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(Journal d’une vieille fille.) 5e édition. + Un vol. in-16. 3 fr. 50 + Séparons-nous. Journal de l’abbé Blondot. 4e édition. Un + vol. in-16. 3 fr. 50 + Au Presbytère. 4e édition. Un vol. in-16. 3 fr. 50 + Ami des jeunes. Un vol. in-16. 3 fr. 50 + (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) + Monsieur l’Aumônier. 2e édition. Un vol. in-16. 3 fr. 50 + + +PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12091. + + + + +A MON FRÈRE + +Affectueusement. + + + + +PRÉFACE + + +... M. Jules PRAVIEUX a voulu prouver que l’Église catholique a raison +d’imposer le célibat à ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit +pas être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque chance d’être +ridicule. C’est le fond même de tout le roman et à quoi M. Pravieux +s’attache avec une persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont +des qualités peu communes. Je ne serais pas étonné que M. Pravieux eût +puisé l’idée de son roman dans _l’Aînée_ de M. Jules Lemaître, qui, +quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable aux protestants. +C’était déjà à ce point de vue, très important et qui certes n’a rien +qui le puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé M. +Lemaître. + +Le mariage des prêtres peut se défendre, sans aucun doute, et il a été +longtemps l’usage de toute l’Église chrétienne; mais il risque de rendre +le prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, et cela est +singulièrement à considérer. On demandait à un célibataire endurci: +«Décidément, pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part toute défaite, +toute échappatoire et tout alibi forain, pourquoi ne vous mariez-vous +pas? + +--Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie pas parce que j’ai assez +de mes propres ridicules.» + +C’est une réponse qui a sa profondeur et une raison qui est raisonnable. +Avez-vous remarqué, en effet, cette inéquitable distribution des choses, +qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes au milieu de +leurs récriminations contre le sexe fort? Les ridicules du mari ne +rejaillissent pas sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent +le mari de la tête aux pieds. Un mari est un sot; sa femme, brillante et +spirituelle, ne s’en ressent pas le moins du monde et toute la grande +ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, un escroc; +sa pauvre petite femme est plainte, et, d’être plainte, n’en est que +plus respectée et plus aimée. + +Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un peu la différence. Il +n’est aucun ridicule, aucun travers, aucun vice de la femme qui ne +couvre le mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être que l’on +accorde au mari quelque autorité sur sa femme, puisqu’il est responsable +de toutes les sottises de celle-ci. Mais poursuivons. + +Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, il convient, dans +certaines fonctions où il n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme +ne soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas des prêtres seulement +qu’il s’agit. Partez des bas échelons et remontez tout le degré, vous +verrez comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un terrassier soit +ridiculisé par la mauvaise conduite ou seulement par les excentricités +de sa femme? Il n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit employé, +à qui on ne demande que de gratter du papier avec correction, soit +ridiculisé par sa femme? Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses +collègues, et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une affaire grave. + +Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, qu’un préfet, qu’un +professeur soit ridiculisé par sa femme, il importe déjà beaucoup. + +L’officier sera chansonné par les officiers subalternes; le magistrat +sera moqué par les avocats toutes les fois que se présentera un procès +de séparation, de divorce, de coups, sévices ou injures graves. Le +préfet sera la fable de son département; et il ne convient pas qu’un +préfet soit une fable. Il doit être comme la charte. Il doit être une +vérité. Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves et trouvera +des inscriptions du genre burlesque et des _graffiti_ du genre gai sur +son tableau noir. Consulter le _Mannequin d’osier_ de M. Anatole France. + +En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa femme; dans certain +nombre de fonctions sociales, le fonctionnaire ne doit pas être +ridicule; donc il y a danger à ce que certains fonctionnaires soient +mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les fonctionnaires qui +détiennent une certaine part d’autorité morale, qui doivent la détenir, +et qui, à se marier, risquent de la perdre. + +Jugez un peu si le danger est grand quand il s’agit d’hommes qui doivent +avoir, non seulement une autorité morale, mais une autorité mystique! On +parle toujours, en cette question, de la confession. On n’a pas tort. Il +est bien certain qu’une femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance +ou quelque hésitation à se confesser à un homme qui peut être sous la +domination d’une femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se +demander si ce n’est pas à la femme du prêtre qu’elle va se confesser +indirectement. Mais, en vérité, c’est un côté secondaire de la question, +et je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux n’en parle pas, ou +n’en parle que par lointaine allusion. + +Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de l’autorité morale +du prêtre. Grégoire VII a voulu tout simplement doubler, d’un seul coup, +l’autorité morale du sacerdoce; et il faut convenir qu’il y a +parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église +grecque est le plus souvent un très honnête homme, parfaitement digne de +respect, d’estime et de confiance; mais ce n’est, en somme, pour ses +fidèles que quelque chose comme un magistrat ou un professeur. C’est un +égal qui, le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve chez +lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis personnels, et les mêmes +sottises que M. le pharmacien, ou M. le quincaillier. + +Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment des +vingt-quatre heures qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout +le sens de ces mots: _il n’a pas de personnalité_. Il n’a pas une part +de sa vie pour ses fonctions et une autre qu’il se réserve et où il ne +faut pas aller jeter les yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie +privée. On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et l’homme, et il +n’a pas des moments pour être homme et des moments pour être prêtre. Il +est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu. +_Il n’a pas de personnalité._ Il n’est pas un clerc; il est le clergé. +Il n’est pas un ecclésiastique, il est l’Église. + +Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il n’aurait pas de femme, +«s’habillant tantôt comme un parapluie et tantôt comme une sonnette», +pour employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils «courant le bal +la nuit et le jour les brelans», ni de fille portant de petites toques à +plumes d’autruche sur ses cheveux ébouriffés et fumant des cigarettes; +toutes choses qui peuvent arriver au plus honnête ministre du monde. + +Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les deux côtés d’une +question. On nous dira: «Si quelquefois la famille d’un homme lui ôte +quelque chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, elle ne lui +en ajoute pas? Une femme de prêtre secourable, charitable, bonne +conseillère, femme de vertu et de dévouement; une fille de prêtre douce, +aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur les lèvres des +malheureux; une famille de prêtre donnant l’exemple des vertus +familiales et enseignant par l’exemple ce que c’est qu’une +famille,--n’est-ce pas un merveilleux élément de salubrité sociale, de +moralité sociale et de progrès social, et le patriarche de cette +famille-là n’est-il pas le prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive, +le véritable «chef de la prière» et chef de la morale? + +Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce monde est affaire de +statistique. Regardez autour de vous et comptez les familles de vos amis +et connaissances qui répondent au tableau de sainteté que je viens de +tracer d’une main inhabile. Vous en comptez beaucoup? Incontestablement +cette famille-là est une _réussite_ excessivement rare. Or, songez que, +pour que l’autorité du prêtre fût, non diminuée, mais augmentée par le +mariage, il faudrait que toute famille de prêtre fût cette réussite-là. +Et songez que si la famille du prêtre n’est pas ce que je viens de dire; +s’il s’en faut d’un point; si, la femme étant une sainte, la fille est +une éventée; si, la femme et la fille étant des saintes, le fils est un +coureur ou seulement un cocodès, voilà le prestige fort entamé. + +C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas voulu courir, c’est +ce jeu, qu’après expérience faite, elle n’a pas voulu jouer. En +philosophe très impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à son +point de vue, qu’elle a vu très clair dans son intérêt. + +Émile FAGUET, + +de l’Académie française. + + + + +UN VIEUX CÉLIBATAIRE + + + + +I + + +Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que +j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des +gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je +promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de +mon style. Non! Dieu merci, je ne suis pas «romanesque»! Il y a beau +temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir +société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là! Il y a beau +temps que j’ai dit au bon sens: «Tu es mon frère», et que, me tournant +vers la vérité, je lui ai déclaré: «Tu es ma sœur.» Quand on s’est +choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries +des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais. +J’entends conter une «histoire arrivée», pour parler comme le bedeau de +mon église. + +J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière +leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux +prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité +et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un +«roman» dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes +yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais. +Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité, +quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle +pas propice? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui +s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la +continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et +par actions. Des prêtres hélas! qui désertèrent la chasteté, invectivent +le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais +leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là! Ils ont juré +d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant +de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux «aspirations de la +société moderne»! Ils le disent dans les gazettes et nous +abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous +offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle, +lorsqu’on a de grands loisirs, on peut--si cela ne vous contrarie pas +trop--entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur +garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées. +D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses, +interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et +les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes: «Votre +horloge retarde!» leur crient-ils. «Avancez à l’ordre! Allons, un fort +coup de pouce et vous serez sauvés: c’est moi qui vous le dis!» Mais le +pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et +les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils +refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se +marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les +badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler +leur curiosité. Un prêtre qui se parjure! Trouvez-vous donc que ce soit +spectacle si drôle? + +Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la +continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont +de grands nigauds! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma +main d’une plume! Je ne parle, bien entendu, que des «évadés» qui ne +savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des +martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les +sutures; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner +les prêtres dans les précipices du mariage! Les autres, je les plains et +ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous +devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous, +au lieu de maudire. + +Et maintenant, «ami lecteur», comme disaient, au temps des diligences, +les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous, +puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la +bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier +plan. + +Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser, +mesdames: je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe, +rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier: «C’est grand +dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau.» Jamais, je +le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a +été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être +désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une +métaphore aimée des prédicateurs, «transportez-vous par la pensée» +jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre +serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les +contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête +carrée; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle +ne s’était pas montrée parcimonieuse! Ah! bien oui! Afin que je puisse +me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds, +point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts +à s’éteindre. Et quelle bouche! Non, je ne vous dis point qu’elle va +d’une oreille à l’autre: ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé +belle! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret! +Oh! elle n’avait qu’à ne pas se gêner! Pendant qu’elle y était!... +Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la +cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux. +Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la +campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles +doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de +naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se +noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous +ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire, +et c’est pourtant la réalité: le nez, chez moi, est fin, discret, d’un +dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui +me vaudra bien quelques mois de purgatoire! On m’a dit souvent que +j’étais un peu... Allons, pourquoi tourner autour? Pourquoi reculer, +puisqu’il faudra en venir là? Je ramasse mon courage et je dis la +vérité, d’un seul coup: j’appartiens à la tribu des gros +ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et +d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse: «En voilà un +qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs!» Idiots! Sans doute, pour +édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et +aplatis comme la grappe sous le pressoir! Est-ce ma faute à moi si je +n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules +de déménageur? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne +voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation, +un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un +ovale tout à fait manqué? Ah! que vous la connaissez peu! Sur ma figure +trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a +répandu un certain air d’innocence et de simplicité! Je sais qu’on +murmure autour de moi: «L’abbé Blondot, oh! un bien brave homme! Par +exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz!» C’est bon, c’est +bon: causez toujours, messieurs les malins! Il vaut mieux porter, sur sa +figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que +d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses +contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les +couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi +ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait +point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point. +Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se +met-il pas en frais de duplicité! Il m’a été donné de surprendre le +secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui +restaient obstinément cadenassées pour d’autres. + +Je vous entends m’interpeller: «Allons, monsieur le curé, vous nous avez +décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de +raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu! Oui, +mais quelle âme habite cette forte maison? Quelle espèce d’homme +êtes-vous?» Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux +garçons: notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans +la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de +nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers +originels croître et embellir librement: comme chacun des époux doit, +avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin, +serait trop lourd! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la +solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à +l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les +presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point +mon cas. Né banal, je suis resté tel: je ne constitue pas une «curiosité +psychologique». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans +les recoins de mon «moi», une singularité ni qui soit bien séduisante et +dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et +que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous +les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le +jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la +cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux +invisible, j’ai juré d’être chaste: j’ai tenu mon serment. Quand je +songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de +m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la +paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu +de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints, +et que je suis donc loin d’eux! Des saints, je n’ai guère, hélas! que la +bonne humeur--les saints ne sont pas tristes.--Cette gaieté de l’âme, je +ne me reconnais aucun mérite à l’avoir: c’est chez moi un don de nature. +Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me +fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante +fois sept fois! + +Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions +tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou +un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas +effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout +bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous, +sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri +de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos +petites vertus! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un... ah! mais +je m’arrête! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant +que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand +temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous +introduire avec moi! + +Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros +village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille +habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que +cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage +qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le +fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre +avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais +sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de +là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où «ma +paroisse» est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent +de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et +métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la +tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe +d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais +la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée. +Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême +de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui +tourne, qui se replie, qui «vire». Elle frôle les ajoncs qui saluent de +la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le _Gloria Patri_. Elle +donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle +saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins +de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le +vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier +des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes +s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes +paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages. +Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons +encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les +maisons n’y ont pas de façade insolente: plusieurs sont couvertes de +nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs +que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les +ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies +vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous +rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En +passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous +apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui +dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour +aboyer. Nous serions bientôt dans la «rue du bourg», le «boulevard» de +Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir +boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme +Richard, notre «modiste» qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez +plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères +quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous +en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent, +tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes, +de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole +de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La «rue du bourg» nous +conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se +serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur +mère; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y +venir? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les +gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils +offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur +admiration. Vous vous croiriez menacé: il faudrait vous rassurer. Je +n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne +suis pas homme de lettres ni même bas-bleu. + +Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de +Romenay! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille +qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à +l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle +dénomment «l’amour». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient +violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là +spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher +plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des +vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si +je rapporte ce «fait divers» sentimental, ce n’est point pour le seul +plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la +noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas +s’épouser? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes +mes forces, à ce mariage! C’est de mon obstination à refuser qu’est née +l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de +patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour! + +En ce temps-là florissait M. François Thury, «propriétaire-cultivateur», +conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était +un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à +la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de +Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec +l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure +complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des +mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose +d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu +étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un +paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré +parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs +aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore +quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il +montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et +gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories: celles +qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il +faisait aux seules premières l’honneur de les lire: les autres, sans +doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il +voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et +misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il +pas très éloigné de se croire un savant: grave erreur qui, pourtant, +trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de +l’esprit, me traiter d’«éteignoir», mais vous me concéderez bien que les +grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M. +Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un +immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées +des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire +une suffisante justice en la qualifiant d’«idiotie», lorsqu’on se plaît +à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait +besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury +se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point, +il s’en éloignait: pour être un savant, il ne lui manquait que la +science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin! Je +vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti +d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de +plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse +irraisonnée et violente que tout rural voue à son «bien», mais il lui +répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain. +Il méprisait les moyens perfides et avilissants: témoignage d’une âme +naturellement honnête! Il restait fidèle à sa race par le culte de la +probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit, +en style d’épitaphe: «Il était bon époux et bon père et très dévoué à +ses amis.» Et c’eût été la simple vérité! + +Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris +que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se +croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves +l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de +n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se «faisait la +main» (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions +municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M. +Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de +ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu +romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé +Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans +l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot «l’Éminence grise», quand +nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père +Joseph régentaient la commune. Ils «travaillaient» la matière électorale +pour les futurs triomphes: ils sablaient le chemin par où devait passer +le succès. Ah! le labeur était ardu, parfois! Dans ce Romenay où +l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait +apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir +été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs +contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces +de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M. +Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas! ne faisait +pas de lui un phénomène dans son espèce: il se révélait menteur en +politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs +et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît? +Secouez un prunier chargé de fruits mûrs: il tombe des prunes. Secouez +un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire +couvert de promesses: il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas +mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand--c’est un +exemple--dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux +gens de Romenay: «Peuple, on te trompe! Les curés sont des exploiteurs, +des affameurs: ils veulent te faire manger du foin!» j’affirme qu’il ne +croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de +moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire +mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin; mais peu à peu, +M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de +moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la +phrase belliqueuse: «Peuple, les curés veulent te faire manger du foin!» +au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième +fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple +électeur comme aussi vain, aussi «dentiste» que quand il l’avait émis +dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé +préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui +lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme +probable--qui sait!--comme certaine, la réalisation du rêve clérical: +réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses +songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à +lui passer le licol au cou! Visiblement, la bonne foi de M. le maire +faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il +sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une +sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de +l’ingénuité. + +Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury +souffrait d’une infirmité redoutable: il était né «anticlérical» et le +mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc--cruelle phobie!--le +tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le +maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de +science nous ont tant de fois signalé: l’homme des cavernes féroce et +vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui +et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah! qu’il devait les +regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se +nourrissait de ses ennemis! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne +pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales, +dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et +boire dans le crâne d’un archevêque! Sous ce langage un peu +hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité: +M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas! +j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation. + +Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de +mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement +trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été +souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même +prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se +calmait pas! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point! Il +interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à +l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me +saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me +défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et +l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me +révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les +jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues +s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point, +apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des +soufflets plus sonores! Je devins pugnace. + +Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay, +je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à +mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des +bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait +de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois, +avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les +fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe +d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession +quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui +traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le +bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les +unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les +jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour +donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires +municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple! On +hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En +passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui +est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait +à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes +hérissées d’allusions: «_Ab insidiis diaboli_ (des embûches du démon).» +Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de +chœur, répondait: «_Libera nos Domine_ (délivrez-nous, Seigneur).» Et le +forgeron reprenait: «_A peste, fame et bello_ (de la peste, de la faim, +de la guerre).» A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit +abbé Rosette répliquait de son timbre grêle: «_Libera nos, Domine_ +(délivrez-nous, Seigneur).» La procession, après avoir suivi, dans toute +sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et +entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous +fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que +portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une +demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait +faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire. +Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur +Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis +de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin +clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance, +ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur +l’oreille gauche (tout Romenay le savait: c’était, chez le sieur +Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un +foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux +courroucés. Ah! il était terrible à voir, M. le garde champêtre! Quand +il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et +de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de +détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles +larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le +garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et +s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un +coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si +elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur +terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur +d’éloigner de nous «la guerre». Il leur semblait que ce fléau se montrât +à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde +champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de +paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre +coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me +comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara +dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte +d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil +municipal. Ah! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les +conseillers municipaux comme de tout petits garçons! Si, pour les +régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs +étaient bien sages. Quand «Mossieu le maire» ouvrait la bouche pour +faire une proposition, les représentants de la commune prenaient +aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient +toujours «_Amen_». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat: Romenay +les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant +lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M. +Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain +communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle +insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre. +Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître +qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur +la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint +terrible. Hélas! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut +battu, à plate couture, par _l’autre_! + +Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses +quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire +se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement. +Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au _Café de la +Lumière_, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris +place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans +notre diocèse veut qu’à l’«Offertoire», les assistants se rendent à la +grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le +maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui, +à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la +Révolution: dans les occasions où la mort d’un de ses proches +l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il +restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je +me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église +sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment +de l’«Offertoire» fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants +vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du +servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le +maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche, +il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas +le temps de se ressaisir: il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout +Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du +fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me +trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil +bleu lançait de la flamme. Ah! si j’eusse été d’étoupe! Comme il devait +le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage! Moi, je me +disais: «Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit +crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout. +Assurément, Torquemada eût trouvé mieux.» Ma figure gardait cet air +ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon +genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me +hausser dans les sympathies de M. le maire! Hélas! je devais tomber plus +bas encore! + +Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même +voiture. C’était une façon de _victoria_ qu’il avait achetée à la vente +mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se +tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège +pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était +trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour +stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses +habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués +cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il +l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait +derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à +la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les +adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette +faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il +pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de +bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège +des «bons» électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une +crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le +souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation. + +Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée! Messieurs les +loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels +qu’on en voit aux foires, dans les baraques de «jeux de massacre». Ils +l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet: soutane noire, +ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du +mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au +chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux +paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix +heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et, +là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils +savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision +et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria +de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les +eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et, +silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la +voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien. +Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout +enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune, +se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A +la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le +respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les +bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait: il +prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et +les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté +vraiment réconfortante: M. le maire, renommé pour sa haine fervente des +prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste +ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des +«bons» électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal. +Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville +fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des +gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des +«bons» électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur +progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le +seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les +hanches, afin de pouvoir mieux rire. + +Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien +et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des +rêves glorieux: «Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple +m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur +le réseau français.» M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et +se dirigea vers l’hôtel des _Deux Ponts_. Il devait y assister à un +banquet que les «ministériels» de la ville offraient au préfet du +département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le +conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait +s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la +France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de +Romenay «mon cher ami». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure +de l’hôtel des _Deux Ponts_, le préfet, entouré des notables de +Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les +remises étaient à droite, dans la cour: M. Thury dut faire tourner sa +voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le +mannequin ensoutané leur apparut; l’éclat de rire fut immense et nul ne +songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron, +et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury: + +--Vous aussi! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié! +rallié! rallié! Rallié à la politique de Sa Sainteté! + +--Mais, monsieur le préfet... je ne comprends pas, fit M. Thury très +surpris. + +--Vous ne comprenez pas! reprit le préfet, vous ne comprenez pas! +Comment! vous en êtes à trimbaler les curés! Regardez donc un peu +derrière votre capote! + +M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le +mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire--je l’ai su, +depuis, par un des témoins de la scène--s’empourpra. Les veines de son +front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing: «Ah! il me le +paiera! C’est encore un coup du curé!» + +Eh bien, je le déclare: M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je +soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens «mauvais» +électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on +s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions +délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux +conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette +en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses. + +--C’est peut-être un tel, disais-je. + +--Ah! elle est bien bonne, elle est bien bonne! faisait le petit abbé +Rosette. + +J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair +que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si +l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout +au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur +d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été +obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si +drôle et la victime d’ailleurs si bien portante! (Vous savez aussi bien +que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait, +dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au _Café de la +Lumière_ où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury +déclarait: «Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’_oremus_!» Ces propos +me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais: «Oh! +les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés!» + +Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay, +étaient à ce point tendus: on se demandait à quel acte d’insigne malice +allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de +vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon +journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands +pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par +l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de +logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par +l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait +des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés +de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix +oppressée: + +--Le voilà! Le voilà, monsieur le curé! Sauvez-moi, sauvez-vous! Pour +sûr qu’il vient vous rouer de coups! + +--Qui? qui? demandai-je très calme. + +--Le maire! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous! sauvez-vous! Il est dans +le corridor et il vous demande! + +--Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et +dites-lui que je vais le rejoindre! + +--Dans votre chambre! dans votre chambre, ciel du Seigneur! fit-elle; +mais il vient pour vous assommer! + +Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement, +elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la +charmille. + +--Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il +vous touche, vous cognerez! + +--Prudence, Prudence! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous +qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous? Je suis curé, M. le +maire est mon ouaille: en vérité, quelle singulière houlette j’aurais +là! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas, +Prudence. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus! Ça sent +le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit! + +--Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay! + +J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me +dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait +debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore +qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère +inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit: + +--Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous. + +--Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la +main un grand fauteuil de reps rouge. + +M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son +chapeau, et tout aussitôt: + +--Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre. + +--C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire +me prend un peu à l’improviste. + +Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire: + +--Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société +religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de +mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une +et à l’autre? + +Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération +pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh! quoi! cet ardent sans-culotte +venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout +comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution +épiscopale! Je fus quelques secondes sans répondre. + +--Monsieur le maire... dis-je, veuillez me laisser le temps de me +remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que +votre visite me causât tant de plaisir. + +--Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous +avais pas donné lieu d’espérer... Que voulez-vous? Ce n’est point +infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne, +certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour +reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La +religion a du bon... pour les femmes, par exemple! On ne doit pas +attenter à la liberté de conscience: c’est un des principes de la +Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion +politique... + +Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur +laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle +donc été pour lui le chemin de Damas? J’écoutais avec ravissement. + +Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé: + +--Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je +suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer +l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez +le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de +la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de +Sainte-Philomène. + +--Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire! + +Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque +force, puis je retournai m’asseoir en face de lui. + +--Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des +concessions, je mettrai une petite condition au désarmement. + +--Parlez, monsieur le maire, parlez. + +Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit, +baissant le ton de la voix: + +--Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec +Mlle Ferrandière. + +Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination. + +--Mais... monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais +obstacle à ce mariage? + +--Oh! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que +j’en suis sûr! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son +consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans +le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit +faire. + +--Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi? + +--Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien +et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre +pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le +mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez +mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur +donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve +Ferrandière se confesse à vous... + +--Oh! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans +cette voie! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la +confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à +vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne +point la respecter. + +M. le maire vit qu’il s’était mal engagé. + +--Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous +demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur +la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre +chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé! Je suis si désireux de voir +aboutir ce projet d’union!--vous devez savoir que les deux jeunes gens +sont résolus à s’épouser.--Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes +idées; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et +sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant +tout! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a +une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un +changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si +gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me +disais: «Voilà un garçon qui est amoureux!» C’est une maladie qui est +bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement. +Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état.--«As-tu +des dettes?» lui demandai-je.--«Non, père», me répondit-il.--«Si tu +t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien +que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens +pas.--Je suis très bien ici», me disait Maximilien. J’avais lieu d’être +surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire, +que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à +considérer notre village comme un exil.--«Te serait-il agréable de +voyager? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de +la Hollande. Veux-tu de l’argent?--Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste +pas: je ne suis nulle part mieux qu’ici.» Je ne comprenais pas, je vous +l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère,--vous savez si une mère +est habile à confesser son fils,--il nous avoua qu’il aimait Mlle +Camille Ferrandière et qu’il en était aimé; que son plus grand désir, +que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière, +conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse, +monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire. + +--Vous ne vous abusez point, monsieur le maire. + +--Ah! je le savais bien! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle +considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune +fille, en vous opposant à leur bonheur? Je ne m’arrête pas un seul +instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non; non, +c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces +deux enfants! Mais alors, pourquoi? Si vous saviez, monsieur le curé, +comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir +son enfant! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi, +dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai +donnés! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit +homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver +ses pratiques religieuses, à railler sa foi? Ah! monsieur le curé, c’est +qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les +convictions sincères! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour +moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée +par une mère très... très dévote, que de le laisser entrer dans une +famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis? Je consens à +ce mariage: bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui +l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de +mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le +curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas +m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me +promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins +ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est +pas l’homme politique qui vous prie; c’est un père qui vous demande de +ne point entraver le bonheur de son enfant. + +M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence,--vous ai-je dit qu’il +était disert?--allait me réduire et me dompter; mais, très vite, je me +repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente: + +--Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous +prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me +tenir dans mon rôle! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la +réconciliation! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à +l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire +l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point +vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour +des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire +connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous +dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme +veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a +placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil +que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon +concours ou même ma neutralité. + +--Même la neutralité? dit M. Thury vivement. + +--Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non +seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois +dans l’obligation de m’y opposer en conscience. + +--Et pourquoi fit M. Thury. + +--Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me +trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder +et je vous supplie de croire que j’en souffre. + +--Votre résolution est définitive? demanda M. le maire. + +Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton +de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point, +pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury +s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le +plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir. +Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur +moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau. + +--Vous avez bien pesé les conséquences de votre... obstination? dit-il. + +--Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque +je n’ai pas le droit de les empêcher. + +--Ah! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes! Alors, entre vous +et moi, c’est la guerre, la guerre à mort? + +--La guerre! Que voulez-vous dire? Mais, de la guerre, je n’en veux pas! +Quoi! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience +je ne puis vous rendre, vous me menacez! + +--Vous entendrez parler de moi, monsieur! + +Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui +bataillent en moi: le sage fut encore une fois vaincu et _l’autre_ me +souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer: + +--Oh! dis-je, des menaces! Je vous mets au défi d’inventer une +taquinerie inédite, une vexation non défraîchie! Vous vous croyez donc +capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau? Les Romains, vous le +savez, n’aimaient point les «cléricaux», qu’en ce temps-là on appelait +tout simplement les «chrétiens». Pas un seul procédé qu’ils n’aient +employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez +pas mieux que les Romains, monsieur le maire! + +Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait +en lui: + +--Oh! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête, +pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais, +cette engeance-là! + +--Elles étaient bien trop charitables pour cela! dis-je, haussant le ton +de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs +successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient +beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si +elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles +se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les +cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles +voulaient le bonheur du peuple! + +M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me +parut qu’il cherchait dans «la gibecière de son entendement» quelque +lourde insolence à m’asséner en plein visage. + +--Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un +pasteur protestant. + +Je saluai cette menace d’un éclat de rire: + +--Ah! ah! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance! Mes félicitations, +monsieur le maire! Je l’avoue: elle n’est pas renouvelée des Romains +celle-là! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur! + +M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une +certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute, +par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la +porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa +main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue +d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer +pour ma défense! + +--Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez +prise! + +Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa +tête son vaste chapeau et partit sans saluer. + + + + +II + + +Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation +déborde: «Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à +se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à +deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment? Qui s’aiment! Ces +gens-là se soucient bien d’une pareille considération! Ah! que voilà +bien les curés! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans +les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si, +du moins... et patati et patata.» Pour peu que vous ayez de la +littérature, vous proférez: + + Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots! + +Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu! Attendez +que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous +fâchez pas, vous saurez tout. + +Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai +rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le +nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon +avait vingt-sept ans. Il était «avocat à la cour d’appel de Paris». +C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la +bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs +leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il? On ne savait. En tout cas, +il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été +guillotiné. Les «mauvais» électeurs de Romenay s’en allaient répétant +que le «fils Thury» n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion +des «avocats sans causes». On dit--c’est le fils de Mme Ferrandière, +avocat lui-même, qui m’a documenté--que ce bataillon fameux se compose +d’adolescents et d’hommes mûrs: ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi +pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée. +Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de +l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les +enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle! On les voit +passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la +vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et +les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre: ce sont des +avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres +où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands +mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos, +lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent +la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore +récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe: il leur arrive +alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés +dans un geste de tragique éloquence. Oh! les braves gens que ces Don +Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent +toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive +d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des +fleurs de rhétorique! Oh! les braves gens qui, tous les matins, en se +levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers +pendus à leur sonnette! + +A Romenay, les épouses des «mauvais» électeurs ne faisaient qu’un cœur +et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le «fils Thury» +appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles +ne se gênaient pas pour dire que «Monsieur Maximilien» n’était point +tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres, +plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez +bien ce type masculin qu’on appelle un «bel homme». Visage aux traits +réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe, +forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une +tête léonine: l’ensemble manquait peut-être d’originalité, «de +personnalité», mais je ne veux point chicaner: le jeune Maximilien était +beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman! Il +était de haute stature et de charpente solide, je vous assure! On +sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et, +j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les +digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques! Lui aussi, M. +Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y +pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il +avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues +barbes: c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs +convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système +pileux: Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings. +Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits +Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se +nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans +les «partis avancés». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa +barbe et aussi ses idées: en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien +était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui +chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la +chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un +homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes: dans la +première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout +jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société +telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à +tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner: il a même une +propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps +d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la +seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en +«isme» l’enchantait de moins en moins; de moins en moins, il se croyait +appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il +poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce +jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de +dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et +même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon +plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire +dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était +pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la +liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en +revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un +accent où il y avait du dépit et de la pitié: «Ce pauvre Maximilien! Il +se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de +débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi!» + +Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M. +le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que +tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme: esprits +d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième +siècle. L’avez-vous remarqué? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous +trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y +a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus +sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent +fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi, +je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous +le capuce blanc, jaune ou gris, donnant «un coup de main» à Torquemada. +Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury, +la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon +gaillard avait lu Renan: peut-être même l’avait compris. Il consentait à +voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de +l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux +forcenés de la libre pensée: avec une onction tout ecclésiastique, il +leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si +furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne «comprenaient pas». +Ils furent nombreux les «intellectuels» qui se trouvèrent compromis dans +le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance: Maximilien s’était +délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne +«comprenait» pas. Ne pas comprendre, lui! Allons donc! C’était bon pour +papa! + +Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître +l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au +commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche +annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte +de l’église, et là ils goguenardaient: ils raillaient la candeur +gothique des «bonnes femmes», des «rustres» qui allaient à la messe: +«Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire!» Les temps sont +changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois, +les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et +c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui +goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut +croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur +sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti +de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est +devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. «C’est +bien porté», dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se +rencontre avec des gens «comme il faut». La libre pensée fleure +l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri: se séparer +d’elle est un signe d’«éducation». Maximilien était enclin, depuis sa +conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre: +il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance +des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait +distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point +sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses +délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître +sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des «repus»; +aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il +toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu +avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur +publique. Ah! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à +travers la ville les épouses des «mauvais» électeurs! Selon elles, le +trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson +de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il +n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués; les +résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux +s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon +était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère? Vous pensez +bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira! Ce que je puis faire +pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand +amour qui hantait ces deux jeunes gens. + +Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes +paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château +d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le +pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux +enfants: Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M. +Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le +fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui +aussi «avocat à la cour d’appel de Paris». Pendant le temps qu’ils +passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se +quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et, +dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois: ils +parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les +rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans +une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs. +Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire +au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille. +Et puis... que voulez-vous que je vous dise? Un jour un autre convive +s’assit à cette table. C’était... devinez qui?... C’était le nommé +Amour, un drôle de particulier! Il ne tarda pas à faire des siennes et +l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M. +Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours +entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans! Eh bien +voyez! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette +grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi! cette gentille enfant +s’était éprise de ce Maximilien! J’évitai toutefois de poser des +«pourquoi» à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés +de cour d’assises: on ne doit point leur demander leurs «raisons», à +cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah! je m’expliquais mieux +l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien! + +Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas, +lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous: quand il s’agit +d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est +point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie? +Ne l’est-elle pas? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse? +D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode +sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me +faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes +lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode. + +Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la +haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve +du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous +ceux qui la voient, _ex omnium consensu_, comme nous disions au +séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr +l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne +permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de +quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi, +demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma +maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son +trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes +confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti +d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un «indult» qui me +permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans. +Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu +sèchement: + +--Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je +veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes +des ennemis de la religion. + +--Oh! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette +femme les porte sur sa figure! + +--Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide? + +--Laide comme un péché! Monseigneur. Oh! mais une laideur vraiment +canonique! + +Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à +contempler cette «fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge» et qui +souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et +quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le +recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence: + +--Mes félicitations, mon cher curé; en vérité, vous ne m’avez point +trompé! + +J’affirme donc--et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs--que +Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe +est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se +rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me +refuse à lui reconnaître quelque grâce; plus elle s’en éloigne, plus je +me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes +opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a +des degrés! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle +Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah! elle s’en +écartait, je vous assure, du type de Prudence! Je ne demanderais pas +mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y +prendre? C’est que moi, voyez-vous,--je vous l’ai peut-être déjà +dit,--je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux +hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les +phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des +escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au +moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais +appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et +comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui +embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous? Je ne sais pas. +Que votre imagination vienne en aide à mon indigence: parez cette enfant +de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité! +Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu +plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante, +plus pirouettante que Mlle Camille. + +Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait +dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la +rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière, +j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses +lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se +désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des +cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il +devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les +couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les +teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille! C’était un +sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait, +Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait +aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait +avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne +s’assombrît point. Quand--ce qui arrivait quelquefois--elle vous avait +éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire +et on était tenté de lui dire «encore!» rien que pour le plaisir de voir +une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches--de vraies dents, +mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées +avant elle!--Je déclare que cette enfant était une façon de petit +chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le +regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que +Prudence! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte? Elle +savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille +pure: pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des +réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me +régalais, sans en avoir l’air! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de +choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime +point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur +flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence +de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre +nous,--ne le dites pas!--Mlle Camille avait peut-être oublié la date de +la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du +Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère, +mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses +jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur, +bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui, +chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux! + +J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy +par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de +très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien +me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui +imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette +morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois, +fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter +que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans +le dialecte du boulevard. Quel dialecte! quel vocabulaire! Pour peu +qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons, +bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un +interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira! + +--Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé +de ma sœur! + +--Que dites-vous là, monsieur Octave? + +Mon jeune ami éclata de rire. + +--Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur! + +--Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr! Et elle, +mademoiselle? + +--Emballée aussi, Camille! Emballée! + +--Comment, emballée? + +--Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive, +elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au +déjeuner: pincée, quoi! Et si vous voyiez Maxim! Non, vrai! Je ne le +reconnais plus: on me l’a changé! Pas d’autre sujet de conversation +possible: Ma sœur! ma sœur! ma sœur! S’il était, comme moi, homme à ne +pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune +de ses phrases, chanter en guise de refrain: «Amour, amour, quand tu +nous tiens!» + +--Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux! Le sujet est grave. + +--Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet! Il s’agit d’un +mariage, parbleu! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le +veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je +connais Maxim: excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain, +mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire +exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à +ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une +fière occasion de le forcer à aimer les curés! + +--Vous voulez me séduire, monsieur Octave! + +--Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère. +Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman. +Maman, voilà le _hic_! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui +mangent du curé. Ah! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore +moins! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où +l’on dit du mal des curés. + +--Colloquer sa fille dans une famille! Il y a plus d’un membre de +l’Académie française--cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et +la tutrice de notre langue--qui s’étonnerait de votre style. + +--Ah! de ça, je m’en moque! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment +même... + +M. Octave tira sa montre: + +--Oui, reprit-il, trois heures, précisément: M. Thury, maire de Romenay, +est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah! dame! ce +sera dur! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée: elle va +tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous +trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser +entortiller. Camille sait si bien la prendre: elle est tellement +enjôleuse! + +--Allons, allons, monsieur Octave. + +--Oh! pour ça! elle est rusée, la petite, elle la connaît! C’est bien +certain: maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la +terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà! Le père Thury +est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien +capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme. +Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la +prétentaine! Ma mère aura des scrupules, des remords: elle se croira +damnée; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à +la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux, +qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et +patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le +savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les +difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil, +monsieur le curé. + +--Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave. + +--Hum! hum! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience! Votre +conscience! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous +le dites! + +--Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à +l’insu de madame votre mère? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des +tête-à-tête? + +--Non, ils s’écrivent. + +--Ils s’écrivent! + +--Oui, presque tous les jours. + +--Tous les jours, grand Dieu! Et que peuvent-ils donc se dire? + +--Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les +amoureux! Cette petite Camille, si on s’en serait douté! Ce n’est pas +plus gros que ça et c’est amoureux! + +--Et comment correspondent-ils? Qui porte les lettres? + +--Tiens, c’est moi, parbleu! + +--Comment! Vous vous prêtez?... + +--Quel mal, puisqu’ils s’aiment? + +--Jolie raison! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un +rôle... + +--Mais puisqu’ils s’aiment! + +--Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si... + +--Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis! + +Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres +révélations. + +Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été +bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme +Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux +de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le +maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils, +Mlle Camille en mariage: + +--Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que +Camille soit heureuse: je vous assure bien que je n’ai pas d’autre +préoccupation; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union? +Ah! que j’ai de raisons d’en douter! Je le sais, M. Maximilien Thury est +incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille +serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence +d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un +désaccord? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment! Si je me trompais dans +mes prévisions! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à +mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme!... + +Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux. +Après un court silence, elle me dit: + +--Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je +faire? + +--Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je +vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer +opiniâtrément--j’appuyai sur le mot--à ce mariage que je regarderais +comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi, +madame. + +--Serait-il indiscret de vous demander?... + +--Oh! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me +reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons +(j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un +conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son +secret. + +--Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas. +Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury. + +Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se +présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai +précédemment conté, quel tour prit notre conversation; elle finit, vous +le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la «menace» d’un +pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit +pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses +arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury +connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait +une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée +de s’opposer au mariage: M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en +informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son +amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses «principes», M. le maire +était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui +débordait de paroles conciliantes: il voulait tenter le suprême effort, +m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou +tout au moins de neutralité. Ah! c’est que ce projet de mariage le +séduisait! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de +sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment +primait en lui toutes les haines politiques et religieuses: c’était la +passion de la propriété, l’ambition de «posséder». M. Thury était cet +âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à +arrondir son «avoir». Son «bien» à lui touchait aux fermes opulentes de +Mme Ferrandière: il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine +d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si +désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des +Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas? Il se souciait fort peu de +conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il +lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent +qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même: «Ah! monsieur le curé, +si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir. +J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour +moi: vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux!» (Un tel +langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le +maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme: il se +flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne +demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour +réaliser immédiatement la «forte somme». Le rêve de M. Thury était beau, +comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il +ressentait pour les «frocards» et tout spécialement pour l’abbé Blondot. +Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury, +qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le +patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé: c’est ainsi +que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de +France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M. +Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne +répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une +famille qui «habitait un château». On me pardonnera bien cette petite +révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume! + +M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des +paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement. + +--Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la +religion! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour +vous!... Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi +de moins, et par le temps qui court!... + +--Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le +droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage! + +--Vous n’avez pas le droit! Vous n’avez pas le droit! Tara-ta-ta! Dites +donc que!... + +--Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister. + +--Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir, +monsieur le curé? + +--Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien! + +Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes: ma +résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que +m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je +souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis +longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château +d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par +ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait +silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard +où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de +m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre +et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche +soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir +vers moi: je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un +petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit: + +--Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman? + +--Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit +de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le +sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré! J’en souffre +autant que vous. + +--Oh! ça! ce n’est pas possible! s’écria avec une grande vivacité Mlle +Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme? Pourquoi lui +en voulez-vous tant? + +--Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience +s’oppose... + +--Elle a bon dos, la conscience! C’est comme autrefois, quand j’étais au +couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère +supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait +presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me +l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons, +monsieur le curé; elles sont donc bien sérieuses? + +--Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je. + +Et je disais vrai! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du +reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître: +écoutez-moi. + +Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du +diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille +même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa +paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus. +J’étais à... depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me +prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je +m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été +indiquée,--une maison d’humble aspect, étroite et basse,--une vieille +femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit: «Ah! la +pauvre enfant est bien malade! bien malade! C’est elle-même qui a parlé +de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé +de... Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature! +quelle tablature!» + +--C’est votre fille? demandai-je. + +--Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas +d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y +a longtemps. + +--Et que dit le médecin? + +--Le médecin! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est +grave, une _péritonisse_. Mon Dieu! quelle tablature! + +--Voulez-vous m’introduire auprès de la malade? demandai-je. + +--Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait +vers une porte vitrée. + +Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant +ses yeux avec un coin de son tablier. + +--J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite +habitait Paris, puis, dame! elle a oublié les conseils que je lui avais +donnés. Elle a chuté! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à +enjôler, une jeunesse! Faudra pas lui faire trop de sermons... + +--Oh! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en +paix, je vous prie. + +Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite +fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée +dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des +rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me +faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de +ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées, +les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme +contractés sur eux-mêmes: on eût cru voir une figure d’enfant. + +--Vous avez demandé un prêtre? dis-je. + +Une faible voix me répondit: + +--Oui, monsieur, je suis malade, très malade... je vais peut-être +mourir... ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour +le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay. + +--Je suis en effet M. le curé de Romenay. + +A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur +moi: + +--Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la +famille Thury? + +--C’est une famille de ma paroisse, répondis-je. + +--Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix +précipitée. Vous connaissez... Excusez-moi, monsieur le curé... mais +pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M. +Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies? + +--M. Maximilien Thury aux colonies! répondis-je très surpris, mais, +avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc +s’expatrier? + +La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une +soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement +sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots: + +--C’est affreux, c’est affreux! dit-elle, se couvrant les yeux avec la +main. + +Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse. + +--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? lui demandai-Je. + +--Ah! fit-elle, c’est affreux! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je +pas la vérité, à vous monsieur le curé! M. Maximilien Thury est le père +de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le +donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas! C’est affreux!... +Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens +mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme +vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu +plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de +partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi! + +Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus +oppressée: + +--Ah! oui, reprit-elle, je l’aimais! Il y a cinq mois, je lui annonçai +que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son +père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y +opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que +son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune, +l’avait chassé et refusait de le voir. Puis... Maximilien m’avait fait +part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant, +abandonné des siens: il ne pouvait songer à se créer une situation à +Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de +l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans +un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait +établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant! J’ai conduit +Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit: «A bientôt, avec +lui!» Lui, c’était l’enfant! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune +nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis +venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il +mentait! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi! Ah! c’est +affreux! + +Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le +long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain +quelle parole je devais prononcer. + +--Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il +pu partir. Qui sait si au dernier moment... si son père... si sa +famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé? +Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle? + +--Oh! jamais! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout, +je viens l’implorer, le supplier! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne +jamais parler à personne de notre entretien! A personne, à personne! + +--Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement. + +Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la +malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage. +Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait +fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur +l’oreiller: ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que +je quittais la chambre. + +Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de +l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses, +la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise. + +--Ah! quelle nuit, monsieur le curé! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a +eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots: «Maximilien, +Maximilien.» C’est probablement le nom de la canaille qui l’a +abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en +ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller. + +Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la +paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y +fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la +jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la +vérité. + +Eh bien, qu’en pensez-vous? Qu’eussiez-vous fait, à ma place? Les +confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me +permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste: le +dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté! +Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un +mariage que je regardais comme un sacrilège? J’estimais, moi, que Mlle +Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour +illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le +droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait +«mon entêtement»! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le +droit de les divulguer: j’avais pris l’engagement de n’en parler à +personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante! J’avais un +sceau sur les lèvres. + + + + +III + + +Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury--visite qui se +termina par une déclaration de guerre, comme vous savez--et je ne +partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de +m’envoyer! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury +renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance? Était-il donc +désarmé? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une +menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée «avant un +mois» d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis +à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’_Histoire ecclésiastique_, +de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de +Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France +qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me +révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me +laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques +vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables: + +--Oh! le... m’écriai-je. Oh! l’animal! l’animal! + +J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute +voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée +entr’ouverte: elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette +pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout +en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante +qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les +bouteilles, persuadée qu’elle «abattait» d’autant plus de «besogne» +qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma +chambre: «Entrez, entrez, Prudence!» fis-je. + +--Ah! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez +le dire, pour un animal, c’est un animal! C’est un... + +--Qui ça, un animal? demandai-je. + +--Tiens! mais M. le maire, pardi! Avec ça que je n’entends pas que vous +lui dites des sottises! + +--Ah! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je +voulais parler, mais bien d’un roi de France! Vous voyez que ce n’est +pas précisément la même chose. + +--Oh! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout! Mais je vous +garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce +qu’il a fait venir ici? Ah! c’est du joli! Il est arrivé. + +--Qui ça, Prudence? + +--Mais un curé protestant, pardi! Il est ici depuis deux jours. Même +qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les +réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en +face chez nous, sur la place de l’Église! + +--Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant? + +--Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais +aussi près d’elle que je suis de vous. Dame! c’est du fier! c’est de +l’élégant! je ne vous dis que ça! + +--Ah! + +--Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée! +J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de +monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait +son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie: «Tenez, justement, +voilà la femme du curé protestant qui traverse la place!» Moi, je n’en +ai fait ni une ni deux. «Au revoir, la compagnie!» Qu’est-ce qui était +contente? C’était moi! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la +dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de +rien. Miséricorde, quelle femme! Quel linge! Ma parole, elle est encore +mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du +Bon Marché! Des falbalas, en veux-tu, en voilà! Elle en trimballe +celle-là des belles marchandises: une robe rose avec de la dentelle +dessus! Ah! oui! on peut dire, de la dentelle! J’en ai compté un étage, +deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là! Et +tout ça, c’était embaumé! Il m’arrivait de ces bouffées! C’est comme si +elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait. +Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur +de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils? Et de +la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois +francs le mètre! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui +marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire: elle est jolie! Un teint +frais: des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à +gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure! Qu’elle doit en avoir sa +charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs! A moins qu’il n’y ait +de la tricherie... + +--Allons, allons, Prudence, vous vous égarez. + +--C’est la femme du notaire qui va enrager! reprit ma gouvernante. Elle +ne sera pas la plus belle maintenant! + +--Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée +dans ma chambre? + +--Ah! je l’avais oublié! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez +les œufs sur le plat ou bien à la coque? + +--Faites au goût de M. l’abbé Rosette! + +C’était vrai: M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans +Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de +parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau: «Que voilà +donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient +évangéliser un pays! Saint Paul évidemment se fût allégé!» Je tenais les +détails précis que je viens de donner de dame Prudence: toute la journée +du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses +voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il +devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère. +Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de +la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence +inspectait la place: rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des +réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises.--«Oh! encore +une table à toilette! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire?... Oh! la +belle batterie de cuisine! Tout en cuivre! Ma parole, c’est comme chez +des bourgeois! Tout un mobilier en acajou! Et des fauteuils! Encore une +pendule! Ça ne se refuse rien, ce monde-là!... Ah! ça, c’est le bouquet! +Une baignoire! Une baignoire! Oh! oh! c’est trop fort!» + +Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et +l’autre sur la place, dit tout à coup: + +--Tenez, si vous voulez le voir! + +L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre! Devant la +maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient +toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et +d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et +surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay. +Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un +ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par +d’austères favoris: je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote +solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous +avions sous les yeux. + +L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de +cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay: par sa haute stature, +ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le +ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que +j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette: + +--Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui +a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si +amusant! + +--S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue! s’écria +Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette. + +--Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je. + +M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de +drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne +coupe; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant +ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux +bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches +blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte; jeune, +élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée. + +--Ah! voilà sa dame! fit Prudence. + +Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un +dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras +de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence +haussa les épaules: + +--Pas un curé, ça! dit-elle: c’est du monde comme de l’autre! + +Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait +abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient. + +Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à +commenter l’arrivée de M. Asseler,--tel était le nom du pasteur.--Tout +Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du «bel +air» de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs +dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme +du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se +singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui +montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne +pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La «notairesse» +prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes +«tapageuses» de la femme du pasteur étaient «inconvenantes». Elle +ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût, +qu’elle n’avait qu’une «élégance de catalogue» et qu’elle devait acheter +ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles +semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un +pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que +je vous ai laissé ignorer. + +Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave +des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite +ville était «place forte», excusez du peu! En ce temps-là, elle traversa +des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les +chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une +relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois +fois, ils s’emparèrent de Romenay; trois fois, les catholiques reprirent +la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire. +Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion +nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la +Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre. +Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de +Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi? +Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent +faites pour que le Consistoire--qui a dans ses attributions l’élection +et la nomination des ministres--envoyât un pasteur: toutes échouèrent. +Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé +leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été +faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les +négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant +exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une +subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait +aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il +pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi +pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée: s’il +échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa +tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir +m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant. +C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au +nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue +avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à +remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de +Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était +agréée, qu’un ministre serait envoyé! M. le maire, j’en suis bien +convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but--celui de +donner un «concurrent» au «frocard» de Romenay--il promettait de faire +une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du +Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée +s’intéresser tant à la gloire de leur église. + +Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les +desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût +associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les +protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous +ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart, +de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard. +Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il +nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les «choses +regrettables» de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me +molester, des dragonnades et de cette lourde «gaffe» que fut la +révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du +libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les +bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées. + +Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait +entrée sur la place, non loin de mon église: on la meubla de bancs, on y +apporta une chaire: ce fut «le temple». Quelques jours après son +arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines, +il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes +réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé +d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les +plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait +l’hospitalité dans la famille Thury. Ah! c’est que M. le maire ne savait +point se venger à demi! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie +à songer qu’il donnait asile à mon «concurrent». Avec son esprit +positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire +ne voulait voir dans les différentes églises que des «commerces» ennemis +où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple: aussi, +vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M. +Thury! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il +cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait, +si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante +à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury +s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh! Mme +Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe! +C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à +ses devoirs domestiques, très «femme de ménage» et que son mari n’avait +point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la +messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand +je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce +large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire +à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé +d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas +de converser avec ma domestique: quand, d’aventure, elle la rencontrait +au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et +allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple +autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir +en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre +l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que +M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les +moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait +pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury: +curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait +les «gaffes» et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les +accueillais toujours, ces «excuses»; elles m’arrivaient, du reste, sous +une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque +incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury +m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était +une façon de dire: «Allons, monsieur le curé, soyez charitable: il n’est +pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles!» La pauvre +femme--après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait, +très injustement, l’honneur--me croyait vindicatif. Elle tremblait que +je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche, +devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle +n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un «docteur +_in utroque_»: elle se méprenait étrangement sur mes droits en même +temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue--je l’ai su +depuis--qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari. +C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de +mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée +symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je +recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à +une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de +ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui +s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en +chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi--il n’avait que +l’embarras du choix;--à se railler des allures, des «fraises», du +bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur +de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des +confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur +satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de +se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à +Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les +ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle +copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût +eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné +l’investiture par l’anneau et la crosse. + +M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le +maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné: il +était vaste. + +--Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres! s’écria ma servante. + +--Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie? + +--Ah bien! vous pouvez le demander, monsieur le curé! C’est dans huit +jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM. +les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les +confitures de la _mairesse_, les «excuses» comme vous les appelez! +(C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi: +nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs +viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent, +c’est: «Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui?» + +Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait +son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture: «Monsieur le +curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon +plaisir; c’est par ordre de mon maître: que ces confitures en rendent +témoignage!» Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une +dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les «excuses» de M. le maire +furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez +tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec +laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son +mari, je vous préviens que vous auriez tort! Pour dire vrai, j’eusse +cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois +par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au +monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après +ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre +aise et tant pis pour vous! + +Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que +le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les +réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient +lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut, +commençaient à deviser de l’«impatience» où était Mme Thury de voir le +ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle +leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret. +Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme +Thury, qu’un désagrément. Hélas! la pauvre femme devait connaître +d’autres tourments! Un jour du commencement de septembre, je fus informé +que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison, +qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé +depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept +heures,--c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens +très exactement--la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du +presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit +avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce +moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la +porte. + +--Que désirez-vous, Jean? demandai-je. + +--Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été +frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie. +Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement? + +--Je vous accompagne. + +Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture +de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe +d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du +_Café de la Lumière_. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui +s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En +m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis +l’un d’eux qui disait à haute voix: + +--Le maire est un capon: il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse +ses signes de croix! + +M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait, +vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait, +dans le pays, «le château du Grillon». (M. le maire ne protestait pas +contre cette qualification seigneuriale: il laissait dire.) C’était un +vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne +et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses +fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges. +Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au «Grillon» je +m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en +rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le +parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans +connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur +un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du +malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer. + +--Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent +pas se compromettre. Ah! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir: +c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu. +Quel dommage! un si brave homme! + +--Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes +parti? + +--Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast! c’est +une maladie qui ne pardonne pas! Mme Thury, qui est dévote comme vous +savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari +reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si +mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande +comment il vous recevra. Ah! dame! les curés et lui!... Mme Thury a fait +appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet: il doit nous suivre. +Pour ce qu’ils feront à eux deux! + +Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles. +Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la +pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et +déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines. +L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet +aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour +desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas +outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne +nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je +pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce +meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle +appela le «salon». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne +fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit: +j’entendis une voix de femme qui disait: «Pardon, monsieur, je vais vous +éclairer», et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la +suivait que je reconnus aussitôt: c’était M. Asseler, ministre +protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis: le +pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La +servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M. +Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On +n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par +instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes +yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne, +l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la +parole; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit: + +--Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des +transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons +encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie? + +--Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous +rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez +déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce +salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour +de nous. Que faut-il penser? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma +présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me +faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout +disposé à passer ici la nuit. + +--Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première +nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je +voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré +qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la +famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au +château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des +frayeurs: elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle +passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et +pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille +qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand +j’arrivai à Romenay. + +--Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant +moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury. + +Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux +fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais +obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une +demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et +s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au +pasteur et à moi: + +--Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques +mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis +d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas +danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la +chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre +démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le +curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur +protestant sa gratitude. + +--Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire +combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle +n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence +devient nécessaire. + +M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y +chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous +faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le +loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous +éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre, +alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que +nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M. +Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta +après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la +tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr +Martinet qui sortait de la chambre du malade. + +--Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce +pas? + +Le Dr Martinet haussa les épaules. + +--Une congestion simple! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis +cette fameuse idée! C’est de lui probablement que vous la tenez! Une +congestion simple! Je vous demande un peu! Une congestion simple! +Qu’est-ce que c’est que ça? Mais que voulez-vous que dise ce vieux +rebouteux? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau: si Garot +trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le +diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau! +Cet être-là, c’est un zoophyte! + +Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en +élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant: + +--Une congestion simple! Une congestion simple! Ah! quelle bourrique! + +Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot, +l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau. + +--Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave? + +--Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de +maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif, +de ce vésanique, de ce bidon d’alcool! Avant un an, il portera la +camisole de force. Enfin! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à +Mme Thury. + +Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en +courant. + +L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas +nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité! Après avoir +franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route +de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. «Quel +propos tenir?» me demandais-je. «Comment rompre ce silence pénible?» se +disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un +ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent +point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas +échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent +ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir? J’eus +une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas +échéant, faire votre profit. + +Il vous est certainement arrivé, lecteur,--beaucoup plus souvent qu’à +moi, je n’en doute pas,--d’assister à un repas ou d’être assis dans un +salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de +phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants. +Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées +présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins +et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et +inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de +dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait +aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient +d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri, +et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un +médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé +bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si, +d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel +vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de +revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son +sourire si fin: «Vous voyez, moi je suis un de leurs «condamnés», oh! +alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases +aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la +maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en +passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle? Eux qui, tous les +jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise, +de faire parler les bêtes?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur +protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse, +d’user de ce stratagème qui--vous goûterez, sans doute, la saveur de +cette humble rectification--ne réussit pas qu’entre imbéciles: + +--Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes +nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et +que la science unit! Voyez un peu nos médecins de Romenay! La vérité, +pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère. + +--Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait. + +Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits +plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot, +étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les +maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui +n’avaient entre elles aucune affinité: les maladies conservatrices et +les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les +premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées +réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de +rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le +mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du +Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie +à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de «rebouteurs», +de «dentistes». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation, +avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était +conservateur, radical ou opportuniste,--pardon, progressiste! + +Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à +moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur, +vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir +être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des +ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit. +Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix +funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni: elle était +souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux +bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi, +plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis. +Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et +régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement +sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts +instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces +silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une +opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi: «Mon Dieu, ce +pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique! A en juger par les +apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près +certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de +Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans +la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. «Ce gros +papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si +meurtrier! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la +Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre, +pour de là canarder ces bons huguenots.» Tout à coup, le pasteur +demanda: + +--Fumez-vous, monsieur le curé? + +--Hélas! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent: +oui! + +--Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette? + +--Mais, j’y pense! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes +poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me +furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui +les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez +en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande: le +fisc ne les a pas flétris. + +--Très volontiers, fit le pasteur. + +Je lui passai l’étui qui contenait les cigares: il en prit un et me +remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche: + +--Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes. + +--Oh! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé! J’ai des +allumettes, et je dois ajouter: des allumettes de contrebande. A notre +dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est +rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui +contenaient des allumettes. + +Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos +rires. + +--Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si +la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de +frauder. + +Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous +reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de +notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous. + +Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au «chêne des +bergers». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous +cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du +spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous, +l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du +silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde +que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui +vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous +étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque +planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le +blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait +dans l’infini: il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte +bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans +l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui +disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime +la lune: malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de +plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à +me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle +ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes +contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume: + +--Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce +rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce +grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements +d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et +que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des +messagers de mort! Pauvres Romenaisiens! Dès l’aube, ils ont travaillé. +Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour. +Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même +labeur; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon +dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs +mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté +d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de +ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme +qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques +années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort! +Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle! Nous +venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les +aide à porter le poids des jours;--sans cette lumière, la vie, pour eux, +comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce +obscure.--Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance +et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les +intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les +arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître +a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade. + +--Ah! oui, notre mission est belle! fit le pasteur qui semblait inquiet, +pressé de continuer la route. + +Nous reprîmes notre marche: + +--Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter, +si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter. + +--Comment donc! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause +d’un grand retard? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur! En +tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à +compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse. + +--Ah! c’est vrai! fit en souriant M. Asseler: vous ne connaissez point +les exigences de la vie conjugale; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix +où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié, +vous en ignorez les joies, les consolations... qui sont grandes! + +--Ah! j’en suis totalement privé! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous +quelques rapports,--côté du cœur, côté tendresse,--est un peu celle des +cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture: _Sicut +passer solitarius in tecto._ + +--Ah oui! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon +l’expression biblique, «le passereau solitaire sur un toit!» Point +d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point: vous +n’êtes point aimé! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à +sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé, +un exemple: quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la +vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous +abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous? + +--Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu. + +--Oh! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une +autre affaire! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt +les yeux pleins d’angoisse; je l’entends qui, d’une voix oppressée par +l’émotion, me demande: «T’es-tu fait mal, mon ami?» Voilà des joies que +vous ne connaissez pas! + +--Des joies! comme vous y allez! + +--Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans +doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue: parfois, je souhaiterais +qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien +que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection, +rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses +mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux. + +--Ah! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent! La +semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier. +Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la +cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et +s’est écriée: «Rien de cassé au moins?» puis, voyant que je me tenais +droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de +cérémonie. + +--La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la +tête. + +Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point +d’épouse. + +Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à +Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me +faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un +peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à +célébrer devant un inconnu, un «vieux garçon», le bonheur des gens +mariés; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus +pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner +en exemple: il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa +vie. Ah! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux! Il faut +qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les +inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique +de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la +circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux +enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son +admiration: j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la +religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon +attention. M. Asseler devenait lyrique: «Cette femme, pensais-je, doit +être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les +perfections morales.» + +Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point +terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son +épouse et nous allions nous séparer! Comme je voulais lui donner le +loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un +seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à +mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la +maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était +éclairée; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas +s’en apercevoir. + +--Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer +une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à +qui je puisse la comparer, je... + +A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison +du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le +silence, une voix dit: + +--C’est toi, Raphaël? + +--Oui, chérie, répondit M. Asseler. + +--Ah! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est +pourtant qu’un homme! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à +rien! Voilà qu’il est minuit! Est-ce que c’est une heure pour laisser +une femme! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle! + +--J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce. + +Puis, se tournant vers moi: + +--Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point +ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire. + +--Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, _passer solitarius_. + +Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent +de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le +dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai +allégrement dans mon nid de passereau solitaire. + + + + +IV + + +Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis +l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans +l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce +temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou +tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour +donner un nom étrange en même temps que stupide! Quand je mettais les +pieds dans mon jardin,--un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa +cuisinière,--je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie, +avec Mme Lenoir, notre voisine de droite; avec Mme Grivot, notre voisine +de gauche. Ma servante, que la «besogne» attachait au logis plus qu’elle +ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de +commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de +charité: quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le +maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en +pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée +du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait +précipitamment du «linge à sécher» qu’elle étendait, d’un geste brusque, +sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence, +mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne +se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler: + +--Ah! monsieur le curé! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle +porte, Mme Asseler! Des vertes! des bleues! des rouges! Hier, c’était +une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux +habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la +confirmation! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur! +Pauvre cher homme! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer +tout cela! Il a une figure qui me revient, le curé protestant! Je suis +sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais +donné un coup de pied à personne! + +Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait +pas: Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord, +n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse +singularité de ses atours: elle persévérait. C’étaient des vêtements +d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux +empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la +rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se +posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit +s’appeler «face-à-main». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or +toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et +tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les +femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et +paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment +trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes +s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins +parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait +et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté +protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A +l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec +éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En +chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à +Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au +repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il +édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait +s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient +l’intelligence des petits. + +Et par qui donc étiez-vous si bien informé? me demanderez-vous. Et par +qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait +à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay? Un jour, ne +m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans +mon troupeau; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne +manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office +du temple protestant! + +--Mme Cobichet! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la +grand’messe, à mon église! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai +vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus +certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait +au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je +prêchais. + +--Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence; mais alors c’est tout +simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du +curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de +dix heures. + +--Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris! + +Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M. +Cobichet «pharmacien de première classe», que l’abbé Rosette et moi +avions surnommé «l’apothicaire subtil»,--un paroissien que je me +reprocherais vraiment de ne point vous présenter,--vivait dans des +transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune +pharmacien en quête d’une «situation» débarquer à Romenay et y installer +une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à +gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente +assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui, +il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A +Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah! les médecins +de Romenay! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles +angoisses! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre, +leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les +louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr +Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement +contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû +franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son +officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes! +Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait +parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet +avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion: il restait sans +concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et +que de ruses subtiles et compliquées! Il voulait plaire à M. le maire et +au _Café de la Lumière_ et ne point se priver, pourtant, de l’estime du +presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de +bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses +convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes +filles: il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement +et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait +aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les +honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait +radical et «ennemi de la superstition». Les convictions le prenaient et +le quittaient à des époques déterminées: telles des fièvres paludéennes. +Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et +subversives: il demandait la suppression de l’ambassade auprès du +Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il +choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de +la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la +«bonne saison», le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les +névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que +c’est une bénédiction! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres, +nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir +alors--beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus +rares--d’appeler à Romenay un autre pharmacien de «notre bord». +N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M. +Cobichet «l’apothicaire subtil»? L’arrivée du pasteur troubla +profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants +allaient avoir un centre d’unité, un chef: c’était un nouveau parti qui +se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne +point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à +Romenay un jeune pharmacien huguenot? M. Cobichet ne pouvait s’arracher +à ses âpres pensées: il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point +fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre +apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles. +Lucie, l’aînée «des demoiselles Cobichet», après avoir rêvé d’un +officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre +pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de +son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il +n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait +par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait +pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire, +«qui aurait un physique troublant», dont les livres seraient dans les +bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées +reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait +que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les +belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus: +s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de +M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M. +Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses +victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce +genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine +s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de +lettres pour l’épouser: il s’écriait, non sans mélancolie: «Si par +malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien +ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie +dénichera-t-elle son homme de lettres? En fait d’homme de lettres, c’est +tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire!» L’arrivée à +Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la +pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine; +voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse. +Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il +rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme +Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant. + +--Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia +ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La +grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt +mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde +sera content. + +--Eulalie, viens que je t’embrasse! dit M. Cobichet. + +Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours. + +Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour +la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait +du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je +ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec +quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha +la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente: + +--Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce! + +La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et +son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot +d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré +revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui +allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et, +sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte, +vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme +Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe. + +La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme +vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à +l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur +protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes +brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne +recherchât qu’une occupation: être avec son épouse; qu’il n’eût qu’une +ambition: plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de +ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa +maison. Cet homme était toujours pressé. «Allons, pensais-je, il a peur +que sa femme ne s’impatiente.» Et la belle Mme Asseler «s’impatientait», +je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la +ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle +ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez: +«Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare.» Sans +doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son +époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre +personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par +les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler +ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on +n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre +intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau +Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur +trouve, dit-on, de si grands enchantements! + +M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son +domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes +espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter +d’avoir eu le diagnostic juste? Le Dr Martinet et le Dr Garot +triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance: «Ah! +je l’avais bien dit! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un +crétin!--Ah! je l’avais bien dit! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un +idiot!» M. Cobichet pharmacien de première classe concluait: «Nos deux +médecins font grand honneur à la faculté de Paris.» Romenay murmurait: +«Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre.» Chaque jour, M. Thury se +faisait conduire à la mairie et même au _Café de la Lumière_ où il se +montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait +pas éteint ses ambitions: ses convoitises politiques n’en étaient +devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait +pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le +Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de +l’État. + +M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt +offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur, +dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois +que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt +même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du +mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame +faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé +Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils +partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures. +Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son +bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de +madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé +Rosette, entrant dans ma chambre, me dit: + +--Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir: c’est +maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant! + +--Oh! oh! fis-je. + +--Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté +d’eux. Avait-il l’air assez penaud! + +--Évidemment, l’un des deux était de trop. + +--Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien, +vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu +et qui s’appelle Totor. + +--Totor! doux nom! + +L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça +que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des «bons» électeurs +M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur +s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que +le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner. + +--Comment! m’écriai-je, seule avec le Maximilien! Seule! + +--Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves. + +--Ah! vous m’en direz tant! + +Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout +Romenay jasait. «Ces dames»--cette expression englobait toutes les +femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et +n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse--en sortant +des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à +leur jour--car elles avaient leur jour!--ne s’entretenaient que du +sans-gêne de Mme Asseler. La «notairesse» affirmait qu’il était honteux +pour une femme mariée de «s’afficher» avec le fils Thury. «Monter en +voiture avec ce grand polisson! Comprenez-vous ça, mesdames? Elle +s’habille comme une créature: ma foi, on dirait vraiment...» La +«notairesse» s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient +signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y +associaient. + +Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette +année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint +me trouver: + +--Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la +religion! + +--Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là? + +--Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute +en est à vous. + +--Expliquez-vous, monsieur Octave. + +--Que je m’explique! Oh! c’est bien simple! Il y a deux mois, Maxim me +dit: «Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous +épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a +employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je +vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible! Rien ne m’arrête. A moi le +scandale! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles! Je suis +las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras +dire à Camille--puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est +idiot mais c’est comme ça--qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment +aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai +toujours. Si elle entend jaser sur mon compte--et ça ne peut tarder +beaucoup--persuade-la bien d’une chose: que je m’amuse par dépit, et +aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il +n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses +dévotes des tas d’occasions de se scandaliser! Et elles se +scandaliseront, je m’en charge!» Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim! + +--J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce +singulier message? + +--Et pourquoi pas? J’ai tout répété à Camille. Oh! la pauvre gamine! +Non, a-t-elle assez pleuré! Et des soupirs! des soupirs! Des soupirs à +faire tourner des ailes de moulins! Elle souffrait, savez-vous, cette +gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie +de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une +femme à barbe! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses +menaces, qu’il s’était monté le bourrichon. + +--Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous? En vérité, +vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis +bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie +française... + +--Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à +une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non! Vous connaissez ce qu’on +raconte. Mme Asseler... + +--Oui, oui, je sais. + +--Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce +garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui +font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle +comprend les choses: elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il +recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle +qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme, +pour les idées! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable! Ça ne peut +pourtant pas faire de la dentelle au crochet! Il faut que ça se +trimbale, que ça voie, que ça se distraie! Un homme n’est pas déprécié +parce qu’il a eu des aventures. + +--Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos +développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère? + +--Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de +plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa +fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler: +oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y +suis! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai... +vous ne voulez rien savoir? + +--Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir. + +--Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous +serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites +beaucoup de mal à la religion! + +--Oh! oh! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis +par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez +singulièrement le bourrichon! + +M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire. + +--Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau +faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami! + +Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point +charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M. +Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand +dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme +j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille +qui, elle, s’apprêtait à en sortir. + +--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu? + +La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une +petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus: + +--Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre +conversion. + +--Ah! ah! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal! Une +paroissienne qui prie pour la conversion de son curé! + +--Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de +saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous +vous convertissiez... ou que vous soyez nommé curé de canton. + +--Oh! oh! vous êtes ambitieuse pour moi! Vous ne sauriez croire combien +je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières! + +--Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas? Je le dis au bon Dieu, pourquoi +ne vous le dirais-je pas? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez +plus curé de Romenay. + +--Et si je n’étais plus curé de Romenay... + +--Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman... +Oh! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton! Moi, je me +charge du reste. + +--Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince +charmant? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela +passera. + +--Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous +me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé? J’ai vingt ans! + +--Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande +personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que +cela passerait. + +Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria: + +--C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé! + +--Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air... innocent! + +--Oh! oh! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent! + +--Oui, ce sont des choses qui se pensent! + +--Ah! çà! si je vous disais tout ce que je pense! fit Mlle Camille. + +Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des: «Bonjour, monsieur le +curé; au revoir, monsieur le curé; à bientôt, monsieur le curé.» + +Je suis un peu de votre avis: Mlle Camille ne me parlait point avec une +révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle +me disait: «C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure!» Ah! elle +était bien la sœur de son frère! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous +accablaient point de formules de gros respect: ils se familiarisaient +très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence +bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit. +L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle +Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste, +trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de +son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le +jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut +agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement +tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de «meilleurs sentiments». +C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion! Il +voulait m’attendrir avec la «tristesse» de sa sœur. J’étais tout heureux +et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que +j’aime, la tristesse gaie. + +Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à +Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette +m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à +moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir +derrière nous nous dépassa: «Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de +M. le maire!» Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la +capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans +commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le +doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à +deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la +droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques +tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de +haute taille debout sur le talus de droite. + +A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son +visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux +prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître. + +--C’est le pasteur, me dit-il à voix basse. + +--Le pasteur! Vous en êtes sûr? + +--Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend. + +--Le malheureux! m’écriai-je. Il est jaloux! jaloux! Je plains beaucoup +cet honnête homme que j’estime. + +Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à +égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me +demandais--sans aucune arrière-pensée, je vous assure--si le ministère +du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas +frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore +parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une +critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient +justifiées. + +La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette +religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté +entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son +épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En +s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les +difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne +poursuivait qu’un but, on le sait: me molester, m’amoindrir en +établissant une «concurrence», puisque, dans sa pensée, tout, en fin de +compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui +paraissait pas que la «concurrence» fût redoutable ni qu’elle allât le +devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets: «J’attendais mieux +de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre: au contraire, +ce serait à croire que tous ces «bondieusards» s’entendent!» Il reconnut +son erreur: il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre, +comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé +d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient +prévaloir contre l’influence de «l’ensoutané» et le déposséder de son +autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de +réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me +renseigna sur les desseins de M. Thury. + +--Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était +timbré, cet homme-là! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le +maire? + +--Parlez, Prudence. + +--Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut... Rogut... +Ragnut--je ne sais pas au juste--un curé qui a mal tourné et qui s’est +marié! + +--Ragut! C’est Ragut! le fameux Ragut! Ah! nous allons voir ce +phénomène! L’idée est géniale. + +--Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va +faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire +de la _mairerie_ qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute +pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la +bouchère! Ah! c’est du joli! Du reste, tenez, monsieur le curé, la +première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit: «Toi, ma +p’tite!...» Ah! on en raconte des choses! Des choses! des choses! + +En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur. +Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le +signe n’était point douteux: le torrent qui roulait des mots allait se +précipiter. + +--Mon Dieu! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est +donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici? + +--Jésus Seigneur! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai +laissée sur le feu! + +Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la +chambre. + +O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes +fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les +casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes +les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille +presbytères qui sont au doux pays de France! + + + + +V + + +En ce temps-là, M. Claude Ragut, «ci-devant prêtre», s’en allait à +travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des +harangues, dans les villes et les bourgades «les saintes ivresses de +l’amour». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient +son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents: le ci-devant était +entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce +Ragut: trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand +séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme +vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il +m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour +l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires. +Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de +_Requiem_, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe +du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y +chercher aventure et polissonnait déjà: sous le tricorne et dans les six +aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses +confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que +par celle de ses idées. Les idées! Ragut n’en avait cure, ne se sentant +aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau +matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec «les +aspirations de la société moderne»; aussitôt, il avait pris femme. Il +était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui +couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans +ses courses apostoliques. + +Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous +ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du +département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les +jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire +des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut «Mme Rosalie», ou, +plus intimement, «la grosse Rosalie». Si j’en crois M. Octave +Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de «choses vues», qui m’a, encore +une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au +comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche +et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le +prix des consommations n’en était pas augmenté: les sourires restaient +gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois +cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en +descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les +«aspirations de la société moderne» commençaient à lui apparaître et à +le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de +soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les +aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son +esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante. +Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà +qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des +yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase, +une grande vérité l’illumina, tel un éclair: «L’Église, qu’il servait +depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne +comprenait rien de rien aux «besoins» de la société moderne.» L’abbé +Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur +adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire: bientôt, +il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie. +L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit +laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer +d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle, +inclusivement! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son +épouse. Cohue de clients: les gens affluaient qui voulaient «voir». On +augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur +les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba +et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à +boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait +un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte +de la maison: la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait +les bons cigares et son épouse aimait les repas fins! Ragut se tourna +vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis +cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait +l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie +étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il +vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des +«conférences» dans les villes et les villages, quand un groupe de +citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et +pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il +accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses +accessoires: là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien +sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un «crime social». La +Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse +de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec +d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance +de M. Thury appelait à Romenay. + +Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux +furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les +murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je +lus: + + Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir, + DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière, + LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre, + Fera une conférence sur le sujet suivant: + «Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel, + antisocial; le prêtre est un monstre.» + La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole. + Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis. + L’entrée est gratuite. + + Vive la liberté de conscience! + +«Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais +vers le presbytère: il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la +gratuité conduiront à la conférence: «L’entrée est gratuite»; cette +phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son +aise, abuser de leur grande naïveté! Les malheureux auront toutes les +peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette +giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et +je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué! Comment! je resterais +chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper +un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen +Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être +«antinaturel, antisocial, un monstre»! Et personne ne se lèvera pour lui +mettre le nez dans son discours! Eh bien, c’est à moi de parler et je +parlerai!» + +Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon +dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à +l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le _Café de la Lumière_. Un peu +ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans +le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette +pièce: autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres +réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient +trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se +trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout +d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi, +chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse: «Le +curé! le curé!» coururent à travers les rangs. Ah! on ne songeait guère +à moi pour «rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie», comme dit +le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement. +Tout à coup, une grosse voix commanda: «Asseyez-vous, citoyens!» Les +Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui +sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à +rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le +moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour +commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il +s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche +des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut. +Ah! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet! Il désirait +me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait +tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne +désobliger personne: M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il +n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les +désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de +contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les +Romenaisiens me tournaient le dos: je ne me fatiguai point les méninges +à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées +devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade--une estrade faite de +planches posées sur des tonneaux vides--et mon attention se concentrait +sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était +suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague +et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait; il avait +pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard, +cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la +hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour +prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes +importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les +juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur +d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître +pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, +sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut. +Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus +reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu +«l’air prêtre». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le +froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours +le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les +artifices, à ressembler aux autres hommes--c’est son rêve le plus +obsédant--il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se +retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut +la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le +prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en +bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les +yeux qui regardaient en dedans: il penchait la tête sur l’épaule, à tout +instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche +à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques +qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de +leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois. +Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe! Pour se venger +d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite, +soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à +nettoyer le carreau de sa cuisine. «Pourquoi donc, me disais-je, +l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce +champ de baliveaux? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce +conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs, +qui a pu par comparaison se faire une esthétique?» Ah! Mme Rosalie! je +voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son +époux! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite: +c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique +_Mons pinguis_, «montagne grasse», et je ne pus pas ne pas sourire. Je +le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la +guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je +suis un papillon. + +--Il peut se vanter d’avoir une femme «conséquente»! dit un de mes +voisins. + +--Mais regarde donc sa colombe! fit un autre. + +On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et, +pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse +imposante du _Mons pinguis_ qui se dressait à l’horizon de la salle, +dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt +touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de +Romenay filent sur leurs quenouilles: c’était la chevelure de Mme Ragut. +Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des +signes d’impatience; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs +sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle. +Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne: il alla prendre +place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le +cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à +Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde: + +--La parole est au citoyen Ragut. + +Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la +bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser +sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un +_oremus_ lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses +intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et +d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc +et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures +de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de +la prose. C’est encore là un des stigmates de «l’évadé». Que dans ses +discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce +qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour +pour se donner l’aspect d’un «penseur», toujours, sous l’homme nouveau, +le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les +tirades imprécatoires des _meetings_ de banlieue ni qu’il n’agitât le +tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence +poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus +outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses +propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter +ici son discours! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte. +Il nous conta que le célibat était une «insulte aux saintes lois de la +nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, +aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux +aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là +commettaient délibérément «un crime social qui avaient l’effronterie de +s’y vouer». Les habitués du _Café de la Lumière_, entendant ces choses, +hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel--le fiel épais +du défroqué--la très pure figure de Léon XIII: l’écœurement me prit de +voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière +accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte, +sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui +écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne +trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la «monstrueuse» +coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des +prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le +mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant +de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms +prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de _la +Lumière_ s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient +pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec +frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait +l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début: le célibat est +un «crime social», et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où +vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses +«arguments». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le +sieur Chapougnot le soir du 14 juillet! Enfin, à des signes qu’il m’est +aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la +péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il +travaillait dans la «superstition», devait se préparer à souhaiter à ses +auditeurs «la vie éternelle». Il fallait l’entendre s’écrier dans la +grande salle du _Café de la Lumière_: + +«Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour +les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à +l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des +enfants, le droit d’aimer et d’être aimés! Et pourquoi les prêtres ne +boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres? Pourquoi ne +pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête +sur le sein d’une épouse chérie? Ne sont-ils donc pas des hommes comme +vous? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre +gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô +Ragut!), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe +et l’insolence de Rome: il faut rappeler à la pudeur le successeur de +Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui +voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie! Le +voilà, l’éternel ennemi de la liberté! Je le dénonce. Si vous +n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave +contre l’humanité, contre la liberté. Ah! c’est que vous êtes, citoyens, +les prêtres de l’humanité. (_Bourrasque d’applaudissements dans le clan +de M. le maire._) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les +fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez +la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle +vous dit: «Sauvez-moi, je vais périr.» Et elle périra si vous ne +vainquez ses ennemis. Elle périra... non, citoyens, je blasphème! La +liberté ne peut périr! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola +assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle +a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas +contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner! Dans les +temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée: elle n’a +plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés! (_Nouveau tonnerre._) +Ah! où sont les jours de l’immortelle Révolution? Où sont les jours de +la révolution de 1848? En ce temps-là, sur toutes les places publiques +de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté +étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter +un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien +de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à +l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères +bénir leurs enfants? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu +pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la +démocratie, (_Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se +braquèrent sur M. Thury._) combien êtes-vous qui vénériez la sainte +liberté? Ah! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans +l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le +tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté +le culte qui lui est dû! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle? +Sommes-nous prêts? Hélas! hélas! Ah! humilions-nous, humilions-nous! +(_Applaudissements._) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent +plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un +autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté! + +--Et les femmes! les femmes! s’écria précipitamment le garde champêtre +Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis, +cette fois, «communièrent» dans le rire. La salle entière s’esclaffa. +Les «mauvais électeurs» trépignaient de joie. Au milieu de cette +bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec +notre arbre planté dans le cœur. + +--Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres +seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les +délivrions du célibat. Ah! s’ils pouvaient parler! S’ils pouvaient venir +étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir +des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce +qu’il ne pouvait chasser l’obsession! N’est-ce pas monstrueux d’imposer +aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution? Il +faut que ce scandale cesse: tous ici, jurons de travailler à +l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles! Oui, +arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La +chasteté, qu’est-ce que c’est que ça? Dans la société de demain, la +chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes. +Reprenant la tradition, hélas! interrompue de la grande Révolution, la +société de demain glorifiera les filles-mères; elle réhabilitera le +libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les +filles--et n’ont-elles pas été créées pour cela!--donneront des citoyens +à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de +l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur +beauté,--car la vertu ce sera la beauté,--(_Grognements +d’enthousiasme._) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les +déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour +Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées; oui, citoyens, des +autels! + +--Oui, des hôtels meublés! lança une voix que je reconnus aussitôt pour +être celle de M. Octave Ferrandière. + +Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de +l’auditoire: il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes +Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie. + +Ragut reprit sans désemparer: + +«Dans la société de demain, plus de femmes vierges: plus de ces hommes +qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes +lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la +faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que +cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah! je la salue, la +cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les +ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la +liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je +vous souhaite à tous! + +--Ainsi soit-il! fit un citoyen loustic que je crois être le garde +particulier de M. de la Villegéneray. + +Les deux partis, les «bons» et les «mauvais» électeurs, manifestèrent +bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements +exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des +trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever +de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour +recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues +hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait: + +--Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux! +Si seulement ils t’avaient entendu! Oh! les misérables! les misérables! + +Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la +crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants, +les ennemis de Claude! + +Pour la seconde fois, tous les partis «communièrent» dans la joie. Les +rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques +minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti; je criai +du fond de la salle, d’une voix décidée: + +--Je demande la parole! + +Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du +bureau avaient des mines effarées: ils chuchotaient entre eux. +Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande. +Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci +refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une +résolution: + +--La parole, dit-il, est au citoyen-curé. + +Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage +Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la +bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse: + +--Au nom du Père et du Fils et du... + +Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase: + +--Halte-là! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point +déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui +ne sont jamais venus chez vous. + +Oh! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais +aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez +nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie: leur +rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire. +L’interrupteur paraissait confus: les «mauvais» électeurs le +conspuèrent. + +Les «bons» électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue +que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité: J’avais quelque +idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1]: + + [1] Je donne mon «discours» tel à peu près que je l’ai prononcé et que + je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut + salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je + reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache + qui, au début, me servit d’accompagnement? + +«Citoyens, + +«Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité +et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre +ne peut m’empêcher d’appeler un «blagueur», les gens de mon village vont +regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles +sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les +plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands «blagueurs»: vous +les tueriez plutôt que de les en faire démordre! Je ne connais pas le +potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont +belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens, +regardez-moi bien! + +--A bas la calotte! cria un auditeur. + +Ce fut le signal peut-être attendu. Les «bons» électeurs que jusqu’à ce +moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que +j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me +lapider d’apostrophes. + +--A bas la calotte! A bas le goupillon! Gros farceur! Assez d’_oremus_! +Rendez l’argent! On te fera rendre ta graisse! + +Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des +plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides +encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent +bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus. +La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur +sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients, +mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les +mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien +voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur +l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du +même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, _more +clericorum_. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa +noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait, +comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale +d’injures reprenait: + +--Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos... bouches. +Faudrait pourtant laisser parler le monde! + +J’essayai d’élever la voix: + +--Citoyens!... Citoyens, je proteste!... + +Mes «citoyens», mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les +huées furieuses. Les «mauvais» électeurs, les ennemis de M. le maire, +tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas! c’étaient, +pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires +dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré +d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines +pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure, +par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la +face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés +qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche? Je pris le +parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs +adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à +ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. +Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut +achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier: + +--Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos, +je continue. + +Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des «bons» +électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire +et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti +du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour +leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres +électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient: ma présence +faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les +chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient. +L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger +aux bêtes! J’éclatai de rire: aussitôt l’homme furieux reparut sous la +bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent +projetées sur moi. + +--Marchand d’eau bénite! Pou d’église! Cafard! + +Que de titres pour un seul homme! Brusquement, le silence se fit, comme +si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement +murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid, +fixait sur les électeurs son œil bleu. + +--Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez! Les +cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que +nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre +pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous; ceux qui +continueront à interrompre seront mis dehors! + +Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous, +lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de +furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades +dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au +_Café de la Lumière_. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net +l’exaltation des «bons» électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De +l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux +fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur +resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux! Ils +étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et +voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait +d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas! Plus d’un a dû douter de la +justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne +point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur +administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant, +des propos de convalescence. + +--Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je +reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé! Allons, +regardez-moi bien! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les +visions obsédantes que M. l’abbé Ragut--pardon, que le citoyen +Ragut!--vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont +séché sur pied? + +--Dame! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux +échalas! + +--Pour ça, cria un autre, un «esquelette» et vous ça fait deux! + +--Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire +l’a dit! + +Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner; les «bons» électeurs +s’étaient manifestement résignés à me laisser parler. + +--La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement, +sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat; la vérité, +c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long +des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis: vous +n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de +pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés, +parce qu’ils n’ont pas d’épouse! Il faut que le citoyen Ragut se +résigne: ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican +d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge: «Une femme ou la +vie!» Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie: +«Tant mieux pour vous!» Sans doute, si vous aperceviez votre curé +cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus, +bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai +tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais +les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour +vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement. +Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se +mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs +qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre! Je ne vous +apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus +graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions. + +--Ah! Ah! ricanèrent plusieurs auditeurs. + +--D’la confession, i n’en faut pus! C’est pour les bigotes qu’ont rien à +faire! clama une voix. + +--Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui +s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience, +pour leur bonheur; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour +oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où +bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en +servent: or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile, +plus pénible à ceux qui en usent. + +--On comprend pas! fit d’une voix lourde l’un des assistants. + +--Eh bien, je vais éclairer ma lanterne! Ignorez-vous donc que vos +femmes ont mille et une manières--je ne veux pas les énumérer, vous les +connaissez mieux que moi--de vous faire parler, lorsque vous voudriez +vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de +tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez! + +--Eh tiens! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque +les hommes font les cachotiers, on fait la tête: ils calent toujours! + +--Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes +dires l’appoint de son expérience... Je ne prétends pas que le prêtre +marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il +commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des +confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le +faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives +tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et +elles aiment à connaître les secrets du prochain: elles n’auraient +aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre +tempérament que le leur! Elles n’auraient pas grande foi dans la +discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts, +certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas +les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès! +Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours +agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous +paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un +héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion +catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses +prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la +confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé +marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son +beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de +sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas +l’homme qui doit se faire tout à tous. + +--Tu parles! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé, +comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne. + +Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le +maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle. +Aussitôt, deux «bons» électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les +bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O +miracle! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce +que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil +bleu! Je repris: + +--Un prêtre marié serait encore «monsieur le curé», il ne serait plus +«votre curé», un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre, +parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu +parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non +pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse,--il n’en a +pas,--ou la miche de pain de ses enfants,--il n’en a pas,--mais pour +consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour +baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous +respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux +et que vous ne pourrez plus travailler! Vous auriez mauvaise grâce, je +vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre: c’est là une +institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en +souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah! vos +ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris! Il fut un +temps--il y a de cela huit siècles--où les prêtres ne se distinguaient +pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux +abritaient une amie, une compagne--je ne veux point vous chicaner sur le +mot--sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre, +Grégoire VII,--qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît!--prit +en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il +enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les +autres se dirent: «Le pape est si loin!» Et... ils ne se séparèrent +point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha? Ce fut le peuple! Ce +furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire +exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et +envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez, +à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les +expulsèrent. + +--Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes? +demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait. + +Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit +frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du +comique. + +--Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si +compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer: ces +dames durent trouver un abri quelque part! C’est une page d’histoire que +je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères +du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on +pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne +serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de +Dieu, mais l’homme des créatures: ils savaient qu’un prêtre marié, quand +le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres, +subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et +s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté. + +Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens: le rire fut unanime. Je ne +m’émus pas. + +--On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous +restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups! C’est là un +accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas +ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs!... Je reviens +à mes curés! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne +pourraient remplir leur mission. + +--Et la papesse Jeanne! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député +qui interrompt un ministre. + +La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens: ils ne s’associèrent +pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis: + +--Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme +au vaste génie, Napoléon Ier! + +--Ah! ah! ah! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs. + +--Napoléon! un calotin! dit un citoyen. + +Chapougnot se leva du banc où il était assis. + +--Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le +citoyen-curé insulte la République! + +Le cordonnier-président crut devoir intervenir: + +--Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de +dire. + +--Quelles paroles? demandai-je. Retirer quoi? + +--On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il, +tandis que les clients de _la Lumière_ applaudissaient. + +--Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions: je +concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années, +la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des +prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un +ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune +fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer +contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle +satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient +comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la +nature! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen +Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes +d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop +connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux +catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois +de la nature, je ne dis pas non! Et après? Hommes mariés, écoutez-moi! +Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces +fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie +et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme, +vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et +permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits +garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la +nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme? Eh bien, non, et si +vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour +votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même. +Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout +simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou +la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature! mais c’est +de tout autres conseils qu’elle vous donne! Elle a horreur des entraves, +horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de +vous tous, gens mariés! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous +garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour +en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à +la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et +vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle +que la vôtre! Essayez un peu! Et vous verrez se dresser devant vous, +brandissant le glaive de la loi--d’une autre loi!--le citoyen Chapougnot +qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la +société, la morale, la puissance coercitive de la France! + +Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui +se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste. + +--Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer +qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne +sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au +monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature: c’est +le pays des bêtes! + +--Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le +citoyen-curé insulte la République! + +Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait +entendre. Les clients de _la Lumière_ s’agitaient, remuaient leurs +sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel +accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui +leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il +s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le +citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises, +clamait à plein gosier: «Le curé insulte la République!» + +Je repris, sans me troubler: + +--Oh! parlez-moi des bêtes! Elles, du moins, sont affranchies de la +fidélité conjugale! O trop heureuses si elles connaissaient leur +bonheur! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays +des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut +évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de +printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait +explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée. +Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez, +citoyens, c’est la cité d’amour! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux +saintes lois de la nature!!! + +--Et la papesse Jeanne! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot. + +Les «bons» électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre +moi: Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau... +Visiblement, ils jalousaient l’Éminence _grise_ à qui le Richelieu +romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide +pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent +Chapougnot de leurs protestations. + +Des voix indignées s’élevèrent: + +--Tu nous assommes avec la papesse Jeanne! dit l’une. + +--Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse! fit une autre. + +--Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là? ajouta un +troisième. + +Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main +sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance +coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les +figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président +veillait. + +--Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le +monde! + +Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers +son mari, s’exprimait ainsi: «Claude, tu crois que je ne ferais pas +mieux de sortir pour protester? Ce curé n’est pas un homme comme il +faut: il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du +tout, cet homme-là, mais du tout, du tout.»--Le citoyen Ragut ne +répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je +repris: + +--Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le +vois, M. et Mme Ragut: vous m’en voyez inconsolable! Et j’ai la douleur +d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points! Me le +pardonneront-ils? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les +prêtres seraient des «monstres sociaux», parce qu’ils renoncent au droit +d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour +perpétuer l’espèce! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles! +Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles! +Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient +leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles +il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage +de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de +citoyens! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant +comme le but du mariage! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop +de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est +le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli--car enfin on peut perdre +le premier--le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner: si +d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme +un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos +maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une +famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se +mouillent! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la +fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La +mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de +la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une +larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se +serre, et je demande anxieux: «Mais, vous avez donc perdu quelqu’un?» Le +père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle +larme, et, entre deux soupirs, la mère,--les femmes aiment à répandre +leur souffrance en paroles,--la mère me dit, avec un grand geste de +découragement: «Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au +contraire... dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un!» + +--Et la Saint-Barthélemy! Et Mme de Montespan! Et le Deux-Décembre! Et +le petit Mortara! égrena le citoyen Chapougnot. + +Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser, +puis je repris: + +--Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but +du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera +pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés! Que +messieurs les hommes mariés commencent! Allons, croissez et multipliez, +c’est «la grâce que je vous souhaite», comme dit le citoyen Ragut! + +--Votre ironie ne m’atteint pas! fit d’une voix sombre mon ancien +confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la +chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la +vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de +moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine! + +--Un attentat contre la liberté humaine! Ah! mais parlons-en! Si des +hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins, +la liberté d’être esclaves! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut, +quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au +célibat! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent +librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut +pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination; je ne sache pas +qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant +l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est +volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais +là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah! où sont les +robes d’antan? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait +séduit, qu’on lui ait «doré la pilule», pour employer une expression +plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer +que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre +inexpérience pour nous vouer au «martyre», qu’il nous ait pris par ruse, +en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par +de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et +longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de +recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de +nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où +nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous +prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos +forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, +dans toute la ferveur du sang? N’avions-nous pas le droit de jurer +d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à +l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de +violence, un assouvissement? Et le jour de notre engagement, l’évêque +a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme +autrefois les «rabatteurs» enivraient les jeunes gens pour les amener à +s’enrôler? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque +est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire +vœu de chasteté? Quand chaque ordinand a répondu: «Présent», à l’appel +de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen +Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute, +de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites +pour vous les lire ce soir): + +«Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très +attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous +impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à +votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez +reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis: +il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être +comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en +est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans +votre dessein, au nom du Seigneur, avancez!» + +Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il +est resté! Il a avancé au nom du Seigneur; il est allé, sans qu’on l’en +prie, se placer sous le joug! Ah! qu’il est mal venu à prétendre qu’on +l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait +exprès! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi! Voudrait-il donc nous +forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût +en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la +raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième +année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme +Rosalie! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat +à la liberté humaine! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop +pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre +femme? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le +droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience--un +gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas--pour lui +reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant +effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier,--oh! +rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise!--je défie le +citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la +puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et +d’expulser la malheureuse qui serait ma femme! La loi n’interdit pas au +prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des +enfants à la douzaine! La liberté du prêtre! mais il me semble que, par +son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me +tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le +droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus +évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions +désirer! + +Sur ces mots, tandis que les «mauvais» électeurs m’applaudissaient, +m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés, +vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le +front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que +m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de: «Vive le curé +Blondot!» qui me payèrent de mes sueurs oratoires. + +--Je demande la parole, modula une petite voix flûtée. + +Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant. + +--La parole, fit-il, est à... à la cit... à Mme la citoyenne Ragut. + +Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants +poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour +demander le silence. + +--Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes +comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus! Un homme +sans femme! A-t-on jamais vu ça, par exemple! Qu’ils nourrissent une +femme et des mioches; c’est bien leur tour! Et surtout, n’écoutez pas +celui de chez vous: un curé marié, rien de plus beau! Tenez, mon p’tit +homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage! Avant dix ans, tous +les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles +en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis! Les curés, voyez-vous, +je les connais, c’est du monde comme il faut! Ces gens-là ont de +l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point +malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour +savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes +petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses! + +Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut +retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula: plock! on eût dit une nappe +de graisse qui s’étale. + +Revenus de leur ahurissement, les clients du _Café de la Lumière_ +murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la +citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait +suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie. +Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous +les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le +cordonnier-président se leva: + +--Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en! + +--Vive la République!!! cria le citoyen Chapougnot. + +Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais +moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers +l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire, +puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai +qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle +et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes +auditeurs devisaient. Je fus salué.--«Bonsoir, monsieur le +curé.--Bonsoir, mes amis.»--Des phrases parvinrent à mes oreilles. On +parlait de moi avec quelque éloge: «Pour sûr, disait un vieux paysan +tout chenu, notre curé n’est point une bête! Il prêche mieux que le +Ragut!--Et mieux que la grosse femme! fit une voix.--Ah! dame! il a du +bagout!» conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens +avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était «l’étranger». +Moi, je représentais Romenay, «le pays». Et j’avais mieux «prêché» que +l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils +étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur +mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces +choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le +presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et +une voix oppressée qui m’interpellait: «Monsieur le curé! monsieur le +curé!» Je m’arrêtai et me retournai: M. Cobichet, pharmacien de première +classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme +si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit: + +--Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils +sont anéantis, ils ne sont plus. + +--Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet! répondis-je. Je suis bien aise +de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit, +monsieur Cobichet. + +Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au +presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai +les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me +revinrent à l’esprit. Oh! je ne cherchai pas à me faire illusion! Sans +doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais +aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que +leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes! Sans doute, mon +discours, mon «sermon» ne serait jamais enchâssé dans le _Trésor de la +prédication_, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur +Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais +jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon +sens. Eh! mais je ne me prends pas pour un imbécile! Et vous, citoyen +lecteur, que pensez-vous de vous-même? + +Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave +Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure +joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif. + +--Mais qu’y a-t-il? demandai-je. + +M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain +encore et de conviction. + +--Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc? + +--Il y a, fit M. Octave, il y a... non, c’est à se tordre! + +--Mais quoi + +--Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du +défroqué--vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait +l’estrade--viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les +deux dames se battaient pour Maxim! C’est à se tordre! C’est à se +tordre! + +--Que me contez-vous là? + +--Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme +Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du +couple Ragut.--Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont +reçu l’hospitalité chez les Thury.--Le pasteur n’est pas venu pour des +raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez +bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec +Maxim. Extraordinaire, ce Maxim; il les ensorcelle! A table, on l’avait +placé entre les deux dames, et... non, non, c’est à se tordre! monsieur +le curé, je me tords. + +--Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais +redressez-vous et continuez! + +--A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez +pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute +de rien: il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours +qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit +hier: «Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec +des yeux, mais des yeux! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins, +me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle «Maxim» tout +court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi.» Or, +pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec +Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer +sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de +Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la +ville; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait +blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour +amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota +aigrement: «Ah! j’en ai gros sur le cœur!» A la fin du repas, les deux +femmes échangèrent même des paroles vipérines; mais ce fut le bouquet +quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit: +«Vous allez me reconduire, hein? Nous n’allons pas, je l’espère, passer +l’après-midi avec ce vieux tableau!» Le vieux tableau, qui épiait leurs +propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse, +vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel +et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère +Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de +mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait +ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les +deux femmes se sont-elles abouchées? Que s’est-il passé? Je l’ignore. Au +moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un +rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des +cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en +face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent +prêtes à s’écharper. + +--Oh! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du +propre, votre conduite! Une femme mariée, c’est du joli! + +--Ah çà! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale? +répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon! + +La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe +ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles +s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au +violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du +pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait: sans doute, +elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle +récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse +injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan! elle la +jetait à la face de l’autre! La petite dame Asseler restait plus calme: +elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque +épithète envenimée: les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et +allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue +des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle +de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère +Ragut allait pêcher ses adjectifs! C’est à se tordre! C’est à se tordre! + +--Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous! + +--Oh! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. «Vieille sottisière, +criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de +schismatique.»--«Vieille proxénète!» répliquait la femme du pasteur de +sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus +de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui +appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf! On entendit un +bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma +jument Manda. + +--Et vous n’êtes pas intervenu! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas, +comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer? + +--Moi! fit Octave, oh! non, par exemple! Je m’amusais bien trop! Je ne +demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais +plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut +s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le +maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes +et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté! J’ai déclaré +que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait, +sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de +manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre. +Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la +porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur +s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée +chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes: «Espèce +d’hérétique, de schismatique!» + +--Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé? + +--J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire: je ne me +suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place. +J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos +gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles: c’est là un +phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc +devenue? + +--Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait +furieusement contre la «schismatique» devant les commères accourues, et +qui déclarait avoir «une de ces soifs à boire la rivière avec les +poissons!» Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur +le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop +prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près +une dispute. Pensez donc! S’il allait être obligé de prendre parti! + +A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la +pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire: +«Entrez», que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la +figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter «du nouveau» +la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la +possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive: + +--Oh! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie, +Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure. + +--C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu! C’est quand +même abominable d’assister à de pareils _escandales_ dans notre pays! +Ces créatures-là, c’est comme les champignons _venimeux_; elles ont beau +se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter +les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison... +Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais +aller étendre mon linge au jardin! + +Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui +proposai de l’accompagner: + +--Mais comment donc, enchanté! fit naturellement mon jeune ami. + +Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir. +Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement. +On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités +échangées: on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes +devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle +avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les +langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers +champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et +bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui +revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa +démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens. + +--Ah! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous +arriverez trop tard! + +--Quoi donc? demanda Chapougnot... Quoi donc? + +--Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas +verbaliser! Trop tard! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé: la +loi ne défend que les combats de taureaux! + +Le jeune homme fit un bref récit de la bataille. + +--Ah! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je +n’y suis pas! Si j’avais été là! Hier, tenez, à la conférence, tout +s’est passé selon la loi, mais j’étais là!... Ça ne fait rien, continua +Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas +voulu faire des misères à la grosse femme!... Il me plaît à moi, son +mari, l’ancien curé! Ah! en voilà, un curé comme je les aimerais! Il +vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté; il dit des sottises au +pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me +fait autant plaisir que de boire une chopine! + +--Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape? + +--Pourquoi? pourquoi répondit Chapougnot... pourquoi? mais parce que +c’est un homme comme un autre! + +--Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur +Chapougnot? + +--Mon chef! mon chef! fit le garde champêtre redressant la tête et se +frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain! + +--Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes +catholique, apostolique et romain. + +--Je suis républicain, répéta Chapougnot. + +--Soit! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes +pas moins son sujet. + +--Le pape un roi! clama le garde champêtre. Moi son sujet! Sujet de +personne, monsieur! Sujet du pape! Ah! par exemple, elle est forte, +celle-là! Sujet du pape! Mais je démissionne! Mais il faut que je lui +envoie ma démission, à ce pape! Je vais lui écrire, et une lettre qui +sera tapée! + +--Oh! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un +timbre de cinq sous! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le +marché, le pape ne vous répondrait pas. + +--Le pape ne me répondrait pas! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas! +Mais alors, c’est un tyran! + +--Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les +jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de +démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape: vous mourrez sujet du +pape. + +--Mais je ne veux point de ça! je ne veux point de ça! s’écria +Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un +autre, nom d’un chien! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera +tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse +Jeanne! + +Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec +véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous, +pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite +manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre. +On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance +coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M. +Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se +dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave +et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras: + +--Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever, +ne racontez pas au _Café de la Lumière_ qu’un curé vient de vous +relever! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain. + +A ce mot, le garde champêtre redressa la tête: + +--Un Samaritain! fit-il, ça ne m’étonne pas!... Moi, je suis +républicain! ajouta-t-il en forme de protestation. + +Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un +salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un +soliloque: + +«Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme! Une lettre tapée! Une +lettre tapée!... Un homme comme un autre... Raspail... La papesse +Jeanne!» + +Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde +champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux +méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier +d’une horloge. + +--Ah! ils sont frais, les amants de la République! s’écria M. Octave. +Ils sont dignes de cette vieille... + +--Oh! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser +ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement +données! + +--Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire +que vous l’aimez, la République! + +--Je suis républicain, monsieur Octave. + +--Comme Chapougnot! + +--Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les +curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber +tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis +par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des +gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux +l’étouffer: ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux +partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la +gênons, la République, avec notre amour! Plus nous la gênons, plus nous +l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M. +Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle +pourrait, chaque jour, dire au Seigneur: «Mon Dieu, j’ai trop d’amis et +qui m’aiment trop! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup +d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les +curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce +que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore... mais quand on +aime! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de +mes curés: hélas! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu +de services en se laissant si gentiment battre par moi! Des curés +délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me +verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles +des siècles. Ainsi soit-il!» + +--Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce, +monsieur le curé! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette +gueuse qui n’est pas parfumée du tout... + +--Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du +gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je +vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A +bientôt, monsieur Octave! + +--Bonsoir, monsieur le curé! + +Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et, +après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval +s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de +«réparateur». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie +Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux +deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien, +ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une +carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en +emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la +calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il +m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie. +Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver, +M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le +flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et +désolée: + +--Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi, +quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église? +Ah! voilà les mauvais jours revenus! L’ère des guerres religieuses est +ouverte de nouveau dans notre pays. + +--Comment! m’écriai-je, vous appelez une «guerre religieuse» cette +bataille de femmes! Vous considérez ce petit incident plutôt comique +avec des lunettes trop grossissantes. + +M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis: + +--C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout! Du reste, le +sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure. +Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici +m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah! monsieur le curé, puisque +j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler +mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat... +Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être +fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de +vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il +a gardé sur les masses!... A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais +vous demander un petit service... + +--Parlez, monsieur Cobichet. + +--Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis +inventeur de pilules. + +--Mes félicitations, monsieur Cobichet! Quelles maladies +guérissent-elles? Tous les maux connus, comme il convient, mais +lesquels, plus spécialement? + +--Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité! L’obésité, +monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle +fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui +s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces +trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut +lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race +frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité, +monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les +peuples. + +Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases +de son prospectus: je crus prudent de l’interrompre: + +--Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules! + +--Pardon, monsieur le curé: la fortune de mes pilules dépend de vous. +Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort. + +--Je demeure stupide, monsieur Cobichet. + +--Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous +écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence +ordinaire, l’efficacité de mes pilules «antiadipeuses». Je vous +demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes +prospectus et sur mes brochures. + +--Par ma foi! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile! +Je ne vous savais pas aussi facétieux! + +M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement. + +--Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas! Je +ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans +tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui +prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes +et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le +reconnaître: les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un +remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il +s’agirait d’un remède contre l’obésité! C’est une infirmité qui afflige +de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique! Elles +domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles +vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve +et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se +métamorphose en un mal, en une infirmité. + +--En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du +clergé catholique? + +--Ah! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de +vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor! + +--Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous +jure que je n’en absorberai jamais! Je ne puis pas me porter garant de +leur vertu! + +M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui +disais: silencieux, il me regardait. + +--Oh! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas +d’aussi près! Si vous croyez que mes confrères... + +--Oui, mais ma photographie, pourquoi? + +--Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première +page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette +inscription: «Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de +Cobichet.» A la seconde page, je reproduirais--si je suis autorisé à le +faire, et je l’espère--la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a +votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air. + +--Le malheureux! + +--Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais: +«Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, +pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay.» +Comprenez-vous, monsieur le curé? + +Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que +son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint +égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit: «Comprenez-vous, +monsieur le curé?» une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux +gris clair. + +Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait +mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il +avait longue et presque blanche. + +--Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations +d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au +clergé protestant? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une +épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre: plusieurs +personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui +leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne +demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay? + +--M. Asseler! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M. +Asseler! jamais! jamais! Je ne voudrais point mettre mon invention sous +le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule! Après le +scandale de cet après-midi surtout! oh! non! jamais! jamais! Quel +prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses? Les +protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on +la chasse! M. Asseler est vraiment trop faible: il finira par perdre +toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de +charité, vous associer au succès de mes pilules? + +--Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret, +de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien +capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas +augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse. + +Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de +mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant +vers le presbytère, je me disais: «Il faut vraiment que le prestige de +M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée! M. +Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble +peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas +maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le +pasteur en puissance négligeable. Ah! les femmes! les femmes! Et cet +imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets! Merci +bien!» + + + + +VI + + +--Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le corridor. Il veut +vous voir, cet homme. + +Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je sursautai et je dis: + +--M. Asseler! mais faites entrer! + +Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre de M. Asseler +qui pénétrait dans ma chambre. + +--Comment allez-vous, monsieur le pasteur? demandai-je avec un sourire +de bienvenue, en lui tendant la main. + +--Je vais mal, monsieur le curé, me répondit M. Asseler, et c’est +pourquoi je viens à vous. + +J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps rouge et je priai +le ministre protestant d’y prendre place. + +--Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne me dissimule pas +ce que ma présence chez vous peut avoir d’étrange. Vous le premier, avez +le droit de vous étonner. + +--Oh! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements! Et, du +reste, une visite qui vous est agréable ne vous étonne jamais! + +M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de remerciement. + +--Oh! je sais que ma démarche peut heurter certaines convenances, mais +je suis malheureux, monsieur le curé, je suis très malheureux, et un +homme qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui d’aller +sans crainte et sans respect humain où le porte,--laissez-moi dire le +mot, monsieur le curé,--où le porte sa sympathie. Je suis seul dans ce +pays. Si grand que soit pour un homme malheureux le besoin de se confier +à un autre homme, il est certaines souffrances qu’on ne peut étaler aux +yeux des indifférents. Lors de notre première rencontre, monsieur le +curé, vos qualités d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois +pouvoir compter sur votre charité, sur votre pitié! + +--Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous placez en moi +m’honore et me touche plus que je ne saurais le dire. Vous me permettrez +de vous considérer comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger +de moi non pas une vague charité, une vague pitié, mais un dévouement +sans restrictions. Vous êtes un honnête homme. Je ne crois pas être un +coquin. Nous pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, je vous +appartiens. + +--Monsieur le curé, dit le pasteur après un court silence, je suis la +fable du pays. + +Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit: + +--Oh! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de me détromper! Je sais +ce que l’on dit. Je devine ce que l’on pense. Eh bien, ce sont des +calomnies! Ce qu’on raconte n’est pas vrai! ce qu’on pense n’est pas +vrai!... Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, ce qu’on +raconte est faux! est faux! est faux! + +--Ce qu’on raconte! Quels sont donc les faits précis?... + +--On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui tremblait, que je suis +un mari... un mari berné. + +--Oh! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas dit à vous! + +--Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on m’a si bien laissé +voir qu’on le pensait! L’attitude qu’ont prise mes coreligionnaires à +l’égard de ma femme ne me permet de garder aucune illusion sur la +conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse indigne; elle +signifie trop clairement, leur attitude, que Mme Asseler est suspectée, +qu’elle est méprisée, honnie. L’adultère ne devient tragique que quand +il nous atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va pas +sans un certain comique. Les femmes mettent plus de discrétion dans +leurs railleries. Elles s’apitoient même parfois sur l’infortune de la +victime, de l’époux trahi! Les hommes, eux, sont féroces et leurs +ironies sont cruelles qui tombent sur un mari trompé... ou qu’on accuse +de l’être. Quand je passe auprès d’un groupe d’hommes, je vois sur les +figures des sourires dont le sens ne m’échappe pas: on chuchote en me +regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, leur +signification ne m’échappe pas: «Le pauvre homme!» pense-t-on, «il ne se +doute de rien!» Eh bien, si! monsieur le curé, le pauvre homme,--oh! +j’accepte l’épithète!--le pauvre homme se doute de quelque chose! Il +sait qu’on déclare sa femme infidèle! Mais ce qu’il sait aussi, c’est +qu’on la calomnie; il sait que sa femme est honnête et respectable! Mais +croyez-vous donc, monsieur le curé, que si j’eusse sous mon toit une +épouse adultère, je ne l’eusse pas chassée? Oui, oui, je l’aurais +chassée... sans pitié! + +En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler avait dans la voix une +énergie singulière. Il reprit, après quelques secondes de silence: + +--Oui, je l’aurais chassée! Oh! je ne l’ignore pas! Mme Asseler, par son +mépris du «qu’en dira-t-on», par ses libres allures, par l’indépendance +extérieure qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. Elle +n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime que les gens de +petite ville ne pardonnent pas. Elle a commis des légèretés, des +imprudences; elle s’est obstinée à recevoir certaines visites fort +innocentes en soi, mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux +interprétations malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est querellée +publiquement avec la femme de ce baladin venu à Romenay pour vilipender +ceux qu’il a reniés,--ce qui est un acte toujours indécent.--J’étais +absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté Romenay tout +exprès pour n’être point obligé de banqueter chez M. Thury, avec ce +triste sire. Mme Asseler pouvait-elle subir sans riposter les insultes +de cette matrone? En répondant du tac au tac, aux injures par des +injures, aux menaces de coups par des gifles, elle a usé d’un droit +naturel, du droit de légitime défense. Croyez bien, monsieur le curé, +que j’ai fait entendre à Mme Asseler les observations que me suggérait +ma conscience! Je lui ai demandé de recevoir moins souvent chez elle M. +Maximilien Thury et de ne plus sortir seule avec lui en voiture. Mes +remarques et mes prières, je dois le dire, ont été vaines. «Je t’ai +suivi à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te faire sentir +ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne à vivre dans un trou de +province! Je ne me repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir. +Veux-tu donc me priver des seules distractions qu’il me soit possible de +me donner? En est-il, du reste, de plus honnêtes? M. Maximilien Thury +est un homme de bonne éducation; il a respiré l’air de Paris, il a de +l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que nous ayons dans le +pays? Ne crois-tu pas que j’aie plus de plaisir à causer avec lui +qu’avec toutes les pécores de Romenay? Toutes ont cherché à attirer chez +elles le fils du maire: elles sont furieuses qu’il ait dédaigné leurs +avances, elles sont jalouses, elles jettent leur venin. Elles me +dénigrent. Je me soucie bien de ce qu’elles disent! Comme elles jugent +des autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer qu’une femme +reçoive chez elle un jeune homme sans en faire aussitôt son complice. +Est-ce que, si je te trompais, si j’étais la maîtresse de Maximilien +Thury, je ne chercherais pas à me cacher? Est-ce que la simple prudence +ne me conseillerait pas de prendre contre toi certaines précautions? +Mais voilà: j’agis franchement avec mon mari, comme avec tout le monde. +Voudrais-tu me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler? Mais, tu +me connais! Tu sais que je t’aime, tu sais que je ne mens jamais, et +puisque je t’affirme que mes relations avec M. Maximilien Thury sont et +resteront honnêtes!» Je suis bien obligé, monsieur le curé, de +reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, détruisait, d’avance, +toutes les raisons que j’aurais pu lui opposer. Je n’ai pas le droit de +douter de sa sincérité, ni de la condamner à une solitude complète, à +une existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris ne peut se +faire aux exigences souvent très étroites des «convenances» telles que +les comprennent les petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir +user de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui me répugnent, +pour la contraindre à un genre de vie qui l’eût rendue malheureuse. M. +Maximilien Thury vient chaque jour: ma femme l’accompagne quelquefois +dans ses promenades et les calomniateurs ne se lassent pas. Il va sans +dire que mon plus grand désir serait de voir cesser ces rumeurs. Mais +comment? Je ne puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins +assidu! + +--Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à M. Maximilien Thury, +qui connaît assurément l’esprit malveillant de nos petites villes, que +ses visites pouvaient se mal interpréter? + +--M. Maximilien est un honnête homme, reprit le pasteur. Je suis bien +convaincu qu’il ignore à quelles calomnies la réputation de ma femme est +en butte. Ce jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, du +dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse en lui adressant des +observations qu’il eût pu prendre pour un congé ou tout au moins pour le +conseil d’un mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites sont +aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement les autorise, mais +encore lui demande comme une grâce de revenir. Laissé à lui seul, M. +Maximilien y mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois +ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse auprès de M. +Maximilien, j’ai cru devoir faire part de mes... ennuis à Mme Thury, sa +mère, qui--je n’ai pas à vous l’apprendre--est une femme d’esprit droit, +d’honnêteté insoupçonnée! + +--Et Mme Thury vous a compris? + +--Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée de m’avouer que son +fils n’acceptait aucune tutelle morale, qu’il échappait complètement à +l’influence maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister +inutilement. «Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait Mlle +Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de Romenay, pour des +raisons que je n’arrive pas à connaître, a usé de son influence auprès +de la mère de la jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu.» + +--C’est très exact, dis-je. + +--Mme Thury ajouta: «Nous aussi, mon mari et moi, nous souffrons. M. +Thury s’aigrit, et je ne serais pas étonnée que ce fussent ses tourments +qui aient occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je vis, moi, +dans des transes perpétuelles. Je connais Maximilien. Il veut s’étourdir +et il ne garde plus aucune retenue. Tous les matins, je me lève avec +cette pensée qui me torture: «Pourvu qu’aujourd’hui on ne vienne pas +m’apprendre que mon fils s’est tué ou qu’il a fait quelque coup de tête +qui l’oblige à quitter pour toujours le pays! Je m’attends à tout, à +tout, sauf au bonheur!» Ces confidences de Mme Thury, ajouta le pasteur, +m’ont ému, troublé et découragé. Il était pour moi bien évident que je +ne pouvais faire appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât à +son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter ma maison. Le concours +que je n’ai pas obtenu de Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le +curé, de l’attendre de vous? + +--J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir... + +--Oh! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons qui vous ont +porté à donner à Mme Ferrandière le conseil de s’opposer à l’union de sa +fille avec M. Maximilien Thury! Ces raisons, vous n’en devez compte à +personne, mais... ce mariage, je vous l’avoue en toute franchise, serait +pour moi une délivrance. M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès +de l’épouse qu’il aimerait: ses visites assidues cesseraient et les +calomnies aussi. + +M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je me demandais si +le pasteur ne venait pas à moi en ambassadeur, s’il n’était pas délégué +par les Thury pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une +dernière fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait me +convaincre que je m’abusais. + +--Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je comprends, mais, +hélas! il m’est tout à fait impossible de revenir sur ma détermination +et de donner à Mme Ferrandière un autre conseil... C’est impossible, ma +conscience est engagée. + +--Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un simple désir que +j’exprimais et que vous trouverez tout légitime, j’en suis bien sûr, +monsieur le curé. La femme est un être de faiblesse: notre devoir est +d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de l’entourer d’une +tendresse vigilante, presque inquiète. Je le reconnais: je serais +coupable d’oublier cette obligation. La nature indépendante de Mme +Asseler l’expose à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée à +ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma femme, monsieur le curé, +est née à Paris, elle a vécu à Paris jusqu’à notre mariage,--qui remonte +à trois ans à peine,--elle aime Paris. Pas un jour ne se passe sans +qu’elle ne dise: «Quelle existence je mène pour une Parisienne! Ah! que +je regrette Paris! Ah! si nous habitions Paris!» Elle a l’obsession de +Paris, dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de +récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient été prédites avant +mon mariage. Mon père m’avait répété cent fois: «Il est difficile, il +est périlleux pour un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le +mari de certaines femmes!» Je suis obligé de reconnaître que mon père +avait raison! Ah! mes beaux rêves d’apostolat! Le temps me semble déjà +éloigné où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où mon cœur +n’avait qu’un seul désir: étendre l’empire du Crucifié! Le jour est +peut-être proche où je pourrai me considérer comme un ouvrier inutile... +Je suis fils de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore ministre +du saint Évangile dans une ville de la frontière alsacienne. C’est un +homme de bonne volonté et qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à +cette forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la foi parmi +les fureurs matérialistes de notre époque. Quand parut la _Vie de +Jésus-Christ_, par Renan, mon père--il me l’a maintes fois affirmé--ne +fut point troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, et il +n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme de douceur et de paix +dont la sage mansuétude rappelle Mélanchton. Il y a de la tendresse dans +sa foi, et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. S’il eût +été admis par le Christ à la vocation des Douze, il eût pris pour modèle +son frère, le disciple Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont +la vie fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, morte +alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon seul ami. Il me fit +connaître Dieu, le Christ et sa loi. Il m’ouvrit les Évangiles, et la +plus grande joie de son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant +dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de Magdala était +venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi aussi, je voulus servir le Maître +qui ne régnait que par l’amour: je résolus de me vouer au ministère +pastoral. Quand mes études classiques furent achevées, j’allai à Paris +pour y suivre les cours de la faculté de théologie protestante. Le jour +de ma consécration arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains, +je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très ému, je parlai +de ma vocation. Je la comprenais comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter +le rude apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables +élus. Je glorifiai la mission de ceux qui vont annoncer aux infidèles la +rédemption. Mon père était parmi les pasteurs présents «au culte». Il +crut qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais lui +annoncer mon départ pour les missions, mais mon rêve de grand apostolat +ne devait pas avoir de lendemain. Deux jours après ma consécration, je +rencontrai, pour la première fois, la jeune fille qui devait être ma +femme. + +M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses souvenirs, puis, après +un instant de silence, il reprit: + +--C’était la première apparition de la femme dans ma vie. Sans doute, +les jeunes gens qui se destinent au ministère pastoral ne sont point +soumis à la règle d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des +séminaires catholiques: ils peuvent prendre contact avec le monde. Soit +timidité, soit défiance de moi-même, pendant les années que je passai à +Paris, je me tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules +relations étaient les livres et quelques amis qui, comme moi, se +préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, qui venait lui aussi d’être +consacré, me présenta à Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter que +je me trouvais à un tournant de ma destinée... Avez-vous aperçu Mme +Asseler, monsieur le curé? + +--Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame sur la place. + +--Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez mieux! Tous ces dons +extérieurs qu’elle réunit, cette grâce, cette séduction, ce charme qui +émane d’elle, de ses gestes, de sa voix, de son regard... + +Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. Je ne crus pas devoir +la lui refuser. + +--Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur le pasteur. + +--Ah! oui! il s’explique! continua M. Asseler. Quel homme serait resté +indifférent? Quel homme n’eût pas aimé? Lors de ma première visite à Mme +Dabrey, je demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa de +m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie Dabrey. Mon cœur était +en fête, mais un grave désaccord avec mon père m’empêchait de +m’abandonner au bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey: il s’était +rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage mais ses conseils ne +pouvaient prévaloir contre l’obstination d’un homme qui aimait... et +j’aimais Mlle Lucie Dabrey! Mon père ne vint pas au mariage, et il me +prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des amertumes. Je +suis en voie de me convaincre que l’affection de mon père était +clairvoyante. + +--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez être malheureux +puisque vous aimez? + +--J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé! Je suis malheureux +parce que (le pasteur appuya sur le mot «parce que») j’aime. Je voudrais +qu’il n’y eût pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et entre +les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. C’est une nature honnête +et droite, je le sais, mais qui n’éprouve aucun élan vers Dieu: son cœur +ne le connaît pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme du temps +de Tibère, qui n’a point de la vie une conception chrétienne. La vie, +pour elle, doit être une joie, une fête, ou alors elle est un non-sens, +une monstruosité. Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle +son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa nature. Oh! je +le sais et nul n’en est plus convaincu que moi: la religion est un +soutien, une force, une sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une +sécurité pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des familles, +mais mon père n’est-il pas trop absolu quand il affirme qu’une femme ne +peut rester fidèle à son mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu? +Voyons, monsieur le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute tutelle +religieuse,--je le sais et je le déplore--mais ai-je donc tort, pour +cela, d’avoir confiance en elle? Est-ce une raison pour laisser le doute +entrer dans mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du soupçon?... +N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille? + +En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me regarda fixement: il +y avait de l’inquiétude dans ses yeux et de l’angoisse dans sa voix. + +--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours tort de +s’alarmer sans preuves! + +--Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans la conduite de ma +femme, rien dans sa vie, ne pourrait légitimer mes soupçons... si +toutefois j’en concevais? s’empressa d’ajouter le pasteur. + +Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court silence, reprit: + +--Ah! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par le doute! J’ai bien +souvent songé aux souffrances sans nom qu’ils doivent endurer! Douter de +la fidélité, de l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au +monde! Se dire que peut-être ses pensées vont à un autre; que, par ses +désirs, elle appartient à un autre; qu’elle vous trompe et qu’elle vous +méprise parce qu’elle vous trompe; enfin, qu’elle aime un homme et que +cet homme n’est pas vous! Oh! c’est affreux... ce doit être affreux! +Heureusement, poursuivit le pasteur, dont la voix tremblait, bien qu’il +prît un ton très «rassuré», je n’en suis pas là! Vous seriez à ma place, +monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce pas? + +--Ma foi! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, je vous l’assure: +jamais il ne m’est venu à l’esprit de me demander ce que je ferais, ce +que je penserais, dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié +au lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire! + +Le pasteur comprit que je me dérobais devant l’anxieuse question qu’il +persistait à me poser. Il tira sa montre: + +--Neuf heures vingt-cinq! dit-il. Je vais me retirer, monsieur le curé. +Ma femme est seule; elle pourrait s’impatienter. + +Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, et comme je +protestais: + +--Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre. + +Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler jusqu’à la grille du +presbytère et, avant qu’il ne me quittât, je lui dis, en lui tendant la +main: + +--Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier jamais que vous avez un +ami au presbytère de Romenay. + +--Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler; je m’en +souviendrai. + +Sur ces mots, il me quitta. + +Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le sens de la visite +qu’il venait de me faire m’apparaissait clairement. Je m’étais demandé, +un instant, où tendaient ses confidences, ce que signifiait son +obstination à ne me parler que de Mme Asseler: je comprenais maintenant. +Le pauvre pasteur était l’éternel jaloux qui s’en va quémander partout +des raisons de ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance +qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il se portait garant +de la vertu de sa femme, était toute de surface. Il voulait, en +affirmant si énergiquement qu’il ne doutait pas de son épouse, se +leurrer lui-même, se contraindre à croire, se «suggestionner», comme +disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. La certitude de +la fidélité de sa femme, il venait humblement la mendier chez moi. Il +pensait: «Cet homme, habitué par son ministère à traiter les âmes +tourmentées, dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes terreurs. Il me +prouvera que j’ai tort de vivre dans l’angoisse. C’est pourquoi il me +disait d’une voix qui démentait ses paroles cette étrange phrase: +«N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?» dans +l’espoir que ma réponse serait celle qu’il désirait: tels ces gens qui +s’en vont, de médecins en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont +pas malades. Hélas! je dus le laisser partir sans lui donner la paix +qu’il était venu chercher. Il ne me convenait pas de me moquer de lui! +«Allons, pensai-je, encore un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux +de la petite Camille! Les voilà une bonne demi-douzaine à désirer ce +mariage et à maudire mon entêtement, pour des raisons diverses! M. le +maire me maudit parce qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi +les prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. Mme Thury me maudit +parce qu’elle aime son fils, son mari et la paix de sa maison. Le beau +Maximilien me maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie +petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. M. Octave me +maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il est l’ami de Maxim, qu’il +voudrait les voir heureux et gais pour avoir le droit d’être, plus +constamment, heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce qu’il +aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa femme l’aimât.» Que d’amours +coalisées contre moi et que de malédictions sur ma tête! Il n’y avait +que cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle savait que +l’échec du mariage de Maximilien me fût imputable. Peut-être, celle-là +aussi aimait quelqu’un, mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son +mari! + +Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous fisse connaître en +quels termes la femme du pasteur parlait de moi? (Je tiens le propos de +Prudence qui le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la +servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait «le gros d’en face». Le +gros d’en face! Était-ce assez coquet? Je n’étais pas vexé, mais plutôt +surpris. Mes étonnements devaient se prolonger! De la bouche de Mme +Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers vocables. Je puis en +rendre témoignage: j’ai entendu. Un jour que nous revenions, mon vicaire +et moi, de Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler +escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna la tête en nous +voyant; je me demande un peu pourquoi! Mme Asseler, elle, nous regarda +bien en face; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes qui +disait à Maxim, sans se soucier de baisser le ton de sa voix: + +--Ils ont une bonne tête, ces ratichons. + +--Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon vicaire. + +--Il se pourrait, dis-je. Des ratichons! Abbé Rosette, vous qui savez +tout, qu’est-ce qu’un ratichon? + +--Je l’ignore, répondit-il; c’est quelque chose comme un nom de légume. + +--Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. Pourquoi appeler des +prêtres des ratichons? Pourquoi? + +Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous avons saccagé nos +bibliothèques, nous avons recruté tous les dictionnaires de la maison. +Littré lui-même fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le +sens de cette étrange appellation: «un ratichon.» Nous étions désolés. +L’abbé Rosette eut une inspiration: + +--Si nous interrogions Prudence? dit-il. Son vocabulaire est si riche! + +--Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y attend le moins! + +J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, comme si une +catastrophe venait de se produire. Bientôt, nous entendîmes ma +gouvernante qui haletait en montant l’escalier de toute la vitesse de +ses vieilles jambes et qui grommelait: «Des hommes! des hommes! c’est +bon à rien dans un ménage!» Elle apparut rouge, suffoquée, brandissant +une de mes antiques culottes, toute en loques, qu’elle avait élevée à la +dignité de «serviette pour les meubles». + +--Eh bien... s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher? Vous avez +encore, au moins, renversé l’encrier sur le tapis? + +--Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. Nous vous avons mandée +pour savoir de vous ce que c’est qu’un ratichon. + +--Un ratichon! fit-elle en hochant la tête, je ne connais pas cet +animal-là! En tout cas, ça doit être rudement laid! + +--Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler qui, ce soir, nous a +appelés, l’abbé Rosette et moi, des ratichons. + +--La femme du curé protestant! dit ma gouvernante que l’indignation +rendit écarlate. Ça ne m’étonne pas! Une particulière qui se tortille en +marchant comme une serpent! Est-ce que le monde honnête ça se tortille +comme ça! Ah! elle appelle les curés des ratichons! Et qu’est-ce qu’elle +est donc, elle? C’est une... + +Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence: le mot était +lâché et il nous donna comme un choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume +tremble à la seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé +de l’avouer pourtant: il n’y a pas dans la langue des académies et des +salons une seule expression qui puisse, mieux que celle proférée par +Prudence, s’adapter à Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule +expression qui soit plus «adéquate», comme nous disions au séminaire. +Ah! oui, Mme Asseler... tenez, je m’arrête, je finirais par me laisser +tenter. Lecteur, je vous salue et suis votre serviteur très humble. + + + + +VII + + +Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me +découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à +Champvieux pour y assister à la «conférence» qui, le premier lundi de +chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans +ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les +curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le +chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton: ils apparaissent +au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et +rentrée dans la ceinture: tels les Hébreux quand ils allaient célébrer +la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du +curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute +question métaphysique et pour décortiquer quelque «cas» épineux de +théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je +sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent +point contre les mets toujours copieux, sinon succulents? L’air des +cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là +un vaillant appétit et une ardente bonne humeur. + +Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la +servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions +maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait +sur un lit de persil. + +--Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il +ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie. +Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui! Ah! oui, pourvu! Il nous +expliquerait les figures du syllogisme! + +L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux +qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette +infaillible pour éviter les accidents: + + _Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu, + Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison._ + +Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé, +l’abbé Saquet ajouta: + +--Brrr! rien que d’y penser! + +Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de +Saint-Sulpice, dans son livre sur les «politesses et convenances à +l’usage du clergé», ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques +doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous +taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits +de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de +vous celer la vérité: silencieusement, nous honorions la tête de veau, +avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la +théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le +radeau de _la Méduse_, préludait par de timides jeux de mots aux +exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le +branle à la conversation: + +--Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons +par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux +pasteur! Il paraît que... + +Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les +mésaventures de M. Asseler. Je restai grave: + +--Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à +votre joie! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales, +mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et +je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des +souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés. + +--Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il +enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses +remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle «une +gaffe». + +M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue +avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs +de M. Asseler: + +--Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son +ministère doit être singulièrement compromis par ce... qu’on raconte. +Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé +à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés +à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire. + +La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je +résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été +donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les +papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la +défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des +larves d’arguments: je résolus d’en faire hommage à mes confrères. + +--Ah! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques! De tout +temps, il y eut des prêtres--oh! en bien petit nombre!--qui prirent le +mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur: il chassa de +l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de +braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à +Rome des lettres urgentes; elles disaient: «Saint-Père, j’avais promis +de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage!» Le +pape lut la supplique et dicta: «_Castus maneat!_ Qu’il reste chaste!» +Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le +régiment des chastes: il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes +des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude! Je crois, +messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs +auteurs, ces épithètes «de gothiques, de barbares, d’insensés» que l’on +nous jette à la face! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la +chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je +prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le +reste de l’humanité, moins peut-être! + +--Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait +point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions +graves et qui voulait la ramener aux choses badines. + +Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à +prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a +pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon +confrère, je repris: + +--Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou +sont mariés. + +--M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit, +remarqua l’abbé Saquet. + +--Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune +occasion d’avoir de l’esprit: il a toujours peur que ce ne soit la +dernière! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont +eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire +au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient +le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste, +hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la +virginité est l’état de vie le plus parfait! Faisons, si vous le voulez +bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et +laissons parler les gens mariés! Ceux-là, je les admire! Il faut voir +leurs airs choqués... + +--Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière +qui est devant vous! + +--Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les +entendre s’écrier: «La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime! +Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui +doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son +âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas +contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus +sincères? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de +la folie!» Ah! qu’ils sont drôles, les gens mariés! Ils n’ont pas l’air +de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de +fidélité tout simplement; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et +leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment! La +fidélité à une seule femme! Messieurs les jeunes époux, au jour des +fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement? Leur cœur +appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une +seule femme leurs pensées, et pour toujours! Et ils promettent, et ils +jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des +témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur +vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur +que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces, +ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les +«Bottin», et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le +monde: tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce +grand événement: «M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses +jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre.» Ces bons +petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières? +Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le +joug qu’ils leur ont imposé? Ah! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous +les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont, +fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité! Vous +n’ignorez point comment, la plupart du temps,--je n’ose dire +toujours,--se perpètrent les mariages. + +--Nous savons ça! Nous savons ça! dit l’abbé Saquet. Des histoires de +mariage, ça nous connaît! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est +celle qu’on m’a racontée et... + +--Silence! silence! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous +raconterez cela plus tard! + +--C’est de l’obstruction! gémit l’abbé Saquet, résigné. + +Je repris: + +--Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage! Quand les +temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens +le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la +famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des +mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent: «Vous +n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse +«convenir»?--Quel chiffre?--On irait jusqu’à tant.--On pourrait +voir!...» Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette +jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention, +un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si +les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le +jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il +voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil +langage: «Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement. +Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, «de +prendre mes renseignements», comme disent les gens du vulgaire. +Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins +dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop +notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques; car enfin les +notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer +que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père +me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse +personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le +mariage est pour l’homme une assurance contre la misère: comme prime, il +verse sa liberté; il est en droit de savoir si l’assureur--si monsieur +votre père, dans la circonstance--a, pour parler encore comme le +vulgaire, «les reins solides». Si les renseignements me satisfont, aussi +vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle!» Et si la jeune +fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle +répondrait... + +--Ah mais! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que +Romenay nous fait là! Un discours en mangeant! Rien de tel pour vous +troubler la digestion! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que +pour lui! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges +l’écoutent! + +--Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet. +Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot +aura parlé: il nous intéresse. + +Ces messieurs approuvèrent, et je repris: + +--Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle +répondrait: «Monsieur et cher probable époux, je mentirais si +j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais +mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison! Le temps +simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice, +que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos +péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre +conscience!... Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne +demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après +tout!» Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le +mariage est au bout de ces enquêtes, de ces «renseignements». Nos jeunes +gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se +lient l’une à l’autre par les serments éternels! Et voilà les gens qui +reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont +ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans +en bien connaître l’humeur! + +Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné +du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M. +le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal: il +laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre +odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en +pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais +remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que +le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur +lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous +associâmes à ses préférences. + +--Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis, +messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait +placer un poêle ici? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer! Ou le bois +geint et ne donne pas de flamme! Ou le charbon lui-même s’entête à ne +point brûler! Je connais tous les inconvénients--et ils sont +nombreux--du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne. +Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver! + +L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière +à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne: il la +happa. + +--Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un +feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait +pas, il n’a qu’à s’écrier: «Qu’alors y faire?» (Calorifère.) + +On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se +contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte +opuscule: _le Phylloxera existe-t-il?_ fut d’avis que la trêve du gigot +avait assez duré: il voulut ramener l’entretien aux graves questions. + +--C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne +sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons! Je n’avais jamais songé +à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous +traitent de fous! Première nouvelle! + +--De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché! + +--De monstres! ah! c’est trop fort! fit l’abbé Pavillon. Et quels +arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse? + +--Des arguments! m’écriai-je: ils se soucient bien d’en chercher! Ils +éborgnent la vérité: voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez +remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps +savent se contredire! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils +analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance +singulière qu’ils appellent «la volonté». + +--Oh! oh! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles! + +--Quelle erreur! m’écriai-je: on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y +eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la +volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La +volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une +emphase de prospectus. «La volonté régit le monde; par la volonté, on +est Napoléon Ier: sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une +sous-préfecture.» Or, messieurs, que nous reproche-t-on? De tenter de +nous élever--par la volonté--au-dessus des instincts de la bête humaine. +Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence,--au moins en +paroles,--l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante +dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde +qu’affolent les joies de la chair! + +--Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus +obscur, ce serait presque de la philosophie! + +--Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard. + +--Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois, +un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues. + +--Des professeurs d’énergie, parfaitement! repris-je. Et remarquez que +l’état de continence, que le célibat--quand il est chaste, +j’entends--accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à +l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs +femmes. + +--Oh! oh! oh! firent en chœur ces messieurs. + +--Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme. + +--Ah! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse... + +--Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement... J’affirme qu’un homme qui +se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de +sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa +femme; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et +qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme +un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du +chemin! + +--Fitchtrrre! lança l’abbé Saquet. + +--Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores +assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat. + +--Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité, +celle-ci: si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en +friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite +Capoue pour courir à la moisson des âmes! N’y comptons pas, je vous en +prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer +aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la +gloire d’une idée, d’une doctrine: il ne comprendrait pas: il aime sa +femme! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de +souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas. + +A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air +absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de +rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite: le +nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen, +l’abbé Bichaud riait en enflant les joues. + +--Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si +réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. _Explica fusius._ + +L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de +vaines tentatives, il parvint à articuler: + +--Ah! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son +meilleur!... Ce n’est pas vous, abbé Blondot!... Non... pas vous!... Je +n’écoutais pas!... C’est l’abbé Saquet, avec son histoire... +Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re!... Ah! celui-là, c’est son +meilleur!... Ceux de l’_Almanach du Pèlerin_ n’approchent pas!... +Ca-lo-ri-fè-re! Hi, hi, hi... Je n’avais pas compris tout de suite... +Hi, hi, hi... + +--Ah! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le +calembour de l’abbé Saquet!... Enfin, maintenant qu’il est passé, je +continue. Je disais donc: ne demandez pas à un homme marié s’il rêve, +pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas: il +aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans, +ses ambitions, il comprendra et vous répondra: «Ma femme est belle et je +l’aime.» Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui, +est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite +de l’intéresser. + +--C’est son meilleur!... pas à dire, c’est son meilleur! Diable de +Saquet, va! murmurait en _a parte_ l’abbé Bichaud dont, à chaque +instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque +dans leurs profondeurs! + +--Oh! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux! + +--Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime +plus sa femme comme aux premiers jours! Des époux qui ont laissé +s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent; quand ils se +sont querellés, ils se boudent; quand ils se sont boudés, ils se +réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit +jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en +dirait long sur ce chapitre! + +--Tertullien! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là? + +--Tertullien, repris-je, écrivit un traité des _Incommodités du +mariage_, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de +_la Patience_. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé +en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur: sans doute, +voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait +aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas! que trop +d’occasions de pratiquer: la patience! + +--Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les +ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas +parfaites. + +--Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience +est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien: +elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages: tout comme au +troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de +défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres +d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous +faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en +quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en +nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait +des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses, +désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises, +discrètes. + +--Ah! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas +article courant! + +Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante: + +--Mais, s’écria-t-il, j’y pense! On pourrait fonder des maisons de +confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des +épouses! On ferait un choix parmi les sujets: la fleur serait pour nous, +le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison «Spécialité d’épouses +pour ecclésiastiques, sobriété garantie.» + +MM. les curés s’ébaudirent fort. + +--Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la +fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère. + +--Oh! oh! oh! firent plusieurs confrères. + +--Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que +vous êtes poète! + +J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à +manger, et s’adressant à moi: + +--Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui +veut vous parler. + +Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai +face à face avec M. Octave Ferrandière. + +--Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est! + +--Mais quoi? + +--Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur! A l’heure +qu’il est, ils sont à Paris! + +--Patatras! Mais c’est un abominable scandale! Votre ami Maximilien est +un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une +passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je +connaisse, M. Asseler! Ah! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire! + +--Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme: +comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive!... + +--Vous êtes charmant! Je suis la cause de ce qui arrive! Enfin, nous +discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de +saluer ces messieurs? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger? + +--Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés! ça me fait peur! +Je rougirais. + +--Pauvre petite jeune fille! Je ne veux pas vous intimider... Vous avez +votre voiture? + +--Oui, monsieur le curé. + +--Vous me reconduisez à Romenay? + +--Très volontiers, monsieur le curé. + +--Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous. + +--Entendu! + +J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères. + +--Comment, vous partez! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous +n’avez pas pris de dessert? + +--Mais, je m’en passerai, dis-je. + +--Ah! fit ce confrère de plus en plus étonné. + +A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du +_le Phylloxéra existe-t-il?_ soit revenu de l’ahurissement qui +l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose +détachement: pas de dessert! + +J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le +jeune homme dit: + +--C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place! + +--Et pourquoi donc? + +--Les remords me tortureraient: je sécherais. + +--Oh! oh! + +--Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas +obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de +ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai, +quand j’y pense, j’ai du remords pour vous! + +--Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la +conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils +envolés? + +--Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris. + +--Mais c’est fou! m’écriai-je. + +--C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim. + +--Comment, vous étiez prévenu? + +--Parbleu! si j’étais prévenu! Depuis longtemps, je m’attendais à un +esclandre. Souvent, Maxim me disait: «Tu sais, elle est un peu toquée, +la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas +à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à +lire des romans imbéciles--du reste, il n’y en a que de cette sorte--où +l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne +doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître. +A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette +conviction: une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une +prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari! Pour +ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir.» Tels +sont les propos que me tenait Maxim! + +--Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit +avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée! Quelle hauteur +d’âme que le vulgaire ne peut atteindre!... Et vous n’avez rien tenté, +monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie +petite infamie? + +--Ah! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand +j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité «d’imbécile, de +crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta». Vous pouvez vous en rapporter à +moi! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire: «Je +me distrais, que veux-tu! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de +l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre +mariage: c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille +rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père: avec +lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me +tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin! Aussi, la maison +n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour, +voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela +finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en +étonner!» Eh bien, il est venu, le scandale! + +--Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue? + +--Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu +l’épître que ce matin: tenez, la voici. + +M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je +m’en souviens, par cette phrase: «Il y aura demain un joli chambard dans +Romenay.» M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les +raisons de son brusque départ: «Ce qu’il avait prévu était arrivé: son +père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la +famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc. +Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à +l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère +violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour +ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange: +ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son +mari, «individu des plus jaloux», lui avait reproché, en termes amers, +sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses +plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer +conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait, +avec lui, Maxim.» Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces +phrases: «Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que +toquée, c’est que, je le savais,--elle me l’affirmait, du reste,--elle +serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis +longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu +moins banale qu’une autre: voilà tout! Tu me comprendras, mon cher +Octave, j’en ai la certitude: tant pis pour les autres, s’ils ne sont +pas contents!» + +--Il est charmant, dis-je, votre ami; je ne puis m’empêcher de le +trouver sublime. C’est un beau gredin! + +--Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est +idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous +arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne +sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage +d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je +n’ai qu’à télégraphier à Maxim: «Curé devenu bon type, prêche pour ton +mariage avec Camille.» Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille, +maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de +votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands +jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu. +Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une +bannière, des statues en veux-tu, en voilà! Et M. le curé ne sera pas +oublié! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend +l’histoire,--et c’est pour demain, au plus tard,--flambé, mon Maxim! +Camille ne pardonnera pas. + +--Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et +vous, aviez répudié tout espoir! + +--Moi pas! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que +contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce +Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans +la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés «Coa, coa»? Je +suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux +dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque +chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si +seulement cet imbécile-là m’avait écouté!... Allons, monsieur le curé, +faut-il télégraphier? + +--Oh! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave! + +--Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé! Un jeune homme +qui s’enfuit avec une femme mariée! Demain, les jeunes filles de la +congrégation sauront tout. Joli exemple! Vous pouvez enlever de leur +chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir. + +--Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami +Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur? Un homme +qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont +la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire, +fortement ébréchée! + +--Ses agissements! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait +flirté avec Mme Asseler. + +--Oh! oh! flirté! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux, +monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne +soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal +pour jeunes filles! + +--Ah! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues! Mais, enfin, +pourquoi haïssez-vous tant Maxim? + +--Qui vous a dit que je le haïssais? + +--Avec cela que je ne le sais pas! Évidemment, Maxim n’est pas un +béjaune! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent +moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des +familles! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites +polissonneries de Maxim; elles font, du reste, bonne mesure, et la +moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à +son honneur, elles oublient d’en parler! Mais ses bonnes actions... + +--C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble: quand +il se cache, c’est pour faire le bien. + +--Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire! +Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une +circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a +fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons +sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même +les plus «comme il faut!» Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé? + +--Au contraire, monsieur Octave. + +--Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous +paraissez croire. Il avait rencontré--il y a de cela plusieurs +années--une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à +Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec +des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui +qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois, +de son voyage: touché pour de vrai! Il l’était si bien qu’il emmena la +demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le +berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien +entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le +plus beau de ses rêves allait se réaliser: le mariage! Comme elle est +une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique: +«Maxim, tu vas être père!» Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est +arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre +ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa +détermination: «C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille, +qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage,--tu sais +qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui +elle était depuis longtemps «promise».--La voilà à la veille d’être +mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille +circonstance.» Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne. +Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui, +vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim +avait-il son plan tracé! Il connaissait des hommes politiques: il avait +sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise, +un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de +le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes +dits «respectueux», ainsi nommés parce que les parents les regardent +comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim +m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à... (dans notre +département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches. +Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où +il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser +Adrienne. Je dis à Maxim: «Veux-tu me faire plaisir? Eh bien, +promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies +revu! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain.--S’il ne faut +que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets: je +t’attendrai.» Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était +venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant: «Mais +tu n’es qu’une bête!--La preuve? fit-il.--Je vais te la donner en +voiture!» Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous +installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous +distraire... + +--Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires! + +--Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de +lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim: «Abreuve-toi», lui dis-je. Il +reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des +lettres--vous l’avez peut-être déjà deviné--que la demoiselle Adrienne +écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir +ces poulets: lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs +amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours +précédents à me procurer des autographes: on me les avait confiés sans +de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait +d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui «faire le +coup du mariage». «Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me +dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand +service!» Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé! Je +mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car, +enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser +une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en +trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec +beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de +vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment +adressée... Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents, +se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la +dernière lettre, il me dit d’une voix très brève: «Pourquoi ne m’as-tu +pas prévenu plus tôt?--Ah! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce +métier-là! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être +imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas +parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette +importance pour me faire passer sur mes répugnances!» Maxim resta +silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de +troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il +lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de +la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la +postérité! «Ah! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines +choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais +cherché à éclaircir! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me +donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec +moi! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin! Et dire que +j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître +comme mien l’enfant d’un autre! des autres!» Maxim, pendant plus de +trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce +qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le +croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne +lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses +couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que +sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne +allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien, +tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous +raconter vous culbuterait d’étonnement: c’est pourtant la vérité! Mon +gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords? Il se dit qu’il lui +restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un +mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui, +cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un +honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer +l’auteur, et patati et patata: des vieilles rengaines de procureur en +détresse, quoi! + +--Ce sont d’honorables scrupules, dis-je. + +--Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir: Maxim n’hésita pas +longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin, +il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter): il emprunta 10,000 +francs--10,000 francs, ni plus ni moins!--à un notaire de ses amis et +les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel +ravissement, vous le devinez, 10,000 francs! Comme elle a dû rire, la +gueuse! Quelle noce! quelle noce! «Mon cher, dis-je à Maxim, tu +encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous +ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle +pourrait bientôt monter une écurie de courses.--J’ai fait mon devoir», +me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous +de ce garnement, de ce sacripant? J’en connais parmi vos paroissiennes +qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous +beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits +jeunes gens «bien convenables» capables d’agir avec une originalité +aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a +été Maxim?» + +Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de +M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon +séjour à... (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée), +la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et +aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la +jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui +avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de +Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était +venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave, +je le savais, était un homme loyal et sincère: il ne mentait jamais! +Mais alors... + +Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit: «Je +suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets! Je parierais que +Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a +été trompé! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens! Allons, +monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop +mal conduit! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère, +quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été! +Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de +rompre! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est +pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne! En voilà +une qui méritait d’être fouaillée! Oh! si je la tenais! Voyez un peu +comment je la traiterais! + +M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de +sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une +allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme +l’automobile des temps nouveaux. + +--Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre +cavale? + +--Oh! l’ignoble créature! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était +là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la +caresserais! Il me semble que je tape sur elle!! + +Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de +la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de +se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du +fossé. Je me récriai, je protestai: + +--Mais, vous voulez m’assassiner! Mais, c’est un guet-apens! + +--Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis +l’attelage au milieu de la route; je voulais tout simplement vous +montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées! Vous avez +eu peur, monsieur le curé? Mais vous êtes en état de grâce; si vous +mouriez... + +--Oh! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie! +Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de +me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances! + +--Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois! Nous voici arrivés aux +premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda. + +--Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. + +Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du +presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter, +il me dit: + +--Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim? + +--Je vous le défends bien! répondis-je. + +--Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il +faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher! Et encore! Enfin, à +bientôt, monsieur le curé! + +--A bientôt, monsieur Octave! + + + + +VIII + + +Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, je me demande, +s’il y a quelque part, dans un coin de leur maison, un manche à balai, +pourquoi messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent pas +les épaules avec tendresse. Scruter les actes du prochain, gloser sur +ses fréquentations, éplucher votre réputation, barboter dans votre vie +comme les canards dans un étang, voilà leurs délices: elles s’y livrent +septante fois sept fois dans leur journée. Rien n’est secret pour les +femmes de Romenay. Elles vous regardent sous le nez et si, dans votre +œil, elles aperçoivent une paille, elles publient qu’elles ont vu une +poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent dire où vous allez, +d’où vous venez, pourquoi vous pressez le pas, pourquoi vous paraissez +joyeux ou préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur +curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée! Ah! qu’elles ont donc +vite fait de l’escalader! Un élan, une pirouette, une culbute: une, +deux, trois, elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui s’y +fait, de ce qui s’y dit: il n’y a pas souvenir que quelqu’un soit entré +chez vous sans qu’elles en fussent aussitôt prévenues, sans qu’elles en +aient semé la nouvelle par le pays. Elles savent les dimensions de vos +citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent vos goûts, +proclament que vous avez des faiblesses pour tels mets et connaissent le +menu du repas que vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé +l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les jours, soulevé +tous les couvercles. Elles lâchent dans Romenay d’invraisemblables +histoires qui courent la ville, et personne qui puisse savoir sous quel +chignon elles sont écloses! Vous perdriez votre temps à leur demander le +nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles content, entendu les paroles +qu’elles rapportent; vous recevriez pour toute réponse: «Dame! ça se +dit!» Ah! mon bâton de merisier! + +Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent quand +elles apprirent la fugue de Mme Asseler! Quelle pitance offerte à leur +loquacité goulue! Elles étaient là quelques quarterons de commères dont +l’imagination débridée se complaisait aux récits extravagants. Ne +s’avisèrent-elles pas d’annoncer à toute la ville que M. Asseler et moi +étions des amis, oh! mais des amis! «Comme la misère et le pauvre monde, +ma chère, ça ne se quitte pas.»--J’aurais pu leur faire observer que M. +Asseler et moi, pour être si unis, ne les avions pas ensemble menées aux +champs pour les y garder, mais je m’abstins de protester. Ne +prétendirent-elles pas que c’était sur mes dénonciations, sur mes +conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, lui avait «fait une +scène à tout casser» à la suite de laquelle l’épouse indignée s’était +enfuie? Et c’étaient des anecdotes, des détails précis. Un jour que je +jouais aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je n’étais +écrié: «Je m’arrête, mon cher Asseler, avec vous, je perdrais jusqu’à +mon dernier sou; car enfin, il n’y a pas de doute: vous êtes un mari +trompé!» Je vous demande un peu! Quand je vous dis qu’elles sont +endiablées, les femmes de Romenay! + +Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. Les Nausicaa de +Romenay se déchaînaient contre la femme du pasteur. Afin de pouvoir +mieux s’indigner, elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme +Asseler un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies allaient au +pasteur: «Quel dommage, disaient les femmes d’âge; un si brave +homme!--Un si bel homme! s’écriaient les autres.»--Oh! la vilaine femme, +concluaient-elles en chœur; oh! la gueuse! oh! la... Je ne me charge pas +de vous redire les appellations qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne +firent pas dessaler, je vous promets, avant de les servir! Jamais la +Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet d’injures. Nous ne +sommes plus au temps où les femmes, en punition d’une faute, étaient +changées en bêtes: si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre +rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs. + +Elles aussi «ces dames» étaient en émoi. Elles ressentaient une immense +commisération pour le pasteur, un immense mépris pour son épouse. On +plaignait M. Asseler; on eût voulu offrir de pures consolations à ce +bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties et se tenait +enfermé chez lui, dans une imposante solitude. Il avait renvoyé sa +domestique et, deux fois le jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait +porter ses repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il +marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en avant, l’air +pensif, et ne regardait personne. «Comme il souffre! Quelle horreur de +femme!» disaient ces dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées +et venues, et soulevaient discrètement le rideau de la fenêtre pour le +suivre des yeux. On voulait contempler l’objet de tant d’infortune, +savoir avec quelle force et quelle dignité il portait le poids de +l’adversité, connaître la tristesse de son visage afin de s’apitoyer, +jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur les douleurs du +tendre martyr: «Oh! qu’il est pâle! murmuraient-elles; comme il +l’aimait!» Les maris, toujours enclins à trouver plaisantes les +mésaventures conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des +réflexions malséantes; hélas! ces railleries n’ont pas varié depuis si +longtemps qu’il y a des femmes impudentes! L’adultère est un crime selon +le droit naturel, le droit divin, le droit positif: je n’arrive pas à +comprendre pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est le prochain qui +en est victime. Ces dames se scandalisaient, s’indignaient: «Et si cela +t’arrivait à toi, que dirais-tu?» lançaient-elles à la face de leur +époux. «Ah! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie pour le +cher blessé; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs pour sécher ses +beaux yeux!...» ajoutait-il avec un soupir. L’épouse du tabellion badin +ne pouvait que hausser les épaules et que dire: «Oh les hommes! les +hommes, ça n’a pas de cœur!» + +Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments d’estime et de +commisération, ces dames ourdirent une petite manifestation. Elles +résolurent de se rendre en groupe, un dimanche, au «culte» protestant. +Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler n’eut devant lui un +auditoire plus fourni et plus compatissant et plus attendri. Tout +Romenay s’entretenait de l’événement: les hommes de la ville se firent, +ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, replacée par le +départ de Mme Asseler dans la suprématie de toutes les élégances, sortit +de ses armoires une robe triomphale en velours rouge et on parla avec de +grands éloges de son jabot «véritable imitation de dentelles de +Malines». Mme Cobichet avait «rajeuni» pour la circonstance la robe de +soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et elle s’était couronnée +de son chapeau de première classe où les violettes se mariaient aux +primevères: on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au +printemps et sans le regretter, par comparaison. Les demoiselles +Cobichet, renommées entre toutes les filles nubiles de Romenay pour leur +«goût», leur dextérité à confectionner elles-mêmes leurs atours, +passèrent une semaine entière à se composer des «toilettes» dans +l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent à la +cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune fille de l’apothicaire subtil, +se singularisait par son ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande +infortune de M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait +un époux «poétique et littéraire», devenait infidèle à son idéal: elle +s’attendrissait en pensant à l’isolement du pasteur, et sans doute se +disait-elle que le bonheur, s’il existait, devait avoir des yeux bleus +et de belles moustaches blondes: l’homme de plume au regard profond, au +nez génial, au front épique reculait dans ses sympathies, tandis que M. +Asseler avançait. Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine +était «toquée du pasteur», et M. Cobichet, qui ne pouvait pas ne pas +connaître les bruits qui erraient par la ville, ne protestait pas. + +L’imagination de ces dames se mit d’accord avec leur cœur: une légende +naquit. Ce fut bientôt pour elles toutes un article de foi que M. +Asseler, seul dans sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes, +se livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A les en croire, +le pasteur avait couvert d’un voile les portraits de sa femme, il avait +fermé à double tour la chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis +le départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, devant cette +porte, nuit et jour, il pleurait; les métaphores séculaires: «ruisseaux, +torrents de larmes», devaient être décrassées et appliquées dans toute +leur rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots: «Reviens, +reviens; je te pardonne, je t’aime!» Je demandai à Prudence qui se +faisait, devant moi, l’écho de ces racontars: + +--Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc peut dire si M. +Asseler s’y lamente ou s’y réjouit? + +--Ah! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai pas vu! Ces dames +le disent. + +--Ah! ce sont ces dames! Eh bien, écoutez-moi, Prudence. Je vous charge +d’une mission de confiance. + +--Oui, monsieur le curé! + +--Vous allez mettre une coiffe propre. + +--Oui, monsieur le curé. + +--Vous allez mettre un tablier propre. + +--Oui, monsieur le curé. + +--Vous allez mettre votre fichu neuf. + +--Oui, monsieur le curé. + +--Vous allez prendre votre panier à provisions. + +--Oui, monsieur le curé. + +--Et vous allez vous rendre chez chacune de ces dames. + +--Oui, monsieur le curé. + +--Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous tiendrez de ma part le +langage suivant: «M. le curé m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu +fatiguée--et ce disant, vous vous frapperez le front avec la main +droite--et qu’il faut avertir au plus vite votre mari pour qu’il vous +fasse soigner.» + +--Ah! non, jamais! s’écria Prudence indignée. Les femmes les plus comme +il faut de Romenay! Je ne veux point de pareilles commissions!... Ces +femmes-là dérangées! timbrées! Des femmes qui portent des robes de soie, +et qui donnent le pain bénit, et qui ont des maisons couvertes en +ardoises! Mais c’est tout ce qu’il y a de bien dans le pays! ajouta +Prudence en s’esquivant. + +Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de racontars entre les +deux «sociétés» de Romenay. La légende de la grande amitié qui nous +liait, le pasteur et moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir +au salon de la femme du notaire: elle prit racine dans l’esprit de ces +dames où tout germait, où tout fleurissait. «M. Asseler et moi ne +pouvions nous quitter.» Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi. +Je ne tardai pas à m’en convaincre. + +Un matin, vers huit heures, comme je sortais de l’église, je vis M. +Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa pharmacie d’où il me regardait +venir et m’adressait un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près +de lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une révérence et +me dit sur un ton joyeux: + +--Monsieur le curé, je vous guettais. + +--Ah! ah! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur Cobichet? + +--Si monsieur le curé veut me faire l’honneur d’entrer, il aura droit à +toute ma reconnaissance. + +--Mais très volontiers. + +Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, M. Cobichet me dit: + +--Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous recevoir dans la salle à +manger. Nous serons là mieux à l’abri des regards malveillants. C’est +que, voyez-vous, les ennemis de la religion ne reculent devant +rien. Ils surveillent toutes vos démarches--je vous le dis +confidentiellement.--Les gens du _Café de la Lumière_ ne manqueraient +pas de dire, s’ils nous apercevaient causant longuement, que nous +complotons contre eux. Et quand on est dans le commerce... + +--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet. + +--C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire subtil, que +je me suis cru autorisé à vous demander un entretien chez moi, au lieu +de me rendre au presbytère, comme les convenances l’eussent exigé. + +--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet. + +Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger et, très empressé, +approcha de la cheminée un fauteuil voltaire. Quand j’y eus pris place, +les pieds au feu, M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et +commença: + +--Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre science: tous ceux +qui, comme moi, ont pu en connaître la solidité et l’étendue, se +plaisent à lui rendre hommage. + +--Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire en tentation +d’orgueil? Ma science, ah! parlez-en! + +--Votre modestie surpasse votre savoir, reprit l’apothicaire... Eh bien, +je me permettrai de vous soumettre une question, une difficulté, dont la +solution (M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au _Codex_. + +--Parlez, parlez, cher monsieur. + +--L’Église catholique autorise-t-elle le divorce? + +--Elle le condamne absolument et ne l’admet pour personne, et pour +aucune cause. + +--Vraiment, la règle est aussi inflexible? Je ne savais pas. Il est +probable que les sectes hérétiques sont moins absolues. Ainsi, le +protestantisme... + +--La religion protestante accepte le divorce et permet aux divorcés de +se remarier. + +Il me sembla que mes dernières paroles donnaient satisfaction à quelque +secret désir du pharmacien. Bien qu’il s’efforçât de paraître +indifférent à ma réponse, je vis briller dans ses yeux gris la petite +flamme qui annonçait la joie intérieure. + +--Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur pourrait demander le +divorce contre sa femme--et il est bien évident, n’est-ce pas, qu’il +l’obtiendrait--sans scandaliser les personnes de sa religion? Il +pourrait se remarier et conserver ses fonctions de pasteur? + +--Je le crois. Pourquoi pas? + +--J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à cette question... +Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton d’un homme qui prend subitement un +grand parti, avec vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de +mystère! Je vais marier très prochainement ma fille aînée. + +--Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir avec vous. Mlle Lucie +sera une excellente épouse. + +--Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix parmi les +prétendants. On se disputait Lucie. + +--Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes gens savent où +s’adresser quand ils veulent trouver, chez une jeune fille, les vertus +les plus sérieuses unies aux séductions les plus exquises. + +--Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est pharmacien de première +classe, lauréat de l’École de pharmacie, ancien interne des hôpitaux: +c’est le gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. Je +vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, et je donne en +dot ma pharmacie à ma fille aînée. + +--C’est d’un bon père, monsieur Cobichet. + +--Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie ne périclitera pas +et Lucie sera heureuse. Hélas! que ne puis-je en dire autant +d’Ernestine! Ah! le souci de son avenir est pour moi un gros tourment! +La pauvre enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par le +sentiment: c’est un bien mauvais guide. + +--Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme de lettres? + +--Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de cette ambition +vraiment pathologique. Vous ne sauriez croire, monsieur le curé, combien +je m’en réjouis. C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque. +On n’épouse pas un homme de lettres! Ah! je le connais, ce monde-là! +Quand j’étais étudiant, je me suis rencontré, dans les cafés du quartier +Latin, avec des littérateurs. J’en ai connu particulièrement +quelques-uns qui prenaient leurs repas au même restaurant que moi, chez +Laveur. Je les ai entendus discourir: leur conversation n’avait pas le +sens commun. Ils s’habillaient comme des bohémiens et leurs cheveux, +qu’ils laissaient pousser, pour se distinguer du commun des mortels, +graissaient le col de leurs vêtements qui n’étaient jamais brossés. Ils +ne payaient pas leurs fournisseurs et s’en vantaient. Ils avaient +toujours soif et ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme +les sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans la débauche, se +moquaient de tout et donnaient des sobriquets aux clients. Ils +trouvaient très spirituel de m’appeler le «potard circonspect». Potard! +Je vous demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable de vendre +des remèdes pour soulager les souffrances de ses semblables que de salir +du papier avec de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour +tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte devrait chasser +ces espèces d’écrivains. On se passerait joliment bien de leurs +services! Est-ce que c’est une profession, la littérature? C’est un +métier de gueux, voilà tout! Et dire que ma pauvre Ernestine aurait pu +épouser un homme qui ne mange pas tous les jours! Quelle maison elle +aurait eue! Pas d’argent, pas de provisions, rien à la cave, rien au +grenier: des bouquins dans le buffet de la salle à manger! Quand les +enfants demanderaient du pain, le grand homme leur donnerait à manger, +quoi? «Un état d’âme», comme ils disent dans leur charabia! + +Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le ton ironique et +dédaigneux de M. Cobichet quand il prononça ces mots: «Un état d’âme»! +Ah! comme il se vengeait d’avoir été appelé le «potard circonspect»! + +--Je me laisse entraîner... reprit M. Cobichet. Heureusement, Ernestine +est revenue à la raison. Son ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un +désir: avoir pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux, +considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler. + +--M. Asseler, le pasteur protestant! Que dites-vous là? + +--Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être la femme de notre +excellent pasteur. Vous êtes charitable, vous êtes bon, monsieur le +curé; à vous on ne doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut +facilement aux malheurs des autres, a vu cet homme si doux, si tendre, +si digne, lâchement abandonné par la malheureuse créature dont il avait +fait sa femme, elle a été toute bouleversée. Elle a compati à ses +souffrances. Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, l’arracher à +son affreux isolement. Je m’y suis refusé, par délicatesse. Oh! je puis +vous assurer que c’est un sentiment très pur qui occupe le cœur de ma +fille! Elle s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, de +sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se dévouer à lui, lui faire +oublier, à force de tendresse, les amertumes du passé, lui donner la +part de bonheur à laquelle il a droit. + +--Mlle Ernestine a trouvé sa vocation: elle veut être épouse de charité. + +--Oui, c’est cela: elle aime M. Asseler par charité. Je ne puis que +l’encourager dans son rêve si généreux. Ce serait pour moi, pour Mme +Cobichet, pour nous tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon +gendre. Ernestine serait heureuse: c’est l’évidence même. Elle aimerait, +elle serait aimée. Ah! si je pouvais les voir unis! Mes inquiétudes +paternelles seraient dissipées. M. Asseler occupe une situation +honorable, respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur +n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le sais). Au +contraire, si ma cadette est abandonnée à elle-même, si son cœur reste +oisif, elle reviendra à ses chimères. Elle regardera de nouveau la vie à +travers son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser qu’un +rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme sans profession! Du +reste, elle se condamnerait ainsi à attendre toute sa vie un mari qui ne +viendrait pas. Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres à +Romenay? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. Le mariage d’Ernestine +avec M. Asseler me délivrerait de tous mes soucis... Monsieur le curé, +croyez-vous que notre projet soit réalisable? + +--Mais M. Asseler est marié! Qui vous a dit qu’il songeait à divorcer? + +--Personne; mais quel autre parti peut-il adopter? Il est jeune; il ne +voudra certainement pas se résigner, aimant comme il l’est, à passer sa +vie entière sans tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter: +il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance de la +femme et peut-être serait-il retenu par la crainte de ne pas rencontrer +une épouse digne de lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute +confiance, lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout près, une +jeune fille vertueuse, douce, d’une grande délicatesse de cœur, qui rêve +de se dévouer à lui, M. Asseler verrait clairement où est le bonheur; +ses hésitations--s’il en a encore--cesseraient. Il aurait bientôt obtenu +son divorce. Oh! monsieur le curé, si vous daigniez vous intéresser à +notre projet, nous serions fiers de vous regarder comme notre +bienfaiteur et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. M. +Asseler est votre intime ami. + +--Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet? + +--Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore trop l’un et l’autre +pour que je ne me permette pas de vous en parler. Serais-je trop +indiscret, monsieur le curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler +la résolution que vous savez? Évidemment, c’est là une mission délicate, +mais elle est, par cela même, bien digne de vous tenter. Je n’ai pas le +droit, sans vous offenser, de vous donner des conseils, mais vous +pourriez, afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en faveur de ma +fille, glisser, dans vos conversations avec lui, de fréquents +éloges--qui seraient mérités, je crois--des vertus d’Ernestine. Et quand +vous jugeriez que l’heure est venue de parler sans détours, vous vous +feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du mariage que nous +désirons tous, et qu’il ne tarderait pas à désirer lui-même. Il me +semble qu’entre amis, qu’entre hommes de la même profession, qu’entre +ecclésiastiques... + +Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait une inexprimable +sérénité et son air voulait dire: «Ce sont là des services qui ne se +refusent pas.» + +--Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, je maudis ma +destinée. + +--Pourquoi donc, monsieur le curé? fit-il vivement. + +--Ah! repris-je, pourquoi! Je suis condamné par la fatalité à résister à +toutes vos prières. Je vais encore une fois vous percer le cœur. Je veux +d’abord détruire une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons +tous les deux, à distance, car je dois avouer que je n’ai encore eu que +deux fois le plaisir de m’entretenir avec lui. Depuis le départ de +madame, je ne me suis pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas +échangé une seule parole. Et puis... non, il m’est interdit d’accepter +la mission dont vous vouliez bien me charger. Tout s’y oppose et... + +A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet s’excusa et me +quitta précipitamment. A peine eut-il pénétré dans la pharmacie que +j’entendis, par la porte restée ouverte, la voix de Prudence. Ma +gouvernante disait en son langage que je traduis, bien entendu: + +--Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière est à la maison, +qu’elle désirerait lui parler? Ce serait malheureux de la faire +attendre, cette pauvre chère dame! + +Je me précipitai: + +--Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé que j’étais ici? + +--Mais c’est l’épicière! fit ma domestique. Et puis, le maréchal le +savait aussi! Je suis pressée: je m’en vais. + +Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire subtil: + +--Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis appelé au +presbytère... Non, vraiment, je ne puis vous rendre le service que vous +me demandez. Soyons amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment. + +Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la serra mollement et +je m’esquivai. Les baumes, les onguents, les pommades, les poudres, les +élixirs, les essences, les eaux, les vins, les poisons, les +contre-poisons, les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, les +palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et toute la droguerie +contemplèrent la grande désolation d’un apothicaire! + +Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle venait pour me prévenir +que le père Leroi, un vieillard pauvre qu’elle secourait depuis +longtemps, était très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis +d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea sur d’autres +sujets. Au cours du long entretien que j’eus avec elle, Mme Ferrandière +m’avoua que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien Thury, +vivait dans la tristesse et l’abattement. + +--Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, auparavant, et depuis +qu’elle connaissait mon opposition formelle à son mariage avec le fils +de M. le maire, des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait +songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne m’alarmais pas. +Sans doute gardait-elle au fond d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard, +je fléchirais, qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la +réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite scandaleuse de +M. Maximilien Thury, elle me déclara, sans que j’eusse provoqué cette +confidence, qu’elle repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce +jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait pas de consentir à +cette union, mais qu’elle en rejetait maintenant l’idée comme indigne +d’elle. Jusqu’ici, Camille avait paru fermer les yeux, avec une +complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts de conduite de M. +Maximilien, mais elle a compris, cette fois, que l’affection ne pouvait +aller sans l’estime. Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le +vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois pas qu’elle +ait ri une seule fois depuis un mois: quel contraste avec son humeur +ordinaire! Je ne sais quelles occupations inventer pour la distraire +d’elle-même; je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle; je ne +dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment malheureuse! + +Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de larmes; sa voix tremblait +d’émotion quand elle reprit, après un court instant de silence: + +--J’en viens à me demander, monsieur le curé, si je n’ai pas des +reproches à m’adresser, si ma conscience doit rester calme. S’il était +vrai pourtant, comme l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté +dans cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir! +N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe? Avais-je le droit, en +résistant au désir de Camille, de lui imposer un sacrifice peut-être +au-dessus de ses forces? + +--Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. Vous n’avez cédé +qu’à des motifs nobles. Vous avez suivi mes conseils et vous n’eussiez +pas mieux demandé qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, je +veux dire un responsable dans cette affaire, c’est moi, moi seul. Votre +conscience doit être en paix. + +Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à méditer ses paroles et +j’arrivai à cette conviction qu’elle était lasse de voir souffrir sa +fille et qu’elle luttait contre elle-même pour ne point se repentir... +d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y avait trop +d’indulgence et de bonté dans cette âme pour qu’un ressentiment mesquin +pût y trouver place, pour qu’elle mît en doute la droiture de mes +intentions. Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si +l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus «humain», bien +des souffrances eussent été épargnées à Mlle Camille!... Lecteur, je +vais vider devant vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien +que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant de Champvieux, +j’avais perdu ma sérénité! Les révélations de mon jeune ami avaient +singulièrement troublé la certitude qui s’était formée en moi de +l’indignité de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si la +personne dont j’avais entendu les confidences n’était pas simplement une +rusée et perfide créature, une «menteuse», comme l’affirmait M. Octave. +J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette jeune fille +avant de leur accorder créance, mais en me renseignant, avais-je été +assez clairvoyant, assez prudent, assez impartial? N’avais-je pas +éprouvé comme une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à +moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît de contrecarrer +les projets de M. le maire, de mon ennemi? Je sentais se remuer dans ma +conscience quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur +m’était clairement démontrée, à la réparer; mais, vraiment avais-je été +dupé à ce point? J’eus une inspiration que je suivis. Le curé de la +paroisse que j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à +Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, M. Lemaréchal, +maire de la commune et mon ancien condisciple au petit séminaire. Je lui +écrivis et lui demandai de m’informer télégraphiquement si une certaine +demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. Le jour même, je reçus un +petit bleu ainsi conçu: «Bien vivante et trop bien mariée.» Il ne me +restait plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui quelque +lumière sur la vie et les vertus de cette personne. Je m’arrêtai à cette +résolution, avec d’autant moins de répugnance que M. Lemaréchal était +une espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il avait abandonné +l’industrie des belles-lettres, si décevante et si peu nourricière, pour +faire de l’élevage. Je savais que je lui rendrais service en l’induisant +en tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit fin. Je me +doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de me prouver qu’il avait été +touché autrefois par le mal d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en +littérature, c’est comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais on +ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse de cet agréable +officier de l’état civil: + + «Mon cher ami, + + «Si je connais les Michaudot! Mais je ne te permets pas d’en douter! + Ils fleurissent sur ma commune et ils ne l’embaument pas. Comme les + peuples malheureux, ils ont une histoire. La voici: + + «Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour père le sieur + Michaudot, charron, qui vit encore. Elle eut pour mère demoiselle + François. Son père? Inconnu! Lui, était un grand garçon balourd qui, + pendant dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant à + rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il sortit de chez lui + en poussant des cris de putois et publia qu’un revenant lui était + apparu, sous la forme d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu + peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. Elle, était jolie + et futée. Une sainte Nitouche, si jamais il en fut, un joli petit + sépulcre blanchi. Elle ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se + cachait. Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la demanda en + mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma complètement les yeux, mais + elle dit «oui», d’une voix pudique. On célébra les accordailles. Vint, + de Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe noire, qui + montait à cheval--on discute beaucoup sur la couleur du cheval--et qui + emporta le cœur de la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce + jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, pour le voir + passer. Ah! un malheur est bien vite arrivé! La demoiselle oublia + qu’elle avait un «promis»: elle reprit la route de Paris. Jean + Michaudot resta serein: quand on lui demandait où était sa fiancée, il + répondait: «Elle est en place.» O Jean! qui donc en doutait? + + «Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et grasseyant, comme si, + depuis son baptême, elle s’était gargarisée à l’eau de Seine. De + nouveau, elle s’établit fille honnête, et modeste, et rougissante, à + l’ombre du clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On + disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde un enfant qui + n’avait vécu que quelques semaines, que le beau jeune homme était + remonté sur son cheval pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine + si Jean Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps de se + rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, Adrienne était trop + heureuse de ne point lui contester. Il exigea que le mariage eût lieu, + sans délai. Le jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un + nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs d’oranger, la + rougissante Adrienne. Les gens du village se pressaient, «pour voir». + Elles étaient là, rangées en bon ordre, sur la place de l’église, les + commères de Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait + illusion sur le capital de vertus que la mariée apportait à son époux. + Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature humaine si calomniée: pas + une seule de ces femmes au verbe agressif ne hasarda un quolibet + devant tant de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs + d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise. + + «J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot n’est point + cataloguée parmi les plus vertueuses épouses de ma commune. On dit... + mais je n’en finirais pas!... Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas + oui! c’est comme autrefois, comme toujours! Et Michaudot? me + direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous sa tête, + l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle. + + «Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs: ils sont des + quasi-bourgeois. D’où vient l’argent? Jean n’avait pour tout + patrimoine, avant son mariage, que son honneur. Adrienne ne possédait + que sa modestie. Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une + maison, des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, ils + marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. Il paraîtrait que le + beau jeune homme à l’œil de flamme et à la barbe noire a envoyé un + fort boursicaut, pour réparer l’outrage fait à l’honneur de la + demoiselle, mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du + serment. + + «Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur la famille Michaudot. + Je n’ai point à te demander dans quelle intention tu mènes cette + enquête, mais il me sera permis de te dire que si tu élèves en toi le + dessein fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, pour + ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares quelques + désillusions. Quand viendras-tu me demander à dîner? + + «Ton bien cordialement dévoué, + + «J. Lemaréchal, + + «Maire de Villegéneray.» + +Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai: je n’étais pas content de +moi. Je m’interpellai moi-même avec sévérité: «Mon pauvre Blondot, me +dis-je, tu n’as vraiment pas le droit d’être si fier! As-tu été assez +dupé! Et par qui? par qui? Par une gardeuse d’oies! Mon pauvre Blondot, +quand on dit de toi que tu n’as pas inventé les couverts en ruolz, tu as +ton compte, voilà tout!» Il ne me restait plus qu’à agir en honnête +homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites de ma +responsabilité. Les conséquences de mon involontaire erreur n’étaient +que trop manifestes. La réparation était un devoir, mais pour le +remplir, j’hésitais sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques +jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des résolutions à +prendre, lorsqu’un après-midi Prudence vint m’annoncer que Mme Thury +était dans le corridor et demandait à me parler. + +Je les connais, depuis longtemps, les figures des pauvres mères dont les +fils sont à Paris, qui, de la vieille maison familiale où tout leur +parle d’eux, voudraient veiller sur ces grands enfants qu’attire +l’éternelle séduction des villes! Leurs inquiétudes, je les sais: +«Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, se disent-elles, et +ils commettront les irrémédiables fautes; qu’une femme se trouve sur +leur chemin qui sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que +j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi!» Et elles pensent +à tel jeune homme qui voulut épouser un vieux rogaton de maîtresse, à +tel autre qui se suicida parce qu’une gourgandine ne voulait pas +l’aimer! Hélas! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de trembler +pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive et préoccupée, je +savais quelles alarmes il y avait dans cette âme de mère et qui les y +jetait. Jamais elle ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet +après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses yeux rougis me +disaient qu’elle avait pleuré. Son air confus, son attitude qui semblait +demander pardon, m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici +m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit: + +--Monsieur le curé, je veux vous demander vos conseils et votre appui. +Vous ignorez, sans doute, dans quelles circonstances Maximilien nous a +quittés et est parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une +jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas qu’on discute ses +désirs, ses ordres. Maximilien, qui, vous le savez, aime Mlle +Ferrandière,--il l’aime toujours, j’en ai la certitude, malgré les +choses regrettables que vous connaissez,--a résisté à son père. Il a +déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. Il a affirmé +sa volonté dans des termes peut-être trop vifs. M. Thury, qui avait des +raisons pour souhaiter que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été +sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de colère qu’il a regretté +aussitôt,--car c’est un très bon père,--il lui a dit qu’il le verrait +partir sans regret, qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre +Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, il a résolu de +partir. Il est venu me trouver, car pour pleurer plus librement j’avais +fui la chambre où avait lieu cette scène entre le père et le fils, et il +m’a dit: «Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, je ne +puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis désolé de te faire ce +chagrin, mais tu comprendras... Je ne puis rester ici à souffrir les +rebuffades continuelles, les paroles violentes, les reproches sans fin. +Je ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. Je ne +puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille qu’il me destinait, et +tu n’ignores pas pourquoi.» Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes +supplications n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est +parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui!... La semaine +dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave Ferrandière qui, vous +le savez, est rentré à Paris, il y a quinze jours. Ce jeune homme m’a +répondu. J’ai reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien vient +d’être victime d’un accident de bicyclette sans gravité, qu’il est alité +depuis quelques jours, et il cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je +suis sûre qu’on me cache la vérité: on veut me préparer à une mauvaise +nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être voulu se suicider. Ah! que +je suis malheureuse! Que je souffre! + +Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se contenait visiblement +pour ne pas pleurer, éclata en sanglots. + +Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en vain. + +--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment voulez-vous que je ne +sois pas dans l’angoisse? Vous savez en quelle compagnie Maximilien a +quitté Romenay. Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre +l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, et qu’un pareil +scandale ne pouvait que m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir +le pousseront au suicide, si déjà... + +--Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à M. Maximilien pour lui dire +vos transes! Il vous aime, il reviendrait. + +--Ah! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien souvent songé, mais +je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il était ici, j’échouerais encore +en lui demandant de revenir! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur +le curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité sur M. Octave +Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le de veiller sur mon pauvre +Maximilien, de le soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil +de rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh! monsieur le curé, +quelle reconnaissance je vous devrais! M. Octave Ferrandière vous dirait +la vérité qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par charité +ou par... convenance. Ce jeune homme est bon. Qu’il me garde mon fils, +qu’il me le rende! + +Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une voix où passait toute +l’anxieuse tendresse d’une mère et elle fixait sur moi des yeux +suppliants, comme si le salut de son fils dût sortir de ma réponse. + +--Madame, dis-je, après un court instant de silence, je ne veux point +intervenir auprès de M. Octave Ferrandière pour lui demander ce service, +mais je sais quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans deux +jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement,--vous voudrez bien +retenir cette parole,--je prends l’engagement de vous ramener M. +Maximilien. + +Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle était assise. Elle +s’avança vers moi, la main tendue et, souriante au milieu de ses larmes: + +--Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un saint! + +--Oh! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez pas si vite! L’Église ne +confirmerait pas votre sentence et vous seriez embarrassée de mes +reliques! Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à M. Octave +Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, et dans huit jours vous +reverrez monsieur votre fils: je vous répète que je m’y engage. + +--Oh! monsieur le curé! vous êtes... je ne sais... je ne pourrai jamais +vous remercier! + +--Madame, dis-je, la meilleure manière de me remercier, c’est de ne +jamais me parler de remerciements. Je n’y ai pas droit. + +La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. Elle voulait +savoir comment j’agirais auprès de son fils, avec quelles paroles je +l’aborderais. Je me contentais de répondre: «Madame, je m’engage à vous +ramener M. Maximilien», et j’interrompais toutes les phrases de +gratitude qu’elle tentait de me prodiguer. + +Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, auprès de moi, +d’avoir reçu, sous son toit, le ménage Ragut. + +--Oh! madame, dis-je, vous avez plus souffert que moi de leur présence +et vous l’avez vu déguerpir avec encore plus de satisfaction que moi. +Vous ne devez pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple! + +--Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces gens-là à leur prix. Et +si vous saviez tout, monsieur le curé, si vous saviez tout! Mais il y a +des choses que je ne puis pas vous dire! + +Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer ainsi quand elles +brûlent de vous conter quelque fait piquant. J’insistai donc pour savoir +tout. Mme Thury ne se laissa pas trop longtemps prier. + +--Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur Ragut est un +polisson. + +--Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame. + +--Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, qu’il s’est conduit +chez moi d’une façon inqualifiable! Un jour que j’entrais dans ma +cuisine, j’ai surpris M. Ragut... mais je n’ose pas, monsieur le curé... + +--Parlez, madame, rien ne m’étonne. + +--Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut dans ma cuisine, qui +courtisait Jeanne ma bonne, et la pauvre fille se défendait de son +mieux! Il a rougi, il a balbutié des explications embarrassées et il est +parti en me disant qu’il était venu se laver les mains. + +--Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un haut-le-cœur! + +--Quelle honte! fit Mme Thury. Et Mme Ragut! J’aime mieux n’en pas +parler! Je crois qu’ils font un ménage assorti. + +--Oui, madame, dis-je, «un gentil p’tit ménage», pour parler comme Mme +Ragut. + +Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, qui n’était point +exempt de toute malice, à me remémorer les phrases émues par lesquelles +le citoyen Ragut célébrait les «saintes ivresses de l’amour», les douces +félicités de la vie conjugale. Je l’entendais s’écriant, avec un +tremblement dans la voix: «Ah! je la salue, la cité d’amour où nous nous +embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques!» En attendant +que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons tant nous amuser +par-dessus les ruines des superstitions gothiques, voilà mon Ragut qui +pourchassait les cuisinières jusque vers leurs fourneaux! Il devait +dégoûter son ombre, ce vieux sacristain du temple de Vénus! + +Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être devrais-je +couvrir de silence cette dégradation d’un prêtre, mais ce petit fait qui +est venu s’agglutiner à mon récit n’est-il point pour affermir en moi +cette conviction: le prêtre qui dépose sa chasteté dans un coin et court +à la mairie pour offrir ses épaules à un fardeau aussi lourd que +l’autre, je veux dire pour jurer fidélité éternelle à une femme, commet +un acte inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et par quel +prodige, je vous le demande, Ragut eût-il respecté le contrat de +fidélité du mariage, lorsqu’il l’a jugé encombrant, lui qui, d’un si +beau geste, déchira le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au +bas, la signature de Dieu? Une autre considération m’incite à ne pas me +taire. La vue d’un spectacle ignominieux est souvent un réconfort. J’ai +lu que les Spartiates--à moins que ce ne soient d’autres--enivraient des +individus et les lâchaient par la ville pour que les jeunes gens pussent +ainsi contempler la déformation, la disgrâce que le vice crée dans la +personne humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux heures +troubles où, sentant la misère de notre volonté, nous regardons le mal +en face pour que le dégoût nous pénètre et stimule notre bravoure en +détresse, Ragut, pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube +au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et quelle meilleure +école de dégoût que le spectacle d’un prêtre pris de luxure, et qui +roule? + + + + +IX + + +J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse +recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc +d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire +vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de +paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par +ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser: «Un prêtre qui fume! La +religion n’en a pas pour longtemps!» Aussi, en attendant le départ du +train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il +paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur: un homme +libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en +compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous +avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me +préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il +me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon +âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas! mon recueillement +fut bientôt troublé! A une station du département de la Nièvre, trois +jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils +n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus +remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train +se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria: + +--Ah! mon cher, superbe! épatante! + +--Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire! + +Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien +commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant, +qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel +leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme +de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami. + +J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je +me disais: «Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la +loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre +épousât une femme «épatante»! Pourquoi pas? Je ne vois pas bien, par +exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse +célébrerait les attraits! + + Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue. + +Et Rodrigue ce serait M. le curé! ce serait moi! Ah! M. le curé ne +tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux! Le mari d’une trop +belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce +qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point +créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art, +qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on +exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son +caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui +enseigner le mépris de la beauté; on parquerait son choix dans +l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se +marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa +vie!» Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses: tout à coup, je +me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes +gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais +d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique, +haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions, +des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En +vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial, +avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me +fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou +de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt +qu’ils étaient étudiants--ils firent, du reste, des efforts obstinés +pour que je ne l’ignorasse pas--et qu’ils rentraient au quartier Latin. +Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces +oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime +que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les +bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais +le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne +savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des +regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse +méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le +chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être +périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études +finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où +ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les +enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre +stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe +d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis: + +--La fumée n’incommode pas ces messieurs? + +J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je +n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un +essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe. + +--Au contraire! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur +joie. + +--Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre +eux, et c’est ce qui nous navrait! + +Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation +ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue +quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris. +Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes +rouges éparses des deux côtés de la voie: il pénétra sous un hall +immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était +Paris! + +Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes +gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai +dans une voiture et donnait comme adresse au cocher «_l’Hôtel +Bourdaloue_, rue Bonaparte», qu’on m’avait signalé comme un repaire +d’ecclésiastiques. + +Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde +ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à +gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces +boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands. +D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir +crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point +dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de +plusieurs crans et je me répétai: «Allons, abbé Blondot, tu es ici au +chef-lieu de l’Univers, admire!» Rien, je restais froid. L’admiration ne +venait point. Je regardais: encore des boutiques, encore des cafés, +encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus +tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé! Ils +donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent +jamais. «Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le +renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les +prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des +laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance! Ils ne sont pas +autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au +fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi; ils +ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi; ils marchent sur +leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi! Les +voilà donc, ces maîtres du progrès! Dans cette ville où tout s’invente, +ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler! Je ne leur +en fais pas mon compliment!» Le fiacre, après m’avoir promené dans le +dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le +chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la +glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le +spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent: +«Un curé! s’écria l’une d’elles: touchons du fer!» Et toutes les deux se +précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de +mon dédain! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus +spirituel de la terre. + +Le fiacre me déposa devant l’_Hôtel Bourdaloue_. Après y avoir dîné avec +deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la +chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un +chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et +tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave +Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à +l’_Hôtel Bourdaloue_. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était +lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air +parisien se mit à cabrioler. + +--Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un +homme étonnant, vous! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe, +aussitôt ça vous démange de réparer ça! Ni une ni deux. Vite vous +dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que +vous n’êtes pas banal! + +--Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans +la rue et si je lui tenais ce langage: «Je suis curé de +Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa +brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur +protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui +ne veut pas me voir en peinture», je courrais risque d’être traité +d’imposteur. + +--Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait: «Il y a là-bas, +du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y +seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des +douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des +prix doux aux ecclésiastiques.» + +--J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous +n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil! + +--Jamais de la vie! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un +respect... inoxydable! + +--Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer? Où +puis-je voir M. Maximilien Thury? + +--Mais chez lui, parbleu! à l’_Hôtel du Danube_! Du reste, il vous +attend. + +--Comment! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée? de mes intentions? + +--Tiens! pourquoi pas? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et +que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures +et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné +quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je +l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, +que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage +avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. «Mais, espèce de gros +bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien +qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud?» + +--Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur +Octave. + +--Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la +porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. «Tu as raison, +me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton +curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui +éviter de venir dans cet hôtel.» Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim +sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour, +en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin +ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours, +Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé, +êtes-vous prêt? Voilà dix heures, Maxim nous attend. + +--Halte-là! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en +vais aller à l’_Hôtel du Danube_ pour m’y rencontrer avec votre Maxim et +son amie Mme Asseler? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là! + +--Mme Asseler! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et +elle ne reviendra pas, je vous le promets! Maxim vous contera ça, du +reste: allons, partons. + +--Puisqu’il en est ainsi, je vous suis! + +La distance n’est pas longue de l’_Hôtel Bourdaloue_ à l’_Hôtel du +Danube_. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de +me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses +meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature +coloniale. + +--Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes +arrivés devant l’_Hôtel du Danube_, maison d’étudiants, je vous +préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront +casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de +famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe. + +--Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me +paraissent suspects! + +--Oh! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un +chien n’est levé! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage. + +Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas +un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez +lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions +des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se +montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses +vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le +souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan. + +--Quel recueillement! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil. +Comment! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure! Je +suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant +ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les +conseils de distribution de prix. Je dirais: «Travaillez, vieux parents; +reposez-vous, jeunes élèves!» Allons, comment des hommes de vingt ans et +plus, comment des fils de France... + +--Oh! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail: c’est si +loin, les examens! + +--Ah! alors je me tais! Je n’aime point les sermons intempestifs; mais, +en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de +demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant! + +Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et +sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir +frappé. «Entrez!» me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez +le fils de mon plus ardent ennemi. + +Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant +lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer. + +--Oh! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose! + +Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à +m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait +approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage +gardait une impassibilité vraiment inquiétante: + +--Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un +peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir. +Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a +deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique... et +l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler «la méthode des pieds +dans le plat». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous +m’y autorisez, monsieur Thury. + +--Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme. + +--Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous +gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par +gaffes! + +--C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai +pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à +Romenay. + +--C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien. + +--Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de +l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer +qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire. + +--A la bonne heure! lança M. Octave. Je me disais!... + +--Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander--car je n’ai +point le droit de vous répondre--quelles raisons m’autorisaient à vous +refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes +étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage, +de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans +l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour +réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop +de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de +personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas +été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à +qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au +mariage... Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi +j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses, +de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est +pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle. +Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui +refuser cette grâce. + +--Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix +singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay... non, je ne +puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier +esclandre... elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser. + +--C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux! fit M. Octave. + +--Si elle savait, pourtant! reprit M. Maximilien qui hocha la tête. + +--Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la +franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai +aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis... l’imprudence de partir +de Romenay dans les conditions que vous savez. + +--Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas +être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé! Je vais vous +dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont +Octave ne se doute pas! + +--Espèce de cachottier, dit M. Octave. + +--J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme +Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas +une fuite... Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à +même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la +correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres +compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur +quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie +furieuse--vous savez que le pasteur était très ombrageux--il avait +chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même. +Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de +l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je +ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la +figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une +voix tragique: «Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi +partir avec vous!» Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des +soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée. +Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire. +Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais +que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité. +Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si +elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle +souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ +paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa +vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce +moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on +lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son +mari! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne +de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle! Toute l’admiration +qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement +qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son +enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette +comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en +quittant Romenay, ne disait pas la vérité! Ce fut encore une +capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié +avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait +penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la +réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie +d’Octave! + +--Alors c’était faux! fit M. Octave. Espèce de cachottier! + +--Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire. +Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à +Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler. +«J’aime mon mari», me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à +se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans +l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme, +le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant +que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une +exquise faiblesse de caractère: c’est là un crime qu’une femme ne +pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait +homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme +qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari +retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et +ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait. + +--Ah! que voilà bien les femmes! s’écria M. Octave. + +--Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait +méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités +de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son +mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui +s’appelle pleurer! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous +devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai +conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en +conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses +romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée: +«Ah! fuir la vie banale! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du +monde imbécile et vulgaire!» Je puis même ajouter, sans fatuité, +croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup +moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots! des +mots! des mots! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à +l’enlever à son mari: que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de +séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et, +dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les +folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas! dans le train qui nous +emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui +apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par +la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de +désespoir. + +--Elle est toquée, cette bonne femme-là! dit M. Octave. + +--Oh! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est +toquée! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une +malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris, +je lui demandai où il fallait la conduire: «Chez ma mère», me +répondit-elle. + +M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert. + +Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut. + +--En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes +dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa +mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un +abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui +adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit +de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit +la main en murmurant: «adieu...» et je ne l’ai pas revue depuis. Et +voilà l’histoire du fameux enlèvement! + +--Espèce de cachottier! fit de nouveau M. Octave. + +--Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la +vérité; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour +vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer: j’ai cru sinon à un +enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus +de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il +était de notoriété... + +--Oh! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que +j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler! Eh bien, c’est encore une +fable! + +--Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins! Tu ne +me feras pas croire!... + +--Non, reprit avec force M. Maximilien: je n’étais pas pour Mme Asseler +ce que l’on a dit, je le jure! Ce que j’affirme là n’est pas +vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne +connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma +pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses +goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve +toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les +convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi +un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en +dehors de moi, des occasions de gaieté; car, vous le comprenez, je ne +trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister +et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait +fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur +tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait +mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait: je ne l’aimais +pas; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter +sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais +qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit: «Vous savez, j’aime +«ailleurs». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui? Je n’en sais rien et +je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle +aimait, la pauvre détraquée? Elle aimait parfois son mari avec frénésie, +elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux +jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était, +chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé +d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi, +j’aimais «ailleurs» et je n’ai point à vous dire qui! Je n’avais pas +besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles +séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre +la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle +m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice! Oh! +je le sais, les apparences sont contre moi! J’allais voir Mme Asseler +tous les jours; elle m’appelait «Maximilien» tout court, avec une +parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait, +seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande, +sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay? On ne prête qu’aux +riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits +qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un +phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour +détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire +tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez +Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que +m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi? Tenez, vous +allez connaître le fond de mon âme: tant pis pour moi si c’est à mon +détriment! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon +malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous +m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le +conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande, +le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite. +J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma +vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais +maintenant: «Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle +Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle! Je veux montrer que je ne suis +pas repoussé partout; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint +pas de se compromettre à cause de moi! Et je laissais dire et j’étais +heureux qu’on se trompât! Raisonnement stupide et puéril, je n’en +disconviens pas! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à +mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à +comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce... de ce mépris que vous +ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de +manifester. + +--Espèce de gros nigaud! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait. + +--Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète, +de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous +suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur. + +--J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez +faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un +sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas +homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne +comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au +désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi? Peut-être +vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à +bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée? Je n’ai pu trouver +que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher +Camille d’entrer dans une famille de mécréants... + +M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que +je me refusais à parler, il poursuivit: + +--Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût +troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de +les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que +c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre +penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que +j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée +religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération +lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science +avait fait de grandes promesses: elle ne les a pas toutes tenues. On l’a +tant répété qu’on n’ose plus le dire. + +--Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est +comme s’ils buvaient un lait de poule. + +--Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de +nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les +empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont +si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser +aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant +plus à croire que la science--dont j’admire, plus que personne, les +audaces si souvent heureuses--chassera de la vie la douleur morale, +qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous. + +A ce moment, M. Octave pensa tout haut: + +--M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim, +sucre encore. + +M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion de son ami. + +--Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au +bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la +vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la +chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès +scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir. + +--M. le curé se gargarise, fit M. Octave. + +--Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens +saugrenu!... Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes +le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à +ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction +supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux +d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux, +qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui +ont le droit de chercher le bonheur! + +--Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave: +Maximilien n’est pas un enragé comme son père! + +--Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que +me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je +vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux +d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours +seulement. + +--Oh! c’est impossible! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis +paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me +répugne et à qui j’ai résisté... Non, c’est impossible! Je m’en vais aux +colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que +je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il +m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour +rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que +j’abhorre! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille. +Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si +elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir! + +--Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de +Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à +favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à +l’empêcher, consentiriez-vous à revenir? + +M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie, +une si ardente gratitude que j’en fus tout remué. + +--Oh! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils +du médecin! + +--Eh bien, fis-je, vous avez ma parole! + +Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur +le lit. + +--Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer +l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait +rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin +l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave. + +--Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste, +je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener +cette affaire-là. + +--Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin +de vous! + +Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les +remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me +prodiguer, je lui serrai la main, lui dis «à bientôt», et entraînant +avec moi M. Octave, je quittai la chambre. + +L’_Hôtel du Danube_ se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans +les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je +voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser +passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait +prestement. M. Octave ne cessait de répéter: «Vous êtes convaincu +maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez!» + +Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma +conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son +dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes +étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de +gloires et d’horreurs. + +Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des +plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan: le +nommé Ragut. + +La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et +moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit: + +--Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon? Il paraît qu’il y a +là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière. + +--Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir +cette «curiosité». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que +j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon? + +Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le +Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son +architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre +droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques +minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen +Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous +passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles +l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais +deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon +délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de +l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front +se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui, +d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la +bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où +la haine elle-même--car il me haïssait--n’allumait pas une flamme, puis +il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant +nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa +main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse +qui n’était plus d’une femme: + +--Eh! curé! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens +copains! + +Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas +pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs +passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles. +J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de +rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les +deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois, +se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle +déshonorait nos yeux. Eh quoi! c’était un prêtre, ce débris, cette chose +sinistre qu’escortaient deux filles blêmes! Cela avait porté la robe +blanche des ordinands, l’aube de la chasteté; cela s’était couché sur le +pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels +serments; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des +consciences: cela avait eu une mère; cela avait été un homme! Un immense +dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut, +bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des +filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme +une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était +abattue sur nous: M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune +homme était devenu grave: sa verve s’était figée. Après quelques +minutes, il dit, regardant le ciel: + +--Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas? Un jour de +printemps. + +--Oui, fis-je, belle journée pour la saison. + +Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses +nombreuses, jusqu’au Panthéon. + + * * * * * + +Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu +au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon +retour. Au milieu de la provision de «on-dit» que ma servante avait +récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit +aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci: «On disait» que Mme +Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout +simplement «congédiée». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute +pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans +Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa +tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que +sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la +légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de +Romenay sentaient leur conviction fléchir: les uns doutaient, les autres +ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces +«dames» n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à +répudier une femme qu’il «adorait». Il eût fallu admirer son courage: +elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir: aussi, se refusaient-elles +opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je +résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais +prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le «scandale». Pour +que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas +besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le +tambour de ville: Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui +imposant le secret: le jour même, tout Romenay savait tout. + +Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au +château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table +son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments +de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château +qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au +château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas +à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne +demandait qu’à se laisser convaincre. + +--Oh! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis +toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien +Thury! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille +ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que +vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le +sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne +fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude: +elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury. + +--Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son +pardon. + +--La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière. +Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence. + +Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai +dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la +tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son +_Benedicite_, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au +milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille, +qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant +daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup +silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin +du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au +dessert quand j’y arrivai. + +--Comment! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite +à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé! + +--Oui, mon enfant, répondis-je. + +--Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une +jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui +enlève une femme mariée! + +--Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant. + +Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales, +de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté. + +--Oh! c’est trop fort! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait +tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman +s’opposât à mon mariage avec lui? + +--C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je +confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M. +Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera +certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme. + +--Oh! c’est trop fort! dit la jeune fille tandis que le sang lui +affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées! +L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé! + +Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui +adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea +vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme +Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à +sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit: + +--Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser +auprès de vous si elle ne nous rejoint pas. + +Je n’avais pas à me le dissimuler: c’était un échec. + +Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me +laissai envahir par le dépit: «Pour la première fois, me disais-je, que +je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas +favorisé!» Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie +délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un +engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit +de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer +la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait +se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans +d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai +un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y +arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt: j’eus comme l’avant-goût d’un +prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et +pouvais-je donc rester abattu? Autour de moi, la joie ressuscitait. +Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la +vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes +traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps. +Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la +route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de +prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal +pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin, +des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque +bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule +tête blanche qui me regardait: on eût dit qu’il enfermait un petit être +inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait +toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du +monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait +autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte? + +Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la +route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait +le bras à sa fille Ernestine. + +--Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du +printemps? + +--Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons +récolter des violettes pour faire du sirop! + +--Nous allons! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa! Moi, je vais cueillir +des primevères et des marguerites pour faire des bouquets. + +--Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant! s’écria M. Cobichet. La +nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les +maux de nos semblables. + +Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt. + +--Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis +notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que +je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances. +Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M. +Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé +qu’entre ecclésiastiques... mais j’avais oublié que M. le pasteur et +vous n’apparteniez pas à la même religion. + +--J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi, +monsieur le curé! Enfin, ce moment de folie est passé! Je croyais que M. +Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si +sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme! Maintenant, +M. Asseler me fait peur! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui +jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher +pour lui demander pardon! + +--Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces +dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant +que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser +un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage... +sérieux. + +--Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille. + +--Oui! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à +Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle +refuse. + +--C’est que... dit la jeune fille, baissant les yeux. + +--Quoi? demanda le pharmacien. + +--C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles! +Nous n’avons pas les mêmes goûts. + +--Je suis ton père, dit M. Cobichet; j’ai bien quelque droit de choisir +mon gendre. + +--Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon +mari. Un gendre et un mari, c’est deux! + +--Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point +assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un +autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon +parti, l’accepterais-tu? + +--Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier. + +L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober. + +--Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les +plis de ma soutane, vous l’accepteriez? + +--Les yeux fermés! s’écria M. Cobichet. + +Mlle Ernestine se taisait. + +--Et vous, mademoiselle? dis-je. + +La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix +basse: + +--Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais: il me +semble que je l’aimerais... + +--Que ne parliez-vous plus tôt! fis-je. Précisément, le curé d’une +paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui «découvrir» une +jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis +quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non +loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre! Dès ce soir, +je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet, +et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez +moi, où vous serez venus par hasard. + +--Serait-ce possible! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit. + +--Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose; je n’ai que +le temps de m’y mettre! + +--Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le +beau-père d’un médecin! + +--Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un +médecin, à la bonne heure! Ce n’est pas comme ces petits «meurt-la-faim» +d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est +bon à quelque chose, au moins! Il fait des ordonnances, il... + +--Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations, +s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments. +On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les +journaux parlent de lui! Tous les députés du département sont des +médecins! + +--Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte! La +gloire! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires! + +Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs +rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance, +me saluait du nom de «bienfaiteur», je fis une grande révérence et je +m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les +avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu +forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je +me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de +charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles +angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande +sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins +de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de +braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse +rencontré des couples de «promis[2]» sur la route de Romenay, je crois, +Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église +afin de les y unir pour l’éternité! Vous me voyez, n’est-ce pas, +poussant devant moi ce troupeau de fiancés! Ce jour-là, j’eusse marié, +sans remords, l’univers entier! + + [2] _Promis_: fiancés. + +Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la +veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami +Maxim, «tout à fait rétabli» et confiant dans ma parole, avait consenti +à rentrer chez son père, au château du Randon: là il attendait la bonne +nouvelle. + +--Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a +fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer +maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous +l’apprendre! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis +à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que, +faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait +des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau +marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède, +par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle +naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par +exemple, comment vous allez vous tirer de là! Si vous pouviez inventer +un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout! Cette Camille est +d’un tenace! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai +même insultée. Ah! bien oui! Elle prend des petits airs dégoûtés et me +dit: «Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le +pays, jamais!» + +--Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre +assistance. + +--Les voici: prenez! + +--Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous +m’amènerez au presbytère Mlle Camille. + +--Jolie commission! Si vous croyez que ce sera facile! + +--Il le faut. + +--Mais quel prétexte trouver pour la décider? + +--C’est votre affaire. + +--Enfin, vous pouvez y compter! Camille viendra. Je vous l’apporterais +plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche. + +--Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au +presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ +avant votre arrivée. + +--Compris! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans +votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay. + +--Gardez-vous bien de l’en prévenir! Il importe qu’elle l’ignore. + +--Compris! + +--Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère! + +--Compris! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim! + +Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je +le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger. +J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir. +Il me parut surpris et troublé. + +--Je suis inquiet, avoua-t-il. + +--Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot. + +Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les +banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand +j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave. + +--Personne dans la boîte? criait-il, frappant le carreau avec le bout de +sa canne. + +--Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à +quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre. + +Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle +Camille. + +--On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en +m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner? + +--Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste! + +Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un +petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles +si elles n’avaient été si jolies. + +--Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère +prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me +suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine +fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une +grande fille et que j’ai bon caractère. + +--J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous +fournir l’occasion de me le prouver! + +Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y +pénétrai avec eux. + +Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses +gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un +«réticule», m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier, +tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois. + +Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la +jeune fille: + +--Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le +permettez-vous? + +Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque +défiance. + +--Un de vos amis? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça? Pourquoi +veut-il m’être présenté? + +--Vous permettez, n’est-ce pas? dis-je. + +Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui +communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de +s’approcher. Il entra. + +Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son +siège et s’écria d’une voix indignée: + +--Mais c’est un guet-apens! C’est un guet-apens! Jamais je ne vous +aurais cru capable de cela, monsieur le curé! C’est un guet-apens! + +Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac +qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la +porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes, +l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa +poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma +chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre. + +Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef, +éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés: + +--Ah! c’est trop fort! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de +pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme! + +Et, se tournant vers son frère, elle commanda: + +--Toi, tu vas m’ouvrir la porte! + +--Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme. + +--Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir +avec vous un petit bout d’entretien. + +--Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille: Octave, ouvre-moi! + +M. Octave fit signe qu’il refusait. + +--C’est lâche! cria la jeune fille. + +Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement: + +--Eh bien, j’attendrai! + +M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus, +atterré, s’approcha d’elle: + +--Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre +pardon. + +La jeune fille fit de la main le geste de le repousser. + +--Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne +vous aime plus! + +Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en +répétant: + +--C’est trop fort! C’est trop fort! + +M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me +regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire. +Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre! +Il y allait de ma dignité, de mon honneur: je n’étais point inconscient +et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de +singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la +jeune fille. + +--Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la +très grande faveur de m’écouter une minute? + +--Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi, +les bras croisés et me dévisageant. + +--M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite. + +--Ah! elle est jolie, sa conduite! s’écria la jeune fille. Un monsieur +qui part avec une femme mariée! + +--Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit +Maximilien avec énergie. + +--C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher +dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine. + +Je me tournai vers Maximilien. + +--Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez +pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y +renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir +aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous +retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les +donc de hâter votre nomination. + +--Oh! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui +tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris; avant +huit jours, j’aurai quitté la France! + +En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus +en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose +méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les +trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées +s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient +sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la +joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien. + +--Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette +personne-là? + +--Puisque je vous le jure! s’écria le jeune homme. + +--Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous +êtes pardonné!... Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la +dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne +demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop +vite. Pour qui m’aurait-on prise? Pour une enfant! J’ai bien ma part de +malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois +pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est +que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête +à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de +vous détester. Ah! bien oui! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si +vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée +d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du +feu! C’est si loin! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le +bateau avant de vous écrire de revenir! Et puis, quand je vous dis que +j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas; c’est un peu +pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai!... Tout +de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur +votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui +racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que +vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais, +moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient +devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une +expiation... Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez +beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé +promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que... + +--Oh! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait, +pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille! Je ne voulais +quitter la France que pour ne point... Je ne sais pas... Je craignais... +Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi! + +Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air +sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha +de moi et me dit à voix basse: + +--C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé! Vous connaissez la +recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles! + +M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient: +simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs +regards une supplication dont je devinai le sens: + +--Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a +laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir +toutes difficultés: vous vous marierez dans un mois!... Tenez, j’entends +Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger! Je vais les +mettre d’accord. Je vous quitte un instant! + +Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens +qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus +donner quelque solennité, je dis: + +--Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet +qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y +adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer +ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux, +laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous +me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir +pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords. +Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé +votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de +meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les +premiers mois sont les plus doux: c’est le printemps de la vie +conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous +êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr, +vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie; +puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire: «Si +l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis +tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant +aimer.» Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi +l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été, +grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez +ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi, +quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien +ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par +trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur +des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement. +C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est +alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de +vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre +mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et, +quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous, +vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux +solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui +faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y +laisser personne pour aimer son souvenir. + +--Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je +pleurerais! + +--Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la +mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je +vous aime! + +--Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre +estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y +ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés. + +--Accordé d’enthousiasme! répondis-je. + +--Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les +histoires du bon vieux temps! Pas à dire, c’est un roman! Une petite +jeune fille férue d’amour comme pas une; un grand jeune homme au cœur de +feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là +pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et +distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les +doigts! Tout roman a son curé: + + Aimez-vous les curés? on en a mis partout! + +Vous étiez là, monsieur le curé; grâce à vous, le bonheur est sauf! +Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà +pas si mal pris! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre +les amoureux! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal! +L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh! pas dans le goût du jour, +le roman de votre mariage, mes petits enfants! On ne se marie plus dans +les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est +pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre +à la mode. Si le cœur vous en dit! En sortant d’ici, Maxim monte en +voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux +de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille: +«Je t’aime», puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite +méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant +reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la +tombe de Maxim. + +--Tu es vraiment gentil! fit Mlle Camille. + +--Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre +imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour +nous! + +--Ah! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M. +Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a +pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac! + +J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur +mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent, +laissant après eux un parfum de bonheur. + +Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez +l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner. + +--Le maire est mort! fit-elle d’une voix suffoquée. + +--Que me dites-vous là, Prudence? En êtes-vous sûre? + +--Tout à fait sûre, monsieur le curé! reprit la servante. C’est M. +Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes, +mais c’était peine perdue: le maire était mort... Tenez, ajouta +Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la +place de l’église! Ah! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère! +Il sonne à la grille. Je cours ouvrir! + +J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir: + +--Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin, +en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il +est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour +vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien +rendre service aux gens qui sont dans le malheur! Oh! la République a +perdu un de ses soutiens! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir +pour maire, à sa place? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui +sera nommé! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le +parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que +j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une +lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois +enfants, vous comprenez, monsieur le curé? + +--Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je +vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir +immédiatement pour le château du Randon. + +Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en +voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi, +sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la +première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il +fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son +cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de +la capote, le Dr Garot me cria: «Rupture d’anévrisme! Ah! je l’avais +bien dit! Maladie de cœur! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait, +il y a six mois, de congestion simple! Une congestion simple! Quel +crétin! Une congestion simple, oh! oh! oh! oh!» + +Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au +galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée +à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire +était son ami: il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet; il +exultait. + +Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de +M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et +sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort, +terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous. +Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent +dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les +bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à +ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut +le silence: silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence +précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme +d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la +chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se +poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je +priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont +infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le +seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs: le repos, la +paix. + +L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai +à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère. +M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait: + +--Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La +mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux +funérailles, je... + +--Comment! demandai-je, vous partez? Vous abandonnez votre ministère à +Romenay? + +--Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul +peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me +réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah! mon ministère! +Après... ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée? Et +comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses! Hélas! +elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. +Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu, +c’est d’éloigner le vice de sa maison! Aussi, je m’en vais. + +Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la +visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé +d’«elle». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons +le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été +son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le +déchirement qui avait suivi l’horrible révélation: «Sa femme avait une +liaison avant le mariage; elle entretenait une correspondance, poste +restante», et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins +de sa trahison! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre: soutenu +par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus +douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il +poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait +souffertes. + +Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander: + +--Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait? + +--Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne +réponds pas. Ce matin encore... J’ai jeté la lettre au feu, sans +l’ouvrir. + +--Vous pardonnerez, j’en suis sûr? + +--Jamais! fit le pasteur. + +Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa +résolution. + +--Ah! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la +catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay, +quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon! Je +vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas... c’est +mon unique excuse! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères, +renoncent au droit d’aimer une femme! Je m’en souviens comme si notre +première rencontre était d’hier! Je vous disais: «Vous êtes, vous, un +vieux célibataire.» Il devait y avoir comme de la pitié dans ces +paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé! +Je suis seul dans la vie! Plus seul que vous! Pour me consoler du +présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami +pour moi. L’avenir! ah! l’avenir... J’ai aimé... l’amour a avivé en moi +le besoin de tendresse... et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec +mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers +la mort! L’avenir m’épouvante... La pitié! ah! elle est pour moi +maintenant! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part! + +--Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas +tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay. + +--Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que +d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle! Et je +souffrirai toujours! + +Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à +terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des +larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût +sorti d’un songe torturant. + +--Adieu, dit-il brusquement. + +Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade. + +Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre +notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère. + +--Adieu! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner. + +Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se +courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait, +tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à +quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa +pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur +approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans +doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par +le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa +porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se +demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent +d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la +devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte +de velours qu’il fit mine de soulever: à peine l’eut-il touchée qu’il +laissa retomber son bras. Ah! ce n’était pas le salut d’anéantissement +par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un +salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien +de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue +dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut +point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par +un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha +droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard, +jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à +ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir! +Jamais! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas! + +Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était +venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le +pasteur me quitter et s’éloigner. + +--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des +coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état! Un +bel homme ma foi! Ah! si j’avais été à la place du curé protestant, je +te l’aurais mise dans le chemin, la créature! Je lui aurais administré +de ces raclées! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée! Mais, +dame! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était +amoureux! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce +curé-là? Quand on est curé, on ne se marie pas! Un curé, ça ne doit pas +avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme +l’autre monde, ça devient amoureux,--ils ne sont pas exempts, quoi!--Un +curé amoureux! oh! oh! oh! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à +sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin? c’est le bon Dieu! +c’est la religion! Et ils voudraient que les curés de chez nous se +marient! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui +s’appelle je ne sais pas comment: Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à +mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour +ramasser mes araignées! Les curés de chez nous mariés! ah bien, par +exemple, ce serait du frais! Ils pourraient chercher des servantes +convenables! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et +secouer leur paillasse! Toute la journée, que j’entendrais: «Mon p’tit +chat» par-ci, «mon p’tit loup» par-là! Et hardi! je t’embrasse! chez un +curé! dans un _précipitère_![3] oh! oh! oh! Je voudrais bien voir ça, +une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux +à monsieur le curé et qui vous appellerait «mon chéri!» Mon chéri! à un +curé! si ce ne serait pas un _escandale_! Ah! mon balai! Et qu’elle +laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison!... Un chignon sur le +prie-Dieu! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas! des falbalas +dans la bibliothèque! des falbalas pendus au cou de la statue du +Saint-Père le Pape! En voilà une chambre pour un curé! Faudrait prendre +de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là +dedans! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe: comme ça, le +bon Dieu aurait les restes! Un curé marié! oh! oh! oh! oh! Aussi vrai +que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait +le monde, ça dégoûterait le bon Dieu! + + [3] Presbytère. (_Traduction de l’abbé Blondot._) + + [4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (_L’abbé + Blondot._) + +Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en +proférant des paroles véhémentes. + +J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée +entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et +déversait sur elles son indignation. + + +FIN + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie + +8, rue Garancière + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 *** diff --git a/79046-h/79046-h.htm b/79046-h/79046-h.htm new file mode 100644 index 0000000..629a728 --- /dev/null +++ b/79046-h/79046-h.htm @@ -0,0 +1,10828 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Un vieux célibataire | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } +.offr { text-align: center; margin-left: 30%; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 7%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w3 { width: 3em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> + +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***</div> + +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JULES PRAVIEUX</p> + +<h1><span class="xsmall">UN</span><br> +VIEUX CÉLIBATAIRE</h1> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br> +PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p> + +<p class="c i small">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits +de reproduction et de traduction en France et dans tous les +pays étrangers.</p> + + +<p class="c gap">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p> + +<table> +<tr><td class="h"><b>Mon Mari</b>. 4<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Oh ! les hommes !</b> (<i>Journal d’une vieille fille.</i>) 5<sup>e</sup> édition. +Un vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Séparons-nous</b>. <i>Journal de l’abbé Blondot.</i> 4<sup>e</sup> édition. Un +vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Au Presbytère</b>. 4<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Ami des jeunes</b>. Un vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="xsmall c"><div>(<i>Couronné par l’Académie française, prix Montyon.</i>)</div></td></tr> +<tr><td class="h"><b>Monsieur l’Aumônier</b>. 2<sup>e</sup> édition. Un vol. in-16.</td> +<td class="bot r w3"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap"><span class="xsmall">PARIS</span>. — <span class="xsmall">TYP. PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup>, 8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>. — 12091.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c i">A MON FRÈRE</p> + +<p class="offr i">Affectueusement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PRÉFACE</h2> + + +<p>… M. Jules <span class="sc">Pravieux</span> a voulu prouver que +l’Église catholique a raison d’imposer le célibat à +ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit pas +être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque +chance d’être ridicule. C’est le fond même de tout +le roman et à quoi M. Pravieux s’attache avec une +persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont +des qualités peu communes. Je ne serais pas +étonné que M. Pravieux eût puisé l’idée de son +roman dans <i>l’Aînée</i> de M. Jules Lemaître, qui, +quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable +aux protestants. C’était déjà à ce point de +vue, très important et qui certes n’a rien qui le +puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé +M. Lemaître.</p> + +<p>Le mariage des prêtres peut se défendre, sans +aucun doute, et il a été longtemps l’usage de toute +l’Église chrétienne ; mais il risque de rendre le +prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, +et cela est singulièrement à considérer. On +demandait à un célibataire endurci : « Décidément, +pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part +toute défaite, toute échappatoire et tout alibi +forain, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?</p> + +<p>— Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie +pas parce que j’ai assez de mes propres ridicules. »</p> + +<p>C’est une réponse qui a sa profondeur et une +raison qui est raisonnable. Avez-vous remarqué, +en effet, cette inéquitable distribution des choses, +qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes +au milieu de leurs récriminations contre le +sexe fort ? Les ridicules du mari ne rejaillissent pas +sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent +le mari de la tête aux pieds. Un mari est +un sot ; sa femme, brillante et spirituelle, ne s’en +ressent pas le moins du monde et toute la grande +ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, +un escroc ; sa pauvre petite femme est +plainte, et, d’être plainte, n’en est que plus respectée +et plus aimée.</p> + +<p>Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un +peu la différence. Il n’est aucun ridicule, aucun +travers, aucun vice de la femme qui ne couvre le +mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être +que l’on accorde au mari quelque autorité sur sa +femme, puisqu’il est responsable de toutes les sottises +de celle-ci. Mais poursuivons.</p> + +<p>Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, +il convient, dans certaines fonctions où il +n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme ne +soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas +des prêtres seulement qu’il s’agit. Partez des bas +échelons et remontez tout le degré, vous verrez +comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un +terrassier soit ridiculisé par la mauvaise conduite +ou seulement par les excentricités de sa femme ? Il +n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit +employé, à qui on ne demande que de gratter du +papier avec correction, soit ridiculisé par sa femme ? +Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses collègues, +et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une +affaire grave.</p> + +<p>Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, +qu’un préfet, qu’un professeur soit ridiculisé par +sa femme, il importe déjà beaucoup.</p> + +<p>L’officier sera chansonné par les officiers subalternes ; +le magistrat sera moqué par les avocats +toutes les fois que se présentera un procès de séparation, +de divorce, de coups, sévices ou injures +graves. Le préfet sera la fable de son département ; +et il ne convient pas qu’un préfet soit une fable. Il +doit être comme la charte. Il doit être une vérité. +Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves +et trouvera des inscriptions du genre burlesque et +des <i>graffiti</i> du genre gai sur son tableau noir. Consulter +le <i>Mannequin d’osier</i> de M. Anatole France.</p> + +<p>En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa +femme ; dans certain nombre de fonctions sociales, +le fonctionnaire ne doit pas être ridicule ; donc il +y a danger à ce que certains fonctionnaires soient +mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les +fonctionnaires qui détiennent une certaine part +d’autorité morale, qui doivent la détenir, et qui, +à se marier, risquent de la perdre.</p> + +<p>Jugez un peu si le danger est grand quand il +s’agit d’hommes qui doivent avoir, non seulement +une autorité morale, mais une autorité mystique ! +On parle toujours, en cette question, de la confession. +On n’a pas tort. Il est bien certain qu’une +femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance +ou quelque hésitation à se confesser à un +homme qui peut être sous la domination d’une +femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se +demander si ce n’est pas à la femme du prêtre +qu’elle va se confesser indirectement. Mais, en +vérité, c’est un côté secondaire de la question, et +je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux +n’en parle pas, ou n’en parle que par lointaine +allusion.</p> + +<p>Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de +l’autorité morale du prêtre. Grégoire VII a voulu +tout simplement doubler, d’un seul coup, l’autorité +morale du sacerdoce ; et il faut convenir qu’il +y a parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le +prêtre de l’Église grecque est le plus souvent un +très honnête homme, parfaitement digne de respect, +d’estime et de confiance ; mais ce n’est, en +somme, pour ses fidèles que quelque chose comme +un magistrat ou un professeur. C’est un égal qui, +le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve +chez lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis +personnels, et les mêmes sottises que M. le pharmacien, +ou M. le quincaillier.</p> + +<p>Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à +quelque moment des vingt-quatre heures qu’on le +rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout le sens +de ces mots : <i>il n’a pas de personnalité</i>. Il n’a pas +une part de sa vie pour ses fonctions et une autre +qu’il se réserve et où il ne faut pas aller jeter les +yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie privée. +On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et +l’homme, et il n’a pas des moments pour être +homme et des moments pour être prêtre. Il est +prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps +et en tout lieu. <i>Il n’a pas de personnalité.</i> Il n’est +pas un clerc ; il est le clergé. Il n’est pas un ecclésiastique, +il est l’Église.</p> + +<p>Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il +n’aurait pas de femme, « s’habillant tantôt comme +un parapluie et tantôt comme une sonnette », pour +employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils +« courant le bal la nuit et le jour les brelans », ni +de fille portant de petites toques à plumes d’autruche +sur ses cheveux ébouriffés et fumant des +cigarettes ; toutes choses qui peuvent arriver au +plus honnête ministre du monde.</p> + +<p>Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les +deux côtés d’une question. On nous dira : « Si +quelquefois la famille d’un homme lui ôte quelque +chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, +elle ne lui en ajoute pas ? Une femme de prêtre secourable, +charitable, bonne conseillère, femme de +vertu et de dévouement ; une fille de prêtre douce, +aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur +les lèvres des malheureux ; une famille de prêtre +donnant l’exemple des vertus familiales et enseignant +par l’exemple ce que c’est qu’une famille, — n’est-ce +pas un merveilleux élément de salubrité +sociale, de moralité sociale et de progrès social, et +le patriarche de cette famille-là n’est-il pas le +prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive, le véritable +« chef de la prière » et chef de la morale ?</p> + +<p>Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce +monde est affaire de statistique. Regardez autour +de vous et comptez les familles de vos amis et +connaissances qui répondent au tableau de sainteté +que je viens de tracer d’une main inhabile. +Vous en comptez beaucoup ? Incontestablement +cette famille-là est une <i>réussite</i> excessivement +rare. Or, songez que, pour que l’autorité du prêtre +fût, non diminuée, mais augmentée par le mariage, +il faudrait que toute famille de prêtre fût cette +réussite-là. Et songez que si la famille du prêtre +n’est pas ce que je viens de dire ; s’il s’en faut d’un +point ; si, la femme étant une sainte, la fille est une +éventée ; si, la femme et la fille étant des saintes, le +fils est un coureur ou seulement un cocodès, voilà +le prestige fort entamé.</p> + +<p>C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas +voulu courir, c’est ce jeu, qu’après expérience +faite, elle n’a pas voulu jouer. En philosophe très +impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à +son point de vue, qu’elle a vu très clair dans son +intérêt.</p> + +<p class="sign"><span class="blk">Émile <span class="sc">Faguet</span>,<br> +<span class="i small">de l’Académie française.</span></span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">UN VIEUX CÉLIBATAIRE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p>Je confesse devant le peuple que je suis prêtre +catholique et que j’écris un roman. Entendons-nous. +J’ignore les procédés et recettes des gens de plume. +Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je promènerai +l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer +aux ronces de mon style. Non ! Dieu merci, je ne suis +pas « romanesque » ! Il y a beau temps que j’ai enjoint +à mon imagination de rester au logis pour tenir société +à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là ! Il y a +beau temps que j’ai dit au bon sens : « Tu es mon +frère », et que, me tournant vers la vérité, je lui ai +déclaré : « Tu es ma sœur. » Quand on s’est choisi +une telle parenté, on ne doit point se complaire aux +songeries des hommes de littérature. J’écris parce +que j’ai vu, parce que je sais. J’entends conter une +« histoire arrivée », pour parler comme le bedeau de +mon église.</p> + +<p>J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent +avec eux une fière leçon. Certes, j’avais toujours cru +que la continence imposée aux prêtres catholiques +était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité et +de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans +ma foi par un « roman » dont les péripéties et le dénouement +se succédèrent, sous mes yeux, dans ma +paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais. +Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne +sais point, en vérité, quelle considération m’interdirait +de l’écrire. Et l’heure n’est-elle pas propice ? +Durant ces années calamiteuses que nous vivons et +qui s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre +d’un tombeau, la continence sacerdotale n’a été que +trop souvent conspuée, par paroles et par actions. +Des prêtres hélas ! qui désertèrent la chasteté, invectivent +le célibat, en des livres, des articles, des discours. +Mais, je connais leurs évolutions et leurs révolutions +à ces gaillards-là ! Ils ont juré d’être chastes. +Les uns commencent par danser sur leurs serments +avant de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux +« aspirations de la société moderne » ! Ils le disent +dans les gazettes et nous abasourdissent. D’aucuns, +parmi eux, vous troussent lestement et vous offrent +ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle, +lorsqu’on a de grands loisirs, on peut — si cela ne +vous contrarie pas trop — entretenir de bons rapports +avec un Dieu qui est le meilleur garçon du monde +et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées. +D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes +angoisses, interpellent le pape, les cardinaux, les +évêques, et les moines gris, et les moines noirs, et les +moines blancs, et les moines jaunes : « Votre horloge +retarde ! » leur crient-ils. « Avancez à l’ordre ! Allons, +un fort coup de pouce et vous serez sauvés : c’est moi +qui vous le dis ! » Mais le pape est obstiné, comme vous +savez. Mais les cardinaux sont têtus, et les évêques +aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils +refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres +tourmentés se marient. Ne pouvant faire marcher +l’Église, ils prennent une femme. Les badauds qui +passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et +régaler leur curiosité. Un prêtre qui se parjure ! +Trouvez-vous donc que ce soit spectacle si drôle ?</p> + +<p>Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à +ces ennemis de la continence, à ces véhéments apôtres +du mariage des prêtres, qu’ils sont de grands nigauds ! +Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma +main d’une plume ! Je ne parle, bien entendu, que des +« évadés » qui ne savent point se taire, de ceux qui +voudraient qu’on les prît pour des martyrs fraîchement +recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, +les sutures ; qui chantent des antiennes à l’amour, qui +tentent d’entraîner les prêtres dans les précipices du +mariage ! Les autres, je les plains et ce serait lâcheté +de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous +devons nous souvenir que nous sommes des hommes +et trembler pour nous, au lieu de maudire.</p> + +<p>Et maintenant, « ami lecteur », comme disaient, au +temps des diligences, les gens qui faisaient des livres, +souffrez que je me présente à vous, puisque aussi +bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle +dans la bizarre aventure où les circonstances me poussèrent +parfois au premier plan.</p> + +<p>Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. +Veuillez m’excuser, mesdames : je suis laid. Il advient +souvent que des personnes du sexe, rencontrant un +ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier : « C’est +grand dommage que cet homme se soit fait prêtre, +car il est beau. » Jamais, je le jure, ma présence ne fut +saluée de ces regrets flatteurs. Nature a été, à mon +égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être désagréable, +elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour +employer une métaphore aimée des prédicateurs, +« transportez-vous par la pensée » jusqu’à l’antique +presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite +votre serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux +épaules solides comme les contreforts de mon église, +la dame Nature a campé une grosse tête carrée ; et si, +au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, +elle ne s’était pas montrée parcimonieuse ! Ah ! bien +oui ! Afin que je puisse me conduire sur les chemins +de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds, point +vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent +toujours prêts à s’éteindre. Et quelle bouche ! Non, +je ne vous dis point qu’elle va d’une oreille à l’autre : +ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé belle ! Et +comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec +regret ! Oh ! elle n’avait qu’à ne pas se gêner ! Pendant +qu’elle y était !… Poursuivons. Cette surface polie et +luisante que vous apercevez à la cime de mon individu, +c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux. +Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde +dans la campagne pour y respirer les âpres +senteurs des grands bois, les étoiles doivent s’y mirer +comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de naufrages, +que les sauveteurs saisissent par les cheveux +les gens qui se noient. Je ferai bien de ne jamais +m’aventurer sur l’onde perfide. Vous ne vous attendez +guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire, +et c’est pourtant la réalité : le nez, chez moi, est fin, +discret, d’un dessin très pur. Il m’arrive de le trouver +distingué. Voilà un nez qui me vaudra bien quelques +mois de purgatoire ! On m’a dit souvent que j’étais un +peu… Allons, pourquoi tourner autour ? Pourquoi +reculer, puisqu’il faudra en venir là ? Je ramasse mon +courage et je dis la vérité, d’un seul coup : j’appartiens +à la tribu des gros ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles +sourire en me regardant et d’aucuns déclaraient +assez haut pour que je les entendisse : « En voilà un +qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs ! » Idiots ! +Sans doute, pour édifier ces braves gens, nous devrions +leur apparaître exsangues et aplatis comme la grappe +sous le pressoir ! Est-ce ma faute à moi si je n’ai pas +une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des +épaules de déménageur ? Et vous croyez peut-être que +cette vieille Nature, qui ne voulut point me ménager +les disgrâces, m’a offert, comme compensation, un +visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie +et d’un ovale tout à fait manqué ? Ah ! que vous +la connaissez peu ! Sur ma figure trop épanouie et que +ne transfigure point la pâleur mystique, elle a répandu +un certain air d’innocence et de simplicité ! Je +sais qu’on murmure autour de moi : « L’abbé Blondot, +oh ! un bien brave homme ! Par exemple, il n’a pas +inventé les couverts en ruolz ! » C’est bon, c’est bon : +causez toujours, messieurs les malins ! Il vaut mieux +porter, sur sa figure, les apparences d’une candeur +dont on n’a point la réalité que d’avoir l’air subtil et +de ne l’être pas. Quand on se montre à ses contemporains +sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas +inventé les couverts en ruolz, on a bien ses consolations, +je vous assure, et aussi ses privilèges. Le prochain, +ne jalousant pas votre génie, ne vous hait +point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se +défie point. Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être +sincère avec vous et ne se met-il pas en frais de duplicité ! +Il m’a été donné de surprendre le secret de +bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant +moi qui restaient obstinément cadenassées pour d’autres.</p> + +<p>Je vous entends m’interpeller : « Allons, monsieur +le curé, vous nous avez décrit votre personne extérieure +en vous y arrêtant un peu plus que de raison, +peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu ! +Oui, mais quelle âme habite cette forte maison ? +Quelle espèce d’homme êtes-vous ? » Nous autres +prêtres, nous formons une caste de vieux garçons : +notre caractère n’a point été nivelé par le mariage +qui, dans la continuité et l’harmonie de la vie commune, +aplanit les rugosités de nature. En mariage, il +n’est point permis de laisser ses travers originels +croître et embellir librement : comme chacun des +époux doit, avec les siens, porter les défauts de l’autre, +le bouquet, à la fin, serait trop lourd ! Il n’en va pas +ainsi chez nous. Nous évoluons dans la solitude et +c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à +l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer +dans les presbytères des êtres pittoresques, nimbés +d’originalité. Ce n’est point mon cas. Né banal, je suis +resté tel : je ne constitue pas une « curiosité psychologique ». +J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en +furetant dans les recoins de mon « moi », une singularité +ni qui soit bien séduisante et dont je puisse me +faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et que +je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme +celle de tous les prêtres, de presque tous. Le jour où +je reçus le sous-diaconat, le jour où la blanche armée +des ordinands s’étend sur le pavé de la cathédrale +comme un champ de grands lys moissonné par une +faux invisible, j’ai juré d’être chaste : j’ai tenu mon +serment. Quand je songe à l’inqualifiable médiocrité +de mes vertus, je bénis Dieu de m’avoir laissé cueillir, +parfois à travers les épines, la joie et la paix qui fleurissent +sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie +Dieu de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est +la vocation des saints, et que je suis donc loin d’eux ! +Des saints, je n’ai guère, hélas ! que la bonne humeur — les +saints ne sont pas tristes. — Cette gaieté de +l’âme, je ne me reconnais aucun mérite à l’avoir : +c’est chez moi un don de nature. Ce don, je le possède, +et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me fut +reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma +vie, septante fois sept fois !</p> + +<p>Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes +à leurs fictions tracent de nous des portraits qui me +surprennent. Ils font du prêtre ou un saint ou un +gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne +pas effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent +tout bonnement comme un imbécile. De +grâce, messieurs du roman, laissez-nous, sur les coteaux +tempérés, de petites cases où nous puissions, à +l’abri de vos épithètes violentes, nous loger avec nos +petits défauts et nos petites vertus ! Je ne suis pas +un saint, ni un gredin, ni un… ah ! mais je m’arrête ! +Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant +que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, +lecteur. Il serait grand temps de me laisser déblayer +les alentours du récit où je brûle de vous introduire +avec moi !</p> + +<p>Romenay, dont Monseigneur me nomma curé +en 1886, est un très gros village ou, si vous aimez +mieux, une petite ville de deux mille habitants environ. +Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme +que cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle +est dans un paysage qui vous sourit, qui vous invite, +qui devient votre ami quand vous le fréquentez. Il me +plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre +avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. +Je vous conduirais sur le sommet du coteau au bas +duquel est Romenay. Je vous montrerais de là une +vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, +où « ma paroisse » est assise dans l’opulence des +champs de blé qui l’enserrent de toutes parts. Si vous +aviez gardé quelque souvenance des images et métaphores +chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas +à la tentation de comparer la petite cité à une femme +ceinte d’une écharpe d’or et je ne sourirais pas. Du +haut de la colline, je vous présenterais la Vireuse, +notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée. +Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle +reçu le baptême de la lumière qu’elle se jette à travers +les prés. Vous la verriez qui tourne, qui se replie, qui +« vire ». Elle frôle les ajoncs qui saluent de la tête +comme des nonnes à vêpres qui chantent le <i lang="la" xml:lang="la">Gloria +Patri</i>. Elle donne une chiquenaude aux grandes herbes +qui la regardent courir, elle saute par-dessus les pierres +et, bravement, elle entre dans les jardins de Romenay. +Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si +vous le vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous +mènerais par le sentier des vignes, parmi les ceps qui +se grisent de soleil, dont les grappes s’apprêtent à +nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes +paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers +breuvages. Romenay se moque de l’alignement et +garde un air agreste. Nous attendons encore notre +Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les +maisons n’y ont pas de façade insolente : plusieurs +sont couvertes de nattes de paille, comme pour prouver +qu’il y a des chaumières ailleurs que sur les toiles +des paysagistes. Je vous promènerais à travers les +ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant +entre les haies vives qui bordent les jardins et +sur lesquelles sèche le linge, nous rencontrerions des +poules qui picorent et des oies en maraude. En passant +devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne +nous apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium +et un fuchsia. Le chien qui dort sur le perron, +le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour +aboyer. Nous serions bientôt dans la « rue du bourg », +le « boulevard » de Romenay. C’est là que tous les +genres de commerce sont venus tenir boutique. Je ne +manquerais pas de vous signaler le magasin de +Mme Richard, notre « modiste » qui a le don des chapeaux. +Si vous ne voyiez plus de jeunes filles coiffées +du bonnet blanc comme nos grand’mères quand elles +avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait +vous en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes +paroissiennes m’apportent, tous les dimanches, des +têtes ornées de bottes de roses, de violettes, de lilas, +et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la +parole de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. +La « rue du bourg » nous conduirait à la grande +place de Romenay, notre forum où les maisons se +serrent autour de l’église comme des poussins sous les +ailes de leur mère ; mon presbytère serait là devant +vous. Oserais-je vous convier à y venir ? Je ne sais. Je +suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les gens +de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits +dont ils offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer +subrepticement leur admiration. Vous vous croiriez +menacé : il faudrait vous rassurer. Je n’ai commis +qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. +Je ne suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.</p> + +<p>Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre +du clocher de Romenay ! Il y avait là un jeune homme, +il y avait là une jeune fille qui, lorsqu’ils se rencontraient +ou même qu’ils pensaient l’un à l’autre, ressentaient +cette émotion singulière que les gens du +siècle dénomment « l’amour ». Ce jeune homme et cette +jeune fille désiraient violemment s’épouser et ils ne le +pouvaient pas. Après tout, c’était là spectacle banal. +Dans tous les villages de France, il y a un clocher plus +ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents +et des vierges qui se regardent tendrement et +qui voudraient bien s’épouser. Si je rapporte ce « fait +divers » sentimental, ce n’est point pour le seul plaisir +de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou +la noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes +gens ne pouvaient pas s’épouser ? Tout simplement +parce que je m’opposais, moi, et de toutes mes forces, +à ce mariage ! C’est de mon obstination à refuser +qu’est née l’aventure dont je vais retracer devant vous +les péripéties. Un peu de patience, je vous prie. On +vous la donnera, votre histoire d’amour !</p> + +<p>En ce temps-là florissait M. François Thury, « propriétaire-cultivateur », +conseiller d’arrondissement et +maire de la commune de Romenay. C’était un homme +de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, +à la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait +dans les rues de Romenay en s’appuyant sur une +canne, la tête penchée en avant, avec l’allure débonnaire +d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa +figure complètement rasée que surplombait un front +têtu et où les muscles des mâchoires faisaient saillie, +avait, dans ses lignes, quelque chose d’impérieux. +Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un +bleu étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des +reflets métalliques. Un paysan et un bourgeois s’amalgamaient +dans cet homme. Il était madré parce que +paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs +aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le +collège. J’ignore quelles mains lui avaient tendu la +pâture intellectuelle, mais il montrait des habitudes +d’esprit singulières. Il aimait livres et gazettes. Il +divisait les choses imprimées en deux catégories : +celles qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en +écartaient. Il faisait aux seules premières l’honneur +de les lire : les autres, sans doute pour ne point s’exposer +aux douleurs de la contradiction, il voulait les +ignorer toutes, les regardant comme nourritures +vaines et misérables, bonnes, tout au plus, pour +sacristains. Aussi, n’était-il pas très éloigné de se +croire un savant : grave erreur qui, pourtant, trouvait +son explication. Vous allez probablement, car +vous avez de l’esprit, me traiter d’« éteignoir », mais +vous me concéderez bien que les grands hommes ont +leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que +M. Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans +doute, qu’on est un immense savant lorsqu’on ne gaspille +pas son génie à discuter les idées des autres, +lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire +une suffisante justice en la qualifiant d’« idiotie », +lorsqu’on se plaît à voir, dans un contradicteur, +une intelligence besogneuse qui aurait besoin, surtout, +de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury +se rapprochait des plus augustes parmi nos grands +hommes. Sur un point, il s’en éloignait : pour être un +savant, il ne lui manquait que la science. Surtout, +n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin ! +Je vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet +homme, sorti d’une lignée de laboureurs, gardait à +cette terre où, sous l’effort de plusieurs générations, +avait poussé son opulence, la tendresse irraisonnée et +violente que tout rural voue à son « bien », mais il lui +répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement +celle du prochain. Il méprisait les moyens perfides et +avilissants : témoignage d’une âme naturellement honnête ! +Il restait fidèle à sa race par le culte de la probité. +Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, +j’eusse dit, en style d’épitaphe : « Il était bon époux et +bon père et très dévoué à ses amis. » Et c’eût été la +simple vérité !</p> + +<p>Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand +je vous aurai appris que M. le maire avait de grandes +convoitises politiques. Oui, il se croyait taillé pour les +hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves l’y +menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre +de n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, +il se « faisait la main » (c’était son expression) sur les +Romenaisiens. Dans ses fonctions municipales, il jouait +à l’homme d’État, au grand premier ministre. M. Thury +s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire +de ses commandements, le garde champêtre +Chapougnot. Le Richelieu romenaisien avait fait du +bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé Rosette et +moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans +l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot « l’Éminence +grise », quand nous voulions avoir de l’esprit. A +eux deux, le Richelieu et son Père Joseph régentaient +la commune. Ils « travaillaient » la matière électorale +pour les futurs triomphes : ils sablaient le chemin par +où devait passer le succès. Ah ! le labeur était ardu, +parfois ! Dans ce Romenay où l’ambition ravageait +tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait apte +à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes +après avoir été pasteur d’oies, M. Thury était obligé +de défendre ses beaux espoirs contre les manœuvres +audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces de +ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. +Aussi, M. Thury avait-il contracté une habitude singulière +qui, hélas ! ne faisait pas de lui un phénomène +dans son espèce : il se révélait menteur en politique. +Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs +et de leur conter de solennelles balivernes. Que +voulez-vous qu’il fît ? Secouez un prunier chargé de +fruits mûrs : il tombe des prunes. Secouez un homme +politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire +couvert de promesses : il en tombe des mensonges qui +tous ne sont pas mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury +mentait. Quand — c’est un exemple — dans les premières +batailles de sa vie politique, il disait aux gens +de Romenay : « Peuple, on te trompe ! Les curés sont +des exploiteurs, des affameurs : ils veulent te faire +manger du foin ! » j’affirme qu’il ne croyait pas un mot +de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de moi, +il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas +de conduire mes paroissiens au râtelier, devant une +botte de foin ; mais peu à peu, M. le maire s’était assimilé +ses propres mensonges et il se défiait, de moins +en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis +reparaître la phrase belliqueuse : « Peuple, les curés +veulent te faire manger du foin ! » au cours de trois +périodes électorales. Manifestement, la troisième fois, +M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au +peuple électeur comme aussi vain, aussi « dentiste » +que quand il l’avait émis dans le feu de la première +bataille. La conviction que le clergé préparait à la démocratie +un tour de sa façon, s’infiltrait en lui lentement, +et il en était venu à regarder comme possible, +comme probable — qui sait ! — comme certaine, la +réalisation du rêve clérical : réduire le peuple à une +portion congrue de foin. Sans doute, dans ses songes +noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main +et prêt à lui passer le licol au cou ! Visiblement, la +bonne foi de M. le maire faisait des progrès constants. +Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il sans le savoir, +comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec +une sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait +devenir de l’ingénuité.</p> + +<p>Voici venu le moment de me délester d’un gros +secret. M. François Thury souffrait d’une infirmité +redoutable : il était né « anticlérical » et le mal s’aggravait +avec les ans. La peur du froc — cruelle phobie ! — le +tourmentait. Quand son regard se heurtait +à un ecclésiastique, M. le maire de Romenay était victime +de cet étrange phénomène que les gens de science +nous ont tant de fois signalé : l’homme des cavernes +féroce et vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, +réapparaissait en lui et il faisait, j’en suis sûr, des +rêves sauvages. Ah ! qu’il devait les regretter, notre +maire, les jours de la préhistoire où l’on se nourrissait +de ses ennemis ! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne +pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, +ornée de têtes cléricales, dépecer, à belles dents, un +jeune vicaire rôti sur la braise ardente et boire dans +le crâne d’un archevêque ! Sous ce langage un peu hyperbolique, +il ne vous est pas malaisé de découvrir la +sombre réalité : M. le maire était parti en guerre contre +moi, et moi-même, hélas ! j’avais répondu aux hostilités, +autrement que par la résignation.</p> + +<p>Les premiers mois de mon séjour à Romenay, +j’étais tout pétri de mansuétude. La patience était ma +douce amie. Vous eussiez difficilement trouvé homme +plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été +souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, +sans même prendre le temps d’essuyer la place. Et +pourtant, M. le maire ne se calmait pas ! En voilà un +que mon air de candeur ne désarmait point ! Il interdisait +les processions, me cherchait noise pour des +travaux faits à l’église, dénonçait à la vindicte du +préfet un fonctionnaire qui me saluait, m’envoyait le +sieur Chapougnot garde champêtre, pour me défendre, +sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis +et l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. +A la fin, je me révoltai sans me demander si j’en avais +le droit. Je me dis que les jours de la miséricorde étaient +passés, et que si mes joues s’élargissaient un peu plus +que de mesure, ce n’était point, apparemment, pour +que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des +soufflets plus sonores ! Je devins pugnace.</p> + +<p>Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes +femmes de Romenay, je passai processionnellement le +Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à mes paroissiennes +que les biens de la terre ayant tout aussi besoin +des bénédictions du ciel que les années précédentes, +la procession sortirait de l’église et s’en irait +à travers rues et champs, comme autrefois, avant l’interdiction +de M. le maire. Quand la messe fut terminée, +les fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui +avait revêtu sa robe d’avocat bordée de drap écarlate, +prit la tête du cortège. La procession quitta l’église, +bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui +traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à +la mairie. Là, le bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes +paroissiennes se regardèrent les unes les autres avec +émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les +jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à +la mairie, pour donner sa signature, recevoir le courrier, +régler les affaires municipales. Il fallait braver le +dieu jusque dans son temple ! On hésitait. Je fis signe +d’avancer et le cortège reprit sa marche. En passant +sous les fenêtres de la maison commune, le chantre +Larive, qui est forgeron de son état et qui a une voix +de jugement dernier, clamait à plein gosier les prières +des litanies, qui vraiment semblaient toutes hérissées +d’allusions : « <i lang="la" xml:lang="la">Ab insidiis diaboli</i> (des embûches du +démon). » Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, +lui, une voix d’enfant de chœur, répondait : « <i lang="la" xml:lang="la">Libera +nos Domine</i> (délivrez-nous, Seigneur). » Et le forgeron +reprenait : « <i lang="la" xml:lang="la">A peste, fame et bello</i> (de la peste, de la +faim, de la guerre). » A chaque tonitruante supplication +du chantre, le petit abbé Rosette répliquait de son +timbre grêle : « <i lang="la" xml:lang="la">Libera nos, Domine</i> (délivrez-nous, +Seigneur). » La procession, après avoir suivi, dans +toute sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, +côtoya le cimetière et entra dans un sentier bordé de +haies d’aubépine. Les branches nous fouettaient le +visage et pleuraient des fleurs sur la madone que portaient +les jeunes filles de la congrégation. Au bout +d’une demi-heure, le cortège parvint à la croix des +Pâtureaux, où l’on devait faire station. C’est là que +nous atteignit la colère de M. le maire. Nous vîmes +s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur Chapougnot, +garde champêtre, qui est, assurément, de +toutes les brebis de ma bergerie, celle qui apprécie le +mieux et le plus souvent le vin clair de nos coteaux. +La plaque de cuivre, symbole de sa puissance, ballottait +éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de +travers sur l’oreille gauche (tout Romenay le savait : +c’était, chez le sieur Chapougnot, le signe des grandes +colères, c’était la menace d’un foudroyant procès-verbal). +Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux +courroucés. Ah ! il était terrible à voir, M. le garde +champêtre ! Quand il ne fut plus qu’à quelques pas de +nous, un concert de lamentations et de cris d’effroi +monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs +de détresse, les petites filles gémissaient, les plus +jeunes d’entre elles larmoyaient. Un enfant de chœur +habile dans la maraude, et pour qui le garde champêtre +était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et +s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge +apparut comme un coquelicot. Les religieuses tombèrent +à genoux et se signèrent comme si elles eussent +vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur +terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié +le Seigneur d’éloigner de nous « la guerre ». Il leur semblait +que ce fléau se montrât à elles, avec la figure +congestionnée de M. Chapougnot. Le garde champêtre +me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le +juge de paix de Champvieux, à deux francs d’amende +et aux dépens. Des quatre coins du diocèse, les curés +m’écrivirent des lettres où ils me comparaient à saint +Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara dérisoire, +M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, +un acte d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée +extraordinaire, le conseil municipal. Ah ! j’oubliais de +vous dire que M. Thury traitait les conseillers municipaux +comme de tout petits garçons ! Si, pour les régenter, +il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces +messieurs étaient bien sages. Quand « Mossieu le +maire » ouvrait la bouche pour faire une proposition, +les représentants de la commune prenaient aussitôt +l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui +disaient toujours « <i>Amen</i> ». Ce faisant, ils remplissaient +leur mandat : Romenay les avait élus pour être de +l’avis de M. le maire. Ils étaient devant lui comme +s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, +M. Thury déclara que la croix des Pâtureaux, +plantée sur un terrain communal, déshonorait depuis +trop longtemps le paysage, qu’elle insultait à la liberté +de conscience et qu’il allait la faire abattre. Les conseillers +ne connaissaient pas encore les desseins du +maître qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce +jour, la croix tombait sur la colline des Pâtureaux. +Quand je connus le fait, le duel en moi devint terrible. +Hélas ! l’homme de la mansuétude et de la conciliation +fut battu, à plate couture, par <i>l’autre</i> !</p> + +<p>Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli +ces prouesses quand mourut, en ma paroisse, +M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire se vit contraint +d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement. +Il n’osa pas abandonner le cortège pour se +réfugier au <i>Café de la Lumière</i>, comme il était accoutumé +de faire. Dès que la famille eut pris place autour +du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi +dans notre diocèse veut qu’à l’« Offertoire », les assistants +se rendent à la grille du chœur où le prêtre leur +présente un crucifix à baiser. M. le maire, je le savais, +s’élevait avec force contre une telle pratique qui, à l’en +croire, était tout à fait contraire aux principes de la +Révolution : dans les occasions où la mort d’un de ses +proches l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous +les assistants il restait à sa place, d’où, la tête haute, il +bravait la superstition. Je me promis bien que, cette +fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église sans avoir +baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le +moment de l’« Offertoire » fut arrivé, je n’attendis pas +que les assistants vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix +d’argent et, accompagné du servant de messe, je +franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le maire +et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de +sa bouche, il fit un petit soubresaut, mais, surpris, +troublé, ahuri, il n’eut pas le temps de se ressaisir : il +posa ses lèvres sur le crucifix. Tout Romenay était là +et les administrés de M. le maire furent témoins du +fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies +d’enterrement, je me trouvai presque face à face avec +M. Thury, à un mètre de lui. Son œil bleu lançait de +la flamme. Ah ! si j’eusse été d’étoupe ! Comme il devait +le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage ! +Moi, je me disais : « Cet homme a tort de m’en +vouloir tant. C’est un bien petit crime que j’ai commis +là. Une légère entorse au rituel, voilà tout. Assurément, +Torquemada eût trouvé mieux. » Ma figure gardait +cet air ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et +qui va si bien à mon genre de laideur. Vous pensez +bien que cet incident ne devait point me hausser dans +les sympathies de M. le maire ! Hélas ! je devais tomber +plus bas encore !</p> + +<p>Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait +toujours de la même voiture. C’était une façon de +<i>victoria</i> qu’il avait achetée à la vente mobilière du +château des Randons. M. le maire conduisait lui-même +et se tenait dans la capote qui, par tous les +temps, restait relevée. Un siège pour valet de pied se +trouvait derrière la capote, mais M. Thury était trop +ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers +pour stipendier un laquais. Tous les indigènes du +canton connaissaient ses habitudes. Quand M. le maire +rencontrait un de ses électeurs dévoués cheminant sur +la grande route, par le soleil ou par la pluie, il l’invitait +à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait +derrière la capote. M. Thury était miséricordieux +au peuple souverain, à la condition, bien entendu, que +Sa Majesté votât pour lui. Les adversaires politiques +de M. le maire ne participaient point à cette faveur. +Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il +pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet +en signe de bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient +jamais assis sur le siège des « bons » électeurs résolurent +de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une crise de +rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le +souvenir de ce qui advint est encore pour moi une +délicate récréation.</p> + +<p>Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée ! +Messieurs les loustics se procurèrent, je ne sais +où, un de ces mannequins géants tels qu’on en voit aux +foires, dans les baraques de « jeux de massacre ». Ils +l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet : +soutane noire, ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un +chapeau tricorne. Un jour du mois de mai 1892, que +les conscrits de Romenay devaient se rendre au chef-lieu +de canton pour le conseil de revision, mes facétieux +paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, +vers les dix heures du matin, dans le bois que +borde la route, au bas d’une côte, et, là, ils attendirent +que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils savaient +que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de +revision et l’heure de son départ de Romenay leur +était connue. Quand la victoria de M. Thury qui, pour +monter la côte, conduisait son cheval au pas, les eut +dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et, +silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané +sur le siège de la voiture, derrière la capote. M. le maire +ne vit rien, n’entendit rien. Sur la route, il rencontra +les jeunes gens de Romenay qui, tout enguirlandés de +rubans tricolores et précédés du tambour de la commune, +se dirigeaient vers Champvieux en poussant des +vociférations joyeuses. A la vue du mannequin que +voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le respect +qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir +les bois de clameurs gouailleuses. M. le maire +crut qu’on l’acclamait : il prodigua aux jeunes gens et +les sourires, et les coups de chapeau, et les saluts protecteurs. +Ce devait être un spectacle d’une gaieté vraiment +réconfortante : M. le maire, renommé pour sa +haine fervente des prêtres, véhiculant, sur une route +départementale, un robuste ecclésiastique au ventre +imposant qui, noblement assis sur le siège des « bons » +électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge +pascal. Quand la voiture apparut dans les rues étroites +de Champvieux, la ville fut en émoi. Le spectacle était, +m’a-t-on dit, très réjouissant. Des gamins suivaient +la voiture et se suspendaient en grappes au siège des +« bons » électeurs. Les ménagères, attirées par les cris +de joie de leur progéniture, quittaient prestement leur +fourneau, se campaient sur le seuil de leur porte, afin +de mieux voir, se posaient les mains sur les hanches, +afin de pouvoir mieux rire.</p> + +<p>Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se +doutait de rien et, s’enivrant de sa popularité, il +s’abandonnait, sans doute, à des rêves glorieux : « Les +conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple m’adore. +Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit +sur le réseau français. » M. Thury prit, sur la +gauche, la rue du Rempart et se dirigea vers l’hôtel +des <i>Deux Ponts</i>. Il devait y assister à un banquet que +les « ministériels » de la ville offraient au préfet du +département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux +pour présider le conseil de revision.) M. Thury +se réjouissait en pensant qu’il allait s’asseoir à la +même table que le représentant du gouvernement de +la France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas +d’appeler M. le maire de Romenay « mon cher ami ». +Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure de +l’hôtel des <i>Deux Ponts</i>, le préfet, entouré des notables +de Champvieux et de quelques maires du canton, se +tenait sur le perron. Les remises étaient à droite, dans +la cour : M. Thury dut faire tourner sa voiture et passer +devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le +mannequin ensoutané leur apparut ; l’éclat de rire fut +immense et nul ne songea à le contenir. Le préfet descendit +en hâte les marches du perron, et souriant, l’air +narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury :</p> + +<p>— Vous aussi ! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le +maire, rallié ! rallié ! rallié ! Rallié à la politique de Sa +Sainteté !</p> + +<p>— Mais, monsieur le préfet… je ne comprends pas, +fit M. Thury très surpris.</p> + +<p>— Vous ne comprenez pas ! reprit le préfet, vous ne +comprenez pas ! Comment ! vous en êtes à trimbaler les +curés ! Regardez donc un peu derrière votre capote !</p> + +<p>M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à +face avec le mannequin au ventre rebondi. La figure de +M. le maire — je l’ai su, depuis, par un des témoins de +la scène — s’empourpra. Les veines de son front se +gonflèrent et il s’écria en montrant le poing : « Ah ! il +me le paiera ! C’est encore un coup du curé ! »</p> + +<p>Eh bien, je le déclare : M. le maire s’abusait. J’étais +innocent. Je soupçonnais véhémentement plusieurs de +mes paroissiens « mauvais » électeurs. Dans la ville, +on colportait des noms, on jasait, on s’accusait, on +s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions +délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, +nous jouions aux conjectures, nous passions en revue +toute la paroisse et, la fourchette en main, nous nous +enfoncions dans la nuit des hypothèses.</p> + +<p>— C’est peut-être un tel, disais-je.</p> + +<p>— Ah ! elle est bien bonne, elle est bien bonne ! faisait +le petit abbé Rosette.</p> + +<p>J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire +y voyait plus clair que moi dans les ténèbres des hypothèses. +Je me convainquis que si l’abbé Rosette n’avait +pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout au +moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur +d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, +alors, j’eusse été obligé de le blâmer, de ne plus rire, +et, ma foi, le crime était si drôle et la victime d’ailleurs +si bien portante ! (Vous savez aussi bien que moi +que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait, +dans la commune, en menaces violentes +contre moi. Au <i>Café de la Lumière</i> où, quotidiennement, +il se rencontrait avec ses amis, M. Thury déclarait : +« Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’<i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> ! » +Ces propos me divertissaient et, à ceux qui me +les rapportaient, je disais : « Oh ! les fers qu’il veut me +mettre aux mains ne sont pas encore forgés ! »</p> + +<p>Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune +de Romenay, étaient à ce point tendus : on se +demandait à quel acte d’insigne malice allait se porter +M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de +vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, +comme je lisais mon journal sous la charmille du +jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands pas, Prudence +ma domestique. Sa figure était comme ravagée +par l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère +avec un billet de logement, que le visage de +Prudence n’eût pas été plus convulsé par l’effroi. Elle +s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait des +soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux +deux côtés de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, +elle s’écria d’une voix oppressée :</p> + +<p>— Le voilà ! Le voilà, monsieur le curé ! Sauvez-moi, +sauvez-vous ! Pour sûr qu’il vient vous rouer de coups !</p> + +<p>— Qui ? qui ? demandai-je très calme.</p> + +<p>— Le maire ! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous ! sauvez-vous ! +Il est dans le corridor et il vous demande !</p> + +<p>— Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire +dans ma chambre et dites-lui que je vais le rejoindre !</p> + +<p>— Dans votre chambre ! dans votre chambre, ciel +du Seigneur ! fit-elle ; mais il vient pour vous assommer !</p> + +<p>Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant +brusquement, elle arracha avec violence un +pieu planté en terre, à côté de la charmille.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, +prenez ça, et, s’il vous touche, vous cognerez !</p> + +<p>— Prudence, Prudence ! fis-je d’un ton que je voulais +rendre sévère, vous qui portez le nom d’une belle +vertu, y songez-vous ? Je suis curé, M. le maire est +mon ouaille : en vérité, quelle singulière houlette j’aurais +là ! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je +ne cognerai pas, Prudence.</p> + +<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Prudence, nous +sommes tous perdus ! Ça sent le malheur. Aussi, j’avais +rêvé aux serpents cette nuit !</p> + +<p>— Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de +Romenay !</p> + +<p>J’attendis quelques minutes avant de quitter la +charmille, puis je me dirigeai vers ma chambre. En y +entrant, je vis M. Thury qui se tenait debout au milieu +de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore +qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une +légère inclination et, d’une voix grave mais nullement +courroucée, il me dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien +avec vous.</p> + +<p>— Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je +en lui indiquant de la main un grand fauteuil de reps +rouge.</p> + +<p>M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa +canne et son chapeau, et tout aussitôt :</p> + +<p>— Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.</p> + +<p>— C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous +voulez bien me faire me prend un peu à l’improviste.</p> + +<p>Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me +dire :</p> + +<p>— Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant +de la société religieuse. Je représente, moi, la +société civile. N’êtes-vous pas de mon avis que la lutte +entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une et à +l’autre ?</p> + +<p>Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée +par commisération pour M. Thury. Je n’en revenais +pas. Eh ! quoi ! cet ardent sans-culotte venait chez moi +me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout +comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à +une allocution épiscopale ! Je fus quelques secondes +sans répondre.</p> + +<p>— Monsieur le maire… dis-je, veuillez me laisser le +temps de me remettre de mon étonnement. C’est que +je ne m’attendais guère à ce que votre visite me causât +tant de plaisir.</p> + +<p>— Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, +je ne vous avais pas donné lieu d’espérer… Que +voulez-vous ? Ce n’est point infamant de reconnaître +qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne, certes, +aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés +pour reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous +les partis. La religion a du bon… pour les femmes, par +exemple ! On ne doit pas attenter à la liberté de conscience : +c’est un des principes de la Révolution. Peut-être +me suis-je parfois laissé entraîner par la passion +politique…</p> + +<p>Mon étonnement grandissait. La route de Romenay +à Champvieux, sur laquelle M. le maire avait promené +un mannequin ensoutané, avait-elle donc été pour lui +le chemin de Damas ? J’écoutais avec ravissement.</p> + +<p>Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton +décidé :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de +mes intentions. Je suis résolu à autoriser, dorénavant, +les processions et à retirer l’arrêté que j’ai +pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous +aurez le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos +paroissiens que, le jour de la fête patronale, vous les +conduirez, comme autrefois, à la chapelle de Sainte-Philomène.</p> + +<p>— Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, +monsieur le maire !</p> + +<p>Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il +serra avec quelque force, puis je retournai m’asseoir +en face de lui.</p> + +<p>— Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul +à faire des concessions, je mettrai une petite condition +au désarmement.</p> + +<p>— Parlez, monsieur le maire, parlez.</p> + +<p>Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, +puis il dit, baissant le ton de la voix :</p> + +<p>— Je vous demanderai de ne plus vous opposer au +mariage de mon fils avec Mlle Ferrandière.</p> + +<p>Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine +illumination.</p> + +<p>— Mais… monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a +dit que je faisais obstacle à ce mariage ?</p> + +<p>— Oh ! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, +c’est que j’en suis sûr ! Mme veuve Ferrandière +ne veut point donner son consentement à ce mariage +parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans le pays, +n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle +doit faire.</p> + +<p>— Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous +de moi ?</p> + +<p>— Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union +entre mon fils Maximilien et Mlle Ferrandière, vous +nous aidiez, au contraire, de tout votre pouvoir. Vous +êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le +mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, +vous le savez mieux que moi, disposent d’influences +considérables. La confession leur donne, sur certaines +personnes, une autorité sans égale. Mme veuve Ferrandière +se confesse à vous…</p> + +<p>— Oh ! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne +puis vous suivre dans cette voie ! Je ne voudrais vraiment +pas vous fournir des armes contre la confession. +C’est une institution que je ne vous crois point porté +à vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de +nouvelles raisons de ne point la respecter.</p> + +<p>M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.</p> + +<p>— Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai +point voulu vous demander de détourner la confession +de ses fins et de faire pression sur la volonté de +Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme +d’autre chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé ! Je +suis si désireux de voir aboutir ce projet d’union ! — vous +devez savoir que les deux jeunes gens sont résolus +à s’épouser. — Certes, Mme Ferrandière n’est +point dans mes idées ; bien loin de là, mais c’est une +personne digne de tout respect et sa famille est honorable +entre toutes. Et puis, je suis père, avant tout ! +Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait +l’aveu, il y a une quinzaine de jours. Je n’avais pas été +sans m’apercevoir d’un changement dans son caractère, +ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si gai, si exubérant, +devenait songeur, devenait triste. Au début, je +me disais : « Voilà un garçon qui est amoureux ! » C’est +une maladie qui est bien de son âge, dont on guérit +toujours, souvent même très promptement. Maximilien +ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son +état. — « As-tu des dettes ? » lui demandai-je. — « Non, +père », me répondit-il. — « Si tu t’ennuies dans cette +campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien que +la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne +te retiens pas. — Je suis très bien ici », me disait Maximilien. +J’avais lieu d’être surpris, car, les années précédentes, +il ne faisait, pour ainsi dire, que toucher +barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait +enclin à considérer notre village comme un exil. — « Te +serait-il agréable de voyager ? lui ai-je demandé. Tu +me parlais autrefois de l’Angleterre, de la Hollande. +Veux-tu de l’argent ? — Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste +pas : je ne suis nulle part mieux qu’ici. » Je ne +comprenais pas, je vous l’avoue. Enfin, pressé de +questions par sa mère, — vous savez si une mère est +habile à confesser son fils, — il nous avoua qu’il aimait +Mlle Camille Ferrandière et qu’il en était aimé ; que +son plus grand désir, que son seul désir était de l’épouser, +mais que Mme Ferrandière, conseillée par vous, se +refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse, monsieur +le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le +dire.</p> + +<p>— Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.</p> + +<p>— Ah ! je le savais bien ! Mais enfin, monsieur le +curé, à quelle considération obéissez-vous en vous +jetant entre mon fils et cette jeune fille, en vous opposant +à leur bonheur ? Je ne m’arrête pas un seul instant +à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. +Non ; non, c’est bien évident, vous ne cherchez +pas à vous venger de moi sur ces deux enfants ! Mais +alors, pourquoi ? Si vous saviez, monsieur le curé, +comme la maison est triste, combien ma femme souffre +de voir souffrir son enfant ! Sans doute, vous vous dites +que mon fils, élevé par moi, dans mes idées, conduira +sa vie d’après les principes que je lui ai donnés ! Vous +n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils +soit homme à violenter la conscience de celle qui serait +sa femme, à entraver ses pratiques religieuses, à railler +sa foi ? Ah ! monsieur le curé, c’est qu’alors vous connaissez +bien peu le respect qu’il a toujours pour les +convictions sincères ! Et croyez-vous donc que ce ne +soit pas, pour moi-même, un crève-cœur que de marier +mon fils à une jeune fille élevée par une mère très… +très dévote, que de le laisser entrer dans une famille +où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis ? Je +consens à ce mariage : bien mieux, je tente d’écarter +les difficultés qui l’entravent. Je ne me connais pas le +droit de sacrifier le bonheur de mon fils à des ressentiments +politiques. Je vous demande, monsieur le curé, +d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez +pas m’accorder un concours effectif, dans ce projet +d’union, au moins de me promettre votre neutralité. +Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins ne nous +soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, +ce n’est pas l’homme politique qui vous prie ; c’est un +père qui vous demande de ne point entraver le bonheur +de son enfant.</p> + +<p>M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence, — vous +ai-je dit qu’il était disert ? — allait me réduire +et me dompter ; mais, très vite, je me repris. Après un +silence, je dis d’une voix très lente :</p> + +<p>— Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. +Nous devons être, nous prêtres, des hommes de paix, +et si vous saviez comme je voudrais me tenir dans mon +rôle ! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la réconciliation ! +Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à +l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le +bien, ne désire l’apaisement. Jamais vous ne saurez +combien je suis navré de ne point vous faire une réponse +telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour +des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible +de vous faire connaître, je ne puis accéder à votre +désir. Je ne veux point vous dissimuler qu’en effet ma +parole aurait du poids dans la décision de Mme veuve +Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette +personne a placé sa confiance en moi, parce qu’elle +suivrait docilement le conseil que je lui donnerais, +qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon +concours ou même ma neutralité.</p> + +<p>— Même la neutralité ? dit M. Thury vivement.</p> + +<p>— Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle +sans détours. Non seulement je ne veux pas favoriser +ce projet de mariage, mais je me vois dans l’obligation +de m’y opposer en conscience.</p> + +<p>— Et pourquoi fit M. Thury.</p> + +<p>— Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, +vous me trouverez prêt à toutes les concessions. +Sur celle-ci, je ne puis céder et je vous supplie de croire +que j’en souffre.</p> + +<p>— Votre résolution est définitive ? demanda M. le +maire.</p> + +<p>Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de +ses lèvres, au ton de sa voix, que la colère lui montait +au cerveau. Je ne répondis point, pour ne pas l’exaspérer +davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury +s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et +tapotait le plancher de ma chambre du bout de sa +canne. Il paraissait réfléchir. Brusquement, il releva la +tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur moi et entrait +en moi comme la lame d’un couteau.</p> + +<p>— Vous avez bien pesé les conséquences de votre… +obstination ? dit-il.</p> + +<p>— Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, +répondis-je, puisque je n’ai pas le droit de les empêcher.</p> + +<p>— Ah ! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les +mêmes ! Alors, entre vous et moi, c’est la guerre, la +guerre à mort ?</p> + +<p>— La guerre ! Que voulez-vous dire ? Mais, de la +guerre, je n’en veux pas ! Quoi ! parce que je me refuse +à vous rendre un service qu’en conscience je ne puis +vous rendre, vous me menacez !</p> + +<p>— Vous entendrez parler de moi, monsieur !</p> + +<p>Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les +deux hommes qui bataillent en moi : le sage fut encore +une fois vaincu et <i>l’autre</i> me souffla des paroles qu’il +me semble que je n’eusse pas dû prononcer :</p> + +<p>— Oh ! dis-je, des menaces ! Je vous mets au défi +d’inventer une taquinerie inédite, une vexation non +défraîchie ! Vous vous croyez donc capable d’imaginer +un supplice qui soit nouveau ? Les Romains, vous le +savez, n’aimaient point les « cléricaux », qu’en ce +temps-là on appelait tout simplement les « chrétiens ». +Pas un seul procédé qu’ils n’aient employé pour s’en +débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez +pas mieux que les Romains, monsieur le maire !</p> + +<p>Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le +savant qui somnolait en lui :</p> + +<p>— Oh ! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus +de sa tête, pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles +pas exterminé, à tout jamais, cette engeance-là !</p> + +<p>— Elles étaient bien trop charitables pour cela ! dis-je, +haussant le ton de ma voix. Elles voulaient laisser +quelque chose à faire à leurs successeurs, ceux du dix-neuvième +siècle. J’avoue même qu’elles étaient beaucoup +plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, +enfin, si elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles +avaient faim, et si elles se régalaient de tranches de +martyr, elles n’allaient point dans les cabarets, les +pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles +voulaient le bonheur du peuple !</p> + +<p>M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma +fougueuse boutade. Il me parut qu’il cherchait dans +« la gibecière de son entendement » quelque lourde insolence +à m’asséner en plein visage.</p> + +<p>— Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, +Romenay aura un pasteur protestant.</p> + +<p>Je saluai cette menace d’un éclat de rire :</p> + +<p>— Ah ! ah ! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance ! +Mes félicitations, monsieur le maire ! Je +l’avoue : elle n’est pas renouvelée des Romains celle-là ! +Eh bien, je l’attends, M. le pasteur !</p> + +<p>M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. +Il l’ouvrit avec une certaine violence et se heurta +contre Prudence qui, alarmée, sans doute, par le ton +de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à +la porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle +dissimulait sa main droite sous son tablier au bas duquel +passait l’extrémité pointue d’un énorme bâton. +C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer +pour ma défense !</p> + +<p>— Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique +où vous l’avez prise !</p> + +<p>Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste +brusque, mit sur sa tête son vaste chapeau et partit +sans saluer.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p>Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé +et votre indignation déborde : « Pourquoi, vous +écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à se jeter en +travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur +à deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment ? +Qui s’aiment ! Ces gens-là se soucient bien d’une pareille +considération ! Ah ! que voilà bien les curés ! Ils +n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans les +familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le +bonheur, si, du moins… et patati et patata. » Pour peu +que vous ayez de la littérature, vous proférez :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots !</div> +</div> + +</div> +<p>Allons, allons, ne me condamnez pas avant de +m’avoir entendu ! Attendez que je vous fasse connaître +les raisons de mon entêtement. Ne vous fâchez pas, +vous saurez tout.</p> + +<p>Comme vous venez de l’apprendre, au cours de +l’entretien que j’ai rapporté, M. le maire de Romenay +avait engendré un fils qui portait le nom de Maximilien, +en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce +garçon avait vingt-sept ans. Il était « avocat à la +cour d’appel de Paris ». C’est là un titre sonore comme +une futaille vide dont les fils de la bourgeoisie aiment +à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs +leurs papas. M<sup>e</sup> Maximilien Thury plaidait-il ? On ne +savait. En tout cas, il n’était pas illustre, aucun de ses +clients n’ayant encore été guillotiné. Les « mauvais » +électeurs de Romenay s’en allaient répétant que le +« fils Thury » n’était qu’un soldat banal dans l’illustre +légion des « avocats sans causes ». On dit — c’est le +fils de Mme Ferrandière, avocat lui-même, qui m’a +documenté — que ce bataillon fameux se compose +d’adolescents et d’hommes mûrs : ils s’unissent et +s’enrégimentent ainsi pour se défendre, contre l’univers +entier, la justice partout conspuée. Ils ressuscitent, +pour notre édification, les héroïsmes démodés +de l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à +leur usage, les enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le +noble spectacle ! On les voit passer à travers le Palais +de justice, à travers les rues, à travers la vie, hâves, +efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves +et les orphelins, cherchant de féroces magistrats à +pourfendre : ce sont des avocats errants. Ils comptent +comme des victoires toutes les rencontres où il leur +fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser +de grands mots sur de petites choses. On dit que, pendant +leurs mois de repos, lorsqu’ils demandent un +réconfort au râtelier familial, ils vagabondent la nuit +dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore +récalcitrante, quelque période insidieuse qui +se dérobe : il leur arrive alors de prendre les ailes de +moulin pour des bras de procureurs levés dans un +geste de tragique éloquence. Oh ! les braves gens que +ces Don Quichotte bardés de mérinos, casqués comme +vous savez, qui quémandent toujours des occasions +de ne point se taire et qui, s’il leur arrive d’occire leur +prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous +des fleurs de rhétorique ! Oh ! les braves gens qui, tous +les matins, en se levant, se heurtent à l’idéal réfugié +dans leur alcôve et aux huissiers pendus à leur sonnette !</p> + +<p>A Romenay, les épouses des « mauvais » électeurs +ne faisaient qu’un cœur et qu’une langue avec leurs +maris pour déclarer que le « fils Thury » appartenait à +la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. +Elles ne se gênaient pas pour dire que « Monsieur Maximilien » +n’était point tenu d’ambitionner les succès +oratoires, car il en rencontrait d’autres, plus séduisants +parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait +assez bien ce type masculin qu’on appelle un « bel +homme ». Visage aux traits réguliers, barbe très brune +et très fine et très taillée en pointe, forte crinière, des +yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une +tête léonine : l’ensemble manquait peut-être d’originalité, +« de personnalité », mais je ne veux point chicaner : +le jeune Maximilien était beau. En voilà un qui +devait des remerciements à papa et à maman ! Il était +de haute stature et de charpente solide, je vous assure ! +On sentait que, sous la peau, le sang charriait +des globules vigoureux, et, j’en suis sûr, il ne connaissait +point les harassements et les digestions mélancoliques +des blêmes neurasthéniques ! Lui aussi, M. Maximilien +Thury, s’était cru appelé à révolutionner les +sociétés pour y pêcher, en eau trouble, le bonheur du +peuple. Dans ce noble dessein, il avait laissé croître +ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues +barbes : c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur +de leurs convictions et de leur génie se mesure à +l’énergie de leur système pileux : Absalon, s’il vivait +de nos jours, présiderait des meetings. Maximilien +s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits +Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il +omettait de se nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé +à se trouver incommodé dans les « partis avancés ». +Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa +barbe et aussi ses idées : en l’an 1895 où se place ce +récit, Maximilien était un jeune bourgeois très policé, +tout reluisant d’élégance, qui chaussait des souliers +vernis, se taillait les ongles et dont la chevelure très +disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie +d’un homme du dix-neuvième siècle se partage en trois +périodes : dans la première, il veut réformer la société +et ne pense rien moins qu’à tout jeter par terre. Dans +la seconde, il se résigne à accepter la société telle +qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en +jouir et à tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner : +il a même une propension à trouver que tout est +parfait, parce qu’il n’a plus le temps d’y rien changer +à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la seconde +période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie +des mots en « isme » l’enchantait de moins en +moins ; de moins en moins, il se croyait appelé à être +l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il +poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. +Oui, ce jouvenceau daignait publier qu’il ne +rêvait point, comme papa, de dépecer les prêtres, qu’il +leur reconnaissait le droit de respirer et même celui +de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon +plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt +que de me faire dire, qu’en se parant ainsi d’opinions +libérales, M. Maximilien n’était pas sincère. Ce libre +penseur voulait bien accorder aux autres la liberté de +penser autrement que lui. Son père criait au scandale +et n’en revenait pas d’avoir engendré un phénomène. +M. Thury répétait, avec un accent où il y avait du +dépit et de la pitié : « Ce pauvre Maximilien ! Il se dit +libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté +de débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma +foi ! »</p> + +<p>Le père et le fils n’étaient point de la même trempe +intellectuelle. M. le maire appartenait à la race des +esprits véhéments passionnés que tourmentent des +appétits d’intransigeance et d’absolutisme : esprits +d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs +du seizième siècle. L’avez-vous remarqué ? Chez +tous ces mangeurs de prêtre, vous trouvez un moine +retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y +a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous +fussent apparus sous la bure du capucin ou la robe des +carmes déchaux et ils n’eussent fait qu’une bouchée +de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi, je +me représentais très bien notre maire en costume +d’inquisiteur, sous le capuce blanc, jaune ou gris, +donnant « un coup de main » à Torquemada. Je n’ai +jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus +que M. Thury, la haine de la pensée des autres. Maximilien +était plus tempéré. Mon gaillard avait lu Renan : +peut-être même l’avait compris. Il consentait +à voir dans la religion autre chose qu’une exploitation +sournoise de l’imbécillité humaine. Vous savez +quel joli tour M. Renan a joué aux forcenés de la +libre pensée : avec une onction tout ecclésiastique, +il leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils +voulaient si furieusement exterminer toute foi, c’est +qu’ils ne « comprenaient pas ». Ils furent nombreux +les « intellectuels » qui se trouvèrent compromis dans +le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance : +Maximilien s’était délibérément rangé parmi eux. On +eût été mal reçu à lui dire qu’il ne « comprenait » +pas. Ne pas comprendre, lui ! Allons donc ! C’était bon +pour papa !</p> + +<p>Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas +sans connaître l’évolution des idées et des mœurs dans +la bourgeoisie française. Au commencement du siècle, +nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche +annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de +pierre, à la porte de l’église, et là ils goguenardaient : +ils raillaient la candeur gothique des « bonnes femmes », +des « rustres » qui allaient à la messe : « Quoi, s’écriaient-ils, +vingt ans après Voltaire ! » Les temps sont changés, +les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois, +les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui +entrent à l’office, et c’est le peuple qui s’asseoit sur +le banc de pierre, c’est le peuple qui goguenarde, qui +raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut +croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent +la foi par leur sincérité, mais, je le sais aussi bien +que vous, il y a des dilettanti de l’idée chrétienne +parmi nos repentis. L’émotion religieuse est devenue +un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. +« C’est bien porté », dans certains milieux, d’aller à la +messe où l’on se rencontre avec des gens « comme il +faut ». La libre pensée fleure l’estaminet. Elle sent le +linge sale et le vermout aigri : se séparer d’elle est +un signe d’« éducation ». Maximilien était enclin, depuis +sa conversion au libéralisme, à se rapprocher des +bourgeois amis du prêtre : il voulait se lier à leurs +habitudes, non point certes par l’observance des pratiques +religieuses, mais par une tolérance tout à fait +distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait +point sur le banc de pierre où la grosse ironie +plébéienne eût offensé ses délicatesses de néo-bourgeois. +D’année en année, il sentait s’accroître sa sympathie +pour les idées, les mœurs, les engouements des +« repus » ; aussi, avec une conviction qui s’amplifiait +tous les jours, répudiait-il toute idée de chambardement +social. Et quelles raisons eût-il donc pu avoir +de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire +la rumeur publique. Ah ! si l’on eût ajouté foi aux potins +que colportaient à travers la ville les épouses +des « mauvais » électeurs ! Selon elles, le trop fameux +Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier +polisson de la terre. Ce titre revenait, de droit, +au fils de M. Thury. Il n’avait qu’à paraître, disait-on, +et les cœurs étaient subjugués ; les résistances tombaient +et les époux les plus sereins devenaient ombrageux +s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. +Comment ce beau papillon était-il venu se fixer aux +pieds de Mlle Camille Ferrandère ? Vous pensez bien +que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira ! Ce que +je puis faire pour vous, c’est de vous révéler les circonstances +où naquit le grand amour qui hantait ces +deux jeunes gens.</p> + +<p>Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable +de mes paroissiennes, habitait à trois kilomètres +de Romenay le château d’Amazy. Sa fortune était imposante. +Mme Ferrandière possédait, dans le pays, des +fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait +deux enfants : Mlle Camille, cette pauvre petite qui +souffrait d’amour, et M. Octave, délicieux jeune homme +qui aimait trop les jeux et les ris. Le fils de Mme Ferrandière +avait l’âge de Maximilien Thury et était lui +aussi « avocat à la cour d’appel de Paris ». Pendant +le temps qu’ils passaient à Romenay à l’époque des +vacances, Maximilien et Octave ne se quittaient +guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs +et, dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la +lisière des bois : ils parcouraient les prés et les champs +qui entourent Romenay. On les rencontrait sur les +routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans une +ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant +les flancs. Quand la journée de chasse était finie, +M. Maximilien dînait d’ordinaire au château d’Amazy, +en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille. +Et puis… que voulez-vous que je vous dise ? Un jour +un autre convive s’assit à cette table. C’était… devinez +qui ?… C’était le nommé Amour, un drôle de particulier ! +Il ne tarda pas à faire des siennes et l’heure +vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait +M. Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait +jamais. J’avais toujours entendu dire que ces choses-là +n’arrivaient que dans les romans ! Eh bien voyez ! Très +troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier +cette grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi ! +cette gentille enfant s’était éprise de ce Maximilien ! +J’évitai toutefois de poser des « pourquoi » à Mlle Camille. +Il faut traiter les amoureux comme les jurés de +cour d’assises : on ne doit point leur demander leurs +« raisons », à cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah ! +je m’expliquais mieux l’enthousiasme passionné que +Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien !</p> + +<p>Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne +riez pas, lecteur narquois. Je le sais aussi bien que +vous : quand il s’agit d’apprécier les grâces externes +d’une personne du sexe, mon avis n’est point éclairé +et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle +jolie ? Ne l’est-elle pas ? En quoi voulez-vous que cette +question m’intéresse ? D’ordinaire, je me soucie peu de +la résoudre. J’ai pourtant une méthode sûre pour arriver +à savoir si telle personne est belle, quand je veux +me faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de +ma parole et de mes lumières, laissez-moi vous l’exposer, +ma petite méthode.</p> + +<p>Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de +mes poules et la haute administration de mes casseroles +à dame Prudence Taboulot, veuve du sieur Taboulot, +de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de +tous ceux qui la voient, <i lang="la" xml:lang="la">ex omnium consensu</i>, comme +nous disions au séminaire, cette personne est indiscutablement +laide, si laide que Mgr l’évêque lui-même +m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne +permettent aux curés de prendre pour servantes que +des femmes ornées de quarante ans au moins. Quand +la dame Taboulot se présenta chez moi, demandant à +succéder à ma défunte domestique dans la gérance de +ma maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de +son trente-septième printemps. Comme elle m’était +adressée par un de mes confrères voisins, avec une +lettre bourrée d’éloges, je pris le parti d’aller demander +à Monseigneur une autorisation, un « indult » qui +me permît de garder la dame Taboulot, en dépit de +ses trente-sept ans. Monseigneur écouta ma requête, +fronça le sourcil et me dit un peu sèchement :</p> + +<p>— Je n’aime guère donner de semblables autorisations, +ou, du moins, je veux des garanties exceptionnelles +contre les insinuations malveillantes des ennemis +de la religion.</p> + +<p>— Oh ! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, +cette femme les porte sur sa figure !</p> + +<p>— Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, +elle est laide ?</p> + +<p>— Laide comme un péché ! Monseigneur. Oh ! mais +une laideur vraiment canonique !</p> + +<p>Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, +me délectai à contempler cette « fine tête tombée d’un +vitrail du moyen âge » et qui souriait doucement. +Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et +quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, +comme je le recevais au presbytère de Romenay, +il dit, dès qu’il aperçut Prudence :</p> + +<p>— Mes félicitations, mon cher curé ; en vérité, vous +ne m’avez point trompé !</p> + +<p>J’affirme donc — et c’est une opinion approuvée par +mes supérieurs — que Prudence est laide. Aussi, quand +je veux savoir si une personne du sexe est belle ou +non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se +rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, +plus je me refuse à lui reconnaître quelque grâce ; +plus elle s’en éloigne, plus je me complais à la déclarer +belle. Je possède ainsi, pour établir mes opinions esthétiques, +une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, +il y a des degrés ! Telle est la méthode qui me permet +d’affirmer que Mlle Camille est belle entre toutes les +autres jeunes filles. Ah ! elle s’en écartait, je vous +assure, du type de Prudence ! Je ne demanderais pas +mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais +voilà, comment m’y prendre ? C’est que moi, voyez-vous, — je +vous l’ai peut-être déjà dit, — je ne suis +point comme ces capitaines de lettres, ces fameux +hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire +évoluer les phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des +légions de métaphores, des escadrons de mots, qui +viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au +moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. +Je voudrais appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, +quelque image et comparaison tirées du +printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui embaument, +qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous ? +Je ne sais pas. Que votre imagination vienne en aide +à mon indigence : parez cette enfant de toutes sortes +de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité ! +Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature +de Dieu plus pimpante, plus papillonnante, plus +papillotante, plus sautillante, plus pirouettante que +Mlle Camille.</p> + +<p>Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, +tout à fait dénuée de morgue et de pose. Sa +démarche, ses gestes, son attitude la rendaient séduisante. +Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière, +j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait +son verre de ses lèvres et buvait par petites gorgées, +avec la grâce d’une colombe qui se désaltère à +l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des +cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un +nez si menu qu’il devait se glisser dans les corolles des +fleurs sans les blesser, et les couleurs roses de son fin +visage rappelaient, ne vous déplaise, les teintes douces +de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille ! C’était un +sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand +elle conversait, Mlle Camille s’arrêtait souvent au +milieu d’une phrase qu’elle achevait aussitôt par un +sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait +avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli +visage ne s’assombrît point. Quand — ce qui arrivait +quelquefois — elle vous avait éclaboussé d’une petite +malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire et on +était tenté de lui dire « encore ! » rien que pour le +plaisir de voir une bouche fraîche s’ouvrir sur des +dents blanches — de vraies dents, mesdames, et qu’aucun +éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées +avant elle ! — Je déclare que cette enfant était une +façon de petit chef-d’œuvre, un des plus aimables +spectacles qui puissent enchanter le regard d’un jeune +homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que +Prudence ! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était +point sotte ? Elle savait de la vie, du monde, ce qu’en +peut connaître une jeune fille pure : pas davantage. +Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des +réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté +et dont je me régalais, sans en avoir l’air ! J’admirais +aussi qu’elle ignorât tant de choses qu’apprennent, de +nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime point +ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout +temps, leur flux de science, qui nous écrasent, nous +pauvres hommes, sous l’éminence de leur mathématique +et la supériorité de leur orthographe. Entre nous, — ne +le dites pas ! — Mlle Camille avait peut-être oublié +la date de la bataille de Tolbiac, peut-être le nom +de quelques affluents du Mississipi, peut-être aussi le +nom des sous-préfectures de la Lozère, mais elle avait +l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses +jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne +mine, bonne humeur, bon sens, j’en souhaiterais autant +à toutes les filles de France qui, chaque matin, +montent dans leur tour pour voir si vient l’époux !</p> + +<p>J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait +au château d’Amazy par Mme Ferrandière et par son +fils aussi, M. Octave, qui me faisait de très fréquentes +visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien +me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les +frasques qu’on lui imputait, non sans raison, je crois. +Je ne trouvais point en lui cette morgue, cette enflure +d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois, fils +de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je +dois ajouter que son langage me déroutait. M. Octave +aimait à exprimer sa pensée dans le dialecte du boulevard. +Quel dialecte ! quel vocabulaire ! Pour peu +qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes +les maisons, bientôt les gens de province auront besoin +d’un lexique ou d’un interprète, quand ils voudront +comprendre ce qu’on leur dira !</p> + +<p>— Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. +Maxim qui est coiffé de ma sœur !</p> + +<p>— Que dites-vous là, monsieur Octave ?</p> + +<p>Mon jeune ami éclata de rire.</p> + +<p>— Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur !</p> + +<p>— Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très +sûr ! Et elle, mademoiselle ?</p> + +<p>— Emballée aussi, Camille ! Emballée !</p> + +<p>— Comment, emballée ?</p> + +<p>— Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle +rougit quand il arrive, elle ne rit plus, elle ne chante +plus. Hier, elle n’a pas mangé au déjeuner : pincée, +quoi ! Et si vous voyiez Maxim ! Non, vrai ! Je ne le +reconnais plus : on me l’a changé ! Pas d’autre sujet +de conversation possible : Ma sœur ! ma sœur ! ma +sœur ! S’il était, comme moi, homme à ne pas prendre +les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune +de ses phrases, chanter en guise de refrain : +« Amour, amour, quand tu nous tiens ! »</p> + +<p>— Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux ! Le +sujet est grave.</p> + +<p>— Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet ! Il +s’agit d’un mariage, parbleu ! Les deux tourtereaux +veulent s’épouser. Ils le veulent, ils le veulent, ils le +veulent. Demande pas mieux moi. Je connais Maxim : +excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain, +mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien +capable de faire exception pour vous, monsieur le +curé, si vous vous engagiez à donner à ma mère un +bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là +une fière occasion de le forcer à aimer les curés !</p> + +<p>— Vous voulez me séduire, monsieur Octave !</p> + +<p>— Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son +père et sa mère. Enchantés naturellement. Ne demandent +que ça. Oui, mais il y a maman. Maman, voilà le +<i lang="la" xml:lang="la">hic</i> ! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui mangent +du curé. Ah ! il n’est point dévot, Maxim, et son +père encore moins ! Maman ne voudra jamais colloquer +sa fille dans une famille où l’on dit du mal des +curés.</p> + +<p>— Colloquer sa fille dans une famille ! Il y a plus +d’un membre de l’Académie française — cette compagnie +qui est, pourtant, la maîtresse et la tutrice de +notre langue — qui s’étonnerait de votre style.</p> + +<p>— Ah ! de ça, je m’en moque ! Ce que je veux dire, +c’est qu’en ce moment même…</p> + +<p>M. Octave tira sa montre :</p> + +<p>— Oui, reprit-il, trois heures, précisément : M. Thury, +maire de Romenay, est à Amazy, au salon, et il fait +la demande en mariage. Ah ! dame ! ce sera dur ! Je +connais la maman. Elle sera toute bouleversée : elle +va tomber en larmes et en prières et, dès demain +matin, elle va venir vous trouver. Tout dépend de +vous. Ma mère finirait bien par se laisser entortiller. +Camille sait si bien la prendre : elle est tellement enjôleuse !</p> + +<p>— Allons, allons, monsieur Octave.</p> + +<p>— Oh ! pour ça ! elle est rusée, la petite, elle la connaît ! +C’est bien certain : maman qui est, au fond, la +meilleure femme qu’il y ait sur la terre, serait tôt ou +tard roulée par Camille. Mais voilà ! Le père Thury est +une grosse bête qui, dans la conversation avec ma +mère, est bien capable de donner une ruade aux curés. +Peut pas se retenir, cet homme. Et puis, ce vieux +Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru +la prétentaine ! Ma mère aura des scrupules, des remords : +elle se croira damnée ; elle s’imaginera que +Camille, si elle se marie, va tout droit à la perdition, +que son mari la détournera de ses devoirs religieux, +qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux +et patati et patata. Sur ce chapitre-là, la maman +est intraitable, comme vous le savez. Il n’y a que +vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les difficultés. +Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez +gentil, monsieur le curé.</p> + +<p>— Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.</p> + +<p>— Hum ! hum ! j’aimerais mieux une autre réponse. +Votre conscience ! Votre conscience ! Ce mot-là me +fait peur, et surtout le ton avec lequel vous le dites !</p> + +<p>— Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce +complot s’est donc formé à l’insu de madame votre +mère ? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des +tête-à-tête ?</p> + +<p>— Non, ils s’écrivent.</p> + +<p>— Ils s’écrivent !</p> + +<p>— Oui, presque tous les jours.</p> + +<p>— Tous les jours, grand Dieu ! Et que peuvent-ils +donc se dire ?</p> + +<p>— Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc +que s’écrivent les amoureux ! Cette petite Camille, si +on s’en serait douté ! Ce n’est pas plus gros que ça et +c’est amoureux !</p> + +<p>— Et comment correspondent-ils ? Qui porte les +lettres ?</p> + +<p>— Tiens, c’est moi, parbleu !</p> + +<p>— Comment ! Vous vous prêtez ?…</p> + +<p>— Quel mal, puisqu’ils s’aiment ?</p> + +<p>— Jolie raison ! Savez-vous, monsieur Octave, que +vous jouez là un rôle…</p> + +<p>— Mais puisqu’ils s’aiment !</p> + +<p>— Madame votre mère serait singulièrement surprise +et peinée si…</p> + +<p>— Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis !</p> + +<p>Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, +sans doute, d’autres révélations.</p> + +<p>Le lendemain matin, je fus obligé de constater que +M. Octave avait été bon prophète. Après la messe, +je vis entrer à la sacristie Mme Ferrandière dont la +figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux +de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle +m’apprit que M. le maire de Romenay était venu, la +veille, lui demander, pour son fils, Mlle Camille en +mariage :</p> + +<p>— Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. +Je désire que Camille soit heureuse : je vous assure +bien que je n’ai pas d’autre préoccupation ; et Camille +trouvera-t-elle le bonheur dans cette union ? Ah ! que +j’ai de raisons d’en douter ! Je le sais, M. Maximilien +Thury est incroyant, il est hostile aux pratiques +religieuses. La foi de Camille serait exposée à des dangers +incessants. Et cette différence d’éducation, d’idées, +de sentiments n’entraînera-t-elle pas un désaccord ? +Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment ! Si je me trompais +dans mes prévisions ! Si Camille me reprochait un +jour de l’avoir sacrifiée à mes idées personnelles, à ce +qu’elle pourrait appeler mon égoïsme !…</p> + +<p>Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes +mouillaient ses yeux. Après un court silence, elle me +dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je suis venue vous demander +un conseil. Que dois-je faire ?</p> + +<p>— Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien +me demander conseil, je vais vous parler en toute +franchise et liberté. Il faut vous opposer opiniâtrément — j’appuyai +sur le mot — à ce mariage que je +regarderais comme un très grand malheur pour +Mlle Camille et pour vous aussi, madame.</p> + +<p>— Serait-il indiscret de vous demander ?…</p> + +<p>— Oh ! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. +Je ne me reconnais pas le droit de vous révéler +les très graves raisons (j’insistai également sur +ces mots) qui me permettent de vous donner un conseil +aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et +c’est son secret.</p> + +<p>— Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, +je n’insisterai pas. Ma résolution est prise. Camille +n’épousera pas M. Maximilien Thury.</p> + +<p>Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de +Romenay, se présentait au presbytère, et vous connaissez, +puisque je vous l’ai précédemment conté, quel +tour prit notre conversation ; elle finit, vous le savez, +par une nouvelle déclaration de guerre et par la « menace » +d’un pasteur protestant. Je n’avais pas eu +besoin d’un grand effort d’esprit pour percer à jour +les intentions de M. le maire et deviner ses arrière-pensées. +Il fut, pour moi, de toute évidence que +M. Thury connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière +et qu’il établissait une relation entre cette +visite et la résolution qu’elle avait exprimée de s’opposer +au mariage : M. Octave n’avait pas tardé beaucoup +à en informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de +ses rancœurs, de son amour-propre endolori, de ce +qu’il appelait ses « principes », M. le maire était-il +venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche +qui débordait de paroles conciliantes : il voulait +tenter le suprême effort, m’arracher, de haute lutte, +une promesse d’intervention favorable ou tout au +moins de neutralité. Ah ! c’est que ce projet de mariage +le séduisait ! Il souhaitait de le voir aboutir, +avec toute la véhémence de sa nature qui ne savait +rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment primait en +lui toutes les haines politiques et religieuses : c’était +la passion de la propriété, l’ambition de « posséder ». +M. Thury était cet âpre amoureux de la glèbe, +ce rural qui cherche, toute sa vie, à arrondir son +« avoir ». Son « bien » à lui touchait aux fermes opulentes +de Mme Ferrandière : il était comme enclavé +dans les bois de la châtelaine d’Amazy. Par le mariage +de son fils Maximilien, tant de choses si désirables +ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les +terres des Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas ? Il +se souciait fort peu de conserver la fortune immobilière +qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il lui fallait à +lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent +qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même : +« Ah ! monsieur le curé, si j’avais la forte somme, +j’achèterais des chevaux, je ferais courir. J’ai une +martingale infaillible. Faites des vœux et des prières +pour moi : vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents +tuyaux ! » (Un tel langage n’était pour moi, je +l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le maire connaissait +les goûts et les aspirations du jeune homme : il +se flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, +M. Octave ne demanderait qu’à céder à bon +compte ses fermes et ses bois, pour réaliser immédiatement +la « forte somme ». Le rêve de M. Thury était +beau, comme vous voyez, si beau que notre maire +avait surmonté le dégoût qu’il ressentait pour les « frocards » +et tout spécialement pour l’abbé Blondot. +Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une +messe. M. Thury, qui n’était ni Gascon, ni candidat +au trône de France, estimait que le patrimoine des +Ferrandière valait bien une visite à un curé : c’est +ainsi que M. le maire suivait une politique illustrée +par un glorieux roi de France. Je n’éprouve, du reste, +aucun désagrément à vous dire que M. Thury aimait +son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne répugnait +pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier +à une famille qui « habitait un château ». On me pardonnera +bien cette petite révélation qui tombe, par +mégarde, de ma plume !</p> + +<p>M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, +avec des paroles inattendues et pittoresques, +ce qu’il appelait mon entêtement.</p> + +<p>— Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup +de mal à la religion ! Maxim n’a point une tendresse +exagérée pour les curés et pour vous !… Eh +bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un +ennemi de moins, et par le temps qui court !…</p> + +<p>— Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, +que je n’ai pas le droit de donner à madame votre +mère le conseil d’autoriser le mariage !</p> + +<p>— Vous n’avez pas le droit ! Vous n’avez pas le +droit ! Tara-ta-ta ! Dites donc que !…</p> + +<p>— Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas +insister.</p> + +<p>— Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez +donc rien savoir, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si +bien !</p> + +<p>Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi +étaient fréquentes : ma résolution en sortait toujours +saine et sauve. Les reproches que m’adressait +Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. +Je souffrais réellement de la savoir malheureuse. +Comme j’en avais depuis longtemps l’habitude, +j’allais dîner, chaque dimanche, au château d’Amazy. +Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le +repas par ses sourires, par son ramage, par ses aimables +boutades, restait silencieuse. Je n’osais lever les +yeux sur elle. Je redoutais son regard où j’aurais +lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de +m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais +j’évitais de comprendre et je manœuvrais pour ne +point me trouver seul avec elle. Un dimanche soir, +alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis +accourir vers moi : je compris qu’elle me guettait. +Elle m’aborda et, avec un petit air boudeur qui la +rendait plus séduisante encore, elle me dit :</p> + +<p>— Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous +la tête à maman ?</p> + +<p>— Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame +votre mère. Il me suffit de lui donner un conseil. Il +n’est pas tel que vous le souhaitez, je le sais, mais +croyez bien que j’en suis le premier navré ! J’en souffre +autant que vous.</p> + +<p>— Oh ! ça ! ce n’est pas possible ! s’écria avec une +grande vivacité Mlle Camille. Mais enfin, que vous +a-t-il fait, ce jeune homme ? Pourquoi lui en voulez-vous +tant ?</p> + +<p>— Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du +tout. Ma conscience s’oppose…</p> + +<p>— Elle a bon dos, la conscience ! C’est comme autrefois, +quand j’étais au couvent. Lorsque je demandais +une autorisation, une faveur à la Mère supérieure, et +que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait +presque toujours que sa conscience ne lui permettait +pas de me l’accorder. Un prétexte, naturellement. +Vous devez avoir des raisons, monsieur le curé ; +elles sont donc bien sérieuses ?</p> + +<p>— Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.</p> + +<p>Et je disais vrai ! Mes raisons n’étaient point futiles, +ni mesquines. Du reste, puisque je vous l’ai promis, je +vais vous les faire connaître : écoutez-moi.</p> + +<p>Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de +mes confrères du diocèse qu’un deuil obligeait à partir +inopinément en voyage, la veille même du jour où +devait se célébrer la première communion dans sa +paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. +J’accourus. J’étais à… depuis vingt-quatre +heures à peine, quand on vint me prévenir qu’une +malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je +m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison +qui m’avait été indiquée, — une maison d’humble +aspect, étroite et basse, — une vieille femme vêtue en +paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit : « Ah ! +la pauvre enfant est bien malade ! bien malade ! C’est +elle-même qui a parlé de se confesser. Elle n’a pas +voulu attendre le retour de M. le curé de… Elle est +un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature ! +quelle tablature ! »</p> + +<p>— C’est votre fille ? demandai-je.</p> + +<p>— Non, monsieur, répondit cette femme, je suis +veuve et je n’ai pas d’enfant. La malade est ma nièce, +la fille de ma sœur Claire morte il y a longtemps.</p> + +<p>— Et que dit le médecin ?</p> + +<p>— Le médecin ! Il ne sait pas au juste, cet homme. +Il dit que c’est grave, une <i>péritonisse</i>. Mon Dieu ! quelle +tablature !</p> + +<p>— Voulez-vous m’introduire auprès de la malade ? +demandai-je.</p> + +<p>— Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne +qui me conduisait vers une porte vitrée.</p> + +<p>Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, +tout en essuyant ses yeux avec un coin de son tablier.</p> + +<p>— J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur +le curé. La petite habitait Paris, puis, dame ! elle a +oublié les conseils que je lui avais donnés. Elle a +chuté ! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à +enjôler, une jeunesse ! Faudra pas lui faire trop de +sermons…</p> + +<p>— Oh ! ma brave femme, m’écriai-je, le moment +serait mal choisi. Soyez en paix, je vous prie.</p> + +<p>Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à +laquelle une étroite fenêtre donnait parcimonieusement +la lumière. La malade était couchée dans un grand +lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient +des rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. +La personne qui me faisait appeler devait être jeune, +mais la maladie l’avait frappée de ses affreux stigmates. +Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées, +les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, +comme contractés sur eux-mêmes : on eût cru +voir une figure d’enfant.</p> + +<p>— Vous avez demandé un prêtre ? dis-je.</p> + +<p>Une faible voix me répondit :</p> + +<p>— Oui, monsieur, je suis malade, très malade… +je vais peut-être mourir… ma tante m’a dit que M. le +curé était en voyage, et que pour le remplacer, il avait +appelé M. le curé de Romenay.</p> + +<p>— Je suis en effet M. le curé de Romenay.</p> + +<p>A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses +yeux se fixèrent sur moi :</p> + +<p>— Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, +Vous connaissez la famille Thury ?</p> + +<p>— C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.</p> + +<p>— Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle +d’une voix précipitée. Vous connaissez… Excusez-moi, +monsieur le curé… mais pourriez-vous me +dire si on a des nouvelles de Maximilien, de +M. Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux +colonies ?</p> + +<p>— M. Maximilien Thury aux colonies ! répondis-je +très surpris, mais, avant-hier, je l’ai rencontré dans +une rue de Romenay. Il devait donc s’expatrier ?</p> + +<p>La malade me regarda avec des yeux étranges et +comme agrandis par une soudaine épouvante. Elle +souleva la tête, la laissa retomber lourdement sur +l’oreiller, puis, au milieu des sanglots :</p> + +<p>— C’est affreux, c’est affreux ! dit-elle, se couvrant +les yeux avec la main.</p> + +<p>Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence +d’angoisse.</p> + +<p>— Pourquoi pleurez-vous, mon enfant ? lui demandai-Je.</p> + +<p>— Ah ! fit-elle, c’est affreux ! C’est affreux. Pourquoi +ne vous dirais-je pas la vérité, à vous monsieur le +curé ! M. Maximilien Thury est le père de mon enfant, +de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé +pour le donner à une nourrice, à une femme qui ne +l’aime pas ! C’est affreux !… Depuis deux ans, nous +vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens mariés. +Il m’avait remarquée à une fête de mon village, +qui n’est, comme vous le savez, qu’à quelques kilomètres +de Romenay. Il y était venu plusieurs fois +pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de +partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je +l’ai suivi !</p> + +<p>Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration +devint plus oppressée :</p> + +<p>— Ah ! oui, reprit-elle, je l’aimais ! Il y a cinq mois, +je lui annonçai que j’allais être mère. Il me dit qu’il +allait faire connaître à son père la situation. Il me +promit de m’épouser si sa famille ne s’y opposait pas. +Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit +que son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille +sans fortune, l’avait chassé et refusait de le voir. +Puis… Maximilien m’avait fait part de ses projets. Il +se trouvait sans ressources maintenant, abandonné +des siens : il ne pouvait songer à se créer une situation +à Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, +d’emprunter de l’argent à des amis, d’acheter des +terres. Il devait me faire venir dans un an, dans deux +ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait établie. +Je devais emmener avec moi mon enfant, son +enfant ! J’ai conduit Maximilien à la gare et là en +m’embrassant il m’a dit : « A bientôt, avec lui ! » Lui, +c’était l’enfant ! Depuis cette époque, je n’avais eu +aucune nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et +pour mes couches, je suis venue ici chez ma tante qui +a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il mentait ! Qu’il +ne songeait qu’à se débarrasser de moi ! Ah ! c’est +affreux !</p> + +<p>Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des +larmes coulaient le long de ses joues amaigries. J’étais +atterré, je cherchais en vain quelle parole je devais +prononcer.</p> + +<p>— Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. +Peut-être n’a-t-il pu partir. Qui sait si au dernier +moment… si son père… si sa famille, si quelque obstacle +infranchissable ne l’a pas entravé ? Voulez-vous que +j’aille le trouver, que je lui parle ?</p> + +<p>— Oh ! jamais ! s’écria la malade. Il pourrait croire +que, sachant tout, je viens l’implorer, le supplier ! +Promettez-moi, monsieur le curé, de ne jamais parler +à personne de notre entretien ! A personne, à personne !</p> + +<p>— Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y +engage formellement.</p> + +<p>Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver +l’état de la malade. Je murmurai quelques +mots de pitié, de résignation, de courage. Tandis que +je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait +fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba +inerte sur l’oreiller : ses yeux se fermèrent et +elle ne parut pas s’apercevoir que je quittais la +chambre.</p> + +<p>Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, +j’allai m’enquérir de l’état de la malade. +Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses, +la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.</p> + +<p>— Ah ! quelle nuit, monsieur le curé ! s’écria-t-elle. +La pauvre enfant a eu le délire, elle prononçait toujours +les mêmes mots : « Maximilien, Maximilien. » +C’est probablement le nom de la canaille qui l’a abandonnée. +Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma +nièce dort en ce moment. Le médecin est venu et m’a +dit de ne pas la réveiller.</p> + +<p>Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au +zèle du curé de la paroisse qui était revenu et, le soir +même, je rentrai à Romenay. J’y fis une très sommaire +enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la +jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, +m’avait dit la vérité.</p> + +<p>Eh bien, qu’en pensez-vous ? Qu’eussiez-vous fait, +à ma place ? Les confidences que j’avais reçues, que +j’estimais sincères, ne me permettaient de voir en +M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste : le +dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de +tant de lâcheté ! Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, +de toute mon énergie, à un mariage que je +regardais comme un sacrilège ? J’estimais, moi, que +Mlle Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, +de sa douceur, pour illuminer de sa bonté, la vie d’un +honnête homme. Et je n’avais pas le droit de parler, +de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait +« mon entêtement » ! Les confidences de la jeune fille, +je n’avais pas le droit de les divulguer : j’avais pris +l’engagement de n’en parler à personne. J’étais tenu +par une promesse faite à une mourante ! J’avais un +sceau sur les lèvres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p>Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury — visite +qui se termina par une déclaration de guerre, +comme vous savez — et je ne partais toujours pas +pour le bagne où M. le maire se faisait fort de m’envoyer ! +Je vivais dans une douce sérénité d’âme. +M. Thury renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance ? +Était-il donc désarmé ? J’en venais à me demander +s’il ne m’avait pas adressé une menace vaine +et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée « avant +un mois » d’un pasteur protestant. Un soir, vers +les 6 heures, j’étais assis à mon bureau, dans ma +chambre, et je lisais l’<i>Histoire ecclésiastique</i>, de l’abbé +Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle +de Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements +du roi de France qui faisait souffleter un vieillard +de quatre-vingt-six ans me révoltaient. A la fin, +je lâchai la bride à mon indignation et je me laissai +emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques +vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables :</p> + +<p>— Oh ! le… m’écriai-je. Oh ! l’animal ! l’animal !</p> + +<p>J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à +invectiver, à haute voix, ce feu roi de France. La +porte de ma chambre était restée entr’ouverte : elle +communiquait avec la salle à manger. Dans cette +pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, +pour le dîner. Tout en lisant et en insultant Philippe +le Bel, j’entendais ma gouvernante qui traitait avec +violence les assiettes, les fourchettes, les bouteilles, +persuadée qu’elle « abattait » d’autant plus de « besogne » +qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle +frappa à la porte de ma chambre : « Entrez, entrez, +Prudence ! » fis-je.</p> + +<p>— Ah ! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le +seuil, vous pouvez le dire, pour un animal, c’est un +animal ! C’est un…</p> + +<p>— Qui ça, un animal ? demandai-je.</p> + +<p>— Tiens ! mais M. le maire, pardi ! Avec ça que je +n’entends pas que vous lui dites des sottises !</p> + +<p>— Ah ! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point +de M. Thury que je voulais parler, mais bien d’un roi +de France ! Vous voyez que ce n’est pas précisément la +même chose.</p> + +<p>— Oh ! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout ! +Mais je vous garantis que M. Thury est un animal. +Vous ne savez donc pas qui est-ce qu’il a fait venir ici ? +Ah ! c’est du joli ! Il est arrivé.</p> + +<p>— Qui ça, Prudence ?</p> + +<p>— Mais un curé protestant, pardi ! Il est ici depuis +deux jours. Même qu’il est descendu avec sa femme +chez les Thury en attendant que les réparations soient +faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en +face chez nous, sur la place de l’Église !</p> + +<p>— Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant ?</p> + +<p>— Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu +sa femme. J’étais aussi près d’elle que je suis de vous. +Dame ! c’est du fier ! c’est de l’élégant ! je ne vous dis +que ça !</p> + +<p>— Ah !</p> + +<p>— Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir +bien regardée ! J’étais comme ça chez Mme Lenoir +l’épicière, où il y avait beaucoup de monde. On causait, +on parlait du curé des protestants. Chacun donnait +son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie : +« Tenez, justement, voilà la femme du curé protestant +qui traverse la place ! » Moi, je n’en ai fait ni une +ni deux. « Au revoir, la compagnie ! » Qu’est-ce qui +était contente ? C’était moi ! Je me suis précipitée sur +la place. J’ai suivi la dame, par derrière, avec un air +comme un autre, sans faire semblant de rien. Miséricorde, +quelle femme ! Quel linge ! Ma parole, elle est encore +mieux habillée que les grandes madames qui sont +dans les catalogues du Bon Marché ! Des falbalas, en +veux-tu, en voilà ! Elle en trimballe celle-là des belles +marchandises : une robe rose avec de la dentelle dessus ! +Ah ! oui ! on peut dire, de la dentelle ! J’en ai compté +un étage, deux étages, trois étages. Elle est toute en +dentelle cette femme-là ! Et tout ça, c’était embaumé ! +Il m’arrivait de ces bouffées ! C’est comme si elle vous +avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle +faisait. Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le +curé, que c’est un malheur de porter de la soie qui +servirait bien à tapisser nos fauteuils ? Et de la belle +soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, +trois francs le mètre ! La dame s’est retournée, à un +moment, pour voir qui marchait derrière elle. Il n’y +a pas à dire : elle est jolie ! Un teint frais : des yeux +comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, +à gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure ! Qu’elle +doit en avoir sa charge et qu’elle doit casser tous ses +démêloirs ! A moins qu’il n’y ait de la tricherie…</p> + +<p>— Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.</p> + +<p>— C’est la femme du notaire qui va enrager ! reprit +ma gouvernante. Elle ne sera pas la plus belle maintenant !</p> + +<p>— Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander +quand vous êtes entrée dans ma chambre ?</p> + +<p>— Ah ! je l’avais oublié ! fit-elle. Je désirais savoir si +vous vouliez les œufs sur le plat ou bien à la coque ?</p> + +<p>— Faites au goût de M. l’abbé Rosette !</p> + +<p>C’était vrai : M. le pasteur protestant avait fait son +entrée dans Romenay suivi de son épouse, d’un chien +minuscule, d’un faisceau de parapluies et d’ombrelles, +enfin de six caisses à chapeau : « Que voilà donc, pensai-je, +un cortège peu apostolique pour un homme qui +vient évangéliser un pays ! Saint Paul évidemment se +fût allégé ! » Je tenais les détails précis que je viens de +donner de dame Prudence : toute la journée du lendemain, +elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De +grosses voitures de roulage amenaient le mobilier du +pasteur à la maison qu’il devait occuper et qui était +située, sur la place, en face du presbytère. Là, quelques +hommes de peine déchargeaient les camions. De +la fenêtre de la salle à manger où elle avait établi son +poste d’observation, Prudence inspectait la place : +rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des réflexions +ingénues, c’étaient des exclamations narquoises. — « Oh ! +encore une table à toilette ! Mais, +qu’est-ce qu’ils vont en faire ?… Oh ! la belle batterie de +cuisine ! Tout en cuivre ! Ma parole, c’est comme chez +des bourgeois ! Tout un mobilier en acajou ! Et des fauteuils ! +Encore une pendule ! Ça ne se refuse rien, ce +monde-là !… Ah ! ça, c’est le bouquet ! Une baignoire ! +Une baignoire ! Oh ! oh ! c’est trop fort ! »</p> + +<p>Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un +œil sur la table et l’autre sur la place, dit tout à coup :</p> + +<p>— Tenez, si vous voulez le voir !</p> + +<p>L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la +fenêtre ! Devant la maison qui nous faisait vis-à-vis, +les deux lourds camions stationnaient toujours. Sur le +trottoir jonché de paille, encombré de caisses et d’ustensiles +de ménage, un homme se tenait qui donnait +des ordres et surveillait le déchargement. C’était le +pasteur protestant de Romenay. Sur la foi de mes lectures +et de mes préjugés, je ne me représentais un +ministre de la religion réformée qu’avec une figure +grave, assombrie par d’austères favoris : je ne le voyais +que vêtu d’une longue redingote solennelle et funèbre. +Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous avions +sous les yeux.</p> + +<p>L’année précédente, au cours de grandes manœuvres +des officiers de cavalerie avaient logé au presbytère de +Romenay : par sa haute stature, ses larges épaules, sa +belle encolure, ses moustaches triomphantes, le ministre +protestant me faisait songer aux magnifiques +soldats que j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la +pensée de l’abbé Rosette :</p> + +<p>— Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand +diable de dragon qui a couché ici deux nuits, que vous +avez invité à dîner et qui était si amusant !</p> + +<p>— S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être +pendue ! s’écria Prudence qui regardait par-dessus +l’épaule du petit abbé Rosette.</p> + +<p>— Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, +dis-je.</p> + +<p>M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait +un costume de drap gris-clair et son torse robuste +emplissait un veston de bonne coupe ; il était chaussé +de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant ses +ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre +deux bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses +moustaches blondes. Tout à coup, une femme parut +sur le seuil de la porte ; jeune, élancée, elle était vêtue +avec une élégance très étudiée.</p> + +<p>— Ah ! voilà sa dame ! fit Prudence.</p> + +<p>Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le +pasteur avec un dandinement plein de grâce, puis +elle glissa sa main droite sous le bras de son mari. Les +deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence +haussa les épaules :</p> + +<p>— Pas un curé, ça ! dit-elle : c’est du monde comme +de l’autre !</p> + +<p>Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle +avait abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.</p> + +<p>Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne +fut pas la seule à commenter l’arrivée de M. Asseler, — tel +était le nom du pasteur. — Tout Romenay s’intéressait +à ces allées et venues, s’émerveillait du « bel +air » de monsieur, glosait sur les toilettes de son +épouse. Plusieurs dames de la ville, des plus huppées, +frémissaient de jalousie. La femme du notaire, celle-là +même qui représentait la mode à Romenay où elle se +singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses +gants qui montaient jusqu’au coude, la pompe de ses +chapeaux, vit qu’elle ne pouvait engager la lutte avec +les robes de Mme Asseler. La « notairesse » prit alors +le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes +« tapageuses » de la femme du pasteur étaient « inconvenantes ». +Elle ajoutait même que Mme Asseler manquait +de distinction et de goût, qu’elle n’avait qu’une +« élégance de catalogue » et qu’elle devait acheter ses +robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines +familles semblaient choquées d’un tel débordement +de luxe chez la femme d’un pasteur. Je me vois +ici amené à vous faire connaître une situation que je +vous ai laissé ignorer.</p> + +<p>Romenay renfermait une colonie de deux cent +soixante protestants, épave des tempêtes religieuses +d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite ville +était « place forte », excusez du peu ! En ce temps-là, +elle traversa des jours troublés et les chemins de notre +pays résonnèrent sous les chevauchées des soldats +huguenots. Dans ma vieille église, qui est une relique +du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. +Trois fois, ils s’emparèrent de Romenay ; trois fois, les +catholiques reprirent la ville, et c’est à eux qu’en fin +de compte échut la victoire. Plusieurs familles y +étaient restées très attachées à la religion nouvelle et, +depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la +Révolution, le protestantisme se perpétua dans le +silence et l’ombre. Après le Concordat, un pasteur fut +envoyé aux brebis huguenotes de Romenay. En 1829, +le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi ? +Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives +furent faites pour que le Consistoire — qui a +dans ses attributions l’élection et la nomination des +ministres — envoyât un pasteur : toutes échouèrent. +Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay +avaient renouvelé leur demande et M. Thury n’ignorait +aucune des démarches qui avaient été faites. La +préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que +les négociations allaient être rompues, car le Consistoire +protestant exigeait qu’en dehors du traitement +fixé par le Concordat, une subvention fût donnée au +nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait aider à +sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le +parti qu’il pouvait tirer d’un tel état de choses et, +quand il se présenta chez moi pour m’adresser la +prière que vous savez, il avait son idée : s’il échouait, +il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait +en sa tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, +il avait cru pouvoir m’annoncer comme très +prochaine l’arrivée d’un ministre protestant. C’est +qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au +nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain +de son entrevue avec moi, M. Thury fit savoir au +Consistoire qu’il s’engageait à remettre tous les ans une +somme de deux mille francs au pasteur de Romenay. +Quelques jours après, il recevait avis que son offre était +agréée, qu’un ministre serait envoyé ! M. le maire, j’en +suis bien convaincu, avait omis de dire au Consistoire +dans quel but — celui de donner un « concurrent » au +« frocard » de Romenay — il promettait de faire une +saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les +membres du Consistoire durent être quelque peu surpris +de voir un maire athée s’intéresser tant à la +gloire de leur église.</p> + +<p>Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay +ignorait les desseins vindicatifs de M. le maire +et je doute fort qu’elle se fût associée à ses ressentiments. +Vous auriez tort de croire que les protestants et +moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. +Nous ne songions nullement à nous entre-dévorer. +C’étaient, pour la plupart, de fort honnêtes gens, un peu +compassés, toujours courtois à mon égard. Plusieurs +d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient +et, s’il nous arrivait de converser ensemble, nous +n’évoquions jamais les « choses regrettables » de l’histoire. +Ils ne m’entretenaient pas, pour me molester, +des dragonnades et de cette lourde « gaffe » que fut la +révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, +non plus, du libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler +ses adversaires sur les bûchers de Genève, histoire +de les convertir à ses idées.</p> + +<p>Le maire mit à la disposition de M. Asseler une +grande salle qui avait entrée sur la place, non loin de +mon église : on la meubla de bancs, on y apporta une +chaire : ce fut « le temple ». Quelques jours après son +arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant +trois semaines, il ne put s’installer dans la maison qui +lui était destinée. De grandes réparations avaient été +jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé d’entasser ses +meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que +les plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. +M. Asseler recevait l’hospitalité dans la famille Thury. +Ah ! c’est que M. le maire ne savait point se venger à +demi ! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie +à songer qu’il donnait asile à mon « concurrent ». Avec +son esprit positif, fermé à toute compréhension de +l’idée religieuse, M. le maire ne voulait voir dans les +différentes églises que des « commerces » ennemis où +l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du +peuple : aussi, vous vous imaginez aisément combien +était grande l’allégresse de M. Thury ! Bien loin de +presser les travaux dans la maison du pasteur, il cherchait, +au contraire, à les traîner en longueur, tant il +craignait, si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance +parût moins éclatante à tous les yeux. Je me +demandais, toutefois, comment Mme Thury s’accommodait +de la présence, sous son toit, du ménage +Asseler. Oh ! Mme Thury ne pensait point comme les +gens qui n’aiment pas que Dieu existe ! C’était une +personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée +à ses devoirs domestiques, très « femme de ménage » +et que son mari n’avait point convertie à ses +haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la messe le +dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. +Quand je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais +toujours, de ce large coup de chapeau, de cette demi-inclination +du corps, de ce sourire à la fois digne et +déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé d’offrir +aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait +même pas de converser avec ma domestique : +quand, d’aventure, elle la rencontrait au marché ou à +la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et +allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette +de cuisine simple autant que précieuse. L’épouse de +M. le maire souffrait de nous savoir en guerre, son +mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre +l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions +que M. le maire inventait pour me châtier et +elle s’efforçait, par tous les moyens, de me faire comprendre +qu’elle les déplorait. Mme Thury avait pris à +tâche de me contraindre à pardonner les péchés de +M. Thury : curieux exemple de solidarité conjugale, +c’était l’époux qui commettait les « gaffes » et c’était +l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les accueillais +toujours, ces « excuses » ; elles m’arrivaient, du reste, +sous une forme avenante. Quand M. le maire s’était +abandonné à quelque incartade anticléricale, comme +l’interdiction des processions, Mme Thury m’envoyait, +en grand secret, des pots de miel et de confiture. +C’était une façon de dire : « Allons, monsieur le curé, +soyez charitable : il n’est pas aussi méchant qu’il en +a l’air, point de représailles ! » La pauvre femme — après +l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait, +très injustement, l’honneur — me croyait +vindicatif. Elle tremblait que je ne fisse entendre du +haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche, devant +toute la paroisse, une protestation véhémente et +passionnée. Elle n’était point aussi savante dans les +textes canoniques qu’un « docteur <i lang="la" xml:lang="la">in utroque</i> » : elle +se méprenait étrangement sur mes droits en même +temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue — je +l’ai su depuis — qu’un beau jour j’allais +excommunier solennellement son mari. C’était +pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer +l’amertume de mon âme, qu’elle me faisait apporter, +sans y mettre aucune pensée symbolique, tant de +douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je recevais +les pots de miel et de confiture, je songeais, +malgré moi, à une savoureuse anecdote que M. l’abbé +Blampignon nous conte dans un de ses doctes livres. +Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui s’appelait +Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, +en chaire, les vices, les travers, les ridicules du +roi — il n’avait que l’embarras du choix ; — à se railler +des allures, des « fraises », du bilboquet, des singes, des +mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur de Guillaume, +Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, +des confitures de miel. Le roi finit même par nommer +le prédicateur satirique à un évêché de province, en lui +recommandant expressément de se tenir dans son +diocèse et de paraître le moins souvent possible à +Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait +pas les ouvrages de M. l’abbé Blampignon, +mais, dans la candeur de son âme, elle copiait, elle +aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle +eût eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, +de tout cœur, donné l’investiture par l’anneau et la +crosse.</p> + +<p>M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine +les hôtes de M. le maire, quand je reçus de Mme Thury +un pot de confitures de raisiné : il était vaste.</p> + +<p>— Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres ! s’écria ma +servante.</p> + +<p>— Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de +toute cette sucrerie ?</p> + +<p>— Ah bien ! vous pouvez le demander, monsieur le +curé ! C’est dans huit jours l’adoration perpétuelle à +Romenay. Vous allez donner à dîner à MM. les curés +du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes +les confitures de la <i>mairesse</i>, les « excuses » comme vous +les appelez ! (C’était une métaphore que nous avions +commise, l’abbé Rosette et moi : nous appelions ainsi +les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs +viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils +m’adressent, c’est : « Prudence, allez-vous nous offrir +des excuses aujourd’hui ? »</p> + +<p>Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était +envoyé, avait son éloquence. Il voulait dire ce vaste +pot de confiture : « Monsieur le curé, si j’héberge des +hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon +plaisir ; c’est par ordre de mon maître : que ces confitures +en rendent témoignage ! » Le jour de l’adoration +perpétuelle, je reçus à ma table une dizaine d’ecclésiastiques +du doyenné. Les « excuses » de M. le maire +furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. +Si vous étiez tenté, lecteur, de m’incriminer, de +trouver malséante la facilité avec laquelle j’acceptais +les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son mari, +je vous préviens que vous auriez tort ! Pour dire vrai, +j’eusse cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais +les petits envois par déférence pour Mme Thury +à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au monde, infliger +un affront et donner une leçon de délicatesse. Si +après ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous +scandaliser, à votre aise et tant pis pour vous !</p> + +<p>Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de +Mme Thury, d’autant que le séjour de M. et Mme Asseler +chez le maire se prolongeait. Les réparations, dans +la maison que devait habiter le pasteur, avançaient +lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes +s’il en fut, commençaient à deviser de l’« impatience » +où était Mme Thury de voir le ménage +Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient +qu’elle leur en avait fait confidence en leur recommandant +de garder le secret. Cette cohabitation avec +M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme Thury, +qu’un désagrément. Hélas ! la pauvre femme devait +connaître d’autres tourments ! Un jour du commencement +de septembre, je fus informé que le pasteur avait, +la veille même, pris possession de sa maison, qu’il +habitait maintenant en face du presbytère. Il y était +installé depuis une semaine à peine, quand, un soir, +entre six heures et sept heures, — c’était le 8 septembre, +jour de la Nativité, je m’en souviens très exactement — la +voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du +presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, +en descendit avec précipitation. Je venais de prendre +mon dîner et me promenais, à ce moment-là, dans le +petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la porte.</p> + +<p>— Que désirez-vous, Jean ? demandai-je.</p> + +<p>— Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix +grave, M. Thury a été frappé, vers quatre heures de +l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie. Mme Thury +m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement ?</p> + +<p>— Je vous accompagne.</p> + +<p>Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean +Raffin dans la voiture de M. Thury. En traversant la +place de l’église, je vis un groupe d’hommes qui causaient +avec une grande animation, devant la porte du +<i>Café de la Lumière</i>. C’étaient les amis politiques de +M. le maire qui s’entretenaient de la catastrophe et de +ses conséquences. En m’apercevant dans la voiture, +ils se regardèrent étonnés et j’entendis l’un d’eux qui +disait à haute voix :</p> + +<p>— Le maire est un capon : il n’ose pas mourir sans +que le curé lui fasse ses signes de croix !</p> + +<p>M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay +une maison qu’il avait, vingt ans auparavant, acquise +d’un industriel ruiné et qu’on nommait, dans le pays, +« le château du Grillon ». (M. le maire ne protestait pas +contre cette qualification seigneuriale : il laissait dire.) +C’était un vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire +qu’il rappelait la caserne et l’usine par ses proportions +démesurées, sa façade nue et blanche, ses +fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges +tuiles rouges. Tandis que la voiture roulait sur le chemin +qui conduit au « Grillon » je m’entretenais avec +Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en rentrant +d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé +sur le parquet de la salle à manger. On l’avait relevé +très pâle, inerte, sans connaissance. Mme Thury était +accourue, avait fait porter son mari sur un lit et envoyé +chercher le D<sup>r</sup> Garot. Le médecin, après examen +du malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.</p> + +<p>— Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean +Raffin. Ils ne veulent pas se compromettre. Ah ! je sais +bien moi qu’il n’y a pas d’espoir : c’est une attaque +d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu. +Quel dommage ! un si brave homme !</p> + +<p>— Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance +quand vous êtes parti ?</p> + +<p>— Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les +yeux. Mais bast ! c’est une maladie qui ne pardonne +pas ! Mme Thury, qui est dévote comme vous savez, a +pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son +mari reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, +monsieur le curé, si mon maître a retrouvé la raison et +s’il vous reconnaît, je me demande comment il vous +recevra. Ah ! dame ! les curés et lui !… Mme Thury a +fait appeler l’autre médecin de Romenay, le D<sup>r</sup> Martinet : +il doit nous suivre. Pour ce qu’ils feront à eux +deux !</p> + +<p>Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait +devant les grilles. Des chiens aboyaient. Une vache et +une chèvre broutaient l’herbe de la pelouse qui s’étend +devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et déjà, +les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines. +L’immense château, dont toutes les persiennes +étaient closes, avait cet aspect désolé et morne des +maisons où s’abrite une agonie et autour desquelles on +croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne +pas outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec +eux, et le poète ne nous abuse point, qui nous dit que +les choses ont des larmes. Je pénétrai dans le château +et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce meublée +de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés +et qu’elle appela le « salon ». J’y étais depuis près +d’une heure, sans que personne fût venu troubler mes +méditations, quand la porte du salon s’ouvrit : j’entendis +une voix de femme qui disait : « Pardon, monsieur, +je vais vous éclairer », et la servante entra apportant +une lampe allumée. Un homme la suivait que +je reconnus aussitôt : c’était M. Asseler, ministre protestant +à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais +assis : le pasteur et moi, nous nous saluâmes par une +inclination de tête. La servante déposa la lampe sur la +cheminée et nous laissa seuls. M. Asseler prit place sur +le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On n’entendait, +dans le salon, que le tic tac de la pendule et, +par instants, un bruit de pas discrets dans une pièce +voisine. Parfois, mes yeux se rencontraient avec ceux +de M. Asseler qui exprimaient la gêne, l’hésitation. Enfin, +après un quart d’heure, M. le pasteur prit la parole ; +d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, +je suis dans des transes telles, que vous me permettrez +de vous demander si nous pouvons encore garder +quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie ?</p> + +<p>— Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de +pouvoir vous rassurer, mais je ne puis vous apprendre +rien que vous ne connaissiez déjà. Mme Thury m’a +prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce salon, +depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se +passe autour de nous. Que faut-il penser ? Je l’ignore. +Mme Thury est informée de ma présence. Sans doute +n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me +faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je +suis même tout disposé à passer ici la nuit.</p> + +<p>— Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. +Dès la première nouvelle de la catastrophe, je suis +parti pour le château du Grillon. Je voulais savoir par +moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré +qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses +à la famille, si un malheur était arrivé. Il me +sera impossible de rester au château cette nuit comme +je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des frayeurs : +elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle +passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas +rentrer. Et pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, +mon dévouement à une famille qui fut pour nous si +bienveillante et me rendit de grands services quand +j’arrivai à Romenay.</p> + +<p>— Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter +le château avant moi, je ferai part de vos regrets à +Mme Thury.</p> + +<p>Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur +tenait les yeux fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait +la pièce. Moi, je regardais obstinément la porte du +salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une demi-heure +se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le +salon et s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il +nous dit, s’adressant au pasteur et à moi :</p> + +<p>— Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a +fait quelques mouvements. C’est, je crois une congestion +simple, au moins selon l’avis d’un des médecins +qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas +danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne +peut quitter la chambre du malade, m’envoie vers +vous pour vous remercier de votre démarche et vous +dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le curé +de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à +M. le pasteur protestant sa gratitude.</p> + +<p>— Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. +Veuillez lui dire combien je me réjouis de savoir +M. Thury hors de danger et qu’elle n’hésite pas à me +faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence +devient nécessaire.</p> + +<p>M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à +Romenay pour y chercher les médicaments ordonnés +par le docteur, il ne pouvait nous faire reconduire +immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le +loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux +de nous éviter une heure de marche. M. Asseler +et moi refusâmes cette offre, alléguant que la route +n’était pas longue, que la nuit était claire, que nous +pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à +Romenay. M. Maximilien nous reconduisit jusqu’à la +porte du salon et nous quitta après avoir serré la main +du pasteur et m’avoir fait un salut de la tête. En descendant +le grand escalier, nous nous rencontrâmes +avec le D<sup>r</sup> Martinet qui sortait de la chambre du malade.</p> + +<p>— Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion +simple, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Martinet haussa les épaules.</p> + +<p>— Une congestion simple ! s’écria-t-il. C’est le D<sup>r</sup> Garot +qui a émis cette fameuse idée ! C’est de lui probablement +que vous la tenez ! Une congestion simple ! Je +vous demande un peu ! Une congestion simple ! Qu’est-ce +que c’est que ça ? Mais que voulez-vous que dise ce +vieux rebouteux ? Pour faire un diagnostic, il faut +avoir un cerveau : si Garot trépasse avant moi, je +serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le diable +m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du +cerveau ! Cet être-là, c’est un zoophyte !</p> + +<p>Et le D<sup>r</sup> Martinet descendit précipitamment les marches +de l’escalier en élevant au-dessus de sa tête des +bras indignés et en s’écriant :</p> + +<p>— Une congestion simple ! Une congestion simple ! +Ah ! quelle bourrique !</p> + +<p>Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face +avec le D<sup>r</sup> Garot, l’infortuné médecin qui, au dire de +son confrère, manquait de cerveau.</p> + +<p>— Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très +grave ?</p> + +<p>— Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet +qui parle de maladie de cœur, de syncope. Enfin, +qu’importe l’avis de cet impulsif, de ce vésanique, de +ce bidon d’alcool ! Avant un an, il portera la camisole +de force. Enfin ! Messieurs, je vous quitte, je vais +parler à Mme Thury.</p> + +<p>Sur ces mots, le D<sup>r</sup> Garot se dirigea vers l’escalier +qu’il gravit en courant.</p> + +<p>L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, +nous n’osions pas nous regarder, tant nous craignions +de perdre notre gravité ! Après avoir franchi la grille +du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route +de Romenay. La situation tournait résolument au +pittoresque. « Quel propos tenir ? » me demandais-je. +« Comment rompre ce silence pénible ? » se disait assurément +le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter +un ministre protestant et un prêtre catholique romain +qui ne se connaissent point, qui n’ont jamais été présentés +l’un à l’autre, qui n’ont pas échangé dix phrases +en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent +ensemble sur une route, à travers champs, vers dix +heures du soir ? J’eus une inspiration que je vous +dévoile et dont vous pourrez, le cas échéant, faire votre +profit.</p> + +<p>Il vous est certainement arrivé, lecteur, — beaucoup +plus souvent qu’à moi, je n’en doute pas, — d’assister +à un repas ou d’être assis dans un salon, alors qu’une +conversation asthmatique suffoquait à tout bout de +phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences +affligeants. Vous vous surmeniez l’esprit vainement +pour trouver quelques idées présentables que vous +puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins et +la maîtresse de la maison se livraient au même labeur +douloureux et inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il +de railler les médecins et de dénombrer les mésaventures +de la médecine, la conversation se vivifiait aussitôt. +Les langues frétillaient de joie et les boutades +éclataient d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin +qui ne l’avait pas guéri, et c’était un défilé +d’anecdotes amères où une bévue commise par un médecin +servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui +ont commencé bien avant Jean-Baptiste Poquelin et +qui n’ont pas cessé depuis. Si, d’aventure, la chance +voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel vieux +monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au +conseil de revision pour phtisie de troisième degré et +qui dit si bien avec son sourire si fin : « Vous voyez, +moi je suis un de leurs « condamnés », oh ! alors, toute +gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases +aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait +générale, et la maîtresse de maison était sauvée. +(Pourquoi donc, pour le dire en passant, les médecins +ne croient-ils pas au miracle ? Eux qui, tous les jours, +accomplissent le miracle, renouvelé de saint François +d’Assise, de faire parler les bêtes ?) Tandis que je cheminais +à côté du pasteur protestant, sur la route de +Romenay, je résolus, dans ma détresse, d’user de ce +stratagème qui — vous goûterez, sans doute, la saveur +de cette humble rectification — ne réussit pas qu’entre +imbéciles :</p> + +<p>— Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, +que les philosophes nous la baillent belle quand ils +nous content que la religion divise et que la science +unit ! Voyez un peu nos médecins de Romenay ! La +vérité, pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme +le confrère.</p> + +<p>— Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une +voix qui riait.</p> + +<p>Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille +petits faits plaisants dont nos médecins de Romenay, +le D<sup>r</sup> Martinet et le D<sup>r</sup> Garot, étaient les héros. J’appris +au pasteur que, dans notre ville, les maladies se +divisaient politiquement en deux grandes familles qui +n’avaient entre elles aucune affinité : les maladies conservatrices +et les maladies radicales. Le D<sup>r</sup> Martinet ne +savait traiter que les premières, celles qui s’attaquaient +à un organisme miné par les idées réactionnaires. +A ces maladies-là, le D<sup>r</sup> Garot ne connaissait rien +de rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait +d’elle-même quand le mal s’abattait sur un sujet livré +au radicalisme, et c’était au tour du D<sup>r</sup> Martinet de +devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur +vie à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement +de « rebouteurs », de « dentistes ». Et les malades +mouraient, sans avoir la consolation, avant de quitter +ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était +conservateur, radical ou opportuniste, — pardon, progressiste !</p> + +<p>Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par +vos discours est à moitié déjà votre ami et vous-même, +flatté dans votre vanité de conteur, vous êtes pris peu +à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir +être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les +vastes champs des ridicules médicaux, sa cueillette de +petites anecdotes. Il me l’offrit. Et ne croyez pas qu’il +parlât avec une voix de catastrophe, une voix funèbre +et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni : elle +était souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du +Saint Évangile, et, aux bons endroits, elle savait devenir +joviale, comme il convenait. Aussi, plus de défiance +entre nous, plus de contrainte. Nous causions +en amis. Sous la clarté douce de la lune, nous marchions +d’un pas alerte et régulier. Notre ombre cheminait à +côté de nous et se détachait nettement sur la route +blanche. Nous cessions de converser pendant de courts +instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, +comme moi, ces silences pour coordonner ses impressions +et tenter de se faire une opinion sur son compagnon +de route. Je pensais, moi : « Mon Dieu, ce pasteur +huguenot ne m’est déjà pas si antipathique ! A en juger +par les apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. +Je suis à peu près certain que si j’étais tombé, il y a +deux siècles, dans un clan de Camisards, il eût supplié +qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans la Bible +des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. +« Ce gros papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant +point l’air si meurtrier ! Je suis à peu près convaincu +que, le jour de la Saint-Barthélemy, celui-là +ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre, pour de là +canarder ces bons huguenots. » Tout à coup, le pasteur +demanda :</p> + +<p>— Fumez-vous, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Hélas ! répondis-je avec un soupir, mes remords +sont là qui disent : oui !</p> + +<p>— Voulez-vous me permettre de vous offrir une +cigarette ?</p> + +<p>— Mais, j’y pense ! m’écriai-je. J’ai par là, dans les +profondeurs de mes poches, quelques vieux cigares qui +ne sont point si haïssables. Ils me furent donnés récemment +par un confrère qui revenait de Belgique et +qui les introduisit en fraude. Vous me feriez grand +plaisir si vous vouliez en accepter un. Ils sont excellents +puisqu’ils sont de contrebande : le fisc ne les a +pas flétris.</p> + +<p>— Très volontiers, fit le pasteur.</p> + +<p>Je lui passai l’étui qui contenait les cigares : il en +prit un et me remercia. Moi-même je me servis et, +avant de remettre l’étui en poche :</p> + +<p>— Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.</p> + +<p>— Oh ! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le +curé ! J’ai des allumettes, et je dois ajouter : des allumettes +de contrebande. A notre dernier voyage en +Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est +rentrée en France, toute bardée intérieurement de +petites boîtes qui contenaient des allumettes.</p> + +<p>Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts +pour comprimer nos rires.</p> + +<p>— Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier +qui sommeille. Si la douane n’existait pas, il faudrait +l’inventer, pour avoir la joie de frauder.</p> + +<p>Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes +anglaises et nous reprîmes notre marche. A tout +instant, un nuage de fumée s’échappait de notre bouche +et s’élevait dans l’air, devant nous.</p> + +<p>Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés +au « chêne des bergers ». Là, presque simultanément, +nous nous arrêtâmes et nous cessâmes de parler, comme +pour nous recueillir dans la contemplation du spectacle. +C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus +de nous, l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite +toujours à ces fêtes du silence, trônait avec cette majesté +familière, cette grâce un peu lourde que vous lui +connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine +qui vient donner audience à son peuple, le peuple souriant +des étoiles. Nous étions sur la cime d’un coteau +qui domine Romenay. Une brume opaque planait sur +la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le +blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de +mon église montait dans l’infini : il semblait que, de sa +pointe, il allait percer la voûte bleue et réveiller quelque +constellation paresseuse endormie dans l’empyrée. +On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse +qui disait aux étoiles sa joie de courir librement sur +les cailloux. J’aime la lune : malgré toutes les brouettées +de littérature que les gens de plume ont déversées +sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus +à me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages +qu’elle ennoblit. J’admirais silencieusement. Je +sortis tout à coup de mes contemplations et, désignant +Romenay perdu dans la brume :</p> + +<p>— Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles +dorment derrière ce rideau. Si on ne croirait pas qu’un +bienfaisant génie a jeté sur eux ce grand voile blanc +pour défendre leur sommeil contre les frôlements +d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit +dans les bois et que nos Romenaisiens redoutent, parce +qu’à les en croire, ce sont des messagers de mort ! +Pauvres Romenaisiens ! Dès l’aube, ils ont travaillé. +Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à +leur dernier jour. Tous les matins, au chant du +coq, ils iront se courber sur le même labeur ; tous les +ans, à la même époque, ils traceront le même sillon +dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue +s’échappera de leurs mains. Si nous n’étions pas là +pour faire luire sur eux une clarté d’au-delà, un rayon +d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de ce +cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces +bêtes de somme qui, si elles travaillent comme eux, ne +vivent du moins que quelques années et s’en vont plus +tôt qu’eux dans le repos de la mort ! Savez-vous, +monsieur le pasteur, que notre mission est belle ! Nous +venons au milieu d’eux leur enseigner une conception +de la vie qui les aide à porter le poids des jours ; — sans +cette lumière, la vie, pour eux, comme pour nous, +ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce obscure. — Nous +venons pour leur donner une explication +de la souffrance et de la mort, ces deux grandes +énigmes qui tourmentent toutes les intelligences, les +plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les +arracher à la matière, pour faire resplendir en eux +l’idée que le Maître a donnée au monde, qu’il a livrée +à des pêcheurs du lac de Tibériade.</p> + +<p>— Ah ! oui, notre mission est belle ! fit le pasteur +qui semblait inquiet, pressé de continuer la route.</p> + +<p>Nous reprîmes notre marche :</p> + +<p>— Je vous demanderai, monsieur le curé, dit +M. Asseler, de nous hâter, si vous le voulez bien. Ma +femme pourrait s’impatienter.</p> + +<p>— Comment donc ! m’écriai-je. Peut-être, par ma +lenteur, suis-je cause d’un grand retard ? Vous auriez +dû me prévenir, monsieur le pasteur ! En tout cas, vous +voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à +compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.</p> + +<p>— Ah ! c’est vrai ! fit en souriant M. Asseler : vous +ne connaissez point les exigences de la vie conjugale ; +mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix où il n’était point +malaisé de découvrir une petite nuance de pitié, vous +en ignorez les joies, les consolations… qui sont grandes !</p> + +<p>— Ah ! j’en suis totalement privé ! fis-je d’un ton +enjoué. Ma vie, sous quelques rapports, — côté du +cœur, côté tendresse, — est un peu celle des cénobites. +Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture : +<i lang="la" xml:lang="la">Sicut passer solitarius in tecto.</i></p> + +<p>— Ah oui ! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous +êtes bien, selon l’expression biblique, « le passereau +solitaire sur un toit ! » Point d’épouse, point d’enfants, +point d’amour. Vous n’aimez point : vous n’êtes point +aimé ! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons +à sentir auprès de nous une affection vigilante. +Tenez, monsieur le curé, un exemple : quand il vous +arrive un de ces mille petits accidents de la vie quotidienne, +de glisser sur un parquet trop bien ciré, de +vous abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, +que faites-vous ?</p> + +<p>— Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je +geins, s’il y a lieu.</p> + +<p>— Oh ! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, +c’est une autre affaire ! Ma femme est là, dans la +maison. Je la vois qui accourt les yeux pleins d’angoisse ; +je l’entends qui, d’une voix oppressée par +l’émotion, me demande : « T’es-tu fait mal, mon ami ? » +Voilà des joies que vous ne connaissez pas !</p> + +<p>— Des joies ! comme vous y allez !</p> + +<p>— Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, +vous allez, sans doute, rire de ma niaiserie, mais je +l’avoue : parfois, je souhaiterais qu’il m’arrivât quelque +accident bénin, une chute, une blessure, rien que +pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son +affection, rien que pour être cajolé et dorloté par elle, +rien que pour sentir ses mains douces passer maternellement +sur l’endroit douloureux.</p> + +<p>— Ah ! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais +ne me viennent ! La semaine dernière, j’ai dégringolé +trois marches de mon escalier. Prudence, ma vieille +servante, qui pétrissait de la pâte dans la cuisine, est +accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, +et s’est écriée : « Rien de cassé au moins ? » puis, +voyant que je me tenais droit sur mes jambes, elle est +retournée à sa galette, sans plus de cérémonie.</p> + +<p>— La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur +hochant la tête.</p> + +<p>Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait +de n’avoir point d’épouse.</p> + +<p>Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir +avant d’arriver à Romenay. Tandis que nous +descendions dans la vallée, M. le ministre me faisait +l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout +d’abord, un peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination +que mettait M. Asseler à célébrer devant un +inconnu, un « vieux garçon », le bonheur des gens +mariés ; mais comme, en somme, je suis aussi futé +qu’un autre, je ne fus pas long à comprendre. M. le +pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner en exemple : +il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de +sa vie. Ah ! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les +amoureux ! Il faut qu’à tout propos, et hors de propos, +ils entretiennent leurs amis, les inconnus, les indifférents, +le monde entier du cher objet. La tactique de +M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans +la circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles +de pieux enthousiasme. Un amoureux souffre +quand il ne peut déverser son admiration : j’étais tout +heureux de pouvoir soulager un pasteur de la religion +prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon +attention. M. Asseler devenait lyrique : « Cette femme, +pensais-je, doit être le tabernacle de toutes les vertus, +des plus exquises parmi les perfections morales. »</p> + +<p>Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, +M. Asseler n’avait point terminé le dénombrement +des séductions physiques et morales de son épouse et +nous allions nous séparer ! Comme je voulais lui +donner le loisir de me signaler tous les attraits de sa +femme, sans en omettre un seul, je m’arrêtai à l’entrée +de la place et le pasteur, s’associant à mon intention, +m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de +la maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au +premier étage, était éclairée ; mais le pasteur, dans +l’élan de son discours, ne semblait pas s’en apercevoir.</p> + +<p>— Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui +a placé à mon foyer une épouse comme la mienne. +Quand je cherche dans la Bible une femme à qui je +puisse la comparer, je…</p> + +<p>A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier +étage de la maison du pasteur s’ouvrit brusquement, +une forme blanche apparut et, dans le silence, +une voix dit :</p> + +<p>— C’est toi, Raphaël ?</p> + +<p>— Oui, chérie, répondit M. Asseler.</p> + +<p>— Ah ! reprit la voix où perçaient quelques notes +aigres, ce que c’est pourtant qu’un homme ! Quand +c’est loin de la maison, ça ne pense plus à rien ! Voilà +qu’il est minuit ! Est-ce que c’est une heure pour laisser +une femme ! Moi, je m’embête ici comme une croûte +derrière une malle !</p> + +<p>— J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait +grâce.</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi :</p> + +<p>— Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous +ne connaissez point ces émotions, monsieur le curé. +Vous êtes un vieux célibataire.</p> + +<p>— Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, <i lang="la" xml:lang="la">passer +solitarius</i>.</p> + +<p>Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. +Et, lançant au vent de la nuit les suprêmes bouffées de +mon cigare belge qui rendait le dernier soupir, je me +dirigeai vers le presbytère et j’entrai allégrement dans +mon nid de passereau solitaire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p>Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait +point. Depuis l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, +ma gouvernante vivait dans l’agitation. J’en +appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce +temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces +ou brûlées ou tournées, auxquelles il eût fallu le génie +d’un poète décadent pour donner un nom étrange en +même temps que stupide ! Quand je mettais les pieds +dans mon jardin, — un jardin dont Le Nôtre n’eût pas +voulu pour sa cuisinière, — je surprenais Prudence +qui causait, par-dessus la haie, avec Mme Lenoir, notre +voisine de droite ; avec Mme Grivot, notre voisine de +gauche. Ma servante, que la « besogne » attachait au +logis plus qu’elle ne l’eût souhaité, avait chargé ces +dames de la ravitailler de commérages. Nos voisines ne +s’étaient point dérobées à ce devoir de charité : quand +Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le +maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir +et Grivot l’en pourvoyaient avec abondance. +Si Prudence me voyait paraître à l’entrée du jardin, +elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en +tirait précipitamment du « linge à sécher » qu’elle +étendait, d’un geste brusque, sur la haie. Je m’arrachais, +très souvent, aux bavardages de Prudence, +mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi +que Romenay ne se lassait point d’admirer les toilettes +de Mme Asseler :</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé ! s’écriait Prudence, les +belles robes qu’elle porte, Mme Asseler ! Des vertes ! des +bleues ! des rouges ! Hier, c’était une robe violette. Ma +parole, la femme du curé protestant était mieux habillée +que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, +pour la confirmation ! Celui que je plains, par exemple, +c’est le monsieur ! Pauvre cher homme ! Il doit être +obligé de se serrer le ventre pour payer tout cela ! Il a +une figure qui me revient, le curé protestant ! Je suis +sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval +qui n’a jamais donné un coup de pied à personne !</p> + +<p>Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, +mais elle ne mentait pas : Mme Asseler, comme la +femme du notaire l’espérait tout d’abord, n’avait +point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse +singularité de ses atours : elle persévérait. +C’étaient des vêtements d’une élégance bizarre et tourmentée, +c’étaient des chapeaux volumineux empanachés +de hautes plumes. Quand vous passiez à côté +d’elle, dans la rue, Mme Asseler relevait crânement la +tête et, pour vous regarder, se posait sur les yeux une +manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit s’appeler +« face-à-main ». Elle portait suspendue à une longue +chaîne d’or toute une collection de bibelots étranges +qui se battaient entre eux et tintinnabulaient tandis +qu’elle marchait. Surprises et choquées, les femmes +protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes +et paisibles, commençaient à dire que l’épouse du +pasteur manquait vraiment trop de modestie chrétienne +dans sa tenue, que ses toilettes s’écartaient trop +de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins parcimonieuses +d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il +les méritait et qu’il était digne de la confiance que lui +témoignait la communauté protestante. M. Raphaël +Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A l’office, le +dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec +éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes +lumières. En chaire, il prenait une attitude recueillie, +et dans les élévations à Dieu, dans les prières publiques, +dans les exhortations à la vertu et au repentir, +il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au +cœur, il édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait +aux enfants, il savait s’exprimer avec une +clarté, une simplicité qui séduisaient l’intelligence des +petits.</p> + +<p>Et par qui donc étiez-vous si bien informé ? me demanderez-vous. +Et par qui l’eussé-je été, sinon par +Prudence, dont l’avide curiosité attirait à elle tous les +potins qui vagabondaient dans Romenay ? Un jour, +ne m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait +des ravages dans mon troupeau ; qu’une catholique, +Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne manquait +point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à +l’office du temple protestant !</p> + +<p>— Mme Cobichet ! m’écriai-je, mais elle assiste très +régulièrement à la grand’messe, à mon église ! Pas +plus tard que dimanche dernier, je l’ai vue à sa place +ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus +certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune +qui s’agitait au-dessus de son chapeau m’a donné des +distractions pendant que je prêchais.</p> + +<p>— Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence ; +mais alors c’est tout simplement que les dames Cobichet +assistent aux deux offices, à celui du curé protestant +qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe +de dix heures.</p> + +<p>— Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement +surpris !</p> + +<p>Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de +raison. M. Cobichet « pharmacien de première classe », +que l’abbé Rosette et moi avions surnommé « l’apothicaire +subtil », — un paroissien que je me reprocherais +vraiment de ne point vous présenter, — vivait +dans des transes incessantes. Il était obsédé par la peur +de voir un jeune pharmacien en quête d’une « situation » +débarquer à Romenay et y installer une officine. +Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu +à gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette +terreur latente assombrissait son âme et la tenait en +perpétuelle alarme. Autour de lui, il ne découvrait +point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A +Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. +Ah ! les médecins de Romenay ! Leur inimitié +était pour M. Cobichet une cause de telles angoisses ! Il +devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre, +leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les +admirer, les louanger, être toujours de leur avis, encore +que l’opinion du D<sup>r</sup> Martinet et celle du D<sup>r</sup> Garot +fussent toujours radicalement contradictoires. Aussi +que de passes difficiles M. Cobichet avait dû franchir +et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans +son officine, il triturait, dans le mortier, les onguents +et les baumes ! Plusieurs fois, dans une heure de dépit, +l’un des deux médecins avait parlé d’appeler un nouveau +pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet avait +su éloigner de ses lèvres l’amère potion : il restait sans +concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait +dû déployer, et que de ruses subtiles et compliquées ! +Il voulait plaire à M. le maire et au <i>Café de la Lumière</i> +et ne point se priver, pourtant, de l’estime du presbytère +et des familles pieuses. Pour réussir dans cette +politique de bascule, il n’avait rien imaginé de mieux +que d’opérer, dans ses convictions, un partage à la +Salomon. Il était père de deux grandes filles : il avait +confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement +et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de +l’année, il s’adonnait aux idées conservatrices et cléricales +et ne dédaignait pas de les honorer dans ses +discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait +radical et « ennemi de la superstition ». Les convictions +le prenaient et le quittaient à des époques déterminées : +telles des fièvres paludéennes. Après les fêtes de Pâques, +il prêchait des opinions audacieuses et subversives : +il demandait la suppression de l’ambassade +auprès du Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet +s’en remît au hasard, quand il choisissait l’hiver pour +se livrer aux idées rétrogrades, au respect de la religion. +Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires +la « bonne saison », le temps où l’humanité +tousse, où la grippe, et les névralgies, et les fluxions, et +le rhumatisme, s’abattent sur nous que c’est une bénédiction ! +M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres, +nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait +nous venir alors — beaucoup plus souvent que +pendant l’été où les malades sont plus rares — d’appeler +à Romenay un autre pharmacien de « notre +bord ». N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette +et moi, d’appeler M. Cobichet « l’apothicaire +subtil » ? L’arrivée du pasteur troubla profondément +l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants +allaient avoir un centre d’unité, un chef : c’était un +nouveau parti qui se formait et dont il faudrait étudier +les susceptibilités, pour ne point les heurter. Qui pouvait +dire si ce pasteur n’atirerait pas à Romenay un +jeune pharmacien huguenot ? M. Cobichet ne pouvait +s’arracher à ses âpres pensées : il s’attristait. Je dois +dire qu’il n’était point fortuné, ayant épousé, par +amour, une cousine pauvre. Et notre apothicaire voyait +approcher l’heure où il devrait doter ses filles. Lucie, +l’aînée « des demoiselles Cobichet », après avoir rêvé +d’un officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre +ans, à prendre pour mari le monsieur quelconque +qui viendrait épouser la pharmacie de son père. +De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. +Il n’en était point de même avec sa fille +cadette. Ernestine le désespérait par ses ambitions. +Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait pour +époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas +à un notaire, « qui aurait un physique troublant », +dont les livres seraient dans les bibliothèques des gares +de chemin de fer et dont les gazettes illustrées reproduiraient, +à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne +pouvait que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait +enclin à mépriser les belles-lettres. Il ne goûtait +vraiment que la littérature de prospectus : s’il eût été +académicien et appelé à se prononcer sur la candidature +de M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, +avec sérénité, pour M. Géraudel. M. Cobichet disait du +métier d’écrivain qu’il mène ses victimes au vagabondage +et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce genre +de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine +s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser +un homme de lettres pour l’épouser : il +s’écriait, non sans mélancolie : « Si par malheur il me +vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien +ne se présentera plus pour épouser ma fille +aînée, mais où diable Lucie dénichera-t-elle son +homme de lettres ? En fait d’homme de lettres, c’est +tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire ! » +L’arrivée à Romenay d’un pasteur protestant, c’était +une menace de plus pour la pharmacie Cobichet, pour +la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine ; voilà +pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse. +Comme il avait de l’audace dans la décision, +il prit un grand parti. Il rendit visite à M. Asseler, +l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme Cobichet +le dimanche à l’office du temple protestant.</p> + +<p>— Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, +quand son mari lui confia ce qu’il attendait d’elle. La +messe protestante est à neuf heures. La grand’messe +est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt +mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, +tout le monde sera content.</p> + +<p>— Eulalie, viens que je t’embrasse ! dit M. Cobichet.</p> + +<p>Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands +jours.</p> + +<p>Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me +rendais à l’église pour la grand’messe, je me trouvai +face à face avec Mme Cobichet qui sortait du temple +protestant, au moment même où je passais devant la +porte. Je ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder +Mme Cobichet avec quelque sévérité. La +femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha +la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente :</p> + +<p>— Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est +dans le commerce !</p> + +<p>La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en +pitié Mme Cobichet et son subtil époux. Je songeai à la +sollicitude que leur donnait la dot d’Ernestine et de +Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré +revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge +une malice qui allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet +d’un grand coup de chapeau et, sans avoir prononcé +une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte, vers +l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis +Mme Cobichet qui me suivait et venait assister à la +grand’messe.</p> + +<p>La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler +et encore, comme vous le savez, l’apothicaire et les +siens n’allèrent-ils pas jusqu’à l’apostasie. Je me fais +une obligation de vous dire que le pasteur protestant +ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me +ravir mes brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, +M. Asseler ne recherchât qu’une occupation : être +avec son épouse ; qu’il n’eût qu’une ambition : plaire à +son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de ma +fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, +vers sa maison. Cet homme était toujours pressé. +« Allons, pensais-je, il a peur que sa femme ne s’impatiente. » +Et la belle Mme Asseler « s’impatientait », je +crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques +personnes de la ville qu’elle fréquentait, que Romenay +ne la séduisait point. Elle ajoutait même dans ce style +débordant d’énergie que vous lui connaissez : « Je +m’embête dans ce trou comme un poisson dans une +guitare. » Sans doute, Mme Asseler ne trouvait-elle +pas dans le tête-à-tête, avec son époux, des distractions +assez souvent renouvelées, car bientôt un autre +personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. +A en juger par les mines attristées qu’on lui voyait +depuis quelque temps, M. Asseler ne goûtait pas, avec +excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on n’en +pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une +tendre intimité, à se complaire aux doux abandonnements. +Et voilà que le beau Maximilien Thury venait +troubler cette solitude à deux où le cœur trouve, dit-on, +de si grands enchantements !</p> + +<p>M. le maire de Romenay avait trompé les sombres +prévisions de son domestique Jean Raffin. Il renaissait +à la santé, à la vie, aux vastes espoirs de la politique. +Lequel des deux médecins pouvait se vanter +d’avoir eu le diagnostic juste ? Le D<sup>r</sup> Martinet et le +D<sup>r</sup> Garot triomphaient à la fois et emplissaient la ville +de leur jactance : « Ah ! je l’avais bien dit ! s’écriait l’un, +le D<sup>r</sup> Garot n’est qu’un crétin ! — Ah ! je l’avais bien +dit ! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un idiot ! » M. Cobichet +pharmacien de première classe concluait : « Nos +deux médecins font grand honneur à la faculté de +Paris. » Romenay murmurait : « Ils n’y ont rien vu ni +l’un ni l’autre. » Chaque jour, M. Thury se faisait conduire +à la mairie et même au <i>Café de la Lumière</i> où il +se montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. +La maladie n’avait pas éteint ses ambitions : ses convoitises +politiques n’en étaient devenues que plus +ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait pas. +Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le +Parlement attendît sa venue pour voter la séparation +des Églises et de l’État.</p> + +<p>M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, +vint aussitôt offrir ses hommages plus ou moins respectueux +à la femme du pasteur, dont il avait pu +connaître les grâces et les séductions pendant le mois +que le ménage Asseler avait séjourné au château du +Grillon. Bientôt même, les visites devenaient quotidiennes. +On était au commencement du mois de novembre, +et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame +faisaient, dans la campagne, des promenades à +pied. Parfois, l’abbé Rosette et moi les regardions +sortir de leur maison, lorsqu’ils partaient pour leurs +excursions. Madame était emmitouflée de fourrures. +Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, +portait sur son bras des châles et des manteaux, et +tenait à la main le pliant de madame. M. Maximilien +les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé Rosette, +entrant dans ma chambre, me dit :</p> + +<p>— Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir +partir : c’est maintenant le beau Maximilien qui trimbale +les manteaux et le pliant !</p> + +<p>— Oh ! oh ! fis-je.</p> + +<p>— Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur +marchait à côté d’eux. Avait-il l’air assez penaud !</p> + +<p>— Évidemment, l’un des deux était de trop.</p> + +<p>— Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte +le petit chien, vous savez, cette horreur de toutou jaune +qu’on cravate d’un ruban bleu et qui s’appelle Totor.</p> + +<p>— Totor ! doux nom !</p> + +<p>L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de +décembre, m’annonça que M. Maximilien Thury voiturait +dans la victoria des « bons » électeurs M. et Mme +Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur +s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils +du maire, alors que le pasteur, retenu par son ministère, +ne pouvait les accompagner.</p> + +<p>— Comment ! m’écriai-je, seule avec le Maximilien ! +Seule !</p> + +<p>— Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances +sont sauves.</p> + +<p>— Ah ! vous m’en direz tant !</p> + +<p>Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en +vous apprenant que tout Romenay jasait. « Ces dames » — cette +expression englobait toutes les femmes du +tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et +n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la +Vireuse — en sortant des offices et dans les conciliabules +qui se tenaient dans leur salon, à leur jour — car +elles avaient leur jour ! — ne s’entretenaient que du +sans-gêne de Mme Asseler. La « notairesse » affirmait +qu’il était honteux pour une femme mariée de « s’afficher » +avec le fils Thury. « Monter en voiture avec ce +grand polisson ! Comprenez-vous ça, mesdames ? Elle +s’habille comme une créature : ma foi, on dirait vraiment… » +La « notairesse » s’arrêtait au milieu de la +phrase, mais ces dames faisaient signe de la tête +qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y associaient.</p> + +<p>Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière +qui avait résolu, cette année-là, de demeurer à Romenay +jusqu’à la fermeture de la chasse, vint me trouver :</p> + +<p>— Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup +de mal à la religion !</p> + +<p>— Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce +que vous me chantez là ?</p> + +<p>— Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit +M. Octave, la faute en est à vous.</p> + +<p>— Expliquez-vous, monsieur Octave.</p> + +<p>— Que je m’explique ! Oh ! c’est bien simple ! Il y a +deux mois, Maxim me dit : « Tu sais, Octave, on ne +veut pas que ta sœur et moi nous nous épousions. Je +suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim +a employé une expression beaucoup moins convenable +en parlant de vous), je vais m’étourdir, m’abrutir le +mieux possible ! Rien ne m’arrête. A moi le scandale ! +Je connais la réputation que j’ai auprès des familles ! +Je suis las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers +comme du quart. Tu pourras dire à Camille — puisque +maintenant il m’est défendu de la voir, c’est idiot mais +c’est comme ça — qu’elle est la seule femme que j’aie +vraiment aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, +qu’elle, je l’aimerai toujours. Si elle entend jaser sur +mon compte — et ça ne peut tarder beaucoup — persuade-la +bien d’une chose : que je m’amuse par dépit, +et aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il +l’eût voulu, s’il n’eût pas abusé de son influence auprès +de ta mère, il eût épargné à ses dévotes des tas +d’occasions de se scandaliser ! Et elles se scandaliseront, +je m’en charge ! » Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim !</p> + +<p>— J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas +acquitté de ce singulier message ?</p> + +<p>— Et pourquoi pas ? J’ai tout répété à Camille. Oh ! +la pauvre gamine ! Non, a-t-elle assez pleuré ! Et des +soupirs ! des soupirs ! Des soupirs à faire tourner des +ailes de moulins ! Elle souffrait, savez-vous, cette gamine. +Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, +j’avais envie de larmoyer aussi, et un homme qui +pleure, ça fait le même effet qu’une femme à barbe ! +J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses +menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.</p> + +<p>— Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique +sur vous ? En vérité, vous mettriez dans l’embarras +même les plus doctes académiciens. Je suis bien sûr +que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie +française…</p> + +<p>— Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout +d’abord, j’avais cru à une hâblerie d’homme emballé. +Eh bien, non ! Vous connaissez ce qu’on raconte. +Mme Asseler…</p> + +<p>— Oui, oui, je sais.</p> + +<p>— Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en +veut pas trop à ce garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas +du chagrin, que ces histoires lui font plaisir, évidemment, +ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle +comprend les choses : elle sait que Maxim veut +s’étourdir et que s’il recherche les aventures, c’est +parce qu’il ne peut pas épouser celle qu’il aime. Du +reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un +homme, pour les idées ! Un homme, ce n’est pas une +femme, que diable ! Ça ne peut pourtant pas faire de la +dentelle au crochet ! Il faut que ça se trimbale, que ça +voie, que ça se distraie ! Un homme n’est pas déprécié +parce qu’il a eu des aventures.</p> + +<p>— Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous +arrête dans vos développements. Que pense de ce qui +arrive madame votre mère ?</p> + +<p>— Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit +Camille qui tourne de plus en plus au genre lacrymatoire +et la maman pleure de voir pleurer sa fille. Elle +se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler : +oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, +va-t’en voir si j’y suis ! Allons, monsieur le curé, +une dernière fois, c’est bien vrai… vous ne voulez rien +savoir ?</p> + +<p>— Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.</p> + +<p>— Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement +agressive, vous serez cause d’un tas de scandales, +je vous préviens. Vous faites beaucoup de mal +à la religion !</p> + +<p>— Oh ! oh ! monsieur Octave, dis-je, pour parler la +langue que je finis par apprendre à vous écouter, je +crois que vous vous montez singulièrement le bourrichon !</p> + +<p>M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. +Au fond, j’ai beau faire, j’ai toujours envie de vous +regarder comme un vieil ami !</p> + +<p>Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il +ne serait point charitable, de ma part, d’aller rendre +visite à Mme Ferrandière dont M. Octave m’avait +laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand dans +l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, +comme j’entrais dans l’église, je me trouvai face à +face avec Mlle Camille qui, elle, s’apprêtait à en sortir.</p> + +<p>— Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de +prier le bon Dieu ?</p> + +<p>La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant +l’amour, et une petite lueur de malice brilla dans ses +yeux bleus :</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de +prier pour votre conversion.</p> + +<p>— Ah ! ah ! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point +banal ! Une paroissienne qui prie pour la conversion de +son curé !</p> + +<p>— Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge +devant la statue de saint Antoine de Padoue. Peut-être +m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous vous convertissiez… +ou que vous soyez nommé curé de canton.</p> + +<p>— Oh ! oh ! vous êtes ambitieuse pour moi ! Vous ne +sauriez croire combien je suis touché de l’intérêt que +vous me témoignez dans vos prières !</p> + +<p>— Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas ? Je le dis au bon +Dieu, pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Si vous étiez +curé de canton, vous ne seriez plus curé de Romenay.</p> + +<p>— Et si je n’étais plus curé de Romenay…</p> + +<p>— Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne +dirigiez plus maman… Oh ! monsieur le curé, faites-vous +donc nommer curé de canton ! Moi, je me charge +du reste.</p> + +<p>— Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc +toujours votre prince charmant ? Je vous croyais guérie. +Cela passera, mon enfant, cela passera.</p> + +<p>— Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite +moue agacée, vous me prenez donc pour une gamine, +monsieur le curé ? J’ai vingt ans !</p> + +<p>— Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, +une très grande personne. Je ne vous cacherai pas, +cependant, que j’ai toujours cru que cela passerait.</p> + +<p>Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria :</p> + +<p>— C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne +figure, monsieur le curé !</p> + +<p>— Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air… innocent !</p> + +<p>— Oh ! oh ! monsieur le curé, ce ne sont pas là des +choses qui se disent !</p> + +<p>— Oui, ce sont des choses qui se pensent !</p> + +<p>— Ah ! çà ! si je vous disais tout ce que je pense ! fit +Mlle Camille.</p> + +<p>Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des : +« Bonjour, monsieur le curé ; au revoir, monsieur le +curé ; à bientôt, monsieur le curé. »</p> + +<p>Je suis un peu de votre avis : Mlle Camille ne me +parlait point avec une révérence excessive. Il fallait +voir son petit air narquois, quand elle me disait : +« C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure ! » +Ah ! elle était bien la sœur de son frère ! M. Octave, +comme Mlle Camille, ne vous accablaient point de +formules de gros respect : ils se familiarisaient très +vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une +irrévérence bienveillante, cordiale, toute en paroles +et comme à fleur d’esprit. L’idée ne me vint même +pas de me formaliser et de rappeler à Mlle Camille +qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, +du reste, trop charmé de constater que ses amis ne +devaient pas porter le deuil de son gracieux et séduisant +ramage, de ses jolis sourires. A en croire le jeune +Octave, sa sœur était métamorphosée en source de +larmes. Il me fut agréable de me convaincre que le +jeune Ferrandière avait simplement tenté de m’apitoyer +et de me faire revenir à de « meilleurs sentiments ». +C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à +ma conversion ! Il voulait m’attendrir avec la « tristesse » +de sa sœur. J’étais tout heureux et point surpris +d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse +que j’aime, la tristesse gaie.</p> + +<p>Quelques jours après cet entretien, je me rendis +dans ma voiture, à Champvieux, vers les quatre heures +de l’après-midi. L’abbé Rosette m’accompagnait, +comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions +à moitié chemin de Champvieux quand une voiture que +nous entendions venir derrière nous nous dépassa : +« Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de M. le maire ! » +Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la +capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec +Mme Asseler. Sans commentaire, l’abbé Rosette me +signala le fait. Nous dînâmes chez M. le doyen et, +à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus +à deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, +devant nous et sur la droite, une grande ombre +immobile. Quand la voiture eut fait quelques tours de +roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un +homme de haute taille debout sur le talus de droite.</p> + +<p>A notre approche, et pour éviter que la lumière ne +vînt jusqu’à son visage, il exécuta prestement un +demi-tour sur lui-même et fit face aux prairies. L’abbé +Rosette eut le temps de le reconnaître.</p> + +<p>— C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.</p> + +<p>— Le pasteur ! Vous en êtes sûr ?</p> + +<p>— Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.</p> + +<p>— Le malheureux ! m’écriai-je. Il est jaloux ! jaloux ! +Je plains beaucoup cet honnête homme que j’estime.</p> + +<p>Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé +Rosette se mit à égrener son chapelet et moi, tout en +guidant mon cheval, je me demandais — sans aucune +arrière-pensée, je vous assure — si le ministère du +pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne +serait pas frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, +il pourrait encore parler de vertu sans que sa femme +considérât le discours comme une critique. Je ne tardai +pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient justifiées.</p> + +<p>La communauté protestante murmurait. Plusieurs +familles de cette religion déclaraient que si leur respect +pour leur pasteur était resté entier, elles ne se +refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son +épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son +désappointement. En s’offrant à fournir des subsides, +en s’employant à aplanir les difficultés qui s’opposaient +à la venue du pasteur, M. le maire ne poursuivait +qu’un but, on le sait : me molester, m’amoindrir +en établissant une « concurrence », puisque, dans sa +pensée, tout, en fin de compte, se réduisait à une entreprise +commerciale. Or, il ne lui paraissait pas que +la « concurrence » fût redoutable ni qu’elle allât le +devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets : +« J’attendais mieux de ce huguenot. Il ne cherche +même pas chicane à l’autre : au contraire, ce serait à +croire que tous ces « bondieusards » s’entendent ! » Il +reconnut son erreur : il constata que le pasteur n’était +pas homme à comprendre, comme lui, ses devoirs. Il +se convainquit que M. Asseler était affligé d’une telle +épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient +prévaloir contre l’influence de « l’ensoutané » et +le déposséder de son autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, +cherchait-il de nouveaux moyens de réparer sa +méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence +qui me renseigna sur les desseins de M. Thury.</p> + +<p>— Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, +qu’il était timbré, cet homme-là ! Vous ne savez +pas ce qu’il a encore ruminé, le maire ?</p> + +<p>— Parlez, Prudence.</p> + +<p>— Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé +Rognut… Rogut… Ragnut — je ne sais pas au juste — un +curé qui a mal tourné et qui s’est marié !</p> + +<p>— Ragut ! C’est Ragut ! le fameux Ragut ! Ah ! nous +allons voir ce phénomène ! L’idée est géniale.</p> + +<p>— Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver +prochainement et il va faire des espèces de sermons +pour embêter les curés. C’est le secrétaire de la <i>mairerie</i> +qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans +doute pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien +d’autres choses, la bouchère ! Ah ! c’est du joli ! Du +reste, tenez, monsieur le curé, la première fois que j’ai +vu cette femme-là, je me suis dit : « Toi, ma p’tite !… » +Ah ! on en raconte des choses ! Des choses ! des choses !</p> + +<p>En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner +par la peur. Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à +ses débordements de paroles. Le signe n’était point +douteux : le torrent qui roulait des mots allait se précipiter.</p> + +<p>— Mon Dieu ! Prudence, dis-je, aspirant fortement +des narines, quelle est donc cette abominable odeur +de roussi qui arrive jusqu’ici ?</p> + +<p>— Jésus Seigneur ! s’écria Prudence, c’est ma +rouelle de veau que j’ai laissée sur le feu !</p> + +<p>Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les +chaises de la chambre.</p> + +<p>O Prudence, reine de mes poules, surintendante de +mes légumes et de mes fruits, Prudence, veuve Traboulot, +vous qui régentez despotiquement les casseroles +de ma maison, je vous proclame la plus bavarde +entre toutes les servantes dont les coiffes blanches +décorent les quarante mille presbytères qui sont au +doux pays de France !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p>En ce temps-là, M. Claude Ragut, « ci-devant +prêtre », s’en allait à travers la France, prêchant le +mariage universel et célébrant, par des harangues, +dans les villes et les bourgades « les saintes ivresses de +l’amour ». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes +claironnaient son nom, mais sa célébrité avait d’âcres +relents : le ci-devant était entré dans la gloire par l’escalier +de service. Je le connaissais, ce Ragut : trente +ans auparavant, nous avions été condisciples au grand +séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il +avait traversé, comme vicaire ou curé, plusieurs paroisses +du diocèse, et, maintes fois, il m’avait été +donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour +l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions +oratoires. Par charité, on l’invitait à prêcher +et il débitait, d’une voix de <i lang="la" xml:lang="la">Requiem</i>, des sermons +veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe du style +désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie +pour y chercher aventure et polissonnait déjà : sous +le tricorne et dans les six aunes de drap noir, Ragut +déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses confrères plus par +l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que +par celle de ses idées. Les idées ! Ragut n’en avait cure, +ne se sentant aucun attrait pour des entités incorporelles +et suprasensibles. Un beau matin, il s’était +aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec « les +aspirations de la société moderne » ; aussitôt, il avait +pris femme. Il était à la tête d’une vaste épouse haute +en chair, sur le compte de qui couraient des histoires +plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans ses +courses apostoliques.</p> + +<p>Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, +comme tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, +Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du département, +un restaurant-brasserie, une façon de café +de joie où les jeunes gens de la ville et les soldats +qui y casernaient venaient boire des bocks et se +divertir. On appelait alors Mme Ragut « Mme Rosalie », +ou, plus intimement, « la grosse Rosalie ». Si j’en crois +M. Octave Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur +de « choses vues », qui m’a, encore une fois, documenté, +Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au comptoir, +sur une chaise haute d’où elle débordait à droite +et à gauche et distribuait ses sourires aux clients +qui entraient et sortaient. Le prix des consommations +n’en était pas augmenté : les sourires restaient +gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie +était situé à trois cents mètres, à peine, de la +gare, dans un faubourg. Un jour, en descendant +du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, +les « aspirations de la société moderne » commençaient +à lui apparaître et à le troubler. Dès qu’il aperçut, +dans l’encadrement des piles de soucoupes et de +bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. +Les aspirations de la société moderne, encore vagues +et embrumées dans son esprit, se révélaient à lui sous +une forme très nette et très imposante. Elles sortaient +du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà +qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force +d’être rouge, des yeux doux de ruminant. Tandis qu’il +s’abandonnait aux joies de l’extase, une grande vérité +l’illumina, tel un éclair : « L’Église, qu’il servait depuis +vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions +et ne comprenait rien de rien aux « besoins » de +la société moderne. » L’abbé Ragut s’approcha du +comptoir où la dame trônait dans sa splendeur adipeuse. +Il lui tint un discours qui lui valut une victoire : +bientôt, il put entrer en ami, en maître dans le cœur +si hospitalier de Rosalie. L’abbé Ragut envoya sa défroque +au tailleur pour qu’il y coupât un habit laïc et, +deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour +jurer d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier +souffle, inclusivement ! Le lendemain, il s’assit au +comptoir à côté de son épouse. Cohue de clients : les +gens affluaient qui voulaient « voir ». On augmenta le +prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse +sur les sourires de Mme Rosalie devenue femme de +prêtre, mais la vogue tomba et le prix des bocks fléchit +au-dessous du pair. Les clients, réduits à boire la bière +et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait +un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite +entr’ouvrait la porte de la maison : la détresse allait +se montrer et le ci-devant chérissait les bons cigares +et son épouse aimait les repas fins ! Ragut se tourna +vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit +orateur. Depuis cette époque, afin que sa femme pût +se pourlécher, il diffamait l’Église, et plus il la diffamait, +plus les lippées de la Rosalie étaient savoureuses, +plus ses cigares à lui étaient exquis. Il vagabondait +d’un bout de la France à l’autre et faisait des « conférences » +dans les villes et les villages, quand un groupe +de citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. +Au moindre signe, et pour un pauvre salaire qui, souvent, +ne dépassait pas trente deniers, il accourait où +on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses +accessoires : là, il proclamait, de sa voix prêcheuse +d’ancien sermonnier, que le célibat ecclésiastique est +un « crime social ». La Rosalie le suivait partout et +lui versait l’inspiration. Jamais la Muse de l’Éloquence +ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec +d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire +que la vengeance de M. Thury appelait à Romenay.</p> + +<p>Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire +ma messe, mes yeux furent attirés par de grandes +affiches rouges qui s’étalaient sur les murs de la mairie +et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et +je lus :</p> + +<blockquote> +<p class="cc"><span class="i">Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir</span>,<br> +<span class="xsmall">DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE</span> <span class="i">la Lumière,</span><br> +<span class="g">LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre</span>,<br> +Fera une conférence sur le sujet suivant :<br> +« Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel, +antisocial ; le prêtre est un monstre. »<br> +<span class="i small">La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.</span><br> +<span class="small">Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.</span><br> +L’entrée est gratuite.</p> + +<p class="offr i">Vive la liberté de conscience !</p> +</blockquote> + +<p>« Le programme est alléchant, me disais-je, tandis +que je me dirigeais vers le presbytère : il est plus d’un +Romenaisien que la curiosité et la gratuité conduiront +à la conférence : « L’entrée est gratuite » ; cette phrase +les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra +donc, à son aise, abuser de leur grande naïveté ! Les +malheureux auront toutes les peines du monde à tenir +leur bon sens à l’abri, au milieu de cette giboulée +d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, +moi, et je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué ! +Comment ! je resterais chez moi, les pieds au feu, à +deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper un numéro +d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le +citoyen Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens +que je suis un être « antinaturel, antisocial, un monstre » ! +Et personne ne se lèvera pour lui mettre le nez +dans son discours ! Eh bien, c’est à moi de parler et je +parlerai ! »</p> + +<p>Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir +dans mon dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait +l’affiche, sans rien dire à l’abbé Rosette, je me dirigeai +seul vers le <i>Café de la Lumière</i>. Un peu ému, je +pénétrai dans la grande salle par une porte qui se +trouvait dans le fond. Une odeur mixte de tabac et +d’humanité flottait dans cette pièce : autant qu’on +peut juger, par les narines, du nombre d’êtres réunis +dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés +là étaient trois cents environ. Presque tous se tenaient +debout. Ceux qui se trouvaient aux derniers rangs +furent les seuls qui s’aperçurent, tout d’abord, de +ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers +moi, chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés +à voix basse : « Le curé ! le curé ! » coururent +à travers les rangs. Ah ! on ne songeait guère à moi +pour « rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie », +comme dit le journal de la préfecture quand il +parle des amis du gouvernement. Tout à coup, une +grosse voix commanda : « Asseyez-vous, citoyens ! » +Les Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, +qui sur des bancs, qui sur des tables. Je ne réussis pas +à me caser et je me voyais condamné à rester debout. +Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit +le moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens +en s’asseyant pour commettre une bonne +action, avec toute la prudence désirable. Il s’assura +que personne ne le regardait et, roulant de droite et +de gauche des yeux inquiets, il approcha de moi une +chaise et fit un léger salut. Ah ! comme je m’expliquais +l’acte charitable de M. Cobichet ! Il désirait me +bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion +où on allait tomber le cléricalisme, c’était par esprit +de conciliation, pour ne désobliger personne : M. Cobichet +voulait me dire aussi, par là, qu’il n’approuvait +point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les +désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, +il me fut donné de contempler le plus réjouissant +spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les Romenaisiens +me tournaient le dos : je ne me fatiguai point les +méninges à deviner quels étaient les propriétaires de +toutes ces épaules alignées devant moi. Mes yeux se +fixaient sur l’estrade — une estrade faite de planches +posées sur des tonneaux vides — et mon attention se +concentrait sur les personnages qu’elle portait. Une +hideuse lampe au pétrole était suspendue au-dessus +de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague et +qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait ; +il avait pour assesseurs le citoyen Martin, charron, +et le citoyen Mottard, cultivateur. Quand un +homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la +hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le +naturel pour prendre des airs d’apparat. Ces braves +gens se composaient les attitudes importantes, les +poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les +juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient +eu l’honneur d’être présentés aux magistrats qui les +avaient priés de comparaître pour braconnage, coups +et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, sur +l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le +ménage Ragut. Je n’avais pas vu mon ancien confrère +depuis son mariage. Je dus reconnaître que, pour +avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu « l’air +prêtre ». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent +toujours le froc, comme le vin qui a séjourné dans +une outre de cuir fleure toujours le cuir. Que dans la +cohue de la vie, il s’emploie, par tous les artifices, +à ressembler aux autres hommes — c’est son rêve le +plus obsédant — il se dénonce lui-même, et si on le +croise dans la rue, on se retourne, quand il est passé, +pour, voir, sur sa tête, la place où fut la tonsure. +Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille +hommes le prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à +son geste qui s’arrondit en bénédiction, rien qu’à +l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les yeux +qui regardaient en dedans : il penchait la tête sur +l’épaule, à tout instant détirait son pantalon, le ramenait +de droite à gauche, de gauche à droite, sur ses +genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques qui, +lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les +plis de leur soutane. La figure du citoyen n’était plus +glabre comme autrefois. Il avait laissé croître toute sa +barbe, et quelle barbe ! Pour se venger d’avoir été contenue +pendant trente ans, elle poussait drue et droite, +soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence +emploie à nettoyer le carreau de sa cuisine. +« Pourquoi donc, me disais-je, l’ex-abbé Ragut ne +fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce +champ de baliveaux ? Pourquoi Mme Rosalie ne lui +chuchote-t-elle pas ce conseil, elle qui doit avoir tant +de visages mâles dans ses souvenirs, qui a pu par comparaison +se faire une esthétique ? » Ah ! Mme Rosalie ! +je voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, +à la droite de son époux ! M. Octave ne m’avait +point abusé quand il me l’avait décrite : c’était une +agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase +biblique <i lang="la" xml:lang="la">Mons pinguis</i>, « montagne grasse », et je ne +pus pas ne pas sourire. Je le sais, je n’ai point le droit +de railler les personnes à qui la guenille humaine est +lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je +suis un papillon.</p> + +<p>— Il peut se vanter d’avoir une femme « conséquente » ! +dit un de mes voisins.</p> + +<p>— Mais regarde donc sa colombe ! fit un autre.</p> + +<p>On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire +fût arrivé et, pendant dix minutes, je pus, tout à +loisir, contempler la masse imposante du <i lang="la" xml:lang="la">Mons pinguis</i> +qui se dressait à l’horizon de la salle, dans le +brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt +touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les +douairières de Romenay filent sur leurs quenouilles : +c’était la chevelure de Mme Ragut. Les assistants, las, +sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des signes +d’impatience ; ils commençaient à murmurer et à rouler +leurs sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire +parut à l’entrée de la salle. Il marchait avec lenteur +en s’appuyant sur une canne : il alla prendre place, +sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, +le cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, +avait assisté, à Paris, à des conférences politiques, +proféra d’une voix sourde :</p> + +<p>— La parole est au citoyen Ragut.</p> + +<p>Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant +une main devant la bouche, et entra dans son +exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser sa voix, +mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit +qu’un <i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> lui était resté dans la gorge et allait +l’étrangler. Ses intonations, ses pauses, ses chutes de +ton étaient d’un prédicateur et d’un homme qui a +psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc +et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui +donner des allures de sans-culotte. Ragut prêchait +sans le savoir, comme l’autre faisait de la prose. C’est +encore là un des stigmates de « l’évadé ». Que dans +ses discours et ses écrits, il se revête de cynisme et +qu’il insulte ce qu’il adora, qu’il se badigeonne de +philosophie aux couleurs du jour pour se donner +l’aspect d’un « penseur », toujours, sous l’homme nouveau, +le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la +phraséologie et les tirades imprécatoires des <i>meetings</i> +de banlieue ni qu’il n’agitât le tintamarre oratoire des +clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence +poussive renâclait au milieu d’une période et refusait +d’aller plus outre. Ragut, alors, nous apparaissait +égaré et comme abasourdi par ses propres phrases. +Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter +ici son discours ! Ragut fut sombre et il abusa du +droit d’être inepte. Il nous conta que le célibat était +une « insulte aux saintes lois de la nature, aux saintes +lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, aux +saintes lois qui président à la reproduction des espèces, +aux aspirations de la société moderne (je m’y +attendais), que ceux-là commettaient délibérément +« un crime social qui avaient l’effronterie de s’y +vouer ». Les habitués du <i>Café de la Lumière</i>, entendant +ces choses, hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un +jet de fiel — le fiel épais du défroqué — la très pure +figure de Léon XIII : l’écœurement me prit de voir +ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière +accueille si noblement les nobles idées, le +frêle vieillard qui porte, sur ses épaules, le poids de +dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui écrit, qui +gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il +ne trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma +que la « monstrueuse » coutume du célibat était d’importation +païenne, qu’elle venait des prêtres d’Ébactane, +de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que +le mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution +barbare, avant de la transmettre à l’Occident. +Tandis qu’il égrenait sur nous les noms prestigieux +des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de +<i>la Lumière</i> s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant +qu’ils ne comprenaient pas, ils admirèrent et ils applaudirent. +Mme Ragut, frappant, avec frénésie, ses +mains potelées l’une contre l’autre, soutenait l’enthousiasme. +Le ci-devant revint à son idée du début : le +célibat est un « crime social », et je songeai au chien +de l’Écriture qui retourne où vous savez et qui dégoûte +les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses +« arguments ». Pauvres arguments qui s’avançaient +en titubant comme le sieur Chapougnot le soir du +14 juillet ! Enfin, à des signes qu’il m’est aisé de discerner +chez les prédicateurs, je vis que le moment de +la péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen +Ragut, quand il travaillait dans la « superstition », +devait se préparer à souhaiter à ses auditeurs « la vie +éternelle ». Il fallait l’entendre s’écrier dans la grande +salle du <i>Café de la Lumière</i> :</p> + +<p>« Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous +revendiquons, pour les prêtres, pour les infortunés que +des parents imbéciles condamnent à l’enfer du sacerdoce, +le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et +des enfants, le droit d’aimer et d’être aimés ! Et pourquoi +les prêtres ne boiraient-ils pas à la coupe des joies +terrestres ? Pourquoi ne pourraient-ils suivre le doux +penchant de leur cœur, reposer leur tête sur le sein +d’une épouse chérie ? Ne sont-ils donc pas des hommes +comme vous ? Rome s’y oppose avec une rage infernale. +Rome, c’est une pieuvre gigantesque qui enserre +dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô Ragut !), +pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la +superbe et l’insolence de Rome : il faut rappeler à la +pudeur le successeur de Pierre qui flaire le vent, là-bas, +sur la montagne du Vatican, et qui voudrait +lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie ! +Le voilà, l’éternel ennemi de la liberté ! Je le dénonce. Si +vous n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez +une faute grave contre l’humanité, contre la +liberté. Ah ! c’est que vous êtes, citoyens, les prêtres +de l’humanité. (<i>Bourrasque d’applaudissements dans +le clan de M. le maire.</i>) Vous êtes les soldats de la +liberté, vous êtes les fils des géants de la grande Révolution. +Glorifiez l’humanité, défendez la liberté. Elle +se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle vous +dit : « Sauvez-moi, je vais périr. » Et elle périra si vous +ne vainquez ses ennemis. Elle périra… non, citoyens, je +blasphème ! La liberté ne peut périr ! Les ouvriers +d’iniquité, les suppôts de Loyola assis dans leurs +chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle a +les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne +prévaudront pas contre elle. Pourtant, ce serait un +crime de s’illusionner ! Dans les temps malheureux que +nous traversons, la Liberté est dédaignée : elle n’a +plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés ! +(<i>Nouveau tonnerre.</i>) Ah ! où sont les jours de l’immortelle +Révolution ? Où sont les jours de la révolution +de 1848 ? En ce temps-là, sur toutes les places publiques +de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres +de la liberté étendaient leurs verts rameaux et les +oiseaux du ciel y venaient chanter un hymne à la +Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, +combien de villages ont planté sur leur forum l’arbre +sacré de la liberté à l’ombre duquel les époux devraient +communier dans l’amour et les pères bénir leurs +enfants ? Même ici, dans cette ville de Romenay qui +a élu pour la régir un vrai républicain, un maire selon +le cœur de la démocratie, (<i>Tous les yeux, sans en excepter +une seule paire, se braquèrent sur M. Thury.</i>) +combien êtes-vous qui vénériez la sainte liberté ? Ah ! +je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est +dans l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes +et, devant le tribunal de votre conscience, demandez-vous +si vous rendez à la liberté le culte qui +lui est dû ! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle ? +Sommes-nous prêts ? Hélas ! hélas ! Ah ! humilions-nous, +humilions-nous ! (<i>Applaudissements.</i>) Eh bien, puisque +les communes de France ne veulent plus honorer publiquement +la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un +autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un +arbre de la liberté !</p> + +<p>— Et les femmes ! les femmes ! s’écria précipitamment +le garde champêtre Chapougnot qui est un féministe +de la première heure. Tous les partis, cette fois, +« communièrent » dans le rire. La salle entière s’esclaffa. +Les « mauvais électeurs » trépignaient de joie. +Au milieu de cette bourrasque de gaieté, le citoyen +Ragut s’égara et il nous laissa là avec notre arbre +planté dans le cœur.</p> + +<p>— Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, +les prêtres seraient les premiers à nous rendre +grâces, à nous bénir, si nous les délivrions du célibat. +Ah ! s’ils pouvaient parler ! S’ils pouvaient venir étaler +devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, +au souvenir des délices de Rome, se roulait par terre +et grelottait de peur, parce qu’il ne pouvait chasser +l’obsession ! N’est-ce pas monstrueux d’imposer aux +hommes de tels tourments cent ans après la grande +Révolution ? Il faut que ce scandale cesse : tous ici, +jurons de travailler à l’extermination du célibat clérical +dans les siècles des siècles ! Oui, arrière ces célibataires +orgueilleux, enflés de leur chasteté. La chasteté, +qu’est-ce que c’est que ça ? Dans la société de demain, +la chasteté sera traitée comme un crime, comme le +plus grand des crimes. Reprenant la tradition, hélas ! +interrompue de la grande Révolution, la société de +demain glorifiera les filles-mères ; elle réhabilitera le +libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. +Toutes les filles — et n’ont-elles pas été créées pour +cela ! — donneront des citoyens à la patrie et convieront +généreusement le peuple aux franches agapes de +l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire +par leur beauté, — car la vertu ce sera la beauté, — (<i>Grognements +d’enthousiasme.</i>) seront saluées comme +les déesses de l’Amour, les déesses des temps nouveaux. +Le peuple, comme il fit autrefois pour Vénus, élèvera +des autels à ces divines prostituées ; oui, citoyens, des +autels !</p> + +<p>— Oui, des hôtels meublés ! lança une voix que je +reconnus aussitôt pour être celle de M. Octave Ferrandière.</p> + +<p>Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût +senti de l’auditoire : il n’éveilla que quelques rires. Il +faut, à mes Romenaisiens, pour les remuer, des décharges +de grosse artillerie.</p> + +<p>Ragut reprit sans désemparer :</p> + +<p>« Dans la société de demain, plus de femmes vierges : +plus de ces hommes qui veulent s’élever au-dessus de +l’humanité, aller contre les saintes lois de la nature. La +nature a donné la force à l’homme, la beauté et la faiblesse +à la femme (le citoyen Ragut regarda son +épouse), pour que cette force protège cette grâce et +cette faiblesse. Ah ! je la salue, la cité d’amour, la cité +de l’avenir où nous nous embrasserons sur les ruines +des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans +la liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de +l’amour que je vous souhaite à tous !</p> + +<p>— Ainsi soit-il ! fit un citoyen loustic que je crois +être le garde particulier de M. de la Villegéneray.</p> + +<p>Les deux partis, les « bons » et les « mauvais » électeurs, +manifestèrent bruyamment leurs impressions, +les premiers par des applaudissements exaspérés, les +autres par des ricanements et des huées, des trépignements. +Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de +se lever de son siège et se précipitait vers son mari +qui se reculait un peu pour recevoir le choc. Elle déposa +deux baisers retentissants sur les joues hérissées +du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait :</p> + +<p>— Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent +dans les journaux ! Si seulement ils t’avaient entendu ! +Oh ! les misérables ! les misérables !</p> + +<p>Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. +A en juger par la crispation de sa figure, ils +devaient être nombreux et bien méchants, les ennemis +de Claude !</p> + +<p>Pour la seconde fois, tous les partis « communièrent » +dans la joie. Les rires crépitèrent sur tous les +points de la salle. Après quelques minutes, j’estimai, +pour ma part, qu’on s’était assez diverti ; je criai du +fond de la salle, d’une voix décidée :</p> + +<p>— Je demande la parole !</p> + +<p>Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. +Les membres du bureau avaient des mines effarées : +ils chuchotaient entre eux. Évidemment, ils délibéraient, +se demandant quel sort faire à ma demande. Le +président se pencha vers le maire pour le consulter, +mais celui-ci refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président +prit une résolution :</p> + +<p>— La parole, dit-il, est au citoyen-curé.</p> + +<p>Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté +opposé au ménage Ragut. Au moment où, me tournant +vers les assistants, j’allais ouvrir la bouche, une voix +s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse :</p> + +<p>— Au nom du Père et du Fils et du…</p> + +<p>Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps +d’achever la phrase :</p> + +<p>— Halte-là ! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen +de ne point déranger le Saint-Esprit. Il est toujours +imprudent d’inviter ceux qui ne sont jamais venus +chez vous.</p> + +<p>Oh ! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose +en convenir, mais aussi je ne parlais pas devant messieurs +de l’Académie. Ils furent assez nombreux les +Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie : leur +rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit +dans un large rire. L’interrupteur paraissait confus : +les « mauvais » électeurs le conspuèrent.</p> + +<p>Les « bons » électeurs ne manifestaient point leurs +sentiments. J’avoue que je me méfiais un peu de leur +apparente neutralité : J’avais quelque idée qu’elle ne +devait point se prolonger. Je débutai ainsi<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Je donne mon « discours » tel à peu près que je l’ai prononcé +et que je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions +dont il fut salué, je les omets pour la plupart. Comment +voulez-vous que je reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du +cheval et de la vache qui, au début, me servit d’accompagnement ?</p> +</div> +<p class="ind">« Citoyens,</p> + +<p>« Quand ils veulent savoir si un homme parfume +ses discours de sincérité et de vérité ou s’il est, au +contraire, ce qu’aucune puissance terrestre ne peut +m’empêcher d’appeler un « blagueur », les gens de +mon village vont regarder, par-dessus la haie, les +citrouilles de son jardin. Si elles sont grosses, l’homme +est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les plus grosses +citrouilles poussent chez les plus grands « blagueurs » : +vous les tueriez plutôt que de les en faire démordre ! +Je ne connais pas le potager du citoyen Ragut, mais +j’affirme que ses citrouilles sont belles, j’affirme +qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens, +regardez-moi bien !</p> + +<p>— A bas la calotte ! cria un auditeur.</p> + +<p>Ce fut le signal peut-être attendu. Les « bons » +électeurs que jusqu’à ce moment la surprise de ma +brusque intervention, la curiosité de ce que j’allais +dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent +à me lapider d’apostrophes.</p> + +<p>— A bas la calotte ! A bas le goupillon ! Gros farceur ! +Assez d’<i lang="la" xml:lang="la">oremus</i> ! Rendez l’argent ! On te fera rendre ta +graisse !</p> + +<p>Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en +avalanche. Des plaisanteries ramassées dans le lieu +innommable, et toutes fétides encore de leur séjour, venaient +m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent bouches +béantes par où se vidait la mémoire infecte de +cent individus. La présence de M. Thury actionnait +leur courage. Impassible et grave sur sa chaise, il lui +répugnait de s’associer aux exploits de ses clients, +mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire +se lavait les mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère +Ragut semblait ne rien voir et ne rien entendre. +Il regardait en dedans. La tête penchée sur +l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux +et, toujours du même geste, ramassait entre ses +jambes la soutane absente, <i lang="la" xml:lang="la">more clericorum</i>. Un +sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa +noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de +violence. Il y avait, comme pendant les tempêtes, +des accalmies d’une seconde, puis la rafale d’injures +reprenait :</p> + +<p>— Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez +vos… bouches. Faudrait pourtant laisser parler le +monde !</p> + +<p>J’essayai d’élever la voix :</p> + +<p>— Citoyens !… Citoyens, je proteste !…</p> + +<p>Mes « citoyens », mes efforts de voix étaient aussitôt +submergés sous les huées furieuses. Les « mauvais » +électeurs, les ennemis de M. le maire, tentaient bien +de riposter et de me défendre, mais, hélas ! c’étaient, +pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans +débonnaires dont le vocabulaire n’était pas, +comme celui des autres, bourré d’insolences et dont +la gorge avait certaines timidités, certaines pudeurs. +Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa +bravoure, par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs +dont il balafrait la face des furieux. Que pouvait +le brave jeune homme contre ces forcenés qui +voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche ? +Je pris le parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient +de leurs adjectifs, je les contemplais d’un +œil résigné, très décidé, du reste, à ne pas lâcher mon +poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. Quand +ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau +fut achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt +de m’écrier :</p> + +<p>— Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et +que me voilà dispos, je continue.</p> + +<p>Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation +commença. Un des « bons » électeurs trouva piquant +d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire et j’admirai +avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine +sorti du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité +de ces animaux pour leur avoir si bien emprunté +leurs procédés artistiques. D’autres électeurs poussaient +des grognements, d’autres aboyaient : ma présence +faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de +cloches sur les chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, +croassaient, gloussaient. L’arche de Noé, un jour que +le patriarche aurait omis de donner à manger aux bêtes ! +J’éclatai de rire : aussitôt l’homme furieux reparut sous +la bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures +furent projetées sur moi.</p> + +<p>— Marchand d’eau bénite ! Pou d’église ! Cafard !</p> + +<p>Que de titres pour un seul homme ! Brusquement, le +silence se fit, comme si ces bouches d’insolences eussent +été toutes à la fois subitement murées. M. le maire +venait de se lever qui, toujours grave et froid, fixait +sur les électeurs son œil bleu.</p> + +<p>— Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, +c’est assez ! Les cléricaux nous accuseraient d’avoir +étranglé la discussion parce que nous avons eu peur +d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre pensée +a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous ; +ceux qui continueront à interrompre seront mis +dehors !</p> + +<p>Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, +chez les fous, lorsque le médecin paraît tout à coup +dans une salle d’agités, de furieux, il calme parfois, du +regard et de la voix, certains malades dont l’exaspération +tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige +au <i>Café de la Lumière</i>. L’œil et la voix du maître arrêtèrent +net l’exaltation des « bons » électeurs. Ils s’apaisèrent, +ils se turent. De l’hébétude, de la prostration, +une grande fatigue du larynx comme aux fous, après +leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui +leur resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les +malheureux ! Ils étaient devenus aphones à force de +vouloir complaire à M. Thury, et voilà que le maître +les désavouait, voilà qu’il les menaçait d’expulsion, +s’ils ne se calmaient pas ! Plus d’un a dû douter de la +justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je +me promis de ne point les exciter par des phrases belliqueuses +et amères, mais de leur administrer des paroles +lénitives, de leur tenir un discours calmant, des +propos de convalescence.</p> + +<p>— Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce +petit incident, je reprends mon discours au point +précis où je l’avais laissé ! Allons, regardez-moi bien ! +Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les visions +obsédantes que M. l’abbé Ragut — pardon, que le +citoyen Ragut ! — vous décrivait tout à l’heure m’ont +creusé, m’ont miné, m’ont séché sur pied ?</p> + +<p>— Dame ! fit un des assistants, pour dire que vous +ressemblez aux échalas !</p> + +<p>— Pour ça, cria un autre, un « esquelette » et vous +ça fait deux !</p> + +<p>— Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, +Mossieu le maire l’a dit !</p> + +<p>Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner ; +les « bons » électeurs s’étaient manifestement résignés +à me laisser parler.</p> + +<p>— La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent +assez allégrement, sous le soleil et sous la pluie, le +faix de leur célibat ; la vérité, c’est qu’ils ont quelques +bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long des +jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis : +vous n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements +de dents de pauvres hères qui se lamentent et +qui ne veulent pas être consolés, parce qu’ils n’ont pas +d’épouse ! Il faut que le citoyen Ragut se résigne : ce +n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican +d’assaut et diront au pape, un revolver sous la +gorge : « Une femme ou la vie ! » Ce n’est pas demain +que les prêtres se marieront, et je m’écrie : « Tant +mieux pour vous ! » Sans doute, si vous aperceviez +votre curé cheminant par les rues, orné d’une garniture +d’enfants et bras dessus, bras dessous avec une +épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai +tableau avec complaisance et vous vous divertiriez +excessivement. Mais les évêques ne nous envoient +pas dans les paroisses tout exprès pour vous fournir +des occasions de vous récréer l’âme et de rire +honnêtement. Tant mieux pour vous si vos curés +se vouent au célibat, car en se mariant ils épouseraient +aussi des obligations, des charges, des devoirs +qui ne pourraient se concilier avec la mission du +prêtre ! Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en +vous disant qu’un des devoirs les plus graves du +ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.</p> + +<p>— Ah ! Ah ! ricanèrent plusieurs auditeurs.</p> + +<p>— D’la confession, i n’en faut pus ! C’est pour les +bigotes qu’ont rien à faire ! clama une voix.</p> + +<p>— Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. +Il y a des gens qui s’en servent, qui en ont besoin pour +la sécurité de leur conscience, pour leur bonheur ; je +vous sais trop intelligents, trop philosophes pour oser +dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher +le bonheur où bon lui semble. La confession existe, et +il y a des gens qui s’en servent : or, avec le mariage +des prêtres, elle devient plus difficile, plus pénible +à ceux qui en usent.</p> + +<p>— On comprend pas ! fit d’une voix lourde l’un des +assistants.</p> + +<p>— Eh bien, je vais éclairer ma lanterne ! Ignorez-vous +donc que vos femmes ont mille et une manières — je +ne veux pas les énumérer, vous les connaissez +mieux que moi — de vous faire parler, lorsque vous +voudriez vous taire, de vous amener à des confidences +que vous aviez juré de tenir secrètes, en un mot, de +vous tirer les vers du nez !</p> + +<p>— Eh tiens ! s’écria Mme Ragut au milieu des rires +de la salle, lorsque les hommes font les cachotiers, on +fait la tête : ils calent toujours !</p> + +<p>— Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir +bien donner à mes dires l’appoint de son expérience… +Je ne prétends pas que le prêtre marié céderait +forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il +commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le +secret des confessions, mais ce serait déjà trop, si on +pouvait le soupçonner de le faire, si on devait craindre +que le prêtre ne fût livré à de trop vives tentations +d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature +et elles aiment à connaître les secrets du prochain : +elles n’auraient aucune raison de croire que la femme +de M. le curé serait d’un autre tempérament que le +leur ! Elles n’auraient pas grande foi dans la discrétion +d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts, +certains interrogatoires par certains procédés +dont elles n’ignorent pas les périls pour les avoir, peut-être, +pratiqués elles-mêmes avec succès ! Avouer ses +péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours +agréable, mais les confesser à un homme dont le +silence ne vous paraîtrait pas rigoureusement garanti, +ce serait nous demander un héroïsme dont beaucoup +ne sont pas capables. Puisque dans la religion catholique, +l’institution de la confession existe, le célibat +de ses prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce +seul point de vue de la confession que le mariage des +prêtres n’est pas souhaitable. Un curé marié appartiendrait +à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à +son beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à +la prospérité de sa famille, à ses champs, à ses bêtes, +à son or, il ne serait pas l’homme qui doit se faire tout +à tous.</p> + +<p>— Tu parles ! lança un jouvenceau de dix-huit ans +qui avait traversé, comme apprenti, un atelier de la +banlieue parisienne.</p> + +<p>Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence +du gamin. M. le maire regarda le drôle, et, du +doigt, lui montra la porte de la salle. Aussitôt, deux +« bons » électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les +bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent +dehors. O miracle ! Voilà que les furieux faisaient la +police et veillaient à ce que je ne fusse pas troublé +dans mon discours. O puissance de l’œil bleu ! Je +repris :</p> + +<p>— Un prêtre marié serait encore « monsieur le +curé », il ne serait plus « votre curé », un homme que +vous avez le droit de considérer comme vôtre, parce +qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce +qu’il est venu parmi vous, non par cupidité, non pour +écumer vos petites fortunes, non pour gagner sur vous +la robe et le chapeau de son épouse, — il n’en a pas, — ou +la miche de pain de ses enfants, — il n’en a pas, — mais +pour consoler ceux d’entre vous qui font voile +pour l’autre monde, pour baptiser ceux qui débarquent, +pour apprendre à vos enfants à vous respecter +et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez +vieux et que vous ne pourrez plus travailler ! Vous +auriez mauvaise grâce, je vous assure, à vous insurger +contre le célibat du prêtre : c’est là une institution +dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres +en souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en +pâtissez. Ah ! vos ancêtres, les paysans du moyen âge, +l’avaient bien compris ! Il fut un temps — il y a de cela +huit siècles — où les prêtres ne se distinguaient pas +précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup +d’entre eux abritaient une amie, une compagne — je +ne veux point vous chicaner sur le mot — sous le +toit de leur presbytère. A cette époque, un pape +illustre, Grégoire VII, — qui était le fils d’un menuisier, +s’il vous plaît ! — prit en main le gouvernail de +l’Église et il parla ferme à son équipage. Il enjoignit +aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns +obéirent, les autres se dirent : « Le pape est si loin ! » +Et… ils ne se séparèrent point. Or, savez-vous qui +est-ce qui se fâcha ? Ce fut le peuple ! Ce furent les +paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire +exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres +mariés, et envahirent le presbytère, une fourche à la +main, résolus, vous le voyez, à traiter comme une botte +de foin la femme de M. le curé. Ils les expulsèrent.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres +petites femmes ? demanda Mme Ragut d’une voix qui +pleurait.</p> + +<p>Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la +salle, un petit frisson de gaieté, et M. le maire lui-même +dut céder à la force du comique.</p> + +<p>— Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité +si compatissante de Mme Ragut. Je l’engage +pourtant à se rassurer : ces dames durent trouver un +abri quelque part ! C’est une page d’histoire que je +vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos +grands-pères du douzième siècle, plus perspicaces dans +leur rude bon sens qu’on pourrait vous le faire accroire, +avaient compris qu’un prêtre marié ne serait plus le +mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de +Dieu, mais l’homme des créatures : ils savaient qu’un +prêtre marié, quand le devoir l’appellerait à l’église, +chez les malades, chez les pauvres, subirait trop souvent +la douce tyrannie de la tendresse conjugale et +s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.</p> + +<p>Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens : le +rire fut unanime. Je ne m’émus pas.</p> + +<p>— On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, +que quand vous restez à la maison, c’est pour y recevoir +des coups ! C’est là un accident qui n’est pas rare +dans l’état conjugal, mais je n’avais pas ouï dire qu’il +fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs !… Je reviens +à mes curés ! J’affirme que, s’ils se mariaient, les +prêtres ne pourraient remplir leur mission.</p> + +<p>— Et la papesse Jeanne ! dit le citoyen Chapougnot, +d’une voix de député qui interrompt un ministre.</p> + +<p>La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens : +ils ne s’associèrent pas à l’indignation de Chapougnot. +Je poursuivis :</p> + +<p>— Cette institution du célibat que je défends eut +pour avocat un homme au vaste génie, Napoléon I<sup>er</sup> !</p> + +<p>— Ah ! ah ! ah ! firent en ricanant plusieurs de mes +auditeurs.</p> + +<p>— Napoléon ! un calotin ! dit un citoyen.</p> + +<p>Chapougnot se leva du banc où il était assis.</p> + +<p>— Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, +le citoyen-curé insulte la République !</p> + +<p>Le cordonnier-président crut devoir intervenir :</p> + +<p>— Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que +vous venez de dire.</p> + +<p>— Quelles paroles ? demandai-je. Retirer quoi ?</p> + +<p>— On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans +du peuple, répondit-il, tandis que les clients de <i>la +Lumière</i> applaudissaient.</p> + +<p>— Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions : +je concilie. Un individu assez connu qui +exerça, pendant plusieurs années, la profession de +tyran du peuple, était d’avis que le mariage des prêtres +offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre +à un ecclésiastique perfide et retors, en mal de +dot, de séduire une jeune fille et de l’épouser. Vous +seriez donc bien mal venus à déblatérer contre le célibat +des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle satisfaction +vous pourriez éprouver à savoir que vos curés +se marient comme le reste du genre humain, qu’ils +obéissent aux saintes lois de la nature ! Il paraît, en +effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen Ragut +l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi +quelques hommes d’esprit (mes sentiments de justice +et d’impartialité vous sont trop connus pour que je +sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux catégories +je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire +aux lois de la nature, je ne dis pas non ! Et après ? +Hommes mariés, écoutez-moi ! Je prétends que votre +état de vie est aussi contraire que le mien à ces fameuses +saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez +à la mairie et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va +devenir votre femme, vous prenez, ce jour-là, l’engagement +de vivre en révolte ouverte et permanente +contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits +garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il +soit dans la nature de l’homme de n’aimer qu’une seule +femme ? Eh bien, non, et si vous ne violez pas le serment +de votre mariage, c’est par respect pour votre +femme, par respect pour vos enfants, par respect pour +vous-même. Et si vous ne possédez pas cette collection +de respects, c’est tout simplement parce qu’il y a des +gendarmes, c’est parce que la raison ou la prudence +parle en vous plus fort que la nature. La nature ! mais +c’est de tout autres conseils qu’elle vous donne ! Elle +a horreur des entraves, horreur de la monotonie, horreur +de la fidélité conjugale, horreur de vous tous, gens +mariés ! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous +garderez votre épouse pendant quelque temps, puis +vous la quitterez pour en prendre une autre que vous +abandonnerez aussi, pour aller toujours à la plus jeune, +à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et +vous accaparerez la femme de votre prochain parce +qu’elle est plus belle que la vôtre ! Essayez un peu ! Et +vous verrez se dresser devant vous, brandissant le +glaive de la loi — d’une autre loi ! — le citoyen Chapougnot +qui représente, parmi nous, avec tant de +majesté et de vigilance, la société, la morale, la puissance +coercitive de la France !</p> + +<p>Apprenant qu’il représentait tant de choses, le +citoyen Chapougnot, qui se tenait accroupi sur son +banc, se redressa et prit une pose auguste.</p> + +<p>— Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature +de n’aimer qu’une femme que de n’en aimer aucune, +et les contraintes du célibat ne sont pas plus +dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays +au monde où les individus vivent selon les saintes lois +de la nature : c’est le pays des bêtes !</p> + +<p>— Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement +de son banc, le citoyen-curé insulte la République !</p> + +<p>Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et +prolongé se faisait entendre. Les clients de <i>la Lumière</i> +s’agitaient, remuaient leurs sabots sur le parquet de la +salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel accès. Tous, +ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe +qui leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. +Décidément, il s’obstinait à ne pas vouloir lâcher +sur moi ses électeurs. Seul, le citoyen Chapougnot, qui +jouissait, lui, de toutes les franchises, clamait à plein +gosier : « Le curé insulte la République ! »</p> + +<p>Je repris, sans me troubler :</p> + +<p>— Oh ! parlez-moi des bêtes ! Elles, du moins, sont +affranchies de la fidélité conjugale ! O trop heureuses si +elles connaissaient leur bonheur ! Le citoyen Chapougnot +ne verbalise contre elles. C’est le pays des libres +épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen +Ragut évoquait, devant nous, avec une éloquence +attendrie. Par un matin de printemps, quand, de +toutes parts, autour de vous, la vie fait explosion, +montez sur la colline des Ormeaux qui domine la +vallée. Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. +Saluez, saluez, citoyens, c’est la cité d’amour ! +C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux saintes lois de +la nature !!!</p> + +<p>— Et la papesse Jeanne ! me lança en plein visage +le citoyen Chapougnot.</p> + +<p>Les « bons » électeurs murmurèrent, mais, cette fois, +ce ne fut pas contre moi : Chapougnot, à la fin, les lassait. +Tant va la cruche à l’eau… Visiblement, ils jalousaient +l’Éminence <i>grise</i> à qui le Richelieu romenaisien +concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide +pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au +maire, ils assaillirent Chapougnot de leurs protestations.</p> + +<p>Des voix indignées s’élevèrent :</p> + +<p>— Tu nous assommes avec la papesse Jeanne ! dit +l’une.</p> + +<p>— Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse ! +fit une autre.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne +femme-là ? ajouta un troisième.</p> + +<p>Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot +une main sacrilège et expulser de la salle le +représentant de la puissance coercitive de la France. +Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les figeait +dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président +veillait.</p> + +<p>— Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, +laisser parler le monde !</p> + +<p>Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut +qui, penchée vers son mari, s’exprimait ainsi : +« Claude, tu crois que je ne ferais pas mieux de sortir +pour protester ? Ce curé n’est pas un homme comme +il faut : il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est +pas convenable du tout, cet homme-là, mais du tout, +du tout. » — Le citoyen Ragut ne répondit pas et se +contenta de hausser les épaules en me regardant. Je +repris :</p> + +<p>— Les considérations que je vous ai exposées ne +séduisent point, je le vois, M. et Mme Ragut : vous +m’en voyez inconsolable ! Et j’ai la douleur d’être en +désaccord avec eux sur bien d’autres points ! Me le +pardonneront-ils ? A en croire le citoyen Ragut, les +célibataires, les prêtres seraient des « monstres sociaux », +parce qu’ils renoncent au droit d’avoir une +progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus +pour perpétuer l’espèce ! O citoyen Ragut, que vos +citrouilles sont belles ! Que les pierres que je lance +dans votre jardin retombent sur elles ! Savez-vous, +citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient +leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de +pratiques sur lesquelles il ne convient pas que j’insiste, +s’ils ne détournaient pas le mariage de sa fin, la +société serait vite garnie d’enfants et la patrie de citoyens ! +Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent +l’enfant comme le but du mariage ! Dans le +mariage, tel qu’il est compris par trop de gens, l’enfant +n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né +est le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli — car +enfin on peut perdre le premier — le troisième arrive, +et l’on commence à se rechigner : si d’autres apparaissent, +ils sont salués, à leur entrée dans la vie, +comme un fléau pour la famille. Que de fois, entrant +à l’improviste dans vos maisons, au cours des visites +annuelles que je vous fais, je trouve une famille consternée, +je vois des visages découragés, des yeux qui se +mouillent ! Le père se croise les bras devant l’âtre, +comme si la fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais +à tout labeur. La mère gémit et larmoie. Il n’y a +pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de la cheminée où +elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une +larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation +mon cœur se serre, et je demande anxieux : +« Mais, vous avez donc perdu quelqu’un ? » Le père +reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie +une nouvelle larme, et, entre deux soupirs, la mère, — les +femmes aiment à répandre leur souffrance en paroles, — la +mère me dit, avec un grand geste de découragement : +« Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu +personne. Au contraire… dans quelques mois, vous +allez en baptiser encore un ! »</p> + +<p>— Et la Saint-Barthélemy ! Et Mme de Montespan ! +Et le Deux-Décembre ! Et le petit Mortara ! égrena le +citoyen Chapougnot.</p> + +<p>Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps +de s’extravaser, puis je repris :</p> + +<p>— Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, +remplissez le but du mariage, peuplez Romenay, +et je vous assure que la société ne sera pas tentée de +demander du renfort aux célibataires, aux curés ! Que +messieurs les hommes mariés commencent ! Allons, +croissez et multipliez, c’est « la grâce que je vous +souhaite », comme dit le citoyen Ragut !</p> + +<p>— Votre ironie ne m’atteint pas ! fit d’une voix +sombre mon ancien confrère, sortant enfin de son +mutisme. J’affirme que vouer à la chasteté perpétuelle +des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de +la vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par +toutes sortes de moyens, c’est commettre un attentat +contre la liberté humaine !</p> + +<p>— Un attentat contre la liberté humaine ! Ah ! mais +parlons-en ! Si des hommes trouvent leur bonheur à +être malheureux, laissez-leur, au moins, la liberté +d’être esclaves ! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut, +quand, au nom de la liberté, vous voulez nous +exproprier du droit au célibat ! Quand les prêtres prononcent +leur vœu de chasteté, ils agissent librement, +et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen +Ragut pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination ; +je ne sache pas qu’on l’ait placé entre deux gendarmes +quand, devant l’évêque et devant l’assemblée +des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est +volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, +car j’étais là, vêtu d’une robe blanche tout comme le +citoyen Ragut. Ah ! où sont les robes d’antan ? Et mon +ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait séduit, +qu’on lui ait « doré la pilule », pour employer une +expression plus vulgaire, mais qui rend mieux ma +pensée. N’allez pas vous imaginer que l’évêque devant +qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre +inexpérience pour nous vouer au « martyre », qu’il nous +ait pris par ruse, en une heure d’enthousiasme et +d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par de beaux discours +après avoir capté notre volonté par d’habiles et +longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point +permis à l’évêque de recevoir le serment de quiconque +n’a pas vingt et un ans. Et avant de nous admettre, il +nous avait soumis à une épreuve de quatre années où +nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement +que nous prenions. Et pendant le temps où +nous faisions l’expérience de nos forces, n’avions-nous +pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, dans +toute la ferveur du sang ? N’avions-nous pas le droit de +jurer d’être chastes, toute notre vie, puisque nous +l’étions à vingt ans, à l’âge où les passions sont le plus +furieuses et demandent, avec plus de violence, un +assouvissement ? Et le jour de notre engagement, +l’évêque a-t-il donc cherché à nous griser de promesses +capiteuses, comme autrefois les « rabatteurs » enivraient +les jeunes gens pour les amener à s’enrôler ? +Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que +l’évêque est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se +présentent à lui pour faire vœu de chasteté ? Quand +chaque ordinand a répondu : « Présent », à l’appel de +son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles +que le citoyen Ragut connaît aussi bien que moi, mais +qu’il me saura gré, sans doute, de lui rappeler comme +un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites pour vous +les lire ce soir) :</p> + +<p>« Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, +très attentivement et sans vous lasser, quel fardeau +vous demandez qu’on vous impose. Jusqu’à présent, +vous êtes libres, et il vous est permis, à votre guise, de +passer au monde, si bon vous semble. Quand vous +aurez reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus +temps de changer d’avis : il vous faudra servir Dieu, +avec son aide observer la chasteté et être comme des +esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il +en est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de +persévérer dans votre dessein, au nom du Seigneur, +avancez ! »</p> + +<p>Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles +à lui adressées, et il est resté ! Il a avancé au nom du +Seigneur ; il est allé, sans qu’on l’en prie, se placer sous +le joug ! Ah ! qu’il est mal venu à prétendre qu’on l’a +entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas +fait exprès ! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi ! +Voudrait-il donc nous forcer à conclure que la venue +de l’intelligence et du discernement fût en lui si tardive +que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la +raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa +quarante-cinquième année, entrât, pour se rafraîchir, +dans le café-restaurant de Mme Rosalie ! De grâce, que +le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat à la +liberté humaine ! Lorsqu’un prêtre trouve le joug +odieux et trop pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent +de le secouer et de prendre femme ? Sans +doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui +donne le droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui +que sa conscience — un gendarme qui n’a ni sabre ni +tricorne et qui ne verbalise pas — pour lui reprocher +son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant +effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me +marier, — oh ! rassurez-vous, je ne vous infligerai pas +cette surprise ! — je défie le citoyen Chapougnot, qui +représente la société, la morale, la loi, la puissance +coercitive de la France, de venir prendre par les +épaules et d’expulser la malheureuse qui serait ma +femme ! La loi n’interdit pas au prêtre las de sa chasteté +de se choisir une épouse et d’avoir des enfants à la +douzaine ! La liberté du prêtre ! mais il me semble que, +par son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez +bel hommage et (je me tournai vers Mme Ragut que je +désignai du doigt) nous n’avons point le droit d’en +douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus évidente, +la plus abondante, la plus écrasante que nous +puissions désirer !</p> + +<p>Sur ces mots, tandis que les « mauvais » électeurs +m’applaudissaient, m’acclamaient, que les amis de +M. le maire, enfin démuselés, vociféraient leur état +d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le front +avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur +la chaise que m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis +plusieurs cris de : « Vive le curé Blondot ! » qui me +payèrent de mes sueurs oratoires.</p> + +<p>— Je demande la parole, modula une petite voix +flûtée.</p> + +<p>Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.</p> + +<p>— La parole, fit-il, est à… à la cit… à Mme la citoyenne +Ragut.</p> + +<p>Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme +plusieurs assistants poussaient des clameurs gouailleuses, +elle agita la main droite pour demander le silence.</p> + +<p>— Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de +petits gestes comiques, des curés qui ne se marient pas, +il n’en faut plus ! Un homme sans femme ! A-t-on +jamais vu ça, par exemple ! Qu’ils nourrissent une +femme et des mioches ; c’est bien leur tour ! Et surtout, +n’écoutez pas celui de chez vous : un curé marié, rien +de plus beau ! Tenez, mon p’tit homme et moi, si on ne +fait pas un gentil ménage ! Avant dix ans, tous les +curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander +vos filles en mariage, donnez-les, donnez-les, +je vous dis ! Les curés, voyez-vous, je les connais, c’est +du monde comme il faut ! Ces gens-là ont de l’éducation, +ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est +point malheureux. C’est considéré et il n’y a encore +que ces gens-là pour savoir se faufiler dans le grand +monde. Et, dans le grand monde, mes petits agneaux, +c’est là qu’on en avale de bonnes choses !</p> + +<p>Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son +idéal, Mme Ragut retourna vers sa chaise. Elle s’y +écroula : plock ! on eût dit une nappe de graisse qui +s’étale.</p> + +<p>Revenus de leur ahurissement, les clients du <i>Café de +la Lumière</i> murmurèrent. Quelques-uns protestèrent +avec force. L’exhortation de la citoyenne n’avait point +eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait suspecte +de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la +joie. Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries +partaient de tous les points de la salle. L’assemblée +était tumultueuse. Le cordonnier-président se leva :</p> + +<p>— Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en !</p> + +<p>— Vive la République !!! cria le citoyen Chapougnot.</p> + +<p>Par les trois portes de la salle, la sortie commença. +Je me disposais moi-même à partir quand je vis +M. Cobichet qui s’avançait vers l’estrade. Il offrit tout +d’abord ses humbles hommages à M. le maire, puis se +tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. +Je devinai qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. +Je quittai la salle et je dus traverser des +groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes auditeurs +devisaient. Je fus salué. — « Bonsoir, monsieur +le curé. — Bonsoir, mes amis. » — Des phrases parvinrent +à mes oreilles. On parlait de moi avec quelque +éloge : « Pour sûr, disait un vieux paysan tout chenu, +notre curé n’est point une bête ! Il prêche mieux que +le Ragut ! — Et mieux que la grosse femme ! fit une +voix. — Ah ! dame ! il a du bagout ! » conclut un autre +paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens avaient +leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était +« l’étranger ». Moi, je représentais Romenay, « le +pays ». Et j’avais mieux « prêché » que l’autre (le bagout +est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). +Ils étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient +de leur mairie, de leur maison d’école, de +leur église, parce que toutes ces choses étaient de +chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le presbytère +quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas +précipités et une voix oppressée qui m’interpellait : +« Monsieur le curé ! monsieur le curé ! » Je m’arrêtai et +me retournai : M. Cobichet, pharmacien de première +classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton +très bas, comme si les ténèbres eussent écouté et +qu’il s’en fût défié, il me dit :</p> + +<p>— Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils +sont aplatis, ils sont anéantis, ils ne sont plus.</p> + +<p>— Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet ! répondis-je. +Je suis bien aise de l’apprendre de votre bouche. +Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Cobichet.</p> + +<p>Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je +rentrai au presbytère. Je me couchai, mais le sommeil +ne vint pas. Je me remémorai les incidents de la soirée +et les paroles que j’avais prononcées me revinrent à +l’esprit. Oh ! je ne cherchai pas à me faire illusion ! +Sans doute, mes ironies n’avaient point été d’une +essence très subtile, mais aussi mes auditeurs n’étaient +point des Athéniens de Paris, pas plus que leurs +grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes ! Sans +doute, mon discours, mon « sermon » ne serait jamais +enchâssé dans le <i>Trésor de la prédication</i>, mais j’avais, +de mon mieux, abattu la superbe du sieur Ragut et +saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que +j’avais jeté dans mon auditoire quelques idées marquées +à l’estampille du bon sens. Eh ! mais je ne me +prends pas pour un imbécile ! Et vous, citoyen lecteur, +que pensez-vous de vous-même ?</p> + +<p>Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, +M. Octave Ferrandière vint au presbytère. Il +entra dans ma chambre la figure joyeuse, et il fut +pris aussitôt d’un rire convulsif.</p> + +<p>— Mais qu’y a-t-il ? demandai-je.</p> + +<p>M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec +plus d’entrain encore et de conviction.</p> + +<p>— Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc ?</p> + +<p>— Il y a, fit M. Octave, il y a… non, c’est à se tordre !</p> + +<p>— Mais quoi</p> + +<p>— Il y a que la femme du pasteur protestant et la +femme du défroqué — vous savez, cette grosse dame +qui, hier soir, encombrait l’estrade — viennent de +s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les deux +dames se battaient pour Maxim ! C’est à se tordre ! +C’est à se tordre !</p> + +<p>— Que me contez-vous là ?</p> + +<p>— Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury +avait invité M. et Mme Asseler à un déjeuner de première +classe qu’il donnait en l’honneur du couple +Ragut. — Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne +ont reçu l’hospitalité chez les Thury. — Le +pasteur n’est pas venu pour des raisons que j’ignore et +qui doivent être profondes, mais vous pensez bien que +sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer +avec Maxim. Extraordinaire, ce Maxim ; il les +ensorcelle ! A table, on l’avait placé entre les deux +dames, et… non, non, c’est à se tordre ! monsieur le +curé, je me tords.</p> + +<p>— Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur +Octave, mais redressez-vous et continuez !</p> + +<p>— A table, Maxim était donc flanqué des deux +dames. Or, vous ne savez pas que la mère Ragut, elle +aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute de +rien : il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois +jours qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été +prise. Maxim me l’avait dit hier : « Figure-toi, m’a-t-il +raconté, que cet hippopotame me regarde avec des +yeux, mais des yeux ! Elle veut toujours m’entraîner +dans les coins, me fait ses confidences, me pousse du +coude, m’appelle « Maxim » tout court et ne cherche +que des occasions de se trouver seule avec moi. » Or, +pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames +parlerait avec Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa +grosse rivale, affectait de causer sans discontinuer à +Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de +Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, +à l’entrée de la ville ; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) +La dame mafflue devenait blême de colère et s’agitait +furieusement. Maxim, pour se moquer et pour amuser +l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle +chuchota aigrement : « Ah ! j’en ai gros sur le cœur ! » +A la fin du repas, les deux femmes échangèrent même +des paroles vipérines ; mais ce fut le bouquet quand, +au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim +et lui dit : « Vous allez me reconduire, hein ? Nous n’allons +pas, je l’espère, passer l’après-midi avec ce vieux +tableau ! » Le vieux tableau, qui épiait leurs propos, +a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est +jalouse, vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance +sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, qui puisse +l’empêcher de faire du chambard. La mère Ragut les +laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux +mufle de mari était là, mais elle a pris prétexte de ce +que le médecin lui avait ordonné les courses à pied, +et elle est partie pour Romenay. Comment les deux +femmes se sont-elles abouchées ? Que s’est-il passé ? Je +l’ignore. Au moment où j’arrive sur la place de l’église, +j’aperçois un rassemblement, j’entends un duo de voix +furieuses et des rires et des cris. Je me précipite et je +vois mes deux bonnes femmes campées l’une en face +de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et +qui semblent prêtes à s’écharper.</p> + +<p>— Oh ! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame +Ragut, c’est du propre, votre conduite ! Une femme +mariée, c’est du joli !</p> + +<p>— Ah çà ! mais, est-ce que je vous ai chargée de me +faire la morale ? répondait Mme Asseler. Espèce de +grosse dondon !</p> + +<p>La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur +spéciale à mon sexe ne me permet pas de vous redire +les épithètes renommées dont elles s’accablaient. La +mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au +violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait +la femme du pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, +elle se taisait : sans doute, elle fouillait dans ses souvenirs +d’enfance et de jeunesse, elle récapitulait son +ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse injure +bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan ! +elle la jetait à la face de l’autre ! La petite dame Asseler +restait plus calme : elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait +que pour décocher quelque épithète envenimée : +les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche +et allaient se planter comme une flèche dans les chairs +de la plus dodue des Rosalies. Ses yeux flambaient +dans sa figure, qui était devenue pâle de rage. Non, +monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la +mère Ragut allait pêcher ses adjectifs ! C’est à se tordre ! +C’est à se tordre !</p> + +<p>— Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, +Savez-vous !</p> + +<p>— Oh ! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. +« Vieille sottisière, criait Mme Ragut, vieille poison, +espèce d’hérétique, de schismatique. » — « Vieille +proxénète ! » répliquait la femme du pasteur de sa voix +cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie +au-dessus de la tête de Mme Asseler. Celle-ci +bondit vers la grosse dondon et lui appliqua prestement +une gifle sur chaque joue. Pif, paf ! On entendit +un bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe +sur la croupe de ma jument Manda.</p> + +<p>— Et vous n’êtes pas intervenu ! m’écriai-je. Vous +ne vous êtes pas, comme un paladin, jeté entre les +deux combattantes, pour les séparer ?</p> + +<p>— Moi ! fit Octave, oh ! non, par exemple ! Je m’amusais +bien trop ! Je ne demandais qu’une chose, c’est +que le duel continuât. Je les aurais plutôt même excitées +à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut +s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, +Rigaud le maréchal et Maison l’épicier se sont +interposés entre les combattantes et les ont empêchées +de s’endommager. Moi, j’ai protesté ! J’ai +déclaré que j’étais partisan de la liberté de conscience +et qu’on ne devait, sous aucun prétexte, empêcher les +hommes, non plus que les femmes, de manifester leurs +sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre. +Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et +l’a reconduite jusqu’à la porte de sa maison. Je dois +dire, du reste, que la femme du pasteur s’est laissé +emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà +rentrée chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore +ses épithètes : « Espèce d’hérétique, de schismatique ! »</p> + +<p>— Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur +le curé ?</p> + +<p>— J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon +bréviaire : je ne me suis pas dérangé. J’ai bien entendu +des cris qui partaient de la place. J’ai cru simplement +qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos +gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles : +c’est là un phénomène qui n’est pas rare chez nous. +Et Mme Ragut, qu’est-elle donc devenue ?</p> + +<p>— Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait +furieusement contre la « schismatique » devant +les commères accourues, et qui déclarait avoir « une +de ces soifs à boire la rivière avec les poissons ! » Moi, je +suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur le +seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est +beaucoup trop prudent, qu’il a bien trop peur de se +compromettre pour regarder de près une dispute. +Pensez donc ! S’il allait être obligé de prendre parti !</p> + +<p>A ce moment, trois coups précipités furent frappés à +la porte de la pièce où nous nous trouvions. J’avais à +peine eu le temps de dire : « Entrez », que déjà Prudence +était dans la chambre. Elle apparut, la figure ensoleillée +de joie. Le bonheur de venir me conter « du +nouveau » la transportait. Le feu de sa prunelle disait +l’allégresse qui la possédait. Je résolus d’user de la +méthode préventive :</p> + +<p>— Oh ! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, +je vous remercie, Prudence. Je sais tout. M. Octave +m’a conté l’aventure.</p> + +<p>— C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai +tout vu ! C’est quand même abominable d’assister à de +pareils <i>escandales</i> dans notre pays ! Ces créatures-là, +c’est comme les champignons <i>venimeux</i> ; elles ont beau +se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont +beau se frotter les mains avec du vinaigre qui sent bon, +c’est toujours de la poison… Allons, ajouta Prudence, +en poussant un soupir de résignation, je vais aller +étendre mon linge au jardin !</p> + +<p>Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à +pied au château, je lui proposai de l’accompagner :</p> + +<p>— Mais comment donc, enchanté ! fit naturellement +mon jeune ami.</p> + +<p>Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de +cinq heures du soir. Sur la place, des groupes s’étaient +formés qui commentaient l’événement. On rappelait les +péripéties de la lutte, on répétait les aménités échangées : +on était dans un grand ébaudissement. Quand +nous passâmes devant le lavoir, il nous fut aisé de nous +apercevoir que la nouvelle avait volé jusque-là. Le +concile des lessiveuses était en rumeur, et les langues +allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers +champs, un sentier de traverse qui suit le cours +de la Vireuse, et bientôt nous vîmes s’avancer vers +nous le citoyen Chapougnot qui revenait, sans doute, +d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa démarche, +qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.</p> + +<p>— Ah ! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il +fut vers nous, vous arriverez trop tard !</p> + +<p>— Quoi donc ? demanda Chapougnot… Quoi donc ?</p> + +<p>— Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, +que vous ne pourrez pas verbaliser ! Trop tard ! Du +reste, consolez-vous, vous étiez désarmé : la loi ne +défend que les combats de taureaux !</p> + +<p>Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.</p> + +<p>— Ah ! proféra le garde champêtre, ces choses-là +n’arrivent que quand je n’y suis pas ! Si j’avais été là ! +Hier, tenez, à la conférence, tout s’est passé selon la +loi, mais j’étais là !… Ça ne fait rien, continua Chapougnot +dont la langue était lourde, je n’aurais tout de +même pas voulu faire des misères à la grosse femme !… +Il me plaît à moi, son mari, l’ancien curé ! Ah ! en voilà, +un curé comme je les aimerais ! Il vous parle des femmes, +de l’amour, de la liberté ; il dit des sottises au pape, +et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du +pape, ça me fait autant plaisir que de boire une chopine !</p> + +<p>— Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous +tant, au pape ?</p> + +<p>— Pourquoi ? pourquoi répondit Chapougnot… +pourquoi ? mais parce que c’est un homme comme +un autre !</p> + +<p>— Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet +homme-là, monsieur Chapougnot ?</p> + +<p>— Mon chef ! mon chef ! fit le garde champêtre redressant +la tête et se frappant la poitrine du plat de sa +main. Moi, je suis républicain !</p> + +<p>— Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été +baptisé. Vous êtes catholique, apostolique et romain.</p> + +<p>— Je suis républicain, répéta Chapougnot.</p> + +<p>— Soit ! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre +roi, vous n’en êtes pas moins son sujet.</p> + +<p>— Le pape un roi ! clama le garde champêtre. Moi +son sujet ! Sujet de personne, monsieur ! Sujet du pape ! +Ah ! par exemple, elle est forte, celle-là ! Sujet du +pape ! Mais je démissionne ! Mais il faut que je lui +envoie ma démission, à ce pape ! Je vais lui écrire, et +une lettre qui sera tapée !</p> + +<p>— Oh ! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, +que ce serait un timbre de cinq sous ! C’est le +prix d’une chopine. Et par-dessus le marché, le pape +ne vous répondrait pas.</p> + +<p>— Le pape ne me répondrait pas ! fit Chapougnot. +Il ne me répondrait pas ! Mais alors, c’est un tyran !</p> + +<p>— Vous êtes catholique, apostolique et romain, +repris-je. Tous les jours, le pape prie pour vous, monsieur +Chapougnot. Il n’y a pas de démission qui fasse. +Vous êtes sujet du pape : vous mourrez sujet du pape.</p> + +<p>— Mais je ne veux point de ça ! je ne veux point +de ça ! s’écria Chapougnot dont l’indignation grandissait. +C’est un homme comme un autre, nom d’un +chien ! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera +tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et +de la papesse Jeanne !</p> + +<p>Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot +gesticulait avec véhémence. Il marchait à reculons, +puis revenait sur ses pas, vers nous, pour protester +encore, et recommençait, sans discontinuer, cette +petite manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent +l’une dans l’autre. On entendit un bruit +sourd. La société, la morale, la loi, la puissance coercitive +de la France gisaient devant nous. Nous nous +précipitâmes, M. Octave et moi, vers Chapougnot +étendu sur le chemin. Il cherchait à se dégager de sa +blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave +et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par +un bras :</p> + +<p>— Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que +j’aidais à le soulever, ne racontez pas au <i>Café de la +Lumière</i> qu’un curé vient de vous relever ! Je suis, +voyez-vous, le bon Samaritain.</p> + +<p>A ce mot, le garde champêtre redressa la tête :</p> + +<p>— Un Samaritain ! fit-il, ça ne m’étonne pas !… Moi, +je suis républicain ! ajouta-t-il en forme de protestation.</p> + +<p>Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis +debout, il esquissa un salut et s’éloigna en maugréant. +Nous l’entendions qui tenait un soliloque :</p> + +<p>« Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme ! Une +lettre tapée ! Une lettre tapée !… Un homme comme +un autre… Raspail… La papesse Jeanne ! »</p> + +<p>Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir +le garde champêtre dont les jambes décrivaient, +dans le sentier, de capricieux méandres, tandis que +le haut de son corps oscillait comme le balancier d’une +horloge.</p> + +<p>— Ah ! ils sont frais, les amants de la République ! +s’écria M. Octave. Ils sont dignes de cette vieille…</p> + +<p>— Oh ! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous +autoriser à mépriser ainsi, en ma présence, les institutions +que la France s’est librement données !</p> + +<p>— Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez +pas me faire croire que vous l’aimez, la République !</p> + +<p>— Je suis républicain, monsieur Octave.</p> + +<p>— Comme Chapougnot !</p> + +<p>— Je suis républicain, puisque je suis curé sous le +ciel de France. Les curés, monsieur Octave, ont joué +à la République le bon tour de tomber tout à coup +amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast +émis par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. +Il s’est rencontré des gens pour prétendre que nous +n’embrassions la République que pour mieux l’étouffer : +ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être +collés aux partis déchus comme des moules à leur +rocher. Mais ce que nous la gênons, la République, +avec notre amour ! Plus nous la gênons, plus nous +l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, +devant que M. Gambetta l’eût épousée, la République +faisait encore sa prière, elle pourrait, chaque jour, +dire au Seigneur : « Mon Dieu, j’ai trop d’amis et qui +m’aiment trop ! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi +beaucoup d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous +en supplie, convertissez les curés qui sont devenus +amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce que +j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore… mais +quand on aime ! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi +des curés, de vos curés, de mes curés : hélas ! j’ai peur +de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu de services +en se laissant si gentiment battre par moi ! Des curés +délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, +et, quand on ne me verra pas, je vous bénirai et je +chanterai vos louanges dans les siècles des siècles. +Ainsi soit-il ! »</p> + +<p>— Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain +d’eau douce, monsieur le curé ! dit M. Octave. +Avouez que la République, que cette gueuse qui n’est +pas parfumée du tout…</p> + +<p>— Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler +avec révérence du gouvernement, parce que c’est le +gouvernement. Ne me scandalisez pas, je vous en supplie. +Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A +bientôt, monsieur Octave !</p> + +<p>— Bonsoir, monsieur le curé !</p> + +<p>Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je +rebroussai chemin et, après un quart d’heure de +marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval s’était, +quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je +manquais de « réparateur ». Aussi, en passant sur la +place, j’entrai à la pharmacie Cobichet. L’apothicaire +subtil était debout, derrière son comptoir aux deux +côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et +de Galien, ces génies protecteurs de la droguerie. Avec +l’extrémité recourbée d’une carte de visite, il prenait +une pommade brune dans un mortier et en emplissait +de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement +la calotte de velours noir qui recouvrait son crâne +chauve, et il m’accueillit avec de grandes démonstrations +de respect et de sympathie. Je ne m’en étonnai +point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver, +M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il +m’eut remis le flacon d’ingrédient que je lui demandais, +il me dit d’une voix grave et désolée :</p> + +<p>— Vous avez appris, monsieur le curé, les événements +de cet après-midi, quelles scènes scandaleuses +ont eu pour théâtre la place de l’église ? Ah ! voilà les +mauvais jours revenus ! L’ère des guerres religieuses +est ouverte de nouveau dans notre pays.</p> + +<p>— Comment ! m’écriai-je, vous appelez une « guerre +religieuse » cette bataille de femmes ! Vous considérez +ce petit incident plutôt comique avec des lunettes +trop grossissantes.</p> + +<p>M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis :</p> + +<p>— C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà +tout ! Du reste, le sieur Ragut et sa concubine partiront +demain matin à la première heure. Le pays sera +enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort +d’ici m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah ! monsieur +le curé, puisque j’ai l’honneur de vous voir ce +soir, permettez-moi de vous renouveler mes félicitations. +Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat… +Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé +catholique a le droit d’être fier de vous, et j’ajoute que +vous pouvez être fier de lui, car que de vertu, que de +science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige +il a gardé sur les masses !… A ce propos-là, monsieur +le curé, je voudrais vous demander un petit service…</p> + +<p>— Parlez, monsieur Cobichet.</p> + +<p>— Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire +subtil, je suis inventeur de pilules.</p> + +<p>— Mes félicitations, monsieur Cobichet ! Quelles +maladies guérissent-elles ? Tous les maux connus, +comme il convient, mais lesquels, plus spécialement ?</p> + +<p>— Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre +l’obésité ! L’obésité, monsieur le curé, est une infirmité +redoutable. A notre époque, elle fait de terribles +ravages parmi ces générations stagnantes qui s’alourdissent +dans les professions sédentaires et ne dépensent +plus ces trésors d’activité physique que la nature +a déposés en elles. Il faut lutter contre le fléau de +l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race frappée de +stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité, +monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent +les peuples.</p> + +<p>Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur +surprise les phrases de son prospectus : je crus prudent +de l’interrompre :</p> + +<p>— Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, +pour vos pilules !</p> + +<p>— Pardon, monsieur le curé : la fortune de mes +pilules dépend de vous. Votre réponse sera pour mon +invention un arrêt de vie ou de mort.</p> + +<p>— Je demeure stupide, monsieur Cobichet.</p> + +<p>— Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je +voudrais que vous écrivissiez une lettre où vous attesteriez, +avec votre éloquence ordinaire, l’efficacité de +mes pilules « antiadipeuses ». Je vous demanderai +aussi l’autorisation de reproduire votre photographie +sur mes prospectus et sur mes brochures.</p> + +<p>— Par ma foi ! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie +subtile ! Je ne vous savais pas aussi facétieux !</p> + +<p>M. Cobichet, pharmacien de première classe, me +regarda avec étonnement.</p> + +<p>— Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je +ne plaisante pas ! Je ne plaisante jamais quand il +s’agit des choses de ma profession. Dans tous les prospectus +qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui +prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres +reconnaissantes et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. +Et il faut le reconnaître : les malades, même +s’ils sont impies, achètent volontiers un remède dont +l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez +qu’il s’agirait d’un remède contre l’obésité ! C’est une +infirmité qui afflige de préférence les personnes +pieuses, et comme cela s’explique ! Elles domptent +leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, +elles vivent dans la paix du cœur et de la conscience. +La vertu les conserve et les entretient en corpulence, +de sorte, pour elles, qu’un bien se métamorphose en +un mal, en une infirmité.</p> + +<p>— En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler +à l’amaigrissement du clergé catholique ?</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, +une attestation de vous vaudrait pour moi plus qu’un +trésor !</p> + +<p>— Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos +pilules et je vous jure que je n’en absorberai jamais ! +Je ne puis pas me porter garant de leur vertu !</p> + +<p>M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre +ce que je lui disais : silencieux, il me regardait.</p> + +<p>— Oh ! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, +on n’y regarde pas d’aussi près ! Si vous croyez que +mes confrères…</p> + +<p>— Oui, mais ma photographie, pourquoi ?</p> + +<p>— Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien +simple, à la première page de mes prospectus, je placerais +votre portrait avec cette inscription : « Avant le +traitement par les pilules antiadipeuses de Cobichet. » +A la seconde page, je reproduirais — si je suis autorisé +à le faire, et je l’espère — la photographie de M. le +curé de Tremblaye qui a votre âge, votre taille, vos +yeux, votre bouche, votre air.</p> + +<p>— Le malheureux !</p> + +<p>— Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce +portrait, j’écrirais : « Après le traitement. Si l’on veut +maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, pharmacien de +première classe, place de l’Église, à Romenay. » Comprenez-vous, +monsieur le curé ?</p> + +<p>Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les +plus secrètes et que son âme artificieuse se révélait à +moi, dans sa nudité, un sourire vint égayer la face +grave de M. Cobichet. Quand il dit : « Comprenez-vous, +monsieur le curé ? » une petite flamme de convoitise +brilla dans ses yeux gris clair.</p> + +<p>Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant +qu’il attendait mon verdict, l’apothicaire subtil caressait +de la main sa barbe qu’il avait longue et presque +blanche.</p> + +<p>— Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir +les attestations d’hommes consacrés à la religion, +pourquoi ne vous adressez-vous pas au clergé protestant ? +Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont +une épouse, des enfants, une parenté mieux fournie +que la nôtre : plusieurs personnes de leur famille peuvent +désirer maigrir. C’est le salut qui leur apparaîtra +avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne demandez-vous +pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de +Romenay ?</p> + +<p>— M. Asseler ! s’écria le pharmacien avec une vivacité +singulière, M. Asseler ! jamais ! jamais ! Je ne voudrais +point mettre mon invention sous le patronage +d’un homme que sa femme couvre de ridicule ! Après +le scandale de cet après-midi surtout ! oh ! non ! +jamais ! jamais ! Quel prestige voulez-vous que M. Asseler +garde auprès des masses ? Les protestants sont +indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, +on la chasse ! M. Asseler est vraiment trop faible : il +finira par perdre toute considération. Enfin, monsieur +le curé, voulez-vous, par esprit de charité, vous +associer au succès de mes pilules ?</p> + +<p>— Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec +un immense regret, de vous refuser la faveur insigne +que vous me demandez. Je suis bien capable d’en être +malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas augmenter +votre chagrin en vous donnant le spectacle de +ma tristesse.</p> + +<p>Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner +le temps de mesurer toute son infortune, je quittai +la pharmacie. En me dirigeant vers le presbytère, je +me disais : « Il faut vraiment que le prestige de M. Asseler +soit bien amoindri, que son influence soit peu +redoutée ! M. Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, +M. Cobichet, qui semble peser tous ses mots +dans sa balance de précision, ne craint pas maintenant +de faire entendre des paroles de blâme et de traiter +le pasteur en puissance négligeable. Ah ! les femmes ! +les femmes ! Et cet imbécile de Ragut qui voudrait nous +empêtrer dans leurs lacets ! Merci bien ! »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p>— Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le +corridor. Il veut vous voir, cet homme.</p> + +<p>Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je +sursautai et je dis :</p> + +<p>— M. Asseler ! mais faites entrer !</p> + +<p>Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre +de M. Asseler qui pénétrait dans ma chambre.</p> + +<p>— Comment allez-vous, monsieur le pasteur ? demandai-je +avec un sourire de bienvenue, en lui tendant +la main.</p> + +<p>— Je vais mal, monsieur le curé, me répondit +M. Asseler, et c’est pourquoi je viens à vous.</p> + +<p>J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps +rouge et je priai le ministre protestant d’y prendre +place.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne +me dissimule pas ce que ma présence chez vous peut +avoir d’étrange. Vous le premier, avez le droit de vous +étonner.</p> + +<p>— Oh ! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements ! +Et, du reste, une visite qui vous est agréable +ne vous étonne jamais !</p> + +<p>M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de +remerciement.</p> + +<p>— Oh ! je sais que ma démarche peut heurter certaines +convenances, mais je suis malheureux, monsieur +le curé, je suis très malheureux, et un homme +qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui +d’aller sans crainte et sans respect humain où le porte, — laissez-moi +dire le mot, monsieur le curé, — où le +porte sa sympathie. Je suis seul dans ce pays. Si grand +que soit pour un homme malheureux le besoin de se +confier à un autre homme, il est certaines souffrances +qu’on ne peut étaler aux yeux des indifférents. Lors de +notre première rencontre, monsieur le curé, vos qualités +d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois pouvoir +compter sur votre charité, sur votre pitié !</p> + +<p>— Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous +placez en moi m’honore et me touche plus que je ne +saurais le dire. Vous me permettrez de vous considérer +comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger +de moi non pas une vague charité, une vague pitié, +mais un dévouement sans restrictions. Vous êtes un +honnête homme. Je ne crois pas être un coquin. Nous +pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, +je vous appartiens.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit le pasteur après un court +silence, je suis la fable du pays.</p> + +<p>Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit :</p> + +<p>— Oh ! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de +me détromper ! Je sais ce que l’on dit. Je devine ce +que l’on pense. Eh bien, ce sont des calomnies ! Ce +qu’on raconte n’est pas vrai ! ce qu’on pense n’est pas +vrai !… Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, +ce qu’on raconte est faux ! est faux ! est faux !</p> + +<p>— Ce qu’on raconte ! Quels sont donc les faits +précis ?…</p> + +<p>— On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui +tremblait, que je suis un mari… un mari berné.</p> + +<p>— Oh ! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas +dit à vous !</p> + +<p>— Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on +m’a si bien laissé voir qu’on le pensait ! L’attitude +qu’ont prise mes coreligionnaires à l’égard de ma +femme ne me permet de garder aucune illusion sur la +conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse +indigne ; elle signifie trop clairement, leur attitude, que +Mme Asseler est suspectée, qu’elle est méprisée, honnie. +L’adultère ne devient tragique que quand il nous +atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va +pas sans un certain comique. Les femmes mettent plus +de discrétion dans leurs railleries. Elles s’apitoient +même parfois sur l’infortune de la victime, de l’époux +trahi ! Les hommes, eux, sont féroces et leurs ironies +sont cruelles qui tombent sur un mari trompé… ou +qu’on accuse de l’être. Quand je passe auprès d’un +groupe d’hommes, je vois sur les figures des sourires +dont le sens ne m’échappe pas : on chuchote en me +regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, +leur signification ne m’échappe pas : « Le +pauvre homme ! » pense-t-on, « il ne se doute de +rien ! » Eh bien, si ! monsieur le curé, le pauvre homme, — oh ! +j’accepte l’épithète ! — le pauvre homme se +doute de quelque chose ! Il sait qu’on déclare sa femme +infidèle ! Mais ce qu’il sait aussi, c’est qu’on la calomnie ; +il sait que sa femme est honnête et respectable ! +Mais croyez-vous donc, monsieur le curé, que si +j’eusse sous mon toit une épouse adultère, je ne +l’eusse pas chassée ? Oui, oui, je l’aurais chassée… +sans pitié !</p> + +<p>En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler +avait dans la voix une énergie singulière. Il reprit, +après quelques secondes de silence :</p> + +<p>— Oui, je l’aurais chassée ! Oh ! je ne l’ignore pas ! +Mme Asseler, par son mépris du « qu’en dira-t-on », +par ses libres allures, par l’indépendance extérieure +qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. +Elle n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime +que les gens de petite ville ne pardonnent pas. Elle a +commis des légèretés, des imprudences ; elle s’est obstinée +à recevoir certaines visites fort innocentes en soi, +mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux interprétations +malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est +querellée publiquement avec la femme de ce baladin +venu à Romenay pour vilipender ceux qu’il a reniés, — ce +qui est un acte toujours indécent. — J’étais +absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté +Romenay tout exprès pour n’être point obligé de banqueter +chez M. Thury, avec ce triste sire. Mme Asseler +pouvait-elle subir sans riposter les insultes de cette +matrone ? En répondant du tac au tac, aux injures par +des injures, aux menaces de coups par des gifles, elle +a usé d’un droit naturel, du droit de légitime défense. +Croyez bien, monsieur le curé, que j’ai fait entendre +à Mme Asseler les observations que me suggérait ma +conscience ! Je lui ai demandé de recevoir moins +souvent chez elle M. Maximilien Thury et de ne plus +sortir seule avec lui en voiture. Mes remarques et mes +prières, je dois le dire, ont été vaines. « Je t’ai suivi +à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te +faire sentir ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne +à vivre dans un trou de province ! Je ne me +repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir. Veux-tu +donc me priver des seules distractions qu’il me soit +possible de me donner ? En est-il, du reste, de plus +honnêtes ? M. Maximilien Thury est un homme de +bonne éducation ; il a respiré l’air de Paris, il a de +l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que +nous ayons dans le pays ? Ne crois-tu pas que j’aie +plus de plaisir à causer avec lui qu’avec toutes les +pécores de Romenay ? Toutes ont cherché à attirer +chez elles le fils du maire : elles sont furieuses qu’il +ait dédaigné leurs avances, elles sont jalouses, elles +jettent leur venin. Elles me dénigrent. Je me soucie +bien de ce qu’elles disent ! Comme elles jugent des +autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer +qu’une femme reçoive chez elle un jeune homme sans +en faire aussitôt son complice. Est-ce que, si je te trompais, +si j’étais la maîtresse de Maximilien Thury, je ne +chercherais pas à me cacher ? Est-ce que la simple prudence +ne me conseillerait pas de prendre contre toi +certaines précautions ? Mais voilà : j’agis franchement +avec mon mari, comme avec tout le monde. Voudrais-tu +me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler ? +Mais, tu me connais ! Tu sais que je t’aime, tu sais que +je ne mens jamais, et puisque je t’affirme que mes relations +avec M. Maximilien Thury sont et resteront honnêtes ! » +Je suis bien obligé, monsieur le curé, de +reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, +détruisait, d’avance, toutes les raisons que j’aurais pu +lui opposer. Je n’ai pas le droit de douter de sa sincérité, +ni de la condamner à une solitude complète, à une +existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris +ne peut se faire aux exigences souvent très étroites +des « convenances » telles que les comprennent les +petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir user +de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui +me répugnent, pour la contraindre à un genre de vie +qui l’eût rendue malheureuse. M. Maximilien Thury +vient chaque jour : ma femme l’accompagne quelquefois +dans ses promenades et les calomniateurs ne se +lassent pas. Il va sans dire que mon plus grand désir +serait de voir cesser ces rumeurs. Mais comment ? Je ne +puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins +assidu !</p> + +<p>— Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à +M. Maximilien Thury, qui connaît assurément l’esprit +malveillant de nos petites villes, que ses visites pouvaient +se mal interpréter ?</p> + +<p>— M. Maximilien est un honnête homme, reprit le +pasteur. Je suis bien convaincu qu’il ignore à quelles +calomnies la réputation de ma femme est en butte. Ce +jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, +du dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse +en lui adressant des observations qu’il eût pu prendre +pour un congé ou tout au moins pour le conseil d’un +mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites +sont aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement +les autorise, mais encore lui demande comme une +grâce de revenir. Laissé à lui seul, M. Maximilien y +mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois +ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse +auprès de M. Maximilien, j’ai cru devoir faire part de +mes… ennuis à Mme Thury, sa mère, qui — je n’ai pas +à vous l’apprendre — est une femme d’esprit droit, +d’honnêteté insoupçonnée !</p> + +<p>— Et Mme Thury vous a compris ?</p> + +<p>— Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée +de m’avouer que son fils n’acceptait aucune tutelle +morale, qu’il échappait complètement à l’influence +maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister inutilement. +« Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait +Mlle Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de +Romenay, pour des raisons que je n’arrive pas à connaître, +a usé de son influence auprès de la mère de la +jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu. »</p> + +<p>— C’est très exact, dis-je.</p> + +<p>— Mme Thury ajouta : « Nous aussi, mon mari et +moi, nous souffrons. M. Thury s’aigrit, et je ne serais +pas étonnée que ce fussent ses tourments qui aient +occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je +vis, moi, dans des transes perpétuelles. Je connais +Maximilien. Il veut s’étourdir et il ne garde plus aucune +retenue. Tous les matins, je me lève avec cette +pensée qui me torture : « Pourvu qu’aujourd’hui on +ne vienne pas m’apprendre que mon fils s’est tué ou +qu’il a fait quelque coup de tête qui l’oblige à quitter +pour toujours le pays ! Je m’attends à tout, à tout, +sauf au bonheur ! » Ces confidences de Mme Thury, +ajouta le pasteur, m’ont ému, troublé et découragé. Il +était pour moi bien évident que je ne pouvais faire +appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât +à son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter +ma maison. Le concours que je n’ai pas obtenu de +Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le curé, de +l’attendre de vous ?</p> + +<p>— J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir…</p> + +<p>— Oh ! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons +qui vous ont porté à donner à Mme Ferrandière +le conseil de s’opposer à l’union de sa fille avec +M. Maximilien Thury ! Ces raisons, vous n’en devez +compte à personne, mais… ce mariage, je vous l’avoue +en toute franchise, serait pour moi une délivrance. +M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès de +l’épouse qu’il aimerait : ses visites assidues cesseraient +et les calomnies aussi.</p> + +<p>M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je +me demandais si le pasteur ne venait pas à moi en +ambassadeur, s’il n’était pas délégué par les Thury +pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une dernière +fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait +me convaincre que je m’abusais.</p> + +<p>— Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je +comprends, mais, hélas ! il m’est tout à fait impossible +de revenir sur ma détermination et de donner à +Mme Ferrandière un autre conseil… C’est impossible, +ma conscience est engagée.</p> + +<p>— Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un +simple désir que j’exprimais et que vous trouverez +tout légitime, j’en suis bien sûr, monsieur le curé. La +femme est un être de faiblesse : notre devoir est +d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de +l’entourer d’une tendresse vigilante, presque inquiète. +Je le reconnais : je serais coupable d’oublier cette obligation. +La nature indépendante de Mme Asseler l’expose +à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée +à ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma +femme, monsieur le curé, est née à Paris, elle a vécu +à Paris jusqu’à notre mariage, — qui remonte à trois +ans à peine, — elle aime Paris. Pas un jour ne se passe +sans qu’elle ne dise : « Quelle existence je mène pour +une Parisienne ! Ah ! que je regrette Paris ! Ah ! si +nous habitions Paris ! » Elle a l’obsession de Paris, +dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de +récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient +été prédites avant mon mariage. Mon père m’avait +répété cent fois : « Il est difficile, il est périlleux pour +un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le +mari de certaines femmes ! » Je suis obligé de reconnaître +que mon père avait raison ! Ah ! mes beaux +rêves d’apostolat ! Le temps me semble déjà éloigné +où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où +mon cœur n’avait qu’un seul désir : étendre l’empire +du Crucifié ! Le jour est peut-être proche où je pourrai +me considérer comme un ouvrier inutile… Je suis fils +de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore +ministre du saint Évangile dans une ville de la frontière +alsacienne. C’est un homme de bonne volonté et +qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à cette +forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la +foi parmi les fureurs matérialistes de notre époque. +Quand parut la <i>Vie de Jésus-Christ</i>, par Renan, mon +père — il me l’a maintes fois affirmé — ne fut point +troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, +et il n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme +de douceur et de paix dont la sage mansuétude rappelle +Mélanchton. Il y a de la tendresse dans sa foi, +et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. +S’il eût été admis par le Christ à la vocation des +Douze, il eût pris pour modèle son frère, le disciple +Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont la vie +fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, +morte alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon +seul ami. Il me fit connaître Dieu, le Christ et sa loi. +Il m’ouvrit les Évangiles, et la plus grande joie de +son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant +dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de +Magdala était venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi +aussi, je voulus servir le Maître qui ne régnait que +par l’amour : je résolus de me vouer au ministère pastoral. +Quand mes études classiques furent achevées, +j’allai à Paris pour y suivre les cours de la faculté de +théologie protestante. Le jour de ma consécration +arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains, +je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très +ému, je parlai de ma vocation. Je la comprenais +comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter le rude +apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables +élus. Je glorifiai la mission de ceux qui +vont annoncer aux infidèles la rédemption. Mon père +était parmi les pasteurs présents « au culte ». Il crut +qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais +lui annoncer mon départ pour les missions, mais mon +rêve de grand apostolat ne devait pas avoir de lendemain. +Deux jours après ma consécration, je rencontrai, +pour la première fois, la jeune fille qui devait +être ma femme.</p> + +<p>M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses +souvenirs, puis, après un instant de silence, il reprit :</p> + +<p>— C’était la première apparition de la femme dans +ma vie. Sans doute, les jeunes gens qui se destinent +au ministère pastoral ne sont point soumis à la règle +d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des séminaires +catholiques : ils peuvent prendre contact +avec le monde. Soit timidité, soit défiance de moi-même, +pendant les années que je passai à Paris, je me +tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules +relations étaient les livres et quelques amis qui, comme +moi, se préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, +qui venait lui aussi d’être consacré, me présenta à +Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter +que je me trouvais à un tournant de ma destinée… +Avez-vous aperçu Mme Asseler, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame +sur la place.</p> + +<p>— Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez +mieux ! Tous ces dons extérieurs qu’elle réunit, cette +grâce, cette séduction, ce charme qui émane d’elle, de +ses gestes, de sa voix, de son regard…</p> + +<p>Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. +Je ne crus pas devoir la lui refuser.</p> + +<p>— Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur +le pasteur.</p> + +<p>— Ah ! oui ! il s’explique ! continua M. Asseler. Quel +homme serait resté indifférent ? Quel homme n’eût pas +aimé ? Lors de ma première visite à Mme Dabrey, je +demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa +de m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie +Dabrey. Mon cœur était en fête, mais un grave désaccord +avec mon père m’empêchait de m’abandonner au +bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey : il s’était +rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage +mais ses conseils ne pouvaient prévaloir contre l’obstination +d’un homme qui aimait… et j’aimais Mlle Lucie +Dabrey ! Mon père ne vint pas au mariage, et il me +prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des +amertumes. Je suis en voie de me convaincre que l’affection +de mon père était clairvoyante.</p> + +<p>— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez +être malheureux puisque vous aimez ?</p> + +<p>— J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé ! +Je suis malheureux parce que (le pasteur appuya sur +le mot « parce que ») j’aime. Je voudrais qu’il n’y eût +pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et +entre les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. +C’est une nature honnête et droite, je le sais, mais qui +n’éprouve aucun élan vers Dieu : son cœur ne le connaît +pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme +du temps de Tibère, qui n’a point de la vie une conception +chrétienne. La vie, pour elle, doit être une joie, +une fête, ou alors elle est un non-sens, une monstruosité. +Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle +son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa +nature. Oh ! je le sais et nul n’en est plus convaincu +que moi : la religion est un soutien, une force, une +sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une sécurité +pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des +familles, mais mon père n’est-il pas trop absolu quand +il affirme qu’une femme ne peut rester fidèle à son +mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu ? Voyons, monsieur +le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute +tutelle religieuse, — je le sais et je le déplore — mais +ai-je donc tort, pour cela, d’avoir confiance en elle ? +Est-ce une raison pour laisser le doute entrer dans +mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du +soupçon ?… N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis +bien être tranquille ?</p> + +<p>En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me +regarda fixement : il y avait de l’inquiétude dans ses +yeux et de l’angoisse dans sa voix.</p> + +<p>— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours +tort de s’alarmer sans preuves !</p> + +<p>— Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans +la conduite de ma femme, rien dans sa vie, ne pourrait +légitimer mes soupçons… si toutefois j’en concevais ? +s’empressa d’ajouter le pasteur.</p> + +<p>Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court +silence, reprit :</p> + +<p>— Ah ! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par +le doute ! J’ai bien souvent songé aux souffrances sans +nom qu’ils doivent endurer ! Douter de la fidélité, de +l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au +monde ! Se dire que peut-être ses pensées vont à un +autre ; que, par ses désirs, elle appartient à un autre ; +qu’elle vous trompe et qu’elle vous méprise parce +qu’elle vous trompe ; enfin, qu’elle aime un homme et +que cet homme n’est pas vous ! Oh ! c’est affreux… +ce doit être affreux ! Heureusement, poursuivit le pasteur, +dont la voix tremblait, bien qu’il prît un ton très +« rassuré », je n’en suis pas là ! Vous seriez à ma place, +monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Ma foi ! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, +je vous l’assure : jamais il ne m’est venu à l’esprit de +me demander ce que je ferais, ce que je penserais, +dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié au +lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire !</p> + +<p>Le pasteur comprit que je me dérobais devant +l’anxieuse question qu’il persistait à me poser. Il tira +sa montre :</p> + +<p>— Neuf heures vingt-cinq ! dit-il. Je vais me retirer, +monsieur le curé. Ma femme est seule ; elle pourrait +s’impatienter.</p> + +<p>Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, +et comme je protestais :</p> + +<p>— Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.</p> + +<p>Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler +jusqu’à la grille du presbytère et, avant qu’il ne me +quittât, je lui dis, en lui tendant la main :</p> + +<p>— Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier +jamais que vous avez un ami au presbytère de Romenay.</p> + +<p>— Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler ; +je m’en souviendrai.</p> + +<p>Sur ces mots, il me quitta.</p> + +<p>Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le +sens de la visite qu’il venait de me faire m’apparaissait +clairement. Je m’étais demandé, un instant, où +tendaient ses confidences, ce que signifiait son obstination +à ne me parler que de Mme Asseler : je comprenais +maintenant. Le pauvre pasteur était l’éternel +jaloux qui s’en va quémander partout des raisons de +ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance +qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il +se portait garant de la vertu de sa femme, était toute +de surface. Il voulait, en affirmant si énergiquement +qu’il ne doutait pas de son épouse, se leurrer lui-même, +se contraindre à croire, se « suggestionner », comme +disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. +La certitude de la fidélité de sa femme, il venait humblement +la mendier chez moi. Il pensait : « Cet homme, +habitué par son ministère à traiter les âmes tourmentées, +dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes +terreurs. Il me prouvera que j’ai tort de vivre dans +l’angoisse. C’est pourquoi il me disait d’une voix qui +démentait ses paroles cette étrange phrase : « N’est-ce +pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille ? » +dans l’espoir que ma réponse serait celle +qu’il désirait : tels ces gens qui s’en vont, de médecins +en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont pas malades. +Hélas ! je dus le laisser partir sans lui donner +la paix qu’il était venu chercher. Il ne me convenait +pas de me moquer de lui ! « Allons, pensai-je, encore +un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux de la +petite Camille ! Les voilà une bonne demi-douzaine à +désirer ce mariage et à maudire mon entêtement, pour +des raisons diverses ! M. le maire me maudit parce +qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi les +prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. +Mme Thury me maudit parce qu’elle aime son fils, son +mari et la paix de sa maison. Le beau Maximilien me +maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie +petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. +M. Octave me maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il +est l’ami de Maxim, qu’il voudrait les voir heureux +et gais pour avoir le droit d’être, plus constamment, +heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce +qu’il aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa +femme l’aimât. » Que d’amours coalisées contre moi +et que de malédictions sur ma tête ! Il n’y avait que +cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle +savait que l’échec du mariage de Maximilien me fût +imputable. Peut-être, celle-là aussi aimait quelqu’un, +mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son mari !</p> + +<p>Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous +fisse connaître en quels termes la femme du pasteur +parlait de moi ? (Je tiens le propos de Prudence qui +le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la +servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait « le gros +d’en face ». Le gros d’en face ! Était-ce assez coquet ? +Je n’étais pas vexé, mais plutôt surpris. Mes étonnements +devaient se prolonger ! De la bouche de +Mme Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers +vocables. Je puis en rendre témoignage : j’ai entendu. +Un jour que nous revenions, mon vicaire et moi, de +Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler +escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna +la tête en nous voyant ; je me demande un peu +pourquoi ! Mme Asseler, elle, nous regarda bien en +face ; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes +qui disait à Maxim, sans se soucier de baisser +le ton de sa voix :</p> + +<p>— Ils ont une bonne tête, ces ratichons.</p> + +<p>— Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon +vicaire.</p> + +<p>— Il se pourrait, dis-je. Des ratichons ! Abbé +Rosette, vous qui savez tout, qu’est-ce qu’un ratichon ?</p> + +<p>— Je l’ignore, répondit-il ; c’est quelque chose +comme un nom de légume.</p> + +<p>— Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. +Pourquoi appeler des prêtres des ratichons ? Pourquoi ?</p> + +<p>Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous +avons saccagé nos bibliothèques, nous avons recruté +tous les dictionnaires de la maison. Littré lui-même +fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le +sens de cette étrange appellation : « un ratichon. » +Nous étions désolés. L’abbé Rosette eut une inspiration :</p> + +<p>— Si nous interrogions Prudence ? dit-il. Son vocabulaire +est si riche !</p> + +<p>— Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y +attend le moins !</p> + +<p>J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, +comme si une catastrophe venait de se produire. Bientôt, +nous entendîmes ma gouvernante qui haletait en +montant l’escalier de toute la vitesse de ses vieilles +jambes et qui grommelait : « Des hommes ! des hommes ! +c’est bon à rien dans un ménage ! » Elle apparut rouge, +suffoquée, brandissant une de mes antiques culottes, +toute en loques, qu’elle avait élevée à la dignité de +« serviette pour les meubles ».</p> + +<p>— Eh bien… s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher ? +Vous avez encore, au moins, renversé l’encrier +sur le tapis ?</p> + +<p>— Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. +Nous vous avons mandée pour savoir de vous ce que +c’est qu’un ratichon.</p> + +<p>— Un ratichon ! fit-elle en hochant la tête, je ne +connais pas cet animal-là ! En tout cas, ça doit être +rudement laid !</p> + +<p>— Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler +qui, ce soir, nous a appelés, l’abbé Rosette et moi, des +ratichons.</p> + +<p>— La femme du curé protestant ! dit ma gouvernante +que l’indignation rendit écarlate. Ça ne m’étonne +pas ! Une particulière qui se tortille en marchant +comme une serpent ! Est-ce que le monde honnête ça +se tortille comme ça ! Ah ! elle appelle les curés des +ratichons ! Et qu’est-ce qu’elle est donc, elle ? C’est une…</p> + +<p>Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence : +le mot était lâché et il nous donna comme un +choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume tremble à la +seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé +de l’avouer pourtant : il n’y a pas dans la langue des +académies et des salons une seule expression qui puisse, +mieux que celle proférée par Prudence, s’adapter à +Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule expression +qui soit plus « adéquate », comme nous disions au +séminaire. Ah ! oui, Mme Asseler… tenez, je m’arrête, +je finirais par me laisser tenter. Lecteur, je vous salue +et suis votre serviteur très humble.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p>Quinze jours après la mémorable visite que me fit +M. Asseler, où il me découvrit son âme que dévastait +la jalousie, je dus me rendre à Champvieux pour y +assister à la « conférence » qui, le premier lundi de +chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi +du temps, dans ces assemblées périodiques, ne +varie pas. Vers neuf heures du matin, les curés arrivent +à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait +le chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton : +ils apparaissent au seuil du presbytère, un gros bâton +à la main, la robe retroussée et rentrée dans la ceinture : +tels les Hébreux quand ils allaient célébrer la +Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la +présidence du curé-doyen, pour faire, en chambre, +l’ascension de quelque haute question métaphysique +et pour décortiquer quelque « cas » épineux de théologie +morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je +sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que +MM. les curés ne boudent point contre les mets toujours +copieux, sinon succulents ? L’air des cimes théologiques +vous creuse singulièrement et nous rapportons +de là un vaillant appétit et une ardente bonne +humeur.</p> + +<p>Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place +autour de la table, la servante de M. le doyen apporta +devant nous, avec des précautions maternelles, une +tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait sur +un lit de persil.</p> + +<p>— Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, +curé de Pavisy, il ressemblerait, à s’y méprendre, à +mon ancien professeur de philosophie. Pourvu, mon +Dieu, que ce ne soit pas lui ! Ah ! oui, pourvu ! Il nous +expliquerait les figures du syllogisme !</p> + +<p>L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, +les vers fameux qui, sans en avoir l’air, donnent +à la pensée humaine une recette infaillible pour éviter +les accidents :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,</i></div> +<div class="verse"><i>Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans +un endroit glacé, l’abbé Saquet ajouta :</p> + +<p>— Brrr ! rien que d’y penser !</p> + +<p>Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, +prêtre de Saint-Sulpice, dans son livre sur les +« politesses et convenances à l’usage du clergé », ne +craint pas d’avancer que les ecclésiastiques doivent +être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous +nous taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par +déférence pour les édits de ce maître des convenances, +mais je ne me reconnais pas le droit de vous celer la +vérité : silencieusement, nous honorions la tête de +veau, avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur +les cimes de la théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût +fait des calembours sur le radeau de <i>la Méduse</i>, préludait +par de timides jeux de mots aux exercices plus +compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna +le branle à la conversation :</p> + +<p>— Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, +nous nous appelons par les noms de nos paroisses), +vous ne nous parlez pas de votre fameux pasteur ! Il +paraît que…</p> + +<p>Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères +connaissaient les mésaventures de M. Asseler. Je restai +grave :</p> + +<p>— Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne +pas m’associer à votre joie ! Le pasteur de Romenay +a, dit-on, des infortunes conjugales, mais c’est un +homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, +et je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part +de railler des souffrances auxquelles nous avons la +chance de n’être pas exposés.</p> + +<p>— Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé +Saquet qui, s’il enfante des calembours dans la douleur, +est très prime-sautier dans ses remords, quand il a commis +ce que M. Octave Ferrandière appelle « une gaffe ».</p> + +<p>M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon +observation inattendue avait jetée parmi les convives, +crut devoir s’apitoyer sur les malheurs de +M. Asseler :</p> + +<p>— Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et +le succès de son ministère doit être singulièrement +compromis par ce… qu’on raconte. Vraiment, nous +devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé +à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes +qui se sont obstinés à maintenir la règle, en dépit de +vives attaques, il faut bien le dire.</p> + +<p>La question du célibat se trouvait ainsi introduite +parmi nous. Je résolus de profiter de l’aubaine grande. +Depuis un mois, il m’avait été donné de soupeser, +dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les papes +à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à +la défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes +méditations, des larves d’arguments : je résolus d’en +faire hommage à mes confrères.</p> + +<p>— Ah ! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de +rudes attaques ! De tout temps, il y eut des prêtres — oh ! +en bien petit nombre ! — qui prirent le mors aux +dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur : il +chassa de l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres +prêtres qui furent de braves gens et dont l’attitude ne +peut que nous attendrir, dépêchèrent à Rome des lettres +urgentes ; elles disaient : « Saint-Père, j’avais promis +de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim +du mariage ! » Le pape lut la supplique et dicta : +« <i lang="la" xml:lang="la">Castus maneat !</i> Qu’il reste chaste ! » Et cela est bon. +Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le régiment +des chastes : il ne peut pas se mettre à exaucer +les requêtes des prêtres, des quelques prêtres las de +leur solitude ! Je crois, messieurs, que nous avons tort +d’accepter, sans les renvoyer à leurs auteurs, ces épithètes +« de gothiques, de barbares, d’insensés » que +l’on nous jette à la face ! J’estime, moi, qu’en nous +vouant au célibat, à la chasteté, nous faisons un acte +de raison, un acte de bon sens, et je prétends que si +nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le +reste de l’humanité, moins peut-être !</p> + +<p>— Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé +Saquet, qui ne voyait point sans déplaisir la conversation +s’enfoncer dans les questions graves et qui +voulait la ramener aux choses badines.</p> + +<p>Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui +ne demandent qu’à prendre l’air, quand je sens les +mots frétiller sur ma langue, il n’y a pas de tête de +veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de +mon confrère, je repris :</p> + +<p>— Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou +sont célibataires, ou sont mariés.</p> + +<p>— M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas +mieux dit, remarqua l’abbé Saquet.</p> + +<p>— Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser +passer aucune occasion d’avoir de l’esprit : il a toujours +peur que ce ne soit la dernière ! Si les gens que +notre vœu de continence scandalise sont eux-mêmes +célibataires, je me contente, pour toute réponse, de +leur rire au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur +la machine ronde auraient le droit de se tenir à l’écart +du mariage, de le fuir comme la peste, hormis pourtant +les prêtres qui enseignent dans leurs églises que +la virginité est l’état de vie le plus parfait ! Faisons, si +vous le voulez bien, à ces chers confrères en célibat, +l’aumône de notre pitié, et laissons parler les gens +mariés ! Ceux-là, je les admire ! Il faut voir leurs airs +choqués…</p> + +<p>— Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi +donc la saucière qui est devant vous !</p> + +<p>— Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens +mariés, il faut les entendre s’écrier : « La chasteté +qu’on impose aux prêtres est un crime ! Un homme ne +peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et +qui doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, +son corps et son âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, +la chair ne prévaudra pas contre l’esprit, contre sa +volonté, contre les serments les plus sincères ? Ma +parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est +de la folie ! » Ah ! qu’ils sont drôles, les gens mariés ! Ils +n’ont pas l’air de se douter, les pauvres, qu’eux aussi +ils ont fait leur vœu, le vœu de fidélité tout simplement ; +qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et leurs +sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un +serment ! La fidélité à une seule femme ! Messieurs les +jeunes époux, au jour des fêtes nuptiales, connaissent-ils +le poids de leur engagement ? Leur cœur appartient +à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, +à une seule femme leurs pensées, et pour toujours ! Et +ils promettent, et ils jurent, et, à la mairie aussi bien +qu’à l’église, ils apostent des témoins qui sont là pour +certifier que messieurs les époux ont fait leur vœu de +fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si +peur que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les +fleurs des noces, ils tombent sur les carnets d’adresse, +sur les annuaires, sur les « Bottin », et les voilà qui +éparpillent la bonne nouvelle à travers le monde : tous +ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient +ce grand événement : « M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au +dernier de ses jours, la même femme, Mlle Y***, +à l’exclusion de toute autre. » Ces bons petits époux +ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières ? +Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront +pas sous le joug qu’ils leur ont imposé ? Ah ! ils +ont bonne grâce à chanter, sur tous les tons, ou badins +ou sévères, que nous prenons des engagements dont, +fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier +la gravité ! Vous n’ignorez point comment, la plupart +du temps, — je n’ose dire toujours, — se perpètrent +les mariages.</p> + +<p>— Nous savons ça ! Nous savons ça ! dit l’abbé Saquet. +Des histoires de mariage, ça nous connaît ! Il y +en a de drôles. Une bien amusante, c’est celle qu’on +m’a racontée et…</p> + +<p>— Silence ! silence ! firent plusieurs convives. Abbé +Saquet, vous nous raconterez cela plus tard !</p> + +<p>— C’est de l’obstruction ! gémit l’abbé Saquet, résigné.</p> + +<p>Je repris :</p> + +<p>— Elles sont toujours les mêmes, les histoires de +mariage ! Quand les temps sont accomplis et qu’une +sage prudence conseille aux jeunes gens le mariage, les +parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la famille +qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant +des mariages partout où elles passent, les +vieilles dames complotent : « Vous n’avez pas dans vos +relations une jeune fille qui puisse « convenir » ? — Quel +chiffre ? — On irait jusqu’à tant. — On pourrait +voir !… » Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune +homme et cette jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un +l’autre, il y a une convention, un pacte tacite dont il +n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si les sacrosaintes +convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, +le jeune homme pourrait, en toute sincérité, +tenir à la jeune fille qu’il voit pour la première fois, +dans le salon des vieilles dames, ce gentil langage : +« Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement. +Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma +petite enquête, « de prendre mes renseignements », +comme disent les gens du vulgaire. Donnez-moi quelque +temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins +dans votre famille, si monsieur votre père n’est +pas un chenapan trop notoire, si ses biens ne sont pas +grevés d’hypothèques ; car enfin les notes des modistes +sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer +que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit +monsieur votre père me servira, sous forme de dot, +pour donner à votre tant gracieuse personne un cadre +digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le +mariage est pour l’homme une assurance contre la +misère : comme prime, il verse sa liberté ; il est en droit +de savoir si l’assureur — si monsieur votre père, dans +la circonstance — a, pour parler encore comme le vulgaire, +« les reins solides ». Si les renseignements me +satisfont, aussi vrai que je vous le dis, je vous épouse, +mademoiselle ! » Et si la jeune fille voulait, elle aussi, +se mettre en frais de sincérité, elle répondrait…</p> + +<p>— Ah mais ! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est +une conférence que Romenay nous fait là ! Un discours +en mangeant ! Rien de tel pour vous troubler la digestion ! +La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que +pour lui ! C’est comme un avocat qui voit que, par +hasard, les juges l’écoutent !</p> + +<p>— Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, +abbé Saquet. Vous tirerez le feu d’artifice de +vos calembours quand l’abbé Blondot aura parlé : il +nous intéresse.</p> + +<p>Ces messieurs approuvèrent, et je repris :</p> + +<p>— Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, +elle répondrait : « Monsieur et cher probable +époux, je mentirais si j’affirmais que vous m’êtes complètement +odieux. Évidemment j’attendais mieux, +mais enfin, il faut savoir se faire une raison ! Le temps +simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché +par la justice, que vous n’avez point pris pension dans +un asile d’aliénés, que vos péchés de jeunesse n’ont +laissé de souvenirs que dans votre conscience !… Si +notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne +demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant +vous qu’un autre, après tout ! » Vous n’ignorez pas que, +quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le mariage est au +bout de ces enquêtes, de ces « renseignements ». Nos +jeunes gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce +sont deux énigmes qui se lient l’une à l’autre par les +serments éternels ! Et voilà les gens qui reprochent aux +prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont +ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la +chasteté sans en bien connaître l’humeur !</p> + +<p>Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires +à qui l’on a donné du vin pur au goûter de +quatre heures. A ce moment, la domestique de M. le +doyen introduisait dans la salle à manger un gigot +triomphal : il laissait flotter autour de lui de subtils +aromes qui réjouissaient notre odorat. L’abbé Saquet +laissa gambader son esprit que j’avais mis en pénitence +et il exécuta quelques calembours. Le curé de +Sant-Protais remarqua en s’épongeant le front, où +perlaient des gouttes de sueur, que le poêle de la salle à +manger répandait dans la pièce une chaleur lourde, et +il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous +nous associâmes à ses préférences.</p> + +<p>— Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de +votre avis, messieurs. Croyez-vous donc que ce soit +pour mon agrément que j’ai fait placer un poêle ici ? +Mais ma cheminée qui se refuse à tirer ! Ou le bois +geint et ne donne pas de flamme ! Ou le charbon lui-même +s’entête à ne point brûler ! Je connais tous les +inconvénients — et ils sont nombreux — du mode de +chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne. Mieux +vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver !</p> + +<p>L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour +y découvrir matière à de puissants jeux de mots, jugea +que l’occasion était bonne : il la happa.</p> + +<p>— Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à +manger avec un feu de bois, avec une cheminée prussienne, +si un poêle ne le satisfait pas, il n’a qu’à s’écrier : +« Qu’alors y faire ? » (Calorifère.)</p> + +<p>On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont +il dut se contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, +auteur d’un docte opuscule : <i>le Phylloxera +existe-t-il ?</i> fut d’avis que la trêve du gigot avait assez +duré : il voulut ramener l’entretien aux graves questions.</p> + +<p>— C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de +soutenir une cause, je ne sais vraiment pas où il va +dénicher ses raisons ! Je n’avais jamais songé à tout ce +qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde +nous traitent de fous ! Première nouvelle !</p> + +<p>— De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le +marché !</p> + +<p>— De monstres ! ah ! c’est trop fort ! fit l’abbé Pavillon. +Et quels arguments apportent-ils à l’appui de +leur thèse ?</p> + +<p>— Des arguments ! m’écriai-je : ils se soucient bien +d’en chercher ! Ils éborgnent la vérité : voilà tout. Je +ne sais pas, du reste, si vous avez remarqué avec quelle +supériorité les grands penseurs de notre temps savent +se contredire ! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils +analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une +puissance singulière qu’ils appellent « la volonté ».</p> + +<p>— Oh ! oh ! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis +quelques siècles !</p> + +<p>— Quelle erreur ! m’écriai-je : on ne se doutait pas, +avant eux, qu’il y eût en nous une telle puissance. Nos +grands analystes ont découvert la volonté, comme +d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. +La volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent +les vertus avec une emphase de prospectus. « La volonté +régit le monde ; par la volonté, on est Napoléon +I<sup>er</sup> : sans la volonté, on est sous-chef de bureau +dans une sous-préfecture. » Or, messieurs, que nous +reproche-t-on ? De tenter de nous élever — par la volonté — au-dessus +des instincts de la bête humaine. +Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence, — au +moins en paroles, — l’énergie, l’effort, +qui nous blâme de faire cette incessante dépense de +volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un +monde qu’affolent les joies de la chair !</p> + +<p>— Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, +était un peu plus obscur, ce serait presque de la philosophie !</p> + +<p>— Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit +l’abbé Têtard.</p> + +<p>— Alors, nous serions des professeurs d’énergie, +observa l’abbé Gridois, un jeune confrère qui se régalait +d’articles de revues.</p> + +<p>— Des professeurs d’énergie, parfaitement ! repris-je. +Et remarquez que l’état de continence, que le +célibat — quand il est chaste, j’entends — accumule +en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à l’éparpillement +de sa volonté. Un homme qui se marie +épouse plusieurs femmes.</p> + +<p>— Oh ! oh ! oh ! firent en chœur ces messieurs.</p> + +<p>— Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie +épouse sa femme.</p> + +<p>— Ah ! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse…</p> + +<p>— Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement… J’affirme +qu’un homme qui se marie épouse sa femme, +épouse la mère de sa femme, les grand’mères de sa +femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les +amies de sa femme ; je veux dire qu’il donne accès dans +sa vie à toutes ces femmes et qu’il laisse un lambeau +de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme un +mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les +buissons du chemin !</p> + +<p>— Fitchtrrre ! lança l’abbé Saquet.</p> + +<p>— Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité +sous ces métaphores assez reluisantes, remarqua +l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.</p> + +<p>— Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une +grosse vérité, celle-ci : si les prêtres se mariaient, le +champ du Seigneur resterait en friche. Le moyen +qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une +petite Capoue pour courir à la moisson des âmes ! N’y +comptons pas, je vous en prie. Un homme marié est +trop occupé et il n’a point le loisir de songer aux +autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer +à la gloire d’une idée, d’une doctrine : il ne comprendrait +pas : il aime sa femme ! Ne lui demandez pas +s’il rêve pour ses frères moins de souffrance, plus de +joie, il ne comprendrait pas.</p> + +<p>A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive +dont j’avais remarqué l’air absorbé à la naissance du +calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de rire +qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma +droite : le nez presque dans son assiette, les mains +posées à plat sur son abdomen, l’abbé Bichaud riait +en enflant les joues.</p> + +<p>— Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment +pas ce qu’il y a de si réjouissant dans mes paroles. Je +ne comprends pas. <i lang="la" xml:lang="la">Explica fusius.</i></p> + +<p>L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. +Après de vaines tentatives, il parvint à articuler :</p> + +<p>— Ah ! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, +c’est son meilleur !… Ce n’est pas vous, abbé Blondot !… +Non… pas vous !… Je n’écoutais pas !… C’est l’abbé +Saquet, avec son histoire… Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re !… +Ah ! celui-là, c’est son meilleur !… Ceux de +l’<i>Almanach du Pèlerin</i> n’approchent pas !… Ca-lo-ri-fè-re ! +Hi, hi, hi… Je n’avais pas compris tout de +suite… Hi, hi, hi…</p> + +<p>— Ah ! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart +d’heure à digérer le calembour de l’abbé Saquet !… +Enfin, maintenant qu’il est passé, je continue. Je +disais donc : ne demandez pas à un homme marié s’il +rêve, pour ses frères, un accroissement de bonheur, il +ne comprendrait pas : il aime sa femme. Demandez-lui, +par exemple, où vont ses désirs, ses élans, ses +ambitions, il comprendra et vous répondra : « Ma +femme est belle et je l’aime. » Son seul et ardent souci +est de plaire à celle qui, pour lui, est tout l’univers, le +seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite de +l’intéresser.</p> + +<p>— C’est son meilleur !… pas à dire, c’est son meilleur ! +Diable de Saquet, va ! murmurait en <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> +l’abbé Bichaud dont, à chaque instant, le rire tuméfiait +les joues et secouait les entrailles jusque dans leurs +profondeurs !</p> + +<p>— Oh ! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés +ne sont point amoureux !</p> + +<p>— Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi +très occupé qui n’aime plus sa femme comme aux premiers +jours ! Des époux qui ont laissé s’éteindre en eux +la belle flamme d’amour se querellent ; quand ils se +sont querellés, ils se boudent ; quand ils se sont boudés, +ils se réconcilient, et ils recommencent le lendemain. +La vie passe à ce petit jeu. Si le vieux Tertullien revenait +parmi nous, en voilà un qui nous en dirait long +sur ce chapitre !</p> + +<p>— Tertullien ! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se +mêle-t-il, celui-là ?</p> + +<p>— Tertullien, repris-je, écrivit un traité des <i>Incommodités +du mariage</i>, puis il voulut en tâter. Il se maria +et composa un traité de <i>la Patience</i>. Sans doute, le +cher grand homme, encore qu’il fût tombé en puissance +d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur : sans +doute, voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les +conseils qu’il donnait aux autres en leur prêchant une +vertu qu’il n’avait, hélas ! que trop d’occasions de pratiquer : +la patience !</p> + +<p>— Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise +dans tous les ménages. Les hommes ne sont pas des +saints, les femmes ne sont pas parfaites.</p> + +<p>— Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, +repris-je. La patience est une vertu privilégiée. Elle +était de mode au temps de Tertullien : elle se porte +encore aujourd’hui, dans tous les ménages : tout +comme au troisième siècle, les femmes possèdent chacune +leur petit patrimoine de défauts. Aussi, est-il +infiniment sage d’interdire aux prêtres d’associer, par +le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous +faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce +tomber en quenouille et le zèle de la maison +de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en nous parmi les soucis +et les affections de la famille, il nous faudrait des +femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses, +désintéressées, dévouées, humbles, simples, +modestes, soumises, discrètes.</p> + +<p>— Ah ! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, +ce n’est pas article courant !</p> + +<p>Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée +divertissante :</p> + +<p>— Mais, s’écria-t-il, j’y pense ! On pourrait fonder +des maisons de confiance où l’on nous préparerait, +où l’on nous cultiverait des épouses ! On ferait un +choix parmi les sujets : la fleur serait pour nous, le +déchet pour le prochain. Enseigne de la maison +« Spécialité d’épouses pour ecclésiastiques, sobriété +garantie. »</p> + +<p>MM. les curés s’ébaudirent fort.</p> + +<p>— Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où +germerait la fleur élue que nous irions cueillir pour +embaumer notre presbytère.</p> + +<p>— Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs confrères.</p> + +<p>— Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait +jamais, à vous voir, que vous êtes poète !</p> + +<p>J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra +dans la salle à manger, et s’adressant à moi :</p> + +<p>— Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là +un jeune homme qui veut vous parler.</p> + +<p>Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor +je me trouvai face à face avec M. Octave Ferrandière.</p> + +<p>— Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est !</p> + +<p>— Mais quoi ?</p> + +<p>— Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du +pasteur ! A l’heure qu’il est, ils sont à Paris !</p> + +<p>— Patatras ! Mais c’est un abominable scandale ! +Votre ami Maximilien est un garnement. Je ne m’étais +pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une passion +criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme +que je connaisse, M. Asseler ! Ah ! je l’avais bien jugé, +le fils de M. le maire !</p> + +<p>— Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua +le jeune homme : comme c’est vous qui êtes la +cause de tout ce qui arrive !…</p> + +<p>— Vous êtes charmant ! Je suis la cause de ce +qui arrive ! Enfin, nous discuterons ailleurs. Vous +serait-il agréable, monsieur Octave, de saluer ces +messieurs ? Voulez-vous me suivre dans la salle à +manger ?</p> + +<p>— Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze +curés ! ça me fait peur ! Je rougirais.</p> + +<p>— Pauvre petite jeune fille ! Je ne veux pas vous +intimider… Vous avez votre voiture ?</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Vous me reconduisez à Romenay ?</p> + +<p>— Très volontiers, monsieur le curé.</p> + +<p>— Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à +vous.</p> + +<p>— Entendu !</p> + +<p>J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris +congé de mes confrères.</p> + +<p>— Comment, vous partez ! s’écria l’abbé Pavillon +très surpris, mais vous n’avez pas pris de dessert ?</p> + +<p>— Mais, je m’en passerai, dis-je.</p> + +<p>— Ah ! fit ce confrère de plus en plus étonné.</p> + +<p>A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr +que l’auteur du <i>le Phylloxéra existe-t-il ?</i> soit revenu de +l’ahurissement qui l’empoigna quand il se vit face à +face avec cet acte de grandiose détachement : pas de +dessert !</p> + +<p>J’étais à peine installé dans la voiture à côté de +M. Octave, que le jeune homme dit :</p> + +<p>— C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas +être à votre place !</p> + +<p>— Et pourquoi donc ?</p> + +<p>— Les remords me tortureraient : je sécherais.</p> + +<p>— Oh ! oh !</p> + +<p>— Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si +vous ne vous étiez pas obstiné à déblatérer, devant +ma mère, contre le mariage de Maxim et de ma sœur, +le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. +Vrai, quand j’y pense, j’ai du remords pour vous !</p> + +<p>— Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je +ne vous savais pas la conscience aussi susceptible. +Et quand les deux oiseaux se sont-ils envolés ?</p> + +<p>— Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train +pour Paris.</p> + +<p>— Mais c’est fou ! m’écriai-je.</p> + +<p>— C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à +Maxim.</p> + +<p>— Comment, vous étiez prévenu ?</p> + +<p>— Parbleu ! si j’étais prévenu ! Depuis longtemps, je +m’attendais à un esclandre. Souvent, Maxim me disait : +« Tu sais, elle est un peu toquée, la petite Asseler. +Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas +à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, +elle le passe à lire des romans imbéciles — du reste, il +n’y en a que de cette sorte — où l’on prouve que le +mariage est un état contre nature, qu’une femme ne +doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur +et maître. A force d’absorber de cette bouquinerie, +elle en est arrivée à cette conviction : une femme +qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une prostituée. +Or, la petite Asseler n’adore pas précisément +son mari ! Pour ma part, je ne suis pas son ami, mais +je n’aurais qu’à vouloir. » Tels sont les propos que me +tenait Maxim !</p> + +<p>— Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte +son mari et s’enfuit avec un polisson, tant elle a peur +d’être une prostituée ! Quelle hauteur d’âme que le +vulgaire ne peut atteindre !… Et vous n’avez rien tenté, +monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre +cette jolie petite infamie ?</p> + +<p>— Ah ! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté +Maxim de mon mieux quand j’ai vu qu’il allait peut-être +céder. Je l’ai traité « d’imbécile, de crétin, d’idiot, +de vaurien, de rasta ». Vous pouvez vous en rapporter +à moi ! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait +de me dire : « Je me distrais, que veux-tu ! Mon +père, qui n’espère plus venir à bout de l’entêtement de +ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre +mariage : c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette +grosse fille rougeaude qui est aussi laide que riche. +Et tu connais mon père : avec lui, il faut obéir ou c’est +la grande colère. Or, je résiste. On me tuerait plutôt +que de me conduire chez les Garétin ! Aussi, la maison +n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, +chaque jour, voir Mme Asseler qui est agréable à voir +et dont le babil m’amuse. Cela finirait par un joli petit +scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en étonner ! » Eh +bien, il est venu, le scandale !</p> + +<p>— Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour +de la fugue ?</p> + +<p>— Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, +mais je n’ai reçu l’épître que ce matin : tenez, la voici.</p> + +<p>M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. +Elle débutait, je m’en souviens, par cette phrase : « Il +y aura demain un joli chambard dans Romenay. » +M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, +les raisons de son brusque départ : « Ce qu’il +avait prévu était arrivé : son père désirait qu’il épousât +Mlle Garétin, voulait le présenter à la famille de +cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc. +Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, +ou plutôt à l’ordre de son père qui ne savait jamais +contenir son dépit. Colère violente, presque tragique, +de M. le maire. Maximilien avait été pour ainsi dire, +chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment +étrange : ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle +aussi, essuyé un orage. Son mari, « individu des plus +jaloux », lui avait reproché, en termes amers, sa tenue, +ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, +ses plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de +fuir l’enfer conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec +celui qu’elle aimait, avec lui, Maxim. » Le fils de M. le +maire terminait sa lettre par ces phrases : « Si j’ai consenti +à déguerpir avec cette femme jolie autant que +toquée, c’est que, je le savais, — elle me l’affirmait, +du reste, — elle serait tout aussi bien partie sans moi +et que j’étais moi-même, depuis longtemps, décidé à +regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu +moins banale qu’une autre : voilà tout ! Tu me comprendras, +mon cher Octave, j’en ai la certitude : tant +pis pour les autres, s’ils ne sont pas contents ! »</p> + +<p>— Il est charmant, dis-je, votre ami ; je ne puis +m’empêcher de le trouver sublime. C’est un beau +gredin !</p> + +<p>— Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim +vient de faire là est idiot. C’est pourquoi, aussitôt la +lettre reçue, je suis venu vous arracher à vos curés. +Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne sait pas +encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage +d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation +du mari. Je n’ai qu’à télégraphier à Maxim : +« Curé devenu bon type, prêche pour ton mariage avec +Camille. » Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille, +maman pleure, tout le monde s’embrasse et, +dans un mois, les cloches de votre église se mettent à +danser dans la tour, comme aux plus grands jours. +C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien +entendu. Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour +l’église, un lustre, une bannière, des statues en veux-tu, +en voilà ! Et M. le curé ne sera pas oublié ! Camille +ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend l’histoire, — et +c’est pour demain, au plus tard, — flambé, +mon Maxim ! Camille ne pardonnera pas.</p> + +<p>— Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, +M. Maximilien et vous, aviez répudié tout espoir !</p> + +<p>— Moi pas ! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et +croyez-vous donc que contrairement à toutes mes habitudes, +à mes goûts, je sois ici, dans ce Romenay, en +plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger +dans la boue et d’entendre les corbeaux insulter les +curés « Coa, coa » ? Je suis resté ici pour suivre les événements, +pour vous surveiller, je veux dire pour savoir +si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque chose +de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte +gaffe. Si seulement cet imbécile-là m’avait écouté !… +Allons, monsieur le curé, faut-il télégraphier ?</p> + +<p>— Oh ! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur +Octave !</p> + +<p>— Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le +curé ! Un jeune homme qui s’enfuit avec une femme +mariée ! Demain, les jeunes filles de la congrégation +sauront tout. Joli exemple ! Vous pouvez enlever de +leur chemin cette pierre d’achoppement. C’est même +votre devoir.</p> + +<p>— Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les +agissements de votre ami Maximilien soient bien faits +pour m’intéresser à son bonheur ? Un homme qui s’est +fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, +et dont la bonne réputation était, du reste, bien avant +cette histoire, fortement ébréchée !</p> + +<p>— Ses agissements ! fit M. Octave. Mon Dieu, quand +bien même il aurait flirté avec Mme Asseler.</p> + +<p>— Oh ! oh ! flirté ! fis-je sur un ton sceptique. Je +suis tout heureux, monsieur Octave, de trouver en +vous une réserve de candeur que je ne soupçonnais pas. +A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal +pour jeunes filles !</p> + +<p>— Ah ! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues ! +Mais, enfin, pourquoi haïssez-vous tant Maxim ?</p> + +<p>— Qui vous a dit que je le haïssais ?</p> + +<p>— Avec cela que je ne le sais pas ! Évidemment, +Maxim n’est pas un béjaune ! Mais combien d’autres +ne valent pas mieux que lui, qui valent moins et qui +savent se tailler une jolie place dans la vénération des +familles ! Les commères de Romenay sont fortes pour +raconter les petites polissonneries de Maxim ; elles +font, du reste, bonne mesure, et la moitié des histoires +qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à son +honneur, elles oublient d’en parler ! Mais ses bonnes +actions…</p> + +<p>— C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment +trop humble : quand il se cache, c’est pour faire le +bien.</p> + +<p>— Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être +pas si bien dire ! Vous pouvez vous moquer, si +vous le voulez, mais je sais une circonstance où Maxim +s’est conduit comme un très honnête homme, où il a +fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas +d’autres bons sentiments qui ne sont pas à la portée +de tous les fils de famille, même les plus « comme il +faut ! » Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Au contraire, monsieur Octave.</p> + +<p>— Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas +l’homme que vous paraissez croire. Il avait rencontré — il +y a de cela plusieurs années — une certaine +jeune fille dans un village voisin de Romenay, à Villegéneray. +Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme +pas une, avec des petits airs pudibonds, des mines +d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui qui, d’ordinaire, +se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois, de +son voyage : touché pour de vrai ! Il l’était si bien +qu’il emmena la demoiselle à Paris, qu’il vécut avec +elle pendant deux ans, qu’elle le berna sans le prévenir +et sans qu’il se doutât de son malheur, bien entendu. +Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, +elle crut que le plus beau de ses rêves allait se +réaliser : le mariage ! Comme elle est une comédienne +perfectionnée, elle y va de la grande scène classique : +« Maxim, tu vas être père ! » Mon gros bêta s’attendrit, +croit que c’est arrivé et, comme un nigaud, promet +le mariage. Et aussitôt, de prendre ses dispositions +pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa +détermination : « C’est moi, me dit-il, qui ai séduit +cette jeune fille, qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai +fait rompre un mariage, — tu sais qu’Adrienne devait +épouser un jeune cultivateur de son village à qui elle +était depuis longtemps « promise ». — La voilà à la +veille d’être mère. Je sais comment un honnête homme +doit se comporter en pareille circonstance. » Et +Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne. +Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de +son père qui, vous le savez, n’est amoureux, lui, que +des belles fermes. Aussi, Maxim avait-il son plan +tracé ! Il connaissait des hommes politiques : il avait +sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, +par leur entremise, un emploi dans les colonies. Si, +comme il n’avait que trop de raisons de le craindre, +son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux +actes dits « respectueux », ainsi nommés parce que les +parents les regardent comme la plus grosse injure +qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim m’annonça +qu’Adrienne était depuis la veille à… (dans +notre département), où elle avait une tante chez qui +elle ferait ses couches. Il me dit aussi qu’il prenait, le +soir même, le train pour Romenay, où il allait, à tout +hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser +Adrienne. Je dis à Maxim : « Veux-tu me faire plaisir ? +Eh bien, promets-moi de ne parler de rien à ton père, +avant que tu ne m’aies revu ! Tu sais que moi-même +je vais à Romenay après-demain. — S’il ne faut que +cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets : +je t’attendrai. » Je le laissai partir et, deux +jours après, comme il était venu m’attendre à la gare +de Champvieux, je lui dis en l’abordant : « Mais tu +n’es qu’une bête ! — La preuve ? fit-il. — Je vais te la +donner en voiture ! » Dès que nous fûmes assis dans la +fameuse victoria où vous installez des mannequins en +soutane quand vous avez besoin de vous distraire…</p> + +<p>— Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires !</p> + +<p>— Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, +je sortis un paquet de lettres de ma poche. Je le tendis +à Maxim : « Abreuve-toi », lui dis-je. Il reconnut aussitôt +l’écriture et devint blême. C’étaient des lettres — vous +l’avez peut-être déjà deviné — que la demoiselle +Adrienne écrivait à ses divers amis. Je n’avais +pas eu grand’peine à recueillir ces poulets : lesdits +jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs amis +de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé +les deux jours précédents à me procurer des autographes : +on me les avait confiés sans de trop grandes +difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait +d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui +voulait lui « faire le coup du mariage ». « Nous risquons +fort de nous brouiller avec Maxim, me dirent-ils, +mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, +un si grand service ! » Je vous assure qu’ils regardaient +Maxim comme leur obligé ! Je mettais beaucoup +d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, +car, enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher +un ami d’épouser une gourgandine horriblement +rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en trouvait +une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, +avec beaucoup de fautes d’orthographe, de sa +sympathie. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne +répondis pas à l’invitation qui m’était galamment +adressée… Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer +les dents, se mit à lire les épîtres. Quand il fut +arrivé à la dernière ligne de la dernière lettre, il me +dit d’une voix très brève : « Pourquoi ne m’as-tu pas +prévenu plus tôt ? — Ah ! mon cher, répondis-je, je ne +fais pas ce métier-là ! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. +Tu te serais peut-être imaginé que je travaillais pour +mon propre compte. Si tu n’avais pas parlé mariage, +je me serais tu, et il fallait une considération de cette +importance pour me faire passer sur mes répugnances ! » +Maxim resta silencieux pendant quelques minutes, et il +m’eût paru indécent de troubler ses réflexions. Tout +à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il lisait les +lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse +de la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour +les livrer à la postérité ! « Ah ! s’écria Maxim, je me rappelle +maintenant certaines choses qui ne me paraissaient +pas nettes et que je n’avais jamais cherché à +éclaircir ! Je me souviens de certaines raisons qu’elle +me donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour +ne pas sortir avec moi ! Je n’ai vraiment pas le droit +de me croire malin ! Et dire que j’étais prêt à tout sacrifier +pour cette créature, prêt à reconnaître comme +mien l’enfant d’un autre ! des autres ! » Maxim, pendant +plus de trois mois, refusa de s’intéresser à +Adrienne et de s’enquérir de ce qu’elle devenait. Il +fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le croyait +parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle +ne lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à +la suite de ses couches, son ancienne amie avait +manqué trépasser d’une péritonite, que sa tante +se refusait à la garder plus longtemps chez elle, +qu’Adrienne allait se trouver sans ressources avec un +enfant sur les bras. Eh bien, tenez, monsieur le curé, +si vous étiez debout, ce que je vais vous raconter vous +culbuterait d’étonnement : c’est pourtant la vérité ! +Mon gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords ? +Il se dit qu’il lui restait un devoir à remplir, +qu’il avait détourné une jeune fille d’un mariage où +elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans +lui, cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, +qu’il était d’un honnête homme de réparer le dommage +dont il ne pouvait que s’avouer l’auteur, et +patati et patata : des vieilles rengaines de procureur +en détresse, quoi !</p> + +<p>— Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.</p> + +<p>— Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir : +Maxim n’hésita pas longtemps à prendre le parti que +lui dictait sa conscience (car, enfin, il en a une, quoique +vous ayez l’air d’en douter) : il emprunta +10,000 francs — 10,000 francs, ni plus ni moins ! — à +un notaire de ses amis et les fit porter à l’Adrienne qui +accepta cette jolie aumône, avec quel ravissement, +vous le devinez, 10,000 francs ! Comme elle a dû rire, +la gueuse ! Quelle noce ! quelle noce ! « Mon cher, dis-je +à Maxim, tu encourages le vice. Si cette jeune fille +recevait 10,000 francs de tous ceux qui peuvent prétendre +à la paternité de monsieur son fils, elle pourrait +bientôt monter une écurie de courses. — J’ai fait +mon devoir », me répondit simplement Maxim. Eh +bien, monsieur le curé, que pensez-vous de ce garnement, +de ce sacripant ? J’en connais parmi vos paroissiennes +qui se signent quand on prononce son nom +devant elles. Connaissez-vous beaucoup de petits +jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits jeunes +gens « bien convenables » capables d’agir avec une originalité +aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, +aussi naïfs que l’a été Maxim ? »</p> + +<p>Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. +Les révélations de M. Octave avaient jeté l’émoi +parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon séjour à… +(c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée), +la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre +aux murs blancs et aux solives noires, le grand lit à +baldaquin, la figure décolorée de la jeune fille qui me +faisait appeler et, enfin, ces confidences qui avaient +fixé fermement en moi la conviction de l’indignité +de Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, +quand M. Thury était venu solliciter mon approbation +pour un projet de mariage. Et M. Octave, je le +savais, était un homme loyal et sincère : il ne mentait +jamais ! Mais alors…</p> + +<p>Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant +songeur, me dit : « Je suis sûr, monsieur le curé, que +vous avez des regrets ! Je parierais que Maxim vous +est sympathique, maintenant que vous savez que lui +aussi a été trompé ! C’est là un malheur qui n’arrive +qu’aux braves gens ! Allons, monsieur le curé, avouez +que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop mal +conduit ! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va +être mère, quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si +jamais elles l’ont été ! Combien d’autres n’auraient vu +là, au contraire, qu’une occasion de rompre ! J’espère +bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est +pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle +Adrienne ! En voilà une qui méritait d’être fouaillée ! Oh ! +si je la tenais ! Voyez un peu comment je la traiterais !</p> + +<p>M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement +sur la croupe de sa jument Manda. La bête redressa +vivement la tête et partit à une allure impétueuse. La +voiture filait sur la route, rapide comme l’automobile +des temps nouveaux.</p> + +<p>— Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas +retenir un peu votre cavale ?</p> + +<p>— Oh ! l’ignoble créature ! dit le jeune homme. Si +cette Adrienne était là, devant moi, à la place de ma +jument, voilà comment je vous la caresserais ! Il me +semble que je tape sur elle !!</p> + +<p>Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il +frappa l’échine de la bête avec le manche du fouet. +Manda bondit sous les coups, tenta de se cabrer et, +dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du +fossé. Je me récriai, je protestai :</p> + +<p>— Mais, vous voulez m’assassiner ! Mais, c’est un +guet-apens !</p> + +<p>— Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de +guides, il eut remis l’attelage au milieu de la route ; je +voulais tout simplement vous montrer comment j’aimerais +à traiter les femmes trop rusées ! Vous avez eu +peur, monsieur le curé ? Mais vous êtes en état de grâce ; +si vous mouriez…</p> + +<p>— Oh ! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser +en votre compagnie ! Saint Pierre, en me recevant à la +porte du paradis, ne manquerait pas de me faire observer +que j’ai de bien mauvaises connaissances !</p> + +<p>— Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois ! Nous voici +arrivés aux premières maisons de Romenay. Je vais +ralentir l’allure de cette Manda.</p> + +<p>— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.</p> + +<p>Cinq minutes après, je descendais de voiture devant +la grille du presbytère. Comme je tendais la main à +M. Octave, avant de le quitter, il me dit :</p> + +<p>— Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier +à Maxim ?</p> + +<p>— Je vous le défends bien ! répondis-je.</p> + +<p>— Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez +une idée en tête, il faudrait vous guillotiner pour vous +l’arracher ! Et encore ! Enfin, à bientôt, monsieur le curé !</p> + +<p>— A bientôt, monsieur Octave !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p>Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, +je me demande, s’il y a quelque part, dans un +coin de leur maison, un manche à balai, pourquoi +messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent +pas les épaules avec tendresse. Scruter les actes +du prochain, gloser sur ses fréquentations, éplucher +votre réputation, barboter dans votre vie comme les +canards dans un étang, voilà leurs délices : elles s’y +livrent septante fois sept fois dans leur journée. Rien +n’est secret pour les femmes de Romenay. Elles vous +regardent sous le nez et si, dans votre œil, elles aperçoivent +une paille, elles publient qu’elles ont vu une +poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent +dire où vous allez, d’où vous venez, pourquoi vous +pressez le pas, pourquoi vous paraissez joyeux ou +préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur +curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée ! +Ah ! qu’elles ont donc vite fait de l’escalader ! Un +élan, une pirouette, une culbute : une, deux, trois, +elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui +s’y fait, de ce qui s’y dit : il n’y a pas souvenir que +quelqu’un soit entré chez vous sans qu’elles en fussent +aussitôt prévenues, sans qu’elles en aient semé la nouvelle +par le pays. Elles savent les dimensions de vos +citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent +vos goûts, proclament que vous avez des faiblesses +pour tels mets et connaissent le menu du repas que +vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé +l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les +jours, soulevé tous les couvercles. Elles lâchent dans +Romenay d’invraisemblables histoires qui courent la +ville, et personne qui puisse savoir sous quel chignon +elles sont écloses ! Vous perdriez votre temps à leur +demander le nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles +content, entendu les paroles qu’elles rapportent ; vous +recevriez pour toute réponse : « Dame ! ça se dit ! » Ah ! +mon bâton de merisier !</p> + +<p>Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent +quand elles apprirent la fugue de Mme Asseler ! +Quelle pitance offerte à leur loquacité goulue ! +Elles étaient là quelques quarterons de commères +dont l’imagination débridée se complaisait aux récits +extravagants. Ne s’avisèrent-elles pas d’annoncer à +toute la ville que M. Asseler et moi étions des amis, oh ! +mais des amis ! « Comme la misère et le pauvre monde, +ma chère, ça ne se quitte pas. » — J’aurais pu leur faire +observer que M. Asseler et moi, pour être si unis, ne +les avions pas ensemble menées aux champs pour les +y garder, mais je m’abstins de protester. Ne prétendirent-elles +pas que c’était sur mes dénonciations, sur +mes conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, +lui avait « fait une scène à tout casser » à la suite de +laquelle l’épouse indignée s’était enfuie ? Et c’étaient +des anecdotes, des détails précis. Un jour que je jouais +aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je +n’étais écrié : « Je m’arrête, mon cher Asseler, avec +vous, je perdrais jusqu’à mon dernier sou ; car enfin, +il n’y a pas de doute : vous êtes un mari trompé ! » Je +vous demande un peu ! Quand je vous dis qu’elles sont +endiablées, les femmes de Romenay !</p> + +<p>Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. +Les Nausicaa de Romenay se déchaînaient contre la +femme du pasteur. Afin de pouvoir mieux s’indigner, +elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme Asseler +un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies +allaient au pasteur : « Quel dommage, disaient +les femmes d’âge ; un si brave homme ! — Un si bel +homme ! s’écriaient les autres. » — Oh ! la vilaine +femme, concluaient-elles en chœur ; oh ! la gueuse ! oh ! +la… Je ne me charge pas de vous redire les appellations +qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne firent pas +dessaler, je vous promets, avant de les servir ! Jamais +la Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet +d’injures. Nous ne sommes plus au temps où les +femmes, en punition d’une faute, étaient changées en +bêtes : si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre +rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.</p> + +<p>Elles aussi « ces dames » étaient en émoi. Elles ressentaient +une immense commisération pour le pasteur, +un immense mépris pour son épouse. On plaignait +M. Asseler ; on eût voulu offrir de pures consolations à +ce bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties +et se tenait enfermé chez lui, dans une imposante solitude. +Il avait renvoyé sa domestique et, deux fois le +jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait porter ses +repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il +marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en +avant, l’air pensif, et ne regardait personne. « Comme +il souffre ! Quelle horreur de femme ! » disaient ces +dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées et +venues, et soulevaient discrètement le rideau de la +fenêtre pour le suivre des yeux. On voulait contempler +l’objet de tant d’infortune, savoir avec quelle force +et quelle dignité il portait le poids de l’adversité, connaître +la tristesse de son visage afin de s’apitoyer, +jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur +les douleurs du tendre martyr : « Oh ! qu’il est pâle ! +murmuraient-elles ; comme il l’aimait ! » Les maris, +toujours enclins à trouver plaisantes les mésaventures +conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des +réflexions malséantes ; hélas ! ces railleries n’ont pas +varié depuis si longtemps qu’il y a des femmes impudentes ! +L’adultère est un crime selon le droit naturel, +le droit divin, le droit positif : je n’arrive pas à comprendre +pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est +le prochain qui en est victime. Ces dames se scandalisaient, +s’indignaient : « Et si cela t’arrivait à toi, que +dirais-tu ? » lançaient-elles à la face de leur époux. +« Ah ! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie +pour le cher blessé ; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs +pour sécher ses beaux yeux !… » ajoutait-il avec +un soupir. L’épouse du tabellion badin ne pouvait que +hausser les épaules et que dire : « Oh les hommes ! les +hommes, ça n’a pas de cœur ! »</p> + +<p>Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments +d’estime et de commisération, ces dames ourdirent +une petite manifestation. Elles résolurent de se +rendre en groupe, un dimanche, au « culte » protestant. +Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler +n’eut devant lui un auditoire plus fourni et plus compatissant +et plus attendri. Tout Romenay s’entretenait +de l’événement : les hommes de la ville se firent, +ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, +replacée par le départ de Mme Asseler dans +la suprématie de toutes les élégances, sortit de ses +armoires une robe triomphale en velours rouge et +on parla avec de grands éloges de son jabot « véritable +imitation de dentelles de Malines ». Mme Cobichet +avait « rajeuni » pour la circonstance la robe +de soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et +elle s’était couronnée de son chapeau de première +classe où les violettes se mariaient aux primevères : +on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au +printemps et sans le regretter, par comparaison. Les +demoiselles Cobichet, renommées entre toutes les filles +nubiles de Romenay pour leur « goût », leur dextérité +à confectionner elles-mêmes leurs atours, passèrent +une semaine entière à se composer des « toilettes » dans +l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent +à la cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune +fille de l’apothicaire subtil, se singularisait par son +ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande infortune de +M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait +un époux « poétique et littéraire », devenait infidèle à +son idéal : elle s’attendrissait en pensant à l’isolement +du pasteur, et sans doute se disait-elle que le bonheur, +s’il existait, devait avoir des yeux bleus et de +belles moustaches blondes : l’homme de plume au +regard profond, au nez génial, au front épique reculait +dans ses sympathies, tandis que M. Asseler avançait. +Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine +était « toquée du pasteur », et M. Cobichet, qui +ne pouvait pas ne pas connaître les bruits qui erraient +par la ville, ne protestait pas.</p> + +<p>L’imagination de ces dames se mit d’accord avec +leur cœur : une légende naquit. Ce fut bientôt pour +elles toutes un article de foi que M. Asseler, seul dans +sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes, se +livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A +les en croire, le pasteur avait couvert d’un voile les +portraits de sa femme, il avait fermé à double tour la +chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis le +départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, +devant cette porte, nuit et jour, il pleurait ; les métaphores +séculaires : « ruisseaux, torrents de larmes », +devaient être décrassées et appliquées dans toute leur +rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots : +« Reviens, reviens ; je te pardonne, je t’aime ! » Je demandai +à Prudence qui se faisait, devant moi, l’écho +de ces racontars :</p> + +<p>— Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc +peut dire si M. Asseler s’y lamente ou s’y réjouit ?</p> + +<p>— Ah ! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai +pas vu ! Ces dames le disent.</p> + +<p>— Ah ! ce sont ces dames ! Eh bien, écoutez-moi, +Prudence. Je vous charge d’une mission de confiance.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé !</p> + +<p>— Vous allez mettre une coiffe propre.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Vous allez mettre un tablier propre.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Vous allez mettre votre fichu neuf.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Vous allez prendre votre panier à provisions.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Et vous allez vous rendre chez chacune de ces +dames.</p> + +<p>— Oui, monsieur le curé.</p> + +<p>— Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous +tiendrez de ma part le langage suivant : « M. le curé +m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu fatiguée — et +ce disant, vous vous frapperez le front +avec la main droite — et qu’il faut avertir au plus vite +votre mari pour qu’il vous fasse soigner. »</p> + +<p>— Ah ! non, jamais ! s’écria Prudence indignée. Les +femmes les plus comme il faut de Romenay ! Je ne +veux point de pareilles commissions !… Ces femmes-là +dérangées ! timbrées ! Des femmes qui portent des +robes de soie, et qui donnent le pain bénit, et qui ont +des maisons couvertes en ardoises ! Mais c’est tout ce +qu’il y a de bien dans le pays ! ajouta Prudence en +s’esquivant.</p> + +<p>Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de +racontars entre les deux « sociétés » de Romenay. La +légende de la grande amitié qui nous liait, le pasteur et +moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir au +salon de la femme du notaire : elle prit racine dans +l’esprit de ces dames où tout germait, où tout fleurissait. +« M. Asseler et moi ne pouvions nous quitter. » +Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi. Je ne +tardai pas à m’en convaincre.</p> + +<p>Un matin, vers huit heures, comme je sortais de +l’église, je vis M. Cobichet qui se tenait sur le seuil de +sa pharmacie d’où il me regardait venir et m’adressait +un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près de +lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une +révérence et me dit sur un ton joyeux :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je vous guettais.</p> + +<p>— Ah ! ah ! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur +Cobichet ?</p> + +<p>— Si monsieur le curé veut me faire l’honneur +d’entrer, il aura droit à toute ma reconnaissance.</p> + +<p>— Mais très volontiers.</p> + +<p>Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, +M. Cobichet me dit :</p> + +<p>— Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous +recevoir dans la salle à manger. Nous serons là mieux +à l’abri des regards malveillants. C’est que, voyez-vous, +les ennemis de la religion ne reculent devant rien. Ils +surveillent toutes vos démarches — je vous le dis confidentiellement. — Les +gens du <i>Café de la Lumière</i> ne +manqueraient pas de dire, s’ils nous apercevaient causant +longuement, que nous complotons contre eux. Et +quand on est dans le commerce…</p> + +<p>— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.</p> + +<p>— C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire +subtil, que je me suis cru autorisé à vous demander +un entretien chez moi, au lieu de me rendre au +presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.</p> + +<p>— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.</p> + +<p>Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger +et, très empressé, approcha de la cheminée un fauteuil +voltaire. Quand j’y eus pris place, les pieds au feu, +M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et +commença :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre +science : tous ceux qui, comme moi, ont pu en connaître +la solidité et l’étendue, se plaisent à lui rendre +hommage.</p> + +<p>— Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire +en tentation d’orgueil ? Ma science, ah ! parlez-en !</p> + +<p>— Votre modestie surpasse votre savoir, reprit +l’apothicaire… Eh bien, je me permettrai de vous soumettre +une question, une difficulté, dont la solution +(M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au +<i lang="la" xml:lang="la">Codex</i>.</p> + +<p>— Parlez, parlez, cher monsieur.</p> + +<p>— L’Église catholique autorise-t-elle le divorce ?</p> + +<p>— Elle le condamne absolument et ne l’admet pour +personne, et pour aucune cause.</p> + +<p>— Vraiment, la règle est aussi inflexible ? Je ne savais +pas. Il est probable que les sectes hérétiques sont +moins absolues. Ainsi, le protestantisme…</p> + +<p>— La religion protestante accepte le divorce et permet +aux divorcés de se remarier.</p> + +<p>Il me sembla que mes dernières paroles donnaient +satisfaction à quelque secret désir du pharmacien. Bien +qu’il s’efforçât de paraître indifférent à ma réponse, je +vis briller dans ses yeux gris la petite flamme qui annonçait +la joie intérieure.</p> + +<p>— Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur +pourrait demander le divorce contre sa femme — et il +est bien évident, n’est-ce pas, qu’il l’obtiendrait — sans +scandaliser les personnes de sa religion ? Il pourrait +se remarier et conserver ses fonctions de pasteur ?</p> + +<p>— Je le crois. Pourquoi pas ?</p> + +<p>— J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à +cette question… Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton +d’un homme qui prend subitement un grand parti, avec +vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de mystère ! +Je vais marier très prochainement ma fille aînée.</p> + +<p>— Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir +avec vous. Mlle Lucie sera une excellente épouse.</p> + +<p>— Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix +parmi les prétendants. On se disputait Lucie.</p> + +<p>— Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes +gens savent où s’adresser quand ils veulent trouver, +chez une jeune fille, les vertus les plus sérieuses unies +aux séductions les plus exquises.</p> + +<p>— Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est +pharmacien de première classe, lauréat de l’École de +pharmacie, ancien interne des hôpitaux : c’est le +gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. +Je vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, +et je donne en dot ma pharmacie à ma fille aînée.</p> + +<p>— C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.</p> + +<p>— Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie +ne périclitera pas et Lucie sera heureuse. Hélas ! +que ne puis-je en dire autant d’Ernestine ! Ah ! le souci +de son avenir est pour moi un gros tourment ! La pauvre +enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par +le sentiment : c’est un bien mauvais guide.</p> + +<p>— Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme +de lettres ?</p> + +<p>— Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de +cette ambition vraiment pathologique. Vous ne sauriez +croire, monsieur le curé, combien je m’en réjouis. +C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque. +On n’épouse pas un homme de lettres ! Ah ! je le connais, +ce monde-là ! Quand j’étais étudiant, je me suis +rencontré, dans les cafés du quartier Latin, avec des +littérateurs. J’en ai connu particulièrement quelques-uns +qui prenaient leurs repas au même restaurant que +moi, chez Laveur. Je les ai entendus discourir : leur +conversation n’avait pas le sens commun. Ils s’habillaient +comme des bohémiens et leurs cheveux, qu’ils +laissaient pousser, pour se distinguer du commun des +mortels, graissaient le col de leurs vêtements qui +n’étaient jamais brossés. Ils ne payaient pas leurs fournisseurs +et s’en vantaient. Ils avaient toujours soif et +ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme les +sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans +la débauche, se moquaient de tout et donnaient des sobriquets +aux clients. Ils trouvaient très spirituel de +m’appeler le « potard circonspect ». Potard ! Je vous +demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable +de vendre des remèdes pour soulager les souffrances +de ses semblables que de salir du papier avec +de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour +tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte +devrait chasser ces espèces d’écrivains. On se passerait +joliment bien de leurs services ! Est-ce que +c’est une profession, la littérature ? C’est un métier de +gueux, voilà tout ! Et dire que ma pauvre Ernestine +aurait pu épouser un homme qui ne mange pas tous +les jours ! Quelle maison elle aurait eue ! Pas d’argent, +pas de provisions, rien à la cave, rien au grenier : des +bouquins dans le buffet de la salle à manger ! Quand +les enfants demanderaient du pain, le grand homme +leur donnerait à manger, quoi ? « Un état d’âme », +comme ils disent dans leur charabia !</p> + +<p>Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le +ton ironique et dédaigneux de M. Cobichet quand il +prononça ces mots : « Un état d’âme » ! Ah ! comme il +se vengeait d’avoir été appelé le « potard circonspect » !</p> + +<p>— Je me laisse entraîner… reprit M. Cobichet. +Heureusement, Ernestine est revenue à la raison. Son +ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un désir : avoir +pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux, +considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.</p> + +<p>— M. Asseler, le pasteur protestant ! Que dites-vous +là ?</p> + +<p>— Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être +la femme de notre excellent pasteur. Vous êtes charitable, +vous êtes bon, monsieur le curé ; à vous on ne +doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut facilement +aux malheurs des autres, a vu cet homme si +doux, si tendre, si digne, lâchement abandonné par la +malheureuse créature dont il avait fait sa femme, elle +a été toute bouleversée. Elle a compati à ses souffrances. +Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, +l’arracher à son affreux isolement. Je m’y suis refusé, +par délicatesse. Oh ! je puis vous assurer que c’est un +sentiment très pur qui occupe le cœur de ma fille ! Elle +s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, +de sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se +dévouer à lui, lui faire oublier, à force de tendresse, +les amertumes du passé, lui donner la part de bonheur +à laquelle il a droit.</p> + +<p>— Mlle Ernestine a trouvé sa vocation : elle veut +être épouse de charité.</p> + +<p>— Oui, c’est cela : elle aime M. Asseler par charité. +Je ne puis que l’encourager dans son rêve si généreux. +Ce serait pour moi, pour Mme Cobichet, pour nous +tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon +gendre. Ernestine serait heureuse : c’est l’évidence +même. Elle aimerait, elle serait aimée. Ah ! si je pouvais +les voir unis ! Mes inquiétudes paternelles seraient +dissipées. M. Asseler occupe une situation honorable, +respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur +n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le +sais). Au contraire, si ma cadette est abandonnée à +elle-même, si son cœur reste oisif, elle reviendra à ses +chimères. Elle regardera de nouveau la vie à travers +son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser +qu’un rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme +sans profession ! Du reste, elle se condamnerait ainsi +à attendre toute sa vie un mari qui ne viendrait pas. +Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres +à Romenay ? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. +Le mariage d’Ernestine avec M. Asseler me délivrerait +de tous mes soucis… Monsieur le curé, croyez-vous +que notre projet soit réalisable ?</p> + +<p>— Mais M. Asseler est marié ! Qui vous a dit qu’il +songeait à divorcer ?</p> + +<p>— Personne ; mais quel autre parti peut-il adopter ? +Il est jeune ; il ne voudra certainement pas se résigner, +aimant comme il l’est, à passer sa vie entière sans +tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter : +il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance +de la femme et peut-être serait-il retenu par +la crainte de ne pas rencontrer une épouse digne de +lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute confiance, +lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout +près, une jeune fille vertueuse, douce, d’une grande +délicatesse de cœur, qui rêve de se dévouer à lui, +M. Asseler verrait clairement où est le bonheur ; ses +hésitations — s’il en a encore — cesseraient. Il aurait +bientôt obtenu son divorce. Oh ! monsieur le curé, si +vous daigniez vous intéresser à notre projet, nous +serions fiers de vous regarder comme notre bienfaiteur +et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. +M. Asseler est votre intime ami.</p> + +<p>— Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet ?</p> + +<p>— Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore +trop l’un et l’autre pour que je ne me permette pas de +vous en parler. Serais-je trop indiscret, monsieur le +curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler la +résolution que vous savez ? Évidemment, c’est là une +mission délicate, mais elle est, par cela même, bien +digne de vous tenter. Je n’ai pas le droit, sans vous +offenser, de vous donner des conseils, mais vous pourriez, +afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en +faveur de ma fille, glisser, dans vos conversations avec +lui, de fréquents éloges — qui seraient mérités, je +crois — des vertus d’Ernestine. Et quand vous jugeriez +que l’heure est venue de parler sans détours, vous +vous feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du +mariage que nous désirons tous, et qu’il ne tarderait +pas à désirer lui-même. Il me semble qu’entre amis, +qu’entre hommes de la même profession, qu’entre +ecclésiastiques…</p> + +<p>Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait +une inexprimable sérénité et son air voulait dire : +« Ce sont là des services qui ne se refusent pas. »</p> + +<p>— Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, +je maudis ma destinée.</p> + +<p>— Pourquoi donc, monsieur le curé ? fit-il vivement.</p> + +<p>— Ah ! repris-je, pourquoi ! Je suis condamné par +la fatalité à résister à toutes vos prières. Je vais encore +une fois vous percer le cœur. Je veux d’abord détruire +une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons +tous les deux, à distance, car je dois avouer que je +n’ai encore eu que deux fois le plaisir de m’entretenir +avec lui. Depuis le départ de madame, je ne me suis +pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas +échangé une seule parole. Et puis… non, il m’est +interdit d’accepter la mission dont vous vouliez bien +me charger. Tout s’y oppose et…</p> + +<p>A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet +s’excusa et me quitta précipitamment. A peine eut-il +pénétré dans la pharmacie que j’entendis, par la porte +restée ouverte, la voix de Prudence. Ma gouvernante +disait en son langage que je traduis, bien entendu :</p> + +<p>— Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière +est à la maison, qu’elle désirerait lui parler ? +Ce serait malheureux de la faire attendre, cette pauvre +chère dame !</p> + +<p>Je me précipitai :</p> + +<p>— Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé +que j’étais ici ?</p> + +<p>— Mais c’est l’épicière ! fit ma domestique. Et puis, +le maréchal le savait aussi ! Je suis pressée : je m’en +vais.</p> + +<p>Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire +subtil :</p> + +<p>— Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis +appelé au presbytère… Non, vraiment, je ne puis vous +rendre le service que vous me demandez. Soyons +amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.</p> + +<p>Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la +serra mollement et je m’esquivai. Les baumes, les +onguents, les pommades, les poudres, les élixirs, les +essences, les eaux, les vins, les poisons, les contre-poisons, +les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, +les palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et +toute la droguerie contemplèrent la grande désolation +d’un apothicaire !</p> + +<p>Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle +venait pour me prévenir que le père Leroi, un vieillard +pauvre qu’elle secourait depuis longtemps, était +très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis +d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea +sur d’autres sujets. Au cours du long entretien +que j’eus avec elle, Mme Ferrandière m’avoua +que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien +Thury, vivait dans la tristesse et l’abattement.</p> + +<p>— Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, +auparavant, et depuis qu’elle connaissait mon opposition +formelle à son mariage avec le fils de M. le maire, +des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait +songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne +m’alarmais pas. Sans doute gardait-elle au fond +d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard, je fléchirais, +qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la +réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite +scandaleuse de M. Maximilien Thury, elle me déclara, +sans que j’eusse provoqué cette confidence, qu’elle +repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce +jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait +pas de consentir à cette union, mais qu’elle en +rejetait maintenant l’idée comme indigne d’elle. Jusqu’ici, +Camille avait paru fermer les yeux, avec une +complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts +de conduite de M. Maximilien, mais elle a compris, +cette fois, que l’affection ne pouvait aller sans l’estime. +Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le +vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois +pas qu’elle ait ri une seule fois depuis un mois : quel +contraste avec son humeur ordinaire ! Je ne sais +quelles occupations inventer pour la distraire d’elle-même ; +je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle ; +je ne dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment +malheureuse !</p> + +<p>Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de +larmes ; sa voix tremblait d’émotion quand elle reprit, +après un court instant de silence :</p> + +<p>— J’en viens à me demander, monsieur le curé, si +je n’ai pas des reproches à m’adresser, si ma conscience +doit rester calme. S’il était vrai pourtant, comme +l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté dans +cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir ! +N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe ? +Avais-je le droit, en résistant au désir de Camille, +de lui imposer un sacrifice peut-être au-dessus de ses +forces ?</p> + +<p>— Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. +Vous n’avez cédé qu’à des motifs nobles. Vous avez +suivi mes conseils et vous n’eussiez pas mieux demandé +qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, +je veux dire un responsable dans cette affaire, c’est +moi, moi seul. Votre conscience doit être en paix.</p> + +<p>Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à +méditer ses paroles et j’arrivai à cette conviction +qu’elle était lasse de voir souffrir sa fille et qu’elle +luttait contre elle-même pour ne point se repentir… +d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y +avait trop d’indulgence et de bonté dans cette âme pour +qu’un ressentiment mesquin pût y trouver place, +pour qu’elle mît en doute la droiture de mes intentions. +Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si +l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus +« humain », bien des souffrances eussent été épargnées +à Mlle Camille !… Lecteur, je vais vider devant +vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien +que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant +de Champvieux, j’avais perdu ma sérénité ! Les révélations +de mon jeune ami avaient singulièrement troublé +la certitude qui s’était formée en moi de l’indignité +de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si +la personne dont j’avais entendu les confidences +n’était pas simplement une rusée et perfide créature, +une « menteuse », comme l’affirmait M. Octave. +J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette +jeune fille avant de leur accorder créance, mais en me +renseignant, avais-je été assez clairvoyant, assez prudent, +assez impartial ? N’avais-je pas éprouvé comme +une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à +moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît +de contrecarrer les projets de M. le maire, de mon +ennemi ? Je sentais se remuer dans ma conscience +quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur +m’était clairement démontrée, à la réparer ; mais, +vraiment avais-je été dupé à ce point ? J’eus une inspiration +que je suivis. Le curé de la paroisse que +j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à +Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, +M. Lemaréchal, maire de la commune et mon ancien +condisciple au petit séminaire. Je lui écrivis et lui demandai +de m’informer télégraphiquement si une certaine +demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. +Le jour même, je reçus un petit bleu ainsi conçu : +« Bien vivante et trop bien mariée. » Il ne me restait +plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui +quelque lumière sur la vie et les vertus de cette personne. +Je m’arrêtai à cette résolution, avec d’autant +moins de répugnance que M. Lemaréchal était une +espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il +avait abandonné l’industrie des belles-lettres, si décevante +et si peu nourricière, pour faire de l’élevage. Je +savais que je lui rendrais service en l’induisant en +tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit +fin. Je me doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de +me prouver qu’il avait été touché autrefois par le mal +d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en littérature, c’est +comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais +on ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse +de cet agréable officier de l’état civil :</p> + +<blockquote> +<p class="ind">« Mon cher ami,</p> + +<p>« Si je connais les Michaudot ! Mais je ne te permets +pas d’en douter ! Ils fleurissent sur ma commune +et ils ne l’embaument pas. Comme les peuples malheureux, +ils ont une histoire. La voici :</p> + +<p>« Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour +père le sieur Michaudot, charron, qui vit encore. Elle +eut pour mère demoiselle François. Son père ? Inconnu ! +Lui, était un grand garçon balourd qui, pendant +dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant +à rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il +sortit de chez lui en poussant des cris de putois et +publia qu’un revenant lui était apparu, sous la forme +d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu +peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. +Elle, était jolie et futée. Une sainte Nitouche, si +jamais il en fut, un joli petit sépulcre blanchi. Elle +ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se cachait. +Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la +demanda en mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma +complètement les yeux, mais elle dit « oui », d’une +voix pudique. On célébra les accordailles. Vint, de +Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe +noire, qui montait à cheval — on discute beaucoup +sur la couleur du cheval — et qui emporta le cœur de +la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce +jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, +pour le voir passer. Ah ! un malheur est bien vite arrivé ! +La demoiselle oublia qu’elle avait un « promis » : +elle reprit la route de Paris. Jean Michaudot resta +serein : quand on lui demandait où était sa fiancée, il +répondait : « Elle est en place. » O Jean ! qui donc en +doutait ?</p> + +<p>« Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et +grasseyant, comme si, depuis son baptême, elle s’était +gargarisée à l’eau de Seine. De nouveau, elle s’établit +fille honnête, et modeste, et rougissante, à l’ombre du +clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On +disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde +un enfant qui n’avait vécu que quelques semaines, +que le beau jeune homme était remonté sur son cheval +pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine si Jean +Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps +de se rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, +Adrienne était trop heureuse de ne point lui contester. +Il exigea que le mariage eût lieu, sans délai. Le +jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un +nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs +d’oranger, la rougissante Adrienne. Les gens du village +se pressaient, « pour voir ». Elles étaient là, rangées +en bon ordre, sur la place de l’église, les commères de +Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait illusion +sur le capital de vertus que la mariée apportait à +son époux. Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature +humaine si calomniée : pas une seule de ces femmes +au verbe agressif ne hasarda un quolibet devant tant +de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs +d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.</p> + +<p>« J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot +n’est point cataloguée parmi les plus vertueuses +épouses de ma commune. On dit… mais je n’en +finirais pas !… Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas oui ! +c’est comme autrefois, comme toujours ! Et Michaudot ? +me direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous +sa tête, l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.</p> + +<p>« Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs : ils +sont des quasi-bourgeois. D’où vient l’argent ? Jean +n’avait pour tout patrimoine, avant son mariage, que +son honneur. Adrienne ne possédait que sa modestie. +Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une maison, +des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, +ils marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. +Il paraîtrait que le beau jeune homme à l’œil de flamme +et à la barbe noire a envoyé un fort boursicaut, pour +réparer l’outrage fait à l’honneur de la demoiselle, +mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du +serment.</p> + +<p>« Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur +la famille Michaudot. Je n’ai point à te demander dans +quelle intention tu mènes cette enquête, mais il me +sera permis de te dire que si tu élèves en toi le dessein +fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, +pour ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares +quelques désillusions. Quand viendras-tu me +demander à dîner ?</p> + +<p>« Ton bien cordialement dévoué,</p> + +<p class="sign"><span class="blk">« J. <span class="sc">Lemaréchal</span>,<br> +« Maire de Villegéneray. »</span></p> +</blockquote> + +<p>Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai : je n’étais +pas content de moi. Je m’interpellai moi-même avec +sévérité : « Mon pauvre Blondot, me dis-je, tu n’as vraiment +pas le droit d’être si fier ! As-tu été assez dupé ! +Et par qui ? par qui ? Par une gardeuse d’oies ! Mon +pauvre Blondot, quand on dit de toi que tu n’as pas +inventé les couverts en ruolz, tu as ton compte, voilà +tout ! » Il ne me restait plus qu’à agir en honnête +homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites +de ma responsabilité. Les conséquences de mon +involontaire erreur n’étaient que trop manifestes. La +réparation était un devoir, mais pour le remplir, j’hésitais +sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques +jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des +résolutions à prendre, lorsqu’un après-midi Prudence +vint m’annoncer que Mme Thury était dans le corridor +et demandait à me parler.</p> + +<p>Je les connais, depuis longtemps, les figures des +pauvres mères dont les fils sont à Paris, qui, de la +vieille maison familiale où tout leur parle d’eux, voudraient +veiller sur ces grands enfants qu’attire l’éternelle +séduction des villes ! Leurs inquiétudes, je les sais : +« Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, +se disent-elles, et ils commettront les irrémédiables +fautes ; qu’une femme se trouve sur leur chemin qui +sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que +j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi ! » +Et elles pensent à tel jeune homme qui voulut épouser +un vieux rogaton de maîtresse, à tel autre qui se suicida +parce qu’une gourgandine ne voulait pas l’aimer ! +Hélas ! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de +trembler pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive +et préoccupée, je savais quelles alarmes il y avait +dans cette âme de mère et qui les y jetait. Jamais elle +ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet +après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses +yeux rougis me disaient qu’elle avait pleuré. Son air +confus, son attitude qui semblait demander pardon, +m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici +m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, je veux vous demander vos +conseils et votre appui. Vous ignorez, sans doute, dans +quelles circonstances Maximilien nous a quittés et est +parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une +jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas +qu’on discute ses désirs, ses ordres. Maximilien, qui, +vous le savez, aime Mlle Ferrandière, — il l’aime toujours, +j’en ai la certitude, malgré les choses regrettables +que vous connaissez, — a résisté à son père. Il +a déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. +Il a affirmé sa volonté dans des termes peut-être +trop vifs. M. Thury, qui avait des raisons pour souhaiter +que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été +sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de +colère qu’il a regretté aussitôt, — car c’est un très +bon père, — il lui a dit qu’il le verrait partir sans regret, +qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre +Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, +il a résolu de partir. Il est venu me trouver, car pour +pleurer plus librement j’avais fui la chambre où avait +lieu cette scène entre le père et le fils, et il m’a dit : +« Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, +je ne puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis +désolé de te faire ce chagrin, mais tu comprendras… +Je ne puis rester ici à souffrir les rebuffades continuelles, +les paroles violentes, les reproches sans fin. Je +ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. +Je ne puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille +qu’il me destinait, et tu n’ignores pas pourquoi. » +Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes supplications +n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est +parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui !… La +semaine dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave +Ferrandière qui, vous le savez, est rentré à Paris, il +y a quinze jours. Ce jeune homme m’a répondu. J’ai +reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien +vient d’être victime d’un accident de bicyclette sans +gravité, qu’il est alité depuis quelques jours, et il +cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je suis sûre +qu’on me cache la vérité : on veut me préparer à une +mauvaise nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être +voulu se suicider. Ah ! que je suis malheureuse ! Que +je souffre !</p> + +<p>Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se +contenait visiblement pour ne pas pleurer, éclata en +sanglots.</p> + +<p>Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en +vain.</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment +voulez-vous que je ne sois pas dans l’angoisse ? Vous +savez en quelle compagnie Maximilien a quitté Romenay. +Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre +l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, +et qu’un pareil scandale ne pouvait que +m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir le pousseront +au suicide, si déjà…</p> + +<p>— Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à +M. Maximilien pour lui dire vos transes ! Il vous aime, +il reviendrait.</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien +souvent songé, mais je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il +était ici, j’échouerais encore en lui demandant de +revenir ! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur le +curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité +sur M. Octave Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le +de veiller sur mon pauvre Maximilien, de le +soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil de +rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh ! +monsieur le curé, quelle reconnaissance je vous devrais ! +M. Octave Ferrandière vous dirait la vérité +qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par +charité ou par… convenance. Ce jeune homme est +bon. Qu’il me garde mon fils, qu’il me le rende !</p> + +<p>Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une +voix où passait toute l’anxieuse tendresse d’une mère +et elle fixait sur moi des yeux suppliants, comme si le +salut de son fils dût sortir de ma réponse.</p> + +<p>— Madame, dis-je, après un court instant de silence, +je ne veux point intervenir auprès de M. Octave +Ferrandière pour lui demander ce service, mais je sais +quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans +deux jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement, — vous +voudrez bien retenir cette parole, — je prends +l’engagement de vous ramener M. Maximilien.</p> + +<p>Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle +était assise. Elle s’avança vers moi, la main tendue et, +souriante au milieu de ses larmes :</p> + +<p>— Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un +saint !</p> + +<p>— Oh ! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez +pas si vite ! L’Église ne confirmerait pas votre sentence +et vous seriez embarrassée de mes reliques ! +Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à +M. Octave Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, +et dans huit jours vous reverrez monsieur votre fils : +je vous répète que je m’y engage.</p> + +<p>— Oh ! monsieur le curé ! vous êtes… je ne sais… +je ne pourrai jamais vous remercier !</p> + +<p>— Madame, dis-je, la meilleure manière de me +remercier, c’est de ne jamais me parler de remerciements. +Je n’y ai pas droit.</p> + +<p>La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. +Elle voulait savoir comment j’agirais auprès de son +fils, avec quelles paroles je l’aborderais. Je me contentais +de répondre : « Madame, je m’engage à vous +ramener M. Maximilien », et j’interrompais toutes les +phrases de gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.</p> + +<p>Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, +auprès de moi, d’avoir reçu, sous son toit, le +ménage Ragut.</p> + +<p>— Oh ! madame, dis-je, vous avez plus souffert que +moi de leur présence et vous l’avez vu déguerpir avec +encore plus de satisfaction que moi. Vous ne devez +pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple !</p> + +<p>— Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces +gens-là à leur prix. Et si vous saviez tout, monsieur +le curé, si vous saviez tout ! Mais il y a des choses que +je ne puis pas vous dire !</p> + +<p>Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer +ainsi quand elles brûlent de vous conter quelque fait +piquant. J’insistai donc pour savoir tout. Mme Thury +ne se laissa pas trop longtemps prier.</p> + +<p>— Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur +Ragut est un polisson.</p> + +<p>— Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.</p> + +<p>— Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, +qu’il s’est conduit chez moi d’une façon inqualifiable ! +Un jour que j’entrais dans ma cuisine, j’ai surpris +M. Ragut… mais je n’ose pas, monsieur le curé…</p> + +<p>— Parlez, madame, rien ne m’étonne.</p> + +<p>— Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut +dans ma cuisine, qui courtisait Jeanne ma bonne, +et la pauvre fille se défendait de son mieux ! Il a rougi, +il a balbutié des explications embarrassées et il est +parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.</p> + +<p>— Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un +haut-le-cœur !</p> + +<p>— Quelle honte ! fit Mme Thury. Et Mme Ragut ! +J’aime mieux n’en pas parler ! Je crois qu’ils font un +ménage assorti.</p> + +<p>— Oui, madame, dis-je, « un gentil p’tit ménage », +pour parler comme Mme Ragut.</p> + +<p>Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, +qui n’était point exempt de toute malice, à me remémorer +les phrases émues par lesquelles le citoyen +Ragut célébrait les « saintes ivresses de l’amour », les +douces félicités de la vie conjugale. Je l’entendais +s’écriant, avec un tremblement dans la voix : « Ah ! je +la salue, la cité d’amour où nous nous embrasserons +sur les ruines des superstitions gothiques ! » En attendant +que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons +tant nous amuser par-dessus les ruines des superstitions +gothiques, voilà mon Ragut qui pourchassait les +cuisinières jusque vers leurs fourneaux ! Il devait dégoûter +son ombre, ce vieux sacristain du temple de +Vénus !</p> + +<p>Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être +devrais-je couvrir de silence cette dégradation +d’un prêtre, mais ce petit fait qui est venu s’agglutiner +à mon récit n’est-il point pour affermir en moi +cette conviction : le prêtre qui dépose sa chasteté dans +un coin et court à la mairie pour offrir ses épaules à +un fardeau aussi lourd que l’autre, je veux dire pour +jurer fidélité éternelle à une femme, commet un acte +inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et +par quel prodige, je vous le demande, Ragut eût-il +respecté le contrat de fidélité du mariage, lorsqu’il l’a +jugé encombrant, lui qui, d’un si beau geste, déchira +le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au +bas, la signature de Dieu ? Une autre considération +m’incite à ne pas me taire. La vue d’un spectacle ignominieux +est souvent un réconfort. J’ai lu que les Spartiates — à +moins que ce ne soient d’autres — enivraient +des individus et les lâchaient par la ville pour +que les jeunes gens pussent ainsi contempler la déformation, +la disgrâce que le vice crée dans la personne +humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux +heures troubles où, sentant la misère de notre volonté, +nous regardons le mal en face pour que le dégoût nous +pénètre et stimule notre bravoure en détresse, Ragut, +pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube +au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et +quelle meilleure école de dégoût que le spectacle d’un +prêtre pris de luxure, et qui roule ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p>J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait +que je fusse recueilli durant ce voyage au chef-lieu de +l’univers. Je souhaitais donc d’être seul dans le compartiment +où j’étais monté. Et puis, pour dire vrai, je +voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les +bruits de paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime +point se sentir regardée par ces imbéciles qui ont +toujours l’air de penser : « Un prêtre qui fume ! La +religion n’en a pas pour longtemps ! » Aussi, en attendant +le départ du train, je me tins à la portière que +j’obstruai de ma corpulence. Il paraît que les ecclésiastiques +sont des oiseaux de malheur : un homme +libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque +point à voyager en compagnie de frocs. Je ne vous +étonnerai pas, je l’espère, en vous avouant que j’étais +seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me +préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des +grandes choses qu’il me serait donné de voir à Paris. +J’élargissais, pour ainsi dire, mon âme, afin que l’admiration +pût s’y engouffrer. Hélas ! mon recueillement +fut bientôt troublé ! A une station du département de +la Nièvre, trois jeunes gens prirent place dans mon +compartiment. Il me parut qu’ils n’étaient point +séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus +remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. +A peine le train se fut-il mis en marche, que l’un d’eux +s’écria :</p> + +<p>— Ah ! mon cher, superbe ! épatante !</p> + +<p>— Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas +à dire !</p> + +<p>Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient +un entretien commencé en attendant le train. J’appris +bientôt, en les écoutant, qu’ils revenaient du +mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel leur +admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec +un lyrisme de maquignon n’était autre que la jeune +mariée, épouse de leur ami.</p> + +<p>J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez +suivi jusqu’ici, et je me disais : « Si, pour complaire +au citoyen Ragut, le pape abolissait la loi du célibat +sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre +épousât une femme « épatante » ! Pourquoi pas ? Je +ne vois pas bien, par exemple, un curé nanti d’une +épouse trop belle, dont toute la paroisse célébrerait +les attraits !</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.</div> +</div> + +</div> +<p>Et Rodrigue ce serait M. le curé ! ce serait moi ! +Ah ! M. le curé ne tarderait pas à devenir grotesque, +sinon odieux ! Le mari d’une trop belle personne est +presque toujours un peu ridicule. On le raille parce +qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que +pourtant il n’a point créée. On le jalouse parce qu’il +est propriétaire d’un objet d’art, qu’il a accaparé un +chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on +exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait +son caractère et frapperait sa mission de stérilité, +on serait forcé de lui enseigner le mépris de la beauté ; +on parquerait son choix dans l’innombrable troupeau +des laiderons. Quand M. le curé voudrait se marier, +c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne +de sa vie ! » Mon imagination déambulait parmi ces +hypothèses : tout à coup, je me pris à rire, tant elles +me parurent singulières. Les trois jeunes gens me regardèrent +inquiets et choqués, croyant que je me +moquais d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans +un style elliptique, haché, trépidant, d’où s’échappaient, +à chaque instant, des expressions, des phrases +qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. +En vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié +à ce dialecte spécial, avec lequel les adolescents de +nos jours font la nique à Bossuet, je me fusse cru en +présence de provinciaux parlant un des patois français, +ou de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. +J’appris bientôt qu’ils étaient étudiants — ils +firent, du reste, des efforts obstinés pour que je +ne l’ignorasse pas — et qu’ils rentraient au quartier +Latin. Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à +Paris, le ramage de ces oisillons, sans avoir même +le soulagement de donner ma note. J’estime que le +mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder +avec les bavards qui, du moins, se taisent pendant +que vous parlez. Je cherchais le moyen de m’insinuer +dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne savais +comment débuter. Ces messieurs continuaient à me +lancer des regards intransigeants. Je songeai bien à +user de cette précieuse méthode qui m’avait donné +un succès avec M. Asseler, à entamer le chapitre des +bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait +être périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, +leurs études finies, à pratiquer la médecine +dans quelque bourgade, jusqu’au jour où ceux de +leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les +enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai +d’un autre stratagème. Je tirai de ma poche, où je +l’avais enfouie, ma pipe d’écume. J’ouvris l’étui et me +tournant vers ces jouvenceaux, je dis :</p> + +<p>— La fumée n’incommode pas ces messieurs ?</p> + +<p>J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus +obséquieuse, que je n’eusse pas montré un œil plus +humble, si je me fusse adressé à un essaim de douairières +égarées dans ce compartiment de deuxième +classe.</p> + +<p>— Au contraire ! firent les trois jeunes gens qui +laissèrent éclater leur joie.</p> + +<p>— Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, +dit l’un d’entre eux, et c’est ce qui nous navrait !</p> + +<p>Nous avions un petit vice commun. Nous étions +donc amis. La conversation ne chôma pas. Le temps du +voyage me parut bref. La nuit était venue quand ces +jeunes gens me prévinrent que nous approchions de +Paris. Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa +entre des lanternes rouges éparses des deux côtés de +la voie : il pénétra sous un hall immense. Je reçus en +pleine figure un grand coup de lumière. C’était Paris !</p> + +<p>Après avoir échangé de franches poignées de main +avec ces bons jeunes gens, je me dirigeai, un peu +ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai dans une +voiture et donnait comme adresse au cocher « <i>l’Hôtel +Bourdaloue</i>, rue Bonaparte », qu’on m’avait signalé +comme un repaire d’ecclésiastiques.</p> + +<p>Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, +la capitale du monde ne me donna point d’impressions +grandioses. C’étaient, à droite et à gauche, des devantures +éclairées, et il s’en fallait que toutes ces boutiques +eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands. +D’aucunes même avaient l’air mendiant et la +pauvreté devait y ouvrir crédit à la misère. Vraiment, +la gloire de Paris ne resplendissait point dans ces +rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme +de plusieurs crans et je me répétai : « Allons, +abbé Blondot, tu es ici au chef-lieu de l’Univers, admire ! » +Rien, je restais froid. L’admiration ne venait +point. Je regardais : encore des boutiques, encore des +cafés, encore des gens qui passaient. Ils marchaient +si vite qu’on les eût crus tous poursuivis par une catastrophe, +par leur tailleur impayé ! Ils donnent vraiment +l’impression de gens qui courent toujours et +n’arrivent jamais. « Eh quoi, me disais-je, voilà donc +ces Parisiens fameux dont le renom est si grand dans +le monde, qui se sont immortalisés par les prodigalités +de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris +des laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance ! +Ils ne sont pas autrement bâtis que les Romenaisiens, +comme je pouvais le supposer au fond de ma Béotie. +Ils portent la tête sur les épaules, comme moi ; ils +ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi ; +ils marchent sur leurs pieds, comme moi, avec un +parapluie dans la main, comme moi ! Les voilà donc, +ces maîtres du progrès ! Dans cette ville où tout s’invente, +ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point +me ressembler ! Je ne leur en fais pas mon compliment ! » +Le fiacre, après m’avoir promené dans le dédale +des rues étroites, entra dans une avenue aussi large +que le chemin de la perdition et bordée de fastueuses +maisons. Je baissai la glace de la voiture et j’avançai +la tête pour mieux regarder le spectacle. Deux jeunes +filles qui passaient à côté du fiacre, me virent : « Un +curé ! s’écria l’une d’elles : touchons du fer ! » Et toutes +les deux se précipitèrent en riant vers le prochain bec +de gaz. Paris se vengeait de mon dédain ! Je compris que +j’étais vraiment chez le peuple le plus spirituel de la +terre.</p> + +<p>Le fiacre me déposa devant l’<i>Hôtel Bourdaloue</i>. Après +y avoir dîné avec deux évêques, un moine et des ecclésiastiques +variés, je montai dans la chambre qu’on +m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un +chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je +fus habillé, et tout en récitant mon bréviaire, j’attendis +l’arrivée de M. Octave Ferrandière, que j’avais prié +dans ma lettre de venir me trouver à l’<i>Hôtel Bourdaloue</i>. +Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était +lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa +verve grisée d’air parisien se mit à cabrioler.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations +d’usage, vous êtes un homme étonnant, vous ! Vous +vous apercevez que vous avez fait une gaffe, aussitôt +ça vous démange de réparer ça ! Ni une ni deux. Vite +vous dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, +monsieur le curé, que vous n’êtes pas banal !</p> + +<p>— Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard +un passant dans la rue et si je lui tenais ce langage : +« Je suis curé de Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à +Paris pour tenter de ramener à sa brave femme de +mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur +protestant, un jeune homme qui me déteste et +qui est fils d’un père qui ne veut pas me voir en peinture », +je courrais risque d’être traité d’imposteur.</p> + +<p>— Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait : +« Il y a là-bas, du côté d’Auteuil, des asiles +pour les personnes fatiguées. Vous y seriez heureux +comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait +des douches exquises. Allez-y. Les médecins y +sont charmants et font des prix doux aux ecclésiastiques. »</p> + +<p>— J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas +vous et que vous n’avez pas l’insidieuse pensée de +me conduire à Auteuil !</p> + +<p>— Jamais de la vie ! J’ai, pour votre bon sens, monsieur +le curé, un respect… inoxydable !</p> + +<p>— Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il +manœuvrer ? Où puis-je voir M. Maximilien Thury ?</p> + +<p>— Mais chez lui, parbleu ! à l’<i>Hôtel du Danube</i> ! Du +reste, il vous attend.</p> + +<p>— Comment ! vous l’avez donc prévenu de mon +arrivée ? de mes intentions ?</p> + +<p>— Tiens ! pourquoi pas ? Je lui ai dit que vous désiriez +lui parler, et que vous viendriez le voir aujourd’hui +même, ce matin, entre dix heures et midi. A +d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a +donné quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux +ne pas vous répéter. Je l’ai traité d’imbécile et lui ai +prouvé, comme deux et deux font quatre, que puisque +vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage +avec Camille pouvait être considéré comme +bâclé. « Mais, espèce de gros bêta, lui ai-je crié, tu ne +sais donc pas que le curé de Romenay, bien qu’il n’en +ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud ? »</p> + +<p>— Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez +de moi, monsieur Octave.</p> + +<p>— Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, +idiot, de vous fermer la porte au nez, alors que vous +venez pour tout rafistoler. « Tu as raison, me dit +Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir +ton curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller +le trouver, pour lui éviter de venir dans cet hôtel. » Je +me suis opposé, moi, à ce que Maxim sortît, car vous +savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour, +en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. +Le médecin ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, +du reste. Dans huit jours, Maxim pourra trotter comme +vous et moi. Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous +prêt ? Voilà dix heures, Maxim nous attend.</p> + +<p>— Halte-là ! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf +enfant, que je m’en vais aller à l’<i>Hôtel du Danube</i> +pour m’y rencontrer avec votre Maxim et son amie +Mme Asseler ? Ma soutane ferait bel effet dans ce +tableau-là !</p> + +<p>— Mme Asseler ! dit Octave. Il y a beau temps +qu’elle est envolée, et elle ne reviendra pas, je vous le +promets ! Maxim vous contera ça, du reste : allons, +partons.</p> + +<p>— Puisqu’il en est ainsi, je vous suis !</p> + +<p>La distance n’est pas longue de l’<i>Hôtel Bourdaloue</i> à +l’<i>Hôtel du Danube</i>. C’est à peine si, durant le trajet, +M. Octave eut le temps de me conter que son ami Maxim +avait donné sa démission d’avocat, vendu ses meubles +et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature +coloniale.</p> + +<p>— Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune +homme quand nous fûmes arrivés devant l’<i>Hôtel du +Danube</i>, maison d’étudiants, je vous préviens. Nos +grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront +casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un +mobilier de famille. Il ne faut pas vous attendre à voir +ruisseler le luxe.</p> + +<p>— Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes +de céans qui me paraissent suspects !</p> + +<p>— Oh ! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille +heure, pas un chien n’est levé ! Du courage, monsieur +le curé, c’est au sixième étage.</p> + +<p>Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne +au bureau. Pas un bruit, pas un souffle dans +toute la maison. Le silence était là chez lui. En passant +devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions +des bottines rangées devant les portes. Pas un +visage humain ne se montrait. M. Octave faisait +l’ascension avec toute l’agilité de ses vingt ans. +J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour +que le souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son +élan.</p> + +<p>— Quel recueillement ! dis-je. On se croirait dans le +palais du sommeil. Comment ! l’espoir du vingtième +siècle dort encore à pareille heure ! Je suis scandalisé. +Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant +ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé +d’invertir les conseils de distribution de prix. Je dirais : +« Travaillez, vieux parents ; reposez-vous, jeunes +élèves ! » Allons, comment des hommes de vingt ans +et plus, comment des fils de France…</p> + +<p>— Oh ! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison +du travail : c’est si loin, les examens !</p> + +<p>— Ah ! alors je me tais ! Je n’aime point les sermons +intempestifs ; mais, en vérité, je crois, à en juger par +cet hôtel où dort la force de demain, que nous aurons +un vingtième siècle nonchalant !</p> + +<p>Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans +un couloir étroit et sombre. M. Octave s’arrêta devant +une porte qu’il ouvrit sans avoir frappé. « Entrez ! » +me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez le +fils de mon plus ardent ennemi.</p> + +<p>Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur +une chaise devant lui, M. Maximilien Thury voulut se +lever en me voyant entrer.</p> + +<p>— Oh ! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, +je m’y oppose !</p> + +<p>Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu +froide et m’invita à m’asseoir. Dès que j’eus pris place +sur une chaise que M. Octave avait approchée de moi, +je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage gardait +une impassibilité vraiment inquiétante :</p> + +<p>— Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, +que je me trouve un peu dépaysé chez vous, et ce qui +m’étonne le plus, c’est de m’y voir. Dans les circonstances +un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a +deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode +diplomatique… et l’autre que vous me donnerez le +droit d’appeler « la méthode des pieds dans le plat ». +C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous +m’y autorisez, monsieur Thury.</p> + +<p>— Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune +homme.</p> + +<p>— Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur +le lit, ne vous gênez pas, monsieur le curé. Faites +comme chez vous. Procédez par gaffes !</p> + +<p>— C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. +Monsieur Thury, j’ai pris devant madame +votre mère l’engagement de vous décider à revenir à +Romenay.</p> + +<p>— C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.</p> + +<p>— Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai +pour vous de l’estime, monsieur Thury, mais pour être +franc, je dois vous avouer qu’il y a un mois vous +m’inspiriez un sentiment tout contraire.</p> + +<p>— A la bonne heure ! lança M. Octave. Je me +disais !…</p> + +<p>— Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander — car +je n’ai point le droit de vous répondre — quelles +raisons m’autorisaient à vous refuser mon +estime. Il me semblait en avoir de très graves qui +toutes étaient sans fondement, mais je croyais devoir +douter de votre courage, de votre droiture. J’ai acquis +depuis la certitude que j’étais dans l’erreur. On m’avait +indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour réparer +de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté +avec trop de complaisance, et sans les contrôler assez +sévèrement, les dires de personnes qui avaient, sans +doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas été le seul, +monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière +à qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel +de s’opposer au mariage… Ce n’est pas pour moi un +petit chagrin de penser qu’ainsi j’ai été, pour madame +votre mère, la cause d’inexprimables tristesses, de +tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. +C’est pourquoi je vous demande, je vous supplie, +de retourner auprès d’elle. Elle souffre, elle est malheureuse, +vous n’avez point le droit de lui refuser cette +grâce.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un +ton de voix singulièrement adouci, je ne puis retourner +à Romenay… non, je ne puis. Je ne veux pas m’exposer +à revoir Camille. Après mon dernier esclandre… +elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.</p> + +<p>— C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux ! fit +M. Octave.</p> + +<p>— Si elle savait, pourtant ! reprit M. Maximilien qui +hocha la tête.</p> + +<p>— Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour +aller jusqu’au bout de la franchise que je me suis imposée, +que rien ne gênerait l’estime que j’ai aujourd’hui +pour vous si vous n’aviez commis… l’imprudence +de partir de Romenay dans les conditions que vous +savez.</p> + +<p>— Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très +décidée, je ne veux pas être en reste de franchise avec +vous, monsieur le curé ! Je vais vous dire certaines +choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont +Octave ne se doute pas !</p> + +<p>— Espèce de cachottier, dit M. Octave.</p> + +<p>— J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en +compagnie de Mme Asseler, c’est vrai, mais ce n’était +pas un enlèvement, ce n’était pas une fuite… Le pasteur +protestant de Romenay était mieux que personne +à même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans +un tiroir secret la correspondance de sa femme. Il s’y +trouvait, paraît-il, des lettres compromettantes, que +madame recevait, poste restante, d’un monsieur quelconque +qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie +furieuse — vous savez que le pasteur était très ombrageux — il +avait chassé sa femme et lui avait enjoint +de quitter la maison le jour même. Cette scène se passait +à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, +j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, +je ne vis point le pasteur, mais madame accourut +au-devant de moi, la figure bouleversée, les cheveux +épars sur les épaules, elle me dit d’une voix tragique : +« Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi +partir avec vous ! » Elle me pria de m’asseoir et, +avec des sanglots, des soupirs, des lamentations, elle +me conta les incidents de la matinée. Elle m’avoua la +découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire. Elle +ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à +Paris, mais que, pour rien au monde, elle ne voulait +que Romenay connût la vérité. Son imagination exaltée +s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si elle me +suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle +souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. +Ce genre de départ paraissait à Mme Asseler on ne +peut plus prestigieux et flattait sa vanité romanesque, +sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce +moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes +gens, qu’on lui eût refusée si on eût su qu’elle était +honteusement chassée par son mari ! Et puis, elle ressemblait +ainsi à je ne sais plus quelle héroïne de George +Sand, qu’elle avait prise pour modèle ! Toute l’admiration +qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle +croyait très sincèrement qu’on la ressentirait pour elle-même, +quand on apprendrait son enlèvement prétendu. +Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette comédie. +Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à +Octave, en quittant Romenay, ne disait pas la vérité ! +Ce fut encore une capitulation de ma part. Mme Asseler, +qui savait mes relations d’amitié avec Octave, devina +que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait penser +de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de +déguiser la réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait +de perdre la sympathie d’Octave !</p> + +<p>— Alors c’était faux ! fit M. Octave. Espèce de cachottier !</p> + +<p>— Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put +s’empêcher de sourire. Je me suis soumis à son caprice. +Pendant le voyage de Champvieux à Paris, un +remue-ménage se produisit dans les sentiments de +Mme Asseler. « J’aime mon mari », me dit-elle subitement, +et elle se mit à larmoyer, à se lamenter, à s’accuser +elle-même avec amertume. Je vis clair dans +l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait +rompu avec sa femme, le pasteur affreusement jaloux, +comme vous savez, n’avait eu pourtant que des velléités +de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une +exquise faiblesse de caractère : c’est là un crime +qu’une femme ne pardonne pas. Mais le voilà qui faisait +acte de maître, qui se révélait homme, qui se +montrait plus fort que la passion, qui chassait la +femme qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses +protestations. Le mari retrouvait son prestige. Elle ne +lui soupçonnait pas un tel courage et ne pouvait se +défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.</p> + +<p>— Ah ! que voilà bien les femmes ! s’écria M. Octave.</p> + +<p>— Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse +qu’elle avait méprisée, de cette bonté dont elle +s’était jouée, de toutes ces qualités de cœur qu’elle +avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son +mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, +vous savez, ce qui s’appelle pleurer ! J’étais en singulière +posture, vous le devinez. Vous devez d’autant +moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai conscience +d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. +Je le fis en conscience. Bien des fois auparavant, quand +une lecture d’un de ses romans chéris l’avait grisée, +elle disait devant moi d’une voix exaltée : « Ah ! fuir +la vie banale ! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin +du monde imbécile et vulgaire ! » Je puis même ajouter, +sans fatuité, croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois +invité, en termes beaucoup moins déguisés, à être son +compagnon d’aventure. C’étaient des mots ! des mots ! +des mots ! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé +à l’enlever à son mari : que je ne l’aimais pas. En me +conviant au rôle de séducteur, de ravisseur, elle voulait +se faire illusion à elle-même et, dans un raffinement +d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les +folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas ! dans le +train qui nous emportait à Paris, l’exaltation était +tombée et la poignante réalité lui apparaissait. Je +n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par +la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des +crises de désespoir.</p> + +<p>— Elle est toquée, cette bonne femme-là ! dit M. Octave.</p> + +<p>— Oh ! oui, on peut le dire sans crainte, reprit +M. Maximilien, elle est toquée ! C’est une demi-folle +que je crois inconsciente. C’est une malade, un cas pathologique. +J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris, +je lui demandai où il fallait la conduire : « Chez ma +mère », me répondit-elle.</p> + +<p>M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air +de café-concert.</p> + +<p>Je lançai au jeune homme un regard chargé de +blâme. M. Octave se tut.</p> + +<p>— En sortant de la gare de Lyon, poursuivit +M. Maximilien, nous montâmes dans un fiacre et +Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de +sa mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait +succédé un abattement morne. Elle ne répondit pas +aux quelques paroles que je lui adressai. Parvenus +devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit +de voiture, me remercia en quelques phrases de mon +dévouement, me tendit la main en murmurant : +« adieu… » et je ne l’ai pas revue depuis. Et voilà l’histoire +du fameux enlèvement !</p> + +<p>— Espèce de cachottier ! fit de nouveau M. Octave.</p> + +<p>— Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, +dis-je, de connaître la vérité ; elle dissipe l’ombre qui +obscurcissait l’estime que j’ai pour vous. Mais, je suis +obligé de vous l’avouer : j’ai cru sinon à un enlèvement, +du moins à une fuite concertée d’avance, avec +d’autant plus de facilité qu’à Romenay vous étiez très +assidu chez Mme Asseler, qu’il était de notoriété…</p> + +<p>— Oh ! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il +était de notoriété que j’étais plus qu’un ami pour +Mme Asseler ! Eh bien, c’est encore une fable !</p> + +<p>— Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment +pour des serins ! Tu ne me feras pas croire !…</p> + +<p>— Non, reprit avec force M. Maximilien : je n’étais +pas pour Mme Asseler ce que l’on a dit, je le jure ! Ce +que j’affirme là n’est pas vraisemblable, c’est simplement +vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne connais pas +d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer +ma pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, +parisienne dans ses goûts, ses idées, ses façons de comprendre +toutes choses, avec sa verve toujours en éveil, +son langage qui riait au nez de toutes les convenances +ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour +moi un camarade, ma meilleure distraction. J’avais +besoin de chercher, en dehors de moi, des occasions de +gaieté ; car, vous le comprenez, je ne trouvais en moi-même +et dans ma famille que des raisons de m’attrister +et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, +du reste, paraissait fort heureuse de mes assiduités, +pour rire, pour causer de tous et sur tous, pour l’entendre +railler les gens de Romenay dont elle savait +mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait : +je ne l’aimais pas ; elle ne m’aimait pas. Un jour même, +comme si elle eût voulu arrêter sur mes lèvres une déclaration +qui, je vous assure, n’y était pas, mais +qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit : +« Vous savez, j’aime « ailleurs ». Ailleurs, ce n’était pas +son mari. Qui ? Je n’en sais rien et je ne le lui ai jamais +demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle aimait, +la pauvre détraquée ? Elle aimait parfois son mari avec +frénésie, elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, +elle l’avouait. Deux jours après, son mari lui était indifférent, +elle l’avouait. C’était, chez elle, une succession +de sentiments contraires, un chassé-croisé d’amours +et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi, +j’aimais « ailleurs » et je n’ai point à vous dire qui ! Je +n’avais pas besoin de me faire violence pour rester +insensible aux réelles séductions de Mme Asseler. Pas +un instant je n’ai dû me défendre contre la tentation +de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle +m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été +son complice ! Oh ! je le sais, les apparences sont contre +moi ! J’allais voir Mme Asseler tous les jours ; elle +m’appelait « Maximilien » tout court, avec une parfaite +sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, +elle montait, seule avec moi, dans ma voiture. On a +jasé, mais, je vous le demande, sur le compte de qui +ne jase-t-on pas à Romenay ? On ne prête qu’aux +riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié +des méfaits qu’on met à mon actif, j’aurais le droit +de me regarder comme un phénomène dans le genre. +Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour détromper +les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de +croire tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu +me cacher pour aller chez Mme Asseler, ou espacer +davantage les visites que le lui faisais. Que m’importait, +en définitive, l’opinion qu’on avait de moi ? Tenez, +vous allez connaître le fond de mon âme : tant pis pour +moi si c’est à mon détriment ! Je n’étais point fâché +qu’on commentât, de façon malveillante, mes relations +avec Mme Asseler. L’hostilité que vous m’aviez +toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. +Le conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière +de repousser ma demande, le le regardais, à +bon droit, comme une injure qui m’était faite. J’étais +blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans +ma vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je +le reconnais maintenant : « Eh bien, on me rebute, on +me déclare indigne d’aimer Mlle Ferrandière, indigne +d’être aimé d’elle ! Je veux montrer que je ne suis pas +repoussé partout ; qu’une Parisienne, qu’une jolie +femme ne craint pas de se compromettre à cause de +moi ! Et je laissais dire et j’étais heureux qu’on se +trompât ! Raisonnement stupide et puéril, je n’en disconviens +pas ! Mais, sans parler de la déception que +vous infligiez à mon amour, la blessure de mon orgueil +saignait. Je n’arrivais pas à comprendre, monsieur le +curé, les raisons de ce… de ce mépris que vous ressentiez +pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion +de manifester.</p> + +<p>— Espèce de gros nigaud ! fit M. Octave, dont le +silence m’étonnait.</p> + +<p>— Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, +je vous le répète, de vous révéler les raisons de l’attitude +que j’avais prise, qu’il vous suffise de savoir que +je les ai reconnues fondées sur une erreur.</p> + +<p>— J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, +que vous vouliez faire payer au fils la dette du +père et que vous n’agissiez que par un sentiment de +vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous +n’étiez pas homme à vous laisser guider par la rancune, +par le dépit. Alors, je ne comprenais plus. Pourquoi +poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au +désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille +avec moi ? Peut-être vous défiiez-vous de mes idées +philosophiques et je vous paraissais, à bon droit, je le +reconnais, suspect de libre pensée ? Je n’ai pu trouver +que cette interprétation. Vous regardiez comme un +devoir d’empêcher Camille d’entrer dans une famille +de mécréants…</p> + +<p>M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il +vit clairement que je me refusais à parler, il poursuivit :</p> + +<p>— Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue +ma femme, ne fût troublée dans ses pratiques +religieuses, ne fût au moins sollicitée de les abandonner. +Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, +que c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, +je suis libre penseur, mais ma philosophie est +beaucoup plus tolérante que celle que j’ai pu apprendre +de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée +religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens +à une génération lasse qui assiste à l’effondrement +de quelques beaux espoirs. La science avait fait +de grandes promesses : elle ne les a pas toutes tenues. +On l’a tant répété qu’on n’ose plus le dire.</p> + +<p>— Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils +entendent ca, c’est comme s’ils buvaient un lait de +poule.</p> + +<p>— Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, +d’un idiot, de nier l’immense, l’incalculable +portée du progrès scientifique, les empiétements de la +science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont +si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il +faut laisser aux seuls crétins la joie de les dénigrer. +Nous n’en sommes pourtant plus à croire que la +science — dont j’admire, plus que personne, les audaces +si souvent heureuses — chassera de la vie la +douleur morale, qu’elle y introduira la félicité absolue, +celle que nous cherchons tous.</p> + +<p>A ce moment, M. Octave pensa tout haut :</p> + +<p>— M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. +Allons, Maxim, sucre encore.</p> + +<p>M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion +de son ami.</p> + +<p>— Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une +aspiration au bonheur permanent qui ne se satisfait +point dans les soubresauts de la vie, une tristesse +inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de +la chimie ne saura faire une joie, des souffrances +qu’aucun progrès scientifique ne pourra supprimer ni +amoindrir.</p> + +<p>— M. le curé se gargarise, fit M. Octave.</p> + +<p>— Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, +tu deviens saugrenu !… Puisque, reprit-il, la +religion apporte à beaucoup d’hommes le seul espoir +qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre +à ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu +de sanction supérieure, nous pensons qu’il est +injuste, qu’il n’est pas généreux d’inquiéter, de molester +dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux, +qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent +être heureux et qui ont le droit de chercher le bonheur !</p> + +<p>— Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria +M. Octave : Maximilien n’est pas un enragé comme son +père !</p> + +<p>— Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, +dis-je, ne font que me confirmer dans l’estime +que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je vous +connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout +heureux d’annoncer à madame votre mère que je vous +précède de quelques jours seulement.</p> + +<p>— Oh ! c’est impossible ! fit avec vivacité M. Maximilien. +Je ne puis paraître devant mon père qui voulait +m’engager dans un mariage qui me répugne et à +qui j’ai résisté… Non, c’est impossible ! Je m’en vais +aux colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser +croire à mon père que je me rends, que j’accepte le +mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il m’ordonne. +Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour +rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une +jeune fille que j’abhorre ! Oui, je l’abhorre, cette jeune +fille, puisque j’aime Camille. Je ne consentirais à revoir +mon père que si Camille me pardonnait, si elle +voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout +espoir !</p> + +<p>— Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi +l’abbé Blondot, curé de Romenay-sur-Vireuse, je +m’engageais à mettre autant d’obstination à favoriser +votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé +d’énergie à l’empêcher, consentiriez-vous à revenir ?</p> + +<p>M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son +regard, tant de joie, une si ardente gratitude que j’en +fus tout remué.</p> + +<p>— Oh ! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier +des conseils du médecin !</p> + +<p>— Eh bien, fis-je, vous avez ma parole !</p> + +<p>Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait +fini par s’étendre sur le lit.</p> + +<p>— Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre +ami à observer l’ordre du médecin. Il partira pour +Romenay quand il sera tout à fait rétabli, ce qui n’est +qu’une question de jours, quand le médecin l’autorisera +à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur +Octave.</p> + +<p>— Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai +de près. Du reste, je l’accompagnerai à Romenay, +je veux savoir comment vous allez mener cette +affaire-là.</p> + +<p>— Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. +J’aurai peut-être besoin de vous !</p> + +<p>Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir +les remerciements enthousiastes que M. Maximilien +s’apprêtait à me prodiguer, je lui serrai la main, lui +dis « à bientôt », et entraînant avec moi M. Octave, je +quittai la chambre.</p> + +<p>L’<i>Hôtel du Danube</i> se levait. Des rires et des cris +s’éveillaient dans les chambres et arrivaient jusqu’à +nous. En descendant l’escalier, je voyais, dans les couloirs +exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser passer +une main qui s’approchait des bottines et les retirait +prestement. M. Octave ne cessait de répéter : « Vous +êtes convaincu maintenant que Maxim n’est pas un +vaurien comme vous le croyiez ! »</p> + +<p>Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer +à Mlle Camille ma conversion et pour tenter de vaincre, +à mon tour, ses répugnances, son dépit, ses ressentiments. +Conduit par M. Octave, je promenais mes +étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, +ramassis de gloires et d’horreurs.</p> + +<p>Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir +contemplé l’une des plus répugnantes, puisqu’il me fut +donné de voir un fameux chenapan : le nommé Ragut.</p> + +<p>La veille de mon départ, comme nous sortions, +M. Octave Ferrandière et moi, d’un restaurant du +boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon ? +Il paraît qu’il y a là, dans les caves, un tas de +grands hommes en poussière.</p> + +<p>— Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial +pour ne pas aller voir cette « curiosité ». Que diraient +mes paroissiens, s’ils apprenaient que j’ai quitté Paris, +sans avoir vu le Panthéon ?</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après +avoir dépassé le Collège de France, qui se présenta à +moi comme un séminaire, tant son architecture me +parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre +droite, une rue étroite et montante. Nous marchions +depuis quelques minutes, quand une étrange apparition +se dressa devant nous. Le citoyen Claude-Amédée +Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis +où nous passions, se trouvait face à face avec nous. +Deux filles l’accompagnaient. Ce n’étaient point de +luxuriantes prostituées, mais deux abjectes ribaudes +en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon délabré, +et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de +l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un +soubresaut, son front se plissa, ses sourcils se contractèrent +et sa lèvre inférieure qui, d’ordinaire, pendait +flasque sur le menton, se releva et couvrit la bouche. +Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil +éteint, où la haine elle-même — car il me haïssait — n’allumait +pas une flamme, puis il tourna la tête et, +flanqué des deux filles, se mit à marcher devant nous, +nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes +passa sa main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, +lui cria d’une voix épaisse qui n’était plus d’une +femme :</p> + +<p>— Eh ! curé ! on dirait que ça te tourne de rencontrer +un de tes anciens copains !</p> + +<p>Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait +devant nous, le pas pesant, le dos voûté, la tête basse. +Quelques mèches de cheveux blancs passaient sous le +chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles. +J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, +lézardée de rides, faisait bourrelet au-dessus +d’un col huileux. A ses côtés, les deux prostituées +marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois, +se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire +hébété. Le spectacle déshonorait nos yeux. Eh quoi ! +c’était un prêtre, ce débris, cette chose sinistre qu’escortaient +deux filles blêmes ! Cela avait porté la robe +blanche des ordinands, l’aube de la chasteté ; cela +s’était couché sur le pavé d’une église pour s’y offrir +en holocauste et faire d’éternels serments ; cela avait +été le tuteur des âmes et le maître des consciences : +cela avait eu une mère ; cela avait été un homme ! Un +immense dégoût me souleva le cœur. Devant une +maison d’aspect louche, Ragut, bientôt, s’arrêta. Un +couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des filles, le +défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, +comme une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une +lourde tristesse s’était abattue sur nous : M, Octave et +moi nous marchions silencieux. Le jeune homme était +devenu grave : sa verve s’était figée. Après quelques +minutes, il dit, regardant le ciel :</p> + +<p>— Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, +n’est-ce pas ? Un jour de printemps.</p> + +<p>— Oui, fis-je, belle journée pour la saison.</p> + +<p>Cette conversation de table d’hôte se prolongea, +avec des pauses nombreuses, jusqu’au Panthéon.</p> + +<hr> + + +<p>Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que +le pasteur était venu au presbytère, en mon absence, +et s’était enquis de la date de mon retour. Au milieu +de la provision de « on-dit » que ma servante avait +récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et +qu’elle me servit aussitôt, j’eus la joie de découvrir +celui-ci : « On disait » que Mme Asseler n’était pas +partie de son plein gré, mais avait été tout simplement +« congédiée ». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans +doute pour couper les ailes aux racontars désobligeants +qui couraient dans Romenay, était sorti de +l’ombre et du silence où se complaisait sa tristesse. Il +avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires +que sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait +chassée. Aussi, la légende de l’enlèvement commençait-elle +à perdre son crédit. Les gens de Romenay +sentaient leur conviction fléchir : les uns doutaient, +les autres ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils +s’étaient trompés. Ces « dames » n’admettaient point +que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à répudier +une femme qu’il « adorait ». Il eût fallu admirer son +courage : elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir : +aussi, se refusaient-elles opiniâtrément à croire à la +sincérité des paroles de M. Asseler. Je résolus de travailler +à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais +prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le +« scandale ». Pour que mon témoignage eût une publicité +large et prompte, je n’avais pas besoin de le proclamer +du haut de la chaire ou de le faire crier par le +tambour de ville : Prudence était là. Je n’eus qu’à le +lui confier en lui imposant le secret : le jour même, +tout Romenay savait tout.</p> + +<p>Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans +la matinée, au château d’Amazy. C’était le jour où +Mme Ferrandière recevait à sa table son curé. Il me +tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments +de Mlle Camille duraient encore et je me promis +de ne quitter le château qu’après avoir remporté +une victoire. Mme Ferrandière était seule au château +quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je +n’eus pas à plaider longtemps une cause gagnée +d’avance et dont le juge ne demandait qu’à se laisser +convaincre.</p> + +<p>— Oh ! après ce que vous me dites là, s’écria +Mme Ferrandière, je suis toute disposée à consentir +au mariage de ma fille avec M. Maximilien Thury ! +Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que +Camille ne veuille point revenir sur sa résolution. Et +je souhaite autant que vous, monsieur le curé, qu’elle +se rende à vos conseils, car, je le sais, je le vois, elle +souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne fait +que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai +la certitude : elle n’a pas oublié M. Maximilien +Thury.</p> + +<p>— Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme +que j’obtiendrais son pardon.</p> + +<p>— La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, +fit Mme Ferrandière. Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance +en votre éloquence.</p> + +<p>Un domestique vint annoncer que le déjeuner était +servi. Je pénétrai dans la salle à manger. Mlle Camille +parut aussitôt. Elle me salua de la tête, m’offrit un +pauvre petit sourire de politesse, récita son <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, +sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au +milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à +Paris. Mlle Camille, qui, sans se montrer loquace, +comme à son ordinaire, avait cependant daigné jeter +quelques phrases dans la conversation, devint tout à +coup silencieuse et m’écouta avec une grande attention. +Je gardai pour la fin du repas le récit de ma visite +à M. Maximilien Thury. On était au dessert quand j’y +arrivai.</p> + +<p>— Comment ! dit Mlle Camille, me regardant en +face, vous avez fait visite à ce monsieur-là, vous, +monsieur le curé !</p> + +<p>— Oui, mon enfant, répondis-je.</p> + +<p>— Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, +qui jure à une jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera +qu’elle toute sa vie, et qui enlève une femme +mariée !</p> + +<p>— Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.</p> + +<p>Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de +ses qualités morales, de son désintéressement, de sa +délicatesse de cœur, de sa loyauté.</p> + +<p>— Oh ! c’est trop fort ! s’écria tout à coup Mlle Camille. +Puisqu’il avait tant de vertus, pourquoi donc +avez-vous tout fait pour que maman s’opposât à mon +mariage avec lui ?</p> + +<p>— C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit +de divulguer. Je confesse mon erreur. Mes yeux se sont +ouverts à l’évidence. M. Maximilien Thury est un +honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera certainement +heureuse entre toutes les autres qui deviendra +sa femme.</p> + +<p>— Oh ! c’est trop fort ! dit la jeune fille tandis que +le sang lui affluait au visage, un monsieur qui enlève +les femmes mariées ! L’entendre vanter devant moi, +ici, par monsieur le curé !</p> + +<p>Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût +eu le temps de lui adresser une parole affectueuse, elle +se leva de table et se dirigea vers la porte de la salle à +manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme Ferrandière +consternée me demanda la permission d’aller +parler raison à sa fille. L’excellente femme revint après +quelques minutes et me dit :</p> + +<p>— Monsieur le curé, Camille est souffrante et me +prie de l’excuser auprès de vous si elle ne nous rejoint +pas.</p> + +<p>Je n’avais pas à me le dissimuler : c’était un échec.</p> + +<p>Quand je quittai le château, je m’abandonnai au +découragement et me laissai envahir par le dépit : +« Pour la première fois, me disais-je, que je m’immisce +dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas +favorisé ! » Il me venait des envies de renoncer à cette +diplomatie délicate pour laquelle je ne me sentais pas +né, mais j’avais pris un engagement et donné ma +parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit de me +désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué +à reculer la date. Il me fallait vaincre cette résistance +contre laquelle venait se heurter ma bonne volonté. +Je résolus d’agir. Plusieurs plans d’attaque se +présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en +adoptai un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, +téméraire, mais je m’y arrêtai. L’espérance me sourit +aussitôt : j’eus comme l’avant-goût d’un prochain +triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et +pouvais-je donc rester abattu ? Autour de moi, la joie +ressuscitait. Avril était venu et le soleil contemplait +l’éternel recommencement de la vie dans l’éternelle +fécondité de la terre. Des souffles tièdes traversaient +l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps. +Je suivais un sentier de traverse qui va du +château d’Amazy jusqu’à la route de Romenay. Je +marchais entre des haies d’aubépine et de prunelliers, +toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un +signal pour fleurir. Dans cette bordure des champs, +des deux côtés du chemin, des arbres étaient plantés. +Chaque branche portait des bourgeons, chaque bourgeon +portait une promesse et montrait, à sa pointe, +une minuscule tête blanche qui me regardait : on eût +dit qu’il enfermait un petit être inquiet qui perçait sa +prison pour voir, par lui-même, s’il y avait toujours +des hommes sur la terre et si rien n’était changé au +décor du monde. Comment donc désespérer dans ce +concert d’espoir qui s’élevait autour de moi, au milieu +de cette joie qui me faisait escorte ?</p> + +<p>Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais +m’engager sur la route de Romenay, je me trouvai +face à face avec M. Cobichet qui donnait le bras à sa +fille Ernestine.</p> + +<p>— Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez +à la rencontre du printemps ?</p> + +<p>— Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se +découvrant, nous allons récolter des violettes pour +faire du sirop !</p> + +<p>— Nous allons ! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa ! +Moi, je vais cueillir des primevères et des marguerites +pour faire des bouquets.</p> + +<p>— Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant ! +s’écria M. Cobichet. La nature nous donne ses fleurs +pour que nous les employions à guérir les maux de nos +semblables.</p> + +<p>Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle +réprima aussitôt.</p> + +<p>— Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois +des excuses. Depuis notre dernier entretien, Ernestine +et moi avons réfléchi. La demande que je m’étais permis +de vous adresser était contraire aux bienséances. +Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire +auprès de M. Asseler. Ma femme me l’a fait +observer justement. Je m’étais imaginé qu’entre ecclésiastiques… +mais j’avais oublié que M. le pasteur et +vous n’apparteniez pas à la même religion.</p> + +<p>— J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez +dû rire de moi, monsieur le curé ! Enfin, ce moment de +folie est passé ! Je croyais que M. Asseler avait été +abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si +sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa +femme ! Maintenant, M. Asseler me fait peur ! Non, +jamais je ne voudrais épouser un homme qui jette sa +femme à la porte et qui reste un mois sans aller la +chercher pour lui demander pardon !</p> + +<p>— Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de +vous trouver dans ces dispositions. Ce projet d’union +n’était pas réalisable. Et maintenant que vous êtes +guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va +épouser un jeune pharmacien, il faut vous préparer +vous-même à un mariage… sérieux.</p> + +<p>— Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.</p> + +<p>— Oui ! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose +un candidat à Ernestine, immédiatement elle jette les +hauts cris, elle s’indigne, elle refuse.</p> + +<p>— C’est que… dit la jeune fille, baissant les yeux.</p> + +<p>— Quoi ? demanda le pharmacien.</p> + +<p>— C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle +de maris impossibles ! Nous n’avons pas les mêmes +goûts.</p> + +<p>— Je suis ton père, dit M. Cobichet ; j’ai bien quelque +droit de choisir mon gendre.</p> + +<p>— Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, +mais ce serait mon mari. Un gendre et un mari, c’est +deux !</p> + +<p>— Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes +relations ne sont point assez étendues pour que j’y +puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un autre que +moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, +un bon parti, l’accepterais-tu ?</p> + +<p>— Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux +me marier.</p> + +<p>L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me +dérober.</p> + +<p>— Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais +un mari dans les plis de ma soutane, vous l’accepteriez ?</p> + +<p>— Les yeux fermés ! s’écria M. Cobichet.</p> + +<p>Mlle Ernestine se taisait.</p> + +<p>— Et vous, mademoiselle ? dis-je.</p> + +<p>La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle +dit à voix basse :</p> + +<p>— Si on me proposait un médecin, je crois que je +consentirais : il me semble que je l’aimerais…</p> + +<p>— Que ne parliez-vous plus tôt ! fis-je. Précisément, +le curé d’une paroisse voisine m’a prié confidentiellement +de lui « découvrir » une jeune fille dont il puisse +faire don à son neveu qui pratique, depuis quelques +mois, la médecine dans une petite ville du département, +non loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, +je vous découvre ! Dès ce soir, je mande à mon confrère +de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet, et +vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, +ce jour-là, chez moi, où vous serez venus par hasard.</p> + +<p>— Serait-ce possible ! s’écria M. Cobichet dont le +visage resplendit.</p> + +<p>— Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une +robe rose ; je n’ai que le temps de m’y mettre !</p> + +<p>— Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, +vous allez être le beau-père d’un médecin !</p> + +<p>— Ce sera un grand honneur pour moi, répondit +l’apothicaire subtil. Un médecin, à la bonne heure ! Ce +n’est pas comme ces petits « meurt-la-faim » d’hommes +de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin +est bon à quelque chose, au moins ! Il fait des ordonnances, +il…</p> + +<p>— Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a +de nombreuses relations, s’attire l’estime des populations +par son savoir et par ses agréments. On le nomme +député. Il prononce des discours à la Chambre et tous +les journaux parlent de lui ! Tous les députés du département +sont des médecins !</p> + +<p>— Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec +sa marotte ! La gloire ! On vous prête grand’chose là-dessus +chez les notaires !</p> + +<p>Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer +en paix leurs rêves. Dans le moment que M. Cobichet +m’accablait de sa reconnaissance, me saluait du nom +de « bienfaiteur », je fis une grande révérence et je +m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes +promesses. Je les avais faites avec joie et d’autant +plus d’empressement que je m’étais vu forcé d’opposer +des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. +Je me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué +d’indulgence et de charité envers l’apothicaire dont +je comprenais les paternelles angoisses et qui n’était +coupable, en somme, que d’une trop grande sollicitude +pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas +néanmoins de sentir en moi cette ferveur du mariage +des autres qui possède tant de braves gens. De toute +évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse rencontré +des couples de « promis<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> » sur la route de Romenay, +je crois, Dieu me pardonne, que je les eusse harangués +et entraînés à l’église afin de les y unir pour l’éternité ! +Vous me voyez, n’est-ce pas, poussant devant moi ce +troupeau de fiancés ! Ce jour-là, j’eusse marié, sans +remords, l’univers entier !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Promis</i> : fiancés.</p> +</div> +<p>Huit jours après ma visite au château d’Amazy, +M. Octave, arrivé la veille à Romenay, fit irruption au +presbytère. Il m’annonça que son ami Maxim, « tout à +fait rétabli » et confiant dans ma parole, avait consenti +à rentrer chez son père, au château du Randon : là +il attendait la bonne nouvelle.</p> + +<p>— Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et +amadouer son père, lui a fait connaître l’engagement +que vous aviez pris. Impossible de reculer maintenant. +M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous l’apprendre ! +Si la situation se prolongeait, Maxim serait +de nouveau mis à la torture. Son père ne le lâchera pas, +car il part de cette idée que, faute de grives, on attrape +des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait des embarras +maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau +marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est +sotte et qui possède, par-dessus le marché, des yeux +de crapaud. Mon ami renâcle naturellement. Colère +du papa. Maxim décampe. Je me demande, par +exemple, comment vous allez vous tirer de là ! Si vous +pouviez inventer un coup, mais bien combiné et qui ne +rate pas surtout ! Cette Camille est d’un tenace ! Je l’ai +tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai même +insultée. Ah ! bien oui ! Elle prend des petits airs dégoûtés +et me dit : « Tu voudrais me voir épouser un +monsieur qui fait scandale dans le pays, jamais ! »</p> + +<p>— Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre +perspicacité et de votre assistance.</p> + +<p>— Les voici : prenez !</p> + +<p>— Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de +l’après-midi, vous m’amènerez au presbytère Mlle Camille.</p> + +<p>— Jolie commission ! Si vous croyez que ce sera +facile !</p> + +<p>— Il le faut.</p> + +<p>— Mais quel prétexte trouver pour la décider ?</p> + +<p>— C’est votre affaire.</p> + +<p>— Enfin, vous pouvez y compter ! Camille viendra. +Je vous l’apporterais plutôt toute ligotée, comme un +poulet qu’on va mettre à la broche.</p> + +<p>— Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim +de se trouver ici, au presbytère, à une heure et demie +de l’après-midi, une demi-heure environ avant votre +arrivée.</p> + +<p>— Compris ! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois +pas très clair dans votre machination. Camille ne sait +point que Maxim est à Romenay.</p> + +<p>— Gardez-vous bien de l’en prévenir ! Il importe +qu’elle l’ignore.</p> + +<p>— Compris !</p> + +<p>— Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, +et du mystère !</p> + +<p>— Compris ! fit M. Octave. Je vous quitte et vais +chez Maxim !</p> + +<p>Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien +arriva au presbytère. Je le reçus dans ma chambre qui +est contiguë à la salle à manger. J’annonçai au jeune +homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir. +Il me parut surpris et troublé.</p> + +<p>— Je suis inquiet, avoua-t-il.</p> + +<p>— Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.</p> + +<p>Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner +parmi les banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge +de la cuisine quand j’entendis dans le corridor la +voix de M. Octave.</p> + +<p>— Personne dans la boîte ? criait-il, frappant le carreau +avec le bout de sa canne.</p> + +<p>— Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à +M. Maximilien, jusqu’à quand je vous fasse signe de +venir nous rejoindre.</p> + +<p>Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave +et Mlle Camille.</p> + +<p>— On entre chez vous comme dans un moulin, dit +le jeune homme en m’apercevant. Votre Prudence doit +être par là, à cancaner ?</p> + +<p>— Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné +juste !</p> + +<p>Mlle Camille avait une toilette de printemps et son +chapeau était un petit parterre où poussaient des +fleurs qu’on eût pu croire naturelles si elles n’avaient +été si jolies.</p> + +<p>— Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, +maman et mon frère prétendent que, l’autre jour, +quand vous avez déjeuné au château, je me suis mal +tenue à table, que je me suis conduite comme une +petite gamine fantasque. Je suis venue vous voir pour +vous convaincre que je suis une grande fille et que j’ai +bon caractère.</p> + +<p>— J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne +demande qu’à vous fournir l’occasion de me le prouver !</p> + +<p>Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle +à manger et j’y pénétrai avec eux.</p> + +<p>Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa +jaquette, un de ses gants et un petit sac de soie (que +nos contemporaines appellent un « réticule », m’a-t-on +dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier, tandis que +M. Octave prenait place sur le coffre à bois.</p> + +<p>Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je +dis m’adressant à la jeune fille :</p> + +<p>— Mademoiselle, un de mes amis désire vous être +présenté. Me le permettez-vous ?</p> + +<p>Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y +lire quelque défiance.</p> + +<p>— Un de vos amis ? fit-elle en me regardant fixement. +Qui ça ? Pourquoi veut-il m’être présenté ?</p> + +<p>— Vous permettez, n’est-ce pas ? dis-je.</p> + +<p>Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller +ouvrir la porte qui communiquait avec la chambre à +coucher. Je fis signe à M. Maximilien de s’approcher. +Il entra.</p> + +<p>Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, +elle se leva de son siège et s’écria d’une voix indignée :</p> + +<p>— Mais c’est un guet-apens ! C’est un guet-apens ! +Jamais je ne vous aurais cru capable de cela, monsieur +le curé ! C’est un guet-apens !</p> + +<p>Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette +et le sac qu’elle avait déposés sur la chaise, elle +se dirigea en courant vers la porte qui ouvre sur le couloir. +M. Octave, qui se tenait sur ses gardes, l’avait +prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef +dans sa poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte +qui communique avec ma chambre. M. Octave s’élança +et renouvela sa manœuvre.</p> + +<p>Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de +la seconde clef, éleva au-dessus de sa tête ses petits +poings crispés :</p> + +<p>— Ah ! c’est trop fort ! dit-elle. Si vous croyez que +c’est avec de pareils procédés qu’on vient à bout d’une +femme !</p> + +<p>Et, se tournant vers son frère, elle commanda :</p> + +<p>— Toi, tu vas m’ouvrir la porte !</p> + +<p>— Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le +jeune homme.</p> + +<p>— Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. +Je voudrais avoir avec vous un petit bout d’entretien.</p> + +<p>— Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille : +Octave, ouvre-moi !</p> + +<p>M. Octave fit signe qu’il refusait.</p> + +<p>— C’est lâche ! cria la jeune fille.</p> + +<p>Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement :</p> + +<p>— Eh bien, j’attendrai !</p> + +<p>M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était +resté muet, confus, atterré, s’approcha d’elle :</p> + +<p>— Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je +viens implorer votre pardon.</p> + +<p>La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.</p> + +<p>— Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle +tenait baissée, je ne vous aime plus !</p> + +<p>Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par +petits pas saccadés en répétant :</p> + +<p>— C’est trop fort ! C’est trop fort !</p> + +<p>M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. +M. Maximilien me regardait, comme pour me demander +ce qu’il lui restait à faire. Moi-même, j’eus un instant +d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre ! Il y +allait de ma dignité, de mon honneur : je n’étais point +inconscient et ne me dissimulais pas ce que pouvait +avoir d’étrange, de singulièrement délicat la situation +où me plaçait la résistance de la jeune fille.</p> + +<p>— Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder +la faveur, la très grande faveur de m’écouter +une minute ?</p> + +<p>— Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se +campant devant moi, les bras croisés et me dévisageant.</p> + +<p>— M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous +expliquer sa conduite.</p> + +<p>— Ah ! elle est jolie, sa conduite ! s’écria la jeune +fille. Un monsieur qui part avec une femme mariée !</p> + +<p>— Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été +indifférente, fit Maximilien avec énergie.</p> + +<p>— C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se +remit à marcher dans la pièce, en frappant le parquet +du talon de sa bottine.</p> + +<p>Je me tournai vers Maximilien.</p> + +<p>— Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous +résigner. Vous croyiez pouvoir espérer le pardon, au +moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y renoncer, vous +le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir +aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues +années. Je ne vous retiens plus. Puisque vous avez des +protecteurs puissants, priez-les donc de hâter votre +nomination.</p> + +<p>— Oh ! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme +d’une voix qui tremblait, et ma nomination sera signée. +Demain, je serai à Paris ; avant huit jours, j’aurai +quitté la France !</p> + +<p>En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, +qui marchait de plus en plus vite, s’arrêta tout à coup. +Baissant la tête, elle prit une pose méditative, comme +si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les +trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement +quelles pensées s’agitaient dans ce cerveau de +jeune fille, quelles paroles allaient sortir de cette +bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la +joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit +vers Maximilien.</p> + +<p>— Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez +pas aimé cette personne-là ?</p> + +<p>— Puisque je vous le jure ! s’écria le jeune homme.</p> + +<p>— Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant +la main, vous êtes pardonné !… Au fond, ajouta-t-elle +avec un sourire, depuis la dernière visite de M. le curé +où il vous a si bien blanchi, je ne demandais pas mieux, +mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop vite. +Pour qui m’aurait-on prise ? Pour une enfant ! J’ai bien +ma part de malice. J’avais pris la résolution de vous +faire attendre encore un mois pour le moins, et si je +me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est que je +sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter +la tête à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être +en colère, j’essayais de vous détester. Ah ! bien oui ! +Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si vous n’aviez +point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée +d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez +et qui mangent du feu ! C’est si loin ! Je ne pouvais +pourtant pas vous laisser prendre le bateau avant de +vous écrire de revenir ! Et puis, quand je vous dis que +j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais +pas ; c’est un peu pour vous faire plaisir, parce que ce +n’est pas absolument vrai !… Tout de même, j’étais +vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur +votre compte toutes les commères de Romenay et des +environs qui racontaient que vous ne quittiez pas +d’une semelle la Parisienne, que vous la trimbaliez +dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais, +moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes +rabâchaient devant moi, toute la journée, sans +doute pour me vexer. Il fallait une expiation… Et +puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez +beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je +vous ai envoyé promener, tout à l’heure, j’ai bien vu +à votre mine consternée que…</p> + +<p>— Oh ! s’empressa de dire M. Maximilien, que le +bonheur troublait, pouviez-vous douter de moi, de +mon affection, Camille ! Je ne voulais quitter la France +que pour ne point… Je ne sais pas… Je craignais… Je +défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi !</p> + +<p>Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, +M. Octave, dont l’air sérieux, l’attitude silencieuse et +discrète, me surprenaient, s’approcha de moi et me dit +à voix basse :</p> + +<p>— C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé ! +Vous connaissez la recette pour traiter l’entêtement +des petites jeunes filles !</p> + +<p>M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et +se souriaient : simultanément, ils tournèrent les yeux +vers moi. Je vis dans leurs regards une supplication +dont je devinai le sens :</p> + +<p>— Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque +Mme Ferrandière m’a laissé pleins pouvoirs, puisque +vous vous aimez, je m’engage à aplanir toutes difficultés : +vous vous marierez dans un mois !… Tenez, +j’entends Prudence qui se dispute encore une fois +avec le boulanger ! Je vais les mettre d’accord. Je +vous quitte un instant !</p> + +<p>Je revins quelques minutes après me placer devant +les deux jeunes gens qui continuaient à se donner la +main et, d’une voix à laquelle je voulus donner quelque +solennité, je dis :</p> + +<p>— Les statuts de mon évêque ne me permettent pas +d’assister au banquet qui se célébrera le soir de vos +noces. Je n’aurai pas le droit de vous y adresser les +souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer +ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez +pour être heureux, laissez-moi vous parler. Et d’abord, +mes amis, réglons nos comptes. Vous me devez quelque +reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir +pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, +de mes remords. Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre +gratitude pour avoir entravé votre amour, de mon +mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de meilleur, +dans tout bonheur, c’est le commencement. En +mariage, les premiers mois sont les plus doux : c’est +le printemps de la vie conjugale. Vous connaîtrez de +grandes joies puisque vous, Camille, vous êtes chrétienne, +puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en +suis sûr, vous viendrez un jour au Christ, sans qui +il n’est point de vraie joie ; puisque aussi vous vous +aimez, et vous aurez le devoir de vous dire : « Si l’abbé +Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions +unis depuis tantôt un an et, sans doute, serions-nous +un peu las de nous tant aimer. » Oui, en retardant +votre bonheur, je vous ai donné ainsi l’occasion de le +mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été, +grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. +Vous conserverez ces choses dans votre âme et +vous me bénirez. Vous me bénirez aussi, quand l’été +du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que +rien ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui +finissent par trop se ressembler, une évolution lente +et subtile se fait dans le cœur des époux. Vous vous +aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement. +C’est alors, quand les premières flambées du cœur +seront tombées, c’est alors que vous aurez tout loisir, +dans la paix de l’amitié conjugale, de vous rappeler +ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre +mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à +votre jeunesse et, quand elles vous seront toutes +apparues, si mon nom se présente à vous, vous ne le +repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, +au vieux solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, +qui, si vous ne lui faisiez l’aumône de votre reconnaissance, +partirait de ce monde sans y laisser personne +pour aimer son souvenir.</p> + +<p>— Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, +monsieur le curé, je pleurerais !</p> + +<p>— Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa +petite main dans la mienne, si le respect ne m’arrêtait +pas, je vous embrasserais, tant je vous aime !</p> + +<p>— Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque +vous m’avez rendu votre estime, je vous demanderai, +comme la seule faveur qui m’importe, d’y ajouter +votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.</p> + +<p>— Accordé d’enthousiasme ! répondis-je.</p> + +<p>— Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien +comme dans les histoires du bon vieux temps ! Pas à +dire, c’est un roman ! Une petite jeune fille férue +d’amour comme pas une ; un grand jeune homme au +cœur de feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. +Heureusement, il est là pour tout arranger, le bon +prêtre qui vous inonde de bénédictions et distribue du +bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les +doigts ! Tout roman a son curé :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aimez-vous les curés ? on en a mis partout !</div> +</div> + +</div> +<p>Vous étiez là, monsieur le curé ; grâce à vous, le +bonheur est sauf ! Croyez-moi, pour faire marcher le +dénouement, vous ne vous y êtes déjà pas si mal pris ! +Vous avez manigancé une de ces petites rencontres +entre les amoureux ! Pour un ecclésiastique, ce n’est +vraiment pas mal ! L’esprit de M. Scribe a soufflé sur +vous. Oh ! pas dans le goût du jour, le roman de votre +mariage, mes petits enfants ! On ne se marie plus dans +les romans, pour protester contre la vie où l’on se +marie trop. Ce n’est pas qu’il serait difficile à nos +tourtereaux ici roucoulant de se mettre à la mode. Si +le cœur vous en dit ! En sortant d’ici, Maxim monte +en voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire +Maxim par morceaux de dessous la voiture. Il n’a que +le temps bien juste de dire à Camille : « Je t’aime », +puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne +petite méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et +la pauvre enfant reste seule avec son hanneton et passe +ses journées à pleurnicher sur la tombe de Maxim.</p> + +<p>— Tu es vraiment gentil ! fit Mlle Camille.</p> + +<p>— Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles +de votre imagination. Nous voguons en pleine réalité +et nous avons le vent pour nous !</p> + +<p>— Ah ! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, +s’écria M. Maximilien. On dirait vraiment +qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a pêché toute sa +vie la sardine, en mâchant du tabac !</p> + +<p>J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la +bonne nouvelle à leur mère. Ils ne se le firent pas dire +deux fois. Ils me quittèrent, laissant après eux un +parfum de bonheur.</p> + +<p>Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui +revenait de chez l’épicier, se rua dans la salle à manger +où j’achevais de déjeuner.</p> + +<p>— Le maire est mort ! fit-elle d’une voix suffoquée.</p> + +<p>— Que me dites-vous là, Prudence ? En êtes-vous +sûre ?</p> + +<p>— Tout à fait sûre, monsieur le curé ! reprit la servante. +C’est M. Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On +était venu chercher des remèdes, mais c’était peine +perdue : le maire était mort… Tenez, ajouta Prudence, +qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement +sur la place de l’église ! Ah ! voilà le garde champêtre +qui vient au presbytère ! Il sonne à la grille. Je cours +ouvrir !</p> + +<p>J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le +couloir :</p> + +<p>— Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort +subitement, ce matin, en se levant. Il s’est plaint, +comme ça, d’une douleur au cœur, puis il est tombé +sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, +pour vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, +enfin, il faut bien rendre service aux gens qui sont +dans le malheur ! Oh ! la République a perdu un de ses +soutiens ! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir +pour maire, à sa place ? Peut-être bien que ce sera le fils +Thury qui sera nommé ! Comme on dit que, depuis quelque +temps, il se met dans le parti prêtre, il ne faudrait +pas lui raconter, monsieur le curé, que j’ai écrit au +pape pour lui donner ma démission de catholique, une +lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme +et trois enfants, vous comprenez, monsieur le curé ?</p> + +<p>— Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, +répondis-je vivement. Je ne puis vous entendre +plus longtemps. Je vais partir immédiatement pour le +château du Randon.</p> + +<p>Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut +quitté, je montai en voiture. J’avais fait la moitié du +trajet quand je vis venir devant moi, sur la route, le +cabriolet du D<sup>r</sup> Garot qui était accouru au Randon à +la première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait +à Romenay. Quand il fut arrivé à quelques mètres de +moi, le médecin ralentit l’allure de son cheval, tandis +que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors +de la capote, le D<sup>r</sup> Garot me cria : « Rupture d’anévrisme ! +Ah ! je l’avais bien dit ! Maladie de cœur ! Et +cet imbécile de D<sup>r</sup> Martinet qui parlait, il y a six mois, +de congestion simple ! Une congestion simple ! Quel +crétin ! Une congestion simple, oh ! oh ! oh ! oh ! »</p> + +<p>Et sur ces ricanements, le D<sup>r</sup> Garot fouetta son +cheval qui partit au galop. Ce thérapeute ne pouvait +cacher sa joie que la mort se fût rangée à son avis et +eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le +maire était son ami : il ne songeait qu’à la déconvenue +du D<sup>r</sup> Martinet ; il exultait.</p> + +<p>Au château du Randon, quand je pénétrai dans la +chambre où le corps de M. Thury reposait dans l’immobilité +éternelle, je trouvai Maximilien et sa mère +frappés de stupeur par cette visite inattendue de la +mort, terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient +jouer parmi nous. Pendant que j’étais auprès d’eux, +Mlle Camille et son frère entrèrent dans la chambre. +La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les +bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien +qui, jusqu’à ce jour, n’avaient pas échangé une +parole, s’étreignirent. Puis, ce fut le silence : silence +toujours solennel des chambres mortuaires, silence +précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient +clos. La flamme d’un cierge posé auprès du lit jetait +des clartés mouvantes par la chambre, sur la figure +décolorée du mort, et de grandes ombres se poursuivaient +sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du +corps et je priai le Dieu qui nous fit dire par son +Christ que ses miséricordes sont infinies. Je lui demandai +de donner à cette âme naturellement honnête +le seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs : +le repos, la paix.</p> + +<p>L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant +du cimetière, j’allai à l’église pour y rédiger l’acte de +décès et je rentrai au presbytère. M. Asseler m’y avait +précédé et m’attendait :</p> + +<p>— Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay +avant-hier. La mort de M. Thury est survenue, +et comme je désirais assister aux funérailles, je…</p> + +<p>— Comment ! demandai-je, vous partez ? Vous abandonnez +votre ministère à Romenay ?</p> + +<p>— Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en +Alsace. Lui seul peut me donner le conseil dont j’ai +besoin, lui seul peut me réconforter, me consoler, +m’aider à refaire ma vie. Ah ! mon ministère ! Après… +ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée ? +Et comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté +aux épouses ! Hélas ! elles songeraient qu’en +venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. Elles +pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher +la vertu, c’est d’éloigner le vice de sa maison ! +Aussi, je m’en vais.</p> + +<p>Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, +il rappela la visite qu’il m’avait faite un mois auparavant +où il m’avait tant parlé d’« elle ». Il y revint. Il +confessa que, depuis longtemps, des soupçons le hantaient. +Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, +avaient été son pain quotidien, les illusions dont il +s’efforçait d’être la dupe, le déchirement qui avait suivi +l’horrible révélation : « Sa femme avait une liaison +avant le mariage ; elle entretenait une correspondance, +poste restante », et les lettres criminelles étaient là, +irrécusables témoins de sa trahison ! Je laissai parler +M. Asseler sans l’interrompre : soutenu par mon attention +compatissante, il ne recula pas devant les plus +douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres +de la jalousie, il poussa la franchise jusqu’à dire qu’il +les connaissait, qu’il les avait souffertes.</p> + +<p>Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander :</p> + +<p>— Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se +repentait ?</p> + +<p>— Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre +suppliante. Je ne réponds pas. Ce matin encore… J’ai +jeté la lettre au feu, sans l’ouvrir.</p> + +<p>— Vous pardonnerez, j’en suis sûr ?</p> + +<p>— Jamais ! fit le pasteur.</p> + +<p>Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix +l’énergie de sa résolution.</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de +fois, depuis la catastrophe, je me suis rappelé notre +entretien sur la route de Romenay, quand nous revenions, +par une belle nuit d’été, du château du Randon ! +Je vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne +savais pas… c’est mon unique excuse ! Bienheureux +ceux qui, pour mieux servir leurs frères, renoncent au +droit d’aimer une femme ! Je m’en souviens comme si +notre première rencontre était d’hier ! Je vous disais : +« Vous êtes, vous, un vieux célibataire. » Il devait y +avoir comme de la pitié dans ces paroles. Si vous en +aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé ! +Je suis seul dans la vie ! Plus seul que vous ! Pour me +consoler du présent, je ne puis me réfugier dans le +passé. Le passé n’est pas un ami pour moi. L’avenir ! +ah ! l’avenir… J’ai aimé… l’amour a avivé en moi le +besoin de tendresse… et je vieillirai sans qu’un cœur +batte avec mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne +pendant mon voyage vers la mort ! L’avenir +m’épouvante… La pitié ! ah ! elle est pour moi maintenant ! +Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure +part !</p> + +<p>— Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que +vous ne m’oubliiez pas tout à fait. Vous avez un ami +au presbytère de Romenay.</p> + +<p>— Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais +de Romenay que d’horribles souvenirs. J’ai tant +souffert à cause d’elle ! Et je souffrirai toujours !</p> + +<p>Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, +les yeux fixés à terre, perdu dans une morne contemplation. +Tout à coup, je vis des larmes glisser le long +de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût sorti d’un +songe torturant.</p> + +<p>— Adieu, dit-il brusquement.</p> + +<p>Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle +accolade.</p> + +<p>Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole +qui pouvait rompre notre silence, je le reconduisis +jusqu’à la grille du presbytère.</p> + +<p>— Adieu ! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.</p> + +<p>Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges +épaules se courbaient comme sous le poids d’une douleur +trop lourde. Il marchait, tête basse, sans savoir +qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à quelque idée +obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa +pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme +le pasteur approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec +précipitation. Sans doute, ne voulait-elle pas offenser +la joie de son prochain mariage par le spectacle de +cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa +porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, +l’apothicaire se demandait quelle attitude il devait +prendre, quel salut il était décent d’adresser au pasteur. +Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la +devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la +main à sa calotte de velours qu’il fit mine de soulever : +à peine l’eut-il touchée qu’il laissa retomber son bras. +Ah ! ce n’était pas le salut d’anéantissement par lequel, +d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais +un salut de commisération, de protection, d’aumône. +M. Cobichet, pharmacien de première classe, ne croyait +pas devoir plus à cette force abattue dont il n’avait +rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut point +cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il +répondit par un coup de chapeau au salut chiche de +l’apothicaire, puis il marcha droit devant lui. Avec +une inexprimable tristesse, je suivis du regard, jusqu’au +moment où il pénétra dans sa maison, cet homme +qui eût donné à ma vie la douceur d’une amitié et que +je ne devais jamais revoir ! Jamais ! ce mot, parfois, +sonne dans notre âme comme un glas !</p> + +<p>Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, +Prudence qui était venue à ma rencontre. Par la fenêtre +de la cuisine, elle avait vu le pasteur me quitter +et s’éloigner.</p> + +<p>— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est +pas la dernière des coquines, cette femme-là, pour +mettre un homme dans un pareil état ! Un bel homme +ma foi ! Ah ! si j’avais été à la place du curé protestant, +je te l’aurais mise dans le chemin, la créature ! Je lui +aurais administré de ces raclées ! Elle serait sortie de +mes mains toute cabossée ! Mais, dame ! c’était bon, +c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était +amoureux ! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris +une femme, ce curé-là ? Quand on est curé, on ne se +marie pas ! Un curé, ça ne doit pas avoir d’autre +femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est +comme l’autre monde, ça devient amoureux, — ils ne +sont pas exempts, quoi ! — Un curé amoureux ! oh ! +oh ! oh ! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à +sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin ? +c’est le bon Dieu ! c’est la religion ! Et ils voudraient +que les curés de chez nous se marient ! A ce qui paraît +qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui s’appelle +je ne sais pas comment : Ragnut, Ragut, Rognut, +enfin un nom à mettre dans une casserole, et dont je +voudrais prendre la tête pour ramasser mes araignées ! +Les curés de chez nous mariés ! ah bien, par +exemple, ce serait du frais ! Ils pourraient chercher des +servantes convenables ! Ce n’est toujours pas moi qui +irais laver leur vaisselle et secouer leur paillasse ! Toute +la journée, que j’entendrais : « Mon p’tit chat » par-ci, +« mon p’tit loup » par-là ! Et hardi ! je t’embrasse ! chez +un curé ! dans un <i>précipitère</i> !<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> oh ! oh ! oh ! Je voudrais +bien voir ça, une grande bringue de femme qui +donnerait, comme ça, des noms d’animaux à monsieur +le curé et qui vous appellerait « mon chéri ! » Mon +chéri ! à un curé ! si ce ne serait pas un <i>escandale</i> ! Ah ! +mon balai ! Et qu’elle laisserait traîner ses affutiaux<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> +dans la maison !… Un chignon sur le prie-Dieu ! le bréviaire +de M. le curé sous des falbalas ! des falbalas dans +la bibliothèque ! des falbalas pendus au cou de la +statue du Saint-Père le Pape ! En voilà une chambre +pour un curé ! Faudrait prendre de l’eau bénite avant +d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là dedans ! Et +après, M. le curé pourrait aller dire sa messe : comme +ça, le bon Dieu aurait les restes ! Un curé marié ! oh ! +oh ! oh ! oh ! Aussi vrai que je vous le dis, monsieur le +curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait le monde, ça +dégoûterait le bon Dieu !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Presbytère. (<i>Traduction de l’abbé Blondot.</i>)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (<i>L’abbé +Blondot.</i>)</p> +</div> +<p>Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant +les épaules et en proférant des paroles véhémentes.</p> + +<p>J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la +porte restée entr’ouverte, j’entendis Prudence qui +tourmentait les casseroles et déversait sur elles son +indignation.</p> + + +<p class="c gap small">FIN</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">PARIS<br> +<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br> +8, rue Garancière</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79046-h/images/cover.jpg b/79046-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8656804 --- /dev/null +++ b/79046-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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