu sens à cette heure sans lumière quelle +solitude est la tienne, que dans toutes les maisons +du monde vivent des cœurs amis, et nul +qui batte pour toi, non certes le mien, tu dois +pourtant le deviner. Tu écoutes chanter la petite +fille qui saute à la corde sous le réverbère. +Tu te souviens de ta propre enfance et que tu +te croyais assez bonne. Tu penses qu’un jour +tu seras vieille, une laide vieille, à peine cette +fleur de ta joue sera-t-elle fanée.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> A quoi penses-tu ? A quoi penses-tu +donc, malheureuse, qu’un homme aurait plaisir +à oublier ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">CONSOLATIONS</h2> + + +<p class="h3"><i>Choisir.</i></p> + +<p>C’est toi qui me plaisais, et c’est à elle que +je plaisais.</p> + +<p>Elle a un air faible et doux. Elle a gagné la +porte du bar en se résignant, comme si elle +t’aimait à ce point, toi, son amie, ou parce +qu’elle sait à quel point l’amour et le désir +veulent être libres, implacables, insubordonnés, +distincts de la sympathie, de la pitié, +de la raison.</p> + +<p>Cette brune dorée que tu mets dans mes +bras… Je te regarde passer du rire de ton insouciance +au sérieux de la volupté. C’est un +excès de brillant, chez toi, qui me déroutait. +Si bien que je me sentais d’intelligence avec +ton amie plus qu’avec toi. Mais c’est toi qui +est restée parce qu’elle s’était mieux reconnue +que nous dans ce labyrinthe de nos trois regards.</p> + +<p>Parce qu’elle était, de nous trois, la seule +dont les sentiments eussent pris le chemin de la +passion véritable.</p> + +<p>As-tu si vite compris que je n’étais pas en +quête d’une partie de rires ? Que l’amour ne +m’était pas une partie de campagne, mais +contemplation, exaltation ? Ou si telle est ton +humeur, également ? Si tu joues, comme malgré +toi et même sans amour, à la frénésie, à la +langueur, au ravissement de toi-même ?</p> + +<p>Deux inconnus prêts à mêler, en quelques +secondes, leur sang, leur salive. Et qu’ils ne +veuillent plus, tout d’un coup, rien d’autre !</p> + + +<p class="h3"><i>Capricieuse.</i></p> + +<p>A vous voir harceler qui vous aime, on pourrait +vous croire méchante, haïssable. A vous +voir harceler celui que vous aimez.</p> + +<p>Quand vous aviez bien tort, et que je vous +cajolais ; lorsqu’un destin qui ne dépendait pas +de moi vous traitait mal, et que je vous cajolais ; +lorsque vous aviez fait une gaffe, manqué +votre entrée, taché votre robe, et que je +vous cajolais ; lorsque je vous cajolais ainsi, et +que vous m’en vouliez, me jetiez un regard +torve, me tanciez, me repoussiez, me détestiez… +Je pensais, en me résignant, que vous +étiez fille de la Lune, nourrie par une chèvre, +petite cousine des fées, qui ne sont pas toutes +bonnes.</p> + +<p>Mais j’ai fini par déchiffrer votre rébus. Saluez +cet Œdipe.</p> + +<p>1<sup>o</sup> J’ai rencontré une petite fille qu’il était +presque impossible de nourrir. A quatre ans +passés, il fallait que sa mère lui mît la soupe +dans sa bouche, à petites cuillerées. Selon +qu’on était de complexion naïve ou dominatrice, +on s’apitoyait ou l’on s’impatientait. +Cependant qu’avec un grand sang-froid, à +chaque cuiller, elle décochait sous la table un +coup de pied, dans les jambes de son père +adoré.</p> + +<p>Tant elle était sûre de n’en être pas trahie.</p> + +<p>2<sup>o</sup> J’ai rencontré, sur un théâtre, une jongleuse. +Elle était d’un délicieux Japon, sous les +coques de ses cheveux d’encre. Gracieuse +comme un farfadet, et respirant l’intelligence +à chacun de ses gestes. L’intelligence, l’esprit. +Le jongleur, son époux, était fier d’elle à bon +droit. Or, lorsqu’elle manqua un tour, lorsque +la balle évita son panier dorsal, ou lorsque ce +cruel cerceau de ripolin omit de revenir dans +sa patte, elle se tourna vers le mari avec un +feint courroux, et une fois le pinça, une autre +lui tira les cheveux. Les hommes et les femmes +riaient tous, de haut en bas, comme d’une géniale +allusion à leurs mœurs ordinaires.</p> + +<p>Si bien que je vous comprends à merveille +désormais. Je me garde seulement de vous le +dire.</p> + + +<p class="h3"><i>Amphitrite.</i></p> + +<p>C’était elle que flattait la lumière répandue +par ce hublot. Je ne me mens pas. Sur un +bûcher, j’attesterais que c’était Amphitrite.</p> + +<p>On désespérerait s’il fallait décrire cette +épaule qui tombait légèrement, ce torse qui +avait fleur et modelé, ces deux seins purs, +rivaux du compas, cette taille et son pli.</p> + +<p>Et par ta face blonde, aux grands yeux +mauves, par ton nez sans défaut à l’aile rosée, +par le temple du front, par ta bouche, par le +sillon même qui l’effleure deux fois, au menton +et à la lèvre, par ton tendre cou et son bruit +de colombe, par tes deux mains aussi, pareilles +à deux poignées de lilas, tu me plaisais moins, +je crois, que par ce jour délicieux qu’à la fin +tu m’as ouvert sur ton cœur, sur ta sérénité, +sur ta véracité.</p> + +<p>Pour ce qui regardait ce corps dont nous ne +sommes pas assez les maîtres, tu avais agi avec +une rapidité incisive. Tu n’avais pas voulu +perdre une bribe de la traversée. Mais pour +l’esprit, quelle prudence, quels tâtonnements +imperceptibles ! Il fallait savoir si j’étais +homme à juger sur une apparence ; si j’étais +homme à retourner jamais contre une +femme les aveux d’une parole en abandon. +Comme ensuite tu m’as comblé ! Quels propos +drus et libres, exempts de haine, exempts d’envie, +purs de tout intérêt servile. L’univers +éclairé, illuminé.</p> + +<p>Heureux qui t’a rencontrée sur la mer. Heureux +celui que tu as daigné regarder trois jours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">LE BOUT DU MONDE</h2> + + +<p>A sa première nuit d’Alger, chercher dans +le noir le chemin de la Casbah. Prendre la +rue de Chartres, errer, trouver, et arriver au +bout du monde.</p> + +<p>Au carrefour des ruelles en dos d’âne, on +rencontre des patrouilles de zouaves. La crosse +par terre, les hommes en sentinelle ont leurs +deux mains jointes sur le canon.</p> + +<p>C’est où la falaise tombe à pic devant la +mer, le bout du monde.</p> + +<p>On entendait mille cris. A chaque porte +ouverte, on recevait dans les yeux un paquet +de lumière. On entendait, ce soir-là, le déchaînement +d’un piano mécanique.</p> + +<p>Trois pas, et tout s’efface, et tout s’est tu. +La mer se balance dans l’ombre.</p> + +<hr> + + +<p>Revenir sur ses pas. Franchir l’une de ces +portes éclatantes. Rencontrer une nombreuse +assemblée autour de tables tachées de cercles. +S’entendre demander si l’on veut voir les +quatre Andalouses dans leur danse, dire oui, +et s’isoler avec elles, dans le bourdonnement +de la guitare.</p> + +<p>Corset noir. Corset bleu ciel. Corset rose +feu. Corset héliotrope. Et les huit jambes de +soie noire, et les huit mains qui décrivent leur +arabesque, qui sèment des cigales.</p> + +<hr> + + +<p>Le lit du corset noir est enveloppé dans la +chute de deux rideaux de mousseline à grosses +fleurs, empesée et empoussiérée.</p> + +<p>Elle s’est assise, s’est mise à me considérer +avec une sorte de mépris, dans un silence sans +égard, dans une attente hostile.</p> + +<p>Tu n’étais pas si belle, <i lang="es" xml:lang="es">pobrecita</i>. Tu n’étais +pas si vilaine. Tu n’étais ni blonde ni brune. +Plutôt blonde, comme il arrive dans les vergers +de Valence.</p> + +<p>La moquette, sur le sol, ourlée d’un galon +de laine. La cuvette (hélas !) sur la commode, +mais en verre bleu, avec son broc de parade, +entre les deux vases de verre d’argent. Chacun +sa fleurette.</p> + +<p>Ou bien novice, ou bien abrutie par la fatigue, +ou bien mordue par un cafard sans +frein, ou bien plus roublarde qu’un renard, +elle se taisait obstinément, me regardait entre +ses cils.</p> + +<p>J’opte, à la réflexion, pour la sincérité de sa +gêne. Car elle se dandina, cherchant une contenance, +et la couche crépita, comme si elle +contenait des feuilles de maïs. Plutôt blonde, +comme une croûte de pain.</p> + +<p>Elle n’était pas sans avoir appris à révérer +la capitale de la France. Je l’ai vue bouger, +quand elle sut que je venais de Paris. Question : — Comment +est-ce que tu dis pour dire la +station du chemin de fer ?</p> + +<p>Heureux les psychologues ! J’ai deviné qu’il +fallait répondre : <i>la gâre</i>. Et elle voulut bien +louer la perfection de ces <i>r</i> de la gorge, qu’elle +ne parvenait pas à prononcer.</p> + +<p>Sur quoi, j’ai résolu de l’étonner entièrement, +puisque c’était l’accès de sa bonne +grâce. <i>Que dirais-tu si je te disais que je suis +Italien ?</i> Elle était intelligente. Forcément, elle +avait attrapé mille bribes, à Alger, dans son +métier. <i>Je dirais que tu charries</i>, — que tu +<i>chareries</i>, tout doux. <i>Comment dirais-tu que +tu m’aimes, à supposer ?</i> Le piège classique : +si je prononçais <i lang="it" xml:lang="it">io t’amo</i>, j’étais un double +menteur. <i lang="it" xml:lang="it">Dirò che ti voglio bene, — assai.</i></p> + +<p>Un temps. Un petit mouvement de la tête, +en signe de confirmation, de loyauté satisfaite, +de docte approbation. <i>Et si je voulais te le dire +en espagnol ?… <span lang="es" xml:lang="es">Y si quisiera decirlo en castellano ?</span></i> +Sa bouche ouverte. Ses dents. Elle +était debout, paraissait anxieuse, amusée. <i>Dis-le ! +Qu’est-ce que tu dirais ? — <span lang="es" xml:lang="es">Que te quiero.</span></i></p> + +<p>J’avais pris même cette voix de nez qui signale +certains accents d’Espagne. <i>En réalité, +je suis andalou… <span lang="es" xml:lang="es">Soy andaluz muy de verdad</span></i> +(on prononce <i>andalou</i>, sans <i>z</i>, <i>verdà</i>, sans <i>d</i> +final, et les <i>d</i>, sur le bout des dents, le <i>v</i>, sur +les deux lèvres, à la grecque.)</p> + +<p>Ses deux mains sur mes épaules. Je voyais sa +poitrine, qui n’était pas un chef-d’œuvre, mais +<i>patience</i>, comme disent à tout propos les mendiants +de son pays, puisque je voyais en même +temps deux hanches si belles.</p> + +<p>Ses deux mains sur mes épaules, et puis sa +tête en arrière, par doute, par soupçon, avec +amertume. (<i>Tu ne vas pas mentir. Nous +sommes des jouets, nous autres.</i>)</p> + +<p>Je l’ai regardée aussi. Après la politesse, la +courtoisie. Après la courtoisie, l’intérêt. Après +l’intérêt… Je lui ai dit un couplet d’Espagne. +<i lang="es" xml:lang="es">Mira si seria bella</i> — Vois si elle devait être +belle — <i lang="es" xml:lang="es">Que hasta el mismo enterrador</i> — Que +le fossoyeur lui-même — <i lang="es" xml:lang="es">A ver su cara bonita</i> — A +voir sa figure si jolie — <i lang="es" xml:lang="es">Echo la pala y +lloro</i> — Jeta sa pelle et pleura.</p> + +<hr> + + +<p>Ces bras un peu frêles qui serraient à faire +mal, cette bouche qui ne voulait plus quitter +l’autre, ce doux râle.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Et revenir. Un après-midi de <i>mélancholie</i> — on +y met un <i>h</i> quand on veut rire, — vouloir +retrouver cette Livia. Mais se tromper au bout +de la route, hésiter dans le dédale, se tromper +d’une rue, hésiter devant une maison bariolée.</p> + +<p>Je n’ai pas hésité longtemps, puisque tu +étais là, sauvageon, qui lavais devant la porte, +jusque dans la rue. Puisque tu étais là, petit +Gauguin. Brillante, chantante, résignée, avec +tes doux yeux.</p> + +<p>Avec quelle déférence tu as reposé le balai, +lorsque j’ai daigné t’adresser la parole ! Tandis +que je te parlais, de quel air timide tu as +essuyé tes bras ruisselants avec tes mains ! Puis +tes deux mains gênées, l’une contre l’autre. Tu +avais sur ton corps une robe qui ressemblait +à une chemise ou une chemise qui faisait fonction +de robe. Assez bon pour toi, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>Tu as marché, les hanches fines dans ton +pagne. Le bronze transparaissait par places. Ta +surprise quand je t’ai demandé de t’asseoir. Et +ta crainte, pour parler de « madame ».</p> + +<p>Les filles étaient répandues çà et là dans la +pièce. L’une fumait. Une autre battait ennuyeusement +des cartes. Une autre écrivait, en +tirant la langue sur le papier rayé. Maigres et +brûlées, ou enflées par la paresse et l’alcool, +elles vieillissaient dans la vaste lumière que +versait la fenêtre. Le poison violacé des +bouches, le bleuâtre des paupières, la noirceur +des yeux.</p> + +<p>Tes deux patoches, avec leurs ongles durs, +ont battu l’une contre l’autre, innocente, +lorsque j’ai commandé la bouteille qui éclate. +J’ai vu grandir la belle rondelle de tes yeux. +De tes paumes, plus blanches que le reste, tu +as arrangé la boule de ta chevelure. Tu as +même eu le courage de prendre une rose de +France qui traînait dans un verre. La grande +brune à qui elle appartenait s’est levée, a lanterné, +s’est reprise.</p> + +<p>Je sus que tu étais inscrite et vendue comme +les autres. On profitait seulement de ta couleur +pour réduire les frais de service, et t’humilier. +« Madame » cédait pour avoir la paix. +Ainsi les hommes — qui sont si bêtes — avaient +l’occasion de te mépriser.</p> + +<p>Les autres s’étaient retirées, en me jetant le +dédaigneux regard des hiérarchies coloniales. +Je m’en consolai en t’admirant. Nous étions +près de la fenêtre, de côté, si bien que l’image +de la grande salle désobligeante mourait contre +nos profils. Nos yeux buvaient la mer. Des parcelles +de vif-argent brillaient sur les crêtes de +la houle et disparaissaient en un clin d’œil +dans les creux d’un bleu d’encre. Sur ce miroitement, +le soleil planait dans les cieux. Le château +de poupe dans un ancien vaisseau doré, +avec sa balustrade.</p> + +<p>Du coup, on t’a donné la plus belle chambre, +la plus luxueuse, la plus horrible. J’aurais demandé +une autre mise en scène si je n’avais +craint de te faire tort, d’amoindrir ton +triomphe.</p> + +<p>Tu as la langue pointue. Tu as la docilité +d’un chaud petit animal. Puisque tu n’es point +blanche et que tu es si jeune, tu ne pouvais +posséder les trente beautés réglementaires, +mais tu en as bien treize ou quatorze. Toutes +celles que tu pouvais avoir.</p> + +<p>(Une chose blanche, les dents. Trois choses +noires : les yeux, les sourcils, les paupières. +Une longue, les mains. Deux courtes, les dents, +les oreilles. Deux étroites, la bouche et la +taille. Une grosse, la jambe au-dessus du genou. +Trois petites, les tétins, le nez et la +tête… <i lang="la" xml:lang="la">Dixit</i> : la Renaissance.) Elles ont raison +de te craindre. Et ton étrangeté, par surcroît, +cette douceur ambiguë des épices.</p> + +<p>Elle est très fière du sang blanc qu’elle a. +Elle répète qu’elle n’est point noire mais croisée, +qu’elle n’est point grise mais cuivrée. Ni +son père ni sa mère n’étaient blancs. Ni leurs +pères. Ni leurs mères. Le mélange est plus ancien +mais indéniable. Son amour-propre si +longtemps offensé, je l’ai mis dans un hamac. +Elle me regarde de là avec un sentiment. Elle +se souvient d’avoir vécu, petite fille, dans le +Sud, entre les pattes des chameaux. Tu ris toujours +lorsque ce mot passe par ta bouchette +charnue. Et tu n’oses pas déclarer la cause de +ton rire, parce que nous nous tenons trop bien.</p> + +<p>Sa volubilité. Son bon vouloir, lorsqu’elle +me conseille, par sympathie, de ne plus faire +venir de ces bouteilles-fusils qui coûtent si +cher. En baissant la voix, en jetant un œil vers +la porte. Et la beauté de sa métamorphose, +lorsqu’elle se mue en longue biche, prête à +rompre dix hommes, et pourtant soumise à +celui-ci, le chérissant. Fraîcheur de l’ananas, +chaleur du piment doux.</p> + +<p>Les étapes de cette vie d’une petite morisque : +les arbres des oasis, les sables, la +double étendue de l’espace et du temps… Des +milliers de siècles, les atomes ont mené leurs +pastorales et leurs tragédies, et toi, cet homme +que tu regardes dans ce miroir, tu as pris un +jour par une certaine rue, au hasard, à droite +plutôt qu’à gauche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">LE BAL</h2> + + +<p>Ils étaient arrivés que le bal battait déjà son +plein. Dans les grandes portes passaient les +cadences d’une joyeuse <i lang="es" xml:lang="es">scottish</i> et le piétinement +cadencé du vaste cercle.</p> + +<p>Elle avait presque crié : « Alors ? On va un +peu danser ? » Sa voix était posée et résolue, +ferme.</p> + +<p>A qui avait-elle parlé ? Elle était seule. Cet +<i>On</i> qu’elle disait, était-il destiné à elle-même ? +Pour s’exhorter, se réconforter, et tout le +peuple avec elle.</p> + +<p>Elle était habillée en Pierrot, sans être assez +mince et mignonne pour ce costume. Le satin +blanc y rencontrait certaines courbes, de telle +sorte que sa beauté, précisément, lui donnait +un léger ridicule.</p> + +<p>Pour contenir le ressort des cheveux trop +rebelles, et pour égayer, elle avait dû aussi +remplacer la petite calotte noire par un turban +bleu de nuit. Masque noir. Pierrot d’Afrique.</p> + +<p>Malgré le masque, il avait distingué un bel +ovale, deux beaux yeux sombres, et une belle +nuque ombrée, autre promesse.</p> + +<p>Puisqu’elle était seule, et puisqu’elle n’avait +pas été sans l’apercevoir, lorsqu’elle criait, +une part au moins de son appel s’adressait +donc à lui. Il l’avait prise au mot.</p> + +<p>Quand elle avait retiré son masque, il avait +été saisi, <i>parce qu’elle lui ressemblait</i>. Il le lui +avait dit, et elle de rire comme si elle ne l’avait +pas vu, avant de lancer sa proclamation !</p> + +<p>Ils avaient dansé tard dans la nuit. Ce grand +corps plein de souffle, aux longs muscles, se +plaisait dans la danse, où elle était sûre de +perdre son ennui.</p> + +<p>Elle buvait à grand fracas des limonades, +s’éventait, interpellait des amies et des inconnus, +s’élançait au premier appel de la musique.</p> + +<p>Sans apprêt. En toute simplicité. Non pour +paraître mais pour s’escrimer. Elle était saine +et drue, d’une discrétion de chatte, sous les +apparences tintamarresques, et gaie tout exprès.</p> + +<p>Du rouge naturel à ses joues. Le sourcil plus +clair que les cils. Des cheveux à foison. Une +belle main sans vernis, assez grande, pas une +bague, et le doigt un peu piqué des couturières, +sans fausse honte ni bravade.</p> + +<p>Il avait voulu lui découvrir, pour varier, le +profil de la figure féminine de l’Automne, dans +le panneau de Mantegna. Cette noble fiction, +pathétique on ne sait comment, porte aussi +une coupe à ses lèvres. La réalité avait seulement +un nez plus charnu (bonté d’âme) et le +col moins royal, moins flexible. En prose : +moins dégagé des épaules.</p> + +<p>Mais elle le ramenait à leur ressemblance, à +eux, qu’elle jugeait beaucoup plus divertissante. +Elle en relevait de temps en temps +quelque détail qu’elle désignait du doigt, le +nez, les mentons, et en faisait un grand geste +de ses deux bras, — d’admiration joviale, d’ébaubissement.</p> + +<p>— Après ce que vous me dites, monsieur +qui n’êtes plus d’ici, nous pouvons avoir tout +au plus un grand’père commun. Rassurons-nous. +Nous sommes tout au plus cousins germains. +Rassurons-nous.</p> + +<p>Dans les mots, son aveu n’était pas allé plus +loin. Son <i>oui</i> avait passé par ce spirituel, par +cet admirable détour. Sans plus. Mais le bal +entier avait bientôt su à quoi s’en tenir.</p> + +<hr> + + +<p>Ils s’étaient réveillés dans ce lit de fortune, +rompus, la tête comme une coquille d’œuf, et +moites, imprégnés l’un de l’autre.</p> + +<hr> + + +<p>Le théâtre, en regard de son bouquet de +palmiers, avait changé au grand jour les couleurs +de sa façade. Il avait perdu son bleu +d’opéra. Tout allait redevenir difficile. Elle +s’en allait, se retournait quelquefois, montrant +son sourire le plus brave.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">LA DÉESSE RAISON</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte +de pieuse femme, dont la dévotion est seulement +à rebours.</p> + +<p>Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez +douze grands dieux, ou du moins une foule de +petits dieux d’humeur variable.</p> + +<p>Il y en aurait un que vous chéririez par-dessus +tout : celui qui nous a conduits, vous et +moi, jusqu’à ses fins. Vous rappelez-vous que +nous avons tout à coup cessé de nous bien +voir ? Il avait mis son bandeau sur nos yeux.</p> + +<p>Il s’est enfui lorsqu’il a vu que vous étiez +plus près de pleurer, ingrate, que de rire.</p> + +<p>Vous dites que c’était votre conscience. O +ma pauvre amie !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nous nous connaissions à peine, oui. Le +premier enchantement passé, vous vous apercevez +que vous ne me connaissez pas du tout. +Il était bien temps ! Si vous aviez été bonne +catholique…</p> + +<p>Je sais (ne grincer pas des dents) que, si +vous aviez été bonne catholique, vous pouviez +pécher de même. Sans doute auriez-vous été +plus curieuse de mon âme, — bonne précaution — plus +curieuse de mon caractère, et vous +seriez tourmentée, vous seriez désespérée : vous +n’auriez pas un tel dépit.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nous ne disputerions pas comme nous +faisons, au travers de nos baisers… Quel sera +le dernier ?</p> + +<p>Votre belle bouche, vous devez la frotter +quelquefois de ce piment qu’on nomme en espagnol +diablotin. C’est du feu.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous ne croyez pas au dieu des bonnes +gens, mais votre dieu est une espèce d’Américain +qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au +commencement des choses. Depuis, pour rien +au monde ! Si vous saviez comme il m’agace, +cet hérétique, vous n’en parleriez pas, vous +vous tairiez, comme j’ai la politesse de faire, +moi qui ne vous dis presque rien.</p> + +<p>Vous me laisseriez adorer en paix votre personne,</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Connaissez-vous l’étymologie du verbe +adorer ?</p> + +<p>Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse +une fois, dix fois : voilà l’étymologie demandée, +celle que je préfère (<i lang="la" xml:lang="la">os, oris</i>, la bouche, +et non pas <i lang="la" xml:lang="la">orare</i>, parler).</p> + +<p>Quant à <i>embrasser</i>, c’était d’abord prendre +dans ses bras. Le sens dérivé a prévalu.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous m’avez dit un jour que vous désiriez +voter, que c’était votre droit.</p> + +<p>Vous ne m’avez pas encore pardonné mon +rire. Vous avez excommunié comme il faut ce +clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur +lui : la chaleur de votre forme passait par eux, +comme si votre sang s’était répandu dans ses +propres veines. Il n’a pas ri longtemps.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Par surcroît, vos parents anarchistes +vous ont nommé Liberté. Bigre ! Il n’y a pas +un nom de sainte qui ne soit plus aimable.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous êtes capable de vous imaginer +que je vous méprise. Enfermée que vous êtes +dans vos idées comme dans une bouderie, vous +devinez mal la tendresse, la sympathie, la charité +humaine.</p> + +<p>Ève bien renfrognée.</p> + +<p>Chacun de nous est si seul au monde ! Il n’y +a de bonheur que de refermer ses bras sur une +autre ombre. L’on imagine un instant que le +cercle est franchi. Ce sont les âmes qui se +veulent marier, et il est dur de penser que les +corps y réussissent à peine.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Lorsque je m’éloigne de vous, avant de +me rapprocher encore, et que vous percevez +les deux temps de cette action d’admirateur, +vous rougissez, avec un sourire d’orgueil. +C’est un mélange que j’aime.</p> + +<p>Ce qui émeut en votre visage, avec le regard, +c’est la lèvre pourpre et gonflée, et le +menton un peu gras, moins parfait, plus +humain. Sentirez-vous combien me séduit ce +corps glorieux, avec sa belle taille, avec ce port, +qui donne envie de vous invoquer ?</p> + +<p>Je vous ai montré l’image des trois Grâces +de Regnault.</p> + +<p>Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait +encore plus triste qu’elle ne plairait pas +moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est +malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie. +Le torse, un beau vase. — Son visage doucement +incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui +l’enlace, celle de droite a un air de candeur ; et +dans le profil de son jeune corps, une légère +courbe délicieuse. — Mais la plus belle, n’est-ce +pas cette blonde, entre elles, qui les tient +chastement embrassées, et dont nul ne verra +jamais le visage ?</p> + +<p>Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni +vous à elles. Vous êtes pourtant du même +style.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ah ! Romaine. Ah ! Guerrière. Minerve +aux sourcils rejoints !</p> + +<p>Je mettrai devant votre portrait une branche +de myrte dans un vase blanc et or 1830.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous souvenez-vous ? Vous ne vous donniez +pas alors la peine de m’étudier. Amour +vous possédait. Vous baissiez de temps en +temps les yeux. Vous regardiez, ô raisonneuse !</p> + +<p>Au loin, les gamins arabes s’évertuaient : +<i>Le Cri d’Altjé !</i> <i>Les Noubielles !</i></p> + +<p>Votre maison était à la frontière des deux +empires. Elle regardait le boulevard, la poste +et l’école (laïque) ; de l’autre côté, l’allée sous +les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel : +cet autre monde que vous n’aimez guère, où +j’allais trop souvent écouter les chants de +Yamina. Je vous apportais des dattes, des massepains +espagnols, des loucoumes. Et je crois, +à présent, que vous eussiez préféré des petits +beurres — L. U. — J’ai cherché aussi, mais +vainement, ces laitages italiens, frais dans leurs +claies ou sur le linge, et qui ont la forme d’une +tresse ou d’un fruit, — ces blancs fromages, +dont les bergers de Virgile nourrissaient déjà +leurs amours.</p> + +<p>La lumière vous gêna soudain comme un +tiers.</p> + +<p>Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans +l’ombre, miroita toute l’eau répandue sur les +dalles blanches et noires. Le jour mettait à la +haute fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise +troublait votre robe.</p> + +<p>Vous avez laissé tomber la hachette de votre +éventail.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez la coquetterie de ne porter +que du linge blanc, serré, éblouissant. Ainsi +paraissez-vous deux fois comme un marbre : +carrare et pentélique.</p> + +<p>Chère, vous aviez eu peur que je me méprisse, +et j’étais seulement touché de votre +enivrement !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Puis, vous avez voulu me prouver que +vous étiez, sans religion, une honnête femme. +Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus +finir, à dormir sans vous, dont votre éloquence +emphatique ciselait les majuscules. Vous aviez +entrepris, notamment, de me démontrer que +les infirmières laïques diplômées ont plus de +vertu que les petites sœurs.</p> + +<p>Et moi, je me rappelais la longue prière +matinale des femmes de ma race. L’une d’elles, +tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier +sans voir paraître sur son cher visage en oraison +des larmes qui la consolaient. Et elle prononçait, +mais avec douceur, le même mot +magique que vous répétez désespérément : +« Justice ! » Elle mettait avec sagesse dans +un autre lieu que la terre la source d’un si +grand bien.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Votre bouche, remuée par les petits +mouvements de la parole, restait bien belle… +Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes +traits ou dans mes yeux, qui soudain déconcerta +la douce pédante ?</p> + +<p>J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre +pauvre tête fanatique, et l’ai reposée sur mon +épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le +silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin +d’un mot de ma bouche, que je ne pouvais +pas dire.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je vous opposais, dans mon esprit, des +historiettes qui vous auraient scandalisée et qui +me plaisent, qui m’ont ému.</p> + +<p>Je me retrouvais dans une petite ville du +sud italien, un soir d’été, entre quatre murs +blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une +femme étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée +assise sur le pas de sa porte. Ces logettes +n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir, +une porte massive à refermer, un être +humain à votre discrétion.</p> + +<p>C’est la même chose là-haut, où les filles +attendent et regardent, les unes comme des +princesses des « Mille et une nuits », la plupart +en vraies sauvages, et toutes sur leurs talons, +leurs mains devant elles.</p> + +<p>En pays chrétien, la plus pauvre dispose +d’une chaise.</p> + +<p>Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs, +un corsage à grosses manches, et l’un de ces +vastes jupons de toile empesée que l’on mettait +après la lessive sur une cage d’osier.</p> + +<p>Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut +en corset, pareille à une image de <i>Vertus +sœurs</i> dans l’<i>Illustration</i>, du temps que j’étais +garçonnet.</p> + +<p>Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans +ces rencontres, sans que l’on sache pourquoi, +si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle +m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait +vingt ans. J’ai vu dans le même pays de belles +figues séchant au soleil, et qui tournaient au +caramel. Elles lui ressemblent, — et à vous.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle gardait sur son épaule un dernier +lambeau qui m’importunait. Car, en ce monde +physique, certains veulent retrouver le tremblement +d’une passion primitive, ils veulent +rencontrer à la fin ils ne savent quel mystère, +avancer jusqu’au point où la sensation est +épurée en quelque sorte par son excès et par +vertige. Mais plus belle que vous ne pensez, en +me pressant doucement :</p> + +<p>— <i lang="it" xml:lang="it">E peccato</i>, disait-elle. C’est un péché. <i lang="it" xml:lang="it">La +Madonna non vuole.</i></p> + +<p>Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce +ni cette douceur, où l’enfant reparaît dans la +femme ; dans notre ambitieux dénuement, le +passé des cœurs dont nous sommes nés.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Et si vous étiez païenne vraie, vous ne +vous mettriez en peine que de moi seul. Vous +laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez +jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne, +vous m’étouffez, je vous nomme Paule Bert.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Contre la marine une lame</div> +<div class="verse i3">Vient mourir.</div> +<div class="verse">Je ne ferai plus rimer âme</div> +<div class="verse i3">Et soupir.</div> + +<div class="verse stanza">Je vous dirai : « Mon doux aimé,</div> +<div class="verse i3">Contemplez</div> +<div class="verse">La maison de béton armé,</div> +<div class="verse i3">S’il vous plaît.</div> + +<div class="verse stanza">Ou suivez à perte de vue</div> +<div class="verse i3">Le baiser</div> +<div class="verse">Que reçoit la perche éperdue</div> +<div class="verse i3">Du trolley.</div> + +<div class="verse stanza">Comptez les flots, vous ferez bien… »</div> +<div class="verse i3">— O mon cœur,</div> +<div class="verse">Ne serait-il en moi plus rien</div> +<div class="verse i3">Que laideur ?</div> +</div> + +</div> +<p>Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée, +et vous regardez l’oscillation indéfinie +des vagues. Vous les entendriez clapoter +sur la pierre, si nous étions plus près, du +même mouvement qui berce les navires. A +cette heure du soir qui tombe, il règne sur la +vaste nappe des eaux, une majestueuse indifférence, +dont on a le cœur un peu plus serré.</p> + +<p>Fumée… Tu songes que tu verras un jour +se répandre la fumée d’un autre paquebot. +Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en +vain, malheureux d’entendre sonner la moitié +des heures de la nuit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">COURTOISIE</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle sent très bien qu’elle me plaît de +plus d’une manière. Elle détermine jusqu’à +quel point avec la science d’un psychologue +chevronné.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> D’abord, votre corps. C’est lui qui m’a +plu, le premier, forcément, quand vous m’avez +décoché ce coup d’œil magistral, à l’angle du +Cours. Il était bien pris et bien promené, et il +n’a pas l’habitude de décevoir.</p> + +<p>On note un certain fléchissement et un certain +empâtement. Mais vous vous tenez si bien +que tout ce qui vous trahirait reçoit la correction +de l’attitude.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Secondement, je me suis plu dans votre +escalier aux carreaux rouges, dans votre chambre +aux carreaux rouges, sur votre palier, à +votre seuil, à votre fenêtre. Le long des quatre +étages de cette maison bien orientée, où le +soleil laisse l’ombre en paix, et que la brise +baigne et lancine comme un mât. On y pense +aux profondes douceurs méridionales, au délice +des fraîcheurs imprévues, qui font trêve à la +canicule, à l’agrément des sorbets, des éventails, +des palmes. Si je m’exalte et brode, je +vous le dois.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Troisième point. J’ai aimé en vous la +perfection de ce que j’appellerai votre Rhétorique +ou votre Poétique. Chaque métier a la +sienne. J’ai admiré tous les gestes que vous +avez faits, tous les mots que vous avez dits. +Avec une extrême délicatesse, je vous ai vue +vous mouvoir sur plusieurs plans et passer de +l’un à l’autre. Récapitulons.</p> + +<p class="ugap"><i>a</i>) Cession à l’Inconnu des biens qu’il vient +d’acquérir. Il a lui-même assez de tact pour +avoir évité toute parole malsonnante. Il en résulte +que vous vous trouvez à l’aise dans les +façons qui sont les vôtres. Vous commencez à +les laisser paraître.</p> + +<p class="ugap"><i>b</i>) Découverte chez l’Inconnu de plusieurs +signes. Ils prouvent qu’il n’est ni un goujat +ni un niais. Ses mouvements. Ses mains sur +vous. Et juste l’air détaché, quoique sans +mépris, qui est exactement le bon. Plaisir +d’accrocher, d’engrener un esprit à l’autre, +sans bruit.</p> + +<p class="ugap"><i>c</i>) Découverte chez le même d’autres signes +encore moins trompeurs. Ses ongles, ses dents, +Il en résulte que vous vous délectez, vous pouvez +enfin parler d’égale à égal, alors que vous +êtes depuis trop longtemps obligée de feindre +partout une vulgarité factice. Sinon vous détonneriez, +là où les circonstances vous ont +conduite.</p> + +<p class="ugap"><i>d</i>) Aux gens enfin que vous vous décidez à +nommer, il s’aperçoit que vous avez été à la +mode à Paris il y a une douzaine d’années (avec +une belle voiture et des roses, comme vous le +déclarez de fil en aiguille). Et vous rougissez +tout d’un coup, par la contrariété d’avoir commis +une erreur vexante. Vous vous rassurez en +distinguant qu’il n’est pas si sot. Il ne va pas +se mettre à sentir par préjugé, alors qu’il vous +tient dans ses bras, quasi sans fard.</p> + +<p class="ugap"><i>e</i>) Vous en arrivez ainsi à une pointe d’émotion. +Nous en arrivons à un échange de passion +brève ou d’amour-goût instantané, dont +le commentaire indirect est une vraie conversation +mondaine (forme des dernières robes, +louange et discrimination d’un beau sac, prononciation +de certains noms de famille).</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’ai beau ratiociner. Elle me charme peu +à peu, à mesure qu’elle-même quitte sa gangue +de promeneuse de la rue, et se trouble, sans +vouloir le découvrir. La courtoisie, le savoir-vivre +lui remplacent la pudeur, avec des effets +qui sont à peine moins rigoureux, à peine +moins efficaces, en dépit d’une entière intrépidité.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’admire encore en elle une autre perfection, +celle de son être physique intérieur. La +perfection de ce mécanisme ou de cet animal +qui joue dans un être humain et vit presque +indépendamment. On voit aux fleurs agrandies +et accélérées des formes monstrueuses, des +mouvements féroces ou lubriques. Un médecin +connaît bien cette idylle des organismes vivants. +L’apprendre à fond. La savoir.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ces portes qui battent. Ce hurlement qui +traverse les murs. Cette couleur de l’air qui a +changé. Ce voile sur le Vieux Port, et ces +barques qui se sont mises à danser comme des +bouchons. Un ouragan, la veille du premier +juin, un <i>orage glacé</i>, doublement absurde… +Tu penses bien aussi à la mort, toi, pauvre +belle ? Et tu ne dois même plus avoir l’argent +de ton cercueil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">LE RUBENS INGRAT</h2> + + +<p>Elle avait déclaré avec componction qu’il +valait mieux avoir l’air d’un imbécile que d’un +malin. J’ai oublié la circonstance, mais je +tressaillis. Je la crus merlette blanche faite pour +moi, merle blanc. (Cf. Musset.)</p> + +<p>Par malheur, elle ajouta : « Les gens se +défient moins. » Hélas ! Son sourire plein de +dents ! Tout son cœur n’était que gagnage.</p> + +<p>J’ai pourtant connu la couleur de sa sincérité. +Lorsqu’elle en vint à m’aimer, c’était +encore elle-même qu’elle aimait en m’aimant. +Il était donc inutile qu’elle mentît. Est-ce que +c’est une pensée trop subtile ?</p> + +<p>Nous vivions dans une tranquillité superbe. +Point d’affaire. Jamais elle n’entreprit sur mon +for intérieur, et je me souciais du sien comme +d’une guigne. Je l’appelais en moi-même la +Piscine. Quand j’étais excédé : le Hammam.</p> + +<p>Je le lui dis, vers la fin. Elle me répondit +qu’elle me nommait, de son côté, le Calorifère, +et nous convînmes de ne pas nous aigrir +pour de tels sobriquets, après tout flatteurs +tous les trois, si l’on voyait le fond.</p> + +<p>Il m’arriva de lui donner, dans un papier +de soie, un gros caillou, un galet des plages. +Elle me demanda pourquoi, toujours troublée +dans sa placidité par la fantaisie. Je pris ma +plume, en silence, et j’y mis son nom. Elle a +si bonne opinion d’elle-même qu’elle imagina +une délicate allusion à la pérennité éventuelle +de notre amour, et m’en témoigna la plus vive +satisfaction. Dans son arrière-sac, elle jugeait +que ce sont petites manières dont les amants +sont convenus et qui ne tirent pas à conséquence. +Tandis que je pensais (en dansant de +plaisir) : « C’est ton âme ! C’est ton âme ! »</p> + +<hr> + + +<p>Si je la racontais un jour, est-ce que ce serait +une histoire gaie ou sinistre ?</p> + +<hr> + + +<p>Par avarice, à coup sûr, elle vivait dans un +affreux meuble Louis-Philippe, qu’on n’avait +pas encore appris à placer, à entourer, et dormait +dans une chambre rébarbative, jaune +tabac. Mon artisterie avait pourtant sa revanche. +Elle-même, qui n’y pouvait rien. Le +seul Rubens qui m’ait jamais entièrement plu. +Blanche plus que le lait. Rose plus qu’un corail. +Dorée plus que l’or. Qu’elle soit pardonnée.</p> + + +<p class="h3"><i>Digression vénitienne.</i></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Casanova, la nuit est belle,</div> +<div class="verse">Le silence a gagné les flots.</div> +<div class="verse">La blonde a son cœur qui chancelle</div> +<div class="verse">Et pudique, il cache un sanglot.</div> + +<div class="verse stanza">La brune a choisi de paraître</div> +<div class="verse">Plutôt mutine et sans souci.</div> +<div class="verse">En se penchant à la fenêtre,</div> +<div class="verse">Il faut qu’elle ait l’air d’avoir ri.</div> + +<div class="verse stanza">Il a levé sa main. La lune</div> +<div class="verse">Rebaise et flatte les deux fronts.</div> +<div class="verse">Que l’homme suive sa fortune.</div> +<div class="verse">Gondolier, à ton aviron !</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">EDISSA</h2> + + +<p>Esther, mais non plus l’effarouchée, non +plus celle qui entra dans le palais de Suse, +conduite par un vieillard qui peut-être renonçait +à elle ; Esther, mais non plus celle qu’il +avait tant fallu préparer, six mois de myrrhe, +six mois d’aromates ; Esther, après qu’elle eut +régné six ans et appris tous les secrets des caractères +et des courtines.</p> + +<p>Vous êtes cette Esther, qui s’appela d’abord +Edissa (mais je dis <i>Edisse</i>, comme M. de Saci, +et vous entendez <i>Edith</i>, ce qui flatte votre +anglomanie). La Bible lui donne une seule +fois, je crois, cet étrange nom, son vrai nom, +lorsqu’elle franchit le seuil du roi, en vagabonde +tout à fait incertaine de son sort. Dans +la suite, elle est toujours nommée Esther, que +certains commentateurs traduisent l’<i>étoile</i> et +d’autres la <i>cachée</i>.</p> + +<p>Je me demande ce qui les divise. Je me +figure que ce nom d’Esther avait les deux sens. +Le roi se gargarisait du premier, il en faisait +des madrigaux, ou la fusée d’une rêverie. +L’autre sens était dissimulé dans le sombre +cœur de l’oncle, lorsque, vêtu d’un sac (d’un +cilice, dira Racine), il attendait silencieusement +la pourpre.</p> + +<p>J’ai aimé vos yeux et j’ai aimé la singularité +de votre visage, dans sa courbe incisive.</p> + +<p>Vos yeux immenses. Leur lumière. Leur +ombre. Le bistre de leur paupière. Le gris de +leur iris. Leur ciel. Leur terre. C’est la couleur +en eux qui est ciel, et terre leur expression. Un +air altier et souffrant, réfléchi, constamment +tenu en main, bien dérobé à autrui. Je vous ai +pourtant comparée aux gazelles. Vous n’avez +pas été choquée par la banalité de cette comparaison. +Il avait suffi d’un peu d’amour : +vous aviez oublié qu’elle eût tant servi. Ces +yeux immenses qu’à la longue le désert a faits, +dans l’ombre des tentes, aux femmes d’Israël.</p> + +<p>Une autre image dont je me sers, et qui vous +flatte, n’est pas moins fatiguée. Les femmes +irisées de toutes les races sont couramment +comparées aux perles. Mais vous êtes la seule, +dans tous les siècles, qui l’ayez vraiment mérité. +Dans la nacre des coquilles, les plus sourdes +transparences, entre le rose, le blanc et le lilas.</p> + +<p>Maigreur de tes bras ; effacement de tes +sains, qui sont discrets, que l’on oublie ; exiguïté +de tes flancs… Ce n’est guère ton corps +que l’on aime. C’est toi, cachée, mystérieuse.</p> + +<p>Ton âme, si tu veux, ton âme et ton parfum. +Cette odeur maligne, imperceptible, incorporée. +Jointe aux effluves du meilleur savon +de la terre, celle de ta naissance, de ta moiteur. +On achève de perdre la tête par le contraste +de ces frissons qui te viennent, par le contraste +de ta muette violence avec ton impassibilité +ordinaire.</p> + +<p>Si beau, ton visage, et il peut devenir +presque laid dans la contraction des mâchoires, +dans l’amaigrissement de la joue, dans l’arc +du nez, dans l’épaisseur de la bouche. Alors je +l’aime ou davantage ou bien moins, selon le +sentiment qui colore cette transformation prodigieuse. +Car nous nous déchiffrons, nous +nous lisons.</p> + +<p>Je t’aime plus, bien qu’enlaidie, lorsque tu +révèles, toi que l’on croit blonde et si fragile, +avec cette main pâle aux ongles bombés, je +t’aime plus quand tu révèles la sensualité d’un +sang noir, africain. On t’aime plus aussi, — on +t’aime, bien qu’enlaidie, lorsque c’est par +la douleur et la peine. Mais l’on t’aime moins, +je t’aime moins, avec cet autre visage, lorsqu’il +te vient par l’effet d’une pensée, d’une +raison dure et inhumaine. — Esther, dans le +sérail, devait avoir ces mêmes yeux implacables +lorsqu’elle demanda au roi un second +massacre.</p> + +<p>Ton amour est l’enveloppement d’un drap +de soie, et il est un prestige de l’esprit. Il est +difficile de suivre tes invisibles combinaisons, +bien qu’elles n’aient point de cesse. On t’embrasse +juste au moment que tu voulais. En te +contrecarrant de front, on serait sûr de mettre +les torts de son côté, et de sembler goujat, +mais tu ne détestes pas ma clairvoyance. Il +t’amuse de me sentir aux aguets, comme un +chasseur. Il songe, et il a l’œil.</p> + +<p>Tu es capable, et peut-être chargée, d’un +grand dessein. Les seuls bijoux que je t’aie +vus : ces deux perles de tes oreilles et cet anneau +de roses sur ta main. Mais je te soupçonne +d’en posséder d’autres, tous ceux qu’il +faut avoir, et royaux, gardés dans le coffre +d’une banque. Pour pallier ta pauvreté — dis-tu — tu +as choisi de porter cet uniforme de velours +bleu. Mais il est signé d’un grand nom. +Si bien que j’hésite. Ou tu es une femme qui +a quitté un opulent mari, laissant tout, parce +qu’elle avait beaucoup de fierté. Elle continue +de vivre, cependant, comme tu vis dans ce +caravansérail assez magnifique. Ou tu es une +aventurière astucieusement postée, astucieusement +douée, et tu te donnes des vacances, dans +ce bon lit.</p> + +<p>Seul point à peu près sûr : tu n’as pas toujours +été riche. Pour payer, tu attires presque +sous la table ton vilain petit sac fripé. Tu découvris +un jour que l’argent était une sale +chose, et tu n’as plus su comment faire. Une +sale chose, que les gens élégants donnaient +sans ostentation, sans paraître compter, et tu +as voulu faire comme eux, mais tu t’y prends +avec grossièreté, malgré ton génie, parce +qu’il faut l’avoir appris dans son enfance.</p> + +<p>A part ce trait si curieux, tu es princesse de +la tête aux pieds. Immobile ou bougeant, princesse. +Dans la soupente de Mardochée, tu t’es +sentie la fille des Juges et des Lévites. On ne +t’aurait pas soumise à la vaisselle en te tuant, +petite fille crasseuse et obstinée, qui supputait +l’avenir, au milieu des torchons, dans les feux +de bengale de ses désirs.</p> + +<p>A moi de deviner comment je te perdrai. +Tu sauras <i>choisir</i> le lendemain du jour où je +t’aimerai le plus. Tu auras calculé notre apogée, +notre zénith. J’arriverai, tu seras partie. +Tu auras reçu le dernier pli de ce gros courrier +multicolore que tu tiens sous clef, que tu ne +lis jamais en ma présence. Le nom que tu +prenais ici, j’apprendrai qu’il ne te suit pas +plus loin. La cachée…</p> + +<p>Bouquet de fleurs de nacre, prends ton vaporisateur. +C’est la rosée qui te convient.</p> + +<p>Tu es aussi un agneau, un agnelet, — si +tendre !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24">LA FIÈVRE</h2> + + +<p>Tu étais clouée comme un papillon vivant. +Je te voyais une figure aquiline, léonine, d’une +assez grande douceur pourtant parce que tous +les traits en sont émoussés. Tes grands yeux +brillant comme une agate brune, coupée à vif.</p> + +<p>Il ne s’agissait point d’aimer. Il s’agissait de +parler, à peine, et de s’enlacer à l’instant.</p> + +<p>Point d’aimer. Nous n’y pensions pas. Je +te voyais feu et tension. Ta lèvre inférieure +avançait un peu, dans une moue affichée. Tes +yeux se dérobaient, me revenaient. Et tu me +voyais je ne sais comment.</p> + +<p>Nous nous croisions, mais j’ai changé de +route, j’ai pris ton pas, tu m’as accepté à la +muette. Et nous n’avons pas échangé vingt +paroles sur les trois cents mètres qui nous séparaient +de ta porte. Tu tournais ta clef dans +ta main.</p> + +<p>Tu pensais que tout le monde allait mourir. +Tu sentais tes veines fondre et se consumer. +Dès le premier instant tu avais vu dans ta +liberté, dans ta solitude, un gouffre ouvert, où +tu allais à coup sûr tomber. L’un de ces +gouffres des songes, pleins d’ignobles sensations.</p> + +<p>L’escalier gravi avec une dernière retenue. +Ta maison, malheureuse ! Tu m’as fait attendre +dans l’autre petite pièce, et je t’ai entendue +aller et venir à la hâte, ouvrir et fermer des +tiroirs. Les portraits que tu cachais : je ne l’ai +pas deviné tout de suite. Mais peut-être avais-tu +encore les mêmes draps.</p> + +<p>Mon excuse fut de t’avoir crue libre. Mon +crime de n’avoir pas interrogé la démente qui +m’a appelé, m’a saisi, m’a embrassé en tâtonnant.</p> + +<p>Il te restait une pudeur. Tu gardais le silence. +Je percevais des frissons, des chocs. +Lorsque tu t’es enhardie, chaque jour un peu +plus, tu as eu recours à ta voix rauque pour +t’exalter, te récrier. Tes yeux hagards, étonnés +de tout ce que tu osais, sans amour et sans +question, par un accord tacite.</p> + +<p>Ces détonations sourdes, comparables à +celles qui s’élèvent des tambourins géants, de +proche en proche, dans les solitudes de +l’Afrique.</p> + +<hr> + + +<p>Il t’arrivait de dire : « Comme j’en ai sur la +conscience ! » Certes ! tu me le révèles tout +d’un coup ! Que ton mari est mort, qu’il était +soldat, qu’il est tombé, que tu viens de recevoir +la lettre… Et tu voudrais m’attirer, +comme un complice, dans ton remords, dans +ta peur, dans ta juste épouvante.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c25">CONFIDENCE</h2> + + +<p>— Un homme, disait-elle, a peine à croire +qu’il est aimé d’amour par une femme, par +une « poule ». Je peux jurer d’avoir aimé, +lorsque je me croyais moi-même décidément à +l’abri, devenue dure comme une pierre.</p> + +<p>Il était courtois, prévenant, brun aux yeux +gris, avec une manière de parler dont on était +d’abord surprise, puis conquise. J’imagine que +ce sont ses paroles qui m’ont fait le plus grand +mal. Il me plaisait bien, tu penses. C’est le +commencement de tout. Mais on peut prendre +un homme qui plaît, le reprendre, — et bonsoir ! +Ce sont ses paroles, je t’assure, qui +m’ont affolée. Elles m’ont fait croire qu’il +m’aimait. Tandis qu’il m’a seulement désirée, +peut-être. Ses paroles, et son air intimidant.</p> + +<p>Est-ce que tu te souviens des boulevards au +commencement de la guerre ? Est-ce que tu les +retrouves ? J’étais idiote d’y être allée, mais +j’en avais vraiment besoin.</p> + +<p>Il m’a vue. Il m’a suivie. A brûle-pourpoint, +ses idées bizarres. Il m’a dit, et je voyais bien +qu’il ne mentait pas, qu’il m’avait déjà rencontrée, +six mois auparavant, mais qu’il avait +eu <i>peur de moi</i>. Nous avons parlé en marchant. +La rue Laffitte, ce jour-là ! Le désert. Je l’examinais, +dans son uniforme vieux comme les +rues. Sa timidité m’amusait parce qu’elle +l’empêchait de voir celle qu’il me donnait. Je +me rengorgeais. Je me suis décidée à lui raconter +que je n’étais pas libre ce soir-là, que je +n’étais pas libre comme je voulais, et que, +d’ailleurs, je ne le connaissais pas.</p> + +<p>Il m’a répondu que j’avais tort de compter +sur le temps. Un homme et une femme qui se +rencontrent, en des jours pareils, et se plaisent : +ils ne savent pas s’ils se reverront… Je +ne saurais plus répéter exactement. J’ai compris +que je ne m’étais pas moquée de lui. +C’était moi qui préférais retarder, attendre.</p> + +<p>Et comme j’étais contente ! La belle promenade +que nous avons eue ! Il ne disait pas qu’il +m’aimait. Il ne le disait ni en français ni en +argot. Il inventait une foule d’autres mots : +que j’étais belle à rendre fou, qu’un homme +perdait tout espoir de se présenter d’égal à +égale… Tu remarques : j’ai dû commencer à +l’aimer tout de suite. Au lieu de lui rire au +nez, j’écoutais, j’écoutais. Figure-toi qu’il devinait +comment j’étais faite. Une seule erreur, +qui n’était pas désobligeante. Les gros seins +que j’ai toujours eus n’étaient plus en réalité +aussi étonnants. Ceux qu’il décrivait étaient +mes seins de jeune fille. Je regrettais de n’avoir +plus tout à fait les mêmes, et je plastronnais. +Pour finir, je l’ai renvoyé en faisant la dame, +et suis rentrée… Sans dîner, oui.</p> + +<p>Attends. Je me suis tuée pour lui. J’ai essayé +de m’empoisonner quand il m’a quittée. Lui +n’a pas cru ma lettre. Il a seulement cru que +j’avais dit la vérité quand il m’a vue six semaines +après, maigre comme une chatte de +gouttière, la figure à l’envers. Il m’a mieux +regardée. Il comprenait combien je l’avais +aimé d’amour, et ses paroles étaient encore +gentilles, mais… que veux-tu ?… il me les enlevait +au fur et à mesure. J’ai voulu encore +l’embrasser. Je l’ai senti se raidir, se résister… +Et je suis partie. Je suis rentrée à pied par le +bois depuis Suresnes. Je te jure qu’il pleuvait. +J’avais mon dos trempé. Je me disais à chaque +pas : « Crève ! Crève ! »</p> + +<p>Pardonne-moi si je m’embrouille. Les huit +jours qui ont précédé notre premier rendez-vous, +je les ai passés à m’exalter comme une +petite fille. J’avais aimé une fois. Je savais +comment on aime, et qu’il est rare que le bonheur +en sorte. Je redevenais nigaude sans m’en +apercevoir. J’empruntais à tout le monde. Les +cafés ne me voyaient plus qu’en tapeuse. On +supposa que j’étais malade et que j’étais +bonne fille, mais tout ce qu’on pouvait imaginer +m’était indifférent. Et ces romans-feuilletons ! +Je ne voulais pas de lui dans ma +chambre. Je calculais qu’il devait me trouver +en bas, à l’heure dite, que je lui demanderais +de m’emmener n’importe où.</p> + +<p>Ne te moque pas de moi. Tu sais comme +j’étais belle il y a cinq ans. J’éclatais dans ma +peau et j’étais encore gosse, j’étais toute +fraîche. Il prétendait que j’étais belle jusqu’au +scandale… Excuse-moi, je retrouve ses propres +paroles… Et je me rappelle que celle-là m’a +saisie. Tu te souviens que je ne pouvais entrer +nulle part : tout le monde se retournait. Les +hommes, la bouche ouverte. Les femmes, avec +une mine offensée. J’en avais honte. J’étais +donc si insolente, si dégoûtante ! Lui prétendait +que je donnais l’idée de l’amour irrésistible. +Tu as la preuve de tout ce qu’il savait +dire.</p> + +<p>Il m’a donc trouvée sur le pas de la porte. +Il avait une voiture fermée. J’y suis entrée. J’avais +sur moi une grande cape dont il était +intrigué. Mais je faisais <i>chut !</i> et lui retenais +ses mains. Il me regardait avec attention, et +moi, gaie comme j’étais, je ne riais pas. Je +lui caressais sa tête.</p> + +<p>Tu vas le savoir : dans ma cape, j’étais toute +nue. Toujours le roman-feuilleton. Il a blêmi. +Il me couvrait de baisers. Il s’éloignait pour +me voir debout, et je me tenais bien droite, +orgueilleuse, intimidée, oublient tout, fière de +moi-même, heureuse en lui. J’ai cru qu’il +s’évanouirait, et attends encore. Il était désemparé, +annihilé.</p> + +<p>Dix nuits, dix belles nuits qu’il m’a données +en trois mois l’ont ensuite rassasié. Jamais je +n’ai tant cru qu’il m’aimait que ce premier +jour, lorsque je reposais dans ses bras et qu’il +se dépitait. Moi, j’étais tranquille, sûre de lui, +de l’avenir. Et comme j’étais exactement de +même, le cœur en déroute et les sens froids, +j’étais contente. Je savourais la victoire de +mon corps sur ses nerfs, et la douceur de le +tenir contre moi, humilié, murmurant. Et +vexé, mon cher amour, vexé !… Vous êtes +toutes à dire que je suis une originale. Si je +n’avais pas compris plus loin, ce jour-là, je me +privais de tant de bonheur !</p> + +<p>Il n’y a pas de folie que je n’aie commise. +J’ai vendu mes robes, mes deux bagues. Pauvre +comme il était — mais <i>chic</i>, tu sais, — je +m’entêtais à refuser ses cadeaux. Je continuais +à taper les gens. J’écrivais les lettres de deux +ou trois femmes, je faisais leurs courses, j’acceptais +leurs charités. Je lui ai dit mon vrai +nom, que personne ne connaît. Une nuit qu’il +dormait, que je l’avais laissé dormir exprès, il +m’a attrapée debout et fouillant dans son +portefeuille. Pour m’emparer du petit portrait +collé sur sa carte d’identité, je courais le risque +d’être prise pour une voleuse ou pour une +espionne. J’ai cru perdre, non pas sa personne, +sur laquelle je ne comptais déjà plus +beaucoup, mais jusqu’au souvenir qu’il pouvait +garder de moi. Instantanément, la mort +dans l’âme. J’ai ouvert la bouche… Quand il +a vu que le portefeuille était là, intact sur le +lit, et sa photo entre mes doigts, à moitié +détachée… Il m’a attirée. Mon dieu, que j’étais +heureuse !</p> + +<p>Je lui obéissais, il n’avait qu’à parler. Je lui +ai répété que je l’aimais, à le fatiguer, à le +rendre insupportable. Mais il faut que je sois +juste. Il n’a jamais pris certaines manières +arrogantes. Il a toujours été gentil. A certains +moments, il me suivait des yeux avec passion, +pensant à moi bien plus qu’à lui. Sois +tranquille : je pensais aussi à le combler. Ne +crois-tu pas qu’il m’a vraiment aimé, lui aussi, +et qu’il a eu peur, comme il avait dit, peur de +moi une seconde fois ?</p> + +<p>Il m’avait quittée depuis deux ans lors de ma +dernière folie. J’étais dans l’auto de Robert. +Tu sais comme il est susceptible. Il voulait, à +cette époque, vivre avec moi, et je le vois toujours, +il me revient de temps en temps : il +n’est plus jamais question de communauté. Je +conduisais. Nous suivions les quais de la Seine, +nous passions devant Puteaux. Je ne pensais +pas à lui, si tu veux. Lorsque j’ai vu la foule +des ouvriers et des soldats sortir de l’usine, je +n’ai pas pensé que j’aurais la chance de le voir. +Quand je l’ai aperçu tout à coup, lui, son visage +calme. La voiture passait. Je me suis retournée. +La voiture filait. J’ai tout lâché. J’ai +sauté le mur. J’ai passé de l’autre côté, dans la +capote, pour le voir plus longtemps. Il était +devenu tout pâle. Il m’avait donc aimée ? — « Si +nous avions marché plus vite, ma chère, +c’était un coup à nous tuer. » — Je n’ai pas répondu. +J’avais la bouche dans mon mouchoir.</p> + +<hr> + + +<p>Dis-moi. Je vais au lavabo. Non, ce n’est +pas ce que tu crois. Ne crains pas, grande folle. +Demande à Louis, si tu le vois, de nous servir +deux manhatans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c26">LE TEMPS SI LONG</h2> + + +<p class="h3"><i>La méprise.</i></p> + +<p>Les faits, les données : elle avait pu le tromper, +en l’aimant toujours. Le cœur humain +n’est pas simple. L’un ne paraissait pas moins +sûr que l’autre. Il l’avait trop négligée. Elle +avait cédé au dépit, et à la surprise, au traquenard +des sens.</p> + +<p>Il avait reçu l’aveu de l’infidélité. Il l’avait +tenue comme le petit Spartiate dans sa robe le +renard furieux. A plus tard, la brûlure des +plaies. A plus tard, l’agacement des cicatrices. +Pour le quart d’heure, il avait à savourer une +autre merveille : cet étonnant visage féminin, +presque joyeux.</p> + +<p>Convaincue et pardonnée, elle voulait appuyer +sa tête sur l’épaule de son véritable +amant. Sa bouche dessinait la souriante moue +d’un enfant pris en faute qui veut désarmer le +châtiment à force de grâce. Elle n’était pas +sans marquer un certain repentir, un certain +regret, et une grande soumission, et une vraie +honte. Au delà de cette première enveloppe, +ses yeux trahissaient l’allégresse. Ayant +trompé sans aimer l’autre, qui donc ne tirait +pas à conséquence, elle était bien aise de voir +éclater avec force, sur un visage défait, leur +amour, son seul bonheur. Bien aise vraiment. +Elle en avait envie de rire. Elle en souriait, non +sans acuité, dans un ambigu de tendresse et de +malice. Elle ne doutait plus qu’il l’aimât, du +moins. Et se faisait très humble en attendant, +serrait sa main, embrassait sa main.</p> + +<p>— Tu chantes, à présent ? Doucement, profondément. +Tu chantes ?</p> + + +<p class="h3"><i>Le cornet.</i></p> + +<p>Vous virevoltez interminablement pour que +j’admire votre belle robe de soie. Mais je ne +l’aime guère, elle est trop étroite. Vous êtes +ample, vous êtes corsée. Et vous voulez vous +habiller en sauterelle ? Quatre sous de frites +dans une main, trois grammes de parfum au +poids dans l’autre. Vite ! Dépêchez-vous de +m’éblouir. Que je fasse un peu <i>ah !</i>, des yeux, +vous verrez, sans souffler mot.</p> + + +<p class="h3"><i>Encore les yeux.</i></p> + +<p>Cette femme de couleur et cette vieille dame +de nos pays en bonnet ruché. Celle-ci, parente +du Code Napoléon, des actes notariés, des tragédies +de Voltaire, des odes de Jean-Baptiste. +Et celle-là des taureaux, des serpents, des +chaudes couvées, du sifflement sous les feuilles.</p> + +<p>La dame de chez nous a un grand nez noble, +qui ne lui sert même plus à prendre du tabac. +La noire, un museau pour flairer, pour jouir, +tout velouté. L’une et l’autre, dans le même +véhicule, sur la même place de l’Opéra, et qui +en sont venues à se parler sans étonnement.</p> + +<p>J’admire encore ta prestesse quand tu l’as +brusquement plantée là, m’ayant attrapé au +vol. Comme tu marches savamment, au moyen +de ces beaux cylindres moulés ! Et que tu +t’habilles élégamment ! Ta belle robe verte. +Ton beau linge rose. Tes bas beiges. Tes souliers +prune. Fraîche, nette. Parle encore. Dans +ta grosse bouche, ce doux parler indolent. Est-ce +que toi aussi tu fermes les yeux ? Est-ce +que toutes les femmes veulent avoir le même +égoïsme ? Sous tous les cieux ?</p> + + +<p class="h3"><i>La Turque.</i></p> + +<p>Lionne noire, au mufle incurvé comme ceux +de l’Alhambra, n’ouvre pas tant la gueule. Tu +montres un excès d’or américain.</p> + +<p>Blanche de teint, blanche à faire comprendre +aussitôt à l’esprit le plus prosaïque les comparaisons +de ton pays, blanche comme le jasmin +et comme la pâle lune, c’est dans ta chevelure +que tu es noire, dans ton beau crin.</p> + +<p>Les khans. Les exodes. Les belles enlevées +au travers de la selle par les cavaliers bistrés +qui voulaient des fils blancs, aux yeux clairs.</p> + +<p>Dans l’âme de ta naissance tu as trouvé des +fantômes de princesses et des ombres d’esclaves. +Si bien que ton orgueil s’arrête toujours +à mi-chemin, à l’amour-propre, à la vanité, +mais que tu élèves ta ruse aux chefs-d’œuvre +de la diplomatie.</p> + +<p>Tu as pourtant fait un marché de dupe, +pour le peu que tu sais de moi, pour le peu +que tu devines ; au lieu que tu me donnes ces +terribles leçons d’indifférence.</p> + +<p>Comment fais-tu ? Est-ce que tout au monde +t’est vraiment égal ?</p> + + +<p class="h3"><i>Coin de rue.</i></p> + +<p>L’homme qui titubait, sa veste trouée, le +plâtre de ses cheveux, la vieille boue de son +pantalon, sa moustache de beurre, sa chemise +de pilou, sa bedaine, l’étrange figure que doit +prendre la ville dans sa tête dodelinante.</p> + +<p>Derrière lui, comme une chienne fidèle ou +terrorisée, une vieille figure, un marron ridé. +Quand la distance était assez grande, elle lançait +une imprécation. A la dernière, il entra +encore, pour l’en punir, dans cet autre café, +mais elle l’y a rejoint, avec un air de tête : +« Eh ! bien, moi aussi. Toi, par débauche. Moi, +par désespoir. »</p> + +<p>Leur usure, leur misère dans cet Éden. Deux +torchons sales. Deux croûtons noircis, moisis.</p> + +<p>Elle levait dramatiquement son bras droit : +« J’ai été femme légitime, moi, et me v’là ! » +Elle n’en revenait pas. Reprendre ses esprits, +retrouver soudain les souvenirs et l’honneur +de la vie ancienne. Là, au coin de la rue, dans +toute cette électricité. Une grosse qui était +affalée, découragée, à bout de forces, visiblement, +voulut lier conversation avec « la mère ». +Elle-même, à quoi songeait-elle ? On entendit +la vieille répondre : « Si tu me voyais en train +de rire ! »</p> + +<p>— Allons-nous-en, petite fille. N’y pense +pas. Crois que tu auras plus de chance.</p> + + +<p class="h3"><i>Danseuse exilée.</i></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Quand vous plaisez, sous la mitre d’argent,</div> +<div class="verse">Quand vous riez, que votre âme étincelle,</div> +<div class="verse">Quand vous dansez, avec ce bel accent,</div> +<div class="verse">Quand vous chantez, que votre cœur ruisselle,</div> + +<div class="verse stanza">La coupe en main, quand vos yeux pleureraient</div> +<div class="verse">Ayant revu dans le miroir fidèle</div> +<div class="verse">Les noirs fusils levés qui massacraient,</div> +<div class="verse">Et l’ombre et le sang de la citadelle,</div> + +<div class="verse stanza">J’aime en vous cet orgueil vif et ardent,</div> +<div class="verse">Ce pas, ce jet, ce cri, ce don, ces charmes,</div> +<div class="verse">Ce gai bonjour, cet épanouissement…</div> +<div class="verse">Douleur de feu, qui n’as besoin des larmes.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c27">LES QUATRE BOULES</h2> + + +<p>Votre petite personne rebondie, assise sur le +cuir rouge. Vos deux grands yeux dans ce +pâle visage rondelet. Ces deux grands yeux +blancs et verts dans leur frange de cils noirs.</p> + +<p>Si je levais le nez de mon livre, je m’apercevais +que vous les aviez sur moi et que vous +les détourniez soudain. Vous étiez touchée +dans toutes vos fibres. Gênée dans votre ceinture, +dans votre linge.</p> + +<p>Je vous trouvais mieux que belle : séduisante. +Je vous admirais dans votre petite robe +souple d’une seule coulée. Ou qui eût été d’une +seule coulée si vos charmes et votre dérangement +l’eussent permis. Mais vous dûtes la rétablir, +la tirer sur vos genoux avec dépit, étant +plus découverte qu’il n’était convenable.</p> + +<p>Toute seule avec moi dans la grande cage +de verre retentissante (ou métro). C’était +l’heure où les gens raisonnables sont à déjeuner. +Nous étions deux fous en regard, bien +que vous vous fussiez appliquée à vous tenir, à +céler votre désordre. Ce désordre intérieur, +petit bout, qui vous agaçait tant.</p> + +<p>Vous n’avez pas voulu convenir que je vous +plaisais, et je ne reviens pas des étranges réponses +que vous osez faire. Tout à rebours. +Une femme, disiez-vous avec le calme d’un +vieux lascar, est toujours troublée quand +un homme la regarde ainsi. J’insistais. Je vous +rappelais comment vous me regardiez vous-même. +Je me défendais avec gaucherie, et +même j’allais renoncer, avouer ma défaite, +m’en aller piteusement. Lorsque vous m’avez +déclaré que votre vertige — dont vous convenez +donc — ne venait point de ma personne, +mais de l’idée de l’aventure. Gai ! Voilà ce que +tous faites de tous les masques féminins habituels.</p> + +<p>Vous étiez pâle. Vos cils battaient. Vous étiez +haute comme une pomme. Vous poussiez votre +voix vers le contralto, soit par un effet naturel +de ce qu’il faut bien que je nomme votre désir, +soit pour plus de gravité et de décision. A-t-on +jamais vu une femme jeter comme vous les +cartes sur la table ? Debout dans cette cave, +aux pieds de l’escalier mobile qui monte avec +un bruit de noria, vous m’arriviez au coude. +Et n’aviez pas peur. Je considérais de haut +votre statuette. Tant de sérieux ! Tant d’ardeur ! +Vous en étiez comique, et finalement +émouvante.</p> + +<p>Pour me sommer sur-le-champ (à cause du +rendez-vous que j’avais feint de vous donner +lorsque vous me rebutiez) vous m’avez fièrement +demandé si vous ne valiez pas le sacrifice +de mes affaires. Pour me sommer sur l’heure, +vous m’avez déclaré que vous n’étiez pas toujours +libre, que vous aviez un mari. J’ai commencé +à démêler que vous l’aimiez et le trompiez. +Que vous l’aimiez d’amitié, pour ainsi +dire : votre confiance et une sorte de tendresse. +Que vous le trompiez par bouffées, parce qu’il +vous décevait, — parce que tu cédais, en te +condamnant, aux violences que ta bête faisait +à ton cœur.</p> + +<p>Tu as serré contre toi un corps, sans plus, +qui t’agréait. Tu as pu voir que je ne pensais — aussi — qu’à +moi-même. Tu es assez belle. +Les rues de Rome sont pleines de brunettes +râblées comme toi, et qui sont couleur de blé +bien mûr ou blanches comme toi. Leur commun +portrait est au Vatican. C’est celui de la +fiancée dans la fresque de la Villa. On voit ou +l’on devine leurs avantages. Les quatre boules.</p> + +<p>Que penserais-tu si je te disais que je te +compare aussi à Pasiphaé ? En dépit de ta +faible envergure. Le sang chantait dans ses +oreilles. Plus de passé ni de lendemain. Plus +d’heures. Le monde n’était plus un disque solide. +Il se résolvait, s’évanouissait dans l’attente +d’un cri.</p> + +<p>Tu ressembles, pour finir, en plus menu et +en clair, à la belle odalisque qui est au premier +plan du Bain Turc, ses deux bras relevés, sur +la direction desquels Ingres a hésité, comme +il est visible dans les esquisses de Montauban. +Je ne te ferai pas cette révélation que tu recevrais +trop mal, à cause des préjugés qui +règnent aujourd’hui. On veut des beautés +pointues. Mais je vais te demander de mettre +ainsi tes deux bras autour de ton crâne.</p> + +<p>Et que je suis bête ! avec toutes ces ressemblances +qui m’obsèdent, qui m’offusquent peu +à peu la séduction la plus délicieuse, celle de +leur nouveauté. Quand je saurai qu’il n’y en +a plus une qui soit entièrement <i>incomparable</i> ?</p> + +<p>Le chocolat est en effet meilleur quand on le +laisse un peu refroidir comme tu fais. Il se +concentre.</p> + +<p>J’avais compté que la tête de ma maîtresse +sur l’oreiller me ferait honneur. Mais, toi, maligne, +tu n’as laissé voir que tes deux mains, +non pas même, tes dix doigts, tes dix beaux +ongles tirant le drap pour effacer l’ondulation +du corps féminin sous le linge. Par chance, +tes beaux cheveux.</p> + +<p>Est-ce ton vieux mari qui ne veut pas que tu +les coupes ?</p> + +<p>Tes deux petits pagnes. Ton fourreau. Ton +turban. Tu es pressée. Tu te baigneras « à la +maison ».</p> + +<p>Espères-tu de trouver un jour, dans ces rencontres, +un élixir, un philtre, un vrai roman ? +Et tu trembles de prévoir qu’en ce cas il faudra +sortir des mensonges courts, qui s’effacent, +qui te laissent souffler, pour entrer dans un +dédale sans fin. Ou si c’est un fils que tu veux, +en compensation ? Et tu braves d’avance le +remords que tu sentiras à voir s’enorgueillir +ton pauvre vieux chien… De nous deux, sachons +qui aura le plus de ressort. Si c’est <i>au +revoir</i> et non <i>adieu</i>, parle. Dis-le, têtue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c28">LES VAUX DE VIRE</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Si tu ne sais pas où nous sommes, moi +non plus. A Vire. Mais où dans Vire ? Près de +l’église ? Près du marché ? Je croyais que tu +étais d’ici. Parisienne, évidemment, mais +Normande, et d’ici…</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle ne pouvait pas être d’ici. Elle m’aurait +refusé. Il faudra qu’elle me dise comment +il se fait qu’elle ait voulu descendre à Vire, et +qu’elle s’y trouve libre comme l’air, sans connaître +le nom d’une rue. Quand la dormeuse +s’éveillera, je vais l’interroger comme un juge.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Les morphologistes distinguent un type +plat et un type rond. Bien qu’elle soit grande +et svelte, elle est aussi ronde qu’il est possible. +Et les morphologistes distinguent un type respiratoire, +un type musculaire, un type digestif… +Elle est ronde et respiratoire. Tendrait au +musculaire, pour un peu d’exercice physique +qu’elle se donnerait. Je l’ai vue debout, je l’ai +vue se blottir. Cette Léda de Venise, fondue et +contractée à la fois.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle mord sa bouche… Quand je me +penche dans l’épaisseur de la fenêtre, je distingue +le commencement d’une plaque bleue, +et le pan du clocher de cette horloge dont le +remue-ménage fatidique nous amusait et nous +flattait. <i>Rue des Fè…</i></p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il faut qu’elle sache lire un caractère +pour s’être ainsi endormie, laissant à la traîne, +avec ses grosses perles, qui sont fausses, +comme il se doit, un si beau sac, fauve, à grébiches +d’argent. Nous ne nous connaissions pas +plus qu’Adam et Ève. Mais le premier couple +n’avait pas le choix, au lieu que nous nous +sommes préférés dans toute la foule des habitants +de la terre. Foin des lois ! Nous deux.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Dans son manteau de cendre blanche, +entre sa valise triangulaire et sa mallette carrée, +une fameuse Inconnue ! Elle parut encore +plus belle son chapeau enlevé, dans la boule de +ses cheveux pleins de lumière et d’air. Elle +accepta d’écouter mais sans entrain. J’étais +dérouté par le contraste d’une telle indifférence +avec l’espoir des premiers coups d’œil. Elle +m’a expliqué cette nuit qu’elle était surprise de +l’éternelle monotonie des aveux. « Tout ce que +celui-là peut trouver — pensait-elle textuellement — et +qui est assez gentil et neuf, ne +change pas la terrible, l’affreuse répétition… +Le rôle est si bien connu qu’une femme ne +sait plus jamais quel est celui qui ment, quel +est celui qui dit vrai. »</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Elle a une jolie voix… « Supposé qu’elle +ait été bien folle, bien imprudente, elle en +arrive à se fier, non plus à lui, jamais, mais à +elle seulement, à son plaisir, à sa chance. » +Sur quoi, j’ai cru devoir citer la sagesse d’Horace +et d’Omar Keyam, mais elle a fermé son +visage, comme si je faisais fausse route, malgré +l’apparence, et que le chemin de son cœur ne +fût pas, à vrai dire, une élégante volupté, mais +le sentiment d’un amour tendre, égaré, demi-fou.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Et si ce n’était pas à Vire qu’elle allait ? +Si elle avait imaginé de descendre pour me +fuir seulement, pour fuir l’importun, pour +changer de voiture en paix ? Et si l’importun +a été d’un tel courage qu’elle l’a vu tomber +derrière elle sur le quai ? Ainsi prise à son +piège. Et qu’elle fût, à ce moment de sa vie, +obsédée, assiégée, désemparée à ne savoir que +faire. La branche que les mains saisissent d’instinct. +Quel cinéma ! Mais rendez-vous justice, +mon gentilhomme. A la bonne heure ! Vous +tenez en bride votre fatuité.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Éveillez-vous. Que je vous fasse admirer, +peinte contre le mur, la Reine des Roses, dans +sa robe de satin glacé. Boa de plume blanche, +les seins voilés de mousseline blanche, poudre +de riz blanche et rose, et les yeux flous. Voyez +qu’elle a sa taille étranglée comme une guêpe ; +les flancs avantagés par ces tuyaux d’orgue, +pleins de cassures, où l’artiste a prodigué tout +son art ; les blonds cheveux tirés de bas en +haut ; et pris en haut comme un cimier. Jamais +coiffure ne fit mieux valoir une petite +tête. Elle est assise. Son bras gauche repose +sur cette colonnade. Qu’elle se retourne, vous +admirerez sa <i>tournure</i>. Aviez-vous oublié que +votre mère eût été si belle ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Sur le quai, j’ai très bien discerné, dans +votre œil, l’instant décisif. Il faudra que je +vous dise comment les Canadiens nomment les +bagages. Ils les nomment le butin. L’instant +décisif, où votre œil m’a permis de mettre la +main sur vos bagages. Oh le beau butin que +j’emportais ! Vous ne disiez plus mot. L’omnibus +de l’hôtel, son odeur, sa chevauchée dans +la nuit, sur la longue route plantée d’arbres +énigmatiques. Au fait, nous ne savions pas +si elle était longue ou courte. Vous étiez toute +recueillie. Les fers sur le pavé. J’avais l’impression +que, sans plus lever les yeux, vous me +<i>considériez</i> encore…</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Bonjour, cette blonde… Ne regardez pas +ainsi de tous côtés. Que voulez-vous ? Cette +chambre est laide. Ne regardez pas les <i>Derniers +moments du président Carnot</i>. Regardez la +Reine des Roses. Et laissez-moi un peu vous +contempler, belle plante, dans ce bulbe bleuté +de votre chemise. (Me voilà bien attrapé. Je ne +vous ai pas vue la mettre.) Ne regardez plus, +tranquillisez-vous. Je vais aller vous attendre +dans ce café blanc minuscule dont la vitrine +expose les clients en montre. Vous pouvez m’y +remirer de temps en temps, par les carreaux, +si le cœur vous en dit. Là, dans cette rue qui, +paraît-il, est <i>féée</i>…</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p><span class="sq">⸬</span> Comme une petite ville peut fatiguer +deux grandes personnes qui sont assez curieuses +et qui n’ont pas beaucoup dormi ! Décidément, +vous ne connaissez personne à Vire. Je vais +vous demander la permission de mettre un +genou en terre devant vous et de tirer vos deux +petits souliers, vos deux bas couleur de chair. +Baiser. Vous me rendrez un de ces regards +qu’à présent je connais. C’est vous-même +qu’ils interrogent.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> C’est la troisième fois, à Vire, la troisième +fois dans ma vie, que je contemple le +bout du monde.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Voyez que la blonde Reine des Roses a +les yeux noirs comme vous, si les vôtres sont +noirs, s’ils ne sont pas plutôt mordorés.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce que j’entends par le bout du monde ? +Imaginez un lieu de la terre arrangé de telle +sorte que l’on y est saisi à la gorge, que l’on +y est ou désarmé ou exalté par le sentiment de +l’exiguïté et de l’éphémère. L’écorce de la planète +y devient perceptible, et sa rotondité, +son arc, et son vagabondage dans les cieux. Il +suffit quelquefois d’un carré de labour posé +comme un mouchoir sur les genoux d’une +colline.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous vous souviendrez, mon perdreau, +de la ville sans poussière et de la ville aux belles +grilles. Point de poussière. Tout y est granit. +Il faudrait que la poussière fût apportée d’ailleurs +par le vent. Or, il avait plu, vous vous +en souvenez. Dans l’étendue des heures, vous +avez écouté le ruissellement des gouttes sur la +pierre. Vous étiez près de moi, je ne suis pas +ingrat. Vous étiez près de moi, mais vous étiez +partout, dans les approches de l’orage, dans +le rafraîchissement de la pluie, dans le chant +des coqs, dans les rumeurs de l’horloge.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Il est vrai que Vire est charmante. Et il +est vrai — vous me laisserez vous le dire — que +vous avez été ravissante, gracieuse, amène. +Il n’y a personne qui vous ait vue aujourd’hui +et qui ait pu vous oublier à l’instant, à peine +passée. Souvenez-vous que les laveuses, chacune +sur le pas de sa porte, utilisant le flot sans +se déranger, vous regardaient avec envie. Je +veux dire avec sympathie. Jolie couleur du +temps : un bel enfant baigné. Nous étions +heureux, sereins. Avouez-le : il y a longtemps +que vous n’aviez pu vous réfugier dans le moment +présent. Grilles des villas, grilles des jardins, +et celle de ce merveilleux couvent, auprès +de l’eau, voué au silence.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Vous avez trouvé. Vous avez du génie. +Le bout du monde est bien ici sur cette place +d’où l’on découvre, au pied des grands murs, +les Vaux de Vire. Il est dans cette profonde +vallée fuyante à perte de vue, où la verdure +a plus de sombre, plus de mystère, que dans +les autres vallées normandes. Non plus une +verdure de prairie, mais un vert de bois enchanté. +Vous étiez belle au bord de ce paradis +désert, dessinée, inscrite dans l’espace… Votre +lèvre supérieure étant un peu courte, votre +bouche a souvent l’air d’attendre.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Le premier lieu où j’aie vu le bout du +monde ? Alger. Imaginez une ruelle qui n’a +pas de fin. On l’a lancée, une terrasse au bout, +pour rester en suspens entre le ciel et la mer… +Cette Léda de Venise, qui sera foudroyée debout. +Le cygne représente à la fois la douceur +et l’étrangeté de l’amour. Elle l’attire et le +repousse. Elle ne sait.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Le second lieu du bout du monde ? Angers. +Là, il saute aux yeux. La ville elle-même +l’a sentencieusement gravé sur ses registres, +je crois. Personne, en tout cas, ne donne un +autre nom au promontoire, au belvédère qui, +devant le château formidable, domine la plaine +noyée par trois fleuves. Tant de brume que +nous flottions. L’ouate est plus lourde. Je touchais +de la main ses poignets, son épaule fragile, +ses os légers. Je ne parvenais pas à savoir +ce qu’elle voulait, si c’était bien moi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je pourrais vous en faire une anecdote, +un jour, si vous m’en donnez le temps. Parce +qu’elle avait oublié de tourner une clef, je l’ai +découverte devant la baignoire de l’hôtel, lui +arrachent un cri. Son visage furieux : Bonaparte +au pont d’Arcole. Elle était vite lasse, +pour trop sentir, peut-être, en dépit d’un orgueilleux +silence. Au lieu que vous : autant de +verres de lait.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Voyez que je sais déjà trouver les meilleures +places contre vous, jusque dans ce creux +de votre pied si tendre. Dans vos réveils, vous +ne serez plus surprise, comme si vous tardiez +à me reconnaître.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Cette rue est en réalité la rue aux Fèvres, +chère tête, c’est-à-dire la rue des ouvriers, des +artisans, chère tête pleine de pensées.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c29">UNE HERBE AMÈRE</h2> + + +<p class="h3"><i>Jalousie.</i></p> + +<p>A vingt ans, la jalousie se réduit peut-être +à une image, d’ailleurs atroce. A une émulation, +à un <i lang="en" xml:lang="en">match</i> d’où tu sors vaincu, mais +plein de mépris — tu ne doutais pas de toi — et +le mépris te venge, il te délivre.</p> + +<p>Puis, tu n’as plus eu le même âge que les +jeunes filles. Tu as appris à pénétrer dans les +pensées, dans la tienne, dans la sienne, dans +celle de l’autre. Trois lignes enchevêtrées que +l’on brode sur ton cuir, en pointes de feu.</p> + +<p>Il a des regards furtifs comme des éclairs +de chaleur, qu’il voudrait dissimuler à tout le +monde, cependant que la belle n’en perdrait +pas un.</p> + +<p>Tu as en outre appris à connaître l’indulgence, +la pitié, et tu te souviens de tes propres +fautes, dont la mémoire va rabattre ta superbe. +Si bien que, trop privé du rigorisme de la jeunesse, +tu souffriras davantage.</p> + +<p>Pour t’empêcher de le mépriser tout à fait, +il te montre çà et là, imperceptiblement, qu’il +n’est pas sans avoir lui-même quelque honte +de ce double jeu de l’amitié et de l’amour. Il +était ton ami, et il aime celle qui t’aimait. Le +sort.</p> + +<p>Dans les rues de la blanche Lecce, les jours +de pluie, les hommes les plus propres du +globe, couchaient sur le sol des planches où +les femmes passaient à pied sec, à l’abri de la +boue. Tu gardes le souvenir de l’une d’elles, +qui tâtait longuement ces planches, de son +pied délicat. Ainsi ta belle multiplie les précautions +avant de s’enhardir dans ce nouvel +amour, et tu en ris.</p> + +<p>Bien que tu ne sois pas absolument certain +de la date du premier message qui parvint, tu +calcules, d’après ceux que tu interceptes et +la connaissance que tu as de leurs scrupules, +que l’inévitable conjonction de leurs deux +astres se produira dans quinze jours environ. +Et tu n’en dors plus.</p> + +<p>Tu pourrais, au contraire, te représenter +avec force sa déconvenue, lorsqu’il notera, sous +l’apparente finesse et la feinte distinction mondaine, +assez de sottise et de vulgarité ancrées. +Plus loin, tu pourrais te représenter les contrecoups +et répercussions d’une telle découverte. +Car il n’est pas bon enfant comme toi, il est +plus assujetti aux conventions, il n’est point +capable de s’en tenir, coûte que coûte, à ce +doux bienfait d’un être qui se donne comme +il est.</p> + +<p>Elle sera donc déçue, elle sera déchirée. Tu +pourrais te verser d’avance cet orgeat, ce dictame, +comme disaient les Parnassiens. Au lieu +de penser à mourir, imbécile.</p> + + +<p class="h3"><i>L’Ennemie.</i></p> + +<p>Je pourrais t’avouer que j’ai déjà aimé une +femme de ta race. Je l’ai aimée toute une semaine, +en pensée, après l’avoir entrevue cinq +secondes.</p> + +<p>Devant le château du Haut-Kœnigsbourg, +qu’elle contemplait, son profil droit, la clarté, +la pureté de son visage, le port et l’ondulation +de sa personne élancée. J’ai cru voir la princesse +d’une tribu blanche, une déesse de la +Baltique, aux colliers d’ambre.</p> + +<p>Elle était probablement princesse réelle, je +le parierais, qui venait s’enivrer de colère sur +les collines d’Alsace. Elle a été trop inquiète +lorsque j’ai fait halte, arrêté par elle. Mon regard +que j’ai un instant détourné par courtoisie, +elle avait disparu. Elle disposait d’un +nuage.</p> + +<p>Parfait. Je vais te raconter l’histoire du +Français attrapé. Je ne te verrai pas rougir, +bochesse sournoise que tu es. Je te verrai +broncher.</p> + +<p>Secondement, j’ai connu, dans le même +type, mais en arrondissant tout, une Viennoise, +bien plus belle que toi, et bien plus gentille. +Je te la décrirai pour te faire enrager. Je lui ai +dit, au moment de nous quitter : « Au revoir, +à Salzbourg, dans le jardin des Mirabelles, à +l’ombre, devant le cheval. » Elle était radieuse. +Elle m’a cru son pays, s’est mise à me parler +dans sa langue, et comme je ne répondais pas, +pour cause, elle a voulu comprendre que je +voyageais incognito. <i lang="de" xml:lang="de">Ach !</i> un prince ou un +voleur.</p> + +<p>Je ne te dirai pas cette fin, trop ingénieuse +pour toi. Tu es presque aussi belle qu’elle +était, et même tu es très belle. Cette bouche +de sang, ce pâle visage, ces yeux un peu +obliques, et cet air de violence, d’insatiabilité. +Mais la ruse et la bassesse te défigurent.</p> + +<p>Tous les autres souvenirs qui me viennent +dans cette Italie ! Toute une année de jeunesse, +et davantage, près de deux ans. L’odeur de +tubéreuse qui a régné dans cette ville, où il +me semble à présent que je mange des cendres, +que je remâche une herbe amère… C’est Suissesse +que tu t’es déclarée. Ne l’oublie pas. Ne +va pas prétendre que tu es Tyrolienne. Tu ne +saurais peut-être pas iouler.</p> + +<hr> + + +<p>L’une était comme le chanvre et l’autre +caramélisée. A l’une on comptait les veines de +son corps. L’autre semblait plus unie que le +grain du marbre. Sans compter les yeux, où +l’âme, par surcroît, affleure.</p> + + +<p class="h3"><i>Le vain regret.</i></p> + +<p>Celle-là qui est venue un peu trop tard où +j’étais, où je passais, et qui m’aima, et que je +ne puis oublier. Ni le sanglot qui déchira le +chant qu’elle me donnait, comme un adieu +compris d’elle seule et de moi.</p> + +<p>Deviner celle dont l’image sera la dernière, +à l’instant de la mort.</p> + + +<p class="h3"><i lang="en" xml:lang="en">Nothing.</i></p> + +<p>Tu n’étais pas si sceptique, lorsque tu as descendu +tout l’escalier du théâtre pour venir +quasi me dévisager. Bien que tu sois retombée +dans tes doutes, apparemment, lorsque ton +amie s’est penchée sur la rampe, qu’elle t’a +demandé <i>quelle était la matière</i>, et que tu lui +as répondu : « <i lang="en" xml:lang="en">Oh ! nothing.</i> »</p> + +<p>Je me suis juré aussitôt de te prouver que +je n’étais pas ce néant. Je t’ai surprise. Tu ne +soupçonnais pas ou tu ne savais plus qu’il fût +possible d’inventer assez de paroles qui ne +fissent pas mine d’entrer dans le domaine de +l’amour, et qui cependant le cernaient de +toutes parts.</p> + +<p>On voit bien ce que te sont les caresses, sur +ce corps aussi rose qu’un amandier fleuri. Tu +les prends en créancière, comme une dette, +comme une rançon.</p> + +<p>Cette tête des hommes, en qui tu avais mis +tant de songes, du moins tu la caresses. Il se +croit obligé de mentir, de se conformer au cérémonial. +Mais toi, tu te tais… <i>Parle. Parle. Du +moins je te tiens. Je me contente de tenir cette +tête-là, ce corps qui en vaut un autre…</i> Tu es +fille à m’avouer de telles pensées.</p> + +<p>Que tu es vaillante ! Un vrai combat. Et +qu’elle est donc loyale ! Voici que l’amitié +éclaire tout son visage, entre ses mèches trempées. +Même tu souris, comme pour m’exclure +expressément de tous ces objets dont la vilenie +t’a rebutée.</p> + +<p>La tristesse de la vie, c’est elle qui t’a donné +ce petit mouvement machinal de la tête, de +gauche à droite, comme si tu voulais courageusement +penser à chaque souvenir : « <i lang="en" xml:lang="en">Nothing.</i> +Ce n’est rien. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c30">LOIN D’ELLE</h2> + + +<p>Il demeura deux jours, pour commencer, +dans une torpeur affreuse. Il avait peu de +pensées. Il était stupide. Il souffrait seulement. +Et non, il n’en avait pas sujet. Il s’ennuyait. +Ce qu’on appelle une âme en peine.</p> + +<p>Il la cherchait des yeux, des mains. Sans +elle, il ne pouvait plus s’endormir. Il demeura, +ces deux mêmes jours, privé de bain, pour +garder la trace des précieuses parcelles : +amande amère, lilas et frangipane.</p> + +<p>Il reprit conscience par un retour de l’esprit +sur ce trait. Il essaya de se rappeler si +quelqu’un en avait eu l’idée avant lui. Et se +figura qu’il était le premier, en se répétant dix +fois dans une heure : « J’ai retrouvé un cœur +d’enfant. »</p> + +<p>Depuis qu’il l’aimait, il avait cru à chaque +instant que c’en était fait, qu’il arrivait à l’extrême +des sentiments dont il était capable. Il +était chaque fois surpris d’une intensité nouvelle, +d’un surcroît qu’il n’aurait pas cru possible. +Il avait promis de donner tout son être, +croyait l’avoir remis, ne concevait pas quelle +part de lui-même avait pu échapper, inventait, +rencontrait cette part, et s’estimait donc, tous +les jours, plus vaste et plus riche.</p> + +<p>Deux êtres qui s’aiment, lorsqu’ils se vouent +l’un à l’autre et se livrent, ce n’est encore +qu’une promesse. Tout ivres qu’ils soient, une +promesse seulement. Il leur reste à éprouver +l’échange quotidien de leur chaleur, de leur +souffle, de leurs atomes, cette possession qui +finit par changer l’un en l’autre, comme il est +dit dans le roman de Tristan et d’Yseult.</p> + +<p>Bien entendu, il pensait toujours à elle. +C’est-à-dire qu’il avait toujours deux pensées, +une pensée quelconque, dans l’ordre des circonstances, +des obligations, des relations, — et +son nom, comme un grelot. Son nom, son +visage. « Mon cœur bat, et c’est elle. A chaque +pulsation de mes veines : elle. »</p> + +<p>Quelquefois cette image intérieure continuelle +tournait à l’hallucination, semblait +s’évader, et lui être présentée du dehors. Il +l’entrevoyait avec un mouvement d’allégresse.</p> + +<p>Il avait travaillé tard dans la nuit, dans +l’amer silence de la solitude, toutefois tranquille, +résigné, <i>trottant</i>. Tout d’un coup, le +regret a été trop fort, il s’est levé, il est allé +à sa bibliothèque, a pris un livre, et lui a demandé, +<i>à elle</i>, de chanter tout bas cet air de +Grieg : <i>O mon doux fiancé…</i> Ou bien, elle +viendra s’étendre près de lui pour dormir. Il +passe le bras sous son cou. Il a <i>vu</i> les deux +beaux yeux bleus. Et elle s’est mise à parler, +amante, belle amante. Quand es-tu plus belle ? +Dans les serments ? Dans les soupirs et dans +ton cri ? Ou dans ces conseils de sœur que l’on +écoute, affectueuse, calme et lucide ?</p> + +<p>Plus les obstacles étaient grands, et plus il +sentait croître l’amour, comme l’eau d’une +écluse. La délicieuse <i>banalité</i> de l’amour vrai : +« Si j’étais séparé d’elle par une catastrophe, +cinq ans, dix ans, elle me retrouverait le +même. » Et à douter d’elle un seul instant, il +se reprenait comme on cingle un cheval. Il +s’interdisait de l’offenser si bassement.</p> + +<p>Stendhal écrit de Lucien Leuwen : « L’abandon +était rare chez lui, il se croyait obligé à +beaucoup de prudence. Si tu te jettes à la tête +d’une femme, jamais elle n’aura de considération +pour toi. »</p> + +<p>Tous les livres sont pleins de ces conseils. +Pour obtenir et garder une femme, ils recommandent +une profonde politique, un calcul de +tous les moments. « Mais moi, je n’ai eu qu’à +aimer mon Antiope. » Cet amour vrai, si rare au +monde, celui que chantait Mozart, où l’on respire +avec une aisance divine, et si l’on y réfléchit, +on défaille, parce qu’une telle félicité +paraît incroyable.</p> + +<p>Loin d’elle, naturellement, lorsqu’il se décrivait +le bonheur qu’il avait, ce bonheur +changeait en supplice. Quelles savantes aiguilles ! +Il se la représentait rieuse, et tombait +en mélancolie. Autre lieu commun qui lui +était délicieux : non pour la gaîté qu’elle pouvait +sentir mais de ne pouvoir la partager. Il +se la représentait avec des boucles de cerise +aux oreilles, sous les ardents cheveux. Et de +rêver à ce mystère que fait, dans les réseaux +d’une chair, le cours du sang, pour aboutir au +rire perlé d’une belle fille.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il l’avait nommée Antiope. Ce bras levé qui +porte la nuque, dans le tableau du Titien, +était le même. Mais l’Antiope vivante avait la +hanche plus belle.</p> + +<p>Un peu plus tard, il l’avait nommée la Cyrénéenne, +parce qu’elle ressemblait aussi à cette +Vénus prise dans un marbre qui a une lumière +d’albâtre. Les Dianes n’ont pas une jambe plus +pure.</p> + +<p>Il avait, un autre jour, trouvé une Léda, +d’une main inconnue. Son portrait, si le style +de la peinture n’en avait trahi l’époque, 1870 +ou 80.</p> + +<p>Il avait chez lui cette Léda, qui intriguait. +Il avait une image de la Vénus de Cyrène, qu’il +regardait sans cesse. Les visiteurs lui savaient +gré de tant aimer la statuaire, l’antique, le +corps abstrait de la beauté, et c’était le double +fidèle de son amie. Il avait enfin l’Antiope +du Louvre, dont il lui avait expliqué la +fable. Elle ne comprenait pas comment une si +belle reine, et dont les traits révélaient tant +d’innocence, avait pu céder à un être aussi +grossier qu’un satyre, une demi-bête.</p> + +<p>— « Regardez-la mieux. Si elle n’était couleur +de l’or, elle serait blanche, liliale. Mais +voyez ce menton. Dieu merci, le vôtre est plus +chaste ! Si noble et pudique qu’elle fût dans la +plupart de ses pensées, elle en avait certaines +que pouvaient séduire la brutalité, la violence. +Vous voyez qu’un Amour est perché là-haut, +qui tend son arc. On a beau figurer ces petits +fauves d’une manière charmante. Ils sont toujours +armés, le plus souvent d’un fer, quelquefois +d’une massue, pour assommer. Quant au +monstre, ne vous y trompez pas. N’y voyez +qu’une apparence. En réalité, c’était Jupiter, +c’est-à-dire le maître des dieux et des hommes, +en fin de compte le sort. Il ne semble pas +très juste qu’ayant été le tentateur, ce dieu +ait abandonné par la suite une malheureuse +aux conséquences de sa faute. Mais n’est-ce pas +la même sévérité qui a toujours régné sur les +hommes ? « Antiope : fille de Nyctée, roi de +Thèbes. Elle fut séduite par Jupiter métamorphosé +en satyre, et en eut deux fils, Zéthus et +Amphion. Elle inspira aussi de l’amour à Lycus, +roi de Thèbes. Dircé, femme de ce prince, +l’enferma pour se venger d’elle dans une étroite +prison, et lui fit souffrir de cruels tourments. »</p> + +<p>Suivit l’histoire d’Amphion et de ses terribles +vengeances. Amphion était musicien et +poète, comme si les malheurs de sa mère et les +siens, avaient, dans son cœur, exalté la plainte +jusqu’au chant. Il épousa Niobé, dont vous +savez les larmes, Apollon ayant tué la foule de +ses quatorze enfants… Tout paraît absurde. +Hélas ! tout a un sens.</p> + +<p>L’Antiope vivante écoutait avec pitié. Elle +aussi connaissait une prison.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il lisait ses lettres une première fois d’un +grand coup d’œil, en liseur accoutumé à dévorer. +Il les lisait une seconde fois. Elle chantait. +Lorsqu’il les savait par cœur, ayant imaginé +de les détruire pour éviter l’ombre d’un +hasard, il ne les déchirait pas. Il les brûlait, et +regardait la flamme, et en riait peut-être, mais +songeait aussi qu’il avait bien raison. Il n’y +avait pas de soin qu’un être aussi ravissant +ne méritât.</p> + +<p>Elle respirait la générosité. Elle était de feu, +et pleine de mesure, de pondération. Pour +plaire à celui qu’elle aimait, elle en réfléchissait +les meilleures parties. Il se reconnaissait +un peu dans ses phrases et s’y voyait uni à +elle. L’amour avait-il un autre objet ? Non +contente d’avoir donné un corps, une étreinte, +elle donnait son esprit : cette âme douce et enjouée, +où même le bon sens gardait une qualité, +une inflexion poétiques.</p> + +<p>Son fort était la description. Innocemment, +elle appelait toutes les beautés de la France à +servir de théâtre à ses amours. Lui brillait en +marivaudant (mot à réhabiliter), c’est-à-dire +dans cette ramification précieuse dont la racine +est une passion véritable, tandis qu’une foule +de sentiments fins et ornés donne le branchage. +Ils s’adulaient ainsi, se flattaient, se caressaient, +mais se consolaient. Chacun voulait +toucher l’autre, l’effleurer ou l’émouvoir par +un tendre calcul, par un jeu où la sincérité et +l’amour trouvaient satisfaction, puisque c’était +l’amour qui commandait de plaire et d’enchanter. +Et peut-être qu’ils s’exprimaient en +nigauds. Il ne leur semblait pas. Ils considéraient +avec une affectueuse commisération tout +le reste des hommes.</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle à Lui, dans le flottement des premiers +jours, à cause des deux voyages qui les éloignaient +l’un de l’autre. La délicatesse de ses +pensées a retrouvé <em class="rm">l’Ami</em> des romans du moyen +âge.</i> — Seul mon silence a été cause du silence +de mon ami…</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, qui lui avait envoyé en arrivant +une image de sa maison.</i> — Je vais regarder +d’un crépuscule à l’autre la fenêtre où tu +parais le matin, disant bonjour aux choses, +au temps, à ces lointains où tes yeux me +cherchent…</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle, dans sa gaîté, dans son courage, dans +les transports où la jetaient les beautés du +monde.</i> — Mes enfants lapins ne sont pas encore +nés. Je suis anxieuse de les voir… Je suis +allée à M… à bicyclette. J’étais fatiguée et +déçue. Mais pour revenir j’ai pris un chemin +merveilleux, dans un soleil resplendissant. +Imagine M… perché sur la montagne. La +route l’enlace plusieurs fois, si bien que l’on +perd et que l’on retrouve la belle vieille ville +(comme toi, méchant). On longe ensuite la +rivière d’un côté et de l’autre des rochers. +C’était délicieux de respirer cet air pur rempli +des odeurs des fleurs des champs. Je contemplais +les bois, je me redisais que je n’étais pas +si malheureuse, puisque tu m’aimais. Et je +formais toutes sortes de projets, mais n’osais +sauter de joie, de peur de faire comme Perrette.</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, qui lui demandait l’emploi de son +temps, et il finissait par le lui dire, avec l’exactitude +de la confession, mais d’abord</i> : — Dès +que j’ouvre un œil, le matin, c’est pour te +voir, et sur le point de m’endormir, je te vois +encore. Je continue et j’ouvre de cette manière +les rêves de la nuit, suite des songes de la journée. +Hier après-midi, j’ai donné tous mes soins +à l’herbe dans laquelle tu te roules et fais la +folle. Le matin, c’est de l’eau que je me suis +occupé, où tu te baignes dans l’ombre. Je +n’ai pas non plus négligé la terrasse. J’en ai +chassé tout le monde pour être seul à t’écouter +lorsque tu chantes, et que ta voix embellit la +lumière de l’espace. Puis, j’ai pensé à te faire +changer cette robe qui effraye les troupeaux, +mais à la réflexion j’ai pensé que ton regard +avait suffi pour apaiser les monstres, ou bien +ton doux regard irrésistible, ou bien l’autre, +celui que tu adresses aux vilains.</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle à Lui, qui l’avait taquinée sur la monomanie +de l’ordre, où tout son loisir pouvait +être perdu, et c’était faux, puisqu’elle trouvait +ainsi le temps de tout faire, au lieu qu’il n’avait +jamais le temps de rien, avec ses songeries.</i> — Liste +des biens, meubles et divers, qui appartenaient +originairement à l’ami d’Antiope, et +désormais détenus par elle, dans leurs titres et +jouissance : les jours de cet ami — ses heures — son +sommeil — son travail — son ambition — ses +souvenirs — son front, qui pense à elle — ses +yeux qui veulent la voir — son cœur +qui bat pour elle — son sang — son système +nerveux — son amitié — sa fraternité — sa +tendresse — sa passion — son désir — son +bonheur, etc., etc.</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, pour la consoler d’une langueur, +et parce qu’elle lui avait demandé de décrire à +son tour.</i> — Le fleuve et deux rideaux d’arbres +sur l’autre rive. L’un de peupliers, l’autre +d’une essence que j’ignore, en citadin boueux : +méprise-moi. Ciel bleu et blanc. Le vent agace +les cimes, et les feuillages bougent, mais non +point la nuée, dont cependant la forme change, +on ne sait comment. D’où je suis, je ne vois +pas mon rivage. Il est caché par le bord inférieur +de la fenêtre, de telle sorte que mon tableau +est absolument fluvial. Croquis ci-joint. +La maisonnette au double toit d’ardoise est un +moulin, dont les palettes battent le flot par un +mouvement dont il paraît à peine troublé, mais +qui ne cesse pas. Je suis comme lui. Insensible +et riant en apparence, je contiens aussi la perpétuelle +et secrète agitation d’une roue. Je me +compare à lui, Antiope, mon moulin.</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle, clémente, sur un retard de la poste.</i> — J’ai +espéré en vain aujourd’hui un petit +signe de mon ami. J’ai retardé mon sommeil +en te regardant à perte de vue dans le boîtier +de ma montre.</p> + +<p>Et j’ai mesuré mon amour à ma peine. +Chut ! Que je ne te fasse pas perdre ton courage.</p> + +<p>J’ai encore retardé mon sommeil en repassant +dans mon esprit tout ce que tu as su me +dire, et en me serrant contre toi, pour me +ravir à moi-même. Je me prosterne à vos pieds, +seigneur, cher seigneur…</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, en arrivant, <span lang="la" class="rm">in fine,</span> aux souvenirs +d’enfance qu’elle lui avait contés, puisque les +souvenirs d’enfance eux aussi sont partagés +dans l’amour, ce qu’il aurait eu peine à concevoir +autrefois ou peut-être lui aurait paru assez +fade.</i> — Les belles images que vous m’avez envoyées, +Louis XIV, madame de Maintenon, ce +beau château, et ces eaux qui s’enfoncent dans +une ombre épaisse, pour en raviver la fraîcheur. +Les plaisirs que tu prends me plaisent +bien mieux qu’un plaisir que j’aurais. Vois si +l’Amour est puissant. Il est comme le miracle +des noces de Cana. Il n’a besoin d’aucune +chose palpable pour en faire indéfiniment du +pain et du vin. Du temps même passé loin de +toi, il a su tirer quelque chose. Je peux à présent +me figurer, dans toutes ses lignes et son +teint, le pays où tu as grandi. Hier soir, ici, la +nuit était magnifique, le ciel comblé. J’ai pensé +au bonheur que tu pouvais sentir à l’admirer, +dans la blanche maison de ta maman Noune. +Les degrés de cette croix où tu allais t’asseoir +quand tu étais petite fille. Je te vois encore +plus petite, si tu veux le savoir, qui renverses +ta tête dans les bras de cette Noune, et sur ta +bouchette déjà divine, coule ce beau lait qu’elle +te donnait, qui te formait pour moi.</p> + +<hr> + + +<p><i>Et d’Elle, ce pléonasme si bien nuancé.</i> — Quand +je pense à toi, malgré toutes mes misères, +je tremble de la joie du bonheur.</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, pour préciser divers points.</i> — Mais +oui, je t’assure que tu fronces ton nez, +lorsque tu es en courroux, et que tu n’en es +pas plus laide, — ô lioncelle. Comment veux-tu +que je me sois trompé en ouvrant tes deux +lettres de lundi ? Tu m’offenses. Je les ai bien +lues dans l’ordre que tu voulais : la première, +la première. Comme si je n’étais plus mystérieusement +averti de tout, lorsque tu es en jeu. +Je te demande aussi de garder un peu de prudence. +Ne sois pas si vagabonde, si hardie. +Pense à me ramener intacte celle que j’aime. +Il paraît que tu vas me revenir toute rose, dorée, +entrelardée. Si vous m’aimiez autant que +je vous aime, vous n’auriez pas certaines +craintes. Vous sauriez que vous pouvez maigrir, +grossir, changer, vieillir. Ne seras-tu pas +toujours toi ? Comprends-tu ce que je sens, ce +qui m’inonde, lorsque je dis : Toi. Mais quant +à cette perdrix que tu deviens, conseille-lui de +se rassurer, dis-lui de se rengorger, confie-lui +que je les aime.</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle encore, rivale de madame de La Mole, +d’elle encore, héroïne de Stendhal que Stendhal +a laissée dans l’ombre, pour éviter de la +partager avec la foule des hommes de tous les +temps. D’elle, ces trois phrases qui paraissent +détachées du <em class="rm">Journal</em><span class="rm">,</span> lorsqu’il notait, avec les +petits mots froids et modérés de l’ancien régime, +une de ces tendres heures, non pas de +vague à l’âme, mais de rayonnement, d’effusion. +Et la sensation même de l’air de l’espace +nous est communiquée. Il ne manque qu’une +guêpe à ce paysage.</i> — Le ciel est d’un bleu +intense. Les petites montagnes se détachent +admirablement sur ce fond : on ne peut se +lasser de les regarder. Les rosiers sont en fleur, +la source chante, l’étang semble dormir. Mon +dieu, que n’es-tu là ?</p> + +<hr> + + +<p><i>Lui à Elle, qui avait recommencé à souffrir +des chaînes de la vie, de ce qu’ils nommaient +toujours la prison d’Antiope, pour s’entendre +à demi-mot. Sur l’air des Heures de Vendôme</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Orléans et Paris !</div> +<div class="verse">Quittez donc tous vos soucis.</div> +<div class="verse">Je t’aime, je t’aime.</div> +</div> + +</div> +<p><i>D’Elle à Lui, du tac au tac, après l’avoir un +peu grondé, lui ayant dit avec rondeur qu’il en +prenait à son aise</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je voudrais comme la Belle</div> +<div class="verse">M’endormir au bois dormant,</div> +<div class="verse">Et me réveiller comme elle,</div> +<div class="verse">Dans les bras de mon amant.</div> +</div> + +</div> +<p><i>Lui à Elle, qui avait boudé.</i> — Tu as bien +tort. Comment t’expliquer que je puisse à la +fois être assiégé de pensées étrangères à notre +amour et tout plein de lui ? C’est que tu es +comme le soleil. On l’adore même sans y songer. +Il suffit que tu respires, je suis ravi. Il +suffit que tu vives, je suis heureux. Il suffit +que j’imagine un mouvement que tu fais. Il +suffit que j’imagine ton souffle. Rose, belle +rose…</p> + +<hr> + + +<p><i>D’Elle, en peine, et d’elle, amoureuse, dans +son naturel, dans sa candeur, dans une naïve +gaillardise.</i> — Je n’aurais pas voulu m’endormir +sans te conter mon chagrin, mais j’étais +rompue. Le ciel est beau, je devrais être moins +malheureuse. Pense que je pourrais mourir, et +tu ne le saurais pas d’abord. Tu pourrais me +croire ingrate. Je me suis réveillée tard, toute +reposée, engourdie, et t’appelant si fort, tout +bas, que tu as dû en être agité dans ton sommeil, +si tu dormais encore, hélas ! si loin. Sais-tu, +mon cher amour, que je grossis trop. Je +suis gonflée comme une cerise. Ma ceinture me +gêne. La perdrix que tu voulais. Ici toutes les +femmes sont en ébullition. J’avais un lapin +malade. J’ai voulu voir où il en était. Figure-toi +si j’ai été stupéfaite en constatant que celui +que je croyais un homme était une femme. +J’imagine que la maternité achèvera la guérison. +Une poule demande à couver. Une autre +poule, qui vient de quitter ses petits, demande +à recommencer. Nous ne savons où donner de +la tête. Jusqu’à l’Anglaise qui est comme folle, +parce qu’elle attend son mari. Je te dis tout ce +que je pense au moment où je t’écris. Je voudrais +me rappeler et dire tout ce qui passe dans +ma tête tout le jour. Il me semble que je te +nuis, que je te trahis, si je crois briller à +d’autres yeux que les tiens. Tout ce que j’ai de +bonheur est en toi. Je suis bien décidée à faire +toujours et partout ce que tu veux. Sais-tu que +je suis femme à voler dans les bras de mon +ami ?</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il est clair que ces deux-là s’aimaient. Il pensait, +comme à l’impossible, au bonheur de +tenir sa main et de l’entendre, un jour, pour +s’aider à mourir. Mais elle prétendait mourir +la première. Pour être, disait-elle, consolée par +toi, pour ne point connaître cette horreur, +vivre sans toi, et pour que tu vives, toi, que +tu vives.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c31">SAGE</h2> + + +<p class="h3"><i>Inconnue dormant.</i></p> + +<p>Retour des théâtres à plus de minuit. Elle +dormait.</p> + +<p>Les cheveux entre le châtain et le blond, et +travaillés raidis par le fer. Le visage un peu grenelé +et d’un ovale long. Ce grand corps léger.</p> + +<p>Seulette, comme on s’ennuie !</p> + +<p>Sa tête posée dans la main, et le tout contre +la vitre. Son bras gauche prenant le torse, et +la main de ce bras dans le pli de l’autre. Un +manteau de beau lapin, avec des manchettes et +un col d’une fourrure plus noble, et sur ce +col deux roses feintes, un peu passées, — elles +aussi.</p> + +<p>Fatiguée, à coup sûr, mais digne, et dans +ses gants. Elle savait qu’elle ne soufflerait +pas, qu’elle ne grognerait pas. Le sommeil +lui laisse sa courtoisie. Ce grand corps léger.</p> + +<p>Par la disposition des signes du souvenir +autour du nez et de la bouche, on ne sait quel +air canin : l’aspect, l’attrait, la tristesse d’un +bon grand chien affectueux.</p> + +<p>— Bonsoir, madame (en moi-même). Compagne +de l’homme, ô patiente, ô prudente, ô +attentive. Vous dormiez déjà ainsi entre les +planches de votre cabane lacustre, sur les pilotis. +Il y avait déjà longtemps que le monde +était monde. Vous aviez déjà beaucoup de civilité. +Figurez-vous à présent !</p> + +<p>A présent que les mâles ne savent plus profiter +de votre songe (comme Jupiter) pour vous +embrasser. Et vous n’oubliez pas cependant de +vous défier un peu.</p> + +<p>Vos yeux sont bleus. Très bien : la surprise +du réveil, on ne l’affiche pas, on la déguise.</p> + + +<p class="h3"><i>Téléphone.</i></p> + +<p>Toi, tu as mal à ton cœur. Tu trouves que +le monde est mal fait, que les hommes sont +méchants.</p> + +<p>Comment je l’ai vu ? C’est lorsque vous êtes +revenue du téléphone, et que vous avez relevé +votre petit chapeau en arrière, une seconde +fois, après que vous l’aviez machinalement remis +en place. Puisqu’on relève son chapeau +au téléphone, quand on est une femme à la +mode, et que l’on est, en conséquence, à moitié +sourde entre ses deux mèches, dans son bibi.</p> + +<p>Ce chapeau relevé une seconde fois, quand +vous alliez vous rasseoir dans la salle pleine +de monde. Vous ne vouliez pas me montrer +votre front, n’est-ce pas ? Vous ne pensiez pas +à moi. Car, en ce cas, vous l’eussiez retiré entièrement. +Au lieu qu’ainsi, vous êtes coiffée à +la <i>Je m’en èfe…</i></p> + +<p>Je sais aussi que vous n’êtes pas Espagnole, +que vous êtes Américaine du Sud, probablement +Argentine. Je le sais pour vous avoir +entendu parler espagnol au téléphone. Votre +ramage après votre plumage.</p> + +<p>Je sais enfin que vous êtes jolie, comme dit +la chanson, mais que je ne vous le dirai pas, +que je ne courrai pas ma chance, que je resterai +coi. Fidèle, fidèle.</p> + + +<p class="h3"><i>Le bel adieu.</i></p> + +<p>Ces couples, à la fin de la journée, qui se +fient à la foule, ou qui comptent, dans l’ombre +de la nuit, sur la solitude des rues et la bienveillance +du hasard.</p> + +<p>Ils ont peine à se diviser. L’un accompagne +l’autre jusqu’au bout (jusqu’au pied du tram, +où il faudra prendre un air indifférent, jusqu’à +la bouche du métro).</p> + +<p>De l’homme et de la femme, on cherche qui +est lié ailleurs, qui a des contraintes ou des +devoirs plus forts, auxquels il se plie, en s’assombrissant. +Mais c’est toujours la femme qui +a plus de peine à s’éloigner, plus vaincue, plus +soumise à la mémoire de l’amour, aux regrets, +plus rebelle aux commandements qui +viennent du dehors.</p> + +<p>Elle tend dix fois son visage. L’autre est +parti qu’elle le retient encore, qu’elle le choie. +Amante qui sait à peine elle-même ce qu’elle +choie, un homme, un amour, un enfant, une +rêverie, un vœu, le berceau du monde.</p> + +<p>Cet heureux était ainsi chéri. Elle le saisissait, +elle lui baisait sa face, et le repoussait +fébrilement, pour le contempler avec une tendresse +désespérée… La colonnade du Louvre +dans la clarté de la lune.</p> + + +<p class="h3"><i>L’Invoquée.</i></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">La calme beauté que bercent tes rêves</div> +<div class="verse">A sa bouche pourprée, aux blanches dents,</div> +<div class="verse">L’éclat de sa chair est brillant de sève,</div> +<div class="verse">Sa face au front pur a les yeux riants.</div> + +<div class="verse stanza">Elle a porté vingt noms, c’est toujours elle.</div> +<div class="verse">Femme et déesse, qui le sait ? Un chant</div> +<div class="verse">Toujours le même, honorant l’Immortelle,</div> +<div class="verse">Court de l’enfant choyé au tendre amant.</div> + +<div class="verse stanza">Les fruits de son corps ont nourri le monde.</div> +<div class="verse">Ève ou Démèter, sa main a pitié.</div> +<div class="verse">Bonheur d’un instant ou douleur profonde,</div> +<div class="verse">Tout est suspendu à son amitié.</div> + +<div class="verse stanza">Voilà sa gorge et son cou qui respirent,</div> +<div class="verse">Tu vois refluer ta vie et ton sang.</div> +<div class="verse">Dans le beau sein pâle et veiné, admire</div> +<div class="verse">L’orbe terrestre et les cieux innocents,</div> + +<div class="verse stanza">Le mouvement et la candeur des voiles,</div> +<div class="verse">Le miracle des générations,</div> +<div class="verse">Le miel, l’anis, le ruisseau des étoiles,</div> +<div class="verse">La substance des constellations.</div> +</div> + +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c32">LA TOUR SUR L’OCÉAN</h2> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu ne dors pas, je le sais, avoue. Jamais +plus nous ne dormirons. Tu es l’immortelle +Jeunesse. Je t’ajouterai ce nom à tous les +autres… Jouvence ! La belle Jouvence ! Que +j’aime ton rire !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Trêve de fanfaronnades. Tu as un peu +dormi. Et même tu as un peu rêvé, un peu +gémi. On te persécutait. J’hésitais entre me +porter à ton secours et troubler un Sommeil si +joli. Dans le doute, je me suis endormi moi-même, +songeant que je venais de trouver la +solution d’un fameux problème. L’âne de Buridan +placé entre une paille délectable et une +eau exquise, et il a pareillement soif, pareillement +faim. Eh bien, il s’endort.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> J’étais sûr en fermant les yeux, que je te +retrouverais me regardant. Pas triste, Antiope ! +Voulez-vous bien, la belle fille ! Pas triste.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Comme tu avais raison d’être gaie ! +Comme nous avions raison ! C’est sur le genre +humain que nous avons refermé la porte. Là. +Nous nous enfermions dans notre tour.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Nous nous enfermions à double clef dans +notre tour, pour être seuls au milieu de la +mer. Ce bruit qui a roulé toute la nuit sous +nos fenêtres n’est point le bruit de la ville. Tu +ne l’as pas cru un instant. C’est le bruit des +vagues rompues par les rochers.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Personne ne pouvait plus te poursuivre. +Et tu venais d’arrêter le soleil. Tu l’avais +charmé. Tu l’avais persuadé de ne plus revenir. +De bon gré, il était parti en exil. Tu avais +gentiment regardé le destin, et tu lui demandais +<i>pouce</i>. Signé : Victor Hugo.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je t’ai dû longtemps un aveu. Tu n’avais +pas imaginé combien avait servi ce que j’appelais +mon cœur, sans avoir eu la bonne idée +de t’attendre. Tu n’as pas reçu cet aveu +comme un renseignement futile, inutile, ou +comme un texte bon à enregistrer, par prévision.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu l’as reçu comme la dernière confidence +que j’eusse à te faire, comme le dernier +repli que j’eusse à livrer. Après quoi, j’étais +transparent comme la goutte d’eau pure sous +la plaque de verre du microscope. Tu m’as +regardé, touchée, confiante, adorable. Tu +m’as serré dans tes bras. Tu t’es portée encore +plus près de moi.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu le sais bien, toi, que je ne suis pas un +fat, puisque j’ai désespéré de te plaire jamais. +Trop pour toi, trop pour toi : ainsi me parlait +l’Amour, en te considérant.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Te rappelles-tu cette Diane qui se promenait +dans les bois, par une nuit si belle, dans +un tel flot que tu pouvais lire toutes mes +pensées ?</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Comment s’est-elle mise à trembler, +quand je la croyais farouche et invincible ? +Comment les larmes du bonheur nous ont-elles +gagnés ? A qui aurait pour sa tête l’épaule de +l’autre. Les larmes du bonheur. Et j’avais cru +aimer !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Don Juan avait moins d’inquiétude, plus +de superbe. Il se contentait de prendre, donnant +aussi peu que rien. Ce qu’il donnait n’a +jamais consolé une femme. Par échappées, la +vaine sympathie de la curiosité, une espèce de +grâce philosophique. Si courte et aride que +lui-même en a été surpris. Il a été réduit finalement +à des calculs misérables, aux pauvres +plaisirs de l’amour-propre. Il les comptait. Les +femmes n’étaient plus que des péchés. Sa lassitude +est quelque chose que tu ne peux même +concevoir.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Toi, l’idée que tu n’avais pas rencontré +l’amour, que tu ne pouvais plus le rencontrer +sans faillir, te gardait inanimée, comme morte, +mais sereine dans ta droiture. Sais-tu bien +comment tu parles ? Écoute :</p> + +<p>— <i>Malheureusement</i>, je vous aime.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Un soir j’ai entendu, sur la rive profonde +d’un étang, j’ai entendu un cygne pousser +un cri étrange. Ce n’était pas un cygne +sauvage. Il avait l’habitude de saisir des morceaux +de pain dans son bec. Mais il avait quitté +la plage où il était nourri, avait nagé, avait +atteint les bords encaissés. J’étais tapi, invisible. +La nuit tombait. Tous les bruits avaient +disparu. Sorti de l’eau, il avait secoué ses +ailes maladroites, et c’est alors qu’il a jeté ce +cri, dans la solitude, ce faible cri d’une expression +plaintive.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je sais des cris de toi que nul n’a entendus… +Par toutes tes veines court un feu qui +te tient languissante, palpitante, et qui va devenir +déchirant. On te hacherait sur place.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Allonge, avance ton beau bras, Antiope. +J’ai la page de Taine dont je t’ai parlé, à +te lire ici, aujourd’hui. Je l’ai copiée pour te +la donner.</p> + +<p><i>Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais +d’être noble. Ce n’est pas un bon vivant, un +simple épicurien… Il ne se moque point de ses +sentiments, il ne se contente point de l’allégresse +vulgaire ; il y a une finesse suprême dans +sa gaieté ; s’il y arrive, c’est par intervalles, +parce que son âme est flexible…</i></p> + +<p>C’est toi. Reconnais-toi.</p> + +<p><i>Mais son fonds est l’amour absolu de la +beauté accomplie et heureuse ; il ne se divertira +pas avec sa maîtresse, il l’adorera, il demeurera +longuement le regard attaché sur ses +yeux comme sur ceux d’une créature divine, il +sentira devant elle son cœur se fondre…</i></p> + +<p>Qu’on cherche au monde une autre qui +ait mené plus loin, dans cet océan de l’amour +vrai, celui qui l’aimait, qu’on cherche au +monde une autre Toi !</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Écoute. <i>Je sais</i> que d’autres peuvent être +plus jolies. Mais imagine quelqu’un qui vienne +doctoralement me montrer un défaut de ton visage. +Je m’entends rire ! Comme elle est, c’est +elle que j’aime. N’essayez pas de lui faire peur. +Elle se plaignait naguère de son nez, de son +front. Elle n’avait pas encore saisi que je l’aimais, +elle, dans sa vie même, dans son être. +Son identité. A présent, elle est tranquille, +vous pouvez parler. Vous voyez bien qu’elle +m’écoute, heureuse, heureuse. Laissez-nous, +par conséquent, à nos torrents, à nos incendies. +Elle et moi, jusqu’à la fin du monde. Excusez, +monsieur, mes déclamations.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Comme il me serait interdit de te soigner, +je décide que tu ne seras jamais malade. +Que tu es belle ! Si j’avais le droit de te soigner +je voudrais que fût un peu malade (d’un +petit rhume) cette effigie de la Santé. Tu savourerais. +Ou bien, ce serait moi. Dans les +deux cas, on verrait l’autre veiller, s’ingénier, +et vaincre par des procédés magiques inconnus, +au nom des mystères de la Tour.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Reviens, ou sinon je me lève aussi, je +te pousse contre ce mur, tu résisteras, et +comme nous sommes de force égale, et tous +deux brisés, nous nous affronterons jusqu’à +tomber morts par terre, ensemble.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Je te vois la sylphide qui, dans les chansons +de Rimsky Korsakov, danse, et on lui +donne son cœur au passage. On ne peut refuser. +Chante aussi. <i>Si ré si si la la sol sol mi +sol…</i> Attends. Il faut que tu n’aies plus ton +menton sur ta gorge.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Tu n’oublies pas que nous nous sommes +déjà rencontrés il y a cinq mille ans, dix +mille ans, je ne sais, que tu as déjà été ma +femme ou ma sœur, je ne sais, ou l’un et +l’autre, en Égypte, sous les Pharaons.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Te rappelles-tu le jour que nous avons +pris mesure l’un de l’autre, et que nous nous +sommes trouvé tant de nombres pareils ? Le +cercle du mollet, le cercle de l’avant-bras… +N’est-ce pas notre parenté ciselée ? Et si tu me +regardes, je vois ta pensée ; si je te regarde, +tu sais la mienne.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Souviens-toi même que nous nous étions +déjà retrouvés une fois. J’étais soldat dans les +légions de Provence, et tu étais une Gauloise +qui venait voir la Méditerranée. Car tu es +blonde depuis le <small>II</small><sup>e</sup> siècle de notre ère.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Ce moment, que chacun regarde l’autre +encore plus profondément. Si l’on pouvait +fondre tous deux, se confondre à jamais, et +renaître ensemble, sous un même tissu, comme +un seul être nouveau, comme un oiseau enchanté.</p> + +<hr> + + +<p><span class="sq">⸬</span> Regarde comme l’Aube a froid, à Paris. +Comme elle a les doigts bleus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c33">CHEMINEMENTS DE LA MORT</h2> + + +<p>Celui qui est représenté dans tous ces dialogues +de l’amour a vu mourir un vieil +homme, son plus proche parent.</p> + +<p>Dans les tourments de la fièvre et les toxines +du sang, il perdait quelquefois la raison. Il +avait gardé sa noblesse, son port, sa syntaxe, +sa gravité ; au besoin, une mine altière.</p> + +<p>Sa grande barbe seulement mêlée de blanc ; +sa chevelure à grosses mèches, à épis ; son +front ; sa tête régulière qui reposait : la +blancheur des coussins et des draps lui allait +bien. Il dominait les vexations et jusqu’aux +souillures de la maladie. Il semblait qu’il +daignât prêter son corps, tandis que son +esprit continuait de planer, par la force de +l’habitude.</p> + +<p>Dans ses divagations, il en était venu à se +nommer le roi d’Angleterre. En conséquence, +il nommait prince de Galles son neveu, qu’il +aimait comme un fils, et le présentait dignement, +sans manquer au passage les imparfaits +du subjonctif que la logique de sa phrase rencontrait.</p> + +<p>Il avait mis jusque-là tant de décence, tant +de secret dans ses interminables amours que ses +proches n’en avaient rien soupçonné. Ils le +croyaient un sage depuis longtemps abrité +dans les démissions de la vieillesse. Il fallut sa +maladie pour découvrir les deux femmes qui +se haïssaient encore par sa faute.</p> + +<p>Le « prince de Galles », son neveu, s’étonnait, +s’émerveillait : « Moi qui le nommais le +Cheick, pour son grand air, dans sa belle +barbe ! J’aurais dû le nommer le Pacha ! » Mais +cette ironie ne trahissait aucune dureté, aucun +endurcissement.</p> + +<p>Si son respect diminuait, peut-être, son +amour ne bronchait pas. Il se sentait plus de +plain-pied avec ce vieil Ami des Femmes. Il +devenait même son confident, par bribes. Il +protégeait rigoureusement la paix de ses derniers +jours et se comparait à lui, non sans +inquiétude, ayant lui-même gardé un cœur +passionné, qui commençait à n’être plus de +saison.</p> + +<p>Le neveu se comparait à l’oncle, et en souriait, +et en rêvait. La même manie des surnoms +que le vieil homme avait longtemps cachée. Et +le même amour de la mer, qui reparaissait toujours +dans le délire. De la mer, de la houle, +des vaisseaux qui s’avancent, chargés d’agrès. +La proue agit comme le soc d’une charrue, +mais le sillon soulevé dans l’eau retombe et +s’efface. Et la même infatigable coquetterie, +sûre de devenir ridicule avec le temps. Lorsqu’il +parvient à entrevoir le bras nu de l’infirmière, +le Cheick, s’il retrouve le fil de ses +idées, en imagine encore un compliment, qu’il +cherche à dire.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>La maladie était allée très vite, depuis qu’elle +l’avait surpris dans la maison de la dernière +élue.</p> + +<p>Celle-ci s’était mise à monter la garde derrière +sa porte, pour en éloigner la rivale qu’elle +avait supplantée. Elle jurait de la repousser à +coups d’ongles. Elle comprit assez vite qu’il +était perdu, mais puisqu’il mourait, puisque +sa mort était inévitable, elle était heureuse +qu’il dût mourir chez elle. Elle en éclatait d’orgueil, +de jalousie couvée et satisfaite. Le cercueil +serait cloué dans <i>sa</i> chambre. Le mort +honorable descendrait <i>son</i> escalier. Elle se sentait +tressaillir à l’idée de suivre le char funèbre, +avec l’assurance et l’éclat d’une veuve.</p> + +<p>Il fallut le lui enlever presque de force, +comme il l’exigeait du reste dès qu’il pouvait +parler. Elle l’ahurissait, elle l’exaspérait par +des attentions saugrenues. Elle le tuait un peu +plus vite par des remèdes à elle. Enfin, il fallait +éviter l’ostentation, le scandale de son +deuil. Le neveu lui parla ferme. Au diable ! Il +ne lui restait à garder aucun ménagement. +Elle en demeura ébahie. Elle reconnaissait +jusqu’à la chère et terrible voix à laquelle il +fallait toujours céder.</p> + +<p>Elle eut la permission de venir à la maison +de santé. Impartialement, il octroya les mêmes +droits à l’autre, leur assigna des heures.</p> + +<p>La première, l’ostentatrice, était une forte +femme, devenue rougeaude, et restée gauche, +mais dans l’intrépidité d’une assez grande +fortune. La seconde était une ombre légère, +déjà vêtue de noir, douce et humiliée, avec des +traits fins, de grands yeux sombres, un visage +encore pâli par le chagrin, des manières gentilles.</p> + +<p>Leurs confidences alternées composaient un +casse-tête. Chacune voulait avoir été injustement +abandonnés. Et l’abandon de la dame +noire et blanche était indéniable, mais l’autre +invoquait des droits antérieurs. Une trahison +ancienne, disait-elle, dont elle avait dû poursuivre +et attendre la revanche.</p> + +<p>La dame noire éprouvait, sans aucun doute, +un sentiment plus net, plus pénétré, moins mélangé +d’amour-propre. Elle aussi donnait au +pauvre vieux Cheick un surnom. Elle l’appelait +doucement Monsieur Copenhague. Il se +réveillait, à l’entendre, s’éveillait à moitié, et +la considérait d’un œil incertain et réfléchi, +puéril.</p> + +<p>Une troisième personne était venue, tout à +fait rassurante. Grande, élancée, tranquille. +Encore belle. Elle était de passage. Elle avait +su. Elle était une vieille amie. Elle était la +veuve d’un vieil ami.</p> + +<p>Le malade lui ayant été confié un jour, on la +retrouva sur la bouche du Cheick, dont elle +tenait la tête dans ses deux mains. Exaltée +par leurs souvenirs, elle le nommait son seul +aimé. Il paraissait surpris, il était penaud, ne +la reconnaissait pas. Est-ce qu’il ne fallait pas +avoir pitié d’elle, de lui, et de tout au monde ?</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il avait pu écouter un prêtre, avec sa grande +courtoisie, mais n’avait pu faire une vraie confession. +Dans cet effort, il avait faibli, et le +prêtre avait dû donner l’Extrême-Onction.</p> + +<p>Celui qui le regardait mourir s’était procuré +une <i>Vie liturgique</i>. Par froide curiosité, +il avait voulu connaître la lettre exacte et les +gestes des sacrements.</p> + +<p>Il croyait depuis sa jeunesse que les sages +de l’Antiquité avaient déjà trouvé l’essentiel : +l’unité de Dieu, sa perfection, le conseil donné +aux hommes de l’imiter, de tendre vers elle par +les actions, par l’oraison, par l’élévation, par +l’examen de conscience, et par l’obéissance aux +commandements du bien et du beau.</p> + +<p>Il rencontrait, disait-il, dans les <i>Vers dorés</i> +de Pythagore, et dans toute la haute doctrine +de l’ancien monde, une loi complète et raisonnable… +Mais il s’aperçoit, en lisant, et par +comparaison, que cette loi l’avait mal secouru. +Dans les perpétuels assauts que ses <i>démons</i> livrent +à un homme, celui-ci restait trop seul. +On ne disposait plus que de soi-même, les vocables +des Anciens ayant perdu leur force, usé +leur vertu.</p> + +<p>Et il est, au contraire, ébloui par les étonnantes +démarches de l’Église. Cette parole +qu’elle prononçait en entrant, la première +à dire, en effet, attendue, convoitée, inespérée : +<i lang="la" xml:lang="la">Pax !</i> La paix dans ce cœur trop +plein de trouble. Dans ce cœur trop plein +des larves qu’elle seule, l’Église, ose attaquer +en les nommant et dans leurs formes. +Si notre connivence avec les tentations diminuantes, +avez les tentations affaiblissantes, ne +vous rendait coupables, serions-nous si inquiets, +et tellement insatisfaits ? L’Église purifie +les sens qui ont failli. Elle a touché ces +yeux, cette bouche, ces pieds. Elle a libéré, elle +a lavé la vue et l’odorat, le toucher et le goût, +la parole et le pas.</p> + +<p>Si généreuse, qu’elle a prévu jusqu’à cette +extrémité d’un homme empêché par la rigueur +de la maladie. Empêché de retrouver dans sa +conscience les étapes et les souvenirs de son +parcours. Et cependant, il est <i>pardonné</i>. Depuis +le viatique jusqu’aux indulgences plénières, +une cascade de <i>pardons</i>. L’Église est infatigable. +Si elle nous perd ici, elle nous retrouve +là, assurée, clémente, toujours prête.</p> + +<p>Il observait le moribond, son calme, sa dignité +vraiment romaine. Par scrupule, il n’en +déduisait rien. Il lui avait toujours vu cette +impassibilité. Il l’entendit avouer « sa satisfaction +de mourir en règle », et s’interdit de +vouloir connaître quel frisson pouvait cacher +cet air de courage.</p> + +<p>Pour lui, il se sentait remué jusqu’au fond, +mais il eût raisonné sous la hache, et ce qui le +bouleversait, le sentiment qui s’ajoutait à l’humanité +de sa douleur, joignait, à l’idée effrayante +de la mort, une exaltation qui n’en +dépendait pas lâchement.</p> + +<p>— Je puis calculer, raisonnait-il, qu’il suffit +de l’éclair du repentir pour être racheté. Ce +calcul même ne me perd pas à l’avance, s’il +est pur, s’il est une vue désintéressée de l’esprit. +Bien mieux, je puis escompter ce repentir, +l’ajourner astucieusement, m’en prévaloir +cyniquement, et cet excès lui-même dans la +faute, cet ignoble piège tendu à la Divinité, +<i>peut</i> être effacé, pourvu que la qualité et l’intensité +de la contrition soient assez grandes. +Jusqu’au crime qui peut être aboli par les prodiges +de la grâce, dans ces traits du repentir +dont nul ne peut prévoir la fulguration.</p> + +<p>Il entrevoyait une suite, un cortège, un +essaim de <i>forces</i> bienfaisantes. Il était pris dans +ce torrent des paroles candides. Cette chair +souillée, ce corps harassé… « Vous me purifierez +et je serai sans tache ; vous me laverez, et +je serai plus blanc que la neige, — <i lang="la" xml:lang="la">et super +nivem dealbabor</i>. » Ce corps harassé, et cette +creuse désolation… Il songea à sa mère, si +bonne et sainte, qu’il lui était intolérable d’avoir +perdue à jamais, et mesura l’espérance +de l’éternité. En appeler, pouvoir encore en +appeler à une invincible Miséricorde. <i>Agneau +de Dieu, qui effacez…</i> La séduction d’un tel +recommencement.</p> + +<div class="asterism">*<br>* *</div> +<p>Il arrive enfin que les approches de la mort +deviennent perceptibles. C’est en vain qu’elle +a hésité, tâtonné. Elle marche désormais à +découvert. Ses fourriers sont aux prises. Il n’y +a plus de doute que sur la rapidité des derniers +coups.</p> + +<p>Deux jours entiers, le vieillard se tut. Ses +souffrances avaient diminué. Il paraissait insensible, +inerte. Le matin du second jour, sa +gorge avait produit une écume, qu’il fallut essuyer. +Le soir, sa bouche s’ouvrit. Ceux qui +l’aimaient s’entre-regardèrent.</p> + +<p>Le premier râle s’éleva. On eût dit qu’à +chaque aspiration son être voulût boire tout +l’air de la terre. Les flancs de son torse encore +vigoureux se levaient, s’abaissaient, avec le régularité +d’un mécanisme irrépressible.</p> + +<p>Une courte phrase musicale, indéfiniment +répétée : « Papeeh-Tinton… Papeeh-Tinton. » +De plus en plus rapide et anxieuse, pareille à +la vibration d’un cristal : « Tin-ton… Tin-ton. » +Différence de l’homme : les machines +fonctionnent ou se dérangent, elles s’arrêtent +tout d’un coup, au lieu que chez l’homme un +fluide immense combat mystérieusement.</p> + +<p>A quelle heure a-t-il rouvert les yeux qu’il +tenait fermés depuis deux jours ? Son neveu, +son fils, est là qui embrasse son front, dès que +son regard se pose. Comment savoir si la souffrance +en est aidée ?</p> + +<p>Un intervalle, une assez longue trêve, et le +râle a repris, plus espacé, avec une autre syllabisation : +« Ahan-rah… Ahan-rah. » De plus +en plus espacé, puis abrégé : « A-han… » +Lorsqu’on a entendu le dernier soupir, on +s’étonne d’avoir été trompé par l’avant-dernier.</p> + +<hr> + + +<p>Et l’immobilité. Le sort n’est pas apaisé à +moins.</p> + +<hr> + + +<p>Le vivant repassait dans son esprit toutes les +actions du mort, ou le peu qu’il en avait su, +le peu que chacun sait des autres. Il repassait +dans son esprit les actions de son père, ou le +peu qu’il en avait su… Ce corps qui m’a été +transmis, cette tête, ces quatre membres, ce +corps que j’ai promené partout, qui a erré partout, +cherchant le désennui, se peut-il qu’il +soit si peu différencié, tellement <i>commun</i>, si +peu mien ? Soumis aux prédestinations héréditaires, +assujetti à la vie animale, aux mêmes +sourdes élaborations que les végétaux, à leur +chimie, à leur physique, à la Nécessité. Et +lorsque je cherchais, jusque dans le plaisir, +d’autres joies que le plaisir, les révélations du +sentir et du comprendre, se peut-il que j’aie été +seulement abusé par la gesticulation d’autres +victimes ? Aussi dépourvues que moi d’un +souffle libre ? Constituées comme moi d’une +substance tirée du bloc, et faite pour resservir +sans cesse, comme le sable des plages, dans ces +moules des enfants ? Entre le lit de la naissance +et le lit de la mort, quelle roue sempiternelle !</p> + +<hr> + + +<p>Être là sans certitude, campé, avide, perplexe, +et environné de destinées.</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<table> +<tr><td class="h sc">L’Adèle de la chanson</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Elle et Lui</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Jusqu’à cette porte</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">23</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Carnaval.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Fil du destin.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">La figure sans nom.</td></tr> +<tr><td class="h sc">La corbeille de roses</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">31</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Mion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">37</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Autres écoles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">42</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Négoce.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">L’Aveugle.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">La rivale.</td></tr> +<tr><td class="h sc">L’insouciant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Le silence</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Dans les soutes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Briséis</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">L’impossible</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">74</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Angelarosa</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">81</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Ces trois adieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">90</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Le respect.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">L’égarée.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Après longtemps.</td></tr> +<tr><td class="h sc">Le nouvel amour</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">98</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Les champs vauverts</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">106</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">La méchante</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Consolations</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">128</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Choisir.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Capricieuse.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Amphitrite.</td></tr> +<tr><td class="h sc">Le bout du monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Le bal</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">142</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">La déesse raison</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">146</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Courtoisie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">157</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Le Rubens ingrat</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">162</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Digression vénitienne.</td></tr> +<tr><td class="h sc">Edissa</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">165</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">La fièvre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Confidence</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">174</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Le temps si long</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">182</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">La méprise.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Le cornet.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Encore les yeux.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">La Turque.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Coin de rue.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Danseuse exilée.</td></tr> +<tr><td class="h sc">Les quatre boules</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">188</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Les vaux de Vire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">193</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Une herbe amère</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">203</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Jalousie.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">L’ennemie.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Le vain regret.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2" lang="en" xml:lang="en">Nothing.</td></tr> +<tr><td class="h sc">Loin d’elle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">210</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Sage</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c31">228</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Inconnue dormant.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">Le bel adieu.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="ind2">L’invoquée.</td></tr> +<tr><td class="h sc">La tour sur l’océan</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c32">233</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Cheminements de la mort</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c33">241</a></div></td></tr> +</table> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE 27 OCTOBRE 1926<br> +PAR EMMANUEL GREVIN<br> +A LAGNY-SUR-MARNE</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79411 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79411-h/images/cover.jpg b/79411-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c21cd0d --- /dev/null +++ b/79411-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining 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