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J’ajoutai depuis à cette idée, en +faisant de plus enlever par le temps la jeunesse et la beauté sous la +figure d’une belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle +gouache, peinte par M. Méris[2], et qui n’a pu servir de modèle à la +gravure de cet ouvrage; je la donnai, il y a plus de vingt ans, à une +personne qui n’existe plus, et j’ignore ce que cette miniature est +devenue. Les vers qui sont au bas, je les ai faits pour cette gravure. + + [2] Si justement célèbre pour ce genre de peinture. + + +IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL. + + + + +ÉPITRE DÉDICATOIRE + +A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS. + + +Mes chers enfans, + +Ce ne sont point des leçons que je vous offre, vos vertueux parens vous +donnent toutes celles qui peuvent le mieux former l’esprit, l’âme et le +caractère. Cet ouvrage ne contient que le détail des moyens de conserver +toujours les bienfaits de l’éducation, et c’étoit ce qu’on pouvoit faire +de plus utile pour vous. Quoique vous soyez fort au-dessus de vos âges, +vous ne pourrez lire avec fruit ce livre que dans quelques années, mais +c’est un souvenir que j’aime à vous laisser; il m’est doux de penser +qu’il aura quelque influence sur vos destinées, et qu’il vous rappellera +ma tendresse. + +DUCREST, comtesse DE GENLIS. + + + + +PRÉFACE. + + +J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens +faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront +à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à +l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant +en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à +ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la +fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés +si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand +monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer +sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes +qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications +nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus +intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits +d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous +égards, méritoient de l’être. + +Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont +je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général, +tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan; +mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je +l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est +particulièrement destiné. + +On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans +les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans +les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes, +même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et +surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour +expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant +et plus beau que l’innocence!... + +On trouve dans _l’Esprit des lois_, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus +passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de +Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les +politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge: + +«Il fit deux mauvaises actions: il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il +les rendit célèbres par son repentir; de sorte qu’on oublia ses actions +criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte +qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des +choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la +beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses +foiblesses; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus +possible de le haïr.» C’est bien assez que le repentir soit une +expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à +notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y +auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre +réputation: quel renversement de tout principe et de toute morale[3]!... + + [3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par + cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort + mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain, + c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de + magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui + prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage + des vaincus n’est jamais suspect. + + Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant + tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les + Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce + qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette + cérémonie le nom _d’adoration_; mais on sait par les livres saints + que dans toutes les langues orientales le mot _adoration_ signifie, + appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les + prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les + reprendre avec énergie de leurs déréglemens; on voit ces prophètes + dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient _adorer_ le roi. + Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette; + on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre, + et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable + à celui qu’on doit à la Divinité. + + Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire, + seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les + justifier par des faits et des preuves irrécusables. + +On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans +l’admirable tragédie de _Polyeucte_, parce que ce caractère inspire le +plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un +personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a +toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans +l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le +mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour +l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours, +sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les +personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de +_Félix_, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il +ne cherche point à dissimuler sa lâcheté; mais le spectateur ne peut +jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son +caractère. + +On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère +de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme +toute la perfidie d’un scélérat; dans un siècle où l’on n’avoit point +bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce +personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs; mais, de nos +jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la +hardiesse, et par l’injustice et la barbarie; mais on ne veut pas +mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on +veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de +vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les +yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt +insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les +épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables; on a donné +le nom de _foiblesse_ à des crimes, celui _d’égarement_ à l’adultère, de +_galanterie_ au libertinage; on a même appelé l’impudence _de la bonne +foi et de la sincérité_, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de +faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les +caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles. + +Labruyère a dit: _Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu +plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître._ + +Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime +moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de _main de maître_, +et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis +soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il +est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et +parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre +qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit: _Qu’est-ce +que tout cela prouve?_ Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas +moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que +seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a +vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de +l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à +un grand orateur, termine ainsi cette énumération: _Enfin, je le veux +tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être._ On en doit +dire autant des auteurs en tout genre. + +Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher +qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui +peuvent conduire à la bien connoître; alors ils n’admireront, ils ne +désireront que la véritable gloire; celle-là seule est durable, celle-là +seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue; en satisfaisant la +conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les +injustices et la calomnie; les plus honorables suffrages la vengent de +l’envie, de l’intrigue et des persécutions; elle fait les délices de la +vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et +religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau: _qu’il ne peut +regarder un de ses livres sans frémir_, les revoit et les relit avec +satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire. + +Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et +particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur +par de mauvaises lectures; nous ajouterons que même les livres +d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux +principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues +historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de +faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre, +mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur +mauvaise foi: ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur +Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison, +la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion +chrétienne qu’il persécuta avec fureur; d’ailleurs il eut la barbarie de +faire mourir Ursule, son gouverneur; de condamner lui-même de sa propre +bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la +tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que +ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la +mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce +même prince, _d’une si grande force d’âme et d’esprit_, étoit livré aux +plus viles et aux plus abominables superstitions: par exemple, il +faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par +l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup +d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens; mais M. +de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence. + +Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des +Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais +existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans +ses citations de l’histoire moderne; il dit dans un de ses ouvrages que +Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent +_sciolti_, (c’est-à-dire, _vers blancs_), et que ces vers rimés sont +au-dessous du médiocre; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait +des vers _sciolti_; toutes ses poésies sont rimées! et dans un autre +ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers _sciolti_ est due +au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le +siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de +l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point +prendre le deuil que prit toute la cour, _eut le courage d’aller au +cercle de la reine en habit de couleur_. Et mademoiselle de Montpensier +dit dans ses Mémoires ce qui suit: + +«Cromwell mourut: la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de +cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un +souverain étranger; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le +courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine.» + +C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du +_Testament politique_ du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de +Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce +testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de +sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire +a travesti la Bible d’un bout à l’autre; il n’a pas écrit une page +contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges; +c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés +avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet +exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur +répétoit dans presque toutes ses lettres: _mentez, mentez mes amis, +mentez toujours; il n’y a que cela de bon[4]_. Aussi mandoit-il à +Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit +d’un de ses livres d’histoire: _dites-moi s’il n’y a pas encore quelques +vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause; vous +n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5]_. + + [4] Voyez _Lettres de Voltaire à d’Alembert_. + + [5] _Lettres de Voltaire_. + +Soutenir _la bonne cause_, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet +de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de +subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus +extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées +incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie; et qu’on +ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en +ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit +formellement: _que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle +le bon et le mauvais, etc.[6]_ + + [6] Voyez _les Dîners du baron d’Holbach_, où cette citation se trouve + beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée. + +Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne, +dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par +ordre de la convention, _l’an 2 de la république_, et dans lequel il +annonçoit solennellement que _la Convention nationale reconnoissoit un +Etre suprême_; dans ce discours que nous avons sous les yeux, +Robespierre s’exprime ainsi: «Les coryphées de la secte encyclopédique +déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés +par les despotes; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et +tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des +madrigaux pour les courtisanes; ils étoient fiers dans leurs écrits, et +rampans dans les anti-chambres: cette secte propagea avec beaucoup de +zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi +les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de +philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la +société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la +règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou +de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.» + + [7] Les _grands_, en général, n’adoptèrent nullement cette + extravagante opinion; mais elle prévalut en effet dans beaucoup + d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature, + où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix. + +Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens +admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux +l’entière _liberté de penser_, c’est-à-dire, de faire imprimer et de +publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des +pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le +gouvernement; voilà ce que la philosophie appeloit _la liberté de +penser_. + +Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une +manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce +monstrueux ouvrage _la Préface de notre révolution_, épithète heureuse +et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand +de tous les éloges. + +Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se +décidant enfin à reconnoître un _Etre suprême et la nature_, interroge +l’athée et lui dit: «Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple +que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride +doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage +trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses +destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n’est +qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau? L’idée de son +néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que +celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses +semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus +d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la +volupté?...» + +Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de +plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce +d’enthousiasme, s’écrie: «O toi, fille de la nature! mère du bonheur et +de la gloire! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le +crime; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui +donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté! tu +partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et +sainte égalité!...» + +A la suite de ces _transports patriotiques_, Robespierre fit +l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer +_à la place_, disoit-il, _de celles_ que les _circonstances ont +détruites_[8]. La première solennité qu’il proposa fut: _à l’Etre +suprême et à la nature_; il n’explique pas le genre de divinité de la +_nature_, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite +viennent les fêtes suivantes: _à l’humanité_ (qui, comme on sait, ne +suspendoit pas _les travaux sanglans_ de la guillotine), _aux +bienfaiteurs de l’humanité_ (ce qui veut dire: à ceux qui renversoient +les autels et les trônes), _à l’amour de la patrie_ (à ceux qui la +dépeuploient par les guerres et les massacres), _à la vérité_ (à ceux +qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), _à la justice_ +(dont on violoit toutes les lois), _à la pudeur_ (lorsque toutes les +femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), _au +bonheur_ (au milieu des échafauds), etc., etc. + + [8] Il est remarquable qu’il n’ose dire: à la place des fêtes du + christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours + de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard + de la religion, ce genre de pudeur. + + Il en cite plusieurs exemples: celui-ci lui étoit échappé; il ajoute + avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres + employées par les impies, eût révolté tous les esprits. + +Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte; elles se +passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans +les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par +une révélation particulière, que l’_Etre suprême_ n’en demandoit pas +davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à +tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment +humaine, loyale et spirituelle!... + +On a long-temps agité cette question: _existe-t-il des athées de bonne +foi?_ Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout +raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de +regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans +reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine, +qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a +rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet +cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due +à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a +pas; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme; en se +contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste; mais qui a +révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni +hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui +leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement +laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus +que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne +pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde +avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité? Enfin, s’il +faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni +pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent +conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité +n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant +d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux +qui ont conservé un _sens droit_, que la corruption du cœur fait +toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme; une +grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent +prolonger cet état que superficiellement; on ne pense jamais à Dieu, on +agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence, +cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est +déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme, +mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la +plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru. +Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des +passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux +pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite +avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement +à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général +un peu de raisonnement et de réflexion; c’est communément lorsqu’on est +violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par +une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le +gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant +avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les +crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires. +Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec +lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir; +l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées +d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans; +c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe, +l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance +que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres; il s’est +débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur; il a +rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le +jouet déplorable des superstitions les plus insensées; son courage n’est +que de la fureur; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour +lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses +rayons célestes; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse!... Il +expire dans les convulsions de la rage et du désespoir!...[10] + + [9] _Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit._ (Ps. + 110). + + On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit + redouter la justice; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance + et de l’amour, exige donc nécessairement un culte? + + [10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme, + quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et + ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de + _Mémoires_, nous dise gravement et solennellement que: _Il + n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée._ + + Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses _Mémoires_, + déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant + sans détour que l’athéisme en est le sommet. + +L’esprit saint a dit: _point de paix_ (par conséquent, point de joie) +_pour l’impie_. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il +n’est pas inutile de faire une remarque singulière: c’est que la +prétention universelle à la _mélancolie_ de tous les auteurs bien ou mal +intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes +triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous +les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent, +devinrent _mélancoliques_ et _misanthropes_. Le public, tout en +s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée, +voulut de la _mélancolie_ dans tous les ouvrages soit en vers soit en +prose; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes +non-seulement tragiques, mais épouvantables; il lui falloit du sang, des +crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se +reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la _mélancolie_ +qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres +en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la +sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe, +qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale!... + +Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs +qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres; ils +soutenoient toujours que _la religion est essentiellement triste, et que +son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté_. + +Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice +fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports +immodérés qui ne sont alors que de la folie; il est une joie céleste, +inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut +donner. L’apôtre en nous invitant _à pleurer avec ceux qui pleurent_, +nous exhorte en même temps _à nous réjouir avec ceux qui se +réjouissent_. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier +sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit +volume et qui a pour titre: _Traité de la joie de l’âme chrétienne_, par +le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779. +J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois +parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont +le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens +qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne +puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11]: + + [11] Les points indiquent les lacunes. + +«Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en +tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image +divine par la tristesse: Dieu est la joie, comme il est la charité.» + +«Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons +maîtres: la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient +et décrieroient leurs services... Dieu vous couvre de ses ailes, comme +une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces +petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés, +protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits +cris, et par leurs mouvemens; vous restez froids et indifférens, là où +le roi prophète tressailloit d’allégresse! ô insensibilité! ô stupidité +de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est +couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas; qui vit en Dieu, et qui ne le +connoît pas; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit +pas et ne l’en remercie pas?» + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Quoi! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse? Eh pourquoi non, +pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas, +et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre; pourvu que la +modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point +blessée; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre +maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des +absens.» + +«Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent +l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès; +ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12]». + + [12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le + rire; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde? Pourquoi tant de +créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner +l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le +délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien; +mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une +tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété.» + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour +notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages.» + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la +joie; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs +avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès.» + +«Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie +des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence +contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination +ranimera votre froideur. Parlez; il est juste que la jeunesse vous +écoute: mais ne l’empêchez pas de parler à son tour; donnez-lui une +entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du +moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants +d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc., +etc.[13]» + + [13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité + de citations latines des saintes écritures. + +Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de +la religion; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui +abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle +donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du +cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin, +comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend +l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des +sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile +autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection. + + + + +DE L’EMPLOI DU TEMPS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Combien le temps est précieux. + + +Connoître tout le prix du temps, c’est savoir vivre. Un sommeil agité +par des songes pénibles ne laisse que de la fatigue et un souvenir +désagréable; il en est ainsi d’une longue vie qui a été mal employée. + +_Je réparerai le temps perdu_; phrase bien irréfléchie: on peut en +expier le mauvais usage, on n’en répare point la perte. + +Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans dans la paresse, vous vous +soyez ensuite livré avec ardeur au travail pendant le même espace de +temps, il n’en sera pas moins vrai que si vous eussiez mis à profit les +années précédentes écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du temps +le double de ce qu’il vous a donné. + +Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux qui savent l’apprécier, mais +il reprend ses dons à ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On +perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe pas habituellement. + +Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt on lui reproche sa +vitesse et tantôt sa lenteur; sa marche est terrible, car elle est +irrévocable et sans repos; mais elle est lente, égale et mesurée, votre +œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible sur le cadran qui la +trace; mais songez que cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche +toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne rétrograde jamais!... + +On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, des infortunes +dont il n’est point l’auteur, des infirmités qui ne sont causées que par +la folie, les passions et l’intempérance. Il guérit plus de maux qu’il +n’en donne, et lui seul adoucit les peines de l’âme. Quels sont ceux qui +se plaignent toujours du temps? ceux qui ne savent qu’en faire: les +fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. Je ne dirai pas les +_sots_, car s’ils ont de la religion, ils peuvent faire un si digne +emploi du temps! La religion est la seule chose au monde qui puisse +établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable beauté de la +nature humaine n’est pas dans les talens qui s’anéantiront dans +l’éternité; mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours; et la +religion peut la rendre aussi sublime dans l’homme dépourvu d’esprit que +dans l’homme du plus grand génie. + +Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité; ne cultiver les arts et +les talens qu’avec des vues religieuses, C’est prier encore[14]; de +certains _érudits_ croient faire un grand argument contre la religion, +en répétant que les pratiques religieuses font perdre un temps énorme. +Il seroit inutile de leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils +n’entendent pas; mais qu’on leur rappelle les travaux immenses des +bénédictins, des oratoriens, etc.; que l’on songe que ces religieux +passoient au moins tous les jours trois ou quatre heures à l’église, et +même beaucoup plus long-temps les jours de fêtes; ainsi donc, la +religion ne nuit point au travail; ce sont les passions qui consument le +temps, et qui abrègent la vie, parce qu’elles excluent l’ordre, et par +conséquent la suite et les progrès. L’homme livré aux passions ne +sauroit d’aucune manière régler sa vie; _l’ordre_, dit saint Augustin, +_conduit à Dieu_, et le vice conduit en toutes choses au _désordre_; +aussi est-ce avec une parfaite propriété d’expression qu’on l’appelle +_dérèglement_; tout est capricieux dans les passions, parce que toute +affection passionnée qui n’a pas la vertu pour mobile et pour but, a des +élans impétueux et des dégoûts inévitables. Tout le sublime des pensées, +des images, des métaphores, des allégories, des sentimens, se trouve +dispersé dans les saintes écritures: c’est la profonde méditation de +cette lecture divine qui a produit les admirables écrits des pères de +l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de saint Grégoire, de saint Bazile, +de saint Augustin, etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos grands +orateurs chrétiens, et ceux même de nos plus célèbres auteurs profanes: +_Athalie_ et _Polyeucte_. Cette source est inépuisable; elle doit en +effet participer de l’infini puisqu’elle en émane, tandis que le faux, +manquant toujours de profondeur et d’étendue, est nécessairement borné +comme l’homme égaré qui l’enfante et le met au jour. L’ingénieux et +pieux Vauvenargues a dit _que toutes les grandes pensées viennent du +cœur_. Il auroit pu ajouter: _et de la religion_. Les gens de lettres +les plus instruits ne connoissent en général l’écriture sainte que par +des traductions!... Il en est bien peu même, parmi les plus savans, qui +sachent l’hébreu. + + [14] Quand on a fait les prières prescrites par l’église. + +Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs immortels du siècle de +Louis XIV sont remplis de passages admirables entièrement pris des +saintes écritures; par exemple, le beau monologue de la _Phèdre_ de +Racine: + + «Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale? etc.» + +et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, est entièrement +tiré d’un psaume de David: _où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à +votre colère? etc.[15]_ + + [15] Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il y a + près de quarante ans, dans la pièce d’_Iphigénie_. Racine a pris + encore un mot sublime de l’Ancien testament: c’est lorsque + Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit à + son père: + + Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille? + + Agamemnon répond: + + Vous y serez, ma fille! + + Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes dans le + sacrifice d’Abraham. + +Tous les grands hommes qui se sont immortalisés dans les arts, les +lettres et les sciences, étoient religieux, tous les littérateurs de +génie (outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, etc., dans les +sciences, Newton, Leibnitz, Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell, +etc. D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins sans aucun génie, +son impiété borna son talent. Lalande fut un savant astronome; mais il +blasphéma en étudiant les cieux! il n’y découvrit rien!... Et son nom +flétri restera confondu dans la liste obscure des savans vulgaires. M. +de Buffon eut des erreurs systématiques, et non de l’impiété; il a rendu +d’éclatans hommages à la religion, il fut anti-philosophiste, et il +mourut en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, les plus +illustres furent éminemment religieux; Raphaël, le Titien, Léonard de +Vinci, Michel-Ange, Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, le Puget, le +Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont +produit dans tous les temps et dans tous les genres, l’amour de l’étude +et la connoissance de la religion. Quels travaux, quels titres +honorables, quels chefs-d’œuvres, l’impiété pourroit-elle opposer à de +tels succès, à une telle gloire?... + +Oui, ce sent les passions qui font perdre du temps, elles donnent une +activité turbulente qui ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles +rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, et lorsqu’elles +s’éteignent, elles ont usé tous les ressorts de l’intelligence et de la +sensibilité, elles laissent un vide que la religion seule peut remplir, +mais le temps de l’étude est passé. + +Pour bien sentir combien le temps est précieux, il faut comprendre à +quel point il est important de bien remplir sa destination sur la terre, +et chacun a la sienne. + +_Nous rendrons compte à Dieu_ (dit saint François de Sales) _des talens +qu’il nous a donnés_. Il faut donc les cultiver et en faire un digne +usage, consultons cet égard la religion, ce sera prendre pour guides la +raison, l’humanité et la vertu sans contradiction et sans +inconséquences; celle-là seule est la vraie, parce que seule elle vient +du ciel. + +Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, leur affreuse logique +peut bien avec le temps, c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la +salutaire horreur des remords déchirans, elle peut en émousser les +piquans aiguillons, elle ne les déracine jamais! _point de paix pour +l’impie_, a dit l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également +vrai dans tous les temps. + +La mauvaise conscience est toujours inquiète, elle craint la solitude, +et surtout la méditation, c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais +avec profondeur, ou pour parler plus exactement, c’est une des raisons +qui le rendent si inconséquent et si superficiel, comme je l’ai dit +ailleurs: _on ne sauroit creuser dans le vuide_, ainsi l’impie ne peut +être qu’un frivole et mauvais sophiste. + +La bonne conscience donne cette tranquillité, ce calme parfait, +indépendant des choses et des événemens, et qui rend l’étude si +profitable; toutes les idées nobles, élevées, toutes les pensées +délicates se présentent en foule et naturellement à l’imagination qui a +conservé de la pureté. Mais malheur à l’homme de lettres dont +l’imagination est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et par +une vie licencieuse; il sera toujours honteusement distrait par de vils +souvenirs; s’il veut parler de la vertu, il n’aura ni le charme qui la +fait aimer, ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine point la +vertu pour la peindre avec vérité, il faut en trouver les plus nobles +traits dans son âme. + +Les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des +monstres: en littérature, pour les soutenir d’une manière éblouissante +ou du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail plus fatigant et +beaucoup plus assidu que lorsqu’il ne s’agit que de se régler sur les +bonnes, parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a ni suite, ni +liaison. On chercheroit en vain le fil des sophismes; ils n’en ont +point, et il faut un art prodigieux et des peines infinies pour pallier +les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent +nécessairement d’un système erroné. J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux, +n’a pas pris cette peine, et quant aux chefs de la philosophie moderne, +ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune retenue et constamment de la +décence, du bon goût, de la raison, et même du sens commun. + + + + +CHAPITRE II. + +Du Vice et de la Vertu. + + +On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne +emploi; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au +contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de +sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée; +il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé. +Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de +découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le +chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable +vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale: on marche avec activité +dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective +que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de +ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté +plus vive...! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait +céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude +même...! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez +fréquenté; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre! comme ces +nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques...! Là, +jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment; là, nous +admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous +surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte; la foule s’y +renouvelle sans cesse; mais, dans cette multitude d’individus, on +n’aperçoit que des complices ou des rivaux; on n’y trouvera jamais un +véritable ami: on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y +laisse entraîner par foiblesse et par affaissement; tout y est +illusoire: on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des +épines; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins +parsemés de fleurs et des objets séduisans; mais, si l’on osait examiner +attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges +cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes +hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux +qui s’y défient de leurs compagnons: on doit espérer qu’ils pourront +rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux +repaires; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou +sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous +les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et +le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés +qui lui cèdent et qui lui obéissent. + +Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots +ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe +pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps +prodigieux: l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il +domine; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de +la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des +plus misérables calculs; que de brouilleries, de tracasseries, +d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par +la colère et par la médisance... La gourmandise dévore honteusement une +partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables, +de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière +douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts +prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps +incalculable; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal +de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels +du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et +les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des +travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les +plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence; +la meilleure de toutes les distractions est l’étude; mais enfin si la +foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez +dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de +pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose +que vous pouvez faire; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux +spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre +temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la +religion est la base: rien n’est agissant comme la véritable charité: +elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible +lorsqu’il est question d’être utile aux autres; et comme elle est +ingénieuse! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement +industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de +Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des +démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et +l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers; mais, lorsque des +desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la +satisfaction inexprimable de les avoir conçus; on se rappelle avec +plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes) +qu’on a employés; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le +souverain juge en tiendra compte!... Et tandis que l’ambitieux se désole +des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui +ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même +souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité. + + + + +CHAPITRE III. + +Emploi du temps dans l’Éducation. + + +L’instituteur doit penser, dans tous les instans, qu’il tient entre ses +mains la destinée de son élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres, +ses discours, ses exemples, son autorité, auront la plus grande +influence sur son avenir. L’espace de temps, confié à l’instituteur, +doit être calculé de manière que tous les momens en soient utilement +employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance et à la jeunesse, +l’élève a besoin de récréation; mais l’instituteur doit s’attacher à +donner à tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou d’utile à la +santé; dans les promenades, le jardinage, la botanique; à la campagne, +les travaux champêtres et domestiques, les métiers villageois, surtout +la vannerie si facile à apprendre; à la ville, les visites dans les +manufactures, les cabinets d’histoire naturelle, et de tableaux, etc. +L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers qui ne demandent ni +force, ni machines compliquées, le tour, les métiers avec lesquels on +fait des rubans, de la gaze, des lacets, etc.[16], enfin, en toute +saison, les exercices du corps qui peuvent donner de la force, de +l’agilité, de la souplesse[17]. On ne doit jamais négliger d’avoir avec +eux ou devant eux des entretiens qui puissent leur être profitables; +mais il est essentiel qu’aux heures de leurs récréations, ils ne +soupçonnent jamais ce dessein, car toute espèce de leçons leur +paroîtroit une injustice au temps accordé pour leur amusement. C’est ici +que l’instituteur (comme en beaucoup d’autres occasions) a besoin +d’adresse et d’un peu d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement +réglées, ne soient jamais interrompues. + + [16] Voyez _Adèle et Théodore_. + + [17] J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans _les Leçons + d’une gouvernante_, 2 gros vol. in-8. + +Les vacances ont perdu plus d’éducations que le manque d’habileté des +maîtres. Et quelle perte déplorable de temps pour l’enfance, +l’adolescence et la jeunesse que les visites, les bals et les +spectacles, du moins d’habitude et sans un choix particulier... Quels +germes de corruption un tel genre de vie jette dans leurs âmes!... + +Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde est un moyen certain de +les empêcher d’y être jamais de bons observateurs, car ils s’y +familiarisent avec les vices et les ridicules, et par la suite rien dans +ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs dans un cercle où se trouvent +des enfans, chacun pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux; on paroît +être enchanté de leur gentillesse et même de leur importunité; on +s’extasie sur leur esprit et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi +que d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre +l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité des père et mère, nous +préparent une génération de fats, indiscrets et présomptueux, et de +coquettes inconsidérées et minaudières... qu’ils seront mécontens un +jour ces pauvres enfans, _bercés_ de ridicules adulations, lorsqu’ayant +quitté leurs lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés de +leur escorte de famille, ils débuteront véritablement dans le monde... +quel sera leur étonnement de n’y produire aucun effet, et de n’y +recueillir que la vague et froide bienveillance d’une indulgence +protectrice!... Comme la maîtresse de maison qui ne s’occupera nullement +d’eux, leur paroîtra impertinente... et combien ils trouveront insipide +la société qui ne sera pas dans l’enchantement de leur esprit et de +leurs saillies!... Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs par +dépit, dédaigneux par vengeance; ils se jetteront dans la mauvaise +compagnie afin de produire de l’effet et de primer; et les tristes +résultats de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement les +inimitiés, la médisance, la méchanceté, les querelles, les duels, et la +vile passion du jeu. + + + + +CHAPITRE IV. + +Emploi du temps dans la jeunesse. + + +Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute +dans le monde: + +1º. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire +commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par +conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses +véritables amis: ses parens et ses anciens instituteurs. + +2º. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la +raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les +sophismes de la fausse philosophie. + +3º. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y +entrant, s’y faire remarquer et y briller; il se décide donc à écouter +et à observer long-temps avant de parler; il s’attache d’abord à +discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un +vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune; il +n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites +avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse +entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur +l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que +l’on chercheroit vainement dans des livres. + +Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur, +critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y +sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs; ils +gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils +prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire +citer pour des _bons mots malins_; chaque succès dans ce genre odieux et +si facile leur donnera un ennemi de plus; ils auront la sottise de +s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un +jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à +son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs +talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et +tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire +parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que +la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards, +des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des +voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des +artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc.; tous ces hommes (bien +choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui +n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui +est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui +fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours +fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de +mensonges. + +Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de +bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de +la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est +impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages +contraires aux bonnes mœurs; tandis qu’au contraire on peut souvent sans +pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On +doit comprendre dans les _mauvaises lectures_, non-seulement les écrits +qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement +frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et +célèbre; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément +(qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur +genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et +le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est +fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la +jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent +la religion et la morale; la licence et l’impiété essentiellement +abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble, +d’attachant; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se +plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre +que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances. + +Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi +des petits momens, des minutes, des secondes; les années de la plus +longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité; +mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques +secondes sont quelque chose; il faut donc se préparer quelques +occupations pour ces petits momens communément perdus. + +Nous allons entrer dans des détails bien minutieux; mais comme par cette +raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en +seront que plus utiles: + +1º. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés, +chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format +soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou +trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans +ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits +remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures +habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres +des auteurs; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par +exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans: _sur la gloire_; +_sur l’amour maternel_; _sur l’amitié fraternelle_; _sur la piété +filiale_; _sur l’amitié_; _sur la vertu_; _sur la vérité_; _sur la +prudence et la discrétion_, etc. On prend dans les saintes écritures et +dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les +beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits +livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire +des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des +maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose +très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe. +Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire +quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se +promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui, +dans la société, se renouvellent si souvent. + +Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une +occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de +questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on +ignore relativement à leur profession; voir souvent des manufactures, +des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs +toutes les choses principales. + + + + +CHAPITRE V. + +Suite du précédent. + + +Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à +quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout; on veut qu’une femme de +chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu +d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et +travailler en linge, et un peu savonner et repasser; mais lorsqu’on en +prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en +état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins +d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien +intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des +plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des +enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement +apprendre en une quinzaine de jours[18]. + + [18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à + tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service. + +Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache +accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes +à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc. +J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de +temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire. + +La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes, +parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de +la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de +lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde +application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut +particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les +livres blancs[19]. + + [19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil + très-utile: c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches + particulières sur des sujets que l’on veut approfondir; par exemple, + je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation + de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les + livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de + temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à + ce sujet; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce + qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait + d’usage; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un + livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur + les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le _rôle_ + que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces + recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans + fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés + comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma + _Botanique historique et littéraire_, ouvrage dont on a loué les + _étonnantes_ recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient + pas des _recherches_, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre + par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant + d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les + plantes dont il est question dans _les Saintes Écritures_ et _la Vie + des Saints_. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit + très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par + moi, un gros vol. in-4º, que le roi a daigné placer dans sa + bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni _esquisse_, + ni brouillon, ni copie. + +Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent +à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien +placée pendant ce repas solitaire; et comme les hommes studieux aiment +mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils +pourroient faire la même chose (1). + +Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre +les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des +instrumens, etc.; j’ai donné mes idées à cet égard dans _Adèle et +Théodore_, dans mes _Leçons d’une gouvernante_[20] et dans ma _Nouvelle +méthode d’enseignement_. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la +manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible) +les talens acquis. + + [20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées; + mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de + cet ouvrage; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille + fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents + pages. + + + + +CHAPITRE VI. + +De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le +temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles. + + +Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de +trente ans, qui ont laissé _rouiller_ de beaux talens, et qui ont oublié +la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse; +c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile +qu’agréable; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec +beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable, +qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail +par les fenêtres: néanmoins celui qui perd des talens et de +l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent +tout-à-coup donner sans travail de la fortune; mais les talens (quand on +en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard +ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des +confiscations et des vols. + +L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et +sublimes, a dit: _Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent +ni ne dérobent._ Et les talens bien employés sont au nombre de ces +trésors; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit +d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au +temple bâti par Salomon; la musique fut sanctifiée et divinement +inspirée comme les autres arts; les chefs des chœurs de musique reçurent +le titre de _princes des musiciens_. + +La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures: on y voit +que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes); que Marie, +sa sœur, chanta un beau cantique; que les prophètes avoient avec eux des +joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les +faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la +harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du +Seigneur! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul +nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède +Oxenstiern: La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts _que l’on +ait osé placer dans le ciel_; on peut ajouter à cette idée que la harpe +est le seul instrument que l’on ait _osé mettre entre les mains des +anges_[21]. + + [21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine! le + célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé + d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes + de l’accord parfait, ce qu’il appela la _trinité musicale_; voyez à + ce sujet, dans les _Dîners du baron d’Holbach_, une note que tous + ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse. + +Ainsi donc la musique n’est point un art frivole; mais il faut que ce +don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa +source divine; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter +les âmes et non pour les efféminer; et les compositions musicales +n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et +pures; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus +belle de toutes; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits +dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle! +Gluck, outre le chant si universellement applaudi du _pange lingua_, du +_veni creator_, etc., admiroit particulièrement le _gloria in exelsis_ +et le _kirie-eleyson_! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux +d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes. + +Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient +merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont _les +airs bouffons_ en musique auprès des compositions d’un grand genre? Il +semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il +élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la +joie, dans _cette vallée de larmes_, sur cette terre où nulle fortune +n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a +toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant; aussi _faire +des folies_ ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases +synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent _le joli_; mais _le +beau_ même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les +têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles +ont quelque chose de douloureux; ce qu’on appelle _une physionomie +céleste_ a toujours une expression mélancolique; ce visage est en effet +bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la +terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas. + +Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux +talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et +qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante! +Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne +joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises? Pourquoi +ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des +pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc.? cela seroit +plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans _une soirée_; +le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas +habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les +églises, ce qui d’abord seroit un bien; enfin, pourquoi ces amateurs ne +prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en +chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés +à cet effet? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce +moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en +disant à l’élève: _avec de l’application vous serez bientôt en état de +donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune +grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe_; là se trouveroient +tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains +applaudissemens, se marqueroient par des aumônes!... Que peut-on +objecter contre cette idée? _que l’on ne veut pas se mettre en scène, +produire de l’effet_. Hélas! on ne craint pas de chanter et de jouer +dans un salon devant cent personnes: c’est là véritablement se _mettre +en scène_, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22]. + + [22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans + les églises ou dans les concerts; on n’est point vu dans la tribune, + et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est + impossible de faire dans les salons. + +Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un +instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie; +et pour entretenir la _médiocrité_ sur deux autres, il faut une +demi-heure pour chaque: le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq +minutes; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de _trois +heures_. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi +cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des +devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui +peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale: +J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de +vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze; elle étoit néanmoins +très-bonne musicienne; elle chantoit d’une manière ravissante et elle +jouoit très-agréablement du piano; elle me conjura de lui apprendre à +s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui +abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état. +J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument _muet_ un peu +plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois +cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la +distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur +ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes +difficultés de la harpe est de bien faire les cadences; c’est-à-dire non +du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts, +et en tenant le bras immobile; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les +faire _liées_ et brillantes[23]. + + [23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes. + +J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts +et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une +ardeur incroyable; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe, +qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail; elle en jouoit +durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant +sous son schall; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement +déliés et disposés comme je le désirois; alors je lui fis faire une +autre harpe, toujours en miniature et _muette_, mais plus grande et +portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des +arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus +difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait +en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en +deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de +petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui +n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même +que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément +préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe +que des passages des deux mains; car s’entendre, dans ce cas, est d’un +ennui presque insurmontable! peu de personnes ont assez de patience pour +pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite; au lieu que +sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu +les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de +jours les fait aller machinalement et parfaitement bien; comme le son +n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans +fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire +tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou +l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète +que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il +s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué +pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit +instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une +véritable harpe[25]; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante +rapidité de ses progrès! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur +les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant +d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de +cadences, de roulades, etc. + + [24] Dans _Adèle et Théodore_, et que trente ans après un célèbre + pianiste (M. Adam) a adaptée au piano. + + [25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître + les notes et à mettre ensemble; mais, comme ces moyens se + rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils + sont étrangers au sujet que je traite. + +C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce +moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une +agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois +perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite +parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer +plus de trente ou trente-cinq minutes de suite; je suis en tout ceci +forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de +la bonté d’une méthode inusitée; j’ajouterai donc que j’ai même inventé +nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes +ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et +que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a +mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26]; on +pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches, +avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour +entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il +suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts, +une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une +infinité de momens sans que personne le remarque. + + [26] On en vend chez madame Duhan, luthier; mais elles ne sont pas + _muettes_, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande. + +J’ai été _vingt mois_ sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois +tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du +monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant +assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la _pression_. +Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des +harpes _muettes_ quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six +semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu. +J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par +cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours. + +J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le +trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes, +il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de +sept ans; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à +jouer du piano; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon; mais il +lui fut impossible de se procurer un piano; alors il imagina, ainsi que +moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table; mais, de +plus, il traça sur la table les figures des notes: il marqua les dièses +avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire; +l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles, +il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison; +aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai +piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un +concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et +qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge. + + [27] A propos de la manière dont j’exerçois _à vide_ mes doigts pour + entretenir leur légèreté sur le piano. + +Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps +(il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois +ans; il y devint supérieur en un an; on sait que durant cette année, il +portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses +doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du +manche de cet instrument. + +Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande +force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet +instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et +journalières; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main +gauche est beaucoup moins habile; la droite est toujours bonne, car les +_arpégemens_ et les _batteries_, exécutés sur la harpe, la donnent +toujours telle sur la guitare. + + + + +CHAPITRE VII + +Suite du précédent. + + +Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se +conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque +chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis +sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup _de main_ et d’habitude +pour bien faire les ombres; maintenant l’estompe épargne toute cette +peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en +pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au +Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement +pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps +en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en +pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité; elle nous dit +qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse; mais que depuis +plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement; néanmoins elle +l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait +abandonné la peinture au pastel: les paysages et les fleurs ne peuvent +en ce genre s’exécuter avec succès; les fleurs au pastel sont trop +_cotonneuses_ et n’ont point assez de transparence; les paysages +manquent de finesse et de vérité; mais il est quelques fruits, et +surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la +fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est +toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout +lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les +difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient, +peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les +connoissances en peinture; enfin c’étoit un talent de femme, et qui, +comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à +l’huile; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité. + + [28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux. + +L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux +Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le +_Magnificat_, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina +supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût +jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une +nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin; j’en ai donné le détail +dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande +exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut +nécessairement entretenir; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à +l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment, +le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne +s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la +peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par +l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de +l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et +sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment +dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes; le talent de +la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître +dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le +sublime de l’art: le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de +l’expression; la seule étude de l’expression est immense, car +l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même +l’état; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme, +qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les +formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales. +L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque +fortement sur son visage; mais elle est adoucie et voilée par la +politesse sur la physionomie d’un homme du monde; la grâce et la naïveté +d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est +pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années; afin +d’éviter _la manière_ et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois +dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme; en +voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne +quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux +figures étrusques; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les +peintures et dans les gravures anglaises; il est fâcheux que +quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres +de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de +poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il +y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons _bonne +grâce_; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance +noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est +ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une +paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et _du +ménage_. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences, +toutes ces nuances; lorsqu’il possède parfaitement _la manutention_ et +les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et +bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la +changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la +ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en +restant constamment dans son cabinet; il n’exagérera point les +expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne +confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des +crocheteurs et des _forts des halles_ des cités somptueuses, avec la +rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes. +Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il +mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province? il +est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences; mais +il est aussi _au centre_ de la corruption, et il se familiarise à chaque +pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité +humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux +promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et _les lumières_ qu’il va +chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de _maximes_ de +mélodrames; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans +l’évangile!... ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une +pieuse sœur de charité!... il est entouré des douces images de la paix +et de l’innocence!... ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné +disoit: _Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne_, et +si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent +peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère +de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas! sont-ils toujours ce +qu’ils étoient jadis ces bons villageois?... ont-ils les mêmes mœurs, la +même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont +souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis +d’impostures?... Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé +qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes +affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par +conséquent elle ne sauroit exister sans la religion; car la perfection +de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les +plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les +expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité; on ne doit +chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection +des formes et la régularité des traits. + +Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des +études profitables; les acteurs ne leur offriront que des _imitations_ +souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les +peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations +théâtrales; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai; le +paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par +préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la +nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de +portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent +prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et +les rodomontades avec la noblesse et la dignité; le sublime avec +l’emphase; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence; le +grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon +goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts; premièrement, par la +perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite +par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les +anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont +excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il +n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de +spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation +étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un +sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les +siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la +sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux +ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30], +étoit un excellent géographe; il a fait un ouvrage _in-folio_ de +géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des +recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs, +comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit +supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli +l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense +et sublime composition (_le Jugement dernier_, qui est à Dusseldorf; +_l’Entrée de Henri IV à Paris_, l’un des plus beaux ornemens de la +superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile +négociateur; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce +que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite, +la persévérance dans les études; enfin le bon _emploi du temps_, et ce +qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi +souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner +chez des restaurateurs. + + [29] Son palais du cardinal _Aquavira_, que nous avons admiré à Rome + il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un + chef-d’œuvre. + + [30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le + peintre qui a fait _les plus beaux bras de femmes_, et le Guide _les + plus beaux yeux_. Il y a dans la manière de peindre les yeux une + difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison: très-souvent les + yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand + le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et + ne sont plus beaux; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de + perspective. + + [31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie + ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une + restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé + alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de + justice, faits pour alarmer le despotisme. + +Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les +habitudes, etc. des personnages des diverses classes; il faut néanmoins +en excepter les enfans de deux ou trois ans; à cet âge ils ont dans tous +les états les mêmes grâces, le même maintien; l’égalité parfaite +n’existe qu’entre eux; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le +vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien +à leurs manières; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux +et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au +sculpteur Pigal l’anecdote suivante: Un jour en passant dans une rue, il +vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui +demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant; +Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler, +et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de +l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Suite du précédent. + + +J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction +acquise, en portant sur soi des petits _livrets_ et les relisant dans +tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir +l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures +dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité; +car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis +dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront +du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout +dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui +ne s’adressent point à lui; cette sanctification d’une étude si utile +seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne +prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que +toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite. + +Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates, +parce qu’elles ne disent rien à l’imagination; il faut employer +plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux: des +tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on +y met des calendriers, ou sur de petits écrans _de main_, seroient de +fort bons moyens. + +La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades +champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau +Jardin du Roi. + +Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui +peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce +qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais +bien long; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la +littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous +les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et +sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1º. Les plus belles +bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont +prêtés avec la plus aimable obligeance; 2º. ils trouveront les mêmes +facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables +d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne +peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des +amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des +littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de +province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a +répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et +destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir +s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu +coûteux d’acquérir de l’instruction: moyennant une légère rétribution, +et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles +professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse +studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle +a besoin. + + [32] _Cours de langues_ anciennes et vivantes; d’_histoire_ et de + _littérature_, de _physique_, de _chimie_, d’_anatomie_, de + _botanique_, d’_histoire naturelle_, etc. + +Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur +les femmes; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes +qui nous paroissent également fausses; les uns font consister tout le +mérite des femmes dans l’instruction et les talens; les autres veulent +qu’elles ne soient uniquement que de _bonnes ménagères_; cependant +l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un _esprit +orné_ conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le +faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et +développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans +les femmes, ainsi que parmi les hommes; il est à désirer pour le bonheur +dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand +il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses +occupations; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé; mais il +faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne +demande qu’une seule chose: de compter chaque jour avec une cuisinière +ou un maître-d’hôtel; mais avec une régularité que rien ne puisse +déranger; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous +les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir +tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de +ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile +d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit, +c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine +lire et écrire consacrent la moitié des journées aux _soins du ménage_; +et _ces bonnes ménagères_, après avoir passé la matinée entière à +gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison, +employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les +regarde pas, à écouter de petits rapports _confidentiels_, souvent faux, +toujours exagérés; à se faire conter des fables malignes, des +historiettes insipides, et à les répéter; c’est ce qu’on appelle _du +commérage_; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de +lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort +injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes: on +rencontre dans la société beaucoup plus de _grands parleurs_ que de +_babillardes_; mais on confond deux défauts très-différens: _le +bavardage_ et _le commérage_; le premier a quelque chose de plus relevé, +et demande plus d’éducation: un _grand parleur_ doit s’exprimer +facilement et en bons termes; il vise même souvent à l’éloquence, il +veut briller, étonner; une _commère_ n’a point ces grandes prétentions: +un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque +aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides; loin de +vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur +les choses qu’elle peut comprendre sans effort; elle répète, il est +vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais +dans un grand parleur. + + [33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’_une femme de bon sens + est amie du silence_. + +Il ne faut pas croire que les _commères_ soient toutes confinées dans la +dernière classe de la société, il en existe avec des schals de +cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et +d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les +états les mêmes inconvéniens. + +Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles +un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34]. + + [34] Après l’admirable portrait de _la femme forte_ (de Salomon), on + n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui + forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été + découvert de nos jours. Voici cette épitaphe: + + _Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail._ + +La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles +appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera +très-utile pour leur propre instruction; rien n’apprend mieux que +d’enseigner; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines +qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de +se rappeler. _Comment_ (diront certaines personnes) _les journées +seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela?_ Nous +répondrons: qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et +quand on est sédentaire, on suffit à tout[35]. + + [35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit + encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures + de leçons à ses neveux. + + + + +CHAPITRE IX. + +De l’emploi du temps dans l’âge mûr. + + +On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos +connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans, +on n’est plus d’âge à prendre des maîtres; on peut au contraire en +prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on +est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances +acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y +joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est +aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la +considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre +ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les +ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font +perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi +instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens +raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de +savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes +les classes du grand monde[37]. + + [36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable + facilité: quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en + trois semaines le portugais. + + [37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement + célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti, + père de celui qui est mort en Espagne; telles étoient aussi les + sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la + marquise de Deffant. + +La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse, +ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les +premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde: l’extrême +retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité; mais +dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables; les +pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins, +quelquefois ils instruisent; c’est une compensation; le _bavardage_ +toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le +souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne +presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps +qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de +l’instruction que la paresse même. + +On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans +sa jeunesse; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on +n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la +maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si +l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de +publier ses ouvrages; les productions de la première jeunesse seront +toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite: aussi, tous +les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge +de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est +toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et +pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si +on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse +contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la +confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre +quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles; en laissant +_dormir_ ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit; on est +en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le +faut. Un auteur n’a de véritables _entrailles de père_ pour un ouvrage +que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre +l’y attache et peut l’aveugler; mais quand avec réflexion il en est le +seul juge, il en est aussi le meilleur censeur. + + [38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a + commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq + ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son _Histoire + naturelle_ entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille, + Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse + lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans + l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans, + en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que + Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses + _Caractères_. + +On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes +supérieurs, ce qui est vrai en général; mais, ce n’est point parce +qu’ils sont _précoces_ (car tous les esprits distingués le sont +communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement +et à l’indulgence les enivrent; et lorsque l’on croit avoir atteint le +plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais. +Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de _Jugurtha_; elle fut +jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que +l’âge de l’auteur; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa +d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans +la médiocrité. + + + + +CHAPITRE X. + +L’emploi du temps dans la vieillesse. + + +L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé +que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses +engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses +où il peut encore leur être utile avant son départ; car, il désire +naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir +intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand +des voyages, et celui-là n’aura point de retour!... On peut comparer la +vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant; on se +hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir; chaque instant est +précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit +retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les +entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage +aux autres: rien ne doit le détourner de terminer dignement _son +ouvrage_, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie +humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux +travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice +est surtout odieuse dans la vieillesse; on doit, à cet âge, donner tout +ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de +l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables +d’apprécier de tels bienfaits. + +Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous +un point de vue aussi faux qu’il est triste; quand la vieillesse est +unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux +autres âges; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît +l’illusion et les dangers; débarrassée du joug tyrannique des passions, +elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle +jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure +l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été +sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités +douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est +pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux!... + +La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes, +aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce +d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose +(lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand +travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend +très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car +il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement; +ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les +sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir +parfaitement, c’est-à-dire, _entièrement_; et qu’en même temps, il peut +débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances +diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit +impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à +l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et +tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science +offre d’impénétrables mystères: celui qui a prescrit à l’homme +l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que +nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la +croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles +dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en +trouver dans la science divine, la religion!... L’homme, forcé de +reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours +inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne +sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à +la perfectibilité de ses principes moraux; l’homme, enfin, cette +créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre +Dieu et tous les mystères de la révélation!... Il est bien remarquable +que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est +utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste +échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies +eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et +le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile; et tous +les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce +qu’ils peuvent servir à notre sanctification; ces réflexions suffiroient +seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la +religion. + + [39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la + physique, la chimie, etc., etc. + + [40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la + botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes; + l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons + découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de + la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours, + etc., etc. + +La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la +vieillesse qu’aux autres âges; on a eu plus de temps pour apprendre. Il +seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès +leur jeunesse; c’est un délassement non-seulement charmant, mais +parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même +d’un instrument; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on +n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette +un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on +entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle +qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant +usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis +assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus +avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la +vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir +vaincre: par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours +disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts; ils iront +très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y +prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement; il +en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse: les +médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi +la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir: dès +qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas, +on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas; on +peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années +de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend +l’exercice presque nul; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles +des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps +leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42]. + + [41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels + des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé: + il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il + préserve des varices et des _nodus_; on a remarqué que les joueurs + d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains + ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune. + + [42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus + avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce + qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il + faisoit tous les matins dans sa chambre; ces exercices consistoient + à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après + l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs + appellent _des ronds de jambes_. Cette invention, fort connue alors + dans la société, étoit désignée sous le nom d’_exercices à la + Candale_. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités, + continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il + joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer + ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il + ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que + tout le monde devroit suivre. + +Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la +décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la +perfection des principes, du caractère et de la piété; si un vieillard +n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens +d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise +pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et +bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue. +L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de +longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais +gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes; comment le vieillard +pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans +cesse renaissans de la vie?... Le détachement de toutes les folies +mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation +religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge +l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille +femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des +vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et +d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la +commodité des meubles, les rendent excessivement lourds; on est toujours +tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces +présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour +elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule; mais ce qui est +véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas, +à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de +pardonner!... Quand le signal du dernier adieu est donné, comment +peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que +ce soit? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des +ennemis, ne doit-il pas leur dire: «Pardonnez-moi si je vous ai +offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser; +pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes +principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions +possibles; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens +démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah! venez!... Combien je serois +reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec +cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des +louanges du monde; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que +de zèle et d’affection.» + +Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on +a des sentimens religieux; mais si dans la vieillesse de tels procédés +pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne +seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les +qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui +pensent bien; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de +l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des +expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y +soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit, +hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les +autres lui sont si connus! Ils n’ont même plus l’attrait de la +curiosité; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y _a plus rien +de nouveau pour lui sous le soleil_. Sa surdité devient-elle complète? +il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger? il n’entendra +plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites +flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne +marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas +inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs, +et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si +long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et +lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme +s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de +réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus +l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est +forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge; il semble que plus +il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise. + + [43] «Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du + vieillard.» (_Lévitique_, ch. 19.) + + «La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans + la voie de la justice.» (_Proverbes._) + + L’Écriture dit encore: «Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est + pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence + de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache + est une heureuse vieillesse.» (_La Sagesse_, ch. 4.) + +Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus +rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que +le temps lui a ravie; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des +inutilités: par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui +sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous +les grands hommes; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes +puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit; mais les +faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont +ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas, +elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus _à +l’aise_ dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux +depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien +digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il +est certain que l’_âge vénérable_, ne sauroit conserver le souvenir des +choses indifférentes ou frivoles; le cerveau de la tête respectable, +couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace; ce qui est +religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le +reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards, +est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle +est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de +bagatelles: comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête +reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus +qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous +oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le +souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous +n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en +repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité +par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison +orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie; au lieu d’un avenir +borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus +du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle +embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères +espérances, va les réaliser toutes. + + [44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son + enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles: outre les + raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on + pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il + ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence. + +Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent +véritablement éclairée; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons +point; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la +tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à +ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et +que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans +nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes. + + + + +CHAPITRE XI. + +Des Œuvres posthumes et des Testamens. + + +On peut, au lit de la mort, faire des restitutions et rétracter les +erreurs d’écrits coupables. Ces agonies repentantes offrent des +expiations sans doute trop tardives; néanmoins, elles sont réparatrices, +elles donnent l’exemple d’un hommage solennel rendu à la religion, et +elles demandent une grande indulgence pour les fautes et même pour les +crimes qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent!... Mais, laisser après +soi des manuscrits scandaleux, des mémoires diffamatoires, remplis +d’ailleurs, de faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des excès +que rien n’excuse, et qui doivent répandre un opprobre éternel sur les +noms et la mémoire de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays et à +leurs contemporains; la plus grande partie des mémoires imprimés de nos +jours seront de honteux monumens de l’esprit de parti et de la +perversité des mœurs de ce siècle[45]. Que l’on compare ces ignobles +productions à celles du même genre, qui furent écrites aussi dans des +temps de factions; les mémoires de mademoiselle de Montpensier, de la +duchesse de Nemours (si remarquable par l’esprit et l’impartialité), du +cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Dangeau, de Gourville, +etc. Et si l’on remonte plus haut, on trouvera les admirables mémoires +de Sully, qui suffiroient seuls pour donner la plus noble opinion du +siècle, du règne et du gouvernement de Henri-le-Grand. Aussi ce siècle +a-t-il amené la plus éclatante renaissance des belles-lettres, et le +nôtre en a produit la décadence, car il est impossible de brouiller et +d’altérer tous les principes de la morale, sans ébranler tous ceux du +bon goût. La haine est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est +atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà des bornes de la vie. +L’âme en se détachant de son enveloppe mortelle, implorera la divine +miséricorde; comment osera-t-elle demander le pardon de ses fautes, +quand dans cet instant même elle se vengera encore sur la terre? + + [45] Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption du + siècle dernier, et je le répète, ils ne _prouvent_ que celle du + temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, ridicules ou + atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de la cour et de + la noblesse en ont fait de véritables libelles; car malheureusement + ils ont successivement passé dans des mains infidèles, qui les ont + entièrement défigurés en les mutilant et en y insérant une infinité + de choses qui n’y étoient point; c’est de quoi je puis + particulièrement répondre relativement aux mémoires de M. le duc de + Lauzun, dont j’ai lu les originaux: cet ouvrage étoit frivole, et à + beaucoup d’égards peu digne de son auteur; mais du moins il n’étoit + point souillé par un nombre prodigieux d’anecdotes mensongères, + scandaleuses et du plus mauvais ton, et on y rendoit une éclatante + justice au caractère et aux vertus angéliques de madame de Lauzun; + je puis assurer encore que les indignes mémoires attribués à feu le + baron de Buzenval sont entièrement composés par l’_éditeur_, qui les + a remplis de contes absurdes et des plus noires calomnies. M. de + Buzenval, qui étoit Suisse, parloit avec agrément le françois, mais + n’étoit pas en état d’écrire passablement dans cette langue un + billet de trois lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il + s’agit est d’autant moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune + manière injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres + mémoires modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont + également outragées, et qui ne font pas mention de moi; mais j’ai + placé la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans + un ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort; j’y justifie aussi + quelques personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un + hommage que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici, + qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les + mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont + jamais été admises dans la bonne compagnie; les révoltans mémoires + de madame d’Épinay sont de ce nombre. + +Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, qu’on a vu des choses +extraordinaires, on peut, sans présomption, entreprendre de rédiger des +mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait successivement +recueilli des notices exactes sur les principaux événemens dont on a été +témoin, ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec certitude, toutes +les circonstances essentielles. On aime les petits détails dans les +mémoires, mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque intérêt; +s’ils sont tout à fait frivoles, ils doivent du moins avoir de la grâce, +de la naïveté, ou peindre des mœurs locales. + +La chose la plus difficile dans des mémoires particuliers, c’est d’y +parler convenablement de soi; il faut éviter avec soin l’emphase et la +pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus grand ridicule. La +candeur, l’impartialité, la simplicité, font le charme principal de ce +genre d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec défiance, et +l’on a besoin d’estimer assez l’auteur pour être assuré qu’il est +incapable, non-seulement de se permettre un mensonge, mais une +exagération; on ne trompe nul lecteur à cet égard; l’orgueil, ou le plus +puérile amour-propre et la haine, qui font déguiser et mentir se sentent +à chaque ligne: c’est dans ce sens que ce mot de M. de Buffon, _tout +l’homme est dans le style_, est parfaitement vrai. + +Dans des poëmes, dans des fictions, on peut en exaltant son imagination, +peindre avec vérité (si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un +héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais qu’on est au moins +capable d’admirer sincèrement. + +On peut de même raconter les aventures d’un autre, et avec de +l’imagination et de la sensibilité, concevoir et bien décrire les +pensées d’un héros d’après son caractère connu, et les événemens de sa +vie. Il n’en est pas ainsi quand on écrit sa propre histoire: qu’on +n’entreprenne point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on est +dominé par l’amour-propre et par l’animosité; car si l’on veut se +peindre en beau, la vérité qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le +souvenir de sa conduite s’y opposeroient invinciblement; l’artifice et +l’orgueil savent suggérer des phrases adroites, insidieuses et même +éblouissantes, mais ils n’ont point d’inspirations touchantes et +sublimes; s’ils prennent le ton de la douceur et de la bonté, ils +tombent dans la fadeur et dans l’affectation; s’ils affichent de grands +sentimens, le galimatias du style décèle la fausseté des pensées et le +ridicule des prétentions. + +La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement les faits, les +discours et ses propres sentimens; mais si l’on a eu le malheur affreux +de faire des bassesses et des crimes, par exemple, si l’on a mis tous +ses enfans à l’hôpital des enfans trouvés, si l’on a volé et rejeté le +vol sur une personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance et de +mœurs, si l’on a répandu des écrits que l’on ait soi-même jugés +corrupteurs et irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion par +des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer de tels excès par un aveu +public et religieux, et en se condamnant soi-même à une pénitence sévère +pour le reste de ses jours; mais on n’est pas digne d’écrire ses +mémoires, ne pouvant obtenir le moindre degré d’estime, on n’auroit +aucun droit à la confiance, et surtout si l’auteur, après avoir conté +toutes ces choses, finissoit par assurer gravement qu’il est _le +meilleur des hommes_[46]. + + [46] Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle que + J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, ni d’avoir + de la mémoire, a dit aussi _ingénument_ de lui-même ce qui suit: + + «Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader et + ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de mon esprit; je + ne regarde aucun de mes livres sans frémir; au lieu d’instruire je + corromps; au lieu de nourrir j’empoisonne; mais la passion m’égare, + et avec tous mes beaux discours, je ne suis qu’un scélérat.» + + Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier qui + se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique sincérité: + beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, entre autres le + philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il est _fourbe, méchant, + calomniateur_, etc. Jérôme Cardan, médecin et géomètre, naquit à + Pavie en 1501: on croit que sa naissance étoit illégitime. Il se + mêloit d’astrologie; on dit qu’il se laissa mourir de faim afin + d’éviter la honte d’avoir faussement prédit sa mort. Son fils aîné + eut à vingt-six ans la tête tranchée pour avoir empoisonné sa femme. + Le père et le fils furent accusés d’athéisme. + +Si dans une vie qui n’est point déshonorée il se trouve quelques +foiblesses, on doit se respecter assez pour les passer sous silence, la +véracité ne prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou même +d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, et surtout lorsque +l’auteur annonce qu’il les écrit _pour l’instruction de ses enfans_; la +gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, elle peut même y +jeter une agréable variété, mais il faut qu’elle n’y puisse jamais +alarmer la pudeur. + +On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts qui ne peuvent se +défendre. Il y a plusieurs réflexions à faire sur cette maxime. 1º. Il +n’est pas exactement vrai que les morts soient _sans défense_, le +tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne le croit communément; il +éteint les fureurs de l’envie, ou du moins il en émousse les traits +envenimés. Toutes les âmes élevées conviendront qu’il est toujours +odieux et criminel d’attaquer sans preuves irrécusables l’honneur des +vivans et la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer d’honneur, +puisqu’on s’expose à être regardé comme un calomniateur; mais, dans ce +cas, il est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en souffrent; +on doit distinguer en ceci deux choses très-différentes que l’on confond +sans cesse: l’attaque des personnes et celle des écrits publics; les +personnes sont toujours respectables[47], les livres ne le sont que +lorsqu’ils contiennent la morale la plus pure; on ne doit les critiquer +sous d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime; mais les +écrits corrupteurs ne méritent que les seuls ménagemens qu’impose le bon +goût. + + [47] Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour se + justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, à ses + amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou sa + mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des libelles + anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond dédain. + +Composer d’utiles mémoires est infiniment plus difficile pour des gens +de lettres qui ont de la célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont +plus d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens à vaincre; +d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent être en grande partie +littéraires, et c’est ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et +qu’elle auroit un grand mérite; nous n’avons point d’ouvrage en ce genre +que l’on puisse proposer pour modèle; l’abbé Morellet avoit +naturellement dans le caractère une droiture qui, sans son +philosophisme, auroit pu lui donner une parfaite impartialité; mais dans +cette supposition même ses jugemens littéraires n’auroient pu être bons; +il n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque particulièrement à +ses mémoires, c’est l’esprit. + +Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie française n’ait pas +laissé de mémoires; ses vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses +talens, comme orateur et comme poète, le mettoient en état d’en écrire +d’excellens; on lui a justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose +et en vers de l’enflure et de l’emphase; mais ce fut plutôt en lui +l’abus et l’excès d’une qualité qu’une affectation; il avoit une +élévation réelle dans l’âme et dans les idées; ses écrits sont remplis +de grandes pensées et des plus nobles sentimens, souvent exprimés d’une +manière touchante; on n’oubliera jamais sa belle ode _sur le temps_, et +dont le sujet nous donne le droit de transcrire ici les dernières +strophes: + + Si je devois un jour, pour de viles richesses, + Vendre ma liberté, descendre à des bassesses; + Si mon cœur par mes sens devoit être amolli! + O temps, je te dirois: Préviens ma dernière heure, + Hâte-toi, que je meure, + J’aime mieux n’être plus que de vivre avili. + + Mais si de la vertu les généreuses flammes + Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes; + Si je puis d’un ami soulager les douleurs; + S’il est des malheureux dont l’obscure innocence + Languisse sans défense, + Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs; + + O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse; + Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse, + Reçoive mes tributs de respect et d’amour: + Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles, + Que vos brillantes ailes, + Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour[48]! + + [48] Dans son _Épître au peuple français_, faite deux ans avant la + révolution, on trouve ces vers: + + Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes + Sur la tête des rois ébranlent les couronnes; + Peuple, tu ne sais point par de grands attentats + Épouvanter la terre et changer les états. + + Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie dans tous + les temps: + + «Le vice seul est bas, la vertu fait le rang + «Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand.» + +Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait pas écrit sa _vie +littéraire_. Quant aux testamens, ces derniers adieux si solennels, +s’ils offrent une seule pensée, une seule disposition contraire à la +religion, à la justice, à la morale, ils sont odieux, alors même que les +lois n’en peuvent attaquer la validité. + +Durant le cours si borné de notre carrière apprenons à connoître le prix +du temps; dans cette course rapide ne négligeons aucun moyen, ne perdons +aucune occasion de nous rendre utiles, tâchons de ne donner que de bons +exemples et de ne laisser après nous que de nobles souvenirs. + +Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et dans la vaine +dissipation du monde n’est qu’une insipide et coupable végétation. + +Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter ce chapitre qu’en +offrant à la jeunesse un extrait succinct de pensées religieuses _sur le +temps_, tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens. + + * * * * * + +J’ai passé par le champ du paresseux et par la vigne de l’insensé, et +j’ai trouvé que tout étoit plein d’orties; que les épines en couvroient +toute la surface, et que les murs étoient abattus; en voyant cela j’ai +fait mes réflexions, et je me suis instruit par cet exemple. _Prov., +chap. 24._ + +Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent l’abondance, mais +tout paresseux est toujours pauvre. _Ch. 21._ + +Allez à la fourmi, considérez sa conduite et apprenez à devenir sage; +puisque n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins sa +provision durant l’été, et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir. +Jusqu’à quand dormirez-vous paresseux? quand vous réveillerez-vous de +votre sommeil? _Prov., ch. 6._ + +N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne tombiez dans l’indigence; +soyez vigilant et vous serez dans l’abondance. Les désirs tuent le +paresseux, il passe sa vie à former des souhaits. _Prov._ + +O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, qu’y fais-tu? quels +sont tes travaux? Pourquoi consumes-tu dans un lâche repos un temps si +précieux... tout homme qui se présente te fournit l’occasion d’être +utile; si tu ne peux rien faire pour lui, aime-le; et quand ton cœur +sera pénétré de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les plus +ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits: ton créateur et ton +maître agréera tes vœux; l’implorer pour le prochain, c’est rendre un +digne hommage à sa bonté suprême! _Veilles de saint Augustin._ + +Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse de tendre vers la mort. +Tout le temps que l’on vit est autant de retranché sur celui qu’on doit +vivre; tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide vers la +mort. _Saint Augustin._ + +La perte du temps est un des plus grands désordres du monde. Cette vie +est si courte, tous les momens en sont si précieux... et néanmoins nous +vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, ou que nous n’y +eussions rien à faire... Hélas! si un réprouvé avoit un seul moment de +tout le temps que nous perdons, comment en useroit-il? A chaque instant +de son existence, on pourroit gagner une éternité bienheureuse. Nous ne +laissons échapper aucune occasion de nous amuser ou de nous enrichir; et +nous perdons à toute heure l’occasion de nous sauver. La journée la +mieux employée n’est pas celle où vous avez le plus avancé vos affaires; +mais celle où vous avez amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le +plus content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on vous rencontre, +si l’on vous demandoit: que faites-vous? vous puissiez répondre: je +travaille pour Dieu et pour mon salut. _Pensées Chrétiennes._ + +Lisez attentivement les divines écritures, vous y verrez partout +l’oisiveté en exécration; le travail expressément recommandé à tous, +sans distinction de rangs ni de sexes; l’arbre stérile coupé et livré +aux flammes, le serviteur négligent précipité dans les ténèbres +extérieures, et toujours la paresse punie avec autant de sévérité que +l’infidélité. La politique humaine entend-elle aussi bien les intérêts +de la société? s’arme-t-elle d’autant de rigueurs contre ces spectateurs +indifférens qui moissonnent largement dans un champ où ils n’ont point +semé? à peine a-t-elle des punitions pour les scélérats, comment en +auroit-elle pour les paresseux! ils sont souvent les mieux récompensés; +aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un état, on se charge d’un emploi, +et on néglige sans crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi +les déréglemens de leur cœur, dit le prophète; voilà la source du mal, +et dès lors ils ont mis les plaisirs à la place des devoirs, les +amusemens à la place des occupations; ils se sont rendus inutiles: la +conséquence est juste; pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la +scène du monde; tout s’y passe en représentations; presque rien ne s’y +passe en réalités; tous les postes sont occupés en apparence, et +cependant à le prendre à la rigueur, que de postes vacans, que de titres +sans fonctions, que de ressorts qui n’agissent point, que de principaux +mobiles qui s’arrêtent!... divinités inférieures de la terre, nobles, +grands, puissans du siècle, souffrez que nous vous interrogions; tout +s’agite, tout est en mouvement autour de vous; pourquoi seuls +croupissez-vous dans l’oisiveté? n’êtes-vous pas pécheurs, et le joug +n’a-t-il pas été imposé à tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de +leur prévarication? n’êtes-vous pas citoyens? est-il juste que vous +dévoriez tout le fruit des travaux des autres et que vous ne preniez +nulle part à ces mêmes travaux? avec tant d’orgueil vous croyez-vous si +peu nécessaires à la société qu’elle ne souffre aucun dommage de votre +inaction?... Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité vous +dégrade, et Dieu ne vous distinguera de la foule que vous méprisez, que +par les châtimens qu’il prépare à votre indolence. (_Sermon sur les +devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule._) + +Vous serez toujours content le soir quand vous aurez utilement employé +la journée. _Imitation de Jésus-Christ._ + + + + +CHAPITRE XII. + +Du Devoir. + + +Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris +plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des +qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir; +et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les +idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les +préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi; parce qu’il peut +seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste +mesure de la vertu. + +Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre +rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui +touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les +sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49]; mais dans les +situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage +éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes +sur le mariage l’évangile dit: _vous, maris, aimez vos femmes comme +J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle_. L’Esprit +saint qui a donné ce commandement: _faites l’aumône de votre bien, et ne +détournez votre visage d’aucun pauvre_, donne encore celui-ci: _lorsque +vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait +votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15._ + + [49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses + confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme + l’a si bien dit un de nos poëtes. + + «Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse.» + + (_Destouches._) + + Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se + plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc. + + [50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame + la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante + vérité: madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a + dirigé toutes ses actions; elle a été seulement une épouse + affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut + héroïque. + +Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet +principal que nous traitons; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la +vie; tout y devient arbitraire comme les vertus; on n’a point les goûts +de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les +caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne +la fixe pas; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le +vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne +inévitablement une prodigieuse perte de temps. + +C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à +dédaigner le devoir; on a même loué des crimes; nos philosophes qui +vantent sans cesse _la nature_, s’extasient sur les actions qui +outragent le plus _la nature_: ils admirent avec enthousiasme le +suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui +assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères, +etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister +chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens; +et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé +contre _les préjugés_, en ayent adopté d’aussi sanguinaires! il y a +toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les +éducations de collége: c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la +jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de +l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol +enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si +souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse +barbarie; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés, +ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de +l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que +toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme +de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une +seule) dans l’_Histoire des hérésies_; on peut ajouter que _les +amplifications de collége_ ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit +de ces mêmes philosophes; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers, +commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde!... + + [51] _La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la + véritable philosophie._ + + * * * * * + +Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît +assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand: +sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste +un argument sans réplique; c’est qu’il est impossible que jamais il +combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec +une parfaite égalité: il est toujours inférieur ou supérieur à son +adversaire dans ce genre d’habileté; le désavantage, dans ce cas, est la +plus absurde des duperies; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette +lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte; l’un +des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin; ceci +est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il +y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés +faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le +duel. _Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II, +seconde édition, p. 301._ + +C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis, +parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son +discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que +le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que +Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat; Brantôme rapporte à ce sujet +le fait suivant: + +Deux amis se brouillèrent et se battirent; l’un des deux, sans être +blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son +sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir; l’un et +l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit +trois jours son bras en écharpe; en effet, dit Brantôme, le vainqueur +_se souilla le bras du sang de la blessure_ de son adversaire, il mit +son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup +d’épée; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour +l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les +grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du +duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour +réprimer cette férocité; il faisait souvent venir dans son cabinet des +jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en +empêcher; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully: _Certes, +mon ami, cette jeunesse devient bien insolente._ Voyez _Mémoires de +Sully, t. VII, p. 60._ + +Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on +n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de +sentiment religieux; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué; le +suicide renonce sans illusion à toute espérance. + +Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire +doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la +terre, du bon _emploi du temps_, est de mériter et d’obtenir l’estime +générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher +de donner des définitions exactes et précises des différens genres de +gloire. + + + + +CHAPITRE XIII. + +De la fausse gloire. + + +Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on +n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que _la ceinture +de Vénus_: les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient; l’un +à _l’Honneur_ et l’autre à _la Vertu_, et il falloit passer par ce +dernier pour arriver au _temple de l’Honneur_! le christianisme a +perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait +dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel; puisqu’ainsi que +nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens +admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les +autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs +commandés par l’évangile (4). + +La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le +devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale; +la gloire d’un _duelliste_ est fausse et même odieuse, parce qu’elle +outrage l’humanité, la religion et la raison! car il y a une +inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout, +à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se +montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou +seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le +noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la +vengeance[52] (5)! + + [52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de + l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours + qui fut imprimé: _Que l’on ne sait point aimer quand on est + incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on + n’est pas vindicatif!_ Il est vraisemblable que cet académicien + avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et + qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla: + + «_Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne + l’ait rendu au centuple._» + + Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se + faisoit une loi de rendre _le mal au centuple_! + +La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se +plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la +guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces. +Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une +gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline +sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout +genre; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le +premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes +qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et +décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier +avec la gloire (6). + + [53] Voyez _les Mémoires de Turenne_. + +On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes +fortunes; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois +campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut +dire d’eux _sans figure_, qu’ils se sont engraissés _du sang_ et de la +substance des peuples. + +Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur; +un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de +l’innocence; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles +habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un +défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire +ennemi jusqu’aux productions de la nature: il ne permet pas, à moins +d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des +moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les +faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54]; s’il n’est pas +guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra +toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne +prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient +parfaitement soignés; sans humanité pour eux il sera communément sans +générosité pour les prisonniers; il ne fera des actions louables en ce +genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se +démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien, +obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est +constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56], +car il attribue tout à la providence; enfin il est _toujours généreux et +magnanime_. + + [54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux + guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la + plus tendre humanité; j’en ai cité la plus grande partie dans _les + Dîners du baron d’Holbach_. + + [55] Souffrez les suspensions et les retardemens... acceptez de bon + cœur tout ce qui vous arrivera... (_Ecclésiastique_, ch. 3.) + + [56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur. + (_Ecclésiastique_, ch, 11.) + + + + +CHAPITRE XIV. + +Des Préjugés. + + +Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige +souvent en maximes; mais les préjugés autrefois étoient puériles; à +l’exception de ceux du faux _point d’honneur_, ils étoient en général +très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le +_vendredi_ est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver _treize_ +à table, ni renverser une salière, etc.; les préjugés de nos jours sont +d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté, +d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle; les hommes +qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois +des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour +devenir de grands ministres d’état. + +Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis +trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés +dogmatiquement comme des _sentences_ remplies de _sagesse_ et de +_profondeur_; en voici quelques-unes: _Tous les prêtres sont des +hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion +ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des +foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des +gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne_; +c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne +faut pas la quitter; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui +nous apprend _qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables_. +Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie +criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la +vénération[58]! et quant à la _passion qui ennoblit tout_, nous avons +déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes. +Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres _sentences_ du même genre, +entr’autres sur le _suicide_, mais ces exemples doivent suffire. + + [57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se + laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion; et + à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les + autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en + ouvrit les portes; on les en chassa au nom de _la liberté_, et elles + subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité + et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de + Calvin, lors de la prétendue réformation. + + [58] L’Écriture sainte dit: «Quand on est tombé, ne se relève-t-on + pas? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on + plus?» (_Jérémie_, chap. 8.) + + Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire, + car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître + franchement ses fautes et pour les abjurer. + +Voilà d’horribles préjugés!... la philosophie moderne en les accréditant +a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers! + +Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur +les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des +basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à +Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes; ils n’ont +aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux +jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se +faire parmi eux de nombreux partisans. + + + + +CHAPITRE XV. + +De la gloire littéraire. + + +Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée +passagère; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même +qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les +partis, on est loué dans les journaux; mais tout cela n’est pas de la +gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de +la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et +des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du +public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent. + +Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs, +cependant leurs écrits n’ont pas vécu _âge d’homme_, et ils sont pour +jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau, +ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des +intrigans, et leurs ouvrages sont immortels!...[59] + + [59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité + que de fierté: + + «_Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée._» + +Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se +décident à _se faire des partisans_ dans toutes les classes et parmi les +personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel +dessein. + +Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par +l’honnêteté; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les +ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit +s’interdire toute personnalité; mais les écrits corrupteurs ne méritent +point de ménagement; et ne pas condamner nettement de mauvais principes +est une inexcusable lâcheté. + +On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des +déguisemens, des détours et de certains _adoucissemens_; quelque légers +qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie +des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise +particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels +ouvrages; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera +dans les plus absurdes inconséquences; car la morale est et doit être +inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances; on ne +compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et +positifs. _Pour se faire des partisans_, il faut encore se résoudre à +perdre un temps énorme; on est obligé de se livrer à une extrême +dissipation: il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y +a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux; ainsi les dîners, les +visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable +de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on +_veut bien se charger de faire soi-même_, et qu’on envoie ensuite aux +_rédacteurs bienveillans_; les billets, les lettres, en un mot toutes +les correspondances de vanité, les matinées perdues par les +interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les +soirées passées chez les _partisans protecteurs_, et _les lectures_ dans +lesquelles on rassemble ses _partisans_ les plus zélés; toutes ces +choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et +régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en +général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse +sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des +flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le +_goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires_ de +leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure +d’un vers et ne savent pas l’orthographe!... + +Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la +véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de +solides études!... + +C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son +cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès +honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire, +tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer. + +Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire +de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les +interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux; quand ces +derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande +importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il +leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la _clôture_ de leur +cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature, +ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à +leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose +_importante_ qu’ils sollicitent; et dans ce genre, ce n’est pas le +mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux +protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail: il sera +reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la +colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur +véritablement studieux: il dit comme La Bruyère: «_Je ne suis point +farouche, encore moins inaccessible; si vous avez à me parler, venez en +assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter._» En +effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et +son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la +censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines, +pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier? D’ailleurs, +ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre +sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de +sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais +principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées; ainsi, +alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec +urbanité jusqu’aux importuns même; et l’on reçoit avec intérêt, avec +joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être +utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles +occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs? + +Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable +qu’un autre; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a +profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la +délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général; les +écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de +conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs +ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le +savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie; d’ailleurs, +ce seroit, de leur part, un mauvais calcul; ils ont fait, à cet égard, +leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit +les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus +recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie +simple et naturelle qui donne tant de charme au talent! + +Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour _la gloire +politique_; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et +si compliqué[60]; je dirai seulement que la politique sans droiture et +sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et +l’expérience prouveront toujours cette importante vérité; la politique +de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent +pour arbitre; Henri IV eut la même droiture avec le même succès; Sully, +son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument +admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations; et en +politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien +remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur +d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré +de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard: + + [60] J’ai parlé de la _gloire militaire_, parce qu’on peut aisément la + séparer de la tactique; il n’en est pas ainsi de la gloire politique + qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur + les différentes formes de gouvernement. + +«Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra +dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince; +l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le +roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son +amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger +de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté; le duc d’Albe rejeta +cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le +même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux +comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement +les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en +morale et sur le papier; mais qui ne valoit rien en politique. On sait +que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne; +deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de +l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit +l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre.» + + + + +CHAPITRE XVI. + +De ce que seroit une parfaite civilisation. + + +C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les _utopies_ profanes, on n’y +trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées +incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable; c’est en +adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se +réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort +d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation; +c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion, +les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut +pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les +choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette +supposition, voici ce que seroit la société: + +On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la +magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient +employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens +seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité; +on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit +que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre +que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne +seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans +s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles +déchirantes: _Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent +de pain!_... Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit +universellement regardée comme le premier des biens; le doux nom de +frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains +seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement; enfin la +guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus +redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par +conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne +présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de +pillages barbares, de dévastations inutiles; elle n’offriroit que +l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur. + +Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare; les +loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore +seroient supprimées; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une +cupidité monstrueuse et déshonorante; tout auteur seroit forcé par des +lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement; +deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus +grandes villes à une nation sage et laborieuse. + +Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs, +n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on +penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que +les draperies à la _grecque_ ou les chapeaux à _l’anglaise_; aussi +singulièrement _mobiles_ dans ce moment que les caprices mêmes de la +mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de +leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets; la +tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La +gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que +l’ivrognerie: les animaux sont voraces et ne sont point _gourmands_, ils +ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y +a soixante ans, que _la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe_. +Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus; mais +aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs!... On n’auroit pas +le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la +_gastronomie_. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais +Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus +d’élégance que l’ignoble _Adéphagie_[62]; et les pâtés d’Amiens, et les +dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations +que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de +Sillery. + + [61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a + quelque chose de très-étrange. Il semble que les _fortes têtes + anglaises_, en les inventant, ont cherché et trouvé le _mouvement + perpétuel_. + + [62] Déesse de la gourmandise. + +On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier +dans les rues l’explication des songes; on ne rencontreroit plus dans +tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par +les dialogues burlesques les plus licencieux; on ne verroit plus étalés +dans les boutiques des estampes et des livres obscènes; les Cagliostro, +les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de +lumières et de _force d’esprit_, ont eu tant de vogue, ne séduiroient +plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de +politique dans la société; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que +les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes, +sont _la médisance et la politique_[63]. Les journaux ne parleroient que +des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient +mieux; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés +à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer +autrefois, les articles sur les _modes_, les parures de femmes, etc. + + [63] The scandal and politicks. + +Tel seroit l’_âge d’or_ de la civilisation; on en viendra là, car c’est +la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des +hommes et d’exemple dans les annales du monde; cette unique nouveauté +_sous le soleil_ mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour +la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Suite du précédent. + + +On a beaucoup répété, sous le règne de Louis XV, qu’on étoit enfin +arrivé au _siècle de lumières_! et si l’on en croit les philosophistes +obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs des trop fameux +encyclopédistes, nous sommes parvenus au degré le plus éblouissant de +cette admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont découvert, +dans des îles inconnues, un grand nombre de plantes, de minéraux et +d’animaux; ce qui prouve seulement que les richesses de la création sont +innombrables comme les étoiles du firmament; il est vrai qu’il y a +aujourd’hui infiniment plus de peintres, de musiciens, de +musiciennes[64], de poètes, d’écrivains, qu’autrefois; mais il y a aussi +infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs laborieux. Des +inventions ne sont pas ingénieuses quand elles n’offrent que ce qu’on a +déjà, et que c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité; on ne +fait alors que tromper des yeux peu clairvoyans, et l’on gâte le goût +général. C’est ainsi qu’on a inventé la _lithographie_: on y excelle, +nous l’avouons; mais la gravure au burin est entièrement négligée; +l’imprimerie stéréotype est tout-à-fait inférieure à l’ancienne; les +fragiles reliures de basane tiennent lieu des belles et durables +reliures de maroquin; le cartonnage ne peut remplacer que pour quelques +semaines les nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou qui +duroient toujours. Les orfèvres sont multipliés, mais leurs étalages +sont comme ceux des confiseurs, des boutiques _d’attrapes_: l’argent +plaqué, l’or faux et les pierreries factices, y dominent[65]; il en est +ainsi des joailliers. On imite fort bien les pierres fines, et l’on ne +taille et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. Le mauvais +goût s’est glissé chez les marchands et les bijoutiers comme ailleurs; +le _goût gothique_, qui remplace le moderne, est lourd et massif, mais +on aime mieux ce qui est riche ou ce qui paroît l’être que des ouvrages +élégans, délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus magnifiques +schals de cachemire ne vaudront jamais l’imitation d’une jolie guirlande +de fleurs. On a fait de grands progrès dans la mécanique, on à inventé +une prodigieuse quantité de machines afin de rendre inutile l’adresse +humaine; c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter qu’aux dépens +de la perfection des ouvrages; les toiles et les perkales, faites par +des machines, sont excessivement inférieures à tout ce que les doigts +d’une main habile fabriquoient autrefois en ce genre. D’ailleurs, toutes +ces machines, en rendant beaucoup de bras inutiles, réduisent à la +mendicité une infinité d’individus; on nous annonce une _machine à +teiller_, ce qui mettra à l’aumône, dans les villages, toutes les +vieilles femmes et les jeunes filles de dix ou douze ans. On nous menace +encore d’une _machine à broder_, qui, sans doute, ne pourra imiter que +les broderies à grands trous, et qui sont très-ridicules quand on les +compare aux charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le tulle +ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la finesse, ni la solidité; +de sorte que toutes ces inventions, loin de perfectionner les arts +d’industrie, les ont fait tomber en décadence. Et que doivent aux +sciences des inventions dont le danger ne compense que trop l’utilité? +les paratonnerres qui, faute d’entretien et d’une extrême surveillance, +peuvent causer et ont causé de si grands désastres quand la verge de fer +est émoussée? Pendant que nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le +paratonnerre, tomba sur le toit du cabinet du roi qui, dans ce moment, +étoit à son bureau. Par un bonheur extraordinaire, ce prince ne fut +point blessé; mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans son +cabinet. Le même événement est arrivé, il y a quelques années, à Paris, +à l’hôtel de la Monnoie. Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer à ce +sujet un mémoire très-effrayant contre les paratonnerres. Au reste, ce +fut dans le siècle dernier, long-temps avant la révolution, que +Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif du plus terrible +phénomène de la nature. La chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de +soie sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement et n’avoit +point d’inconvénient. Sur la fin du dernier siècle, on inventa encore +les _aerostats_, jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus +tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont une invention toute +nouvelle, et l’on en cite déjà plusieurs accidens funestes, ainsi que du +gaz hydrogène pour l’éclairage des rues[66]. Il semble qu’un génie +malfaisant ait présidé à la plus grande partie des inventions modernes: +c’est lui qui, profitant de l’esprit novateur devenu presque universel, +a créé les modes depuis trente ans; c’est lui qui a fait substituer aux +lustres, aux candélabres, aux bras de cheminées qui donnoient tant +d’éclat et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets et les lampes +dont la clarté, infiniment moins douce que celle des bougies, brûle les +yeux et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. C’est ce même +génie qui a fait succéder le stuc au marbre; et dans les ameublemens, le +papier à de belles et durables étoffes, et aux superbes tapisseries des +Gobelins. C’est lui qui a donné le goût indécent et baroque de remplacer +nos anciennes et commodes tables de nuit par des _autels_, comme si la +galanterie pouvoit s’appliquer à un tel meuble!... C’est toujours ce +génie qui a conseillé aux femmes de porter de gros et longs busques qui +sont beaucoup plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et la nudité +des bras, si nuisible à la conservation des dents et des yeux! Enfin, +c’est encore lui qui est cause de la suppression des bourrelets des +enfans, et qui fait donner aux adolescens les bretelles croisées sur la +poitrine, qui gênent le mouvement des muscles de l’estomac et le jeu des +poumons, et qui persuade aux mères et aux nourrices de faire boire du +vin et de manger de la viande aux petits enfans à peine sevrés. Et quel +vin leur donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si indignement +frelatés? Il est bien pénible de voir tous les jours, dans les +promenades publiques, de petites _bonnes_ de seize ans, apaiser les +enfans qui leur sont confiés, en tirant de la poche de leur tablier un +flacon de vin dont elles leur font boire à discrétion!... Nous pourrions +encore nous plaindre avec quelque raison de la multiplicité des rivières +factices des jardins qui, en les remplissant d’eaux croupissantes, les +rendent si humides: et si malsains!... De l’eau épurée par le charbon, +procédé qui gâte la meilleure eau de l’Europe, reconnue pour telle, +uniquement parce qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, avantage +dont la prive totalement l’ébullition, et par conséquent l’épuration par +le charbon. C’est ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom seul en ce +genre est une autorité) dans un écrit fondé sur des raisonnemens sans +réplique et des expériences incontestables (7). + + [64] Comme tout est _matériel_ dans ce siècle, on a perfectionné d’une + manière surprenante la mécanique des _serinettes_ et des _orgues de + Barbarie_, vulgairement appelés _turlutaines_; on en fait d’étonnans + simulacres d’orchestres. Le meilleur que nous ayons entendu est à + Berlin, adapté à une grande pendule qui se trouvoit, en 1798, dans + le palais du roi. Cette mécanique exécute des symphonies en parties, + en observant les _piano_, les _forte_ et les _crescendo_, et avec + beaucoup de justesse et une très-belle exécution, mais sans tact de + mesure et sans expression. On peut parvenir, avec des ressors, à + contrefaire le mouvement et des sons, mais la plus parfaite + mécanique n’imitera jamais l’âme. + + [65] A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, qui sont + de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides ouvrages. + + [66] C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, introduit + dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation. + +Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication des cabriolets, qui +produit tant d’accidens funestes! sur celle des spectacles, également +nuisibles aux mœurs, à la littérature et à la santé (8); et sur celle +des maisons nouvellement bâties dans Paris, ce qui nous prive de presque +tous nos jardins. Si cela continue, cette belle capitale sera, dans dix +ans, un véritable gouffre à tous égards, et la ville la plus malsaine de +l’univers. + +Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il faut bien en +reconstruire; mais ceux qu’on a détruits, existoient depuis des siècles +et pouvoient durer presque aussi long-temps encore, et les nouveaux +bâtimens qu’on élève de toutes parts sont faits pour durer seulement +vingt ou vingt-cinq ans; car, dans le _siècle de lumières_, on ne +s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit du bon La Fontaine, +lorsqu’il fait dire à son vieillard octogénaire: + + «Mes arrières-neveux me devront cet ombrage!...» + +Voilà un vers et des sentimens qui ont bien vieillis!... La mode a +corrompu jusqu’à nos jeux: elle a gâté le _noble jeu de billard_, qui +est devenu très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de hasard, ainsi +que le wisk; il s’agit, en jouant aujourd’hui, non de s’amuser, mais de +gagner de l’argent. Enfin, on a inventé l’_écarté_!... Le vénérable +piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu de tous ces bouleversemens, +semblables au juge d’Horace, sont restés inébranlables; mais ils ne sont +plus cultivés que par des vieillards. Quels sont les résultats de tant +d’innovations et d’inventions frivoles, futiles, bizarres, dangereuses? +Un mauvais goût presque universel, un égoïsme honteux, une passion +extravagante dans les classes inférieures pour un faste menteur qui les +ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond tous les états; il +n’existe pas un garçon de boutique qui n’ait au moins une épingle de +strasse, un _anneau de chevalier_[67], et pas une ouvrière en chambre +qui n’ait à son cou un médaillon et une chaîne d’or faux!... Le régime +brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup d’autres choses dont +nous avons parlé) a produit un grand nombre de maladies et d’infirmités +nouvelles, entre autres, le _croup_, les _fièvres cérébrales_, les +rhumatismes dans la jeunesse. On peut dire encore que l’idiotisme et +l’aliénation mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment plus +communs qu’autrefois. + + [67] La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons + renouvelée!... + +On trouvera ces observations bien gothiques, et beaucoup de gens les +regarderont comme des préjugés naturels dans un auteur de mon âge. Mais +je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire à tout le monde; je dis +sans humeur tout ce qui me paroît vrai, utile; c’est ce que j’ai +toujours fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir un tel +caractère à l’époque de la vie où je suis parvenue (9). + +Maintenant, après avoir critiqué, je vais me livrer au doux plaisir +d’admirer et de louer. + +Au sein d’une véritable décadence, quelques hommes de génie dans leur +art, ont mis au jour d’heureuses inventions! et dans un outrage sur +l’_Emploi du temps_, on doit naturellement placer l’éloge du savant et +célèbre artiste qui a perfectionné les moyens de marquer les heures, les +minutes, les secondes, qui composent nos journées. Les excellentes +montres et les belles pendules de M. Bréguet immortaliseront le nom de +leur auteur; et lorsqu’on a l’avantage de connoître personnellement cet +habile mécanicien, on applaudit doublement à cette juste renommée! + +Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage à l’inventeur ingénieux +des nouvelles mécaniques de harpe; à celui qui a rendu parfait le plus +beau des instrumens, et qui réunit, à la science d’un grand mécanicien, +les connoissances et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique et +en peinture[68]. + + [68] M. Érard. + +Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre sur glace, surpasse +infiniment tout ce qu’on a jamais imaginé et fait en ce genre (10). + +La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses et d’heureux progrès. +Outre les écrits de M. Tissot, qui seront toujours utiles, nous en avons +d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, parmi lesquels on doit +distinguer surtout les excellens et magnifiques ouvrages du docteur +Alibert, ouvrages qui réunissent au plus haut degré, à la profondeur des +recherches, à la clarté, à la sagesse, l’art de bien écrire, talent qui, +dans tous les genres, assurera toujours la vogue et la durée des livres. + +Nous possédons une faculté de médecine très-imposante par les noms et +les talens de ceux qui la composent[69]; la chirurgie française n’est +pas moins brillante, on a perfectionné et même inventé plusieurs +opérations chirurgicales avec le plus étonnant succès. On a fait un +heureux emploi de la mécanique en inventant pour les malades des lits +également ingénieux et commodes. Nous avons aussi de grands +pharmaciens[70]. Enfin, il est deux inventions modernes qu’on ne sauroit +trop louer: les méthodes qui rendent à la religion, à la société et même +aux arts, les sourds et muets et les aveugles nés. Ces grands et +touchans bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, l’abbé de l’Épée, à +son digne disciple l’abbé Sicard, et à un illustre savant dont tout le +monde connoît les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est la piété +qui a produit ces ingénieuses et charitables institutions. C’étoit en +effet à elle qu’il appartenoit de rendre à des créatures humaines +l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, la possibilité de +connoître Dieu et de l’adorer. Voilà sans doute de grands acheminemens à +la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera jamais complète que +par les secours et les lumières de la religion. + + [69] Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur conduite. + L’Écriture sainte nous ordonne _d’honorer le médecin_; mais, c’est + lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans religion. M. + Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé: _les Soirées de + Saint-Pétersbourg_, dit, avec raison, qu’on ne doit jamais avoir de + véritable confiance en un médecin irréligieux; on en peut dire + autant de toutes les professions: qui oseroit mettre sa _confiance_ + dans les hommes publics, les ministres d’état, les magistrats, les + notaires, les banquiers, les marchands, etc., etc., dont l’impiété + seroit bien avérée?... + + [70] On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, rue + Chaussée-d’Antin, nº 52; Planche, même quartier; Cluzel, rue du + Lycée; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, nº 17; Richard Desruèz, + rue Taranne. + + On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si + importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore + d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu; mais nous n’avons cité que + ceux que nous connoissons particulièrement. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Suite du précédent. + + +Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société; il en +est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent +que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La +religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos +connoissances et nos actions vers le bien: comme elle doit toujours +servir de guide, elle est toujours une lumière. + +Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais +ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des +philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes; +ils croient fermement qu’un roi _dévot_ est toujours persécuteur, +foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des +arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71]. + + [71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des + arts. + +On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des +règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société; +le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les +instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les +rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit: _Le +prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La +miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le +soutien du trône... Un roi juste rend ses états florissans, un peuple +nombreux fait la gloire du souverain... Le prince qui écoute +favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour +ministres[72]._ (Proverbes.) + + [72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives, + incontestables, non-seulenent _peut être_, mais est + vraisemblablement faux. + +Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront +avec gloire; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand +roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables. + +Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la +conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de +lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion +réprouve formellement; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus +sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit +acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que +des affections humaines et non de la religion: les crimes commis en son +nom, loin d’être des _abus_, ne sont que de monstrueux écarts. +L’évangile a tout prévu; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis, +arrachent jusqu’à la racine du mal: quand ils prescrivent la véracité, +ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à +personne; ils font un crime des desseins et des pensées coupables; ils +purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination; ils ordonnent le +sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes +légitimes; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le +courage héroïque, la charité sans bornes; et en nous rendant d’une +excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus +toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures. + +Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses +amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur +conduite à ces salutaires et divins commandemens! + +Un préjugé _philosophique_, très-commun encore, est celui qui persuade +que la dévotion ôte le goût des arts; au contraire, la piété les fait +naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison +ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des +tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les +maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de +l’âme? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la +conservation et la renaissance des lettres et des arts: ce furent en +France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux +manuscrits; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les +beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux +que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat: le +premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur +italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce +fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les +premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron +avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer +publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple +romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du +tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome; ils se réfugièrent +chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les +consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et +primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien, +protégea particulièrement la musique; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire +la réformèrent; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce +grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y +établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya +aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle. +Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique +ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se +révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à +l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique +nationale sur l’étrangère; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il +avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique +italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et +l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les +arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à +donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de +Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à +l’harmonie renaissante; c’est lui qui, pour la première fois, employa le +terme de _contre-point_ au lieu de celui de _déchant_. + + [73] Ce fut le chanteur _Acorède_, dit l’auteur du savant et + intéressant ouvrage intitulé: _Histoire de la musique en Italie_. + +Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts, +les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin, +abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique, +en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo. +L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de +l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne. +Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la +méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien; il +donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses +concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit +plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi +de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les +saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de +protecteurs zélés de cet art: nous dirons seulement que l’on doit encore +à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie, +et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75]. + + [74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur + la musique. + + [75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de + l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de + Russie, intitulé: _Essai sur l’Histoire de la musique en Italie_. On + trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits + intéressans, entre autres celui-ci: + + «Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de + Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle. + Il y composa le cantique _Gloria laus et honor tibi Christe + redemptor_, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le + prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le + chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure, + simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique, + émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la + clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe.» + +Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à +la musique: inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins +composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient +ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité +dans tous les châteaux; ils y faisoient entendre leurs chants religieux +que les jeunes _chastelaines_ s’empressoient de recueillir et de +répandre. Voyez l’_Essai sur la Musique_, par M. le comte Orloff. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Suite du précédent. + + +Nous avons prouvé que la musique doit à la religion ses plus belles +découvertes, sa culture universellement répandue dans toute l’Europe, et +sa perfection. La peinture ne lui doit pas moins: les admirables écoles +italiennes ont été formées par les soins des papes et des cardinaux. +Saint-Grégoire, justement surnommé le Grand, dont nous avons déjà parlé, +fit placer des tableaux dans le monastère qu’il fonda sur le mont +Coclini; presque tous les successeurs de ce saint pontife suivirent son +exemple; entre autres, Honorius Ier, qui fit peindre les catacombes de +Rome et l’église de Sainte-Agnès, nouvellement reconstruite. Étienne, +abbé du célèbre couvent de Subiaco, près de Rome, en l’agrandissant, le +fit orner de peintures. La piété de ces illustres protecteurs de ce bel +art, et celle des artistes, consacrèrent à la religion leurs essais, et +par la suite tous les chefs-d’œuvres de ces grandes écoles. Les sujets +de tableaux tirés de l’Écriture-Sainte donnèrent à ces écoles cette +noblesse et ce _grandiose_ qui les distinguent, et des expressions +inconnues jusqu’alors: par exemple, la tête de la sainte Vierge réunit +ce que nul autre visage ne sauroit exprimer: la dignité d’une naissance +royale, la sainteté d’une âme angélique, la pudeur et l’innocence de la +virginité, et l’expression de la plus pure, de la plus touchante de +toutes les affections humaines, celle de la tendresse maternelle. C’est +la réunion de ces sentimens et de ces expressions sublimes qui donne à +ces admirables têtes un caractère unique et divin. Raphaël est de tous +les peintres celui dont le génie a le mieux saisi ce beau véritablement +idéal, puisqu’on ne peut le trouver dans la nature. Les têtes du Sauveur +ne pouvoient aussi être représentées dignement que par des artistes +pleins de génie: il falloit qu’elles exprimassent à la fois (autant que +le peuvent faire des hommes), la sévérité tempérée par une douceur et +une bonté célestes: l’indulgence, la patience héroïque et la majesté +divine. + +Les papes ont accordé la même protection à l’architecture: ils ont fait +bâtir toutes les superbes églises de l’Italie, et entre autres le plus +beau monument de l’univers, _Saint-Pierre de Rome_. + +La guerre insensée que firent à la peinture les iconoclastes, auroit +fait à cet art un tort irréparable, sans une foule de moines qui, +alliant au sacerdoce la culture et le goût éclairé des arts, s’enfuirent +de Constantinople à cette époque: les papes accueillirent ces fugitifs +et comme religieux et comme artistes: des monastères leur furent donnés; +ils y servirent également Dieu par la prière et par leurs talens, en +ornant de tableaux peints par eux les églises de ces couvens[76]. + + [76] Voyez l’ouvrage déjà cité de M. le comte Orloff. + +La mosaïque fut aussi renouvelée et perfectionnée par la protection des +souverains pontifes, l’antiquité n’a rien fait en ce genre que l’on +puisse comparer aux tableaux qui décorent Saint-Pierre de Rome. + +Nos premières miniatures furent employées à embellir ces magnifiques +livres d’heures qui sont encore au nombre des plus précieux manuscrits +des grandes bibliothèques[77]. + + [77] On sait que _Jules Clovio_ excella dans ce genre; les miniatures + les plus parfaites, peintes par lui, sont dans un livre d’heures que + possède le roi de Naples. + +Ainsi, la musique, la peinture, l’architecture, doivent tout à la +religion, qui n’est donc point ennemie des arts, comme feignent de le +croire les philosophes modernes, et comme le croient les ignorans qui +n’ont aucune connoissance de l’histoire; nous allons examiner maintenant +si la religion peut nuire à l’héroïsme. + + + + +CHAPITRE XX. + +Suite du précédent. + + +Nous prouverons rapidement, par des faits incontestables, que, dans tous +les pays, les princes canonisés ou véritablement pieux ont été les plus +grands souverains de l’Europe: nous avons déjà parlé de Charlemagne dans +une de nos notes (renvoyées à la fin du volume); nous ajouterons que ce +prince, dont le courage égala le génie, montra toujours, au sein de la +guerre même, de la grandeur d’âme et de l’humanité: ce fut ainsi que, +vainqueur des Saxons, il leur imposa pour toute condition de paix +l’abolition de leurs abominables sacrifices humains[78]. + + [78] Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes choses + lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit encore + songé au bien public; il vouloit faire communiquer l’Océan + germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, en joignant + ces deux fleuves par des rivières intermédiaires... Il tenta aussi + d’unir la Muselle à la Saône. + +Le saint roi Louis fut aussi héroïquement grand. Que l’on compare sa +conduite durant sa captivité chez des barbares, à celle du brave et +galant François Ier, prisonnier en Espagne, et l’on verra combien les +vertus inspirées par la religion sont supérieures à celles que donne la +nature. François Ier, après avoir signé le traité de Madrid, ne tint +aucun des articles de ce traité. Saint Louis eut la fidélité la plus +scrupuleuse à remplir tous les engagemens qu’il prit avec les infidèles +pour sa délivrance (11). Ce même prince qui combattit avec une vaillance +si remarquable dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré le plus +brillant courage à la bataille de Saintes: il soutint quelque temps, +presque seul sur un pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui +l’entouroient de toutes parts. Il gagna la bataille; et au moment même +d’une victoire éclatante, il eut la générosité d’accorder une trêve que +les ennemis lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, le roi +s’embarqua avec toute sa famille et un grand nombre de personnes qui +voulurent le suivre; peu de jours après le vaisseau donna sur un banc de +sable: le choc fut si violent, qu’il y eut une grande partie de la +quille d’emportée. On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau, +parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle secousse, ce bâtiment +ne résisteroit pas à la mer dans un aussi long trajet. Le roi ordonna +aux pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, en cas qu’il +leur appartînt, et qu’il fût chargé de marchandises. Tous, d’une voix +unanime, répondirent que non, en ajoutant que c’étoit une chose bien +différente quand il s’agissoit d’une vie aussi précieuse que celle du +roi, et de la sûreté de la reine et des princes. Mais, répondit le roi, +l’existence de chaque homme est précieuse aux yeux de son créateur, et +il n’est personne ici qui n’aime autant sa vie que je puis aimer la +mienne. Si je quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le droit de +conseiller d’y rester à cinq ou six cents personnes qui s’y sont +embarquées pour être avec moi? Ces personnes, auxquelles je dois donner +l’exemple du courage, si je montre cette foiblesse, seront autorisées à +craindre ce vaisseau; et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres +vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter à Chypre, et ne +trouveront peut-être jamais le moyen d’en sortir. J’aime mille fois +mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfans entre les mains de +Dieu, que d’abandonner tant de braves gens, à mille lieues de leur pays, +au hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement le reste de +leur vie[79]. + + [79] Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance dont + l’événement fit voir la sagesse; car, Olivier de Termes n’ayant osé, + malgré l’exemple du roi, rester sur le vaisseau, fut mis à terre à + Chypre, où il resta plus de deux ans sans pouvoir trouver + d’embarquement; et l’on peut juger, par les difficultés qu’éprouve + un homme de ce rang, de ce que seroient devenus tant d’autres d’une + fortune et d’une condition inférieures. + +Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement le roi en France, avec +tous ceux dont il avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince, +arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir l’ordre, la paix et la +justice; accessible à tous ses sujets, on ne l’implora jamais en vain. +Ses promenades même étoient pour ses peuples des bienfaits[80]: on +l’approchoit, on lui parloit; il écoutoit les plaintes, il consoloit les +uns, exhortoit les autres; il appartenoit à tous. On disposoit de son +temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit de ses vertus. Il +n’étoit entouré que de gens habiles et vertueux, parce qu’il savoit les +choisir, et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité; car, ce +n’était point en démontrant qu’il eût raison, qu’on se mettoit bien +auprès de lui, mais en lui faisant voir les choses comme elles étoient. + + [80] Quel François ne cherche pas encore dans le bois de Vincennes la + place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si grand, si + populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour arbitre. + +Louis fit les lois les plus sages, et une infinité de fondations pieuses +et bienfaisantes. Charlemagne abolit l’esclavage en France, et Louis +affranchit tous les serfs de ses terres; il fit d’utiles réglemens pour +réprimer la débauche et l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite. +Ce prince aima les lettres; il fit copier un grand nombre d’exemplaires +de l’écriture, des saints pères et des bons auteurs, dont il forma une +bibliothèque publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, en 1260, il abolit +tout-à-fait les duels, chose qu’il préparoit depuis long-temps, et il +fonda la Sorbonne[81]. «Où trouvera-t-on ailleurs (dit l’auteur de la +rivalité de la France et de l’Angleterre) ce mélange de justice et de +clémence, de tendresse et de vertu, d’indulgence et de fermeté, ce +désintéressement politique, cette bienfaisance éclairée, cette majesté +si douce et si paternelle, ces grandes vues de bien public, et ces +détails de charité particulière, ce calme de la raison, et cette chaleur +de sentiment. Sage, heureux, quoique sensible, son âme fut remplie par +des attachemens toujours légitimes. Quel fils! quel frère! quel mari! +quel père! quel roi! quel ami! Combien il aima! combien il fut aimé! +Père du peuple, ami des hommes, il remplit, dans toute leur étendue, ces +deux grands caractères; il satisfit pleinement à la nature et à la +gloire[82].» + + [81] Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux chanoine de + Paris, fort estimé du roi. + + [82] Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par un + écrivain _philosophe_ alors, mais qui, depuis, témoin des excès de + la révolution, reconnut et abjura ses erreurs. + +Nous répondrons à ces questions de l’élégant historien, qu’on trouvera +toujours cette perfection dans la vie de tous les saints qui ont régné, +et la même pureté de conduite, de sentimens, et les mêmes vertus, dans +tous les _dévots conséquens_. Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise, +Jean-Chrisostôme, François de Sales, Vincent de Paule, etc., etc., etc., +furent aussi parfaits que Saint-Louis, tandis que les _impies +conséquens_, les mieux nés, auront toujours des taches et des foiblesses +dans leur vie; et ceux qui auront des passions impétueuses seront +très-naturellement des scélérats[83]. + + [83] Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, le pieux et + vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit (d’après une loi qui + se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, soit en paix, soit + en guerre, sous la peine d’une forte amende et de l’infamie, de + troubler les laboureurs dans leurs travaux, et sous quelque prétexte + que ce fût, de s’emparer de leurs biens, de leurs personnes, de + leurs instrumens de labourage, de leurs bœufs, etc. + +La perfection que nous venons de dépeindre n’est pas sans doute dans la +nature, elle ne peut être que l’ouvrage sublime de la religion[84]. + + [84] Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour épouses + des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur: + Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de Charlemagne, + fut digne d’un tel titre; la sensible et vertueuse Isemberge fut + femme de Philippe-Auguste; Blanche fut celle de Louis VIII; + Marguerite, de Saint-Louis; Jeanne de Bourbon, de Charles V; Marie + d’Anjou, princesse remplie de courage et de vertu, fut l’épouse de + Charles VII. La première femme de Louis XII fut la pieuse et + généreuse Jeanne, que l’église a canonisée; la seconde fut Anne de + Bretagne, distinguée aussi par sa piété, son esprit et ses vertus; + Claude, femme de François Ier, fut aussi une reine vertueuse. Henri + IV n’eut pas une femme digne de lui; cependant, les mœurs de Marie + de Médicis furent irréprochables; Anne d’Autriche fut pieuse et la + plus tendre mère; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, eut + toutes les vertus que donne la piété: elle fut douce, indulgente et + bienfaisante, etc.; et même parmi quelques princes fainéans et le + très-petit nombre de rois de France, dont l’histoire flétrit la + mémoire, on trouve encore des reines vertueuses que le ciel sembloit + avoir placées sur le trône, comme des anges tutélaires, pour + prévenir ou pour réparer de grands maux: Sainte-Bathilde, dont la + régence fut à tous égards si glorieuse; Sainte-Radegonde, épouse du + cruel Clotaire Ier; Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut + des mœurs pures, et se distingua par son goût éclairé pour les + lettres. La sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de + Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi, + pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au + pied de son crucifix la miséricorde divine! etc., etc. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Suite du précédent. + + +On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV; +mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la +justice qui lui est due; ce règne ébaucha et même commença toutes les +merveilles du suivant: il donna tous les germes heureux d’une véritable +civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions +publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus +distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix +apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les +unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes +renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs +diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir +aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût +encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur +bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent +élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en +état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres +malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les +matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de +toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand +tablier de grosse toile; elles alloient porter aux malades des +bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des +sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de +tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus +touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades; +elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la +plupart, des paysanes de leurs terres; elles leur apprenoient à servir +les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions +formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de +Paule institua peu de temps après. + +Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et +le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs! qui +pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les +succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal? Ces +derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et +de cuisans remords; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des +hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations +les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie +jusqu’au bord de la tombe!... + +Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins +et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement +nombreuse: elles élurent, parmi elles, trois principales _officières_, +une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente +Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la +première supérieure; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu +pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats, +linges, et toutes les choses nécessaires aux malades; elles y +établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant +au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps, +qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire +une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière +visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille +royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces +bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit +été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande +fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des +pensions; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son +inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à +Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres; il se réduisit à une +petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps +de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent; il vécut +long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne +toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se +privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit +vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente +vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions; +elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et +quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de +l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour, +dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit +la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à +ce sujet; voici comment il termine cette lettre: «Ne craignez point, +notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa +gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela; je célébrerai la +sainte messe à votre intention.» + +Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et +elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues +prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes. + +Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine +étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir: il +vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y +joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la +Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les +pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et +pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles; il +chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller +le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un +tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que +Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager; +il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de +nouvelles sommes: le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère; en +outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour, +ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces +cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en +Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette +province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps, +Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses +époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un +seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit +cinquante-trois voyages en Lorraine; et ce qui parut merveilleux, c’est +que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des +lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul +missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement +dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes; une grande +quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à +Paris; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il +exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques +que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement +voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante, +nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour +l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec +les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile +congrégation des _Filles de la Croix_. Non content d’avoir fait tout ce +qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes +choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de +Picardie, ruinés par les guerres; et durant l’espace de sept ou huit +ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent +mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens, +instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le +campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation +générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les +funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de +suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins +dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de +misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers +pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une +quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui +exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le +misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans +une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette +bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le +champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts +trouvés dans les fumiers; il fit parfumer les rues et toutes les maisons +de la ville; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans +la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année +1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des +Pauvres-Vieillards; il fut aidé dans cette bonne action par un riche +bourgeois qui fournit presque tous les fonds; on acheta et l’on meubla +deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes. +Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce +petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du +bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de +former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand +établissement: les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des +sommes immenses; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois, +une autre assura seule une rente foncière de mille écus; en outre, elles +firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette +entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à +faire des chemises pour les pauvres; elles en firent dix mille. Le roi +donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y +ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans +trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé. +Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup +d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses +congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses +amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery. + +Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux +soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le +tuer: tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux; mais +Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son +corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé; les soldats étonnés +s’arrêtèrent; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce +respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats +promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à +toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune; il ne +sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il +se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des +malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux +traiter et nourrir; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les +prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour +les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une +étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de +Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave; car, ayant un jour +rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses +enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa +liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré; +mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait; le +retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité +mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle +que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres +des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un +bout à l’autre; en voici un article: «Les sœurs de charité ne recevront +aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles +assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le +service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent +de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs +biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis +dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels.» + + [85] On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails dans la + vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque de Rhodez, un + gros volume in-4º. + +Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour, +scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86]. + + [86] Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc de Laval, + souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout des + pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des Sœurs de + Charité: il en envoya chercher deux qui, pendant trois mois, le + pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de leurs soins et de + leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement guéri, il leur + offrit un rouleau de quarante louis pour en faire, leur dit-il, de + bonnes actions; elles le refusèrent, et ce fut avec une sévérité qui + lui fit connoître qu’il les avoit offensées. Il étoit impossible + d’insister, mais il leur envoya une ample provision de café, de + sucre, de chocolat, etc., etc., choses que l’on peut offrir à toutes + les religieuses. Les Sœurs de Charité reportèrent aussitôt ce + présent, en disant qu’elles l’auroient acceptée si elles n’avoient + rendu aucuns soins au malade; mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles + ne recevroient jamais de lui la moindre chose, _pas même une rose + pour l’autel de la suinte Vierge_. Telles furent leurs propres + expressions. On a entendu conter ce fait à M. le duc de Laval, + lui-même. + +Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son +siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une +extrême activité; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières +classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les +saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une +minute!...[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien +de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de +sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du +clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie; quand on pense que ce fut +aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre)! +et que l’on donna la première représentation du _Cid_, et qu’enfin, on +vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit +surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans +ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une +véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point +de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de +Louis XIV; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples +scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la +séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des +manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les +temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de +justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout +dans les rois: il aima la vérité; enfin, lorsqu’il renonça à ses +égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa +Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut +constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même +long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la +noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous, +firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la +guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise +imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix +d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le _mérite et +la gloire du martyre_: Deux discours sur cette matière furent lus dans +la séance publique et solennelle du 15 août: le premier qui fut couronné +démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que +donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la +fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains +sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une +belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante: + + Fiers conquérans, qui, sur vos têtes, + Entassez lauriers sur lauriers, + Que sont vos superbes conquêtes, + Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers? + Quelque terrain soumis, quelques villes domptées, + Quelques dépouilles remportées, + Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis. + Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine + Est obscure, inutile et vaine, + Sans même en excepter la gloire de Louis. + + [87] De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent le mieux + connoître le prix du temps, car ils le consacrent entièrement à la + vertu et à l’humanité; et c’est ce que prouvent tous les traits de + leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque de Milan, afin de ne pas + perdre un instant, ne mangeoit communément qu’en faisant ses courses + journalières et bienfaisantes à pied et à cheval. On trouve une + semblable activité dans l’histoire de tous les saints et même dans + celle des pères du désert: les uns bâtissoient de petits hospices + pour les voyageurs égarés; d’autres cultivoient des jardins potagers + dont ils portoient aux villes voisines les légumes et les fruits, + pour les vendre au profit des pauvres; d’autres encore faisoient des + corbeilles et des paniers d’osier destinés au même usage. Le plus + fameux désert étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce + nom. Cette ville étoit continuellement affligée du fléau de la + peste, alors tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs + déserts, et voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les + malades, que les parens et les domestiques abandonnoient entièrement + à leurs soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites + retournoient dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils + l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre + plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais leur + zèle! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, des + ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles + d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays + étrangers, même dans les contrées les plus barbares!... Quelle + activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant + distribuer aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage! Quel emploi du + temps! ainsi que celui de leurs vicaires!... Quels travaux que ceux + des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la Trappe, + travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins et dans les + bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la plus + généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, de + pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes les + consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses + qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, pour les + pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et qui, en outre, + soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles avec une charité + si exemplaire et si touchante! etc., etc., etc. + + * * * * * + +Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus +grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire +lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un +siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola +tant de héros de la foi!...[88] + + [88] Voyez _les Martyrs de la foi, pendant la révolution françoise_. + +Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur, +les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force +contre les ambitieux et les conquérans; ils connoissoient ces anathèmes +sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles +inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions +éternelles: + +«Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car, +tu seras dépouillé à ton tour; contempteur des hommes, tu seras toi-même +en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes +rapines... (_Isaïe_, ch. 33.)» + +«Le superbe sera étourdi comme un homme ivre; sa gloire se flétrira, ses +désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il +réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les +peuples. (_Habacuc_.)» + +«Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées, +parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te +visiter... + +«Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera +point d’appui... + +«Alors... on lui dira... + +«Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller +au point du jour? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui +frappois de plaies les nations? (_Jérémie_.)» + +«Voilà que tu es précipité dans l’abîme. + +«Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant: +Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes? +Ses enfans ne s’élèveront point; ils ne seront point les héritiers de +son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre. +(_Isaïe_.)» + + + + +CHAPITRE XXII. + +Suite du précédent. + + +Nous croyons avoir prouvé que sans la religion et sans les prêtres nous +serions dans une complète barbarie, et que la vie dirigée par les +principes religieux est toujours aussi active qu’elle est pure. Que +doit-on donc penser de ces éternelles déclamations sur la _paresse_ et +l’oisiveté des _dévots_, des _prêtres_ et des _religieuses_. Mais, quels +sont ceux qui leur font ces reproches?... des hommes qui passent leur +vie à table, aux spectacles ou à des soirées, et à jouer; et des femmes +qui consacrent leurs journées à la toilette, aux visites et aux bals. +C’étoit ainsi que des célibataires dans le dernier siècle frondoient +avec véhémence le célibat[89]. Depuis long-temps, on nous a tellement +familiarisés avec les inconséquences, qu’il n’en est point qui puisse +nous frapper vivement: on nous a parlé avec enthousiasme de la _liberté_ +en exerçant sur nous le plus terrible despotisme; on affectoit un +extrême dédain pour les titres et les honneurs, et l’on sollicitoit des +décorations et les titres de comtes, de baron, de chevalier, etc. On +vantoit les _droits du peuple_ en accablant d’impôts ce _peuple roi_. On +affichoit (dans des discours) une touchante philantropie; et pendant +quatre ou cinq ans, on égorgea des millions d’innocentes victimes. On se +contenta depuis d’exiler, de destituer sans justice, d’allumer la guerre +dans toutes les parties de l’Europe, et de la faire comme les Goths et +les Vandales, en se _levant en masse_, en livrant des villes au plus +affreux pillage; enfin, quoique certaines personnes se piquent de +_détester_ les Anglais (depuis la paix), elles ont adopté comme les +autres toutes leurs modes, leurs usages, les heures de leurs repas, +leurs boissons, leur cuisine, leurs clubs. On imite toujours leurs +jardins. On a pris plusieurs phrases de leur langue, et jusqu’à leur +nouvelle et baroque écriture!...[90] On déclame sans relâche depuis +trente ans sur la flatterie des _anciens courtisans_, et l’on a poussé +la flatterie jusqu’à l’excès le plus étrange et le plus outré!... + + [89] Entre autres Voltaire, d’Alembert. + + [90] De toutes les modes que le caprice a jamais inventées, la + nouvelle _écriture anglaise_ est certainement la plus ridicule, car + il est absolument impossible d’en imaginer une raison bonne ou + mauvaise. Est-ce pour donner à l’écriture le premier de tous les + mérites, celui d’être parfaitement lisible? Au contraire, cette + mode, en confondant toutes les lettres, rend les caractères + tout-à-fait illisibles: par exemple, on prend toujours au premier + coup-d’œil l’_n_ majuscule pour un _h_, et le _p_ pour un _f_, etc. + Est-ce pour la rendre plus belle? Point du tout. Car elle gâte la + plus jolie écriture. Est-ce donc pour offrir le petit mérite de la + difficulté vaincue? Pas davantage. Ces inutiles et doubles longues + queues en l’air, qui ressemblent à des piques, ne demandent de + l’écrivain ni habileté, ni la moindre adresse de la main. Et cette + mode fantasque rend surannées les écritures si lisibles, si belles, + de nos grands maîtres dans cet art, de Roland, de Tardieu, d’Oudart, + etc., et de tous leurs écoliers!... + +Nous pourrions citer bien d’autres inconséquences infiniment plus +graves... Mais il faut savoir s’arrêter!... + + + + +CHAPITRE XXIII. + +De la sensibilité. + + +Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de +_sensibilité_, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus +touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou +une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion _rétrécit +l’esprit et dessèche l’âme_. Les livres sacrés disent: _Tous ceux qui +craignent le Seigneur, ont un sens droit._ En effet, jamais un impie n’a +eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits, +et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère; enfin, la +sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion +qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections +pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles: + +«Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui +qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé +au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le +Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres, +ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par +paroles et par toute sorte de patience. (_Prov._ ch. 1er).» + +«Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère. +Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de +l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour +serein. + +«Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit +de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (_Ecc._, ch. 3).» + +«Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le +Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que +vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre. +(_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 6).» + +Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus +tendres égards et de soumission pour leurs parens? + +La sainte écriture dit aux frères... + +«Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte. +(_Prov._ ch. 18).» + +«Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans +l’union! (_Ps. de David_, 133.)» + +L’évangile dit aux époux: + +«Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et +vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se +livrer lui-même pour elle. (_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 5).» + +La religion dit encore aux amis: + +«Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain, +lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (_Prov._, ch. 73.)» + +«Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans +l’affliction. (_Prov._, ch. 17.) + +«Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons +conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami +ni l’ami de votre père. (_Prov._, ch. 27.)» + +«Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas +lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre +votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède. + +«Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez +pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela +n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler +le secret; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera. +Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous +vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.» + +«Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant +lui; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (_Ch._ 17).» + +«Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui +ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau: ce n’est que +lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir. +(_Eccl._)[91]» + + [91] Voyez l’ouvrage intitulé: _Morale de la Bible_, dans lequel se + trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec + le latin en regard. + +Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et +en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se +sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de +l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut +pour ami intime le diacre Pierre; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec +la plus vive tendresse; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple; +Saint-Aphraate, Anthémius; Saint-Fulgens, Félix: ce dernier exposa sa +vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez _Histoire +ecclésiastique_). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on +doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami +dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa +vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous +l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les +autres affections légitimes: Saint-Nil, en embrassant son fils qui +revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance. +Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la +plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de +larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de +Saint-Louis et de son épouse: «Le mariage de Louis avec Marguerite fut +l’union de deux âmes célestes; mêmes inclinations, mêmes vertus, +tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles; +elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les +affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je +le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma +compagne[93].» + + [92] M. Gaillard. + + [93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence: le roi + d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés + particuliers; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite. + +Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau +mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son +fameux sermon? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour, +afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il +avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans +les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus +pathétique; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à +crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son +auditoire: «Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois +plus éloquentes que la mienne; c’est votre pitié qu’implorent les +gémissemens de ces innocentes petites créatures!...» A ces paroles, tout +le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires +pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés. +Quelle philantropie _philosophique_ pourroit-on comparer à cette +commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité!... Et ceux +auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin +de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir; en effet, les +gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient. + +«La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit +pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme +des devoirs que nous acquittons; une méprise assez ordinaire parmi les +personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces +pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les +envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante +embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable +nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que +l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue: au +lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité, +nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret +que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi; que +son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été +mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore +charnel: ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des +conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit +de reste.» + +«Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de +charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la +religion laisse au choix des fidèles; et parmi tous les devoirs de tout +état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus +sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère +affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps, +un devoir de le secourir; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être +insensible au malheur de ce qu’on aime; en effet, le précepte de l’amour +du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si +inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre +seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur +réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de +troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu +des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni +fourbes ni cruels; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et +jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien.» + +«La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va +donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut +qu’elle aime; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide: +c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle +donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas +bienfaisant; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le +soulagez pas lorsque vous le pouvez; que vous devenez l’auteur de son +infortune, si vous n’en êtes pas l’asile; en un mot, que vous usurpez ce +qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.» + +«Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse +s’applaudir; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par +la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints, +nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même +père; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le +reste des fidèles; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard, +et ils ne le furent plus au nôtre; dès-lors ils ne furent plus pour nous +ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens; ils furent +nos frères: dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs +besoins nos besoins; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous +unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences +vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du +siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le +corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre; dès-lors qu’un +membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi; et à moins de renoncer à ce +lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est +le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses +éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins, +notre attention et notre ministère.» + + [94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît + plus utile que celui des séditieux qui ne parlent _d’égalité_ que + pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner. + +Et quel désintéressement admirable donne la religion! tous les saints, +toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême +degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le +prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de +Saint-François de Sales: sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de +venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal +étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de +France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut +question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier; il +l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa +résidence à Genève; enfin, la princesse continuant de le presser, il +accepta, mais à deux conditions: l’une, qu’il résideroit toujours dans +son diocèse; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en +recevroit point les appointemens. «Ainsi, dit la princesse, vous +n’acceptez que le titre de ce que je vous offre; mais, si je veux vous +donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser +cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame, +lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les +richesses; elles en ont perdu tant d’autres! elles pourroient bien me +perdre aussi.» La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle +tira de son doigt un diamant, en lui disant: «C’est à condition que vous +le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame, +répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit +la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager. +Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop +souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté.» + +C’est ce saint qui disoit: «Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il +faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour +l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95].» + + [95] Voyez _Esprit de Saint-François de Sales_. + +Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont +brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques; en Espagne, +tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont +employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus +utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la +conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui +ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations +des _Frères des Ponts-et-Chaussées_, des _Frères Vitriers_, etc., etc.; +de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse, +dans le même temps; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea +tant de pauvres et qui établit tant de manufactures; de notre pieux +archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable +pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc.; en Italie, +comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les +ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle +admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de +l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir +fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, _le +plus grand et le plus magnifique qui existe_!... La plus insigne +mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules +soutenir que la _religion dessèche l’âme_. Il est aussi difficile de +croire qu’elle _rétrécit l’esprit_ quand on songe aux talens supérieurs, +à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église +et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui +ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection +de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes +religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences; rien ne +manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la +religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a +toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et +pour consolation les promesses divines. + + [96] Et que d’Alembert appeloit toujours le _Monstre mitré_. + + [97] Celui du Saint-Esprit. + +Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des +bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera +encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars; il +seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît +sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit: 1º la +morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves; 2º +l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des +infirmes et de tous les êtres souffrans; les établissemens de charité, +le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les +incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les +épidémies, la peste, etc., etc.; 3º l’instruction publique, les écoles +gratuites et les colléges; la prédication, le petit et le grand +catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et +de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept +péchés mortels; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en +Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et +aux sciences; 4º les arts d’industrie, les manufactures, etc.; 5º les +beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la +musique, la poésie; 6º les sciences, la botanique, l’histoire naturelle, +la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les +mathématiques; 7º l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la +politique, etc., etc. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +De l’égoïsme. + + +L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé +qu’il devroit l’être; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de +société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le +garantit de la haine; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de +la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il +n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la +religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit +par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil; l’égoïste est +absolument incapable d’aimer: il s’est fait lui-même le centre et +l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut +toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point +inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de +personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune +réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son +semblable; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques +minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un +être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit +inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent +nécessairement distraire dans le cours de la vie; souvent, pour ne pas +nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines; +d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et +des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément; mais +l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve; +l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de +s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne +peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui +donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son +orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter; il est +naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de +s’élever au-dessus des autres; par la même raison, il est avare: il a +indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération; la +fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il +est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions +importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de +feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne +l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les +démonstrations jusqu’à l’extravagance. + +Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut +aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier +objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il +est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a +vu que trop souvent. + +Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il +n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous +oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger +avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et +qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant: + +«Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion; mais où est l’humilité, +là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des +superbes. (_Prov._, ch. 11 et 15.)» + +«Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie +à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé; +car le principe de tout péché est l’orgueil. + +«L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec +le sexe des femmes. (_Eccl._, ch. 18).» + +«Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans +vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont +commencé[98]. (_Tobie_).» + + [98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme. + +L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée, +car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de +décorations; il a toutes les prétentions; par conséquent, il est envieux +du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir +ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil!... Il est également +impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un +ami; un philosophe moderne (voyez _les Dîners du baron d’Holbach_) a +dit: que l’on _peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment +précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils +cesseront de s’être utiles_. Cette horrible maxime est une parfaite +définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes. +Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque +sans illusion l’égoïste _s’adore_ lui-même: on peut ne pas voir les +défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa +fausseté; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère. + +On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la +vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc.; et cependant, avec les +vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui, +rapporte tout à lui et n’aime que lui!... Enfin, souvent irrité, +toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter +une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins +haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec +l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein +d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir +à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et +amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut +briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus +éblouissant que solide; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses +héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte +qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans; on n’a qu’une +_argenterie plaquée_; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on +place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire. + + [99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui + ont les apparences de l’avarice; ils suivent peut-être à la lettre + le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il + existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa + première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens + en faveur des infortunés; il ne confia point ce généreux dessein, et + pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses + revenus; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux + intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de + vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme + du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le + pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de + connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer, + non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec + laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en + silence le mépris attaché à l’avarice; il a pris les précautions + nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des + établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son + admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer. + +Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous +les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens +de la religion. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Suite du précédent. + + +Pour donner une juste idée du bon _emploi du temps_, nous devions parler +des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout +de la religion, base éternelle de toute instruction morale. + +Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée +aussi fausse que révoltante; en parlant du temps, il dit: + + «Tout le consume et l’amour seul l’emploie.» + + [100] M. de Voltaire. + +Comment? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la +bienfaisance, _consument le temps, et l’amour seul l’emploie!_... Ainsi, +l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et +de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps! et le grand +écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs +veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et +perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses +passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat +intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que _consumer le +temps!_... Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis +irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond +mépris à tous les gens raisonnables. + +Un autre poète du siècle dernier fait dire à _Héloïse_: + + «Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour!» + +Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des _vertus_. Il ne donne +même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec +des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la +mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il +veut régner seul et avec un souverain empire; c’est sans doute pourquoi +les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est +_exclusif_ sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne +souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101]. + + [101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit + sous ces arbres ni fleurs, ni verdure; les racines du myrte + s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un + brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage. + + Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme + symbole de la fraîcheur et de la beauté. + +Toute _passion_ est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi +qu’à ceux de la religion; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits +que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles +maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. _L’amour conjugal_, _l’amour +maternel_, ne sont point des _passions_, ce sont des affections +légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut +les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont +immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les +épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et +touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être +vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des +égaremens causés par les autres passions; elles donnent un aveuglement, +une partialité déplorables, et une odieuse personnalité! elles exigent +un retour _exclusif et passionné_, et elles inspirent toute l’injustice +de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile. + +Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir; +aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102], +ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les _devoirs de l’amour_. Ce +dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et +trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible, +car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un +culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une +réciprocité parfaite. + + [102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se + profanent point en se transformant en _passion_: par conséquent, en + dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les + écarts d’une imagination déréglée. + +Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que +lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la +religion; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux +de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on +tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais +qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé!... +Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’_il +faut aimer avec abandon_... On s’est extasié sur les héros et les +héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec _abandon_!... Mais quel est +cet _abandon_? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus, +quand l’intérêt de la passion l’exige!... + +Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la _paresse_[103], +et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et +les plus séduisantes; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le +tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et +nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient +adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans +aucun temps, ne prêcha la _morale_ épicurienne, comme le prouvent les +beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place +ici: + + [103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la + _mère de tous les vices_; et sans doute aussi parce qu’elle + dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de + lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des + lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de + connoître des plagiats sans nombre! + + Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde: + Sors de l’indifférence où languissent tes jours. + Le temps fuit, hâte-toi; demain la nuit profonde + T’engloutit pour toujours. + + Quoi! tu prétends penser, et ta folle sagesse + Dans un lâche repos s’avilit et s’endort: + L’homme est né pour agir; ramper dans la paresse + C’est être déjà mort. + + Regarde autour de toi, contemple tout l’espace; + Par quel divin accord le monde est gouverné; + Nul être n’est oisif; tout occupe sa place; + Et tout est enchaîné. + + Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes, + Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu; + Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde, + Et tout nourrit le feu. + + Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle, + Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté! + Toi seul indépendant de la chaîne éternelle + Es sans activité. + + Les hommes t’ont servi même avant ta naissance; + Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts. + De vingt siècles unis la lente expérience + T’a préparé les arts. + + La maison qui te couvre et qui te sert d’asile, + Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins, + Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile; + Tout réclame tes soins. + +_Ode sur les devoirs de la société_, par M. Thomas. + +La divinisation des passions est la principale cause des succès de la +secte philosophique. Cette sentence absurde: «_Les passions sobres font +les hommes communs_[104]», a fait plus de mal que tous les volumineux +écrits de _Spinosa_, de _Hobbes_, etc. Cette maxime flattoit le penchant +et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité +si _respectable_, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en +tous genres à la licence la plus effrénée. + + [104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole, + Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne, + Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope, + Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des + passions _très-sobres_, étoient des hommes bien _communs_!... + +N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le +parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait +le même honneur à tous les vices. + +Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît +réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse +nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous +sommes naturellement portés à l’admirer; on diroit qu’il nous soulage: +de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme +des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots +sublimes. + +L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce +genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus +loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible. +Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie: +qu’il ne _peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au +lieu d’instruire, il empoisonne_, et qu’il avoue en propres termes: +qu’_avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat_!... + +Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, +s’exprime ainsi: + +«Oui, je ne crains pas de le dire: s’il existoit en Europe un seul +gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment +utiles et saines, _il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile, +il lui eût élevé des statues, etc._» + +C’est encore (dit l’estimable auteur de la _Morale de la Bible_) J.-J. +Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes, +qui, dans ses confessions, dit: + +«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je +viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je +dirai hautement: voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je +fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n’ai rien tu +de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus, +méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je +l’ai été: j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre +éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; +qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, +qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour +son cœur au pied de son trône, avec la _même sincérité_, et puis qu’un +seul te dise, s’il l’ose: _Je fus meilleur que cet homme-là._» + +Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les +illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi! l’homme qui convient qu’il +a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de +mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé +deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre +de _citoyen de Genève_, écrivoit sans cesse contre _Genève_[105], quoi! +cet homme se croyoit _meilleur_ que tous les saints et tous les grands +hommes dont nous avons déjà parlé! Il pouvoit penser que ses infâmes +confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des +Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des +Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de +l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de +l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans +son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros +de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut +toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de +ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère. + + [105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions. + +Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans +le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le +grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour +nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération +apparente; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si +nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même; il auroit de +moins un suffrage précieux, le sien propre; il ne paroîtroit, pour ainsi +dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion +irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle +vertu. + +La modestie est d’un agréable commerce; mais, loin de causer +l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés +d’y croire; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui +nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La +Fontaine. + +Nous croyons avoir prouvé que les _passions_, lorsqu’elles sont +violentes, loin _d’avoir des vertus particulières_, ne peuvent produire +que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile +et bon ne peut venir que de la religion. + +L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est +d’élever l’âme et l’esprit; jamais l’impiété n’a produit une pensée +sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid +dans l’impiété; il est impossible de combattre la religion avec +l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue: aussi, les impies +du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des +sarcasmes et des plaisanteries. + +L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne; on ne la prêchera jamais +avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme. +Ah! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu +puisqu’elle exalte toutes les vertus! Inspire-t-elle le courage? on +s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité; souvent même +avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable. +L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété? on +traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses +semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital +aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme +est-elle perfectionnée par la religion? on justifie en secret son +ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en +vanter; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on +l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété? +on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement. +Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité, +n’est pas seulement commun parmi les parfaits _dévots_, il est +universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des +crimes; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir +un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il +est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à +nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans +mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme +sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri, +découragé par une longue suite de revers et d’injustice? Que devient-il +alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu? Mais, si la religion +l’éclaire, il supporte ses maux; si elle l’enflamme, il les bénit. +Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles +paroles de l’évangile: _Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils +seront consolés!_ et celles-ci: _Mes frères, regardez comme le sujet +d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant +que l’épreuve de votre foi produit la patience._ (Épit. Saint-Jacques.) + +La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux +extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son +système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans +barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur, +n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence? Voici un aveu +qui est échappé à l’impiété même: + +«Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le +bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats, +dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre +entière doit l’embrasser[106].» + + [106] _Dictionnaire philosophique_. + +Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni +culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de +ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce +Dieu, comme on sait, n’empêche ni de _calomnier_, ni de rendre des +_jugemens iniques_. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace, +épouvante le coupable; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu, +et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le +seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur +du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de +l’évangile ont prévenu plus de _dix crimes_, ont fait faire plus de _dix +actions_ charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne +désire-t-il pas que la _terre entière embrasse_ une croyance si +salutaire?... + +Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et +d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné +les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de +l’impiété; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit +d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité +chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue +d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours +sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de +Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de +dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait +tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession +solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de +blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la +confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes. + +A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans, +le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui +veulent ou se marier ou se faire religieuses. + +Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue +des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de +Bergame: + +«Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point +ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des +prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du +pain, de la viande, des habits; il y en a quelquefois près de cent à la +charge de cette confrérie.» + +Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un +exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la +France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce +sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus +véridique. + +«On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables; les +plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de +_Confrérie de la miséricorde_, qui s’empressent de prodiguer à +l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la +croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être +assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va +encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans +leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent +aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres; elles les +gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en +apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont +l’humanité et la probité leur sont connues; et à moins d’inconduite de +la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à +ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté: +quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et +de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot +et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de +ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des +secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister. +Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent +plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où +ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du +tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent +avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos +de son âme.» + +«Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes +de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est +fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun +alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses! +respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous +attend au tribunal suprême de la justice divine! Mais Lisbonne n’est pas +la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans +toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies; +nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt +qu’elles n’aient de bornes que celles du globe.» (_Voyage en Portugal, +fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy._) + +La sainte _Hermandad_, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal +à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens +cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que +de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en +troublent la tranquillité; elle est subordonnée au conseil de Castille, +dont elle reçoit ses lois: une des plus positives est de ne pas étendre +sa juridiction à l’enceinte des villes; il y avoit en France, avant la +révolution, un nombre infini de _confréries_ de ce genre, pour le +soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces +méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des +curés, celle des _Dames de la Charité_, celle de la _Charité +maternelle_, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec +une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les +_Veillées de la chaumière_), admirables associations, et qui sont +composées de personnes également recommandables par leur piété et par +leur active charité. + +Les bienfaits publics de la religion sont immenses; mais cette religion +auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes +œuvres avec mystère! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret? Que +d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais +ignorées! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés! combien +elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes! combien elle a vaincu de +passions! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées! quelles consolations +n’a-t-elle pas données! + + + + +CHAPITRE XXVI ET DERNIER. + +Conclusion. + + +Quelques personnes diront peut-être que les derniers chapitres de cet +ouvrage n’ont point de rapport avec son titre, mais cette critique +seroit mal fondée; l’activité n’est louable et bonne que lorsqu’elle est +constamment dirigée vers le bien; quand au contraire elle se porte, je +ne dis pas au mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, elle est +mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien de plus actif, d’esprit et +de corps, que les intrigans, les ambitieux, et même les scélérats: +l’activité des passions et du vice doit par sa nature être infiniment +plus grande que celle de la vertu; car la nécessité du mystère et de +mille précautions indispensables, les craintes, les inquiétudes, +multiplient les démarches, les projets et le travail de tête. + +Sans doute, dans toute bonne éducation, on enseigne que la route de la +vertu est la plus sûre ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions +doivent tendre vers la perfection autant que la nature humaine y peut +atteindre. Mais un jeune homme, dès ses premiers pas dans la société, +trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie une infinité de +_préjugés mondains_, délicatement mêlés aux idées justes et morales, et +souvent avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit à peine; +d’ailleurs, il craint d’abord de montrer de la contradiction ou de la +pédanterie, ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses principes +s’altèrent insensiblement et deviennent quelquefois tout-à-fait +arbitraires; à moins d’une grande force d’esprit et de caractère, les +jeunes gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, tombent peu à +peu dans cette funeste confusion d’idées. Il nous a paru utile d’offrir +à la jeunesse de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience, +puissent, en abrégeant les études, leur donner les moyens d’acquérir de +nouvelles connoissances en conservant celles qu’ils doivent à +l’éducation. Mais, nous devions surtout chercher à les préserver de la +fatale influence des principes relâchés qui, lorsqu’on les adopte, +peuvent si facilement conduire à la dépravation: ainsi, il étoit +indispensable de donner avec précision des définitions exactes de la +véritable et de la fausse gloire[107], et de réfuter toutes les fausses +opinions contre la religion, et qu’on a, dans ces derniers temps, +érigées en maximes comme celles-ci, par exemple: _Que la religion +rétrécit l’esprit et dessèche l’âme_; _qu’elle est ennemie des +beaux-arts et de l’industrie_, et tous les lieux communs débités depuis +quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la paresse des +prêtres. Nous avons répondu par des faits incontestables qui prouvent +que les beaux-arts, la musique, la peinture, la sculpture, +l’architecture, l’industrie, les sciences, l’établissement des +manufactures, celui des hôpitaux, et toutes les fondations +bienfaisantes, le défrichement des terres, etc., sont uniquement +l’ouvrage de la religion et des prêtres. + + [107] Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille + de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la jeunesse les + plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. Quelles belles + pages on peut maintenant ajouter au discours de Bossuet sur + l’histoire universelle! Puisque cet admirable écrivain n’a vu dans + l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher: la marche + patiente et majestueuse de la Providence, les desseins de la sagesse + suprême et l’accomplissement merveilleux de ses desseins + sublimes!... + +Les jeunes gens feront toujours un bon emploi du temps, quand ils auront +des idées bien affermies et bien stables sur la morale, sur les devoirs +qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle peut donner. Nous +avons tâché de leur rappeler ces vérités éternelles, et dans un livre +assez court pour qu’il soit possible de le relire quelquefois sans +suspendre ses études et ses occupations journalières. En recommandant +tant de fois à la jeunesse, dans le cours de cet ouvrage, la vigilance +et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir contre un genre +d’activité plus nuisible aux talens et aux progrès des connoissances +humaines que ne sauroit l’être l’indolence; nous voulons parler de +l’activité physique, c’est-à-dire du corps, qui exclut presque toujours +celle de l’esprit. Il y a dans cette activité un mouvement machinal, une +turbulence qui s’accorde bien difficilement avec les goûts sédentaires +que demandent l’étude et la méditation; les mouvemens violens du corps +suspendent en nous la faculté de penser, et quand on la suspend +long-temps et d’habitude, on finit par la perdre. Aussi, tous les hommes +qui se livrent exclusivement aux exercices du corps, ou qui ont un +penchant naturel pour tout ce qui les fait agir, sortir de chez eux, et +qui, entre autres choses, aiment la chasse avec passion, tous ces hommes +sont presque sans exception, d’une grande ignorance, et n’ont aucune +aptitude pour l’étude. + +Voici la règle à cet égard: l’activité continuelle du corps est +pernicieuse quand elle se borne à satisfaire des goûts et à se procurer +des amusemens; mais elle est admirable lorsqu’elle n’est employée qu’à +remplir les devoirs fatigans de soldat, d’officier, de général d’armée, +etc., ou qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, pour secourir +ses semblables, et pour leur rendre quelques services. Le corps doit +être subordonné à l’âme; c’est là ce qui nous distingue éminemment de la +brute: par conséquent, les ressorts de notre corps ne doivent point, +comme ceux d’une mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, et +qui devient une constante routine; l’âme doit les ennoblir en les +dirigeant toujours par une volonté raisonnable et bienfaisante. + +Maintenant, la jeunesse françoise doit être éclairée par une expérience +que même dans le siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son +berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré des _ombres de la +mort_!... Née dans des lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de +l’impiété, elle est aujourd’hui témoin du triomphe éclatant de la +sagesse, des principes monarchiques et de la religion!... Cette jeunesse +si valeureuse dans tous les temps connoît avec certitude, par une +tradition toute récente et par le témoignage de ses propres yeux, tout +ce que l’esprit d’indépendance et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent +produire de folies et de forfaits; tout ce que la fausse gloire peut +avoir d’éblouissant, de fragile; tout ce que la gloire véritable a de +généreux, de sublime et de solide! elle a vu combien la vertu est +respectable et touchante dans le malheur, combien l’ambition, toujours +flétrie par les revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès, +pour soutenir une grande renommée[108]... Elle voit enfin les seuls +triomphes dignes d’exciter une vive et durable admiration, et la +Providence lui offre encore un grand spectacle, celui du crime +non-seulement déçu, puni, mais profondément humilié! Leçon utile autant +que mémorable que l’histoire n’a jamais donnée d’une manière aussi +frappante qu’à l’époque de la guerre généreuse, brillante et magnanime, +qui vient de se terminer avec tant de gloire et de bonheur (12). + + [108] On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées + victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que + la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable, + parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables + de l’injustice des guerres. + + +FIN. + + + + +NOTES + +RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME. + + + + + +(1) CHAPITRE V. + + +Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les repas ne s’est conservée +que dans les monastères, mais elle est très-ancienne: Pline, le jeune, +dans ses lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire à +table, même quand il avoit du monde, et qu’un jour, un des convives +interrompant le lecteur, lui fit répéter un mot qu’il avoit mal +prononcé, et que Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette +interruption coûtoit au moins deux lignes aux assistans. Pline, le +jeune, ajoute: _N’étoit-ce pas là être bon ménager du temps?_ + +Un des plus grands souverains qui aient honoré le trône, l’empereur +Charlemagne, se faisoit aussi lire pendant ses repas. Jamais prince ne +fut aussi _bon ménager du temps_. + +Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en 881, donnoit à Louis III le +conseil de suivre l’exemple de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit +des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il ne +dormoit pas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de +l’église et à la police de son royaume, qui pourroient s’offrir à son +esprit dans le silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou +fixer pendant la dissipation du jour. + +M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le passage latin qui +contient cette disposition du concile, dont le rédacteur fut le célèbre +Lincmar, l’un des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. Ce +fut en connoissant ainsi le prix du temps, que Charlemagne put suffire à +tout; on a peine à concevoir, en lisant sa vie, comment un seul homme a +pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, à la fois, grand +législateur, grand capitaine et le premier restaurateur, en France, des +sciences, des lettres et des arts! Un de ses _capitulaires_ contient une +disposition très-utile, et qui a été dans la suite la source de toute +instruction. Les évêques y sont exhortés à établir des écoles +d’instruction publique; il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par +des ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de génie, pensoit +avec raison que la religion est la seule base de toute instruction utile +et solide; il établit, lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge +mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre +circulaire qu’il écrit aux métropolitains et aux abbés pour +l’établissement de ces écoles, il dit expressément: «Il vaut mieux, sans +doute, faire le bien que de le connoître; mais on le fait plus sûrement +quand on le connoît... Des soldats de l’église, tels que vous, doivent +être des hommes pieux et savans, et nous souhaitons surtout que vous +viviez bien; mais nous souhaitons aussi que vous parliez bien.» + +Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers établis +dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit le temps d’examiner avec +les maîtres leurs compositions. + +Après avoir loué son inconcevable activité, son historien ajoute: on a +vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l’Europe conjurée +contre lui; mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer +de grandes choses par de grands ministres, et les faisoit exécuter par +de grands généraux. Charlemagne étoit seul, son ministre et son général; +il dirigeoit tout, il exécutoit tout, il étoit partout; on l’a vu plus +d’une fois venir achever, sur les bords du Rhin, du Veser ou de l’Elbe, +une campagne qu’il avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de +l’Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un plus haut degré +l’art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles +avec promptitude. Les affaires renaissoient de toutes parts, il les +finissoit de toutes parts. + +Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne comme un de ceux qui +avoient le plus réfléchi sur l’_emploi du temps_; il considéroit le +temps sous un rapport mélancolique et assez neuf: sa durée lui +paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du monde la plus +précaire. Fortement frappé de l’idée que la vie peut nous échapper à +chaque instant, il portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon, +et lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit quelque idée +qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt sur ses tablettes, n’eût-il +été qu’à trente pas de sa maison. + +On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant que Mme d’Aguesseau +se faisoit toujours attendre dix ou douze minutes avant de se rendre +dans la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement +pendant ce temps, afin de ne pas perdre un instant; il en résulta, au +bout d’une quinzaine d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes, +qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif. + +Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès l’âge de 25 ans, il +s’étoit fait un plan de journée dont il ne s’étoit jamais écarté que +pour cause de maladies; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit +toujours; et se promenant seul, il composoit pendant ses promenades, il +disoit qu’on ne peut bien régler sa vie qu’en réglant invariablement ses +journées. + + +_Nota._ La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici sous le +chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui servir de +suite. + + + + +(3) CHAPITRE XII. + + +On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser toutes les notions reçues +du bon sens et de la morale: dans des vers, dans des discours de +tribune, dans des romans, on s’est accordé à chercher tous les moyens +possibles de rendre le vice intéressant et le devoir méprisable, +entreprise digne de ceux qui avoient détrôné la vertu pour couronner le +crime. Le peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile +d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce qu’on a fait durant la +révolution. On lui a dit que les Romains abolirent la royauté, que +Turquin fut détrôné; mais on ne lui a pas dit que les Romains le +renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent tous ses biens, et +ses biens étoient immenses. Quel affreux cours d’histoire on a fait au +peuple de Paris dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois +ans? Les orateurs, dans un langage digne des maximes qu’ils débitoient, +ne cherchoient dans l’histoire que les traits qui la souilloient, et +n’ont jamais cité une action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que +son intérêt _justifie tout, autorise tout_, qu’eût-on pensé si un +citoyen, montant à la tribune, eût conté le trait suivant: les Athéniens +se trouvoient dans un grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé +qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de cette situation; +mais que le secret étant nécessaire au succès, il ne le pouvoit dire +publiquement, et qu’il demandoit au peuple de nommer quelques personnes +qui fussent capables de juger son projet. Le peuple nomma le seul +Aristide, dont il connoissoit la vertu; Aristide entendit Thémistocle, +et dit ensuite au peuple qu’en effet le moyen lui paroissoit +infaillible, mais qu’il étoit injuste; et le peuple, d’une voix unanime, +rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de traits semblables, +et l’on s’est bien gardé de les faire connoître au peuple françois, dont +on vouloit dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément lui +prêcher le meurtre et l’assassinat, pour pouvoir, sans contradiction, +déclarer hautement que la justice doit être sacrifiée à nos intérêts; +que la clémence et la générosité sont des foiblesses; que la modération +est un vice; que la vengeance est un devoir. Il falloit renverser le +seul appui de la morale; il falloit détruire la religion et proscrire +l’évangile. On a prodigieusement déclamé contre la flatterie des cours, +et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, elle a des bornes, et +la flatterie populaire n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il +puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours assez de +lumières, de goût et de bon sens pour rejeter une flatterie outrée. +Souvent on a souffert en silence les crimes des despotes; mais, du +moins, on ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons +pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit l’apologie de l’assassinat +commis par un duc de Bourgogne; mais un fait isolé et relatif à un seul +individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires ont-ils parlé au +peuple sur les incendies des châteaux, sur les massacres du mois de +septembre, sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont +commis? on se contentoit de dire qu’on _avoit égaré le peuple_, et on ne +manquoit jamais d’ajouter que le peuple, quelque chose qu’il fasse, est +toujours bon, toujours juste. + +La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui qu’une _erreur +excusable_; _on l’avoit trompé_; on avoit _abusé de sa bonne foi_. A +quels tyrans les plus vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil +langage? les courtisans qui flattent un roi sont certainement +très-coupables; mais, après tout, ils ne corrompent qu’un seul homme, et +si cet homme devient un tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les +flatteurs du peuple corrompent la nation entière. Quel crime que +celui-là! Un roi, quelque défectueuse qu’ait été son éducation, en a +cependant recueilli quelque instruction. Il a une idée générale de +l’histoire, et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et même plus +de connoissances acquises que ceux qui l’entourent. Il est souvent +impossible, et du moins il est toujours très-difficile de l’égarer en +lui persuadant qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme consacré +par l’exemple qu’en ont donné les plus grands hommes, et par +l’admiration de tous les siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est +des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions sublimes. Si on +veut l’engager à commettre un crime, du moins, il saura que c’est un +crime qu’on lui conseille; c’est beaucoup. Comme le peuple ne +comprendroit pas des louanges délicates, les plus exagérées sont pour +lui les meilleures; rien ne le séduit en ce genre comme la grossièreté +et la puérilité. Si des décrets n’avoient pas donné solennellement à +tous les François les manières et le langage des Quakers, ils n’auroient +jamais supporté deux mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme +despote ne portoit ni sceptre, ni couronne; tout le monde pouvoit le +tutoyer: il ne parloit que de la _souveraineté du peuple_. Comment se +douter qu’il _fût un tyran_? afin de _s’élever à la hauteur des +circonstances_, il falloit croire alors que la dignité et la politesse +sont incompatibles avec la liberté, et selon Robespierre et ses +complices, la définition d’un véritable républicain se réduisoit à ces +trois mots: _impie, grossier, et sanguinaire_. + +Le duel est un crime digne des temps les plus barbares, et, cependant, +il n’a jamais été aussi commun que dans ce siècle. + +Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet et meilleur que +celui qui a paru sur la fin de l’année dernière, et qui a pour titre: +_Dissertation sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P. +Maflioli_. + +Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, les plus +curieuses et les plus judicieuses réflexions, joint à tant de mérite +celui d’une précision rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez +_Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille_. + +En voici un extrait: + +«Le duel est un combat entre deux hommes, dont l’un a fait à l’autre une +injure publique. + +«Ce mode de vengeance n’a été connu ni des Grecs ni des Romains, nos +maîtres en civilisation... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger à la chose publique, +et ne peut avoir lieu que pour offenses personnelles entre deux hommes, +dont l’un exige réparation de l’autre par la voie des armes. + +«Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes convaincus que cette +manière de vider une querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en +usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre doute sur ce point +de fait, c’est que les anciens n’ont pas même eu l’idée de ce que les +modernes entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment qu’ils +ne connoissoient pas le duel, car celui-ci n’est que l’effet de +celui-là. Aussi, ne voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait +provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère auroit eu précisément pour +cause ce qui, parmi nous, amène la plupart des duels. César n’envoya pas +non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance des injures et sarcasmes +dont celui-ci l’avoit chargé en plein sénat dans l’affaire de +Catilina... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes ignorent, n’appartient pas +aux siècles que nous appelons barbares. Sa date est moderne; il n’a +commencé en France que vers le milieu du seizième siècle, après +l’abolition du combat judiciaire; mais, comme c’est celui-ci qui a +engendré le combat sans formes de procès, on ne peut faire avec succès +l’histoire du duel, si l’on ne commence par celle du combat +judiciaire... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier qui introduisit dans +nos contrées le combat judiciaire. + +«Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, il ordonna que ceux +qui ne voudraient pas s’en tenir à la déposition des témoins ou au +serment de leurs adversaires, pourroient les provoquer au combat; mais +le même prince (qui eut la réputation d’un sage) ne fit, ajoutent les +historiens, qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le nord de +l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par la loi des Francs, des +Allemands, des Bavarois, des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a +été chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé parce qu’il +étoit autorisé par le souverain, et se faisoit en présence du +magistrat... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Tout mobile qui seconde les passions humaines porte essentiellement sur +une base fausse, et ne doit produire que de mauvais effets; mais, +cependant, si le législateur, averti par l’expérience de chaque jour, +s’empresse de lui accoler un autre mobile capable de modérer son action, +il parviendra à atténuer le vice du premier et à le rendre presque nul. +C’est ce qui arriva au combat judiciaire: son exécution fut environnée +de tant de devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que celui qui +demandoit la permission de se battre se jetoit dans des embarras qui +devoient nécessairement le rebuter et le faire repentir de sa démarche. +Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été impossible au +combat judiciaire d’obtenir l’existence même la plus courte. Ses +résultats eussent été trop révoltans, et si nous voulons savoir quels +étoient ces correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici les +expressions, tom. 1, pag. 50: + +«Quand les gages étoient donnés et reçus, le juge renvoyoit la décision +à deux mois, pendant lesquels des amis communs tâchoient de connoître le +coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre; ensuite on mettoit +les deux parties en prison, où des ecclésiastiques tâchoient de les +détourner de leurs desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le +jour du combat. On amenoit ce jour-là les champions à jeun, devant le +même juge qui avoit ordonné le duel; il leur faisoit prêter serment de +dire la vérité; on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient en +présence du juge ou régloient leurs armes. Quatre parrains choisis avec +cérémonie les faisoit dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la +barbe et les cheveux; on les menoit dans un champ fermé et gardé par des +gens armés; c’est ce que l’on appeloit un champ-clos. On faisoit mettre +les champions à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou +entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point soutenir une +fausseté et de ne point chercher la victoire par fraude ni magie. Les +parrains visitoient leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et +leurs confessions à genoux; et après leur avoir demandé s’ils n’avoient +aucune parole à porter à leur adversaire, ils les laissoient en venir +aux mains, ce qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des +hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez aller les bons +combattans, et alors on se battoit à outrance... + +«Le premier combat judiciaire dont l’histoire fasse mention, est celui +qui fut permis par arrêt du parlement de Paris, le 21 janvier 1328, +entre Renaud, sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte de Comminges, +défendeur. Le second est celui de Jacques Legris, qui fut condamné à se +battre contre Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé sa +femme pendant la guerre des Croisades; le roi, c’étoit Charles VI, et +toute sa cour, furent présens à ce combat, qui se fit en 1586, et où +Legris succomba. Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, et +celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième événement de cette +espèce que je trouve bien établi dans notre histoire, c’est le fameux +combat qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le 10 juillet +1557, dans le parc de Saint-Germain, en présence du roi Henri II, du +connétable de Montmorency et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat +est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel est l’intervalle +qui sépare ces deux derniers faits? il est de cent soixante-un ans; il y +a par conséquent eu en France, pendant cette dernière période, deux +combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres? Ce qui est rigoureusement +parlant, possible, je l’ignore, mais je ne le crois pas; l’histoire +n’eût pas manqué d’en faire mention, car ces événemens étoient de +notoriété publique; ils fixoient l’attention générale, c’étoient des +spectacles qui attiroient des foules immenses de toutes les parties du +royaume; ils nécessitoient des procédures, des informations, qui +reposent dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt à +démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des personnes de haute +distinction, et qu’aucun d’eux n’a pu rester ignoré. + +«Il est donc constaté, autant qu’une chose peut l’être, que la loi +_gombette_, quoique vicieuse en elle-même, n’a pas fait le mal qu’elle +auroit pu faire... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent à leurs enfans, tant +qu’on ne leur en met pas d’autres sous les yeux; et s’il en a toujours +été ainsi, même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, que +ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer à des usages qui favorisent +la passion, qui, bien plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se +transmet à la génération la plus reculée? + +«Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir l’ordre public de +la cité; mais l’enseignement domestique, et plus que cet enseignement, +les exemples des pères et des magistrats sont les véritables lois de +famille devant lesquelles les premières sont bien foibles lorsqu’il n’y +a pas entre elles et les secondes une harmonie parfaite; aussi, voici ce +qui arriva et ce qui dut arriver: le législateur, en instituant le +combat judiciaire, avoit par-là même reconnu implicitement en principe +qu’un combat quelconque étoit une mesure propre à la découverte de la +vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux une manifestation de la +volonté divine; or, quoique _combat légal_, autorisé d’après telles ou +telles épreuves, tels ou tels devoirs, et _combat ordinaire_, fussent +des choses bien différentes, puisque l’une étoit permise et l’autre +défendue; cependant, comme cette différence ne consistoit que dans des +formes rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces formes furent +abolies, le combat judiciaire disparut entièrement, et laissa la +vengeance seule maîtresse du terrain. + +«Quelles furent les suites de ce nouvel état de choses? chacun les +prévoit; la noblesse militaire, humiliée depuis si long-temps par les +entraves attachées au combat judiciaire, fut enchantée de s’en voir +affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour punir l’homme heureux de +son bonheur, vint le circonvenir avec ses sophismes, et l’enivrer de ses +illusions. Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire et tout +autre combat ne sont, au fond, qu’une seule et même chose; qu’il est +ridicule de demander à la justice réparation d’une injure personnelle; +que pour un homme d’honneur la plus légère offense doit être lavée par +le sang, et qu’une conduite différente n’est que bassesse et lâcheté, +etc., etc., etc. Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les lois +n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent toute la facilité de se +créer un système qui, bientôt, s’appela hautement le code de l’honneur, +code devant lequel ceux de la morale et des lois ne furent plus que des +mots vides de sens. C’est en vertu de ce code que le duel fut, dès sa +naissance, sans nulle gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le +voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, depuis +1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus de sang que n’avoit fait la loi +Gombette pendant les dix siècles de sa durée.» + +Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de sévères ordonnances +contre cette barbarie, et c’est un de ses plus beaux titres de gloire; +mais il ne put que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas à +détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si communs. Si l’on eût +eu son zèle à cet égard sous la régence et sous le règne suivant, on +n’auroit presque plus vu de duels; cependant, Louis XV, dans les vingt +dernières années de son règne, sévit avec rigueur contre les duels; on +n’osoit plus se battre sur le territoire françois, les duellistes se +donnoient rendez-vous par delà les frontières. + +Depuis la révolution, la fureur du duel est portée au comble; écoutons +encore sur ce sujet l’auteur que j’ai déjà cité: + +«Nous avons vu et voyons chaque jour des pères de famille couverts +d’honorables blessures, obligés d’aller à une mort certaine pour prêter +le collet à des hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux une +évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. Nous avons vu, et +cela plus d’une fois, des ministres, des chefs de corps, réunis en +conseil, fixer, par des transactions en bonne forme, l’espèce d’armes, +les règles et les formes d’après lesquelles devoient se faire et se sont +effectivement faits des duels entre des enfans de treize à quatorze ans, +l’espoir unique de leur race et dignes d’une toute autre +protection[109].» + + [109] Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de Rouillé, + officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté. + + +Phases du duel. + +«Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a quatre périodes, dont +chacune est bien distinguée par le caractère qui lui est propre. + +«La première, depuis Henri II, ou l’abolition du combat judiciaire +jusqu’au règne de Henri IV, est d’environ un demi-siècle. Le duel, +pendant cet espace de temps, a été un crime public, complètement impuni +et entièrement abandonné à lui-même. La deuxième, qui est aussi d’un +demi-siècle, comprend les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Durant +cette période, les duels ont été presque aussi fréquens que dans la +première, mais avec cette différence bien notable, que les duellistes +étoient jugés par les tribunaux, et que les condamnés recouroient à la +grâce souveraine. La troisième, qui est celle du règne de Louis XIV, a +duré soixante-dix ans. Sous cette période, le duel a été contenu et +réprimé par des lois très-sévères. La quatrième date de la régence +jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. Sous cette dernière +période, le duel n’est plus un préjugé ni une coutume funeste, ni un +crime public (surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé sur le +modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant les humains avec +l’arme de l’athéisme ou du matérialisme.» + +Voici comment l’auteur termine sa discussion: + +«Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du code pénal, ne peuvent +convenir pour réprimer le duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement +les mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois: la France veut +une mesure qui concilie les principes de la justice éternelle avec la +foiblesse humaine et la sensibilité nationale; c’est dans cette mesure +seule que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile à trouver +(mais qui se trouve, quand on le cherche bien) en-decà ou au-delà duquel +le vrai ne peut subsister; c’est dans ces intentions que je viens +soumettre à _Sa Majesté_, à la chambre des pairs, à la chambre des +députés, à MM. les maréchaux de France, le projet de législation qui va +suivre: + +Article 1er. «Dans les trois mois qui suivront la publication de la +présente loi, tous les officiers de nos régimens de terre et de mer +prêteront, entre les mains des chefs respectifs de leurs corps, le +serment dont voici les termes: + +«Je jure sur ma conscience et mon honneur de prévenir et d’empêcher, +autant qu’il sera en mon pouvoir, tout duel qui pourra se présenter +entre militaires ou autres, quelle que soit la qualité des personnes +entre lesquelles il se présentera, et les motifs qu’elles puissent +alléguer pour recourir à cette mesure. + +2. «Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront nommés officiers dans +nos armées, et inscrit par ordre de date sur un registre destiné à cet +effet, lequel restera déposé chez le colonel; celui-ci prêtera le même +serment entre les mains du commandant de sa division. + +3. «Tout officier, quel que soit son grade, qui après avoir prêté le +serment ci-dessus, se battra en duel, ou sera convaincu de l’avoir +facilité, sera destitué, condamné à un an de prison et à une amende de +mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter aucune +décoration. + +4. «Tout sous-officier qui se battra en duel sera mis en prison pour +trois mois, et placé le dernier de sa compagnie pendant un an. + +3. «Tout sous-officier, en cas de récidive, sera mis en prison pour un +an, et ne pourra plus obtenir d’avancement ni de décoration. + +6. «Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, pour la première +fois, à la salle de discipline, pendant six mois; s’il récidive, il +subira une prison de six mois, après lequel temps il sera soumis à une +surveillance spéciale, consigné au quartier et privé de tout congé +pendant la durée de son engagement. + +7. «Tout sous-officier et soldat qui aura excité un duel par ses +conseils, ou aura servi de second, ou l’aura facilité en fournissant les +armes ou le local pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines que +les duellistes. + +8. «Quiconque aura empêché un duel, recevra de nous une récompense, sur +l’avis du colonel du régiment. + +9. «Le capitaine de la compagnie où un duel aura eu lieu, son lieutenant +et sous-lieutenant feront toutes les informations relatives au fait, et +en remettront le cahier au colonel. + +10. «Les duellistes seront jugés par les conseils de guerre, où ils +pourront se défendre. Dans tous les cas, ce jugement sera soumis à la +révision du conseil de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé +haute-cour militaire. + +11. «Tous les mois, le colonel de chaque corps rendra compte à notre +ministre du nombre des duels arrivés dans cet intervalle; il y fera +mention de toutes les personnes qui seront parvenues à en empêcher. + +12. «Nous confions l’exécution de la présente loi à notre ministre de la +guerre, à MM. les maréchaux de France, à tous les officiers-généraux, à +tous les corps d’officiers.» + + +Second projet. + +Article 1er. «Les élèves de toutes les écoles civiles, de celles de +médecine, de droit et de tous les collèges de notre royaume, âgés de +quinze ans accomplis, huit jours après leur admission, prêteront un +serment ainsi conçu: + +«Je jure que je ne provoquerai personne en duel, et que, dans +l’occasion, j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour +empêcher cette action. + +2. «L’avancement de tous ceux compris au premier article, et qui se +seront battus en duel, sera retardé de deux ans, et, en cas de récidive, +ils seront condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende, +à quatre ans de surveillance, exclus de toute promotion et de toute +place à l’avenir. + +3. «Le même serment sera prêté par tous les employés des administrations +civiles et militaires de notre royaume. + +4. «Ceux compris en cet article 3, qui se battront en duel, seront +destitués, et, en cas de récidive, condamnés à deux ans de prison, à +cinq cents francs d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la +surveillance de la police. + +5. «Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, prêté les armes ou le +local pour son exécution, sera condamné aux mêmes peines. + +6. «Tout élève d’une autre profession que celles mentionnées ci-dessus, +âgé de seize ans accomplis, qui se sera battu en duel, sera condamné à +six mois de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et quatre ans de +surveillance. + +7. «Toute autre personne exerçant un art, une profession, une industrie +quelconque, quand même elle auroit été autrefois militaire, et qui se +sera battue en duel, sera condamnée à six mois de prison et à une amende +de cinq cents francs; en cas de récidive, à deux ans de prison, à mille +francs d’amende, et à une surveillance de quatre ans; elle ne pourra, en +outre, être nommée à aucune fonction publique. + +8. «Les faits de duel, imputés aux personnes des différentes classes +désignées ci-dessus, seront jugés par nos tribunaux ordinaires, sur les +poursuites de nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort. + +9. «Ceux qui empêcheront un duel obtiendront de nous des récompenses qui +seront réglées d’après l’avis du maire de la commune, où le fait aura +lieu, et du préfet du département. + +10. «Nous confions l’exécution de la présente loi à nos ministres de la +justice et de l’intérieur, à tous les magistrats de l’ordre judiciaire +et administratif, et à tous les pères de famille. + +«Si vous reconnoissez que l’homme est un être libre et moral, on plutôt, +si vous êtes conséquent avec vous-même, vous concluerez que le duel est +un crime aux yeux de Dieu. En effet, un _être libre et Dieu_ sont des +corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fils: et l’être +libre, par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet +d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte de l’usage qu’il en +fait; sans cette sujétion, la liberté elle-même, considérée seule et +sans aucune relation avec cette puissance, seroit le plus funeste de +tous les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de destruction mis +entre les mains d’un enfant, et l’être libre seroit au-dessous de la +brute, car la brute n’étant pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a +pas... Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors même que les +lois civiles ont la lâcheté de ne pas le punir. + +«... L’homme réfléchi sera bientôt convaincu que ces deux mots: +_honneur_ et _duel_, offensent la raison par la plus choquante des +contradictions; en effet, le premier réjouit ou nous console en nous +rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, de générosité, de pardon, +etc.; et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de +tout ce qui est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler par +les cruelles affections de la vengeance et du désespoir; ainsi, ces deux +mots, loin de pouvoir être accolés, se combattent mutuellement et +s’entre-détruisent. + +«... Mais sortons de la théorie, et voyons ce que produisent tous les +duels sans exception: celui des deux champions que le hasard a favorisé, +est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction +intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui a rempli un devoir pénible, +ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable? Non: loin de là, son +triomphe lui fait horreur; il vient d’immoler à une puérile vengeance un +frère d’armes, un ami, un citoyen, utile à la patrie, son sort est lié à +celui du premier fratricide de la terre; il s’en fait à lui-même son +supplice, quand même la loi du pays ne le punirait pas; et quoi qu’il +fasse, ce supplice ne le quittera qu’avec la vie. + +«... Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et +futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les +rattacher par un fil quelconque, à l’idée d’un honneur _même faux_, vous +les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas; la nature ne peut +être faussée jusque-là... + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Quant à la considération tirée de la prudence et de la circonspection, +que le duel, suspendu comme l’épée de Damoclès, peut inspirer à des +hommes réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit cette +influence, d’un autre il rend plus intraitables, et plus insolemment +despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres dans l’expérience de +l’escrime, et ici le bien ne peut compenser le mal. + +«D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline militaire, +essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède +éminemment la science des précautions, et des moyens avec lesquels +s’obtient cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement +d’hommes, même le plus petit, ne pourroit subsister l’espace d’un jour. + +«... Le duel étant un crime, la société où il se commet, ne peut exister +sans une loi qui le réprime, car un crime national est susceptible de +répression comme celui d’un individu, quelle que soit l’ancienneté du +préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. Je ne puis me refuser à citer +un exemple qui a un rapport direct avec le sujet que je traite: c’est +celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l’Asie, que les +voyageurs nous donnent comme le plus civilisé de ce continent, et dont +les mœurs, en général, paroissent avoir quelque rapport avec les +nôtres... Voici donc comment le _voyageur français_ nous raconte les +résultats que produisent au Japon parmi les nobles certaines paroles et +divers petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent leur +honneur. + +«_Dès les plus tendres années, on accoutume ici les enfans à des +principes d’honneur qui, quelquefois dans un âge plus avancé, ne les +portent pas à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se +sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs épées se +frottèrent l’une contre l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet +accident; l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit l’effet du hasard; +il ajouta qu’après tout, le malheur n’étoit pas grand, que ce n’étoit +que des épées qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien +l’autre; je vais, reprit le premier, vous en faire voir la différence. +Vous croyez, Madame, qu’ils vont se battre, comme auraient fait des +Français; vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon; il est une +autre façon de montrer sa bravoure, et c’est ce que fit celui qui se +crut offensé: sur le champ il tira son poignard et s’en ouvrit le +ventre; le second monte en diligence, pour servir sur la table de +l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient ensuite, et trouvant +son adversaire qui expiroit, il lui dit: Je vous aurois prévenu, si je +n’eusse été occupé du service du prince, mais je vous suivrai de près, +et ferai voir que mon épée vaut bien la vôtre._» (Voyageur françois, +vol. 6, page 201.) «Les faits de cette espèce sont confirmés par tous +les auteurs qui ont écrit sur le Japon.» + +Voilà certainement une espèce de duel beaucoup plus _délicat_ sur le +point d’honneur, et plus courageux que le nôtre; car il ne s’y trouve +aucun genre d’inégalité.» + +... L’estimable auteur dont j’ai tiré cet extrait, termine ainsi son +ouvrage: + +«Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de tous les gens +raisonnables, demandant une loi spéciale contre le duel, exprimé, répété +en tant d’occasions ne produit aucun effet, le monde entier sera +autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France a déclaré mettre en +permanence, non seulement sur sa génération actuelle, mais sur toutes +ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les +hommes.» + +Et l’on peut ajouter: le plus opposé à la religion, à la raison, à +l’humanité et à la véritable grandeur d’âme. + + + + +(4) CHAPITRE XIII. + + +Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, un dévoûment +sublime pour nos proches et pour nos semblables, qui ne soient +prescrits, comme préceptes, dans les livres saints; et très-justement, +comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit ou de la lâcheté, +ou de la cruauté, ou de l’égoïsme à se conduire autrement. On expose +continuellement et sans balancer, sa vie pour aller combattre dans les +armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est pour obtenir des +appointemens et des grades, si dans des circonstances particulières et +très-rares, ces mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours pour +sauver ceux de leurs semblables. On achète mille superfluités, on se +croit obligé de faire un nombre infini de présens à des gens qui n’en +n’ont nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir +indispensable de secourir des infortunés sans aucune ressource, et même, +lorsqu’il le faut, aux dépens de sa propre aisance. Le militaire qui se +vante d’obéir ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui ne sont que +les ressorts secondaires qui le font agir, ce militaire pourrait-il, +sans inconséquence, manquer de soumission à son souverain?... + +Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et vertueux, +n’hésitera jamais à braver tous les périls quand les circonstances +l’exigeront, pour secourir et défendre sa patrie, son souverain, sa +famille et ses amis! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement +déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux qui, même sans être +un saint, se trouve forcé par d’horribles événemens (comme on l’a vu +tant de fois dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le +martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel! Et lorsqu’il +court à l’échafaud, il se place au nombre des saints, et cependant il ne +fait que remplir le plus indispensable de tous les devoirs. + +Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, lorsqu’elles sont bien +reconnues, elles ôtent l’orgueil qui, trop souvent, ternit et dénature +la vertu et les belles actions les moins communes. Rappelons-nous +toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, le plus héroïquement +vertueux, que _le juste!_ parce qu’il n’a fait que remplir les devoirs +imposés par la volonté divine! et que rien n’est plus juste que d’obéir, +dans toutes les situations de la vie, aux ordres de l’arbitre suprême +des destinées humaines! et la seule raison suffiroit pour nous faire +admirer profondément ces lois éternelles et sacrées! + + + + +(5) CHAPITRE XIII. + + +Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les jours, que les mêmes +gens qui, aux spectacles, viennent admirer avec transport, avec +enthousiasme, l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à Cinna, +qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner; que les mêmes gens, +dis-je, qui font éclater en public la même admiration pour tous les +traits de ce genre, ne puissent pardonner une parole, un geste et que +très-souvent, en sortant de ces représentations théâtrales, ils se +décident à s’aller battre avec un homme qui, quelquefois, sans le +vouloir, les a coudoyés dans la foule, ou leur a marché sur le pied; +certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, n’ont jamais +poussé aussi loin l’inconséquence, l’inhumanité, la folie et la sottise. + +Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des orateurs chrétiens: + +«Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles aux animaux, et non à +l’homme, afin de modérer en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le +porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui sont étrangères que +par raison, et de l’engager à penser avant de s’en servir. + +«L’esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la +souveraineté de Dieu, _mihi vindicta_, nous dit-il, _c’est à moi que la +vengeance est réservée_. + +«Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement (qu’il ne permet qu’aux +rois), à lui la vengeance; l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits +suprêmes; enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce qu’il ne +peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.» + + + + +(6) CHAPITRE XIII. + + +L’armée triomphante du maréchal de Turenne étant en marche, ayant ce +grand homme à sa tête, fut arrêtée par la députation d’une ville voisine +qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus pour obtenir de lui +de ne point passer par cette ville; le maréchal répondit qu’il +n’accepteroit point cette somme, parce que cette ville n’étoit point sur +son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer!... (Voyez les mémoires +de M. de Turenne.) + +On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on est capable d’une +telle bonne foi et d’un tel désintéressement. Ces grands exemples ont +été donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, les Duguesclin, +etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, de Louis XIII, de Louis +XIV. On s’est enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit +jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans la pièce de Georges +Dandin, lorsqu’un des personnages se vantée qu’un de ses aïeux obtint +_du roi la permission de vendre tout son bien pour faire le voyage +d’outre-mer_. Ce mot étoit alors un hommage rendu à la générosité des +militaires français; il n’est plus aujourd’hui qu’une folie ridicule! + + + + +(7) CHAPITRE XVII. + + +L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, mais, cependant, il est +reconnu qu’elle est très-dangereuse, et que même elle donne la fièvre. +Notre excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration faite avec le +charbon, et la falsification presque générale des vins, sont peut-être +au nombre des causes qui produisent depuis trente ans tant de maladies +nouvelles. + + + + +(8) CHAPITRE XVII. + + +D’après les expériences du docteur Priestly sur les différentes sortes +d’air, on a rempli une bouteille de l’air pris dans la salle des malades +de fièvre putride de l’Hôtel Dieu; on a rempli une autre bouteille de +l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie italienne, un jour +de première représentation, et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de +ces deux sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit beaucoup +plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. Personne n’a contesté la +vérité et l’authenticité de cette expérience, dont M. de Beauchêne a +donné un détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages. +Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse désœuvrée qui passe tant +d’heures de la journée aux spectacles!... + + + + +(9) CHAPITRE XVII. + + +Je ne m’appliquerai point ces vers: + + «Qui n’a plus qu’un moment à vivre, + «N’a plus rien à dissimuler.» + +Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai toujours exprimée +sans aucune espèce de ménagement, quoique je connusse toutes les +tournures que sait communément employer la crainte de se faire des +ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne veut point parler contre +sa conscience et contre ses opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que +les écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, les +préventions se dissipent, les pamphlets, les libelles, les écrits pleins +d’erreurs, d’inconséquences, d’injustice et de mensonges, tombent dans +l’oubli; tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, lorsqu’on +y trouve d’un bout à l’autre de la bonne foi, de la candeur, une +parfaite droiture, et que, d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous +le rapport du style et des idées. + + + + +(10) CHAPITRE XVII. + + +Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit trop louer ses +peintures sur glace d’une illusion et d’un effet admirable, dont la +durée doit surpasser celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de +l’invention une infinité d’expériences très-coûteuses, pour pouvoir +parvenir, non à peindre seulement sur la glace, mais à y incruster +profondément les couleurs, procédé qui surpasse infiniment la manière de +peindre les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret est perdu. +On n’a point assez loué cette belle invention de M. Dyle; les gens en +place d’alors ne l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine +parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les inventions utiles +ou très-belles, ont le mérite de mettre beaucoup de soin à les faire +valoir quand elles se font chez eux; un de leurs peintres, feu M. +Reynolds, inventa la composition d’un caustique avec lequel on pouvoit +peindre solidement sur le verre et sur la glace; il peignit ainsi les +vitraux d’une chapelle d’Oxford; cette petite découverte fut tellement +exaltée dans les journaux anglois, que tous les étrangers alloient à +Oxford pour y admirer cette chapelle. Nous avons été de ce nombre à +notre premier voyage en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans. +Ces tableaux n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la première fois +ce genre de peintures non sur de petites vitres, mais sur de grandes +glaces, le dessin en étoit charmant, et la composition parfaite. Une de +ces glaces représentoit ingénieusement _l’espérance_, vue par derrière, +et les bras étendus vers des nuages. Il y a dans cette composition un +vague mystérieux qui convient parfaitement à l’espérance. + +M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande dimension; ses +couleurs ont un éclat éblouissant, et comme nous l’avons dit, elles ont +l’avantage unique d’être profondément incrustées dans la glace. + + + + +(11) CHAPITRE XX. + + +Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta sur le trône en 1226. +Ce prince, au siége de la ville de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier +de guerre le fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante +chevaliers et toute la garnison. On voulut engager saint Louis à faire +mettre à mort, comme rebelles, le fils du comte et les chevaliers; Louis +répondit qu’un fils et des vassaux ne méritaient point ce traitement +pour avoir suivi les ordres d’un père et d’un seigneur, et il les envoya +prisonniers dans différentes villes. + +Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les plus indignes +traitemens avec une grandeur d’âme qui subjugua l’admiration de ces +barbares: le sultan Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa +captivité; on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions de +Moadan furent si déraisonnables, que Louis les refusa toutes; les +menaces les plus atroces ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on +finit par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit; mais à +peine l’eut-on conclu, que le sultan fut assassiné. Le chef des +conjurés, nommé Octaï, entra chez le roi, son épée sanglante à la main, +et, par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui rendre la +liberté, s’il vouloit l’armer chevalier; mais cette dignité ne se +donnant qu’avec de certaines cérémonies religieuses, il regarda comme +une profanation d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit le +meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient eurent beau lui +représenter que Saladin avoit été fait chevalier par un chrétien, et que +l’empereur avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa +formellement Octaï, qui le menaça vainement de lui donner la mort. Les +émirs enfin ratifièrent le traité; mais une difficulté inattendue pensa +coûter la vie au roi: le traité devant être confirmé par des sermens +réciproques, les Sarrazins en firent un conçu en ces termes: _Qu’ils +renonçoient à Mahomet, s’ils manquoient à l’exécution_; et ils exigèrent +du roi les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son engagement, +_il vouloit pour toujours être séparé de la compagnie de Dieu_; et +celui-ci: _qu’il consentiroit à être mis au même rang que le chrétien +qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, par mépris de J.-C., +crache sur la croix et la foule aux pieds_[110]. Le roi consentit à +prononcer le premier serment, mais le second lui paroissant, dit-il, un +_blasphème étudié_ plutôt qu’un serment, il déclara que rien ne pouvoit +l’engager à proférer des paroles si exécrables et si inutiles, puisque +la première formule exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable. +On le menaça de lui couper la tête ou de le mettre en croix: «Vous le +pouvez, répondit-il froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps; +mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez rien.» + + [110] Ce dernier serment avoit été composé par un renégat. + +On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile en répétant: _Je ne +prononcerai point ces blasphèmes._ + +Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le conjurèrent de céder, il +fut inébranlable. Après avoir montré la plus grande fureur, et tenté +tous les moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent du +premier serment, et on le mit en liberté. Le roi avoit promis par le +traité de donner deux cent mille francs avant de se mettre en mer, et il +laissa en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il couroit +parmi les infidèles, il ne voulut les quitter qu’après avoir fait venir +cette somme, et retiré son frère de captivité, quoiqu’on le pressât de +s’embarquer pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite +d’envoyer l’argent. Cet argent arriva; et deux jours entiers furent +employés à faire les paiemens, qui se comptoient au poids, à dix mille +francs par chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus rien à +payer, Philippe de Montfort lui dit en riant que non, du moins au compte +des Sarrazin, qui s’étoient trompés d’une balance, et qui méritoient +encore pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit sèchement +qu’il ne vouloit tromper personne: sur quoi Joinville, qui étoit +présent, fit un signe à Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée, +assura le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une plaisanterie; +mais Louis s’informant du fait, apprit la vérité; il ordonna à Montfort +avec sévérité de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui fut +exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250. + +Tels furent les fruits heureux que produisit dans cette âme si sensible +et si magnanime, l’éducation la plus religieuse, et par conséquent la +plus parfaite; c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse +Blanche, la plus tendre des mères, disoit: «Mon fils, j’aimerois mieux +vous voir périr à mes yeux, que de vous voir perdre l’innocence de votre +baptême.» Elle lui disoit encore: «Souvenez-vous que rien ne peut être +glorieux au prince de ce qui est onéreux au peuple. Quand vous croirez +être au-dessus des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de vous. +Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une ligne de distance; entre +Dieu et un roi est l’infini.» Assurément il est de l’intérêt de tous les +peuples que les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens, +nous citerons encore à ce sujet la belle exhortation que le pieux et +brave Louis VII sur son lit de mort fit à son successeur: «Mon fils, +(lui dit-il), protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les +orphelins; conservez et faites respecter les lois; aimez le bien public +et la paix; la royauté est une charge que Dieu vous confie, et dont vous +lui rendrez compte après votre mort.» Qu’on suppose maintenant à ses +derniers momens un souverain irréligieux, qui, durant sa vie, n’a été +animé que par l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement, +s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de la tombe, ce +qu’il doit dire à son successeur: méfiez-vous toujours des prêtres; +ôtez-leur autant que vous le pourrez toute espèce de crédit dans la +nation, parce que les préjugés[111] rendroient toujours leur pouvoir +supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant sur les consciences, +nuiroit à tous nos projets d’élévation, d’agrandissement et de gloire: +faites-vous craindre également de vos sujets et de vos voisins: soyez +toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut être utile à vos +intérêts; et quant à la politique, lisez Machiavel et profitez de ses +conseils, etc., etc. + + [111] _Préjugés_, en langue philosophique, signifie religion. Son + synonyme, dans la même langue, est _superstition_. + + + + +(12) CHAPITRE XXVI ET DERNIER. + + +De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé contre la guerre +d’Espagne; s’ils avoient un peu plus d’instruction, ils auroient vu que +tous les historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup de +justice contre la lâcheté de tous les souverains du temps de Valdémar, +roi de Danemarck, qui supporta les rigueurs d’une longue captivité +causée par une insigne trahison, sans qu’aucun prince osât se déclarer +son défenseur. La captivité de François premier fut légitime, ainsi que +celles de tous les princes faits prisonniers dans les batailles; mais la +guerre faite uniquement pour délivrer un souverain victime de la +rébellion ou de la perfidie, cette guerre même sans succès, seroit +toujours magnanime et glorieuse aux yeux de tous ceux qui jugent sans +partialité. + + +FIN DES NOTES. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + + Épitre dédicatoire. v + Préface. vij + Chap. Ier. Combien le temps est précieux. 1 + Chap. II. Du vice et de la vertu. 10 + Chap. III. Emploi du temps dans l’éducation. 15 + Chap. IV. Emploi du temps dans la jeunesse. 19 + Chap. V. Suite du précédent. 25 + Chap. VI. De la manière d’entretenir les connoissances + acquises en se réservant le temps nécessaire pour en + acquérir de nouvelles. 29 + Chap. VII. Suite du précédent. 42 + Chap. VIII. Suite du précédent. 52 + Chap. IX. De l’emploi du temps dans l’âge mûr. 59 + Chap. X. L’emploi du temps dans la vieillesse. 64 + Chap. XI. Des œuvres posthumes et des testamens. 77 + Chap. XII. Du devoir. 93 + Chap. XIII. De la fausse gloire. 100 + Chap. XIV. Des préjugés. 105 + Chap. XV. De la gloire littéraire. 108 + Chap. XVI. De ce que seroit une parfaite civilisation. 116 + Chap. XVII. Suite du précédent. 121 + Chap. XVIII. Suite du précédent. 133 + Chap. XIX. Suite du précédent. 141 + Chap. XX. Suite du précédent. 145 + Chap. XXI. Suite du précédent. 153 + Chap. XXII. Suite du précédent. 171 + Chap. XXIII. De la sensibilité. 174 + Chap. XXIV. De l’égoïsme. 189 + Chap. XXV. Suite du précédent. 196 + Chap. XXVI et dernier. Conclusion. 216 + Notes renvoyées à la fin du volume. 223 + + +FIN DE LA TABLE. + + + + +ERRATA. + + +Par une erreur du copiste, on a omis, dans le chapitre de la musique, +une citation curieuse que voici: + +«Gui d’Arezzo, qui inventa les notes de musique, choisit les six +syllabes _ut, re, mi, fa, sol, la_, prises de l’_Hymne de +Saint-Jean-Baptiste_: + + _Ut_ queant laxis + _Re_sonare fibris, + _Mi_ra gestorum + _Fa_muli tuorum, + _Sol_ve polluti + _La_bii reatum.» + +Ce passage est tiré de l’_Histoire de la musique en Italie_, par M. le +comte ORLOFF. + +Au lieu de: nièce de Mme Érard, _lisez_: nièce de M. Érard, pag. 39. + +Au lieu de: Richard Desrues, _lisez_: Desruèz, pag. 132. + + + + +NOTE DU TRANSCRIPTEUR + + +On a corrigé ces deux derniers errata. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79075 *** diff --git a/79075-h/79075-h.htm b/79075-h/79075-h.htm new file mode 100644 index 0000000..937c8ff --- /dev/null +++ b/79075-h/79075-h.htm @@ -0,0 +1,8102 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>de l’emploi du temps | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; 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je +fis graver un cachet qui représentoit le Temps qui, en s’envolant, +jetoit sur la terre les attributs des arts et de l’étude. +J’ajoutai depuis à cette idée, en faisant de plus enlever +par le temps la jeunesse et la beauté sous la figure d’une +belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle +gouache, peinte par M. Méris<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, et qui n’a pu servir +de modèle à la gravure de cet ouvrage ; je la donnai, il y +a plus de vingt ans, à une personne qui n’existe plus, et +j’ignore ce que cette miniature est devenue. Les vers qui +sont au bas, je les ai faits pour cette gravure.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Si justement célèbre pour ce genre de peinture.</p> +</div> + +<p class="top4em offr xsmall">IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="epitre">ÉPITRE DÉDICATOIRE<br> +<span class="xsmall">A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS.</span></h2> + + +<p class="ind sc">Mes chers enfans,</p> + +<p>Ce ne sont point des leçons que je vous +offre, vos vertueux parens vous donnent +toutes celles qui peuvent le mieux former +l’esprit, l’âme et le caractère. Cet ouvrage +ne contient que le détail des moyens de +conserver toujours les bienfaits de l’éducation, +et c’étoit ce qu’on pouvoit faire de +plus utile pour vous. Quoique vous soyez +fort au-dessus de vos âges, vous ne pourrez +lire avec fruit ce livre que dans quelques +années, mais c’est un souvenir que +j’aime à vous laisser ; il m’est doux de +penser qu’il aura quelque influence sur +vos destinées, et qu’il vous rappellera ma +tendresse.</p> + +<p class="sign"><span class="xsmall">DUCREST</span>, comtesse <span class="xsmall">DE GENLIS</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE.</h2> + + +<p>J’ai voulu rassembler dans un seul volume +tous les détails de moyens faciles fondés sur +une longue expérience, qui, mis en usage, +prouveront à la jeunesse qu’il est très-possible +de conserver tout ce qu’on doit à l’éducation, +et d’y joindre des connoissances nouvelles en +remplissant en même temps tous les devoirs +essentiels de la société. J’ai réuni à ces petites +méthodes des définitions exactes de la véritable +et de la fausse gloire, et j’ai tâché de +prémunir la jeunesse contre les préjugés si +souvent pernicieux, qui sont malheureusement +reçus dans le grand monde, et même +érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, +conformer sa conduite. J’invite mes jeunes +lecteurs à ne point passer les notes qui sont +à la fin du volume, elles contiennent des explications +nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, +et d’autant plus intéressantes qu’elles +ne sont presque toutes que des extraits d’excellens +écrits dont plusieurs sont peu connus, +et qui, à tous égards, méritoient de l’être.</p> + +<p>Il est aussi quelques préjugés littéraires +excessivement dangereux, dont je n’ai point +parlé dans le cours de cet ouvrage, parce +qu’en général, tout ce qui a rapport à la littérature +n’entroit point dans mon plan ; mais je +puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, +qui, je l’espère, ne seront pas inutiles à ceux +auxquels ce livre est particulièrement destiné.</p> + +<p>On croit généralement, surtout depuis +trente ou quarante ans, que dans les ouvrages +d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême +violence dans les passions et dans les caractères, +excusent les plus grandes fautes, même +les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et +l’admiration, et surtout que quelques actions +généreuses suffisent non-seulement pour expier +des forfaits, mais que le repentir est mille +fois plus touchant et plus beau que l’innocence !…</p> + +<p>On trouve dans <i>l’Esprit des lois</i>, liv. 10, +ch. 9, l’éloge le plus passionné d’Alexandre-le-Grand, +et l’on ose dire le plus exagéré. M. de +Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus +de tous les politiques et de tous les +héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge :</p> + +<p>« Il fit deux mauvaises actions : il brûla +Persépolis, et tua Clitus. Il les rendit célèbres +par son repentir ; de sorte qu’on oublia +ses actions criminelles pour se souvenir de +son respect pour la vertu ; de sorte qu’elles +furent considérées plutôt comme des malheurs +que comme des choses qui lui fussent +propres ; de sorte que la postérité trouve la +beauté de son âme presque à côté de ses +emportemens et de ses foiblesses ; de sorte +qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus +possible de le haïr. » C’est bien assez que le +repentir soit une expiation, sans prétendre encore +qu’il puisse devenir plus avantageux à +notre gloire que l’innocence même. Si l’on +admettoit cette idée, il n’y auroit point de forfait +qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre +réputation : quel renversement de tout principe +et de toute morale<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> !…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort +calomnié par cette poignée de Grecs qu’il emmena avec +lui, et qui étoit fort mécontente de la durée de ses expéditions. +Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a laissé chez +les orientaux une réputation de magnanimité qui dure +encore, et que tous les livres orientaux lui prodiguent +les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage +des vaincus n’est jamais suspect.</p> + +<p>Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises +durant tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. +A son retour, les Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer +comme un Dieu en Perse, parce qu’on se mettoit à genoux +devant lui, et qu’il donnoit à cette cérémonie le +nom <i>d’adoration</i> ; mais on sait par les livres saints que +dans toutes les langues orientales le mot <i>adoration</i> +signifie, appliqué au prince, faire sa cour. On voit +dans la Bible les prophètes eux-mêmes allant parler à +quelques rois, pour les reprendre avec énergie de leurs +déréglemens ; on voit ces prophètes dire, en se rendant +au palais, qu’ils alloient <i>adorer</i> le roi. Quant aux genoux +en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette ; on le suivoit +de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre, +et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte +semblable à celui qu’on doit à la Divinité.</p> + +<p>Un travail bien digne d’un littérateur savant dans +l’histoire, seroit d’y chercher tous les grands hommes +calomniés et de les justifier par des faits et des preuves +irrécusables.</p> +</div> +<p>On a beaucoup reproché au grand Corneille +le caractère de Félix, dans l’admirable tragédie +de <i>Polyeucte</i>, parce que ce caractère inspire +le plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, +dit-on, présenter un personnage vil et bas. +Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a +toujours de la bassesse dans la perfidie, dans +la trahison et dans l’égoïsme, et rien n’est plus +juste et plus moral que d’inspirer le mépris +pour de tels vices, et d’exciter l’indignation +et l’horreur pour l’orgueil, la violence, l’ambition +et la férocité. On doit toujours, sans +doute, dans les ouvrages d’un grand genre, +faire exprimer les personnages avec noblesse, +c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de +<i>Félix</i>, qui parle toujours avec une sorte de +dignité, alors même qu’il ne cherche point à +dissimuler sa lâcheté ; mais le spectateur ne +peut jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la +pusillanimité de son caractère.</p> + +<p>On reproche à Racine, avec aussi peu de +raison, la bassesse du caractère de Narcisse, +qui joint à toute la lâcheté du plus détestable +égoïsme toute la perfidie d’un scélérat ; dans +un siècle où l’on n’avoit point bouleversé +toutes les idées morales, on trouva généralement +que ce personnage étoit représenté sous +ses véritables couleurs ; mais, de nos jours, +on en est choqué, on veut bien frémir, être +étonné par la hardiesse, et par l’injustice et la +barbarie ; mais on ne veut pas mépriser ce +qui peut servir à l’ambition et conduire à la +fortune, on veut qu’une fausse grandeur +puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de vil, +c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement +odieux à tous les yeux et dans toutes les +opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt insensiblement +la morale publique. On a commencé +par adoucir les épithètes qui désignent +les vices et les conduites coupables ; on a +donné le nom de <i>foiblesse</i> à des crimes, celui +<i>d’égarement</i> à l’adultère, de <i>galanterie</i> au libertinage ; +on a même appelé l’impudence <i>de +la bonne foi et de la sincérité</i>, etc., etc., et +enfin, on a conçu le projet de faire admirer +dans presque tous les ouvrages d’imagination +les caractères les plus révoltans et les actions +les plus criminelles.</p> + +<p>Labruyère a dit : <i>Quand un livre vous élève +l’âme et vous rend la vertu plus chère, soyez +sûr qu’il est fait de main de maître.</i></p> + +<p>Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos +yeux le vice et le crime moins haïssables, +soyez sûr qu’il n’est pas fait de <i>main de maître</i>, +et, cependant, tel a été le projet d’une infinité +d’auteurs depuis soixante ans et surtout depuis +trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il +est utile, et rien n’est utile en littérature que +ce qui est moral et parfaitement d’accord avec +la religion. On s’est moqué d’un géomètre qui, +après avoir entendu la lecture d’un poëme, +demandoit : <i>Qu’est-ce que tout cela prouve ?</i> Il +avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas +moral, dans ses détails et par son but. Mais +il ne suffit pas que seulement, à la fin d’un +ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a vivement +intéressé durant une longue fiction. +Un célèbre auteur de l’antiquité, Quintilien, +en détaillant toutes les qualités nécessaires à +un grand orateur, termine ainsi cette énumération : +<i>Enfin, je le veux tel qu’il n’y ait qu’un +honnête homme qui puisse l’être.</i> On en doit +dire autant des auteurs en tout genre.</p> + +<p>Nous invitons les jeunes gens qui annoncent +du talent à ne s’attacher qu’à la vérité, +à suivre avec ardeur et persévérance les études +qui peuvent conduire à la bien connoître ; +alors ils n’admireront, ils ne désireront que la +véritable gloire ; celle-là seule est durable, +celle-là seule immortalise les noms de ceux +qui l’ont obtenue ; en satisfaisant la conscience, +elle donne toujours la force de supporter avec +calme les injustices et la calomnie ; les plus +honorables suffrages la vengent de l’envie, de +l’intrigue et des persécutions ; elle fait les délices +de la vieillesse, car un auteur, dont les +intentions ont toujours été pures et religieuses, +loin de se dire comme J.-J. Rousseau : +<i>qu’il ne peut regarder un de ses livres sans frémir</i>, +les revoit et les relit avec satisfaction, en +se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.</p> + +<p>Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans +tous nos écrits et particulièrement dans celui-ci, +à ne point se gâter l’esprit et le cœur par +de mauvaises lectures ; nous ajouterons que +même les livres d’histoire des encyclopédistes +du dernier siècle, outre les pernicieux principes +qui en forment la base, sont remplis des plus +étranges bévues historiques, de mensonges, +de contradictions, de calomnies et de faussetés +de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un +petit nombre, mais qui suffira pour donner +une idée de leur ignorance et de leur mauvaise +foi : ils ont tous tâché de déifier la mémoire +de l’empereur Julien l’apostat dont ils ont +loué avec emphase l’humanité, la raison, la +force d’âme et d’esprit, parce que ce prince +haïssoit la religion chrétienne qu’il persécuta +avec fureur ; d’ailleurs il eut la barbarie de +faire mourir Ursule, son gouverneur ; de condamner +lui-même de sa propre bouche, siégeant +à son tribunal, un soldat âgé de cent +ans à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté +sur-le-champ, et uniquement parce que +ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité +d’autres chrétiens à la mort, et auxquels on +fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce +même prince, <i>d’une si grande force d’âme et +d’esprit</i>, étoit livré aux plus viles et aux plus +abominables superstitions : par exemple, il +faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter +l’avenir par l’inspection de leurs entrailles +palpitantes. Tous ces faits et beaucoup +d’autres du même genre sont consignés dans +les auteurs païens ; mais M. de Voltaire et ses +adhérons les ont prudemment passés sous silence.</p> + +<p>Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de +Voltaire, en parlant des Indes, fait un grand +éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais +existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas +été plus heureux dans ses citations de l’histoire +moderne ; il dit dans un de ses ouvrages que +Pétrarque n’a excellé que dans les vers que +les Italiens appellent <i lang="it" xml:lang="it">sciolti</i>, (c’est-à-dire, +<i>vers blancs</i>), et que ces vers rimés sont au-dessous +du médiocre ; et il se trouve que jamais +Pétrarque n’a fait des vers <i lang="it" xml:lang="it">sciolti</i> ; toutes ses +poésies sont rimées ! et dans un autre ouvrage, +M. de Voltaire dit que l’invention des vers +<i lang="it" xml:lang="it">sciolti</i> est due au Trissin, très-postérieur à +Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le siècle de +Louis XIV, le même auteur affirme gravement +qu’à la mort de l’usurpateur Cromwell, mademoiselle +de Montpensier ne voulant point +prendre le deuil que prit toute la cour, <i>eut le +courage d’aller au cercle de la reine en habit de +couleur</i>. Et mademoiselle de Montpensier dit +dans ses Mémoires ce qui suit :</p> + +<p>« Cromwell mourut : la cour n’eut point la +honte de prendre le deuil de cet usurpateur, +parce que tout naturellement elle étoit en +deuil d’un souverain étranger ; sans cette +circonstance, je crois que j’aurois eu le courage +de me dispenser ce soir-là, d’aller au +cercle de la reine. »</p> + +<p>C’est encore ce même auteur qui a constamment +nié l’authenticité du <i>Testament politique</i> +du cardinal de Richelieu, quoique le +maréchal de Richelieu, par écrit et de vive +voix, lui eût répété sans cesse que ce testament +écrit de la propre main du cardinal +étoit dans les archives de sa maison et qu’il ne +tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire +a travesti la Bible d’un bout à l’autre ; il +n’a pas écrit une page contre la religion dans +laquelle il n’y ait au moins trois mensonges ; +c’est un fait dont chacun peut se convaincre +en confrontant ces impiétés avec le texte sacré. +Tous les chefs encyclopédistes ont imité +cet exemple, et suivi fidèlement le conseil de +M. de Voltaire, qui leur répétoit dans presque +toutes ses lettres : <i>mentez, mentez mes amis, +mentez toujours ; il n’y a que cela de bon<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></i>. +Aussi mandoit-il à Damilaville, l’un de ses confidens +intimes, en lui envoyant le manuscrit +d’un de ses livres d’histoire : <i>dites-moi s’il n’y a +pas encore quelques vérités qu’il soit bon d’immoler +pour le bien de la bonne cause ; vous +n’avez qu’à parler, je suis tout prêt<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voyez <i>Lettres de Voltaire à d’Alembert</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Lettres de Voltaire</i>.</p> +</div> +<p>Soutenir <i>la bonne cause</i>, c’étoit de poursuivre +avec ardeur le projet de détruire la +religion, les mœurs, et toute idée de dépendance +et de subordination, et c’est ce qu’ils +ont préparé par l’ouvrage le plus extravagant, +le plus monstrueux, qui renferme le plus +d’idées incohérentes, scandaleuses et cyniques, +enfin l’Encyclopédie ; et qu’on ne m’accuse +pas d’en parler avec trop de mépris, puisque +eux-mêmes en ont porté le même jugement, +entre autres M. Diderot qui dit formellement : +<i>que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on +jeta pêle-mêle le bon et le mauvais, etc.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voyez <i>les Dîners du baron d’Holbach</i>, où cette citation +se trouve beaucoup plus longue et beaucoup plus +détaillée.</p> +</div> +<p>Robespierre même, quoique très-zélé partisan +de la philosophie moderne, dans un discours +qu’il prononça publiquement, et qu’il +fit imprimer par ordre de la convention, +<i>l’an 2 de la république</i>, et dans lequel il annonçoit +solennellement que <i>la Convention nationale +reconnoissoit un Etre suprême</i> ; dans ce +discours que nous avons sous les yeux, Robespierre +s’exprime ainsi : « Les coryphées de la +secte encyclopédique déclamoient quelquefois +contre le despotisme, et ils étoient pensionnés +par les despotes ; ils faisoient tantôt +des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces +aux rois, des discours pour les courtisans +et des madrigaux pour les courtisanes ; +ils étoient fiers dans leurs écrits, et rampans +dans les anti-chambres : cette secte propagea +avec beaucoup de zèle l’opinion du matérialisme +qui prévalut parmi les grands<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> et +parmi les beaux-esprits. On lui doit en +grande partie cette espèce de philosophie +pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, +regarde la société humaine comme +le centre d’une guerre de ruse, le succès +comme la règle du juste et de l’injuste, +la probité comme une affaire de goût ou de +bienséance, le monde comme le patrimoine +des fripons adroits. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les <i>grands</i>, en général, n’adoptèrent nullement +cette extravagante opinion ; mais elle prévalut en effet +dans beaucoup d’individus des classes roturières qui cultivoient +la littérature, où l’on n’obtenoit alors des succès +qu’à ce prix.</p> +</div> +<p>Voilà encore les encyclopédistes jugés par +l’un de leurs anciens admirateurs, et même +par un disciple, car Robespierre vouloit comme +eux l’entière <i>liberté de penser</i>, c’est-à-dire, de +faire imprimer et de publier partout sans aucun +obstacle des libelles diffamatoires, et des +pamphlets de toute espèce contre la religion, +les mœurs et le gouvernement ; voilà ce que +la philosophie appeloit <i>la liberté de penser</i>.</p> + +<p>Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie +et les encyclopédistes d’une manière assez piquante, +comme on vient de le voir, appelle +néanmoins ce monstrueux ouvrage <i>la Préface +de notre révolution</i>, épithète heureuse et très-juste, +et qui assurément, dans son opinion, +étoit le plus grand de tous les éloges.</p> + +<p>Après avoir professé l’athéisme pendant +deux ans, Robespierre se décidant enfin à reconnoître +un <i>Etre suprême et la nature</i>, interroge +l’athée et lui dit : « Qui donc t’a donné +la mission d’annoncer au peuple que la divinité +n’existe pas, ô toi qui te passionnes +pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnes +jamais pour la patrie ? Quel avantage +trouves-tu à persuader à l’homme qu’une +force aveugle préside à ses destinées, et +frappe au hasard le crime et la vertu ; que +son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint +aux portes du tombeau ? L’idée de son néant +lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs +et plus élevés que celle de son immortalité ? +Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses +semblables et pour lui-même, plus de dévouement +pour la patrie, plus d’audace à +braver la tyrannie, plus de mépris pour la +mort ou pour la volupté ?… »</p> + +<p>Après cet élan religieux (dont quelques +phrases sont pillées de plusieurs sermons), +Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce +d’enthousiasme, s’écrie : « O toi, fille de la nature ! +mère du bonheur et de la gloire ! toi +seule légitime souveraine du monde, détrônée +par le crime ; toi à qui le peuple +françois a rendu ton empire, et qui lui +donnes en échange une patrie et des mœurs, +auguste liberté ! tu partageras nos sacrifices +avec ta compagne immortelle, la douce et +sainte égalité !… »</p> + +<p>A la suite de ces <i>transports patriotiques</i>, +Robespierre fit l’énumération des nouvelles +fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer <i>à +la place</i>, disoit-il, <i>de celles</i> que les <i>circonstances +ont détruites</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. La première solennité +qu’il proposa fut : <i>à l’Etre suprême et à la nature</i> ; +il n’explique pas le genre de divinité de +la <i>nature</i>, il se contente de l’associer à l’Etre +suprême. Ensuite viennent les fêtes suivantes : +<i>à l’humanité</i> (qui, comme on sait, ne suspendoit +pas <i>les travaux sanglans</i> de la guillotine), +<i>aux bienfaiteurs de l’humanité</i> (ce qui +veut dire : à ceux qui renversoient les autels +et les trônes), <i>à l’amour de la patrie</i> (à ceux +qui la dépeuploient par les guerres et les massacres), +<i>à la vérité</i> (à ceux qui soutenoient la +cause de l’erreur et du mensonge), <i>à la justice</i> +(dont on violoit toutes les lois), <i>à la +pudeur</i> (lorsque toutes les femmes se montroient +en public légèrement drapées à la +grecque), <i>au bonheur</i> (au milieu des échafauds), +etc., etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il est remarquable qu’il n’ose dire : à la place des +fêtes du christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, +dans son Cours de Littérature, observe que les +Jacobins ont toujours eu, à l’égard de la religion, ce +genre de pudeur.</p> + +<p>Il en cite plusieurs exemples : celui-ci lui étoit échappé ; +il ajoute avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les +expressions propres employées par les impies, eût révolté +tous les esprits.</p> +</div> +<p>Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples +ni culte ; elles se passoient uniquement en réjouissances +et en danses dans les rues et dans +les carrefours. Robespierre et ses complices +savoient apparemment, par une révélation particulière, +que l’<i>Etre suprême</i> n’en demandoit +pas davantage. La postérité ne pourra concevoir +que tant de ridicule uni à tant d’atrocité +ait jamais pu séduire un moment une nation +éminemment humaine, loyale et spirituelle !…</p> + +<p>On a long-temps agité cette question : <i>existe-t-il +des athées de bonne foi ?</i> Non, pour quiconque +n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire +tout raisonnement et toute espèce de +réflexion. Car il est impossible de regarder +autour de soi dans les campagnes et même +dans les villes sans reconnoître par les arts, +les sciences et seulement l’industrie humaine, +qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument +immatériel, qui n’a rien de commun +avec l’instinct routinier de la brute, et dès +qu’on admet cette faculté spirituelle, il faut +admettre aussi qu’elle n’est pas due à la matière +qui en est privée, car on ne sauroit donner +ce qu’on n’a pas ; il existe donc une puissance +souveraine qui a créé l’homme ; en se +contentant de la reconnoître, on n’est encore +que déiste ; mais qui a révélé à ce déiste que +l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte +ni hommages de ces créatures intelligentes et +capables d’élever jusqu’à lui leurs pensées et +leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement +laissât à cet égard quelque incertitude, +que risqueroit-on à faire plus que le +souverain maître ne l’exigeroit, et que ne +risque-t-on pas à ne pas faire pour lui ce qu’il +a droit de nous demander et ce qui s’accorde +avec toutes les notions de raison naturelle et +d’équité ? Enfin, s’il faut une religion, comme +tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni +pour avoir adopté et pour suivre celle dont +les préceptes seuls peuvent conduire à la perfection +morale. Ce caractère sublime de vérité +n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment +de tant d’autres, il suffiroit +pour donner toutes les lumières de la foi à +ceux qui ont conservé un <i>sens droit</i>, que la +corruption du cœur fait toujours perdre<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. +L’incrédulité peut commencer par le déisme ; +une grande indolence de caractère, une extrême +paresse d’esprit ne peuvent prolonger +cet état que superficiellement ; on ne pense +jamais à Dieu, on agit en toute chose comme +si on ne croyoit nullement à son existence, +cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, +on répète qu’on est déiste, parce que +cet aveu est moins choquant que celui de +l’athéisme, mais au fond, on n’a aucune idée +ni fixe ni vague sur cette matière la plus importante +de toutes, et l’on meurt sans savoir ce +que l’on a cru. Si le déiste novice a de la férocité +dans le caractère ou seulement des passions +fougueuses, il se jette dans l’athéisme, +il se bouche les yeux pour ne pas voir la profondeur +de l’abîme dans lequel il se précipite +avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, +car on arrive rarement à l’athéisme +par degrés, parce que les gradations demandent +en général un peu de raisonnement et de +réflexion ; c’est communément lorsqu’on est +violemment agité, bouleversé par un grand +intérêt de cupidité, ou par une inclination +véhémente que l’on tombe de l’indolent +déisme dans le gouffre de l’athéisme. Alors, +en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant avec +horreur toutes les lumières bienfaisantes, on +se livre à tous les crimes (lorsqu’on est conséquent) +lorsqu’on les juge nécessaires. Plaignons +cet aveuglement volontaire, parce qu’il +porte à jamais avec lui un supplice que les +exécrables succès du crime ne sauroient adoucir ; +l’athée consommé sait qu’il marche dans +des routes ténébreuses parsemées d’abîmes, +remplies d’écueils épouvantables et de spectres +menaçans ; c’est en frémissant qu’il avance +dans cet horrible labyrinthe, l’épouvante l’y +poursuit sans relâche, avec d’autant plus de +puissance que toutes ses frayeurs sont aussi +vagues que sinistres ; il s’est débarrassé des +remords sans pouvoir se soustraire à la terreur ; +il a rompu tous les liens sacrés de la religion, +et sans cesse il est le jouet déplorable +des superstitions les plus insensées ; son courage +n’est que de la fureur ; et sur le bord de +la tombe, la vérité formidable pour lui, vient +tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir +un de ses rayons célestes ; c’est pour lui +l’éclair de la foudre vengeresse !… Il expire +dans les convulsions de la rage et du désespoir !…<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens +droit.</i> (Ps. 110).</p> + +<p>On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, +dont on doit redouter la justice ; ce sentiment, uni à celui +de la reconnoissance et de l’amour, exige donc nécessairement +un culte ?</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans +l’athéisme, quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, +dans les infâmes et ridicules galimatias qu’il nous a laissés +sous le titre de <i>Mémoires</i>, nous dise gravement et +solennellement que : <i>Il n’appartient qu’à l’honnête +homme d’être athée.</i></p> + +<p>Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses +<i>Mémoires</i>, déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, +en nous déclarant sans détour que l’athéisme en +est le sommet.</p> +</div> +<p>L’esprit saint a dit : <i>point de paix</i> (par conséquent, +point de joie) <i>pour l’impie</i>. Cet +oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, +il n’est pas inutile de faire une remarque singulière : +c’est que la prétention universelle à +la <i>mélancolie</i> de tous les auteurs bien ou mal +intentionnés date des commencemens de la +révolution, au milieu des fêtes triomphales, +des illuminations, des danses, des réjouissances, +etc. Tous les écrivains, tous les poètes, +de quelque parti qu’ils fussent, devinrent <i>mélancoliques</i> +et <i>misanthropes</i>. Le public, tout en +s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté +factice et désordonnée, voulut de la <i>mélancolie</i> +dans tous les ouvrages soit en vers soit en +prose ; il voulut même dans les compositions +dramatiques, des scènes non-seulement tragiques, +mais épouvantables ; il lui falloit du sang, +des crimes atroces, des monstres, des vampires, +etc. Ensuite, pour se reposer de ces +terribles images, il se replongeoit dans la <i>mélancolie</i> +qu’il retrouvoit dans des romans, +dans de petits poëmes et des épîtres en vers. +Malgré tous les cris réitérés de triomphes et +de victoires, la sombre et noire impiété étendit +sur la France un lugubre voile de crêpe, qui +fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale !…</p> + +<p>Les philosophes jacobins n’en répétèrent +pas moins les lieux communs qu’ils avoient +appris des encyclopédistes, leurs maîtres ; ils +soutenoient toujours que <i>la religion est essentiellement +triste, et que son intolérable austérité +ne peut s’accorder avec la gaîté</i>.</p> + +<p>Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté +n’est que de la malice fondée sur la médisance, +ou qu’elle s’abandonne à des transports immodérés +qui ne sont alors que de la folie ; il +est une joie céleste, inaltérable dans toutes les +situations que la religion seule peut donner. +L’apôtre en nous invitant <i>à pleurer avec ceux +qui pleurent</i>, nous exhorte en même temps <i>à +nous réjouir avec ceux qui se réjouissent</i>. Je +n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier +sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage +admirable en un seul petit volume et +qui a pour titre : <i>Traité de la joie de l’âme +chrétienne</i>, par le père Ambroise de Lombez, +capucin, imprimé avec approbation en 1779. +J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, +qui est à la fois parfaitement orthodoxe, rempli +de pensées neuves et touchantes, et dont +le style toujours élégant et pur, est digne du +sujet et des sentimens qu’il exprime. Pour en +donner du moins une idée superficielle, je ne +puis me refuser au plaisir d’en citer quelques +passages<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Les points indiquent les lacunes.</p> +</div> +<p>« Dieu vous a créés à son image, et il veut +que vous lui ressembliez en tout, autant +que vous en êtes capables. Vous la défigureriez +cette image divine par la tristesse : +Dieu est la joie, comme il est la charité. »</p> + +<p>« Dieu veut être servi avec joie. C’est la +gloire et le plaisir des bons maîtres : la tristesse +et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient +et décrieroient leurs services… +Dieu vous couvre de ses ailes, comme une +poule couvre ses poussins, et vous ne savez +pas même imiter ces petits animaux, qui, +tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés, +protégés par cette bonne mère, font éclater +leur joie par leurs petits cris, et par leurs +mouvemens ; vous restez froids et indifférens, +là où le roi prophète tressailloit d’allégresse ! +ô insensibilité ! ô stupidité de l’homme +charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, +qui est couvert de Dieu, et qui ne +l’aperçoit pas ; qui vit en Dieu, et qui ne le +connoît pas ; qui est comblé des bienfaits de +Dieu et qui ne s’en réjouit pas et ne l’en remercie +pas ? »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Quoi ! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse ? +Eh pourquoi non, pourvu que ce +soit sans ces éclats que la bienséance même +ne permet pas, et sans ces excès que la +vertu condamne en tout genre ; pourvu que +la modestie conserve tous ses droits et que +la charité ne soit point blessée ; que les propos +soient décens et honnêtes, et qu’une satyre +maligne ne réjouisse pas les autres en relevant +les petits ridicules des absens. »</p> + +<p>« Rire est une propriété naturelle de l’homme, +et par conséquent l’ouvrage du Créateur. +Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès ; +ôtez l’excès et conservez l’ouvrage<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui +connoisse le rire ; parmi les brutes, le cerf pleure, mais +aucun animal ne rit.</p> +</div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« D’où vient que le seigneur a si fort embelli +ce monde ? Pourquoi tant de créatures +qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour +nous donner l’agrément de la variété, dans +le plaisir des recherches et le délassement +des récréations. Jouissons-en donc puis +qu’il le veut bien ; mais jouissons-en dans +les vues de sa sagesse, dans les sentimens +d’une tendre reconnoissance et dans les réserves +de la sobriété. »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Le monde entier est à nous, et la plus +grande partie est plus pour notre spectacle et +pour nos récréations que pour nos usages. »</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Usez donc de la liberté que Dieu vous +donne, et soyez toujours dans la joie ; vous +vous porterez à son service avec plus de +zèle, à vos devoirs avec plus de goût, et à +vos affaires avec plus de succès. »</p> + +<p>« Vieillards respectables, vous ne serez pas +de trop dans la compagnie des jeunes gens, +pourvu que vous ne soyez pas austères. +Votre présence contiendra leur légèreté excessive, +et le feu de leur imagination ranimera +votre froideur. Parlez ; il est juste que +la jeunesse vous écoute : mais ne l’empêchez +pas de parler à son tour ; donnez-lui une +entière confiance. Jouez et chantez avec elle, +si vous le pouvez, ou du moins voyez leurs +jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs +chants d’un air satisfait, pourvu que rien n’y +blesse la modestie, etc., etc.<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés +sur l’autorité de citations latines des saintes écritures.</p> +</div> +<p>Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni +intimidée par la sévérité de la religion ; sa loi +divine interdit les foiblesses et les vices qui +abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage +du Créateur, mais elle donne le seul bien réel +que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du +cœur et la joie remplie de sérénité qui en est +toujours le fruit. Enfin, comme on le verra +dans le cours de cet ouvrage, la religion qui +étend l’esprit, qui élève tous les sentimens, +est amie des talens, des sciences, des beaux-arts, +qu’elle seule, en leur donnant un but +utile autant que noble, peut porter au plus +haut degré de perfection.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">DE L’EMPLOI DU TEMPS.</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE PREMIER.<br> +Combien le temps est précieux.</h2> + + +<p>Connoître tout le prix du temps, c’est savoir +vivre. Un sommeil agité par des songes pénibles +ne laisse que de la fatigue et un souvenir désagréable ; +il en est ainsi d’une longue vie qui a +été mal employée.</p> + +<p><i>Je réparerai le temps perdu</i> ; phrase bien +irréfléchie : on peut en expier le mauvais usage, +on n’en répare point la perte.</p> + +<p>Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans +dans la paresse, vous vous soyez ensuite livré +avec ardeur au travail pendant le même espace +de temps, il n’en sera pas moins vrai que si +vous eussiez mis à profit les années précédentes +écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du +temps le double de ce qu’il vous a donné.</p> + +<p>Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux +qui savent l’apprécier, mais il reprend ses dons à +ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On +perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe +pas habituellement.</p> + +<p>Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt +on lui reproche sa vitesse et tantôt sa lenteur ; sa +marche est terrible, car elle est irrévocable et sans +repos ; mais elle est lente, égale et mesurée, votre +œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible +sur le cadran qui la trace ; mais songez que +cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche +toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne +rétrograde jamais !…</p> + +<p>On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, +des infortunes dont il n’est point l’auteur, +des infirmités qui ne sont causées que par la folie, +les passions et l’intempérance. Il guérit plus de +maux qu’il n’en donne, et lui seul adoucit les +peines de l’âme. Quels sont ceux qui se plaignent +toujours du temps ? ceux qui ne savent qu’en faire : +les fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. +Je ne dirai pas les <i>sots</i>, car s’ils ont de la religion, +ils peuvent faire un si digne emploi du temps ! La +religion est la seule chose au monde qui puisse +établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable +beauté de la nature humaine n’est pas +dans les talens qui s’anéantiront dans l’éternité ; +mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours ; +et la religion peut la rendre aussi sublime +dans l’homme dépourvu d’esprit que dans +l’homme du plus grand génie.</p> + +<p>Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité ; ne +cultiver les arts et les talens qu’avec des vues religieuses, +C’est prier encore<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ; de certains <i>érudits</i> +croient faire un grand argument contre la religion, +en répétant que les pratiques religieuses +font perdre un temps énorme. Il seroit inutile de +leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils +n’entendent pas ; mais qu’on leur rappelle les travaux +immenses des bénédictins, des oratoriens, etc. ; +que l’on songe que ces religieux passoient au +moins tous les jours trois ou quatre heures à +l’église, et même beaucoup plus long-temps les +jours de fêtes ; ainsi donc, la religion ne nuit +point au travail ; ce sont les passions qui consument +le temps, et qui abrègent la vie, parce +qu’elles excluent l’ordre, et par conséquent la +suite et les progrès. L’homme livré aux passions +ne sauroit d’aucune manière régler sa vie ; <i>l’ordre</i>, +dit saint Augustin, <i>conduit à Dieu</i>, et le +vice conduit en toutes choses au <i>désordre</i> ; aussi +est-ce avec une parfaite propriété d’expression +qu’on l’appelle <i>dérèglement</i> ; tout est capricieux +dans les passions, parce que toute affection passionnée +qui n’a pas la vertu pour mobile et pour +but, a des élans impétueux et des dégoûts inévitables. +Tout le sublime des pensées, des images, +des métaphores, des allégories, des sentimens, +se trouve dispersé dans les saintes écritures : +c’est la profonde méditation de cette lecture divine +qui a produit les admirables écrits des +pères de l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de +saint Grégoire, de saint Bazile, de saint Augustin, +etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos +grands orateurs chrétiens, et ceux même de nos +plus célèbres auteurs profanes : <i>Athalie</i> et <i>Polyeucte</i>. +Cette source est inépuisable ; elle doit +en effet participer de l’infini puisqu’elle en +émane, tandis que le faux, manquant toujours +de profondeur et d’étendue, est nécessairement +borné comme l’homme égaré qui l’enfante et le +met au jour. L’ingénieux et pieux Vauvenargues +a dit <i>que toutes les grandes pensées viennent du +cœur</i>. Il auroit pu ajouter : <i>et de la religion</i>. Les +gens de lettres les plus instruits ne connoissent +en général l’écriture sainte que par des traductions !… +Il en est bien peu même, parmi les plus +savans, qui sachent l’hébreu.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Quand on a fait les prières prescrites par l’église.</p> +</div> +<p>Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs +immortels du siècle de Louis XIV sont remplis +de passages admirables entièrement pris des +saintes écritures ; par exemple, le beau monologue +de la <i>Phèdre</i> de Racine :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale ? etc. »</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, +est entièrement tiré d’un psaume de David : +<i>où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à +votre colère ? etc.<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il +y a près de quarante ans, dans la pièce d’<i>Iphigénie</i>. Racine a +pris encore un mot sublime de l’Ancien testament : c’est lorsque +Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit +à son père :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille ?</div> +</div> + +</div> +<p>Agamemnon répond :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Vous y serez, ma fille !</div> +</div> + +</div> +<p>Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes +dans le sacrifice d’Abraham.</p> +</div> +<p>Tous les grands hommes qui se sont immortalisés +dans les arts, les lettres et les sciences, +étoient religieux, tous les littérateurs de génie +(outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, +etc., dans les sciences, Newton, Leibnitz, +Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell, etc. +D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins +sans aucun génie, son impiété borna son +talent. Lalande fut un savant astronome ; mais +il blasphéma en étudiant les cieux ! il n’y découvrit +rien !… Et son nom flétri restera confondu +dans la liste obscure des savans vulgaires. M. de +Buffon eut des erreurs systématiques, et non de +l’impiété ; il a rendu d’éclatans hommages à la +religion, il fut anti-philosophiste, et il mourut +en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, +les plus illustres furent éminemment religieux ; +Raphaël, le Titien, Léonard de Vinci, Michel-Ange, +Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, +le Puget, le Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, +Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont produit dans +tous les temps et dans tous les genres, l’amour +de l’étude et la connoissance de la religion. Quels +travaux, quels titres honorables, quels chefs-d’œuvres, +l’impiété pourroit-elle opposer à de +tels succès, à une telle gloire ?…</p> + +<p>Oui, ce sent les passions qui font perdre du +temps, elles donnent une activité turbulente qui +ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles +rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, +et lorsqu’elles s’éteignent, elles ont usé +tous les ressorts de l’intelligence et de la sensibilité, +elles laissent un vide que la religion +seule peut remplir, mais le temps de l’étude est +passé.</p> + +<p>Pour bien sentir combien le temps est précieux, +il faut comprendre à quel point il est important +de bien remplir sa destination sur la +terre, et chacun a la sienne.</p> + +<p><i>Nous rendrons compte à Dieu</i> (dit saint François +de Sales) <i>des talens qu’il nous a donnés</i>. Il +faut donc les cultiver et en faire un digne +usage, consultons cet égard la religion, ce sera +prendre pour guides la raison, l’humanité et la +vertu sans contradiction et sans inconséquences ; +celle-là seule est la vraie, parce que seule elle +vient du ciel.</p> + +<p>Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, +leur affreuse logique peut bien avec le temps, +c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la salutaire +horreur des remords déchirans, elle peut en +émousser les piquans aiguillons, elle ne les déracine +jamais ! <i>point de paix pour l’impie</i>, a dit +l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également +vrai dans tous les temps.</p> + +<p>La mauvaise conscience est toujours inquiète, +elle craint la solitude, et surtout la méditation, +c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais +avec profondeur, ou pour parler plus exactement, +c’est une des raisons qui le rendent si inconséquent +et si superficiel, comme je l’ai dit +ailleurs : <i>on ne sauroit creuser dans le vuide</i>, +ainsi l’impie ne peut être qu’un frivole et mauvais +sophiste.</p> + +<p>La bonne conscience donne cette tranquillité, +ce calme parfait, indépendant des choses et des +événemens, et qui rend l’étude si profitable ; toutes +les idées nobles, élevées, toutes les pensées délicates +se présentent en foule et naturellement à +l’imagination qui a conservé de la pureté. Mais +malheur à l’homme de lettres dont l’imagination +est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et +par une vie licencieuse ; il sera toujours honteusement +distrait par de vils souvenirs ; s’il veut parler +de la vertu, il n’aura ni le charme qui la fait aimer, +ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine +point la vertu pour la peindre avec vérité, il +faut en trouver les plus nobles traits dans son âme.</p> + +<p>Les mauvaises doctrines ne produisent dans +tous les genres que des monstres : en littérature, +pour les soutenir d’une manière éblouissante ou +du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail +plus fatigant et beaucoup plus assidu que lorsqu’il +ne s’agit que de se régler sur les bonnes, +parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a +ni suite, ni liaison. On chercheroit en vain le fil +des sophismes ; ils n’en ont point, et il faut un art +prodigieux et des peines infinies pour pallier les +inconséquences et les contradictions sans nombre +qui naissent nécessairement d’un système erroné. +J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux, n’a pas pris +cette peine, et quant aux chefs de la philosophie +moderne, ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune +retenue et constamment de la décence, du +bon goût, de la raison, et même du sens commun.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II.<br> +Du Vice et de la Vertu.</h2> + + +<p>On est toujours économe de la chose dont on +veut faire un utile et digne emploi ; ainsi, rien +ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, +au contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il +soit souvent effrayé de sa rapidité, il craint également +son poids et la longueur de sa durée ; il le +consume par sa folie, et il se repent ensuite de +l’avoir abrégé. Le vice a des momens d’abattement, +de paresse, d’inquiétude et de découragement +qui sont inconnus à la vertu. On marche +mollement dans le chemin aplani du vice, car, en +y entrant, on abandonne la véritable vigueur, +c’est-à-dire, toute sa force morale : on marche +avec activité dans la route heureuse de la vertu. +Plus on avance, plus la perspective que l’on découvre +devient belle et ravissante. Cette route n’a +point de ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, +on est guidé par une clarté plus vive…! La vieillesse +n’y ralentit point le courage, et un attrait +céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes +à la décrépitude même…! Ce sentier divin n’est +pas, il est vrai, assez battu, assez fréquenté ; mais, +comme on chérit ceux qu’on y rencontre ! comme +ces nobles compagnons de voyage paroissent +beaux, grands, héroïques…! Là, jamais la basse +envie n’a pu flétrir un seul sentiment ; là, nous admirons +du fond de l’âme ceux même qui nous devancent +et qui nous surpassent. La vaste carrière +du vice n’est jamais déserte ; la foule s’y renouvelle +sans cesse ; mais, dans cette multitude d’individus, +on n’aperçoit que des complices ou des rivaux ; on +n’y trouvera jamais un véritable ami : on s’y heurte, +on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y laisse +entraîner par foiblesse et par affaissement ; tout y +est illusoire : on croit y marcher sur des roses, et +l’on n’y sent que des épines ; en ne regardant que +superficiellement, on voit des chemins parsemés +de fleurs et des objets séduisans ; mais, si l’on osait +examiner attentivement ce dangereux labyrinthe, +on y découvriroit des piéges cruels, des embûches +profondes, d’horribles précipices, et des fantômes +hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui +s’y engagent, sont ceux qui s’y défient de leurs +compagnons : on doit espérer qu’ils pourront rétrograder +et trouver quelques issues pour sortir +de ces affreux repaires ; mais ceux qui s’y élancent +sans défiance et sans crainte, ou sont perdus sans +retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi +tous les tourmens imposés par le vice, le plus barbare +de tous les tyrans, et le seul qui ne punisse +et avec une extrême cruauté que les infortunés +qui lui cèdent et qui lui obéissent.</p> + +<p>Combien le vice fait perdre de temps par ses +intrigues, ses complots ténébreux, et la nécessité +des précautions et du mystère. Il n’existe pas un +seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume +un temps prodigieux : l’orgueil s’empare de +toutes les pensées de ceux qu’il domine ; l’avarice, +qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes +de la plus triste prévoyance, la remplit aussi des +plus ennuyeux et des plus misérables calculs ; que +de brouilleries, de tracasseries, d’explications, +d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés +par la colère et par la médisance… La gourmandise +dévore honteusement une partie des journées +de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables, +de longues maladies, n’emploient pas seulement +le temps d’une manière douloureuse, mais, très-souvent, +l’anéantissent en causant des morts prématurées. +La lâcheté et la délicatesse physique +font perdre un temps incalculable ; beaucoup de +gens suspendent leurs occupations pour un mal +de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, +les maux habituels du corps sont bien rarement +assez violens pour autoriser l’inaction, et les peines +de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre +des travaux utiles. Chercher à se distraire +d’un chagrin de cœur par les plaisirs et la +dissipation est à la fois une sottise et une indécence ; +la meilleure de toutes les distractions est +l’étude ; mais enfin si la foiblesse de votre caractère +vous rend l’application impossible, allez dans +quelques greniers redonner la vie à des infortunés +qui manquent de pain, quelle que soit la médiocrité +de votre fortune, c’est une chose que vous pouvez +faire ; vous trouverez-là plus de consolation +qu’aux spectacles ou dans le grand monde, et +vous n’aurez pas perdu votre temps. Il y a une +heureuse activité dans toutes les vertus dont +la religion est la base : rien n’est agissant comme +la véritable charité : elle ne se refuse à rien, +et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible lorsqu’il +est question d’être utile aux autres ; et +comme elle est ingénieuse ! esprit, savoir, grands +travaux, génie, ou seulement industrie, petits talens, +elle sait faire tout servir à la gloire de Dieu +et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des +soins et des démarches, on échoue dans des projets +formés par l’amour-propre et l’ambition, on +éprouve un dépit et des regrets amers ; mais, lorsque +des desseins bienfaisans ne réussissent pas, il +en reste, du moins, la satisfaction inexprimable +de les avoir conçus ; on se rappelle avec plaisir +tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours +légitimes) qu’on a employés ; on sait que ce +temps n’a pas été perdu, et que le souverain juge +en tiendra compte !… Et tandis que l’ambitieux +se désole des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, +et que ce souvenir lui ravit le repos et le sommeil, +l’homme religieux trouve dans ce même +souvenir des consolations, de nouvelles espérances, +et la tranquillité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III.<br> +Emploi du temps dans l’Éducation.</h2> + + +<p>L’instituteur doit penser, dans tous les instans, +qu’il tient entre ses mains la destinée de son +élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres, ses +discours, ses exemples, son autorité, auront la +plus grande influence sur son avenir. L’espace de +temps, confié à l’instituteur, doit être calculé de +manière que tous les momens en soient utilement +employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance +et à la jeunesse, l’élève a besoin de récréation ; +mais l’instituteur doit s’attacher à donner à +tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou +d’utile à la santé ; dans les promenades, le jardinage, +la botanique ; à la campagne, les travaux +champêtres et domestiques, les métiers villageois, +surtout la vannerie si facile à apprendre ; à la +ville, les visites dans les manufactures, les cabinets +d’histoire naturelle, et de tableaux, etc. +L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers +qui ne demandent ni force, ni machines compliquées, +le tour, les métiers avec lesquels on fait des +rubans, de la gaze, des lacets, etc.<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, enfin, en toute +saison, les exercices du corps qui peuvent donner +de la force, de l’agilité, de la souplesse<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. On ne +doit jamais négliger d’avoir avec eux ou devant +eux des entretiens qui puissent leur être profitables ; +mais il est essentiel qu’aux heures de leurs +récréations, ils ne soupçonnent jamais ce dessein, +car toute espèce de leçons leur paroîtroit une injustice +au temps accordé pour leur amusement. +C’est ici que l’instituteur (comme en beaucoup +d’autres occasions) a besoin d’adresse et d’un peu +d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement +réglées, ne soient jamais interrompues.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Voyez <i>Adèle et Théodore</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans <i>les Leçons +d’une gouvernante</i>, 2 gros vol. in-8.</p> +</div> +<p>Les vacances ont perdu plus d’éducations que le +manque d’habileté des maîtres. Et quelle perte +déplorable de temps pour l’enfance, l’adolescence +et la jeunesse que les visites, les bals et les spectacles, +du moins d’habitude et sans un choix particulier… +Quels germes de corruption un tel +genre de vie jette dans leurs âmes !…</p> + +<p>Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde +est un moyen certain de les empêcher d’y être +jamais de bons observateurs, car ils s’y familiarisent +avec les vices et les ridicules, et par la suite +rien dans ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs +dans un cercle où se trouvent des enfans, chacun +pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux ; on +paroît être enchanté de leur gentillesse et même +de leur importunité ; on s’extasie sur leur esprit +et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi que +d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre +l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité +des père et mère, nous préparent une génération +de fats, indiscrets et présomptueux, et de coquettes +inconsidérées et minaudières… qu’ils seront +mécontens un jour ces pauvres enfans, <i>bercés</i> +de ridicules adulations, lorsqu’ayant quitté leurs +lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés +de leur escorte de famille, ils débuteront véritablement +dans le monde… quel sera leur étonnement +de n’y produire aucun effet, et de n’y +recueillir que la vague et froide bienveillance d’une +indulgence protectrice !… Comme la maîtresse +de maison qui ne s’occupera nullement d’eux, +leur paroîtra impertinente… et combien ils +trouveront insipide la société qui ne sera pas dans +l’enchantement de leur esprit et de leurs saillies !… +Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs +par dépit, dédaigneux par vengeance ; ils se +jetteront dans la mauvaise compagnie afin de produire +de l’effet et de primer ; et les tristes résultats +de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement +les inimitiés, la médisance, la méchanceté, +les querelles, les duels, et la vile passion +du jeu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV.<br> +Emploi du temps dans la jeunesse.</h2> + + +<p>Voici ce que doit être un jeune homme bien +né et bien élevé qui débute dans le monde :</p> + +<p>1<sup>o</sup>. Il y porte la conviction que son inexpérience +peut lui faire commettre (sans mauvaises +intentions) une infinité de fautes, et que par conséquent +il aura besoin, pendant long-temps, des +conseils de ses véritables amis : ses parens et ses +anciens instituteurs.</p> + +<p>2<sup>o</sup>. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, +et il est armé par la raison pour combattre solidement +l’erreur, le mensonge, et tous les sophismes +de la fausse philosophie.</p> + +<p>3<sup>o</sup>. Il sait que le monde n’est jamais une école +lorsqu’on veut, en y entrant, s’y faire remarquer +et y briller ; il se décide donc à écouter et à observer +long-temps avant de parler ; il s’attache d’abord +à discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et +admiré. Rencontrer un vieillard spirituel est pour +lui une véritable bonne fortune ; il n’ignore pas +qu’à cet âge, on aime les questions quand elles +sont faites avec modestie, et qu’on écoute les +réponses avec attention. La jeunesse entend bien +ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur +l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels +entretiens, ce que l’on chercheroit vainement dans +des livres.</p> + +<p>Les jeunes gens qui entrent dans le monde +avec un esprit frondeur, critique, et qui s’amusent +surtout à y démêler les défauts de ceux qui +y sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de +bons observateurs ; ils gâteront à la fois leur ton, +leur esprit et leur caractère. Ils prendront bientôt +la dangereuse et méprisable prétention de se faire +citer pour des <i>bons mots malins</i> ; chaque succès +dans ce genre odieux et si facile leur donnera un +ennemi de plus ; ils auront la sottise de s’applaudir +et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. +Un jeune homme (comme je l’ai déjà +dit) ne doit au contraire s’appliquer, à son début +dans la société, qu’à étudier les personnes qui par +leurs talens, leur mérite et leur conduite, ont +acquis l’estime publique, et tâcher autant que +le respect et la politesse le permettent, de les +faire parler des choses qu’elles savent le mieux. +C’est de cette manière que la jeunesse retirera un +grand profit de la conversation des vieillards, des +savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des +guerriers, des voyageurs, des femmes aimables et +spirituelles, des artistes et même des artisans, des +jardiniers, des cultivateurs, etc. ; tous ces hommes +(bien choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie +vivante qui n’embarrasse point les +tablettes du petit logement d’un garçon, et qui est +d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux +questions qu’on lui fait, donner les explications +qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours fondée +sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs +et de mensonges.</p> + +<p>Nous avons dit qu’un jeune homme bien né +et bien élevé n’a fait que de bonnes lectures, et +en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt +de la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, +puisqu’il est impossible de se faire honneur +dans la société d’avoir lu des ouvrages contraires +aux bonnes mœurs ; tandis qu’au contraire +on peut souvent sans pédanterie citer des auteurs +qu’il est honteux de ne pas connoître. On doit +comprendre dans les <i>mauvaises lectures</i>, non-seulement +les écrits qui sont irréligieux et licencieux, +mais encore tous ceux qui, seulement frivoles +par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un +mérite véritable et célèbre ; on peut lire le petit +nombre de productions de pur agrément (qui +n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures +dans leur genre, parce qu’elles peuvent +contribuer à former le goût, le style et le talent +d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, +et il est fort à désirer que celui qui pense bien +sache bien s’exprimer. Que la jeunesse ne regrette +point les révoltantes lectures que lui interdisent +la religion et la morale ; la licence et l’impiété +essentiellement abjectes, inconséquentes, n’ont +jamais rien produit de beau, de noble, d’attachant ; +et la plume qui dans quelque ouvrage que +ce puisse être se plonge dans la fange de la dépravation, +ne peut présenter dans ce genre que des tableaux +infâmes, dégoûtans et des extravagances.</p> + +<p>Une chose importante à tout âge, c’est de ne +jamais négliger l’emploi des petits momens, des +minutes, des secondes ; les années de la plus +longue carrière ne sont absolument rien (comme +mesure) dans l’éternité ; mais dans la vie humaine, +la plus petite portion du temps, quelques +secondes sont quelque chose ; il faut donc se préparer +quelques occupations pour ces petits momens +communément perdus.</p> + +<p>Nous allons entrer dans des détails bien minutieux ; +mais comme par cette raison même on +ne les trouve dans aucun livre, nous croyons +qu’ils n’en seront que plus utiles :</p> + +<p>1<sup>o</sup>. Il faut avoir en magasin un grand nombre +de petits livres cartonnés, chaque livret contenant +environ cent pages blanches, et que le format +soit assez petit pour qu’on puisse, et sans +embarras, en mettre deux ou trois dans une poche +ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine +dans ces petits livres, non des extraits détaillés, +mais les traits remarquables qui auront le plus +frappé dans le cours des lectures habituelles. On +ne classera point ces petits livres suivant les œuvres +des auteurs ; on les intitulera suivant les +sujets et les choses. Par exemple on donnera à +quelques-uns les titres suivans : <i>sur la gloire</i> ; +<i>sur l’amour maternel</i> ; <i>sur l’amitié fraternelle</i> ; +<i>sur la piété filiale</i> ; <i>sur l’amitié</i> ; <i>sur la vertu</i> ; +<i>sur la vérité</i> ; <i>sur la prudence et la discrétion</i>, etc. +On prend dans les saintes écritures et dans les +auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) +tous les beaux passages sur ces divers sujets, et +on les classe dans les petits livres d’après l’ordre +que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire +des recueils de vers choisis et un petit volume +de poésie, contenant des maximes, des sentences, +etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, +chose très-commode lorsqu’on veut faire une +citation ou placer une épigraphe. Il faut toujours +porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en +relire quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y +est seul, soit en se promenant solitairement, et +dans tous les petits momens d’attente qui, dans +la société, se renouvellent si souvent.</p> + +<p>Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le +répéter, ne pas perdre une occasion en se promenant, +ou dans les champs ou dans des jardins, +de questionner des paysans, des ouvriers, des +jardiniers sur tout ce qu’on ignore relativement +à leur profession ; voir souvent des manufactures, +des cabinets de tout genre, et écrire dans +les petits livres blancs toutes les choses principales.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Les domestiques pourroient nous épargner +beaucoup de temps, et c’est à quoi l’on ne songe +guère, ou même point du tout ; on veut qu’une +femme de chambre sache faire des robes et des +chiffons, on gagne à cela fort peu d’argent, l’essentiel +est qu’elles sachent parfaitement coudre +et travailler en linge, et un peu savonner et repasser ; +mais lorsqu’on en prend une nouvelle, il +faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en +état de lire, tout haut, si non avec une parfaite +correction, du moins d’une manière passable qui +n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien intelligible. +On doit lui demander encore de savoir +bien tailler des plumes, des crayons, ployer des +billets, des lettres, faire des enveloppes, des paquets, +choses que tout le monde peut facilement +apprendre en une quinzaine de jours<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions +à tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.</p> +</div> +<p>Quand on a des talens, il faut demander de +plus, non que l’on sache accorder des instrumens, +mais qu’on sache choisir et remettre des +cordes à un violon, un violoncelle, une harpe, +une guitare, une mandoline, etc. J’ai connu par +moi-même combien toutes ces petites choses +font perdre de temps, faute d’avoir auprès de soi +quelqu’un qui puisse les faire.</p> + +<p>La lecture tout haut épargne beaucoup de +temps, surtout aux femmes, parce qu’elles peuvent +se faire lire tout haut pendant qu’elles font +de la tapisserie, des broderies, etc. On doit +choisir pour ce genre de lecture parmi les bons +livres ceux qui n’exigent pas une profonde application, +et faire marquer à mesure les passages +que l’on veut particulièrement retenir, et par +conséquent extraire et placer dans les livres +blancs<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un +conseil très-utile : c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches +particulières sur des sujets que l’on veut approfondir ; +par exemple, je désirois connaître tous les instituteurs qui ont +fait l’éducation de personnages célèbres, et outre les recherches +générales dans les livres où je devois naturellement les trouver, +j’en découvrois de temps en temps de nouveaux dans des ouvrages +tout-à-fait étrangers à ce sujet ; je ne manquois pas de les +inscrire dans mes livrets, ce qui a complété mes recherches à +cet égard. Je n’en ai point fait d’usage ; mais avec mon manuscrit +on pourroit faire en trois mois un livre moral, utile et très-curieux. +J’ai fait le même travail sur les fleurs et les végétaux, +non comme botaniste, mais sur le <i>rôle</i> que les fleurs ont joué +dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces recherches, qui ont +duré plus de trente ans, m’ont fourni sans fatigues tant de matériaux +(qui heureusement n’ont pas été volés comme tant d’autres +manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma <i>Botanique +historique et littéraire</i>, ouvrage dont on a loué les <i>étonnantes</i> +recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient pas des +<i>recherches</i>, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre par +hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant d’années. +Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les plantes +dont il est question dans <i>les Saintes Écritures</i> et <i>la Vie des +Saints</i>. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit très-curieux, +de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par +moi, un gros vol. in-4<sup>o</sup>, que le roi a daigné placer dans sa +bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni <i>esquisse</i>, +ni brouillon, ni copie.</p> +</div> +<p>Lorsque les femmes dînent seules chez elles, +ce qui arrive assez souvent à celles qui savent +s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien +placée pendant ce repas solitaire ; et comme les +hommes studieux aiment mieux dîner chez eux +tout seuls que chez des restaurateurs, ils pourroient +faire la même chose <a id="a1" href="#n1">(1)</a>.</p> + +<p>Je vais maintenant entrer dans le détail, non +de la manière d’apprendre les langues, le dessin, +la géographie, l’histoire, à jouer des instrumens, +etc. ; j’ai donné mes idées à cet égard +dans <i>Adèle et Théodore</i>, dans mes <i>Leçons d’une +gouvernante</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> et dans ma <i>Nouvelle méthode d’enseignement</i>. +Je ne parlerai dans cet ouvrage que +de la manière d’entretenir (en ménageant le temps +autant qu’il est possible) les talens acquis.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement +épuisées ; mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction +in-12 de cet ouvrage ; cette petite édition est tronquée, +mutilée, avec mille fautes d’impression et le retranchement de +plus de trois cents pages.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI.<br> +De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se +réservant le temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.</h2> + + +<p>Il n’est que trop commun de rencontrer dans +le monde des personnes de trente ans, qui ont +laissé <i>rouiller</i> de beaux talens, et qui ont oublié +la plus grande partie des choses apprises dans +leur première jeunesse ; c’est cependant retrancher +de sa vie une portion aussi utile qu’agréable ; +on trouveroit digne des petites maisons celui +qui avec beaucoup de temps et de peines auroit +amassé une somme considérable, qu’il s’amuseroit +ensuite tous les jours à jeter négligemment +en détail par les fenêtres : néanmoins celui qui +perd des talens et de l’instruction est infiniment +plus extravagant. Mille événemens peuvent tout-à-coup +donner sans travail de la fortune ; mais +les talens (quand on en fait un digne usage) sont +d’autant plus précieux que l’aveugle hasard ne +les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, +des confiscations et des vols.</p> + +<p>L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les +vérités utiles et sublimes, a dit : <i>Amassez-vous +des trésors que les voleurs ne déterrent ni ne +dérobent.</i> Et les talens bien employés sont au +nombre de ces trésors ; ils sont d’institution divine. +Dieu donna l’esprit d’intelligence aux artistes et +même aux ouvriers qui travaillèrent au temple +bâti par Salomon ; la musique fut sanctifiée et +divinement inspirée comme les autres arts ; les +chefs des chœurs de musique reçurent le titre de +<i>princes des musiciens</i>.</p> + +<p>La musique est partout en honneur dans les +saintes Écritures : on y voit que Moïse inventa +des instrumens de musique (des trompettes) ; +que Marie, sa sœur, chanta un beau cantique ; +que les prophètes avoient avec eux des joueurs +de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, +ils les faisoient jouer de la harpe. David +calma les fureurs de Saül avec la harpe, sur +laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les +louanges du Seigneur ! Et ces admirables psaumes +suffisent pour immortaliser le seul nom de la +harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier +de Suède Oxenstiern : La musique, dit-il, est +le seul de nos beaux-arts <i>que l’on ait osé placer +dans le ciel</i> ; on peut ajouter à cette idée que la +harpe est le seul instrument que l’on ait <i>osé +mettre entre les mains des anges</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Au reste, la musique n’est point une invention humaine ! +le célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement +frappé d’un seul coup, rend par une seule émission de son les +trois notes de l’accord parfait, ce qu’il appela la <i>trinité musicale</i> ; +voyez à ce sujet, dans les <i>Dîners du baron d’Holbach</i>, +une note que tous ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.</p> +</div> +<p>Ainsi donc la musique n’est point un art frivole ; +mais il faut que ce don du ciel, que ce +talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa +source divine ; il se dégrade en se profanant. Il +est fait pour exalter les âmes et non pour les +efféminer ; et les compositions musicales n’atteignent +la perfection de l’art que lorsqu’elles sont +nobles et pures ; et par conséquent, la musique +religieuse sera toujours la plus belle de toutes ; +on en peut juger par les anciens chants d’église, +faits dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie +est toujours si belle ! Gluck, outre le chant si +universellement applaudi du <i lang="la" xml:lang="la">pange lingua</i>, du +<i lang="la" xml:lang="la">veni creator</i>, etc., admiroit particulièrement le +<i lang="la" xml:lang="la">gloria in exelsis</i> et le <i>kirie-eleyson</i> ! Il ne se +lassoit pas de louer l’effet prodigieux d’une mélodie +si simple, et formée par si peu de notes.</p> + +<p>Il y a un vague mystérieux dans la musique +instrumentale, qui convient merveilleusement à +l’expression des idées religieuses. Que sont <i>les +airs bouffons</i> en musique auprès des compositions +d’un grand genre ? Il semble que le sérieux +soit la morale de la musique, puisque toujours +il élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner +aux éclats de la joie, dans <i>cette vallée de +larmes</i>, sur cette terre où nulle fortune n’est +assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans +mélange, qu’il y a toujours dans la grande gaîté +quelque chose d’extravagant ; aussi <i>faire des folies</i> +ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases +synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent +<i>le joli</i> ; mais <i>le beau</i> même, dans les figures, +exclut toujours ce genre d’agrément. Les têtes +de Niobé seront à jamais les types de la beauté +parfaite, et elles ont quelque chose de douloureux ; +ce qu’on appelle <i>une physionomie céleste</i> +a toujours une expression mélancolique ; ce visage +est en effet bien nommé, car il peint une +belle âme, qui, tristement fixée sur la terre, +aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve +point ici bas.</p> + +<p>Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens +sont donc de beaux talens qui peuvent +procurer de grandes ressources dans l’adversité, +et qui, dans un sort prospère, pourroient être +d’une utilité bienfaisante ! Pourquoi les amateurs, +qui ont des talens véritablement distingués, ne +joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans +des églises ? Pourquoi ne donneroient-ils pas de +temps en temps des concerts au profit des pauvres, +ou pour soulager de malheureux incendiés, +etc. ? cela seroit plus satisfaisant que de +briller et d’être applaudi dans <i>une soirée</i> ; le désir +de connoître des talens dont le public ne jouiroit +pas habituellement, attireroit beaucoup de +monde à ces concerts et dans les églises, ce qui +d’abord seroit un bien ; enfin, pourquoi ces amateurs +ne prendroient-ils pas quelques écoliers au +bénéfice des pauvres, en chargeant les écoliers de +remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés +à cet effet ? et quel parti l’on pourroit tirer pour +l’éducation de ce moyen nouveau de faire du bien, +en changeant le but de l’émulation, en disant à +l’élève : <i>avec de l’application vous serez bientôt +en état de donner des leçons au profit des pauvres, +et de jouer (dans la tribune grillée d’une +église) ou de l’orgue ou de la harpe</i> ; là se trouveroient +tous les amis de vos parens, et leurs +suffrages, au lieu de vains applaudissemens, se +marqueroient par des aumônes !… Que peut-on +objecter contre cette idée ? <i>que l’on ne veut pas +se mettre en scène, produire de l’effet</i>. Hélas ! +on ne craint pas de chanter et de jouer dans un +salon devant cent personnes : c’est là véritablement +se <i>mettre en scène</i>, et seulement au profit +de la vanité la plus puérile<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito +dans les églises ou dans les concerts ; on n’est point vu dans la +tribune, et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce +qu’il est impossible de faire dans les salons.</p> +</div> +<p>Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un +grand talent sur un instrument, il faut en jouer +tous les jours environ une heure et demie ; et +pour entretenir la <i>médiocrité</i> sur deux autres, +il faut une demi-heure pour chaque : le chant +prendroit encore à peu près vingt-cinq minutes ; +la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc +plus de <i>trois heures</i>. C’est trop pour n’y manquer +jamais, lorsqu’on veut aussi cultiver son +esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et +qu’on a des devoirs d’état et de famille à remplir. +Voici les petits moyens qui peuvent parfaitement +suppléer à cette longue suite d’étude musicale : +J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie +charmante, âgée de vingt-huit ans, et aveugle +depuis quatorze ; elle étoit néanmoins très-bonne +musicienne ; elle chantoit d’une manière ravissante +et elle jouoit très-agréablement du piano ; +elle me conjura de lui apprendre à s’accompagner +de la harpe, et je m’occupai à chercher les +moyens de lui abréger l’ennui des premières +études, si pénibles surtout dans son état. J’inventai +et je fis faire pour elle un petit instrument +<i>muet</i> un peu plus long que le doigt, et seulement +assez large pour contenir trois cordes à +boyau de moyenne grosseur, bien tendues et +placées à la distance observée sur la harpe. Une +petite bande d’écarlate posée sur ces cordes en ôte +absolument toute espèce de son. Une des grandes +difficultés de la harpe est de bien faire les cadences ; +c’est-à-dire non du bras (comme font certains +professeurs), mais uniquement des doigts, +et en tenant le bras immobile ; car ce n’est qu’ainsi +qu’on peut les faire <i>liées</i> et brillantes<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.</p> +</div> +<p>J’invitai mon amie à commencer par faire des +cadences de tous les doigts et des deux mains sur +le petit instrument, ce qu’elle fit avec une ardeur +incroyable ; elle portoit toujours avec elle cet +extrait de harpe, qui dans son sac tenoit moins +de place qu’un éventail ; elle en jouoit durant les +visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le +cachant sous son schall ; au bout de quinze jours +ses doigts étoient parfaitement déliés et disposés +comme je le désirois ; alors je lui fis faire une +autre harpe, toujours en miniature et <i>muette</i>, +mais plus grande et portant seize cordes, sur +laquelle je lui fis faire des gammes, des arpégemens +et les mouvemens des cinq doigts (de chaque +main) les plus difficiles dont j’ai fait le calcul. +Cet exercice, presque toujours fait en voiture ou +pendant des visites, fut infiniment plus profitable +en deux mois que n’auroient pu l’être en six +les études ordinaires de petites pièces de commençans +jouées cinq heures par jour, et qui n’auroient +familiarisé avec aucun mouvement difficile, +en supposant même que l’on eût adopté la +méthode que j’ai proposée jadis<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, assurément +préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire +d’abord sur la harpe que des passages des deux +mains ; car s’entendre, dans ce cas, est d’un +ennui presque insurmontable ! peu de personnes +ont assez de patience pour pouvoir répéter ainsi +le même passage une heure de suite ; au lieu que +sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit +pas, et quand on a eu les doigts posés dans les +bons principes, l’habitude en très-peu de jours +les fait aller machinalement et parfaitement bien ; +comme le son n’importune point, on répéteroit +ces passages des heures entières sans fatigue, et +l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant +lire tout haut. Il est de fait que cette étude +avance le talent ou l’entretient beaucoup mieux +que celle des pièces, parce qu’on ne répète que +des traits d’une extrême difficulté, et que, dans +les pièces, il s’en trouve toujours un grand nombre +de très-faciles. Après avoir joué pendant +deux mois et demi avec la même ardeur sur le +second petit instrument muet, mon amie, par +mon conseil, prit mes leçons sur une véritable +harpe<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> ; alors elle confondit tout le monde +par l’étonnante rapidité de ses progrès ! en moins +de six mois d’étude, et de leçons sur les petites +et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir +et en jouant d’un beau mouvement les ritournelles +les plus ornées, remplies de cadences, de +roulades, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Dans <i>Adèle et Théodore</i>, et que trente ans après un +célèbre pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître +les notes et à mettre ensemble ; mais, comme ces moyens +se rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils +sont étrangers au sujet que je traite.</p> +</div> +<p>C’est par le moyen des petites harpes que j’ai +conservé jusqu’à ce moment (dans ma soixante +et dix-huitième année) une flexibilité et une agilité +de doigts véritablement surprenantes, que +sans cela j’aurois perdues depuis long-temps, d’abord +faute de temps pour jouer, et ensuite parce +que la position fatigante de la harpe ne me +permet pas d’en jouer plus de trente ou trente-cinq +minutes de suite ; je suis en tout ceci forcée +de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent +persuader de la bonté d’une méthode inusitée ; +j’ajouterai donc que j’ai même inventé nouvellement, +en jouant sur ma petite harpe pendant +que je dicte mes ouvrages, des mouvemens des +cinq doigts d’une excessive difficulté, et que j’exécute +d’une grande vitesse et avec une parfaite +aisance. On a mis dans le commerce les petites +harpes de mon invention<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> ; on pourroit faire aussi +de faux claviers, des pianos de quinze touches, avec +les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé +que pour entretenir parfaitement la souplesse des +doigts sur cet instrument, il suffisoit de faire sur +une table, en posant bien la main et les doigts, +une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on +peut faire dans une infinité de momens sans que +personne le remarque.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> On en vend chez madame Duhan, luthier ; mais elles ne +sont pas <i>muettes</i>, et madame Duhan n’en fait à trois cordes +que de commande.</p> +</div> +<p>J’ai été <i>vingt mois</i> sans piano, et pendant tout +ce temps, je m’amusois tous les jours à exercer +mes doigts de temps en temps, quand j’avois du +monde, sur le bord d’une table ou sur le bras +d’un fauteuil, en appuyant assez les doigts pour +ne pas perdre la force nécessaire à la <i>pression</i>. +Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice +que de celui des harpes <i>muettes</i> quand j’ai +pu me procurer un piano, il y a six semaines, +j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument +rien perdu. J’avois seulement presque entièrement +oublié tout ce que je savois par cœur, ce que j’ai +rappris sans peine en huit ou dix jours.</p> + +<p id="err1">J’ai entendu conter à une excellente musicienne +(nièce de M. Érard), le trait suivant<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Un +très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes, +il demanda et obtint la permission d’avoir avec +lui son fils, âgé de sept ans ; il eut l’idée, pour +se distraire, d’enseigner à cet enfant à jouer du +piano ; il ne lui en avoit jamais donné une seule +leçon ; mais il lui fut impossible de se procurer un +piano ; alors il imagina, ainsi que moi, d’y suppléer +par l’exercice des doigts sur une table ; mais, +de plus, il traça sur la table les figures des notes : +il marqua les dièses avec des morceaux de papiers, +auxquels il donna le relief nécessaire ; l’enfant +jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les +intervalles, il apprenoit la musique. Son père +resta une année entière en prison ; aussitôt qu’il +fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un +vrai piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en +état de jouer dans un concert une sonate difficile +et brillante composée de trois morceaux, et qu’il +exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> A propos de la manière dont j’exerçois <i>à vide</i> mes doigts +pour entretenir leur légèreté sur le piano.</p> +</div> +<p>Tartini, excellent compositeur italien et le +premier violon de son temps (il y a soixante ans), +s’avisa de commencer le violon à trente-trois ans ; +il y devint supérieur en un an ; on sait que durant +cette année, il portoit toujours dans sa poche +un manche de violon, afin de rompre ses doigts +aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires +du manche de cet instrument.</p> + +<p>Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai +été d’une très-grande force, dont j’ai beaucoup +perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet +instrument des moyens de suppléer à des études +ordinaires et journalières ; de sorte que, n’en jouant +que de loin en loin, ma main gauche est beaucoup +moins habile ; la droite est toujours bonne, +car les <i>arpégemens</i> et les <i>batteries</i>, exécutés sur +la harpe, la donnent toujours telle sur la guitare.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Le dessin et la peinture sont de tous les talens +d’agrémens ceux qui se conservent le mieux sans +une culture assidue, parce qu’ils ont quelque chose +de plus intellectuel que tous les autres<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. On dessinoit +jadis sans employer l’estompe, et il falloit +beaucoup <i>de main</i> et d’habitude pour bien faire +les ombres ; maintenant l’estompe épargne toute +cette peine, et l’on n’oublie jamais la manière de +s’en servir. La peinture en pastel étoit une espèce +de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au +Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée +par le gouvernement pour peindre à la +gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de +temps en temps (à plus de quatre-vingts ans) à +faire de petits tableaux en pastel, et qui étoient +charmans de fraîcheur et de vérité ; elle nous dit +qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse ; +mais que depuis plus de trente ans elle le +cultivoit très-rarement ; néanmoins elle l’avoit +parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on +a tout-à-fait abandonné la peinture au pastel : les +paysages et les fleurs ne peuvent en ce genre +s’exécuter avec succès ; les fleurs au pastel sont +trop <i>cotonneuses</i> et n’ont point assez de transparence ; +les paysages manquent de finesse et de +vérité ; mais il est quelques fruits, et surtout les +pêches que le pastel représente admirablement, +ainsi que la fraîcheur des jeunes et jolies têtes +de femmes et d’enfans. Il est toujours dommage +d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout +lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, +que l’appareil, les difficultés et les désagrémens +de la peinture à l’huile rebutoient, peignoient au +pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les +connoissances en peinture ; enfin c’étoit un talent +de femme, et qui, comme on l’a vu mille fois, +conduisoit souvent à celui de la peinture à l’huile ; +madame Le Brun en est un exemple bien digne +d’être cité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.</p> +</div> +<p>L’essentiel en peinture est de bien voir et de +bien sentir. Le fameux Jouvenet, après avoir fait +l’ébauche de son beau tableau le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>, eut +une paralysie sur le bras droit, et il termina supérieurement +son tableau avec la main gauche, +quoique cette main n’eût jamais tenu un pinceau +ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée +d’une nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin ; +j’en ai donné le détail dans ma nouvelle +méthode d’enseignement. Pour conserver une +grande exécution sur un instrument, il y a un +mécanisme de doigts qu’il faut nécessairement +entretenir ; mais le mécanisme de la main, pour +dessiner à l’estompe et pour peindre, est fort +peu de chose. L’œil, le sentiment, le jugement +exercé, la connoissance du mélange des couleurs +(qui ne s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir +le talent de la peinture sans peindre assiduement, +par la seule observation, par l’examen +des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, +de l’expression de leur physionomie, des effets +que produisent sur elles et sur leurs vêtemens les +ombres et le jour quand toutes ces choses forment +dans le cerveau des images bien vraies et +bien distinctes ; le talent de la peinture, loin de +se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître dans +cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel +et le sublime de l’art : le naturel et la +grâce des attitudes, la vérité de l’expression ; la +seule étude de l’expression est immense, car l’expression +du visage varie suivant l’âge, le sexe, +l’éducation et même l’état ; excepté toutefois +dans quelques mouvemens passionnés de l’âme, +qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les +nuances, toutes les formes et tous les petits déguisemens +des conventions sociales. L’expression +du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque +fortement sur son visage ; mais elle est adoucie +et voilée par la politesse sur la physionomie d’un +homme du monde ; la grâce et la naïveté d’une bergère +ne sont point celles d’une dame de la cour, et +c’est pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis +plusieurs années ; afin d’éviter <i>la manière</i> et +l’affectation, nos artistes tombent quelquefois dans +l’excès opposé, surtout dans les grands portraits +de femme ; en voulant leur donner des attitudes +simples et naturelles, on leur donne quelque +chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler +aux figures étrusques ; ce défaut s’est fait remarquer +d’abord dans les peintures et dans les +gravures anglaises ; il est fâcheux que quelques-uns +de nos artistes en aient été séduits. Puisque +les maîtres de danse ont fait un art de la manière +d’entrer dans une chambre, de poser ses bras, ses +mains, de saluer, de marcher dans une promenade, +il y a toujours un peu de convention dans +tout ce que nous appelons <i>bonne grâce</i> ; ainsi +pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance +noble et gracieuse d’une jeune personne +assise dans un fauteuil, il est ridicule de lui donner +le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une +paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la +campagne et <i>du ménage</i>. Le peintre doit observer +et connoître toutes ces différences, toutes ces +nuances ; lorsqu’il possède parfaitement <i>la manutention</i> +et les secrets de son art, il doit en +chercher le génie dans la nature, et bien étudier +les formes diverses qui la modifient sans jamais +la changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera +son temps entre la ville et la campagne, +il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en +restant constamment dans son cabinet ; il n’exagérera +point les expressions, il saisira toutes les +nuances qui les caractérisent, il ne confondra +point la grossièreté presque toujours brutale et +cynique des crocheteurs et des <i>forts des halles</i> +des cités somptueuses, avec la rusticité si souvent +aimable des villageois éloignés des grandes +villes. Pourquoi l’homme de la dernière classe du +peuple des capitales est-il mille fois plus grossier +que l’habitant d’une chaumière de province ? il +est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts +et des sciences ; mais il est aussi <i>au centre</i> +de la corruption, et il se familiarise à chaque +pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux +de la perversité humaine, qu’il rencontre dans les +rues, dans les places publiques, aux promenades, +etc. Il n’a que l’intelligence et <i>les lumières</i> +qu’il va chercher aux petits spectacles. Sa morale +se compose de <i>maximes</i> de mélodrames ; celle de +l’habitant des chaumières est puisée dans l’évangile !… +ce campagnard reçoit son instruction de +son curé et d’une pieuse sœur de charité !… il est +entouré des douces images de la paix et de l’innocence !… +ce sont de ces paysans-là que madame +de Sévigné disoit : <i>Ils ont des esprits et +des cœurs plus droits qu’une ligne</i>, et si parmi +ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils +deviennent peintres (le peintre des Vosges), +poëtes (la célèbre Karsching, bergère de Silésie), +astronomes (le fameux Duval). Hélas ! sont-ils +toujours ce qu’ils étoient jadis ces bons villageois ?… +ont-ils les mêmes mœurs, la même droiture +d’esprit et de caractère depuis que des +mains barbares ont souillé les chaumières en y +répandant des écrits infâmes et remplis d’impostures ?… +Quoi qu’il en soit, il est certain et bien +prouvé qu’une véritable civilisation est formée +surtout par les principes affermis d’une morale +uniforme, invariable et pure, et que par conséquent +elle ne sauroit exister sans la religion ; +car la perfection de la morale publique sera toujours +celle de la civilisation. Jamais les plus +beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux +artistes les expressions de la modestie, de la pudeur +et de l’ingénuité ; on ne doit chercher dans +ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection +des formes et la régularité des traits.</p> + +<p>Ce n’est pas non plus aux spectacles que les +peintres peuvent faire des études profitables ; les +acteurs ne leur offriront que des <i>imitations</i> souvent +fausses et toujours plus ou moins foibles ou +forcées. Les peintres devroient même ne point +aller d’habitude aux représentations théâtrales ; +car ils y perdroient le goût du simple et du vrai ; +le paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, +finiroit par préférer des décorations d’opéra aux +plus beaux sites offerts par la nature, et des +lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire +et de portraits, entraînés par les applaudissemens +du parterre trop souvent prodigués à l’exagération, +s’accoutumeroient à confondre la morgue +et les rodomontades avec la noblesse et la dignité ; +le sublime avec l’emphase ; la grâce et le naturel +avec l’afféterie et l’indécence ; le grand nombre +de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, +au bon goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts ; +premièrement, par la perte énorme de temps +que ces représentations occasionnent, et ensuite +par les idées fausses en tout genre qu’on y prend +inévitablement. Si les anciens artistes d’Italie, +depuis l’établissement du christianisme, ont excellé +dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, +c’est qu’il n’y avoit alors dans les villes +capitales que peu ou point de spectacles, et que +notre élégante oisiveté et notre folle dissipation +étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut +un peintre sublime, un sculpteur admirable et le +premier architecte de son temps et de tous les +siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la +peinture, la sculpture et l’architecture<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Pierre +de Cortone, dont les tableaux ont tant d’éclat +et dont les figures de femmes ont tant de +charme<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, étoit un excellent géographe ; il a +fait un ouvrage <i>in-folio</i> de géographie qui est très-estimé. +Plusieurs peintres ont composé des recueils +de bons vers, entre autres Salvator Rosa, +qui, d’ailleurs, comme beaucoup d’autres peintres +étoit grand musicien et jouoit supérieurement +du luth. Rubens qui a formé une école et +qui a rempli l’Europe de ses admirables tableaux, +dont plusieurs sont d’une immense et sublime +composition (<i>le Jugement dernier</i>, qui est à +Dusseldorf ; <i>l’Entrée de Henri IV à Paris</i>, l’un +des plus beaux ornemens de la superbe collection +du palais Pitti à Florence)<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, Rubens fut un +habile négociateur ; il exerça les fonctions d’ambassadeur +en Espagne. Voilà ce que peuvent produire +l’activité, le goût du travail, l’ordre, la +suite, la persévérance dans les études ; enfin le +bon <i>emploi du temps</i>, et ce qu’on ne reverra jamais +dans nos artistes tant qu’ils iront aussi souvent +aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, +et dîner chez des restaurateurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Son palais du cardinal <i>Aquavira</i>, que nous avons admiré +à Rome il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme +un chef-d’œuvre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone +est le peintre qui a fait <i>les plus beaux bras de femmes</i>, +et le Guide <i>les plus beaux yeux</i>. Il y a dans la manière de +peindre les yeux une difficulté dont il n’est pas aisé de rendre +raison : très-souvent les yeux d’une tête paroissent grands et +beaux sur le chevalet, et quand le tableau est placé où il doit +l’être, les yeux se rapetissent et ne sont plus beaux ; les têtes du +Guide n’ont jamais ce défaut de perspective.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à +l’Italie ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût +ressemblé à une restitution et non à une conquête. Ce glorieux +trophée eût rappelé alors des souvenirs de grandeur, de bonté, +de popularité, de justice, faits pour alarmer le despotisme.</p> +</div> +<p>Nous avons dit qu’un peintre doit connoître +les usages, les mœurs, les habitudes, etc. des +personnages des diverses classes ; il faut néanmoins +en excepter les enfans de deux ou trois +ans ; à cet âge ils ont dans tous les états les mêmes +grâces, le même maintien ; l’égalité parfaite n’existe +qu’entre eux ; ils n’appartiennent encore qu’à la +nature, le vêtement chargé de dentelles ou la +blouse de charretier ne changent rien à leurs manières ; +ainsi on peut les observer partout, et cet +âge heureux et charmant vaut bien la peine d’être +étudié. On a entendu conter au sculpteur Pigal +l’anecdote suivante : Un jour en passant dans une +rue, il vit un petit enfant entre les genoux d’une +fruitière, sa mère, lui demandant avec instance +une pomme qu’elle lui refusoit en souriant ; Pigal +trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le +contempler, et il rapporta chez lui l’idée de la composition +de son beau groupe de l’Amour et de l’Amitié, +qu’il exécuta depuis avec tant de succès.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa +mémoire l’instruction acquise, en portant sur soi +des petits <i>livrets</i> et les relisant dans tous les momens +perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir +l’habitude de lire en plusieurs langues +est d’avoir des livres d’heures dans toutes ces +langues, et de les lire successivement avec régularité ; +car tous les mots possibles, toutes les +phrases d’une langue sont réunis dans un livre +de prières bien complet. Les personnes pieuses +trouveront du charme à bénir ainsi dans plusieurs +langues le vrai Dieu, surtout dans celles +des pays dont les peuples égarés ne font que des +prières qui ne s’adressent point à lui ; cette sanctification +d’une étude si utile seroit une espèce +d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture +ne prendroit point de temps particulier, et elle +seroit plus profitable que toute autre que l’on +feroit sans ordre et sans suite.</p> + +<p>Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir +sont les dates, parce qu’elles ne disent rien +à l’imagination ; il faut employer plusieurs artifices +pour se les remettre sans cesse sous les yeux : +des tables chronologiques en écriture bien fine +sur des tabatières, comme on y met des calendriers, +ou sur de petits écrans <i>de main</i>, seroient +de fort bons moyens.</p> + +<p>La botanique s’entretient bien naturellement +dans les promenades champêtres, et pour les habitans +de Paris, en parcourant souvent le beau +Jardin du Roi.</p> + +<p>Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes +les tentations qui peuvent les séduire, les satisfaire +et les arracher à l’ennui jusqu’à ce qu’elles +soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui +n’est jamais bien long ; du moins les gens studieux, +les amis des sciences, de la littérature et +des arts trouvent aussi dans cette immense capitale +tous les moyens d’entretenir et d’acquérir de +l’instruction et des talens, et sans frais dispendieux +ou même gratuitement. 1<sup>o</sup>. Les plus belles +bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et +les livres leur sont prêtés avec la plus aimable +obligeance ; 2<sup>o</sup>. ils trouveront les mêmes facilités +lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus +remarquables d’histoire naturelle, de physique, +de curiosités et de tableaux. Rien ne peut surpasser +la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, +des amateurs qui possèdent des collections +intéressantes, et des littérateurs distingués, +à Paris et dans les principales villes de province +en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, +on a répandu dans les villes et les campagnes +les germes affreux et destructeurs de la +corruption, nous avons aussi la consolation de +voir s’étendre et se multiplier partout des moyens +faciles et très-peu coûteux d’acquérir de l’instruction : +moyennant une légère rétribution, et souvent +gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles +professeurs des cours dans tous les genres<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. +Ainsi la jeunesse studieuse trouve dans cette +grande ville toutes les ressources dont elle a +besoin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Cours de langues</i> anciennes et vivantes ; d’<i>histoire</i> et +de <i>littérature</i>, de <i>physique</i>, de <i>chimie</i>, d’<i>anatomie</i>, de +<i>botanique</i>, d’<i>histoire naturelle</i>, etc.</p> +</div> +<p>Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions +particulières sur les femmes ; il y a en +général sur les femmes deux opinions différentes +qui nous paroissent également fausses ; les uns +font consister tout le mérite des femmes dans +l’instruction et les talens ; les autres veulent qu’elles +ne soient uniquement que de <i>bonnes ménagères</i> ; +cependant l’intelligence supérieure est bonne à +tout, et l’on peut avec un <i>esprit orné</i> conduire +une maison, et même beaucoup mieux que ne +pourroit le faire une personne bornée. L’éducation +doit mettre en œuvre et développer toutes +les dispositions naturelles qui se rencontrent dans +les femmes, ainsi que parmi les hommes ; il est +à désirer pour le bonheur dans le mariage qu’une +femme soit en état de comprendre son mari quand +il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, +ses lectures, ses occupations ; il faut donc qu’une +femme ait l’esprit cultivé ; mais il faut aussi qu’elle +sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui +ne demande qu’une seule chose : de compter +chaque jour avec une cuisinière ou un maître-d’hôtel ; +mais avec une régularité que rien ne +puisse déranger ; cette petite sujétion n’exige que +vingt ou trente minutes tous les soirs ou tous les +matins. Une maîtresse de maison doit encore +savoir tous les prix courans de tout ce qui s’achète +chez elle, et les doses de ce qui s’emploie dans +la cuisine. On conviendra qu’il est facile d’allier +toutes ces choses avec les talens et la culture de +l’esprit, c’est uniquement faute d’intelligence que +les femmes qui savent à peine lire et écrire consacrent +la moitié des journées aux <i>soins du ménage</i> ; +et <i>ces bonnes ménagères</i>, après avoir passé +la matinée entière à gronder des domestiques et +à jeter l’alarme dans toute la maison, employent +ordinairement le reste du jour à s’informer de +ce qui ne les regarde pas, à écouter de petits +rapports <i>confidentiels</i>, souvent faux, toujours +exagérés ; à se faire conter des fables malignes, +des historiettes insipides, et à les répéter ; c’est +ce qu’on appelle <i>du commérage</i> ; triste résultat du +manque d’éducation, d’occupations, de lumières, +et de l’aversion du silence et de la solitude<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. +C’est fort injustement qu’on accuse les femmes +de parler plus que les hommes : on rencontre +dans la société beaucoup plus de <i>grands parleurs</i> +que de <i>babillardes</i> ; mais on confond deux défauts +très-différens : <i>le bavardage</i> et <i>le commérage</i> ; +le premier a quelque chose de plus relevé, +et demande plus d’éducation : un <i>grand parleur</i> +doit s’exprimer facilement et en bons termes ; il +vise même souvent à l’éloquence, il veut briller, +étonner ; une <i>commère</i> n’a point ces grandes prétentions : +un instinct d’ignorance mal dirigé lui +fait désirer de donner quelque aliment à son +esprit et à son imagination tout-à-fait vides ; loin +de vouloir toujours parler exclusivement, elle +questionne avec intérêt sur les choses qu’elle peut +comprendre sans effort ; elle répète, il est vrai, +mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne +trouvera jamais dans un grand parleur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’<i>une femme +de bon sens est amie du silence</i>.</p> +</div> +<p>Il ne faut pas croire que les <i>commères</i> soient +toutes confinées dans la dernière classe de la société, +il en existe avec des schals de cachemires +et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure +et d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui +produisent dans tous les états les mêmes inconvéniens.</p> + +<p>Les femmes doivent aimer le travail des mains, +c’est à la fois en elles un attribut de leur sexe, +un maintien et une grâce<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Après l’admirable portrait de <i>la femme forte</i> (de Salomon), +on n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que +ce qui forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau +antique a été découvert de nos jours. Voici cette épitaphe :</p> + +<p class="c"><i>Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail.</i></p> +</div> +<p>La première éducation des garçons et l’éducation +tout entière des filles appartiennent aux +femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur +sera très-utile pour leur propre instruction ; rien +n’apprend mieux que d’enseigner ; on oublie facilement +les élémens des connoissances humaines +qui en sont pourtant la base, et qu’il est par +conséquent nécessaire de se rappeler. <i>Comment</i> +(diront certaines personnes) <i>les journées seront-elles +assez longues pour que l’on puisse faire +tout cela ?</i> Nous répondrons : qu’avec le goût de +l’occupation, l’amour de ses devoirs et quand on +est sédentaire, on suffit à tout<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant +il trouvoit encore le temps de donner tous les jours régulièrement +deux heures de leçons à ses neveux.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX.<br> +De l’emploi du temps dans l’âge mûr.</h2> + + +<p>On a communément un préjugé très-nuisible +à l’étendue de nos connoissances, c’est de croire +que passé trente-cinq ou trente-six ans, on n’est +plus d’âge à prendre des maîtres ; on peut au +contraire en prendre avec plus de fruit que dans +la première jeunesse, parce qu’on est moins distrait +par mille frivolités, et que les connoissances +acquises ont toujours quelques rapports avec celles +qu’on veut y joindre, de sorte que, par exemple, +plus on sait de langues, plus il est aisé d’en +apprendre une nouvelle<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. On jouit dans l’âge +mûr de la considération que doit obtenir le mérite +reconnu, on peut alors étendre ou restreindre +à son gré sa société, et en élaguer les sots, +les ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, +ennuyeux, et qui font perdre beaucoup de +temps. On se prépare des délassemens aussi instructifs +qu’agréables, en se formant une société +composée de gens raisonnables, d’hommes de la +cour, de magistrats, de littérateurs, de savans, +d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables +de toutes les classes du grand monde<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Il est même des langues qui donnent à cet égard une +inconcevable facilité : quand on sait bien l’italien et l’espagnol, +on apprend en trois semaines le portugais.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement +célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince +de Conti, père de celui qui est mort en Espagne ; telles étoient +aussi les sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et +de madame la marquise de Deffant.</p> +</div> +<p>La réserve et le silence qui ont tant de grâce +dans la grande jeunesse, ne conviennent plus +dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les +premiers fruits de son expérience et de l’usage du +monde : l’extrême retenue ne paroîtroit alors +que du dédain ou de la taciturnité ; mais dans +toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables ; +les pédans valent mille fois mieux, +s’ils ennuyent souvent, du moins, quelquefois +ils instruisent ; c’est une compensation ; le <i>bavardage</i> +toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse +dans la mémoire que le souvenir de puérilités, +de médisances, et de mensonges, car il entraîne +presque inévitablement ces inconvéniens et ces +vices, enfin par le temps qu’il fait perdre, il nuit +plus aux progrès de l’esprit et de l’instruction +que la paresse même.</p> + +<p>On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages +remarquables qu’on a lus dans sa jeunesse ; on y +trouvera de nouvelles beautés et des défauts +qu’on n’aura pas remarqués dans ses premières +lectures, ce qui prouve que la maturité donne +des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi +donc, si l’on est né avec le talent d’écrire, il ne +faut pas se presser de publier ses ouvrages ; les +productions de la première jeunesse seront toujours +au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la +suite : aussi, tous les hommes de génie n’ont-ils +écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge de quarante +ans, et souvent beaucoup plus tard<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Cependant, +il est toujours très-utile d’écrire pour +soi, afin de prendre de la facilité et pour dégager +sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient +inutilement si on ne les confioit pas au papier. +Il semble que l’imagination ne puisse contenir +qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance +forme de la confusion dans la tête, et tourmente +parce qu’on craint d’en perdre quelques-unes, ce +qui empêche d’en créer de nouvelles ; en laissant +<i>dormir</i> ses premiers essais, on les revoit ensuite +avec fruit ; on est en état de les juger, de les corriger, +et même de les soustraire s’il le faut. Un +auteur n’a de véritables <i>entrailles de père</i> pour +un ouvrage que lorsqu’il l’a livré au public, parce +que dans ce cas l’amour-propre l’y attache et peut +l’aveugler ; mais quand avec réflexion il en est le +seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, +n’a commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq +ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son +<i>Histoire naturelle</i> entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. +Corneille, Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la +jeunesse lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait +que dans l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts +ans, en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, +et que Théophraste avoit près de cent ans quand il fit +paroître ses <i>Caractères</i>.</p> +</div> +<p>On dit que les jeunes gens précoces deviennent +très-rarement des hommes supérieurs, ce qui est +vrai en général ; mais, ce n’est point parce qu’ils +sont <i>précoces</i> (car tous les esprits distingués le +sont communément), c’est uniquement parce +que les succès dus à l’étonnement et à l’indulgence +les enivrent ; et lorsque l’on croit avoir +atteint le plus haut degré de la perfection, on n’y +parvient jamais. Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, +la tragédie de <i>Jugurtha</i> ; elle fut jouée et reçue +avec un enthousiasme universel qui n’eut pour +cause que l’âge de l’auteur ; mais ce triomphe lui +tourna la tête, il cessa d’étudier, de travailler +avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans la +médiocrité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">CHAPITRE X.<br> +L’emploi du temps dans la vieillesse.</h2> + + +<p>L’homme raisonnable qui se dispose à faire un +long voyage, n’est occupé que du soin de mettre +ordre à ses affaires, de remplir tous ses engagemens, +et de servir ses parens et ses amis dans +toutes les choses où il peut encore leur être utile +avant son départ ; car, il désire naturellement leur +laisser de lui, durant son absence, un souvenir +intéressant. Un vieillard est toujours bien près de +faire le plus grand des voyages, et celui-là n’aura +point de retour !… On peut comparer la vieillesse +à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant ; +on se hâte de rassembler ce qu’on n’a pu +recueillir ; chaque instant est précieux, on n’en +veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit +retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes +les inutilités, les entretiens insignifians, et tout +ce qui ne peut être d’aucun avantage aux autres : +rien ne doit le détourner de terminer dignement +<i>son ouvrage</i>, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a +commencé, car dans la vie humaine chaque année, +ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux +travaux. Comme nous n’emportons dans la +tombe que nos œuvres, l’avarice est surtout +odieuse dans la vieillesse ; on doit, à cet âge, donner +tout ce qu’on possède, argent, instruction, +talens, et tous les conseils de l’expérience, du +moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont +capables d’apprécier de tels bienfaits.</p> + +<p>Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage +la vieillesse sous un point de vue aussi +faux qu’il est triste ; quand la vieillesse est unie +à la piété, elle a des avantages inestimables qui +sont inconnus aux autres âges ; elle ne regrette +point de vains plaisirs dont elle connoît l’illusion +et les dangers ; débarrassée du joug tyrannique +des passions, elle sent vivement le bonheur de +n’avoir plus à les combattre, et elle jouit délicieusement +de la paix et des loisirs que lui procure +l’affranchissement de toutes les sujétions +sociales. Quand la vie a été sobre et sage, la vieillesse +a bien rarement des infirmités douloureuses, +et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne +n’est pas sans quelque charme, elle rend +le repos si doux !…</p> + +<p>La nature dispense les vieillards de l’activité +du corps et des jambes, aussi n’exige-t-on d’eux +ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce d’indolence +forcée qui leur donne plus de temps libre, +leur impose (lorsqu’ils ont conservé leurs facultés +intellectuelles) un plus grand travail d’esprit, et +en le diversifiant, une longue habitude le rend +très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont +toujours été studieux, car il est reconnu que le +seul changement d’occupation est un délassement ; +ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la +première de toutes les sciences, la morale, l’esprit +humain ne peut rien approfondir parfaitement, +c’est-à-dire, <i>entièrement</i> ; et qu’en même temps, +il peut débrouiller et contenir une très-grande +quantité de connoissances diverses jusqu’au point +qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit +impossible de s’appliquer huit ou dix heures de +suite, sans fatigue, à l’étude d’une seule science, +parce qu’on seroit inévitablement arrêté et tourmenté +par des difficultés inexplicables, puisque +chaque science offre d’impénétrables mystères : +celui qui a prescrit à l’homme l’humilité, a posé +à toutes les connoissances humaines des limites +que nul mortel ne peut franchir. Cet être tout +puissant qui exige la croyance et la foi à sa parole, +a répandu des mystères incompréhensibles +dans toutes les sciences sans exception<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, et l’on +s’étonne d’en trouver dans la science divine, la +religion !… L’homme, forcé de reconnoître que +sa raison et son intelligence sont toujours inévitablement +insuffisantes et bornées dans toutes les +choses qui ne sont pas essentiellement nécessaires +à la conservation de son être et à la perfectibilité +de ses principes moraux ; l’homme, enfin, cette +créature si foible, si invinciblement ignorante, +voudroit comprendre Dieu et tous les mystères de +la révélation !… Il est bien remarquable que +dans toutes les sciences nous puissions découvrir +ce qui nous est utile (effet admirable de la bonté +céleste), et que tout le reste échappe toujours aux +recherches de notre vaine curiosité<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Les impies +eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code +de morale le plus parfait et le seul qui soit conséquent +d’un bout à l’autre, est l’évangile ; et tous +les préceptes de ce livre divin sont à la portée de +tout le monde, parce qu’ils peuvent servir à notre +sanctification ; ces réflexions suffiroient seules +pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité +de la religion.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, +la physique, la chimie, etc., etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes +de la botanique et nous connoissons toutes les propriétés des +plantes ; l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais +nous en avons découvert les antidotes. On ignore les causes du +flux et reflux de la mer, et l’art de la navigation se perfectionne +tous les jours, etc., etc.</p> +</div> +<p>La possibilité de varier ses occupations doit +être plus étendue dans la vieillesse qu’aux autres +âges ; on a eu plus de temps pour apprendre. +Il seroit à désirer que tous les vieillards eussent +cultivé la musique dès leur jeunesse ; c’est un délassement +non-seulement charmant, mais parfait, +en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on +joue soi-même d’un instrument ; ce genre d’occupation +n’a rien d’appliquant si l’on n’exécute +que les morceaux de musique qu’on sait par +cœur, et il jette un voile sur toutes les pensées. +Dans le chagrin, la musique qu’on entend cause +presque toujours des sensations douloureuses, +mais celle qu’on fait est une distraction aussi +sûre qu’agréable, et en faisant usage des moyens +que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je +puis assurer qu’il est possible de conserver jusque +dans l’âge le plus avancé, la force et l’agilité +des doigts<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Cependant il y a dans la vieillesse +une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et +savoir vaincre : par exemple, on est, en jouant +d’un instrument, toujours disposé à ralentir, +sans qu’il y ait de la faute des doigts ; ils iront +très-facilement plus vite quand on le voudra, il +faut seulement y prendre garde, afin de surmonter +cette disposition au ralentissement ; il en est +de même de tous les mouvemens du corps dans +la vieillesse : les médecins disent qu’on retarde la +caducité par les bains, on peut aussi la retarder +avec de l’attention sur sa manière de marcher et +d’agir : dès qu’on a atteint soixante et quelques +années, si l’on ne s’observe pas, on traîne les +pieds en marchant au lieu de les lever à chaque +pas ; on peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir +pendant beaucoup d’années de cette habitude +qui est très-mauvaise, et d’autant plus +qu’elle rend l’exercice presque nul ; d’ailleurs +les nerfs des jarrets et les muscles des jambes +et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu +de temps leur souplesse, et l’on arrive à la caducité<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens +habituels des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour +la santé : il contribue à entretenir la circulation du sang dans +les bras, il préserve des varices et des <i>nodus</i> ; on a remarqué +que les joueurs d’instrumens ont bien rarement ces difformités, +et que leurs mains ont communément quelque chose d’adroit, +d’agile et de jeune.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge +le plus avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune +homme, ce qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés +et qu’il faisoit tous les matins dans sa chambre ; ces exercices +consistoient à remuer les bras en tous sens, et ensuite les +jambes l’une après l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce +que les danseurs appellent <i>des ronds de jambes</i>. Cette invention, +fort connue alors dans la société, étoit désignée sous le +nom d’<i>exercices à la Candale</i>. Plusieurs jeunes personnes +de ce temps les ont imités, continués et s’en sont fort bien +trouvées. Le baron disoit qu’il joignoit à ces exercices l’habitude +aussi salutaire de n’employer ses domestiques au service de +sa personne que dans les choses qu’il ne pouvoit faire lui-même, +excellente coutume à tous égards et que tout le monde devroit +suivre.</p> +</div> +<p>Tous ces moyens physiques seroient insuffisans +pour retarder la décrépitude, sans les moyens +moraux les plus puissans de tous, la perfection +des principes, du caractère et de la piété ; si un +vieillard n’est pas au-dessus des puérilités, des +contrariétés et des ressentimens d’amour-propre +qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne +méprise pas tout ce qui est frivole, il a bien mal +profité de l’expérience et bien mal employé les +années de la longue carrière qu’il a parcourue. +L’homme qui a passé un grand nombre d’années +à faire des voyages de longs cours sur terre et +sur mer, est familiarisé avec les mauvais gîtes, +la pluie, la grêle, les tempêtes ; comment le vieillard +pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens +et aux orages sans cesse renaissans de +la vie ?… Le détachement de toutes les folies +mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, +la résignation religieuse, voilà ce qui conserve +la paix de l’âme et ce qui prolonge l’existence. +Une chose très-ridicule, est de voir chez elle +une vieille femme dans une chambre remplie +de babioles inutiles et très-chères, des vases de +toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine +et d’albâtre, de riches ornemens en +bronze, qui loin d’ajouter à la commodité des +meubles, les rendent excessivement lourds ; on +est toujours tenté de demander à cette vieille +personne à qui elle destine tous ces présens, +car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de +garder pour elle toutes ces choses. Ceci n’est +que ridicule ; mais ce qui est véritablement odieux, +c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas, à +cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que +le temps de pardonner !… Quand le signal du +dernier adieu est donné, comment peut-on conserver +de la haine et des désirs de vengeance +contre qui que ce soit ? Un vieillard pénétré +des vérités de la religion, s’il a des ennemis, ne +doit-il pas leur dire : « Pardonnez-moi si je vous +ai offensés, et même prescrivez-moi ce que je +puis faire pour vous apaiser ; pourvu que +vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs +et à mes principes, je suis prêt à vous donner +toutes les satisfactions possibles ; enfin, j’excuse +et j’oublie de toute mon âme nos anciens démêlés. +Si je pouvois vous être utile, ah ! venez !… +Combien je serois reconnoissant d’une si noble +confiance, je ne vous recevrois point avec +cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin +des regards et des louanges du monde ; +mais vous trouveriez en moi autant de simplicité +que de zèle et d’affection. »</p> + +<p>Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a +grand tort, surtout lorsqu’on a des sentimens +religieux ; mais si dans la vieillesse de tels procédés +pouvoient coûter quelque effort, et qu’on +prétendît être dévot, on ne seroit qu’un hypocrite. +Un vieillard tel qu’il doit être par les qualités +morales, mérite le respect et la vénération +de tous ceux qui pensent bien ; il n’en coûte rien +de suivre à son égard les préceptes de l’Écriture +Sainte<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Les infirmités de l’âge avancé sont +des expiations forcées, mais qui peuvent devenir +méritoires en s’y soumettant de bon cœur. +Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit, +hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, +et tous les autres lui sont si connus ! Ils +n’ont même plus l’attrait de la curiosité ; le vieillard +peut dire avec le sage, qu’il n’y <i>a plus rien +de nouveau pour lui sous le soleil</i>. Sa surdité +devient-elle complète ? il est privé de la conversation, +doit-il s’en affliger ? il n’entendra plus d’insipides +discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites +flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec +trop de complaisance. Il ne marche plus lestement, +ces pieds qui ont fait volontairement tant +de pas inutiles, et qui étoient si agiles pour +courir après de vains plaisirs, et pour se rendre +à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces +pieds si long-temps égarés dans de mauvais sentiers, +sont maintenant pesans et lourds, ils ne +peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, +comme s’ils demandoient à l’âme de les diriger +à l’avenir avec plus de réflexion. Son goût +physique est tout à fait émoussé, il ne connoît +plus l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin +de nourriture, il est forcé d’en retrancher à mesure +qu’il avance en âge ; il semble que plus il +s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> « Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne +du vieillard. » (<i>Lévitique</i>, ch. 19.)</p> + +<p>« La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se +trouve dans la voie de la justice. » (<i>Proverbes.</i>)</p> + +<p>L’Écriture dit encore : « Ce qui rend la vieillesse vénérable +n’est pas la longueur de la vie, ni le nombre des années ; +mais la prudence de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, +et la vie sans tache est une heureuse vieillesse. » (<i>La Sagesse</i>, +ch. 4.)</p> +</div> +<p>Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé +des sens, n’a presque plus rien de matériel, il +ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire +que le temps lui a ravie ; car il n’a perdu de ce +qu’il savoit que des inutilités : par exemple, il +oublie les noms propres des gens qui lui sont indifférens, +il se rappellera toujours ceux de ses +amis et de tous les grands hommes ; les dates +lui échappent, ainsi que les anecdotes puériles, +et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit ; +mais les faits intéressans, toutes les choses grandes, +nobles, importantes, sont ineffaçablement +gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se +perd pas, elle s’épure. Il semble que toutes les +idées utiles soient plus <i>à l’aise</i> dans sa tête, +qu’elles s’y classent et s’y développent mieux depuis +que les futilités en sont rejetées et bannies. +C’est un fait bien digne d’admiration que ce +mécanisme de la mémoire des vieillards, car il +est certain que l’<i>âge vénérable</i>, ne sauroit conserver +le souvenir des choses indifférentes ou frivoles ; +le cerveau de la tête respectable, couverte +de cheveux blancs, n’en garde plus la trace ; ce +qui est religieux, moral, solide ou touchant, peut +seul s’y imprimer, tout le reste est oublié, rejeté. +Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards, est +très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi +du temps, mais elle est bien fâcheuse pour les +ignorans qui ne se sont occupés que de bagatelles : +comme ces inutilités sortent de leur souvenir, +leur tête reste entièrement vide, on les +croit imbéciles, ils ne le sont pas plus qu’ils ne +l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, +que nous oublions très-souvent quelques-unes +de nos bonnes actions, dont le souvenir nous +seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et +que nous n’oublions jamais nos fautes graves, +parce que nous devons nous en repentir et les +expier<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Enfin, un sage vieillard n’est plus +agité par tout ce qui tourmente si vivement les +hommes durant cette saison orageuse qu’on appelle +les beaux jours de la vie ; au lieu d’un avenir +borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son +bonheur futur ne dépend plus du caprice des +hommes, son ambition est immense comme l’infini +qu’elle embrasse, et la mort, loin de renverser +ses plus vastes, ses plus chères espérances, +va les réaliser toutes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de +son enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles : outre +les raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, +on pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce +qu’il ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.</p> +</div> +<p>Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est +pieuse et par conséquent véritablement éclairée ; +profitons de ses lumières, mais ne la plaignons +point ; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours +présent de la tombe entr’ouverte, élève, +exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à ses yeux +que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, +et que le passage heureux et solennel qui +peut conduire à la félicité sans nuages, et à la +gloire sans limite et sans vicissitudes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">CHAPITRE XI.<br> +Des Œuvres posthumes et des Testamens.</h2> + + +<p>On peut, au lit de la mort, faire des restitutions +et rétracter les erreurs d’écrits coupables. Ces agonies +repentantes offrent des expiations sans doute +trop tardives ; néanmoins, elles sont réparatrices, +elles donnent l’exemple d’un hommage solennel +rendu à la religion, et elles demandent une grande +indulgence pour les fautes et même pour les crimes +qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent !… Mais, +laisser après soi des manuscrits scandaleux, des +mémoires diffamatoires, remplis d’ailleurs, de +faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des +excès que rien n’excuse, et qui doivent répandre +un opprobre éternel sur les noms et la mémoire +de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays +et à leurs contemporains ; la plus grande partie +des mémoires imprimés de nos jours seront de +honteux monumens de l’esprit de parti et de la +perversité des mœurs de ce siècle<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. Que l’on +compare ces ignobles productions à celles du +même genre, qui furent écrites aussi dans des +temps de factions ; les mémoires de mademoiselle +de Montpensier, de la duchesse de Nemours +(si remarquable par l’esprit et l’impartialité), +du cardinal de Retz, de madame de Motteville, +de Dangeau, de Gourville, etc. Et si l’on remonte +plus haut, on trouvera les admirables +mémoires de Sully, qui suffiroient seuls pour +donner la plus noble opinion du siècle, du règne +et du gouvernement de Henri-le-Grand. +Aussi ce siècle a-t-il amené la plus éclatante renaissance +des belles-lettres, et le nôtre en a produit +la décadence, car il est impossible de brouiller +et d’altérer tous les principes de la morale, +sans ébranler tous ceux du bon goût. La haine +est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est +atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà +des bornes de la vie. L’âme en se détachant de +son enveloppe mortelle, implorera la divine miséricorde ; +comment osera-t-elle demander le pardon +de ses fautes, quand dans cet instant même +elle se vengera encore sur la terre ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption +du siècle dernier, et je le répète, ils ne <i>prouvent</i> que +celle du temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, +ridicules ou atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de +la cour et de la noblesse en ont fait de véritables libelles ; car +malheureusement ils ont successivement passé dans des mains +infidèles, qui les ont entièrement défigurés en les mutilant et en +y insérant une infinité de choses qui n’y étoient point ; c’est de +quoi je puis particulièrement répondre relativement aux mémoires +de M. le duc de Lauzun, dont j’ai lu les originaux : cet ouvrage +étoit frivole, et à beaucoup d’égards peu digne de son auteur ; +mais du moins il n’étoit point souillé par un nombre prodigieux +d’anecdotes mensongères, scandaleuses et du plus mauvais ton, +et on y rendoit une éclatante justice au caractère et aux vertus +angéliques de madame de Lauzun ; je puis assurer encore que +les indignes mémoires attribués à feu le baron de Buzenval sont +entièrement composés par l’<i>éditeur</i>, qui les a remplis de contes +absurdes et des plus noires calomnies. M. de Buzenval, qui étoit +Suisse, parloit avec agrément le françois, mais n’étoit pas en +état d’écrire passablement dans cette langue un billet de trois +lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il s’agit est d’autant +moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune manière +injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres mémoires +modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont également +outragées, et qui ne font pas mention de moi ; mais j’ai placé +la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans un +ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort ; j’y justifie aussi quelques +personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un hommage +que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici, +qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les +mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont +jamais été admises dans la bonne compagnie ; les révoltans mémoires +de madame d’Épinay sont de ce nombre.</p> +</div> +<p>Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, +qu’on a vu des choses extraordinaires, on peut, +sans présomption, entreprendre de rédiger des +mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait +successivement recueilli des notices exactes sur +les principaux événemens dont on a été témoin, +ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec +certitude, toutes les circonstances essentielles. +On aime les petits détails dans les mémoires, +mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque +intérêt ; s’ils sont tout à fait frivoles, ils +doivent du moins avoir de la grâce, de la naïveté, +ou peindre des mœurs locales.</p> + +<p>La chose la plus difficile dans des mémoires +particuliers, c’est d’y parler convenablement de +soi ; il faut éviter avec soin l’emphase et la +pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus +grand ridicule. La candeur, l’impartialité, la +simplicité, font le charme principal de ce genre +d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec +défiance, et l’on a besoin d’estimer assez l’auteur +pour être assuré qu’il est incapable, non-seulement +de se permettre un mensonge, mais une +exagération ; on ne trompe nul lecteur à cet +égard ; l’orgueil, ou le plus puérile amour-propre +et la haine, qui font déguiser et mentir se +sentent à chaque ligne : c’est dans ce sens que +ce mot de M. de Buffon, <i>tout l’homme est dans +le style</i>, est parfaitement vrai.</p> + +<p>Dans des poëmes, dans des fictions, on peut +en exaltant son imagination, peindre avec vérité +(si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un +héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais +qu’on est au moins capable d’admirer sincèrement.</p> + +<p>On peut de même raconter les aventures d’un +autre, et avec de l’imagination et de la sensibilité, +concevoir et bien décrire les pensées d’un +héros d’après son caractère connu, et les événemens +de sa vie. Il n’en est pas ainsi quand on +écrit sa propre histoire : qu’on n’entreprenne +point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on +est dominé par l’amour-propre et par l’animosité ; +car si l’on veut se peindre en beau, la vérité +qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le souvenir +de sa conduite s’y opposeroient invinciblement ; +l’artifice et l’orgueil savent suggérer des +phrases adroites, insidieuses et même éblouissantes, +mais ils n’ont point d’inspirations touchantes +et sublimes ; s’ils prennent le ton de la +douceur et de la bonté, ils tombent dans la fadeur +et dans l’affectation ; s’ils affichent de +grands sentimens, le galimatias du style décèle la +fausseté des pensées et le ridicule des prétentions.</p> + +<p>La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement +les faits, les discours et ses propres +sentimens ; mais si l’on a eu le malheur affreux +de faire des bassesses et des crimes, par exemple, +si l’on a mis tous ses enfans à l’hôpital des enfans +trouvés, si l’on a volé et rejeté le vol sur une +personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance +et de mœurs, si l’on a répandu des +écrits que l’on ait soi-même jugés corrupteurs et +irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion +par des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer +de tels excès par un aveu public et religieux, +et en se condamnant soi-même à une pénitence +sévère pour le reste de ses jours ; mais on n’est +pas digne d’écrire ses mémoires, ne pouvant obtenir +le moindre degré d’estime, on n’auroit aucun +droit à la confiance, et surtout si l’auteur, +après avoir conté toutes ces choses, finissoit +par assurer gravement qu’il est <i>le meilleur des +hommes</i><a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle +que J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, +ni d’avoir de la mémoire, a dit aussi <i>ingénument</i> de +lui-même ce qui suit :</p> + +<p>« Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader +et ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de +mon esprit ; je ne regarde aucun de mes livres sans frémir ; +au lieu d’instruire je corromps ; au lieu de nourrir j’empoisonne ; +mais la passion m’égare, et avec tous mes beaux +discours, je ne suis qu’un scélérat. »</p> + +<p>Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier +qui se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique +sincérité : beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, +entre autres le philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il +est <i>fourbe, méchant, calomniateur</i>, etc. Jérôme Cardan, +médecin et géomètre, naquit à Pavie en 1501 : on croit que sa +naissance étoit illégitime. Il se mêloit d’astrologie ; on dit qu’il +se laissa mourir de faim afin d’éviter la honte d’avoir faussement +prédit sa mort. Son fils aîné eut à vingt-six ans la tête tranchée +pour avoir empoisonné sa femme. Le père et le fils furent accusés +d’athéisme.</p> +</div> +<p>Si dans une vie qui n’est point déshonorée il +se trouve quelques foiblesses, on doit se respecter +assez pour les passer sous silence, la véracité ne +prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou +même d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, +et surtout lorsque l’auteur annonce qu’il +les écrit <i>pour l’instruction de ses enfans</i> ; la +gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, +elle peut même y jeter une agréable variété, +mais il faut qu’elle n’y puisse jamais alarmer +la pudeur.</p> + +<p>On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts +qui ne peuvent se défendre. Il y a plusieurs réflexions +à faire sur cette maxime. 1<sup>o</sup>. Il n’est pas +exactement vrai que les morts soient <i>sans défense</i>, +le tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne +le croit communément ; il éteint les fureurs de +l’envie, ou du moins il en émousse les traits envenimés. +Toutes les âmes élevées conviendront +qu’il est toujours odieux et criminel d’attaquer +sans preuves irrécusables l’honneur des vivans et +la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer +d’honneur, puisqu’on s’expose à être regardé +comme un calomniateur ; mais, dans ce cas, il +est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en +souffrent ; on doit distinguer en ceci deux choses +très-différentes que l’on confond sans cesse : l’attaque +des personnes et celle des écrits publics ; +les personnes sont toujours respectables<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, les +livres ne le sont que lorsqu’ils contiennent la +morale la plus pure ; on ne doit les critiquer sous +d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime ; +mais les écrits corrupteurs ne méritent que +les seuls ménagemens qu’impose le bon goût.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour +se justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, +à ses amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou +sa mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des +libelles anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond +dédain.</p> +</div> +<p>Composer d’utiles mémoires est infiniment plus +difficile pour des gens de lettres qui ont de la +célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont plus +d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens +à vaincre ; d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent +être en grande partie littéraires, et c’est +ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et +qu’elle auroit un grand mérite ; nous n’avons point +d’ouvrage en ce genre que l’on puisse proposer +pour modèle ; l’abbé Morellet avoit naturellement +dans le caractère une droiture qui, sans son philosophisme, +auroit pu lui donner une parfaite impartialité ; +mais dans cette supposition même ses +jugemens littéraires n’auroient pu être bons ; il +n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque +particulièrement à ses mémoires, c’est l’esprit.</p> + +<p>Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie +française n’ait pas laissé de mémoires ; ses +vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses +talens, comme orateur et comme poète, le mettoient +en état d’en écrire d’excellens ; on lui a +justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose +et en vers de l’enflure et de l’emphase ; mais ce +fut plutôt en lui l’abus et l’excès d’une qualité +qu’une affectation ; il avoit une élévation réelle +dans l’âme et dans les idées ; ses écrits sont remplis +de grandes pensées et des plus nobles sentimens, +souvent exprimés d’une manière touchante ; +on n’oubliera jamais sa belle ode <i>sur le temps</i>, +et dont le sujet nous donne le droit de transcrire +ici les dernières strophes :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Si je devois un jour, pour de viles richesses,</div> +<div class="verse">Vendre ma liberté, descendre à des bassesses ;</div> +<div class="verse">Si mon cœur par mes sens devoit être amolli !</div> +<div class="verse">O temps, je te dirois : Préviens ma dernière heure,</div> +<div class="verse i3">Hâte-toi, que je meure,</div> +<div class="verse">J’aime mieux n’être plus que de vivre avili.</div> + +<div class="verse stanza">Mais si de la vertu les généreuses flammes</div> +<div class="verse">Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes ;</div> +<div class="verse">Si je puis d’un ami soulager les douleurs ;</div> +<div class="verse">S’il est des malheureux dont l’obscure innocence</div> +<div class="verse i3">Languisse sans défense,</div> +<div class="verse">Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs ;</div> + +<div class="verse stanza">O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse ;</div> +<div class="verse">Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse,</div> +<div class="verse">Reçoive mes tributs de respect et d’amour :</div> +<div class="verse">Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles,</div> +<div class="verse i3">Que vos brillantes ailes,</div> +<div class="verse">Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> !</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Dans son <i>Épître au peuple français</i>, faite deux ans +avant la révolution, on trouve ces vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes</div> +<div class="verse">Sur la tête des rois ébranlent les couronnes ;</div> +<div class="verse">Peuple, tu ne sais point par de grands attentats</div> +<div class="verse">Épouvanter la terre et changer les états.</div> +</div> + +</div> +<p>Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie +dans tous les temps :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Le vice seul est bas, la vertu fait le rang</div> +<div class="verse">« Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand. »</div> +</div> + +</div></div> +<p>Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait +pas écrit sa <i>vie littéraire</i>. Quant aux testamens, +ces derniers adieux si solennels, s’ils offrent une +seule pensée, une seule disposition contraire à +la religion, à la justice, à la morale, ils sont +odieux, alors même que les lois n’en peuvent attaquer +la validité.</p> + +<p>Durant le cours si borné de notre carrière apprenons +à connoître le prix du temps ; dans cette +course rapide ne négligeons aucun moyen, ne +perdons aucune occasion de nous rendre utiles, +tâchons de ne donner que de bons exemples et +de ne laisser après nous que de nobles souvenirs.</p> + +<p>Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et +dans la vaine dissipation du monde n’est qu’une +insipide et coupable végétation.</p> + +<p>Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter +ce chapitre qu’en offrant à la jeunesse un +extrait succinct de pensées religieuses <i>sur le temps</i>, +tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens.</p> + +<hr> + + +<p>J’ai passé par le champ du paresseux et par la +vigne de l’insensé, et j’ai trouvé que tout étoit +plein d’orties ; que les épines en couvroient toute +la surface, et que les murs étoient abattus ; en +voyant cela j’ai fait mes réflexions, et je me suis +instruit par cet exemple. <i>Prov., chap. 24.</i></p> + +<p>Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent +l’abondance, mais tout paresseux est toujours +pauvre. <i>Ch. 21.</i></p> + +<p>Allez à la fourmi, considérez sa conduite et +apprenez à devenir sage ; puisque n’ayant ni +chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins +sa provision durant l’été, et amasse pendant la +moisson de quoi se nourrir. Jusqu’à quand dormirez-vous +paresseux ? quand vous réveillerez-vous +de votre sommeil ? <i>Prov., ch. 6.</i></p> + +<p>N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne +tombiez dans l’indigence ; soyez vigilant et vous +serez dans l’abondance. Les désirs tuent le paresseux, +il passe sa vie à former des souhaits. <i>Prov.</i></p> + +<p>O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, +qu’y fais-tu ? quels sont tes travaux ? Pourquoi +consumes-tu dans un lâche repos un temps si précieux… +tout homme qui se présente te fournit +l’occasion d’être utile ; si tu ne peux rien faire +pour lui, aime-le ; et quand ton cœur sera pénétré +de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les +plus ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits : +ton créateur et ton maître agréera tes vœux ; l’implorer +pour le prochain, c’est rendre un digne +hommage à sa bonté suprême ! <i>Veilles de saint +Augustin.</i></p> + +<p>Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse +de tendre vers la mort. Tout le temps que l’on vit +est autant de retranché sur celui qu’on doit vivre ; +tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide +vers la mort. <i>Saint Augustin.</i></p> + +<p>La perte du temps est un des plus grands désordres +du monde. Cette vie est si courte, tous les +momens en sont si précieux… et néanmoins nous +vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, +ou que nous n’y eussions rien à faire… Hélas ! +si un réprouvé avoit un seul moment de tout le +temps que nous perdons, comment en useroit-il ? +A chaque instant de son existence, on pourroit +gagner une éternité bienheureuse. Nous ne laissons +échapper aucune occasion de nous amuser ou +de nous enrichir ; et nous perdons à toute heure +l’occasion de nous sauver. La journée la mieux +employée n’est pas celle où vous avez le plus +avancé vos affaires ; mais celle où vous avez +amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le plus +content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on +vous rencontre, si l’on vous demandoit : que faites-vous ? +vous puissiez répondre : je travaille pour +Dieu et pour mon salut. <i>Pensées Chrétiennes.</i></p> + +<p>Lisez attentivement les divines écritures, +vous y verrez partout l’oisiveté en exécration ; le +travail expressément recommandé à tous, sans +distinction de rangs ni de sexes ; l’arbre stérile +coupé et livré aux flammes, le serviteur négligent +précipité dans les ténèbres extérieures, et toujours +la paresse punie avec autant de sévérité que l’infidélité. +La politique humaine entend-elle aussi +bien les intérêts de la société ? s’arme-t-elle d’autant +de rigueurs contre ces spectateurs indifférens +qui moissonnent largement dans un champ où +ils n’ont point semé ? à peine a-t-elle des punitions +pour les scélérats, comment en auroit-elle pour +les paresseux ! ils sont souvent les mieux récompensés ; +aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un +état, on se charge d’un emploi, et on néglige sans +crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi +les déréglemens de leur cœur, dit le prophète ; +voilà la source du mal, et dès lors ils ont mis les +plaisirs à la place des devoirs, les amusemens à la +place des occupations ; ils se sont rendus inutiles : +la conséquence est juste ; pour vous en convaincre, +jetez les yeux sur la scène du monde ; tout s’y +passe en représentations ; presque rien ne s’y passe +en réalités ; tous les postes sont occupés en apparence, +et cependant à le prendre à la rigueur, que +de postes vacans, que de titres sans fonctions, que +de ressorts qui n’agissent point, que de principaux +mobiles qui s’arrêtent !… divinités inférieures +de la terre, nobles, grands, puissans du siècle, +souffrez que nous vous interrogions ; tout s’agite, +tout est en mouvement autour de vous ; pourquoi +seuls croupissez-vous dans l’oisiveté ? n’êtes-vous +pas pécheurs, et le joug n’a-t-il pas été imposé à +tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de +leur prévarication ? n’êtes-vous pas citoyens ? est-il +juste que vous dévoriez tout le fruit des travaux +des autres et que vous ne preniez nulle part +à ces mêmes travaux ? avec tant d’orgueil vous +croyez-vous si peu nécessaires à la société qu’elle +ne souffre aucun dommage de votre inaction ?… +Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité +vous dégrade, et Dieu ne vous distinguera +de la foule que vous méprisez, que par les châtimens +qu’il prépare à votre indolence. (<i>Sermon +sur les devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule.</i>)</p> + +<p>Vous serez toujours content le soir quand vous +aurez utilement employé la journée. <i>Imitation +de Jésus-Christ.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12">CHAPITRE XII.<br> +Du Devoir.</h2> + + +<p>Les prétendus philosophes du dernier siècle et +leurs disciples ont pris plaisir depuis plus de +quatre-vingts ans à élever sans cesse des qualités, +des actions arbitraires et même des vices au-dessus +du devoir ; et c’est une des choses qui a le plus +contribué à bouleverser toutes les idées morales. +Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé +sur les préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement +suivi ; parce qu’il peut seul être la règle infaillible +de nos actions, de nos mœurs et la juste +mesure de la vertu.</p> + +<p>Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir +toujours admirable n’offre rien d’éblouissant, il ne +demande alors que des vertus modestes qui touchent +sans briller, et dont souvent même il prescrit de +cacher les sacrifices les plus méritoires et les plus +pénibles<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> ; mais dans les situations extraordinaires +et périlleuses, le devoir inspire un courage +éclatant, il exige l’héroïsme<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. C’est ainsi que +dans les préceptes sur le mariage l’évangile dit : +<i>vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a +aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour +elle</i>. L’Esprit saint qui a donné ce commandement : +<i>faites l’aumône de votre bien, et ne détournez +votre visage d’aucun pauvre</i>, donne encore +celui-ci : <i>lorsque vous ferez l’aumône, que votre +main gauche ne sache point ce que fait votre +main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses +peines, ses confidences sur un tel point seroient de coupables +délations, comme l’a si bien dit un de nos poëtes.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse. »</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(<i>Destouches.</i>)</p> + +<p>Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais +se plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires +de madame la marquise de Bonchamps, le développement de +cette importante vérité : madame de Bonchamps ne fut point +une amazone, le devoir a dirigé toutes ses actions ; elle a été +seulement une épouse affectionnée, soumise, obéissante, et sa +conduite entière fut héroïque.</p> +</div> +<p>Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement +étranger au sujet principal que nous traitons ; +car il n’y a sans lui aucun ordre dans la vie ; +tout y devient arbitraire comme les vertus ; on +n’a point les goûts de son état, on en néglige les +occupations, on n’agit que par les caprices de +l’imagination qui est toujours déréglée quand le +devoir ne la fixe pas ; et l’on tombe dans presque +tous les écarts causés par le vice et les passions, +ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne inévitablement +une prodigieuse perte de temps.</p> + +<p>C’est en exaltant continuellement les fausses +vertus qu’on est parvenu à dédaigner le devoir ; +on a même loué des crimes ; nos philosophes qui +vantent sans cesse <i>la nature</i>, s’extasient sur les +actions qui outragent le plus <i>la nature</i> : ils admirent +avec enthousiasme le suicide, les pères qui +font mourir leurs enfans, les enfans qui assassinent +leurs pères, les frères qui font condamner +leurs frères, etc., etc. On conçoit qu’une telle +dépravation de principes peut exister chez des +peuples payens, mais elle est inexcusable parmi +des chrétiens ; et il est bien étrange que les philosophes +modernes qui ont tant déclamé contre +<i>les préjugés</i>, en ayent adopté d’aussi sanguinaires ! +il y a toujours eu (depuis même le christianisme), +un grand abus moral dans les éducations +de collége : c’est l’admiration passionnée +qu’on inspire à la jeunesse pour des actions barbares +faites par quelques-uns des héros de l’antiquité. +Si l’évangile n’eût pas constamment combattu +ce fol enthousiasme, si les sages ordonnances de +nos rois ne l’eussent pas si souvent réprimé, nous +serions depuis long-temps dans la plus affreuse +barbarie ; mais ces germes de corruptions ne se +sont que trop propagés, ils ont produit le faux +point d’honneur, le duel et tous les préjugés de +l’orgueil <a id="a3" href="#n3">(3)</a>. Nous croyons avoir prouvé dans un +autre ouvrage<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> que toutes les opinions des philosophes +modernes, qu’ils ont publiées comme de +si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il +en manque une seule) dans l’<i>Histoire des hérésies</i> ; +on peut ajouter que <i>les amplifications de +collége</i> ont aussi beaucoup contribué à gâter +l’esprit de ces mêmes philosophes ; ainsi de +mauvaises compositions d’écoliers, commentées +par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le +monde !…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>La religion considérée comme l’unique base du bonheur +et de la véritable philosophie.</i></p> +</div> +<hr> + + +<p>Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion +sur le duel qui me paroît assez frappante et que +j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand : +sans parler de la religion et de l’humanité, il y +a contre le duelliste un argument sans réplique ; +c’est qu’il est impossible que jamais il combatte +comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, +c’est-à-dire avec une parfaite égalité : il est toujours +inférieur ou supérieur à son adversaire dans +ce genre d’habileté ; le désavantage, dans ce cas, +est la plus absurde des duperies ; l’avantage est +contre l’honneur. Dans cette lutte, la maladresse +est une sottise, la supériorité est une honte ; l’un +des champions est un imbécile, et l’autre est +presque un assassin ; ceci est sans exception, car +sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il +y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les +jeunes gens bien nés faisoient ces réflexions, ils +prendroient un salutaire mépris pour le duel. +<i>Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de +cet ouvrage, t. II, seconde édition, p. 301.</i></p> + +<p>C’est vraisemblablement une idée de ce genre +qui fit établir jadis, parmi les duellistes, une loi +bizarre dont Brantôme rend compte dans son +discours sur les duels. Il dit que pour la gloire +du duel il falloit que le vainqueur même fût +blessé, afin de prouver apparemment (ce que +Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat ; Brantôme +rapporte à ce sujet le fait suivant :</p> + +<p>Deux amis se brouillèrent et se battirent ; l’un +des deux, sans être blessé, renversa l’autre d’un +coup d’épée, et le voyant nageant dans son sang, +il s’élança vers lui pour le relever et le secourir ; +l’un et l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant +le blessé, porteroit trois jours son bras +en écharpe ; en effet, dit Brantôme, le vainqueur +<i>se souilla le bras du sang de la blessure</i> de son +adversaire, il mit son mouchoir autour de son +bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup d’épée ; +le blessé guérit et les deux champions reprirent +l’un pour l’autre une amitié qui dura toute leur +vie. Henri IV, comme tous les grands hommes +(Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie +sanguinaire du duel, qui fut si fréquente sous +son règne, il fit tous ses efforts pour réprimer +cette férocité ; il faisait souvent venir dans son +cabinet des jeunes gens qui vouloient se battre, +il avoit beaucoup de peine à les en empêcher ; +aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully : +<i>Certes, mon ami, cette jeunesse devient bien insolente.</i> +Voyez <i>Mémoires de Sully, t. VII, p. 60.</i></p> + +<p>Il est remarquable que dans ce temps où le +duel étoit si commun, on n’entendoit pas parler +de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de sentiment +religieux ; le duelliste peut espérer qu’il ne +sera pas tué ; le suicide renonce sans illusion à +toute espérance.</p> + +<p>Nous pensons que des réflexions sur la fausse +et la véritable gloire doivent naturellement terminer +cet ouvrage, puisque le but, sur la terre, +du bon <i>emploi du temps</i>, est de mériter et d’obtenir +l’estime générale avec l’approbation de sa +conscience. Ainsi, nous allons tâcher de donner +des définitions exactes et précises des différens +genres de gloire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">CHAPITRE XIII.<br> +De la fausse gloire.</h2> + + +<p>Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il +en est une surtout qu’on n’a pas assez remarquée, +et qui méritoit plus d’éloges que <i>la ceinture de +Vénus</i> : les Grecs avoient élevé deux temples qui +se touchoient ; l’un à <i>l’Honneur</i> et l’autre à <i>la +Vertu</i>, et il falloit passer par ce dernier pour +arriver au <i>temple de l’Honneur</i> ! le christianisme +a perfectionné cette belle idée en sanctifiant +la vertu dont il a fait dans tous les détails de la +vie, un devoir essentiel ; puisqu’ainsi que nous +l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens +admirables dans toutes les circonstances où +l’on peut les faire pour les autres et pour sa patrie, +et que toutes ces actions sont des devoirs commandés +par l’évangile <a id="a4" href="#n4">(4)</a>.</p> + +<p>La fausse gloire est celle qui non seulement +n’est pas fondée sur le devoir, mais qui se trouve +continuellement en opposition avec la morale ; la +gloire d’un <i>duelliste</i> est fausse et même odieuse, +parce qu’elle outrage l’humanité, la religion et la +raison ! car il y a une inconséquence bien ridicule +à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout, à +convenir que la clémence est une vertu sublime, +et cependant à se montrer implacable envers +même un ami pour un geste douteux, ou seulement +pour une parole piquante. Il est bien +absurde d’admirer le noble pardon des injures et +de faire en même temps une vertu de la vengeance<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> <a id="a5" href="#n5">(5)</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de +l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours +qui fut imprimé : <i>Que l’on ne sait point aimer quand +on est incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant +lorsqu’on n’est pas vindicatif !</i> Il est vraisemblable +que cet académicien avoit pris ces pernicieuses idées dans ses +premières études, et qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette +épitaphe de Sylla :</p> + +<p>« <i>Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du +mal qu’il ne l’ait rendu au centuple.</i> »</p> + +<p>Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu +se faisoit une loi de rendre <i>le mal au centuple</i> !</p> +</div> +<p>La fausse gloire militaire est celle des conquérans +qui, sans avoir à se plaindre de ceux qu’ils +attaquent, ne portent tous les fléaux de la guerre +chez leurs voisins, que pour envahir injustement +des provinces. Un général d’armée, quels que +soient ses exploits, n’obtient qu’une gloire usurpée +quand il ne maintient pas dans son armée la discipline +sévère qui peut empêcher, réprimer et +même prévenir les excès en tout genre ; enfin +lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, +que le premier talent d’un grand capitaine est +d’épargner le sang des troupes qu’il commande, +et même au risque de retarder des succès éclatans +et décisifs<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. La cupidité dans un général d’armée +ne peut aussi s’allier avec la gloire <a id="a6" href="#n6">(6)</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Voyez <i>les Mémoires de Turenne</i>.</p> +</div> +<p>On a beaucoup déclamé contre les financiers +qui font de grandes fortunes ; des généraux d’armée +qui s’enrichissent en deux ou trois campagnes +sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, +car on peut dire d’eux <i>sans figure</i>, qu’ils se +sont engraissés <i>du sang</i> et de la substance des +peuples.</p> + +<p>Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct +féroce et destructeur ; un véritable héros est à la +guerre le protecteur de la foiblesse et de l’innocence ; +les femmes, les vieillards, les enfans et +les paisibles habitans des campagnes trouvent en +lui un appui et même s’il le faut un défenseur. Il +ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire +ennemi jusqu’aux productions de la nature : +il ne permet pas, à moins d’une absolue nécessité, +que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des +moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre +à ces lois et pour les faire exécuter, il faut que +ce héros soit religieux<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> ; s’il n’est pas guidé par +une volonté souveraine et par des ordres sacrés, +il étendra toujours jusqu’à la cruauté les droits +affreux de la guerre, il ne prendra aucune des +précautions nécessaires pour que les blessés soient +parfaitement soignés ; sans humanité pour eux il +sera communément sans générosité pour les prisonniers ; +il ne fera des actions louables en ce +genre que par caprice ou par quelque intérêt +particulier, et il se démentira dans mille autres +circonstances, tandis que le héros chrétien, obéissant +à des commandemens invariables (qu’il +connoît tous), est constamment patient dans les +revers<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, modeste dans les succès<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, car il attribue +tout à la providence ; enfin il est <i>toujours +généreux et magnanime</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent +aux guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent +la plus tendre humanité ; j’en ai cité la plus grande partie dans +<i>les Dîners du baron d’Holbach</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Souffrez les suspensions et les retardemens… acceptez +de bon cœur tout ce qui vous arrivera… (<i>Ecclésiastique</i>, ch. 3.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur. +(<i>Ecclésiastique</i>, ch, 11.)</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14">CHAPITRE XIV.<br> +Des Préjugés.</h2> + + +<p>Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme +vraie et qu’on érige souvent en maximes ; mais +les préjugés autrefois étoient puériles ; à l’exception +de ceux du faux <i>point d’honneur</i>, ils étoient +en général très-innocens. On ne faisoit de mal à +personne en croyant que le <i>vendredi</i> est un jour +malheureux, qu’il ne faut pas se trouver <i>treize</i> à +table, ni renverser une salière, etc. ; les préjugés +de nos jours sont d’un autre genre, et ils ont pris +un caractère de méchanceté, d’arrogance et de +pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle ; les +hommes qui s’y livrent, en les proclamant avec +orgueil, croyent être à la fois des philosophes +pleins de génie, et des politiques consommés, +faits pour devenir de grands ministres d’état.</p> + +<p>Il est certain que le bouleversement de la morale +a produit depuis trente ans une infinité de +préjugés odieux et ridicules publiés dogmatiquement +comme des <i>sentences</i> remplies de <i>sagesse</i> +et de <i>profondeur</i> ; en voici quelques-unes : <i>Tous +les prêtres sont des hypocrites, toutes les religieuses +sont des victimes<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. La passion ennoblit +ou du moins excuse tout. Il est des défauts +aimables et des foiblesses que le temps rend respectable. +La modération est la vertu des gens +médiocres. Quand on a déclaré son opinion il +faut suivre sa ligne</i> ; c’est-à-dire que si l’on s’est +engagé dans une mauvaise route, il ne faut pas +la quitter ; ce qui s’accorde parfaitement avec la +maxime qui nous apprend <i>qu’il est des foiblesses +que le temps rend respectables</i>. Ainsi lorsqu’on +persévère pendant un grand nombre d’années dans +une vie criminelle, on doit être admiré puisqu’on +est digne d’inspirer la vénération<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> ! et quant à la +<i>passion qui ennoblit tout</i>, nous avons déjà remarqué +que cette épouvantable maxime autorise +tous les crimes. Nous pourrions encore citer beaucoup +d’autres <i>sentences</i> du même genre, entr’autres +sur le <i>suicide</i>, mais ces exemples doivent +suffire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se +laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion ; et +à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les +autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en +ouvrit les portes ; on les en chassa au nom de <i>la liberté</i>, et elles +subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité +et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps +de Calvin, lors de la prétendue réformation.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> L’Écriture sainte dit : « Quand on est tombé, ne se relève-t-on +pas ? et quand on s’est détourné du droit chemin, +n’y revient-on plus ? » (<i>Jérémie</i>, chap. 8.)</p> + +<p>Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande +gloire, car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître +franchement ses fautes et pour les abjurer.</p> +</div> +<p>Voilà d’horribles préjugés !… la philosophie +moderne en les accréditant a bouleversé l’Europe +et s’est déshonorée aux yeux de l’univers !</p> + +<p>Les philosophes qui se sont piqués de parler avec +tant de hardiesse sur les rois et sur les grands de +la terre ne se justifieront jamais des basses flatteries +qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de +Prusse, et à Catherine II, impératrice de Russie, +sur leurs conquêtes ; ils n’ont aussi jamais osé +parler contre le duel dans la crainte de déplaire +aux jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes +les passions, afin de se faire parmi eux de nombreux +partisans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">CHAPITRE XV.<br> +De la gloire littéraire.</h2> + + +<p>Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient +une renommée passagère ; en ménageant +les admirateurs des philosophistes (alors même +qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans +dans tous les partis, on est loué dans les +journaux ; mais tout cela n’est pas de la gloire qui +ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite +droiture, de la morale, de l’instruction et des +talens. Alors en dépit des cabales et des complots +de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages +du public, et l’on fait des ouvrages utiles +et qui restent.</p> + +<p>Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un +grand nombre de prôneurs, cependant leurs +écrits n’ont pas vécu <i>âge d’homme</i>, et ils sont +pour jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, +Molière, Boileau, ainsi que tous les grands +hommes du grand siècle ne furent point des intrigans, +et leurs ouvrages sont immortels !…<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant +de vérité que de fierté :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« <i>Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée.</i> »</div> +</div> + +</div></div> +<p>Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent +lorsqu’ils se décident à <i>se faire des partisans</i> +dans toutes les classes et parmi les personnes +de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un +tel dessein.</p> + +<p>Il est sans doute des ménagemens commandés +par le bon goût et même par l’honnêteté ; on ne +doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime +les ouvrages dont la morale est pure, et dans +tous les cas, on doit s’interdire toute personnalité ; +mais les écrits corrupteurs ne méritent +point de ménagement ; et ne pas condamner nettement +de mauvais principes est une inexcusable +lâcheté.</p> + +<p>On perd indubitablement une partie de son talent +lorsqu’on s’impose des déguisemens, des détours +et de certains <i>adoucissemens</i> ; quelque +légers qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel +du style et l’énergie des sentimens. Enfin la +propriété d’expression qui caractérise particulièrement +les bons écrivains ne peut se trouver +dans de tels ouvrages ; et si les ménagemens de +ce genre sont fréquens, on tombera dans les plus +absurdes inconséquences ; car la morale est et doit +être inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni +les condescendances ; on ne compose point avec +elle, ses principes sont toujours absolus et positifs. +<i>Pour se faire des partisans</i>, il faut encore +se résoudre à perdre un temps énorme ; on est +obligé de se livrer à une extrême dissipation : il +faut cultiver des gens de tous les partis, et ce +qu’il y a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux ; +ainsi les dîners, les visites faites ou rendues, +la cour assidue que l’on croit indispensable +de faire aux journalistes, les extraits de ses propres +ouvrages que l’on <i>veut bien se charger de +faire soi-même</i>, et qu’on envoie ensuite aux <i>rédacteurs +bienveillans</i> ; les billets, les lettres, +en un mot toutes les correspondances de vanité, +les matinées perdues par les interruptions des +oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les +soirées passées chez les <i>partisans protecteurs</i>, et +<i>les lectures</i> dans lesquelles on rassemble ses <i>partisans</i> +les plus zélés ; toutes ces choses ne peuvent +assurément pas s’allier avec un travail constant et +régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs +dramatiques qui, en général, s’imposent bien +d’autres obligations. On se récrie sans cesse sur +la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent +des flatteries bien plus multipliées et +beaucoup moins délicates sur le <i>goût, le tact, +l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires</i> +de leurs protecteurs et protectrices, qui souvent +ne sentent pas la mesure d’un vers et ne savent +pas l’orthographe !…</p> + +<p>Combien il est plus simple et plus facile de ne +rechercher que la véritable gloire, et de tripler +sa vie, ses talens et ses écrits par de solides +études !…</p> + +<p>C’est en passant une grande partie de chaque +jour enfermé dans son cabinet avec une écritoire +et des livres qu’on se prépare des succès honorables, +et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable +gloire, tandis qu’en même temps on apprend +à s’en passer.</p> + +<p>Une chose que nous avons souvent remarquée, +et qui est tout à la gloire de l’étude, c’est que les +gens de lettres laborieux, souffrent les interruptions +avec beaucoup plus de douceur que les paresseux ; +quand ces derniers se décident à un +petit travail, ils y attachent une si grande importance, +ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux +effort, qu’il leur semble qu’il n’y a rien de +si respectable que la <i>clôture</i> de leur cabinet. C’est +bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature, +ils y méditent quelque intrigue, et qu’en +conséquence ils sont assis à leur bureau pour +écrire une douzaine de billets pressés sur la chose +<i>importante</i> qu’ils sollicitent ; et dans ce genre, +ce n’est pas le mérite qui obtient, c’est communément +le plus diligent et le mieux protégé. Malheur +à l’indiscret qui suspend un semblable travail : +il sera reçu avec l’impolitesse et toute la +brusquerie que peuvent donner la colère et l’humeur. +On n’a rien de pareil à craindre avec le +littérateur véritablement studieux : il dit comme +La Bruyère : « <i>Je ne suis point farouche, encore +moins inaccessible ; si vous avez à me parler, +venez en assurance, je quitterai volontiers la +plume pour vous écouter.</i> » En effet, comment +l’homme qui nourrit et forme tous les jours son +esprit et son cœur par d’excellentes lectures, et +qui consacre ses talens à la censure des vices, +des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines, +pourroit-il être impertinent, désobligeant +et grossier ? D’ailleurs, ayant une grande habitude +du travail, il peut le quitter et le reprendre +sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne +soutient point de sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences +à pallier, ni de mauvais principes +à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées ; +ainsi, alors on supporte sans chagrin les interruptions, +on accueille avec urbanité jusqu’aux importuns +même ; et l’on reçoit avec intérêt, avec +joie, ceux qui viennent demander quelque service. +A quoi pourroient être utile l’étude, la lecture +et la culture des lettres, si de si nobles occupations +n’adoucissoient pas le caractère et les +mœurs ?</p> + +<p>Un homme de lettres, dans le commerce de la +vie, doit être plus aimable qu’un autre ; on a le +droit d’attendre davantage de celui qui a profondément +réfléchi sur la rectitude de nos actions, +sur la délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos +devoirs en général ; les écrivains moralistes, ainsi +que les prédicateurs, sont obligés de conformer +leur conduite aux principes qu’ils établissent dans +leurs ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la +société par l’esprit et le savoir, on les accusera +toujours d’orgueil et de pédanterie ; d’ailleurs, ce +seroit, de leur part, un mauvais calcul ; ils ont +fait, à cet égard, leurs preuves, et la modestie ne +doit leur rien coûter. Mais on devroit les reconnoître, +lorsqu’on les rencontre, par une politesse +plus recherchée, des manières plus douces, et +surtout par cette bonhomie simple et naturelle +qui donne tant de charme au talent !</p> + +<p>Nous n’avons point fait de chapitre particulier +pour <i>la gloire politique</i> ; une femme n’est pas en +état de traiter un sujet si étendu et si compliqué<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> ; +je dirai seulement que la politique sans +droiture et sans probité est fausse et méprisable. +L’étude de l’histoire et l’expérience prouveront +toujours cette importante vérité ; la politique de +saint Louis fut magnanime, et tous les rois de +son temps le prirent pour arbitre ; Henri IV eut +la même droiture avec le même succès ; Sully, +son ministre et son ami, nous a laissé dans ses +mémoires un monument admirable de l’utilité, +de la bonne foi dans les négociations ; et en politique, +on lit dans l’histoire de Charlemagne un +trait bien remarquable, qui prouve que non-seulement +la justice, mais la grandeur d’âme seroit +plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, +tiré de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> J’ai parlé de la <i>gloire militaire</i>, parce qu’on peut aisément +la séparer de la tactique ; il n’en est pas ainsi de la gloire +politique qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques +discussions sur les différentes formes de gouvernement.</p> +</div> +<p>« Pendant la captivité de François I<sup>er</sup> à Madrid, +Charles-Quint délibéra dans son conseil +sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince ; +l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, +fut d’avis de traiter le roi de France avec une +générosité qui pût assurer à jamais de son amitié, +en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa +donc de n’exiger de lui aucune cession, et de lui +rendre la liberté ; le duc d’Albe rejeta cet avis +comme dévot et chimérique, et entraîna tout le +conseil. Dans le même temps, le fameux Érasme +indiquoit dans ses écrits ce parti généreux comme +le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent +dédaigneusement les ministres de Charles-Quint, +l’idée d’un bel esprit, fort belle en morale et sur +le papier ; mais qui ne valoit rien en politique. On +sait que François I<sup>er</sup> protesta contre tout ce qu’il +avoit signé en Espagne ; deux siècles de guerre, +suite de la rigueur du traité de Madrid et de +l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont +prouvé que c’étoit l’avis du confesseur et du bel +esprit qu’il auroit fallu suivre. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16">CHAPITRE XVI.<br> +De ce que seroit une parfaite civilisation.</h2> + + +<p>C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les +<i>utopies</i> profanes, on n’y trouveroit qu’une philanthropie +remplie d’inconséquences, des idées incohérentes +et des systèmes d’une exécution impraticable ; +c’est en adoptant les lois qui nous sont +imposées par l’Écriture sainte, et en se réglant +sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans +aucun effort d’imagination, tracer le tableau touchant +d’une véritable civilisation ; c’est-à-dire la +parfaite harmonie qui doit se trouver entre la +religion, les lois, le gouvernement, les mœurs, +les usages et les arts. Il ne faut pour cela que +retrancher de nos institutions et de nos coutumes +les choses qui sont en opposition avec l’évangile. +Ainsi donc, dans cette supposition, voici ce que +seroit la société :</p> + +<p>On n’y verroit point de luxe frivole, insolent +ou imposteur, la magnificence y seroit toujours +réelle et bienfaisante. Les arts seroient employés +en grand et toujours d’une manière noble et utile. +Les talens seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par +la religion et par la charité ; on ne connoîtroit +que la louable émulation de la vertu, qui ne produit +que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, +qui n’engendre que l’envie et la +haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs +ne seroient plus assez endurcis par l’habitude pour +entendre, sans s’émouvoir, répéter (avec vérité) +mille fois chaque jour ces paroles déchirantes : +<i>Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans +manquent de pain !</i>… Il n’y auroit plus de guerre +injuste, la paix seroit universellement regardée +comme le premier des biens ; le doux nom de +frère ne seroit point entre les rois un vain titre, +les souverains seroient toujours prêts au besoin à +se secourir mutuellement ; enfin la guerre chez +les peuples véritablement policés seroit d’autant +plus redoutable et plus glorieuse que toujours défensive +ou généreuse, et par conséquent, toujours +équitable, légitime, bienfaisante, elle ne présenteroit +jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, +de pillages barbares, de dévastations inutiles ; +elle n’offriroit que l’admirable exemple d’un +magnanime emploi de la force et de la valeur.</p> + +<p>Le duel seroit regardé comme une action aussi +stupide que barbare ; les loteries, les maisons de +jeu et d’autres maisons plus infâmes encore seroient +supprimées ; le goût du gros jeu dans la +société paroîtroit une cupidité monstrueuse et +déshonorante ; tout auteur seroit forcé par des +lois sévères de respecter la religion, les mœurs et +le gouvernement ; deux spectacles d’un genre noble +et moral suffiroient dans les plus grandes +villes à une nation sage et laborieuse.</p> + +<p>Les boutiques de marchandes de modes, et les +maisons de restaurateurs, n’occuperoient plus la +moitié de toutes les grandes villes, car on penseroit +qu’un extérieur simple et modeste embellit +mieux une femme que les draperies à la <i>grecque</i> +ou les chapeaux à <i>l’anglaise</i> ; aussi singulièrement +<i>mobiles</i> dans ce moment que les caprices +mêmes de la mode qui les a créés<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les gens du +monde ne s’échapperoient plus de leur famille +pour aller sans cesse dîner ou souper dans des +cabarets ; la tempérance et la sociabilité seroient +comptées au nombre des vertus. La gourmandise +paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas +que l’ivrognerie : les animaux sont voraces et ne +sont point <i>gourmands</i>, ils ne mangent jamais au-delà +de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y a +soixante ans, que <i>la gourmandise est le vice des +âmes sans étoffe</i>. Cette maxime n’attaquoit alors +qu’un bien petit nombre d’individus ; mais aujourd’hui, +elle révolteroit presque tous les clubs !… On +n’auroit pas le chagrin de voir un talent charmant +employé à chanter la <i>gastronomie</i>. Les poètes +bachiques ne sont pas estimables, mais Bacchus, +dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être +invoqué avec plus d’élégance que l’ignoble <i>Adéphagie</i><a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> ; +et les pâtés d’Amiens, et les dindes +aux truffes, procureront toujours de moins heureuses +inspirations que les vins généreux et pétillans +de Bourgogne, de Bordeaux et de Sillery.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui +a quelque chose de très-étrange. Il semble que les <i>fortes têtes +anglaises</i>, en les inventant, ont cherché et trouvé le <i>mouvement +perpétuel</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Déesse de la gourmandise.</p> +</div> +<p>On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses +de cartes, ni crier dans les rues l’explication +des songes ; on ne rencontreroit plus dans tous +les carrefours, des baladins amusant et corrompant +le peuple par les dialogues burlesques les +plus licencieux ; on ne verroit plus étalés dans +les boutiques des estampes et des livres obscènes ; +les Cagliostro, les Bleton, les Mesmer et tous les +charlatans qui, dans nos siècles de lumières et +de <i>force d’esprit</i>, ont eu tant de vogue, ne séduiroient +plus personne. Enfin, heureux et sage, +on ne s’occuperoit plus de politique dans la société ; +on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que les +choses qui, dans la conversation, enlaidissent le +plus les femmes, sont <i>la médisance et la politique</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. +Les journaux ne parleroient que des +arts, des sciences et de la littérature, et ils en +parleroient mieux ; on ne retrouveroit plus dans +ces ouvrages périodiques, consacrés à une saine +critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer +autrefois, les articles sur les <i>modes</i>, les +parures de femmes, etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span lang="en" xml:lang="en">The scandal and politicks.</span></p> +</div> +<p>Tel seroit l’<i>âge d’or</i> de la civilisation ; on en +viendra là, car c’est la seule chose dont on ne +puisse trouver de traces dans la mémoire des +hommes et d’exemple dans les annales du monde ; +cette unique nouveauté <i>sous le soleil</i> mériteroit +bien que l’on réunît quelques efforts pour la produire +et pour en faire jouir nos petits-enfans.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17">CHAPITRE XVII.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>On a beaucoup répété, sous le règne de +Louis XV, qu’on étoit enfin arrivé au <i>siècle de +lumières</i> ! et si l’on en croit les philosophistes +obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs +des trop fameux encyclopédistes, nous sommes +parvenus au degré le plus éblouissant de cette +admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont +découvert, dans des îles inconnues, un grand nombre +de plantes, de minéraux et d’animaux ; ce qui +prouve seulement que les richesses de la création +sont innombrables comme les étoiles du firmament ; +il est vrai qu’il y a aujourd’hui infiniment plus +de peintres, de musiciens, de musiciennes<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, de +poètes, d’écrivains, qu’autrefois ; mais il y a aussi +infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs +laborieux. Des inventions ne sont pas ingénieuses +quand elles n’offrent que ce qu’on a déjà, et que +c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité ; +on ne fait alors que tromper des yeux peu +clairvoyans, et l’on gâte le goût général. C’est +ainsi qu’on a inventé la <i>lithographie</i> : on y excelle, +nous l’avouons ; mais la gravure au burin +est entièrement négligée ; l’imprimerie stéréotype +est tout-à-fait inférieure à l’ancienne ; les fragiles +reliures de basane tiennent lieu des belles et +durables reliures de maroquin ; le cartonnage ne +peut remplacer que pour quelques semaines les +nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou +qui duroient toujours. Les orfèvres sont +multipliés, mais leurs étalages sont comme ceux +des confiseurs, des boutiques <i>d’attrapes</i> : l’argent +plaqué, l’or faux et les pierreries factices, +y dominent<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> ; il en est ainsi des joailliers. On +imite fort bien les pierres fines, et l’on ne taille +et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. +Le mauvais goût s’est glissé chez les marchands +et les bijoutiers comme ailleurs ; le <i>goût +gothique</i>, qui remplace le moderne, est lourd et +massif, mais on aime mieux ce qui est riche ou +ce qui paroît l’être que des ouvrages élégans, +délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus +magnifiques schals de cachemire ne vaudront jamais +l’imitation d’une jolie guirlande de fleurs. +On a fait de grands progrès dans la mécanique, +on à inventé une prodigieuse quantité de machines +afin de rendre inutile l’adresse humaine ; +c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter +qu’aux dépens de la perfection des ouvrages ; les +toiles et les perkales, faites par des machines, sont +excessivement inférieures à tout ce que les doigts +d’une main habile fabriquoient autrefois en ce +genre. D’ailleurs, toutes ces machines, en rendant +beaucoup de bras inutiles, réduisent à la mendicité +une infinité d’individus ; on nous annonce une +<i>machine à teiller</i>, ce qui mettra à l’aumône, dans +les villages, toutes les vieilles femmes et les jeunes +filles de dix ou douze ans. On nous menace encore +d’une <i>machine à broder</i>, qui, sans doute, ne +pourra imiter que les broderies à grands trous, et +qui sont très-ridicules quand on les compare aux +charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le +tulle ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la +finesse, ni la solidité ; de sorte que toutes ces inventions, +loin de perfectionner les arts d’industrie, +les ont fait tomber en décadence. Et que doivent +aux sciences des inventions dont le danger ne +compense que trop l’utilité ? les paratonnerres qui, +faute d’entretien et d’une extrême surveillance, +peuvent causer et ont causé de si grands désastres +quand la verge de fer est émoussée ? Pendant que +nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le paratonnerre, +tomba sur le toit du cabinet du roi qui, +dans ce moment, étoit à son bureau. Par un bonheur +extraordinaire, ce prince ne fut point blessé ; +mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans +son cabinet. Le même événement est arrivé, il y +a quelques années, à Paris, à l’hôtel de la Monnoie. +Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer +à ce sujet un mémoire très-effrayant contre les +paratonnerres. Au reste, ce fut dans le siècle +dernier, long-temps avant la révolution, que +Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif +du plus terrible phénomène de la nature. La +chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de soie +sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement +et n’avoit point d’inconvénient. Sur la fin +du dernier siècle, on inventa encore les <i>aerostats</i>, +jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus +tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont +une invention toute nouvelle, et l’on en cite déjà +plusieurs accidens funestes, ainsi que du gaz hydrogène +pour l’éclairage des rues<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Il semble +qu’un génie malfaisant ait présidé à la plus grande +partie des inventions modernes : c’est lui qui, profitant +de l’esprit novateur devenu presque universel, +a créé les modes depuis trente ans ; c’est lui +qui a fait substituer aux lustres, aux candélabres, +aux bras de cheminées qui donnoient tant d’éclat +et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets +et les lampes dont la clarté, infiniment +moins douce que celle des bougies, brûle les yeux +et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. +C’est ce même génie qui a fait succéder +le stuc au marbre ; et dans les ameublemens, +le papier à de belles et durables étoffes, et aux +superbes tapisseries des Gobelins. C’est lui qui +a donné le goût indécent et baroque de remplacer +nos anciennes et commodes tables de +nuit par des <i>autels</i>, comme si la galanterie pouvoit +s’appliquer à un tel meuble !… C’est toujours +ce génie qui a conseillé aux femmes de porter +de gros et longs busques qui sont beaucoup +plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et +la nudité des bras, si nuisible à la conservation +des dents et des yeux ! Enfin, c’est encore lui qui +est cause de la suppression des bourrelets des enfans, +et qui fait donner aux adolescens les bretelles +croisées sur la poitrine, qui gênent le mouvement +des muscles de l’estomac et le jeu des poumons, +et qui persuade aux mères et aux nourrices de +faire boire du vin et de manger de la viande +aux petits enfans à peine sevrés. Et quel vin leur +donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si +indignement frelatés ? Il est bien pénible de voir +tous les jours, dans les promenades publiques, de +petites <i>bonnes</i> de seize ans, apaiser les enfans qui +leur sont confiés, en tirant de la poche de leur +tablier un flacon de vin dont elles leur font boire +à discrétion !… Nous pourrions encore nous +plaindre avec quelque raison de la multiplicité +des rivières factices des jardins qui, en les remplissant +d’eaux croupissantes, les rendent si humides : +et si malsains !… De l’eau épurée par le +charbon, procédé qui gâte la meilleure eau de +l’Europe, reconnue pour telle, uniquement parce +qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, +avantage dont la prive totalement l’ébullition, et +par conséquent l’épuration par le charbon. C’est +ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom +seul en ce genre est une autorité) dans un écrit +fondé sur des raisonnemens sans réplique et des +expériences incontestables <a id="a7" href="#n7">(7)</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Comme tout est <i>matériel</i> dans ce siècle, on a perfectionné +d’une manière surprenante la mécanique des <i>serinettes</i> +et des <i>orgues de Barbarie</i>, vulgairement appelés <i>turlutaines</i> ; +on en fait d’étonnans simulacres d’orchestres. Le meilleur que +nous ayons entendu est à Berlin, adapté à une grande pendule +qui se trouvoit, en 1798, dans le palais du roi. Cette mécanique +exécute des symphonies en parties, en observant les <i lang="it" xml:lang="it">piano</i>, +les <i lang="it" xml:lang="it">forte</i> et les <i lang="it" xml:lang="it">crescendo</i>, et avec beaucoup de justesse et +une très-belle exécution, mais sans tact de mesure et sans expression. +On peut parvenir, avec des ressors, à contrefaire le +mouvement et des sons, mais la plus parfaite mécanique n’imitera +jamais l’âme.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, +qui sont de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides +ouvrages.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, +introduit dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation.</p> +</div> +<p>Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication +des cabriolets, qui produit tant d’accidens +funestes ! sur celle des spectacles, également nuisibles +aux mœurs, à la littérature et à la santé <a id="a8" href="#n8">(8)</a> ; +et sur celle des maisons nouvellement bâties dans +Paris, ce qui nous prive de presque tous nos jardins. +Si cela continue, cette belle capitale sera, +dans dix ans, un véritable gouffre à tous égards, +et la ville la plus malsaine de l’univers.</p> + +<p>Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il +faut bien en reconstruire ; mais ceux qu’on a détruits, +existoient depuis des siècles et pouvoient +durer presque aussi long-temps encore, et les +nouveaux bâtimens qu’on élève de toutes parts +sont faits pour durer seulement vingt ou vingt-cinq +ans ; car, dans le <i>siècle de lumières</i>, on ne +s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit +du bon La Fontaine, lorsqu’il fait dire à son vieillard +octogénaire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Mes arrières-neveux me devront cet ombrage !… »</div> +</div> + +</div> +<p>Voilà un vers et des sentimens qui ont bien +vieillis !… La mode a corrompu jusqu’à nos jeux : +elle a gâté le <i>noble jeu de billard</i>, qui est devenu +très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de +hasard, ainsi que le wisk ; il s’agit, en jouant +aujourd’hui, non de s’amuser, mais de gagner +de l’argent. Enfin, on a inventé l’<i>écarté</i> !… Le +vénérable piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu +de tous ces bouleversemens, semblables au +juge d’Horace, sont restés inébranlables ; mais ils +ne sont plus cultivés que par des vieillards. Quels +sont les résultats de tant d’innovations et d’inventions +frivoles, futiles, bizarres, dangereuses ? Un +mauvais goût presque universel, un égoïsme +honteux, une passion extravagante dans les classes +inférieures pour un faste menteur qui les +ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond +tous les états ; il n’existe pas un garçon de +boutique qui n’ait au moins une épingle de +strasse, un <i>anneau de chevalier</i><a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, et pas une +ouvrière en chambre qui n’ait à son cou un médaillon +et une chaîne d’or faux !… Le régime +brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup +d’autres choses dont nous avons parlé) a +produit un grand nombre de maladies et d’infirmités +nouvelles, entre autres, le <i>croup</i>, les <i>fièvres +cérébrales</i>, les rhumatismes dans la jeunesse. On +peut dire encore que l’idiotisme et l’aliénation +mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment +plus communs qu’autrefois.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons +renouvelée !…</p> +</div> +<p>On trouvera ces observations bien gothiques, +et beaucoup de gens les regarderont comme des +préjugés naturels dans un auteur de mon âge. +Mais je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire +à tout le monde ; je dis sans humeur tout ce qui +me paroît vrai, utile ; c’est ce que j’ai toujours +fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir +un tel caractère à l’époque de la vie où je +suis parvenue <a id="a9" href="#n9">(9)</a>.</p> + +<p>Maintenant, après avoir critiqué, je vais me +livrer au doux plaisir d’admirer et de louer.</p> + +<p>Au sein d’une véritable décadence, quelques +hommes de génie dans leur art, ont mis au jour +d’heureuses inventions ! et dans un outrage sur +l’<i>Emploi du temps</i>, on doit naturellement placer +l’éloge du savant et célèbre artiste qui a perfectionné +les moyens de marquer les heures, les +minutes, les secondes, qui composent nos journées. +Les excellentes montres et les belles pendules +de M. Bréguet immortaliseront le nom de +leur auteur ; et lorsqu’on a l’avantage de connoître +personnellement cet habile mécanicien, +on applaudit doublement à cette juste renommée !</p> + +<p>Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage +à l’inventeur ingénieux des nouvelles mécaniques +de harpe ; à celui qui a rendu parfait le +plus beau des instrumens, et qui réunit, à la +science d’un grand mécanicien, les connoissances +et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique +et en peinture<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> M. Érard.</p> +</div> +<p>Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre +sur glace, surpasse infiniment tout ce qu’on a +jamais imaginé et fait en ce genre <a id="a10" href="#n10">(10)</a>.</p> + +<p>La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses +et d’heureux progrès. Outre les écrits de M. Tissot, +qui seront toujours utiles, nous en avons +d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, +parmi lesquels on doit distinguer surtout les excellens +et magnifiques ouvrages du docteur Alibert, +ouvrages qui réunissent au plus haut degré, +à la profondeur des recherches, à la clarté, à la +sagesse, l’art de bien écrire, talent qui, dans tous +les genres, assurera toujours la vogue et la durée +des livres.</p> + +<p>Nous possédons une faculté de médecine très-imposante +par les noms et les talens de ceux qui +la composent<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> ; la chirurgie française n’est pas +moins brillante, on a perfectionné et même inventé +plusieurs opérations chirurgicales avec le +plus étonnant succès. On a fait un heureux emploi +de la mécanique en inventant pour les malades +des lits également ingénieux et commodes. Nous +avons aussi de grands pharmaciens<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Enfin, il +est deux inventions modernes qu’on ne sauroit +trop louer : les méthodes qui rendent à la religion, +à la société et même aux arts, les sourds +et muets et les aveugles nés. Ces grands et touchans +bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, +l’abbé de l’Épée, à son digne disciple l’abbé Sicard, +et à un illustre savant dont tout le monde connoît +les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est +la piété qui a produit ces ingénieuses et charitables +institutions. C’étoit en effet à elle qu’il appartenoit +de rendre à des créatures humaines +l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, +la possibilité de connoître Dieu et de l’adorer. +Voilà sans doute de grands acheminemens à +la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera +jamais complète que par les secours et les lumières +de la religion.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur +conduite. L’Écriture sainte nous ordonne <i>d’honorer le médecin</i> ; +mais, c’est lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans +religion. M. Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé : <i>les Soirées +de Saint-Pétersbourg</i>, dit, avec raison, qu’on ne doit +jamais avoir de véritable confiance en un médecin irréligieux ; +on en peut dire autant de toutes les professions : qui oseroit +mettre sa <i>confiance</i> dans les hommes publics, les ministres +d’état, les magistrats, les notaires, les banquiers, les marchands, +etc., etc., dont l’impiété seroit bien avérée ?…</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, +rue Chaussée-d’Antin, n<sup>o</sup> 52 ; Planche, même quartier ; +Cluzel, rue du Lycée ; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, +n<sup>o</sup> 17 ; <span id="err2">Richard Desruèz</span>, rue Taranne.</p> + +<p>On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si +importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore +d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu ; mais nous n’avons +cité que ceux que nous connoissons particulièrement.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18">CHAPITRE XVIII.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles +à la société ; il en est de même des sciences qui, +dans les hommes irréligieux, ne produisent que +de vains systèmes et des erreurs plus ou moins +dangereuses. La religion qui épure tous nos sentimens +peut seule diriger nos connoissances et nos +actions vers le bien : comme elle doit toujours +servir de guide, elle est toujours une lumière.</p> + +<p>Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance +de la religion, mais ils ont à cet égard, +puisé dans les livres imposteurs des philosophistes, +une infinité d’idées fausses et de préjugés +absurdes ; ils croient fermement qu’un roi <i>dévot</i> +est toujours persécuteur, foible, borné, sans courage, +et l’ennemi des talens, des lettres et des +arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à +chaque page<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun +des arts.</p> +</div> +<p>On trouve dans les saintes écritures, avec un +détail admirable, des règles de conduite pour les +hommes de toutes les classes de la société ; le +souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre +divin, toutes les instructions qui lui sont nécessaires. +Quand la flatterie encense les rois et les +trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur +dit : <i>Le prince qui foule les peuples excite des +séditions et des révoltes. La miséricorde et la +vérité sont la garde des rois, et la justice est le +soutien du trône… Un roi juste rend ses états +florissans, un peuple nombreux fait la gloire du +souverain… Le prince qui écoute favorablement +les faux rapports, n’aura que des méchans +pour ministres<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</i> (Proverbes.)</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Et tout rapport qui accuse sans preuves positives, incontestables, +non-seulenent <i>peut être</i>, mais est vraisemblablement +faux.</p> +</div> +<p>Tous les souverains qui seront pénétrés de ces +divines maximes régneront avec gloire ; ainsi, un +saint placé sur le trône sera toujours un grand +roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.</p> + +<p>Les incrédules se sont toujours plu à ne juger +les dévots que d’après la conduite des hypocrites +et des ignorans de bonne foi qui, faute de lumières +et d’instruction, tombent dans des excès que la +religion réprouve formellement ; et voilà ce qui +produit le fanatisme dont le plus sûr préservatif +est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit +acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On +ne peut abuser que des affections humaines et +non de la religion : les crimes commis en son +nom, loin d’être des <i>abus</i>, ne sont que de monstrueux +écarts. L’évangile a tout prévu ; ses préceptes +admirables, s’ils sont suivis, arrachent +jusqu’à la racine du mal : quand ils prescrivent +la véracité, ils défendent le mensonge officieux et +même celui qui ne nuit à personne ; ils font un +crime des desseins et des pensées coupables ; ils +purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination ; +ils ordonnent le sacrifice de la vie s’il le +faut pour des sentimens et des causes légitimes ; +ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous +donnent le courage héroïque, la charité sans +bornes ; et en nous rendant d’une excessive sévérité +pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus +toutes choses le pardon, sans restriction, +des plus mortelles injures.</p> + +<p>Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses +parens, ses enfans, ses amis, ses supérieurs, son +souverain, conformassent leurs mœurs et leur conduite +à ces salutaires et divins commandemens !</p> + +<p>Un préjugé <i>philosophique</i>, très-commun encore, +est celui qui persuade que la dévotion ôte +le goût des arts ; au contraire, la piété les fait naturellement +aimer, car l’industrie humaine, et +seulement une maison ordinaire renfermant des +meubles, des pendules, des glaces, des tableaux, +etc., aura toujours une incontestable supériorité +sur les maisons des castors. Les arts concourent +donc à prouver l’immortalité de l’âme ? Aussi, il +est remarquable que l’on doit à la religion la conservation +et la renaissance des lettres et des arts : +ce furent en France des ecclésiastiques qui conservèrent +les plus précieux manuscrits ; en Italie, +les papes furent les restaurateurs de tous les beaux +arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, +et ceux que l’église a mis au rang des +saints, les ont protégés avec éclat : le premier roi +chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur +italien<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> pour qu’il enseignât son art aux +peuples qu’il régissoit. Ce fut un moine (Gui +d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les +premiers chrétiens conservèrent secrètement la +musique dans Rome. Néron avoit profané la musique +par ses orgies et en se faisant louer publiquement +par des chœurs de musiciens, ce qui +inspira au peuple romain tant d’horreur pour la +musique, qu’aussitôt après la mort du tyran, tous +les musiciens furent chassés de Rome ; ils se réfugièrent +chez les premiers chrétiens qui purifièrent +leurs talens dégradés en les consacrant au +vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique +et primitive destination. Constantin-le-Grand, +premier empereur chrétien, protégea particulièrement +la musique ; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire +la réformèrent ; Saint-Augustin et Saint-Boniface +furent envoyés par ce grand pontife, le +premier en Angleterre, le second en Allemagne, +pour y établir des écoles de plain-chant, et en +680, le pape Agathon envoya aussi en Angleterre +un des premiers chanteurs de sa chapelle. +Charlemagne demanda aussi au pape des chantres +pour enseigner la musique ecclésiastique dans +toute la France. Les musiciens françois se révoltèrent +contre les Italiens, et présentèrent une +requête à l’empereur pour le supplier de soutenir +la prééminence de la musique nationale sur l’étrangère ; +mais Charlemagne, avec l’impartialité +qu’il avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement +pour la musique italienne, dont il fonda +deux écoles principales, l’une à Metz, et l’autre +à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de +même tous les arts. Saint-Robert, évêque de +Chartres, s’appliqua particulièrement à donner +plus de perfection à la manière de chanter en +France. Jean de Muris, docteur de Sorbonne, +donna une foule de préceptes utiles à l’harmonie +renaissante ; c’est lui qui, pour la première fois, +employa le terme de <i>contre-point</i> au lieu de celui +de <i>déchant</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Ce fut le chanteur <i>Acorède</i>, dit l’auteur du savant et +intéressant ouvrage intitulé : <i>Histoire de la musique en Italie</i>.</p> +</div> +<p>Dans les pays étrangers, la religion fit aussi +renaître les beaux arts, les soutint avec persévérance, +et les perfectionna. Notker, bénédictin, +abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas +nouveau à la musique, en perfectionnant la manière +de la noter inventée par Gui d’Arezzo. +L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de +sa faveur auprès de l’empereur Othon II, pour +propager la musique en Allemagne. Saint-Dimstan, +archevêque de Cantorbéry, introduisit dans +sa patrie la méthode de chant à plusieurs voix +inventée par le pape Vitellien ; il donna même +des règles de composition vocale et instrumentale +à ses concitoyens<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Regino, abbé dans le +consistoire de Clave, écrivit plusieurs ouvrages +sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait +aussi de bons ouvrages sur la musique. Nous +pourrions citer encore, parmi les saints et les +ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou +de protecteurs zélés de cet art : nous dirons seulement +que l’on doit encore à la religion les conservatoires +de musique établis dans toute l’Italie, +et d’où sont sortis les plus grands compositeurs +de l’Europe<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs +écrits sur la musique.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de +l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire +de Russie, intitulé : <i>Essai sur l’Histoire de la musique en +Italie</i>. On trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de +traits intéressans, entre autres celui-ci :</p> + +<p>« Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de +Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison +perpétuelle. Il y composa le cantique <i lang="la" xml:lang="la">Gloria laus et honor +tibi Christe redemptor</i>, et le chanta le dimanche des rameaux +au moment où le prince (qui pouvoit l’entendre) passoit +processionnellement. Le chant inattendu d’une belle voix, une +mélodie nouvelle, pure, simple, touchante, et surtout les +paroles saintes du cantique, émurent profondément le cœur +du prince, et le portèrent à la clémence. Il fit aussitôt briser +les fers de Théodulphe. »</p> +</div> +<p>Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent +aussi très-favorables à la musique : inspirés par +la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins composoient, +à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils +apportoient ensuite en Europe. Ces pèlerins, à +leur retour, recevoient l’hospitalité dans tous les +châteaux ; ils y faisoient entendre leurs chants +religieux que les jeunes <i>chastelaines</i> s’empressoient +de recueillir et de répandre. Voyez l’<i>Essai +sur la Musique</i>, par M. le comte Orloff.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19">CHAPITRE XIX.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Nous avons prouvé que la musique doit à la +religion ses plus belles découvertes, sa culture +universellement répandue dans toute l’Europe, +et sa perfection. La peinture ne lui doit pas +moins : les admirables écoles italiennes ont été +formées par les soins des papes et des cardinaux. +Saint-Grégoire, justement surnommé le Grand, +dont nous avons déjà parlé, fit placer des tableaux +dans le monastère qu’il fonda sur le +mont Coclini ; presque tous les successeurs de ce +saint pontife suivirent son exemple ; entre autres, +Honorius I<sup>er</sup>, qui fit peindre les catacombes de +Rome et l’église de Sainte-Agnès, nouvellement +reconstruite. Étienne, abbé du célèbre couvent +de Subiaco, près de Rome, en l’agrandissant, le +fit orner de peintures. La piété de ces illustres +protecteurs de ce bel art, et celle des artistes, +consacrèrent à la religion leurs essais, et par la +suite tous les chefs-d’œuvres de ces grandes écoles. +Les sujets de tableaux tirés de l’Écriture-Sainte +donnèrent à ces écoles cette noblesse et ce <i>grandiose</i> +qui les distinguent, et des expressions inconnues +jusqu’alors : par exemple, la tête de la +sainte Vierge réunit ce que nul autre visage ne +sauroit exprimer : la dignité d’une naissance royale, +la sainteté d’une âme angélique, la pudeur et l’innocence +de la virginité, et l’expression de la plus +pure, de la plus touchante de toutes les affections +humaines, celle de la tendresse maternelle. C’est la +réunion de ces sentimens et de ces expressions +sublimes qui donne à ces admirables têtes un +caractère unique et divin. Raphaël est de tous +les peintres celui dont le génie a le mieux saisi +ce beau véritablement idéal, puisqu’on ne peut +le trouver dans la nature. Les têtes du Sauveur +ne pouvoient aussi être représentées dignement +que par des artistes pleins de génie : il falloit +qu’elles exprimassent à la fois (autant que le +peuvent faire des hommes), la sévérité tempérée +par une douceur et une bonté célestes : l’indulgence, +la patience héroïque et la majesté divine.</p> + +<p>Les papes ont accordé la même protection à +l’architecture : ils ont fait bâtir toutes les superbes +églises de l’Italie, et entre autres le plus +beau monument de l’univers, <i>Saint-Pierre de +Rome</i>.</p> + +<p>La guerre insensée que firent à la peinture +les iconoclastes, auroit fait à cet art un tort irréparable, +sans une foule de moines qui, alliant +au sacerdoce la culture et le goût éclairé des +arts, s’enfuirent de Constantinople à cette époque : +les papes accueillirent ces fugitifs et comme religieux +et comme artistes : des monastères leur +furent donnés ; ils y servirent également Dieu +par la prière et par leurs talens, en ornant de +tableaux peints par eux les églises de ces couvens<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Voyez l’ouvrage déjà cité de M. le comte Orloff.</p> +</div> +<p>La mosaïque fut aussi renouvelée et perfectionnée +par la protection des souverains pontifes, +l’antiquité n’a rien fait en ce genre que l’on +puisse comparer aux tableaux qui décorent Saint-Pierre +de Rome.</p> + +<p>Nos premières miniatures furent employées à +embellir ces magnifiques livres d’heures qui sont +encore au nombre des plus précieux manuscrits +des grandes bibliothèques<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> On sait que <i>Jules Clovio</i> excella dans ce genre ; les +miniatures les plus parfaites, peintes par lui, sont dans un livre +d’heures que possède le roi de Naples.</p> +</div> +<p>Ainsi, la musique, la peinture, l’architecture, +doivent tout à la religion, qui n’est donc point +ennemie des arts, comme feignent de le croire +les philosophes modernes, et comme le croient +les ignorans qui n’ont aucune connoissance de +l’histoire ; nous allons examiner maintenant si la +religion peut nuire à l’héroïsme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20">CHAPITRE XX.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Nous prouverons rapidement, par des faits +incontestables, que, dans tous les pays, les princes +canonisés ou véritablement pieux ont été les plus +grands souverains de l’Europe : nous avons déjà +parlé de Charlemagne dans une de nos notes +(renvoyées à la fin du volume) ; nous ajouterons +que ce prince, dont le courage égala le génie, +montra toujours, au sein de la guerre même, de +la grandeur d’âme et de l’humanité : ce fut ainsi +que, vainqueur des Saxons, il leur imposa pour +toute condition de paix l’abolition de leurs abominables +sacrifices humains<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes +choses lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit +encore songé au bien public ; il vouloit faire communiquer l’Océan +germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, +en joignant ces deux fleuves par des rivières intermédiaires… Il +tenta aussi d’unir la Muselle à la Saône.</p> +</div> +<p>Le saint roi Louis fut aussi héroïquement +grand. Que l’on compare sa conduite durant sa +captivité chez des barbares, à celle du brave et +galant François I<sup>er</sup>, prisonnier en Espagne, et +l’on verra combien les vertus inspirées par la religion +sont supérieures à celles que donne la nature. +François I<sup>er</sup>, après avoir signé le traité de +Madrid, ne tint aucun des articles de ce traité. +Saint Louis eut la fidélité la plus scrupuleuse à +remplir tous les engagemens qu’il prit avec les +infidèles pour sa délivrance <a id="a11" href="#n11">(11)</a>. Ce même prince +qui combattit avec une vaillance si remarquable +dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré +le plus brillant courage à la bataille de Saintes : +il soutint quelque temps, presque seul sur un +pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui l’entouroient +de toutes parts. Il gagna la bataille ; et +au moment même d’une victoire éclatante, il eut +la générosité d’accorder une trêve que les ennemis +lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, +le roi s’embarqua avec toute sa famille et +un grand nombre de personnes qui voulurent le +suivre ; peu de jours après le vaisseau donna sur +un banc de sable : le choc fut si violent, qu’il y +eut une grande partie de la quille d’emportée. +On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau, +parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle +secousse, ce bâtiment ne résisteroit pas à la mer +dans un aussi long trajet. Le roi ordonna aux +pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, +en cas qu’il leur appartînt, et qu’il fût chargé de +marchandises. Tous, d’une voix unanime, répondirent +que non, en ajoutant que c’étoit une chose +bien différente quand il s’agissoit d’une vie aussi +précieuse que celle du roi, et de la sûreté de la +reine et des princes. Mais, répondit le roi, l’existence +de chaque homme est précieuse aux yeux +de son créateur, et il n’est personne ici qui n’aime +autant sa vie que je puis aimer la mienne. Si je +quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le +droit de conseiller d’y rester à cinq ou six cents +personnes qui s’y sont embarquées pour être +avec moi ? Ces personnes, auxquelles je dois donner +l’exemple du courage, si je montre cette +foiblesse, seront autorisées à craindre ce vaisseau ; +et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres +vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter +à Chypre, et ne trouveront peut-être jamais +le moyen d’en sortir. J’aime mille fois mieux remettre +ma personne, ma femme et mes enfans +entre les mains de Dieu, que d’abandonner tant +de braves gens, à mille lieues de leur pays, au +hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement +le reste de leur vie<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance +dont l’événement fit voir la sagesse ; car, Olivier de +Termes n’ayant osé, malgré l’exemple du roi, rester sur le +vaisseau, fut mis à terre à Chypre, où il resta plus de deux ans +sans pouvoir trouver d’embarquement ; et l’on peut juger, par les +difficultés qu’éprouve un homme de ce rang, de ce que seroient +devenus tant d’autres d’une fortune et d’une condition inférieures.</p> +</div> +<p>Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement +le roi en France, avec tous ceux dont il +avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince, +arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir +l’ordre, la paix et la justice ; accessible à tous ses +sujets, on ne l’implora jamais en vain. Ses promenades +même étoient pour ses peuples des bienfaits<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> : +on l’approchoit, on lui parloit ; il écoutoit +les plaintes, il consoloit les uns, exhortoit +les autres ; il appartenoit à tous. On disposoit de +son temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit +de ses vertus. Il n’étoit entouré que de gens +habiles et vertueux, parce qu’il savoit les choisir, +et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité ; +car, ce n’était point en démontrant qu’il eût raison, +qu’on se mettoit bien auprès de lui, mais en +lui faisant voir les choses comme elles étoient.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Quel François ne cherche pas encore dans le bois de +Vincennes la place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si +grand, si populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour +arbitre.</p> +</div> +<p>Louis fit les lois les plus sages, et une infinité +de fondations pieuses et bienfaisantes. Charlemagne +abolit l’esclavage en France, et Louis +affranchit tous les serfs de ses terres ; il fit d’utiles +réglemens pour réprimer la débauche et +l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite. Ce +prince aima les lettres ; il fit copier un grand +nombre d’exemplaires de l’écriture, des saints +pères et des bons auteurs, dont il forma une bibliothèque +publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, +en 1260, il abolit tout-à-fait les duels, chose +qu’il préparoit depuis long-temps, et il fonda la +Sorbonne<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. « Où trouvera-t-on ailleurs (dit +l’auteur de la rivalité de la France et de l’Angleterre) +ce mélange de justice et de clémence, +de tendresse et de vertu, d’indulgence et de +fermeté, ce désintéressement politique, cette +bienfaisance éclairée, cette majesté si douce et +si paternelle, ces grandes vues de bien public, +et ces détails de charité particulière, ce calme +de la raison, et cette chaleur de sentiment. Sage, +heureux, quoique sensible, son âme fut remplie +par des attachemens toujours légitimes. +Quel fils ! quel frère ! quel mari ! quel père ! quel +roi ! quel ami ! Combien il aima ! combien il fut +aimé ! Père du peuple, ami des hommes, il remplit, +dans toute leur étendue, ces deux grands +caractères ; il satisfit pleinement à la nature et +à la gloire<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux +chanoine de Paris, fort estimé du roi.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par +un écrivain <i>philosophe</i> alors, mais qui, depuis, témoin des +excès de la révolution, reconnut et abjura ses erreurs.</p> +</div> +<p>Nous répondrons à ces questions de l’élégant +historien, qu’on trouvera toujours cette perfection +dans la vie de tous les saints qui ont régné, et la +même pureté de conduite, de sentimens, et les +mêmes vertus, dans tous les <i>dévots conséquens</i>. +Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise, Jean-Chrisostôme, +François de Sales, Vincent de +Paule, etc., etc., etc., furent aussi parfaits que +Saint-Louis, tandis que les <i>impies conséquens</i>, +les mieux nés, auront toujours des taches et des +foiblesses dans leur vie ; et ceux qui auront des +passions impétueuses seront très-naturellement +des scélérats<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, +le pieux et vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit +(d’après une loi qui se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, +soit en paix, soit en guerre, sous la peine d’une forte +amende et de l’infamie, de troubler les laboureurs dans leurs +travaux, et sous quelque prétexte que ce fût, de s’emparer de +leurs biens, de leurs personnes, de leurs instrumens de labourage, +de leurs bœufs, etc.</p> +</div> +<p>La perfection que nous venons de dépeindre +n’est pas sans doute dans la nature, elle ne peut +être que l’ouvrage sublime de la religion<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour +épouses des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur : +Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de +Charlemagne, fut digne d’un tel titre ; la sensible et vertueuse +Isemberge fut femme de Philippe-Auguste ; Blanche fut celle de +Louis VIII ; Marguerite, de Saint-Louis ; Jeanne de Bourbon, +de Charles V ; Marie d’Anjou, princesse remplie de courage et +de vertu, fut l’épouse de Charles VII. La première femme de +Louis XII fut la pieuse et généreuse Jeanne, que l’église a canonisée ; +la seconde fut Anne de Bretagne, distinguée aussi par +sa piété, son esprit et ses vertus ; Claude, femme de François +I<sup>er</sup>, fut aussi une reine vertueuse. Henri IV n’eut pas une +femme digne de lui ; cependant, les mœurs de Marie de Médicis +furent irréprochables ; Anne d’Autriche fut pieuse et la +plus tendre mère ; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de +Louis XIV, eut toutes les vertus que donne la piété : elle fut +douce, indulgente et bienfaisante, etc. ; et même parmi quelques +princes fainéans et le très-petit nombre de rois de France, dont +l’histoire flétrit la mémoire, on trouve encore des reines vertueuses +que le ciel sembloit avoir placées sur le trône, comme +des anges tutélaires, pour prévenir ou pour réparer de grands +maux : Sainte-Bathilde, dont la régence fut à tous égards si +glorieuse ; Sainte-Radegonde, épouse du cruel Clotaire I<sup>er</sup> ; +Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut des mœurs +pures, et se distingua par son goût éclairé pour les lettres. La +sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de +Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi, +pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au +pied de son crucifix la miséricorde divine ! etc., etc.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21">CHAPITRE XXI.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>On a admiré et loué avec raison le brillant et +beau siècle de Louis XIV ; mais, en général, on +n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la +justice qui lui est due ; ce règne ébaucha et +même commença toutes les merveilles du suivant : +il donna tous les germes heureux d’une +véritable civilisation, car la plus éminente piété +en dirigea toutes les actions publiques. On vit +alors les dames de la cour et de la ville, les plus +distinguées par leur naissance et leur fortune, se +réunir à la voix apostolique de Saint-Vincent de +Paule, pour se conduire à l’envi les unes des autres +de la manière la plus héroïquement charitable. +Toutes renonçant au luxe et à la magnificence, +vendirent leurs bijoux, leurs diamans, +leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, +pour subvenir aux frais immenses des plus +grands établissemens publics qu’on eût encore +vus dans ce genre. Quand les monumens immortels +de leur bienfaisance et des admirables prédications +de Saint-Vincent furent élevés, quand +l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent +en état de servir de refuge aux petits enfans +abandonnés et aux pauvres malades, on vit les +généreuses fondatrices se réunir pour aller tous +les matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant +avec ravissement de toute parure mondaine pour +se revêtir d’une robe de bure et d’un grand tablier +de grosse toile ; elles alloient porter aux +malades des bouillons, des rafraîchissemens, des +confitures faites par elles, des sirops, des fruits, +et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations +de tout genre, des exhortations religieuses, et les +exemples de la plus touchante bonté. Ces dames +aidoient à panser les plaies des malades ; elles +menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, +pour la plupart, des paysanes de leurs terres ; +elles leur apprenoient à servir les infirmes, à +soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions +formèrent les respectables Sœurs de la Charité +que Saint-Vincent de Paule institua peu de +temps après.</p> + +<p>Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient +occuper l’esprit et le cœur de ces vertueuses +dames, après avoir rempli de tels devoirs ! +qui pourroit comparer de telles sensations à +celles que peuvent causer les succès de la vanité, +obtenus dans une soirée ou dans un bal ? Ces derniers +souvenirs ne laissent, avec le temps, que +de honteux regrets et de cuisans remords ; et les +souvenirs qu’on remporte en sortant des hospices +de charité sont des consolations puissantes dans +les situations les plus fâcheuses de la vie, et des +sujets d’espérance et de joie jusqu’au bord de la +tombe !…</p> + +<p>Les dames dont on vient de parler, formèrent, +entre elles, par les soins et sous la direction de +Saint-Vincent, une association excessivement +nombreuse : elles élurent, parmi elles, trois principales +<i>officières</i>, une supérieure, une assistante +et une trésorière. Madame la présidente Goussault, +jeune, belle et riche veuve, d’une angélique +piété, fut la première supérieure ; elles +louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu pour +y préparer et garder les confitures, fruits, vins, +bassins, plats, linges, et toutes les choses nécessaires +aux malades ; elles y établirent, par la +suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant +au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au +bout de quelque temps, qu’au lieu d’une visite le +matin, elles iroient successivement en faire une +encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, +à cette dernière visite, des rôties au +sucre et des biscuits. Les princes de la famille +royale et les gens de la cour concoururent puissamment +à toutes ces bonnes œuvres, entre +autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui +avoit été ambassadeur en Espagne et en Italie, +et qui possédoit une grande fortune. En 1636, il +congédia ses domestiques auxquels il fit des pensions ; +il quitta son hôtel de Sillery après avoir +fait lui-même son inventaire, vendu ses bijoux, +ses meubles, et donné tout cet argent à Saint-Vincent +pour le distribuer aux pauvres ; il se réduisit +à une petite pension alimentaire, et céda +tous ses revenus, pour tout le temps de sa vie, +aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent ; +il vécut long-temps encore. Ainsi, sans faire +tort à ses héritiers (car il ne toucha point à ses +capitaux), il donna immensément aux pauvres +en se privant seulement de ses revenus. Il mourut +saintement comme il avoit vécu, et dans les bras +de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente +vertu, M<sup>me</sup> Legras, aida aussi Saint-Vincent +dans ces sublimes actions ; elle voyageoit dans +toutes les provinces pour y porter des aumônes, +et quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle +ne craignoit point de l’affoiblir en passant presque +toute sa vie avec des malades. Un jour, dans +ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une +fille qui avoit la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. +Saint Vincent lui écrivit à ce sujet ; voici +comment il termine cette lettre : « Ne craignez +point, notre Seigneur veut se servir de vous +pour quelque chose qui regarde sa gloire, et +j’estime qu’il vous conservera pour cela ; je célébrerai +la sainte messe à votre intention. »</p> + +<p>Cette prédiction fut accomplie, car M<sup>me</sup> Legras +ne fut point malade, et elle vécut trente ans +depuis cet événement, malgré les fatigues prodigieuses +auxquelles l’assujettissoit sa charité sans +bornes.</p> + +<p>Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état +déplorable où la Lorraine étoit réduite par le +malheur des guerres, résolut de la secourir : il +vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant +cette somme, il y joignit quelques autres +aumônes, qu’il recueillit des dames de la Charité, +inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit +établi les pères de la mission pour instruire et +prêcher dans les campagnes, et pour aller porter +la lumière de l’évangile chez les infidèles ; il chargea +ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli +pour aller le distribuer en Lorraine. A +leur retour, ces missionnaires firent un tableau +si frappant de la misère affreuse de cette province, +que Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux +efforts pour la soulager ; il eut encore recours +aux dames de la Charité, qui donnèrent +de nouvelles sommes : le saint obtint aussi de +l’argent de la reine-mère ; en outre, il s’adressa +à des hommes pieux et riches de Paris et de la +cour, ce qui forma une nouvelle association de +charité. Avec toutes ces cotisations, le saint fut +en état d’envoyer de nouveaux secours en Lorraine. +Cette ferveur de charité dura autant que +les malheurs de cette province, c’est-à-dire, dix +ans, et dans cet espace de temps, Saint-Vincent +procura et envoya par ses missionnaires, à diverses +époques, environ seize cent mille francs +d’aumônes. On a remarqué qu’un seul frère de +la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit +cinquante-trois voyages en Lorraine ; et ce qui +parut merveilleux, c’est que presque tous ces +voyages se firent au travers des armées, en des +lieux remplis de soldats et de pillards, et que +jamais un seul missionnaire ne fut ni volé ni +fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement dans +les lieux où ils alloient distribuer les aumônes ; +une grande quantité des malheureux habitans +de la Lorraine vint se réfugier à Paris ; Saint-Vincent +leur procura des asiles et la subsistance. +Il exerça la même charité à l’égard des Écossais +et des Anglais catholiques que des persécutions +amenèrent à Paris, et il alloit continuellement +voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une +personne bienfaisante, nommée Marie L’huillier, +voulut établir une congrégation de filles pour +l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous +la direction et avec les secours de Saint-Vincent. +Telle fut l’origine de l’utile congrégation des +<i>Filles de la Croix</i>. Non content d’avoir fait tout +ce qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent +fit à peu près les mêmes choses pour les pauvres +habitans des frontières de Champagne et de Picardie, +ruinés par les guerres ; et durant l’espace +de sept ou huit ans, il leur fit distribuer par ses +missionnaires la valeur de six cent mille francs, +tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens, +instrumens de labourage, grains pour ensemencer +la terre, etc. Le campement des armées +aux environs de Paris ayant causé une désolation +générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit +davantage les funestes effets, ayant été +assiégée long-temps et plusieurs fois de suite, ce +qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins +dans un état pitoyable de langueur et +de pauvreté. Pour surcroît de misère, cette malheureuse +ville se trouvoit infectée par des fumiers +pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on +avoit laissé une quantité de corps morts mêlés +avec des charognes de chevaux qui exhaloient +une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris +le misérable état de cette ville et de ses environs, +en fit le récit dans une assemblée des +dames de la charité, qui le secondèrent dans +cette bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. +Le saint se rendit sur le champ à Étampes, +là, il donna la sépulture aux restes des corps +morts trouvés dans les fumiers ; il fit parfumer +les rues et toutes les maisons de la ville ; et l’on +établit une distribution de potages qui se fit dans +la ville et dans les villages adjacens deux fois par +jour. Dans l’année 1653, Saint-Vincent établit à +Paris un nouvel hôpital, celui des Pauvres-Vieillards ; +il fut aidé dans cette bonne action par un +riche bourgeois qui fournit presque tous les fonds ; +on acheta et l’on meubla deux maisons, l’une pour +vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes. +Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, +allèrent visiter ce petit hôpital, et furent si édifiées +de l’ordre, de l’union et du bonheur qui +régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée +de former un hôpital général. Saint-Vincent +fit le plan de ce grand établissement : les dames, +sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des sommes +immenses ; l’une d’elles donna cinquante mille +francs à la fois, une autre assura seule une rente +foncière de mille écus ; en outre, elles firent des +quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à +cette entreprise la France entière. Toutes les +femmes de Paris travaillèrent à faire des chemises +pour les pauvres ; elles en firent dix mille. Le roi +donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, +et Saint-Vincent y ajouta le château de +Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans trouvés, +que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général +fut fondé. Outre ces prodigieux établissemens, +Saint-Vincent en fonda beaucoup d’autres dans +les provinces et les pays étrangers, par ses congrégations, +ses missionnaires et les secours particuliers +de ses amis, entre autres ceux du commandeur +de Sillery.</p> + +<p>Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, +Saint-Vincent vit deux soldats qui, le sabre à la +main, poursuivoient un pauvre artisan pour le +tuer : tout le monde effrayé fuyoit devant ces +furieux ; mais Saint-Vincent se précipita au milieu +d’eux, et fit un bouclier de son corps au +malheureux artisan qui étoit déjà blessé ; les soldats +étonnés s’arrêtèrent ; malgré leur fureur, ils +respectèrent un prêtre, et ce respect sauva la vie +d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats +promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent +pouvoit prétendre à toutes les dignités de +l’église, mais il n’en demanda aucune ; il ne sollicita +jamais que la place d’aumônier des galériens +de Marseille. Il se rendit dans cette ville, il adoucit +l’horreur de la situation des malheureux forçats, +il établit pour eux une infirmerie, il les fit +mieux traiter et nourrir ; en revenant à Paris, il +alla visiter toutes les prisons qu’il fit améliorer. +Il avoit, pour les prisonniers et même pour les +criminels, une affection particulière dont il avoit +donné une étonnante preuve dès sa première jeunesse, +à l’imitation de Saint-Paulin, qui se vendit +pour racheter un esclave ; car, ayant un jour rencontré +un forçat qui avoit été contraint d’abandonner +sa femme et ses enfans dans une grande +pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa liberté, +et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit +délivré ; mais quelques personnes pieuses ayant +eu connoissance de ce fait ; le retirèrent des +galères<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. Ce héros du christianisme et de l’humanité +mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa +mort fut aussi sainte, aussi belle que sa vie. Il +a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres +des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui +sont admirables d’un bout à l’autre ; en voici un +article : « Les sœurs de charité ne recevront aucun +présent, tant petit soit-il, des pauvres et +malades qu’elles assistent, se gardant bien de +penser qu’ils leur soient obligés pour le service +qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles +leur en doivent de reste, puisque, pour une +petite aumône qu’elles font, non de leurs biens +propres, mais seulement de leurs soins, elles se +font des amis dans le ciel, qui les recevront un +jour dans les tabernacles éternels. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails +dans la vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque +de Rhodez, un gros volume in-4<sup>o</sup>.</p> +</div> +<p>Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à +ce jour, scrupuleusement suivi ces beaux +réglemens<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc +de Laval, souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout +des pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des +Sœurs de Charité : il en envoya chercher deux qui, pendant +trois mois, le pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de +leurs soins et de leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement +guéri, il leur offrit un rouleau de quarante louis pour +en faire, leur dit-il, de bonnes actions ; elles le refusèrent, et ce +fut avec une sévérité qui lui fit connoître qu’il les avoit offensées. +Il étoit impossible d’insister, mais il leur envoya une ample +provision de café, de sucre, de chocolat, etc., etc., choses que +l’on peut offrir à toutes les religieuses. Les Sœurs de Charité +reportèrent aussitôt ce présent, en disant qu’elles l’auroient +acceptée si elles n’avoient rendu aucuns soins au malade ; +mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles ne recevroient jamais de +lui la moindre chose, <i>pas même une rose pour l’autel de la +suinte Vierge</i>. Telles furent leurs propres expressions. On a +entendu conter ce fait à M. le duc de Laval, lui-même.</p> +</div> +<p>Telle fut la prodigieuse influence que ce grand +saint eut sur son siècle, et tel est l’ascendant suprême +d’une vertu sublime jointe à une extrême +activité ; et Saint-Vincent naquit dans l’une des +dernières classes de la société (il étoit fils d’un +meunier). Mais, comme tous les saints, il sut +connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas +une minute !…<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> Quand on songe à cette tendance +universelle vers le bien de tous les ordres +de l’état, sous ce règne, à cette réunion de sentimens +bienfaisans et généreux, du roi, des reines, +des princes, du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie ; +quand on pense que ce fut aussi dans ce +temps que l’académie françoise fut fondée (par +un prêtre) ! et que l’on donna la première représentation +du <i>Cid</i>, et qu’enfin, on vit briller l’aurore +de cette littérature immortelle qui devoit surpasser +toutes les autres et n’être jamais égalée, on +trouve que dans ce siècle on approcha certainement +beaucoup plus que de nos jours d’une véritable +civilisation. Une chose essentielle y manqua. +On n’y fit point de lois sévères contre le duel, +cette gloire étoit réservée au siècle de Louis XIV ; +si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse +des exemples scandaleux et d’autant plus corrupteurs, +qu’ils avoient toute la séduction que peuvent +prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, +des manières et la galanterie. Mais ce prince eut +toujours, dans tous les temps, un grand fonds de +religion, et par conséquent, de droiture et de +justice, il posséda au plus haut degré une admirable +qualité, surtout dans les rois : il aima la +vérité ; enfin, lorsqu’il renonça à ses égaremens, +il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand +il épousa M<sup>me</sup> de Maintenon, il avoit à peine +47 ans. Depuis ce moment, il fut constamment +le plus religieux des souverains de l’Europe. Et +même long-temps avant, au fort de ses conquêtes, +il ne réprima jamais la noble hardiesse des grands +prédicateurs de cette époque, qui, tous, firent +retentir les chaires évangéliques de la juste censure +de la guerre, de l’ambition et de l’esprit de +conquête. L’académie françoise imita ce zèle apostolique, +et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du +prix d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en +1689, étoit le <i>mérite et la gloire du martyre</i> : +Deux discours sur cette matière furent lus dans +la séance publique et solennelle du 15 août : le +premier qui fut couronné démontroit avec force +l’élévation des vertus et du courage sublime que +donne la sainteté, et prouvoit en même temps +l’inconséquence, la fausseté, le néant des qualités, +dont l’orgueil et les intérêts humains sont les +bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle +d’une belle ode sur le même sujet, dans laquelle +étoit la strophe suivante :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">Fiers conquérans, qui, sur vos têtes,</div> +<div class="verse i2">Entassez lauriers sur lauriers,</div> +<div class="verse i2">Que sont vos superbes conquêtes,</div> +<div class="verse">Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers ?</div> +<div class="verse">Quelque terrain soumis, quelques villes domptées,</div> +<div class="verse i2">Quelques dépouilles remportées,</div> +<div class="verse">Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis.</div> +<div class="verse">Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine</div> +<div class="verse i2">Est obscure, inutile et vaine,</div> +<div class="verse">Sans même en excepter la gloire de Louis.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent +le mieux connoître le prix du temps, car ils le consacrent +entièrement à la vertu et à l’humanité ; et c’est ce que prouvent +tous les traits de leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque +de Milan, afin de ne pas perdre un instant, ne mangeoit communément +qu’en faisant ses courses journalières et bienfaisantes +à pied et à cheval. On trouve une semblable activité dans l’histoire +de tous les saints et même dans celle des pères du désert : +les uns bâtissoient de petits hospices pour les voyageurs égarés ; +d’autres cultivoient des jardins potagers dont ils portoient aux +villes voisines les légumes et les fruits, pour les vendre au profit +des pauvres ; d’autres encore faisoient des corbeilles et des paniers +d’osier destinés au même usage. Le plus fameux désert +étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce nom. Cette +ville étoit continuellement affligée du fléau de la peste, alors +tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs déserts, et +voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les malades, que +les parens et les domestiques abandonnoient entièrement à leurs +soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites retournoient +dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils +l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre +plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais +leur zèle ! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, +des ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles +d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays +étrangers, même dans les contrées les plus barbares !… Quelle +activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant distribuer +aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage ! Quel emploi +du temps ! ainsi que celui de leurs vicaires !… Quels travaux que +ceux des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la +Trappe, travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins +et dans les bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la +plus généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, +de pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes +les consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses +qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, +pour les pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et +qui, en outre, soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles +avec une charité si exemplaire et si touchante ! etc., etc., etc.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Il est bien remarquable que l’Académie françoise +alors, dans sa plus grande gloire, ait eu la +pensée de proposer un tel sujet, et de faire lire +publiquement les discours et cette ode en 1689, +précisément, un siècle avant la terrible révolution +pendant laquelle l’athéisme immola tant de +héros de la foi !…<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Voyez <i>les Martyrs de la foi, pendant la révolution +françoise</i>.</p> +</div> +<p>Il n’est pas étonnant que dans un temps où la +religion étoit en honneur, les prédicateurs et les +moralistes s’élevassent avec autant de force contre +les ambitieux et les conquérans ; ils connoissoient +ces anathèmes sacrés, si éloquens, si énergiques, +qui, comme toutes les paroles inspirées par l’esprit +saint, sont des oracles et des prédictions +éternelles :</p> + +<p>« Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui +reviens chargé de butin, car, tu seras dépouillé +à ton tour ; contempteur des hommes, tu seras +toi-même en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras +pas le fruit de tes rapines… (<i>Isaïe</i>, +ch. 33.) »</p> + +<p>« Le superbe sera étourdi comme un homme +ivre ; sa gloire se flétrira, ses désirs sont vastes +comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, +il réunira toutes les nations sous son empire, +il s’assujettira tous les peuples. (<i>Habacuc</i>.) »</p> + +<p>« Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, +le dieu des armées, parce que ton heure +est venue et que voici le temps où je dois te +visiter…</p> + +<p>« Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, +et ne trouvera point d’appui…</p> + +<p>« Alors… on lui dira…</p> + +<p>« Comment es-tu tombé du firmament, astre +lumineux qu’on voyoit briller au point du jour ? +Comment as-tu été renversé sur la terre, toi +qui frappois de plaies les nations ? (<i>Jérémie</i>.) »</p> + +<p>« Voilà que tu es précipité dans l’abîme.</p> + +<p>« Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et +diront en te contemplant : Est-ce là cet homme +qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes ? +Ses enfans ne s’élèveront point ; ils ne +seront point les héritiers de son empire, ils ne +couvriront point de villes la face de la terre. +(<i>Isaïe</i>.) »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22">CHAPITRE XXII.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Nous croyons avoir prouvé que sans la religion +et sans les prêtres nous serions dans une complète +barbarie, et que la vie dirigée par les principes +religieux est toujours aussi active qu’elle est pure. +Que doit-on donc penser de ces éternelles déclamations +sur la <i>paresse</i> et l’oisiveté des <i>dévots</i>, des +<i>prêtres</i> et des <i>religieuses</i>. Mais, quels sont ceux +qui leur font ces reproches ?… des hommes qui +passent leur vie à table, aux spectacles ou à des +soirées, et à jouer ; et des femmes qui consacrent +leurs journées à la toilette, aux visites et aux bals. +C’étoit ainsi que des célibataires dans le dernier +siècle frondoient avec véhémence le célibat<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. +Depuis long-temps, on nous a tellement familiarisés +avec les inconséquences, qu’il n’en est point +qui puisse nous frapper vivement : on nous a parlé +avec enthousiasme de la <i>liberté</i> en exerçant sur +nous le plus terrible despotisme ; on affectoit un +extrême dédain pour les titres et les honneurs, et +l’on sollicitoit des décorations et les titres de +comtes, de baron, de chevalier, etc. On vantoit +les <i>droits du peuple</i> en accablant d’impôts ce +<i>peuple roi</i>. On affichoit (dans des discours) une +touchante philantropie ; et pendant quatre ou cinq +ans, on égorgea des millions d’innocentes victimes. +On se contenta depuis d’exiler, de destituer +sans justice, d’allumer la guerre dans toutes les +parties de l’Europe, et de la faire comme les Goths +et les Vandales, en se <i>levant en masse</i>, en livrant +des villes au plus affreux pillage ; enfin, quoique +certaines personnes se piquent de <i>détester</i> les Anglais +(depuis la paix), elles ont adopté comme les +autres toutes leurs modes, leurs usages, les heures +de leurs repas, leurs boissons, leur cuisine, leurs +clubs. On imite toujours leurs jardins. On a pris +plusieurs phrases de leur langue, et jusqu’à leur +nouvelle et baroque écriture !…<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a> On déclame +sans relâche depuis trente ans sur la flatterie des +<i>anciens courtisans</i>, et l’on a poussé la flatterie +jusqu’à l’excès le plus étrange et le plus outré !…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Entre autres Voltaire, d’Alembert.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> De toutes les modes que le caprice a jamais inventées, la +nouvelle <i>écriture anglaise</i> est certainement la plus ridicule, car +il est absolument impossible d’en imaginer une raison bonne ou +mauvaise. Est-ce pour donner à l’écriture le premier de tous les +mérites, celui d’être parfaitement lisible ? Au contraire, cette +mode, en confondant toutes les lettres, rend les caractères tout-à-fait +illisibles : par exemple, on prend toujours au premier +coup-d’œil l’<i>n</i> majuscule pour un <i>h</i>, et le <i>p</i> pour un <i>f</i>, etc. Est-ce +pour la rendre plus belle ? Point du tout. Car elle gâte la +plus jolie écriture. Est-ce donc pour offrir le petit mérite de la +difficulté vaincue ? Pas davantage. Ces inutiles et doubles longues +queues en l’air, qui ressemblent à des piques, ne demandent +de l’écrivain ni habileté, ni la moindre adresse de la main. +Et cette mode fantasque rend surannées les écritures si lisibles, +si belles, de nos grands maîtres dans cet art, de Roland, de +Tardieu, d’Oudart, etc., et de tous leurs écoliers !…</p> +</div> +<p>Nous pourrions citer bien d’autres inconséquences +infiniment plus graves… Mais il faut +savoir s’arrêter !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23">CHAPITRE XXIII.<br> +De la sensibilité.</h2> + + +<p>Dans un siècle où l’on montre dans toutes les +conversations tant de <i>sensibilité</i>, on devroit aimer +la religion qui en prescrit les plus touchantes +preuves à tous les hommes. Il faut avoir une +mauvaise foi ou une ignorance bien extraordinaire +pour dire que la religion <i>rétrécit l’esprit +et dessèche l’âme</i>. Les livres sacrés disent : <i>Tous +ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens +droit.</i> En effet, jamais un impie n’a eu constamment +une parfaite raison dans ses discours ou +dans ses écrits, et moins encore une véritable +élévation d’âme et de caractère ; enfin, la sensibilité +doit se trouver surtout dans ceux qui croyent +à une religion qui fortifie et qui exalte par ses +commandemens toutes les affections pures et légitimes, +et qui dit à tous les fidèles :</p> + +<p>« Celui qui honore sa mère est comme un +homme qui amasse un trésor. Celui qui honore +son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et +il sera exaucé au jour de sa prière. Il jouira +d’une longue vie. Celui qui craint le Seigneur +honorera son père et sa mère, et il servira, +comme ses maîtres, ceux qui lui ont donné la +vie. Honorez votre père par actions, par paroles +et par toute sorte de patience. (<i>Prov.</i> ch. 1<sup>er</sup>). »</p> + +<p>« Dieu vous récompensera pour avoir supporté +les défauts de votre mère. Il vous établira +dans la justice, il se souviendra de vous au jour +de l’affliction, et vos péchés se fondront comme +la glace en un jour serein.</p> + +<p>« Combien est infâme celui qui abandonne son +père, et combien est maudit de Dieu celui qui +aigrit l’esprit de sa mère. (<i>Ecc.</i>, ch. 3). »</p> + +<p>« Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères +en ce qui est selon le Seigneur, car cela est +juste. Honorez votre père et votre mère afin +que vous soyez heureux et que vous viviez long-temps +sur la terre. (<i>Saint-Paul aux Éphésiens</i>, +ch. 6). »</p> + +<p>Quels enfans avec de la piété pourroient manquer +d’attachement, des plus tendres égards et +de soumission pour leurs parens ?</p> + +<p>La sainte écriture dit aux frères…</p> + +<p>« Le frère qui est aidé par son frère, est comme +une ville forte. (<i>Prov.</i> ch. 18). »</p> + +<p>« Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des +frères de vivre dans l’union ! (<i>Ps. de David</i>, +133.) »</p> + +<p>L’évangile dit aux époux :</p> + +<p>« Que les femmes soient soumises à leurs maris +comme au Seigneur. Et vous, maris, aimez vos +femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se +livrer lui-même pour elle. (<i>Saint-Paul aux +Éphésiens</i>, ch. 5). »</p> + +<p>La religion dit encore aux amis :</p> + +<p>« Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, +je vous donnerai demain, lorsque vous pouvez +lui donner à l’heure même. (<i>Prov.</i>, ch. 73.) »</p> + +<p>« Celui qui est ami aime en tout temps, et le +frère se connoît dans l’affliction. (<i>Prov.</i>, ch. 17.)</p> + +<p>« Le parfum et la variété des odeurs est la +joie du cœur, et les bons conseils d’un ami sont +la joie d’une âme. N’abandonnez point votre +ami ni l’ami de votre père. (<i>Prov.</i>, ch. 27.) »</p> + +<p>« Conservez dans votre cœur le souvenir de +votre ami, et ne l’oubliez pas lorsque vous serez +devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée +contre votre ami, ne désespérez pas, car il y a +encore du remède.</p> + +<p>« Quand vous auriez dit à votre ami des paroles +fâcheuses, ne craignez pas, car vous pouvez +encore vous remettre bien ensemble, pourvu +que cela n’aille point jusqu’aux injures, aux +reproches, à l’insolence, à révéler le secret ; +car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous +échappera. Gardez la fidélité à votre ami pendant +qu’il est pauvre, afin que vous vous réjouissiez +avec lui dans son bonheur. »</p> + +<p>« Je ne rougirai point de saluer mon ami, je +ne me cacherai point devant lui ; et si après cela +il me traite mal, je le souffrirai. (<i>Ch.</i> 17). »</p> + +<p>« Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car +celui d’hier ne sauroit lui ressembler. Le nouvel +ami est comme un vin nouveau : ce n’est +que lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable +plaisir. (<i>Eccl.</i>)<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Voyez l’ouvrage intitulé : <i>Morale de la Bible</i>, dans lequel +se trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, +avec le latin en regard.</p> +</div> +<p>Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en +décrit les charmes et en prescrit avec détail les +nobles devoirs. Aussi, tous les saints se sont-ils +toujours livrés aux tendres sentimens de la nature +et de l’amitié avec plus d’énergie que les autres +hommes. Saint-Grégoire eut pour ami intime le +diacre Pierre ; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype +avec la plus vive tendresse ; Saint-Siméon Stylite, +Antoine, son disciple ; Saint-Aphraate, Anthémius ; +Saint-Fulgens, Félix : ce dernier exposa +sa vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez +<i>Histoire ecclésiastique</i>). On en pourroit citer +une infinité d’autres, et l’on doit ajouter qu’il n’y +a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son +ami dans les périls et dans l’adversité, et aucun +n’a balancé à exposer sa vie ou même à la sacrifier +pour sauver celle d’un ami. Comme nous l’avons +dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité +dans toutes les autres affections légitimes : Saint-Nil, +en embrassant son fils qui revenoit d’esclavage, +s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance. +Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François +de Sales, éprouvèrent la plus vive douleur à +la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de +larmes. Voici ce que dit un historien<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> de l’attachement +mutuel de Saint-Louis et de son épouse : +« Le mariage de Louis avec Marguerite fut l’union +de deux âmes célestes ; mêmes inclinations, +mêmes vertus, tendresse égale. Elle le suivit +au-delà des mers et chez les infidèles ; elle fut +sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit +sur les affaires les plus importantes sans qu’elle +prétendît à cet honneur. Je le dois, disoit-il à +ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et +ma compagne<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> M. Gaillard.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence : +le roi d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques +démêlés particuliers ; l’empereur Rodolphe en fit autant +dans la suite.</p> +</div> +<p>Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne +qui ait eu un aussi beau mouvement de +sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule +dans son fameux sermon ? On sait que prêchant +devant toutes les dames de la cour, afin d’en obtenir +de nouveaux secours pour les enfans trouvés +qu’il avoit recueillis, il fit placer autour de sa +chaire tous ces enfans dans les bras de leurs +nourrices, et il commença le sermon le plus pathétique ; +mais, au milieu de son discours, les +enfans se mirent à crier, et Saint-Vincent s’interrompant +tout-à-coup en s’adressant à son auditoire : +« Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez +des voix mille fois plus éloquentes que la +mienne ; c’est votre pitié qu’implorent les gémissemens +de ces innocentes petites créatures !… » +A ces paroles, tout le monde fondit +en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires +pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés +furent donnés. Quelle philantropie <i>philosophique</i> +pourroit-on comparer à cette commisération +chrétienne, à ce zèle ardent de la charité !… +Et ceux auxquels la religion inspire de +tels sentimens, de telles actions, loin de s’en glorifier, +croyent seulement faire leur devoir ; en effet, +les gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.</p> + +<p>« La première règle (dit Massillon) sur l’esprit +dans lequel on doit pratiquer les œuvres de +miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme +des devoirs que nous acquittons ; une méprise +assez ordinaire parmi les personnes consacrées +aux œuvres saintes, est de se figurer que ces +pieuses occupations ne sont pas renfermées +dans le devoir, et de les envisager plutôt comme +des pratiques louables qu’une charité abondante +embrasse, que comme des obligations réelles +qu’une loi indispensable nous impose. L’amour-propre +favorise d’autant plus cette erreur, que +l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien +qui nous distingue : au lieu que les œuvres surajoutées, +en nous laissant plus de singularité, +nous laissent aussi plus de complaisance. On +aime à se dire en secret que le juste ne borne +pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi ; que +son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes +imparfaites n’ont été mises, comme dit l’apôtre, +que pour la foiblesse de l’homme encore charnel : +ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à +la perfection des conseils, et l’on s’applaudit +presque tout bas comme si l’on en faisoit de +reste. »</p> + +<p>« Cependant, il s’en faut bien que la foi ne +mette les offices de charité, rendus à nos frères, +au rang de ces œuvres arbitraires que la religion +laisse au choix des fidèles ; et parmi tous +les devoirs de tout état, la doctrine de Jésus-Christ +n’en connoît presque pas de plus sacrés +et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé +de son frère affligé. La loi qui nous ordonne de +l’aimer, nous fait, en même temps, un devoir +de le secourir ; puisqu’on n’aime pas tandis +qu’on peut être insensible au malheur de ce +qu’on aime ; en effet, le précepte de l’amour du +prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel +à la foi, si inséparable de la piété chrétienne, +ne se borne pas à nous défendre seulement de +ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser +leur réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter +à leur personne, de troubler leur repos. +Les païens et les peuples les plus barbares ont +eu des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, +ni ravisseurs, ni fourbes ni cruels ; ce +sont là des devoirs qui suivent la nature, et +jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien. »</p> + +<p>« La loi de la charité, particulière à la religion +de Jésus-Christ, va donc encore plus loin. +Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut +qu’elle aime ; ce n’est pas assez de ne pas nuire, +il faut qu’elle aide : c’est peu d’avoir les mains +pures du bien d’autrui, il faut qu’elle donne le +sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous +n’êtes pas bienfaisant ; que vous haïssez votre +frère affligé, si vous ne le soulagez pas lorsque +vous le pouvez ; que vous devenez l’auteur de +son infortune, si vous n’en êtes pas l’asile ; en +un mot, que vous usurpez ce qui lui appartient, +si vous lui refusez votre bien propre. »</p> + +<p>« Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, +dont le zèle puisse s’applaudir ; c’est une loi +commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par +la grâce qui, dans le baptême, nous associa à +l’assemblée des saints, nous devînmes tous les +membres d’un même corps et les enfans d’un +même père ; dès-lors nous contractâmes des liaisons +intimes et sacrées avec le reste des fidèles ; +dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur +égard, et ils ne le furent plus au nôtre ; dès-lors +ils ne furent plus pour nous ni esclaves, +ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens ; +ils furent nos frères : dès-lors leurs calamités +devinrent les nôtres, et leurs besoins nos besoins ; +dès-lors l’auguste qualité de chrétien, +qui nous unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux +de séparation, et ces différences vaines de +rang, de titres, de naissance, que la nature ou +les lois du siècle avaient mises entre eux et +nous<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. Tout ce qui arriva dans le corps sacré +des fidèles, devint notre affaire propre ; dès-lors +qu’un membre souffrit, nous dûmes souffrir +aussi ; et à moins de renoncer à ce lien divin +qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, +et qui est le seul fondement de notre espérance +et de notre droit aux promesses éternelles, nous +ne pûmes plus refuser aux besoins communs +nos soins, notre attention et notre ministère. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous +paroît plus utile que celui des séditieux qui ne parlent <i>d’égalité</i> +que pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.</p> +</div> +<p>Et quel désintéressement admirable donne la +religion ! tous les saints, toutes les personnes +véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême +degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions +de traits qui le prouvent, et dans tous les +temps, en voici un qui est tiré de la vie de Saint-François +de Sales : sur la fin de l’an 1618, François +fut obligé de venir à Paris avec le cardinal +de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal étoit +la conclusion du mariage du prince de Piémont +avec Christine de France. La princesse fut épousée +par procureur, et lorsqu’il fut question de faire +sa maison, elle choisit François pour son aumonier ; +il l’en remercia, disant que cette charge +étoit incompatible avec sa résidence à Genève ; +enfin, la princesse continuant de le presser, il +accepta, mais à deux conditions : l’une, qu’il résideroit +toujours dans son diocèse ; l’autre, que +quand il ne feroit point sa charge, il n’en recevroit +point les appointemens. « Ainsi, dit la princesse, +vous n’acceptez que le titre de ce que je +vous offre ; mais, si je veux vous donner vos appointemens +lors même que vous ne servirez pas, +me refuser cette satisfaction me paroîtroit un +scrupule poussé trop loin. Madame, lui répondit-il, +je me trouve bien d’être pauvre, je crains +les richesses ; elles en ont perdu tant d’autres ! +elles pourroient bien me perdre aussi. » La princesse +fut obligée de céder à sa délicatesse, elle tira +de son doigt un diamant, en lui disant : « C’est à +condition que vous le garderez pour l’amour de +moi. Je vous le promets, Madame, répondit-il, +à moins que les pauvres n’en aient besoin. En +ce cas, dit la princesse, contentez-vous de l’engager, +j’aurai soin de le dégager. Je craindrois, +Madame, repartit François, que cela n’arrivât +trop souvent, et que je n’abusasse enfin de votre +bonté. »</p> + +<p>C’est ce saint qui disoit : « Puisqu’on est obligé +d’aimer le prochain, il faut donc l’y aider. Les +personnes sincères semblent faites pour l’amitié +qui est l’assaisonnement de toute bonne société<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Voyez <i>Esprit de Saint-François de Sales</i>.</p> +</div> +<p>Ces mêmes vertus de désintéressement et de +charité sans bornes ont brillé avec le même éclat +dans tous les pays catholiques ; en Espagne, tous +les évêques et les archevêques, entre autres ceux +de Tolède, ont employé leurs revenus en aumônes +et à former les plus grands et les plus +utiles établissemens publics. En France, tout le +monde connoît la conduite et les actions admirables +des anciens archevêques de Lyon, qui ont +relevé tous les arts d’industrie en formant les +pieuses associations des <i>Frères des Ponts-et-Chaussées</i>, +des <i>Frères Vitriers</i>, etc., etc. ; de +M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque +de Toulouse, dans le même temps ; de +M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea +tant de pauvres et qui établit tant de manufactures ; +de notre pieux archevêque de Paris, M. de +Beaumont, qui se réduisoit à une véritable pauvreté +pour secourir les infortunés<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>, etc. etc., etc. ; +en Italie, comme nous l’avons dit déjà, les souverains +pontifes et tous les ecclésiastiques ont fait +en ce genre des choses dignes d’une éternelle admiration. +On sait que la plus grande et la plus +magnifique église de l’univers, élevée par les +papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir +fondé dans cette même ville l’hôpital<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a> pour +tous les pauvres, <i>le plus grand et le plus magnifique +qui existe</i> !… La plus insigne mauvaise foi +ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc +seules soutenir que la <i>religion dessèche l’âme</i>. +Il est aussi difficile de croire qu’elle <i>rétrécit +l’esprit</i> quand on songe aux talens supérieurs, à +l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des +pères de l’église et des grands orateurs chrétiens, +et à celle de plusieurs moralistes qui ont eu les +sentimens les plus religieux. Rien ne manque à +la perfection de la belle prose et à la belle poésie +fondée sur des principes religieux, parce qu’on +n’y trouve jamais d’inconséquences ; rien ne manque +à la perfection de la sensibilité qu’autorise et +qu’inspire la religion, parce que dans les peines +de cœur les plus déchirantes elle a toujours pour +contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, +et pour consolation les promesses divines.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Et que d’Alembert appeloit toujours le <i>Monstre mitré</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Celui du Saint-Esprit.</p> +</div> +<p>Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu +bien superficiel des bienfaits immenses de la religion +et de ses ministres, on en trouvera encore un +grand nombre de traits dans mes autres écrits, +mais épars ; il seroit bien à désirer qu’un écrivain +plus instruit et plus habile fît sur ce sujet un +ouvrage complet divisé à peu près comme il suit : +1<sup>o</sup> la morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement +des esclaves ; 2<sup>o</sup> l’humanité, le +soulagement des pauvres de tout sexe, de tout +âge, des infirmes et de tous les êtres souffrans ; +les établissemens de charité, le zèle courageux +de tous les religieux, des capucins dans les incendies, +des pères du désert dans les calamités +publiques, les épidémies, la peste, etc., etc. ; +3<sup>o</sup> l’instruction publique, les écoles gratuites et +les colléges ; la prédication, le petit et le grand +catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles +définitions morales et de si admirables explications +des commandemens de Dieu et des sept péchés +mortels ; les voyages lointains des missionnaires, +en Asie, en Afrique, en Amérique, et qui ont été +également utiles à la religion et aux sciences ; +4<sup>o</sup> les arts d’industrie, les manufactures, etc. ; +5<sup>o</sup> les beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, +la mosaïque, la musique, la poésie ; +6<sup>o</sup> les sciences, la botanique, l’histoire naturelle, +la mécanique, l’astronomie, la géographie, la +géométrie, les mathématiques ; 7<sup>o</sup> l’histoire, la +littérature, enfin, la diplomatie, la politique, +etc., etc.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24">CHAPITRE XXIV.<br> +De l’égoïsme.</h2> + + +<p>L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il +n’est pas aussi méprisé qu’il devroit l’être ; il a, +comme l’avarice, dans les petits détails de société, +un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, +et qui le garantit de la haine ; l’indignation ne +rit jamais, et les moqueries de la gaieté excluent +naturellement la censure véhémente. Cependant, +il n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible +avec la religion, la sensibilité et toutes +les vertus généreuses. Il est produit par une certaine +dureté de cœur, et surtout par l’orgueil ; +l’égoïste est absolument incapable d’aimer : il s’est +fait lui-même le centre et l’unique objet de toutes +ses affections, sentiment honteux qu’on veut toujours +dissimuler, qu’il est impossible de cacher, +et qui n’est point inhérent au cœur humain dont +tous les premiers mouvemens n’ont rien de personnel, +ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple +qui, sans aucune réflexion, expose si volontiers sa +vie pour sauver celle de son semblable ; il ne le feroit +peut-être pas en y pensant durant quelques minutes, +mais telle est sa première impulsion. Ainsi, +l’égoïste est un être dégradé. L’égoïsme donne +une occupation de soi-même que ne sauroit inspirer +le plus vif attachement dont tant de choses +doivent nécessairement distraire dans le cours de +la vie ; souvent, pour ne pas nous affliger, l’objet +que nous aimons le mieux nous cache ses +peines ; d’ailleurs, nous ignorons toujours un +grand nombre des maux physiques et des chagrins +passagers qui ne l’ont affecté que momentanément ; +mais l’égoïste est continuellement +averti de tout ce qu’il éprouve ; l’amusement, +l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent +pas de s’oublier un seul instant, de sorte qu’il +s’aime mille fois mieux que ne peut aimer la personne +la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui +donne d’implacables ressentimens contre tous +ceux qui blessent son orgueil excessivement susceptible +et toujours prêt à se révolter ; il est naturellement +vindicatif, ambitieux, car il est dévoré +du désir de s’élever au-dessus des autres ; par +la même raison, il est avare : il a indignement +épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération ; +la fausseté forme aussi l’un des traits +de son affreux caractère, puisqu’il est sans cesse +obligé de dissimuler, surtout dans les occasions +importantes, les motifs qui le font agir. Il est +même souvent forcé de feindre une grande sensibilité, +et alors, comme tous ceux qui ne l’éprouvent +pas, il en passe la mesure et il en pousse les +démonstrations jusqu’à l’extravagance.</p> + +<p>Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, +qu’on ne peut aimer un autre, et qu’une +grande passion qui n’a pas Dieu pour premier +objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus +coupables excès, il est évident que l’égoïsme peut +conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a vu que +trop souvent.</p> + +<p>Pour avoir une juste horreur de ce vice, il +suffiroit de songer qu’il n’en est point de plus +contraire à la religion qui nous ordonne de nous +oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que +des autres, de nous juger avec sévérité, de réserver +toute notre indulgence pour le prochain, et +qui nous commande expressément l’humilité, en +nous disant :</p> + +<p>« Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion ; +mais où est l’humilité, là est pareillement la +sagesse. Le Seigneur détruira la maison des +superbes. (<i>Prov.</i>, ch. 11 et 15.) »</p> + +<p>« Le commencement de l’orgueil de l’homme +est de commettre une apostasie à l’égard de +Dieu, parce que son cœur se retire de celui +qui l’a créé ; car le principe de tout péché est +l’orgueil.</p> + +<p>« L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, +non plus que la colère avec le sexe des femmes. +(<i>Eccl.</i>, ch. 18). »</p> + +<p>« Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou +dans vos pensées, ou dans vos discours, car +c’est par l’orgueil que tous les maux ont commencé<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. +(<i>Tobie</i>). »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> La rébellion de Satan, la chute du premier homme.</p> +</div> +<p>L’orgueil produit une infinité de vices, surtout +l’ambition démesurée, car l’orgueilleux est insatiable +de richesses, d’honneurs, de titres, de décorations ; +il a toutes les prétentions ; par conséquent, +il est envieux du mérite, des talens, de la +grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir ou +plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil !… +Il est également impossible que l’égoïste soit religieux, +et qu’il puisse s’attacher un ami ; un +philosophe moderne (voyez <i>les Dîners du baron +d’Holbach</i>) a dit : que l’on <i>peut calculer comme +on calcule les éclipses, le moment précis où deux +amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant +où ils cesseront de s’être utiles</i>. Cette horrible +maxime est une parfaite définition de l’espèce de +liaison qui peut exister entre deux égoïstes. Il +n’est certainement pas de passion plus exaltée +que l’égoïsme, puisque sans illusion l’égoïste <i>s’adore</i> +lui-même : on peut ne pas voir les défauts de +l’objet dont on a fait son idole, on peut être la +dupe de sa fausseté ; mais on ne peut s’abuser +ainsi sur son propre caractère.</p> + +<p>On sait avec une complète certitude si l’on +ment ou si l’on dit la vérité, si l’on est ou non un +hypocrite, etc. ; et cependant, avec les vices les +plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense +qu’à lui, rapporte tout à lui et n’aime que lui !… +Enfin, souvent irrité, toujours mécontent, susceptible, +défiant, soupçonneux, il ne peut goûter +une ombre de bonheur sur la terre. L’avare +même est beaucoup moins haïssable, car on peut +raisonnablement confondre l’avarice avec l’économie<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. +L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, +mais plein d’inquiétude pour cet avenir incertain, +et d’un moment qui peut n’avoir à tout +âge que quelques heures, ne donne rien, garde +tout pour lui, et amasse en secret des trésors s’il +le peut. En même temps, il veut briller, il est +presque toujours fastueux, et son luxe est plus +éblouissant que solide ; quand on ne s’occupe ni +de ses enfans, ni de ses héritiers, si l’on fait bâtir +une maison, on demande à son architecte qu’elle +puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans ; +on n’a qu’une <i>argenterie plaquée</i> ; on coupe tous +les bois de ses terres, et l’on place à fonds perdus +tout l’argent qu’on en retire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous +ceux qui ont les apparences de l’avarice ; ils suivent peut-être +à la lettre le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône +qu’en secret. Il existe un homme qui possède une grande fortune, +et qui, dès sa première jeunesse, conçut le projet de fonder +de beaux établissemens en faveur des infortunés ; il ne +confia point ce généreux dessein, et pour l’exécuter, il mit à +part tous les ans la moitié de ses revenus ; il plaçoit à mesure +toutes ces sommes, et sans toucher aux intérêts, ce qui lui produisit +quinze cent mille francs au bout de vingt ans, et durant +cet espace de temps, il passa pour être l’homme du monde le +plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le pieux usage +auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de connoître +avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer, non-seulement +par ses résultats, mais aussi pour la constance avec laquelle +cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps +en silence le mépris attaché à l’avarice ; il a pris les précautions +nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des établissemens +dont on vient de parler. Par respect pour son admirable +modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.</p> +</div> +<p>Il est glorieux pour la religion qu’un semblable +caractère soit sur tous les points en opposition +formelle avec les maximes et les commandemens +de la religion.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c25">CHAPITRE XXV.<br> +Suite du précédent.</h2> + + +<p>Pour donner une juste idée du bon <i>emploi +du temps</i>, nous devions parler des vertus, des +vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout +de la religion, base éternelle de toute instruction +morale.</p> + +<p>Un poète célèbre<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> a exprimé dans un bien +mauvais vers une pensée aussi fausse que révoltante ; +en parlant du temps, il dit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Tout le consume et l’amour seul l’emploie. »</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> M. de Voltaire.</p> +</div> +<p>Comment ? les études utiles, l’amitié, la bonté, +l’humanité, la bienfaisance, <i>consument le temps, +et l’amour seul l’emploie !</i>… Ainsi, l’épicurien +qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de +ses amours et de ses maîtresses, a fait seul un +bon usage du temps ! et le grand écrivain, le savant +laborieux, qui consacrent leurs talens et +leurs veilles au bien public, le sage vertueux +qui, pour épurer sa vie et perfectionner son caractère, +s’est constamment appliqué à maîtriser +ses passions, le guerrier dont la valeur a sauvé +sa patrie, le magistrat intègre, etc., tous ces personnages +n’ont fait que <i>consumer le temps !</i>… +Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes +étourdis irréfléchis et aux femmes galantes, mais +qui n’inspirera qu’un profond mépris à tous les +gens raisonnables.</p> + +<p>Un autre poète du siècle dernier fait dire à +<i>Héloïse</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour ! »</div> +</div> + +</div> +<p>Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit +des <i>vertus</i>. Il ne donne même pas (comme +on sait) la fidélité. Les poètes le représentent +avec des ailes, et en cela, l’expérience et la raison +s’accordent avec la mythologie. L’amour, lorsqu’il +est violent, est toujours exclusif, il veut régner +seul et avec un souverain empire ; c’est sans doute +pourquoi les anciens lui consacroient le myrte, +parce que cet arbuste est <i>exclusif</i> sur le terrain +dont il s’empare, il y domine en tyran et ne +souffre pas qu’une autre plante puisse y croître<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on +ne voit sous ces arbres ni fleurs, ni verdure ; les racines du +myrte s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas +même un brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.</p> + +<p>Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la +rose, comme symbole de la fraîcheur et de la beauté.</p> +</div> +<p>Toute <i>passion</i> est condamnable aux yeux de la +raison naturelle, ainsi qu’à ceux de la religion ; +les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits +que les passions sont incompatibles avec la sagesse, +parce qu’elles maîtrisent entièrement celui +qui s’y livre. <i>L’amour conjugal</i>, <i>l’amour maternel</i>, +ne sont point des <i>passions</i>, ce sont des +affections légitimes qui, fortifiées par le devoir, +prescrivent quand il le faut les sacrifices et les +dévouemens les plus héroïques, et qui sont immuables +comme les principes éternels qui les +commandent, qui les épurent, et qui les rendent +inébranlables. Quand ces nobles et touchantes +affections dégénèrent en passion, elles cessent +d’être vertueuses, car elles entraînent alors dans +la plus grande partie des égaremens causés par +les autres passions ; elles donnent un aveuglement, +une partialité déplorables, et une odieuse +personnalité ! elles exigent un retour <i>exclusif et +passionné</i>, et elles inspirent toute l’injustice de la +jalousie la plus extravagante et la plus puérile.</p> + +<p>Point de liens véritables, point d’affections durables +sans le devoir ; aussi, dit-on les devoirs +de l’amour maternel, de l’amour conjugal<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, +ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les <i>devoirs +de l’amour</i>. Ce dernier sentiment, qui ne peut +produire que des excès, des égaremens, et trop +souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit +susceptible, car on ne se fait une idole sur la +terre que pour obtenir soi-même un culte, puisqu’on +exige impérieusement dans cette espèce +d’idolâtrie une réciprocité parfaite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne +se profanent point en se transformant en <i>passion</i> : par conséquent, +en dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant +à tous les écarts d’une imagination déréglée.</p> +</div> +<p>Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter +l’admiration, que lorsqu’il s’accorde à tous +égards avec la raison, le devoir et la religion ; +quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs +heureux de toute erreur, on n’a plus de +règle de conduite, plus de frein, on tombe dans +une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, +mais qui, presque toujours, est aussi +coupable qu’elle rend insensé !… Depuis trente-cinq +ans, on a répété dans une infinité de romans +qu’<i>il faut aimer avec abandon</i>… On s’est extasié +sur les héros et les héroïnes de ces ouvrages qui +aimoient avec <i>abandon</i> !… Mais quel est cet +<i>abandon</i> ? c’est celui de tout principe et de toutes +les vertus, quand l’intérêt de la passion l’exige !…</p> + +<p>Les philosophes modernes ont particulièrement +célébré la <i>paresse</i><a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, et ils ont tâché de la +peindre avec les couleurs les plus aimables et les +plus séduisantes ; mais plusieurs écrivains, entraînés +dans le tourbillon philosophique, n’en +ont jamais partagé toutes les erreurs, et nés avec +de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils +avoient adoptées, et même avant la révolution. +Entre autres M. Thomas, qui, dans aucun temps, +ne prêcha la <i>morale</i> épicurienne, comme le prouvent +les beaux vers qu’il fit contre la paresse, et +qui doivent trouver place ici :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée +comme la <i>mère de tous les vices</i> ; et sans doute aussi parce +qu’elle dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, +et de lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire +des lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de +connoître des plagiats sans nombre !</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde :</div> +<div class="verse">Sors de l’indifférence où languissent tes jours.</div> +<div class="verse">Le temps fuit, hâte-toi ; demain la nuit profonde</div> +<div class="verse i3">T’engloutit pour toujours.</div> + +<div class="verse stanza">Quoi ! tu prétends penser, et ta folle sagesse</div> +<div class="verse">Dans un lâche repos s’avilit et s’endort :</div> +<div class="verse">L’homme est né pour agir ; ramper dans la paresse</div> +<div class="verse i3">C’est être déjà mort.</div> + +<div class="verse stanza">Regarde autour de toi, contemple tout l’espace ;</div> +<div class="verse">Par quel divin accord le monde est gouverné ;</div> +<div class="verse">Nul être n’est oisif ; tout occupe sa place ;</div> +<div class="verse i3">Et tout est enchaîné.</div> + +<div class="verse stanza">Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes,</div> +<div class="verse">Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu ;</div> +<div class="verse">Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde,</div> +<div class="verse i3">Et tout nourrit le feu.</div> + +<div class="verse stanza">Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle,</div> +<div class="verse">Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté !</div> +<div class="verse">Toi seul indépendant de la chaîne éternelle</div> +<div class="verse i3">Es sans activité.</div> + +<div class="verse stanza">Les hommes t’ont servi même avant ta naissance ;</div> +<div class="verse">Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.</div> +<div class="verse">De vingt siècles unis la lente expérience</div> +<div class="verse i3">T’a préparé les arts.</div> + +<div class="verse stanza">La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,</div> +<div class="verse">Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins,</div> +<div class="verse">Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile ;</div> +<div class="verse i3">Tout réclame tes soins.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><i>Ode sur les devoirs de la société</i>, par M. <span class="sc">Thomas</span>.</p> + +<p>La divinisation des passions est la principale +cause des succès de la secte philosophique. Cette +sentence absurde : « <i>Les passions sobres font les +hommes communs</i><a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> », a fait plus de mal que tous +les volumineux écrits de <i>Spinosa</i>, de <i>Hobbes</i>, etc. +Cette maxime flattoit le penchant et l’orgueil +d’une infinité d’individus qui, encouragés par +une autorité si <i>respectable</i>, croyoient être des +hommes de génie, en se livrant en tous genres +à la licence la plus effrénée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole, +Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne, +Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, +Leibnitz, Pope, Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui +avoient certainement des passions <i>très-sobres</i>, étoient des +hommes bien <i>communs</i> !…</p> +</div> +<p>N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes +de l’antiquité prirent le parti d’en faire une vertu. +Les chefs de la philosophie moderne ont fait le +même honneur à tous les vices.</p> + +<p>Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice +ne nous déplaît réellement que lorsqu’il est visiblement +ridicule, ou lorsqu’il blesse nos propres +prétentions. Quand il est fondé sur de grands +succès, nous sommes naturellement portés à l’admirer ; +on diroit qu’il nous soulage : de là, tant +de traits présomptueux rapportés par les historiens +comme des traits héroïques, tant de réponses +insolentes citées comme des mots sublimes.</p> + +<p>L’antiquité païenne offre une multitude innombrable +d’exemples de ce genre, mais la philosophie +moderne a quelquefois poussé l’insolence +plus loin encore, et souvent avec une inconséquence +véritablement risible. Nous avons vu que +J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie : +qu’il ne <i>peut regarder un seul de ses livres sans +frémir, parce qu’au lieu d’instruire, il empoisonne</i>, +et qu’il avoue en propres termes : qu’<i>avec +tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat</i> !…</p> + +<p>Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, +archevêque de Paris, s’exprime ainsi :</p> + +<p>« Oui, je ne crains pas de le dire : s’il existoit +en Europe un seul gouvernement éclairé, un +gouvernement dont les vues fussent vraiment +utiles et saines, <i>il eût rendu des honneurs +publics à l’auteur d’Émile, il lui eût élevé des +statues, etc.</i> »</p> + +<p>C’est encore (dit l’estimable auteur de la <i>Morale +de la Bible</i>) J.-J. Rousseau, dont la vie entière +ne fut qu’une longue série de turpitudes, +qui, dans ses confessions, dit :</p> + +<p>« Que la trompette du jugement dernier sonne +quand elle voudra ; je viendrai, livre à la +main, me présenter devant le souverain juge. +Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce +que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et +le mal avec la même franchise ; je n’ai rien tu +de mauvais, rien ajouté de bon… Je me suis +montré tel que je fus, méprisable et vil quand +je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je l’ai +été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as +vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de +moi l’innombrable foule de mes semblables ; +qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent +de mes indignités, qu’ils rougissent de +mes misères. Que chacun d’eux découvre +à son tour son cœur au pied de son trône, +avec la <i>même sincérité</i>, et puis qu’un seul +te dise, s’il l’ose : <i>Je fus meilleur que cet +homme-là.</i> »</p> + +<p>Il est assurément impossible de pousser plus +loin l’extravagance et les illusions de l’orgueil et +de l’impiété. Quoi ! l’homme qui convient qu’il a +été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de +sa vie, a manqué de mœurs, qui a volé, qui a +mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé deux +fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, +malgré le titre de <i>citoyen de Genève</i>, écrivoit +sans cesse contre <i>Genève</i><a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, quoi ! cet homme +se croyoit <i>meilleur</i> que tous les saints et tous les +grands hommes dont nous avons déjà parlé ! Il +pouvoit penser que ses infâmes confessions effaceroient +dans l’éternité les écrits immortels des +Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, +des Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, +enfin, de tous les pères de l’église, ainsi +que ceux des éloquens et célèbres adversaires de +l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, +puisque dans son ignorance et sa démence +philosophique il osoit défier tous les héros de la +religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, +dont la vie fut toujours si constamment admirable +et pure, d’avoir surpassé le mérite de ses actions +et la perfection de sa conduite et de son caractère.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.</p> +</div> +<p>Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est +inconcevable, mais, dans le cours ordinaire des +choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le +grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons +point. Elle n’est pour nous, en général, qu’une +écorce de bon goût, qu’une modération apparente ; +il semble même que nous estimerions moins un +grand homme, si nous étions sûrs qu’il ne sait +pas s’apprécier lui-même ; il auroit de moins un +suffrage précieux, le sien propre ; il ne paroîtroit, +pour ainsi dire, qu’une espèce de machine qui +n’agit que par une impulsion irrésistible, car +nous ne sommes pas assez purs pour admirer une +telle vertu.</p> + +<p>La modestie est d’un agréable commerce ; +mais, loin de causer l’enthousiasme qu’inspire +une fierté superbe, quand nous sommes forcés +d’y croire ; elle ne nous paroît qu’une aimable +simplicité d’enfant, qui nous fait rire, et c’est +ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La +Fontaine.</p> + +<p>Nous croyons avoir prouvé que les <i>passions</i>, +lorsqu’elles sont violentes, loin <i>d’avoir des vertus +particulières</i>, ne peuvent produire que des égaremens +et des vices, et que tout ce qui est solidement +utile et bon ne peut venir que de la religion.</p> + +<p>L’un des grands caractères de vérité de cette +religion divine est d’élever l’âme et l’esprit ; jamais +l’impiété n’a produit une pensée sublime. Tout +est majestueux dans la religion, tout est sec et +froid dans l’impiété ; il est impossible de combattre +la religion avec l’éloquence des orateurs chrétiens +qui l’ont défendue : aussi, les impies du plus +grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire +qu’avec des sarcasmes et des plaisanteries.</p> + +<p>L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne ; on +ne la prêchera jamais avec le sentiment et le génie +qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme. Ah ! +sans doute, la piété doit augmenter le talent, et +peut en tenir lieu puisqu’elle exalte toutes les +vertus ! Inspire-t-elle le courage ? on s’offre sans +crainte à la mort, on la fixe avec sérénité ; souvent +même avec joie, on supporte les tourmens +avec une patience inébranlable. L’humanité, la +compassion, sont-elles fortifiées par la piété ? on +traverse les mers, on s’expose à tous les dangers +pour être utile à ses semblables, on se charge de +leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital aux +devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La +grandeur d’âme est-elle perfectionnée par la religion ? +on justifie en secret son ennemi, on le +défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais +s’en vanter ; on le secourt dans le malheur, on le +prévient, on le console, on l’aime. Enfin, le désintéressement +est-il le fruit d’une éminente piété ? +on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on +se dépouille entièrement. Ce dévouement extraordinaire, +cet enthousiasme de vertu et d’humanité, +n’est pas seulement commun parmi les parfaits +<i>dévots</i>, il est universel. Tous regardent le faste, +la mollesse et l’ambition comme des crimes ; tous, +en se sacrifiant pour les autres, ne croient que +remplir un devoir indispensable, car tels sont les +préceptes de l’évangile. Il est bien juste qu’une +vertu si utile aux autres nous le soit encore à +nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est +jamais pur et sans mélange, tandis que le malheur +y peut être complet et sans espoir comme sans +ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, +flétri, découragé par une longue suite de +revers et d’injustice ? Que devient-il alors s’il est +à la fois isolé, abandonné, méconnu ? Mais, si la +religion l’éclaire, il supporte ses maux ; si elle +l’enflamme, il les bénit. Qu’elles sont touchantes +et sublimes pour l’infortuné, ces belles paroles de +l’évangile : <i>Bienheureux sont ceux qui pleurent, +parce qu’ils seront consolés !</i> et celles-ci : <i>Mes +frères, regardez comme le sujet d’une grande +joie les diverses afflictions qui vous arrivent, +sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience.</i> +(Épit. Saint-Jacques.)</p> + +<p>La philosophie ne pouvant offrir le moindre +secours dans les maux extrêmes, tolère ou conseille +le suicide. Alors, en effet, dans son système, +elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence +et sans barbarie. Mais, si le philosophe, +parvenu au dernier excès du malheur, n’a pas la +force de se tuer, quelle sera son existence ? Voici +un aveu qui est échappé à l’impiété même :</p> + +<p>« Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu +que quelques hommes sur le bord du +crime, quand cette opinion n’auroit prévenu +que dix assassinats, dix calomnies, dix jugemens +iniques sar la terre, je tiens que la terre +entière doit l’embrasser<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Dictionnaire philosophique</i>.</p> +</div> +<p>Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne +récompense, qui ne veut ni culte ni prières, ne +peut avoir la moindre influence sur la conduite +de ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt +à penser à lui, et ce Dieu, comme on sait, +n’empêche ni de <i>calomnier</i>, ni de rendre des <i>jugemens +iniques</i>. Mais le vrai Dieu, le Dieu des +chrétiens, menace, épouvante le coupable ; promet +un prix au repentir ainsi qu’à la vertu, et +console l’infortuné. Voilà une croyance utile, +voilà celle que le seul intérêt de l’humanité auroit +pu rendre respectable. Enfin, l’auteur du paragraphe +qu’on vient de citer n’auroit pu nier que +les maximes de l’évangile ont prévenu plus de +<i>dix crimes</i>, ont fait faire plus de <i>dix actions</i> charitables, +depuis près de deux mille ans. Pourquoi +donc ne désire-t-il pas que la <i>terre entière embrasse</i> +une croyance si salutaire ?…</p> + +<p>Les philosophes modernes qui ont calomnié +avec tant d’acharnement et d’impudence les papes, +les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné les +confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les +sarcasmes de l’impiété ; cependant, toutes ces +pieuses associations, dont on ne voit d’exemples +que dans les pays catholiques, ont été formées +par la charité chrétienne, et produisent, depuis +des siècles, une suite non interrompue d’actions +bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de +nos jours sont, en Italie, dans la ville de Sienne, +la confrérie de Sainte-Catherine de Sienne, qui +paie tous les ans un certain nombre de dots pour +établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie +fait tous les ans, le jour de la fête de +Sainte-Catherine, une procession solennelle à +laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues +de blanc qui doivent être dotées, et en outre, +après la procession, la confrérie va délivrer des +prisonniers pour dettes.</p> + +<p>A Rome, une confrérie semblable distribue de +même des dots tous les ans, le jour de l’annonciation +de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui +veulent ou se marier ou se faire religieuses.</p> + +<p>Un auteur, qui malheureusement ne sauroit +être suspect lorsqu’il loue des établissemens religieux, +s’exprime ainsi en parlant de la ville de +Bergame :</p> + +<p>« Il y a à Bergame un établissement admirable +dont je ne connois point ailleurs d’exemples. +C’est une confrérie pour les besoins des prisonniers. +Cette pieuse association fournit aux +pauvres prisonniers du pain, de la viande, des +habits ; il y en a quelquefois près de cent à la +charge de cette confrérie. »</p> + +<p>Cette charité chrétienne, si digne en effet +d’admiration, loin d’être un exemple unique, +étoit exercée jadis sous la même forme dans toute +la France, et se retrouve encore en Espagne et +en Portugal. Écoutons sur ce sujet l’estimable +traducteur du voyageur le plus exact et le plus +véridique.</p> + +<p>« On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens +charitables ; les plus remarquables +sont ceux des associations connues sous le nom +de <i>Confrérie de la miséricorde</i>, qui s’empressent +de prodiguer à l’humanité souffrante les +soins et les secours, quelle que soit la croyance +ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme +pour en être assisté. Leur charité ne se +borne pas à accueillir les affligés, elle va encore +les chercher et leur porter des consolations et +des secours dans leurs asiles particuliers. Ces +confréries si respectables se chargent aussi des +orphelins et des enfans des familles pauvres ; +elles les gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où +ils peuvent être envoyés en apprentissage. Elles +les placent alors chez des marchands, dont +l’humanité et la probité leur sont connues ; et +à moins d’inconduite de la part de ces enfans, +elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à +ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend +de leur honnêteté : quand leurs mœurs +sont irréprochables, ces associations les dotent, +et de jeunes marchands industrieux les épousent +pour profiter de cette dot et se ménager +en même temps la protection des confréries. +Les membres de ces sociétés visitent les prisons +et les hôpitaux, et font parvenir des secours +aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis +pour les assister. Aussitôt qu’un criminel est +condamné à la mort, ils ne l’abandonnent plus. +Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de +l’exécution, où ils l’exhortent au repentir. Leur +humanité s’étend jusqu’au delà-même du tombeau, +car ils recueillent le corps de la victime +qu’ils ensevelissent avec décence, et ils font +dire un certain nombre de messes pour le repos +de son âme. »</p> + +<p>« Il seroit presque impossible de faire l’énumération +de tous les actes de charité de ces +frères de la miséricorde, dont la bienfaisance +est fondée sur les principes les plus purs de la religion, +sans aucun alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. +Ames ardentes et généreuses ! respectables +bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle +récompense vous attend au tribunal suprême +de la justice divine ! Mais Lisbonne n’est pas +la seule ville où il y ait de pareilles associations. +On en trouve dans toutes celles non-seulement +du Portugal, mais encore de ses colonies ; nous +désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent +partout, ou plutôt qu’elles n’aient de bornes +que celles du globe. » (<i>Voyage en Portugal, +fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques +Murphy.</i>)</p> + +<p>La sainte <i lang="es" xml:lang="es">Hermandad</i>, en Espagne, que l’on +confond quelquefois très-mal à propos avec l’Inquisition, +est une confrérie répartie dans différens +cantons du royaume de Castille seulement, +et qui n’a d’autre objet que de veiller à la sûreté +des campagnes, en poursuivant ceux qui en troublent +la tranquillité ; elle est subordonnée au conseil +de Castille, dont elle reçoit ses lois : une des plus +positives est de ne pas étendre sa juridiction à +l’enceinte des villes ; il y avoit en France, avant +la révolution, un nombre infini de <i>confréries</i> de +ce genre, pour le soulagement des infortunés, +particulièrement dans les provinces méridionales, +et à Paris, entre autres les associations formées +par des curés, celle des <i>Dames de la Charité</i>, +celle de la <i>Charité maternelle</i>, qui se sont renouvelées +depuis le règne de la terreur, avec +une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec +détail dans les <i>Veillées de la chaumière</i>), admirables +associations, et qui sont composées de +personnes également recommandables par leur +piété et par leur active charité.</p> + +<p>Les bienfaits publics de la religion sont immenses ; +mais cette religion auguste qui prescrit +l’humilité, qui commande de faire toutes les +bonnes œuvres avec mystère ! quel bien n’a-t-elle +pas dû produire en secret ? Que d’actions, +et les plus sublimes, inspirées par elles, sont +pour jamais ignorées ! Combien, en se cachant, +elle a secouru d’infortunés ! combien elle a +réparé d’erreurs et prévenu de crimes ! combien +elle a vaincu de passions ! Quelles vertus n’a-t-elle +pas exaltées ! quelles consolations n’a-t-elle +pas données !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c26">CHAPITRE XXVI <span class="xsmall">ET</span> DERNIER.<br> +Conclusion.</h2> + + +<p>Quelques personnes diront peut-être que les +derniers chapitres de cet ouvrage n’ont point de +rapport avec son titre, mais cette critique seroit +mal fondée ; l’activité n’est louable et bonne que +lorsqu’elle est constamment dirigée vers le bien ; +quand au contraire elle se porte, je ne dis pas au +mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, +elle est mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien +de plus actif, d’esprit et de corps, que les intrigans, +les ambitieux, et même les scélérats : l’activité +des passions et du vice doit par sa nature +être infiniment plus grande que celle de la vertu ; +car la nécessité du mystère et de mille précautions +indispensables, les craintes, les inquiétudes, multiplient +les démarches, les projets et le travail de +tête.</p> + +<p>Sans doute, dans toute bonne éducation, on +enseigne que la route de la vertu est la plus sûre +ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions +doivent tendre vers la perfection autant que la +nature humaine y peut atteindre. Mais un jeune +homme, dès ses premiers pas dans la société, +trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie +une infinité de <i>préjugés mondains</i>, délicatement +mêlés aux idées justes et morales, et souvent +avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit +à peine ; d’ailleurs, il craint d’abord de +montrer de la contradiction ou de la pédanterie, +ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses +principes s’altèrent insensiblement et deviennent +quelquefois tout-à-fait arbitraires ; à moins d’une +grande force d’esprit et de caractère, les jeunes +gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, +tombent peu à peu dans cette funeste confusion +d’idées. Il nous a paru utile d’offrir à la jeunesse +de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience, +puissent, en abrégeant les études, leur donner les +moyens d’acquérir de nouvelles connoissances en +conservant celles qu’ils doivent à l’éducation. Mais, +nous devions surtout chercher à les préserver de +la fatale influence des principes relâchés qui, +lorsqu’on les adopte, peuvent si facilement conduire +à la dépravation : ainsi, il étoit indispensable +de donner avec précision des définitions +exactes de la véritable et de la fausse gloire<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, +et de réfuter toutes les fausses opinions contre la +religion, et qu’on a, dans ces derniers temps, érigées +en maximes comme celles-ci, par exemple : +<i>Que la religion rétrécit l’esprit et dessèche l’âme</i> ; +<i>qu’elle est ennemie des beaux-arts et de l’industrie</i>, +et tous les lieux communs débités depuis +quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la +paresse des prêtres. Nous avons répondu par des +faits incontestables qui prouvent que les beaux-arts, +la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, +l’industrie, les sciences, l’établissement +des manufactures, celui des hôpitaux, et +toutes les fondations bienfaisantes, le défrichement +des terres, etc., sont uniquement l’ouvrage +de la religion et des prêtres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille +de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la +jeunesse les plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. +Quelles belles pages on peut maintenant ajouter au discours de +Bossuet sur l’histoire universelle ! Puisque cet admirable écrivain +n’a vu dans l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher : +la marche patiente et majestueuse de la Providence, les desseins +de la sagesse suprême et l’accomplissement merveilleux de +ses desseins sublimes !…</p> +</div> +<p>Les jeunes gens feront toujours un bon emploi +du temps, quand ils auront des idées bien affermies +et bien stables sur la morale, sur les devoirs +qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle +peut donner. Nous avons tâché de leur rappeler +ces vérités éternelles, et dans un livre assez court +pour qu’il soit possible de le relire quelquefois +sans suspendre ses études et ses occupations journalières. +En recommandant tant de fois à la jeunesse, +dans le cours de cet ouvrage, la vigilance +et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir +contre un genre d’activité plus nuisible aux +talens et aux progrès des connoissances humaines +que ne sauroit l’être l’indolence ; nous voulons +parler de l’activité physique, c’est-à-dire du corps, +qui exclut presque toujours celle de l’esprit. Il y +a dans cette activité un mouvement machinal, +une turbulence qui s’accorde bien difficilement +avec les goûts sédentaires que demandent l’étude +et la méditation ; les mouvemens violens du corps +suspendent en nous la faculté de penser, et quand +on la suspend long-temps et d’habitude, on finit +par la perdre. Aussi, tous les hommes qui se livrent +exclusivement aux exercices du corps, ou +qui ont un penchant naturel pour tout ce qui les +fait agir, sortir de chez eux, et qui, entre autres +choses, aiment la chasse avec passion, tous +ces hommes sont presque sans exception, d’une +grande ignorance, et n’ont aucune aptitude pour +l’étude.</p> + +<p>Voici la règle à cet égard : l’activité continuelle +du corps est pernicieuse quand elle se borne à +satisfaire des goûts et à se procurer des amusemens ; +mais elle est admirable lorsqu’elle n’est +employée qu’à remplir les devoirs fatigans de +soldat, d’officier, de général d’armée, etc., ou +qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, +pour secourir ses semblables, et pour leur rendre +quelques services. Le corps doit être subordonné +à l’âme ; c’est là ce qui nous distingue éminemment +de la brute : par conséquent, les ressorts de +notre corps ne doivent point, comme ceux d’une +mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, +et qui devient une constante routine ; l’âme +doit les ennoblir en les dirigeant toujours par une +volonté raisonnable et bienfaisante.</p> + +<p>Maintenant, la jeunesse françoise doit être +éclairée par une expérience que même dans le +siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son +berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré +des <i>ombres de la mort</i> !… Née dans des +lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de l’impiété, +elle est aujourd’hui témoin du triomphe +éclatant de la sagesse, des principes monarchiques +et de la religion !… Cette jeunesse si valeureuse +dans tous les temps connoît avec certitude, par +une tradition toute récente et par le témoignage +de ses propres yeux, tout ce que l’esprit d’indépendance +et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent +produire de folies et de forfaits ; tout ce que +la fausse gloire peut avoir d’éblouissant, de fragile ; +tout ce que la gloire véritable a de généreux, +de sublime et de solide ! elle a vu combien +la vertu est respectable et touchante dans le malheur, +combien l’ambition, toujours flétrie par les +revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès, +pour soutenir une grande renommée<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>… +Elle voit enfin les seuls triomphes dignes d’exciter +une vive et durable admiration, et la Providence +lui offre encore un grand spectacle, +celui du crime non-seulement déçu, puni, mais +profondément humilié ! Leçon utile autant que +mémorable que l’histoire n’a jamais donnée +d’une manière aussi frappante qu’à l’époque de +la guerre généreuse, brillante et magnanime, +qui vient de se terminer avec tant de gloire et de +bonheur <a id="a12" href="#n12">(12)</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées +victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que +la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable, +parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables +de l’injustice des guerres.</p> +</div> + +<p class="c gap xsmall">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="notes">NOTES<br> +<span class="xsmall">RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME.</span></h2> + + + + + +<h3><a id="n1" href="#a1">(1)</a> CHAPITRE V.</h3> + + +<p>Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les +repas ne s’est conservée que dans les monastères, +mais elle est très-ancienne : Pline, le jeune, dans ses +lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire +à table, même quand il avoit du monde, et qu’un +jour, un des convives interrompant le lecteur, lui +fit répéter un mot qu’il avoit mal prononcé, et que +Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette interruption +coûtoit au moins deux lignes aux assistans. +Pline, le jeune, ajoute : <i>N’étoit-ce pas là être bon +ménager du temps ?</i></p> + +<p>Un des plus grands souverains qui aient honoré le +trône, l’empereur Charlemagne, se faisoit aussi lire +pendant ses repas. Jamais prince ne fut aussi <i>bon +ménager du temps</i>.</p> + +<p>Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en +881, donnoit à Louis III le conseil de suivre l’exemple +de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit des +tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il +ne dormoit pas, jeter sur le papier les idées +utiles à la discipline de l’église et à la police de son +royaume, qui pourroient s’offrir à son esprit dans le +silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou +fixer pendant la dissipation du jour.</p> + +<p>M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le +passage latin qui contient cette disposition du concile, +dont le rédacteur fut le célèbre Lincmar, l’un +des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. +Ce fut en connoissant ainsi le prix du temps, que +Charlemagne put suffire à tout ; on a peine à concevoir, +en lisant sa vie, comment un seul homme a +pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, +à la fois, grand législateur, grand capitaine et le premier +restaurateur, en France, des sciences, des lettres +et des arts ! Un de ses <i>capitulaires</i> contient une +disposition très-utile, et qui a été dans la suite la +source de toute instruction. Les évêques y sont +exhortés à établir des écoles d’instruction publique ; +il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par des +ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de +génie, pensoit avec raison que la religion est la seule +base de toute instruction utile et solide ; il établit, +lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge +mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. +Dans la lettre circulaire qu’il écrit aux métropolitains +et aux abbés pour l’établissement de ces écoles, il +dit expressément : « Il vaut mieux, sans doute, faire +le bien que de le connoître ; mais on le fait plus +sûrement quand on le connoît… Des soldats de +l’église, tels que vous, doivent être des hommes +pieux et savans, et nous souhaitons surtout que +vous viviez bien ; mais nous souhaitons aussi que +vous parliez bien. »</p> + +<p>Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes +écoliers établis dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit +le temps d’examiner avec les maîtres leurs compositions.</p> + +<p>Après avoir loué son inconcevable activité, son +historien ajoute : on a vu Louis XIV résister presque +seul aux efforts de l’Europe conjurée contre lui ; +mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer +de grandes choses par de grands ministres, et +les faisoit exécuter par de grands généraux. Charlemagne +étoit seul, son ministre et son général ; il dirigeoit +tout, il exécutoit tout, il étoit partout ; on l’a +vu plus d’une fois venir achever, sur les bords du +Rhin, du Veser ou de l’Elbe, une campagne qu’il +avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de l’Ofanto. +Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un +plus haut degré l’art de faire les plus grandes choses +avec facilité, et les difficiles avec promptitude. Les +affaires renaissoient de toutes parts, il les finissoit de +toutes parts.</p> + +<p>Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne +comme un de ceux qui avoient le plus réfléchi +sur l’<i>emploi du temps</i> ; il considéroit le temps sous +un rapport mélancolique et assez neuf : sa durée lui +paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du +monde la plus précaire. Fortement frappé de l’idée +que la vie peut nous échapper à chaque instant, il +portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon, et +lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit +quelque idée qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt +sur ses tablettes, n’eût-il été qu’à trente pas de sa +maison.</p> + +<p>On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant +que M<sup>me</sup> d’Aguesseau se faisoit toujours attendre +dix ou douze minutes avant de se rendre dans +la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement +pendant ce temps, afin de ne pas perdre +un instant ; il en résulta, au bout d’une quinzaine +d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes, +qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif.</p> + +<p>Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès +l’âge de 25 ans, il s’étoit fait un plan de journée +dont il ne s’étoit jamais écarté que pour cause de +maladies ; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit +toujours ; et se promenant seul, il composoit pendant +ses promenades, il disoit qu’on ne peut bien régler +sa vie qu’en réglant invariablement ses journées.</p> + + +<p class="gap"><i>Nota.</i> La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici +sous le chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui +servir de suite.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n3" href="#a3">(3)</a> CHAPITRE XII.</h3> + + +<p>On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser +toutes les notions reçues du bon sens et de la morale : +dans des vers, dans des discours de tribune, dans +des romans, on s’est accordé à chercher tous les +moyens possibles de rendre le vice intéressant et le +devoir méprisable, entreprise digne de ceux qui +avoient détrôné la vertu pour couronner le crime. Le +peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile +d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce +qu’on a fait durant la révolution. On lui a dit que +les Romains abolirent la royauté, que Turquin fut +détrôné ; mais on ne lui a pas dit que les Romains +le renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent +tous ses biens, et ses biens étoient immenses. Quel +affreux cours d’histoire on a fait au peuple de Paris +dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois +ans ? Les orateurs, dans un langage digne des maximes +qu’ils débitoient, ne cherchoient dans l’histoire +que les traits qui la souilloient, et n’ont jamais cité une +action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que +son intérêt <i>justifie tout, autorise tout</i>, qu’eût-on +pensé si un citoyen, montant à la tribune, eût conté +le trait suivant : les Athéniens se trouvoient dans un +grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé +qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de +cette situation ; mais que le secret étant nécessaire au +succès, il ne le pouvoit dire publiquement, et qu’il +demandoit au peuple de nommer quelques personnes +qui fussent capables de juger son projet. Le peuple +nomma le seul Aristide, dont il connoissoit la vertu ; +Aristide entendit Thémistocle, et dit ensuite au peuple +qu’en effet le moyen lui paroissoit infaillible, mais +qu’il étoit injuste ; et le peuple, d’une voix unanime, +rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de +traits semblables, et l’on s’est bien gardé de les +faire connoître au peuple françois, dont on vouloit +dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément +lui prêcher le meurtre et l’assassinat, pour +pouvoir, sans contradiction, déclarer hautement que +la justice doit être sacrifiée à nos intérêts ; que la +clémence et la générosité sont des foiblesses ; que la +modération est un vice ; que la vengeance est un devoir. +Il falloit renverser le seul appui de la morale ; +il falloit détruire la religion et proscrire l’évangile. +On a prodigieusement déclamé contre la flatterie +des cours, et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, +elle a des bornes, et la flatterie populaire +n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il +puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours +assez de lumières, de goût et de bon sens pour rejeter +une flatterie outrée. Souvent on a souffert en +silence les crimes des despotes ; mais, du moins, on +ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons +pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit +l’apologie de l’assassinat commis par un duc de +Bourgogne ; mais un fait isolé et relatif à un seul +individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires +ont-ils parlé au peuple sur les incendies des +châteaux, sur les massacres du mois de septembre, +sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont +commis ? on se contentoit de dire qu’on <i>avoit égaré +le peuple</i>, et on ne manquoit jamais d’ajouter que le +peuple, quelque chose qu’il fasse, est toujours bon, +toujours juste.</p> + +<p>La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui +qu’une <i>erreur excusable</i> ; <i>on l’avoit trompé</i> ; on +avoit <i>abusé de sa bonne foi</i>. A quels tyrans les plus +vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil langage ? +les courtisans qui flattent un roi sont certainement +très-coupables ; mais, après tout, ils ne corrompent +qu’un seul homme, et si cet homme devient un +tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les flatteurs +du peuple corrompent la nation entière. Quel +crime que celui-là ! Un roi, quelque défectueuse +qu’ait été son éducation, en a cependant recueilli +quelque instruction. Il a une idée générale de l’histoire, +et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et +même plus de connoissances acquises que ceux qui +l’entourent. Il est souvent impossible, et du moins +il est toujours très-difficile de l’égarer en lui persuadant +qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme +consacré par l’exemple qu’en ont donné les plus +grands hommes, et par l’admiration de tous les +siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est +des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions +sublimes. Si on veut l’engager à commettre un +crime, du moins, il saura que c’est un crime qu’on +lui conseille ; c’est beaucoup. Comme le peuple ne +comprendroit pas des louanges délicates, les plus +exagérées sont pour lui les meilleures ; rien ne le +séduit en ce genre comme la grossièreté et la puérilité. +Si des décrets n’avoient pas donné solennellement +à tous les François les manières et le langage +des Quakers, ils n’auroient jamais supporté deux +mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme +despote ne portoit ni sceptre, ni couronne ; tout le +monde pouvoit le tutoyer : il ne parloit que de la +<i>souveraineté du peuple</i>. Comment se douter qu’il +<i>fût un tyran</i> ? afin de <i>s’élever à la hauteur des circonstances</i>, +il falloit croire alors que la dignité et la +politesse sont incompatibles avec la liberté, et selon +Robespierre et ses complices, la définition d’un véritable +républicain se réduisoit à ces trois mots : <i>impie, +grossier, et sanguinaire</i>.</p> + +<p>Le duel est un crime digne des temps les plus +barbares, et, cependant, il n’a jamais été aussi commun +que dans ce siècle.</p> + +<p>Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet +et meilleur que celui qui a paru sur la fin de +l’année dernière, et qui a pour titre : <i>Dissertation +sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P. +Maflioli</i>.</p> + +<p>Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, +les plus curieuses et les plus judicieuses +réflexions, joint à tant de mérite celui d’une précision +rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez <i>Arthus +Bertrand, libraire, rue Hautefeuille</i>.</p> + +<p>En voici un extrait :</p> + +<p>« Le duel est un combat entre deux hommes, +dont l’un a fait à l’autre une injure publique.</p> + +<p>« Ce mode de vengeance n’a été connu ni des +Grecs ni des Romains, nos maîtres en civilisation…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger +à la chose publique, et ne peut avoir lieu que +pour offenses personnelles entre deux hommes, +dont l’un exige réparation de l’autre par la voie +des armes.</p> + +<p>« Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes +convaincus que cette manière de vider une +querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en +usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre +doute sur ce point de fait, c’est que les anciens +n’ont pas même eu l’idée de ce que les modernes +entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment +qu’ils ne connoissoient pas le duel, car +celui-ci n’est que l’effet de celui-là. Aussi, ne +voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait +provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère +auroit eu précisément pour cause ce qui, parmi +nous, amène la plupart des duels. César n’envoya +pas non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance +des injures et sarcasmes dont celui-ci l’avoit +chargé en plein sénat dans l’affaire de Catilina…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes +ignorent, n’appartient pas aux siècles que nous +appelons barbares. Sa date est moderne ; il n’a +commencé en France que vers le milieu du seizième +siècle, après l’abolition du combat judiciaire ; +mais, comme c’est celui-ci qui a engendré +le combat sans formes de procès, on ne peut faire +avec succès l’histoire du duel, si l’on ne commence +par celle du combat judiciaire…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier +qui introduisit dans nos contrées le combat +judiciaire.</p> + +<p>« Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, +il ordonna que ceux qui ne voudraient pas +s’en tenir à la déposition des témoins ou au serment +de leurs adversaires, pourroient les provoquer +au combat ; mais le même prince (qui eut la réputation +d’un sage) ne fit, ajoutent les historiens, +qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le +nord de l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par +la loi des Francs, des Allemands, des Bavarois, +des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a été +chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé +parce qu’il étoit autorisé par le souverain, et +se faisoit en présence du magistrat…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Tout mobile qui seconde les passions humaines +porte essentiellement sur une base fausse, et ne +doit produire que de mauvais effets ; mais, cependant, +si le législateur, averti par l’expérience de +chaque jour, s’empresse de lui accoler un autre +mobile capable de modérer son action, il parviendra +à atténuer le vice du premier et à le rendre +presque nul. C’est ce qui arriva au combat judiciaire : +son exécution fut environnée de tant de +devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que +celui qui demandoit la permission de se battre se +jetoit dans des embarras qui devoient nécessairement +le rebuter et le faire repentir de sa démarche. +Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été +impossible au combat judiciaire d’obtenir l’existence +même la plus courte. Ses résultats eussent été trop +révoltans, et si nous voulons savoir quels étoient ces +correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici +les expressions, tom. 1, pag. 50 :</p> + +<p>« Quand les gages étoient donnés et reçus, le +juge renvoyoit la décision à deux mois, pendant +lesquels des amis communs tâchoient de connoître +le coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre ; +ensuite on mettoit les deux parties en prison, où des +ecclésiastiques tâchoient de les détourner de leurs +desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le jour +du combat. On amenoit ce jour-là les champions à +jeun, devant le même juge qui avoit ordonné le +duel ; il leur faisoit prêter serment de dire la vérité ; +on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient +en présence du juge ou régloient leurs armes. +Quatre parrains choisis avec cérémonie les faisoit +dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la barbe +et les cheveux ; on les menoit dans un champ fermé +et gardé par des gens armés ; c’est ce que l’on appeloit +un champ-clos. On faisoit mettre les champions +à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou +entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point +soutenir une fausseté et de ne point chercher la victoire +par fraude ni magie. Les parrains visitoient +leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et +leurs confessions à genoux ; et après leur avoir demandé +s’ils n’avoient aucune parole à porter à leur +adversaire, ils les laissoient en venir aux mains, ce +qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des +hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez +aller les bons combattans, et alors on se battoit à +outrance…</p> + +<p>« Le premier combat judiciaire dont l’histoire +fasse mention, est celui qui fut permis par arrêt du +parlement de Paris, le 21 janvier 1328, entre Renaud, +sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte +de Comminges, défendeur. Le second est celui de +Jacques Legris, qui fut condamné à se battre contre +Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé +sa femme pendant la guerre des Croisades ; le roi, +c’étoit Charles VI, et toute sa cour, furent présens +à ce combat, qui se fit en 1586, et où Legris succomba. +Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, +et celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième +événement de cette espèce que je trouve bien +établi dans notre histoire, c’est le fameux combat +qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le +10 juillet 1557, dans le parc de Saint-Germain, en +présence du roi Henri II, du connétable de Montmorency +et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat +est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel +est l’intervalle qui sépare ces deux derniers faits ? +il est de cent soixante-un ans ; il y a par conséquent +eu en France, pendant cette dernière période, deux +combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres ? Ce qui +est rigoureusement parlant, possible, je l’ignore, +mais je ne le crois pas ; l’histoire n’eût pas manqué +d’en faire mention, car ces événemens étoient de +notoriété publique ; ils fixoient l’attention générale, +c’étoient des spectacles qui attiroient des foules immenses +de toutes les parties du royaume ; ils nécessitoient +des procédures, des informations, qui reposent +dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt +à démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des +personnes de haute distinction, et qu’aucun d’eux +n’a pu rester ignoré.</p> + +<p>« Il est donc constaté, autant qu’une chose peut +l’être, que la loi <i>gombette</i>, quoique vicieuse en elle-même, +n’a pas fait le mal qu’elle auroit pu faire…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent +à leurs enfans, tant qu’on ne leur en met pas +d’autres sous les yeux ; et s’il en a toujours été ainsi, +même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, +que ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer +à des usages qui favorisent la passion, qui, bien +plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se +transmet à la génération la plus reculée ?</p> + +<p>« Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir +l’ordre public de la cité ; mais l’enseignement +domestique, et plus que cet enseignement, les exemples +des pères et des magistrats sont les véritables +lois de famille devant lesquelles les premières sont +bien foibles lorsqu’il n’y a pas entre elles et les secondes +une harmonie parfaite ; aussi, voici ce qui +arriva et ce qui dut arriver : le législateur, en instituant +le combat judiciaire, avoit par-là même reconnu +implicitement en principe qu’un combat quelconque +étoit une mesure propre à la découverte de +la vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux +une manifestation de la volonté divine ; or, quoique +<i>combat légal</i>, autorisé d’après telles ou telles épreuves, +tels ou tels devoirs, et <i>combat ordinaire</i>, fussent +des choses bien différentes, puisque l’une étoit +permise et l’autre défendue ; cependant, comme +cette différence ne consistoit que dans des formes +rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces +formes furent abolies, le combat judiciaire disparut +entièrement, et laissa la vengeance seule maîtresse +du terrain.</p> + +<p>« Quelles furent les suites de ce nouvel état de +choses ? chacun les prévoit ; la noblesse militaire, +humiliée depuis si long-temps par les entraves attachées +au combat judiciaire, fut enchantée de s’en +voir affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour +punir l’homme heureux de son bonheur, vint le circonvenir +avec ses sophismes, et l’enivrer de ses illusions. +Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire +et tout autre combat ne sont, au fond, qu’une +seule et même chose ; qu’il est ridicule de demander +à la justice réparation d’une injure personnelle ; que +pour un homme d’honneur la plus légère offense +doit être lavée par le sang, et qu’une conduite différente +n’est que bassesse et lâcheté, etc., etc., etc. +Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les +lois n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent +toute la facilité de se créer un système qui, bientôt, +s’appela hautement le code de l’honneur, code devant +lequel ceux de la morale et des lois ne furent +plus que des mots vides de sens. C’est en vertu de +ce code que le duel fut, dès sa naissance, sans nulle +gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le +voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, +depuis 1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus +de sang que n’avoit fait la loi Gombette pendant les +dix siècles de sa durée. »</p> + +<p>Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de +sévères ordonnances contre cette barbarie, et c’est +un de ses plus beaux titres de gloire ; mais il ne put +que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas +à détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si +communs. Si l’on eût eu son zèle à cet égard sous la +régence et sous le règne suivant, on n’auroit presque +plus vu de duels ; cependant, Louis XV, dans les +vingt dernières années de son règne, sévit avec rigueur +contre les duels ; on n’osoit plus se battre sur +le territoire françois, les duellistes se donnoient rendez-vous +par delà les frontières.</p> + +<p>Depuis la révolution, la fureur du duel est portée +au comble ; écoutons encore sur ce sujet l’auteur que +j’ai déjà cité :</p> + +<p>« Nous avons vu et voyons chaque jour des pères +de famille couverts d’honorables blessures, obligés +d’aller à une mort certaine pour prêter le collet à des +hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux +une évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. +Nous avons vu, et cela plus d’une fois, des ministres, +des chefs de corps, réunis en conseil, fixer, +par des transactions en bonne forme, l’espèce +d’armes, les règles et les formes d’après lesquelles +devoient se faire et se sont effectivement faits des +duels entre des enfans de treize à quatorze ans, l’espoir +unique de leur race et dignes d’une toute autre +protection<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de +Rouillé, officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté.</p> +</div> + +<p class="c">Phases du duel.</p> + +<p>« Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a +quatre périodes, dont chacune est bien distinguée +par le caractère qui lui est propre.</p> + +<p>« La première, depuis Henri II, ou l’abolition du +combat judiciaire jusqu’au règne de Henri IV, est +d’environ un demi-siècle. Le duel, pendant cet espace +de temps, a été un crime public, complètement +impuni et entièrement abandonné à lui-même. +La deuxième, qui est aussi d’un demi-siècle, comprend +les règnes de Henri IV et de Louis XIII. +Durant cette période, les duels ont été presque aussi +fréquens que dans la première, mais avec cette différence +bien notable, que les duellistes étoient jugés +par les tribunaux, et que les condamnés recouroient +à la grâce souveraine. La troisième, qui est celle du +règne de Louis XIV, a duré soixante-dix ans. Sous +cette période, le duel a été contenu et réprimé par +des lois très-sévères. La quatrième date de la régence +jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. +Sous cette dernière période, le duel n’est plus un +préjugé ni une coutume funeste, ni un crime public +(surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé +sur le modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant +les humains avec l’arme de l’athéisme ou du +matérialisme. »</p> + +<p>Voici comment l’auteur termine sa discussion :</p> + +<p>« Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du +code pénal, ne peuvent convenir pour réprimer le +duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement les +mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois : +la France veut une mesure qui concilie les principes +de la justice éternelle avec la foiblesse humaine et la +sensibilité nationale ; c’est dans cette mesure seule +que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile +à trouver (mais qui se trouve, quand on le +cherche bien) en-decà ou au-delà duquel le vrai ne +peut subsister ; c’est dans ces intentions que je viens +soumettre à <i>Sa Majesté</i>, à la chambre des pairs, à +la chambre des députés, à MM. les maréchaux de +France, le projet de législation qui va suivre :</p> + +<p><span class="sc">Article</span> 1<sup>er</sup>. « Dans les trois mois qui suivront la +publication de la présente loi, tous les officiers de +nos régimens de terre et de mer prêteront, entre les +mains des chefs respectifs de leurs corps, le serment +dont voici les termes :</p> + +<p>« Je jure sur ma conscience et mon honneur de +prévenir et d’empêcher, autant qu’il sera en mon +pouvoir, tout duel qui pourra se présenter entre +militaires ou autres, quelle que soit la qualité des +personnes entre lesquelles il se présentera, et les +motifs qu’elles puissent alléguer pour recourir à +cette mesure.</p> + +<p>2. « Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront +nommés officiers dans nos armées, et inscrit +par ordre de date sur un registre destiné à cet effet, +lequel restera déposé chez le colonel ; celui-ci prêtera +le même serment entre les mains du commandant +de sa division.</p> + +<p>3. « Tout officier, quel que soit son grade, qui +après avoir prêté le serment ci-dessus, se battra en +duel, ou sera convaincu de l’avoir facilité, sera destitué, +condamné à un an de prison et à une amende +de mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter +aucune décoration.</p> + +<p>4. « Tout sous-officier qui se battra en duel sera +mis en prison pour trois mois, et placé le dernier de +sa compagnie pendant un an.</p> + +<p>3. « Tout sous-officier, en cas de récidive, sera +mis en prison pour un an, et ne pourra plus obtenir +d’avancement ni de décoration.</p> + +<p>6. « Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, +pour la première fois, à la salle de discipline, +pendant six mois ; s’il récidive, il subira une prison +de six mois, après lequel temps il sera soumis à une +surveillance spéciale, consigné au quartier et privé +de tout congé pendant la durée de son engagement.</p> + +<p>7. « Tout sous-officier et soldat qui aura excité un +duel par ses conseils, ou aura servi de second, ou +l’aura facilité en fournissant les armes ou le local +pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines +que les duellistes.</p> + +<p>8. « Quiconque aura empêché un duel, recevra +de nous une récompense, sur l’avis du colonel du +régiment.</p> + +<p>9. « Le capitaine de la compagnie où un duel +aura eu lieu, son lieutenant et sous-lieutenant feront +toutes les informations relatives au fait, et en remettront +le cahier au colonel.</p> + +<p>10. « Les duellistes seront jugés par les conseils +de guerre, où ils pourront se défendre. Dans tous les +cas, ce jugement sera soumis à la révision du conseil +de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé +haute-cour militaire.</p> + +<p>11. « Tous les mois, le colonel de chaque corps +rendra compte à notre ministre du nombre des duels +arrivés dans cet intervalle ; il y fera mention de toutes +les personnes qui seront parvenues à en empêcher.</p> + +<p>12. « Nous confions l’exécution de la présente loi +à notre ministre de la guerre, à MM. les maréchaux +de France, à tous les officiers-généraux, à tous les +corps d’officiers. »</p> + + +<p class="c">Second projet.</p> + +<p><span class="sc">Article</span> 1<sup>er</sup>. « Les élèves de toutes les écoles civiles, +de celles de médecine, de droit et de tous les +collèges de notre royaume, âgés de quinze ans accomplis, +huit jours après leur admission, prêteront +un serment ainsi conçu :</p> + +<p>« Je jure que je ne provoquerai personne en duel, +et que, dans l’occasion, j’emploierai tous les moyens +qui seront en mon pouvoir pour empêcher cette action.</p> + +<p>2. « L’avancement de tous ceux compris au premier +article, et qui se seront battus en duel, sera retardé +de deux ans, et, en cas de récidive, ils seront +condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs +d’amende, à quatre ans de surveillance, exclus de +toute promotion et de toute place à l’avenir.</p> + +<p>3. « Le même serment sera prêté par tous les +employés des administrations civiles et militaires de +notre royaume.</p> + +<p>4. « Ceux compris en cet article 3, qui se battront +en duel, seront destitués, et, en cas de récidive, +condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs +d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la surveillance +de la police.</p> + +<p>5. « Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, +prêté les armes ou le local pour son exécution, sera +condamné aux mêmes peines.</p> + +<p>6. « Tout élève d’une autre profession que celles +mentionnées ci-dessus, âgé de seize ans accomplis, +qui se sera battu en duel, sera condamné à six mois +de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et +quatre ans de surveillance.</p> + +<p>7. « Toute autre personne exerçant un art, une +profession, une industrie quelconque, quand même +elle auroit été autrefois militaire, et qui se sera battue +en duel, sera condamnée à six mois de prison et +à une amende de cinq cents francs ; en cas de récidive, +à deux ans de prison, à mille francs d’amende, +et à une surveillance de quatre ans ; elle ne pourra, +en outre, être nommée à aucune fonction publique.</p> + +<p>8. « Les faits de duel, imputés aux personnes des +différentes classes désignées ci-dessus, seront jugés +par nos tribunaux ordinaires, sur les poursuites de +nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort.</p> + +<p>9. « Ceux qui empêcheront un duel obtiendront +de nous des récompenses qui seront réglées d’après +l’avis du maire de la commune, où le fait aura lieu, +et du préfet du département.</p> + +<p>10. « Nous confions l’exécution de la présente loi +à nos ministres de la justice et de l’intérieur, à tous +les magistrats de l’ordre judiciaire et administratif, +et à tous les pères de famille.</p> + +<p>« Si vous reconnoissez que l’homme est un être +libre et moral, on plutôt, si vous êtes conséquent +avec vous-même, vous concluerez que le duel est un +crime aux yeux de Dieu. En effet, un <i>être libre et +Dieu</i> sont des corrélatifs nécessaires, tels que sont +entre eux père et fils : et l’être libre, par la seule +prérogative de la liberté, est nécessairement sujet +d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte +de l’usage qu’il en fait ; sans cette sujétion, la liberté +elle-même, considérée seule et sans aucune relation +avec cette puissance, seroit le plus funeste de tous +les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de +destruction mis entre les mains d’un enfant, et l’être +libre seroit au-dessous de la brute, car la brute n’étant +pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a pas… +Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors +même que les lois civiles ont la lâcheté de ne pas +le punir.</p> + +<p>« … L’homme réfléchi sera bientôt convaincu +que ces deux mots : <i>honneur</i> et <i>duel</i>, offensent +la raison par la plus choquante des contradictions ; +en effet, le premier réjouit ou nous console en +nous rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, +de générosité, de pardon, etc. ; et mettant sous nos +yeux les images de tout ce qui est bon, de tout ce qui +est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler +par les cruelles affections de la vengeance et du désespoir ; +ainsi, ces deux mots, loin de pouvoir être +accolés, se combattent mutuellement et s’entre-détruisent.</p> + +<p>« … Mais sortons de la théorie, et voyons ce +que produisent tous les duels sans exception : celui +des deux champions que le hasard a favorisé, est-il +heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction +intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui +a rempli un devoir pénible, ou qui a obéi à un tyran +farouche et inexorable ? Non : loin de là, son triomphe +lui fait horreur ; il vient d’immoler à une puérile +vengeance un frère d’armes, un ami, un citoyen, +utile à la patrie, son sort est lié à celui du premier +fratricide de la terre ; il s’en fait à lui-même son supplice, +quand même la loi du pays ne le punirait +pas ; et quoi qu’il fasse, ce supplice ne le quittera +qu’avec la vie.</p> + +<p>« … Tels sont les résultats de tous les duels +présens, passés et futurs. Où sont donc les élémens +avec lesquels il a été possible de les rattacher par un +fil quelconque, à l’idée d’un honneur <i>même faux</i>, +vous les chercherez en vain, vous ne les trouverez +pas ; la nature ne peut être faussée jusque-là…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>« Quant à la considération tirée de la prudence +et de la circonspection, que le duel, suspendu comme +l’épée de Damoclès, peut inspirer à des hommes +réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit +cette influence, d’un autre il rend plus intraitables, +et plus insolemment despotes, ceux qui se croient +supérieurs aux autres dans l’expérience de l’escrime, +et ici le bien ne peut compenser le mal.</p> + +<p>« D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline +militaire, essentiellement conservatrice de tous ceux +qui lui sont soumis, possède éminemment la science +des précautions, et des moyens avec lesquels s’obtient +cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement +d’hommes, même le plus petit, ne pourroit +subsister l’espace d’un jour.</p> + +<p>« … Le duel étant un crime, la société où il +se commet, ne peut exister sans une loi qui le réprime, +car un crime national est susceptible de répression +comme celui d’un individu, quelle que soit +l’ancienneté du préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. +Je ne puis me refuser à citer un exemple qui a +un rapport direct avec le sujet que je traite : c’est +celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple +de l’Asie, que les voyageurs nous donnent comme +le plus civilisé de ce continent, et dont les mœurs, +en général, paroissent avoir quelque rapport avec les +nôtres… Voici donc comment le <i>voyageur français</i> +nous raconte les résultats que produisent au +Japon parmi les nobles certaines paroles et divers +petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent +leur honneur.</p> + +<p>« <i>Dès les plus tendres années, on accoutume ici +les enfans à des principes d’honneur qui, quelquefois +dans un âge plus avancé, ne les portent pas +à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes +se sont trouvés sur un escalier du palais +impérial. Leurs épées se frottèrent l’une contre +l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet accident ; +l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit +l’effet du hasard ; il ajouta qu’après tout, le malheur +n’étoit pas grand, que ce n’étoit que des épées +qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien +l’autre ; je vais, reprit le premier, vous en faire +voir la différence. Vous croyez, Madame, qu’ils +vont se battre, comme auraient fait des Français ; +vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon ; +il est une autre façon de montrer sa bravoure, et +c’est ce que fit celui qui se crut offensé : sur le champ +il tira son poignard et s’en ouvrit le ventre ; le second +monte en diligence, pour servir sur la table +de l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient +ensuite, et trouvant son adversaire qui expiroit, +il lui dit : Je vous aurois prévenu, si je +n’eusse été occupé du service du prince, mais je +vous suivrai de près, et ferai voir que mon épée +vaut bien la vôtre.</i> » (Voyageur françois, vol. 6, +page 201.) « Les faits de cette espèce sont confirmés +par tous les auteurs qui ont écrit sur le Japon. »</p> + +<p>Voilà certainement une espèce de duel beaucoup +plus <i>délicat</i> sur le point d’honneur, et plus courageux +que le nôtre ; car il ne s’y trouve aucun genre +d’inégalité. »</p> + +<p>… L’estimable auteur dont j’ai tiré +cet extrait, termine ainsi son ouvrage :</p> + +<p>« Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de +tous les gens raisonnables, demandant une loi spéciale +contre le duel, exprimé, répété en tant d’occasions +ne produit aucun effet, le monde entier sera +autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France +a déclaré mettre en permanence, non seulement sur +sa génération actuelle, mais sur toutes ses générations +à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler +les hommes. »</p> + +<p>Et l’on peut ajouter : le plus opposé à la religion, +à la raison, à l’humanité et à la véritable grandeur +d’âme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n4" href="#a4">(4)</a> CHAPITRE XIII.</h3> + + +<p>Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, +un dévoûment sublime pour nos proches et +pour nos semblables, qui ne soient prescrits, comme +préceptes, dans les livres saints ; et très-justement, +comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit +ou de la lâcheté, ou de la cruauté, ou de l’égoïsme +à se conduire autrement. On expose continuellement +et sans balancer, sa vie pour aller combattre +dans les armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est +pour obtenir des appointemens et des grades, si dans +des circonstances particulières et très-rares, ces +mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours +pour sauver ceux de leurs semblables. On achète +mille superfluités, on se croit obligé de faire un +nombre infini de présens à des gens qui n’en n’ont +nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir +indispensable de secourir des infortunés sans aucune +ressource, et même, lorsqu’il le faut, aux dépens +de sa propre aisance. Le militaire qui se vante d’obéir +ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui +ne sont que les ressorts secondaires qui le font agir, +ce militaire pourrait-il, sans inconséquence, manquer +de soumission à son souverain ?…</p> + +<p>Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et +vertueux, n’hésitera jamais à braver tous les périls +quand les circonstances l’exigeront, pour secourir +et défendre sa patrie, son souverain, sa famille et ses +amis ! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement +déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux +qui, même sans être un saint, se trouve forcé par +d’horribles événemens (comme on l’a vu tant de fois +dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le +martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel ! +Et lorsqu’il court à l’échafaud, il se place au +nombre des saints, et cependant il ne fait que remplir +le plus indispensable de tous les devoirs.</p> + +<p>Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, +lorsqu’elles sont bien reconnues, elles ôtent l’orgueil +qui, trop souvent, ternit et dénature la vertu et les +belles actions les moins communes. Rappelons-nous +toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, +le plus héroïquement vertueux, que <i>le juste !</i> parce +qu’il n’a fait que remplir les devoirs imposés par la +volonté divine ! et que rien n’est plus juste que d’obéir, +dans toutes les situations de la vie, aux ordres +de l’arbitre suprême des destinées humaines ! et la +seule raison suffiroit pour nous faire admirer profondément +ces lois éternelles et sacrées !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n5" href="#a5">(5)</a> CHAPITRE XIII.</h3> + + +<p>Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les +jours, que les mêmes gens qui, aux spectacles, viennent +admirer avec transport, avec enthousiasme, +l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à +Cinna, qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner ; +que les mêmes gens, dis-je, qui font éclater en +public la même admiration pour tous les traits de ce +genre, ne puissent pardonner une parole, un geste +et que très-souvent, en sortant de ces représentations +théâtrales, ils se décident à s’aller battre avec un +homme qui, quelquefois, sans le vouloir, les a coudoyés +dans la foule, ou leur a marché sur le pied ; +certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, +n’ont jamais poussé aussi loin l’inconséquence, +l’inhumanité, la folie et la sottise.</p> + +<p>Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des +orateurs chrétiens :</p> + +<p>« Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles +aux animaux, et non à l’homme, afin de modérer +en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le +porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui +sont étrangères que par raison, et de l’engager à +penser avant de s’en servir.</p> + +<p>« L’esprit de ressentiment et de vengeance est un +attentat contre la souveraineté de Dieu, <i lang="la" xml:lang="la">mihi vindicta</i>, +nous dit-il, <i>c’est à moi que la vengeance est +réservée</i>.</p> + +<p>« Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement +(qu’il ne permet qu’aux rois), à lui la vengeance ; +l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits suprêmes ; +enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce +qu’il ne peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop +peu. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n6" href="#a6">(6)</a> CHAPITRE XIII.</h3> + + +<p>L’armée triomphante du maréchal de Turenne +étant en marche, ayant ce grand homme à sa tête, +fut arrêtée par la députation d’une ville voisine +qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus +pour obtenir de lui de ne point passer par cette +ville ; le maréchal répondit qu’il n’accepteroit point +cette somme, parce que cette ville n’étoit point +sur son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer !… +(Voyez les mémoires de M. de Turenne.)</p> + +<p>On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on +est capable d’une telle bonne foi et d’un tel +désintéressement. Ces grands exemples ont été +donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, +les Duguesclin, etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, +de Louis XIII, de Louis XIV. On s’est +enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit +jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans +la pièce de Georges Dandin, lorsqu’un des personnages +se vantée qu’un de ses aïeux obtint <i>du roi la +permission de vendre tout son bien pour faire le +voyage d’outre-mer</i>. Ce mot étoit alors un hommage +rendu à la générosité des militaires français ; il n’est +plus aujourd’hui qu’une folie ridicule !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n7" href="#a7">(7)</a> CHAPITRE XVII.</h3> + + +<p>L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, +mais, cependant, il est reconnu qu’elle est très-dangereuse, +et que même elle donne la fièvre. Notre +excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration +faite avec le charbon, et la falsification presque générale +des vins, sont peut-être au nombre des causes +qui produisent depuis trente ans tant de maladies +nouvelles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n8" href="#a8">(8)</a> CHAPITRE XVII.</h3> + + +<p>D’après les expériences du docteur Priestly sur +les différentes sortes d’air, on a rempli une bouteille +de l’air pris dans la salle des malades de fièvre putride +de l’Hôtel Dieu ; on a rempli une autre bouteille +de l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie +italienne, un jour de première représentation, +et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de ces deux +sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit +beaucoup plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. +Personne n’a contesté la vérité et l’authenticité de +cette expérience, dont M. de Beauchêne a donné un +détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages. +Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse +désœuvrée qui passe tant d’heures de la journée aux +spectacles !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n9" href="#a9">(9)</a> CHAPITRE XVII.</h3> + + +<p>Je ne m’appliquerai point ces vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Qui n’a plus qu’un moment à vivre,</div> +<div class="verse">« N’a plus rien à dissimuler. »</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai +toujours exprimée sans aucune espèce de ménagement, +quoique je connusse toutes les tournures que +sait communément employer la crainte de se faire +des ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne +veut point parler contre sa conscience et contre ses +opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que les +écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, +les préventions se dissipent, les pamphlets, les +libelles, les écrits pleins d’erreurs, d’inconséquences, +d’injustice et de mensonges, tombent dans l’oubli ; +tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, +lorsqu’on y trouve d’un bout à l’autre de la bonne +foi, de la candeur, une parfaite droiture, et que, +d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous le rapport +du style et des idées.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n10" href="#a10">(10)</a> CHAPITRE XVII.</h3> + + +<p>Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit +trop louer ses peintures sur glace d’une illusion +et d’un effet admirable, dont la durée doit surpasser +celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de l’invention +une infinité d’expériences très-coûteuses, pour +pouvoir parvenir, non à peindre seulement sur la +glace, mais à y incruster profondément les couleurs, +procédé qui surpasse infiniment la manière de peindre +les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret +est perdu. On n’a point assez loué cette belle +invention de M. Dyle ; les gens en place d’alors ne +l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine +parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les +inventions utiles ou très-belles, ont le mérite de +mettre beaucoup de soin à les faire valoir quand elles +se font chez eux ; un de leurs peintres, feu M. Reynolds, +inventa la composition d’un caustique avec +lequel on pouvoit peindre solidement sur le verre et +sur la glace ; il peignit ainsi les vitraux d’une chapelle +d’Oxford ; cette petite découverte fut tellement exaltée +dans les journaux anglois, que tous les étrangers +alloient à Oxford pour y admirer cette chapelle. +Nous avons été de ce nombre à notre premier voyage +en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans. Ces tableaux +n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la +première fois ce genre de peintures non sur de petites +vitres, mais sur de grandes glaces, le dessin en étoit +charmant, et la composition parfaite. Une de ces +glaces représentoit ingénieusement <i>l’espérance</i>, vue +par derrière, et les bras étendus vers des nuages. Il +y a dans cette composition un vague mystérieux qui +convient parfaitement à l’espérance.</p> + +<p>M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande +dimension ; ses couleurs ont un éclat éblouissant, et +comme nous l’avons dit, elles ont l’avantage unique +d’être profondément incrustées dans la glace.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n11" href="#a11">(11)</a> CHAPITRE XX.</h3> + + +<p>Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta +sur le trône en 1226. Ce prince, au siége de la ville +de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier de guerre le +fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante +chevaliers et toute la garnison. On voulut engager +saint Louis à faire mettre à mort, comme rebelles, +le fils du comte et les chevaliers ; Louis répondit +qu’un fils et des vassaux ne méritaient point +ce traitement pour avoir suivi les ordres d’un père +et d’un seigneur, et il les envoya prisonniers dans +différentes villes.</p> + +<p>Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les +plus indignes traitemens avec une grandeur d’âme +qui subjugua l’admiration de ces barbares : le sultan +Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa captivité ; +on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions +de Moadan furent si déraisonnables, que +Louis les refusa toutes ; les menaces les plus atroces +ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on finit +par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit ; +mais à peine l’eut-on conclu, que le sultan fut +assassiné. Le chef des conjurés, nommé Octaï, entra +chez le roi, son épée sanglante à la main, et, +par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui +rendre la liberté, s’il vouloit l’armer chevalier ; mais +cette dignité ne se donnant qu’avec de certaines cérémonies +religieuses, il regarda comme une profanation +d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit +le meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient +eurent beau lui représenter que Saladin avoit été +fait chevalier par un chrétien, et que l’empereur +avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa +formellement Octaï, qui le menaça vainement +de lui donner la mort. Les émirs enfin ratifièrent le +traité ; mais une difficulté inattendue pensa coûter la +vie au roi : le traité devant être confirmé par des +sermens réciproques, les Sarrazins en firent un conçu +en ces termes : <i>Qu’ils renonçoient à Mahomet, s’ils +manquoient à l’exécution</i> ; et ils exigèrent du roi +les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son +engagement, <i>il vouloit pour toujours être séparé +de la compagnie de Dieu</i> ; et celui-ci : <i>qu’il consentiroit +à être mis au même rang que le chrétien +qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, +par mépris de J.-C., crache sur la croix et la foule +aux pieds</i><a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Le roi consentit à prononcer le premier +serment, mais le second lui paroissant, dit-il, +un <i>blasphème étudié</i> plutôt qu’un serment, il déclara +que rien ne pouvoit l’engager à proférer des paroles +si exécrables et si inutiles, puisque la première formule +exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable. +On le menaça de lui couper la tête ou de +le mettre en croix : « Vous le pouvez, répondit-il +froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps ; +mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez +rien. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ce dernier serment avoit été composé par un renégat.</p> +</div> +<p>On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile +en répétant : <i>Je ne prononcerai point ces blasphèmes.</i></p> + +<p>Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le +conjurèrent de céder, il fut inébranlable. Après +avoir montré la plus grande fureur, et tenté tous les +moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent +du premier serment, et on le mit en liberté. +Le roi avoit promis par le traité de donner deux cent +mille francs avant de se mettre en mer, et il laissa +en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il +couroit parmi les infidèles, il ne voulut les quitter +qu’après avoir fait venir cette somme, et retiré son +frère de captivité, quoiqu’on le pressât de s’embarquer +pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite +d’envoyer l’argent. Cet argent arriva ; et deux +jours entiers furent employés à faire les paiemens, +qui se comptoient au poids, à dix mille francs par +chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus +rien à payer, Philippe de Montfort lui dit en riant +que non, du moins au compte des Sarrazin, qui s’étoient +trompés d’une balance, et qui méritoient encore +pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit +sèchement qu’il ne vouloit tromper personne : +sur quoi Joinville, qui étoit présent, fit un signe à +Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée, assura +le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une +plaisanterie ; mais Louis s’informant du fait, +apprit la vérité ; il ordonna à Montfort avec sévérité +de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui +fut exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250.</p> + +<p>Tels furent les fruits heureux que produisit dans +cette âme si sensible et si magnanime, l’éducation +la plus religieuse, et par conséquent la plus parfaite ; +c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse +Blanche, la plus tendre des mères, disoit : « Mon +fils, j’aimerois mieux vous voir périr à mes yeux, +que de vous voir perdre l’innocence de votre baptême. » +Elle lui disoit encore : « Souvenez-vous que +rien ne peut être glorieux au prince de ce qui est +onéreux au peuple. Quand vous croirez être au-dessus +des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de +vous. Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une +ligne de distance ; entre Dieu et un roi est l’infini. » +Assurément il est de l’intérêt de tous les peuples que +les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens, +nous citerons encore à ce sujet la belle +exhortation que le pieux et brave Louis VII sur son +lit de mort fit à son successeur : « Mon fils, (lui dit-il), +protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les +orphelins ; conservez et faites respecter les lois ; aimez +le bien public et la paix ; la royauté est une +charge que Dieu vous confie, et dont vous lui rendrez +compte après votre mort. » Qu’on suppose +maintenant à ses derniers momens un souverain irréligieux, +qui, durant sa vie, n’a été animé que par +l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement, +s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de +la tombe, ce qu’il doit dire à son successeur : méfiez-vous +toujours des prêtres ; ôtez-leur autant que vous +le pourrez toute espèce de crédit dans la nation, parce +que les préjugés<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> rendroient toujours leur pouvoir +supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant +sur les consciences, nuiroit à tous nos projets d’élévation, +d’agrandissement et de gloire : faites-vous +craindre également de vos sujets et de vos voisins : +soyez toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut +être utile à vos intérêts ; et quant à la politique, lisez +Machiavel et profitez de ses conseils, etc., etc.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <i>Préjugés</i>, en langue philosophique, signifie religion. Son +synonyme, dans la même langue, est <i>superstition</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3><a id="n12" href="#a12">(12)</a> CHAPITRE XXVI <span class="xsmall">ET</span> DERNIER.</h3> + + +<p>De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé +contre la guerre d’Espagne ; s’ils avoient un +peu plus d’instruction, ils auroient vu que tous les +historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup +de justice contre la lâcheté de tous les souverains +du temps de Valdémar, roi de Danemarck, +qui supporta les rigueurs d’une longue captivité causée +par une insigne trahison, sans qu’aucun prince +osât se déclarer son défenseur. La captivité de François +premier fut légitime, ainsi que celles de tous les +princes faits prisonniers dans les batailles ; mais la +guerre faite uniquement pour délivrer un souverain +victime de la rébellion ou de la perfidie, cette guerre +même sans succès, seroit toujours magnanime et glorieuse +aux yeux de tous ceux qui jugent sans partialité.</p> + + +<p class="c gap small">FIN DES NOTES.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES.</h2> + + +<table> +<tr><td class="h sc">Épitre dédicatoire.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#epitre">v</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc">Préface.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#preface">vij</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. I</span><sup>er</sup>. Combien le temps est précieux.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. II.</span> Du vice et de la vertu.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c2">10</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. III.</span> Emploi du temps dans l’éducation.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c3">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. IV.</span> Emploi du temps dans la jeunesse.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c4">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. V.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c5">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. VI.</span> De la manière d’entretenir les connoissances +acquises en se réservant le temps +nécessaire pour en acquérir de nouvelles.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c6">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. VII.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c7">42</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. VIII.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c8">52</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. IX.</span> De l’emploi du temps dans l’âge mûr.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c9">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. X.</span> L’emploi du temps dans la vieillesse.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c10">64</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XI.</span> Des œuvres posthumes et des testamens.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c11">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XII.</span> Du devoir.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c12">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XIII.</span> De la fausse gloire.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c13">100</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XIV.</span> Des préjugés.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c14">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XV.</span> De la gloire littéraire.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c15">108</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XVI.</span> De ce que seroit une parfaite civilisation.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c16">116</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XVII.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c17">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XVIII.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c18">133</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XIX.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c19">141</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XX.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c20">145</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXI.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c21">153</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXII.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c22">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXIII.</span> De la sensibilité.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c23">174</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXIV.</span> De l’égoïsme.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c24">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXV.</span> Suite du précédent.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c25">196</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Chap. XXVI et dernier.</span> Conclusion.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#c26">216</a></div></td></tr> +<tr><td class="h"><span class="sc">Notes</span> renvoyées à la fin du volume.</td> +<td class="bot r w2"><div><a href="#notes">223</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">ERRATA.</h2> + + +<p>Par une erreur du copiste, on a omis, dans le chapitre +de la musique, une citation curieuse que voici :</p> + +<p>« Gui d’Arezzo, qui inventa les notes de musique, choisit les +six syllabes <i>ut, re, mi, fa, sol, la</i>, prises de +l’<i>Hymne de Saint-Jean-Baptiste</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">Ut</i> queant laxis</div> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">Re</i>sonare fibris,</div> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">Mi</i>ra gestorum</div> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">Fa</i>muli tuorum,</div> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">Sol</i>ve polluti</div> +<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la"><i class="rm">La</i>bii reatum. »</div> +</div> + +</div> +<p>Ce passage est tiré de l’<i>Histoire de la musique en +Italie</i>, par M. le comte <span class="sc">Orloff</span>.</p> + +<p class="ugap">Au lieu de : nièce de M<sup>me</sup> Érard, <i>lisez</i> : nièce de M. Érard, +<a href="#err1">pag. 39</a>.</p> + +<p class="ugap">Au lieu de : Richard Desrues, <i>lisez</i> : Desruèz, <a href="#err2">pag. 132</a>.</p> + + +<div class="trnote"> +<h2 class="nobreak">NOTE DU TRANSCRIPTEUR</h2> + + +<p>On a corrigé ces deux derniers errata.</p> + +</div> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79075 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79075-h/images/cover.jpg b/79075-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..396c212 --- /dev/null +++ b/79075-h/images/cover.jpg diff --git a/79075-h/images/illu.jpg b/79075-h/images/illu.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b313320 --- /dev/null +++ b/79075-h/images/illu.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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