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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***
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+ JULES PRAVIEUX
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+ UN
+ VIEUX CÉLIBATAIRE
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+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ 8, RUE GARANCIÈRE--6e
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+ Tous droits réservés
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+L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers.
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+DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+ Mon Mari. 4e édition. Un vol. in-16. 3 fr. 50
+ Oh! les hommes! (Journal d’une vieille fille.) 5e édition.
+ Un vol. in-16. 3 fr. 50
+ Séparons-nous. Journal de l’abbé Blondot. 4e édition. Un
+ vol. in-16. 3 fr. 50
+ Au Presbytère. 4e édition. Un vol. in-16. 3 fr. 50
+ Ami des jeunes. Un vol. in-16. 3 fr. 50
+ (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
+ Monsieur l’Aumônier. 2e édition. Un vol. in-16. 3 fr. 50
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+PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12091.
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+A MON FRÈRE
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+Affectueusement.
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+PRÉFACE
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+... M. Jules PRAVIEUX a voulu prouver que l’Église catholique a raison
+d’imposer le célibat à ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit
+pas être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque chance d’être
+ridicule. C’est le fond même de tout le roman et à quoi M. Pravieux
+s’attache avec une persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont
+des qualités peu communes. Je ne serais pas étonné que M. Pravieux eût
+puisé l’idée de son roman dans _l’Aînée_ de M. Jules Lemaître, qui,
+quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable aux protestants.
+C’était déjà à ce point de vue, très important et qui certes n’a rien
+qui le puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé M.
+Lemaître.
+
+Le mariage des prêtres peut se défendre, sans aucun doute, et il a été
+longtemps l’usage de toute l’Église chrétienne; mais il risque de rendre
+le prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, et cela est
+singulièrement à considérer. On demandait à un célibataire endurci:
+«Décidément, pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part toute défaite,
+toute échappatoire et tout alibi forain, pourquoi ne vous mariez-vous
+pas?
+
+--Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie pas parce que j’ai assez
+de mes propres ridicules.»
+
+C’est une réponse qui a sa profondeur et une raison qui est raisonnable.
+Avez-vous remarqué, en effet, cette inéquitable distribution des choses,
+qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes au milieu de
+leurs récriminations contre le sexe fort? Les ridicules du mari ne
+rejaillissent pas sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent
+le mari de la tête aux pieds. Un mari est un sot; sa femme, brillante et
+spirituelle, ne s’en ressent pas le moins du monde et toute la grande
+ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, un escroc;
+sa pauvre petite femme est plainte, et, d’être plainte, n’en est que
+plus respectée et plus aimée.
+
+Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un peu la différence. Il
+n’est aucun ridicule, aucun travers, aucun vice de la femme qui ne
+couvre le mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être que l’on
+accorde au mari quelque autorité sur sa femme, puisqu’il est responsable
+de toutes les sottises de celle-ci. Mais poursuivons.
+
+Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, il convient, dans
+certaines fonctions où il n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme
+ne soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas des prêtres seulement
+qu’il s’agit. Partez des bas échelons et remontez tout le degré, vous
+verrez comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un terrassier soit
+ridiculisé par la mauvaise conduite ou seulement par les excentricités
+de sa femme? Il n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit employé,
+à qui on ne demande que de gratter du papier avec correction, soit
+ridiculisé par sa femme? Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses
+collègues, et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une affaire grave.
+
+Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, qu’un préfet, qu’un
+professeur soit ridiculisé par sa femme, il importe déjà beaucoup.
+
+L’officier sera chansonné par les officiers subalternes; le magistrat
+sera moqué par les avocats toutes les fois que se présentera un procès
+de séparation, de divorce, de coups, sévices ou injures graves. Le
+préfet sera la fable de son département; et il ne convient pas qu’un
+préfet soit une fable. Il doit être comme la charte. Il doit être une
+vérité. Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves et trouvera
+des inscriptions du genre burlesque et des _graffiti_ du genre gai sur
+son tableau noir. Consulter le _Mannequin d’osier_ de M. Anatole France.
+
+En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa femme; dans certain
+nombre de fonctions sociales, le fonctionnaire ne doit pas être
+ridicule; donc il y a danger à ce que certains fonctionnaires soient
+mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les fonctionnaires qui
+détiennent une certaine part d’autorité morale, qui doivent la détenir,
+et qui, à se marier, risquent de la perdre.
+
+Jugez un peu si le danger est grand quand il s’agit d’hommes qui doivent
+avoir, non seulement une autorité morale, mais une autorité mystique! On
+parle toujours, en cette question, de la confession. On n’a pas tort. Il
+est bien certain qu’une femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance
+ou quelque hésitation à se confesser à un homme qui peut être sous la
+domination d’une femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se
+demander si ce n’est pas à la femme du prêtre qu’elle va se confesser
+indirectement. Mais, en vérité, c’est un côté secondaire de la question,
+et je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux n’en parle pas, ou
+n’en parle que par lointaine allusion.
+
+Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de l’autorité morale
+du prêtre. Grégoire VII a voulu tout simplement doubler, d’un seul coup,
+l’autorité morale du sacerdoce; et il faut convenir qu’il y a
+parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église
+grecque est le plus souvent un très honnête homme, parfaitement digne de
+respect, d’estime et de confiance; mais ce n’est, en somme, pour ses
+fidèles que quelque chose comme un magistrat ou un professeur. C’est un
+égal qui, le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve chez
+lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis personnels, et les mêmes
+sottises que M. le pharmacien, ou M. le quincaillier.
+
+Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment des
+vingt-quatre heures qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout
+le sens de ces mots: _il n’a pas de personnalité_. Il n’a pas une part
+de sa vie pour ses fonctions et une autre qu’il se réserve et où il ne
+faut pas aller jeter les yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie
+privée. On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et l’homme, et il
+n’a pas des moments pour être homme et des moments pour être prêtre. Il
+est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu.
+_Il n’a pas de personnalité._ Il n’est pas un clerc; il est le clergé.
+Il n’est pas un ecclésiastique, il est l’Église.
+
+Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il n’aurait pas de femme,
+«s’habillant tantôt comme un parapluie et tantôt comme une sonnette»,
+pour employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils «courant le bal
+la nuit et le jour les brelans», ni de fille portant de petites toques à
+plumes d’autruche sur ses cheveux ébouriffés et fumant des cigarettes;
+toutes choses qui peuvent arriver au plus honnête ministre du monde.
+
+Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les deux côtés d’une
+question. On nous dira: «Si quelquefois la famille d’un homme lui ôte
+quelque chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, elle ne lui
+en ajoute pas? Une femme de prêtre secourable, charitable, bonne
+conseillère, femme de vertu et de dévouement; une fille de prêtre douce,
+aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur les lèvres des
+malheureux; une famille de prêtre donnant l’exemple des vertus
+familiales et enseignant par l’exemple ce que c’est qu’une
+famille,--n’est-ce pas un merveilleux élément de salubrité sociale, de
+moralité sociale et de progrès social, et le patriarche de cette
+famille-là n’est-il pas le prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive,
+le véritable «chef de la prière» et chef de la morale?
+
+Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce monde est affaire de
+statistique. Regardez autour de vous et comptez les familles de vos amis
+et connaissances qui répondent au tableau de sainteté que je viens de
+tracer d’une main inhabile. Vous en comptez beaucoup? Incontestablement
+cette famille-là est une _réussite_ excessivement rare. Or, songez que,
+pour que l’autorité du prêtre fût, non diminuée, mais augmentée par le
+mariage, il faudrait que toute famille de prêtre fût cette réussite-là.
+Et songez que si la famille du prêtre n’est pas ce que je viens de dire;
+s’il s’en faut d’un point; si, la femme étant une sainte, la fille est
+une éventée; si, la femme et la fille étant des saintes, le fils est un
+coureur ou seulement un cocodès, voilà le prestige fort entamé.
+
+C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas voulu courir, c’est
+ce jeu, qu’après expérience faite, elle n’a pas voulu jouer. En
+philosophe très impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à son
+point de vue, qu’elle a vu très clair dans son intérêt.
+
+Émile FAGUET,
+
+de l’Académie française.
+
+
+
+
+UN VIEUX CÉLIBATAIRE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que
+j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des
+gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je
+promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de
+mon style. Non! Dieu merci, je ne suis pas «romanesque»! Il y a beau
+temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir
+société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là! Il y a beau
+temps que j’ai dit au bon sens: «Tu es mon frère», et que, me tournant
+vers la vérité, je lui ai déclaré: «Tu es ma sœur.» Quand on s’est
+choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries
+des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais.
+J’entends conter une «histoire arrivée», pour parler comme le bedeau de
+mon église.
+
+J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière
+leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux
+prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité
+et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un
+«roman» dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes
+yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais.
+Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité,
+quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle
+pas propice? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui
+s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la
+continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et
+par actions. Des prêtres hélas! qui désertèrent la chasteté, invectivent
+le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais
+leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là! Ils ont juré
+d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant
+de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux «aspirations de la
+société moderne»! Ils le disent dans les gazettes et nous
+abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous
+offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle,
+lorsqu’on a de grands loisirs, on peut--si cela ne vous contrarie pas
+trop--entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur
+garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées.
+D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses,
+interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et
+les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes: «Votre
+horloge retarde!» leur crient-ils. «Avancez à l’ordre! Allons, un fort
+coup de pouce et vous serez sauvés: c’est moi qui vous le dis!» Mais le
+pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et
+les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils
+refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se
+marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les
+badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler
+leur curiosité. Un prêtre qui se parjure! Trouvez-vous donc que ce soit
+spectacle si drôle?
+
+Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la
+continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont
+de grands nigauds! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma
+main d’une plume! Je ne parle, bien entendu, que des «évadés» qui ne
+savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des
+martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les
+sutures; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner
+les prêtres dans les précipices du mariage! Les autres, je les plains et
+ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous
+devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous,
+au lieu de maudire.
+
+Et maintenant, «ami lecteur», comme disaient, au temps des diligences,
+les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous,
+puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la
+bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier
+plan.
+
+Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser,
+mesdames: je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe,
+rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier: «C’est grand
+dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau.» Jamais, je
+le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a
+été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être
+désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une
+métaphore aimée des prédicateurs, «transportez-vous par la pensée»
+jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre
+serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les
+contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête
+carrée; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle
+ne s’était pas montrée parcimonieuse! Ah! bien oui! Afin que je puisse
+me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds,
+point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts
+à s’éteindre. Et quelle bouche! Non, je ne vous dis point qu’elle va
+d’une oreille à l’autre: ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé
+belle! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret!
+Oh! elle n’avait qu’à ne pas se gêner! Pendant qu’elle y était!...
+Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la
+cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux.
+Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la
+campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles
+doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de
+naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se
+noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous
+ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire,
+et c’est pourtant la réalité: le nez, chez moi, est fin, discret, d’un
+dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui
+me vaudra bien quelques mois de purgatoire! On m’a dit souvent que
+j’étais un peu... Allons, pourquoi tourner autour? Pourquoi reculer,
+puisqu’il faudra en venir là? Je ramasse mon courage et je dis la
+vérité, d’un seul coup: j’appartiens à la tribu des gros
+ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et
+d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse: «En voilà un
+qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs!» Idiots! Sans doute, pour
+édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et
+aplatis comme la grappe sous le pressoir! Est-ce ma faute à moi si je
+n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules
+de déménageur? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne
+voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation,
+un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un
+ovale tout à fait manqué? Ah! que vous la connaissez peu! Sur ma figure
+trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a
+répandu un certain air d’innocence et de simplicité! Je sais qu’on
+murmure autour de moi: «L’abbé Blondot, oh! un bien brave homme! Par
+exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz!» C’est bon, c’est
+bon: causez toujours, messieurs les malins! Il vaut mieux porter, sur sa
+figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que
+d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses
+contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les
+couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi
+ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait
+point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point.
+Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se
+met-il pas en frais de duplicité! Il m’a été donné de surprendre le
+secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui
+restaient obstinément cadenassées pour d’autres.
+
+Je vous entends m’interpeller: «Allons, monsieur le curé, vous nous avez
+décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de
+raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu! Oui,
+mais quelle âme habite cette forte maison? Quelle espèce d’homme
+êtes-vous?» Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux
+garçons: notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans
+la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de
+nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers
+originels croître et embellir librement: comme chacun des époux doit,
+avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin,
+serait trop lourd! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la
+solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à
+l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les
+presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point
+mon cas. Né banal, je suis resté tel: je ne constitue pas une «curiosité
+psychologique». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans
+les recoins de mon «moi», une singularité ni qui soit bien séduisante et
+dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et
+que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous
+les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le
+jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la
+cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux
+invisible, j’ai juré d’être chaste: j’ai tenu mon serment. Quand je
+songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de
+m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la
+paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu
+de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints,
+et que je suis donc loin d’eux! Des saints, je n’ai guère, hélas! que la
+bonne humeur--les saints ne sont pas tristes.--Cette gaieté de l’âme, je
+ne me reconnais aucun mérite à l’avoir: c’est chez moi un don de nature.
+Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me
+fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante
+fois sept fois!
+
+Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions
+tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou
+un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas
+effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout
+bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous,
+sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri
+de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos
+petites vertus! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un... ah! mais
+je m’arrête! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant
+que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand
+temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous
+introduire avec moi!
+
+Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros
+village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille
+habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que
+cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage
+qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le
+fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre
+avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais
+sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de
+là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où «ma
+paroisse» est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent
+de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et
+métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la
+tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe
+d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais
+la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée.
+Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême
+de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui
+tourne, qui se replie, qui «vire». Elle frôle les ajoncs qui saluent de
+la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le _Gloria Patri_. Elle
+donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle
+saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins
+de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le
+vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier
+des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes
+s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes
+paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages.
+Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons
+encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les
+maisons n’y ont pas de façade insolente: plusieurs sont couvertes de
+nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs
+que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les
+ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies
+vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous
+rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En
+passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous
+apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui
+dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour
+aboyer. Nous serions bientôt dans la «rue du bourg», le «boulevard» de
+Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir
+boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme
+Richard, notre «modiste» qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez
+plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères
+quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous
+en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent,
+tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes,
+de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole
+de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La «rue du bourg» nous
+conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se
+serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur
+mère; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y
+venir? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les
+gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils
+offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur
+admiration. Vous vous croiriez menacé: il faudrait vous rassurer. Je
+n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne
+suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.
+
+Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de
+Romenay! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille
+qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à
+l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle
+dénomment «l’amour». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient
+violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là
+spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher
+plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des
+vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si
+je rapporte ce «fait divers» sentimental, ce n’est point pour le seul
+plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la
+noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas
+s’épouser? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes
+mes forces, à ce mariage! C’est de mon obstination à refuser qu’est née
+l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de
+patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour!
+
+En ce temps-là florissait M. François Thury, «propriétaire-cultivateur»,
+conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était
+un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à
+la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de
+Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec
+l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure
+complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des
+mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose
+d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu
+étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un
+paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré
+parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs
+aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore
+quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il
+montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et
+gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories: celles
+qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il
+faisait aux seules premières l’honneur de les lire: les autres, sans
+doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il
+voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et
+misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il
+pas très éloigné de se croire un savant: grave erreur qui, pourtant,
+trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de
+l’esprit, me traiter d’«éteignoir», mais vous me concéderez bien que les
+grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M.
+Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un
+immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées
+des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire
+une suffisante justice en la qualifiant d’«idiotie», lorsqu’on se plaît
+à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait
+besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury
+se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point,
+il s’en éloignait: pour être un savant, il ne lui manquait que la
+science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin! Je
+vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti
+d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de
+plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse
+irraisonnée et violente que tout rural voue à son «bien», mais il lui
+répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain.
+Il méprisait les moyens perfides et avilissants: témoignage d’une âme
+naturellement honnête! Il restait fidèle à sa race par le culte de la
+probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit,
+en style d’épitaphe: «Il était bon époux et bon père et très dévoué à
+ses amis.» Et c’eût été la simple vérité!
+
+Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris
+que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se
+croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves
+l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de
+n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se «faisait la
+main» (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions
+municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M.
+Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de
+ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu
+romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé
+Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans
+l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot «l’Éminence grise», quand
+nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père
+Joseph régentaient la commune. Ils «travaillaient» la matière électorale
+pour les futurs triomphes: ils sablaient le chemin par où devait passer
+le succès. Ah! le labeur était ardu, parfois! Dans ce Romenay où
+l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait
+apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir
+été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs
+contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces
+de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M.
+Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas! ne faisait
+pas de lui un phénomène dans son espèce: il se révélait menteur en
+politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs
+et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît?
+Secouez un prunier chargé de fruits mûrs: il tombe des prunes. Secouez
+un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire
+couvert de promesses: il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas
+mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand--c’est un
+exemple--dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux
+gens de Romenay: «Peuple, on te trompe! Les curés sont des exploiteurs,
+des affameurs: ils veulent te faire manger du foin!» j’affirme qu’il ne
+croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de
+moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire
+mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin; mais peu à peu,
+M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de
+moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la
+phrase belliqueuse: «Peuple, les curés veulent te faire manger du foin!»
+au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième
+fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple
+électeur comme aussi vain, aussi «dentiste» que quand il l’avait émis
+dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé
+préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui
+lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme
+probable--qui sait!--comme certaine, la réalisation du rêve clérical:
+réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses
+songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à
+lui passer le licol au cou! Visiblement, la bonne foi de M. le maire
+faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il
+sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une
+sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de
+l’ingénuité.
+
+Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury
+souffrait d’une infirmité redoutable: il était né «anticlérical» et le
+mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc--cruelle phobie!--le
+tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le
+maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de
+science nous ont tant de fois signalé: l’homme des cavernes féroce et
+vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui
+et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah! qu’il devait les
+regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se
+nourrissait de ses ennemis! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne
+pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales,
+dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et
+boire dans le crâne d’un archevêque! Sous ce langage un peu
+hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité:
+M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas!
+j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation.
+
+Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de
+mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement
+trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été
+souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même
+prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se
+calmait pas! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point! Il
+interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à
+l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me
+saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me
+défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et
+l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me
+révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les
+jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues
+s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point,
+apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des
+soufflets plus sonores! Je devins pugnace.
+
+Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay,
+je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à
+mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des
+bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait
+de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois,
+avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les
+fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe
+d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession
+quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui
+traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le
+bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les
+unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les
+jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour
+donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires
+municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple! On
+hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En
+passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui
+est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait
+à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes
+hérissées d’allusions: «_Ab insidiis diaboli_ (des embûches du démon).»
+Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de
+chœur, répondait: «_Libera nos Domine_ (délivrez-nous, Seigneur).» Et le
+forgeron reprenait: «_A peste, fame et bello_ (de la peste, de la faim,
+de la guerre).» A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit
+abbé Rosette répliquait de son timbre grêle: «_Libera nos, Domine_
+(délivrez-nous, Seigneur).» La procession, après avoir suivi, dans toute
+sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et
+entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous
+fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que
+portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une
+demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait
+faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire.
+Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur
+Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis
+de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin
+clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance,
+ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur
+l’oreille gauche (tout Romenay le savait: c’était, chez le sieur
+Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un
+foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux
+courroucés. Ah! il était terrible à voir, M. le garde champêtre! Quand
+il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et
+de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de
+détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles
+larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le
+garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et
+s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un
+coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si
+elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur
+terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur
+d’éloigner de nous «la guerre». Il leur semblait que ce fléau se montrât
+à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde
+champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de
+paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre
+coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me
+comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara
+dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte
+d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil
+municipal. Ah! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les
+conseillers municipaux comme de tout petits garçons! Si, pour les
+régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs
+étaient bien sages. Quand «Mossieu le maire» ouvrait la bouche pour
+faire une proposition, les représentants de la commune prenaient
+aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient
+toujours «_Amen_». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat: Romenay
+les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant
+lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M.
+Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain
+communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle
+insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre.
+Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître
+qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur
+la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint
+terrible. Hélas! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut
+battu, à plate couture, par _l’autre_!
+
+Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses
+quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire
+se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement.
+Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au _Café de la
+Lumière_, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris
+place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans
+notre diocèse veut qu’à l’«Offertoire», les assistants se rendent à la
+grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le
+maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui,
+à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la
+Révolution: dans les occasions où la mort d’un de ses proches
+l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il
+restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je
+me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église
+sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment
+de l’«Offertoire» fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants
+vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du
+servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le
+maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche,
+il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas
+le temps de se ressaisir: il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout
+Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du
+fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me
+trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil
+bleu lançait de la flamme. Ah! si j’eusse été d’étoupe! Comme il devait
+le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage! Moi, je me
+disais: «Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit
+crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout.
+Assurément, Torquemada eût trouvé mieux.» Ma figure gardait cet air
+ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon
+genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me
+hausser dans les sympathies de M. le maire! Hélas! je devais tomber plus
+bas encore!
+
+Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même
+voiture. C’était une façon de _victoria_ qu’il avait achetée à la vente
+mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se
+tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège
+pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était
+trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour
+stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses
+habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués
+cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il
+l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait
+derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à
+la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les
+adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette
+faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il
+pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de
+bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège
+des «bons» électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une
+crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le
+souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation.
+
+Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée! Messieurs les
+loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels
+qu’on en voit aux foires, dans les baraques de «jeux de massacre». Ils
+l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet: soutane noire,
+ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du
+mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au
+chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux
+paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix
+heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et,
+là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils
+savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision
+et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria
+de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les
+eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et,
+silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la
+voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien.
+Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout
+enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune,
+se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A
+la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le
+respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les
+bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait: il
+prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et
+les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté
+vraiment réconfortante: M. le maire, renommé pour sa haine fervente des
+prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste
+ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des
+«bons» électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal.
+Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville
+fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des
+gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des
+«bons» électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur
+progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le
+seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les
+hanches, afin de pouvoir mieux rire.
+
+Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien
+et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des
+rêves glorieux: «Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple
+m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur
+le réseau français.» M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et
+se dirigea vers l’hôtel des _Deux Ponts_. Il devait y assister à un
+banquet que les «ministériels» de la ville offraient au préfet du
+département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le
+conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait
+s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la
+France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de
+Romenay «mon cher ami». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure
+de l’hôtel des _Deux Ponts_, le préfet, entouré des notables de
+Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les
+remises étaient à droite, dans la cour: M. Thury dut faire tourner sa
+voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le
+mannequin ensoutané leur apparut; l’éclat de rire fut immense et nul ne
+songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron,
+et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury:
+
+--Vous aussi! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié!
+rallié! rallié! Rallié à la politique de Sa Sainteté!
+
+--Mais, monsieur le préfet... je ne comprends pas, fit M. Thury très
+surpris.
+
+--Vous ne comprenez pas! reprit le préfet, vous ne comprenez pas!
+Comment! vous en êtes à trimbaler les curés! Regardez donc un peu
+derrière votre capote!
+
+M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le
+mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire--je l’ai su,
+depuis, par un des témoins de la scène--s’empourpra. Les veines de son
+front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing: «Ah! il me le
+paiera! C’est encore un coup du curé!»
+
+Eh bien, je le déclare: M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je
+soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens «mauvais»
+électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on
+s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions
+délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux
+conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette
+en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses.
+
+--C’est peut-être un tel, disais-je.
+
+--Ah! elle est bien bonne, elle est bien bonne! faisait le petit abbé
+Rosette.
+
+J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair
+que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si
+l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout
+au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur
+d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été
+obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si
+drôle et la victime d’ailleurs si bien portante! (Vous savez aussi bien
+que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait,
+dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au _Café de la
+Lumière_ où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury
+déclarait: «Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’_oremus_!» Ces propos
+me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais: «Oh!
+les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés!»
+
+Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay,
+étaient à ce point tendus: on se demandait à quel acte d’insigne malice
+allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de
+vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon
+journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands
+pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par
+l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de
+logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par
+l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait
+des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés
+de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix
+oppressée:
+
+--Le voilà! Le voilà, monsieur le curé! Sauvez-moi, sauvez-vous! Pour
+sûr qu’il vient vous rouer de coups!
+
+--Qui? qui? demandai-je très calme.
+
+--Le maire! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous! sauvez-vous! Il est dans
+le corridor et il vous demande!
+
+--Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et
+dites-lui que je vais le rejoindre!
+
+--Dans votre chambre! dans votre chambre, ciel du Seigneur! fit-elle;
+mais il vient pour vous assommer!
+
+Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement,
+elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la
+charmille.
+
+--Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il
+vous touche, vous cognerez!
+
+--Prudence, Prudence! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous
+qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous? Je suis curé, M. le
+maire est mon ouaille: en vérité, quelle singulière houlette j’aurais
+là! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas,
+Prudence.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus! Ça sent
+le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit!
+
+--Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay!
+
+J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me
+dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait
+debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore
+qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère
+inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit:
+
+--Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous.
+
+--Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la
+main un grand fauteuil de reps rouge.
+
+M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son
+chapeau, et tout aussitôt:
+
+--Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.
+
+--C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire
+me prend un peu à l’improviste.
+
+Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire:
+
+--Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société
+religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de
+mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une
+et à l’autre?
+
+Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération
+pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh! quoi! cet ardent sans-culotte
+venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout
+comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution
+épiscopale! Je fus quelques secondes sans répondre.
+
+--Monsieur le maire... dis-je, veuillez me laisser le temps de me
+remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que
+votre visite me causât tant de plaisir.
+
+--Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous
+avais pas donné lieu d’espérer... Que voulez-vous? Ce n’est point
+infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne,
+certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour
+reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La
+religion a du bon... pour les femmes, par exemple! On ne doit pas
+attenter à la liberté de conscience: c’est un des principes de la
+Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion
+politique...
+
+Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur
+laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle
+donc été pour lui le chemin de Damas? J’écoutais avec ravissement.
+
+Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé:
+
+--Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je
+suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer
+l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez
+le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de
+la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de
+Sainte-Philomène.
+
+--Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire!
+
+Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque
+force, puis je retournai m’asseoir en face de lui.
+
+--Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des
+concessions, je mettrai une petite condition au désarmement.
+
+--Parlez, monsieur le maire, parlez.
+
+Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit,
+baissant le ton de la voix:
+
+--Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec
+Mlle Ferrandière.
+
+Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination.
+
+--Mais... monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais
+obstacle à ce mariage?
+
+--Oh! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que
+j’en suis sûr! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son
+consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans
+le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit
+faire.
+
+--Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi?
+
+--Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien
+et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre
+pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le
+mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez
+mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur
+donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve
+Ferrandière se confesse à vous...
+
+--Oh! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans
+cette voie! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la
+confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à
+vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne
+point la respecter.
+
+M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.
+
+--Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous
+demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur
+la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre
+chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé! Je suis si désireux de voir
+aboutir ce projet d’union!--vous devez savoir que les deux jeunes gens
+sont résolus à s’épouser.--Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes
+idées; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et
+sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant
+tout! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a
+une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un
+changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si
+gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me
+disais: «Voilà un garçon qui est amoureux!» C’est une maladie qui est
+bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement.
+Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état.--«As-tu
+des dettes?» lui demandai-je.--«Non, père», me répondit-il.--«Si tu
+t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien
+que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens
+pas.--Je suis très bien ici», me disait Maximilien. J’avais lieu d’être
+surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire,
+que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à
+considérer notre village comme un exil.--«Te serait-il agréable de
+voyager? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de
+la Hollande. Veux-tu de l’argent?--Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste
+pas: je ne suis nulle part mieux qu’ici.» Je ne comprenais pas, je vous
+l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère,--vous savez si une mère
+est habile à confesser son fils,--il nous avoua qu’il aimait Mlle
+Camille Ferrandière et qu’il en était aimé; que son plus grand désir,
+que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière,
+conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse,
+monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire.
+
+--Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.
+
+--Ah! je le savais bien! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle
+considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune
+fille, en vous opposant à leur bonheur? Je ne m’arrête pas un seul
+instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non; non,
+c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces
+deux enfants! Mais alors, pourquoi? Si vous saviez, monsieur le curé,
+comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir
+son enfant! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi,
+dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai
+donnés! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit
+homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver
+ses pratiques religieuses, à railler sa foi? Ah! monsieur le curé, c’est
+qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les
+convictions sincères! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour
+moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée
+par une mère très... très dévote, que de le laisser entrer dans une
+famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis? Je consens à
+ce mariage: bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui
+l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de
+mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le
+curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas
+m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me
+promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins
+ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est
+pas l’homme politique qui vous prie; c’est un père qui vous demande de
+ne point entraver le bonheur de son enfant.
+
+M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence,--vous ai-je dit qu’il
+était disert?--allait me réduire et me dompter; mais, très vite, je me
+repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente:
+
+--Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous
+prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me
+tenir dans mon rôle! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la
+réconciliation! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à
+l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire
+l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point
+vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour
+des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire
+connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous
+dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme
+veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a
+placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil
+que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon
+concours ou même ma neutralité.
+
+--Même la neutralité? dit M. Thury vivement.
+
+--Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non
+seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois
+dans l’obligation de m’y opposer en conscience.
+
+--Et pourquoi fit M. Thury.
+
+--Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me
+trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder
+et je vous supplie de croire que j’en souffre.
+
+--Votre résolution est définitive? demanda M. le maire.
+
+Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton
+de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point,
+pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury
+s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le
+plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir.
+Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur
+moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau.
+
+--Vous avez bien pesé les conséquences de votre... obstination? dit-il.
+
+--Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque
+je n’ai pas le droit de les empêcher.
+
+--Ah! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes! Alors, entre vous
+et moi, c’est la guerre, la guerre à mort?
+
+--La guerre! Que voulez-vous dire? Mais, de la guerre, je n’en veux pas!
+Quoi! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience
+je ne puis vous rendre, vous me menacez!
+
+--Vous entendrez parler de moi, monsieur!
+
+Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui
+bataillent en moi: le sage fut encore une fois vaincu et _l’autre_ me
+souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer:
+
+--Oh! dis-je, des menaces! Je vous mets au défi d’inventer une
+taquinerie inédite, une vexation non défraîchie! Vous vous croyez donc
+capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau? Les Romains, vous le
+savez, n’aimaient point les «cléricaux», qu’en ce temps-là on appelait
+tout simplement les «chrétiens». Pas un seul procédé qu’ils n’aient
+employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez
+pas mieux que les Romains, monsieur le maire!
+
+Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait
+en lui:
+
+--Oh! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête,
+pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais,
+cette engeance-là!
+
+--Elles étaient bien trop charitables pour cela! dis-je, haussant le ton
+de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs
+successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient
+beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si
+elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles
+se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les
+cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles
+voulaient le bonheur du peuple!
+
+M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me
+parut qu’il cherchait dans «la gibecière de son entendement» quelque
+lourde insolence à m’asséner en plein visage.
+
+--Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un
+pasteur protestant.
+
+Je saluai cette menace d’un éclat de rire:
+
+--Ah! ah! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance! Mes félicitations,
+monsieur le maire! Je l’avoue: elle n’est pas renouvelée des Romains
+celle-là! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur!
+
+M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une
+certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute,
+par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la
+porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa
+main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue
+d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer
+pour ma défense!
+
+--Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez
+prise!
+
+Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa
+tête son vaste chapeau et partit sans saluer.
+
+
+
+
+II
+
+
+Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation
+déborde: «Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à
+se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à
+deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment? Qui s’aiment! Ces
+gens-là se soucient bien d’une pareille considération! Ah! que voilà
+bien les curés! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans
+les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si,
+du moins... et patati et patata.» Pour peu que vous ayez de la
+littérature, vous proférez:
+
+ Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots!
+
+Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu! Attendez
+que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous
+fâchez pas, vous saurez tout.
+
+Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai
+rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le
+nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon
+avait vingt-sept ans. Il était «avocat à la cour d’appel de Paris».
+C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la
+bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs
+leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il? On ne savait. En tout cas,
+il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été
+guillotiné. Les «mauvais» électeurs de Romenay s’en allaient répétant
+que le «fils Thury» n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion
+des «avocats sans causes». On dit--c’est le fils de Mme Ferrandière,
+avocat lui-même, qui m’a documenté--que ce bataillon fameux se compose
+d’adolescents et d’hommes mûrs: ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi
+pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée.
+Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de
+l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les
+enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle! On les voit
+passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la
+vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et
+les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre: ce sont des
+avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres
+où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands
+mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos,
+lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent
+la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore
+récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe: il leur arrive
+alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés
+dans un geste de tragique éloquence. Oh! les braves gens que ces Don
+Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent
+toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive
+d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des
+fleurs de rhétorique! Oh! les braves gens qui, tous les matins, en se
+levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers
+pendus à leur sonnette!
+
+A Romenay, les épouses des «mauvais» électeurs ne faisaient qu’un cœur
+et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le «fils Thury»
+appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles
+ne se gênaient pas pour dire que «Monsieur Maximilien» n’était point
+tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres,
+plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez
+bien ce type masculin qu’on appelle un «bel homme». Visage aux traits
+réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe,
+forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une
+tête léonine: l’ensemble manquait peut-être d’originalité, «de
+personnalité», mais je ne veux point chicaner: le jeune Maximilien était
+beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman! Il
+était de haute stature et de charpente solide, je vous assure! On
+sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et,
+j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les
+digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques! Lui aussi, M.
+Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y
+pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il
+avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues
+barbes: c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs
+convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système
+pileux: Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings.
+Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits
+Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se
+nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans
+les «partis avancés». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa
+barbe et aussi ses idées: en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien
+était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui
+chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la
+chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un
+homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes: dans la
+première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout
+jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société
+telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à
+tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner: il a même une
+propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps
+d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la
+seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en
+«isme» l’enchantait de moins en moins; de moins en moins, il se croyait
+appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il
+poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce
+jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de
+dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et
+même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon
+plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire
+dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était
+pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la
+liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en
+revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un
+accent où il y avait du dépit et de la pitié: «Ce pauvre Maximilien! Il
+se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de
+débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi!»
+
+Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M.
+le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que
+tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme: esprits
+d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième
+siècle. L’avez-vous remarqué? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous
+trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y
+a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus
+sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent
+fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi,
+je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous
+le capuce blanc, jaune ou gris, donnant «un coup de main» à Torquemada.
+Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury,
+la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon
+gaillard avait lu Renan: peut-être même l’avait compris. Il consentait à
+voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de
+l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux
+forcenés de la libre pensée: avec une onction tout ecclésiastique, il
+leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si
+furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne «comprenaient pas».
+Ils furent nombreux les «intellectuels» qui se trouvèrent compromis dans
+le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance: Maximilien s’était
+délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne
+«comprenait» pas. Ne pas comprendre, lui! Allons donc! C’était bon pour
+papa!
+
+Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître
+l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au
+commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche
+annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte
+de l’église, et là ils goguenardaient: ils raillaient la candeur
+gothique des «bonnes femmes», des «rustres» qui allaient à la messe:
+«Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire!» Les temps sont
+changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois,
+les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et
+c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui
+goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut
+croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur
+sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti
+de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est
+devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. «C’est
+bien porté», dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se
+rencontre avec des gens «comme il faut». La libre pensée fleure
+l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri: se séparer
+d’elle est un signe d’«éducation». Maximilien était enclin, depuis sa
+conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre:
+il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance
+des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait
+distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point
+sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses
+délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître
+sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des «repus»;
+aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il
+toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu
+avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur
+publique. Ah! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à
+travers la ville les épouses des «mauvais» électeurs! Selon elles, le
+trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson
+de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il
+n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués; les
+résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux
+s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon
+était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère? Vous pensez
+bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira! Ce que je puis faire
+pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand
+amour qui hantait ces deux jeunes gens.
+
+Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes
+paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château
+d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le
+pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux
+enfants: Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M.
+Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le
+fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui
+aussi «avocat à la cour d’appel de Paris». Pendant le temps qu’ils
+passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se
+quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et,
+dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois: ils
+parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les
+rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans
+une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs.
+Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire
+au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille.
+Et puis... que voulez-vous que je vous dise? Un jour un autre convive
+s’assit à cette table. C’était... devinez qui?... C’était le nommé
+Amour, un drôle de particulier! Il ne tarda pas à faire des siennes et
+l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M.
+Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours
+entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans! Eh bien
+voyez! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette
+grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi! cette gentille enfant
+s’était éprise de ce Maximilien! J’évitai toutefois de poser des
+«pourquoi» à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés
+de cour d’assises: on ne doit point leur demander leurs «raisons», à
+cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah! je m’expliquais mieux
+l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien!
+
+Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas,
+lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous: quand il s’agit
+d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est
+point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie?
+Ne l’est-elle pas? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse?
+D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode
+sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me
+faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes
+lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode.
+
+Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la
+haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve
+du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous
+ceux qui la voient, _ex omnium consensu_, comme nous disions au
+séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr
+l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne
+permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de
+quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi,
+demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma
+maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son
+trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes
+confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti
+d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un «indult» qui me
+permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans.
+Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu
+sèchement:
+
+--Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je
+veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes
+des ennemis de la religion.
+
+--Oh! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette
+femme les porte sur sa figure!
+
+--Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide?
+
+--Laide comme un péché! Monseigneur. Oh! mais une laideur vraiment
+canonique!
+
+Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à
+contempler cette «fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge» et qui
+souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et
+quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le
+recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence:
+
+--Mes félicitations, mon cher curé; en vérité, vous ne m’avez point
+trompé!
+
+J’affirme donc--et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs--que
+Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe
+est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se
+rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me
+refuse à lui reconnaître quelque grâce; plus elle s’en éloigne, plus je
+me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes
+opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a
+des degrés! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle
+Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah! elle s’en
+écartait, je vous assure, du type de Prudence! Je ne demanderais pas
+mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y
+prendre? C’est que moi, voyez-vous,--je vous l’ai peut-être déjà
+dit,--je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux
+hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les
+phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des
+escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au
+moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais
+appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et
+comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui
+embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous? Je ne sais pas.
+Que votre imagination vienne en aide à mon indigence: parez cette enfant
+de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité!
+Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu
+plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante,
+plus pirouettante que Mlle Camille.
+
+Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait
+dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la
+rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière,
+j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses
+lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se
+désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des
+cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il
+devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les
+couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les
+teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille! C’était un
+sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait,
+Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait
+aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait
+avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne
+s’assombrît point. Quand--ce qui arrivait quelquefois--elle vous avait
+éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire
+et on était tenté de lui dire «encore!» rien que pour le plaisir de voir
+une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches--de vraies dents,
+mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées
+avant elle!--Je déclare que cette enfant était une façon de petit
+chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le
+regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que
+Prudence! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte? Elle
+savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille
+pure: pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des
+réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me
+régalais, sans en avoir l’air! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de
+choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime
+point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur
+flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence
+de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre
+nous,--ne le dites pas!--Mlle Camille avait peut-être oublié la date de
+la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du
+Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère,
+mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses
+jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur,
+bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui,
+chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux!
+
+J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy
+par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de
+très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien
+me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui
+imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette
+morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois,
+fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter
+que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans
+le dialecte du boulevard. Quel dialecte! quel vocabulaire! Pour peu
+qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons,
+bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un
+interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira!
+
+--Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé
+de ma sœur!
+
+--Que dites-vous là, monsieur Octave?
+
+Mon jeune ami éclata de rire.
+
+--Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur!
+
+--Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr! Et elle,
+mademoiselle?
+
+--Emballée aussi, Camille! Emballée!
+
+--Comment, emballée?
+
+--Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive,
+elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au
+déjeuner: pincée, quoi! Et si vous voyiez Maxim! Non, vrai! Je ne le
+reconnais plus: on me l’a changé! Pas d’autre sujet de conversation
+possible: Ma sœur! ma sœur! ma sœur! S’il était, comme moi, homme à ne
+pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune
+de ses phrases, chanter en guise de refrain: «Amour, amour, quand tu
+nous tiens!»
+
+--Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux! Le sujet est grave.
+
+--Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet! Il s’agit d’un
+mariage, parbleu! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le
+veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je
+connais Maxim: excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain,
+mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire
+exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à
+ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une
+fière occasion de le forcer à aimer les curés!
+
+--Vous voulez me séduire, monsieur Octave!
+
+--Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère.
+Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman.
+Maman, voilà le _hic_! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui
+mangent du curé. Ah! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore
+moins! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où
+l’on dit du mal des curés.
+
+--Colloquer sa fille dans une famille! Il y a plus d’un membre de
+l’Académie française--cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et
+la tutrice de notre langue--qui s’étonnerait de votre style.
+
+--Ah! de ça, je m’en moque! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment
+même...
+
+M. Octave tira sa montre:
+
+--Oui, reprit-il, trois heures, précisément: M. Thury, maire de Romenay,
+est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah! dame! ce
+sera dur! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée: elle va
+tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous
+trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser
+entortiller. Camille sait si bien la prendre: elle est tellement
+enjôleuse!
+
+--Allons, allons, monsieur Octave.
+
+--Oh! pour ça! elle est rusée, la petite, elle la connaît! C’est bien
+certain: maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la
+terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà! Le père Thury
+est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien
+capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme.
+Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la
+prétentaine! Ma mère aura des scrupules, des remords: elle se croira
+damnée; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à
+la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux,
+qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et
+patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le
+savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les
+difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil,
+monsieur le curé.
+
+--Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.
+
+--Hum! hum! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience! Votre
+conscience! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous
+le dites!
+
+--Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à
+l’insu de madame votre mère? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des
+tête-à-tête?
+
+--Non, ils s’écrivent.
+
+--Ils s’écrivent!
+
+--Oui, presque tous les jours.
+
+--Tous les jours, grand Dieu! Et que peuvent-ils donc se dire?
+
+--Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les
+amoureux! Cette petite Camille, si on s’en serait douté! Ce n’est pas
+plus gros que ça et c’est amoureux!
+
+--Et comment correspondent-ils? Qui porte les lettres?
+
+--Tiens, c’est moi, parbleu!
+
+--Comment! Vous vous prêtez?...
+
+--Quel mal, puisqu’ils s’aiment?
+
+--Jolie raison! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un
+rôle...
+
+--Mais puisqu’ils s’aiment!
+
+--Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si...
+
+--Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis!
+
+Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres
+révélations.
+
+Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été
+bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme
+Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux
+de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le
+maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils,
+Mlle Camille en mariage:
+
+--Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que
+Camille soit heureuse: je vous assure bien que je n’ai pas d’autre
+préoccupation; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union?
+Ah! que j’ai de raisons d’en douter! Je le sais, M. Maximilien Thury est
+incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille
+serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence
+d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un
+désaccord? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment! Si je me trompais dans
+mes prévisions! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à
+mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme!...
+
+Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux.
+Après un court silence, elle me dit:
+
+--Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je
+faire?
+
+--Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je
+vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer
+opiniâtrément--j’appuyai sur le mot--à ce mariage que je regarderais
+comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi,
+madame.
+
+--Serait-il indiscret de vous demander?...
+
+--Oh! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me
+reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons
+(j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un
+conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son
+secret.
+
+--Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas.
+Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury.
+
+Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se
+présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai
+précédemment conté, quel tour prit notre conversation; elle finit, vous
+le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la «menace» d’un
+pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit
+pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses
+arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury
+connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait
+une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée
+de s’opposer au mariage: M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en
+informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son
+amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses «principes», M. le maire
+était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui
+débordait de paroles conciliantes: il voulait tenter le suprême effort,
+m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou
+tout au moins de neutralité. Ah! c’est que ce projet de mariage le
+séduisait! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de
+sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment
+primait en lui toutes les haines politiques et religieuses: c’était la
+passion de la propriété, l’ambition de «posséder». M. Thury était cet
+âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à
+arrondir son «avoir». Son «bien» à lui touchait aux fermes opulentes de
+Mme Ferrandière: il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine
+d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si
+désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des
+Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas? Il se souciait fort peu de
+conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il
+lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent
+qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même: «Ah! monsieur le curé,
+si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir.
+J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour
+moi: vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux!» (Un tel
+langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le
+maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme: il se
+flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne
+demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour
+réaliser immédiatement la «forte somme». Le rêve de M. Thury était beau,
+comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il
+ressentait pour les «frocards» et tout spécialement pour l’abbé Blondot.
+Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury,
+qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le
+patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé: c’est ainsi
+que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de
+France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M.
+Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne
+répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une
+famille qui «habitait un château». On me pardonnera bien cette petite
+révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume!
+
+M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des
+paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement.
+
+--Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la
+religion! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour
+vous!... Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi
+de moins, et par le temps qui court!...
+
+--Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le
+droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage!
+
+--Vous n’avez pas le droit! Vous n’avez pas le droit! Tara-ta-ta! Dites
+donc que!...
+
+--Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister.
+
+--Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir,
+monsieur le curé?
+
+--Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien!
+
+Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes: ma
+résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que
+m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je
+souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis
+longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château
+d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par
+ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait
+silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard
+où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de
+m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre
+et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche
+soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir
+vers moi: je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un
+petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit:
+
+--Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman?
+
+--Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit
+de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le
+sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré! J’en souffre
+autant que vous.
+
+--Oh! ça! ce n’est pas possible! s’écria avec une grande vivacité Mlle
+Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme? Pourquoi lui
+en voulez-vous tant?
+
+--Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience
+s’oppose...
+
+--Elle a bon dos, la conscience! C’est comme autrefois, quand j’étais au
+couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère
+supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait
+presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me
+l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons,
+monsieur le curé; elles sont donc bien sérieuses?
+
+--Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.
+
+Et je disais vrai! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du
+reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître:
+écoutez-moi.
+
+Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du
+diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille
+même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa
+paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus.
+J’étais à... depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me
+prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je
+m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été
+indiquée,--une maison d’humble aspect, étroite et basse,--une vieille
+femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit: «Ah! la
+pauvre enfant est bien malade! bien malade! C’est elle-même qui a parlé
+de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé
+de... Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature!
+quelle tablature!»
+
+--C’est votre fille? demandai-je.
+
+--Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas
+d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y
+a longtemps.
+
+--Et que dit le médecin?
+
+--Le médecin! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est
+grave, une _péritonisse_. Mon Dieu! quelle tablature!
+
+--Voulez-vous m’introduire auprès de la malade? demandai-je.
+
+--Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait
+vers une porte vitrée.
+
+Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant
+ses yeux avec un coin de son tablier.
+
+--J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite
+habitait Paris, puis, dame! elle a oublié les conseils que je lui avais
+donnés. Elle a chuté! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à
+enjôler, une jeunesse! Faudra pas lui faire trop de sermons...
+
+--Oh! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en
+paix, je vous prie.
+
+Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite
+fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée
+dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des
+rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me
+faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de
+ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées,
+les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme
+contractés sur eux-mêmes: on eût cru voir une figure d’enfant.
+
+--Vous avez demandé un prêtre? dis-je.
+
+Une faible voix me répondit:
+
+--Oui, monsieur, je suis malade, très malade... je vais peut-être
+mourir... ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour
+le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay.
+
+--Je suis en effet M. le curé de Romenay.
+
+A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur
+moi:
+
+--Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la
+famille Thury?
+
+--C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.
+
+--Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix
+précipitée. Vous connaissez... Excusez-moi, monsieur le curé... mais
+pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M.
+Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies?
+
+--M. Maximilien Thury aux colonies! répondis-je très surpris, mais,
+avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc
+s’expatrier?
+
+La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une
+soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement
+sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots:
+
+--C’est affreux, c’est affreux! dit-elle, se couvrant les yeux avec la
+main.
+
+Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse.
+
+--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? lui demandai-Je.
+
+--Ah! fit-elle, c’est affreux! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je
+pas la vérité, à vous monsieur le curé! M. Maximilien Thury est le père
+de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le
+donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas! C’est affreux!...
+Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens
+mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme
+vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu
+plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de
+partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi!
+
+Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus
+oppressée:
+
+--Ah! oui, reprit-elle, je l’aimais! Il y a cinq mois, je lui annonçai
+que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son
+père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y
+opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que
+son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune,
+l’avait chassé et refusait de le voir. Puis... Maximilien m’avait fait
+part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant,
+abandonné des siens: il ne pouvait songer à se créer une situation à
+Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de
+l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans
+un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait
+établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant! J’ai conduit
+Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit: «A bientôt, avec
+lui!» Lui, c’était l’enfant! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune
+nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis
+venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il
+mentait! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi! Ah! c’est
+affreux!
+
+Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le
+long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain
+quelle parole je devais prononcer.
+
+--Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il
+pu partir. Qui sait si au dernier moment... si son père... si sa
+famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé?
+Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle?
+
+--Oh! jamais! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout,
+je viens l’implorer, le supplier! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne
+jamais parler à personne de notre entretien! A personne, à personne!
+
+--Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement.
+
+Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la
+malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage.
+Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait
+fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur
+l’oreiller: ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que
+je quittais la chambre.
+
+Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de
+l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses,
+la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.
+
+--Ah! quelle nuit, monsieur le curé! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a
+eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots: «Maximilien,
+Maximilien.» C’est probablement le nom de la canaille qui l’a
+abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en
+ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller.
+
+Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la
+paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y
+fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la
+jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la
+vérité.
+
+Eh bien, qu’en pensez-vous? Qu’eussiez-vous fait, à ma place? Les
+confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me
+permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste: le
+dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté!
+Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un
+mariage que je regardais comme un sacrilège? J’estimais, moi, que Mlle
+Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour
+illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le
+droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait
+«mon entêtement»! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le
+droit de les divulguer: j’avais pris l’engagement de n’en parler à
+personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante! J’avais un
+sceau sur les lèvres.
+
+
+
+
+III
+
+
+Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury--visite qui se
+termina par une déclaration de guerre, comme vous savez--et je ne
+partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de
+m’envoyer! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury
+renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance? Était-il donc
+désarmé? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une
+menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée «avant un
+mois» d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis
+à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’_Histoire ecclésiastique_,
+de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de
+Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France
+qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me
+révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me
+laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques
+vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables:
+
+--Oh! le... m’écriai-je. Oh! l’animal! l’animal!
+
+J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute
+voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée
+entr’ouverte: elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette
+pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout
+en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante
+qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les
+bouteilles, persuadée qu’elle «abattait» d’autant plus de «besogne»
+qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma
+chambre: «Entrez, entrez, Prudence!» fis-je.
+
+--Ah! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez
+le dire, pour un animal, c’est un animal! C’est un...
+
+--Qui ça, un animal? demandai-je.
+
+--Tiens! mais M. le maire, pardi! Avec ça que je n’entends pas que vous
+lui dites des sottises!
+
+--Ah! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je
+voulais parler, mais bien d’un roi de France! Vous voyez que ce n’est
+pas précisément la même chose.
+
+--Oh! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout! Mais je vous
+garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce
+qu’il a fait venir ici? Ah! c’est du joli! Il est arrivé.
+
+--Qui ça, Prudence?
+
+--Mais un curé protestant, pardi! Il est ici depuis deux jours. Même
+qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les
+réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en
+face chez nous, sur la place de l’Église!
+
+--Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant?
+
+--Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais
+aussi près d’elle que je suis de vous. Dame! c’est du fier! c’est de
+l’élégant! je ne vous dis que ça!
+
+--Ah!
+
+--Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée!
+J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de
+monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait
+son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie: «Tenez, justement,
+voilà la femme du curé protestant qui traverse la place!» Moi, je n’en
+ai fait ni une ni deux. «Au revoir, la compagnie!» Qu’est-ce qui était
+contente? C’était moi! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la
+dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de
+rien. Miséricorde, quelle femme! Quel linge! Ma parole, elle est encore
+mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du
+Bon Marché! Des falbalas, en veux-tu, en voilà! Elle en trimballe
+celle-là des belles marchandises: une robe rose avec de la dentelle
+dessus! Ah! oui! on peut dire, de la dentelle! J’en ai compté un étage,
+deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là! Et
+tout ça, c’était embaumé! Il m’arrivait de ces bouffées! C’est comme si
+elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait.
+Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur
+de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils? Et de
+la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois
+francs le mètre! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui
+marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire: elle est jolie! Un teint
+frais: des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à
+gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure! Qu’elle doit en avoir sa
+charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs! A moins qu’il n’y ait
+de la tricherie...
+
+--Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.
+
+--C’est la femme du notaire qui va enrager! reprit ma gouvernante. Elle
+ne sera pas la plus belle maintenant!
+
+--Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée
+dans ma chambre?
+
+--Ah! je l’avais oublié! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez
+les œufs sur le plat ou bien à la coque?
+
+--Faites au goût de M. l’abbé Rosette!
+
+C’était vrai: M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans
+Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de
+parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau: «Que voilà
+donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient
+évangéliser un pays! Saint Paul évidemment se fût allégé!» Je tenais les
+détails précis que je viens de donner de dame Prudence: toute la journée
+du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses
+voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il
+devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère.
+Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de
+la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence
+inspectait la place: rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des
+réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises.--«Oh! encore
+une table à toilette! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire?... Oh! la
+belle batterie de cuisine! Tout en cuivre! Ma parole, c’est comme chez
+des bourgeois! Tout un mobilier en acajou! Et des fauteuils! Encore une
+pendule! Ça ne se refuse rien, ce monde-là!... Ah! ça, c’est le bouquet!
+Une baignoire! Une baignoire! Oh! oh! c’est trop fort!»
+
+Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et
+l’autre sur la place, dit tout à coup:
+
+--Tenez, si vous voulez le voir!
+
+L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre! Devant la
+maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient
+toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et
+d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et
+surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay.
+Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un
+ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par
+d’austères favoris: je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote
+solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous
+avions sous les yeux.
+
+L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de
+cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay: par sa haute stature,
+ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le
+ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que
+j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette:
+
+--Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui
+a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si
+amusant!
+
+--S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue! s’écria
+Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette.
+
+--Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je.
+
+M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de
+drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne
+coupe; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant
+ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux
+bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches
+blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte; jeune,
+élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée.
+
+--Ah! voilà sa dame! fit Prudence.
+
+Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un
+dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras
+de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence
+haussa les épaules:
+
+--Pas un curé, ça! dit-elle: c’est du monde comme de l’autre!
+
+Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait
+abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.
+
+Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à
+commenter l’arrivée de M. Asseler,--tel était le nom du pasteur.--Tout
+Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du «bel
+air» de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs
+dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme
+du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se
+singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui
+montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne
+pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La «notairesse»
+prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes
+«tapageuses» de la femme du pasteur étaient «inconvenantes». Elle
+ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût,
+qu’elle n’avait qu’une «élégance de catalogue» et qu’elle devait acheter
+ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles
+semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un
+pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que
+je vous ai laissé ignorer.
+
+Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave
+des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite
+ville était «place forte», excusez du peu! En ce temps-là, elle traversa
+des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les
+chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une
+relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois
+fois, ils s’emparèrent de Romenay; trois fois, les catholiques reprirent
+la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire.
+Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion
+nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la
+Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre.
+Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de
+Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi?
+Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent
+faites pour que le Consistoire--qui a dans ses attributions l’élection
+et la nomination des ministres--envoyât un pasteur: toutes échouèrent.
+Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé
+leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été
+faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les
+négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant
+exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une
+subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait
+aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il
+pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi
+pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée: s’il
+échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa
+tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir
+m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant.
+C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au
+nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue
+avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à
+remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de
+Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était
+agréée, qu’un ministre serait envoyé! M. le maire, j’en suis bien
+convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but--celui de
+donner un «concurrent» au «frocard» de Romenay--il promettait de faire
+une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du
+Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée
+s’intéresser tant à la gloire de leur église.
+
+Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les
+desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût
+associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les
+protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous
+ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart,
+de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard.
+Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il
+nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les «choses
+regrettables» de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me
+molester, des dragonnades et de cette lourde «gaffe» que fut la
+révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du
+libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les
+bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées.
+
+Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait
+entrée sur la place, non loin de mon église: on la meubla de bancs, on y
+apporta une chaire: ce fut «le temple». Quelques jours après son
+arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines,
+il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes
+réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé
+d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les
+plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait
+l’hospitalité dans la famille Thury. Ah! c’est que M. le maire ne savait
+point se venger à demi! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie
+à songer qu’il donnait asile à mon «concurrent». Avec son esprit
+positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire
+ne voulait voir dans les différentes églises que des «commerces» ennemis
+où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple: aussi,
+vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M.
+Thury! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il
+cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait,
+si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante
+à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury
+s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh! Mme
+Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe!
+C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à
+ses devoirs domestiques, très «femme de ménage» et que son mari n’avait
+point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la
+messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand
+je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce
+large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire
+à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé
+d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas
+de converser avec ma domestique: quand, d’aventure, elle la rencontrait
+au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et
+allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple
+autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir
+en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre
+l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que
+M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les
+moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait
+pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury:
+curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait
+les «gaffes» et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les
+accueillais toujours, ces «excuses»; elles m’arrivaient, du reste, sous
+une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque
+incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury
+m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était
+une façon de dire: «Allons, monsieur le curé, soyez charitable: il n’est
+pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles!» La pauvre
+femme--après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait,
+très injustement, l’honneur--me croyait vindicatif. Elle tremblait que
+je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche,
+devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle
+n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un «docteur
+_in utroque_»: elle se méprenait étrangement sur mes droits en même
+temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue--je l’ai su
+depuis--qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari.
+C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de
+mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée
+symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je
+recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à
+une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de
+ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui
+s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en
+chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi--il n’avait que
+l’embarras du choix;--à se railler des allures, des «fraises», du
+bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur
+de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des
+confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur
+satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de
+se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à
+Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les
+ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle
+copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût
+eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné
+l’investiture par l’anneau et la crosse.
+
+M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le
+maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné: il
+était vaste.
+
+--Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres! s’écria ma servante.
+
+--Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie?
+
+--Ah bien! vous pouvez le demander, monsieur le curé! C’est dans huit
+jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM.
+les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les
+confitures de la _mairesse_, les «excuses» comme vous les appelez!
+(C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi:
+nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs
+viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent,
+c’est: «Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui?»
+
+Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait
+son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture: «Monsieur le
+curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon
+plaisir; c’est par ordre de mon maître: que ces confitures en rendent
+témoignage!» Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une
+dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les «excuses» de M. le maire
+furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez
+tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec
+laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son
+mari, je vous préviens que vous auriez tort! Pour dire vrai, j’eusse
+cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois
+par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au
+monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après
+ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre
+aise et tant pis pour vous!
+
+Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que
+le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les
+réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient
+lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut,
+commençaient à deviser de l’«impatience» où était Mme Thury de voir le
+ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle
+leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret.
+Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme
+Thury, qu’un désagrément. Hélas! la pauvre femme devait connaître
+d’autres tourments! Un jour du commencement de septembre, je fus informé
+que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison,
+qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé
+depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept
+heures,--c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens
+très exactement--la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du
+presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit
+avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce
+moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la
+porte.
+
+--Que désirez-vous, Jean? demandai-je.
+
+--Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été
+frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie.
+Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement?
+
+--Je vous accompagne.
+
+Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture
+de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe
+d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du
+_Café de la Lumière_. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui
+s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En
+m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis
+l’un d’eux qui disait à haute voix:
+
+--Le maire est un capon: il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse
+ses signes de croix!
+
+M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait,
+vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait,
+dans le pays, «le château du Grillon». (M. le maire ne protestait pas
+contre cette qualification seigneuriale: il laissait dire.) C’était un
+vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne
+et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses
+fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges.
+Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au «Grillon» je
+m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en
+rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le
+parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans
+connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur
+un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du
+malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.
+
+--Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent
+pas se compromettre. Ah! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir:
+c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu.
+Quel dommage! un si brave homme!
+
+--Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes
+parti?
+
+--Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast! c’est
+une maladie qui ne pardonne pas! Mme Thury, qui est dévote comme vous
+savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari
+reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si
+mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande
+comment il vous recevra. Ah! dame! les curés et lui!... Mme Thury a fait
+appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet: il doit nous suivre.
+Pour ce qu’ils feront à eux deux!
+
+Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles.
+Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la
+pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et
+déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines.
+L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet
+aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour
+desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas
+outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne
+nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je
+pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce
+meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle
+appela le «salon». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne
+fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit:
+j’entendis une voix de femme qui disait: «Pardon, monsieur, je vais vous
+éclairer», et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la
+suivait que je reconnus aussitôt: c’était M. Asseler, ministre
+protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis: le
+pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La
+servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M.
+Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On
+n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par
+instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes
+yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne,
+l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la
+parole; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit:
+
+--Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des
+transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons
+encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie?
+
+--Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous
+rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez
+déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce
+salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour
+de nous. Que faut-il penser? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma
+présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me
+faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout
+disposé à passer ici la nuit.
+
+--Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première
+nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je
+voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré
+qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la
+famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au
+château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des
+frayeurs: elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle
+passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et
+pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille
+qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand
+j’arrivai à Romenay.
+
+--Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant
+moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury.
+
+Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux
+fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais
+obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une
+demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et
+s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au
+pasteur et à moi:
+
+--Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques
+mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis
+d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas
+danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la
+chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre
+démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le
+curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur
+protestant sa gratitude.
+
+--Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire
+combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle
+n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence
+devient nécessaire.
+
+M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y
+chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous
+faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le
+loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous
+éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre,
+alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que
+nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M.
+Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta
+après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la
+tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr
+Martinet qui sortait de la chambre du malade.
+
+--Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce
+pas?
+
+Le Dr Martinet haussa les épaules.
+
+--Une congestion simple! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis
+cette fameuse idée! C’est de lui probablement que vous la tenez! Une
+congestion simple! Je vous demande un peu! Une congestion simple!
+Qu’est-ce que c’est que ça? Mais que voulez-vous que dise ce vieux
+rebouteux? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau: si Garot
+trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le
+diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau!
+Cet être-là, c’est un zoophyte!
+
+Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en
+élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant:
+
+--Une congestion simple! Une congestion simple! Ah! quelle bourrique!
+
+Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot,
+l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau.
+
+--Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave?
+
+--Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de
+maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif,
+de ce vésanique, de ce bidon d’alcool! Avant un an, il portera la
+camisole de force. Enfin! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à
+Mme Thury.
+
+Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en
+courant.
+
+L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas
+nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité! Après avoir
+franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route
+de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. «Quel
+propos tenir?» me demandais-je. «Comment rompre ce silence pénible?» se
+disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un
+ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent
+point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas
+échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent
+ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir? J’eus
+une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas
+échéant, faire votre profit.
+
+Il vous est certainement arrivé, lecteur,--beaucoup plus souvent qu’à
+moi, je n’en doute pas,--d’assister à un repas ou d’être assis dans un
+salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de
+phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants.
+Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées
+présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins
+et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et
+inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de
+dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait
+aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient
+d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri,
+et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un
+médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé
+bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si,
+d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel
+vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de
+revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son
+sourire si fin: «Vous voyez, moi je suis un de leurs «condamnés», oh!
+alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases
+aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la
+maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en
+passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle? Eux qui, tous les
+jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise,
+de faire parler les bêtes?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur
+protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse,
+d’user de ce stratagème qui--vous goûterez, sans doute, la saveur de
+cette humble rectification--ne réussit pas qu’entre imbéciles:
+
+--Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes
+nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et
+que la science unit! Voyez un peu nos médecins de Romenay! La vérité,
+pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère.
+
+--Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait.
+
+Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits
+plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot,
+étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les
+maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui
+n’avaient entre elles aucune affinité: les maladies conservatrices et
+les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les
+premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées
+réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de
+rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le
+mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du
+Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie
+à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de «rebouteurs»,
+de «dentistes». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation,
+avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était
+conservateur, radical ou opportuniste,--pardon, progressiste!
+
+Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à
+moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur,
+vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir
+être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des
+ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit.
+Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix
+funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni: elle était
+souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux
+bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi,
+plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis.
+Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et
+régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement
+sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts
+instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces
+silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une
+opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi: «Mon Dieu, ce
+pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique! A en juger par les
+apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près
+certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de
+Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans
+la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. «Ce gros
+papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si
+meurtrier! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la
+Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre,
+pour de là canarder ces bons huguenots.» Tout à coup, le pasteur
+demanda:
+
+--Fumez-vous, monsieur le curé?
+
+--Hélas! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent:
+oui!
+
+--Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette?
+
+--Mais, j’y pense! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes
+poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me
+furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui
+les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez
+en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande: le
+fisc ne les a pas flétris.
+
+--Très volontiers, fit le pasteur.
+
+Je lui passai l’étui qui contenait les cigares: il en prit un et me
+remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche:
+
+--Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.
+
+--Oh! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé! J’ai des
+allumettes, et je dois ajouter: des allumettes de contrebande. A notre
+dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est
+rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui
+contenaient des allumettes.
+
+Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos
+rires.
+
+--Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si
+la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de
+frauder.
+
+Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous
+reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de
+notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous.
+
+Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au «chêne des
+bergers». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous
+cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du
+spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous,
+l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du
+silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde
+que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui
+vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous
+étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque
+planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le
+blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait
+dans l’infini: il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte
+bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans
+l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui
+disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime
+la lune: malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de
+plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à
+me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle
+ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes
+contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume:
+
+--Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce
+rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce
+grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements
+d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et
+que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des
+messagers de mort! Pauvres Romenaisiens! Dès l’aube, ils ont travaillé.
+Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour.
+Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même
+labeur; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon
+dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs
+mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté
+d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de
+ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme
+qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques
+années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort!
+Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle! Nous
+venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les
+aide à porter le poids des jours;--sans cette lumière, la vie, pour eux,
+comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce
+obscure.--Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance
+et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les
+intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les
+arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître
+a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade.
+
+--Ah! oui, notre mission est belle! fit le pasteur qui semblait inquiet,
+pressé de continuer la route.
+
+Nous reprîmes notre marche:
+
+--Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter,
+si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter.
+
+--Comment donc! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause
+d’un grand retard? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur! En
+tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à
+compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.
+
+--Ah! c’est vrai! fit en souriant M. Asseler: vous ne connaissez point
+les exigences de la vie conjugale; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix
+où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié,
+vous en ignorez les joies, les consolations... qui sont grandes!
+
+--Ah! j’en suis totalement privé! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous
+quelques rapports,--côté du cœur, côté tendresse,--est un peu celle des
+cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture: _Sicut
+passer solitarius in tecto._
+
+--Ah oui! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon
+l’expression biblique, «le passereau solitaire sur un toit!» Point
+d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point: vous
+n’êtes point aimé! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à
+sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé,
+un exemple: quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la
+vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous
+abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous?
+
+--Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu.
+
+--Oh! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une
+autre affaire! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt
+les yeux pleins d’angoisse; je l’entends qui, d’une voix oppressée par
+l’émotion, me demande: «T’es-tu fait mal, mon ami?» Voilà des joies que
+vous ne connaissez pas!
+
+--Des joies! comme vous y allez!
+
+--Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans
+doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue: parfois, je souhaiterais
+qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien
+que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection,
+rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses
+mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux.
+
+--Ah! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent! La
+semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier.
+Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la
+cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et
+s’est écriée: «Rien de cassé au moins?» puis, voyant que je me tenais
+droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de
+cérémonie.
+
+--La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la
+tête.
+
+Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point
+d’épouse.
+
+Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à
+Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me
+faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un
+peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à
+célébrer devant un inconnu, un «vieux garçon», le bonheur des gens
+mariés; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus
+pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner
+en exemple: il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa
+vie. Ah! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux! Il faut
+qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les
+inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique
+de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la
+circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux
+enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son
+admiration: j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la
+religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon
+attention. M. Asseler devenait lyrique: «Cette femme, pensais-je, doit
+être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les
+perfections morales.»
+
+Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point
+terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son
+épouse et nous allions nous séparer! Comme je voulais lui donner le
+loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un
+seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à
+mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la
+maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était
+éclairée; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas
+s’en apercevoir.
+
+--Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer
+une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à
+qui je puisse la comparer, je...
+
+A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison
+du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le
+silence, une voix dit:
+
+--C’est toi, Raphaël?
+
+--Oui, chérie, répondit M. Asseler.
+
+--Ah! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est
+pourtant qu’un homme! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à
+rien! Voilà qu’il est minuit! Est-ce que c’est une heure pour laisser
+une femme! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle!
+
+--J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce.
+
+Puis, se tournant vers moi:
+
+--Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point
+ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire.
+
+--Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, _passer solitarius_.
+
+Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent
+de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le
+dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai
+allégrement dans mon nid de passereau solitaire.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis
+l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans
+l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce
+temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou
+tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour
+donner un nom étrange en même temps que stupide! Quand je mettais les
+pieds dans mon jardin,--un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa
+cuisinière,--je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie,
+avec Mme Lenoir, notre voisine de droite; avec Mme Grivot, notre voisine
+de gauche. Ma servante, que la «besogne» attachait au logis plus qu’elle
+ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de
+commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de
+charité: quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le
+maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en
+pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée
+du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait
+précipitamment du «linge à sécher» qu’elle étendait, d’un geste brusque,
+sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence,
+mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne
+se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler:
+
+--Ah! monsieur le curé! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle
+porte, Mme Asseler! Des vertes! des bleues! des rouges! Hier, c’était
+une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux
+habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la
+confirmation! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur!
+Pauvre cher homme! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer
+tout cela! Il a une figure qui me revient, le curé protestant! Je suis
+sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais
+donné un coup de pied à personne!
+
+Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait
+pas: Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord,
+n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse
+singularité de ses atours: elle persévérait. C’étaient des vêtements
+d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux
+empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la
+rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se
+posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit
+s’appeler «face-à-main». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or
+toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et
+tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les
+femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et
+paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment
+trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes
+s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins
+parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait
+et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté
+protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A
+l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec
+éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En
+chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à
+Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au
+repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il
+édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait
+s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient
+l’intelligence des petits.
+
+Et par qui donc étiez-vous si bien informé? me demanderez-vous. Et par
+qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait
+à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay? Un jour, ne
+m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans
+mon troupeau; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne
+manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office
+du temple protestant!
+
+--Mme Cobichet! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la
+grand’messe, à mon église! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai
+vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus
+certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait
+au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je
+prêchais.
+
+--Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence; mais alors c’est tout
+simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du
+curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de
+dix heures.
+
+--Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris!
+
+Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M.
+Cobichet «pharmacien de première classe», que l’abbé Rosette et moi
+avions surnommé «l’apothicaire subtil»,--un paroissien que je me
+reprocherais vraiment de ne point vous présenter,--vivait dans des
+transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune
+pharmacien en quête d’une «situation» débarquer à Romenay et y installer
+une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à
+gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente
+assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui,
+il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A
+Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah! les médecins
+de Romenay! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles
+angoisses! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre,
+leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les
+louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr
+Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement
+contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû
+franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son
+officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes!
+Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait
+parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet
+avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion: il restait sans
+concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et
+que de ruses subtiles et compliquées! Il voulait plaire à M. le maire et
+au _Café de la Lumière_ et ne point se priver, pourtant, de l’estime du
+presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de
+bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses
+convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes
+filles: il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement
+et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait
+aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les
+honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait
+radical et «ennemi de la superstition». Les convictions le prenaient et
+le quittaient à des époques déterminées: telles des fièvres paludéennes.
+Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et
+subversives: il demandait la suppression de l’ambassade auprès du
+Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il
+choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de
+la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la
+«bonne saison», le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les
+névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que
+c’est une bénédiction! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres,
+nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir
+alors--beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus
+rares--d’appeler à Romenay un autre pharmacien de «notre bord».
+N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M.
+Cobichet «l’apothicaire subtil»? L’arrivée du pasteur troubla
+profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants
+allaient avoir un centre d’unité, un chef: c’était un nouveau parti qui
+se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne
+point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à
+Romenay un jeune pharmacien huguenot? M. Cobichet ne pouvait s’arracher
+à ses âpres pensées: il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point
+fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre
+apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles.
+Lucie, l’aînée «des demoiselles Cobichet», après avoir rêvé d’un
+officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre
+pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de
+son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il
+n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait
+par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait
+pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire,
+«qui aurait un physique troublant», dont les livres seraient dans les
+bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées
+reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait
+que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les
+belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus:
+s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de
+M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M.
+Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses
+victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce
+genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine
+s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de
+lettres pour l’épouser: il s’écriait, non sans mélancolie: «Si par
+malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien
+ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie
+dénichera-t-elle son homme de lettres? En fait d’homme de lettres, c’est
+tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire!» L’arrivée à
+Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la
+pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine;
+voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse.
+Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il
+rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme
+Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia
+ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La
+grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt
+mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde
+sera content.
+
+--Eulalie, viens que je t’embrasse! dit M. Cobichet.
+
+Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.
+
+Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour
+la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait
+du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je
+ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec
+quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha
+la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente:
+
+--Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce!
+
+La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et
+son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot
+d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré
+revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui
+allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et,
+sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte,
+vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme
+Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.
+
+La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme
+vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à
+l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur
+protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes
+brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne
+recherchât qu’une occupation: être avec son épouse; qu’il n’eût qu’une
+ambition: plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de
+ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa
+maison. Cet homme était toujours pressé. «Allons, pensais-je, il a peur
+que sa femme ne s’impatiente.» Et la belle Mme Asseler «s’impatientait»,
+je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la
+ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle
+ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez:
+«Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare.» Sans
+doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son
+époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre
+personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par
+les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler
+ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on
+n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre
+intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau
+Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur
+trouve, dit-on, de si grands enchantements!
+
+M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son
+domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes
+espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter
+d’avoir eu le diagnostic juste? Le Dr Martinet et le Dr Garot
+triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance: «Ah!
+je l’avais bien dit! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un
+crétin!--Ah! je l’avais bien dit! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un
+idiot!» M. Cobichet pharmacien de première classe concluait: «Nos deux
+médecins font grand honneur à la faculté de Paris.» Romenay murmurait:
+«Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre.» Chaque jour, M. Thury se
+faisait conduire à la mairie et même au _Café de la Lumière_ où il se
+montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait
+pas éteint ses ambitions: ses convoitises politiques n’en étaient
+devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait
+pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le
+Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de
+l’État.
+
+M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt
+offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur,
+dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois
+que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt
+même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du
+mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame
+faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé
+Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils
+partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures.
+Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son
+bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de
+madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé
+Rosette, entrant dans ma chambre, me dit:
+
+--Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir: c’est
+maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant!
+
+--Oh! oh! fis-je.
+
+--Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté
+d’eux. Avait-il l’air assez penaud!
+
+--Évidemment, l’un des deux était de trop.
+
+--Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien,
+vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu
+et qui s’appelle Totor.
+
+--Totor! doux nom!
+
+L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça
+que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des «bons» électeurs
+M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur
+s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que
+le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.
+
+--Comment! m’écriai-je, seule avec le Maximilien! Seule!
+
+--Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.
+
+--Ah! vous m’en direz tant!
+
+Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout
+Romenay jasait. «Ces dames»--cette expression englobait toutes les
+femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et
+n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse--en sortant
+des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à
+leur jour--car elles avaient leur jour!--ne s’entretenaient que du
+sans-gêne de Mme Asseler. La «notairesse» affirmait qu’il était honteux
+pour une femme mariée de «s’afficher» avec le fils Thury. «Monter en
+voiture avec ce grand polisson! Comprenez-vous ça, mesdames? Elle
+s’habille comme une créature: ma foi, on dirait vraiment...» La
+«notairesse» s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient
+signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y
+associaient.
+
+Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette
+année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint
+me trouver:
+
+--Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la
+religion!
+
+--Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là?
+
+--Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute
+en est à vous.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Octave.
+
+--Que je m’explique! Oh! c’est bien simple! Il y a deux mois, Maxim me
+dit: «Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous
+épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a
+employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je
+vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible! Rien ne m’arrête. A moi le
+scandale! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles! Je suis
+las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras
+dire à Camille--puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est
+idiot mais c’est comme ça--qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment
+aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai
+toujours. Si elle entend jaser sur mon compte--et ça ne peut tarder
+beaucoup--persuade-la bien d’une chose: que je m’amuse par dépit, et
+aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il
+n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses
+dévotes des tas d’occasions de se scandaliser! Et elles se
+scandaliseront, je m’en charge!» Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim!
+
+--J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce
+singulier message?
+
+--Et pourquoi pas? J’ai tout répété à Camille. Oh! la pauvre gamine!
+Non, a-t-elle assez pleuré! Et des soupirs! des soupirs! Des soupirs à
+faire tourner des ailes de moulins! Elle souffrait, savez-vous, cette
+gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie
+de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une
+femme à barbe! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses
+menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.
+
+--Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous? En vérité,
+vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis
+bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie
+française...
+
+--Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à
+une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non! Vous connaissez ce qu’on
+raconte. Mme Asseler...
+
+--Oui, oui, je sais.
+
+--Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce
+garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui
+font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle
+comprend les choses: elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il
+recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle
+qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme,
+pour les idées! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable! Ça ne peut
+pourtant pas faire de la dentelle au crochet! Il faut que ça se
+trimbale, que ça voie, que ça se distraie! Un homme n’est pas déprécié
+parce qu’il a eu des aventures.
+
+--Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos
+développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère?
+
+--Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de
+plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa
+fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler:
+oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y
+suis! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai...
+vous ne voulez rien savoir?
+
+--Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.
+
+--Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous
+serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites
+beaucoup de mal à la religion!
+
+--Oh! oh! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis
+par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez
+singulièrement le bourrichon!
+
+M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.
+
+--Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau
+faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami!
+
+Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point
+charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M.
+Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand
+dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme
+j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille
+qui, elle, s’apprêtait à en sortir.
+
+--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu?
+
+La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une
+petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus:
+
+--Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre
+conversion.
+
+--Ah! ah! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal! Une
+paroissienne qui prie pour la conversion de son curé!
+
+--Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de
+saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous
+vous convertissiez... ou que vous soyez nommé curé de canton.
+
+--Oh! oh! vous êtes ambitieuse pour moi! Vous ne sauriez croire combien
+je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières!
+
+--Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas? Je le dis au bon Dieu, pourquoi
+ne vous le dirais-je pas? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez
+plus curé de Romenay.
+
+--Et si je n’étais plus curé de Romenay...
+
+--Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman...
+Oh! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton! Moi, je me
+charge du reste.
+
+--Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince
+charmant? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela
+passera.
+
+--Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous
+me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé? J’ai vingt ans!
+
+--Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande
+personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que
+cela passerait.
+
+Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria:
+
+--C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé!
+
+--Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air... innocent!
+
+--Oh! oh! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent!
+
+--Oui, ce sont des choses qui se pensent!
+
+--Ah! çà! si je vous disais tout ce que je pense! fit Mlle Camille.
+
+Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des: «Bonjour, monsieur le
+curé; au revoir, monsieur le curé; à bientôt, monsieur le curé.»
+
+Je suis un peu de votre avis: Mlle Camille ne me parlait point avec une
+révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle
+me disait: «C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure!» Ah! elle
+était bien la sœur de son frère! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous
+accablaient point de formules de gros respect: ils se familiarisaient
+très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence
+bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit.
+L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle
+Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste,
+trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de
+son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le
+jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut
+agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement
+tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de «meilleurs sentiments».
+C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion! Il
+voulait m’attendrir avec la «tristesse» de sa sœur. J’étais tout heureux
+et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que
+j’aime, la tristesse gaie.
+
+Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à
+Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette
+m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à
+moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir
+derrière nous nous dépassa: «Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de
+M. le maire!» Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la
+capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans
+commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le
+doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à
+deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la
+droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques
+tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de
+haute taille debout sur le talus de droite.
+
+A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son
+visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux
+prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître.
+
+--C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.
+
+--Le pasteur! Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.
+
+--Le malheureux! m’écriai-je. Il est jaloux! jaloux! Je plains beaucoup
+cet honnête homme que j’estime.
+
+Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à
+égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me
+demandais--sans aucune arrière-pensée, je vous assure--si le ministère
+du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas
+frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore
+parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une
+critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient
+justifiées.
+
+La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette
+religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté
+entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son
+épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En
+s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les
+difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne
+poursuivait qu’un but, on le sait: me molester, m’amoindrir en
+établissant une «concurrence», puisque, dans sa pensée, tout, en fin de
+compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui
+paraissait pas que la «concurrence» fût redoutable ni qu’elle allât le
+devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets: «J’attendais mieux
+de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre: au contraire,
+ce serait à croire que tous ces «bondieusards» s’entendent!» Il reconnut
+son erreur: il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre,
+comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé
+d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient
+prévaloir contre l’influence de «l’ensoutané» et le déposséder de son
+autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de
+réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me
+renseigna sur les desseins de M. Thury.
+
+--Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était
+timbré, cet homme-là! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le
+maire?
+
+--Parlez, Prudence.
+
+--Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut... Rogut...
+Ragnut--je ne sais pas au juste--un curé qui a mal tourné et qui s’est
+marié!
+
+--Ragut! C’est Ragut! le fameux Ragut! Ah! nous allons voir ce
+phénomène! L’idée est géniale.
+
+--Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va
+faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire
+de la _mairerie_ qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute
+pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la
+bouchère! Ah! c’est du joli! Du reste, tenez, monsieur le curé, la
+première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit: «Toi, ma
+p’tite!...» Ah! on en raconte des choses! Des choses! des choses!
+
+En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur.
+Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le
+signe n’était point douteux: le torrent qui roulait des mots allait se
+précipiter.
+
+--Mon Dieu! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est
+donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici?
+
+--Jésus Seigneur! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai
+laissée sur le feu!
+
+Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la
+chambre.
+
+O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes
+fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les
+casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes
+les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille
+presbytères qui sont au doux pays de France!
+
+
+
+
+V
+
+
+En ce temps-là, M. Claude Ragut, «ci-devant prêtre», s’en allait à
+travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des
+harangues, dans les villes et les bourgades «les saintes ivresses de
+l’amour». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient
+son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents: le ci-devant était
+entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce
+Ragut: trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand
+séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme
+vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il
+m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour
+l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires.
+Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de
+_Requiem_, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe
+du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y
+chercher aventure et polissonnait déjà: sous le tricorne et dans les six
+aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses
+confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que
+par celle de ses idées. Les idées! Ragut n’en avait cure, ne se sentant
+aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau
+matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec «les
+aspirations de la société moderne»; aussitôt, il avait pris femme. Il
+était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui
+couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans
+ses courses apostoliques.
+
+Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous
+ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du
+département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les
+jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire
+des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut «Mme Rosalie», ou,
+plus intimement, «la grosse Rosalie». Si j’en crois M. Octave
+Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de «choses vues», qui m’a, encore
+une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au
+comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche
+et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le
+prix des consommations n’en était pas augmenté: les sourires restaient
+gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois
+cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en
+descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les
+«aspirations de la société moderne» commençaient à lui apparaître et à
+le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de
+soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les
+aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son
+esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante.
+Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà
+qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des
+yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase,
+une grande vérité l’illumina, tel un éclair: «L’Église, qu’il servait
+depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne
+comprenait rien de rien aux «besoins» de la société moderne.» L’abbé
+Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur
+adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire: bientôt,
+il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie.
+L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit
+laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer
+d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle,
+inclusivement! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son
+épouse. Cohue de clients: les gens affluaient qui voulaient «voir». On
+augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur
+les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba
+et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à
+boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait
+un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte
+de la maison: la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait
+les bons cigares et son épouse aimait les repas fins! Ragut se tourna
+vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis
+cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait
+l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie
+étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il
+vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des
+«conférences» dans les villes et les villages, quand un groupe de
+citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et
+pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il
+accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses
+accessoires: là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien
+sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un «crime social». La
+Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse
+de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec
+d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance
+de M. Thury appelait à Romenay.
+
+Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux
+furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les
+murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je
+lus:
+
+ Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir,
+ DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière,
+ LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre,
+ Fera une conférence sur le sujet suivant:
+ «Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel,
+ antisocial; le prêtre est un monstre.»
+ La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.
+ Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.
+ L’entrée est gratuite.
+
+ Vive la liberté de conscience!
+
+«Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais
+vers le presbytère: il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la
+gratuité conduiront à la conférence: «L’entrée est gratuite»; cette
+phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son
+aise, abuser de leur grande naïveté! Les malheureux auront toutes les
+peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette
+giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et
+je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué! Comment! je resterais
+chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper
+un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen
+Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être
+«antinaturel, antisocial, un monstre»! Et personne ne se lèvera pour lui
+mettre le nez dans son discours! Eh bien, c’est à moi de parler et je
+parlerai!»
+
+Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon
+dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à
+l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le _Café de la Lumière_. Un peu
+ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans
+le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette
+pièce: autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres
+réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient
+trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se
+trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout
+d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi,
+chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse: «Le
+curé! le curé!» coururent à travers les rangs. Ah! on ne songeait guère
+à moi pour «rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie», comme dit
+le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement.
+Tout à coup, une grosse voix commanda: «Asseyez-vous, citoyens!» Les
+Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui
+sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à
+rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le
+moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour
+commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il
+s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche
+des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut.
+Ah! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet! Il désirait
+me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait
+tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne
+désobliger personne: M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il
+n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les
+désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de
+contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les
+Romenaisiens me tournaient le dos: je ne me fatiguai point les méninges
+à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées
+devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade--une estrade faite de
+planches posées sur des tonneaux vides--et mon attention se concentrait
+sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était
+suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague
+et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait; il avait
+pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard,
+cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la
+hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour
+prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes
+importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les
+juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur
+d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître
+pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau,
+sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut.
+Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus
+reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu
+«l’air prêtre». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le
+froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours
+le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les
+artifices, à ressembler aux autres hommes--c’est son rêve le plus
+obsédant--il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se
+retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut
+la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le
+prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en
+bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les
+yeux qui regardaient en dedans: il penchait la tête sur l’épaule, à tout
+instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche
+à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques
+qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de
+leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois.
+Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe! Pour se venger
+d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite,
+soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à
+nettoyer le carreau de sa cuisine. «Pourquoi donc, me disais-je,
+l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce
+champ de baliveaux? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce
+conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs,
+qui a pu par comparaison se faire une esthétique?» Ah! Mme Rosalie! je
+voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son
+époux! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite:
+c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique
+_Mons pinguis_, «montagne grasse», et je ne pus pas ne pas sourire. Je
+le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la
+guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je
+suis un papillon.
+
+--Il peut se vanter d’avoir une femme «conséquente»! dit un de mes
+voisins.
+
+--Mais regarde donc sa colombe! fit un autre.
+
+On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et,
+pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse
+imposante du _Mons pinguis_ qui se dressait à l’horizon de la salle,
+dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt
+touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de
+Romenay filent sur leurs quenouilles: c’était la chevelure de Mme Ragut.
+Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des
+signes d’impatience; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs
+sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle.
+Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne: il alla prendre
+place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le
+cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à
+Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde:
+
+--La parole est au citoyen Ragut.
+
+Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la
+bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser
+sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un
+_oremus_ lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses
+intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et
+d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc
+et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures
+de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de
+la prose. C’est encore là un des stigmates de «l’évadé». Que dans ses
+discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce
+qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour
+pour se donner l’aspect d’un «penseur», toujours, sous l’homme nouveau,
+le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les
+tirades imprécatoires des _meetings_ de banlieue ni qu’il n’agitât le
+tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence
+poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus
+outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses
+propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter
+ici son discours! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte.
+Il nous conta que le célibat était une «insulte aux saintes lois de la
+nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène,
+aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux
+aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là
+commettaient délibérément «un crime social qui avaient l’effronterie de
+s’y vouer». Les habitués du _Café de la Lumière_, entendant ces choses,
+hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel--le fiel épais
+du défroqué--la très pure figure de Léon XIII: l’écœurement me prit de
+voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière
+accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte,
+sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui
+écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne
+trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la «monstrueuse»
+coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des
+prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le
+mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant
+de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms
+prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de _la
+Lumière_ s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient
+pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec
+frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait
+l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début: le célibat est
+un «crime social», et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où
+vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses
+«arguments». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le
+sieur Chapougnot le soir du 14 juillet! Enfin, à des signes qu’il m’est
+aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la
+péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il
+travaillait dans la «superstition», devait se préparer à souhaiter à ses
+auditeurs «la vie éternelle». Il fallait l’entendre s’écrier dans la
+grande salle du _Café de la Lumière_:
+
+«Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour
+les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à
+l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des
+enfants, le droit d’aimer et d’être aimés! Et pourquoi les prêtres ne
+boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres? Pourquoi ne
+pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête
+sur le sein d’une épouse chérie? Ne sont-ils donc pas des hommes comme
+vous? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre
+gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô
+Ragut!), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe
+et l’insolence de Rome: il faut rappeler à la pudeur le successeur de
+Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui
+voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie! Le
+voilà, l’éternel ennemi de la liberté! Je le dénonce. Si vous
+n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave
+contre l’humanité, contre la liberté. Ah! c’est que vous êtes, citoyens,
+les prêtres de l’humanité. (_Bourrasque d’applaudissements dans le clan
+de M. le maire._) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les
+fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez
+la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle
+vous dit: «Sauvez-moi, je vais périr.» Et elle périra si vous ne
+vainquez ses ennemis. Elle périra... non, citoyens, je blasphème! La
+liberté ne peut périr! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola
+assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle
+a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas
+contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner! Dans les
+temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée: elle n’a
+plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés! (_Nouveau tonnerre._)
+Ah! où sont les jours de l’immortelle Révolution? Où sont les jours de
+la révolution de 1848? En ce temps-là, sur toutes les places publiques
+de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté
+étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter
+un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien
+de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à
+l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères
+bénir leurs enfants? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu
+pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la
+démocratie, (_Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se
+braquèrent sur M. Thury._) combien êtes-vous qui vénériez la sainte
+liberté? Ah! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans
+l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le
+tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté
+le culte qui lui est dû! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle?
+Sommes-nous prêts? Hélas! hélas! Ah! humilions-nous, humilions-nous!
+(_Applaudissements._) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent
+plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un
+autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté!
+
+--Et les femmes! les femmes! s’écria précipitamment le garde champêtre
+Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis,
+cette fois, «communièrent» dans le rire. La salle entière s’esclaffa.
+Les «mauvais électeurs» trépignaient de joie. Au milieu de cette
+bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec
+notre arbre planté dans le cœur.
+
+--Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres
+seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les
+délivrions du célibat. Ah! s’ils pouvaient parler! S’ils pouvaient venir
+étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir
+des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce
+qu’il ne pouvait chasser l’obsession! N’est-ce pas monstrueux d’imposer
+aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution? Il
+faut que ce scandale cesse: tous ici, jurons de travailler à
+l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles! Oui,
+arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La
+chasteté, qu’est-ce que c’est que ça? Dans la société de demain, la
+chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes.
+Reprenant la tradition, hélas! interrompue de la grande Révolution, la
+société de demain glorifiera les filles-mères; elle réhabilitera le
+libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les
+filles--et n’ont-elles pas été créées pour cela!--donneront des citoyens
+à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de
+l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur
+beauté,--car la vertu ce sera la beauté,--(_Grognements
+d’enthousiasme._) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les
+déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour
+Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées; oui, citoyens, des
+autels!
+
+--Oui, des hôtels meublés! lança une voix que je reconnus aussitôt pour
+être celle de M. Octave Ferrandière.
+
+Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de
+l’auditoire: il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes
+Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.
+
+Ragut reprit sans désemparer:
+
+«Dans la société de demain, plus de femmes vierges: plus de ces hommes
+qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes
+lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la
+faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que
+cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah! je la salue, la
+cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les
+ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la
+liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je
+vous souhaite à tous!
+
+--Ainsi soit-il! fit un citoyen loustic que je crois être le garde
+particulier de M. de la Villegéneray.
+
+Les deux partis, les «bons» et les «mauvais» électeurs, manifestèrent
+bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements
+exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des
+trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever
+de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour
+recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues
+hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait:
+
+--Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux!
+Si seulement ils t’avaient entendu! Oh! les misérables! les misérables!
+
+Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la
+crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants,
+les ennemis de Claude!
+
+Pour la seconde fois, tous les partis «communièrent» dans la joie. Les
+rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques
+minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti; je criai
+du fond de la salle, d’une voix décidée:
+
+--Je demande la parole!
+
+Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du
+bureau avaient des mines effarées: ils chuchotaient entre eux.
+Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande.
+Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci
+refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une
+résolution:
+
+--La parole, dit-il, est au citoyen-curé.
+
+Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage
+Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la
+bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse:
+
+--Au nom du Père et du Fils et du...
+
+Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase:
+
+--Halte-là! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point
+déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui
+ne sont jamais venus chez vous.
+
+Oh! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais
+aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez
+nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie: leur
+rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire.
+L’interrupteur paraissait confus: les «mauvais» électeurs le
+conspuèrent.
+
+Les «bons» électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue
+que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité: J’avais quelque
+idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1]:
+
+ [1] Je donne mon «discours» tel à peu près que je l’ai prononcé et que
+ je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut
+ salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je
+ reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache
+ qui, au début, me servit d’accompagnement?
+
+«Citoyens,
+
+«Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité
+et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre
+ne peut m’empêcher d’appeler un «blagueur», les gens de mon village vont
+regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles
+sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les
+plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands «blagueurs»: vous
+les tueriez plutôt que de les en faire démordre! Je ne connais pas le
+potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont
+belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens,
+regardez-moi bien!
+
+--A bas la calotte! cria un auditeur.
+
+Ce fut le signal peut-être attendu. Les «bons» électeurs que jusqu’à ce
+moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que
+j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me
+lapider d’apostrophes.
+
+--A bas la calotte! A bas le goupillon! Gros farceur! Assez d’_oremus_!
+Rendez l’argent! On te fera rendre ta graisse!
+
+Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des
+plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides
+encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent
+bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus.
+La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur
+sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients,
+mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les
+mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien
+voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur
+l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du
+même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, _more
+clericorum_. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa
+noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait,
+comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale
+d’injures reprenait:
+
+--Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos... bouches.
+Faudrait pourtant laisser parler le monde!
+
+J’essayai d’élever la voix:
+
+--Citoyens!... Citoyens, je proteste!...
+
+Mes «citoyens», mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les
+huées furieuses. Les «mauvais» électeurs, les ennemis de M. le maire,
+tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas! c’étaient,
+pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires
+dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré
+d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines
+pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure,
+par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la
+face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés
+qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche? Je pris le
+parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs
+adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à
+ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent.
+Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut
+achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier:
+
+--Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos,
+je continue.
+
+Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des «bons»
+électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire
+et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti
+du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour
+leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres
+électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient: ma présence
+faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les
+chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient.
+L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger
+aux bêtes! J’éclatai de rire: aussitôt l’homme furieux reparut sous la
+bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent
+projetées sur moi.
+
+--Marchand d’eau bénite! Pou d’église! Cafard!
+
+Que de titres pour un seul homme! Brusquement, le silence se fit, comme
+si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement
+murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid,
+fixait sur les électeurs son œil bleu.
+
+--Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez! Les
+cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que
+nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre
+pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous; ceux qui
+continueront à interrompre seront mis dehors!
+
+Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous,
+lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de
+furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades
+dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au
+_Café de la Lumière_. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net
+l’exaltation des «bons» électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De
+l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux
+fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur
+resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux! Ils
+étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et
+voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait
+d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas! Plus d’un a dû douter de la
+justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne
+point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur
+administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant,
+des propos de convalescence.
+
+--Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je
+reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé! Allons,
+regardez-moi bien! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les
+visions obsédantes que M. l’abbé Ragut--pardon, que le citoyen
+Ragut!--vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont
+séché sur pied?
+
+--Dame! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux
+échalas!
+
+--Pour ça, cria un autre, un «esquelette» et vous ça fait deux!
+
+--Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire
+l’a dit!
+
+Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner; les «bons» électeurs
+s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.
+
+--La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement,
+sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat; la vérité,
+c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long
+des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis: vous
+n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de
+pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés,
+parce qu’ils n’ont pas d’épouse! Il faut que le citoyen Ragut se
+résigne: ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican
+d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge: «Une femme ou la
+vie!» Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie:
+«Tant mieux pour vous!» Sans doute, si vous aperceviez votre curé
+cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus,
+bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai
+tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais
+les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour
+vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement.
+Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se
+mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs
+qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre! Je ne vous
+apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus
+graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.
+
+--Ah! Ah! ricanèrent plusieurs auditeurs.
+
+--D’la confession, i n’en faut pus! C’est pour les bigotes qu’ont rien à
+faire! clama une voix.
+
+--Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui
+s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience,
+pour leur bonheur; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour
+oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où
+bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en
+servent: or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile,
+plus pénible à ceux qui en usent.
+
+--On comprend pas! fit d’une voix lourde l’un des assistants.
+
+--Eh bien, je vais éclairer ma lanterne! Ignorez-vous donc que vos
+femmes ont mille et une manières--je ne veux pas les énumérer, vous les
+connaissez mieux que moi--de vous faire parler, lorsque vous voudriez
+vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de
+tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez!
+
+--Eh tiens! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque
+les hommes font les cachotiers, on fait la tête: ils calent toujours!
+
+--Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes
+dires l’appoint de son expérience... Je ne prétends pas que le prêtre
+marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il
+commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des
+confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le
+faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives
+tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et
+elles aiment à connaître les secrets du prochain: elles n’auraient
+aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre
+tempérament que le leur! Elles n’auraient pas grande foi dans la
+discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts,
+certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas
+les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès!
+Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours
+agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous
+paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un
+héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion
+catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses
+prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la
+confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé
+marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son
+beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de
+sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas
+l’homme qui doit se faire tout à tous.
+
+--Tu parles! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé,
+comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.
+
+Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le
+maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle.
+Aussitôt, deux «bons» électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les
+bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O
+miracle! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce
+que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil
+bleu! Je repris:
+
+--Un prêtre marié serait encore «monsieur le curé», il ne serait plus
+«votre curé», un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre,
+parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu
+parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non
+pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse,--il n’en a
+pas,--ou la miche de pain de ses enfants,--il n’en a pas,--mais pour
+consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour
+baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous
+respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux
+et que vous ne pourrez plus travailler! Vous auriez mauvaise grâce, je
+vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre: c’est là une
+institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en
+souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah! vos
+ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris! Il fut un
+temps--il y a de cela huit siècles--où les prêtres ne se distinguaient
+pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux
+abritaient une amie, une compagne--je ne veux point vous chicaner sur le
+mot--sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre,
+Grégoire VII,--qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît!--prit
+en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il
+enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les
+autres se dirent: «Le pape est si loin!» Et... ils ne se séparèrent
+point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha? Ce fut le peuple! Ce
+furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire
+exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et
+envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez,
+à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les
+expulsèrent.
+
+--Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes?
+demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.
+
+Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit
+frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du
+comique.
+
+--Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si
+compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer: ces
+dames durent trouver un abri quelque part! C’est une page d’histoire que
+je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères
+du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on
+pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne
+serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de
+Dieu, mais l’homme des créatures: ils savaient qu’un prêtre marié, quand
+le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres,
+subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et
+s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.
+
+Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens: le rire fut unanime. Je ne
+m’émus pas.
+
+--On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous
+restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups! C’est là un
+accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas
+ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs!... Je reviens
+à mes curés! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne
+pourraient remplir leur mission.
+
+--Et la papesse Jeanne! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député
+qui interrompt un ministre.
+
+La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens: ils ne s’associèrent
+pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis:
+
+--Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme
+au vaste génie, Napoléon Ier!
+
+--Ah! ah! ah! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.
+
+--Napoléon! un calotin! dit un citoyen.
+
+Chapougnot se leva du banc où il était assis.
+
+--Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le
+citoyen-curé insulte la République!
+
+Le cordonnier-président crut devoir intervenir:
+
+--Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de
+dire.
+
+--Quelles paroles? demandai-je. Retirer quoi?
+
+--On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il,
+tandis que les clients de _la Lumière_ applaudissaient.
+
+--Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions: je
+concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années,
+la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des
+prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un
+ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune
+fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer
+contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle
+satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient
+comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la
+nature! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen
+Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes
+d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop
+connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux
+catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois
+de la nature, je ne dis pas non! Et après? Hommes mariés, écoutez-moi!
+Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces
+fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie
+et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme,
+vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et
+permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits
+garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la
+nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme? Eh bien, non, et si
+vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour
+votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même.
+Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout
+simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou
+la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature! mais c’est
+de tout autres conseils qu’elle vous donne! Elle a horreur des entraves,
+horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de
+vous tous, gens mariés! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous
+garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour
+en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à
+la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et
+vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle
+que la vôtre! Essayez un peu! Et vous verrez se dresser devant vous,
+brandissant le glaive de la loi--d’une autre loi!--le citoyen Chapougnot
+qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la
+société, la morale, la puissance coercitive de la France!
+
+Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui
+se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.
+
+--Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer
+qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne
+sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au
+monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature: c’est
+le pays des bêtes!
+
+--Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le
+citoyen-curé insulte la République!
+
+Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait
+entendre. Les clients de _la Lumière_ s’agitaient, remuaient leurs
+sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel
+accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui
+leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il
+s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le
+citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises,
+clamait à plein gosier: «Le curé insulte la République!»
+
+Je repris, sans me troubler:
+
+--Oh! parlez-moi des bêtes! Elles, du moins, sont affranchies de la
+fidélité conjugale! O trop heureuses si elles connaissaient leur
+bonheur! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays
+des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut
+évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de
+printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait
+explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée.
+Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez,
+citoyens, c’est la cité d’amour! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux
+saintes lois de la nature!!!
+
+--Et la papesse Jeanne! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.
+
+Les «bons» électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre
+moi: Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau...
+Visiblement, ils jalousaient l’Éminence _grise_ à qui le Richelieu
+romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide
+pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent
+Chapougnot de leurs protestations.
+
+Des voix indignées s’élevèrent:
+
+--Tu nous assommes avec la papesse Jeanne! dit l’une.
+
+--Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse! fit une autre.
+
+--Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là? ajouta un
+troisième.
+
+Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main
+sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance
+coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les
+figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président
+veillait.
+
+--Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le
+monde!
+
+Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers
+son mari, s’exprimait ainsi: «Claude, tu crois que je ne ferais pas
+mieux de sortir pour protester? Ce curé n’est pas un homme comme il
+faut: il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du
+tout, cet homme-là, mais du tout, du tout.»--Le citoyen Ragut ne
+répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je
+repris:
+
+--Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le
+vois, M. et Mme Ragut: vous m’en voyez inconsolable! Et j’ai la douleur
+d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points! Me le
+pardonneront-ils? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les
+prêtres seraient des «monstres sociaux», parce qu’ils renoncent au droit
+d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour
+perpétuer l’espèce! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles!
+Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles!
+Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient
+leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles
+il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage
+de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de
+citoyens! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant
+comme le but du mariage! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop
+de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est
+le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli--car enfin on peut perdre
+le premier--le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner: si
+d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme
+un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos
+maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une
+famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se
+mouillent! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la
+fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La
+mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de
+la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une
+larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se
+serre, et je demande anxieux: «Mais, vous avez donc perdu quelqu’un?» Le
+père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle
+larme, et, entre deux soupirs, la mère,--les femmes aiment à répandre
+leur souffrance en paroles,--la mère me dit, avec un grand geste de
+découragement: «Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au
+contraire... dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un!»
+
+--Et la Saint-Barthélemy! Et Mme de Montespan! Et le Deux-Décembre! Et
+le petit Mortara! égrena le citoyen Chapougnot.
+
+Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser,
+puis je repris:
+
+--Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but
+du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera
+pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés! Que
+messieurs les hommes mariés commencent! Allons, croissez et multipliez,
+c’est «la grâce que je vous souhaite», comme dit le citoyen Ragut!
+
+--Votre ironie ne m’atteint pas! fit d’une voix sombre mon ancien
+confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la
+chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la
+vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de
+moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine!
+
+--Un attentat contre la liberté humaine! Ah! mais parlons-en! Si des
+hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins,
+la liberté d’être esclaves! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut,
+quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au
+célibat! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent
+librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut
+pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination; je ne sache pas
+qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant
+l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est
+volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais
+là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah! où sont les
+robes d’antan? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait
+séduit, qu’on lui ait «doré la pilule», pour employer une expression
+plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer
+que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre
+inexpérience pour nous vouer au «martyre», qu’il nous ait pris par ruse,
+en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par
+de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et
+longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de
+recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de
+nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où
+nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous
+prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos
+forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève,
+dans toute la ferveur du sang? N’avions-nous pas le droit de jurer
+d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à
+l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de
+violence, un assouvissement? Et le jour de notre engagement, l’évêque
+a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme
+autrefois les «rabatteurs» enivraient les jeunes gens pour les amener à
+s’enrôler? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque
+est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire
+vœu de chasteté? Quand chaque ordinand a répondu: «Présent», à l’appel
+de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen
+Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute,
+de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites
+pour vous les lire ce soir):
+
+«Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très
+attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous
+impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à
+votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez
+reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis:
+il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être
+comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en
+est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans
+votre dessein, au nom du Seigneur, avancez!»
+
+Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il
+est resté! Il a avancé au nom du Seigneur; il est allé, sans qu’on l’en
+prie, se placer sous le joug! Ah! qu’il est mal venu à prétendre qu’on
+l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait
+exprès! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi! Voudrait-il donc nous
+forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût
+en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la
+raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième
+année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme
+Rosalie! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat
+à la liberté humaine! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop
+pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre
+femme? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le
+droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience--un
+gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas--pour lui
+reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant
+effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier,--oh!
+rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise!--je défie le
+citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la
+puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et
+d’expulser la malheureuse qui serait ma femme! La loi n’interdit pas au
+prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des
+enfants à la douzaine! La liberté du prêtre! mais il me semble que, par
+son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me
+tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le
+droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus
+évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions
+désirer!
+
+Sur ces mots, tandis que les «mauvais» électeurs m’applaudissaient,
+m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés,
+vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le
+front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que
+m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de: «Vive le curé
+Blondot!» qui me payèrent de mes sueurs oratoires.
+
+--Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.
+
+Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.
+
+--La parole, fit-il, est à... à la cit... à Mme la citoyenne Ragut.
+
+Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants
+poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour
+demander le silence.
+
+--Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes
+comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus! Un homme
+sans femme! A-t-on jamais vu ça, par exemple! Qu’ils nourrissent une
+femme et des mioches; c’est bien leur tour! Et surtout, n’écoutez pas
+celui de chez vous: un curé marié, rien de plus beau! Tenez, mon p’tit
+homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage! Avant dix ans, tous
+les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles
+en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis! Les curés, voyez-vous,
+je les connais, c’est du monde comme il faut! Ces gens-là ont de
+l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point
+malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour
+savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes
+petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses!
+
+Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut
+retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula: plock! on eût dit une nappe
+de graisse qui s’étale.
+
+Revenus de leur ahurissement, les clients du _Café de la Lumière_
+murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la
+citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait
+suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie.
+Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous
+les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le
+cordonnier-président se leva:
+
+--Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en!
+
+--Vive la République!!! cria le citoyen Chapougnot.
+
+Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais
+moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers
+l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire,
+puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai
+qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle
+et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes
+auditeurs devisaient. Je fus salué.--«Bonsoir, monsieur le
+curé.--Bonsoir, mes amis.»--Des phrases parvinrent à mes oreilles. On
+parlait de moi avec quelque éloge: «Pour sûr, disait un vieux paysan
+tout chenu, notre curé n’est point une bête! Il prêche mieux que le
+Ragut!--Et mieux que la grosse femme! fit une voix.--Ah! dame! il a du
+bagout!» conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens
+avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était «l’étranger».
+Moi, je représentais Romenay, «le pays». Et j’avais mieux «prêché» que
+l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils
+étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur
+mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces
+choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le
+presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et
+une voix oppressée qui m’interpellait: «Monsieur le curé! monsieur le
+curé!» Je m’arrêtai et me retournai: M. Cobichet, pharmacien de première
+classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme
+si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit:
+
+--Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils
+sont anéantis, ils ne sont plus.
+
+--Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet! répondis-je. Je suis bien aise
+de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit,
+monsieur Cobichet.
+
+Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au
+presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai
+les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me
+revinrent à l’esprit. Oh! je ne cherchai pas à me faire illusion! Sans
+doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais
+aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que
+leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes! Sans doute, mon
+discours, mon «sermon» ne serait jamais enchâssé dans le _Trésor de la
+prédication_, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur
+Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais
+jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon
+sens. Eh! mais je ne me prends pas pour un imbécile! Et vous, citoyen
+lecteur, que pensez-vous de vous-même?
+
+Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave
+Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure
+joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.
+
+--Mais qu’y a-t-il? demandai-je.
+
+M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain
+encore et de conviction.
+
+--Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc?
+
+--Il y a, fit M. Octave, il y a... non, c’est à se tordre!
+
+--Mais quoi
+
+--Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du
+défroqué--vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait
+l’estrade--viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les
+deux dames se battaient pour Maxim! C’est à se tordre! C’est à se
+tordre!
+
+--Que me contez-vous là?
+
+--Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme
+Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du
+couple Ragut.--Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont
+reçu l’hospitalité chez les Thury.--Le pasteur n’est pas venu pour des
+raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez
+bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec
+Maxim. Extraordinaire, ce Maxim; il les ensorcelle! A table, on l’avait
+placé entre les deux dames, et... non, non, c’est à se tordre! monsieur
+le curé, je me tords.
+
+--Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais
+redressez-vous et continuez!
+
+--A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez
+pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute
+de rien: il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours
+qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit
+hier: «Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec
+des yeux, mais des yeux! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins,
+me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle «Maxim» tout
+court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi.» Or,
+pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec
+Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer
+sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de
+Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la
+ville; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait
+blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour
+amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota
+aigrement: «Ah! j’en ai gros sur le cœur!» A la fin du repas, les deux
+femmes échangèrent même des paroles vipérines; mais ce fut le bouquet
+quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit:
+«Vous allez me reconduire, hein? Nous n’allons pas, je l’espère, passer
+l’après-midi avec ce vieux tableau!» Le vieux tableau, qui épiait leurs
+propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse,
+vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel
+et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère
+Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de
+mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait
+ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les
+deux femmes se sont-elles abouchées? Que s’est-il passé? Je l’ignore. Au
+moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un
+rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des
+cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en
+face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent
+prêtes à s’écharper.
+
+--Oh! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du
+propre, votre conduite! Une femme mariée, c’est du joli!
+
+--Ah çà! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale?
+répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon!
+
+La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe
+ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles
+s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au
+violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du
+pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait: sans doute,
+elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle
+récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse
+injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan! elle la
+jetait à la face de l’autre! La petite dame Asseler restait plus calme:
+elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque
+épithète envenimée: les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et
+allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue
+des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle
+de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère
+Ragut allait pêcher ses adjectifs! C’est à se tordre! C’est à se tordre!
+
+--Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous!
+
+--Oh! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. «Vieille sottisière,
+criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de
+schismatique.»--«Vieille proxénète!» répliquait la femme du pasteur de
+sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus
+de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui
+appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf! On entendit un
+bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma
+jument Manda.
+
+--Et vous n’êtes pas intervenu! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas,
+comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer?
+
+--Moi! fit Octave, oh! non, par exemple! Je m’amusais bien trop! Je ne
+demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais
+plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut
+s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le
+maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes
+et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté! J’ai déclaré
+que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait,
+sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de
+manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre.
+Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la
+porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur
+s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée
+chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes: «Espèce
+d’hérétique, de schismatique!»
+
+--Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé?
+
+--J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire: je ne me
+suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place.
+J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos
+gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles: c’est là un
+phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc
+devenue?
+
+--Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait
+furieusement contre la «schismatique» devant les commères accourues, et
+qui déclarait avoir «une de ces soifs à boire la rivière avec les
+poissons!» Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur
+le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop
+prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près
+une dispute. Pensez donc! S’il allait être obligé de prendre parti!
+
+A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la
+pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire:
+«Entrez», que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la
+figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter «du nouveau»
+la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la
+possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive:
+
+--Oh! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie,
+Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.
+
+--C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu! C’est quand
+même abominable d’assister à de pareils _escandales_ dans notre pays!
+Ces créatures-là, c’est comme les champignons _venimeux_; elles ont beau
+se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter
+les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison...
+Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais
+aller étendre mon linge au jardin!
+
+Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui
+proposai de l’accompagner:
+
+--Mais comment donc, enchanté! fit naturellement mon jeune ami.
+
+Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir.
+Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement.
+On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités
+échangées: on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes
+devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle
+avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les
+langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers
+champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et
+bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui
+revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa
+démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.
+
+--Ah! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous
+arriverez trop tard!
+
+--Quoi donc? demanda Chapougnot... Quoi donc?
+
+--Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas
+verbaliser! Trop tard! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé: la
+loi ne défend que les combats de taureaux!
+
+Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.
+
+--Ah! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je
+n’y suis pas! Si j’avais été là! Hier, tenez, à la conférence, tout
+s’est passé selon la loi, mais j’étais là!... Ça ne fait rien, continua
+Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas
+voulu faire des misères à la grosse femme!... Il me plaît à moi, son
+mari, l’ancien curé! Ah! en voilà, un curé comme je les aimerais! Il
+vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté; il dit des sottises au
+pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me
+fait autant plaisir que de boire une chopine!
+
+--Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape?
+
+--Pourquoi? pourquoi répondit Chapougnot... pourquoi? mais parce que
+c’est un homme comme un autre!
+
+--Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur
+Chapougnot?
+
+--Mon chef! mon chef! fit le garde champêtre redressant la tête et se
+frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain!
+
+--Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes
+catholique, apostolique et romain.
+
+--Je suis républicain, répéta Chapougnot.
+
+--Soit! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes
+pas moins son sujet.
+
+--Le pape un roi! clama le garde champêtre. Moi son sujet! Sujet de
+personne, monsieur! Sujet du pape! Ah! par exemple, elle est forte,
+celle-là! Sujet du pape! Mais je démissionne! Mais il faut que je lui
+envoie ma démission, à ce pape! Je vais lui écrire, et une lettre qui
+sera tapée!
+
+--Oh! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un
+timbre de cinq sous! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le
+marché, le pape ne vous répondrait pas.
+
+--Le pape ne me répondrait pas! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas!
+Mais alors, c’est un tyran!
+
+--Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les
+jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de
+démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape: vous mourrez sujet du
+pape.
+
+--Mais je ne veux point de ça! je ne veux point de ça! s’écria
+Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un
+autre, nom d’un chien! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera
+tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse
+Jeanne!
+
+Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec
+véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous,
+pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite
+manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre.
+On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance
+coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M.
+Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se
+dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave
+et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras:
+
+--Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever,
+ne racontez pas au _Café de la Lumière_ qu’un curé vient de vous
+relever! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.
+
+A ce mot, le garde champêtre redressa la tête:
+
+--Un Samaritain! fit-il, ça ne m’étonne pas!... Moi, je suis
+républicain! ajouta-t-il en forme de protestation.
+
+Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un
+salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un
+soliloque:
+
+«Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme! Une lettre tapée! Une
+lettre tapée!... Un homme comme un autre... Raspail... La papesse
+Jeanne!»
+
+Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde
+champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux
+méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier
+d’une horloge.
+
+--Ah! ils sont frais, les amants de la République! s’écria M. Octave.
+Ils sont dignes de cette vieille...
+
+--Oh! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser
+ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement
+données!
+
+--Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire
+que vous l’aimez, la République!
+
+--Je suis républicain, monsieur Octave.
+
+--Comme Chapougnot!
+
+--Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les
+curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber
+tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis
+par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des
+gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux
+l’étouffer: ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux
+partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la
+gênons, la République, avec notre amour! Plus nous la gênons, plus nous
+l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M.
+Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle
+pourrait, chaque jour, dire au Seigneur: «Mon Dieu, j’ai trop d’amis et
+qui m’aiment trop! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup
+d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les
+curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce
+que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore... mais quand on
+aime! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de
+mes curés: hélas! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu
+de services en se laissant si gentiment battre par moi! Des curés
+délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me
+verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles
+des siècles. Ainsi soit-il!»
+
+--Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce,
+monsieur le curé! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette
+gueuse qui n’est pas parfumée du tout...
+
+--Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du
+gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je
+vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A
+bientôt, monsieur Octave!
+
+--Bonsoir, monsieur le curé!
+
+Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et,
+après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval
+s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de
+«réparateur». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie
+Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux
+deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien,
+ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une
+carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en
+emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la
+calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il
+m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie.
+Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver,
+M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le
+flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et
+désolée:
+
+--Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi,
+quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église?
+Ah! voilà les mauvais jours revenus! L’ère des guerres religieuses est
+ouverte de nouveau dans notre pays.
+
+--Comment! m’écriai-je, vous appelez une «guerre religieuse» cette
+bataille de femmes! Vous considérez ce petit incident plutôt comique
+avec des lunettes trop grossissantes.
+
+M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis:
+
+--C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout! Du reste, le
+sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure.
+Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici
+m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah! monsieur le curé, puisque
+j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler
+mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat...
+Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être
+fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de
+vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il
+a gardé sur les masses!... A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais
+vous demander un petit service...
+
+--Parlez, monsieur Cobichet.
+
+--Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis
+inventeur de pilules.
+
+--Mes félicitations, monsieur Cobichet! Quelles maladies
+guérissent-elles? Tous les maux connus, comme il convient, mais
+lesquels, plus spécialement?
+
+--Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité! L’obésité,
+monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle
+fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui
+s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces
+trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut
+lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race
+frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité,
+monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les
+peuples.
+
+Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases
+de son prospectus: je crus prudent de l’interrompre:
+
+--Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules!
+
+--Pardon, monsieur le curé: la fortune de mes pilules dépend de vous.
+Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort.
+
+--Je demeure stupide, monsieur Cobichet.
+
+--Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous
+écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence
+ordinaire, l’efficacité de mes pilules «antiadipeuses». Je vous
+demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes
+prospectus et sur mes brochures.
+
+--Par ma foi! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile!
+Je ne vous savais pas aussi facétieux!
+
+M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.
+
+--Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas! Je
+ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans
+tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui
+prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes
+et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le
+reconnaître: les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un
+remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il
+s’agirait d’un remède contre l’obésité! C’est une infirmité qui afflige
+de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique! Elles
+domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles
+vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve
+et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se
+métamorphose en un mal, en une infirmité.
+
+--En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du
+clergé catholique?
+
+--Ah! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de
+vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor!
+
+--Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous
+jure que je n’en absorberai jamais! Je ne puis pas me porter garant de
+leur vertu!
+
+M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui
+disais: silencieux, il me regardait.
+
+--Oh! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas
+d’aussi près! Si vous croyez que mes confrères...
+
+--Oui, mais ma photographie, pourquoi?
+
+--Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première
+page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette
+inscription: «Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de
+Cobichet.» A la seconde page, je reproduirais--si je suis autorisé à le
+faire, et je l’espère--la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a
+votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.
+
+--Le malheureux!
+
+--Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais:
+«Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet,
+pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay.»
+Comprenez-vous, monsieur le curé?
+
+Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que
+son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint
+égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit: «Comprenez-vous,
+monsieur le curé?» une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux
+gris clair.
+
+Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait
+mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il
+avait longue et presque blanche.
+
+--Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations
+d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au
+clergé protestant? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une
+épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre: plusieurs
+personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui
+leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne
+demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay?
+
+--M. Asseler! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M.
+Asseler! jamais! jamais! Je ne voudrais point mettre mon invention sous
+le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule! Après le
+scandale de cet après-midi surtout! oh! non! jamais! jamais! Quel
+prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses? Les
+protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on
+la chasse! M. Asseler est vraiment trop faible: il finira par perdre
+toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de
+charité, vous associer au succès de mes pilules?
+
+--Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret,
+de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien
+capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas
+augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.
+
+Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de
+mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant
+vers le presbytère, je me disais: «Il faut vraiment que le prestige de
+M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée! M.
+Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble
+peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas
+maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le
+pasteur en puissance négligeable. Ah! les femmes! les femmes! Et cet
+imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets! Merci
+bien!»
+
+
+
+
+VI
+
+
+--Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le corridor. Il veut
+vous voir, cet homme.
+
+Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je sursautai et je dis:
+
+--M. Asseler! mais faites entrer!
+
+Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre de M. Asseler
+qui pénétrait dans ma chambre.
+
+--Comment allez-vous, monsieur le pasteur? demandai-je avec un sourire
+de bienvenue, en lui tendant la main.
+
+--Je vais mal, monsieur le curé, me répondit M. Asseler, et c’est
+pourquoi je viens à vous.
+
+J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps rouge et je priai
+le ministre protestant d’y prendre place.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne me dissimule pas
+ce que ma présence chez vous peut avoir d’étrange. Vous le premier, avez
+le droit de vous étonner.
+
+--Oh! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements! Et, du
+reste, une visite qui vous est agréable ne vous étonne jamais!
+
+M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de remerciement.
+
+--Oh! je sais que ma démarche peut heurter certaines convenances, mais
+je suis malheureux, monsieur le curé, je suis très malheureux, et un
+homme qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui d’aller
+sans crainte et sans respect humain où le porte,--laissez-moi dire le
+mot, monsieur le curé,--où le porte sa sympathie. Je suis seul dans ce
+pays. Si grand que soit pour un homme malheureux le besoin de se confier
+à un autre homme, il est certaines souffrances qu’on ne peut étaler aux
+yeux des indifférents. Lors de notre première rencontre, monsieur le
+curé, vos qualités d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois
+pouvoir compter sur votre charité, sur votre pitié!
+
+--Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous placez en moi
+m’honore et me touche plus que je ne saurais le dire. Vous me permettrez
+de vous considérer comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger
+de moi non pas une vague charité, une vague pitié, mais un dévouement
+sans restrictions. Vous êtes un honnête homme. Je ne crois pas être un
+coquin. Nous pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, je vous
+appartiens.
+
+--Monsieur le curé, dit le pasteur après un court silence, je suis la
+fable du pays.
+
+Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit:
+
+--Oh! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de me détromper! Je sais
+ce que l’on dit. Je devine ce que l’on pense. Eh bien, ce sont des
+calomnies! Ce qu’on raconte n’est pas vrai! ce qu’on pense n’est pas
+vrai!... Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, ce qu’on
+raconte est faux! est faux! est faux!
+
+--Ce qu’on raconte! Quels sont donc les faits précis?...
+
+--On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui tremblait, que je suis
+un mari... un mari berné.
+
+--Oh! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas dit à vous!
+
+--Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on m’a si bien laissé
+voir qu’on le pensait! L’attitude qu’ont prise mes coreligionnaires à
+l’égard de ma femme ne me permet de garder aucune illusion sur la
+conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse indigne; elle
+signifie trop clairement, leur attitude, que Mme Asseler est suspectée,
+qu’elle est méprisée, honnie. L’adultère ne devient tragique que quand
+il nous atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va pas
+sans un certain comique. Les femmes mettent plus de discrétion dans
+leurs railleries. Elles s’apitoient même parfois sur l’infortune de la
+victime, de l’époux trahi! Les hommes, eux, sont féroces et leurs
+ironies sont cruelles qui tombent sur un mari trompé... ou qu’on accuse
+de l’être. Quand je passe auprès d’un groupe d’hommes, je vois sur les
+figures des sourires dont le sens ne m’échappe pas: on chuchote en me
+regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, leur
+signification ne m’échappe pas: «Le pauvre homme!» pense-t-on, «il ne se
+doute de rien!» Eh bien, si! monsieur le curé, le pauvre homme,--oh!
+j’accepte l’épithète!--le pauvre homme se doute de quelque chose! Il
+sait qu’on déclare sa femme infidèle! Mais ce qu’il sait aussi, c’est
+qu’on la calomnie; il sait que sa femme est honnête et respectable! Mais
+croyez-vous donc, monsieur le curé, que si j’eusse sous mon toit une
+épouse adultère, je ne l’eusse pas chassée? Oui, oui, je l’aurais
+chassée... sans pitié!
+
+En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler avait dans la voix une
+énergie singulière. Il reprit, après quelques secondes de silence:
+
+--Oui, je l’aurais chassée! Oh! je ne l’ignore pas! Mme Asseler, par son
+mépris du «qu’en dira-t-on», par ses libres allures, par l’indépendance
+extérieure qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. Elle
+n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime que les gens de
+petite ville ne pardonnent pas. Elle a commis des légèretés, des
+imprudences; elle s’est obstinée à recevoir certaines visites fort
+innocentes en soi, mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux
+interprétations malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est querellée
+publiquement avec la femme de ce baladin venu à Romenay pour vilipender
+ceux qu’il a reniés,--ce qui est un acte toujours indécent.--J’étais
+absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté Romenay tout
+exprès pour n’être point obligé de banqueter chez M. Thury, avec ce
+triste sire. Mme Asseler pouvait-elle subir sans riposter les insultes
+de cette matrone? En répondant du tac au tac, aux injures par des
+injures, aux menaces de coups par des gifles, elle a usé d’un droit
+naturel, du droit de légitime défense. Croyez bien, monsieur le curé,
+que j’ai fait entendre à Mme Asseler les observations que me suggérait
+ma conscience! Je lui ai demandé de recevoir moins souvent chez elle M.
+Maximilien Thury et de ne plus sortir seule avec lui en voiture. Mes
+remarques et mes prières, je dois le dire, ont été vaines. «Je t’ai
+suivi à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te faire sentir
+ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne à vivre dans un trou de
+province! Je ne me repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir.
+Veux-tu donc me priver des seules distractions qu’il me soit possible de
+me donner? En est-il, du reste, de plus honnêtes? M. Maximilien Thury
+est un homme de bonne éducation; il a respiré l’air de Paris, il a de
+l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que nous ayons dans le
+pays? Ne crois-tu pas que j’aie plus de plaisir à causer avec lui
+qu’avec toutes les pécores de Romenay? Toutes ont cherché à attirer chez
+elles le fils du maire: elles sont furieuses qu’il ait dédaigné leurs
+avances, elles sont jalouses, elles jettent leur venin. Elles me
+dénigrent. Je me soucie bien de ce qu’elles disent! Comme elles jugent
+des autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer qu’une femme
+reçoive chez elle un jeune homme sans en faire aussitôt son complice.
+Est-ce que, si je te trompais, si j’étais la maîtresse de Maximilien
+Thury, je ne chercherais pas à me cacher? Est-ce que la simple prudence
+ne me conseillerait pas de prendre contre toi certaines précautions?
+Mais voilà: j’agis franchement avec mon mari, comme avec tout le monde.
+Voudrais-tu me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler? Mais, tu
+me connais! Tu sais que je t’aime, tu sais que je ne mens jamais, et
+puisque je t’affirme que mes relations avec M. Maximilien Thury sont et
+resteront honnêtes!» Je suis bien obligé, monsieur le curé, de
+reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, détruisait, d’avance,
+toutes les raisons que j’aurais pu lui opposer. Je n’ai pas le droit de
+douter de sa sincérité, ni de la condamner à une solitude complète, à
+une existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris ne peut se
+faire aux exigences souvent très étroites des «convenances» telles que
+les comprennent les petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir
+user de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui me répugnent,
+pour la contraindre à un genre de vie qui l’eût rendue malheureuse. M.
+Maximilien Thury vient chaque jour: ma femme l’accompagne quelquefois
+dans ses promenades et les calomniateurs ne se lassent pas. Il va sans
+dire que mon plus grand désir serait de voir cesser ces rumeurs. Mais
+comment? Je ne puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins
+assidu!
+
+--Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à M. Maximilien Thury,
+qui connaît assurément l’esprit malveillant de nos petites villes, que
+ses visites pouvaient se mal interpréter?
+
+--M. Maximilien est un honnête homme, reprit le pasteur. Je suis bien
+convaincu qu’il ignore à quelles calomnies la réputation de ma femme est
+en butte. Ce jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, du
+dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse en lui adressant des
+observations qu’il eût pu prendre pour un congé ou tout au moins pour le
+conseil d’un mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites sont
+aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement les autorise, mais
+encore lui demande comme une grâce de revenir. Laissé à lui seul, M.
+Maximilien y mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois
+ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse auprès de M.
+Maximilien, j’ai cru devoir faire part de mes... ennuis à Mme Thury, sa
+mère, qui--je n’ai pas à vous l’apprendre--est une femme d’esprit droit,
+d’honnêteté insoupçonnée!
+
+--Et Mme Thury vous a compris?
+
+--Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée de m’avouer que son
+fils n’acceptait aucune tutelle morale, qu’il échappait complètement à
+l’influence maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister
+inutilement. «Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait Mlle
+Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de Romenay, pour des
+raisons que je n’arrive pas à connaître, a usé de son influence auprès
+de la mère de la jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu.»
+
+--C’est très exact, dis-je.
+
+--Mme Thury ajouta: «Nous aussi, mon mari et moi, nous souffrons. M.
+Thury s’aigrit, et je ne serais pas étonnée que ce fussent ses tourments
+qui aient occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je vis, moi,
+dans des transes perpétuelles. Je connais Maximilien. Il veut s’étourdir
+et il ne garde plus aucune retenue. Tous les matins, je me lève avec
+cette pensée qui me torture: «Pourvu qu’aujourd’hui on ne vienne pas
+m’apprendre que mon fils s’est tué ou qu’il a fait quelque coup de tête
+qui l’oblige à quitter pour toujours le pays! Je m’attends à tout, à
+tout, sauf au bonheur!» Ces confidences de Mme Thury, ajouta le pasteur,
+m’ont ému, troublé et découragé. Il était pour moi bien évident que je
+ne pouvais faire appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât à
+son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter ma maison. Le concours
+que je n’ai pas obtenu de Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le
+curé, de l’attendre de vous?
+
+--J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir...
+
+--Oh! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons qui vous ont
+porté à donner à Mme Ferrandière le conseil de s’opposer à l’union de sa
+fille avec M. Maximilien Thury! Ces raisons, vous n’en devez compte à
+personne, mais... ce mariage, je vous l’avoue en toute franchise, serait
+pour moi une délivrance. M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès
+de l’épouse qu’il aimerait: ses visites assidues cesseraient et les
+calomnies aussi.
+
+M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je me demandais si
+le pasteur ne venait pas à moi en ambassadeur, s’il n’était pas délégué
+par les Thury pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une
+dernière fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait me
+convaincre que je m’abusais.
+
+--Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je comprends, mais,
+hélas! il m’est tout à fait impossible de revenir sur ma détermination
+et de donner à Mme Ferrandière un autre conseil... C’est impossible, ma
+conscience est engagée.
+
+--Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un simple désir que
+j’exprimais et que vous trouverez tout légitime, j’en suis bien sûr,
+monsieur le curé. La femme est un être de faiblesse: notre devoir est
+d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de l’entourer d’une
+tendresse vigilante, presque inquiète. Je le reconnais: je serais
+coupable d’oublier cette obligation. La nature indépendante de Mme
+Asseler l’expose à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée à
+ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma femme, monsieur le curé,
+est née à Paris, elle a vécu à Paris jusqu’à notre mariage,--qui remonte
+à trois ans à peine,--elle aime Paris. Pas un jour ne se passe sans
+qu’elle ne dise: «Quelle existence je mène pour une Parisienne! Ah! que
+je regrette Paris! Ah! si nous habitions Paris!» Elle a l’obsession de
+Paris, dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de
+récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient été prédites avant
+mon mariage. Mon père m’avait répété cent fois: «Il est difficile, il
+est périlleux pour un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le
+mari de certaines femmes!» Je suis obligé de reconnaître que mon père
+avait raison! Ah! mes beaux rêves d’apostolat! Le temps me semble déjà
+éloigné où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où mon cœur
+n’avait qu’un seul désir: étendre l’empire du Crucifié! Le jour est
+peut-être proche où je pourrai me considérer comme un ouvrier inutile...
+Je suis fils de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore ministre
+du saint Évangile dans une ville de la frontière alsacienne. C’est un
+homme de bonne volonté et qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à
+cette forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la foi parmi
+les fureurs matérialistes de notre époque. Quand parut la _Vie de
+Jésus-Christ_, par Renan, mon père--il me l’a maintes fois affirmé--ne
+fut point troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, et il
+n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme de douceur et de paix
+dont la sage mansuétude rappelle Mélanchton. Il y a de la tendresse dans
+sa foi, et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. S’il eût
+été admis par le Christ à la vocation des Douze, il eût pris pour modèle
+son frère, le disciple Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont
+la vie fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, morte
+alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon seul ami. Il me fit
+connaître Dieu, le Christ et sa loi. Il m’ouvrit les Évangiles, et la
+plus grande joie de son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant
+dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de Magdala était
+venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi aussi, je voulus servir le Maître
+qui ne régnait que par l’amour: je résolus de me vouer au ministère
+pastoral. Quand mes études classiques furent achevées, j’allai à Paris
+pour y suivre les cours de la faculté de théologie protestante. Le jour
+de ma consécration arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains,
+je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très ému, je parlai
+de ma vocation. Je la comprenais comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter
+le rude apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables
+élus. Je glorifiai la mission de ceux qui vont annoncer aux infidèles la
+rédemption. Mon père était parmi les pasteurs présents «au culte». Il
+crut qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais lui
+annoncer mon départ pour les missions, mais mon rêve de grand apostolat
+ne devait pas avoir de lendemain. Deux jours après ma consécration, je
+rencontrai, pour la première fois, la jeune fille qui devait être ma
+femme.
+
+M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses souvenirs, puis, après
+un instant de silence, il reprit:
+
+--C’était la première apparition de la femme dans ma vie. Sans doute,
+les jeunes gens qui se destinent au ministère pastoral ne sont point
+soumis à la règle d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des
+séminaires catholiques: ils peuvent prendre contact avec le monde. Soit
+timidité, soit défiance de moi-même, pendant les années que je passai à
+Paris, je me tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules
+relations étaient les livres et quelques amis qui, comme moi, se
+préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, qui venait lui aussi d’être
+consacré, me présenta à Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter que
+je me trouvais à un tournant de ma destinée... Avez-vous aperçu Mme
+Asseler, monsieur le curé?
+
+--Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame sur la place.
+
+--Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez mieux! Tous ces dons
+extérieurs qu’elle réunit, cette grâce, cette séduction, ce charme qui
+émane d’elle, de ses gestes, de sa voix, de son regard...
+
+Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. Je ne crus pas devoir
+la lui refuser.
+
+--Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur le pasteur.
+
+--Ah! oui! il s’explique! continua M. Asseler. Quel homme serait resté
+indifférent? Quel homme n’eût pas aimé? Lors de ma première visite à Mme
+Dabrey, je demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa de
+m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie Dabrey. Mon cœur était
+en fête, mais un grave désaccord avec mon père m’empêchait de
+m’abandonner au bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey: il s’était
+rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage mais ses conseils ne
+pouvaient prévaloir contre l’obstination d’un homme qui aimait... et
+j’aimais Mlle Lucie Dabrey! Mon père ne vint pas au mariage, et il me
+prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des amertumes. Je
+suis en voie de me convaincre que l’affection de mon père était
+clairvoyante.
+
+--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez être malheureux
+puisque vous aimez?
+
+--J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé! Je suis malheureux
+parce que (le pasteur appuya sur le mot «parce que») j’aime. Je voudrais
+qu’il n’y eût pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et entre
+les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. C’est une nature honnête
+et droite, je le sais, mais qui n’éprouve aucun élan vers Dieu: son cœur
+ne le connaît pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme du temps
+de Tibère, qui n’a point de la vie une conception chrétienne. La vie,
+pour elle, doit être une joie, une fête, ou alors elle est un non-sens,
+une monstruosité. Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle
+son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa nature. Oh! je
+le sais et nul n’en est plus convaincu que moi: la religion est un
+soutien, une force, une sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une
+sécurité pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des familles,
+mais mon père n’est-il pas trop absolu quand il affirme qu’une femme ne
+peut rester fidèle à son mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu?
+Voyons, monsieur le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute tutelle
+religieuse,--je le sais et je le déplore--mais ai-je donc tort, pour
+cela, d’avoir confiance en elle? Est-ce une raison pour laisser le doute
+entrer dans mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du soupçon?...
+N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?
+
+En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me regarda fixement: il
+y avait de l’inquiétude dans ses yeux et de l’angoisse dans sa voix.
+
+--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours tort de
+s’alarmer sans preuves!
+
+--Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans la conduite de ma
+femme, rien dans sa vie, ne pourrait légitimer mes soupçons... si
+toutefois j’en concevais? s’empressa d’ajouter le pasteur.
+
+Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court silence, reprit:
+
+--Ah! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par le doute! J’ai bien
+souvent songé aux souffrances sans nom qu’ils doivent endurer! Douter de
+la fidélité, de l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au
+monde! Se dire que peut-être ses pensées vont à un autre; que, par ses
+désirs, elle appartient à un autre; qu’elle vous trompe et qu’elle vous
+méprise parce qu’elle vous trompe; enfin, qu’elle aime un homme et que
+cet homme n’est pas vous! Oh! c’est affreux... ce doit être affreux!
+Heureusement, poursuivit le pasteur, dont la voix tremblait, bien qu’il
+prît un ton très «rassuré», je n’en suis pas là! Vous seriez à ma place,
+monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce pas?
+
+--Ma foi! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, je vous l’assure:
+jamais il ne m’est venu à l’esprit de me demander ce que je ferais, ce
+que je penserais, dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié
+au lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire!
+
+Le pasteur comprit que je me dérobais devant l’anxieuse question qu’il
+persistait à me poser. Il tira sa montre:
+
+--Neuf heures vingt-cinq! dit-il. Je vais me retirer, monsieur le curé.
+Ma femme est seule; elle pourrait s’impatienter.
+
+Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, et comme je
+protestais:
+
+--Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.
+
+Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler jusqu’à la grille du
+presbytère et, avant qu’il ne me quittât, je lui dis, en lui tendant la
+main:
+
+--Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier jamais que vous avez un
+ami au presbytère de Romenay.
+
+--Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler; je m’en
+souviendrai.
+
+Sur ces mots, il me quitta.
+
+Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le sens de la visite
+qu’il venait de me faire m’apparaissait clairement. Je m’étais demandé,
+un instant, où tendaient ses confidences, ce que signifiait son
+obstination à ne me parler que de Mme Asseler: je comprenais maintenant.
+Le pauvre pasteur était l’éternel jaloux qui s’en va quémander partout
+des raisons de ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance
+qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il se portait garant
+de la vertu de sa femme, était toute de surface. Il voulait, en
+affirmant si énergiquement qu’il ne doutait pas de son épouse, se
+leurrer lui-même, se contraindre à croire, se «suggestionner», comme
+disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. La certitude de
+la fidélité de sa femme, il venait humblement la mendier chez moi. Il
+pensait: «Cet homme, habitué par son ministère à traiter les âmes
+tourmentées, dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes terreurs. Il me
+prouvera que j’ai tort de vivre dans l’angoisse. C’est pourquoi il me
+disait d’une voix qui démentait ses paroles cette étrange phrase:
+«N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?» dans
+l’espoir que ma réponse serait celle qu’il désirait: tels ces gens qui
+s’en vont, de médecins en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont
+pas malades. Hélas! je dus le laisser partir sans lui donner la paix
+qu’il était venu chercher. Il ne me convenait pas de me moquer de lui!
+«Allons, pensai-je, encore un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux
+de la petite Camille! Les voilà une bonne demi-douzaine à désirer ce
+mariage et à maudire mon entêtement, pour des raisons diverses! M. le
+maire me maudit parce qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi
+les prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. Mme Thury me maudit
+parce qu’elle aime son fils, son mari et la paix de sa maison. Le beau
+Maximilien me maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie
+petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. M. Octave me
+maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il est l’ami de Maxim, qu’il
+voudrait les voir heureux et gais pour avoir le droit d’être, plus
+constamment, heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce qu’il
+aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa femme l’aimât.» Que d’amours
+coalisées contre moi et que de malédictions sur ma tête! Il n’y avait
+que cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle savait que
+l’échec du mariage de Maximilien me fût imputable. Peut-être, celle-là
+aussi aimait quelqu’un, mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son
+mari!
+
+Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous fisse connaître en
+quels termes la femme du pasteur parlait de moi? (Je tiens le propos de
+Prudence qui le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la
+servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait «le gros d’en face». Le
+gros d’en face! Était-ce assez coquet? Je n’étais pas vexé, mais plutôt
+surpris. Mes étonnements devaient se prolonger! De la bouche de Mme
+Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers vocables. Je puis en
+rendre témoignage: j’ai entendu. Un jour que nous revenions, mon vicaire
+et moi, de Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler
+escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna la tête en nous
+voyant; je me demande un peu pourquoi! Mme Asseler, elle, nous regarda
+bien en face; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes qui
+disait à Maxim, sans se soucier de baisser le ton de sa voix:
+
+--Ils ont une bonne tête, ces ratichons.
+
+--Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon vicaire.
+
+--Il se pourrait, dis-je. Des ratichons! Abbé Rosette, vous qui savez
+tout, qu’est-ce qu’un ratichon?
+
+--Je l’ignore, répondit-il; c’est quelque chose comme un nom de légume.
+
+--Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. Pourquoi appeler des
+prêtres des ratichons? Pourquoi?
+
+Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous avons saccagé nos
+bibliothèques, nous avons recruté tous les dictionnaires de la maison.
+Littré lui-même fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le
+sens de cette étrange appellation: «un ratichon.» Nous étions désolés.
+L’abbé Rosette eut une inspiration:
+
+--Si nous interrogions Prudence? dit-il. Son vocabulaire est si riche!
+
+--Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y attend le moins!
+
+J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, comme si une
+catastrophe venait de se produire. Bientôt, nous entendîmes ma
+gouvernante qui haletait en montant l’escalier de toute la vitesse de
+ses vieilles jambes et qui grommelait: «Des hommes! des hommes! c’est
+bon à rien dans un ménage!» Elle apparut rouge, suffoquée, brandissant
+une de mes antiques culottes, toute en loques, qu’elle avait élevée à la
+dignité de «serviette pour les meubles».
+
+--Eh bien... s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher? Vous avez
+encore, au moins, renversé l’encrier sur le tapis?
+
+--Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. Nous vous avons mandée
+pour savoir de vous ce que c’est qu’un ratichon.
+
+--Un ratichon! fit-elle en hochant la tête, je ne connais pas cet
+animal-là! En tout cas, ça doit être rudement laid!
+
+--Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler qui, ce soir, nous a
+appelés, l’abbé Rosette et moi, des ratichons.
+
+--La femme du curé protestant! dit ma gouvernante que l’indignation
+rendit écarlate. Ça ne m’étonne pas! Une particulière qui se tortille en
+marchant comme une serpent! Est-ce que le monde honnête ça se tortille
+comme ça! Ah! elle appelle les curés des ratichons! Et qu’est-ce qu’elle
+est donc, elle? C’est une...
+
+Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence: le mot était
+lâché et il nous donna comme un choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume
+tremble à la seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé
+de l’avouer pourtant: il n’y a pas dans la langue des académies et des
+salons une seule expression qui puisse, mieux que celle proférée par
+Prudence, s’adapter à Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule
+expression qui soit plus «adéquate», comme nous disions au séminaire.
+Ah! oui, Mme Asseler... tenez, je m’arrête, je finirais par me laisser
+tenter. Lecteur, je vous salue et suis votre serviteur très humble.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me
+découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à
+Champvieux pour y assister à la «conférence» qui, le premier lundi de
+chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans
+ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les
+curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le
+chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton: ils apparaissent
+au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et
+rentrée dans la ceinture: tels les Hébreux quand ils allaient célébrer
+la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du
+curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute
+question métaphysique et pour décortiquer quelque «cas» épineux de
+théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je
+sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent
+point contre les mets toujours copieux, sinon succulents? L’air des
+cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là
+un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.
+
+Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la
+servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions
+maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait
+sur un lit de persil.
+
+--Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il
+ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie.
+Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui! Ah! oui, pourvu! Il nous
+expliquerait les figures du syllogisme!
+
+L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux
+qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette
+infaillible pour éviter les accidents:
+
+ _Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,
+ Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison._
+
+Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé,
+l’abbé Saquet ajouta:
+
+--Brrr! rien que d’y penser!
+
+Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de
+Saint-Sulpice, dans son livre sur les «politesses et convenances à
+l’usage du clergé», ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques
+doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous
+taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits
+de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de
+vous celer la vérité: silencieusement, nous honorions la tête de veau,
+avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la
+théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le
+radeau de _la Méduse_, préludait par de timides jeux de mots aux
+exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le
+branle à la conversation:
+
+--Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons
+par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux
+pasteur! Il paraît que...
+
+Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les
+mésaventures de M. Asseler. Je restai grave:
+
+--Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à
+votre joie! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales,
+mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et
+je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des
+souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.
+
+--Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il
+enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses
+remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle «une
+gaffe».
+
+M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue
+avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs
+de M. Asseler:
+
+--Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son
+ministère doit être singulièrement compromis par ce... qu’on raconte.
+Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé
+à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés
+à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.
+
+La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je
+résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été
+donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les
+papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la
+défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des
+larves d’arguments: je résolus d’en faire hommage à mes confrères.
+
+--Ah! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques! De tout
+temps, il y eut des prêtres--oh! en bien petit nombre!--qui prirent le
+mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur: il chassa de
+l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de
+braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à
+Rome des lettres urgentes; elles disaient: «Saint-Père, j’avais promis
+de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage!» Le
+pape lut la supplique et dicta: «_Castus maneat!_ Qu’il reste chaste!»
+Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le
+régiment des chastes: il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes
+des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude! Je crois,
+messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs
+auteurs, ces épithètes «de gothiques, de barbares, d’insensés» que l’on
+nous jette à la face! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la
+chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je
+prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le
+reste de l’humanité, moins peut-être!
+
+--Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait
+point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions
+graves et qui voulait la ramener aux choses badines.
+
+Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à
+prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a
+pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon
+confrère, je repris:
+
+--Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou
+sont mariés.
+
+--M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit,
+remarqua l’abbé Saquet.
+
+--Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune
+occasion d’avoir de l’esprit: il a toujours peur que ce ne soit la
+dernière! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont
+eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire
+au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient
+le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste,
+hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la
+virginité est l’état de vie le plus parfait! Faisons, si vous le voulez
+bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et
+laissons parler les gens mariés! Ceux-là, je les admire! Il faut voir
+leurs airs choqués...
+
+--Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière
+qui est devant vous!
+
+--Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les
+entendre s’écrier: «La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime!
+Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui
+doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son
+âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas
+contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus
+sincères? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de
+la folie!» Ah! qu’ils sont drôles, les gens mariés! Ils n’ont pas l’air
+de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de
+fidélité tout simplement; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et
+leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment! La
+fidélité à une seule femme! Messieurs les jeunes époux, au jour des
+fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement? Leur cœur
+appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une
+seule femme leurs pensées, et pour toujours! Et ils promettent, et ils
+jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des
+témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur
+vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur
+que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces,
+ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les
+«Bottin», et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le
+monde: tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce
+grand événement: «M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses
+jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre.» Ces bons
+petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières?
+Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le
+joug qu’ils leur ont imposé? Ah! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous
+les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont,
+fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité! Vous
+n’ignorez point comment, la plupart du temps,--je n’ose dire
+toujours,--se perpètrent les mariages.
+
+--Nous savons ça! Nous savons ça! dit l’abbé Saquet. Des histoires de
+mariage, ça nous connaît! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est
+celle qu’on m’a racontée et...
+
+--Silence! silence! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous
+raconterez cela plus tard!
+
+--C’est de l’obstruction! gémit l’abbé Saquet, résigné.
+
+Je repris:
+
+--Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage! Quand les
+temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens
+le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la
+famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des
+mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent: «Vous
+n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse
+«convenir»?--Quel chiffre?--On irait jusqu’à tant.--On pourrait
+voir!...» Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette
+jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention,
+un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si
+les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le
+jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il
+voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil
+langage: «Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement.
+Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, «de
+prendre mes renseignements», comme disent les gens du vulgaire.
+Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins
+dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop
+notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques; car enfin les
+notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer
+que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père
+me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse
+personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le
+mariage est pour l’homme une assurance contre la misère: comme prime, il
+verse sa liberté; il est en droit de savoir si l’assureur--si monsieur
+votre père, dans la circonstance--a, pour parler encore comme le
+vulgaire, «les reins solides». Si les renseignements me satisfont, aussi
+vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle!» Et si la jeune
+fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle
+répondrait...
+
+--Ah mais! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que
+Romenay nous fait là! Un discours en mangeant! Rien de tel pour vous
+troubler la digestion! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que
+pour lui! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges
+l’écoutent!
+
+--Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet.
+Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot
+aura parlé: il nous intéresse.
+
+Ces messieurs approuvèrent, et je repris:
+
+--Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle
+répondrait: «Monsieur et cher probable époux, je mentirais si
+j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais
+mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison! Le temps
+simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice,
+que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos
+péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre
+conscience!... Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne
+demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après
+tout!» Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le
+mariage est au bout de ces enquêtes, de ces «renseignements». Nos jeunes
+gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se
+lient l’une à l’autre par les serments éternels! Et voilà les gens qui
+reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont
+ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans
+en bien connaître l’humeur!
+
+Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné
+du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M.
+le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal: il
+laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre
+odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en
+pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais
+remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que
+le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur
+lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous
+associâmes à ses préférences.
+
+--Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis,
+messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait
+placer un poêle ici? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer! Ou le bois
+geint et ne donne pas de flamme! Ou le charbon lui-même s’entête à ne
+point brûler! Je connais tous les inconvénients--et ils sont
+nombreux--du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne.
+Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver!
+
+L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière
+à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne: il la
+happa.
+
+--Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un
+feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait
+pas, il n’a qu’à s’écrier: «Qu’alors y faire?» (Calorifère.)
+
+On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se
+contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte
+opuscule: _le Phylloxera existe-t-il?_ fut d’avis que la trêve du gigot
+avait assez duré: il voulut ramener l’entretien aux graves questions.
+
+--C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne
+sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons! Je n’avais jamais songé
+à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous
+traitent de fous! Première nouvelle!
+
+--De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché!
+
+--De monstres! ah! c’est trop fort! fit l’abbé Pavillon. Et quels
+arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse?
+
+--Des arguments! m’écriai-je: ils se soucient bien d’en chercher! Ils
+éborgnent la vérité: voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez
+remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps
+savent se contredire! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils
+analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance
+singulière qu’ils appellent «la volonté».
+
+--Oh! oh! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles!
+
+--Quelle erreur! m’écriai-je: on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y
+eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la
+volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La
+volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une
+emphase de prospectus. «La volonté régit le monde; par la volonté, on
+est Napoléon Ier: sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une
+sous-préfecture.» Or, messieurs, que nous reproche-t-on? De tenter de
+nous élever--par la volonté--au-dessus des instincts de la bête humaine.
+Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence,--au moins en
+paroles,--l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante
+dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde
+qu’affolent les joies de la chair!
+
+--Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus
+obscur, ce serait presque de la philosophie!
+
+--Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.
+
+--Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois,
+un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.
+
+--Des professeurs d’énergie, parfaitement! repris-je. Et remarquez que
+l’état de continence, que le célibat--quand il est chaste,
+j’entends--accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à
+l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs
+femmes.
+
+--Oh! oh! oh! firent en chœur ces messieurs.
+
+--Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.
+
+--Ah! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse...
+
+--Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement... J’affirme qu’un homme qui
+se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de
+sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa
+femme; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et
+qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme
+un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du
+chemin!
+
+--Fitchtrrre! lança l’abbé Saquet.
+
+--Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores
+assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.
+
+--Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité,
+celle-ci: si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en
+friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite
+Capoue pour courir à la moisson des âmes! N’y comptons pas, je vous en
+prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer
+aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la
+gloire d’une idée, d’une doctrine: il ne comprendrait pas: il aime sa
+femme! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de
+souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.
+
+A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air
+absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de
+rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite: le
+nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen,
+l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.
+
+--Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si
+réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. _Explica fusius._
+
+L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de
+vaines tentatives, il parvint à articuler:
+
+--Ah! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son
+meilleur!... Ce n’est pas vous, abbé Blondot!... Non... pas vous!... Je
+n’écoutais pas!... C’est l’abbé Saquet, avec son histoire...
+Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re!... Ah! celui-là, c’est son
+meilleur!... Ceux de l’_Almanach du Pèlerin_ n’approchent pas!...
+Ca-lo-ri-fè-re! Hi, hi, hi... Je n’avais pas compris tout de suite...
+Hi, hi, hi...
+
+--Ah! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le
+calembour de l’abbé Saquet!... Enfin, maintenant qu’il est passé, je
+continue. Je disais donc: ne demandez pas à un homme marié s’il rêve,
+pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas: il
+aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans,
+ses ambitions, il comprendra et vous répondra: «Ma femme est belle et je
+l’aime.» Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui,
+est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite
+de l’intéresser.
+
+--C’est son meilleur!... pas à dire, c’est son meilleur! Diable de
+Saquet, va! murmurait en _a parte_ l’abbé Bichaud dont, à chaque
+instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque
+dans leurs profondeurs!
+
+--Oh! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux!
+
+--Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime
+plus sa femme comme aux premiers jours! Des époux qui ont laissé
+s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent; quand ils se
+sont querellés, ils se boudent; quand ils se sont boudés, ils se
+réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit
+jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en
+dirait long sur ce chapitre!
+
+--Tertullien! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là?
+
+--Tertullien, repris-je, écrivit un traité des _Incommodités du
+mariage_, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de
+_la Patience_. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé
+en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur: sans doute,
+voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait
+aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas! que trop
+d’occasions de pratiquer: la patience!
+
+--Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les
+ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas
+parfaites.
+
+--Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience
+est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien:
+elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages: tout comme au
+troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de
+défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres
+d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous
+faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en
+quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en
+nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait
+des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses,
+désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises,
+discrètes.
+
+--Ah! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas
+article courant!
+
+Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante:
+
+--Mais, s’écria-t-il, j’y pense! On pourrait fonder des maisons de
+confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des
+épouses! On ferait un choix parmi les sujets: la fleur serait pour nous,
+le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison «Spécialité d’épouses
+pour ecclésiastiques, sobriété garantie.»
+
+MM. les curés s’ébaudirent fort.
+
+--Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la
+fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère.
+
+--Oh! oh! oh! firent plusieurs confrères.
+
+--Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que
+vous êtes poète!
+
+J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à
+manger, et s’adressant à moi:
+
+--Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui
+veut vous parler.
+
+Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai
+face à face avec M. Octave Ferrandière.
+
+--Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est!
+
+--Mais quoi?
+
+--Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur! A l’heure
+qu’il est, ils sont à Paris!
+
+--Patatras! Mais c’est un abominable scandale! Votre ami Maximilien est
+un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une
+passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je
+connaisse, M. Asseler! Ah! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire!
+
+--Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme:
+comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive!...
+
+--Vous êtes charmant! Je suis la cause de ce qui arrive! Enfin, nous
+discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de
+saluer ces messieurs? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger?
+
+--Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés! ça me fait peur!
+Je rougirais.
+
+--Pauvre petite jeune fille! Je ne veux pas vous intimider... Vous avez
+votre voiture?
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Vous me reconduisez à Romenay?
+
+--Très volontiers, monsieur le curé.
+
+--Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous.
+
+--Entendu!
+
+J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères.
+
+--Comment, vous partez! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous
+n’avez pas pris de dessert?
+
+--Mais, je m’en passerai, dis-je.
+
+--Ah! fit ce confrère de plus en plus étonné.
+
+A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du
+_le Phylloxéra existe-t-il?_ soit revenu de l’ahurissement qui
+l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose
+détachement: pas de dessert!
+
+J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le
+jeune homme dit:
+
+--C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place!
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Les remords me tortureraient: je sécherais.
+
+--Oh! oh!
+
+--Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas
+obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de
+ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai,
+quand j’y pense, j’ai du remords pour vous!
+
+--Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la
+conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils
+envolés?
+
+--Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris.
+
+--Mais c’est fou! m’écriai-je.
+
+--C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim.
+
+--Comment, vous étiez prévenu?
+
+--Parbleu! si j’étais prévenu! Depuis longtemps, je m’attendais à un
+esclandre. Souvent, Maxim me disait: «Tu sais, elle est un peu toquée,
+la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas
+à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à
+lire des romans imbéciles--du reste, il n’y en a que de cette sorte--où
+l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne
+doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître.
+A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette
+conviction: une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une
+prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari! Pour
+ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir.» Tels
+sont les propos que me tenait Maxim!
+
+--Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit
+avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée! Quelle hauteur
+d’âme que le vulgaire ne peut atteindre!... Et vous n’avez rien tenté,
+monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie
+petite infamie?
+
+--Ah! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand
+j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité «d’imbécile, de
+crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta». Vous pouvez vous en rapporter à
+moi! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire: «Je
+me distrais, que veux-tu! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de
+l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre
+mariage: c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille
+rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père: avec
+lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me
+tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin! Aussi, la maison
+n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour,
+voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela
+finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en
+étonner!» Eh bien, il est venu, le scandale!
+
+--Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue?
+
+--Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu
+l’épître que ce matin: tenez, la voici.
+
+M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je
+m’en souviens, par cette phrase: «Il y aura demain un joli chambard dans
+Romenay.» M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les
+raisons de son brusque départ: «Ce qu’il avait prévu était arrivé: son
+père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la
+famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc.
+Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à
+l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère
+violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour
+ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange:
+ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son
+mari, «individu des plus jaloux», lui avait reproché, en termes amers,
+sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses
+plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer
+conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait,
+avec lui, Maxim.» Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces
+phrases: «Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que
+toquée, c’est que, je le savais,--elle me l’affirmait, du reste,--elle
+serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis
+longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu
+moins banale qu’une autre: voilà tout! Tu me comprendras, mon cher
+Octave, j’en ai la certitude: tant pis pour les autres, s’ils ne sont
+pas contents!»
+
+--Il est charmant, dis-je, votre ami; je ne puis m’empêcher de le
+trouver sublime. C’est un beau gredin!
+
+--Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est
+idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous
+arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne
+sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage
+d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je
+n’ai qu’à télégraphier à Maxim: «Curé devenu bon type, prêche pour ton
+mariage avec Camille.» Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille,
+maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de
+votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands
+jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu.
+Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une
+bannière, des statues en veux-tu, en voilà! Et M. le curé ne sera pas
+oublié! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend
+l’histoire,--et c’est pour demain, au plus tard,--flambé, mon Maxim!
+Camille ne pardonnera pas.
+
+--Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et
+vous, aviez répudié tout espoir!
+
+--Moi pas! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que
+contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce
+Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans
+la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés «Coa, coa»? Je
+suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux
+dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque
+chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si
+seulement cet imbécile-là m’avait écouté!... Allons, monsieur le curé,
+faut-il télégraphier?
+
+--Oh! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave!
+
+--Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé! Un jeune homme
+qui s’enfuit avec une femme mariée! Demain, les jeunes filles de la
+congrégation sauront tout. Joli exemple! Vous pouvez enlever de leur
+chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir.
+
+--Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami
+Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur? Un homme
+qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont
+la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire,
+fortement ébréchée!
+
+--Ses agissements! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait
+flirté avec Mme Asseler.
+
+--Oh! oh! flirté! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux,
+monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne
+soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal
+pour jeunes filles!
+
+--Ah! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues! Mais, enfin,
+pourquoi haïssez-vous tant Maxim?
+
+--Qui vous a dit que je le haïssais?
+
+--Avec cela que je ne le sais pas! Évidemment, Maxim n’est pas un
+béjaune! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent
+moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des
+familles! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites
+polissonneries de Maxim; elles font, du reste, bonne mesure, et la
+moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à
+son honneur, elles oublient d’en parler! Mais ses bonnes actions...
+
+--C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble: quand
+il se cache, c’est pour faire le bien.
+
+--Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire!
+Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une
+circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a
+fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons
+sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même
+les plus «comme il faut!» Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé?
+
+--Au contraire, monsieur Octave.
+
+--Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous
+paraissez croire. Il avait rencontré--il y a de cela plusieurs
+années--une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à
+Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec
+des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui
+qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois,
+de son voyage: touché pour de vrai! Il l’était si bien qu’il emmena la
+demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le
+berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien
+entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le
+plus beau de ses rêves allait se réaliser: le mariage! Comme elle est
+une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique:
+«Maxim, tu vas être père!» Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est
+arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre
+ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa
+détermination: «C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille,
+qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage,--tu sais
+qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui
+elle était depuis longtemps «promise».--La voilà à la veille d’être
+mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille
+circonstance.» Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne.
+Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui,
+vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim
+avait-il son plan tracé! Il connaissait des hommes politiques: il avait
+sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise,
+un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de
+le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes
+dits «respectueux», ainsi nommés parce que les parents les regardent
+comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim
+m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à... (dans notre
+département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches.
+Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où
+il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser
+Adrienne. Je dis à Maxim: «Veux-tu me faire plaisir? Eh bien,
+promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies
+revu! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain.--S’il ne faut
+que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets: je
+t’attendrai.» Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était
+venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant: «Mais
+tu n’es qu’une bête!--La preuve? fit-il.--Je vais te la donner en
+voiture!» Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous
+installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous
+distraire...
+
+--Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires!
+
+--Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de
+lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim: «Abreuve-toi», lui dis-je. Il
+reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des
+lettres--vous l’avez peut-être déjà deviné--que la demoiselle Adrienne
+écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir
+ces poulets: lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs
+amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours
+précédents à me procurer des autographes: on me les avait confiés sans
+de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait
+d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui «faire le
+coup du mariage». «Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me
+dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand
+service!» Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé! Je
+mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car,
+enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser
+une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en
+trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec
+beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de
+vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment
+adressée... Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents,
+se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la
+dernière lettre, il me dit d’une voix très brève: «Pourquoi ne m’as-tu
+pas prévenu plus tôt?--Ah! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce
+métier-là! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être
+imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas
+parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette
+importance pour me faire passer sur mes répugnances!» Maxim resta
+silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de
+troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il
+lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de
+la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la
+postérité! «Ah! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines
+choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais
+cherché à éclaircir! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me
+donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec
+moi! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin! Et dire que
+j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître
+comme mien l’enfant d’un autre! des autres!» Maxim, pendant plus de
+trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce
+qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le
+croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne
+lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses
+couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que
+sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne
+allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien,
+tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous
+raconter vous culbuterait d’étonnement: c’est pourtant la vérité! Mon
+gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords? Il se dit qu’il lui
+restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un
+mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui,
+cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un
+honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer
+l’auteur, et patati et patata: des vieilles rengaines de procureur en
+détresse, quoi!
+
+--Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.
+
+--Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir: Maxim n’hésita pas
+longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin,
+il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter): il emprunta 10,000
+francs--10,000 francs, ni plus ni moins!--à un notaire de ses amis et
+les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel
+ravissement, vous le devinez, 10,000 francs! Comme elle a dû rire, la
+gueuse! Quelle noce! quelle noce! «Mon cher, dis-je à Maxim, tu
+encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous
+ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle
+pourrait bientôt monter une écurie de courses.--J’ai fait mon devoir»,
+me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous
+de ce garnement, de ce sacripant? J’en connais parmi vos paroissiennes
+qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous
+beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits
+jeunes gens «bien convenables» capables d’agir avec une originalité
+aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a
+été Maxim?»
+
+Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de
+M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon
+séjour à... (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée),
+la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et
+aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la
+jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui
+avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de
+Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était
+venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave,
+je le savais, était un homme loyal et sincère: il ne mentait jamais!
+Mais alors...
+
+Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit: «Je
+suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets! Je parierais que
+Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a
+été trompé! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens! Allons,
+monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop
+mal conduit! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère,
+quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été!
+Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de
+rompre! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est
+pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne! En voilà
+une qui méritait d’être fouaillée! Oh! si je la tenais! Voyez un peu
+comment je la traiterais!
+
+M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de
+sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une
+allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme
+l’automobile des temps nouveaux.
+
+--Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre
+cavale?
+
+--Oh! l’ignoble créature! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était
+là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la
+caresserais! Il me semble que je tape sur elle!!
+
+Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de
+la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de
+se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du
+fossé. Je me récriai, je protestai:
+
+--Mais, vous voulez m’assassiner! Mais, c’est un guet-apens!
+
+--Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis
+l’attelage au milieu de la route; je voulais tout simplement vous
+montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées! Vous avez
+eu peur, monsieur le curé? Mais vous êtes en état de grâce; si vous
+mouriez...
+
+--Oh! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie!
+Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de
+me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances!
+
+--Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois! Nous voici arrivés aux
+premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda.
+
+--Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.
+
+Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du
+presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter,
+il me dit:
+
+--Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim?
+
+--Je vous le défends bien! répondis-je.
+
+--Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il
+faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher! Et encore! Enfin, à
+bientôt, monsieur le curé!
+
+--A bientôt, monsieur Octave!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, je me demande,
+s’il y a quelque part, dans un coin de leur maison, un manche à balai,
+pourquoi messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent pas
+les épaules avec tendresse. Scruter les actes du prochain, gloser sur
+ses fréquentations, éplucher votre réputation, barboter dans votre vie
+comme les canards dans un étang, voilà leurs délices: elles s’y livrent
+septante fois sept fois dans leur journée. Rien n’est secret pour les
+femmes de Romenay. Elles vous regardent sous le nez et si, dans votre
+œil, elles aperçoivent une paille, elles publient qu’elles ont vu une
+poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent dire où vous allez,
+d’où vous venez, pourquoi vous pressez le pas, pourquoi vous paraissez
+joyeux ou préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur
+curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée! Ah! qu’elles ont donc
+vite fait de l’escalader! Un élan, une pirouette, une culbute: une,
+deux, trois, elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui s’y
+fait, de ce qui s’y dit: il n’y a pas souvenir que quelqu’un soit entré
+chez vous sans qu’elles en fussent aussitôt prévenues, sans qu’elles en
+aient semé la nouvelle par le pays. Elles savent les dimensions de vos
+citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent vos goûts,
+proclament que vous avez des faiblesses pour tels mets et connaissent le
+menu du repas que vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé
+l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les jours, soulevé
+tous les couvercles. Elles lâchent dans Romenay d’invraisemblables
+histoires qui courent la ville, et personne qui puisse savoir sous quel
+chignon elles sont écloses! Vous perdriez votre temps à leur demander le
+nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles content, entendu les paroles
+qu’elles rapportent; vous recevriez pour toute réponse: «Dame! ça se
+dit!» Ah! mon bâton de merisier!
+
+Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent quand
+elles apprirent la fugue de Mme Asseler! Quelle pitance offerte à leur
+loquacité goulue! Elles étaient là quelques quarterons de commères dont
+l’imagination débridée se complaisait aux récits extravagants. Ne
+s’avisèrent-elles pas d’annoncer à toute la ville que M. Asseler et moi
+étions des amis, oh! mais des amis! «Comme la misère et le pauvre monde,
+ma chère, ça ne se quitte pas.»--J’aurais pu leur faire observer que M.
+Asseler et moi, pour être si unis, ne les avions pas ensemble menées aux
+champs pour les y garder, mais je m’abstins de protester. Ne
+prétendirent-elles pas que c’était sur mes dénonciations, sur mes
+conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, lui avait «fait une
+scène à tout casser» à la suite de laquelle l’épouse indignée s’était
+enfuie? Et c’étaient des anecdotes, des détails précis. Un jour que je
+jouais aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je n’étais
+écrié: «Je m’arrête, mon cher Asseler, avec vous, je perdrais jusqu’à
+mon dernier sou; car enfin, il n’y a pas de doute: vous êtes un mari
+trompé!» Je vous demande un peu! Quand je vous dis qu’elles sont
+endiablées, les femmes de Romenay!
+
+Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. Les Nausicaa de
+Romenay se déchaînaient contre la femme du pasteur. Afin de pouvoir
+mieux s’indigner, elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme
+Asseler un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies allaient au
+pasteur: «Quel dommage, disaient les femmes d’âge; un si brave
+homme!--Un si bel homme! s’écriaient les autres.»--Oh! la vilaine femme,
+concluaient-elles en chœur; oh! la gueuse! oh! la... Je ne me charge pas
+de vous redire les appellations qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne
+firent pas dessaler, je vous promets, avant de les servir! Jamais la
+Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet d’injures. Nous ne
+sommes plus au temps où les femmes, en punition d’une faute, étaient
+changées en bêtes: si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre
+rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.
+
+Elles aussi «ces dames» étaient en émoi. Elles ressentaient une immense
+commisération pour le pasteur, un immense mépris pour son épouse. On
+plaignait M. Asseler; on eût voulu offrir de pures consolations à ce
+bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties et se tenait
+enfermé chez lui, dans une imposante solitude. Il avait renvoyé sa
+domestique et, deux fois le jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait
+porter ses repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il
+marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en avant, l’air
+pensif, et ne regardait personne. «Comme il souffre! Quelle horreur de
+femme!» disaient ces dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées
+et venues, et soulevaient discrètement le rideau de la fenêtre pour le
+suivre des yeux. On voulait contempler l’objet de tant d’infortune,
+savoir avec quelle force et quelle dignité il portait le poids de
+l’adversité, connaître la tristesse de son visage afin de s’apitoyer,
+jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur les douleurs du
+tendre martyr: «Oh! qu’il est pâle! murmuraient-elles; comme il
+l’aimait!» Les maris, toujours enclins à trouver plaisantes les
+mésaventures conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des
+réflexions malséantes; hélas! ces railleries n’ont pas varié depuis si
+longtemps qu’il y a des femmes impudentes! L’adultère est un crime selon
+le droit naturel, le droit divin, le droit positif: je n’arrive pas à
+comprendre pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est le prochain qui
+en est victime. Ces dames se scandalisaient, s’indignaient: «Et si cela
+t’arrivait à toi, que dirais-tu?» lançaient-elles à la face de leur
+époux. «Ah! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie pour le
+cher blessé; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs pour sécher ses
+beaux yeux!...» ajoutait-il avec un soupir. L’épouse du tabellion badin
+ne pouvait que hausser les épaules et que dire: «Oh les hommes! les
+hommes, ça n’a pas de cœur!»
+
+Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments d’estime et de
+commisération, ces dames ourdirent une petite manifestation. Elles
+résolurent de se rendre en groupe, un dimanche, au «culte» protestant.
+Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler n’eut devant lui un
+auditoire plus fourni et plus compatissant et plus attendri. Tout
+Romenay s’entretenait de l’événement: les hommes de la ville se firent,
+ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, replacée par le
+départ de Mme Asseler dans la suprématie de toutes les élégances, sortit
+de ses armoires une robe triomphale en velours rouge et on parla avec de
+grands éloges de son jabot «véritable imitation de dentelles de
+Malines». Mme Cobichet avait «rajeuni» pour la circonstance la robe de
+soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et elle s’était couronnée
+de son chapeau de première classe où les violettes se mariaient aux
+primevères: on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au
+printemps et sans le regretter, par comparaison. Les demoiselles
+Cobichet, renommées entre toutes les filles nubiles de Romenay pour leur
+«goût», leur dextérité à confectionner elles-mêmes leurs atours,
+passèrent une semaine entière à se composer des «toilettes» dans
+l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent à la
+cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune fille de l’apothicaire subtil,
+se singularisait par son ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande
+infortune de M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait
+un époux «poétique et littéraire», devenait infidèle à son idéal: elle
+s’attendrissait en pensant à l’isolement du pasteur, et sans doute se
+disait-elle que le bonheur, s’il existait, devait avoir des yeux bleus
+et de belles moustaches blondes: l’homme de plume au regard profond, au
+nez génial, au front épique reculait dans ses sympathies, tandis que M.
+Asseler avançait. Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine
+était «toquée du pasteur», et M. Cobichet, qui ne pouvait pas ne pas
+connaître les bruits qui erraient par la ville, ne protestait pas.
+
+L’imagination de ces dames se mit d’accord avec leur cœur: une légende
+naquit. Ce fut bientôt pour elles toutes un article de foi que M.
+Asseler, seul dans sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes,
+se livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A les en croire,
+le pasteur avait couvert d’un voile les portraits de sa femme, il avait
+fermé à double tour la chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis
+le départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, devant cette
+porte, nuit et jour, il pleurait; les métaphores séculaires: «ruisseaux,
+torrents de larmes», devaient être décrassées et appliquées dans toute
+leur rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots: «Reviens,
+reviens; je te pardonne, je t’aime!» Je demandai à Prudence qui se
+faisait, devant moi, l’écho de ces racontars:
+
+--Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc peut dire si M.
+Asseler s’y lamente ou s’y réjouit?
+
+--Ah! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai pas vu! Ces dames
+le disent.
+
+--Ah! ce sont ces dames! Eh bien, écoutez-moi, Prudence. Je vous charge
+d’une mission de confiance.
+
+--Oui, monsieur le curé!
+
+--Vous allez mettre une coiffe propre.
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Vous allez mettre un tablier propre.
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Vous allez mettre votre fichu neuf.
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Vous allez prendre votre panier à provisions.
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Et vous allez vous rendre chez chacune de ces dames.
+
+--Oui, monsieur le curé.
+
+--Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous tiendrez de ma part le
+langage suivant: «M. le curé m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu
+fatiguée--et ce disant, vous vous frapperez le front avec la main
+droite--et qu’il faut avertir au plus vite votre mari pour qu’il vous
+fasse soigner.»
+
+--Ah! non, jamais! s’écria Prudence indignée. Les femmes les plus comme
+il faut de Romenay! Je ne veux point de pareilles commissions!... Ces
+femmes-là dérangées! timbrées! Des femmes qui portent des robes de soie,
+et qui donnent le pain bénit, et qui ont des maisons couvertes en
+ardoises! Mais c’est tout ce qu’il y a de bien dans le pays! ajouta
+Prudence en s’esquivant.
+
+Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de racontars entre les
+deux «sociétés» de Romenay. La légende de la grande amitié qui nous
+liait, le pasteur et moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir
+au salon de la femme du notaire: elle prit racine dans l’esprit de ces
+dames où tout germait, où tout fleurissait. «M. Asseler et moi ne
+pouvions nous quitter.» Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi.
+Je ne tardai pas à m’en convaincre.
+
+Un matin, vers huit heures, comme je sortais de l’église, je vis M.
+Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa pharmacie d’où il me regardait
+venir et m’adressait un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près
+de lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une révérence et
+me dit sur un ton joyeux:
+
+--Monsieur le curé, je vous guettais.
+
+--Ah! ah! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur Cobichet?
+
+--Si monsieur le curé veut me faire l’honneur d’entrer, il aura droit à
+toute ma reconnaissance.
+
+--Mais très volontiers.
+
+Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, M. Cobichet me dit:
+
+--Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous recevoir dans la salle à
+manger. Nous serons là mieux à l’abri des regards malveillants. C’est
+que, voyez-vous, les ennemis de la religion ne reculent devant
+rien. Ils surveillent toutes vos démarches--je vous le dis
+confidentiellement.--Les gens du _Café de la Lumière_ ne manqueraient
+pas de dire, s’ils nous apercevaient causant longuement, que nous
+complotons contre eux. Et quand on est dans le commerce...
+
+--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.
+
+--C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire subtil, que
+je me suis cru autorisé à vous demander un entretien chez moi, au lieu
+de me rendre au presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.
+
+--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.
+
+Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger et, très empressé,
+approcha de la cheminée un fauteuil voltaire. Quand j’y eus pris place,
+les pieds au feu, M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et
+commença:
+
+--Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre science: tous ceux
+qui, comme moi, ont pu en connaître la solidité et l’étendue, se
+plaisent à lui rendre hommage.
+
+--Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire en tentation
+d’orgueil? Ma science, ah! parlez-en!
+
+--Votre modestie surpasse votre savoir, reprit l’apothicaire... Eh bien,
+je me permettrai de vous soumettre une question, une difficulté, dont la
+solution (M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au _Codex_.
+
+--Parlez, parlez, cher monsieur.
+
+--L’Église catholique autorise-t-elle le divorce?
+
+--Elle le condamne absolument et ne l’admet pour personne, et pour
+aucune cause.
+
+--Vraiment, la règle est aussi inflexible? Je ne savais pas. Il est
+probable que les sectes hérétiques sont moins absolues. Ainsi, le
+protestantisme...
+
+--La religion protestante accepte le divorce et permet aux divorcés de
+se remarier.
+
+Il me sembla que mes dernières paroles donnaient satisfaction à quelque
+secret désir du pharmacien. Bien qu’il s’efforçât de paraître
+indifférent à ma réponse, je vis briller dans ses yeux gris la petite
+flamme qui annonçait la joie intérieure.
+
+--Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur pourrait demander le
+divorce contre sa femme--et il est bien évident, n’est-ce pas, qu’il
+l’obtiendrait--sans scandaliser les personnes de sa religion? Il
+pourrait se remarier et conserver ses fonctions de pasteur?
+
+--Je le crois. Pourquoi pas?
+
+--J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à cette question...
+Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton d’un homme qui prend subitement un
+grand parti, avec vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de
+mystère! Je vais marier très prochainement ma fille aînée.
+
+--Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir avec vous. Mlle Lucie
+sera une excellente épouse.
+
+--Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix parmi les
+prétendants. On se disputait Lucie.
+
+--Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes gens savent où
+s’adresser quand ils veulent trouver, chez une jeune fille, les vertus
+les plus sérieuses unies aux séductions les plus exquises.
+
+--Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est pharmacien de première
+classe, lauréat de l’École de pharmacie, ancien interne des hôpitaux:
+c’est le gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. Je
+vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, et je donne en
+dot ma pharmacie à ma fille aînée.
+
+--C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.
+
+--Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie ne périclitera pas
+et Lucie sera heureuse. Hélas! que ne puis-je en dire autant
+d’Ernestine! Ah! le souci de son avenir est pour moi un gros tourment!
+La pauvre enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par le
+sentiment: c’est un bien mauvais guide.
+
+--Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme de lettres?
+
+--Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de cette ambition
+vraiment pathologique. Vous ne sauriez croire, monsieur le curé, combien
+je m’en réjouis. C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque.
+On n’épouse pas un homme de lettres! Ah! je le connais, ce monde-là!
+Quand j’étais étudiant, je me suis rencontré, dans les cafés du quartier
+Latin, avec des littérateurs. J’en ai connu particulièrement
+quelques-uns qui prenaient leurs repas au même restaurant que moi, chez
+Laveur. Je les ai entendus discourir: leur conversation n’avait pas le
+sens commun. Ils s’habillaient comme des bohémiens et leurs cheveux,
+qu’ils laissaient pousser, pour se distinguer du commun des mortels,
+graissaient le col de leurs vêtements qui n’étaient jamais brossés. Ils
+ne payaient pas leurs fournisseurs et s’en vantaient. Ils avaient
+toujours soif et ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme
+les sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans la débauche, se
+moquaient de tout et donnaient des sobriquets aux clients. Ils
+trouvaient très spirituel de m’appeler le «potard circonspect». Potard!
+Je vous demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable de vendre
+des remèdes pour soulager les souffrances de ses semblables que de salir
+du papier avec de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour
+tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte devrait chasser
+ces espèces d’écrivains. On se passerait joliment bien de leurs
+services! Est-ce que c’est une profession, la littérature? C’est un
+métier de gueux, voilà tout! Et dire que ma pauvre Ernestine aurait pu
+épouser un homme qui ne mange pas tous les jours! Quelle maison elle
+aurait eue! Pas d’argent, pas de provisions, rien à la cave, rien au
+grenier: des bouquins dans le buffet de la salle à manger! Quand les
+enfants demanderaient du pain, le grand homme leur donnerait à manger,
+quoi? «Un état d’âme», comme ils disent dans leur charabia!
+
+Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le ton ironique et
+dédaigneux de M. Cobichet quand il prononça ces mots: «Un état d’âme»!
+Ah! comme il se vengeait d’avoir été appelé le «potard circonspect»!
+
+--Je me laisse entraîner... reprit M. Cobichet. Heureusement, Ernestine
+est revenue à la raison. Son ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un
+désir: avoir pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux,
+considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.
+
+--M. Asseler, le pasteur protestant! Que dites-vous là?
+
+--Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être la femme de notre
+excellent pasteur. Vous êtes charitable, vous êtes bon, monsieur le
+curé; à vous on ne doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut
+facilement aux malheurs des autres, a vu cet homme si doux, si tendre,
+si digne, lâchement abandonné par la malheureuse créature dont il avait
+fait sa femme, elle a été toute bouleversée. Elle a compati à ses
+souffrances. Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, l’arracher à
+son affreux isolement. Je m’y suis refusé, par délicatesse. Oh! je puis
+vous assurer que c’est un sentiment très pur qui occupe le cœur de ma
+fille! Elle s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, de
+sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se dévouer à lui, lui faire
+oublier, à force de tendresse, les amertumes du passé, lui donner la
+part de bonheur à laquelle il a droit.
+
+--Mlle Ernestine a trouvé sa vocation: elle veut être épouse de charité.
+
+--Oui, c’est cela: elle aime M. Asseler par charité. Je ne puis que
+l’encourager dans son rêve si généreux. Ce serait pour moi, pour Mme
+Cobichet, pour nous tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon
+gendre. Ernestine serait heureuse: c’est l’évidence même. Elle aimerait,
+elle serait aimée. Ah! si je pouvais les voir unis! Mes inquiétudes
+paternelles seraient dissipées. M. Asseler occupe une situation
+honorable, respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur
+n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le sais). Au
+contraire, si ma cadette est abandonnée à elle-même, si son cœur reste
+oisif, elle reviendra à ses chimères. Elle regardera de nouveau la vie à
+travers son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser qu’un
+rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme sans profession! Du
+reste, elle se condamnerait ainsi à attendre toute sa vie un mari qui ne
+viendrait pas. Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres à
+Romenay? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. Le mariage d’Ernestine
+avec M. Asseler me délivrerait de tous mes soucis... Monsieur le curé,
+croyez-vous que notre projet soit réalisable?
+
+--Mais M. Asseler est marié! Qui vous a dit qu’il songeait à divorcer?
+
+--Personne; mais quel autre parti peut-il adopter? Il est jeune; il ne
+voudra certainement pas se résigner, aimant comme il l’est, à passer sa
+vie entière sans tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter:
+il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance de la
+femme et peut-être serait-il retenu par la crainte de ne pas rencontrer
+une épouse digne de lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute
+confiance, lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout près, une
+jeune fille vertueuse, douce, d’une grande délicatesse de cœur, qui rêve
+de se dévouer à lui, M. Asseler verrait clairement où est le bonheur;
+ses hésitations--s’il en a encore--cesseraient. Il aurait bientôt obtenu
+son divorce. Oh! monsieur le curé, si vous daigniez vous intéresser à
+notre projet, nous serions fiers de vous regarder comme notre
+bienfaiteur et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. M.
+Asseler est votre intime ami.
+
+--Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet?
+
+--Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore trop l’un et l’autre
+pour que je ne me permette pas de vous en parler. Serais-je trop
+indiscret, monsieur le curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler
+la résolution que vous savez? Évidemment, c’est là une mission délicate,
+mais elle est, par cela même, bien digne de vous tenter. Je n’ai pas le
+droit, sans vous offenser, de vous donner des conseils, mais vous
+pourriez, afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en faveur de ma
+fille, glisser, dans vos conversations avec lui, de fréquents
+éloges--qui seraient mérités, je crois--des vertus d’Ernestine. Et quand
+vous jugeriez que l’heure est venue de parler sans détours, vous vous
+feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du mariage que nous
+désirons tous, et qu’il ne tarderait pas à désirer lui-même. Il me
+semble qu’entre amis, qu’entre hommes de la même profession, qu’entre
+ecclésiastiques...
+
+Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait une inexprimable
+sérénité et son air voulait dire: «Ce sont là des services qui ne se
+refusent pas.»
+
+--Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, je maudis ma
+destinée.
+
+--Pourquoi donc, monsieur le curé? fit-il vivement.
+
+--Ah! repris-je, pourquoi! Je suis condamné par la fatalité à résister à
+toutes vos prières. Je vais encore une fois vous percer le cœur. Je veux
+d’abord détruire une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons
+tous les deux, à distance, car je dois avouer que je n’ai encore eu que
+deux fois le plaisir de m’entretenir avec lui. Depuis le départ de
+madame, je ne me suis pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas
+échangé une seule parole. Et puis... non, il m’est interdit d’accepter
+la mission dont vous vouliez bien me charger. Tout s’y oppose et...
+
+A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet s’excusa et me
+quitta précipitamment. A peine eut-il pénétré dans la pharmacie que
+j’entendis, par la porte restée ouverte, la voix de Prudence. Ma
+gouvernante disait en son langage que je traduis, bien entendu:
+
+--Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière est à la maison,
+qu’elle désirerait lui parler? Ce serait malheureux de la faire
+attendre, cette pauvre chère dame!
+
+Je me précipitai:
+
+--Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé que j’étais ici?
+
+--Mais c’est l’épicière! fit ma domestique. Et puis, le maréchal le
+savait aussi! Je suis pressée: je m’en vais.
+
+Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire subtil:
+
+--Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis appelé au
+presbytère... Non, vraiment, je ne puis vous rendre le service que vous
+me demandez. Soyons amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.
+
+Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la serra mollement et
+je m’esquivai. Les baumes, les onguents, les pommades, les poudres, les
+élixirs, les essences, les eaux, les vins, les poisons, les
+contre-poisons, les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, les
+palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et toute la droguerie
+contemplèrent la grande désolation d’un apothicaire!
+
+Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle venait pour me prévenir
+que le père Leroi, un vieillard pauvre qu’elle secourait depuis
+longtemps, était très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis
+d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea sur d’autres
+sujets. Au cours du long entretien que j’eus avec elle, Mme Ferrandière
+m’avoua que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien Thury,
+vivait dans la tristesse et l’abattement.
+
+--Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, auparavant, et depuis
+qu’elle connaissait mon opposition formelle à son mariage avec le fils
+de M. le maire, des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait
+songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne m’alarmais pas.
+Sans doute gardait-elle au fond d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard,
+je fléchirais, qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la
+réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite scandaleuse de
+M. Maximilien Thury, elle me déclara, sans que j’eusse provoqué cette
+confidence, qu’elle repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce
+jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait pas de consentir à
+cette union, mais qu’elle en rejetait maintenant l’idée comme indigne
+d’elle. Jusqu’ici, Camille avait paru fermer les yeux, avec une
+complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts de conduite de M.
+Maximilien, mais elle a compris, cette fois, que l’affection ne pouvait
+aller sans l’estime. Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le
+vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois pas qu’elle
+ait ri une seule fois depuis un mois: quel contraste avec son humeur
+ordinaire! Je ne sais quelles occupations inventer pour la distraire
+d’elle-même; je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle; je ne
+dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment malheureuse!
+
+Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de larmes; sa voix tremblait
+d’émotion quand elle reprit, après un court instant de silence:
+
+--J’en viens à me demander, monsieur le curé, si je n’ai pas des
+reproches à m’adresser, si ma conscience doit rester calme. S’il était
+vrai pourtant, comme l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté
+dans cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir!
+N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe? Avais-je le droit, en
+résistant au désir de Camille, de lui imposer un sacrifice peut-être
+au-dessus de ses forces?
+
+--Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. Vous n’avez cédé
+qu’à des motifs nobles. Vous avez suivi mes conseils et vous n’eussiez
+pas mieux demandé qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, je
+veux dire un responsable dans cette affaire, c’est moi, moi seul. Votre
+conscience doit être en paix.
+
+Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à méditer ses paroles et
+j’arrivai à cette conviction qu’elle était lasse de voir souffrir sa
+fille et qu’elle luttait contre elle-même pour ne point se repentir...
+d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y avait trop
+d’indulgence et de bonté dans cette âme pour qu’un ressentiment mesquin
+pût y trouver place, pour qu’elle mît en doute la droiture de mes
+intentions. Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si
+l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus «humain», bien
+des souffrances eussent été épargnées à Mlle Camille!... Lecteur, je
+vais vider devant vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien
+que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant de Champvieux,
+j’avais perdu ma sérénité! Les révélations de mon jeune ami avaient
+singulièrement troublé la certitude qui s’était formée en moi de
+l’indignité de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si la
+personne dont j’avais entendu les confidences n’était pas simplement une
+rusée et perfide créature, une «menteuse», comme l’affirmait M. Octave.
+J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette jeune fille
+avant de leur accorder créance, mais en me renseignant, avais-je été
+assez clairvoyant, assez prudent, assez impartial? N’avais-je pas
+éprouvé comme une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à
+moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît de contrecarrer
+les projets de M. le maire, de mon ennemi? Je sentais se remuer dans ma
+conscience quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur
+m’était clairement démontrée, à la réparer; mais, vraiment avais-je été
+dupé à ce point? J’eus une inspiration que je suivis. Le curé de la
+paroisse que j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à
+Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, M. Lemaréchal,
+maire de la commune et mon ancien condisciple au petit séminaire. Je lui
+écrivis et lui demandai de m’informer télégraphiquement si une certaine
+demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. Le jour même, je reçus un
+petit bleu ainsi conçu: «Bien vivante et trop bien mariée.» Il ne me
+restait plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui quelque
+lumière sur la vie et les vertus de cette personne. Je m’arrêtai à cette
+résolution, avec d’autant moins de répugnance que M. Lemaréchal était
+une espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il avait abandonné
+l’industrie des belles-lettres, si décevante et si peu nourricière, pour
+faire de l’élevage. Je savais que je lui rendrais service en l’induisant
+en tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit fin. Je me
+doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de me prouver qu’il avait été
+touché autrefois par le mal d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en
+littérature, c’est comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais on
+ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse de cet agréable
+officier de l’état civil:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ «Si je connais les Michaudot! Mais je ne te permets pas d’en douter!
+ Ils fleurissent sur ma commune et ils ne l’embaument pas. Comme les
+ peuples malheureux, ils ont une histoire. La voici:
+
+ «Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour père le sieur
+ Michaudot, charron, qui vit encore. Elle eut pour mère demoiselle
+ François. Son père? Inconnu! Lui, était un grand garçon balourd qui,
+ pendant dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant à
+ rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il sortit de chez lui
+ en poussant des cris de putois et publia qu’un revenant lui était
+ apparu, sous la forme d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu
+ peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. Elle, était jolie
+ et futée. Une sainte Nitouche, si jamais il en fut, un joli petit
+ sépulcre blanchi. Elle ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se
+ cachait. Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la demanda en
+ mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma complètement les yeux, mais
+ elle dit «oui», d’une voix pudique. On célébra les accordailles. Vint,
+ de Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe noire, qui
+ montait à cheval--on discute beaucoup sur la couleur du cheval--et qui
+ emporta le cœur de la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce
+ jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, pour le voir
+ passer. Ah! un malheur est bien vite arrivé! La demoiselle oublia
+ qu’elle avait un «promis»: elle reprit la route de Paris. Jean
+ Michaudot resta serein: quand on lui demandait où était sa fiancée, il
+ répondait: «Elle est en place.» O Jean! qui donc en doutait?
+
+ «Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et grasseyant, comme si,
+ depuis son baptême, elle s’était gargarisée à l’eau de Seine. De
+ nouveau, elle s’établit fille honnête, et modeste, et rougissante, à
+ l’ombre du clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On
+ disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde un enfant qui
+ n’avait vécu que quelques semaines, que le beau jeune homme était
+ remonté sur son cheval pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine
+ si Jean Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps de se
+ rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, Adrienne était trop
+ heureuse de ne point lui contester. Il exigea que le mariage eût lieu,
+ sans délai. Le jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un
+ nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs d’oranger, la
+ rougissante Adrienne. Les gens du village se pressaient, «pour voir».
+ Elles étaient là, rangées en bon ordre, sur la place de l’église, les
+ commères de Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait
+ illusion sur le capital de vertus que la mariée apportait à son époux.
+ Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature humaine si calomniée: pas
+ une seule de ces femmes au verbe agressif ne hasarda un quolibet
+ devant tant de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs
+ d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.
+
+ «J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot n’est point
+ cataloguée parmi les plus vertueuses épouses de ma commune. On dit...
+ mais je n’en finirais pas!... Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas
+ oui! c’est comme autrefois, comme toujours! Et Michaudot? me
+ direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous sa tête,
+ l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.
+
+ «Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs: ils sont des
+ quasi-bourgeois. D’où vient l’argent? Jean n’avait pour tout
+ patrimoine, avant son mariage, que son honneur. Adrienne ne possédait
+ que sa modestie. Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une
+ maison, des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, ils
+ marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. Il paraîtrait que le
+ beau jeune homme à l’œil de flamme et à la barbe noire a envoyé un
+ fort boursicaut, pour réparer l’outrage fait à l’honneur de la
+ demoiselle, mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du
+ serment.
+
+ «Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur la famille Michaudot.
+ Je n’ai point à te demander dans quelle intention tu mènes cette
+ enquête, mais il me sera permis de te dire que si tu élèves en toi le
+ dessein fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, pour
+ ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares quelques
+ désillusions. Quand viendras-tu me demander à dîner?
+
+ «Ton bien cordialement dévoué,
+
+ «J. Lemaréchal,
+
+ «Maire de Villegéneray.»
+
+Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai: je n’étais pas content de
+moi. Je m’interpellai moi-même avec sévérité: «Mon pauvre Blondot, me
+dis-je, tu n’as vraiment pas le droit d’être si fier! As-tu été assez
+dupé! Et par qui? par qui? Par une gardeuse d’oies! Mon pauvre Blondot,
+quand on dit de toi que tu n’as pas inventé les couverts en ruolz, tu as
+ton compte, voilà tout!» Il ne me restait plus qu’à agir en honnête
+homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites de ma
+responsabilité. Les conséquences de mon involontaire erreur n’étaient
+que trop manifestes. La réparation était un devoir, mais pour le
+remplir, j’hésitais sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques
+jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des résolutions à
+prendre, lorsqu’un après-midi Prudence vint m’annoncer que Mme Thury
+était dans le corridor et demandait à me parler.
+
+Je les connais, depuis longtemps, les figures des pauvres mères dont les
+fils sont à Paris, qui, de la vieille maison familiale où tout leur
+parle d’eux, voudraient veiller sur ces grands enfants qu’attire
+l’éternelle séduction des villes! Leurs inquiétudes, je les sais:
+«Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, se disent-elles, et
+ils commettront les irrémédiables fautes; qu’une femme se trouve sur
+leur chemin qui sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que
+j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi!» Et elles pensent
+à tel jeune homme qui voulut épouser un vieux rogaton de maîtresse, à
+tel autre qui se suicida parce qu’une gourgandine ne voulait pas
+l’aimer! Hélas! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de trembler
+pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive et préoccupée, je
+savais quelles alarmes il y avait dans cette âme de mère et qui les y
+jetait. Jamais elle ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet
+après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses yeux rougis me
+disaient qu’elle avait pleuré. Son air confus, son attitude qui semblait
+demander pardon, m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici
+m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit:
+
+--Monsieur le curé, je veux vous demander vos conseils et votre appui.
+Vous ignorez, sans doute, dans quelles circonstances Maximilien nous a
+quittés et est parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une
+jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas qu’on discute ses
+désirs, ses ordres. Maximilien, qui, vous le savez, aime Mlle
+Ferrandière,--il l’aime toujours, j’en ai la certitude, malgré les
+choses regrettables que vous connaissez,--a résisté à son père. Il a
+déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. Il a affirmé
+sa volonté dans des termes peut-être trop vifs. M. Thury, qui avait des
+raisons pour souhaiter que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été
+sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de colère qu’il a regretté
+aussitôt,--car c’est un très bon père,--il lui a dit qu’il le verrait
+partir sans regret, qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre
+Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, il a résolu de
+partir. Il est venu me trouver, car pour pleurer plus librement j’avais
+fui la chambre où avait lieu cette scène entre le père et le fils, et il
+m’a dit: «Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, je ne
+puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis désolé de te faire ce
+chagrin, mais tu comprendras... Je ne puis rester ici à souffrir les
+rebuffades continuelles, les paroles violentes, les reproches sans fin.
+Je ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. Je ne
+puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille qu’il me destinait, et
+tu n’ignores pas pourquoi.» Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes
+supplications n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est
+parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui!... La semaine
+dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave Ferrandière qui, vous
+le savez, est rentré à Paris, il y a quinze jours. Ce jeune homme m’a
+répondu. J’ai reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien vient
+d’être victime d’un accident de bicyclette sans gravité, qu’il est alité
+depuis quelques jours, et il cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je
+suis sûre qu’on me cache la vérité: on veut me préparer à une mauvaise
+nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être voulu se suicider. Ah! que
+je suis malheureuse! Que je souffre!
+
+Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se contenait visiblement
+pour ne pas pleurer, éclata en sanglots.
+
+Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en vain.
+
+--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment voulez-vous que je ne
+sois pas dans l’angoisse? Vous savez en quelle compagnie Maximilien a
+quitté Romenay. Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre
+l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, et qu’un pareil
+scandale ne pouvait que m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir
+le pousseront au suicide, si déjà...
+
+--Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à M. Maximilien pour lui dire
+vos transes! Il vous aime, il reviendrait.
+
+--Ah! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien souvent songé, mais
+je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il était ici, j’échouerais encore
+en lui demandant de revenir! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur
+le curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité sur M. Octave
+Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le de veiller sur mon pauvre
+Maximilien, de le soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil
+de rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh! monsieur le curé,
+quelle reconnaissance je vous devrais! M. Octave Ferrandière vous dirait
+la vérité qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par charité
+ou par... convenance. Ce jeune homme est bon. Qu’il me garde mon fils,
+qu’il me le rende!
+
+Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une voix où passait toute
+l’anxieuse tendresse d’une mère et elle fixait sur moi des yeux
+suppliants, comme si le salut de son fils dût sortir de ma réponse.
+
+--Madame, dis-je, après un court instant de silence, je ne veux point
+intervenir auprès de M. Octave Ferrandière pour lui demander ce service,
+mais je sais quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans deux
+jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement,--vous voudrez bien
+retenir cette parole,--je prends l’engagement de vous ramener M.
+Maximilien.
+
+Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle était assise. Elle
+s’avança vers moi, la main tendue et, souriante au milieu de ses larmes:
+
+--Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un saint!
+
+--Oh! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez pas si vite! L’Église ne
+confirmerait pas votre sentence et vous seriez embarrassée de mes
+reliques! Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à M. Octave
+Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, et dans huit jours vous
+reverrez monsieur votre fils: je vous répète que je m’y engage.
+
+--Oh! monsieur le curé! vous êtes... je ne sais... je ne pourrai jamais
+vous remercier!
+
+--Madame, dis-je, la meilleure manière de me remercier, c’est de ne
+jamais me parler de remerciements. Je n’y ai pas droit.
+
+La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. Elle voulait
+savoir comment j’agirais auprès de son fils, avec quelles paroles je
+l’aborderais. Je me contentais de répondre: «Madame, je m’engage à vous
+ramener M. Maximilien», et j’interrompais toutes les phrases de
+gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.
+
+Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, auprès de moi,
+d’avoir reçu, sous son toit, le ménage Ragut.
+
+--Oh! madame, dis-je, vous avez plus souffert que moi de leur présence
+et vous l’avez vu déguerpir avec encore plus de satisfaction que moi.
+Vous ne devez pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple!
+
+--Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces gens-là à leur prix. Et
+si vous saviez tout, monsieur le curé, si vous saviez tout! Mais il y a
+des choses que je ne puis pas vous dire!
+
+Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer ainsi quand elles
+brûlent de vous conter quelque fait piquant. J’insistai donc pour savoir
+tout. Mme Thury ne se laissa pas trop longtemps prier.
+
+--Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur Ragut est un
+polisson.
+
+--Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.
+
+--Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, qu’il s’est conduit
+chez moi d’une façon inqualifiable! Un jour que j’entrais dans ma
+cuisine, j’ai surpris M. Ragut... mais je n’ose pas, monsieur le curé...
+
+--Parlez, madame, rien ne m’étonne.
+
+--Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut dans ma cuisine, qui
+courtisait Jeanne ma bonne, et la pauvre fille se défendait de son
+mieux! Il a rougi, il a balbutié des explications embarrassées et il est
+parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.
+
+--Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un haut-le-cœur!
+
+--Quelle honte! fit Mme Thury. Et Mme Ragut! J’aime mieux n’en pas
+parler! Je crois qu’ils font un ménage assorti.
+
+--Oui, madame, dis-je, «un gentil p’tit ménage», pour parler comme Mme
+Ragut.
+
+Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, qui n’était point
+exempt de toute malice, à me remémorer les phrases émues par lesquelles
+le citoyen Ragut célébrait les «saintes ivresses de l’amour», les douces
+félicités de la vie conjugale. Je l’entendais s’écriant, avec un
+tremblement dans la voix: «Ah! je la salue, la cité d’amour où nous nous
+embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques!» En attendant
+que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons tant nous amuser
+par-dessus les ruines des superstitions gothiques, voilà mon Ragut qui
+pourchassait les cuisinières jusque vers leurs fourneaux! Il devait
+dégoûter son ombre, ce vieux sacristain du temple de Vénus!
+
+Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être devrais-je
+couvrir de silence cette dégradation d’un prêtre, mais ce petit fait qui
+est venu s’agglutiner à mon récit n’est-il point pour affermir en moi
+cette conviction: le prêtre qui dépose sa chasteté dans un coin et court
+à la mairie pour offrir ses épaules à un fardeau aussi lourd que
+l’autre, je veux dire pour jurer fidélité éternelle à une femme, commet
+un acte inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et par quel
+prodige, je vous le demande, Ragut eût-il respecté le contrat de
+fidélité du mariage, lorsqu’il l’a jugé encombrant, lui qui, d’un si
+beau geste, déchira le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au
+bas, la signature de Dieu? Une autre considération m’incite à ne pas me
+taire. La vue d’un spectacle ignominieux est souvent un réconfort. J’ai
+lu que les Spartiates--à moins que ce ne soient d’autres--enivraient des
+individus et les lâchaient par la ville pour que les jeunes gens pussent
+ainsi contempler la déformation, la disgrâce que le vice crée dans la
+personne humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux heures
+troubles où, sentant la misère de notre volonté, nous regardons le mal
+en face pour que le dégoût nous pénètre et stimule notre bravoure en
+détresse, Ragut, pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube
+au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et quelle meilleure
+école de dégoût que le spectacle d’un prêtre pris de luxure, et qui
+roule?
+
+
+
+
+IX
+
+
+J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse
+recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc
+d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire
+vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de
+paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par
+ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser: «Un prêtre qui fume! La
+religion n’en a pas pour longtemps!» Aussi, en attendant le départ du
+train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il
+paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur: un homme
+libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en
+compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous
+avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me
+préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il
+me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon
+âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas! mon recueillement
+fut bientôt troublé! A une station du département de la Nièvre, trois
+jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils
+n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus
+remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train
+se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria:
+
+--Ah! mon cher, superbe! épatante!
+
+--Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire!
+
+Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien
+commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant,
+qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel
+leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme
+de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami.
+
+J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je
+me disais: «Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la
+loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre
+épousât une femme «épatante»! Pourquoi pas? Je ne vois pas bien, par
+exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse
+célébrerait les attraits!
+
+ Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.
+
+Et Rodrigue ce serait M. le curé! ce serait moi! Ah! M. le curé ne
+tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux! Le mari d’une trop
+belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce
+qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point
+créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art,
+qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on
+exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son
+caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui
+enseigner le mépris de la beauté; on parquerait son choix dans
+l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se
+marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa
+vie!» Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses: tout à coup, je
+me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes
+gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais
+d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique,
+haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions,
+des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En
+vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial,
+avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me
+fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou
+de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt
+qu’ils étaient étudiants--ils firent, du reste, des efforts obstinés
+pour que je ne l’ignorasse pas--et qu’ils rentraient au quartier Latin.
+Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces
+oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime
+que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les
+bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais
+le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne
+savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des
+regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse
+méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le
+chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être
+périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études
+finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où
+ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les
+enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre
+stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe
+d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis:
+
+--La fumée n’incommode pas ces messieurs?
+
+J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je
+n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un
+essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe.
+
+--Au contraire! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur
+joie.
+
+--Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre
+eux, et c’est ce qui nous navrait!
+
+Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation
+ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue
+quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris.
+Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes
+rouges éparses des deux côtés de la voie: il pénétra sous un hall
+immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était
+Paris!
+
+Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes
+gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai
+dans une voiture et donnait comme adresse au cocher «_l’Hôtel
+Bourdaloue_, rue Bonaparte», qu’on m’avait signalé comme un repaire
+d’ecclésiastiques.
+
+Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde
+ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à
+gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces
+boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands.
+D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir
+crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point
+dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de
+plusieurs crans et je me répétai: «Allons, abbé Blondot, tu es ici au
+chef-lieu de l’Univers, admire!» Rien, je restais froid. L’admiration ne
+venait point. Je regardais: encore des boutiques, encore des cafés,
+encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus
+tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé! Ils
+donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent
+jamais. «Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le
+renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les
+prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des
+laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance! Ils ne sont pas
+autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au
+fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi; ils
+ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi; ils marchent sur
+leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi! Les
+voilà donc, ces maîtres du progrès! Dans cette ville où tout s’invente,
+ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler! Je ne leur
+en fais pas mon compliment!» Le fiacre, après m’avoir promené dans le
+dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le
+chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la
+glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le
+spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent:
+«Un curé! s’écria l’une d’elles: touchons du fer!» Et toutes les deux se
+précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de
+mon dédain! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus
+spirituel de la terre.
+
+Le fiacre me déposa devant l’_Hôtel Bourdaloue_. Après y avoir dîné avec
+deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la
+chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un
+chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et
+tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave
+Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à
+l’_Hôtel Bourdaloue_. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était
+lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air
+parisien se mit à cabrioler.
+
+--Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un
+homme étonnant, vous! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe,
+aussitôt ça vous démange de réparer ça! Ni une ni deux. Vite vous
+dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que
+vous n’êtes pas banal!
+
+--Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans
+la rue et si je lui tenais ce langage: «Je suis curé de
+Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa
+brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur
+protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui
+ne veut pas me voir en peinture», je courrais risque d’être traité
+d’imposteur.
+
+--Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait: «Il y a là-bas,
+du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y
+seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des
+douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des
+prix doux aux ecclésiastiques.»
+
+--J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous
+n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil!
+
+--Jamais de la vie! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un
+respect... inoxydable!
+
+--Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer? Où
+puis-je voir M. Maximilien Thury?
+
+--Mais chez lui, parbleu! à l’_Hôtel du Danube_! Du reste, il vous
+attend.
+
+--Comment! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée? de mes intentions?
+
+--Tiens! pourquoi pas? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et
+que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures
+et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné
+quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je
+l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre,
+que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage
+avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. «Mais, espèce de gros
+bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien
+qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud?»
+
+--Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur
+Octave.
+
+--Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la
+porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. «Tu as raison,
+me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton
+curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui
+éviter de venir dans cet hôtel.» Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim
+sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour,
+en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin
+ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours,
+Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé,
+êtes-vous prêt? Voilà dix heures, Maxim nous attend.
+
+--Halte-là! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en
+vais aller à l’_Hôtel du Danube_ pour m’y rencontrer avec votre Maxim et
+son amie Mme Asseler? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là!
+
+--Mme Asseler! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et
+elle ne reviendra pas, je vous le promets! Maxim vous contera ça, du
+reste: allons, partons.
+
+--Puisqu’il en est ainsi, je vous suis!
+
+La distance n’est pas longue de l’_Hôtel Bourdaloue_ à l’_Hôtel du
+Danube_. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de
+me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses
+meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature
+coloniale.
+
+--Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes
+arrivés devant l’_Hôtel du Danube_, maison d’étudiants, je vous
+préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront
+casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de
+famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe.
+
+--Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me
+paraissent suspects!
+
+--Oh! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un
+chien n’est levé! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage.
+
+Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas
+un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez
+lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions
+des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se
+montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses
+vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le
+souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan.
+
+--Quel recueillement! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil.
+Comment! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure! Je
+suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant
+ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les
+conseils de distribution de prix. Je dirais: «Travaillez, vieux parents;
+reposez-vous, jeunes élèves!» Allons, comment des hommes de vingt ans et
+plus, comment des fils de France...
+
+--Oh! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail: c’est si
+loin, les examens!
+
+--Ah! alors je me tais! Je n’aime point les sermons intempestifs; mais,
+en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de
+demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant!
+
+Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et
+sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir
+frappé. «Entrez!» me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez
+le fils de mon plus ardent ennemi.
+
+Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant
+lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer.
+
+--Oh! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose!
+
+Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à
+m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait
+approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage
+gardait une impassibilité vraiment inquiétante:
+
+--Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un
+peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir.
+Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a
+deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique... et
+l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler «la méthode des pieds
+dans le plat». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous
+m’y autorisez, monsieur Thury.
+
+--Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme.
+
+--Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous
+gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par
+gaffes!
+
+--C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai
+pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à
+Romenay.
+
+--C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.
+
+--Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de
+l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer
+qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire.
+
+--A la bonne heure! lança M. Octave. Je me disais!...
+
+--Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander--car je n’ai
+point le droit de vous répondre--quelles raisons m’autorisaient à vous
+refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes
+étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage,
+de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans
+l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour
+réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop
+de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de
+personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas
+été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à
+qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au
+mariage... Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi
+j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses,
+de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est
+pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle.
+Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui
+refuser cette grâce.
+
+--Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix
+singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay... non, je ne
+puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier
+esclandre... elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.
+
+--C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux! fit M. Octave.
+
+--Si elle savait, pourtant! reprit M. Maximilien qui hocha la tête.
+
+--Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la
+franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai
+aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis... l’imprudence de partir
+de Romenay dans les conditions que vous savez.
+
+--Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas
+être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé! Je vais vous
+dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont
+Octave ne se doute pas!
+
+--Espèce de cachottier, dit M. Octave.
+
+--J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme
+Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas
+une fuite... Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à
+même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la
+correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres
+compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur
+quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie
+furieuse--vous savez que le pasteur était très ombrageux--il avait
+chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même.
+Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de
+l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je
+ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la
+figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une
+voix tragique: «Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi
+partir avec vous!» Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des
+soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée.
+Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire.
+Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais
+que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité.
+Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si
+elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle
+souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ
+paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa
+vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce
+moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on
+lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son
+mari! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne
+de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle! Toute l’admiration
+qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement
+qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son
+enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette
+comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en
+quittant Romenay, ne disait pas la vérité! Ce fut encore une
+capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié
+avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait
+penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la
+réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie
+d’Octave!
+
+--Alors c’était faux! fit M. Octave. Espèce de cachottier!
+
+--Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire.
+Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à
+Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler.
+«J’aime mon mari», me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à
+se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans
+l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme,
+le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant
+que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une
+exquise faiblesse de caractère: c’est là un crime qu’une femme ne
+pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait
+homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme
+qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari
+retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et
+ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.
+
+--Ah! que voilà bien les femmes! s’écria M. Octave.
+
+--Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait
+méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités
+de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son
+mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui
+s’appelle pleurer! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous
+devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai
+conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en
+conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses
+romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée:
+«Ah! fuir la vie banale! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du
+monde imbécile et vulgaire!» Je puis même ajouter, sans fatuité,
+croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup
+moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots! des
+mots! des mots! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à
+l’enlever à son mari: que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de
+séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et,
+dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les
+folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas! dans le train qui nous
+emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui
+apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par
+la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de
+désespoir.
+
+--Elle est toquée, cette bonne femme-là! dit M. Octave.
+
+--Oh! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est
+toquée! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une
+malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris,
+je lui demandai où il fallait la conduire: «Chez ma mère», me
+répondit-elle.
+
+M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert.
+
+Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut.
+
+--En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes
+dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa
+mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un
+abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui
+adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit
+de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit
+la main en murmurant: «adieu...» et je ne l’ai pas revue depuis. Et
+voilà l’histoire du fameux enlèvement!
+
+--Espèce de cachottier! fit de nouveau M. Octave.
+
+--Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la
+vérité; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour
+vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer: j’ai cru sinon à un
+enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus
+de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il
+était de notoriété...
+
+--Oh! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que
+j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler! Eh bien, c’est encore une
+fable!
+
+--Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins! Tu ne
+me feras pas croire!...
+
+--Non, reprit avec force M. Maximilien: je n’étais pas pour Mme Asseler
+ce que l’on a dit, je le jure! Ce que j’affirme là n’est pas
+vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne
+connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma
+pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses
+goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve
+toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les
+convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi
+un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en
+dehors de moi, des occasions de gaieté; car, vous le comprenez, je ne
+trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister
+et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait
+fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur
+tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait
+mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait: je ne l’aimais
+pas; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter
+sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais
+qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit: «Vous savez, j’aime
+«ailleurs». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui? Je n’en sais rien et
+je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle
+aimait, la pauvre détraquée? Elle aimait parfois son mari avec frénésie,
+elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux
+jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était,
+chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé
+d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi,
+j’aimais «ailleurs» et je n’ai point à vous dire qui! Je n’avais pas
+besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles
+séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre
+la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle
+m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice! Oh!
+je le sais, les apparences sont contre moi! J’allais voir Mme Asseler
+tous les jours; elle m’appelait «Maximilien» tout court, avec une
+parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait,
+seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande,
+sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay? On ne prête qu’aux
+riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits
+qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un
+phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour
+détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire
+tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez
+Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que
+m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi? Tenez, vous
+allez connaître le fond de mon âme: tant pis pour moi si c’est à mon
+détriment! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon
+malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous
+m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le
+conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande,
+le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite.
+J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma
+vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais
+maintenant: «Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle
+Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle! Je veux montrer que je ne suis
+pas repoussé partout; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint
+pas de se compromettre à cause de moi! Et je laissais dire et j’étais
+heureux qu’on se trompât! Raisonnement stupide et puéril, je n’en
+disconviens pas! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à
+mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à
+comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce... de ce mépris que vous
+ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de
+manifester.
+
+--Espèce de gros nigaud! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait.
+
+--Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète,
+de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous
+suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur.
+
+--J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez
+faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un
+sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas
+homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne
+comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au
+désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi? Peut-être
+vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à
+bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée? Je n’ai pu trouver
+que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher
+Camille d’entrer dans une famille de mécréants...
+
+M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que
+je me refusais à parler, il poursuivit:
+
+--Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût
+troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de
+les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que
+c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre
+penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que
+j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée
+religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération
+lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science
+avait fait de grandes promesses: elle ne les a pas toutes tenues. On l’a
+tant répété qu’on n’ose plus le dire.
+
+--Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est
+comme s’ils buvaient un lait de poule.
+
+--Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de
+nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les
+empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont
+si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser
+aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant
+plus à croire que la science--dont j’admire, plus que personne, les
+audaces si souvent heureuses--chassera de la vie la douleur morale,
+qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous.
+
+A ce moment, M. Octave pensa tout haut:
+
+--M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim,
+sucre encore.
+
+M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion de son ami.
+
+--Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au
+bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la
+vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la
+chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès
+scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir.
+
+--M. le curé se gargarise, fit M. Octave.
+
+--Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens
+saugrenu!... Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes
+le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à
+ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction
+supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux
+d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux,
+qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui
+ont le droit de chercher le bonheur!
+
+--Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave:
+Maximilien n’est pas un enragé comme son père!
+
+--Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que
+me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je
+vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux
+d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours
+seulement.
+
+--Oh! c’est impossible! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis
+paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me
+répugne et à qui j’ai résisté... Non, c’est impossible! Je m’en vais aux
+colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que
+je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il
+m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour
+rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que
+j’abhorre! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille.
+Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si
+elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir!
+
+--Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de
+Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à
+favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à
+l’empêcher, consentiriez-vous à revenir?
+
+M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie,
+une si ardente gratitude que j’en fus tout remué.
+
+--Oh! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils
+du médecin!
+
+--Eh bien, fis-je, vous avez ma parole!
+
+Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur
+le lit.
+
+--Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer
+l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait
+rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin
+l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave.
+
+--Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste,
+je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener
+cette affaire-là.
+
+--Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin
+de vous!
+
+Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les
+remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me
+prodiguer, je lui serrai la main, lui dis «à bientôt», et entraînant
+avec moi M. Octave, je quittai la chambre.
+
+L’_Hôtel du Danube_ se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans
+les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je
+voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser
+passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait
+prestement. M. Octave ne cessait de répéter: «Vous êtes convaincu
+maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez!»
+
+Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma
+conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son
+dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes
+étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de
+gloires et d’horreurs.
+
+Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des
+plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan: le
+nommé Ragut.
+
+La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et
+moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit:
+
+--Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon? Il paraît qu’il y a
+là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière.
+
+--Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir
+cette «curiosité». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que
+j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon?
+
+Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le
+Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son
+architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre
+droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques
+minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen
+Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous
+passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles
+l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais
+deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon
+délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de
+l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front
+se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui,
+d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la
+bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où
+la haine elle-même--car il me haïssait--n’allumait pas une flamme, puis
+il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant
+nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa
+main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse
+qui n’était plus d’une femme:
+
+--Eh! curé! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens
+copains!
+
+Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas
+pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs
+passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles.
+J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de
+rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les
+deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois,
+se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle
+déshonorait nos yeux. Eh quoi! c’était un prêtre, ce débris, cette chose
+sinistre qu’escortaient deux filles blêmes! Cela avait porté la robe
+blanche des ordinands, l’aube de la chasteté; cela s’était couché sur le
+pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels
+serments; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des
+consciences: cela avait eu une mère; cela avait été un homme! Un immense
+dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut,
+bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des
+filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme
+une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était
+abattue sur nous: M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune
+homme était devenu grave: sa verve s’était figée. Après quelques
+minutes, il dit, regardant le ciel:
+
+--Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas? Un jour de
+printemps.
+
+--Oui, fis-je, belle journée pour la saison.
+
+Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses
+nombreuses, jusqu’au Panthéon.
+
+ * * * * *
+
+Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu
+au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon
+retour. Au milieu de la provision de «on-dit» que ma servante avait
+récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit
+aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci: «On disait» que Mme
+Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout
+simplement «congédiée». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute
+pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans
+Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa
+tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que
+sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la
+légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de
+Romenay sentaient leur conviction fléchir: les uns doutaient, les autres
+ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces
+«dames» n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à
+répudier une femme qu’il «adorait». Il eût fallu admirer son courage:
+elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir: aussi, se refusaient-elles
+opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je
+résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais
+prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le «scandale». Pour
+que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas
+besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le
+tambour de ville: Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui
+imposant le secret: le jour même, tout Romenay savait tout.
+
+Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au
+château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table
+son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments
+de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château
+qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au
+château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas
+à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne
+demandait qu’à se laisser convaincre.
+
+--Oh! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis
+toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien
+Thury! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille
+ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que
+vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le
+sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne
+fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude:
+elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury.
+
+--Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son
+pardon.
+
+--La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière.
+Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence.
+
+Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai
+dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la
+tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son
+_Benedicite_, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au
+milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille,
+qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant
+daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup
+silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin
+du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au
+dessert quand j’y arrivai.
+
+--Comment! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite
+à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé!
+
+--Oui, mon enfant, répondis-je.
+
+--Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une
+jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui
+enlève une femme mariée!
+
+--Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.
+
+Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales,
+de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté.
+
+--Oh! c’est trop fort! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait
+tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman
+s’opposât à mon mariage avec lui?
+
+--C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je
+confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M.
+Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera
+certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme.
+
+--Oh! c’est trop fort! dit la jeune fille tandis que le sang lui
+affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées!
+L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé!
+
+Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui
+adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea
+vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme
+Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à
+sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit:
+
+--Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser
+auprès de vous si elle ne nous rejoint pas.
+
+Je n’avais pas à me le dissimuler: c’était un échec.
+
+Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me
+laissai envahir par le dépit: «Pour la première fois, me disais-je, que
+je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas
+favorisé!» Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie
+délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un
+engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit
+de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer
+la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait
+se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans
+d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai
+un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y
+arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt: j’eus comme l’avant-goût d’un
+prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et
+pouvais-je donc rester abattu? Autour de moi, la joie ressuscitait.
+Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la
+vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes
+traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps.
+Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la
+route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de
+prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal
+pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin,
+des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque
+bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule
+tête blanche qui me regardait: on eût dit qu’il enfermait un petit être
+inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait
+toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du
+monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait
+autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte?
+
+Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la
+route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait
+le bras à sa fille Ernestine.
+
+--Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du
+printemps?
+
+--Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons
+récolter des violettes pour faire du sirop!
+
+--Nous allons! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa! Moi, je vais cueillir
+des primevères et des marguerites pour faire des bouquets.
+
+--Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant! s’écria M. Cobichet. La
+nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les
+maux de nos semblables.
+
+Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt.
+
+--Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis
+notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que
+je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances.
+Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M.
+Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé
+qu’entre ecclésiastiques... mais j’avais oublié que M. le pasteur et
+vous n’apparteniez pas à la même religion.
+
+--J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi,
+monsieur le curé! Enfin, ce moment de folie est passé! Je croyais que M.
+Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si
+sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme! Maintenant,
+M. Asseler me fait peur! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui
+jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher
+pour lui demander pardon!
+
+--Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces
+dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant
+que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser
+un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage...
+sérieux.
+
+--Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.
+
+--Oui! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à
+Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle
+refuse.
+
+--C’est que... dit la jeune fille, baissant les yeux.
+
+--Quoi? demanda le pharmacien.
+
+--C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles!
+Nous n’avons pas les mêmes goûts.
+
+--Je suis ton père, dit M. Cobichet; j’ai bien quelque droit de choisir
+mon gendre.
+
+--Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon
+mari. Un gendre et un mari, c’est deux!
+
+--Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point
+assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un
+autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon
+parti, l’accepterais-tu?
+
+--Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier.
+
+L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober.
+
+--Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les
+plis de ma soutane, vous l’accepteriez?
+
+--Les yeux fermés! s’écria M. Cobichet.
+
+Mlle Ernestine se taisait.
+
+--Et vous, mademoiselle? dis-je.
+
+La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix
+basse:
+
+--Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais: il me
+semble que je l’aimerais...
+
+--Que ne parliez-vous plus tôt! fis-je. Précisément, le curé d’une
+paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui «découvrir» une
+jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis
+quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non
+loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre! Dès ce soir,
+je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet,
+et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez
+moi, où vous serez venus par hasard.
+
+--Serait-ce possible! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit.
+
+--Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose; je n’ai que
+le temps de m’y mettre!
+
+--Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le
+beau-père d’un médecin!
+
+--Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un
+médecin, à la bonne heure! Ce n’est pas comme ces petits «meurt-la-faim»
+d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est
+bon à quelque chose, au moins! Il fait des ordonnances, il...
+
+--Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations,
+s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments.
+On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les
+journaux parlent de lui! Tous les députés du département sont des
+médecins!
+
+--Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte! La
+gloire! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires!
+
+Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs
+rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance,
+me saluait du nom de «bienfaiteur», je fis une grande révérence et je
+m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les
+avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu
+forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je
+me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de
+charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles
+angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande
+sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins
+de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de
+braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse
+rencontré des couples de «promis[2]» sur la route de Romenay, je crois,
+Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église
+afin de les y unir pour l’éternité! Vous me voyez, n’est-ce pas,
+poussant devant moi ce troupeau de fiancés! Ce jour-là, j’eusse marié,
+sans remords, l’univers entier!
+
+ [2] _Promis_: fiancés.
+
+Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la
+veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami
+Maxim, «tout à fait rétabli» et confiant dans ma parole, avait consenti
+à rentrer chez son père, au château du Randon: là il attendait la bonne
+nouvelle.
+
+--Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a
+fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer
+maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous
+l’apprendre! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis
+à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que,
+faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait
+des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau
+marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède,
+par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle
+naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par
+exemple, comment vous allez vous tirer de là! Si vous pouviez inventer
+un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout! Cette Camille est
+d’un tenace! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai
+même insultée. Ah! bien oui! Elle prend des petits airs dégoûtés et me
+dit: «Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le
+pays, jamais!»
+
+--Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre
+assistance.
+
+--Les voici: prenez!
+
+--Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous
+m’amènerez au presbytère Mlle Camille.
+
+--Jolie commission! Si vous croyez que ce sera facile!
+
+--Il le faut.
+
+--Mais quel prétexte trouver pour la décider?
+
+--C’est votre affaire.
+
+--Enfin, vous pouvez y compter! Camille viendra. Je vous l’apporterais
+plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche.
+
+--Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au
+presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ
+avant votre arrivée.
+
+--Compris! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans
+votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay.
+
+--Gardez-vous bien de l’en prévenir! Il importe qu’elle l’ignore.
+
+--Compris!
+
+--Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère!
+
+--Compris! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim!
+
+Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je
+le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger.
+J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir.
+Il me parut surpris et troublé.
+
+--Je suis inquiet, avoua-t-il.
+
+--Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.
+
+Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les
+banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand
+j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave.
+
+--Personne dans la boîte? criait-il, frappant le carreau avec le bout de
+sa canne.
+
+--Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à
+quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre.
+
+Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle
+Camille.
+
+--On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en
+m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner?
+
+--Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste!
+
+Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un
+petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles
+si elles n’avaient été si jolies.
+
+--Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère
+prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me
+suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine
+fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une
+grande fille et que j’ai bon caractère.
+
+--J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous
+fournir l’occasion de me le prouver!
+
+Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y
+pénétrai avec eux.
+
+Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses
+gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un
+«réticule», m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier,
+tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois.
+
+Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la
+jeune fille:
+
+--Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le
+permettez-vous?
+
+Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque
+défiance.
+
+--Un de vos amis? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça? Pourquoi
+veut-il m’être présenté?
+
+--Vous permettez, n’est-ce pas? dis-je.
+
+Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui
+communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de
+s’approcher. Il entra.
+
+Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son
+siège et s’écria d’une voix indignée:
+
+--Mais c’est un guet-apens! C’est un guet-apens! Jamais je ne vous
+aurais cru capable de cela, monsieur le curé! C’est un guet-apens!
+
+Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac
+qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la
+porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes,
+l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa
+poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma
+chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre.
+
+Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef,
+éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés:
+
+--Ah! c’est trop fort! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de
+pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme!
+
+Et, se tournant vers son frère, elle commanda:
+
+--Toi, tu vas m’ouvrir la porte!
+
+--Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme.
+
+--Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir
+avec vous un petit bout d’entretien.
+
+--Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille: Octave, ouvre-moi!
+
+M. Octave fit signe qu’il refusait.
+
+--C’est lâche! cria la jeune fille.
+
+Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement:
+
+--Eh bien, j’attendrai!
+
+M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus,
+atterré, s’approcha d’elle:
+
+--Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre
+pardon.
+
+La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.
+
+--Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne
+vous aime plus!
+
+Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en
+répétant:
+
+--C’est trop fort! C’est trop fort!
+
+M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me
+regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire.
+Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre!
+Il y allait de ma dignité, de mon honneur: je n’étais point inconscient
+et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de
+singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la
+jeune fille.
+
+--Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la
+très grande faveur de m’écouter une minute?
+
+--Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi,
+les bras croisés et me dévisageant.
+
+--M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite.
+
+--Ah! elle est jolie, sa conduite! s’écria la jeune fille. Un monsieur
+qui part avec une femme mariée!
+
+--Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit
+Maximilien avec énergie.
+
+--C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher
+dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine.
+
+Je me tournai vers Maximilien.
+
+--Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez
+pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y
+renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir
+aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous
+retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les
+donc de hâter votre nomination.
+
+--Oh! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui
+tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris; avant
+huit jours, j’aurai quitté la France!
+
+En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus
+en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose
+méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les
+trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées
+s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient
+sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la
+joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien.
+
+--Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette
+personne-là?
+
+--Puisque je vous le jure! s’écria le jeune homme.
+
+--Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous
+êtes pardonné!... Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la
+dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne
+demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop
+vite. Pour qui m’aurait-on prise? Pour une enfant! J’ai bien ma part de
+malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois
+pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est
+que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête
+à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de
+vous détester. Ah! bien oui! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si
+vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée
+d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du
+feu! C’est si loin! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le
+bateau avant de vous écrire de revenir! Et puis, quand je vous dis que
+j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas; c’est un peu
+pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai!... Tout
+de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur
+votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui
+racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que
+vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais,
+moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient
+devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une
+expiation... Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez
+beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé
+promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que...
+
+--Oh! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait,
+pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille! Je ne voulais
+quitter la France que pour ne point... Je ne sais pas... Je craignais...
+Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi!
+
+Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air
+sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha
+de moi et me dit à voix basse:
+
+--C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé! Vous connaissez la
+recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles!
+
+M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient:
+simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs
+regards une supplication dont je devinai le sens:
+
+--Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a
+laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir
+toutes difficultés: vous vous marierez dans un mois!... Tenez, j’entends
+Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger! Je vais les
+mettre d’accord. Je vous quitte un instant!
+
+Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens
+qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus
+donner quelque solennité, je dis:
+
+--Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet
+qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y
+adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer
+ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux,
+laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous
+me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir
+pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords.
+Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé
+votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de
+meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les
+premiers mois sont les plus doux: c’est le printemps de la vie
+conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous
+êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr,
+vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie;
+puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire: «Si
+l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis
+tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant
+aimer.» Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi
+l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été,
+grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez
+ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi,
+quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien
+ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par
+trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur
+des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement.
+C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est
+alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de
+vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre
+mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et,
+quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous,
+vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux
+solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui
+faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y
+laisser personne pour aimer son souvenir.
+
+--Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je
+pleurerais!
+
+--Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la
+mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je
+vous aime!
+
+--Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre
+estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y
+ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.
+
+--Accordé d’enthousiasme! répondis-je.
+
+--Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les
+histoires du bon vieux temps! Pas à dire, c’est un roman! Une petite
+jeune fille férue d’amour comme pas une; un grand jeune homme au cœur de
+feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là
+pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et
+distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les
+doigts! Tout roman a son curé:
+
+ Aimez-vous les curés? on en a mis partout!
+
+Vous étiez là, monsieur le curé; grâce à vous, le bonheur est sauf!
+Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà
+pas si mal pris! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre
+les amoureux! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal!
+L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh! pas dans le goût du jour,
+le roman de votre mariage, mes petits enfants! On ne se marie plus dans
+les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est
+pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre
+à la mode. Si le cœur vous en dit! En sortant d’ici, Maxim monte en
+voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux
+de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille:
+«Je t’aime», puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite
+méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant
+reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la
+tombe de Maxim.
+
+--Tu es vraiment gentil! fit Mlle Camille.
+
+--Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre
+imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour
+nous!
+
+--Ah! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M.
+Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a
+pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac!
+
+J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur
+mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent,
+laissant après eux un parfum de bonheur.
+
+Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez
+l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner.
+
+--Le maire est mort! fit-elle d’une voix suffoquée.
+
+--Que me dites-vous là, Prudence? En êtes-vous sûre?
+
+--Tout à fait sûre, monsieur le curé! reprit la servante. C’est M.
+Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes,
+mais c’était peine perdue: le maire était mort... Tenez, ajouta
+Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la
+place de l’église! Ah! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère!
+Il sonne à la grille. Je cours ouvrir!
+
+J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir:
+
+--Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin,
+en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il
+est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour
+vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien
+rendre service aux gens qui sont dans le malheur! Oh! la République a
+perdu un de ses soutiens! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir
+pour maire, à sa place? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui
+sera nommé! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le
+parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que
+j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une
+lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois
+enfants, vous comprenez, monsieur le curé?
+
+--Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je
+vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir
+immédiatement pour le château du Randon.
+
+Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en
+voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi,
+sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la
+première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il
+fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son
+cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de
+la capote, le Dr Garot me cria: «Rupture d’anévrisme! Ah! je l’avais
+bien dit! Maladie de cœur! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait,
+il y a six mois, de congestion simple! Une congestion simple! Quel
+crétin! Une congestion simple, oh! oh! oh! oh!»
+
+Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au
+galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée
+à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire
+était son ami: il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet; il
+exultait.
+
+Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de
+M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et
+sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort,
+terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous.
+Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent
+dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les
+bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à
+ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut
+le silence: silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence
+précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme
+d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la
+chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se
+poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je
+priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont
+infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le
+seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs: le repos, la
+paix.
+
+L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai
+à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère.
+M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait:
+
+--Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La
+mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux
+funérailles, je...
+
+--Comment! demandai-je, vous partez? Vous abandonnez votre ministère à
+Romenay?
+
+--Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul
+peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me
+réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah! mon ministère!
+Après... ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée? Et
+comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses! Hélas!
+elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi.
+Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu,
+c’est d’éloigner le vice de sa maison! Aussi, je m’en vais.
+
+Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la
+visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé
+d’«elle». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons
+le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été
+son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le
+déchirement qui avait suivi l’horrible révélation: «Sa femme avait une
+liaison avant le mariage; elle entretenait une correspondance, poste
+restante», et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins
+de sa trahison! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre: soutenu
+par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus
+douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il
+poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait
+souffertes.
+
+Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander:
+
+--Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait?
+
+--Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne
+réponds pas. Ce matin encore... J’ai jeté la lettre au feu, sans
+l’ouvrir.
+
+--Vous pardonnerez, j’en suis sûr?
+
+--Jamais! fit le pasteur.
+
+Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa
+résolution.
+
+--Ah! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la
+catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay,
+quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon! Je
+vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas... c’est
+mon unique excuse! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères,
+renoncent au droit d’aimer une femme! Je m’en souviens comme si notre
+première rencontre était d’hier! Je vous disais: «Vous êtes, vous, un
+vieux célibataire.» Il devait y avoir comme de la pitié dans ces
+paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé!
+Je suis seul dans la vie! Plus seul que vous! Pour me consoler du
+présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami
+pour moi. L’avenir! ah! l’avenir... J’ai aimé... l’amour a avivé en moi
+le besoin de tendresse... et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec
+mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers
+la mort! L’avenir m’épouvante... La pitié! ah! elle est pour moi
+maintenant! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part!
+
+--Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas
+tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.
+
+--Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que
+d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle! Et je
+souffrirai toujours!
+
+Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à
+terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des
+larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût
+sorti d’un songe torturant.
+
+--Adieu, dit-il brusquement.
+
+Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.
+
+Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre
+notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.
+
+--Adieu! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.
+
+Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se
+courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait,
+tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à
+quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa
+pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur
+approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans
+doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par
+le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa
+porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se
+demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent
+d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la
+devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte
+de velours qu’il fit mine de soulever: à peine l’eut-il touchée qu’il
+laissa retomber son bras. Ah! ce n’était pas le salut d’anéantissement
+par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un
+salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien
+de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue
+dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut
+point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par
+un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha
+droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard,
+jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à
+ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir!
+Jamais! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas!
+
+Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était
+venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le
+pasteur me quitter et s’éloigner.
+
+--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des
+coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état! Un
+bel homme ma foi! Ah! si j’avais été à la place du curé protestant, je
+te l’aurais mise dans le chemin, la créature! Je lui aurais administré
+de ces raclées! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée! Mais,
+dame! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était
+amoureux! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce
+curé-là? Quand on est curé, on ne se marie pas! Un curé, ça ne doit pas
+avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme
+l’autre monde, ça devient amoureux,--ils ne sont pas exempts, quoi!--Un
+curé amoureux! oh! oh! oh! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à
+sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin? c’est le bon Dieu!
+c’est la religion! Et ils voudraient que les curés de chez nous se
+marient! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui
+s’appelle je ne sais pas comment: Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à
+mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour
+ramasser mes araignées! Les curés de chez nous mariés! ah bien, par
+exemple, ce serait du frais! Ils pourraient chercher des servantes
+convenables! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et
+secouer leur paillasse! Toute la journée, que j’entendrais: «Mon p’tit
+chat» par-ci, «mon p’tit loup» par-là! Et hardi! je t’embrasse! chez un
+curé! dans un _précipitère_![3] oh! oh! oh! Je voudrais bien voir ça,
+une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux
+à monsieur le curé et qui vous appellerait «mon chéri!» Mon chéri! à un
+curé! si ce ne serait pas un _escandale_! Ah! mon balai! Et qu’elle
+laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison!... Un chignon sur le
+prie-Dieu! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas! des falbalas
+dans la bibliothèque! des falbalas pendus au cou de la statue du
+Saint-Père le Pape! En voilà une chambre pour un curé! Faudrait prendre
+de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là
+dedans! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe: comme ça, le
+bon Dieu aurait les restes! Un curé marié! oh! oh! oh! oh! Aussi vrai
+que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait
+le monde, ça dégoûterait le bon Dieu!
+
+ [3] Presbytère. (_Traduction de l’abbé Blondot._)
+
+ [4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (_L’abbé
+ Blondot._)
+
+Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en
+proférant des paroles véhémentes.
+
+J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée
+entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et
+déversait sur elles son indignation.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
+
+8, rue Garancière
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***