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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79017 ***
+
+
+
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+
+
+
+ 3 JUILLET 1790. Nº. V.
+
+
+ JOURNAL
+ DE LA SOCIÉTÉ
+ DE 1789.
+
+
+ Nicolas de Condorcet
+
+
+
+
+ART SOCIAL.
+
+_Sur l'admission des femmes au droit de cité._
+
+
+L'HABITUDE peut familiariser les hommes avec la violation de leurs
+droits naturels, au point que parmi ceux qui les ont perdus personne ne
+songe à les réclamer, ne croie avoir éprouvé une injustice.
+
+Il est même quelques-unes de ces violations qui ont échappé aux
+philosophes et aux législateurs, lorsqu'ils s'occupoient avec le plus
+de zèle d'établir les droits communs des individus de l'espèce humaine,
+et d'en faire le fondement unique des institutions politiques.
+
+Par exemple, tous n'ont-ils pas violé le principe de l'égalité des
+droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui
+de concourir à la formation des loix, en excluant les femmes du droit
+de cité? Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l'habitude même sur
+les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l'égalité des
+droits en faveur de trois ou quatre cens hommes qu'un préjugé absurde
+en avoit privés, et l'oublier à l'égard de douze millions de femmes?
+
+Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudroit ou
+prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les
+mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu'elles ne sont pas capables de
+les exercer.
+
+Or, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu'ils sont des
+êtres sensibles, susceptibles d'acquérir des idées morales, et de
+raisonner sur ces idées; ainsi les femmes ayant ces mêmes qualités, ont
+nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l'espèce humaine
+n'a de véritables droits, ou tous ont les mêmes; et celui qui vote
+contre le droit d'un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou
+son sexe, a dès-lors abjuré les siens.
+
+Il seroit difficile de prouver que les femmes sont incapables d'exercer
+les droits de cité.
+
+Pourquoi des êtres exposés à des grossesses, et à des indispositions
+passagères, ne pourroient-ils exercer des droits dont on n'a jamais
+imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui
+s'enrhument aisément.
+
+En admettant dans les hommes une supériorité d'esprit qui ne soit
+pas la suite nécessaire de la différence d'éducation (ce qui n'est
+rien moins que prouvé, et ce qui devroit l'être, pour pouvoir, sans
+injustice, priver les femmes d'un droit naturel), cette supériorité
+ne peut consister qu'en deux points. On dit qu'aucune femme n'a fait
+de découverte importante dans les sciences, n'a donné de preuves de
+génie dans les arts, dans les lettres, etc.; mais, sans doute, on ne
+prétendra point n'accorder le droit de cité qu'aux seuls hommes de
+génie. On ajoute qu'aucune femme n'a la même étendue de connoissances,
+la même force de raison que certains hommes; mais qu'en résulte-t-il,
+qu'excepté une classe peu nombreuse d'hommes très-éclairés, l'égalité
+est entière entre les femmes et le reste des hommes; que cette petite
+classe, mise à part, l'infériorité et la supériorité se partagent
+également entre les deux sexes. Or, puisqu'il seroit complétement
+absurde de borner à cette classe supérieure le droit de cité, et
+la capacité d'être chargé des fonctions publiques, pourquoi en
+excluroit-on les femmes, plutôt que ceux des hommes qui sont inférieurs
+à un grand nombre de femmes?
+
+Enfin, dira-t-on qu'il y ait dans l'esprit ou dans le cœur des femmes
+quelques qualités qui doivent les exclure de la jouissance de leurs
+droits naturels.
+
+Interrogeons d'abord les faits. Elisabeth d'Angleterre, Marie Thérèse,
+les deux Catherines de Russie, ont prouvé que ce n'étoit ni la force
+d'ame, ni le courage d'esprit qui manquoient aux femmes.
+
+Elisabeth avoit toutes les petitesses des femmes; ont-elles fait plus
+de tort à son règne que les petitesses des hommes à celui de son père
+ou de son successeur. Les amans de quelques impératrices ont-ils exercé
+une influence plus dangereuse que celle des maîtresses de Louis XIV, de
+Louis XV, ou même de Henri IV?
+
+Croit-on que Mistriss Macaulai n'eût pas mieux opiné dans la chambre
+des communes que beaucoup de représentans de la nation Britannique?
+n'auroit-elle pas, en traitant la question de la liberté de conscience,
+montré des principes plus élevés que ceux de Pitt, et une raison
+plus forte? Quoiqu'aussi enthousiaste de la liberté que M. Burke peut
+l'être de la tyrannie, auroit-elle, en défendant la constitution
+françoise, approché de l'absurde et dégoûtant galimathias par lequel
+ce célèbre rhétoricien vient de le combattre? Les droits des citoyens
+n'auroient-ils pas été mieux défendus en France aux Etats de 1614
+par la fille adoptive de Montaigne que par le conseiller Courtin,
+qui croyoit aux sortilèges et aux vertus occultes? La princesse des
+Ursins ne valoit-elle pas un peu mieux que Chamillard? Croit-on que
+la marquise du Chatelet n'eût pas fait une dépêche aussi bien que M.
+Rouillé? Madame de Lambert auroit-elle fait des loix aussi absurdes et
+aussi barbares que celles du garde-des-sceaux d'Armenonville contre les
+protestans, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres?
+En jetant les yeux sur la liste de ceux qui les ont gouvernés, les
+hommes n'ont pas le droit d'être si fiers.
+
+Les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces et
+domestiques; elles savent, comme les hommes, aimer la liberté,
+quoiqu'elles n'en partagent point tous les avantages; et dans les
+républiques on les a vues souvent se sacrifier pour elle: elles ont
+montré les vertus de citoyen toutes les fois que le hasard ou les
+troubles civils les ont amenées sur une scène dont l'orgueil et la
+tyrannie des hommes les ont écartées chez tous les peuples.
+
+On a dit que les femmes, malgré beaucoup d'esprit, de sagacité, et la
+faculté de raisonner portée au même degré que de subtils dialecticiens,
+n'étoient jamais conduites par ce qu'on appelle la raison. Cette
+observation est fausse: elles ne sont pas conduites, il est vrai, par
+la raison des hommes, mais elles le sont par la leur. Leurs intérêts
+n'étant pas les mêmes par la faute des loix, les mêmes choses n'ayant
+point pour elles la même importance que pour nous, elles peuvent, sans
+manquer à la raison, se déterminer par d'autres principes et tendre à
+un but différent. Il est aussi raisonnable à une femme de s'occuper des
+agrémens de sa figure, qu'il l'étoit à Démosthène de soigner sa voix et
+ses gestes.
+
+On a dit que les femmes, quoique meilleures que les hommes, plus
+douces, plus sensibles, moins sujettes aux vices qui tiennent à
+l'égoïsme et à la dureté du cœur, n'avoient pas proprement le sentiment
+de la justice, qu'elles obéissoient plutôt à leur sentiment qu'à leur
+conscience. Cette observation est plus vraie, mais elle ne prouve
+rien: ce n'est pas la nature, c'est l'éducation, c'est l'existence
+sociale qui cause cette différence. Ni l'une ni l'autre n'ont accoutumé
+les femmes à l'idée de ce qui est juste, mais à celle de ce qui est
+honnête. Eloignées des affaires, de tout ce qui se décide d'après la
+justice rigoureuse, d'après des loix positives, les choses dont elles
+s'occupent, sur lesquelles elles agissent, sont précisément celles qui
+se règlent par l'honnêteté naturelle et par le sentiment. Il est donc
+injuste d'alléguer, pour continuer de refuser aux femmes la jouissance
+de leurs droits naturels, des motifs qui n'ont une sorte de réalité que
+parce qu'elles ne jouissent pas de ces droits.
+
+Si on admettoit contre les femmes des raisons semblables, il faudrait
+aussi priver du droit de cité la partie du peuple qui, vouée à des
+travaux sans relâche, ne peut ni acquérir des lumières ni exercer
+sa raison, et bientôt de proche en proche on ne permettrait d'être
+citoyens qu'aux hommes qui ont fait un cours de droit public. Si on
+admet de tels principes, il faut, par une conséquence nécessaire,
+renoncer à toute constitution libre. Les diverses aristocraties
+n'ont eu que de semblables prétextes pour fondement ou pour excuse;
+l'étymologie même de ce mot en est la preuve.
+
+On ne peut alléguer la dépendance où les femmes sont de leurs maris,
+puisqu'il seroit possible de détruire en même tems cette tyrannie de la
+loi civile, et que jamais une injustice ne peut être un motif légitime
+d'en commettre une autre.
+
+Il ne reste donc que deux objections à discuter. A la vérité elles
+n'opposent à l'admission des femmes au droit de cité que des motifs
+d'utilité, motifs qui ne peuvent contrebalancer un véritable droit. La
+maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l'excuse des tyrans;
+c'est au nom de l'utilité que le commerce et l'industrie gémissent dans
+les chaînes, et que l'Africain reste dévoué à l'esclavage; c'est au nom
+de l'utilité publique qu'on remplissoit la bastille, qu'on instituoit
+des censeurs de livres, qu'on tenoit la procédure secrète, qu'on
+donnoit la question. Cependant nous discuterons ces objections, pour ne
+rien laisser sans réponse.
+
+On auroit à craindre, dit-on, l'influence des femmes sur les hommes.
+
+Nous répondrons d'abord que cette influence, comme toute autre, est
+bien plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique;
+que celle qui peut être particulière aux femmes y perdroit d'autant
+plus, que, si elle s'étend au-delà d'un seul individu, elle ne peut
+être durable dès qu'elle est connue. D'ailleurs comme jusqu'ici les
+femmes n'ont été admises dans aucun pays à une égalité absolue, comme
+leur empire n'en a pas moins existé par-tout, et que plus les femmes
+ont été avilies par les loix plus il a été dangereux, il ne paroît
+pas qu'on doive avoir beaucoup de confiance à ce remède. N'est-il pas
+vraisemblable au contraire que cet empire diminueroit si les femmes
+avoient moins d'intérêt à le conserver, s'il cessoit d'être pour elles
+le seul moyen de se défendre et d'échapper à l'oppression.
+
+Si la politesse ne permet pas à la plupart des hommes de soutenir
+leur opinion contre une femme dans la société, cette politesse tient
+beaucoup à l'orgueil; on cède une victoire sans conséquence; la défaite
+n'humilie point parce qu'on la regarde comme volontaire. Croit-on
+sérieusement qu'il en fût de même dans une discussion publique sur un
+objet important? La politesse empêche-t-elle de plaider contre une
+femme?
+
+Mais, dira-t-on, ce changement seroit contraire à l'utilité générale,
+parce qu'il écarteroit les femmes des soins que la nature semble leur
+avoir réservés?
+
+Cette objection ne me paroît pas bien fondée. Quelque constitution
+que l'on établisse, il est certain que dans l'état actuel de la
+civilisation des nations Européennes, il n'y aura jamais qu'un
+très-petit nombre de citoyens qui puissent s'occuper des affaires
+publiques. On n'arracheroit pas les femmes à leur ménage plus que
+l'on n'arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs
+atteliers. Dans les classes plus riches nous ne voyons nulle part les
+femmes se livrer aux soins domestiques d'une manière assez continue
+pour craindre de les en distraire, et une occupation sérieuse les en
+détourneroit beaucoup moins que les goûts futiles auxquels l'oisiveté
+et la mauvaise éducation les condamnent.
+
+La cause principale de cette crainte est l'idée que tout homme admis
+à jouir des droits de cité ne pense plus qu'à gouverner; ce qui peut
+être vrai jusqu'à un certain point dans le moment où une constitution
+s'établit, mais ce mouvement ne sauroit être durable. Ainsi il ne
+faut pas croire que parce que les femmes pourroient être membres des
+assemblées nationales elles abandonneroient sur le champ leurs enfans,
+leur ménage, leur aiguille. Elles n'en seroient que plus propres à
+élever leurs enfans, à former des hommes. Ils est naturel que la femme
+allaite ses enfans, qu'elle soigne leurs premières années; attachée à
+sa maison par ces soins, plus foible que l'homme, il est naturel encore
+qu'elle mène une vie plus retirée, plus domestique. Les femmes seroient
+donc dans la même classe que les hommes, obligés par leur état à des
+soins de quelques heures. Ce peut être un motif de ne pas les préférer
+dans les élections, mais ce ne peut être le fondement d'une exclusion
+légale.
+
+La galanterie perdroit à ce changement, mais les mœurs domestiques
+gagneroient par cette égalité comme par toute autre.
+
+Jusqu'ici, tous les peuples connus ont eu des mœurs ou féroces ou
+corrompues. Je ne connois d'exception qu'en faveur des Américains des
+Etats-Unis qui sont répandus en petit nombre sur un grand territoire.
+Jusqu'ici, chez tous les peuples, l'inégalité légale a existé entre
+les hommes et les femmes; et il ne serait pas difficile de prouver que
+dans ces deux phénomènes, également généraux, le second est une des
+principales causes du premier; car l'inégalité introduit nécessairement
+la corruption, et en est la source la plus commune, si même elle n'est
+pas la seule.
+
+Je demande maintenant qu'on daigne réfuter ces raisons autrement que
+par des plaisanteries et des déclamations; que sur-tout on me montre
+entre les hommes et les femmes, une différence naturelle qui puisse
+légitimement fonder l'exclusion d'un droit.
+
+L'égalité des droits établie entre les hommes dans notre nouvelle
+constitution, nous a valu d'éloquentes déclamations et d'intarissables
+plaisanteries; mais, jusqu'ici, personne n'a pu encore y opposer une
+seule raison, et ce n'est sûrement ni faute de talent, ni faute de
+zèle. J'ose croire qu'il en sera de même de l'égalité des droits entre
+les deux sexes.
+
+Il est assez singulier que dans un grand nombre de pays on ait cru
+les femmes incapables de toute fonction publique, et dignes de la
+royauté; qu'en France une femme ait pu être régente, et que jusqu'en
+1776 elle ne pût être marchande de modes à Paris[1]; qu'enfin, dans
+les assemblées électives de nos bailliages, on ait accordé au droit
+du fief, ce qu'on refusoit au droit de la nature. Plusieurs de nos
+députés nobles doivent à des dames l'honneur de siéger parmi les
+représentans de la nation. Pourquoi, au lieu d'ôter ce droit aux femmes
+propriétaires de fiefs, ne pas l'étendre à toutes celles qui ont des
+propriétés qui sont chefs de maison? Pourquoi, si l'on trouve absurde
+d'exercer, par procureur, le droit de cité, enlever ce droit aux
+femmes, plutôt que de leur laisser la liberté de l'exercer en personne?
+
+ [1] Avant la suppression des jurandes en 1776, les femmes ne
+ pouvoient acquérir la maîtrise de marchandes de modes et de quelques
+ autres des professions qu'elles exercent, si elles n'étoient mariées,
+ ou si un homme ne leur prêtoit ou ne leur vendoit son nom pour
+ acquérir un privilège. Voyez le préambule de l'édit de 1776.
+
+ _Cet article est de M. de CONDORCET._
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79017 ***