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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79075 ***
+
+
+
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+
+ DE L’EMPLOI
+ DU TEMPS.
+
+ Par Mme la Comtesse de GENLIS.
+
+ On se plaint que le temps ait fui,
+ Il faut qu’il pèse ou qu’il échappe.
+ Le Mière.
+
+ _L’oisiveté_ est en effet la _mère de tous les vices_: quand
+ elle ne les a pas encore mis en évidence, elle les couve.
+ Les Parvenus, par l’auteur de cet ouvrage.
+
+
+ A PARIS,
+ CHEZ ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
+ RUE HAUTEFEUILLE, Nº 23.
+ 1824.
+
+
+
+
+[Illustration: L’EMPLOI DU TEMPS.]
+
+ Inflexible toujours et pourtant généreux,
+ Dédaignant nos frivoles vœux,
+ Il enlève il est vrai, la beauté, la jeunesse,
+ Mais c’est en nous offrant les talens, la sagesse.
+
+
+
+
+EXPLICATION DE LA GRAVURE
+
+
+J’ai lu dans la vie de Cardan qu’il avait pris pour devise ces mots:
+
+ Tempus mea possessio, tempus ager meus[1].
+
+ [1] «Le temps est ma possession, c’est le champ que je travaille.»
+
+J’imaginai de donner une _âme_ à cette belle devise; je fis graver un
+cachet qui représentoit le Temps qui, en s’envolant, jetoit sur la terre
+les attributs des arts et de l’étude. J’ajoutai depuis à cette idée, en
+faisant de plus enlever par le temps la jeunesse et la beauté sous la
+figure d’une belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle
+gouache, peinte par M. Méris[2], et qui n’a pu servir de modèle à la
+gravure de cet ouvrage; je la donnai, il y a plus de vingt ans, à une
+personne qui n’existe plus, et j’ignore ce que cette miniature est
+devenue. Les vers qui sont au bas, je les ai faits pour cette gravure.
+
+ [2] Si justement célèbre pour ce genre de peinture.
+
+
+IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL.
+
+
+
+
+ÉPITRE DÉDICATOIRE
+
+A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS.
+
+
+Mes chers enfans,
+
+Ce ne sont point des leçons que je vous offre, vos vertueux parens vous
+donnent toutes celles qui peuvent le mieux former l’esprit, l’âme et le
+caractère. Cet ouvrage ne contient que le détail des moyens de conserver
+toujours les bienfaits de l’éducation, et c’étoit ce qu’on pouvoit faire
+de plus utile pour vous. Quoique vous soyez fort au-dessus de vos âges,
+vous ne pourrez lire avec fruit ce livre que dans quelques années, mais
+c’est un souvenir que j’aime à vous laisser; il m’est doux de penser
+qu’il aura quelque influence sur vos destinées, et qu’il vous rappellera
+ma tendresse.
+
+DUCREST, comtesse DE GENLIS.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens
+faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront
+à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à
+l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant
+en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à
+ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la
+fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés
+si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand
+monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer
+sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes
+qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications
+nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus
+intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits
+d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous
+égards, méritoient de l’être.
+
+Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont
+je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général,
+tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan;
+mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je
+l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est
+particulièrement destiné.
+
+On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans
+les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans
+les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes,
+même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et
+surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour
+expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant
+et plus beau que l’innocence!...
+
+On trouve dans _l’Esprit des lois_, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus
+passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de
+Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les
+politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge:
+
+«Il fit deux mauvaises actions: il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il
+les rendit célèbres par son repentir; de sorte qu’on oublia ses actions
+criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte
+qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des
+choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la
+beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses
+foiblesses; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus
+possible de le haïr.» C’est bien assez que le repentir soit une
+expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à
+notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y
+auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre
+réputation: quel renversement de tout principe et de toute morale[3]!...
+
+ [3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par
+ cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort
+ mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain,
+ c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de
+ magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui
+ prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage
+ des vaincus n’est jamais suspect.
+
+ Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant
+ tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les
+ Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce
+ qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette
+ cérémonie le nom _d’adoration_; mais on sait par les livres saints
+ que dans toutes les langues orientales le mot _adoration_ signifie,
+ appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les
+ prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les
+ reprendre avec énergie de leurs déréglemens; on voit ces prophètes
+ dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient _adorer_ le roi.
+ Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette;
+ on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre,
+ et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable
+ à celui qu’on doit à la Divinité.
+
+ Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire,
+ seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les
+ justifier par des faits et des preuves irrécusables.
+
+On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans
+l’admirable tragédie de _Polyeucte_, parce que ce caractère inspire le
+plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un
+personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a
+toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans
+l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le
+mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour
+l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours,
+sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les
+personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de
+_Félix_, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il
+ne cherche point à dissimuler sa lâcheté; mais le spectateur ne peut
+jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son
+caractère.
+
+On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère
+de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme
+toute la perfidie d’un scélérat; dans un siècle où l’on n’avoit point
+bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce
+personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs; mais, de nos
+jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la
+hardiesse, et par l’injustice et la barbarie; mais on ne veut pas
+mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on
+veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de
+vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les
+yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt
+insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les
+épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables; on a donné
+le nom de _foiblesse_ à des crimes, celui _d’égarement_ à l’adultère, de
+_galanterie_ au libertinage; on a même appelé l’impudence _de la bonne
+foi et de la sincérité_, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de
+faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les
+caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles.
+
+Labruyère a dit: _Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu
+plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître._
+
+Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime
+moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de _main de maître_,
+et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis
+soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il
+est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et
+parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre
+qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit: _Qu’est-ce
+que tout cela prouve?_ Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas
+moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que
+seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a
+vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de
+l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à
+un grand orateur, termine ainsi cette énumération: _Enfin, je le veux
+tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être._ On en doit
+dire autant des auteurs en tout genre.
+
+Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher
+qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui
+peuvent conduire à la bien connoître; alors ils n’admireront, ils ne
+désireront que la véritable gloire; celle-là seule est durable, celle-là
+seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue; en satisfaisant la
+conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les
+injustices et la calomnie; les plus honorables suffrages la vengent de
+l’envie, de l’intrigue et des persécutions; elle fait les délices de la
+vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et
+religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau: _qu’il ne peut
+regarder un de ses livres sans frémir_, les revoit et les relit avec
+satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.
+
+Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et
+particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur
+par de mauvaises lectures; nous ajouterons que même les livres
+d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux
+principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues
+historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de
+faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre,
+mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur
+mauvaise foi: ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur
+Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison,
+la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion
+chrétienne qu’il persécuta avec fureur; d’ailleurs il eut la barbarie de
+faire mourir Ursule, son gouverneur; de condamner lui-même de sa propre
+bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la
+tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que
+ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la
+mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce
+même prince, _d’une si grande force d’âme et d’esprit_, étoit livré aux
+plus viles et aux plus abominables superstitions: par exemple, il
+faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par
+l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup
+d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens; mais M.
+de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence.
+
+Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des
+Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais
+existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans
+ses citations de l’histoire moderne; il dit dans un de ses ouvrages que
+Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent
+_sciolti_, (c’est-à-dire, _vers blancs_), et que ces vers rimés sont
+au-dessous du médiocre; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait
+des vers _sciolti_; toutes ses poésies sont rimées! et dans un autre
+ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers _sciolti_ est due
+au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le
+siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de
+l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point
+prendre le deuil que prit toute la cour, _eut le courage d’aller au
+cercle de la reine en habit de couleur_. Et mademoiselle de Montpensier
+dit dans ses Mémoires ce qui suit:
+
+«Cromwell mourut: la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de
+cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un
+souverain étranger; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le
+courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine.»
+
+C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du
+_Testament politique_ du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de
+Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce
+testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de
+sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire
+a travesti la Bible d’un bout à l’autre; il n’a pas écrit une page
+contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges;
+c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés
+avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet
+exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur
+répétoit dans presque toutes ses lettres: _mentez, mentez mes amis,
+mentez toujours; il n’y a que cela de bon[4]_. Aussi mandoit-il à
+Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit
+d’un de ses livres d’histoire: _dites-moi s’il n’y a pas encore quelques
+vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause; vous
+n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5]_.
+
+ [4] Voyez _Lettres de Voltaire à d’Alembert_.
+
+ [5] _Lettres de Voltaire_.
+
+Soutenir _la bonne cause_, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet
+de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de
+subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus
+extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées
+incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie; et qu’on
+ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en
+ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit
+formellement: _que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle
+le bon et le mauvais, etc.[6]_
+
+ [6] Voyez _les Dîners du baron d’Holbach_, où cette citation se trouve
+ beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée.
+
+Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne,
+dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par
+ordre de la convention, _l’an 2 de la république_, et dans lequel il
+annonçoit solennellement que _la Convention nationale reconnoissoit un
+Etre suprême_; dans ce discours que nous avons sous les yeux,
+Robespierre s’exprime ainsi: «Les coryphées de la secte encyclopédique
+déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés
+par les despotes; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et
+tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des
+madrigaux pour les courtisanes; ils étoient fiers dans leurs écrits, et
+rampans dans les anti-chambres: cette secte propagea avec beaucoup de
+zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi
+les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de
+philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la
+société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la
+règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou
+de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.»
+
+ [7] Les _grands_, en général, n’adoptèrent nullement cette
+ extravagante opinion; mais elle prévalut en effet dans beaucoup
+ d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature,
+ où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix.
+
+Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens
+admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux
+l’entière _liberté de penser_, c’est-à-dire, de faire imprimer et de
+publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des
+pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le
+gouvernement; voilà ce que la philosophie appeloit _la liberté de
+penser_.
+
+Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une
+manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce
+monstrueux ouvrage _la Préface de notre révolution_, épithète heureuse
+et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand
+de tous les éloges.
+
+Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se
+décidant enfin à reconnoître un _Etre suprême et la nature_, interroge
+l’athée et lui dit: «Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple
+que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
+doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage
+trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses
+destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n’est
+qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau? L’idée de son
+néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que
+celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses
+semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus
+d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la
+volupté?...»
+
+Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de
+plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce
+d’enthousiasme, s’écrie: «O toi, fille de la nature! mère du bonheur et
+de la gloire! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le
+crime; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui
+donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté! tu
+partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et
+sainte égalité!...»
+
+A la suite de ces _transports patriotiques_, Robespierre fit
+l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer
+_à la place_, disoit-il, _de celles_ que les _circonstances ont
+détruites_[8]. La première solennité qu’il proposa fut: _à l’Etre
+suprême et à la nature_; il n’explique pas le genre de divinité de la
+_nature_, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite
+viennent les fêtes suivantes: _à l’humanité_ (qui, comme on sait, ne
+suspendoit pas _les travaux sanglans_ de la guillotine), _aux
+bienfaiteurs de l’humanité_ (ce qui veut dire: à ceux qui renversoient
+les autels et les trônes), _à l’amour de la patrie_ (à ceux qui la
+dépeuploient par les guerres et les massacres), _à la vérité_ (à ceux
+qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), _à la justice_
+(dont on violoit toutes les lois), _à la pudeur_ (lorsque toutes les
+femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), _au
+bonheur_ (au milieu des échafauds), etc., etc.
+
+ [8] Il est remarquable qu’il n’ose dire: à la place des fêtes du
+ christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours
+ de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard
+ de la religion, ce genre de pudeur.
+
+ Il en cite plusieurs exemples: celui-ci lui étoit échappé; il ajoute
+ avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres
+ employées par les impies, eût révolté tous les esprits.
+
+Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte; elles se
+passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans
+les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par
+une révélation particulière, que l’_Etre suprême_ n’en demandoit pas
+davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à
+tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment
+humaine, loyale et spirituelle!...
+
+On a long-temps agité cette question: _existe-t-il des athées de bonne
+foi?_ Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout
+raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de
+regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans
+reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine,
+qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a
+rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet
+cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due
+à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a
+pas; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme; en se
+contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste; mais qui a
+révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni
+hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui
+leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement
+laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus
+que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne
+pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde
+avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité? Enfin, s’il
+faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni
+pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent
+conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité
+n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant
+d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux
+qui ont conservé un _sens droit_, que la corruption du cœur fait
+toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme; une
+grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent
+prolonger cet état que superficiellement; on ne pense jamais à Dieu, on
+agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence,
+cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est
+déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme,
+mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la
+plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru.
+Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des
+passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux
+pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite
+avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement
+à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général
+un peu de raisonnement et de réflexion; c’est communément lorsqu’on est
+violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par
+une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le
+gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant
+avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les
+crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires.
+Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec
+lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir;
+l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées
+d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans;
+c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe,
+l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance
+que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres; il s’est
+débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur; il a
+rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le
+jouet déplorable des superstitions les plus insensées; son courage n’est
+que de la fureur; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour
+lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses
+rayons célestes; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse!... Il
+expire dans les convulsions de la rage et du désespoir!...[10]
+
+ [9] _Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit._ (Ps.
+ 110).
+
+ On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit
+ redouter la justice; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance
+ et de l’amour, exige donc nécessairement un culte?
+
+ [10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme,
+ quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et
+ ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de
+ _Mémoires_, nous dise gravement et solennellement que: _Il
+ n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée._
+
+ Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses _Mémoires_,
+ déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant
+ sans détour que l’athéisme en est le sommet.
+
+L’esprit saint a dit: _point de paix_ (par conséquent, point de joie)
+_pour l’impie_. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il
+n’est pas inutile de faire une remarque singulière: c’est que la
+prétention universelle à la _mélancolie_ de tous les auteurs bien ou mal
+intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes
+triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous
+les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent,
+devinrent _mélancoliques_ et _misanthropes_. Le public, tout en
+s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée,
+voulut de la _mélancolie_ dans tous les ouvrages soit en vers soit en
+prose; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes
+non-seulement tragiques, mais épouvantables; il lui falloit du sang, des
+crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se
+reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la _mélancolie_
+qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres
+en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la
+sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe,
+qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale!...
+
+Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs
+qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres; ils
+soutenoient toujours que _la religion est essentiellement triste, et que
+son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté_.
+
+Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice
+fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports
+immodérés qui ne sont alors que de la folie; il est une joie céleste,
+inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut
+donner. L’apôtre en nous invitant _à pleurer avec ceux qui pleurent_,
+nous exhorte en même temps _à nous réjouir avec ceux qui se
+réjouissent_. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier
+sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit
+volume et qui a pour titre: _Traité de la joie de l’âme chrétienne_, par
+le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779.
+J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois
+parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont
+le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens
+qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne
+puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11]:
+
+ [11] Les points indiquent les lacunes.
+
+«Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en
+tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image
+divine par la tristesse: Dieu est la joie, comme il est la charité.»
+
+«Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons
+maîtres: la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient
+et décrieroient leurs services... Dieu vous couvre de ses ailes, comme
+une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces
+petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés,
+protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits
+cris, et par leurs mouvemens; vous restez froids et indifférens, là où
+le roi prophète tressailloit d’allégresse! ô insensibilité! ô stupidité
+de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est
+couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas; qui vit en Dieu, et qui ne le
+connoît pas; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit
+pas et ne l’en remercie pas?»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Quoi! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse? Eh pourquoi non,
+pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas,
+et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre; pourvu que la
+modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point
+blessée; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre
+maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des
+absens.»
+
+«Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent
+l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès;
+ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12]».
+
+ [12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le
+ rire; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde? Pourquoi tant de
+créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner
+l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le
+délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien;
+mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une
+tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété.»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour
+notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages.»
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la
+joie; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs
+avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès.»
+
+«Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie
+des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence
+contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination
+ranimera votre froideur. Parlez; il est juste que la jeunesse vous
+écoute: mais ne l’empêchez pas de parler à son tour; donnez-lui une
+entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du
+moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants
+d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc.,
+etc.[13]»
+
+ [13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité
+ de citations latines des saintes écritures.
+
+Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de
+la religion; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui
+abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle
+donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du
+cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin,
+comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend
+l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des
+sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile
+autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection.
+
+
+
+
+DE L’EMPLOI DU TEMPS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Combien le temps est précieux.
+
+
+Connoître tout le prix du temps, c’est savoir vivre. Un sommeil agité
+par des songes pénibles ne laisse que de la fatigue et un souvenir
+désagréable; il en est ainsi d’une longue vie qui a été mal employée.
+
+_Je réparerai le temps perdu_; phrase bien irréfléchie: on peut en
+expier le mauvais usage, on n’en répare point la perte.
+
+Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans dans la paresse, vous vous
+soyez ensuite livré avec ardeur au travail pendant le même espace de
+temps, il n’en sera pas moins vrai que si vous eussiez mis à profit les
+années précédentes écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du temps
+le double de ce qu’il vous a donné.
+
+Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux qui savent l’apprécier, mais
+il reprend ses dons à ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On
+perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe pas habituellement.
+
+Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt on lui reproche sa
+vitesse et tantôt sa lenteur; sa marche est terrible, car elle est
+irrévocable et sans repos; mais elle est lente, égale et mesurée, votre
+œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible sur le cadran qui la
+trace; mais songez que cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche
+toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne rétrograde jamais!...
+
+On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, des infortunes
+dont il n’est point l’auteur, des infirmités qui ne sont causées que par
+la folie, les passions et l’intempérance. Il guérit plus de maux qu’il
+n’en donne, et lui seul adoucit les peines de l’âme. Quels sont ceux qui
+se plaignent toujours du temps? ceux qui ne savent qu’en faire: les
+fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. Je ne dirai pas les
+_sots_, car s’ils ont de la religion, ils peuvent faire un si digne
+emploi du temps! La religion est la seule chose au monde qui puisse
+établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable beauté de la
+nature humaine n’est pas dans les talens qui s’anéantiront dans
+l’éternité; mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours; et la
+religion peut la rendre aussi sublime dans l’homme dépourvu d’esprit que
+dans l’homme du plus grand génie.
+
+Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité; ne cultiver les arts et
+les talens qu’avec des vues religieuses, C’est prier encore[14]; de
+certains _érudits_ croient faire un grand argument contre la religion,
+en répétant que les pratiques religieuses font perdre un temps énorme.
+Il seroit inutile de leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils
+n’entendent pas; mais qu’on leur rappelle les travaux immenses des
+bénédictins, des oratoriens, etc.; que l’on songe que ces religieux
+passoient au moins tous les jours trois ou quatre heures à l’église, et
+même beaucoup plus long-temps les jours de fêtes; ainsi donc, la
+religion ne nuit point au travail; ce sont les passions qui consument le
+temps, et qui abrègent la vie, parce qu’elles excluent l’ordre, et par
+conséquent la suite et les progrès. L’homme livré aux passions ne
+sauroit d’aucune manière régler sa vie; _l’ordre_, dit saint Augustin,
+_conduit à Dieu_, et le vice conduit en toutes choses au _désordre_;
+aussi est-ce avec une parfaite propriété d’expression qu’on l’appelle
+_dérèglement_; tout est capricieux dans les passions, parce que toute
+affection passionnée qui n’a pas la vertu pour mobile et pour but, a des
+élans impétueux et des dégoûts inévitables. Tout le sublime des pensées,
+des images, des métaphores, des allégories, des sentimens, se trouve
+dispersé dans les saintes écritures: c’est la profonde méditation de
+cette lecture divine qui a produit les admirables écrits des pères de
+l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de saint Grégoire, de saint Bazile,
+de saint Augustin, etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos grands
+orateurs chrétiens, et ceux même de nos plus célèbres auteurs profanes:
+_Athalie_ et _Polyeucte_. Cette source est inépuisable; elle doit en
+effet participer de l’infini puisqu’elle en émane, tandis que le faux,
+manquant toujours de profondeur et d’étendue, est nécessairement borné
+comme l’homme égaré qui l’enfante et le met au jour. L’ingénieux et
+pieux Vauvenargues a dit _que toutes les grandes pensées viennent du
+cœur_. Il auroit pu ajouter: _et de la religion_. Les gens de lettres
+les plus instruits ne connoissent en général l’écriture sainte que par
+des traductions!... Il en est bien peu même, parmi les plus savans, qui
+sachent l’hébreu.
+
+ [14] Quand on a fait les prières prescrites par l’église.
+
+Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs immortels du siècle de
+Louis XIV sont remplis de passages admirables entièrement pris des
+saintes écritures; par exemple, le beau monologue de la _Phèdre_ de
+Racine:
+
+ «Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale? etc.»
+
+et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, est entièrement
+tiré d’un psaume de David: _où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à
+votre colère? etc.[15]_
+
+ [15] Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il y a
+ près de quarante ans, dans la pièce d’_Iphigénie_. Racine a pris
+ encore un mot sublime de l’Ancien testament: c’est lorsque
+ Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit à
+ son père:
+
+ Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille?
+
+ Agamemnon répond:
+
+ Vous y serez, ma fille!
+
+ Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes dans le
+ sacrifice d’Abraham.
+
+Tous les grands hommes qui se sont immortalisés dans les arts, les
+lettres et les sciences, étoient religieux, tous les littérateurs de
+génie (outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, etc., dans les
+sciences, Newton, Leibnitz, Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell,
+etc. D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins sans aucun génie,
+son impiété borna son talent. Lalande fut un savant astronome; mais il
+blasphéma en étudiant les cieux! il n’y découvrit rien!... Et son nom
+flétri restera confondu dans la liste obscure des savans vulgaires. M.
+de Buffon eut des erreurs systématiques, et non de l’impiété; il a rendu
+d’éclatans hommages à la religion, il fut anti-philosophiste, et il
+mourut en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, les plus
+illustres furent éminemment religieux; Raphaël, le Titien, Léonard de
+Vinci, Michel-Ange, Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, le Puget, le
+Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont
+produit dans tous les temps et dans tous les genres, l’amour de l’étude
+et la connoissance de la religion. Quels travaux, quels titres
+honorables, quels chefs-d’œuvres, l’impiété pourroit-elle opposer à de
+tels succès, à une telle gloire?...
+
+Oui, ce sent les passions qui font perdre du temps, elles donnent une
+activité turbulente qui ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles
+rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, et lorsqu’elles
+s’éteignent, elles ont usé tous les ressorts de l’intelligence et de la
+sensibilité, elles laissent un vide que la religion seule peut remplir,
+mais le temps de l’étude est passé.
+
+Pour bien sentir combien le temps est précieux, il faut comprendre à
+quel point il est important de bien remplir sa destination sur la terre,
+et chacun a la sienne.
+
+_Nous rendrons compte à Dieu_ (dit saint François de Sales) _des talens
+qu’il nous a donnés_. Il faut donc les cultiver et en faire un digne
+usage, consultons cet égard la religion, ce sera prendre pour guides la
+raison, l’humanité et la vertu sans contradiction et sans
+inconséquences; celle-là seule est la vraie, parce que seule elle vient
+du ciel.
+
+Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, leur affreuse logique
+peut bien avec le temps, c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la
+salutaire horreur des remords déchirans, elle peut en émousser les
+piquans aiguillons, elle ne les déracine jamais! _point de paix pour
+l’impie_, a dit l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également
+vrai dans tous les temps.
+
+La mauvaise conscience est toujours inquiète, elle craint la solitude,
+et surtout la méditation, c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais
+avec profondeur, ou pour parler plus exactement, c’est une des raisons
+qui le rendent si inconséquent et si superficiel, comme je l’ai dit
+ailleurs: _on ne sauroit creuser dans le vuide_, ainsi l’impie ne peut
+être qu’un frivole et mauvais sophiste.
+
+La bonne conscience donne cette tranquillité, ce calme parfait,
+indépendant des choses et des événemens, et qui rend l’étude si
+profitable; toutes les idées nobles, élevées, toutes les pensées
+délicates se présentent en foule et naturellement à l’imagination qui a
+conservé de la pureté. Mais malheur à l’homme de lettres dont
+l’imagination est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et par
+une vie licencieuse; il sera toujours honteusement distrait par de vils
+souvenirs; s’il veut parler de la vertu, il n’aura ni le charme qui la
+fait aimer, ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine point la
+vertu pour la peindre avec vérité, il faut en trouver les plus nobles
+traits dans son âme.
+
+Les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des
+monstres: en littérature, pour les soutenir d’une manière éblouissante
+ou du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail plus fatigant et
+beaucoup plus assidu que lorsqu’il ne s’agit que de se régler sur les
+bonnes, parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a ni suite, ni
+liaison. On chercheroit en vain le fil des sophismes; ils n’en ont
+point, et il faut un art prodigieux et des peines infinies pour pallier
+les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent
+nécessairement d’un système erroné. J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux,
+n’a pas pris cette peine, et quant aux chefs de la philosophie moderne,
+ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune retenue et constamment de la
+décence, du bon goût, de la raison, et même du sens commun.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Du Vice et de la Vertu.
+
+
+On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne
+emploi; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au
+contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de
+sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée;
+il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé.
+Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de
+découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le
+chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable
+vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale: on marche avec activité
+dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective
+que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de
+ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté
+plus vive...! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait
+céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude
+même...! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez
+fréquenté; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre! comme ces
+nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques...! Là,
+jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment; là, nous
+admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous
+surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte; la foule s’y
+renouvelle sans cesse; mais, dans cette multitude d’individus, on
+n’aperçoit que des complices ou des rivaux; on n’y trouvera jamais un
+véritable ami: on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y
+laisse entraîner par foiblesse et par affaissement; tout y est
+illusoire: on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des
+épines; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins
+parsemés de fleurs et des objets séduisans; mais, si l’on osait examiner
+attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges
+cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes
+hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux
+qui s’y défient de leurs compagnons: on doit espérer qu’ils pourront
+rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux
+repaires; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou
+sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous
+les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et
+le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés
+qui lui cèdent et qui lui obéissent.
+
+Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots
+ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe
+pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps
+prodigieux: l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il
+domine; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de
+la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des
+plus misérables calculs; que de brouilleries, de tracasseries,
+d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par
+la colère et par la médisance... La gourmandise dévore honteusement une
+partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables,
+de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière
+douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts
+prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps
+incalculable; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal
+de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels
+du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et
+les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des
+travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les
+plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence;
+la meilleure de toutes les distractions est l’étude; mais enfin si la
+foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez
+dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de
+pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose
+que vous pouvez faire; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux
+spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre
+temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la
+religion est la base: rien n’est agissant comme la véritable charité:
+elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible
+lorsqu’il est question d’être utile aux autres; et comme elle est
+ingénieuse! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement
+industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de
+Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des
+démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et
+l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers; mais, lorsque des
+desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la
+satisfaction inexprimable de les avoir conçus; on se rappelle avec
+plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes)
+qu’on a employés; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le
+souverain juge en tiendra compte!... Et tandis que l’ambitieux se désole
+des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui
+ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même
+souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Emploi du temps dans l’Éducation.
+
+
+L’instituteur doit penser, dans tous les instans, qu’il tient entre ses
+mains la destinée de son élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres,
+ses discours, ses exemples, son autorité, auront la plus grande
+influence sur son avenir. L’espace de temps, confié à l’instituteur,
+doit être calculé de manière que tous les momens en soient utilement
+employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance et à la jeunesse,
+l’élève a besoin de récréation; mais l’instituteur doit s’attacher à
+donner à tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou d’utile à la
+santé; dans les promenades, le jardinage, la botanique; à la campagne,
+les travaux champêtres et domestiques, les métiers villageois, surtout
+la vannerie si facile à apprendre; à la ville, les visites dans les
+manufactures, les cabinets d’histoire naturelle, et de tableaux, etc.
+L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers qui ne demandent ni
+force, ni machines compliquées, le tour, les métiers avec lesquels on
+fait des rubans, de la gaze, des lacets, etc.[16], enfin, en toute
+saison, les exercices du corps qui peuvent donner de la force, de
+l’agilité, de la souplesse[17]. On ne doit jamais négliger d’avoir avec
+eux ou devant eux des entretiens qui puissent leur être profitables;
+mais il est essentiel qu’aux heures de leurs récréations, ils ne
+soupçonnent jamais ce dessein, car toute espèce de leçons leur
+paroîtroit une injustice au temps accordé pour leur amusement. C’est ici
+que l’instituteur (comme en beaucoup d’autres occasions) a besoin
+d’adresse et d’un peu d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement
+réglées, ne soient jamais interrompues.
+
+ [16] Voyez _Adèle et Théodore_.
+
+ [17] J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans _les Leçons
+ d’une gouvernante_, 2 gros vol. in-8.
+
+Les vacances ont perdu plus d’éducations que le manque d’habileté des
+maîtres. Et quelle perte déplorable de temps pour l’enfance,
+l’adolescence et la jeunesse que les visites, les bals et les
+spectacles, du moins d’habitude et sans un choix particulier... Quels
+germes de corruption un tel genre de vie jette dans leurs âmes!...
+
+Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde est un moyen certain de
+les empêcher d’y être jamais de bons observateurs, car ils s’y
+familiarisent avec les vices et les ridicules, et par la suite rien dans
+ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs dans un cercle où se trouvent
+des enfans, chacun pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux; on paroît
+être enchanté de leur gentillesse et même de leur importunité; on
+s’extasie sur leur esprit et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi
+que d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre
+l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité des père et mère, nous
+préparent une génération de fats, indiscrets et présomptueux, et de
+coquettes inconsidérées et minaudières... qu’ils seront mécontens un
+jour ces pauvres enfans, _bercés_ de ridicules adulations, lorsqu’ayant
+quitté leurs lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés de
+leur escorte de famille, ils débuteront véritablement dans le monde...
+quel sera leur étonnement de n’y produire aucun effet, et de n’y
+recueillir que la vague et froide bienveillance d’une indulgence
+protectrice!... Comme la maîtresse de maison qui ne s’occupera nullement
+d’eux, leur paroîtra impertinente... et combien ils trouveront insipide
+la société qui ne sera pas dans l’enchantement de leur esprit et de
+leurs saillies!... Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs par
+dépit, dédaigneux par vengeance; ils se jetteront dans la mauvaise
+compagnie afin de produire de l’effet et de primer; et les tristes
+résultats de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement les
+inimitiés, la médisance, la méchanceté, les querelles, les duels, et la
+vile passion du jeu.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Emploi du temps dans la jeunesse.
+
+
+Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute
+dans le monde:
+
+1º. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire
+commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par
+conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses
+véritables amis: ses parens et ses anciens instituteurs.
+
+2º. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la
+raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les
+sophismes de la fausse philosophie.
+
+3º. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y
+entrant, s’y faire remarquer et y briller; il se décide donc à écouter
+et à observer long-temps avant de parler; il s’attache d’abord à
+discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un
+vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune; il
+n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites
+avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse
+entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur
+l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que
+l’on chercheroit vainement dans des livres.
+
+Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur,
+critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y
+sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs; ils
+gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils
+prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire
+citer pour des _bons mots malins_; chaque succès dans ce genre odieux et
+si facile leur donnera un ennemi de plus; ils auront la sottise de
+s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un
+jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à
+son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs
+talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et
+tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire
+parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que
+la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards,
+des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des
+voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des
+artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc.; tous ces hommes (bien
+choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui
+n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui
+est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui
+fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours
+fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de
+mensonges.
+
+Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de
+bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de
+la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est
+impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages
+contraires aux bonnes mœurs; tandis qu’au contraire on peut souvent sans
+pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On
+doit comprendre dans les _mauvaises lectures_, non-seulement les écrits
+qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement
+frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et
+célèbre; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément
+(qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur
+genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et
+le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est
+fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la
+jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent
+la religion et la morale; la licence et l’impiété essentiellement
+abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble,
+d’attachant; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se
+plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre
+que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances.
+
+Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi
+des petits momens, des minutes, des secondes; les années de la plus
+longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité;
+mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques
+secondes sont quelque chose; il faut donc se préparer quelques
+occupations pour ces petits momens communément perdus.
+
+Nous allons entrer dans des détails bien minutieux; mais comme par cette
+raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en
+seront que plus utiles:
+
+1º. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés,
+chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format
+soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou
+trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans
+ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits
+remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures
+habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres
+des auteurs; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par
+exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans: _sur la gloire_;
+_sur l’amour maternel_; _sur l’amitié fraternelle_; _sur la piété
+filiale_; _sur l’amitié_; _sur la vertu_; _sur la vérité_; _sur la
+prudence et la discrétion_, etc. On prend dans les saintes écritures et
+dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les
+beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits
+livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire
+des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des
+maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose
+très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe.
+Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire
+quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se
+promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui,
+dans la société, se renouvellent si souvent.
+
+Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une
+occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de
+questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on
+ignore relativement à leur profession; voir souvent des manufactures,
+des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs
+toutes les choses principales.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à
+quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout; on veut qu’une femme de
+chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu
+d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et
+travailler en linge, et un peu savonner et repasser; mais lorsqu’on en
+prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en
+état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins
+d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien
+intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des
+plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des
+enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement
+apprendre en une quinzaine de jours[18].
+
+ [18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à
+ tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.
+
+Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache
+accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes
+à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc.
+J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de
+temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire.
+
+La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes,
+parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de
+la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de
+lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde
+application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut
+particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les
+livres blancs[19].
+
+ [19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil
+ très-utile: c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches
+ particulières sur des sujets que l’on veut approfondir; par exemple,
+ je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation
+ de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les
+ livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de
+ temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à
+ ce sujet; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce
+ qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait
+ d’usage; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un
+ livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur
+ les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le _rôle_
+ que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces
+ recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans
+ fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés
+ comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma
+ _Botanique historique et littéraire_, ouvrage dont on a loué les
+ _étonnantes_ recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient
+ pas des _recherches_, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre
+ par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant
+ d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les
+ plantes dont il est question dans _les Saintes Écritures_ et _la Vie
+ des Saints_. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit
+ très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par
+ moi, un gros vol. in-4º, que le roi a daigné placer dans sa
+ bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni _esquisse_,
+ ni brouillon, ni copie.
+
+Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent
+à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien
+placée pendant ce repas solitaire; et comme les hommes studieux aiment
+mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils
+pourroient faire la même chose (1).
+
+Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre
+les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des
+instrumens, etc.; j’ai donné mes idées à cet égard dans _Adèle et
+Théodore_, dans mes _Leçons d’une gouvernante_[20] et dans ma _Nouvelle
+méthode d’enseignement_. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la
+manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible)
+les talens acquis.
+
+ [20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées;
+ mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de
+ cet ouvrage; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille
+ fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents
+ pages.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le
+temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.
+
+
+Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de
+trente ans, qui ont laissé _rouiller_ de beaux talens, et qui ont oublié
+la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse;
+c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile
+qu’agréable; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec
+beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable,
+qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail
+par les fenêtres: néanmoins celui qui perd des talens et de
+l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent
+tout-à-coup donner sans travail de la fortune; mais les talens (quand on
+en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard
+ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des
+confiscations et des vols.
+
+L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et
+sublimes, a dit: _Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent
+ni ne dérobent._ Et les talens bien employés sont au nombre de ces
+trésors; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit
+d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au
+temple bâti par Salomon; la musique fut sanctifiée et divinement
+inspirée comme les autres arts; les chefs des chœurs de musique reçurent
+le titre de _princes des musiciens_.
+
+La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures: on y voit
+que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes); que Marie,
+sa sœur, chanta un beau cantique; que les prophètes avoient avec eux des
+joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les
+faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la
+harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du
+Seigneur! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul
+nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède
+Oxenstiern: La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts _que l’on
+ait osé placer dans le ciel_; on peut ajouter à cette idée que la harpe
+est le seul instrument que l’on ait _osé mettre entre les mains des
+anges_[21].
+
+ [21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine! le
+ célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé
+ d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes
+ de l’accord parfait, ce qu’il appela la _trinité musicale_; voyez à
+ ce sujet, dans les _Dîners du baron d’Holbach_, une note que tous
+ ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.
+
+Ainsi donc la musique n’est point un art frivole; mais il faut que ce
+don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa
+source divine; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter
+les âmes et non pour les efféminer; et les compositions musicales
+n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et
+pures; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus
+belle de toutes; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits
+dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle!
+Gluck, outre le chant si universellement applaudi du _pange lingua_, du
+_veni creator_, etc., admiroit particulièrement le _gloria in exelsis_
+et le _kirie-eleyson_! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux
+d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes.
+
+Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient
+merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont _les
+airs bouffons_ en musique auprès des compositions d’un grand genre? Il
+semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il
+élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la
+joie, dans _cette vallée de larmes_, sur cette terre où nulle fortune
+n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a
+toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant; aussi _faire
+des folies_ ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases
+synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent _le joli_; mais _le
+beau_ même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les
+têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles
+ont quelque chose de douloureux; ce qu’on appelle _une physionomie
+céleste_ a toujours une expression mélancolique; ce visage est en effet
+bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la
+terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas.
+
+Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux
+talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et
+qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante!
+Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne
+joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises? Pourquoi
+ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des
+pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc.? cela seroit
+plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans _une soirée_;
+le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas
+habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les
+églises, ce qui d’abord seroit un bien; enfin, pourquoi ces amateurs ne
+prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en
+chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés
+à cet effet? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce
+moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en
+disant à l’élève: _avec de l’application vous serez bientôt en état de
+donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune
+grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe_; là se trouveroient
+tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains
+applaudissemens, se marqueroient par des aumônes!... Que peut-on
+objecter contre cette idée? _que l’on ne veut pas se mettre en scène,
+produire de l’effet_. Hélas! on ne craint pas de chanter et de jouer
+dans un salon devant cent personnes: c’est là véritablement se _mettre
+en scène_, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22].
+
+ [22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans
+ les églises ou dans les concerts; on n’est point vu dans la tribune,
+ et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est
+ impossible de faire dans les salons.
+
+Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un
+instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie;
+et pour entretenir la _médiocrité_ sur deux autres, il faut une
+demi-heure pour chaque: le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq
+minutes; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de _trois
+heures_. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi
+cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des
+devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui
+peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale:
+J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de
+vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze; elle étoit néanmoins
+très-bonne musicienne; elle chantoit d’une manière ravissante et elle
+jouoit très-agréablement du piano; elle me conjura de lui apprendre à
+s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui
+abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état.
+J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument _muet_ un peu
+plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois
+cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la
+distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur
+ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes
+difficultés de la harpe est de bien faire les cadences; c’est-à-dire non
+du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts,
+et en tenant le bras immobile; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les
+faire _liées_ et brillantes[23].
+
+ [23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.
+
+J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts
+et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une
+ardeur incroyable; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe,
+qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail; elle en jouoit
+durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant
+sous son schall; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement
+déliés et disposés comme je le désirois; alors je lui fis faire une
+autre harpe, toujours en miniature et _muette_, mais plus grande et
+portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des
+arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus
+difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait
+en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en
+deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de
+petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui
+n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même
+que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément
+préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe
+que des passages des deux mains; car s’entendre, dans ce cas, est d’un
+ennui presque insurmontable! peu de personnes ont assez de patience pour
+pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite; au lieu que
+sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu
+les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de
+jours les fait aller machinalement et parfaitement bien; comme le son
+n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans
+fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire
+tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou
+l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète
+que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il
+s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué
+pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit
+instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une
+véritable harpe[25]; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante
+rapidité de ses progrès! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur
+les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant
+d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de
+cadences, de roulades, etc.
+
+ [24] Dans _Adèle et Théodore_, et que trente ans après un célèbre
+ pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.
+
+ [25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître
+ les notes et à mettre ensemble; mais, comme ces moyens se
+ rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils
+ sont étrangers au sujet que je traite.
+
+C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce
+moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une
+agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois
+perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite
+parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer
+plus de trente ou trente-cinq minutes de suite; je suis en tout ceci
+forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de
+la bonté d’une méthode inusitée; j’ajouterai donc que j’ai même inventé
+nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes
+ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et
+que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a
+mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26]; on
+pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches,
+avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour
+entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il
+suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts,
+une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une
+infinité de momens sans que personne le remarque.
+
+ [26] On en vend chez madame Duhan, luthier; mais elles ne sont pas
+ _muettes_, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande.
+
+J’ai été _vingt mois_ sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois
+tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du
+monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant
+assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la _pression_.
+Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des
+harpes _muettes_ quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six
+semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu.
+J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par
+cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours.
+
+J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le
+trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes,
+il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de
+sept ans; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à
+jouer du piano; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon; mais il
+lui fut impossible de se procurer un piano; alors il imagina, ainsi que
+moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table; mais, de
+plus, il traça sur la table les figures des notes: il marqua les dièses
+avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire;
+l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles,
+il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison;
+aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai
+piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un
+concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et
+qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.
+
+ [27] A propos de la manière dont j’exerçois _à vide_ mes doigts pour
+ entretenir leur légèreté sur le piano.
+
+Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps
+(il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois
+ans; il y devint supérieur en un an; on sait que durant cette année, il
+portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses
+doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du
+manche de cet instrument.
+
+Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande
+force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet
+instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et
+journalières; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main
+gauche est beaucoup moins habile; la droite est toujours bonne, car les
+_arpégemens_ et les _batteries_, exécutés sur la harpe, la donnent
+toujours telle sur la guitare.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Suite du précédent.
+
+
+Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se
+conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque
+chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis
+sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup _de main_ et d’habitude
+pour bien faire les ombres; maintenant l’estompe épargne toute cette
+peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en
+pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au
+Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement
+pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps
+en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en
+pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité; elle nous dit
+qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse; mais que depuis
+plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement; néanmoins elle
+l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait
+abandonné la peinture au pastel: les paysages et les fleurs ne peuvent
+en ce genre s’exécuter avec succès; les fleurs au pastel sont trop
+_cotonneuses_ et n’ont point assez de transparence; les paysages
+manquent de finesse et de vérité; mais il est quelques fruits, et
+surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la
+fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est
+toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout
+lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les
+difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient,
+peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les
+connoissances en peinture; enfin c’étoit un talent de femme, et qui,
+comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à
+l’huile; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité.
+
+ [28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.
+
+L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux
+Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le
+_Magnificat_, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina
+supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût
+jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une
+nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin; j’en ai donné le détail
+dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande
+exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut
+nécessairement entretenir; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à
+l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment,
+le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne
+s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la
+peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par
+l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de
+l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et
+sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment
+dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes; le talent de
+la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître
+dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le
+sublime de l’art: le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de
+l’expression; la seule étude de l’expression est immense, car
+l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même
+l’état; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme,
+qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les
+formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales.
+L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque
+fortement sur son visage; mais elle est adoucie et voilée par la
+politesse sur la physionomie d’un homme du monde; la grâce et la naïveté
+d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est
+pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années; afin
+d’éviter _la manière_ et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois
+dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme; en
+voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne
+quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux
+figures étrusques; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les
+peintures et dans les gravures anglaises; il est fâcheux que
+quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres
+de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de
+poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il
+y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons _bonne
+grâce_; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance
+noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est
+ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une
+paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et _du
+ménage_. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences,
+toutes ces nuances; lorsqu’il possède parfaitement _la manutention_ et
+les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et
+bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la
+changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la
+ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en
+restant constamment dans son cabinet; il n’exagérera point les
+expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne
+confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des
+crocheteurs et des _forts des halles_ des cités somptueuses, avec la
+rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes.
+Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il
+mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province? il
+est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences; mais
+il est aussi _au centre_ de la corruption, et il se familiarise à chaque
+pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité
+humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux
+promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et _les lumières_ qu’il va
+chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de _maximes_ de
+mélodrames; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans
+l’évangile!... ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une
+pieuse sœur de charité!... il est entouré des douces images de la paix
+et de l’innocence!... ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné
+disoit: _Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne_, et
+si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent
+peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère
+de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas! sont-ils toujours ce
+qu’ils étoient jadis ces bons villageois?... ont-ils les mêmes mœurs, la
+même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont
+souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis
+d’impostures?... Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé
+qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes
+affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par
+conséquent elle ne sauroit exister sans la religion; car la perfection
+de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les
+plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les
+expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité; on ne doit
+chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection
+des formes et la régularité des traits.
+
+Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des
+études profitables; les acteurs ne leur offriront que des _imitations_
+souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les
+peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations
+théâtrales; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai; le
+paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par
+préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la
+nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de
+portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent
+prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et
+les rodomontades avec la noblesse et la dignité; le sublime avec
+l’emphase; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence; le
+grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon
+goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts; premièrement, par la
+perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite
+par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les
+anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont
+excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il
+n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de
+spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation
+étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un
+sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les
+siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la
+sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux
+ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30],
+étoit un excellent géographe; il a fait un ouvrage _in-folio_ de
+géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des
+recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs,
+comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit
+supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli
+l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense
+et sublime composition (_le Jugement dernier_, qui est à Dusseldorf;
+_l’Entrée de Henri IV à Paris_, l’un des plus beaux ornemens de la
+superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile
+négociateur; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce
+que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite,
+la persévérance dans les études; enfin le bon _emploi du temps_, et ce
+qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi
+souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner
+chez des restaurateurs.
+
+ [29] Son palais du cardinal _Aquavira_, que nous avons admiré à Rome
+ il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un
+ chef-d’œuvre.
+
+ [30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le
+ peintre qui a fait _les plus beaux bras de femmes_, et le Guide _les
+ plus beaux yeux_. Il y a dans la manière de peindre les yeux une
+ difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison: très-souvent les
+ yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand
+ le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et
+ ne sont plus beaux; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de
+ perspective.
+
+ [31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie
+ ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une
+ restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé
+ alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de
+ justice, faits pour alarmer le despotisme.
+
+Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les
+habitudes, etc. des personnages des diverses classes; il faut néanmoins
+en excepter les enfans de deux ou trois ans; à cet âge ils ont dans tous
+les états les mêmes grâces, le même maintien; l’égalité parfaite
+n’existe qu’entre eux; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le
+vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien
+à leurs manières; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux
+et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au
+sculpteur Pigal l’anecdote suivante: Un jour en passant dans une rue, il
+vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui
+demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant;
+Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler,
+et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de
+l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Suite du précédent.
+
+
+J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction
+acquise, en portant sur soi des petits _livrets_ et les relisant dans
+tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir
+l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures
+dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité;
+car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis
+dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront
+du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout
+dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui
+ne s’adressent point à lui; cette sanctification d’une étude si utile
+seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne
+prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que
+toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite.
+
+Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates,
+parce qu’elles ne disent rien à l’imagination; il faut employer
+plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux: des
+tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on
+y met des calendriers, ou sur de petits écrans _de main_, seroient de
+fort bons moyens.
+
+La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades
+champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau
+Jardin du Roi.
+
+Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui
+peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce
+qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais
+bien long; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la
+littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous
+les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et
+sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1º. Les plus belles
+bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont
+prêtés avec la plus aimable obligeance; 2º. ils trouveront les mêmes
+facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables
+d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne
+peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des
+amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des
+littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de
+province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a
+répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et
+destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir
+s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu
+coûteux d’acquérir de l’instruction: moyennant une légère rétribution,
+et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles
+professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse
+studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle
+a besoin.
+
+ [32] _Cours de langues_ anciennes et vivantes; d’_histoire_ et de
+ _littérature_, de _physique_, de _chimie_, d’_anatomie_, de
+ _botanique_, d’_histoire naturelle_, etc.
+
+Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur
+les femmes; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes
+qui nous paroissent également fausses; les uns font consister tout le
+mérite des femmes dans l’instruction et les talens; les autres veulent
+qu’elles ne soient uniquement que de _bonnes ménagères_; cependant
+l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un _esprit
+orné_ conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le
+faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et
+développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans
+les femmes, ainsi que parmi les hommes; il est à désirer pour le bonheur
+dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand
+il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses
+occupations; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé; mais il
+faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne
+demande qu’une seule chose: de compter chaque jour avec une cuisinière
+ou un maître-d’hôtel; mais avec une régularité que rien ne puisse
+déranger; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous
+les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir
+tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de
+ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile
+d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit,
+c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine
+lire et écrire consacrent la moitié des journées aux _soins du ménage_;
+et _ces bonnes ménagères_, après avoir passé la matinée entière à
+gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison,
+employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les
+regarde pas, à écouter de petits rapports _confidentiels_, souvent faux,
+toujours exagérés; à se faire conter des fables malignes, des
+historiettes insipides, et à les répéter; c’est ce qu’on appelle _du
+commérage_; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de
+lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort
+injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes: on
+rencontre dans la société beaucoup plus de _grands parleurs_ que de
+_babillardes_; mais on confond deux défauts très-différens: _le
+bavardage_ et _le commérage_; le premier a quelque chose de plus relevé,
+et demande plus d’éducation: un _grand parleur_ doit s’exprimer
+facilement et en bons termes; il vise même souvent à l’éloquence, il
+veut briller, étonner; une _commère_ n’a point ces grandes prétentions:
+un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque
+aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides; loin de
+vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur
+les choses qu’elle peut comprendre sans effort; elle répète, il est
+vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais
+dans un grand parleur.
+
+ [33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’_une femme de bon sens
+ est amie du silence_.
+
+Il ne faut pas croire que les _commères_ soient toutes confinées dans la
+dernière classe de la société, il en existe avec des schals de
+cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et
+d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les
+états les mêmes inconvéniens.
+
+Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles
+un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34].
+
+ [34] Après l’admirable portrait de _la femme forte_ (de Salomon), on
+ n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui
+ forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été
+ découvert de nos jours. Voici cette épitaphe:
+
+ _Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail._
+
+La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles
+appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera
+très-utile pour leur propre instruction; rien n’apprend mieux que
+d’enseigner; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines
+qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de
+se rappeler. _Comment_ (diront certaines personnes) _les journées
+seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela?_ Nous
+répondrons: qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et
+quand on est sédentaire, on suffit à tout[35].
+
+ [35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit
+ encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures
+ de leçons à ses neveux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+De l’emploi du temps dans l’âge mûr.
+
+
+On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos
+connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans,
+on n’est plus d’âge à prendre des maîtres; on peut au contraire en
+prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on
+est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances
+acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y
+joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est
+aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la
+considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre
+ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les
+ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font
+perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi
+instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens
+raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de
+savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes
+les classes du grand monde[37].
+
+ [36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable
+ facilité: quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en
+ trois semaines le portugais.
+
+ [37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement
+ célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti,
+ père de celui qui est mort en Espagne; telles étoient aussi les
+ sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la
+ marquise de Deffant.
+
+La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse,
+ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les
+premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde: l’extrême
+retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité; mais
+dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables; les
+pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins,
+quelquefois ils instruisent; c’est une compensation; le _bavardage_
+toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le
+souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne
+presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps
+qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de
+l’instruction que la paresse même.
+
+On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans
+sa jeunesse; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on
+n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la
+maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si
+l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de
+publier ses ouvrages; les productions de la première jeunesse seront
+toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite: aussi, tous
+les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge
+de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est
+toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et
+pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si
+on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse
+contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la
+confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre
+quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles; en laissant
+_dormir_ ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit; on est
+en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le
+faut. Un auteur n’a de véritables _entrailles de père_ pour un ouvrage
+que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre
+l’y attache et peut l’aveugler; mais quand avec réflexion il en est le
+seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.
+
+ [38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a
+ commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq
+ ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son _Histoire
+ naturelle_ entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille,
+ Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse
+ lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans
+ l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans,
+ en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que
+ Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses
+ _Caractères_.
+
+On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes
+supérieurs, ce qui est vrai en général; mais, ce n’est point parce
+qu’ils sont _précoces_ (car tous les esprits distingués le sont
+communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement
+et à l’indulgence les enivrent; et lorsque l’on croit avoir atteint le
+plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais.
+Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de _Jugurtha_; elle fut
+jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que
+l’âge de l’auteur; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa
+d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans
+la médiocrité.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+L’emploi du temps dans la vieillesse.
+
+
+L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé
+que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses
+engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses
+où il peut encore leur être utile avant son départ; car, il désire
+naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir
+intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand
+des voyages, et celui-là n’aura point de retour!... On peut comparer la
+vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant; on se
+hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir; chaque instant est
+précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit
+retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les
+entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage
+aux autres: rien ne doit le détourner de terminer dignement _son
+ouvrage_, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie
+humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux
+travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice
+est surtout odieuse dans la vieillesse; on doit, à cet âge, donner tout
+ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de
+l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables
+d’apprécier de tels bienfaits.
+
+Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous
+un point de vue aussi faux qu’il est triste; quand la vieillesse est
+unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux
+autres âges; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît
+l’illusion et les dangers; débarrassée du joug tyrannique des passions,
+elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle
+jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure
+l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été
+sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités
+douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est
+pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux!...
+
+La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes,
+aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce
+d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose
+(lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand
+travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend
+très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car
+il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement;
+ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les
+sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir
+parfaitement, c’est-à-dire, _entièrement_; et qu’en même temps, il peut
+débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances
+diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit
+impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à
+l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et
+tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science
+offre d’impénétrables mystères: celui qui a prescrit à l’homme
+l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que
+nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la
+croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles
+dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en
+trouver dans la science divine, la religion!... L’homme, forcé de
+reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours
+inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne
+sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à
+la perfectibilité de ses principes moraux; l’homme, enfin, cette
+créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre
+Dieu et tous les mystères de la révélation!... Il est bien remarquable
+que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est
+utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste
+échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies
+eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et
+le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile; et tous
+les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce
+qu’ils peuvent servir à notre sanctification; ces réflexions suffiroient
+seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la
+religion.
+
+ [39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la
+ physique, la chimie, etc., etc.
+
+ [40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la
+ botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes;
+ l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons
+ découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de
+ la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours,
+ etc., etc.
+
+La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la
+vieillesse qu’aux autres âges; on a eu plus de temps pour apprendre. Il
+seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès
+leur jeunesse; c’est un délassement non-seulement charmant, mais
+parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même
+d’un instrument; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on
+n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette
+un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on
+entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle
+qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant
+usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis
+assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus
+avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la
+vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir
+vaincre: par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours
+disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts; ils iront
+très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y
+prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement; il
+en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse: les
+médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi
+la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir: dès
+qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas,
+on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas; on
+peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années
+de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend
+l’exercice presque nul; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles
+des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps
+leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42].
+
+ [41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels
+ des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé:
+ il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il
+ préserve des varices et des _nodus_; on a remarqué que les joueurs
+ d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains
+ ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune.
+
+ [42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus
+ avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce
+ qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il
+ faisoit tous les matins dans sa chambre; ces exercices consistoient
+ à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après
+ l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs
+ appellent _des ronds de jambes_. Cette invention, fort connue alors
+ dans la société, étoit désignée sous le nom d’_exercices à la
+ Candale_. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités,
+ continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il
+ joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer
+ ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il
+ ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que
+ tout le monde devroit suivre.
+
+Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la
+décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la
+perfection des principes, du caractère et de la piété; si un vieillard
+n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens
+d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise
+pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et
+bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue.
+L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de
+longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais
+gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes; comment le vieillard
+pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans
+cesse renaissans de la vie?... Le détachement de toutes les folies
+mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation
+religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge
+l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille
+femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des
+vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et
+d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la
+commodité des meubles, les rendent excessivement lourds; on est toujours
+tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces
+présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour
+elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule; mais ce qui est
+véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas,
+à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de
+pardonner!... Quand le signal du dernier adieu est donné, comment
+peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que
+ce soit? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des
+ennemis, ne doit-il pas leur dire: «Pardonnez-moi si je vous ai
+offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser;
+pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes
+principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions
+possibles; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens
+démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah! venez!... Combien je serois
+reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec
+cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des
+louanges du monde; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que
+de zèle et d’affection.»
+
+Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on
+a des sentimens religieux; mais si dans la vieillesse de tels procédés
+pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne
+seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les
+qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui
+pensent bien; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de
+l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des
+expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y
+soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit,
+hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les
+autres lui sont si connus! Ils n’ont même plus l’attrait de la
+curiosité; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y _a plus rien
+de nouveau pour lui sous le soleil_. Sa surdité devient-elle complète?
+il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger? il n’entendra
+plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites
+flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne
+marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas
+inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs,
+et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si
+long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et
+lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme
+s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de
+réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus
+l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est
+forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge; il semble que plus
+il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.
+
+ [43] «Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du
+ vieillard.» (_Lévitique_, ch. 19.)
+
+ «La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans
+ la voie de la justice.» (_Proverbes._)
+
+ L’Écriture dit encore: «Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est
+ pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence
+ de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache
+ est une heureuse vieillesse.» (_La Sagesse_, ch. 4.)
+
+Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus
+rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que
+le temps lui a ravie; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des
+inutilités: par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui
+sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous
+les grands hommes; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes
+puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit; mais les
+faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont
+ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas,
+elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus _à
+l’aise_ dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux
+depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien
+digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il
+est certain que l’_âge vénérable_, ne sauroit conserver le souvenir des
+choses indifférentes ou frivoles; le cerveau de la tête respectable,
+couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace; ce qui est
+religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le
+reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards,
+est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle
+est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de
+bagatelles: comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête
+reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus
+qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous
+oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le
+souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous
+n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en
+repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité
+par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison
+orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie; au lieu d’un avenir
+borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus
+du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle
+embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères
+espérances, va les réaliser toutes.
+
+ [44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son
+ enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles: outre les
+ raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on
+ pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il
+ ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.
+
+Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent
+véritablement éclairée; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons
+point; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la
+tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à
+ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et
+que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans
+nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Des Œuvres posthumes et des Testamens.
+
+
+On peut, au lit de la mort, faire des restitutions et rétracter les
+erreurs d’écrits coupables. Ces agonies repentantes offrent des
+expiations sans doute trop tardives; néanmoins, elles sont réparatrices,
+elles donnent l’exemple d’un hommage solennel rendu à la religion, et
+elles demandent une grande indulgence pour les fautes et même pour les
+crimes qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent!... Mais, laisser après
+soi des manuscrits scandaleux, des mémoires diffamatoires, remplis
+d’ailleurs, de faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des excès
+que rien n’excuse, et qui doivent répandre un opprobre éternel sur les
+noms et la mémoire de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays et à
+leurs contemporains; la plus grande partie des mémoires imprimés de nos
+jours seront de honteux monumens de l’esprit de parti et de la
+perversité des mœurs de ce siècle[45]. Que l’on compare ces ignobles
+productions à celles du même genre, qui furent écrites aussi dans des
+temps de factions; les mémoires de mademoiselle de Montpensier, de la
+duchesse de Nemours (si remarquable par l’esprit et l’impartialité), du
+cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Dangeau, de Gourville,
+etc. Et si l’on remonte plus haut, on trouvera les admirables mémoires
+de Sully, qui suffiroient seuls pour donner la plus noble opinion du
+siècle, du règne et du gouvernement de Henri-le-Grand. Aussi ce siècle
+a-t-il amené la plus éclatante renaissance des belles-lettres, et le
+nôtre en a produit la décadence, car il est impossible de brouiller et
+d’altérer tous les principes de la morale, sans ébranler tous ceux du
+bon goût. La haine est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est
+atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà des bornes de la vie.
+L’âme en se détachant de son enveloppe mortelle, implorera la divine
+miséricorde; comment osera-t-elle demander le pardon de ses fautes,
+quand dans cet instant même elle se vengera encore sur la terre?
+
+ [45] Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption du
+ siècle dernier, et je le répète, ils ne _prouvent_ que celle du
+ temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, ridicules ou
+ atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de la cour et de
+ la noblesse en ont fait de véritables libelles; car malheureusement
+ ils ont successivement passé dans des mains infidèles, qui les ont
+ entièrement défigurés en les mutilant et en y insérant une infinité
+ de choses qui n’y étoient point; c’est de quoi je puis
+ particulièrement répondre relativement aux mémoires de M. le duc de
+ Lauzun, dont j’ai lu les originaux: cet ouvrage étoit frivole, et à
+ beaucoup d’égards peu digne de son auteur; mais du moins il n’étoit
+ point souillé par un nombre prodigieux d’anecdotes mensongères,
+ scandaleuses et du plus mauvais ton, et on y rendoit une éclatante
+ justice au caractère et aux vertus angéliques de madame de Lauzun;
+ je puis assurer encore que les indignes mémoires attribués à feu le
+ baron de Buzenval sont entièrement composés par l’_éditeur_, qui les
+ a remplis de contes absurdes et des plus noires calomnies. M. de
+ Buzenval, qui étoit Suisse, parloit avec agrément le françois, mais
+ n’étoit pas en état d’écrire passablement dans cette langue un
+ billet de trois lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il
+ s’agit est d’autant moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune
+ manière injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres
+ mémoires modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont
+ également outragées, et qui ne font pas mention de moi; mais j’ai
+ placé la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans
+ un ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort; j’y justifie aussi
+ quelques personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un
+ hommage que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici,
+ qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les
+ mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont
+ jamais été admises dans la bonne compagnie; les révoltans mémoires
+ de madame d’Épinay sont de ce nombre.
+
+Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, qu’on a vu des choses
+extraordinaires, on peut, sans présomption, entreprendre de rédiger des
+mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait successivement
+recueilli des notices exactes sur les principaux événemens dont on a été
+témoin, ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec certitude, toutes
+les circonstances essentielles. On aime les petits détails dans les
+mémoires, mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque intérêt;
+s’ils sont tout à fait frivoles, ils doivent du moins avoir de la grâce,
+de la naïveté, ou peindre des mœurs locales.
+
+La chose la plus difficile dans des mémoires particuliers, c’est d’y
+parler convenablement de soi; il faut éviter avec soin l’emphase et la
+pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus grand ridicule. La
+candeur, l’impartialité, la simplicité, font le charme principal de ce
+genre d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec défiance, et
+l’on a besoin d’estimer assez l’auteur pour être assuré qu’il est
+incapable, non-seulement de se permettre un mensonge, mais une
+exagération; on ne trompe nul lecteur à cet égard; l’orgueil, ou le plus
+puérile amour-propre et la haine, qui font déguiser et mentir se sentent
+à chaque ligne: c’est dans ce sens que ce mot de M. de Buffon, _tout
+l’homme est dans le style_, est parfaitement vrai.
+
+Dans des poëmes, dans des fictions, on peut en exaltant son imagination,
+peindre avec vérité (si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un
+héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais qu’on est au moins
+capable d’admirer sincèrement.
+
+On peut de même raconter les aventures d’un autre, et avec de
+l’imagination et de la sensibilité, concevoir et bien décrire les
+pensées d’un héros d’après son caractère connu, et les événemens de sa
+vie. Il n’en est pas ainsi quand on écrit sa propre histoire: qu’on
+n’entreprenne point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on est
+dominé par l’amour-propre et par l’animosité; car si l’on veut se
+peindre en beau, la vérité qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le
+souvenir de sa conduite s’y opposeroient invinciblement; l’artifice et
+l’orgueil savent suggérer des phrases adroites, insidieuses et même
+éblouissantes, mais ils n’ont point d’inspirations touchantes et
+sublimes; s’ils prennent le ton de la douceur et de la bonté, ils
+tombent dans la fadeur et dans l’affectation; s’ils affichent de grands
+sentimens, le galimatias du style décèle la fausseté des pensées et le
+ridicule des prétentions.
+
+La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement les faits, les
+discours et ses propres sentimens; mais si l’on a eu le malheur affreux
+de faire des bassesses et des crimes, par exemple, si l’on a mis tous
+ses enfans à l’hôpital des enfans trouvés, si l’on a volé et rejeté le
+vol sur une personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance et de
+mœurs, si l’on a répandu des écrits que l’on ait soi-même jugés
+corrupteurs et irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion par
+des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer de tels excès par un aveu
+public et religieux, et en se condamnant soi-même à une pénitence sévère
+pour le reste de ses jours; mais on n’est pas digne d’écrire ses
+mémoires, ne pouvant obtenir le moindre degré d’estime, on n’auroit
+aucun droit à la confiance, et surtout si l’auteur, après avoir conté
+toutes ces choses, finissoit par assurer gravement qu’il est _le
+meilleur des hommes_[46].
+
+ [46] Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle que
+ J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, ni d’avoir
+ de la mémoire, a dit aussi _ingénument_ de lui-même ce qui suit:
+
+ «Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader et
+ ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de mon esprit; je
+ ne regarde aucun de mes livres sans frémir; au lieu d’instruire je
+ corromps; au lieu de nourrir j’empoisonne; mais la passion m’égare,
+ et avec tous mes beaux discours, je ne suis qu’un scélérat.»
+
+ Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier qui
+ se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique sincérité:
+ beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, entre autres le
+ philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il est _fourbe, méchant,
+ calomniateur_, etc. Jérôme Cardan, médecin et géomètre, naquit à
+ Pavie en 1501: on croit que sa naissance étoit illégitime. Il se
+ mêloit d’astrologie; on dit qu’il se laissa mourir de faim afin
+ d’éviter la honte d’avoir faussement prédit sa mort. Son fils aîné
+ eut à vingt-six ans la tête tranchée pour avoir empoisonné sa femme.
+ Le père et le fils furent accusés d’athéisme.
+
+Si dans une vie qui n’est point déshonorée il se trouve quelques
+foiblesses, on doit se respecter assez pour les passer sous silence, la
+véracité ne prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou même
+d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, et surtout lorsque
+l’auteur annonce qu’il les écrit _pour l’instruction de ses enfans_; la
+gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, elle peut même y
+jeter une agréable variété, mais il faut qu’elle n’y puisse jamais
+alarmer la pudeur.
+
+On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts qui ne peuvent se
+défendre. Il y a plusieurs réflexions à faire sur cette maxime. 1º. Il
+n’est pas exactement vrai que les morts soient _sans défense_, le
+tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne le croit communément; il
+éteint les fureurs de l’envie, ou du moins il en émousse les traits
+envenimés. Toutes les âmes élevées conviendront qu’il est toujours
+odieux et criminel d’attaquer sans preuves irrécusables l’honneur des
+vivans et la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer d’honneur,
+puisqu’on s’expose à être regardé comme un calomniateur; mais, dans ce
+cas, il est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en souffrent;
+on doit distinguer en ceci deux choses très-différentes que l’on confond
+sans cesse: l’attaque des personnes et celle des écrits publics; les
+personnes sont toujours respectables[47], les livres ne le sont que
+lorsqu’ils contiennent la morale la plus pure; on ne doit les critiquer
+sous d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime; mais les
+écrits corrupteurs ne méritent que les seuls ménagemens qu’impose le bon
+goût.
+
+ [47] Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour se
+ justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, à ses
+ amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou sa
+ mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des libelles
+ anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond dédain.
+
+Composer d’utiles mémoires est infiniment plus difficile pour des gens
+de lettres qui ont de la célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont
+plus d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens à vaincre;
+d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent être en grande partie
+littéraires, et c’est ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et
+qu’elle auroit un grand mérite; nous n’avons point d’ouvrage en ce genre
+que l’on puisse proposer pour modèle; l’abbé Morellet avoit
+naturellement dans le caractère une droiture qui, sans son
+philosophisme, auroit pu lui donner une parfaite impartialité; mais dans
+cette supposition même ses jugemens littéraires n’auroient pu être bons;
+il n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque particulièrement à
+ses mémoires, c’est l’esprit.
+
+Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie française n’ait pas
+laissé de mémoires; ses vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses
+talens, comme orateur et comme poète, le mettoient en état d’en écrire
+d’excellens; on lui a justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose
+et en vers de l’enflure et de l’emphase; mais ce fut plutôt en lui
+l’abus et l’excès d’une qualité qu’une affectation; il avoit une
+élévation réelle dans l’âme et dans les idées; ses écrits sont remplis
+de grandes pensées et des plus nobles sentimens, souvent exprimés d’une
+manière touchante; on n’oubliera jamais sa belle ode _sur le temps_, et
+dont le sujet nous donne le droit de transcrire ici les dernières
+strophes:
+
+ Si je devois un jour, pour de viles richesses,
+ Vendre ma liberté, descendre à des bassesses;
+ Si mon cœur par mes sens devoit être amolli!
+ O temps, je te dirois: Préviens ma dernière heure,
+ Hâte-toi, que je meure,
+ J’aime mieux n’être plus que de vivre avili.
+
+ Mais si de la vertu les généreuses flammes
+ Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes;
+ Si je puis d’un ami soulager les douleurs;
+ S’il est des malheureux dont l’obscure innocence
+ Languisse sans défense,
+ Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs;
+
+ O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse;
+ Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse,
+ Reçoive mes tributs de respect et d’amour:
+ Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles,
+ Que vos brillantes ailes,
+ Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour[48]!
+
+ [48] Dans son _Épître au peuple français_, faite deux ans avant la
+ révolution, on trouve ces vers:
+
+ Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes
+ Sur la tête des rois ébranlent les couronnes;
+ Peuple, tu ne sais point par de grands attentats
+ Épouvanter la terre et changer les états.
+
+ Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie dans tous
+ les temps:
+
+ «Le vice seul est bas, la vertu fait le rang
+ «Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand.»
+
+Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait pas écrit sa _vie
+littéraire_. Quant aux testamens, ces derniers adieux si solennels,
+s’ils offrent une seule pensée, une seule disposition contraire à la
+religion, à la justice, à la morale, ils sont odieux, alors même que les
+lois n’en peuvent attaquer la validité.
+
+Durant le cours si borné de notre carrière apprenons à connoître le prix
+du temps; dans cette course rapide ne négligeons aucun moyen, ne perdons
+aucune occasion de nous rendre utiles, tâchons de ne donner que de bons
+exemples et de ne laisser après nous que de nobles souvenirs.
+
+Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et dans la vaine
+dissipation du monde n’est qu’une insipide et coupable végétation.
+
+Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter ce chapitre qu’en
+offrant à la jeunesse un extrait succinct de pensées religieuses _sur le
+temps_, tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens.
+
+ * * * * *
+
+J’ai passé par le champ du paresseux et par la vigne de l’insensé, et
+j’ai trouvé que tout étoit plein d’orties; que les épines en couvroient
+toute la surface, et que les murs étoient abattus; en voyant cela j’ai
+fait mes réflexions, et je me suis instruit par cet exemple. _Prov.,
+chap. 24._
+
+Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent l’abondance, mais
+tout paresseux est toujours pauvre. _Ch. 21._
+
+Allez à la fourmi, considérez sa conduite et apprenez à devenir sage;
+puisque n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins sa
+provision durant l’été, et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir.
+Jusqu’à quand dormirez-vous paresseux? quand vous réveillerez-vous de
+votre sommeil? _Prov., ch. 6._
+
+N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne tombiez dans l’indigence;
+soyez vigilant et vous serez dans l’abondance. Les désirs tuent le
+paresseux, il passe sa vie à former des souhaits. _Prov._
+
+O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, qu’y fais-tu? quels
+sont tes travaux? Pourquoi consumes-tu dans un lâche repos un temps si
+précieux... tout homme qui se présente te fournit l’occasion d’être
+utile; si tu ne peux rien faire pour lui, aime-le; et quand ton cœur
+sera pénétré de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les plus
+ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits: ton créateur et ton
+maître agréera tes vœux; l’implorer pour le prochain, c’est rendre un
+digne hommage à sa bonté suprême! _Veilles de saint Augustin._
+
+Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse de tendre vers la mort.
+Tout le temps que l’on vit est autant de retranché sur celui qu’on doit
+vivre; tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide vers la
+mort. _Saint Augustin._
+
+La perte du temps est un des plus grands désordres du monde. Cette vie
+est si courte, tous les momens en sont si précieux... et néanmoins nous
+vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, ou que nous n’y
+eussions rien à faire... Hélas! si un réprouvé avoit un seul moment de
+tout le temps que nous perdons, comment en useroit-il? A chaque instant
+de son existence, on pourroit gagner une éternité bienheureuse. Nous ne
+laissons échapper aucune occasion de nous amuser ou de nous enrichir; et
+nous perdons à toute heure l’occasion de nous sauver. La journée la
+mieux employée n’est pas celle où vous avez le plus avancé vos affaires;
+mais celle où vous avez amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le
+plus content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on vous rencontre,
+si l’on vous demandoit: que faites-vous? vous puissiez répondre: je
+travaille pour Dieu et pour mon salut. _Pensées Chrétiennes._
+
+Lisez attentivement les divines écritures, vous y verrez partout
+l’oisiveté en exécration; le travail expressément recommandé à tous,
+sans distinction de rangs ni de sexes; l’arbre stérile coupé et livré
+aux flammes, le serviteur négligent précipité dans les ténèbres
+extérieures, et toujours la paresse punie avec autant de sévérité que
+l’infidélité. La politique humaine entend-elle aussi bien les intérêts
+de la société? s’arme-t-elle d’autant de rigueurs contre ces spectateurs
+indifférens qui moissonnent largement dans un champ où ils n’ont point
+semé? à peine a-t-elle des punitions pour les scélérats, comment en
+auroit-elle pour les paresseux! ils sont souvent les mieux récompensés;
+aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un état, on se charge d’un emploi,
+et on néglige sans crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi
+les déréglemens de leur cœur, dit le prophète; voilà la source du mal,
+et dès lors ils ont mis les plaisirs à la place des devoirs, les
+amusemens à la place des occupations; ils se sont rendus inutiles: la
+conséquence est juste; pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la
+scène du monde; tout s’y passe en représentations; presque rien ne s’y
+passe en réalités; tous les postes sont occupés en apparence, et
+cependant à le prendre à la rigueur, que de postes vacans, que de titres
+sans fonctions, que de ressorts qui n’agissent point, que de principaux
+mobiles qui s’arrêtent!... divinités inférieures de la terre, nobles,
+grands, puissans du siècle, souffrez que nous vous interrogions; tout
+s’agite, tout est en mouvement autour de vous; pourquoi seuls
+croupissez-vous dans l’oisiveté? n’êtes-vous pas pécheurs, et le joug
+n’a-t-il pas été imposé à tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de
+leur prévarication? n’êtes-vous pas citoyens? est-il juste que vous
+dévoriez tout le fruit des travaux des autres et que vous ne preniez
+nulle part à ces mêmes travaux? avec tant d’orgueil vous croyez-vous si
+peu nécessaires à la société qu’elle ne souffre aucun dommage de votre
+inaction?... Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité vous
+dégrade, et Dieu ne vous distinguera de la foule que vous méprisez, que
+par les châtimens qu’il prépare à votre indolence. (_Sermon sur les
+devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule._)
+
+Vous serez toujours content le soir quand vous aurez utilement employé
+la journée. _Imitation de Jésus-Christ._
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Du Devoir.
+
+
+Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris
+plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des
+qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir;
+et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les
+idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les
+préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi; parce qu’il peut
+seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste
+mesure de la vertu.
+
+Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre
+rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui
+touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les
+sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49]; mais dans les
+situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage
+éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes
+sur le mariage l’évangile dit: _vous, maris, aimez vos femmes comme
+J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle_. L’Esprit
+saint qui a donné ce commandement: _faites l’aumône de votre bien, et ne
+détournez votre visage d’aucun pauvre_, donne encore celui-ci: _lorsque
+vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait
+votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15._
+
+ [49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses
+ confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme
+ l’a si bien dit un de nos poëtes.
+
+ «Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse.»
+
+ (_Destouches._)
+
+ Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se
+ plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.
+
+ [50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame
+ la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante
+ vérité: madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a
+ dirigé toutes ses actions; elle a été seulement une épouse
+ affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut
+ héroïque.
+
+Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet
+principal que nous traitons; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la
+vie; tout y devient arbitraire comme les vertus; on n’a point les goûts
+de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les
+caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne
+la fixe pas; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le
+vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne
+inévitablement une prodigieuse perte de temps.
+
+C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à
+dédaigner le devoir; on a même loué des crimes; nos philosophes qui
+vantent sans cesse _la nature_, s’extasient sur les actions qui
+outragent le plus _la nature_: ils admirent avec enthousiasme le
+suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui
+assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères,
+etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister
+chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens;
+et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé
+contre _les préjugés_, en ayent adopté d’aussi sanguinaires! il y a
+toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les
+éducations de collége: c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la
+jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de
+l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol
+enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si
+souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse
+barbarie; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés,
+ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de
+l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que
+toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme
+de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une
+seule) dans l’_Histoire des hérésies_; on peut ajouter que _les
+amplifications de collége_ ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit
+de ces mêmes philosophes; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers,
+commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde!...
+
+ [51] _La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la
+ véritable philosophie._
+
+ * * * * *
+
+Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît
+assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand:
+sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste
+un argument sans réplique; c’est qu’il est impossible que jamais il
+combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec
+une parfaite égalité: il est toujours inférieur ou supérieur à son
+adversaire dans ce genre d’habileté; le désavantage, dans ce cas, est la
+plus absurde des duperies; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette
+lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte; l’un
+des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin; ceci
+est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il
+y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés
+faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le
+duel. _Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II,
+seconde édition, p. 301._
+
+C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis,
+parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son
+discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que
+le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que
+Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat; Brantôme rapporte à ce sujet
+le fait suivant:
+
+Deux amis se brouillèrent et se battirent; l’un des deux, sans être
+blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son
+sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir; l’un et
+l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit
+trois jours son bras en écharpe; en effet, dit Brantôme, le vainqueur
+_se souilla le bras du sang de la blessure_ de son adversaire, il mit
+son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup
+d’épée; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour
+l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les
+grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du
+duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour
+réprimer cette férocité; il faisait souvent venir dans son cabinet des
+jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en
+empêcher; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully: _Certes,
+mon ami, cette jeunesse devient bien insolente._ Voyez _Mémoires de
+Sully, t. VII, p. 60._
+
+Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on
+n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de
+sentiment religieux; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué; le
+suicide renonce sans illusion à toute espérance.
+
+Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire
+doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la
+terre, du bon _emploi du temps_, est de mériter et d’obtenir l’estime
+générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher
+de donner des définitions exactes et précises des différens genres de
+gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+De la fausse gloire.
+
+
+Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on
+n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que _la ceinture
+de Vénus_: les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient; l’un
+à _l’Honneur_ et l’autre à _la Vertu_, et il falloit passer par ce
+dernier pour arriver au _temple de l’Honneur_! le christianisme a
+perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait
+dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel; puisqu’ainsi que
+nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens
+admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les
+autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs
+commandés par l’évangile (4).
+
+La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le
+devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale;
+la gloire d’un _duelliste_ est fausse et même odieuse, parce qu’elle
+outrage l’humanité, la religion et la raison! car il y a une
+inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout,
+à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se
+montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou
+seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le
+noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la
+vengeance[52] (5)!
+
+ [52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de
+ l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours
+ qui fut imprimé: _Que l’on ne sait point aimer quand on est
+ incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on
+ n’est pas vindicatif!_ Il est vraisemblable que cet académicien
+ avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et
+ qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla:
+
+ «_Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne
+ l’ait rendu au centuple._»
+
+ Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se
+ faisoit une loi de rendre _le mal au centuple_!
+
+La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se
+plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la
+guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces.
+Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une
+gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline
+sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout
+genre; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le
+premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes
+qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et
+décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier
+avec la gloire (6).
+
+ [53] Voyez _les Mémoires de Turenne_.
+
+On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes
+fortunes; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois
+campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut
+dire d’eux _sans figure_, qu’ils se sont engraissés _du sang_ et de la
+substance des peuples.
+
+Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur;
+un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de
+l’innocence; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles
+habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un
+défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire
+ennemi jusqu’aux productions de la nature: il ne permet pas, à moins
+d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des
+moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les
+faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54]; s’il n’est pas
+guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra
+toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne
+prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient
+parfaitement soignés; sans humanité pour eux il sera communément sans
+générosité pour les prisonniers; il ne fera des actions louables en ce
+genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se
+démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien,
+obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est
+constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56],
+car il attribue tout à la providence; enfin il est _toujours généreux et
+magnanime_.
+
+ [54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux
+ guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la
+ plus tendre humanité; j’en ai cité la plus grande partie dans _les
+ Dîners du baron d’Holbach_.
+
+ [55] Souffrez les suspensions et les retardemens... acceptez de bon
+ cœur tout ce qui vous arrivera... (_Ecclésiastique_, ch. 3.)
+
+ [56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur.
+ (_Ecclésiastique_, ch, 11.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Des Préjugés.
+
+
+Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige
+souvent en maximes; mais les préjugés autrefois étoient puériles; à
+l’exception de ceux du faux _point d’honneur_, ils étoient en général
+très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le
+_vendredi_ est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver _treize_
+à table, ni renverser une salière, etc.; les préjugés de nos jours sont
+d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté,
+d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle; les hommes
+qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois
+des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour
+devenir de grands ministres d’état.
+
+Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis
+trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés
+dogmatiquement comme des _sentences_ remplies de _sagesse_ et de
+_profondeur_; en voici quelques-unes: _Tous les prêtres sont des
+hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion
+ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des
+foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des
+gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne_;
+c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne
+faut pas la quitter; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui
+nous apprend _qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables_.
+Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie
+criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la
+vénération[58]! et quant à la _passion qui ennoblit tout_, nous avons
+déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes.
+Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres _sentences_ du même genre,
+entr’autres sur le _suicide_, mais ces exemples doivent suffire.
+
+ [57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se
+ laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion; et
+ à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les
+ autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en
+ ouvrit les portes; on les en chassa au nom de _la liberté_, et elles
+ subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité
+ et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de
+ Calvin, lors de la prétendue réformation.
+
+ [58] L’Écriture sainte dit: «Quand on est tombé, ne se relève-t-on
+ pas? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on
+ plus?» (_Jérémie_, chap. 8.)
+
+ Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire,
+ car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître
+ franchement ses fautes et pour les abjurer.
+
+Voilà d’horribles préjugés!... la philosophie moderne en les accréditant
+a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers!
+
+Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur
+les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des
+basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à
+Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes; ils n’ont
+aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux
+jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se
+faire parmi eux de nombreux partisans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+De la gloire littéraire.
+
+
+Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée
+passagère; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même
+qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les
+partis, on est loué dans les journaux; mais tout cela n’est pas de la
+gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de
+la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et
+des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du
+public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent.
+
+Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs,
+cependant leurs écrits n’ont pas vécu _âge d’homme_, et ils sont pour
+jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau,
+ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des
+intrigans, et leurs ouvrages sont immortels!...[59]
+
+ [59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité
+ que de fierté:
+
+ «_Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée._»
+
+Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se
+décident à _se faire des partisans_ dans toutes les classes et parmi les
+personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel
+dessein.
+
+Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par
+l’honnêteté; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les
+ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit
+s’interdire toute personnalité; mais les écrits corrupteurs ne méritent
+point de ménagement; et ne pas condamner nettement de mauvais principes
+est une inexcusable lâcheté.
+
+On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des
+déguisemens, des détours et de certains _adoucissemens_; quelque légers
+qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie
+des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise
+particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels
+ouvrages; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera
+dans les plus absurdes inconséquences; car la morale est et doit être
+inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances; on ne
+compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et
+positifs. _Pour se faire des partisans_, il faut encore se résoudre à
+perdre un temps énorme; on est obligé de se livrer à une extrême
+dissipation: il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y
+a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux; ainsi les dîners, les
+visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable
+de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on
+_veut bien se charger de faire soi-même_, et qu’on envoie ensuite aux
+_rédacteurs bienveillans_; les billets, les lettres, en un mot toutes
+les correspondances de vanité, les matinées perdues par les
+interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les
+soirées passées chez les _partisans protecteurs_, et _les lectures_ dans
+lesquelles on rassemble ses _partisans_ les plus zélés; toutes ces
+choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et
+régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en
+général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse
+sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des
+flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le
+_goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires_ de
+leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure
+d’un vers et ne savent pas l’orthographe!...
+
+Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la
+véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de
+solides études!...
+
+C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son
+cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès
+honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire,
+tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer.
+
+Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire
+de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les
+interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux; quand ces
+derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande
+importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il
+leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la _clôture_ de leur
+cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature,
+ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à
+leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose
+_importante_ qu’ils sollicitent; et dans ce genre, ce n’est pas le
+mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux
+protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail: il sera
+reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la
+colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur
+véritablement studieux: il dit comme La Bruyère: «_Je ne suis point
+farouche, encore moins inaccessible; si vous avez à me parler, venez en
+assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter._» En
+effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et
+son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la
+censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines,
+pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier? D’ailleurs,
+ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre
+sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de
+sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais
+principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées; ainsi,
+alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec
+urbanité jusqu’aux importuns même; et l’on reçoit avec intérêt, avec
+joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être
+utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles
+occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs?
+
+Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable
+qu’un autre; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a
+profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la
+délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général; les
+écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de
+conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs
+ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le
+savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie; d’ailleurs,
+ce seroit, de leur part, un mauvais calcul; ils ont fait, à cet égard,
+leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit
+les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus
+recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie
+simple et naturelle qui donne tant de charme au talent!
+
+Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour _la gloire
+politique_; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et
+si compliqué[60]; je dirai seulement que la politique sans droiture et
+sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et
+l’expérience prouveront toujours cette importante vérité; la politique
+de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent
+pour arbitre; Henri IV eut la même droiture avec le même succès; Sully,
+son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument
+admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations; et en
+politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien
+remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur
+d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré
+de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard:
+
+ [60] J’ai parlé de la _gloire militaire_, parce qu’on peut aisément la
+ séparer de la tactique; il n’en est pas ainsi de la gloire politique
+ qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur
+ les différentes formes de gouvernement.
+
+«Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra
+dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince;
+l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le
+roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son
+amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger
+de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté; le duc d’Albe rejeta
+cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le
+même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux
+comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement
+les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en
+morale et sur le papier; mais qui ne valoit rien en politique. On sait
+que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne;
+deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de
+l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit
+l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+De ce que seroit une parfaite civilisation.
+
+
+C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les _utopies_ profanes, on n’y
+trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées
+incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable; c’est en
+adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se
+réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort
+d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation;
+c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion,
+les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut
+pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les
+choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette
+supposition, voici ce que seroit la société:
+
+On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la
+magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient
+employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens
+seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité;
+on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit
+que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre
+que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne
+seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans
+s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles
+déchirantes: _Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent
+de pain!_... Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit
+universellement regardée comme le premier des biens; le doux nom de
+frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains
+seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement; enfin la
+guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus
+redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par
+conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne
+présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de
+pillages barbares, de dévastations inutiles; elle n’offriroit que
+l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur.
+
+Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare; les
+loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore
+seroient supprimées; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une
+cupidité monstrueuse et déshonorante; tout auteur seroit forcé par des
+lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement;
+deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus
+grandes villes à une nation sage et laborieuse.
+
+Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs,
+n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on
+penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que
+les draperies à la _grecque_ ou les chapeaux à _l’anglaise_; aussi
+singulièrement _mobiles_ dans ce moment que les caprices mêmes de la
+mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de
+leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets; la
+tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La
+gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que
+l’ivrognerie: les animaux sont voraces et ne sont point _gourmands_, ils
+ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y
+a soixante ans, que _la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe_.
+Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus; mais
+aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs!... On n’auroit pas
+le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la
+_gastronomie_. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais
+Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus
+d’élégance que l’ignoble _Adéphagie_[62]; et les pâtés d’Amiens, et les
+dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations
+que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de
+Sillery.
+
+ [61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a
+ quelque chose de très-étrange. Il semble que les _fortes têtes
+ anglaises_, en les inventant, ont cherché et trouvé le _mouvement
+ perpétuel_.
+
+ [62] Déesse de la gourmandise.
+
+On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier
+dans les rues l’explication des songes; on ne rencontreroit plus dans
+tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par
+les dialogues burlesques les plus licencieux; on ne verroit plus étalés
+dans les boutiques des estampes et des livres obscènes; les Cagliostro,
+les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de
+lumières et de _force d’esprit_, ont eu tant de vogue, ne séduiroient
+plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de
+politique dans la société; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que
+les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes,
+sont _la médisance et la politique_[63]. Les journaux ne parleroient que
+des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient
+mieux; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés
+à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer
+autrefois, les articles sur les _modes_, les parures de femmes, etc.
+
+ [63] The scandal and politicks.
+
+Tel seroit l’_âge d’or_ de la civilisation; on en viendra là, car c’est
+la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des
+hommes et d’exemple dans les annales du monde; cette unique nouveauté
+_sous le soleil_ mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour
+la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Suite du précédent.
+
+
+On a beaucoup répété, sous le règne de Louis XV, qu’on étoit enfin
+arrivé au _siècle de lumières_! et si l’on en croit les philosophistes
+obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs des trop fameux
+encyclopédistes, nous sommes parvenus au degré le plus éblouissant de
+cette admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont découvert,
+dans des îles inconnues, un grand nombre de plantes, de minéraux et
+d’animaux; ce qui prouve seulement que les richesses de la création sont
+innombrables comme les étoiles du firmament; il est vrai qu’il y a
+aujourd’hui infiniment plus de peintres, de musiciens, de
+musiciennes[64], de poètes, d’écrivains, qu’autrefois; mais il y a aussi
+infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs laborieux. Des
+inventions ne sont pas ingénieuses quand elles n’offrent que ce qu’on a
+déjà, et que c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité; on ne
+fait alors que tromper des yeux peu clairvoyans, et l’on gâte le goût
+général. C’est ainsi qu’on a inventé la _lithographie_: on y excelle,
+nous l’avouons; mais la gravure au burin est entièrement négligée;
+l’imprimerie stéréotype est tout-à-fait inférieure à l’ancienne; les
+fragiles reliures de basane tiennent lieu des belles et durables
+reliures de maroquin; le cartonnage ne peut remplacer que pour quelques
+semaines les nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou qui
+duroient toujours. Les orfèvres sont multipliés, mais leurs étalages
+sont comme ceux des confiseurs, des boutiques _d’attrapes_: l’argent
+plaqué, l’or faux et les pierreries factices, y dominent[65]; il en est
+ainsi des joailliers. On imite fort bien les pierres fines, et l’on ne
+taille et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. Le mauvais
+goût s’est glissé chez les marchands et les bijoutiers comme ailleurs;
+le _goût gothique_, qui remplace le moderne, est lourd et massif, mais
+on aime mieux ce qui est riche ou ce qui paroît l’être que des ouvrages
+élégans, délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus magnifiques
+schals de cachemire ne vaudront jamais l’imitation d’une jolie guirlande
+de fleurs. On a fait de grands progrès dans la mécanique, on à inventé
+une prodigieuse quantité de machines afin de rendre inutile l’adresse
+humaine; c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter qu’aux dépens
+de la perfection des ouvrages; les toiles et les perkales, faites par
+des machines, sont excessivement inférieures à tout ce que les doigts
+d’une main habile fabriquoient autrefois en ce genre. D’ailleurs, toutes
+ces machines, en rendant beaucoup de bras inutiles, réduisent à la
+mendicité une infinité d’individus; on nous annonce une _machine à
+teiller_, ce qui mettra à l’aumône, dans les villages, toutes les
+vieilles femmes et les jeunes filles de dix ou douze ans. On nous menace
+encore d’une _machine à broder_, qui, sans doute, ne pourra imiter que
+les broderies à grands trous, et qui sont très-ridicules quand on les
+compare aux charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le tulle
+ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la finesse, ni la solidité;
+de sorte que toutes ces inventions, loin de perfectionner les arts
+d’industrie, les ont fait tomber en décadence. Et que doivent aux
+sciences des inventions dont le danger ne compense que trop l’utilité?
+les paratonnerres qui, faute d’entretien et d’une extrême surveillance,
+peuvent causer et ont causé de si grands désastres quand la verge de fer
+est émoussée? Pendant que nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le
+paratonnerre, tomba sur le toit du cabinet du roi qui, dans ce moment,
+étoit à son bureau. Par un bonheur extraordinaire, ce prince ne fut
+point blessé; mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans son
+cabinet. Le même événement est arrivé, il y a quelques années, à Paris,
+à l’hôtel de la Monnoie. Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer à ce
+sujet un mémoire très-effrayant contre les paratonnerres. Au reste, ce
+fut dans le siècle dernier, long-temps avant la révolution, que
+Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif du plus terrible
+phénomène de la nature. La chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de
+soie sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement et n’avoit
+point d’inconvénient. Sur la fin du dernier siècle, on inventa encore
+les _aerostats_, jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus
+tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont une invention toute
+nouvelle, et l’on en cite déjà plusieurs accidens funestes, ainsi que du
+gaz hydrogène pour l’éclairage des rues[66]. Il semble qu’un génie
+malfaisant ait présidé à la plus grande partie des inventions modernes:
+c’est lui qui, profitant de l’esprit novateur devenu presque universel,
+a créé les modes depuis trente ans; c’est lui qui a fait substituer aux
+lustres, aux candélabres, aux bras de cheminées qui donnoient tant
+d’éclat et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets et les lampes
+dont la clarté, infiniment moins douce que celle des bougies, brûle les
+yeux et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. C’est ce même
+génie qui a fait succéder le stuc au marbre; et dans les ameublemens, le
+papier à de belles et durables étoffes, et aux superbes tapisseries des
+Gobelins. C’est lui qui a donné le goût indécent et baroque de remplacer
+nos anciennes et commodes tables de nuit par des _autels_, comme si la
+galanterie pouvoit s’appliquer à un tel meuble!... C’est toujours ce
+génie qui a conseillé aux femmes de porter de gros et longs busques qui
+sont beaucoup plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et la nudité
+des bras, si nuisible à la conservation des dents et des yeux! Enfin,
+c’est encore lui qui est cause de la suppression des bourrelets des
+enfans, et qui fait donner aux adolescens les bretelles croisées sur la
+poitrine, qui gênent le mouvement des muscles de l’estomac et le jeu des
+poumons, et qui persuade aux mères et aux nourrices de faire boire du
+vin et de manger de la viande aux petits enfans à peine sevrés. Et quel
+vin leur donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si indignement
+frelatés? Il est bien pénible de voir tous les jours, dans les
+promenades publiques, de petites _bonnes_ de seize ans, apaiser les
+enfans qui leur sont confiés, en tirant de la poche de leur tablier un
+flacon de vin dont elles leur font boire à discrétion!... Nous pourrions
+encore nous plaindre avec quelque raison de la multiplicité des rivières
+factices des jardins qui, en les remplissant d’eaux croupissantes, les
+rendent si humides: et si malsains!... De l’eau épurée par le charbon,
+procédé qui gâte la meilleure eau de l’Europe, reconnue pour telle,
+uniquement parce qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, avantage
+dont la prive totalement l’ébullition, et par conséquent l’épuration par
+le charbon. C’est ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom seul en ce
+genre est une autorité) dans un écrit fondé sur des raisonnemens sans
+réplique et des expériences incontestables (7).
+
+ [64] Comme tout est _matériel_ dans ce siècle, on a perfectionné d’une
+ manière surprenante la mécanique des _serinettes_ et des _orgues de
+ Barbarie_, vulgairement appelés _turlutaines_; on en fait d’étonnans
+ simulacres d’orchestres. Le meilleur que nous ayons entendu est à
+ Berlin, adapté à une grande pendule qui se trouvoit, en 1798, dans
+ le palais du roi. Cette mécanique exécute des symphonies en parties,
+ en observant les _piano_, les _forte_ et les _crescendo_, et avec
+ beaucoup de justesse et une très-belle exécution, mais sans tact de
+ mesure et sans expression. On peut parvenir, avec des ressors, à
+ contrefaire le mouvement et des sons, mais la plus parfaite
+ mécanique n’imitera jamais l’âme.
+
+ [65] A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, qui sont
+ de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides ouvrages.
+
+ [66] C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, introduit
+ dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation.
+
+Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication des cabriolets, qui
+produit tant d’accidens funestes! sur celle des spectacles, également
+nuisibles aux mœurs, à la littérature et à la santé (8); et sur celle
+des maisons nouvellement bâties dans Paris, ce qui nous prive de presque
+tous nos jardins. Si cela continue, cette belle capitale sera, dans dix
+ans, un véritable gouffre à tous égards, et la ville la plus malsaine de
+l’univers.
+
+Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il faut bien en
+reconstruire; mais ceux qu’on a détruits, existoient depuis des siècles
+et pouvoient durer presque aussi long-temps encore, et les nouveaux
+bâtimens qu’on élève de toutes parts sont faits pour durer seulement
+vingt ou vingt-cinq ans; car, dans le _siècle de lumières_, on ne
+s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit du bon La Fontaine,
+lorsqu’il fait dire à son vieillard octogénaire:
+
+ «Mes arrières-neveux me devront cet ombrage!...»
+
+Voilà un vers et des sentimens qui ont bien vieillis!... La mode a
+corrompu jusqu’à nos jeux: elle a gâté le _noble jeu de billard_, qui
+est devenu très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de hasard, ainsi
+que le wisk; il s’agit, en jouant aujourd’hui, non de s’amuser, mais de
+gagner de l’argent. Enfin, on a inventé l’_écarté_!... Le vénérable
+piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu de tous ces bouleversemens,
+semblables au juge d’Horace, sont restés inébranlables; mais ils ne sont
+plus cultivés que par des vieillards. Quels sont les résultats de tant
+d’innovations et d’inventions frivoles, futiles, bizarres, dangereuses?
+Un mauvais goût presque universel, un égoïsme honteux, une passion
+extravagante dans les classes inférieures pour un faste menteur qui les
+ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond tous les états; il
+n’existe pas un garçon de boutique qui n’ait au moins une épingle de
+strasse, un _anneau de chevalier_[67], et pas une ouvrière en chambre
+qui n’ait à son cou un médaillon et une chaîne d’or faux!... Le régime
+brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup d’autres choses dont
+nous avons parlé) a produit un grand nombre de maladies et d’infirmités
+nouvelles, entre autres, le _croup_, les _fièvres cérébrales_, les
+rhumatismes dans la jeunesse. On peut dire encore que l’idiotisme et
+l’aliénation mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment plus
+communs qu’autrefois.
+
+ [67] La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons
+ renouvelée!...
+
+On trouvera ces observations bien gothiques, et beaucoup de gens les
+regarderont comme des préjugés naturels dans un auteur de mon âge. Mais
+je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire à tout le monde; je dis
+sans humeur tout ce qui me paroît vrai, utile; c’est ce que j’ai
+toujours fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir un tel
+caractère à l’époque de la vie où je suis parvenue (9).
+
+Maintenant, après avoir critiqué, je vais me livrer au doux plaisir
+d’admirer et de louer.
+
+Au sein d’une véritable décadence, quelques hommes de génie dans leur
+art, ont mis au jour d’heureuses inventions! et dans un outrage sur
+l’_Emploi du temps_, on doit naturellement placer l’éloge du savant et
+célèbre artiste qui a perfectionné les moyens de marquer les heures, les
+minutes, les secondes, qui composent nos journées. Les excellentes
+montres et les belles pendules de M. Bréguet immortaliseront le nom de
+leur auteur; et lorsqu’on a l’avantage de connoître personnellement cet
+habile mécanicien, on applaudit doublement à cette juste renommée!
+
+Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage à l’inventeur ingénieux
+des nouvelles mécaniques de harpe; à celui qui a rendu parfait le plus
+beau des instrumens, et qui réunit, à la science d’un grand mécanicien,
+les connoissances et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique et
+en peinture[68].
+
+ [68] M. Érard.
+
+Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre sur glace, surpasse
+infiniment tout ce qu’on a jamais imaginé et fait en ce genre (10).
+
+La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses et d’heureux progrès.
+Outre les écrits de M. Tissot, qui seront toujours utiles, nous en avons
+d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, parmi lesquels on doit
+distinguer surtout les excellens et magnifiques ouvrages du docteur
+Alibert, ouvrages qui réunissent au plus haut degré, à la profondeur des
+recherches, à la clarté, à la sagesse, l’art de bien écrire, talent qui,
+dans tous les genres, assurera toujours la vogue et la durée des livres.
+
+Nous possédons une faculté de médecine très-imposante par les noms et
+les talens de ceux qui la composent[69]; la chirurgie française n’est
+pas moins brillante, on a perfectionné et même inventé plusieurs
+opérations chirurgicales avec le plus étonnant succès. On a fait un
+heureux emploi de la mécanique en inventant pour les malades des lits
+également ingénieux et commodes. Nous avons aussi de grands
+pharmaciens[70]. Enfin, il est deux inventions modernes qu’on ne sauroit
+trop louer: les méthodes qui rendent à la religion, à la société et même
+aux arts, les sourds et muets et les aveugles nés. Ces grands et
+touchans bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, l’abbé de l’Épée, à
+son digne disciple l’abbé Sicard, et à un illustre savant dont tout le
+monde connoît les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est la piété
+qui a produit ces ingénieuses et charitables institutions. C’étoit en
+effet à elle qu’il appartenoit de rendre à des créatures humaines
+l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, la possibilité de
+connoître Dieu et de l’adorer. Voilà sans doute de grands acheminemens à
+la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera jamais complète que
+par les secours et les lumières de la religion.
+
+ [69] Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur conduite.
+ L’Écriture sainte nous ordonne _d’honorer le médecin_; mais, c’est
+ lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans religion. M.
+ Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé: _les Soirées de
+ Saint-Pétersbourg_, dit, avec raison, qu’on ne doit jamais avoir de
+ véritable confiance en un médecin irréligieux; on en peut dire
+ autant de toutes les professions: qui oseroit mettre sa _confiance_
+ dans les hommes publics, les ministres d’état, les magistrats, les
+ notaires, les banquiers, les marchands, etc., etc., dont l’impiété
+ seroit bien avérée?...
+
+ [70] On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, rue
+ Chaussée-d’Antin, nº 52; Planche, même quartier; Cluzel, rue du
+ Lycée; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, nº 17; Richard Desruèz,
+ rue Taranne.
+
+ On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si
+ importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore
+ d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu; mais nous n’avons cité que
+ ceux que nous connoissons particulièrement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société; il en
+est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent
+que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La
+religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos
+connoissances et nos actions vers le bien: comme elle doit toujours
+servir de guide, elle est toujours une lumière.
+
+Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais
+ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des
+philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes;
+ils croient fermement qu’un roi _dévot_ est toujours persécuteur,
+foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des
+arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71].
+
+ [71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des
+ arts.
+
+On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des
+règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société;
+le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les
+instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les
+rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit: _Le
+prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La
+miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le
+soutien du trône... Un roi juste rend ses états florissans, un peuple
+nombreux fait la gloire du souverain... Le prince qui écoute
+favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour
+ministres[72]._ (Proverbes.)
+
+ [72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives,
+ incontestables, non-seulenent _peut être_, mais est
+ vraisemblablement faux.
+
+Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront
+avec gloire; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand
+roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.
+
+Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la
+conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de
+lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion
+réprouve formellement; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus
+sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit
+acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que
+des affections humaines et non de la religion: les crimes commis en son
+nom, loin d’être des _abus_, ne sont que de monstrueux écarts.
+L’évangile a tout prévu; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis,
+arrachent jusqu’à la racine du mal: quand ils prescrivent la véracité,
+ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à
+personne; ils font un crime des desseins et des pensées coupables; ils
+purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination; ils ordonnent le
+sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes
+légitimes; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le
+courage héroïque, la charité sans bornes; et en nous rendant d’une
+excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus
+toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures.
+
+Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses
+amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur
+conduite à ces salutaires et divins commandemens!
+
+Un préjugé _philosophique_, très-commun encore, est celui qui persuade
+que la dévotion ôte le goût des arts; au contraire, la piété les fait
+naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison
+ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des
+tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les
+maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de
+l’âme? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la
+conservation et la renaissance des lettres et des arts: ce furent en
+France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux
+manuscrits; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les
+beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux
+que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat: le
+premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur
+italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce
+fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les
+premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron
+avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer
+publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple
+romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du
+tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome; ils se réfugièrent
+chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les
+consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et
+primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien,
+protégea particulièrement la musique; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire
+la réformèrent; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce
+grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y
+établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya
+aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle.
+Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique
+ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se
+révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à
+l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique
+nationale sur l’étrangère; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il
+avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique
+italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et
+l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les
+arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à
+donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de
+Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à
+l’harmonie renaissante; c’est lui qui, pour la première fois, employa le
+terme de _contre-point_ au lieu de celui de _déchant_.
+
+ [73] Ce fut le chanteur _Acorède_, dit l’auteur du savant et
+ intéressant ouvrage intitulé: _Histoire de la musique en Italie_.
+
+Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts,
+les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin,
+abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique,
+en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo.
+L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de
+l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne.
+Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la
+méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien; il
+donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses
+concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit
+plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi
+de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les
+saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de
+protecteurs zélés de cet art: nous dirons seulement que l’on doit encore
+à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie,
+et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75].
+
+ [74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur
+ la musique.
+
+ [75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de
+ l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de
+ Russie, intitulé: _Essai sur l’Histoire de la musique en Italie_. On
+ trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits
+ intéressans, entre autres celui-ci:
+
+ «Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de
+ Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle.
+ Il y composa le cantique _Gloria laus et honor tibi Christe
+ redemptor_, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le
+ prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le
+ chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure,
+ simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique,
+ émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la
+ clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe.»
+
+Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à
+la musique: inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins
+composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient
+ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité
+dans tous les châteaux; ils y faisoient entendre leurs chants religieux
+que les jeunes _chastelaines_ s’empressoient de recueillir et de
+répandre. Voyez l’_Essai sur la Musique_, par M. le comte Orloff.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Nous avons prouvé que la musique doit à la religion ses plus belles
+découvertes, sa culture universellement répandue dans toute l’Europe, et
+sa perfection. La peinture ne lui doit pas moins: les admirables écoles
+italiennes ont été formées par les soins des papes et des cardinaux.
+Saint-Grégoire, justement surnommé le Grand, dont nous avons déjà parlé,
+fit placer des tableaux dans le monastère qu’il fonda sur le mont
+Coclini; presque tous les successeurs de ce saint pontife suivirent son
+exemple; entre autres, Honorius Ier, qui fit peindre les catacombes de
+Rome et l’église de Sainte-Agnès, nouvellement reconstruite. Étienne,
+abbé du célèbre couvent de Subiaco, près de Rome, en l’agrandissant, le
+fit orner de peintures. La piété de ces illustres protecteurs de ce bel
+art, et celle des artistes, consacrèrent à la religion leurs essais, et
+par la suite tous les chefs-d’œuvres de ces grandes écoles. Les sujets
+de tableaux tirés de l’Écriture-Sainte donnèrent à ces écoles cette
+noblesse et ce _grandiose_ qui les distinguent, et des expressions
+inconnues jusqu’alors: par exemple, la tête de la sainte Vierge réunit
+ce que nul autre visage ne sauroit exprimer: la dignité d’une naissance
+royale, la sainteté d’une âme angélique, la pudeur et l’innocence de la
+virginité, et l’expression de la plus pure, de la plus touchante de
+toutes les affections humaines, celle de la tendresse maternelle. C’est
+la réunion de ces sentimens et de ces expressions sublimes qui donne à
+ces admirables têtes un caractère unique et divin. Raphaël est de tous
+les peintres celui dont le génie a le mieux saisi ce beau véritablement
+idéal, puisqu’on ne peut le trouver dans la nature. Les têtes du Sauveur
+ne pouvoient aussi être représentées dignement que par des artistes
+pleins de génie: il falloit qu’elles exprimassent à la fois (autant que
+le peuvent faire des hommes), la sévérité tempérée par une douceur et
+une bonté célestes: l’indulgence, la patience héroïque et la majesté
+divine.
+
+Les papes ont accordé la même protection à l’architecture: ils ont fait
+bâtir toutes les superbes églises de l’Italie, et entre autres le plus
+beau monument de l’univers, _Saint-Pierre de Rome_.
+
+La guerre insensée que firent à la peinture les iconoclastes, auroit
+fait à cet art un tort irréparable, sans une foule de moines qui,
+alliant au sacerdoce la culture et le goût éclairé des arts, s’enfuirent
+de Constantinople à cette époque: les papes accueillirent ces fugitifs
+et comme religieux et comme artistes: des monastères leur furent donnés;
+ils y servirent également Dieu par la prière et par leurs talens, en
+ornant de tableaux peints par eux les églises de ces couvens[76].
+
+ [76] Voyez l’ouvrage déjà cité de M. le comte Orloff.
+
+La mosaïque fut aussi renouvelée et perfectionnée par la protection des
+souverains pontifes, l’antiquité n’a rien fait en ce genre que l’on
+puisse comparer aux tableaux qui décorent Saint-Pierre de Rome.
+
+Nos premières miniatures furent employées à embellir ces magnifiques
+livres d’heures qui sont encore au nombre des plus précieux manuscrits
+des grandes bibliothèques[77].
+
+ [77] On sait que _Jules Clovio_ excella dans ce genre; les miniatures
+ les plus parfaites, peintes par lui, sont dans un livre d’heures que
+ possède le roi de Naples.
+
+Ainsi, la musique, la peinture, l’architecture, doivent tout à la
+religion, qui n’est donc point ennemie des arts, comme feignent de le
+croire les philosophes modernes, et comme le croient les ignorans qui
+n’ont aucune connoissance de l’histoire; nous allons examiner maintenant
+si la religion peut nuire à l’héroïsme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Nous prouverons rapidement, par des faits incontestables, que, dans tous
+les pays, les princes canonisés ou véritablement pieux ont été les plus
+grands souverains de l’Europe: nous avons déjà parlé de Charlemagne dans
+une de nos notes (renvoyées à la fin du volume); nous ajouterons que ce
+prince, dont le courage égala le génie, montra toujours, au sein de la
+guerre même, de la grandeur d’âme et de l’humanité: ce fut ainsi que,
+vainqueur des Saxons, il leur imposa pour toute condition de paix
+l’abolition de leurs abominables sacrifices humains[78].
+
+ [78] Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes choses
+ lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit encore
+ songé au bien public; il vouloit faire communiquer l’Océan
+ germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, en joignant
+ ces deux fleuves par des rivières intermédiaires... Il tenta aussi
+ d’unir la Muselle à la Saône.
+
+Le saint roi Louis fut aussi héroïquement grand. Que l’on compare sa
+conduite durant sa captivité chez des barbares, à celle du brave et
+galant François Ier, prisonnier en Espagne, et l’on verra combien les
+vertus inspirées par la religion sont supérieures à celles que donne la
+nature. François Ier, après avoir signé le traité de Madrid, ne tint
+aucun des articles de ce traité. Saint Louis eut la fidélité la plus
+scrupuleuse à remplir tous les engagemens qu’il prit avec les infidèles
+pour sa délivrance (11). Ce même prince qui combattit avec une vaillance
+si remarquable dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré le plus
+brillant courage à la bataille de Saintes: il soutint quelque temps,
+presque seul sur un pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui
+l’entouroient de toutes parts. Il gagna la bataille; et au moment même
+d’une victoire éclatante, il eut la générosité d’accorder une trêve que
+les ennemis lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, le roi
+s’embarqua avec toute sa famille et un grand nombre de personnes qui
+voulurent le suivre; peu de jours après le vaisseau donna sur un banc de
+sable: le choc fut si violent, qu’il y eut une grande partie de la
+quille d’emportée. On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau,
+parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle secousse, ce bâtiment
+ne résisteroit pas à la mer dans un aussi long trajet. Le roi ordonna
+aux pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, en cas qu’il
+leur appartînt, et qu’il fût chargé de marchandises. Tous, d’une voix
+unanime, répondirent que non, en ajoutant que c’étoit une chose bien
+différente quand il s’agissoit d’une vie aussi précieuse que celle du
+roi, et de la sûreté de la reine et des princes. Mais, répondit le roi,
+l’existence de chaque homme est précieuse aux yeux de son créateur, et
+il n’est personne ici qui n’aime autant sa vie que je puis aimer la
+mienne. Si je quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le droit de
+conseiller d’y rester à cinq ou six cents personnes qui s’y sont
+embarquées pour être avec moi? Ces personnes, auxquelles je dois donner
+l’exemple du courage, si je montre cette foiblesse, seront autorisées à
+craindre ce vaisseau; et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres
+vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter à Chypre, et ne
+trouveront peut-être jamais le moyen d’en sortir. J’aime mille fois
+mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfans entre les mains de
+Dieu, que d’abandonner tant de braves gens, à mille lieues de leur pays,
+au hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement le reste de
+leur vie[79].
+
+ [79] Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance dont
+ l’événement fit voir la sagesse; car, Olivier de Termes n’ayant osé,
+ malgré l’exemple du roi, rester sur le vaisseau, fut mis à terre à
+ Chypre, où il resta plus de deux ans sans pouvoir trouver
+ d’embarquement; et l’on peut juger, par les difficultés qu’éprouve
+ un homme de ce rang, de ce que seroient devenus tant d’autres d’une
+ fortune et d’une condition inférieures.
+
+Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement le roi en France, avec
+tous ceux dont il avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince,
+arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir l’ordre, la paix et la
+justice; accessible à tous ses sujets, on ne l’implora jamais en vain.
+Ses promenades même étoient pour ses peuples des bienfaits[80]: on
+l’approchoit, on lui parloit; il écoutoit les plaintes, il consoloit les
+uns, exhortoit les autres; il appartenoit à tous. On disposoit de son
+temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit de ses vertus. Il
+n’étoit entouré que de gens habiles et vertueux, parce qu’il savoit les
+choisir, et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité; car, ce
+n’était point en démontrant qu’il eût raison, qu’on se mettoit bien
+auprès de lui, mais en lui faisant voir les choses comme elles étoient.
+
+ [80] Quel François ne cherche pas encore dans le bois de Vincennes la
+ place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si grand, si
+ populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour arbitre.
+
+Louis fit les lois les plus sages, et une infinité de fondations pieuses
+et bienfaisantes. Charlemagne abolit l’esclavage en France, et Louis
+affranchit tous les serfs de ses terres; il fit d’utiles réglemens pour
+réprimer la débauche et l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite.
+Ce prince aima les lettres; il fit copier un grand nombre d’exemplaires
+de l’écriture, des saints pères et des bons auteurs, dont il forma une
+bibliothèque publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, en 1260, il abolit
+tout-à-fait les duels, chose qu’il préparoit depuis long-temps, et il
+fonda la Sorbonne[81]. «Où trouvera-t-on ailleurs (dit l’auteur de la
+rivalité de la France et de l’Angleterre) ce mélange de justice et de
+clémence, de tendresse et de vertu, d’indulgence et de fermeté, ce
+désintéressement politique, cette bienfaisance éclairée, cette majesté
+si douce et si paternelle, ces grandes vues de bien public, et ces
+détails de charité particulière, ce calme de la raison, et cette chaleur
+de sentiment. Sage, heureux, quoique sensible, son âme fut remplie par
+des attachemens toujours légitimes. Quel fils! quel frère! quel mari!
+quel père! quel roi! quel ami! Combien il aima! combien il fut aimé!
+Père du peuple, ami des hommes, il remplit, dans toute leur étendue, ces
+deux grands caractères; il satisfit pleinement à la nature et à la
+gloire[82].»
+
+ [81] Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux chanoine de
+ Paris, fort estimé du roi.
+
+ [82] Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par un
+ écrivain _philosophe_ alors, mais qui, depuis, témoin des excès de
+ la révolution, reconnut et abjura ses erreurs.
+
+Nous répondrons à ces questions de l’élégant historien, qu’on trouvera
+toujours cette perfection dans la vie de tous les saints qui ont régné,
+et la même pureté de conduite, de sentimens, et les mêmes vertus, dans
+tous les _dévots conséquens_. Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise,
+Jean-Chrisostôme, François de Sales, Vincent de Paule, etc., etc., etc.,
+furent aussi parfaits que Saint-Louis, tandis que les _impies
+conséquens_, les mieux nés, auront toujours des taches et des foiblesses
+dans leur vie; et ceux qui auront des passions impétueuses seront
+très-naturellement des scélérats[83].
+
+ [83] Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, le pieux et
+ vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit (d’après une loi qui
+ se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, soit en paix, soit
+ en guerre, sous la peine d’une forte amende et de l’infamie, de
+ troubler les laboureurs dans leurs travaux, et sous quelque prétexte
+ que ce fût, de s’emparer de leurs biens, de leurs personnes, de
+ leurs instrumens de labourage, de leurs bœufs, etc.
+
+La perfection que nous venons de dépeindre n’est pas sans doute dans la
+nature, elle ne peut être que l’ouvrage sublime de la religion[84].
+
+ [84] Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour épouses
+ des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur:
+ Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de Charlemagne,
+ fut digne d’un tel titre; la sensible et vertueuse Isemberge fut
+ femme de Philippe-Auguste; Blanche fut celle de Louis VIII;
+ Marguerite, de Saint-Louis; Jeanne de Bourbon, de Charles V; Marie
+ d’Anjou, princesse remplie de courage et de vertu, fut l’épouse de
+ Charles VII. La première femme de Louis XII fut la pieuse et
+ généreuse Jeanne, que l’église a canonisée; la seconde fut Anne de
+ Bretagne, distinguée aussi par sa piété, son esprit et ses vertus;
+ Claude, femme de François Ier, fut aussi une reine vertueuse. Henri
+ IV n’eut pas une femme digne de lui; cependant, les mœurs de Marie
+ de Médicis furent irréprochables; Anne d’Autriche fut pieuse et la
+ plus tendre mère; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, eut
+ toutes les vertus que donne la piété: elle fut douce, indulgente et
+ bienfaisante, etc.; et même parmi quelques princes fainéans et le
+ très-petit nombre de rois de France, dont l’histoire flétrit la
+ mémoire, on trouve encore des reines vertueuses que le ciel sembloit
+ avoir placées sur le trône, comme des anges tutélaires, pour
+ prévenir ou pour réparer de grands maux: Sainte-Bathilde, dont la
+ régence fut à tous égards si glorieuse; Sainte-Radegonde, épouse du
+ cruel Clotaire Ier; Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut
+ des mœurs pures, et se distingua par son goût éclairé pour les
+ lettres. La sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de
+ Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi,
+ pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au
+ pied de son crucifix la miséricorde divine! etc., etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Suite du précédent.
+
+
+On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV;
+mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la
+justice qui lui est due; ce règne ébaucha et même commença toutes les
+merveilles du suivant: il donna tous les germes heureux d’une véritable
+civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions
+publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus
+distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix
+apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les
+unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes
+renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs
+diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir
+aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût
+encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur
+bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent
+élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en
+état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres
+malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les
+matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de
+toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand
+tablier de grosse toile; elles alloient porter aux malades des
+bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des
+sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de
+tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus
+touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades;
+elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la
+plupart, des paysanes de leurs terres; elles leur apprenoient à servir
+les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions
+formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de
+Paule institua peu de temps après.
+
+Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et
+le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs! qui
+pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les
+succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal? Ces
+derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et
+de cuisans remords; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des
+hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations
+les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie
+jusqu’au bord de la tombe!...
+
+Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins
+et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement
+nombreuse: elles élurent, parmi elles, trois principales _officières_,
+une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente
+Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la
+première supérieure; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu
+pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats,
+linges, et toutes les choses nécessaires aux malades; elles y
+établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant
+au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps,
+qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire
+une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière
+visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille
+royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces
+bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit
+été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande
+fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des
+pensions; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son
+inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à
+Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres; il se réduisit à une
+petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps
+de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent; il vécut
+long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne
+toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se
+privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit
+vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente
+vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions;
+elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et
+quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de
+l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour,
+dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit
+la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à
+ce sujet; voici comment il termine cette lettre: «Ne craignez point,
+notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa
+gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela; je célébrerai la
+sainte messe à votre intention.»
+
+Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et
+elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues
+prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes.
+
+Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine
+étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir: il
+vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y
+joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la
+Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les
+pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et
+pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles; il
+chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller
+le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un
+tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que
+Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager;
+il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de
+nouvelles sommes: le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère; en
+outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour,
+ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces
+cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en
+Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette
+province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps,
+Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses
+époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un
+seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit
+cinquante-trois voyages en Lorraine; et ce qui parut merveilleux, c’est
+que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des
+lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul
+missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement
+dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes; une grande
+quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à
+Paris; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il
+exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques
+que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement
+voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante,
+nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour
+l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec
+les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile
+congrégation des _Filles de la Croix_. Non content d’avoir fait tout ce
+qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes
+choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de
+Picardie, ruinés par les guerres; et durant l’espace de sept ou huit
+ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent
+mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens,
+instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le
+campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation
+générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les
+funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de
+suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins
+dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de
+misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers
+pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une
+quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui
+exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le
+misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans
+une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette
+bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le
+champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts
+trouvés dans les fumiers; il fit parfumer les rues et toutes les maisons
+de la ville; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans
+la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année
+1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des
+Pauvres-Vieillards; il fut aidé dans cette bonne action par un riche
+bourgeois qui fournit presque tous les fonds; on acheta et l’on meubla
+deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes.
+Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce
+petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du
+bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de
+former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand
+établissement: les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des
+sommes immenses; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois,
+une autre assura seule une rente foncière de mille écus; en outre, elles
+firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette
+entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à
+faire des chemises pour les pauvres; elles en firent dix mille. Le roi
+donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y
+ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans
+trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé.
+Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup
+d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses
+congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses
+amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery.
+
+Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux
+soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le
+tuer: tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux; mais
+Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son
+corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé; les soldats étonnés
+s’arrêtèrent; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce
+respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats
+promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à
+toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune; il ne
+sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il
+se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des
+malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux
+traiter et nourrir; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les
+prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour
+les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une
+étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de
+Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave; car, ayant un jour
+rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses
+enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa
+liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré;
+mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait; le
+retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité
+mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle
+que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres
+des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un
+bout à l’autre; en voici un article: «Les sœurs de charité ne recevront
+aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles
+assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le
+service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent
+de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs
+biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis
+dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels.»
+
+ [85] On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails dans la
+ vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque de Rhodez, un
+ gros volume in-4º.
+
+Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour,
+scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86].
+
+ [86] Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc de Laval,
+ souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout des
+ pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des Sœurs de
+ Charité: il en envoya chercher deux qui, pendant trois mois, le
+ pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de leurs soins et de
+ leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement guéri, il leur
+ offrit un rouleau de quarante louis pour en faire, leur dit-il, de
+ bonnes actions; elles le refusèrent, et ce fut avec une sévérité qui
+ lui fit connoître qu’il les avoit offensées. Il étoit impossible
+ d’insister, mais il leur envoya une ample provision de café, de
+ sucre, de chocolat, etc., etc., choses que l’on peut offrir à toutes
+ les religieuses. Les Sœurs de Charité reportèrent aussitôt ce
+ présent, en disant qu’elles l’auroient acceptée si elles n’avoient
+ rendu aucuns soins au malade; mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles
+ ne recevroient jamais de lui la moindre chose, _pas même une rose
+ pour l’autel de la suinte Vierge_. Telles furent leurs propres
+ expressions. On a entendu conter ce fait à M. le duc de Laval,
+ lui-même.
+
+Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son
+siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une
+extrême activité; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières
+classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les
+saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une
+minute!...[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien
+de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de
+sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du
+clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie; quand on pense que ce fut
+aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre)!
+et que l’on donna la première représentation du _Cid_, et qu’enfin, on
+vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit
+surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans
+ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une
+véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point
+de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de
+Louis XIV; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples
+scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la
+séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des
+manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les
+temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de
+justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout
+dans les rois: il aima la vérité; enfin, lorsqu’il renonça à ses
+égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa
+Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut
+constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même
+long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la
+noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous,
+firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la
+guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise
+imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix
+d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le _mérite et
+la gloire du martyre_: Deux discours sur cette matière furent lus dans
+la séance publique et solennelle du 15 août: le premier qui fut couronné
+démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que
+donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la
+fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains
+sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une
+belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante:
+
+ Fiers conquérans, qui, sur vos têtes,
+ Entassez lauriers sur lauriers,
+ Que sont vos superbes conquêtes,
+ Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers?
+ Quelque terrain soumis, quelques villes domptées,
+ Quelques dépouilles remportées,
+ Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis.
+ Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine
+ Est obscure, inutile et vaine,
+ Sans même en excepter la gloire de Louis.
+
+ [87] De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent le mieux
+ connoître le prix du temps, car ils le consacrent entièrement à la
+ vertu et à l’humanité; et c’est ce que prouvent tous les traits de
+ leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque de Milan, afin de ne pas
+ perdre un instant, ne mangeoit communément qu’en faisant ses courses
+ journalières et bienfaisantes à pied et à cheval. On trouve une
+ semblable activité dans l’histoire de tous les saints et même dans
+ celle des pères du désert: les uns bâtissoient de petits hospices
+ pour les voyageurs égarés; d’autres cultivoient des jardins potagers
+ dont ils portoient aux villes voisines les légumes et les fruits,
+ pour les vendre au profit des pauvres; d’autres encore faisoient des
+ corbeilles et des paniers d’osier destinés au même usage. Le plus
+ fameux désert étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce
+ nom. Cette ville étoit continuellement affligée du fléau de la
+ peste, alors tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs
+ déserts, et voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les
+ malades, que les parens et les domestiques abandonnoient entièrement
+ à leurs soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites
+ retournoient dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils
+ l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre
+ plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais leur
+ zèle! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, des
+ ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles
+ d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays
+ étrangers, même dans les contrées les plus barbares!... Quelle
+ activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant
+ distribuer aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage! Quel emploi du
+ temps! ainsi que celui de leurs vicaires!... Quels travaux que ceux
+ des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la Trappe,
+ travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins et dans les
+ bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la plus
+ généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, de
+ pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes les
+ consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses
+ qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, pour les
+ pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et qui, en outre,
+ soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles avec une charité
+ si exemplaire et si touchante! etc., etc., etc.
+
+ * * * * *
+
+Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus
+grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire
+lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un
+siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola
+tant de héros de la foi!...[88]
+
+ [88] Voyez _les Martyrs de la foi, pendant la révolution françoise_.
+
+Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur,
+les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force
+contre les ambitieux et les conquérans; ils connoissoient ces anathèmes
+sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles
+inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions
+éternelles:
+
+«Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car,
+tu seras dépouillé à ton tour; contempteur des hommes, tu seras toi-même
+en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes
+rapines... (_Isaïe_, ch. 33.)»
+
+«Le superbe sera étourdi comme un homme ivre; sa gloire se flétrira, ses
+désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il
+réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les
+peuples. (_Habacuc_.)»
+
+«Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées,
+parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te
+visiter...
+
+«Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera
+point d’appui...
+
+«Alors... on lui dira...
+
+«Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller
+au point du jour? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui
+frappois de plaies les nations? (_Jérémie_.)»
+
+«Voilà que tu es précipité dans l’abîme.
+
+«Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant:
+Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes?
+Ses enfans ne s’élèveront point; ils ne seront point les héritiers de
+son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre.
+(_Isaïe_.)»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Nous croyons avoir prouvé que sans la religion et sans les prêtres nous
+serions dans une complète barbarie, et que la vie dirigée par les
+principes religieux est toujours aussi active qu’elle est pure. Que
+doit-on donc penser de ces éternelles déclamations sur la _paresse_ et
+l’oisiveté des _dévots_, des _prêtres_ et des _religieuses_. Mais, quels
+sont ceux qui leur font ces reproches?... des hommes qui passent leur
+vie à table, aux spectacles ou à des soirées, et à jouer; et des femmes
+qui consacrent leurs journées à la toilette, aux visites et aux bals.
+C’étoit ainsi que des célibataires dans le dernier siècle frondoient
+avec véhémence le célibat[89]. Depuis long-temps, on nous a tellement
+familiarisés avec les inconséquences, qu’il n’en est point qui puisse
+nous frapper vivement: on nous a parlé avec enthousiasme de la _liberté_
+en exerçant sur nous le plus terrible despotisme; on affectoit un
+extrême dédain pour les titres et les honneurs, et l’on sollicitoit des
+décorations et les titres de comtes, de baron, de chevalier, etc. On
+vantoit les _droits du peuple_ en accablant d’impôts ce _peuple roi_. On
+affichoit (dans des discours) une touchante philantropie; et pendant
+quatre ou cinq ans, on égorgea des millions d’innocentes victimes. On se
+contenta depuis d’exiler, de destituer sans justice, d’allumer la guerre
+dans toutes les parties de l’Europe, et de la faire comme les Goths et
+les Vandales, en se _levant en masse_, en livrant des villes au plus
+affreux pillage; enfin, quoique certaines personnes se piquent de
+_détester_ les Anglais (depuis la paix), elles ont adopté comme les
+autres toutes leurs modes, leurs usages, les heures de leurs repas,
+leurs boissons, leur cuisine, leurs clubs. On imite toujours leurs
+jardins. On a pris plusieurs phrases de leur langue, et jusqu’à leur
+nouvelle et baroque écriture!...[90] On déclame sans relâche depuis
+trente ans sur la flatterie des _anciens courtisans_, et l’on a poussé
+la flatterie jusqu’à l’excès le plus étrange et le plus outré!...
+
+ [89] Entre autres Voltaire, d’Alembert.
+
+ [90] De toutes les modes que le caprice a jamais inventées, la
+ nouvelle _écriture anglaise_ est certainement la plus ridicule, car
+ il est absolument impossible d’en imaginer une raison bonne ou
+ mauvaise. Est-ce pour donner à l’écriture le premier de tous les
+ mérites, celui d’être parfaitement lisible? Au contraire, cette
+ mode, en confondant toutes les lettres, rend les caractères
+ tout-à-fait illisibles: par exemple, on prend toujours au premier
+ coup-d’œil l’_n_ majuscule pour un _h_, et le _p_ pour un _f_, etc.
+ Est-ce pour la rendre plus belle? Point du tout. Car elle gâte la
+ plus jolie écriture. Est-ce donc pour offrir le petit mérite de la
+ difficulté vaincue? Pas davantage. Ces inutiles et doubles longues
+ queues en l’air, qui ressemblent à des piques, ne demandent de
+ l’écrivain ni habileté, ni la moindre adresse de la main. Et cette
+ mode fantasque rend surannées les écritures si lisibles, si belles,
+ de nos grands maîtres dans cet art, de Roland, de Tardieu, d’Oudart,
+ etc., et de tous leurs écoliers!...
+
+Nous pourrions citer bien d’autres inconséquences infiniment plus
+graves... Mais il faut savoir s’arrêter!...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+De la sensibilité.
+
+
+Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de
+_sensibilité_, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus
+touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou
+une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion _rétrécit
+l’esprit et dessèche l’âme_. Les livres sacrés disent: _Tous ceux qui
+craignent le Seigneur, ont un sens droit._ En effet, jamais un impie n’a
+eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits,
+et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère; enfin, la
+sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion
+qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections
+pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles:
+
+«Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui
+qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé
+au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le
+Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres,
+ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par
+paroles et par toute sorte de patience. (_Prov._ ch. 1er).»
+
+«Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère.
+Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de
+l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour
+serein.
+
+«Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit
+de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (_Ecc._, ch. 3).»
+
+«Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le
+Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que
+vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre.
+(_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 6).»
+
+Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus
+tendres égards et de soumission pour leurs parens?
+
+La sainte écriture dit aux frères...
+
+«Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte.
+(_Prov._ ch. 18).»
+
+«Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans
+l’union! (_Ps. de David_, 133.)»
+
+L’évangile dit aux époux:
+
+«Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et
+vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se
+livrer lui-même pour elle. (_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 5).»
+
+La religion dit encore aux amis:
+
+«Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain,
+lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (_Prov._, ch. 73.)»
+
+«Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans
+l’affliction. (_Prov._, ch. 17.)
+
+«Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons
+conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami
+ni l’ami de votre père. (_Prov._, ch. 27.)»
+
+«Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas
+lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre
+votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède.
+
+«Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez
+pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela
+n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler
+le secret; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera.
+Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous
+vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.»
+
+«Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant
+lui; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (_Ch._ 17).»
+
+«Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui
+ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau: ce n’est que
+lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir.
+(_Eccl._)[91]»
+
+ [91] Voyez l’ouvrage intitulé: _Morale de la Bible_, dans lequel se
+ trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec
+ le latin en regard.
+
+Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et
+en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se
+sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de
+l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut
+pour ami intime le diacre Pierre; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec
+la plus vive tendresse; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple;
+Saint-Aphraate, Anthémius; Saint-Fulgens, Félix: ce dernier exposa sa
+vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez _Histoire
+ecclésiastique_). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on
+doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami
+dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa
+vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous
+l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les
+autres affections légitimes: Saint-Nil, en embrassant son fils qui
+revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance.
+Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la
+plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de
+larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de
+Saint-Louis et de son épouse: «Le mariage de Louis avec Marguerite fut
+l’union de deux âmes célestes; mêmes inclinations, mêmes vertus,
+tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles;
+elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les
+affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je
+le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma
+compagne[93].»
+
+ [92] M. Gaillard.
+
+ [93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence: le roi
+ d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés
+ particuliers; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite.
+
+Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau
+mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son
+fameux sermon? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour,
+afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il
+avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans
+les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus
+pathétique; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à
+crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son
+auditoire: «Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois
+plus éloquentes que la mienne; c’est votre pitié qu’implorent les
+gémissemens de ces innocentes petites créatures!...» A ces paroles, tout
+le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires
+pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés.
+Quelle philantropie _philosophique_ pourroit-on comparer à cette
+commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité!... Et ceux
+auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin
+de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir; en effet, les
+gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.
+
+«La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit
+pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme
+des devoirs que nous acquittons; une méprise assez ordinaire parmi les
+personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces
+pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les
+envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante
+embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable
+nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que
+l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue: au
+lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité,
+nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret
+que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi; que
+son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été
+mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore
+charnel: ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des
+conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit
+de reste.»
+
+«Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de
+charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la
+religion laisse au choix des fidèles; et parmi tous les devoirs de tout
+état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus
+sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère
+affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps,
+un devoir de le secourir; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être
+insensible au malheur de ce qu’on aime; en effet, le précepte de l’amour
+du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si
+inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre
+seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur
+réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de
+troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu
+des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni
+fourbes ni cruels; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et
+jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien.»
+
+«La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va
+donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut
+qu’elle aime; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide:
+c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle
+donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas
+bienfaisant; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le
+soulagez pas lorsque vous le pouvez; que vous devenez l’auteur de son
+infortune, si vous n’en êtes pas l’asile; en un mot, que vous usurpez ce
+qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.»
+
+«Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse
+s’applaudir; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par
+la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints,
+nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même
+père; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le
+reste des fidèles; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard,
+et ils ne le furent plus au nôtre; dès-lors ils ne furent plus pour nous
+ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens; ils furent
+nos frères: dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs
+besoins nos besoins; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous
+unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences
+vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du
+siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le
+corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre; dès-lors qu’un
+membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi; et à moins de renoncer à ce
+lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est
+le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses
+éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins,
+notre attention et notre ministère.»
+
+ [94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît
+ plus utile que celui des séditieux qui ne parlent _d’égalité_ que
+ pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.
+
+Et quel désintéressement admirable donne la religion! tous les saints,
+toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême
+degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le
+prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de
+Saint-François de Sales: sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de
+venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal
+étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de
+France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut
+question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier; il
+l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa
+résidence à Genève; enfin, la princesse continuant de le presser, il
+accepta, mais à deux conditions: l’une, qu’il résideroit toujours dans
+son diocèse; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en
+recevroit point les appointemens. «Ainsi, dit la princesse, vous
+n’acceptez que le titre de ce que je vous offre; mais, si je veux vous
+donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser
+cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame,
+lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les
+richesses; elles en ont perdu tant d’autres! elles pourroient bien me
+perdre aussi.» La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle
+tira de son doigt un diamant, en lui disant: «C’est à condition que vous
+le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame,
+répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit
+la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager.
+Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop
+souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté.»
+
+C’est ce saint qui disoit: «Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il
+faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour
+l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95].»
+
+ [95] Voyez _Esprit de Saint-François de Sales_.
+
+Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont
+brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques; en Espagne,
+tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont
+employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus
+utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la
+conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui
+ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations
+des _Frères des Ponts-et-Chaussées_, des _Frères Vitriers_, etc., etc.;
+de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse,
+dans le même temps; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea
+tant de pauvres et qui établit tant de manufactures; de notre pieux
+archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable
+pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc.; en Italie,
+comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les
+ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle
+admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de
+l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir
+fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, _le
+plus grand et le plus magnifique qui existe_!... La plus insigne
+mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules
+soutenir que la _religion dessèche l’âme_. Il est aussi difficile de
+croire qu’elle _rétrécit l’esprit_ quand on songe aux talens supérieurs,
+à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église
+et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui
+ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection
+de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes
+religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences; rien ne
+manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la
+religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a
+toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et
+pour consolation les promesses divines.
+
+ [96] Et que d’Alembert appeloit toujours le _Monstre mitré_.
+
+ [97] Celui du Saint-Esprit.
+
+Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des
+bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera
+encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars; il
+seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît
+sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit: 1º la
+morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves; 2º
+l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des
+infirmes et de tous les êtres souffrans; les établissemens de charité,
+le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les
+incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les
+épidémies, la peste, etc., etc.; 3º l’instruction publique, les écoles
+gratuites et les colléges; la prédication, le petit et le grand
+catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et
+de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept
+péchés mortels; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en
+Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et
+aux sciences; 4º les arts d’industrie, les manufactures, etc.; 5º les
+beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la
+musique, la poésie; 6º les sciences, la botanique, l’histoire naturelle,
+la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les
+mathématiques; 7º l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la
+politique, etc., etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+De l’égoïsme.
+
+
+L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé
+qu’il devroit l’être; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de
+société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le
+garantit de la haine; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de
+la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il
+n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la
+religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit
+par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil; l’égoïste est
+absolument incapable d’aimer: il s’est fait lui-même le centre et
+l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut
+toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point
+inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de
+personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune
+réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son
+semblable; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques
+minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un
+être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit
+inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent
+nécessairement distraire dans le cours de la vie; souvent, pour ne pas
+nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines;
+d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et
+des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément; mais
+l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve;
+l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de
+s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne
+peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui
+donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son
+orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter; il est
+naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de
+s’élever au-dessus des autres; par la même raison, il est avare: il a
+indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération; la
+fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il
+est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions
+importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de
+feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne
+l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les
+démonstrations jusqu’à l’extravagance.
+
+Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut
+aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier
+objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il
+est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a
+vu que trop souvent.
+
+Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il
+n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous
+oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger
+avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et
+qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant:
+
+«Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion; mais où est l’humilité,
+là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des
+superbes. (_Prov._, ch. 11 et 15.)»
+
+«Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie
+à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé;
+car le principe de tout péché est l’orgueil.
+
+«L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec
+le sexe des femmes. (_Eccl._, ch. 18).»
+
+«Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans
+vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont
+commencé[98]. (_Tobie_).»
+
+ [98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme.
+
+L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée,
+car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de
+décorations; il a toutes les prétentions; par conséquent, il est envieux
+du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir
+ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil!... Il est également
+impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un
+ami; un philosophe moderne (voyez _les Dîners du baron d’Holbach_) a
+dit: que l’on _peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment
+précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils
+cesseront de s’être utiles_. Cette horrible maxime est une parfaite
+définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes.
+Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque
+sans illusion l’égoïste _s’adore_ lui-même: on peut ne pas voir les
+défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa
+fausseté; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère.
+
+On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la
+vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc.; et cependant, avec les
+vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui,
+rapporte tout à lui et n’aime que lui!... Enfin, souvent irrité,
+toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter
+une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins
+haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec
+l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein
+d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir
+à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et
+amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut
+briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus
+éblouissant que solide; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses
+héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte
+qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans; on n’a qu’une
+_argenterie plaquée_; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on
+place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire.
+
+ [99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui
+ ont les apparences de l’avarice; ils suivent peut-être à la lettre
+ le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il
+ existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa
+ première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens
+ en faveur des infortunés; il ne confia point ce généreux dessein, et
+ pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses
+ revenus; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux
+ intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de
+ vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme
+ du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le
+ pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de
+ connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer,
+ non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec
+ laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en
+ silence le mépris attaché à l’avarice; il a pris les précautions
+ nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des
+ établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son
+ admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.
+
+Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous
+les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens
+de la religion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Suite du précédent.
+
+
+Pour donner une juste idée du bon _emploi du temps_, nous devions parler
+des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout
+de la religion, base éternelle de toute instruction morale.
+
+Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée
+aussi fausse que révoltante; en parlant du temps, il dit:
+
+ «Tout le consume et l’amour seul l’emploie.»
+
+ [100] M. de Voltaire.
+
+Comment? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la
+bienfaisance, _consument le temps, et l’amour seul l’emploie!_... Ainsi,
+l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et
+de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps! et le grand
+écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs
+veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et
+perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses
+passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat
+intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que _consumer le
+temps!_... Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis
+irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond
+mépris à tous les gens raisonnables.
+
+Un autre poète du siècle dernier fait dire à _Héloïse_:
+
+ «Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour!»
+
+Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des _vertus_. Il ne donne
+même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec
+des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la
+mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il
+veut régner seul et avec un souverain empire; c’est sans doute pourquoi
+les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est
+_exclusif_ sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne
+souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101].
+
+ [101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit
+ sous ces arbres ni fleurs, ni verdure; les racines du myrte
+ s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un
+ brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.
+
+ Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme
+ symbole de la fraîcheur et de la beauté.
+
+Toute _passion_ est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi
+qu’à ceux de la religion; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits
+que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles
+maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. _L’amour conjugal_, _l’amour
+maternel_, ne sont point des _passions_, ce sont des affections
+légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut
+les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont
+immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les
+épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et
+touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être
+vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des
+égaremens causés par les autres passions; elles donnent un aveuglement,
+une partialité déplorables, et une odieuse personnalité! elles exigent
+un retour _exclusif et passionné_, et elles inspirent toute l’injustice
+de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile.
+
+Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir;
+aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102],
+ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les _devoirs de l’amour_. Ce
+dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et
+trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible,
+car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un
+culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une
+réciprocité parfaite.
+
+ [102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se
+ profanent point en se transformant en _passion_: par conséquent, en
+ dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les
+ écarts d’une imagination déréglée.
+
+Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que
+lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la
+religion; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux
+de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on
+tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais
+qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé!...
+Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’_il
+faut aimer avec abandon_... On s’est extasié sur les héros et les
+héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec _abandon_!... Mais quel est
+cet _abandon_? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus,
+quand l’intérêt de la passion l’exige!...
+
+Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la _paresse_[103],
+et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et
+les plus séduisantes; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le
+tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et
+nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient
+adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans
+aucun temps, ne prêcha la _morale_ épicurienne, comme le prouvent les
+beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place
+ici:
+
+ [103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la
+ _mère de tous les vices_; et sans doute aussi parce qu’elle
+ dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de
+ lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des
+ lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de
+ connoître des plagiats sans nombre!
+
+ Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde:
+ Sors de l’indifférence où languissent tes jours.
+ Le temps fuit, hâte-toi; demain la nuit profonde
+ T’engloutit pour toujours.
+
+ Quoi! tu prétends penser, et ta folle sagesse
+ Dans un lâche repos s’avilit et s’endort:
+ L’homme est né pour agir; ramper dans la paresse
+ C’est être déjà mort.
+
+ Regarde autour de toi, contemple tout l’espace;
+ Par quel divin accord le monde est gouverné;
+ Nul être n’est oisif; tout occupe sa place;
+ Et tout est enchaîné.
+
+ Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes,
+ Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu;
+ Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde,
+ Et tout nourrit le feu.
+
+ Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle,
+ Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté!
+ Toi seul indépendant de la chaîne éternelle
+ Es sans activité.
+
+ Les hommes t’ont servi même avant ta naissance;
+ Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.
+ De vingt siècles unis la lente expérience
+ T’a préparé les arts.
+
+ La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,
+ Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins,
+ Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile;
+ Tout réclame tes soins.
+
+_Ode sur les devoirs de la société_, par M. Thomas.
+
+La divinisation des passions est la principale cause des succès de la
+secte philosophique. Cette sentence absurde: «_Les passions sobres font
+les hommes communs_[104]», a fait plus de mal que tous les volumineux
+écrits de _Spinosa_, de _Hobbes_, etc. Cette maxime flattoit le penchant
+et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité
+si _respectable_, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en
+tous genres à la licence la plus effrénée.
+
+ [104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole,
+ Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne,
+ Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope,
+ Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des
+ passions _très-sobres_, étoient des hommes bien _communs_!...
+
+N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le
+parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait
+le même honneur à tous les vices.
+
+Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît
+réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse
+nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous
+sommes naturellement portés à l’admirer; on diroit qu’il nous soulage:
+de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme
+des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots
+sublimes.
+
+L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce
+genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus
+loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible.
+Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie:
+qu’il ne _peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au
+lieu d’instruire, il empoisonne_, et qu’il avoue en propres termes:
+qu’_avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat_!...
+
+Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris,
+s’exprime ainsi:
+
+«Oui, je ne crains pas de le dire: s’il existoit en Europe un seul
+gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment
+utiles et saines, _il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile,
+il lui eût élevé des statues, etc._»
+
+C’est encore (dit l’estimable auteur de la _Morale de la Bible_) J.-J.
+Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes,
+qui, dans ses confessions, dit:
+
+«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
+viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je
+dirai hautement: voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je
+fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n’ai rien tu
+de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus,
+méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je
+l’ai été: j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre
+éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables;
+qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités,
+qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour
+son cœur au pied de son trône, avec la _même sincérité_, et puis qu’un
+seul te dise, s’il l’ose: _Je fus meilleur que cet homme-là._»
+
+Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les
+illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi! l’homme qui convient qu’il
+a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de
+mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé
+deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre
+de _citoyen de Genève_, écrivoit sans cesse contre _Genève_[105], quoi!
+cet homme se croyoit _meilleur_ que tous les saints et tous les grands
+hommes dont nous avons déjà parlé! Il pouvoit penser que ses infâmes
+confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des
+Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des
+Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de
+l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de
+l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans
+son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros
+de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut
+toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de
+ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère.
+
+ [105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.
+
+Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans
+le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le
+grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour
+nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération
+apparente; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si
+nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même; il auroit de
+moins un suffrage précieux, le sien propre; il ne paroîtroit, pour ainsi
+dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion
+irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle
+vertu.
+
+La modestie est d’un agréable commerce; mais, loin de causer
+l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés
+d’y croire; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui
+nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La
+Fontaine.
+
+Nous croyons avoir prouvé que les _passions_, lorsqu’elles sont
+violentes, loin _d’avoir des vertus particulières_, ne peuvent produire
+que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile
+et bon ne peut venir que de la religion.
+
+L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est
+d’élever l’âme et l’esprit; jamais l’impiété n’a produit une pensée
+sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid
+dans l’impiété; il est impossible de combattre la religion avec
+l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue: aussi, les impies
+du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des
+sarcasmes et des plaisanteries.
+
+L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne; on ne la prêchera jamais
+avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme.
+Ah! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu
+puisqu’elle exalte toutes les vertus! Inspire-t-elle le courage? on
+s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité; souvent même
+avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable.
+L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété? on
+traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses
+semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital
+aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme
+est-elle perfectionnée par la religion? on justifie en secret son
+ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en
+vanter; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on
+l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété?
+on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement.
+Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité,
+n’est pas seulement commun parmi les parfaits _dévots_, il est
+universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des
+crimes; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir
+un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il
+est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à
+nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans
+mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme
+sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri,
+découragé par une longue suite de revers et d’injustice? Que devient-il
+alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu? Mais, si la religion
+l’éclaire, il supporte ses maux; si elle l’enflamme, il les bénit.
+Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles
+paroles de l’évangile: _Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils
+seront consolés!_ et celles-ci: _Mes frères, regardez comme le sujet
+d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant
+que l’épreuve de votre foi produit la patience._ (Épit. Saint-Jacques.)
+
+La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux
+extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son
+système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans
+barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur,
+n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence? Voici un aveu
+qui est échappé à l’impiété même:
+
+«Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le
+bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats,
+dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre
+entière doit l’embrasser[106].»
+
+ [106] _Dictionnaire philosophique_.
+
+Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni
+culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de
+ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce
+Dieu, comme on sait, n’empêche ni de _calomnier_, ni de rendre des
+_jugemens iniques_. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace,
+épouvante le coupable; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu,
+et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le
+seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur
+du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de
+l’évangile ont prévenu plus de _dix crimes_, ont fait faire plus de _dix
+actions_ charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne
+désire-t-il pas que la _terre entière embrasse_ une croyance si
+salutaire?...
+
+Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et
+d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné
+les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de
+l’impiété; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit
+d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité
+chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue
+d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours
+sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de
+Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de
+dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait
+tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession
+solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de
+blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la
+confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes.
+
+A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans,
+le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui
+veulent ou se marier ou se faire religieuses.
+
+Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue
+des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de
+Bergame:
+
+«Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point
+ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des
+prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du
+pain, de la viande, des habits; il y en a quelquefois près de cent à la
+charge de cette confrérie.»
+
+Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un
+exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la
+France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce
+sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus
+véridique.
+
+«On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables; les
+plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de
+_Confrérie de la miséricorde_, qui s’empressent de prodiguer à
+l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la
+croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être
+assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va
+encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans
+leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent
+aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres; elles les
+gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en
+apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont
+l’humanité et la probité leur sont connues; et à moins d’inconduite de
+la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à
+ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté:
+quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et
+de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot
+et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de
+ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des
+secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister.
+Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent
+plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où
+ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du
+tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent
+avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos
+de son âme.»
+
+«Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes
+de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est
+fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun
+alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses!
+respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous
+attend au tribunal suprême de la justice divine! Mais Lisbonne n’est pas
+la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans
+toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies;
+nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt
+qu’elles n’aient de bornes que celles du globe.» (_Voyage en Portugal,
+fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy._)
+
+La sainte _Hermandad_, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal
+à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens
+cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que
+de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en
+troublent la tranquillité; elle est subordonnée au conseil de Castille,
+dont elle reçoit ses lois: une des plus positives est de ne pas étendre
+sa juridiction à l’enceinte des villes; il y avoit en France, avant la
+révolution, un nombre infini de _confréries_ de ce genre, pour le
+soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces
+méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des
+curés, celle des _Dames de la Charité_, celle de la _Charité
+maternelle_, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec
+une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les
+_Veillées de la chaumière_), admirables associations, et qui sont
+composées de personnes également recommandables par leur piété et par
+leur active charité.
+
+Les bienfaits publics de la religion sont immenses; mais cette religion
+auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes
+œuvres avec mystère! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret? Que
+d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais
+ignorées! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés! combien
+elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes! combien elle a vaincu de
+passions! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées! quelles consolations
+n’a-t-elle pas données!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI ET DERNIER.
+
+Conclusion.
+
+
+Quelques personnes diront peut-être que les derniers chapitres de cet
+ouvrage n’ont point de rapport avec son titre, mais cette critique
+seroit mal fondée; l’activité n’est louable et bonne que lorsqu’elle est
+constamment dirigée vers le bien; quand au contraire elle se porte, je
+ne dis pas au mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, elle est
+mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien de plus actif, d’esprit et
+de corps, que les intrigans, les ambitieux, et même les scélérats:
+l’activité des passions et du vice doit par sa nature être infiniment
+plus grande que celle de la vertu; car la nécessité du mystère et de
+mille précautions indispensables, les craintes, les inquiétudes,
+multiplient les démarches, les projets et le travail de tête.
+
+Sans doute, dans toute bonne éducation, on enseigne que la route de la
+vertu est la plus sûre ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions
+doivent tendre vers la perfection autant que la nature humaine y peut
+atteindre. Mais un jeune homme, dès ses premiers pas dans la société,
+trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie une infinité de
+_préjugés mondains_, délicatement mêlés aux idées justes et morales, et
+souvent avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit à peine;
+d’ailleurs, il craint d’abord de montrer de la contradiction ou de la
+pédanterie, ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses principes
+s’altèrent insensiblement et deviennent quelquefois tout-à-fait
+arbitraires; à moins d’une grande force d’esprit et de caractère, les
+jeunes gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, tombent peu à
+peu dans cette funeste confusion d’idées. Il nous a paru utile d’offrir
+à la jeunesse de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience,
+puissent, en abrégeant les études, leur donner les moyens d’acquérir de
+nouvelles connoissances en conservant celles qu’ils doivent à
+l’éducation. Mais, nous devions surtout chercher à les préserver de la
+fatale influence des principes relâchés qui, lorsqu’on les adopte,
+peuvent si facilement conduire à la dépravation: ainsi, il étoit
+indispensable de donner avec précision des définitions exactes de la
+véritable et de la fausse gloire[107], et de réfuter toutes les fausses
+opinions contre la religion, et qu’on a, dans ces derniers temps,
+érigées en maximes comme celles-ci, par exemple: _Que la religion
+rétrécit l’esprit et dessèche l’âme_; _qu’elle est ennemie des
+beaux-arts et de l’industrie_, et tous les lieux communs débités depuis
+quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la paresse des
+prêtres. Nous avons répondu par des faits incontestables qui prouvent
+que les beaux-arts, la musique, la peinture, la sculpture,
+l’architecture, l’industrie, les sciences, l’établissement des
+manufactures, celui des hôpitaux, et toutes les fondations
+bienfaisantes, le défrichement des terres, etc., sont uniquement
+l’ouvrage de la religion et des prêtres.
+
+ [107] Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille
+ de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la jeunesse les
+ plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. Quelles belles
+ pages on peut maintenant ajouter au discours de Bossuet sur
+ l’histoire universelle! Puisque cet admirable écrivain n’a vu dans
+ l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher: la marche
+ patiente et majestueuse de la Providence, les desseins de la sagesse
+ suprême et l’accomplissement merveilleux de ses desseins
+ sublimes!...
+
+Les jeunes gens feront toujours un bon emploi du temps, quand ils auront
+des idées bien affermies et bien stables sur la morale, sur les devoirs
+qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle peut donner. Nous
+avons tâché de leur rappeler ces vérités éternelles, et dans un livre
+assez court pour qu’il soit possible de le relire quelquefois sans
+suspendre ses études et ses occupations journalières. En recommandant
+tant de fois à la jeunesse, dans le cours de cet ouvrage, la vigilance
+et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir contre un genre
+d’activité plus nuisible aux talens et aux progrès des connoissances
+humaines que ne sauroit l’être l’indolence; nous voulons parler de
+l’activité physique, c’est-à-dire du corps, qui exclut presque toujours
+celle de l’esprit. Il y a dans cette activité un mouvement machinal, une
+turbulence qui s’accorde bien difficilement avec les goûts sédentaires
+que demandent l’étude et la méditation; les mouvemens violens du corps
+suspendent en nous la faculté de penser, et quand on la suspend
+long-temps et d’habitude, on finit par la perdre. Aussi, tous les hommes
+qui se livrent exclusivement aux exercices du corps, ou qui ont un
+penchant naturel pour tout ce qui les fait agir, sortir de chez eux, et
+qui, entre autres choses, aiment la chasse avec passion, tous ces hommes
+sont presque sans exception, d’une grande ignorance, et n’ont aucune
+aptitude pour l’étude.
+
+Voici la règle à cet égard: l’activité continuelle du corps est
+pernicieuse quand elle se borne à satisfaire des goûts et à se procurer
+des amusemens; mais elle est admirable lorsqu’elle n’est employée qu’à
+remplir les devoirs fatigans de soldat, d’officier, de général d’armée,
+etc., ou qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, pour secourir
+ses semblables, et pour leur rendre quelques services. Le corps doit
+être subordonné à l’âme; c’est là ce qui nous distingue éminemment de la
+brute: par conséquent, les ressorts de notre corps ne doivent point,
+comme ceux d’une mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, et
+qui devient une constante routine; l’âme doit les ennoblir en les
+dirigeant toujours par une volonté raisonnable et bienfaisante.
+
+Maintenant, la jeunesse françoise doit être éclairée par une expérience
+que même dans le siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son
+berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré des _ombres de la
+mort_!... Née dans des lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de
+l’impiété, elle est aujourd’hui témoin du triomphe éclatant de la
+sagesse, des principes monarchiques et de la religion!... Cette jeunesse
+si valeureuse dans tous les temps connoît avec certitude, par une
+tradition toute récente et par le témoignage de ses propres yeux, tout
+ce que l’esprit d’indépendance et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent
+produire de folies et de forfaits; tout ce que la fausse gloire peut
+avoir d’éblouissant, de fragile; tout ce que la gloire véritable a de
+généreux, de sublime et de solide! elle a vu combien la vertu est
+respectable et touchante dans le malheur, combien l’ambition, toujours
+flétrie par les revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès,
+pour soutenir une grande renommée[108]... Elle voit enfin les seuls
+triomphes dignes d’exciter une vive et durable admiration, et la
+Providence lui offre encore un grand spectacle, celui du crime
+non-seulement déçu, puni, mais profondément humilié! Leçon utile autant
+que mémorable que l’histoire n’a jamais donnée d’une manière aussi
+frappante qu’à l’époque de la guerre généreuse, brillante et magnanime,
+qui vient de se terminer avec tant de gloire et de bonheur (12).
+
+ [108] On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées
+ victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que
+ la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable,
+ parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables
+ de l’injustice des guerres.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+NOTES
+
+RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME.
+
+
+
+
+
+(1) CHAPITRE V.
+
+
+Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les repas ne s’est conservée
+que dans les monastères, mais elle est très-ancienne: Pline, le jeune,
+dans ses lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire à
+table, même quand il avoit du monde, et qu’un jour, un des convives
+interrompant le lecteur, lui fit répéter un mot qu’il avoit mal
+prononcé, et que Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette
+interruption coûtoit au moins deux lignes aux assistans. Pline, le
+jeune, ajoute: _N’étoit-ce pas là être bon ménager du temps?_
+
+Un des plus grands souverains qui aient honoré le trône, l’empereur
+Charlemagne, se faisoit aussi lire pendant ses repas. Jamais prince ne
+fut aussi _bon ménager du temps_.
+
+Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en 881, donnoit à Louis III le
+conseil de suivre l’exemple de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit
+des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il ne
+dormoit pas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de
+l’église et à la police de son royaume, qui pourroient s’offrir à son
+esprit dans le silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou
+fixer pendant la dissipation du jour.
+
+M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le passage latin qui
+contient cette disposition du concile, dont le rédacteur fut le célèbre
+Lincmar, l’un des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. Ce
+fut en connoissant ainsi le prix du temps, que Charlemagne put suffire à
+tout; on a peine à concevoir, en lisant sa vie, comment un seul homme a
+pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, à la fois, grand
+législateur, grand capitaine et le premier restaurateur, en France, des
+sciences, des lettres et des arts! Un de ses _capitulaires_ contient une
+disposition très-utile, et qui a été dans la suite la source de toute
+instruction. Les évêques y sont exhortés à établir des écoles
+d’instruction publique; il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par
+des ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de génie, pensoit
+avec raison que la religion est la seule base de toute instruction utile
+et solide; il établit, lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge
+mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre
+circulaire qu’il écrit aux métropolitains et aux abbés pour
+l’établissement de ces écoles, il dit expressément: «Il vaut mieux, sans
+doute, faire le bien que de le connoître; mais on le fait plus sûrement
+quand on le connoît... Des soldats de l’église, tels que vous, doivent
+être des hommes pieux et savans, et nous souhaitons surtout que vous
+viviez bien; mais nous souhaitons aussi que vous parliez bien.»
+
+Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers établis
+dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit le temps d’examiner avec
+les maîtres leurs compositions.
+
+Après avoir loué son inconcevable activité, son historien ajoute: on a
+vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l’Europe conjurée
+contre lui; mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer
+de grandes choses par de grands ministres, et les faisoit exécuter par
+de grands généraux. Charlemagne étoit seul, son ministre et son général;
+il dirigeoit tout, il exécutoit tout, il étoit partout; on l’a vu plus
+d’une fois venir achever, sur les bords du Rhin, du Veser ou de l’Elbe,
+une campagne qu’il avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de
+l’Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un plus haut degré
+l’art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles
+avec promptitude. Les affaires renaissoient de toutes parts, il les
+finissoit de toutes parts.
+
+Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne comme un de ceux qui
+avoient le plus réfléchi sur l’_emploi du temps_; il considéroit le
+temps sous un rapport mélancolique et assez neuf: sa durée lui
+paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du monde la plus
+précaire. Fortement frappé de l’idée que la vie peut nous échapper à
+chaque instant, il portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon,
+et lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit quelque idée
+qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt sur ses tablettes, n’eût-il
+été qu’à trente pas de sa maison.
+
+On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant que Mme d’Aguesseau
+se faisoit toujours attendre dix ou douze minutes avant de se rendre
+dans la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement
+pendant ce temps, afin de ne pas perdre un instant; il en résulta, au
+bout d’une quinzaine d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes,
+qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif.
+
+Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès l’âge de 25 ans, il
+s’étoit fait un plan de journée dont il ne s’étoit jamais écarté que
+pour cause de maladies; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit
+toujours; et se promenant seul, il composoit pendant ses promenades, il
+disoit qu’on ne peut bien régler sa vie qu’en réglant invariablement ses
+journées.
+
+
+_Nota._ La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici sous le
+chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui servir de
+suite.
+
+
+
+
+(3) CHAPITRE XII.
+
+
+On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser toutes les notions reçues
+du bon sens et de la morale: dans des vers, dans des discours de
+tribune, dans des romans, on s’est accordé à chercher tous les moyens
+possibles de rendre le vice intéressant et le devoir méprisable,
+entreprise digne de ceux qui avoient détrôné la vertu pour couronner le
+crime. Le peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile
+d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce qu’on a fait durant la
+révolution. On lui a dit que les Romains abolirent la royauté, que
+Turquin fut détrôné; mais on ne lui a pas dit que les Romains le
+renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent tous ses biens, et
+ses biens étoient immenses. Quel affreux cours d’histoire on a fait au
+peuple de Paris dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois
+ans? Les orateurs, dans un langage digne des maximes qu’ils débitoient,
+ne cherchoient dans l’histoire que les traits qui la souilloient, et
+n’ont jamais cité une action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que
+son intérêt _justifie tout, autorise tout_, qu’eût-on pensé si un
+citoyen, montant à la tribune, eût conté le trait suivant: les Athéniens
+se trouvoient dans un grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé
+qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de cette situation;
+mais que le secret étant nécessaire au succès, il ne le pouvoit dire
+publiquement, et qu’il demandoit au peuple de nommer quelques personnes
+qui fussent capables de juger son projet. Le peuple nomma le seul
+Aristide, dont il connoissoit la vertu; Aristide entendit Thémistocle,
+et dit ensuite au peuple qu’en effet le moyen lui paroissoit
+infaillible, mais qu’il étoit injuste; et le peuple, d’une voix unanime,
+rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de traits semblables,
+et l’on s’est bien gardé de les faire connoître au peuple françois, dont
+on vouloit dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément lui
+prêcher le meurtre et l’assassinat, pour pouvoir, sans contradiction,
+déclarer hautement que la justice doit être sacrifiée à nos intérêts;
+que la clémence et la générosité sont des foiblesses; que la modération
+est un vice; que la vengeance est un devoir. Il falloit renverser le
+seul appui de la morale; il falloit détruire la religion et proscrire
+l’évangile. On a prodigieusement déclamé contre la flatterie des cours,
+et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, elle a des bornes, et
+la flatterie populaire n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il
+puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours assez de
+lumières, de goût et de bon sens pour rejeter une flatterie outrée.
+Souvent on a souffert en silence les crimes des despotes; mais, du
+moins, on ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons
+pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit l’apologie de l’assassinat
+commis par un duc de Bourgogne; mais un fait isolé et relatif à un seul
+individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires ont-ils parlé au
+peuple sur les incendies des châteaux, sur les massacres du mois de
+septembre, sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont
+commis? on se contentoit de dire qu’on _avoit égaré le peuple_, et on ne
+manquoit jamais d’ajouter que le peuple, quelque chose qu’il fasse, est
+toujours bon, toujours juste.
+
+La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui qu’une _erreur
+excusable_; _on l’avoit trompé_; on avoit _abusé de sa bonne foi_. A
+quels tyrans les plus vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil
+langage? les courtisans qui flattent un roi sont certainement
+très-coupables; mais, après tout, ils ne corrompent qu’un seul homme, et
+si cet homme devient un tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les
+flatteurs du peuple corrompent la nation entière. Quel crime que
+celui-là! Un roi, quelque défectueuse qu’ait été son éducation, en a
+cependant recueilli quelque instruction. Il a une idée générale de
+l’histoire, et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et même plus
+de connoissances acquises que ceux qui l’entourent. Il est souvent
+impossible, et du moins il est toujours très-difficile de l’égarer en
+lui persuadant qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme consacré
+par l’exemple qu’en ont donné les plus grands hommes, et par
+l’admiration de tous les siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est
+des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions sublimes. Si on
+veut l’engager à commettre un crime, du moins, il saura que c’est un
+crime qu’on lui conseille; c’est beaucoup. Comme le peuple ne
+comprendroit pas des louanges délicates, les plus exagérées sont pour
+lui les meilleures; rien ne le séduit en ce genre comme la grossièreté
+et la puérilité. Si des décrets n’avoient pas donné solennellement à
+tous les François les manières et le langage des Quakers, ils n’auroient
+jamais supporté deux mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme
+despote ne portoit ni sceptre, ni couronne; tout le monde pouvoit le
+tutoyer: il ne parloit que de la _souveraineté du peuple_. Comment se
+douter qu’il _fût un tyran_? afin de _s’élever à la hauteur des
+circonstances_, il falloit croire alors que la dignité et la politesse
+sont incompatibles avec la liberté, et selon Robespierre et ses
+complices, la définition d’un véritable républicain se réduisoit à ces
+trois mots: _impie, grossier, et sanguinaire_.
+
+Le duel est un crime digne des temps les plus barbares, et, cependant,
+il n’a jamais été aussi commun que dans ce siècle.
+
+Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet et meilleur que
+celui qui a paru sur la fin de l’année dernière, et qui a pour titre:
+_Dissertation sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P.
+Maflioli_.
+
+Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, les plus
+curieuses et les plus judicieuses réflexions, joint à tant de mérite
+celui d’une précision rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez
+_Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille_.
+
+En voici un extrait:
+
+«Le duel est un combat entre deux hommes, dont l’un a fait à l’autre une
+injure publique.
+
+«Ce mode de vengeance n’a été connu ni des Grecs ni des Romains, nos
+maîtres en civilisation...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger à la chose publique,
+et ne peut avoir lieu que pour offenses personnelles entre deux hommes,
+dont l’un exige réparation de l’autre par la voie des armes.
+
+«Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes convaincus que cette
+manière de vider une querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en
+usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre doute sur ce point
+de fait, c’est que les anciens n’ont pas même eu l’idée de ce que les
+modernes entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment qu’ils
+ne connoissoient pas le duel, car celui-ci n’est que l’effet de
+celui-là. Aussi, ne voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait
+provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère auroit eu précisément pour
+cause ce qui, parmi nous, amène la plupart des duels. César n’envoya pas
+non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance des injures et sarcasmes
+dont celui-ci l’avoit chargé en plein sénat dans l’affaire de
+Catilina...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes ignorent, n’appartient pas
+aux siècles que nous appelons barbares. Sa date est moderne; il n’a
+commencé en France que vers le milieu du seizième siècle, après
+l’abolition du combat judiciaire; mais, comme c’est celui-ci qui a
+engendré le combat sans formes de procès, on ne peut faire avec succès
+l’histoire du duel, si l’on ne commence par celle du combat
+judiciaire...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier qui introduisit dans
+nos contrées le combat judiciaire.
+
+«Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, il ordonna que ceux
+qui ne voudraient pas s’en tenir à la déposition des témoins ou au
+serment de leurs adversaires, pourroient les provoquer au combat; mais
+le même prince (qui eut la réputation d’un sage) ne fit, ajoutent les
+historiens, qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le nord de
+l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par la loi des Francs, des
+Allemands, des Bavarois, des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a
+été chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé parce qu’il
+étoit autorisé par le souverain, et se faisoit en présence du
+magistrat...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Tout mobile qui seconde les passions humaines porte essentiellement sur
+une base fausse, et ne doit produire que de mauvais effets; mais,
+cependant, si le législateur, averti par l’expérience de chaque jour,
+s’empresse de lui accoler un autre mobile capable de modérer son action,
+il parviendra à atténuer le vice du premier et à le rendre presque nul.
+C’est ce qui arriva au combat judiciaire: son exécution fut environnée
+de tant de devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que celui qui
+demandoit la permission de se battre se jetoit dans des embarras qui
+devoient nécessairement le rebuter et le faire repentir de sa démarche.
+Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été impossible au
+combat judiciaire d’obtenir l’existence même la plus courte. Ses
+résultats eussent été trop révoltans, et si nous voulons savoir quels
+étoient ces correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici les
+expressions, tom. 1, pag. 50:
+
+«Quand les gages étoient donnés et reçus, le juge renvoyoit la décision
+à deux mois, pendant lesquels des amis communs tâchoient de connoître le
+coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre; ensuite on mettoit
+les deux parties en prison, où des ecclésiastiques tâchoient de les
+détourner de leurs desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le
+jour du combat. On amenoit ce jour-là les champions à jeun, devant le
+même juge qui avoit ordonné le duel; il leur faisoit prêter serment de
+dire la vérité; on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient en
+présence du juge ou régloient leurs armes. Quatre parrains choisis avec
+cérémonie les faisoit dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la
+barbe et les cheveux; on les menoit dans un champ fermé et gardé par des
+gens armés; c’est ce que l’on appeloit un champ-clos. On faisoit mettre
+les champions à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou
+entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point soutenir une
+fausseté et de ne point chercher la victoire par fraude ni magie. Les
+parrains visitoient leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et
+leurs confessions à genoux; et après leur avoir demandé s’ils n’avoient
+aucune parole à porter à leur adversaire, ils les laissoient en venir
+aux mains, ce qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des
+hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez aller les bons
+combattans, et alors on se battoit à outrance...
+
+«Le premier combat judiciaire dont l’histoire fasse mention, est celui
+qui fut permis par arrêt du parlement de Paris, le 21 janvier 1328,
+entre Renaud, sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte de Comminges,
+défendeur. Le second est celui de Jacques Legris, qui fut condamné à se
+battre contre Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé sa
+femme pendant la guerre des Croisades; le roi, c’étoit Charles VI, et
+toute sa cour, furent présens à ce combat, qui se fit en 1586, et où
+Legris succomba. Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, et
+celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième événement de cette
+espèce que je trouve bien établi dans notre histoire, c’est le fameux
+combat qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le 10 juillet
+1557, dans le parc de Saint-Germain, en présence du roi Henri II, du
+connétable de Montmorency et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat
+est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel est l’intervalle
+qui sépare ces deux derniers faits? il est de cent soixante-un ans; il y
+a par conséquent eu en France, pendant cette dernière période, deux
+combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres? Ce qui est rigoureusement
+parlant, possible, je l’ignore, mais je ne le crois pas; l’histoire
+n’eût pas manqué d’en faire mention, car ces événemens étoient de
+notoriété publique; ils fixoient l’attention générale, c’étoient des
+spectacles qui attiroient des foules immenses de toutes les parties du
+royaume; ils nécessitoient des procédures, des informations, qui
+reposent dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt à
+démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des personnes de haute
+distinction, et qu’aucun d’eux n’a pu rester ignoré.
+
+«Il est donc constaté, autant qu’une chose peut l’être, que la loi
+_gombette_, quoique vicieuse en elle-même, n’a pas fait le mal qu’elle
+auroit pu faire...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent à leurs enfans, tant
+qu’on ne leur en met pas d’autres sous les yeux; et s’il en a toujours
+été ainsi, même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, que
+ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer à des usages qui favorisent
+la passion, qui, bien plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se
+transmet à la génération la plus reculée?
+
+«Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir l’ordre public de
+la cité; mais l’enseignement domestique, et plus que cet enseignement,
+les exemples des pères et des magistrats sont les véritables lois de
+famille devant lesquelles les premières sont bien foibles lorsqu’il n’y
+a pas entre elles et les secondes une harmonie parfaite; aussi, voici ce
+qui arriva et ce qui dut arriver: le législateur, en instituant le
+combat judiciaire, avoit par-là même reconnu implicitement en principe
+qu’un combat quelconque étoit une mesure propre à la découverte de la
+vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux une manifestation de la
+volonté divine; or, quoique _combat légal_, autorisé d’après telles ou
+telles épreuves, tels ou tels devoirs, et _combat ordinaire_, fussent
+des choses bien différentes, puisque l’une étoit permise et l’autre
+défendue; cependant, comme cette différence ne consistoit que dans des
+formes rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces formes furent
+abolies, le combat judiciaire disparut entièrement, et laissa la
+vengeance seule maîtresse du terrain.
+
+«Quelles furent les suites de ce nouvel état de choses? chacun les
+prévoit; la noblesse militaire, humiliée depuis si long-temps par les
+entraves attachées au combat judiciaire, fut enchantée de s’en voir
+affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour punir l’homme heureux de
+son bonheur, vint le circonvenir avec ses sophismes, et l’enivrer de ses
+illusions. Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire et tout
+autre combat ne sont, au fond, qu’une seule et même chose; qu’il est
+ridicule de demander à la justice réparation d’une injure personnelle;
+que pour un homme d’honneur la plus légère offense doit être lavée par
+le sang, et qu’une conduite différente n’est que bassesse et lâcheté,
+etc., etc., etc. Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les lois
+n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent toute la facilité de se
+créer un système qui, bientôt, s’appela hautement le code de l’honneur,
+code devant lequel ceux de la morale et des lois ne furent plus que des
+mots vides de sens. C’est en vertu de ce code que le duel fut, dès sa
+naissance, sans nulle gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le
+voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, depuis
+1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus de sang que n’avoit fait la loi
+Gombette pendant les dix siècles de sa durée.»
+
+Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de sévères ordonnances
+contre cette barbarie, et c’est un de ses plus beaux titres de gloire;
+mais il ne put que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas à
+détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si communs. Si l’on eût
+eu son zèle à cet égard sous la régence et sous le règne suivant, on
+n’auroit presque plus vu de duels; cependant, Louis XV, dans les vingt
+dernières années de son règne, sévit avec rigueur contre les duels; on
+n’osoit plus se battre sur le territoire françois, les duellistes se
+donnoient rendez-vous par delà les frontières.
+
+Depuis la révolution, la fureur du duel est portée au comble; écoutons
+encore sur ce sujet l’auteur que j’ai déjà cité:
+
+«Nous avons vu et voyons chaque jour des pères de famille couverts
+d’honorables blessures, obligés d’aller à une mort certaine pour prêter
+le collet à des hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux une
+évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. Nous avons vu, et
+cela plus d’une fois, des ministres, des chefs de corps, réunis en
+conseil, fixer, par des transactions en bonne forme, l’espèce d’armes,
+les règles et les formes d’après lesquelles devoient se faire et se sont
+effectivement faits des duels entre des enfans de treize à quatorze ans,
+l’espoir unique de leur race et dignes d’une toute autre
+protection[109].»
+
+ [109] Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de Rouillé,
+ officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté.
+
+
+Phases du duel.
+
+«Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a quatre périodes, dont
+chacune est bien distinguée par le caractère qui lui est propre.
+
+«La première, depuis Henri II, ou l’abolition du combat judiciaire
+jusqu’au règne de Henri IV, est d’environ un demi-siècle. Le duel,
+pendant cet espace de temps, a été un crime public, complètement impuni
+et entièrement abandonné à lui-même. La deuxième, qui est aussi d’un
+demi-siècle, comprend les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Durant
+cette période, les duels ont été presque aussi fréquens que dans la
+première, mais avec cette différence bien notable, que les duellistes
+étoient jugés par les tribunaux, et que les condamnés recouroient à la
+grâce souveraine. La troisième, qui est celle du règne de Louis XIV, a
+duré soixante-dix ans. Sous cette période, le duel a été contenu et
+réprimé par des lois très-sévères. La quatrième date de la régence
+jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. Sous cette dernière
+période, le duel n’est plus un préjugé ni une coutume funeste, ni un
+crime public (surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé sur le
+modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant les humains avec
+l’arme de l’athéisme ou du matérialisme.»
+
+Voici comment l’auteur termine sa discussion:
+
+«Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du code pénal, ne peuvent
+convenir pour réprimer le duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement
+les mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois: la France veut
+une mesure qui concilie les principes de la justice éternelle avec la
+foiblesse humaine et la sensibilité nationale; c’est dans cette mesure
+seule que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile à trouver
+(mais qui se trouve, quand on le cherche bien) en-decà ou au-delà duquel
+le vrai ne peut subsister; c’est dans ces intentions que je viens
+soumettre à _Sa Majesté_, à la chambre des pairs, à la chambre des
+députés, à MM. les maréchaux de France, le projet de législation qui va
+suivre:
+
+Article 1er. «Dans les trois mois qui suivront la publication de la
+présente loi, tous les officiers de nos régimens de terre et de mer
+prêteront, entre les mains des chefs respectifs de leurs corps, le
+serment dont voici les termes:
+
+«Je jure sur ma conscience et mon honneur de prévenir et d’empêcher,
+autant qu’il sera en mon pouvoir, tout duel qui pourra se présenter
+entre militaires ou autres, quelle que soit la qualité des personnes
+entre lesquelles il se présentera, et les motifs qu’elles puissent
+alléguer pour recourir à cette mesure.
+
+2. «Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront nommés officiers dans
+nos armées, et inscrit par ordre de date sur un registre destiné à cet
+effet, lequel restera déposé chez le colonel; celui-ci prêtera le même
+serment entre les mains du commandant de sa division.
+
+3. «Tout officier, quel que soit son grade, qui après avoir prêté le
+serment ci-dessus, se battra en duel, ou sera convaincu de l’avoir
+facilité, sera destitué, condamné à un an de prison et à une amende de
+mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter aucune
+décoration.
+
+4. «Tout sous-officier qui se battra en duel sera mis en prison pour
+trois mois, et placé le dernier de sa compagnie pendant un an.
+
+3. «Tout sous-officier, en cas de récidive, sera mis en prison pour un
+an, et ne pourra plus obtenir d’avancement ni de décoration.
+
+6. «Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, pour la première
+fois, à la salle de discipline, pendant six mois; s’il récidive, il
+subira une prison de six mois, après lequel temps il sera soumis à une
+surveillance spéciale, consigné au quartier et privé de tout congé
+pendant la durée de son engagement.
+
+7. «Tout sous-officier et soldat qui aura excité un duel par ses
+conseils, ou aura servi de second, ou l’aura facilité en fournissant les
+armes ou le local pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines que
+les duellistes.
+
+8. «Quiconque aura empêché un duel, recevra de nous une récompense, sur
+l’avis du colonel du régiment.
+
+9. «Le capitaine de la compagnie où un duel aura eu lieu, son lieutenant
+et sous-lieutenant feront toutes les informations relatives au fait, et
+en remettront le cahier au colonel.
+
+10. «Les duellistes seront jugés par les conseils de guerre, où ils
+pourront se défendre. Dans tous les cas, ce jugement sera soumis à la
+révision du conseil de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé
+haute-cour militaire.
+
+11. «Tous les mois, le colonel de chaque corps rendra compte à notre
+ministre du nombre des duels arrivés dans cet intervalle; il y fera
+mention de toutes les personnes qui seront parvenues à en empêcher.
+
+12. «Nous confions l’exécution de la présente loi à notre ministre de la
+guerre, à MM. les maréchaux de France, à tous les officiers-généraux, à
+tous les corps d’officiers.»
+
+
+Second projet.
+
+Article 1er. «Les élèves de toutes les écoles civiles, de celles de
+médecine, de droit et de tous les collèges de notre royaume, âgés de
+quinze ans accomplis, huit jours après leur admission, prêteront un
+serment ainsi conçu:
+
+«Je jure que je ne provoquerai personne en duel, et que, dans
+l’occasion, j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour
+empêcher cette action.
+
+2. «L’avancement de tous ceux compris au premier article, et qui se
+seront battus en duel, sera retardé de deux ans, et, en cas de récidive,
+ils seront condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende,
+à quatre ans de surveillance, exclus de toute promotion et de toute
+place à l’avenir.
+
+3. «Le même serment sera prêté par tous les employés des administrations
+civiles et militaires de notre royaume.
+
+4. «Ceux compris en cet article 3, qui se battront en duel, seront
+destitués, et, en cas de récidive, condamnés à deux ans de prison, à
+cinq cents francs d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la
+surveillance de la police.
+
+5. «Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, prêté les armes ou le
+local pour son exécution, sera condamné aux mêmes peines.
+
+6. «Tout élève d’une autre profession que celles mentionnées ci-dessus,
+âgé de seize ans accomplis, qui se sera battu en duel, sera condamné à
+six mois de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et quatre ans de
+surveillance.
+
+7. «Toute autre personne exerçant un art, une profession, une industrie
+quelconque, quand même elle auroit été autrefois militaire, et qui se
+sera battue en duel, sera condamnée à six mois de prison et à une amende
+de cinq cents francs; en cas de récidive, à deux ans de prison, à mille
+francs d’amende, et à une surveillance de quatre ans; elle ne pourra, en
+outre, être nommée à aucune fonction publique.
+
+8. «Les faits de duel, imputés aux personnes des différentes classes
+désignées ci-dessus, seront jugés par nos tribunaux ordinaires, sur les
+poursuites de nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort.
+
+9. «Ceux qui empêcheront un duel obtiendront de nous des récompenses qui
+seront réglées d’après l’avis du maire de la commune, où le fait aura
+lieu, et du préfet du département.
+
+10. «Nous confions l’exécution de la présente loi à nos ministres de la
+justice et de l’intérieur, à tous les magistrats de l’ordre judiciaire
+et administratif, et à tous les pères de famille.
+
+«Si vous reconnoissez que l’homme est un être libre et moral, on plutôt,
+si vous êtes conséquent avec vous-même, vous concluerez que le duel est
+un crime aux yeux de Dieu. En effet, un _être libre et Dieu_ sont des
+corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fils: et l’être
+libre, par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet
+d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte de l’usage qu’il en
+fait; sans cette sujétion, la liberté elle-même, considérée seule et
+sans aucune relation avec cette puissance, seroit le plus funeste de
+tous les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de destruction mis
+entre les mains d’un enfant, et l’être libre seroit au-dessous de la
+brute, car la brute n’étant pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a
+pas... Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors même que les
+lois civiles ont la lâcheté de ne pas le punir.
+
+«... L’homme réfléchi sera bientôt convaincu que ces deux mots:
+_honneur_ et _duel_, offensent la raison par la plus choquante des
+contradictions; en effet, le premier réjouit ou nous console en nous
+rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, de générosité, de pardon,
+etc.; et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de
+tout ce qui est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler par
+les cruelles affections de la vengeance et du désespoir; ainsi, ces deux
+mots, loin de pouvoir être accolés, se combattent mutuellement et
+s’entre-détruisent.
+
+«... Mais sortons de la théorie, et voyons ce que produisent tous les
+duels sans exception: celui des deux champions que le hasard a favorisé,
+est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction
+intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui a rempli un devoir pénible,
+ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable? Non: loin de là, son
+triomphe lui fait horreur; il vient d’immoler à une puérile vengeance un
+frère d’armes, un ami, un citoyen, utile à la patrie, son sort est lié à
+celui du premier fratricide de la terre; il s’en fait à lui-même son
+supplice, quand même la loi du pays ne le punirait pas; et quoi qu’il
+fasse, ce supplice ne le quittera qu’avec la vie.
+
+«... Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et
+futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les
+rattacher par un fil quelconque, à l’idée d’un honneur _même faux_, vous
+les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas; la nature ne peut
+être faussée jusque-là...
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Quant à la considération tirée de la prudence et de la circonspection,
+que le duel, suspendu comme l’épée de Damoclès, peut inspirer à des
+hommes réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit cette
+influence, d’un autre il rend plus intraitables, et plus insolemment
+despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres dans l’expérience de
+l’escrime, et ici le bien ne peut compenser le mal.
+
+«D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline militaire,
+essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède
+éminemment la science des précautions, et des moyens avec lesquels
+s’obtient cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement
+d’hommes, même le plus petit, ne pourroit subsister l’espace d’un jour.
+
+«... Le duel étant un crime, la société où il se commet, ne peut exister
+sans une loi qui le réprime, car un crime national est susceptible de
+répression comme celui d’un individu, quelle que soit l’ancienneté du
+préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. Je ne puis me refuser à citer
+un exemple qui a un rapport direct avec le sujet que je traite: c’est
+celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l’Asie, que les
+voyageurs nous donnent comme le plus civilisé de ce continent, et dont
+les mœurs, en général, paroissent avoir quelque rapport avec les
+nôtres... Voici donc comment le _voyageur français_ nous raconte les
+résultats que produisent au Japon parmi les nobles certaines paroles et
+divers petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent leur
+honneur.
+
+«_Dès les plus tendres années, on accoutume ici les enfans à des
+principes d’honneur qui, quelquefois dans un âge plus avancé, ne les
+portent pas à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se
+sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs épées se
+frottèrent l’une contre l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet
+accident; l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit l’effet du hasard;
+il ajouta qu’après tout, le malheur n’étoit pas grand, que ce n’étoit
+que des épées qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien
+l’autre; je vais, reprit le premier, vous en faire voir la différence.
+Vous croyez, Madame, qu’ils vont se battre, comme auraient fait des
+Français; vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon; il est une
+autre façon de montrer sa bravoure, et c’est ce que fit celui qui se
+crut offensé: sur le champ il tira son poignard et s’en ouvrit le
+ventre; le second monte en diligence, pour servir sur la table de
+l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient ensuite, et trouvant
+son adversaire qui expiroit, il lui dit: Je vous aurois prévenu, si je
+n’eusse été occupé du service du prince, mais je vous suivrai de près,
+et ferai voir que mon épée vaut bien la vôtre._» (Voyageur françois,
+vol. 6, page 201.) «Les faits de cette espèce sont confirmés par tous
+les auteurs qui ont écrit sur le Japon.»
+
+Voilà certainement une espèce de duel beaucoup plus _délicat_ sur le
+point d’honneur, et plus courageux que le nôtre; car il ne s’y trouve
+aucun genre d’inégalité.»
+
+... L’estimable auteur dont j’ai tiré cet extrait, termine ainsi son
+ouvrage:
+
+«Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de tous les gens
+raisonnables, demandant une loi spéciale contre le duel, exprimé, répété
+en tant d’occasions ne produit aucun effet, le monde entier sera
+autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France a déclaré mettre en
+permanence, non seulement sur sa génération actuelle, mais sur toutes
+ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les
+hommes.»
+
+Et l’on peut ajouter: le plus opposé à la religion, à la raison, à
+l’humanité et à la véritable grandeur d’âme.
+
+
+
+
+(4) CHAPITRE XIII.
+
+
+Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, un dévoûment
+sublime pour nos proches et pour nos semblables, qui ne soient
+prescrits, comme préceptes, dans les livres saints; et très-justement,
+comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit ou de la lâcheté,
+ou de la cruauté, ou de l’égoïsme à se conduire autrement. On expose
+continuellement et sans balancer, sa vie pour aller combattre dans les
+armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est pour obtenir des
+appointemens et des grades, si dans des circonstances particulières et
+très-rares, ces mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours pour
+sauver ceux de leurs semblables. On achète mille superfluités, on se
+croit obligé de faire un nombre infini de présens à des gens qui n’en
+n’ont nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir
+indispensable de secourir des infortunés sans aucune ressource, et même,
+lorsqu’il le faut, aux dépens de sa propre aisance. Le militaire qui se
+vante d’obéir ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui ne sont que
+les ressorts secondaires qui le font agir, ce militaire pourrait-il,
+sans inconséquence, manquer de soumission à son souverain?...
+
+Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et vertueux,
+n’hésitera jamais à braver tous les périls quand les circonstances
+l’exigeront, pour secourir et défendre sa patrie, son souverain, sa
+famille et ses amis! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement
+déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux qui, même sans être
+un saint, se trouve forcé par d’horribles événemens (comme on l’a vu
+tant de fois dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le
+martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel! Et lorsqu’il
+court à l’échafaud, il se place au nombre des saints, et cependant il ne
+fait que remplir le plus indispensable de tous les devoirs.
+
+Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, lorsqu’elles sont bien
+reconnues, elles ôtent l’orgueil qui, trop souvent, ternit et dénature
+la vertu et les belles actions les moins communes. Rappelons-nous
+toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, le plus héroïquement
+vertueux, que _le juste!_ parce qu’il n’a fait que remplir les devoirs
+imposés par la volonté divine! et que rien n’est plus juste que d’obéir,
+dans toutes les situations de la vie, aux ordres de l’arbitre suprême
+des destinées humaines! et la seule raison suffiroit pour nous faire
+admirer profondément ces lois éternelles et sacrées!
+
+
+
+
+(5) CHAPITRE XIII.
+
+
+Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les jours, que les mêmes
+gens qui, aux spectacles, viennent admirer avec transport, avec
+enthousiasme, l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à Cinna,
+qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner; que les mêmes gens,
+dis-je, qui font éclater en public la même admiration pour tous les
+traits de ce genre, ne puissent pardonner une parole, un geste et que
+très-souvent, en sortant de ces représentations théâtrales, ils se
+décident à s’aller battre avec un homme qui, quelquefois, sans le
+vouloir, les a coudoyés dans la foule, ou leur a marché sur le pied;
+certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, n’ont jamais
+poussé aussi loin l’inconséquence, l’inhumanité, la folie et la sottise.
+
+Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des orateurs chrétiens:
+
+«Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles aux animaux, et non à
+l’homme, afin de modérer en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le
+porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui sont étrangères que
+par raison, et de l’engager à penser avant de s’en servir.
+
+«L’esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la
+souveraineté de Dieu, _mihi vindicta_, nous dit-il, _c’est à moi que la
+vengeance est réservée_.
+
+«Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement (qu’il ne permet qu’aux
+rois), à lui la vengeance; l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits
+suprêmes; enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce qu’il ne
+peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.»
+
+
+
+
+(6) CHAPITRE XIII.
+
+
+L’armée triomphante du maréchal de Turenne étant en marche, ayant ce
+grand homme à sa tête, fut arrêtée par la députation d’une ville voisine
+qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus pour obtenir de lui
+de ne point passer par cette ville; le maréchal répondit qu’il
+n’accepteroit point cette somme, parce que cette ville n’étoit point sur
+son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer!... (Voyez les mémoires
+de M. de Turenne.)
+
+On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on est capable d’une
+telle bonne foi et d’un tel désintéressement. Ces grands exemples ont
+été donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, les Duguesclin,
+etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, de Louis XIII, de Louis
+XIV. On s’est enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit
+jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans la pièce de Georges
+Dandin, lorsqu’un des personnages se vantée qu’un de ses aïeux obtint
+_du roi la permission de vendre tout son bien pour faire le voyage
+d’outre-mer_. Ce mot étoit alors un hommage rendu à la générosité des
+militaires français; il n’est plus aujourd’hui qu’une folie ridicule!
+
+
+
+
+(7) CHAPITRE XVII.
+
+
+L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, mais, cependant, il est
+reconnu qu’elle est très-dangereuse, et que même elle donne la fièvre.
+Notre excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration faite avec le
+charbon, et la falsification presque générale des vins, sont peut-être
+au nombre des causes qui produisent depuis trente ans tant de maladies
+nouvelles.
+
+
+
+
+(8) CHAPITRE XVII.
+
+
+D’après les expériences du docteur Priestly sur les différentes sortes
+d’air, on a rempli une bouteille de l’air pris dans la salle des malades
+de fièvre putride de l’Hôtel Dieu; on a rempli une autre bouteille de
+l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie italienne, un jour
+de première représentation, et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de
+ces deux sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit beaucoup
+plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. Personne n’a contesté la
+vérité et l’authenticité de cette expérience, dont M. de Beauchêne a
+donné un détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages.
+Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse désœuvrée qui passe tant
+d’heures de la journée aux spectacles!...
+
+
+
+
+(9) CHAPITRE XVII.
+
+
+Je ne m’appliquerai point ces vers:
+
+ «Qui n’a plus qu’un moment à vivre,
+ «N’a plus rien à dissimuler.»
+
+Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai toujours exprimée
+sans aucune espèce de ménagement, quoique je connusse toutes les
+tournures que sait communément employer la crainte de se faire des
+ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne veut point parler contre
+sa conscience et contre ses opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que
+les écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, les
+préventions se dissipent, les pamphlets, les libelles, les écrits pleins
+d’erreurs, d’inconséquences, d’injustice et de mensonges, tombent dans
+l’oubli; tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, lorsqu’on
+y trouve d’un bout à l’autre de la bonne foi, de la candeur, une
+parfaite droiture, et que, d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous
+le rapport du style et des idées.
+
+
+
+
+(10) CHAPITRE XVII.
+
+
+Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit trop louer ses
+peintures sur glace d’une illusion et d’un effet admirable, dont la
+durée doit surpasser celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de
+l’invention une infinité d’expériences très-coûteuses, pour pouvoir
+parvenir, non à peindre seulement sur la glace, mais à y incruster
+profondément les couleurs, procédé qui surpasse infiniment la manière de
+peindre les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret est perdu.
+On n’a point assez loué cette belle invention de M. Dyle; les gens en
+place d’alors ne l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine
+parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les inventions utiles
+ou très-belles, ont le mérite de mettre beaucoup de soin à les faire
+valoir quand elles se font chez eux; un de leurs peintres, feu M.
+Reynolds, inventa la composition d’un caustique avec lequel on pouvoit
+peindre solidement sur le verre et sur la glace; il peignit ainsi les
+vitraux d’une chapelle d’Oxford; cette petite découverte fut tellement
+exaltée dans les journaux anglois, que tous les étrangers alloient à
+Oxford pour y admirer cette chapelle. Nous avons été de ce nombre à
+notre premier voyage en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans.
+Ces tableaux n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la première fois
+ce genre de peintures non sur de petites vitres, mais sur de grandes
+glaces, le dessin en étoit charmant, et la composition parfaite. Une de
+ces glaces représentoit ingénieusement _l’espérance_, vue par derrière,
+et les bras étendus vers des nuages. Il y a dans cette composition un
+vague mystérieux qui convient parfaitement à l’espérance.
+
+M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande dimension; ses
+couleurs ont un éclat éblouissant, et comme nous l’avons dit, elles ont
+l’avantage unique d’être profondément incrustées dans la glace.
+
+
+
+
+(11) CHAPITRE XX.
+
+
+Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta sur le trône en 1226.
+Ce prince, au siége de la ville de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier
+de guerre le fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante
+chevaliers et toute la garnison. On voulut engager saint Louis à faire
+mettre à mort, comme rebelles, le fils du comte et les chevaliers; Louis
+répondit qu’un fils et des vassaux ne méritaient point ce traitement
+pour avoir suivi les ordres d’un père et d’un seigneur, et il les envoya
+prisonniers dans différentes villes.
+
+Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les plus indignes
+traitemens avec une grandeur d’âme qui subjugua l’admiration de ces
+barbares: le sultan Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa
+captivité; on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions de
+Moadan furent si déraisonnables, que Louis les refusa toutes; les
+menaces les plus atroces ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on
+finit par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit; mais à
+peine l’eut-on conclu, que le sultan fut assassiné. Le chef des
+conjurés, nommé Octaï, entra chez le roi, son épée sanglante à la main,
+et, par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui rendre la
+liberté, s’il vouloit l’armer chevalier; mais cette dignité ne se
+donnant qu’avec de certaines cérémonies religieuses, il regarda comme
+une profanation d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit le
+meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient eurent beau lui
+représenter que Saladin avoit été fait chevalier par un chrétien, et que
+l’empereur avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa
+formellement Octaï, qui le menaça vainement de lui donner la mort. Les
+émirs enfin ratifièrent le traité; mais une difficulté inattendue pensa
+coûter la vie au roi: le traité devant être confirmé par des sermens
+réciproques, les Sarrazins en firent un conçu en ces termes: _Qu’ils
+renonçoient à Mahomet, s’ils manquoient à l’exécution_; et ils exigèrent
+du roi les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son engagement,
+_il vouloit pour toujours être séparé de la compagnie de Dieu_; et
+celui-ci: _qu’il consentiroit à être mis au même rang que le chrétien
+qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, par mépris de J.-C.,
+crache sur la croix et la foule aux pieds_[110]. Le roi consentit à
+prononcer le premier serment, mais le second lui paroissant, dit-il, un
+_blasphème étudié_ plutôt qu’un serment, il déclara que rien ne pouvoit
+l’engager à proférer des paroles si exécrables et si inutiles, puisque
+la première formule exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable.
+On le menaça de lui couper la tête ou de le mettre en croix: «Vous le
+pouvez, répondit-il froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps;
+mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez rien.»
+
+ [110] Ce dernier serment avoit été composé par un renégat.
+
+On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile en répétant: _Je ne
+prononcerai point ces blasphèmes._
+
+Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le conjurèrent de céder, il
+fut inébranlable. Après avoir montré la plus grande fureur, et tenté
+tous les moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent du
+premier serment, et on le mit en liberté. Le roi avoit promis par le
+traité de donner deux cent mille francs avant de se mettre en mer, et il
+laissa en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il couroit
+parmi les infidèles, il ne voulut les quitter qu’après avoir fait venir
+cette somme, et retiré son frère de captivité, quoiqu’on le pressât de
+s’embarquer pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite
+d’envoyer l’argent. Cet argent arriva; et deux jours entiers furent
+employés à faire les paiemens, qui se comptoient au poids, à dix mille
+francs par chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus rien à
+payer, Philippe de Montfort lui dit en riant que non, du moins au compte
+des Sarrazin, qui s’étoient trompés d’une balance, et qui méritoient
+encore pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit sèchement
+qu’il ne vouloit tromper personne: sur quoi Joinville, qui étoit
+présent, fit un signe à Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée,
+assura le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une plaisanterie;
+mais Louis s’informant du fait, apprit la vérité; il ordonna à Montfort
+avec sévérité de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui fut
+exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250.
+
+Tels furent les fruits heureux que produisit dans cette âme si sensible
+et si magnanime, l’éducation la plus religieuse, et par conséquent la
+plus parfaite; c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse
+Blanche, la plus tendre des mères, disoit: «Mon fils, j’aimerois mieux
+vous voir périr à mes yeux, que de vous voir perdre l’innocence de votre
+baptême.» Elle lui disoit encore: «Souvenez-vous que rien ne peut être
+glorieux au prince de ce qui est onéreux au peuple. Quand vous croirez
+être au-dessus des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de vous.
+Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une ligne de distance; entre
+Dieu et un roi est l’infini.» Assurément il est de l’intérêt de tous les
+peuples que les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens,
+nous citerons encore à ce sujet la belle exhortation que le pieux et
+brave Louis VII sur son lit de mort fit à son successeur: «Mon fils,
+(lui dit-il), protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les
+orphelins; conservez et faites respecter les lois; aimez le bien public
+et la paix; la royauté est une charge que Dieu vous confie, et dont vous
+lui rendrez compte après votre mort.» Qu’on suppose maintenant à ses
+derniers momens un souverain irréligieux, qui, durant sa vie, n’a été
+animé que par l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement,
+s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de la tombe, ce
+qu’il doit dire à son successeur: méfiez-vous toujours des prêtres;
+ôtez-leur autant que vous le pourrez toute espèce de crédit dans la
+nation, parce que les préjugés[111] rendroient toujours leur pouvoir
+supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant sur les consciences,
+nuiroit à tous nos projets d’élévation, d’agrandissement et de gloire:
+faites-vous craindre également de vos sujets et de vos voisins: soyez
+toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut être utile à vos
+intérêts; et quant à la politique, lisez Machiavel et profitez de ses
+conseils, etc., etc.
+
+ [111] _Préjugés_, en langue philosophique, signifie religion. Son
+ synonyme, dans la même langue, est _superstition_.
+
+
+
+
+(12) CHAPITRE XXVI ET DERNIER.
+
+
+De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé contre la guerre
+d’Espagne; s’ils avoient un peu plus d’instruction, ils auroient vu que
+tous les historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup de
+justice contre la lâcheté de tous les souverains du temps de Valdémar,
+roi de Danemarck, qui supporta les rigueurs d’une longue captivité
+causée par une insigne trahison, sans qu’aucun prince osât se déclarer
+son défenseur. La captivité de François premier fut légitime, ainsi que
+celles de tous les princes faits prisonniers dans les batailles; mais la
+guerre faite uniquement pour délivrer un souverain victime de la
+rébellion ou de la perfidie, cette guerre même sans succès, seroit
+toujours magnanime et glorieuse aux yeux de tous ceux qui jugent sans
+partialité.
+
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+ Épitre dédicatoire. v
+ Préface. vij
+ Chap. Ier. Combien le temps est précieux. 1
+ Chap. II. Du vice et de la vertu. 10
+ Chap. III. Emploi du temps dans l’éducation. 15
+ Chap. IV. Emploi du temps dans la jeunesse. 19
+ Chap. V. Suite du précédent. 25
+ Chap. VI. De la manière d’entretenir les connoissances
+ acquises en se réservant le temps nécessaire pour en
+ acquérir de nouvelles. 29
+ Chap. VII. Suite du précédent. 42
+ Chap. VIII. Suite du précédent. 52
+ Chap. IX. De l’emploi du temps dans l’âge mûr. 59
+ Chap. X. L’emploi du temps dans la vieillesse. 64
+ Chap. XI. Des œuvres posthumes et des testamens. 77
+ Chap. XII. Du devoir. 93
+ Chap. XIII. De la fausse gloire. 100
+ Chap. XIV. Des préjugés. 105
+ Chap. XV. De la gloire littéraire. 108
+ Chap. XVI. De ce que seroit une parfaite civilisation. 116
+ Chap. XVII. Suite du précédent. 121
+ Chap. XVIII. Suite du précédent. 133
+ Chap. XIX. Suite du précédent. 141
+ Chap. XX. Suite du précédent. 145
+ Chap. XXI. Suite du précédent. 153
+ Chap. XXII. Suite du précédent. 171
+ Chap. XXIII. De la sensibilité. 174
+ Chap. XXIV. De l’égoïsme. 189
+ Chap. XXV. Suite du précédent. 196
+ Chap. XXVI et dernier. Conclusion. 216
+ Notes renvoyées à la fin du volume. 223
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+ERRATA.
+
+
+Par une erreur du copiste, on a omis, dans le chapitre de la musique,
+une citation curieuse que voici:
+
+«Gui d’Arezzo, qui inventa les notes de musique, choisit les six
+syllabes _ut, re, mi, fa, sol, la_, prises de l’_Hymne de
+Saint-Jean-Baptiste_:
+
+ _Ut_ queant laxis
+ _Re_sonare fibris,
+ _Mi_ra gestorum
+ _Fa_muli tuorum,
+ _Sol_ve polluti
+ _La_bii reatum.»
+
+Ce passage est tiré de l’_Histoire de la musique en Italie_, par M. le
+comte ORLOFF.
+
+Au lieu de: nièce de Mme Érard, _lisez_: nièce de M. Érard, pag. 39.
+
+Au lieu de: Richard Desrues, _lisez_: Desruèz, pag. 132.
+
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+NOTE DU TRANSCRIPTEUR
+
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+On a corrigé ces deux derniers errata.
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79075 ***