summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/79016-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '79016-0.txt')
-rw-r--r--79016-0.txt7657
1 files changed, 7657 insertions, 0 deletions
diff --git a/79016-0.txt b/79016-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..25b1988
--- /dev/null
+++ b/79016-0.txt
@@ -0,0 +1,7657 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***
+
+
+
+
+ ANTOINE REDIER
+
+ La vraie vie de
+ SAINT VINCENT
+ DE PAUL
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS, 6e
+ 1927
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+A LA LIBRAIRIE PAYOT
+
+ MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE, 1916 (17e mille).
+ Ouvrage couronné par l’Académie française
+ PIERRETTE, roman, 1917 (17e mille).
+ LE MARIAGE DE LISON, roman, 1918.
+ LE CAPITAINE, 1919.
+ LÉONE, roman, 1921.
+
+A LA LIBRAIRIE DUNOD
+
+(ÉDITIONS DE LA VRAIE FRANCE)
+
+ LA GUERRE DES FEMMES, 1923, (55e mille).
+ Ouvrage couronné par l’Académie française
+
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN
+
+ COMME DISAIT M. DE TOCQUEVILLE, 1925.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER MONTVAL DES
+PAPETERIES CANSON ET MONTGOLFIER, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 5 ET I à III;
+DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15
+ET I à IV; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS
+ARCHES 1 A 40 ET I à VI; ET QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 75 ET I à XV.
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+Copyright by Bernard Grasset, 1927.
+
+
+
+
+[Illustration: Portrait authentique de SAINT VINCENT DE PAUL appartenant
+à la maison-mère des Prêtres de la Mission.]
+
+
+
+
+LA VRAIE VIE DE SAINT VINCENT DE PAUL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DÉBUTS INCERTAINS
+
+
+Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans plus tard que n’ont dit
+la plupart de ses biographes. L’erreur est assez grave et c’est en tout
+cas se tromper un peu vite que de le faire au premier mot qu’on écrit
+sur un homme. Comment croire tout le reste, qui fut extraordinaire,
+quand, sur un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est
+étourdiment égaré pendant deux siècles et demi? Tous n’ont pas été des
+étourdis. Avant ceux qui ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une
+application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur, celui qui a
+sciemment inscrit une date fausse à la première ligne de la première
+relation de la vie du saint homme qui venait de mourir. C’est que
+Vincent de Paul, contrairement aux prescriptions, alors toutes récentes,
+du concile de Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop tôt, à
+l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute qu’il importait de ne pas
+laisser paraître. La date de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été
+enregistrée dans des pièces d’une indiscutable authenticité, on n’y
+pouvait toucher. On changea tranquillement celle de la naissance. Pour
+que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis, 24 ans, on calcula qu’il
+fallait placer en 1576 sa venue sur la terre. On grava cette date sur le
+cercueil. On la coucha ensuite dans un livre. Et voilà comment on écrit
+l’histoire.
+
+On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles édifiantes: «La vérité
+étant comme l’âme de l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom
+d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait à plaisir, vous pouvez
+vous assurer qu’elle a été très fidèlement et très exactement observée
+en celle-ci.» Il se peut que Louis Abelly, évêque de Rodez, qui a signé
+l’ouvrage, ait dit sincèrement qu’il couvrait de son nom une œuvre
+véridique, son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux des documents
+préparés et fournis par un autre. Cet autre était le frère Ducournau,
+secrétaire de M. Vincent, son plus notable confident, l’homme du monde
+le mieux placé pour connaître la vérité, par conséquent pour la publier
+ou la cacher, en tout cas l’accommoder selon les ordres de son
+supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras, promu le jour même de
+la mort du saint, qui porte la responsabilité du mensonge, hâtive et
+pieuse tricherie, mais tricherie quand même.
+
+Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé Abelly. Nous n’avons que
+lui, et c’est de lui que je vais être obligé de me servir, moi comme les
+autres. Mais il y a la manière. On peut encore renchérir sur ce pieux
+ouvrage et c’est ce qu’ont fait la plupart des hagiographes dans les
+deux derniers siècles, même ceux qui ont borné leur tâche à le rééditer:
+ils en ont embelli les beaux passages et, tantôt coupant, tantôt
+ajoutant, ils ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que sans aucun
+doute Abelly n’eût pas signés. D’autres ont donné leurs soins à suivre
+la version première du livre, faisant état en outre des pièces
+nombreuses produites au procès de canonisation: ceux-là furent honnêtes,
+mais il n’est plus possible aujourd’hui de leur faire entièrement
+crédit. Car nous avons depuis peu, pour contrôler Abelly et vérifier la
+sincérité des témoignages apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors
+nous manquaient: ce sont celles que M. Coste, prêtre de la Mission,
+vient de publier, entre 1921 et 1925, en quatorze forts volumes,
+contenant la correspondance de M. Vincent, ses entretiens et divers
+autres documents authentiques touchant la vie du saint personnage: œuvre
+remarquable, où apparaissaient à chaque page, à chaque ligne, à chaque
+mot, un implacable souci de la vérité et le sens critique le plus
+ombrageux, le plus sincère, vraiment le plus sagace[1]. Travaillant l’un
+des premiers sur ces riches documents, disposant aussi de ceux que M.
+Coste continue de découvrir à travers le monde et de classer aux
+archives des prêtres de la Mission, et qu’avec une bonne grâce dont je
+veux ici le remercier publiquement, il a bien voulu mettre sous mes
+yeux, j’ai conscience de la responsabilité que j’assume en tentant
+d’écrire une histoire vraie du bon M. Vincent.
+
+ [1] _Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents_,
+ Édition publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission.
+ Paris, Gabalda. Quatorze volumes in-4º. 1921-1925. Tous les textes
+ qu’on trouvera dans les pages qui vont suivre ont été tirés de cet
+ ouvrage. C’est de lui et de divers articles et opuscules publiés sur
+ la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste que je me suis
+ surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources qui
+ sont suspectes.
+
+ * * * * *
+
+Pas si bon que cela, disons-le tout de suite. Car dès les premières
+lignes d’un livre comme celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à
+la fois avec les légendes et avec les formules, les premières parce
+qu’elles ont toujours été des menteuses, les secondes parce qu’elles le
+sont devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux qui ont connu
+Vincent de Paul donnaient à ce mot un certain sens, déterminé par sa
+place et son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces. On tendrait
+aujourd’hui, sur la foi d’une molle épithète, à se représenter un
+bonhomme prompt à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait
+pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par inclination. Il professait
+que c’était là s’aimer à la façon des bêtes. «C’est, disait-il, un amour
+de cheval et d’âne.» Ce prêtre charitable fut l’un des hommes les plus
+rudes, les plus puissants qui soient jamais sortis des mains du
+Créateur: sensibilité bouillonnante, c’est entendu; mais intelligence
+ordonnatrice et volonté de fer; au total, merveilleuse machine à juger,
+prévoir et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après jour, avec
+une fécondité stupéfiante, des commandements précis, sages et sans
+réplique. Il est d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un saint,
+de trouver un homme. Nous honorerions davantage ceux que l’Église a
+placés sur les autels, si nous savions mieux que pour cultiver certaines
+vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à l’héroïsme et demeurer
+fidèle à la grâce de Dieu sans défaillir, il est assez important de
+disposer d’abord d’un lot puissant de facultés humaines.
+
+Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule vérité et de choisir pour
+l’exprimer des mots que l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent
+entendre exactement.
+
+Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance de Vincent de Paul tient
+en très peu de lignes.
+
+Il naquit à Pouy--les Gascons prononcent Pouille--près de Dax, au mois
+d’avril, aucun document religieux ni civil ne nous a jamais dit en
+quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de son intelligence précise et
+de sa belle mémoire commande de croire le saint sur parole quand
+lui-même nous invite à calculer que ce fut en 1581. Il a écrit son âge à
+douze reprises dans des lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois
+il n’a donné une indication qui contredît les autres. Il savait compter.
+A supposer qu’il eût oublié la date vraie de sa naissance, il n’ignorait
+pas celle, si importante et qui se trouvait la plus facile du monde à
+retenir, de son ordination: l’an 1600. Quand il se disait, en 1660,
+vieux de 79 ans, il ajoutait certainement _in petto_, car cela, il le
+savait et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses oraisons: «Et
+j’ai soixante ans de sacerdoce.» Il était capable de faire une
+soustraction. En ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés à
+Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le grand jour où on l’avait
+fait prêtre. Or il est une autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce
+grand jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été scandalisé, en
+se donnant 79 ans en 1660, de découvrir, car il est impossible qu’il ne
+l’ait pas aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût été
+scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né, cela résulte de ses
+écrits, entre le 17 et le 27 avril. Abelly, qui connaissait le quantième
+exact, nous dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576, tombait le
+24. Il est probable qu’il naquit le 24 avril, et certain que ce fut en
+1581.
+
+Ses parents étaient de très petits paysans gascons, ayant quelque bien,
+mais misérables quand même. Les villageois de l’ancienne France, que La
+Bruyère nous a montrés dans leurs tanières, vivant de racines et
+d’herbes, étaient souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient.
+Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons bien qu’ils ne sont pas plus
+propres, ni mieux logés. «Au pays dont je suis, disait Vincent de Paul,
+on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire
+dans un pot; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et
+ceux de la maison viennent autour, prendre leur réfection, et après ils
+vont à l’ouvrage.» Le père de Vincent de Paul, boiteux--c’est tout ce
+qu’on sait de lui--n’était pas d’origine noble, quoique son nom donne à
+penser. Les autres paysans de son village portaient tous, comme lui, la
+particule, parce que l’usage était à l’origine de les désigner par le
+lieu de leur naissance ou de leur habitation. On trouve encore
+aujourd’hui à Pouy une maison et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une
+famille qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette maison devint la
+famille de Paul. Vincent a toujours signé Depaul en un seul mot. Nous
+écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi qu’est universellement
+connu le saint et qu’il serait téméraire et vain de revenir là-dessus.
+Sa mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus noble que son mari,
+«elle n’a, nous dit son fils, jamais eu de servante, ayant été servante
+elle-même.» Ces bonnes gens eurent six enfants, quatre garçons, Jean,
+Bernard, Gayon et Vincent, et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une
+et l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères et sœurs vinrent
+au monde. Abelly assure que Vincent arriva le troisième.
+
+Le village de Pouy, où vivait cette famille, on ne trouve plus son nom
+sur la carte de France ni dans l’annuaire des communes. Il y figure
+depuis 1828 sous celui de _Saint-Vincent-de-Paul_, et la petite station
+de chemin de fer qui la dessert et qui est la dernière avant Dax quand
+on vient de Bordeaux s’appelle _Berceau-de-Saint-Vincent de Paul_.
+
+C’est là que l’enfant garda les brebis, les vaches et les pourceaux de
+son père. Tout ce qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde et
+misérable est joli, mais incertain. Ce sont des anecdotes, pour
+témoigner de la charité et de la piété précoces du petit porcher. On
+sait par lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa vie et
+jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien «un pauvre porcher de
+naissance». Tout le reste est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on,
+de prier sous un chêne auprès de la maison de ses parents. Il est
+touchant que le chêne, trapu, rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui
+des pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui un jour s’amusa et
+peut-être pria sous ses branches. Mais rien ne nous permet de dire que
+la piété du petit fût si remarquable: nous ne savons pas. On assure
+qu’il donna un jour tout son avoir, trente sous, à un pauvre homme:
+c’est possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent de Paul sur ce
+qu’il a fait, non sur les propos édifiants de ses dévots. Les petites
+broderies qu’on y met font pis que de défigurer un peu l’histoire; il
+arrive qu’elles la faussent.
+
+Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que nous savons, c’est qu’un
+bâton dans la main, il errait à travers de pauvres herbages, les plus
+pauvres à peu près du pays de France. Cette région au nord d’Acqs, comme
+on disait autrefois, de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors très
+misérable. Il fallait que les brebis fissent beaucoup de chemin pour
+arracher du sol ingrat leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans
+l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier pour deux sortes
+d’âmes, les très faibles et les puissantes. On nous raconte sans preuves
+que le jeune Vincent était un petit innocent. Je pense que c’était
+plutôt un petit prodige, et que, dans la solitude propice, son cerveau
+travaillait. Celui qui devait être un incomparable homme d’action, eut,
+à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il ne devait plus retrouver.
+Il n’en usa point, si petit, pour faire oraison, mais sans doute pour
+exercer par la méditation son intelligence et nourrir de projets son
+estomac d’ambitieux. Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut
+faire quand, ayant assez erré dans les champs et les pistes boueuses, il
+aperçut un chemin pour passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le
+vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille et nous embrouille à
+plaisir dans l’emploi des années de jeunesse de son héros, et l’on ne
+peut, derrière un tel guide, que marcher un peu à l’aventure. Mais il
+paraît certain qu’à quinze ans Vincent avait passé au moins quatre
+années à Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la maison de M. de
+Comet, avocat en cette ville et juge du village de Pouy. Sans doute ce
+Comet avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le lui confier. Si
+le petit fut un temps pensionnaire au collège et précepteur ensuite,
+comme le veut Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait deux fils,
+ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur et suivait les cours aux
+Cordeliers, on n’en saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un
+gaillard déjà fort éloigné de son premier état de porcher. «Étant petit
+garçon, a-t-il dit un jour, comme mon père me menait avec lui dans la
+ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon
+père, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux.» Et l’un de ses
+historiens, renchérissant, assure qu’il tint un jour à Mme de Lamoignon
+ce propos: «Je me souviens qu’au collège où j’étudiais, on vint me dire
+que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de
+lui aller parler, en quoi je fis un grand péché.» Il devait, avant
+d’accéder à la sainteté, en commettre plusieurs autres, encore plus
+grands. En 1596, à quinze ans, il vient de recevoir dans des conditions,
+circonstances et dispositions sans doute édifiantes, mais nous n’en
+savons rien, la tonsure et les quatre ordres mineurs. On connaît le fait
+matériel seulement. Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à
+l’Université ses études théologiques. Comment subvient-il à ses besoins
+dans cette ville? On n’a pas de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de
+cette année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui les petits
+abbés en vacances, d’un préceptorat dans une famille. Il le trouve au
+château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues de Toulouse. Le seigneur du
+lieu fut sans doute satisfait des services du jeune clerc, car il
+décida, à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse, où M. Depaul
+vivrait avec eux et veillerait, dans ses heures de loisir, sur leur
+travail. Au cours de ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre,
+Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour recevoir le sous-diaconat.
+Il avait 17 ans. Trois mois après, le 19 décembre, il se rendait,
+toujours courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque, Mgr
+Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites, d’autres enfants
+s’étant joints à ceux du châtelain de Buzet pour travailler sous la
+surveillance du trépidant précepteur, celui-ci monta une sorte
+d’institution ou pension de famille, dont nous dirions qu’elle fut
+prospère si nous ne tenions de la plume du saint lui-même, que, du temps
+qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté. Mais il continue de se
+hâter. Quoiqu’il y ait un archevêque à Toulouse, où il habite, et un
+évêque à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre 1600,
+profitant une fois de plus des vacances, recevoir la prêtrise à 19 ans,
+des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle, évêque
+de Périgueux, qui l’ordonne dans la chapelle privée de son château de
+Saint-julien.
+
+En 1658, deux ans avant la mort de saint Vincent, ses familiers
+ignoraient encore qu’il fût entré de cette façon un peu expéditive au
+service de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois d’août de
+cette année-là, une longue lettre à Jean de Saint-Martin, chanoine de
+Dax, lui demandant expressément en quel temps cet homme de Dieu «vint à
+Paris, pourquoi, en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre».
+Le bon frère ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où son
+supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660, il trouvait dans le
+bureau du mort, parmi ses papiers secrets, toutes les pièces établissant
+la date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il, cet humble
+frère, savaient-ils, tous les autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient?
+Il n’est pas possible d’en douter. Ils découvraient alors une faute dans
+la vie de leur père. Sans doute pensèrent-ils un moment que le saint
+homme avait pu se tromper sur la date de sa naissance. Il restait alors
+qu’on l’avait fait sous-diacre, puis diacre, à trois mois de distance,
+autre faute certaine, et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord
+était difficile à concilier avec ce qu’on savait par ailleurs de la vie
+d’un tel homme. On décida que, du moins, on éviterait le plus gros
+scandale; et, en l’absence de toute pièce officielle sur la naissance,
+on fixa celle-ci, comme nous avons vu, au mardi de Pâques 1576.
+
+J’écris ce livre avec piété; je voudrais qu’il fût plus fervent qu’aucun
+autre, et que par lui grandît encore la dévotion de ses fidèles envers
+le saint.
+
+Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant sur la hardiesse de ses
+premiers pas dans la vie. Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser,
+n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes. Sans doute ne voulait-il
+point manquer à la mémoire des prélats complices, dont la signature
+couvrit par trois fois une déclaration, au moins téméraire, d’âge
+légitime. Nous n’avons pas les mêmes raisons charitables de nous taire.
+Et ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de faire de lui, à
+vingt ans, le saint qu’il n’était pas; c’est le grandir encore, je
+crois, que de le montrer tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme
+nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser.
+
+Alors, soyons exact jusqu’au bout.
+
+Tous ses biographes ont rapporté, se copiant les uns les autres, la même
+anecdote édifiante sur sa première messe. «On lui a ouï dire, écrit
+Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la majesté de cette action
+toute divine, qu’il en tremblait; et que, n’ayant pas le courage de la
+célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle
+retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant.» Et
+cette scène, rendue populaire par l’image, est encore aujourd’hui l’une
+de celles qu’on propose le plus volontiers à l’admiration des fidèles et
+à leur méditation. Malheureusement, hors la parole du pieux Abelly, rien
+ne nous permet de tenir pour vraie une aussi touchante histoire; il y a
+même des raisons matérielles de n’y ajouter aucune foi; et par surcroît
+une raison morale. Vincent s’occupait alors, nous l’allons voir, de
+faire son chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer en Dieu.
+
+Dans une lettre fameuse, dont on trouvera plus loin le texte entier, il
+parlait, à la date du 24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de
+Rome et mandait à son correspondant, M. de Comet: «Mon dit seigneur m’a
+commandé d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me
+faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice.» Un peu plus tard,
+ayant insisté sur l’attachement que lui porte le même prélat, il ajoute:
+«Cette sienne affection et bienveillance donc me fait promettre, comme
+il me l’a promis aussi, le moyen de faire une retirade honorable, me
+faisant avoir à ces fins quelque honnête bénéfice en France.» Une
+retraite honorable à 27 ans: il allait vite. Plus tard encore, en 1610,
+la même préoccupation le possède. «J’espère tant en la grâce de Dieu,
+écrit-il à sa mère, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt
+le moyen de faire une honnête retraite pour employer le reste de mes
+forces auprès de vous.» Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces
+derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la bouche de saint Vincent
+lui-même, «que les parents sont des empêchements à notre perfection».
+Ceux qui se font d’Église pour sortir leur père et leur mère de la
+misère ont trouvé en Vincent, tout au long de sa carrière, un juge
+implacable, et dont il faut bien dire que parfois la dureté scandalise.
+Dans une conférence du 2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces
+mots terribles: «La règle dit encore une chose qui semble rude;
+néanmoins il faut baisser la tête: le Fils de Dieu l’a dit tout net,
+que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents.» Un jour, parlant
+devant toute la compagnie des prêtres de la Mission, il leur dit ceci:
+«M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents,
+m’écrivait, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône; le
+seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Monseigneur
+l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore:
+Monsieur Vincent, vos pauvres parents sont bien mal; si vous n’avez
+pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie
+qui sont morts pendant la guerre; il en reste encore, qui sont à
+l’aumône.--Cependant que faire à cela? Je ne puis leur donner le bien de
+la maison, car il ne m’appartient pas... Joint à cela que la plupart de
+la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de
+demander aussi qu’on les assistât. Voilà, messieurs, voilà, mes frères,
+l’état où sont mes pauvres parents: à l’aumône, à l’aumône! Et moi-même,
+si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y
+serais aussi.» Et ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison par
+ces mots: «Et pour ce que, au sujet des parents dont je viens ci-devant
+de parler, j’ai donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie en
+souffrant qu’un mien pauvre parent soit venu céans prendre son repas
+pendant un espace de temps, j’ai pensé que j’en devais demander pardon à
+la Compagnie.» Le narrateur ajoute: «Et en disant cela, M. Vincent s’est
+mis à genoux aux pieds de la même Compagnie pour cet effet et lui a
+demandé pardon.»
+
+Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait donc qu’on s’affranchît
+de la servitude familiale. Il le voudrait encore aujourd’hui, car il
+faut bien choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui arriverait-il
+aussi de rappeler quelquefois le respect qu’on doit aux pères et aux
+mères et l’amour dont il faut entourer les foyers dont est faite la
+cité. Il n’y a rien sur la famille dans son enseignement, que des
+imprécations. Cela étonne et gêne un peu. Cette erreur du grand saint,
+la seule peut-être de tout son prodigieux apostolat, il est probable
+qu’elle eut sa source dans le déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans
+sa mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre; comme son ardeur à
+réformer le clergé eut certainement pour origine le scandale dont
+lui-même et les prélats complices de son ordination prématurée lui
+laissèrent toute sa vie le mauvais souvenir. Quand il parlait, comme
+dans certaine lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing, à Annecy,
+«des abominations de sa vie passée», il s’entraînait sans doute, par des
+propos volontairement excessifs, à l’humilité, mais il se mettait aussi,
+en toute sincérité, au dernier rang des pécheurs, se souvenant fort bien
+qu’à vingt ans, à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son
+premier souci.
+
+ * * * * *
+
+Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont je ne parlerai qu’avec
+prudence. Vincent, fait prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à
+Toulouse et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs fois répété au
+cours de sa vie qu’il était un pauvre ignorant, un élève de quatrième,
+il est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville ses lettres de
+bachelier en théologie. Il vivait du produit de la petite pension qu’il
+dirigeait. Parmi ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes parents
+du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant conçu de l’estime pour le jeune
+prêtre, se serait entremis pour lui faire obtenir quelque avantage
+important, peut-être un siège épiscopal. Vincent se serait rendu à cet
+effet à Bordeaux et il avoue dans une lettre qu’on lira un peu plus loin
+qu’il avait alors grand besoin d’argent, étant à la poursuite d’une
+affaire que sa témérité, dit-il, ne lui permet pas de nommer.
+
+Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces tentatives d’avancement un
+peu rapide, mais du vivant du pape Clément VIII qui mourut en 1605, il
+trouva sur ses économies le moyen d’aller à Rome; lui-même, à cinq ou
+six reprises, affirme, en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a
+vu de ses yeux ce pontife.
+
+Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en 1607, où nous le
+retrouverons à Rome, si les pieux personnages qui entouraient le saint
+dans ses dernières années n’avaient, en conservant pour nous une lettre
+singulière, qu’il les avait suppliés de détruire, commis une petite
+trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner.
+
+Entendez la voix de ce vieillard de près de 80 ans, qui va mourir dans
+six mois. Il écrit au chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax: «Monsieur,
+je vous conjure, par toutes les grâces qu’il a plu à Dieu de vous faire,
+de me faire celle de m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention
+de la Turquie; je parle de celle que M. d’Agès a trouvée parmi les
+papiers de M. son père. Je vous prie derechef, par les entrailles de
+Jésus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt la grâce que je
+vous demande.» Le chanoine ne répondit pas, et pour cause. La lettre
+était depuis deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare.
+
+Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint et cacher cette lettre
+qu’il ne désirait pas qu’on connût. On l’a publiée partout, les uns,
+comme Abelly, en biffant les passages trop difficiles à commenter, les
+autres dans son entier, tous avec la même inconscience et prenant pour
+de l’humilité la crainte que le grand homme avait de scandaliser.
+
+Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait rien à gagner à la
+révélation d’un tel document; que son souci de s’abaisser à nos yeux et
+aux siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le laisser connaître;
+et que, s’il a voulu le cacher, c’est certainement pour des raisons
+graves, qui ne regardaient que lui.
+
+Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies de détails pittoresques,
+dont on a fait grand état dans les recueils édifiants et qui sont
+devenus fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse, qui aurait
+occupé deux ans de sa vie, mais sur laquelle nous n’avons aucun autre
+témoignage de quelque nature que ce soit. Sans ce document que lui-même
+qualifie de _misérable_, nous ne saurions rien, ni par lui, ni par
+d’autres, de France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon, qui apportât
+l’ombre d’une confirmation à ce qu’il raconte à M. de Comet en des
+termes dont le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y mêle
+évidemment au vrai. La seule ressource de l’historien, s’il ne veut pas
+ajouter une trahison à celle des familiers du saint, c’est de publier la
+lettre sans un mot de commentaire. Un seul commentateur était digne de
+foi. Il est mort sans avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire
+mieux gardé.
+
+Voici la lettre entière, dans son texte authentique.
+
+ A MONSIEUR DE COMET
+
+ Monsieur,
+
+ L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables
+ progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon
+ mérite, qu’à me rendre plus envié qu’imité; mais, hélas! ce n’était
+ que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance,
+ convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur.
+
+ Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop averti de mes affaires,
+ comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma
+ faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle
+ consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre
+ mi-partie de Castres lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus
+ qu’un méchant mauvais garnement lui devait; pour retirer partie duquel
+ je m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes
+ meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent pour satisfaire
+ aux dettes que j’avais faites, et grande dépense que j’apercevais
+ qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité
+ ne me permet de nommer.
+
+ Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays,
+ pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour la
+ même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à
+ Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur
+ conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le
+ requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, estimant que
+ l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus.
+ N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que
+ j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que
+ l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour
+ avoir laissé mes affaires si embrouillées; ce que je n’aurais fait si
+ Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que
+ l’apparence me le promettait.
+
+ Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis
+ emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla
+ comptant. Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par
+ un gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer avec lui jusques
+ à Narbonne, vu la faveur du temps qui était; ce que je fis pour plus
+ tôt y être et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être
+ et tout perdre.
+
+ Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce
+ jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût
+ permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion
+ pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait
+ foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous
+ eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des
+ nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un
+ coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie,
+ n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que
+ tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre
+ pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des
+ leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce
+ fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés,
+ poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins
+ liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés.
+ Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours,
+ prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs, sans
+ aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente,
+ avec procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite
+ dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été
+ délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le
+ commerce aux Français.
+
+ Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent
+ dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies,
+ un hoqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville
+ de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous
+ ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils
+ nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui
+ pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies
+ n’étaient point mortelles; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les
+ marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait l’achat
+ d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter
+ nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant
+ cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis
+ lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de
+ brutalités.
+
+ Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de
+ moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis par le
+ pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de
+ quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, ce qu’il me
+ disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre
+ philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à
+ autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu
+ souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petite
+ lamines, et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de
+ lamines, et puis un autre de poudres dans un creuset ou vase à fondre
+ des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et
+ trouver l’argent être devenu or; et plus souvent encore congeler ou
+ fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux
+ pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux;
+ en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il
+ m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et
+ plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer,
+ me promettant force richesses et tout son avoir.
+
+ Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues
+ prières que je lui faisais et à la sainte Vierge Marie, par la seule
+ intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré.
+ L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous revoir, monsieur, me
+ fit être assidu à le prier de m’enseigner le moyen de guérir de la
+ gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle; ce qu’il
+ fit; voire me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh! combien
+ de fois ai-je désiré depuis d’avoir été esclave auparavant la mort de
+ feu Monsieur votre frère et _commaecenas_ à me bien faire, et avoir eu
+ le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d’aussi bon cœur
+ que ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie,
+ que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores
+ que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est
+ vrai; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être
+ en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il
+ est advenu ainsi; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort
+ pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours
+ être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été
+ connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.
+
+ Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques
+ au mois d’août prochain qu’il fut pris et mené au grand sultan pour
+ travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les
+ chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me
+ revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme
+ M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes
+ et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves
+ chrétiens.
+
+ Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta et m’en
+ emmena en son temat; ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme
+ métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien; tout est au sultan.
+ Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est
+ extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme
+ grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et
+ m’affectionnait fort; et plus à la fin, une naturellement turque, qui
+ servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son
+ mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, me fit
+ délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre
+ façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je
+ fossoyais et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le
+ ressouvenir du _Quomodo cantabimus in terra aliena_ des enfants
+ d’Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à
+ l’œil, le psaume _Super flumina Babylonis_ et puis le _Salve, Regina_,
+ et plusieurs autres choses; en quoi elle prit autant de plaisir que la
+ merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le
+ soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait
+ extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu
+ et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence; en
+ quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait
+ point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si
+ glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu’elle avait
+ pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque
+ merveille.
+
+ Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ses discours, que son
+ mari me dit dès le lendemain qu’il ne tenait qu’à commodité que nous
+ ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans
+ peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois
+ qu’il m’entretint en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances,
+ au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous
+ rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Aigues-Mortes et tôt après en
+ Avignon, où Monseigneur le vice-légat reçut publiquement le renégat,
+ avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’église de
+ Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et édification des spectateurs.
+ Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il
+ s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne, qu’il acheva le
+ jour de la saint Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire
+ entrer à l’austère couvent des _Fatebenefratelli_, où il s’est voué,
+ et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet
+ honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie
+ que je lui ai appris, desquels il fait plus d’état, dit-il, que si _io
+ li avesse datto un monte di oro_, parce qu’il y a travaillé tout le
+ temps de sa vie et qu’il ne respire autre contentement. Mondit
+ seigneur, sachant comme je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer
+ quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et
+ très bien pourvoir de bénéfice. J’étais en peine pour trouver homme
+ affidé pour ce faire, quand un mien ami, de la maison de mondit
+ seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent porteur, qui s’en
+ allait à Toulouse, lequel j’ai prié de prendre la peine de donner un
+ coup d’éperon jusques à Dax pour vous aller rendre la présente et
+ recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins à Toulouse de
+ bachelier en théologie, que je vous supplie lui délivrer. Je vous
+ envoie, à ces fins, un reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison
+ et a exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter fidèlement de
+ sa charge et de m’envoyer les papiers à Rome, si tant est que nous
+ soyons partis.
+
+ J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a taillées en pointe de
+ diamant, l’une desquelles je vous envoie, vous suppliant la recevoir
+ d’aussi bon cœur que humblement je la vous présente.
+
+ Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes parents n’ayez été
+ scandalisés en moi par mes créanciers, que j’aurais déjà en partie
+ satisfaits de cent ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés,
+ si je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder
+ jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu’à faute
+ d’argent me pourraient advenir (ores que j’aie la table et le bon œil
+ de Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale se tournera en
+ bien.
+
+ J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je vous supplie leur faire
+ tenir mes lettres par homme que Monsieur Canterelle paiera. Si, par
+ cas fortuit, ma mère avait retiré les lettres, à tout événement, elles
+ sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre chose sinon que, vous priant
+ de me continuer votre sainte affection, je demeure, monsieur, votre
+ très humble et obéissant serviteur.
+
+ DEPAUL.
+
+ En Avignon, ce 24 juillet 1607.»
+
+Suscription: A Monsieur de Cornet, avocat à la Cour présidiale de Dax, à
+DAX.
+
+ * * * * *
+
+Six mois plus tard, de Rome, il adressait une autre lettre au même M. de
+Cornet, lettre qu’il eût essayé de détruire comme la première, si on ne
+la lui avait cachée. En voici le passage essentiel:
+
+ Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en cette ville de Rome,
+ où je continue mes études, entretenu par Monseigneur le vice-légat qui
+ était d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de désirer mon
+ avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que
+ j’appris pendant mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai
+ écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le
+ commencement, non la totale perfection, du miroir d’Archimède; un
+ ressort artificiel pour faire parler une tête de mort, de laquelle ce
+ misérable se servait pour séduire le peuple, lui disant que son dieu
+ Mahomet lui faisait entendre sa volonté par cette tête, et mille
+ autres belles choses géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles
+ mondit seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que j’accoste
+ personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, désirant avoir lui seul
+ la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire
+ voir quelques fois à Sa Sainteté et aux cardinaux.
+
+Et il explique que l’affection dudit légat lui vaudra des avantages _à
+quoi est nécessaire_, ajoute-t-il, _une copie de mes lettres d’ordres,
+signée et scellée de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de mondit
+seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête sommaire de
+quelques-uns de nos amis, comme l’on m’a toujours reconnu vivant en
+homme de bien, avec toutes les autres petites solennités à ce requises._
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible d’émettre un avis ferme sur la réalité des événements
+consignés dans ces deux lettres et nous ferons comme saint Vincent, qui
+les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les faits rapportés
+demeurent mystérieux, le récit lui-même jette sur son auteur une lumière
+crue. C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules excessifs en
+matière d’argent, point trop marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait
+pris à louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale de ses dettes,
+de bons amis lui ayant suggéré de ne se point démunir, pour les
+accidents qui faute d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela
+tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un profit humain de son
+état, ni sa joie d’être entretenu à Rome par un précieux légat épris
+d’alchimie et autres belles choses géométriques.
+
+Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a coutume de proposer à notre
+admiration, et c’est mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est plus
+belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux curieuses lettres auront du
+moins achevé de briser le vieux cadre où l’on avait enfermé comme un
+petit saint l’un des plus rudes et des plus magnifiques personnages de
+l’histoire de tous les temps.
+
+Pour en finir avec les légendes, écartons sans pitié l’une de celles
+qu’on aurait le plus de plaisir à colporter après tous les historiens du
+grand saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais c’est une
+histoire sans preuves. Aucun témoignage, aucun document n’autorise à
+tenir pour vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement laissé une
+trace dans des archives, éveillé un souvenir, provoqué la confidence de
+quelque personnage du temps. On veut qu’aux derniers jours de l’an 1608,
+les trois ambassadeurs qu’entretenait alors le roi de France à Rome
+aient chargé le jeune Vincent d’une mission verbale fort importante et
+confidentielle auprès de leur bon maître Henri IV. Le jeune prêtre
+aurait donc, après ses aventures lointaines, fait une assez jolie
+rentrée en France, et gravi les marches du Louvre pour un tête-à-tête
+avec le roy galant. Ce serait charmant, si c’était vrai.
+
+En somme on ne sait à peu près rien de Vincent de Paul jusqu’à cette
+date de 1609, où il va s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu
+de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas sans intérêt pour de
+pieux hagiographes. Ils ont alors écrit de jolies choses, plutôt que de
+laisser la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une conclusion des
+premières démarches de cet extraordinaire garçon? On n’oserait le faire
+sur elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie pour nous aider.
+Chacun porte en soi, dès l’enfance, certaines marques profondes, que
+l’éducation, même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit pas. Les
+défauts, on s’en corrige, mais l’effort même pour les vaincre témoigne
+qu’ils sont là; et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie; on
+développe, avec un héroïsme inégal, celles qu’on portait en soi.
+
+Il apparaît nettement que Vincent, dans sa jeunesse, était un être
+séduisant. Nous sommes fixés sur sa laideur physique. «Quel marouffle!»
+s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. A considérer ses
+portraits, il est impossible de supposer qu’un tel visage ait jamais
+été, même dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais la bouche
+était vaste, gourmande et sympathique. Sur un extraordinaire menton, un
+menton solide comme une pièce de forge, menton de villageois dur au
+travail, menton implacable de dictateur, ses lèvres souriaient avec
+humanité. C’est par elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire,
+tout petit, les précieuses conquêtes que nous savons. Car il a eu sans
+cesse des protecteurs empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à Rome.
+C’est une force et une faiblesse que de plaire ainsi. Il devait mettre
+plus tard au service de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il
+s’en servait alors pour sa propre ascension dans la vie, convenons du
+moins qu’il n’a pas indéfiniment abusé du sort qui le gâtait. Son
+intelligence, dont nous mesurerons la grandeur au cours de ce livre,
+l’avait porté tout de suite fort au-dessus de sa petite condition de
+villageois. Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, et de
+la sensibilité tumultueuse qui était en lui comme en tous les saints, et
+d’un certain esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta jamais
+tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, s’il fut un clerc un peu
+pressé, son âme portait, dès le début de sa carrière, les germes de
+l’immense piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous n’avons là-dessus
+qu’un témoignage, mais il n’est point suspect, car il est de lui-même en
+un temps où la vérité seule tombait de sa plume. «Vous voilà donc enfin
+arrivé à Rome, écrit-il le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la
+Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de marcher par-dessus la
+terre où ont marché tant de grands et saints personnages! Cette
+considération m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a trente ans,
+que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de
+m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble.» Ses faiblesses
+étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de beaucoup de prêtres de
+ce siècle turbulent. Les ayant loyalement signalées en lui, qui mérite
+d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons point d’avoir été,
+pendant un temps, un pauvre homme pareil à d’autres. Nous dirons que,
+rapidement porté vers les sommets humains par son génie, il fallait bien
+qu’il fût choisi de Dieu pour n’avoir pas cédé au vertige. Et nous
+l’aimerons dès maintenant pour le travail secret qui se faisait
+certainement en lui, car nous savons bien qu’on n’improvise pas une
+grande vie: les convertis, au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans
+s’en douter; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CHARNIÈRE
+
+
+Voici donc Vincent, non à Paris même, mais aux portes de la ville, à
+Saint-Germain des Prés, où il occupe un petit logement, rue de Seine.
+Point riche, il y partagea quelque temps sa chambre avec un sieur Dulon,
+gascon comme lui et, de son état, juge de paix dans la petite cité de
+Sore, proche Mont-de-Marsan. On a démoli la maison, qui était à
+l’enseigne de Saint-Nicolas. Elle se trouvait à l’endroit où se
+rejoignent la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile gauche des
+bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui la vue qu’avaient de là nos
+compagnons sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on venait
+d’assembler; car de sa maison champêtre des Tuileries, le monarque
+pouvait enfin se rendre à couvert, par la grande galerie, encore toute
+vibrante de la voix des ouvriers et du chant de leurs outils, à ses
+appartements du Louvre; dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs,
+Ravaillac commençait à rôder, un couteau dans la main.
+
+Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient leurs regards vers le
+faubourg, Vincent et son ami voyaient, parmi les arbres, de vastes
+bâtiments tout neufs élevés presque côte à côte par les deux femmes
+vivantes du roy galant. La demeure somptueuse de la reine Margot, épouse
+répudiée, se présentait d’abord aux regards, avec de beaux jardins
+dévalant jusqu’au fleuve et, en annexe, un couvent pour les
+Petits-Augustins. Plus loin vers la gauche, on apercevait l’hôpital de
+la Charité, édifié par l’épouse régnante, Marie de Médicis, à l’entour
+de la chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit aujourd’hui, des
+Saints-Pères. Notons tout de suite, quoique les pieux détails donnés par
+Abelly sur ce point soient fantaisistes, que son cœur charitable
+conduisit probablement Vincent dans la maison des pauvres. Il alla
+d’ailleurs dans le palais de l’aventurière aussi; nous en avons pour
+preuve au moins trois documents authentiques, où le jeune prêtre est
+qualifié de conseiller et aumônier de la reine Marguerite, duchesse de
+Valois.
+
+Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de détails sur l’usage qu’il
+fit de cette curieuse fonction. Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant
+pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant, sur les deux ou trois
+faits certains de cette époque de sa vie, que nous tâchions de
+comprendre comment et pourquoi il se dégagea tout à coup des
+incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un bon pas vers la sainteté.
+
+D’abord nous savons que le 17 février 1610 il était fâché que le souci
+de son avancement le retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an,
+peut-être deux, une vie probablement médiocre. Il l’a écrit en propres
+termes à sa mère, auprès de qui son rêve était alors, nous l’avons vu,
+de se retirer au plus tôt. Ses «désastres», écrit-il dans la même
+lettre, lui ont ravi l’occasion de se pousser dans la carrière. Quels
+désastres? S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires qu’il
+aurait eues à Rome ou sur les bords de la Seine? Il ressemblait fort, à
+ce moment, à ce que, depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris
+pompait déjà, comme au XXe siècle, les jeunes provinciaux sans fortune
+et de cœur aventureux; ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs,
+comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous les diables de l’enfer.
+Ses relations romaines ne l’avaient point servi auprès des gens en
+place, car c’est sans doute à une camaraderie de table d’hôte qu’il dût,
+peu de semaines après la lettre découragée à sa mère, d’entrer chez la
+reine Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un sieur Dufresne, avec
+qui nous verrons que, dans la suite de sa vie, Vincent demeurera lié
+d’amitié. Dufresne devait prendre ses repas aux abords de cette rue de
+Seine, toute grouillante alors de la domesticité de la princesse. Aucun
+document ne nous commande de croire que ce fut bien par lui que Vincent
+eut cette aubaine, ou fit, comme il disait ingénument, cette retirade.
+Mais ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la porte de Marguerite
+avant d’en passer le seuil. Il n’a donc point choisi le quartier pour la
+commodité de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il se trouvait son
+voisin qu’il est devenu son aumônier.
+
+Un autre fait plus certain, c’est que Vincent fut un jour accusé de vol
+par son compagnon de chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a raconté
+l’histoire et nous pouvons y ajouter foi, saint Vincent l’ayant
+confirmée à la fin de sa vie en un document dont nous ferons état tout à
+l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un jour de l’an 1609, le juge
+de Sore s’étant «levé de grand matin... s’en alla en ville pour quelques
+affaires, et oublia de fermer une armoire où il avait mis son argent. Il
+laissa M. Vincent au lit, un peu indisposé, attendant une médecine qu’on
+lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, étant venu avec sa
+médecine, trouva cet argent, en cherchant un verre dans cette armoire
+qu’il vit ouverte; et, sans dire mot, il le mit dans sa poche et
+l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit que l’occasion fait le larron.
+Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver plus sa bourse. Il
+la demanda à M. Vincent, qui ne savait que lui en dire, sinon qu’il ne
+l’avait ni prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et veut qu’il lui
+réponde de sa perte; il l’oblige de se séparer de sa compagnie, le
+diffame partout, comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes à
+toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put
+découvrir qu’il avait quelques habitudes.» Abelly, à cet endroit de son
+récit, s’aventure probablement un peu. Il assure que M. Vincent
+connaissait déjà, en cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous
+aurons à parler au cours de ce livre, et que le volé s’en alla devant le
+saint religieux qui était avec d’autres personnes d’honneur et de piété,
+et voulut les prendre à témoin que le pauvre M. Depaul avait commis un
+larcin. Celui-ci aurait répondu, avec une grande douceur, que _Dieu
+savait la vérité_. Mais voici la version du saint lui-même dans une
+conférence qu’il fit le 9 juin 1656: «Il y a une personne dans la
+Compagnie, dit-il ce jour-là, qui, étant accusée d’avoir volé son
+compagnon et ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la
+chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et
+pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée: «Te
+justifieras-tu? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas
+véritable. Oh! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je
+souffre cela patiemment.» Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite?
+Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui avait volé
+étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda
+pardon.»
+
+La date des premiers entretiens de Bérulle avec Vincent a trop
+d’importance pour que nous osions la fixer sur le seul témoignage
+d’Abelly. Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans en mal
+d’avancement, il ait pris un vrai contact avec le futur fondateur de
+l’Oratoire et gagné sa confiance, c’est le signe que déjà celui que nous
+cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble plus au vagabond
+qui courait la chance en Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous
+parlerons de M. de Bérulle un peu plus tard, quand nous aurons la preuve
+qu’il frayait avec Vincent. Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette
+première conclusion, que voilà tout de même une aventure qui ne serait
+pas arrivée à notre héros dans une autre partie de sa vie. Il fallait
+qu’on le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et qu’il n’eût encore
+donné que des gages imparfaits de la haute qualité de son âme, pour
+qu’on osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une autre conclusion,
+encore plus certaine. Vincent, à près de cinquante ans de distance, ne
+se souvenait sans doute pas exactement de ses paroles ni de ses gestes
+au moment de la fâcheuse affaire. Mais il n’aurait pas donné en exemple
+le mouvement qui, dans cette minute d’émoi, le porta vers Dieu, s’il
+avait cru, ce disant, trahir la vérité. Nous pouvons croire que, tout
+harcelé qu’il fût à trente ans par des préoccupations matérielles, il y
+avait en lui une piété robuste et déjà le goût d’en appeler des hommes à
+Dieu, au moins dans les heures de traverse.
+
+Et le voilà donc chez la reine Marguerite. Tout de suite on le pourvoit
+d’un bénéfice. Le lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac, de
+l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi, un prêtre jeune, grand, un
+peu voûté, avec une soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue du
+temps qu’elle descendait au ras de ses talons, se glissait dans la foule
+dont était tout noir le Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait
+rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric, que nous écrivons
+aujourd’hui Saint-Merri. Son chemin passait par le Palais, qu’entourait
+une populace hurlante, le président de Harlay ayant entrepris
+d’interroger cet après-midi là le meurtrier du roi. M. Depaul arriva
+tant bien que mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte de messire
+Paul Hurault de l’Hospital, archevêque d’Aix. Dans la maison, un peu
+éloignée de son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église, un acte
+fut signé par les présents, archevêque, prêtre, notaires et garde-notes
+du roi au Châtelet, lequel acte faisait passer aux mains de M. Vincent
+Depaul l’abbaye de Saint-Léonard de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse
+de Saintes, à charge pour le preneur de bailler chaque année audit
+seigneur archevêque sur les fruits et revenus de l’abbaye une pension de
+douze cents livres.
+
+Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui, cette pension payée,
+devait rester dans les mains du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe
+d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire et nous le saurons
+mieux tout à l’heure. Il est probable qu’au soir de cette journée
+turbulente il alla porter à la reine Marguerite à la fois des
+consolations et son remerciement, à supposer que la mort de son cousin
+et ancien époux ait vraiment désolé cette princesse, à supposer aussi
+que le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non au défunt roi le
+cours heureux de ses affaires en cet après-midi de printemps. Essayons
+de nous représenter ces deux êtres exceptionnels en tête à tête. Avec
+tout ce que nous connaissons d’elle et de lui, tâchons de restituer à
+Vincent son âme et son visage vrais à cette minute capitale. Car c’est
+bien là, dans cette maison, dans ce temps, auprès de cette femme, qu’il
+faut voir la charnière entre les deux vies de Vincent, l’aventureuse et
+la sainte.
+
+La reine Margot était alors le type de la vieille coquette qui se range.
+Sans insister sur les frasques de cette créature, si totalement
+débauchée que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait déclaré,
+pour l’amusement des seigneurs de sa cour, qu’en la personne du galant
+Henri, c’était à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait, il
+ressort de ses propres _Mémoires_ et du témoignage des contemporains,
+qu’elle possédait à un degré peu commun le goût de l’intrigue et des
+plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs copieusement servie par
+les événements et reçut, par exemple, au deuxième jour de ses noces et
+dans son lit même, le choc assez brutal de la _Saint-Barthélémy_. Fort
+instruite et très fine, elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires
+aux plus délicats. On ne vit pas quarante années dans le vice sans
+traîner à la fin des habitudes dont on a peine à se défaire; et sans
+doute rendait-elle la tâche assez scabreuse à son confesseur, même en
+1610, où elle approchait de la soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe
+noire, gonflée d’énormes vertugadins; son justaucorps tailladé de blanc
+la fait mince comme une guêpe; sa gorge est amplement découverte, avec
+un collet montant haut; sur son visage fané elle a entassé le
+cosmétique, et l’histoire rapporte que ce produit de beauté a couvert sa
+peau de boutons qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient dans sa
+belle demeure de la rue de Seine une cour brillante de seigneurs et
+d’hommes d’esprit, et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard.
+Mais elle appartient au passé et ses meilleurs rêves sont maintenant des
+souvenirs. Elle en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux,
+de cette femme défraîchie qui s’accroche à ce qu’elle fut. Elle a fait
+graver, il y a deux ans, sur le monastère édifié aux abords de sa
+maison, une inscription qui commence ainsi: _Le 21 mars 1608 la Reine
+Marguerite, Duchesse de Valois, petite-fille du grand Roy François,
+fille du bon Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de la race
+des Valois..._ Et c’est touchant, mais triste. Car on aperçoit, à lire
+ces mots, que la grandeur a aussi ses petitesses. Cette femme a été,
+elle est encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une épave. Elle
+pouvait faire une princesse magnifique, et ce qu’elle nous découvre, si
+elle énumère ses titres, c’est un nouveau péché après les autres, un
+fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La vanité de ceux qui n’ont
+aucun sujet de gloire importe peu. Celle des grands fait rire, parce
+qu’ils sont grands et qu’elle est petite.
+
+Tous ne voient pas cela et les familiers de Marguerite la courtisent
+plus que jamais. Mais placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée,
+ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte avec soi quand on a,
+pendant toute une vie, composé, par politesse, son visage et ses mots,
+placez, avec tous ses contrastes, ce complexe amalgame de laideurs et
+d’esprit sous le regard d’un bon paysan de France, qui aurait, comme il
+se rencontre, l’intelligence bien faite et, demandez au bonhomme son
+avis franc.
+
+Vincent a tout de suite jugé le personnage. Mais lui-même sera jugé par
+cette femme, et il y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes gens
+qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins descendissent jusqu’au
+fleuve, et voilà les piétons du faubourg Saint-Germain privés d’un quai
+qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal acquis. Ils disaient mal
+acquet et l’on écrit aujourd’hui sur les plaques d’émail bleu de ce
+coin-là: quai malaquais. Vincent est peuple: il sent ces choses. Dans
+l’étrange maison où le voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il
+cherchait un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la trentaine.
+Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer parti. Nous savons qu’aux heures de
+décision, il a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il n’est plus
+question maintenant de s’en retourner à Pouy, mais de faire fortune.
+Qu’on ne soit pas scandalisé de ce mot: c’est en effet tout le problème
+de l’ambition que Vincent va résoudre à ce tournant de sa vie. Tout
+homme jeune doit un jour choisir entre plusieurs chemins vers la gloire,
+car nous la cherchons tous, en Dieu ou hors de lui. Je dis la gloire,
+parce que je parle des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus
+le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il a le titre de conseiller et
+aumônier de la reine Marguerite: une aubaine pour un petit abbé de cour.
+Mais avec ses gros souliers et sa barbe vilaine sur un menton qui n’en
+finit pas, il n’a aucune chance d’occuper son poste avec honneur, s’il
+se met au rang des autres dans la maison. Il a tout de suite toisé et
+pesé son monde, de la maîtresse au dernier valet. «Plaise à
+Notre-Seigneur, écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à l’un de ses
+prêtres qui entrait au service de quelque gentilhomme, vous y faire
+trouver le dégoût des choses du monde, par la plus grande connaissance
+que vous acquerrez de la vanité d’icelles.» Il a bien vu, dès ce jour,
+la sottise incurable des puissants. Mais il a vu aussi que lui-même
+risquait de faire un plus grand sot. La question était de savoir qui
+serait ridicule, de la reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier. Il a
+préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le comprend! Tous ces grands,
+qui l’intimidaient, il décida probablement de s’imposer à eux par une
+autre grandeur. Ce séducteur, qui avait connu des succès plus faciles,
+dut faire appel à Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car saint
+Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur les autres et sur lui-même.
+Sa tâche d’aumônier n’était pas commode, avec une impénitente pour
+pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre dans la maison. Il
+jugea bon, parce qu’il avait beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien
+que cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant son intelligence,
+il vouait son âme ambitieuse à la sainteté.
+
+En fait, nous ne trouverons plus une défaillance dans cette vie. Et la
+tâche difficile de l’écrivain va commencer. Car on peut trembler, en
+racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas assez montrer quel grand
+homme il était; ou, si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur
+part magnifique à ses vertus.
+
+C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite, que, pour la première
+fois, nous le trouvons certainement en relation avec le prieur et les
+religieux de l’hôpital de la Charité, voué alors à saint Jean-Baptiste.
+Le 20 octobre 1611, il fait, par-devant notaire, un don de quinze mille
+livres aux religieux de l’ordre du bienheureux Jean de Dieu en l’hôpital
+Saint-Jean-Baptiste fondé par la reine régente Marie de Médicis. Il
+verse cette somme «pour donner plus de moyens aux prieur et religieux
+dudit hôpital de traiter et panser les pauvres malades qui vont et
+viennent journellement se réfugier et faire panser audit lieu.» Il
+stipule aussi que ce don servira à achever de payer ce qui reste dû sur
+les frais de construction du bâtiment, et au besoin pour l’agrandir. On
+faisait en ce temps-là beaucoup de choses avec quinze mille livres. D’où
+venait l’argent? Le texte de l’acte notarié donne à penser que Vincent
+n’a été en cette affaire que le mandataire des véritables donateurs.
+Nous retiendrons que, pour doter les religieux de la Charité et leurs
+pauvres malades, c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute
+fraternisait-il déjà notoirement avec eux. Et du moment qu’il avait pris
+le chemin de leur maison, toute la suite de sa vie nous commande de
+croire que son regard honnête et malin de paysan la jugea tout de suite
+plus habitable que le palais voisin. C’étaient deux abîmes de misère: il
+eut le vertige et tomba du bon côté.
+
+Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son bénéfice--gros ou petit,
+nous ne savons--passait peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être
+à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi les documents assemblés et
+publiés avec beaucoup de soin par M. Coste, on trouve, à la date du 7
+décembre 1612, alors qu’il jouissait encore des revenus de Saint-Léonard
+au pays d’Aunis, un texte passé devant notaire où notre dit Vincent
+«confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud, docteur en théologie,
+demeurant à La Rochelle, absent, ou au porteur: à ce présent, stipulant
+et acceptant pour lui, la somme de trois cent vingt livres tournois...»
+
+Pendant son séjour au palais de la reine Margot, une aventure lui
+advint, que lui-même a contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais
+avec des additions qu’il serait imprudent de tenir pour vraies. Un
+fameux docteur en théologie, dont on ne nous dit point le nom, avait été
+appelé auprès de la reine. «Comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus,
+nous dit Vincent, il se trouva assailli, dans le repos où il était,
+d’une rude tentation contre la foi.» Et le saint, faisant sans doute un
+retour sur lui-même, qui connut aussi la vie molle dans les salons
+cossus et le beau parc, ajoute avec gravité: «Ce qui nous apprend, en
+passant, combien il est dangereux de se tenir dans l’oisiveté, soit du
+corps, soit de l’esprit: car, comme une terre, quelque bonne qu’elle
+puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche,
+produit incontinent des chardons et des épines, ainsi notre âme ne peut
+pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, qu’elle ne ressente
+quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc,
+se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il
+était agité de tentations bien violentes contre la foi, et qu’il avait
+des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de
+désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une
+fenêtre. Et il en fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin
+l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe, et
+même de faire aucune prière; d’autant que, lorsqu’il commençait
+seulement à réciter le _Pater_, il lui semblait voir mille spectres, qui
+le troublaient grandement; et son imagination était si desséchée, et son
+esprit si épuisé, à force de faire des actes de désaveu de ses
+tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun.» Vincent lui donna
+de sages conseils, très humbles et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu
+ayant eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul témoignage
+certain que nous ayons sur l’emploi du temps de l’aumônier de la reine
+Marguerite pendant les deux années qu’il fut au service de cette
+pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse de céans lui échappant, il
+remplit au moins une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi l’un
+des familiers de la maison, cependant qu’un peu plus loin, de l’autre
+côté des grands arbres, il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant
+dévotement des malades.
+
+Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne nomme pas, assure que pour
+délivrer son pénitent des horribles tentations qui le déchiraient,
+Vincent supplia Dieu de l’en charger lui-même «imitant en ce point la
+charité de Jésus-Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en
+guérir». Et Dieu aurait pris au mot le digne homme, qui aurait été,
+quatre ans entiers, possédé du diable en personne, tandis que l’autre,
+guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il faut de belles et
+bonnes preuves pour y croire, surtout quand il s’agit d’un tel
+personnage. Gardons-nous d’admirer les grands saints de travers.
+Celui-là était homme d’action; on aimerait à le peindre aussi en
+mystique et en tourmenté; il est plus sage de ne pas se donner ce
+plaisir.
+
+Le même Abelly nous assure que Vincent, pressé de confier son âme à des
+mains sûres, non seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur,
+mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire en formation. Ce dernier
+détail est inexact, car des pièces authentiques témoignent que
+l’aumônier de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue de Seine de 1610
+à 1612.
+
+D’autres pièces authentiques et datées vont d’ailleurs nous apporter une
+première certitude sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le 13
+octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur et Saint-Médard de
+Clichy, qui s’appelait Bourgoing, résignait sa cure en faveur de M.
+Vincent de Paul; il quittait ses brebis pour entrer à l’Oratoire, dont
+il devait un jour devenir le supérieur. Et c’est de toute évidence le P.
+de Bérulle qui a conduit la double affaire, le retour à Paris de
+celui-là et le départ de l’autre pour Clichy.
+
+Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître. C’est une nouveauté dans
+sa vie. Enfant, il avait couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons
+vu vagabonder un peu au temps de ses études et beaucoup depuis dix ans
+qu’il est prêtre. Se vouer à l’obéissance, c’était se donner; et le don
+de soi, seule issue des âmes en quête d’apaisement, il y a beaucoup de
+gens intelligents pour en dire merveille, et des hommes sensibles qui
+voudraient s’en griser; pour s’y plier jusqu’à la mort comme devait
+faire celui-là, il faut être d’acier trempé. La poignée de main de ce M.
+Vincent, il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris.
+
+Six mois plus tard, il quittait le service de la reine Marguerite pour
+son installation solennelle à Clichy. Ainsi finissait la première étape
+de sa carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente avait, d’un
+clerc agité, fait un serviteur de Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA FORTUNE COMPLICE
+
+
+En devenant curé de campagne, Vincent de Paul, ne nous y trompons pas,
+restait citadin. Clichy, alors un grand village, avec des champs, de
+l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux confins du quartier
+de la Madeleine. La gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont été
+édifiées sur des terrains qui, au temps de notre héros, appartenaient à
+sa paroisse. De sa fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être,
+par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons de ses ouailles. Il
+est probable qu’il résida tout de même, au moins pendant un an, auprès
+de la petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et Saint-Médard,
+dont il devenait le pasteur; mais ce n’est pas sûr.
+
+Ce qui, par contre, est certain, c’est que, même pendant cette année-là,
+il se réserva son logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite,
+jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt à la campagne, fort loin de
+Paris, tantôt en leur demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue
+Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il était toujours curé de
+Clichy. C’est seulement après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure
+aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel s’engageait à lui
+verser cent livres tournois l’an jusqu’en 1630. Les mœurs du temps
+permettaient qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa paroisse; et
+nous verrons que Vincent fit un assez bel emploi de ses treize années de
+ministère honoraire pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce chef.
+Mais comme il faut se méfier des histoires qu’on raconte! En 1613,
+c’est-à-dire un an après son installation à Clichy, Vincent, sur un mot
+de son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter cette cure, mit, au
+dire de ses pieux hagiographes, son petit mobilier sur une charrette,
+l’accompagna à pied et se dirigea vers Paris. «Je m’éloignai tristement
+de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un de ses amis; mes yeux
+étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui
+venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient
+aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit
+mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle.» Rien de plus pittoresque
+que cette scène, rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement
+le tableau est un faux, et la lettre aussi.
+
+Voici ce qu’on sait exactement du passage du saint à Clichy.
+
+Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession de sa cure que sept mois
+plus tard. Le procès-verbal de son installation est ainsi rédigé: «Le 2
+mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de l’église de Clichy, et,
+montrant l’acte de résignation approuvé à Rome, il en demanda la libre
+entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. Introduit dans l’église,
+il prit de l’eau bénite, fit l’aspersion, s’agenouilla devant le
+crucifix et au pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé dessus
+et le tabernacle où était renfermé le corps de Jésus-Christ, puis les
+fonts baptismaux, s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, sonna
+les cloches, en un mot, observa toutes les cérémonies usitées en
+pareille circonstance. Conduit ensuite au presbytère, il y entra et en
+sortit librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, à haute et
+intelligible voix, publia et notifia cette prise de possession, et
+personne ne réclamant, il en remit acte à Vincent de Paul sur sa
+demande.»
+
+Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, sauf exception, pour
+des chrétiens accomplis. Ils apprendront tout de même avec plaisir que
+les villageois dont ils sont les fils furent pour Vincent de Paul des
+paroissiens exemplaires et charmants. Le saint, au cours d’une
+conférence qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, le 27
+juillet 1653, venant à parler du temps où il paissait les brebis de
+Clichy-la-Garenne, leur tint ce langage: «J’ai été curé des champs
+(pauvre curé!) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que
+je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse
+les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient
+et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient
+ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content,
+que je me disais à moi-même: «Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si
+bon peuple!» Et, un jour, Monseigneur le cardinal de Retz me dit: «Eh
+bien! monsieur, comment êtes-vous?» Je lui dis: «Monseigneur, je suis si
+content que je ne le vous puis dire.--Pourquoi?--C’est que j’ai un si
+bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en
+moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, monseigneur, n’êtes si heureux
+que moi.» Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand
+l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.»
+
+Le berger de ce troupeau savait commander. Il fit, dans son grand
+village, du ministère ardent et il le fit dans l’allégresse. Nous le
+verrons mieux à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons alors sa
+méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à se montrer dès ce moment prêtre
+actif et écouté, car il manquait d’habitude; et, par exemple, il n’avait
+pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, d’apprendre à chanter.
+Il s’en désolait encore, un an avant sa mort, dans une conférence du 26
+septembre 1659 aux pères de la Mission. Écoutez-le: «Je dirai, à ma
+confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m’y
+fallait prendre; j’entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes,
+avec admiration, ne manquant pas d’une seule note. Pour lors je me
+disais: «Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela»; et je
+m’affligeais.» Il chantait mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait
+trouvé une église en ruines, avec un mobilier et des ornements
+pitoyables. Il construisit une église neuve et la dota de tous les
+meubles et effets nécessaires. Les historiens disent que tout cela fut
+fait en un an, mais il ne faut pas les croire. Les derniers vitraux
+furent posés et les derniers comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize
+ans après son arrivée à Clichy. Avec quel argent fit-il face à de telles
+dépenses? Pas avec le sien, ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il
+avait certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, de riches
+personnages qu’il avait réussi à séduire. Dans ce temps même, quoique
+pourvu d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était
+personnellement endetté, nous l’avons vu, de trois cents livres. Pauvre,
+avec de l’argent plein les mains: il commençait sa grande carrière.
+
+La petite église existe encore, communiquant par le fond du chœur
+avec une autre, beaucoup plus grande, qui a été construite
+perpendiculairement à elle il y a peu d’années. Du dehors elle est
+vieillotte et touchante. Son toit de tuiles brunes la couvre à mi-corps
+comme une petite chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture,
+mais des murs bien droits en pierre dure avec les ouvertures qu’il faut
+pour qu’on voie clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, avec un
+toit pointu et un coq. On montre à l’intérieur la chaire où aurait
+prêché le saint, les fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il
+a peut-être tenue dans ses mains quand il allait visiter les malades. On
+voudrait s’émouvoir devant la petite caisse de vieux bois d’où il
+harangua ses ouailles pour la première fois. Car si, en 1612, le peuple
+de Clichy fut si empressé à son confessionnal, c’est sans doute qu’il
+sut l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est malheureusement
+pas dans cette chaire que ces mots furent dits. Car celle-ci, comme tout
+le mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment que la bâtisse
+finie, ou au moins couverte. Il a probablement mis, il y a trois cents
+ans, dans son église la chaire qu’on nous fait voir, mais il est bien
+incertain que lui-même se soit jamais mis dans cette chaire-là.
+
+Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître qu’il avait trouvé pour
+lui une bonne place à Paris. En vérité, la place était fameuse: il
+s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire comprendre à des gens
+d’aujourd’hui comment un homme de cette trempe put laisser son troupeau
+pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, même puissant, surtout
+puissant, il faut beaucoup d’explications. La première est sans doute
+que, la chose paraissait bonne à M. de Bérulle, Vincent, qui s’exerçait
+à l’obéissance, céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que son
+directeur eût facilement fait faire une sottise à cet homme intelligent.
+L’aventure était belle et méritait que Vincent abandonnât tout le reste
+pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de suite, et partit.
+Dès ce moment, il est difficile de déterminer les lieux exacts où il
+résida. Il garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna pas
+absolument son troupeau de Clichy, et veilla notamment à l’édification
+de l’église nouvelle; et le principal de son temps, il le donna aux
+Gondi.
+
+On voit au Louvre, au bas de la grande toile de Rubens qui commémore le
+mariage de Marie de Médicis, un amour de petit chien, un chien de
+manchon, disons un chien de reine. C’est une sorte d’épagneul tout menu,
+avec des oreilles pendantes et soyeuses, une queue souple, richement
+fournie; le poil est blanc et feu, en larges taches; les pattes sont
+courtes; le corps flexible; il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la
+mode, écraser un peu le museau, qui est pointu et trop long. On
+apprendra peut-être avec surprise que c’est à deux ou trois roquets de
+cette sorte, qui surent attirer sur eux l’attention d’une belle
+Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire une certaine carrière et
+pas une autre. Il y avait à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de
+Médicis s’y trouvait de passage, un singulier ménage. Le mari, d’origine
+italienne, s’appelait Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise
+intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires du bonhomme, banquier
+de son état, mais banquier véreux, avait imaginé de se donner un revenu
+supplémentaire en élevant des chiens. La future reine--François Ier
+vivait encore--eut envie des bêtes que sut lui présenter l’habile
+aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit mieux: elle emmena aussi,
+pour soigner la marchandise, la marchande et son mari. Le ménage avait
+un fils, Albert, plus honnête que le père, ce qui n’est pas lui faire un
+grand compliment, mais bien plus débrouillard encore que la mère, et
+cela, c’est dire qu’il était un gaillard.
+
+Après avoir soigné les chiens, la dame fut priée d’élever les enfants de
+la reine. Comment le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine,
+puis sous les trois rois ses fils, on aurait plaisir à le raconter[2],
+mais c’est Vincent qui nous intéresse et il faut abréger. Retenons que
+peu d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une fortune
+considérable. Il avait épousé une femme riche, Catherine de Clermont,
+qui lui avait apporté le comté et la baronnie de Retz, aux bouches de la
+Loire. On le fit maréchal et c’est sous le nom de maréchal de Retz qu’il
+est connu. Premier gentilhomme de la Chambre sous Henri II, il
+remplissait l’office de connétable au sacre de Henri III, et ce prince
+le fit général des galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste,
+avec les plus fastueux avantages matériels. Il avait des frères, dont
+l’un fut d’église, et devint évêque de Paris et cardinal. Celui-là
+occupait le siège quand Vincent entra dans la famille.
+
+ [2] Cf., pour plus amples détails, _Le Cardinal de Retz_, par L.
+ Batiffol. Paris, Hachette, 1927.
+
+Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de la dame aux chiens, les
+deux aînés prirent la soutane comme leur oncle et lui succédèrent l’un
+après l’autre sur le siège de Paris, qui restait ainsi dans la famille.
+Le premier fut évêque et cardinal; le second, qui ne reçut point la
+pourpre, eut la petite compensation de voir le siège promu au rang
+d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, s’appelait Philippe-Emmanuel
+et c’est lui qui prenait Vincent à son service en 1613. Le seigneur qui
+arrachait à ses ouailles le curé de Clichy n’avait pas hérité du génie,
+mais de la fortune de son père et de ses titres, notamment de celui de
+général des galères; et Vincent entrait, voilà l’important, chez le
+neveu du cardinal et, par surcroît, chez le frère du coadjuteur; et, ce
+coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait--mais on ne le
+savait pas encore--régner aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église
+de Paris; et la jeune Madame de Gondi, à peine Vincent avait-il posé le
+pied dans la maison, mettait au monde un enfant méchant, qui, plus
+tard--mais c’est cela surtout qu’on n’aurait jamais deviné--serait le
+successeur endiablé de ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le
+légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de cardinal de Retz.
+
+Convenons que pour un petit abbé sans nom, sans fortune, natif de Pouy
+en Gascogne, la place était belle. Si l’on tient compte des mœurs du
+temps, il faut croire que Bérulle, chargé par l’opulente famille de
+trouver un précepteur convenable, choisit Vincent, non pour plaire à
+celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le curé de Clichy
+convenait, parce qu’il avait déjà frayé avec les puissants de ce monde.
+Nous l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité de Marguerite,
+fille de Catherine de Médicis; cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de
+Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait d’ailleurs tant
+d’intimité entre ces Gondi et les Valois, que la reine, quand les fossés
+du Louvre, qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait habiter
+dans la belle maison que possédaient ses amis au lieu où est aujourd’hui
+le théâtre de l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des grands, avait
+donné jusqu’ici à l’enseignement le plus clair de son temps: à Dax, à
+Toulouse, probablement à Paris aussi, car il avait bien fallu, avant
+d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât sa vie. Bérulle le savait, par
+surcroît, excellent prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de l’avis, ni
+de l’avenir de celui qu’il choisissait. C’était l’homme convenable: il
+fallait qu’il obéît.
+
+L’homme convenable fut obéissant, mais à bon escient. Il apprit
+d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient de lui les gens au service de
+qui on l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, le
+petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, né en 1610, était encore aux
+mains des femmes; le dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours.
+C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre les parents de son élève,
+à Montmirail en Champagne, sur la ligne, où deux fois, au seuil du XIXe
+siècle, et au seuil du XXe, s’est arrêtée la vague des envahisseurs. Les
+Gondi possédaient là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui au
+duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le maître de céans passait pour un
+digne homme, mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le personnage
+intéressant, c’était la femme. Elle devait s’entendre tout de suite avec
+le précepteur de son enfant, car elle était pieuse, charitable, pleine
+de scrupules; et de telles âmes, qui cherchent avidement des guides,
+n’ont pas souvent l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude
+qualité, dans leur maison.
+
+Vincent remplit sans doute avec application son office de précepteur,
+quoique nous n’en sachions rien. Son élève ne lui a pas fait
+spécialement honneur; il paraît qu’il était turbulent; dans la vie, ce
+fut un brave garçon et un garçon brave, mais sans éclat. Quand
+l’inévitable arriva et que Mme de Gondi devint la pénitente de Vincent,
+elle et lui s’entendirent pour travailler à secourir, dans leurs âmes et
+dans leurs corps, les pauvres gens qui peuplaient les immenses domaines
+des Gondi. Elle offrait son argent et sa bonne volonté; et ce pauvre
+prêtre, on peut dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été pour
+Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce qui ne gâtait rien, ils se
+faisaient ses disciples, entrant comme ils pouvaient dans ses vues,
+impatients de bien faire à son école. Mais c’étaient un homme et une
+femme de leur monde et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne
+plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée à son directeur,
+l’importunait. Lui, à la veille de l’assassinat du maréchal d’Ancre et
+de l’exil à Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé dangereusement à
+la politique. Les grandes familles de sang français en avaient assez des
+Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi sans doute n’étaient pas
+menacés, mais leur maison, où s’agitaient des partisans, se faisait
+bruyante. Avec cela les enfants--car le petit Henri avait sept ans
+maintenant et Vincent apprenait aussi le latin et le grec à
+celui-là,--les enfants devenaient insupportables. Un soir de 1617, le
+précepteur planta là tout son monde et disparut.
+
+Cette fuite extraordinaire fut un coup de génie, un acte dont Vincent
+avait certainement mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. Il
+faut convenir qu’il la joua bien. Si humble qu’il fût ou qu’il
+s’efforçât d’être, il n’ignorait pas qu’en échappant aux Gondi, il
+devenait leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites à la fois,
+dans cette aventure, toutes ses ambitions, y compris la plus haute. Il
+rêvait de se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il fit dès lors
+et pour toujours, et c’était l’essentiel; mais il ne lui déplairait pas
+de disposer comme devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui de
+ces Gondi. Nous allons voir que son escapade eut cet effet, le jour où
+il se retrouva dans leur maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère,
+mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était grand.
+
+Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il fit dans la paroisse très
+lointaine dont il devint tout à coup le curé. Car, sur une invitation de
+Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, mais cette fois au
+profit de Vincent et contre ses maîtres, il avait couru d’une traite de
+Paris au fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, qu’on appelait
+alors Châtillon-les-Dombes. Là il fit des sortes de prodiges et nous l’y
+considérerons au prochain chapitre, dans le premier épanouissement de
+son immense charité, dans sa sainteté commençante.
+
+Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir fut pitoyable. Les pauvres
+gens l’exprimèrent en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à
+nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée; on en a une aussi
+de son mari. Elle avait pressenti, la pauvre femme, son grand malheur,
+car elle commence ainsi, s’adressant à l’infidèle: «Je n’avais pas tort
+de craindre de perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné tant
+de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue.» C’était une créature inquiète;
+pour Vincent, qui n’était pas patient, elle devait être exaspérante.
+Lisez la suite: «L’angoisse où j’en suis m’est insupportable sans une
+grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était
+que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, mais quand je regarde
+toutes les occasions où j’aurais besoin d’être assistée, par direction
+et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se
+renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps
+porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir
+assistance d’ailleurs, parce que vous savez bien que je n’ai pas la
+liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.» C’est
+celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette enfant gâtée n’entend point
+s’adresser à n’importe qui; elle trouve intolérable que l’élu se soit
+dérobé à son caprice; elle le menace: «Si après cela vous refusez, je
+vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien
+que je manquerai à faire, faute d’être aidée.» Et puis, sachant quel
+homme il est, elle n’ose l’offenser davantage, et la voilà qui se fait
+toute petite et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par son
+mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse point de parler
+d’elle-même, elle ne saurait; mais elle pense aussi aux autres, à ceux
+qui intéressent surtout Vincent. «J’invoque Dieu et la Sainte Vierge de
+vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de
+beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer votre charité.» Elle
+parle de son mari. «Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant
+à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à celui de beaucoup
+d’autres.» Ayant ainsi songé par deux fois dans la même lettre à son
+prochain, elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, la
+pauvrette. Et elle termine ainsi: «Je sais que, ma vie ne servant qu’à
+offenser Dieu, il n’est pas dangereux de la mettre au hasard; mais mon
+âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous de l’appréhension où
+vous m’avez vue en ma dernière maladie en un village; je suis pour
+arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal
+que je ne sais si sans ma grande disposition précédente elle ne me
+ferait pas mourir.»
+
+Pauvre femme! La voilà donc qui se meurt! Le mari, plus sobre, plus bref
+surtout, parce qu’il est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui ne
+sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, «que vous accorderez à mes
+prières et aux conseils de tous vos amis le bien que je désire de vous.
+Je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que
+j’écris à ma femme. Je vous prie seulement de considérer qu’il semble
+que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens
+de bien.»
+
+Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite des vues de Dieu sur
+Vincent de Paul, à moins qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et
+de ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui pouvaient aussi
+crier misère ou miséricorde.
+
+Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir le fugitif. Ce n’est pas
+d’aujourd’hui qu’on se fait recommander, par ses amis et par les autres,
+aux puissants dont on attend un avantage. Vincent ayant répondu à Mme de
+Gondi par une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, au dire
+d’Abelly, il invitait sa pénitente à se plier au bon plaisir de Dieu,
+elle aurait pu répliquer que peut-être était-ce là seulement le bon
+plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas d’humeur à plaisanter. Elle
+fit faire à tout le monde des lettres de supplication. Ses enfants
+écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un si bon homme; le
+cardinal écrivit, et c’était pour donner à réfléchir à ce prêtre
+obéissant; le P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. On ne
+nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre ce religieux de bon conseil.
+Et sans doute la question n’était-elle pas de savoir si Vincent
+rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.
+
+Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de la même année, veille de
+Noël, il reprenait sa place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des
+Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout nous autorise à croire
+que, dès lors, il ne s’occupa plus jamais des enfants, et l’on a plaisir
+à penser qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du troisième fils, le
+futur cardinal de Retz. Ne dites pas que c’est dommage et que peut-être
+il en eût fait un honnête homme: celui-là était un gredin de naissance
+et d’ailleurs un gredin agréable, que Vincent, dans ses vieux jours,
+devait couvrir d’une tendresse paternelle; et cette tendresse étonne
+d’abord et pourrait scandaliser, mais elle n’allait pas au Prince de
+l’Église, elle consolait un enfant méchant, devenu grand et malheureux.
+
+On verra, dans la suite de ce livre, le détail de ce qu’ont fait les
+Gondi, le mari et la femme, pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres
+gens de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau mérite d’ouvrir à
+cet homme une carrière immense. Le cas est assez rare d’un tel accord
+entre deux puissances si contraires: des grands, un paysan de génie. Car
+il est resté, c’est sa force, un homme du petit peuple, c’est-à-dire un
+juge pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs parce
+qu’ils sont compliqués. Les simples, quand ils sont intelligents,
+voient, avec leurs yeux clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres.
+Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain ou impuissance, ne
+savent rien de ceux qui marchent au-dessous d’eux. La lettre de Mme de
+Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux qui l’ont commentée dans
+des livres ont trouvé qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri
+d’une égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit comme une colère
+d’enfant. Il a vu qui lui parlait: alors l’idée d’obéir n’est pas entrée
+dans son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient pas supposer
+que leur tutelle si généreuse fût accablante. On sourit aux petits et on
+les piétine en même temps. Mme de Gondi souriait avec mélancolie et,
+sous sa fraise empesée, ne voyait pas ce que faisaient ses pieds.
+Vincent, au lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres
+continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur intimité put durer et fut
+féconde.
+
+Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses missionnaires se trouve le
+_Résumé d’une conférence sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand_. Il
+y donne des conseils pleins de sens et dans la langue la plus
+savoureuse. «Il serait à souhaiter, dit-il d’abord, que cet aumônier fût
+un saint ou du moins un homme bien intérieur.» On assure que c’est
+souvent d’eux-mêmes que parlent les romanciers dans leurs romans: les
+saints aussi dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait sans
+doute au temps où de se voir debout et gauche devant la reine Marguerite
+l’avait jeté dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette pour
+bien servir dans de telles maisons; il l’a d’ailleurs dite plusieurs
+fois, dans d’autres entretiens et dans ses lettres, notamment le 29
+septembre 1636, où il écrivait à Robert de Serjis: «J’avais pour maxime
+de regarder Monsieur le général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir
+de même et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce
+n’était qu’ils m’appelassent ou pour quelque affaire pressant et
+d’importance.» Si l’on veut bien y réfléchir, rien de cela n’est très
+flatteur pour les maîtres, qu’on transfigure avant de se tourner vers
+eux, et à qui l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la poussait
+fort loin. Après le conseil charmant de «beaucoup honorer les
+domestiques et les traiter doucement, cordialement et fort
+respectueusement», il ajoute, ce sage: «Et se faut bien garder de
+s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de l’État»! Dans cette
+conférence sur _l’Aumônier chez les grands_, il dit encore qu’il ne faut
+point faire la morale à tout propos aux gens de la maison, «mais c’est,
+dit-il, de gagner les serviteurs, marmitons, et les prendre en
+particulier pour les instruire.» Mais le voici à table. «L’aumônier doit
+dîner avec le maître d’hôtel; là, il se met à table après lui; la
+coutume a prévalu pour ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de
+vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup pour de petites choses et
+même faire un peu la sourde oreille; ne pas trop élever quelquefois les
+yeux au ciel; et si d’aventure il entendait, par exemple, que Dieu est
+injuste, il doit, dans ces rencontres, prendre la parole; mais, hors ce
+cas, attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, car de le
+faire sur-le-champ, d’ordinaire ce sont des gens bien ferrés, le diable
+se fourre là-dedans, et on y gagne fort peu.»
+
+Un jour il a vu François de Sales, après avoir dit sa messe et ôté sa
+chasuble, se retourner vers Monsieur le général des galères et lui faire
+une inclination. «Il me semble, de plus, écrit Vincent, qu’on doit
+porter aux grands le corporal à baiser et que l’on leur va donner de
+l’eau bénite après la messe.» Il ajoute tranquillement, parlant de ces
+divers usages: «Je ne l’ai jamais fait et n’en sais rien; vous vous en
+informerez.» Il était humble, discret, mais pas servile; moyennant quoi,
+quand c’était son heure de commander, il se faisait obéir. Il a raconté
+lui-même que ce pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée de se mettre
+un jour, par une dévote assistance à la messe, en état de se battre en
+duel, l’instant d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la grâce de
+bien réussir un péché mortel. «Cet aumônier, nous dit Vincent parlant de
+lui-même, après avoir célébré la messe et lorsque tout le monde se fut
+retiré, s’alla jeter aux pieds de son maître, qui était à genoux, et là,
+lui dit: «Monsieur, permettez qu’en toute humilité je vous dise un mot:
+je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel; je vous dis,
+de la part de mon Dieu, que je viens de vous montrer et que vous venez
+d’adorer, que, si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa
+justice sur vous et sur toute votre postérité.»
+
+Le général des galères ne résista pas à cet ordre pathétique: le duel
+n’eut pas lieu. Et cette histoire, racontée par Abelly ou par un autre,
+on hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui nous rapporte avec
+simplicité ce qu’il a fait ce jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son
+chapeau et à baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce livre que
+nous ne parlerions pas du bon, mais du grand M. Vincent. Son cœur était
+de feu et sous les mots qu’il disait couvait une passion ardente; mais
+cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup plus. Il se savait un
+pauvre misérable sur la terre et tous les hommes pareils à lui. La
+détresse de la créature, il la connaissait par droit de naissance. Il
+voyait chacun des hommes tout menu dans la main de Dieu, et tremblait
+pour le destin de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile.
+Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, aimant le prochain par
+inclination, mais un être consumé de compassion pour les hommes, parce
+qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié pour eux n’était pas un
+sentiment, c’était une vue intense de leur bassesse: et pour redresser
+leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des gestes et disait des
+mots qu’on n’a pas égalés.
+
+Alors, du marmiton à Monsieur le général, tous obéissaient. Et la
+générale, dont il nous dit, dans sa langue toujours emplie de politesse,
+qu’elle était «sujette à une grande promptitude», ce qui, pour nous,
+signifie qu’elle devait être insupportable, la générale cédait aussi à
+cet homme irrésistible. «Il me souvient, disait-il un jour à ses Filles
+de la Charité, que Madame la générale, son confesseur s’en allant une
+fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était: «Eh! monsieur, lui
+dit-elle, vous vous en allez! A qui aurai-je recours en mes peines?» Il
+lui répondit: «Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à
+Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et
+celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit: et si l’un et
+l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, madame,
+de le chercher aux pieds de la croix.» Et Vincent nous assure que, peu
+de jours après, la dame lui écrivait: «Monsieur, j’ai expérimenté les
+moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines;
+mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter aux pieds
+d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je
+cherchais; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures
+ne me pouvaient donner.»
+
+Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé de Châtillon-les-Dombes,
+quelque progrès. Elle en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui
+survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois plus tôt, de présider à
+la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission: elle pouvait,
+ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume de Dieu. Vincent,
+bien qu’elle le suppliât en son testament de demeurer auprès de son mari
+et de ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu douze ans à
+cette maison, qui, lui parti, se disloqua. Emmanuel de Gondi entra à
+l’Oratoire. L’aîné des fils, devenu général des galères après son père,
+épousa une cousine; et de ce ménage où se fondaient les branches
+survivantes de la famille, naquirent deux filles, qui ne firent point
+souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri à la chasse, à douze
+ans, d’une chute de cheval. Le troisième a donné au nom de Retz plus
+qu’à celui de Gondi l’éclat que nous savons.
+
+Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, qu’on croit anciennes et
+solides et qui, comme tout le reste, surgissent et passent. La richesse,
+la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères autrefois comme
+aujourd’hui. Mais alors aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en
+allant, laisser une œuvre ou seulement un peu de cendre. Les _Mémoires_
+du cardinal de Retz sont l’un des monuments qu’aura légués au monde la
+branche française des Gondi. L’autre legs est plus précieux: c’est un
+grand saint.
+
+Vincent de Paul eût vécu saintement sans les Gondi. Mais les hommes
+l’auraient peut-être ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles
+à tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait d’ailleurs les hautes
+carrières qu’a découragées la malchance? Il faut la grâce de Dieu pour
+faire un saint; il y faut aussi de grands dons; il y faut encore la
+faveur du destin. La postérité retiendra que, pour M. Vincent, la
+fortune complice avait pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de
+Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son épouse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT
+
+
+Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable en deux étapes. Il
+s’est inquiété du bonheur éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort
+humain ensuite. Sa première vocation, celle de pêcheur d’âmes, il l’a
+reçue subitement, un matin qu’il prêchait en la petite église de
+Folleville, en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour de
+la conversion de saint Paul. Quelques mois plus tard, à
+Châtillon-les-Dombes, il accédait à la deuxième étape; en chaire, comme
+à Folleville, il connut tout à coup sa puissance pour secourir, dans
+leur détresse matérielle, les malades et les pauvres. Aux sources
+humaines de sa sainteté, on trouve, dans les deux cas, son éloquence.
+
+Le sermon de Folleville fut prononcé dans de curieuses circonstances.
+Mme de Gondi avait coutume avant son mariage de se confesser pendant les
+mois d’été dans cette petite paroisse, située au milieu des terres de
+ses parents. Un jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête pour
+recevoir son pardon, que le curé bredouillait n’importe quoi au lieu de
+l’absoudre. Mais il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous
+raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, nous dit-il,
+«marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d’autres
+fois qu’elle se confessa à lui; ce qui la mit un peu en peine; de sorte
+qu’elle pria un jour un religieux qui l’alla voir de lui bailler par
+écrit la formule de l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à
+confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de
+l’absolution contenues en ce papier; ce qu’il fit. Et elle continua de
+le faire ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa à lui, lui
+donnant son papier, pour ce qu’il ne savait pas les paroles qu’il
+fallait prononcer, tant il était ignorant.» Vincent de Paul était fixé
+sur la qualité du clergé de son temps, et c’est à le ramener à ses
+devoirs qu’il devait plus tard consacrer un des grands efforts de sa
+carrière. Tout de même ce curé de Folleville passait la mesure. Le plus
+fort est qu’ainsi averti par Mme de Gondi devenue sa pénitente, Vincent
+s’aperçut que lui aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois l’aveu
+de ses fautes à des ignorants de cette espèce. «Je pris garde, nous
+dit-il bien doucement, et fis plus particulière attention à ceux à qui
+je me confessais, et trouvai qu’en effet cela était vrai et que
+quelques-uns ne savaient pas les paroles de l’absolution.»
+
+Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient pas absous, et cela
+durait, Vincent le savait, depuis des années. Un soir, on l’appela
+auprès d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à trois lieues de
+Folleville. Ce moribond «était, nous dit le saint, en réputation d’être
+le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son
+village.» L’aumônier de Mme de Gondi lui dit les paroles qu’il fallait
+pour le décider à une révision de toutes ses confessions précédentes. Ce
+faisant, il entendait réparer la faute du curé, du curé qui ne savait
+pas donner l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait pas. A
+peine absous par M. Vincent, le vieillard--il avait quatre-vingts
+ans--se tourna vers Mme de Gondi qui venait d’entrer et lui dit:
+«Madame, j’étais damné sans cette confession; oui, madame, j’étais
+damné; j’avais des péchés que je n’avais osé confesser, et jamais je ne
+m’en fusse confessé sans cette confession.» Et il avoua devant Mme la
+générale un horrible péché de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait
+toujours omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège à chaque
+confession nouvelle et un autre sacrilège toutes les fois qu’il
+communiait. Après quoi, il mourut. Et Mme de Gondi s’écria, parlant à M.
+Vincent: «Ah! monsieur, qu’est-ce que cela? Qu’est-ce que nous venons
+d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres
+gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de
+damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur
+Vincent, que d’âmes se perdent! Quel remède à cela?» Et elle le pria de
+faire sur-le-champ aux paysans de ce village un sermon pour les exhorter
+à la confession générale.
+
+Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. «Dieu, dit-il, donna
+bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés,
+qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai
+de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les
+entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire,
+avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les révérends
+pères Jésuites d’Amiens de venir au secours.» Et les Jésuites d’Amiens,
+ajoute le saint dans son langage positif, «trouvèrent de quoi
+s’occuper».
+
+Dès ce jour, les Missions, l’une des deux grandes œuvres de Vincent,
+étaient fondées. Car, nous dit-il, «cela fut cause qu’on continua le
+même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant
+plusieurs années, laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer
+des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants,
+où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon
+prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions
+ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En
+partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins...»
+
+Cette clef qu’on donne aux voisins quand on s’en va, ces cinquante écus
+qu’on baille pour une année de travail à un confrère peu gourmand: voilà
+les petites choses qui se retrouvent aux origines de tout ce qu’a fait
+de grand M. Vincent. Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, un
+grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. Cette âme sait les mots
+qu’il faut dire pour emporter les hommes légers dans son mouvement,
+comme du duvet dans un tourbillon. C’est un discours heureux qui a tout
+engagé. Vincent gardera jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du 25
+janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements publics à la Providence
+pour avoir employé ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble prêtre
+il était bien incapable et bien indigne d’apercevoir. «Qui m’eût dit
+cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins
+c’était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous
+voyez.» Et il ajoute, joignant les mains; «Appellerez-vous humain ce à
+quoi nul n’avait jamais pensé?»
+
+On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce livre de ne pas faire
+intervenir la grâce de Dieu à tous les bons endroits de son récit. Une
+fois pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, pour accéder à la
+sainteté et s’y maintenir, un secours surnaturel. Nous parlerons à
+loisir des vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons connaître
+de sa vie intérieure. Mais l’action divine en son âme est un secret dont
+ni Dieu ni lui ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut mieux
+n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on peut s’inquiéter des voies
+humaines par où Dieu a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de
+Vincent a été l’une de ces voies, au moins ce jour-là.
+
+Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance encore plus
+émouvante. Nous allons raconter cette deuxième histoire, avant
+d’examiner d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, dont nous
+avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au temps de sa jeunesse il était un
+charmeur.
+
+Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent quittait secrètement
+les Gondi et courait à Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons que
+nous avons déjà données de cette fuite, il faut évidemment placer
+l’impatience du nouvel apôtre de secouer tout le reste pour se rendre
+sans délai à l’appel de Dieu. Mme de Gondi l’a guidé, poussé, dans la
+grande voie où il est maintenant engagé; mais de tels patronages sont à
+la fois salutaires et pesants; ils aident et retiennent; ils suscitent
+et ils entravent. Bref, Vincent s’était sauvé.
+
+Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de Clichy, sur qui étaient
+tombées, voilà cinq ans, ses premières paroles ardentes, et qu’il avait
+attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il fût alors un curé sans
+expérience. Il aimait ce troupeau; il en était toujours le pasteur. On a
+la preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par exemple pour des
+baptêmes. Son retour y eût été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il
+savait bien que la calèche de Mme de Gondi l’aurait été chercher là dès
+le lendemain, il s’en fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on
+le laissât tranquille.
+
+Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville de 2.000 habitants, se
+trouvait sans curé, et le poste n’était point recherché. Les comtes de
+Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient prié le supérieur de
+l’Oratoire de Lyon, le Père Bence, de leur indiquer un «bon
+ecclésiastique», dont ladite paroisse avait un extrême besoin; car
+depuis près de quarante ans les curés bénéficiers ne s’y étaient
+présentés que pour en percevoir le revenu; les notables avaient tous
+passé à la religion «prétendue réformée»; et l’on ne comptait dans la
+ville aucun religieux, aucune religieuse, mais six prêtres en tout,
+libertins, ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse affaire, nous
+explique Messire Charles Demia, prêtre de la Mission, écrivant peu après
+la mort de M. Vincent, «à cause que cette cure était de grand travail et
+n’avait de revenu en ce temps-là que cinq cents livres.» Le Père Bence
+se tourna vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, qui n’hésita
+pas à suggérer à Vincent de Paul que cette cure-là lui paraissait au
+contraire excellente.
+
+A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit chez un huguenot, le
+sieur Beynier. Un religieux de Lyon avait remis en effet à notre
+voyageur une lettre d’introduction auprès de ce notable, le priant de
+servir le nouveau venu en tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour
+complaire à son bon ami lyonnais que parce que la maison curiale était
+en ruines, retint Vincent chez lui et le logea. Notez que ce Beynier
+vivait, nous dit-on, «dans tout le libertinage que la multitude des
+biens dont il était pourvu abondamment» et sa jeunesse et ses
+fréquentations «lui inspiraient.» Ce débauché accepta qu’une partie de
+sa turbulente demeure devînt un lieu de silence et de prières. Vincent
+s’adjoignit sur-le-champ un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans
+la province pour sa piété; et tous deux, logés au deuxième étage de la
+maison, se levant à cinq heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre,
+vaquaient à leur dur ministère, sous le regard bienveillant dudit
+Beynier et de ses familiers, tous riches, influents et, comme lui,
+passés à la religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc point les
+sectaires qu’on nous dit dans les manuels. Ils sortaient des guerres de
+religion; mais sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. Et
+puis, si certaines de leurs façons étaient plus grossières que les
+nôtres, leur âme était plus près de la tradition chevaleresque. Une
+civilisation est plus radieuse à ses débuts que quand elle a un peu
+vieilli. On nous parle toujours du progrès, comme si la loi de beaucoup
+de choses n’était pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui se
+fane comme les autres. Il faut que nous tâchions aujourd’hui de cultiver
+aussi des fleurs, heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains
+d’aussi belles que ces bourgeois du pays de Bresse, qui aimaient leur
+prochain avec tant de gentillesse, que tout tombait, la haine, les
+préjugés, les passions, même le souci de la paix chez soi, devant un
+étranger qu’on accueillait dans sa maison. Sans doute un notable
+avait-il aussi dans ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers la
+multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient pour les gardiens naturels
+du troupeau sans pasteur. A l’arrivée de Vincent, il leur parut de
+politesse élémentaire de présenter au nouveau berger ses brebis. Il
+advint ce que déjà vous avez deviné. Tous ces gens aimables furent
+bientôt pris au charme du grand homme tombé chez eux. Vincent fit, dans
+la petite ville, du ministère à sa façon, qui était méthodique et
+foudroyante. Il visita les maisons une à une, prêcha, administra les
+sacrements, fut un si éloquent missionnaire et recommanda si bien, comme
+à Folleville, la confession générale, que tout le monde, après quelques
+semaines, y avait passé, le huguenot Beynier comme les autres et tous
+ses amis à sa suite.
+
+Un dimanche d’été, probablement le 20 août, tandis que le nouveau curé
+s’habillait pour la messe, une paroissienne, la femme du seigneur de la
+Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en une maison écartée des
+autres, une ferme sise à un quart de lieue de là, toute une famille
+était malade, père, mère, enfants, et personne alentour pour assister
+ces gens en détresse et très pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux
+Filles de la Charité de cet incident tout menu et si gros cependant
+qu’après trois siècles nous continuons d’en tirer des richesses, Vincent
+avouait que la situation de ces malheureux lui avait «touché
+sensiblement le cœur». Et il ajoutait: «Je ne manquai pas de les
+recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux
+qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour
+ces pauvres affligés.»
+
+Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore Vincent qui nous le
+dira lui-même: «Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de
+la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous
+rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu
+plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant
+les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins
+pour se reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en avait tant,
+que vous eussiez dit des processions.»
+
+Les paroles prononcées au prône avaient poussé toute la paroisse vers la
+maison des malades. Ses ouailles compatissantes, Vincent les voyait
+maintenant défaillir en grappes sous le soleil. S’il a gardé cette
+vision, c’est que lui-même a senti brûler son sang aux feux de ce ciel
+d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la terre montaient en lui. Et
+le matin, s’il est allé sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est
+que son cœur aussi avait chaud et sentait bon.
+
+Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais pas content. Ils ont bien
+fait d’avoir eu pitié, les gens de Châtillon, mais voilà une charité mal
+ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au secours d’une pauvre
+famille, qui demain va se retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a
+senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme que nous cherchons à
+connaître. Sa sensibilité a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue
+aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes a jeté un cri; et puis
+il écoute sagement l’écho de sa voix et, maître de soi et des autres, il
+va donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes dames, et
+commandera qu’au lieu de combler en un jour la famille malade de
+provisions qui se gâteront, «elles se cotisent désormais pour faire le
+pot chacune sa journée.» Une à la fois, mais tous les jours: voilà la
+consigne. Il la formule avec force: on s’incline. Bientôt il l’inscrit
+dans un règlement; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. Elle a jailli de
+son cœur, mais c’est sa tête qui l’a charpentée solidement.
+
+Nous allons suivre Vincent dans sa grande carrière. Nous verrons quelle
+œuvre apostolique est sortie du sermon de Folleville et quelle
+prodigieuse œuvre charitable du sermon de Châtillon. Mais de quoi donc
+était faite l’éloquence de ce prêtre? Il n’est pas vain de s’en
+inquiéter, car on peut discuter s’il est devenu un grand saint à cause
+de l’ascendant de sa voix sur les hommes, ou si sa puissance oratoire
+venait de sa sainteté commençante: il est certain que, dans l’ordre du
+temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, le premier signe de
+sa grandeur.
+
+De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté. Nous savons seulement
+qu’il a dit un jour, parlant de ses tournées de village en village: «Je
+n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille
+façons. C’était de la crainte de Dieu.»
+
+Mais ses proches ont couché sur le papier, à la suite de ses
+_Entretiens_ et _Conférences_ aux Filles de la Charité ou aux prêtres de
+la Mission, des notes qui vont peut-être nous donner des lumières sur la
+façon dont il parlait. «S’il se trouvait quelqu’un, écrivait un jour le
+frère Ducournau, qui eût le concept et la main assez prompts pour écrire
+mot à mot les mêmes paroles et les exclamations de M. Vincent au moment
+qu’il les prononce, cela serait le meilleur.» Et messieurs les
+assistants désignèrent justement cet habile frère pour ledit travail.
+Nous sommes fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à transcrire,
+comme il disait, les mêmes paroles de son maître, c’est-à-dire ses
+paroles exactes et, puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations
+authentiques.
+
+Car il y a tout le temps des exclamations dans les textes émanant de
+Vincent, dans ses lettres comme dans ses entretiens. Cela leur donne un
+certain air de naïveté auquel il ne faut pas se laisser prendre. L’homme
+était parfaitement avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il a
+constamment mêlé des cris à ses discours, ce n’était pas, comme
+d’autres, pour se donner le temps de trouver des paroles plus utiles.
+Ces sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation intérieure, et
+Vincent, non seulement permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son
+cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs dans un discours sont
+ordinairement un mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop facile
+de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais si vraiment c’est une
+poitrine qui se vide sous l’effort d’une carcasse palpitante, alors les
+humains penchent le front sous le souffle, comme des arbres dans la
+tempête.
+
+D’autre part, il paraît que Vincent faisait beaucoup de gestes. Parlant
+tout à la fin de sa vie, donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux
+qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter et peut-être
+provoquer des relâchements dans le zèle ou dans la discipline, il
+présenta ainsi ces fâcheux: «Ce seront des esprits libertins, libertins,
+qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se
+mettent en peine d’autre chose. Quoi encore? Ce seront... Il vaut mieux
+que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés...» Ici, le frère
+Ducournau note un détail qui nous intéresse. «Saint Vincent, nous
+dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains sous les aisselles,
+contrefaisant les paresseux.» Plus loin, ayant rapporté un autre passage
+du même discours, le frère dit encore: «A ce moment M. Vincent faisait
+de certains gestes et des mouvements de tête, et avec une certaine
+inflexion de voix dédaigneuse...»
+
+Une autre fois, le saint explique aux pauvres frères coadjuteurs que
+Dieu les aime et les écoute et qu’ils aideront peut-être mieux que les
+prédicateurs eux-mêmes au succès de la retraite qu’on va faire aux
+ordinands. Voici, par exemple, un frère. «Il sera occupé, dit-il, à son
+travail ordinaire et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent pour
+le prier qu’il ait agréable de bénir l’ordination; et peut-être ainsi,
+sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes
+dispositions de son cœur.» N’est-ce pas charmant de dire ces choses aux
+petits sur la terre? Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait
+d’angélique et d’exquis dans la charité de cet homme. Il y a ceci «dans
+les psaumes, ajoute-t-il: _Desiderium pauperum exaudivit Dominus_, le
+Seigneur a écouté la prière des pauvres.» Mais le voilà qui s’arrête. Il
+a oublié la suite. Alors il demande à ceux qui sont auprès de lui:
+«Comment y a-t-il au reste du verset?» Un assistant le lui dit et, le
+remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la beauté du texte et,
+nous dit le fidèle Ducournau, le répète «plusieurs fois avec des
+mouvements dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants.»
+
+Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet entretien du 4 août 1646
+aux Filles de la Charité, où, parlant en présence de quatre sœurs
+désignées pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, il demande à
+l’assemblée si l’on a jamais entendu dire «qu’il se soit trouvé des
+personnes si détachées du sentiment de la nature que, sachant que de
+quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades,
+nonobstant cela, elles se présentent pour aller à leurs places et
+disent: Monsieur, me voilà prête.» Il prononce alors, devant les pauvres
+filles, des paroles d’une souveraine beauté. Elles vont aller au
+martyre, ces petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur prêcher à
+cette minute, c’est l’humilité. Ce qu’elles vont faire est si grand,
+qu’étant de fragiles femmes elles en pourraient étourdiment tirer
+vanité. «N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêterez que la
+reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres; ne dites
+rien de tout cela. Mais, si on vous demande: «Où allez-vous?» vous
+répondrez: «Nous allons où Dieu nous appelle.» Ou encore: «Nous allons
+en un tel lieu.»--«Faire quoi?»--«Ce qu’il plaira à Dieu qu’on nous
+ordonne de faire.» Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage.
+Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant
+la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.» Cela n’empêche
+point sa gorge d’être tout à coup remplie de sanglots. Quand il songe à
+la morte, à celles qui peut-être tomberont demain et qui sont devant
+lui, toutes ferventes; quand il parle du sang de ses filles qui en
+appellera d’autres au sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la
+grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre soudain. «Notre très
+honoré père, écrit la pauvre sœur qui a recueilli pour nous l’entretien,
+fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance de ses larmes.»
+
+Ce n’est pas tout. Il s’agite; il soupire et pleure; il a recours enfin
+à un dernier moyen physique d’émouvoir, qui est de se frapper la
+poitrine. Le frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu du discours
+sur les relâchements dans la discipline, nous montre Vincent qui, se
+recolligeant, c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se dit alors
+à lui-même, en présence de tous ses prêtres: «O misérable, tu es un
+vieillard semblable à ces gens-là; les petites choses te semblent
+grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, messieurs, il n’y a pas
+jusqu’au lever du matin, qui ne me paraisse une grande affaire, et les
+moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de
+petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des
+pratiques et des occupations de la Compagnie.»
+
+Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots pareils ne sont pas faciles
+à expliquer. «Des gens comme moi, dit-il, de petits esprits...» C’est
+tout de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière ses paroles de
+tout à l’heure et celles-ci, sous son éloquence qu’il s’agit de juger,
+faire le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement engagé dans tout
+cela. Voici l’occasion de poser la question de la sensibilité de
+Vincent: débat capital, hors duquel on ne saurait résoudre le problème
+de son éloquence, ni d’ailleurs celui de sa sainteté.
+
+L’extrême sensibilité est à la fois, pour un orateur, une nécessité et
+un danger. Et de même il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente
+foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.
+
+N’accèdent guère à la véritable éloquence, n’accèdent jamais à la
+sainteté, que les natures à la fois puissantes et équilibrées.
+Intelligence ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes deux
+sur une riche matière: un cœur de chair humaine. Ces cœurs-là sont
+malheureusement impétueux à vingt ans, et c’est seulement à trente que
+le caractère de l’homme a sa trempe définitive. De là, tant de déchets.
+De là, les débuts tourmentés ou incertains des plus grands génies et des
+saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, n’a trouvé son équilibre qu’à
+l’âge de la volonté. Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa
+pétulante sensibilité une puissance qui lui fût égale.
+
+Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser publiquement. Il y a dans
+Marc-Aurèle une pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours à l’affût
+des belles choses, l’a trouvée un jour dans un petit recueil édité à la
+date émouvante de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit toute
+une préface pour expliquer que la doctrine de l’empereur-philosophe
+était pétrie de christianisme, a eu raison de faire grand état des mots
+que voici: _Si tu perds le sentiment de tes fautes, il ne vaut plus la
+peine de vivre._ Ce sentiment-là, saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en
+lui toute sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession et à la
+torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. C’était un homme, mais qui
+voyait l’essentiel de lui-même: sa faiblesse. De cette faiblesse, les
+êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas un jour d’être
+scandalisés, s’ils n’étaient si légers. Car nous sommes tous des
+étourdis, mais celui-là point: c’était un passionné.
+
+L’étalage que Vincent fait constamment, quand il parle ou quand il
+écrit, de son indignité, de sa bassesse, de ses abominables péchés,
+choque d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite que ce sont
+seulement des formules, de fâcheuses formules, et l’on regrette, par
+exemple, qu’au-dessous de sa signature, il trouve bon d’ajouter presque
+toujours ces mots inutiles: _prêtre indigne_. On dirait qu’il les fait
+tomber mécaniquement de sa plume comme un paraphe déplaisant, et l’on
+songe à tous les gestes onctueux que font, par habitude, les hommes
+confits en dévotion.
+
+Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait pourtant point de
+manies. Il ne disait jamais de banalités, ne proférait jamais de propos
+routiniers. Toujours il choisissait le mot juste, et pour formuler une
+pensée originale. Quand il se frappait la poitrine, il est donc probable
+que ce n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste dont il faut
+que nous comprenions l’importance.
+
+Un jour, il fait à ses prêtres une conférence sur la _méthode à suivre
+dans les prédications_. Il leur dit les merveilles accomplies par sa
+méthode, qu’il appelle la _petite méthode_, parce qu’elle est toute
+simple et sans faste. Il rappelle les belles conversions accomplies par
+ses missionnaires; s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la
+joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs au cours d’un
+prêche, ou d’être escorté, quand on quitte le village après la mission,
+par le troupeau des fidèles jetant ces cris: «Bienheureux les ventres
+qui vous ont portés! Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités!
+Oh! que vos mères sont heureuses!» Et tout à coup écoutez-le: «O Dieu,
+dit-il, quels fruits a produits cette méthode partout où l’on a été!
+Quel progrès! Eh! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne
+les avais empêchés par mes péchés! Hélas! misérable que je suis! Ah!
+j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur! pardonnez à ce
+misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et
+contredit partout; pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous
+les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous
+avez inspirée, à la gloire qui vous en serait revenue sans moi,
+misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout
+ce qui concerne votre service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je
+vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours; je vous en
+demande pardon.» Là-dessus il repart, dit des choses admirables et
+notamment définit la véritable éloquence en des termes pareils, nous le
+verrons tout à l’heure, à ceux que choisissait Pascal, au même moment,
+pour nous expliquer comment on doit écrire; puis, pensant à lui-même, si
+petit pour une tâche si haute, il s’écrie: «Il n’y a que moi, misérable,
+qui gâche toujours tout.» Il s’accuse de ne rien comprendre à l’art, si
+nécessaire, de parler avec fruit. «Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je
+tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui
+Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette
+sainte méthode.» Et un peu plus loin, comme excédé de son insuffisance,
+il y revient encore. «Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, de
+dire les choses en détail, et que moi-même je ne les sais pas, moi,
+misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre,
+par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je
+suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah! pauvre
+bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en
+particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien
+pratiquer. Il le fera, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous
+l’apprendra, s’il lui plaît.»
+
+Tout ce discours si curieux, il est clair que Vincent l’a prononcé dans
+l’exaltation. Il y emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle
+aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il ne dit pas: «Cela est
+évident.» Il s’écrie: «Cela est si évident qu’il faudrait se crever les
+yeux pour ne le voir pas.» Il a souvent recours à ces mots excessifs par
+lesquels nous essayons, dans la langue familière, d’agir sur
+l’imagination de nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres de
+vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va chercher pour que sorte
+bien toute sa pensée: «Faut-il que nous menions une vie... je ne sais
+comment je dois dire... _lautior_; si l’on pouvait faire un mot français
+de ce latin, _plus commode_... ce mot ne dit pas assez, _plus
+voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens
+du monde_.»
+
+Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut qu’on le sente de
+même. Il met d’ailleurs en ses actes la même passion qu’en ses paroles.
+Il a dit un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires: «Quel
+compte a à rendre à Dieu un supérieur lâche!» Il est, cela ne surprendra
+personne, pénétré de sa responsabilité de chef. Il ne sera pas un
+supérieur lâche, et son commandement, il l’exercera totalement. C’est
+ainsi que nous le voyons faire des remontrances, devant la Compagnie
+assemblée, à de pauvres religieux qui ont commis des fautes, grandes ou
+petites. Il est terrible quand il rend ainsi la justice; et ce bon M.
+Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter un coupable. Il avait
+coutume, lorsque la communauté avait fait oraison, de prendre place au
+chœur, de faire approcher tout le monde, prêtres, frères coadjuteurs,
+écoliers et séminaristes, et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou à
+celui-là, il disait: «Monsieur, répétez tout haut l’oraison que vous
+venez de faire.» Des paresseux, qui avaient rêvé ou dormi au lieu de
+méditer, se trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il leur arrivait
+de demander à M. Vincent qu’il les excusât pour cette fois. Un prêtre,
+ancien de douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant excusé ainsi le
+17 novembre 1658, Vincent lui dit, en termes vifs, son mécontentement.
+Celui-ci, fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le saint lui
+cria: «Monsieur, êtes-vous en état de recevoir l’avertissement qui est à
+vous faire?» Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à genoux. Et
+le frère Ducournau, qui était présent, nous rapporte ce qui se passa
+ensuite. «M. Vincent, nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, le
+vendredi précédent, il s’était absenté de la conférence du soir,
+nonobstant qu’on lui eût dit d’y aller, appelant cela une désobéissance
+formelle. Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement,
+voulut lui présenter qu’il avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y
+assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n’était
+pas vrai, qu’au contraire il lui avait dit: «Allons, monsieur, allons!»
+Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser: «Monsieur, on
+ne doit point parler, ni s’excuser, quand on est averti de quelque
+chose; mais il ne faut dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on
+donne et l’accomplir.» Il lui dit de plus qu’étant déjà assez ancien
+dans la maison, il devrait être à exemple; qu’autrefois il l’avait vu si
+dévôt, lors même qu’il était petit garçon; qu’au Mans, où il avait été
+envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis
+environ deux ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était laissé
+gagner à la paresse. «Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de
+voir qu’étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de
+cette sorte. Mais quoi! il faut bien avertir des défauts.»
+
+Et il fait tomber sur le coupable, devant tous ces hommes haletants, cet
+arrêt solennel: «Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, qu’il doit
+être disposé à rendre compte de son oraison lorsqu’on le priera de le
+faire, et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, pour ce que
+vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous
+souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, comme aussi dans les autres
+fautes dont vous venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui
+et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous
+donne.»
+
+Des scènes pareilles, disons-le net, sont odieuses ou magnifiques.
+Odieuses, parce qu’il est trop facile, quand on dispose d’une autorité
+totale, de torturer publiquement ceux qu’on a sous sa loi. Magnifiques,
+si c’est vraiment un justicier qui parle: et celui qui mérite ce nom, on
+le reconnaît au frémissement de sa voix, car il n’y a pas de justice
+sans amour. Un juge sec, un juge froid, ce sont des usurpateurs: on les
+déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, mais lui plus que tous.
+Tandis qu’il tenait toute la Compagnie en haleine parce que c’était son
+devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne pas humilier ce
+pécheur, la majesté de son sacerdoce le soulevait et le terrifiait.
+L’extrême sensibilité des saints les porte aux nues; et tout à coup, ils
+prennent peur, car ils n’ont pas cessé, arrivés si haut, de tout sentir
+à l’extrême. Si près de Dieu, quand on est si petit: c’est un constant
+état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous essayons bien d’en
+parler; nous ne le faisons jamais comme il faudrait, parce que nous
+avons des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau drame; ils le
+vivent dans l’exaltation; et ce sont les seuls sages. Nous savons
+qu’arrivés au faîte des honneurs ou de la puissance des grands de ce
+monde sont devenus humbles: voilà la sagesse courante. Celle des saints
+est pareille, mais incomparablement plus haute et plus forte. Quand on
+s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable de prendre les
+humains en pitié et de tenir sa propre guenille pour misérable.
+
+Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à cause du rang du coupable,
+Vincent avait à peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans
+d’autres occasions. Par exemple, en voici une où ce sensible va nous
+livrer son secret. Il s’agit d’une histoire bien ridicule. Un frère
+coadjuteur, commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc falloir
+humilier ce pauvre diable devant toute la communauté. Vincent voit leur
+misère, à tous ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au fond, et il
+pense: «Un supérieur qui ne punirait pas, qu’en dirait Dieu?» Alors il
+faut frapper. Mais qui est-il pour cette œuvre de justice? Devant
+l’Éternel tous les hommes ne sont-ils pas également chétifs? Entre un
+frère qui titube et un supérieur qui fait aussi quelquefois des faux
+pas, quelle si grande différence? Alors il s’adresse ainsi au coupable:
+«O mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? le pourrai-je bien
+dire sans rougir? Ah! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour
+ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire?
+Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en
+suis coupable. Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, jusqu’à le
+faire paraître en venant du dehors. O Sauveur, prendre trop de vin
+jusqu’à le faire paraître! faire les actions d’un homme ivre! O
+misérable! C’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre; et cela
+ne serait pas arrivé sans mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus
+tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes dans la cuisine devant
+vos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de moi d’avoir de
+telles personnes dans la Mission?» Voyez comme il l’aide à porter son
+péché, comme il sait à la fois châtier le coupable et passer le bras
+sous son bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, un homme tout
+menu sous le Dieu splendide qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant
+à cette minute. Toute la fin du petit sermon au frère ami de la
+bouteille est un modèle de discours exalté. Il y a des pages très hautes
+dans l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le sujet est une
+bagatelle, montre mieux qu’aucune l’art parfait de ce prêtre, qui, avec
+les mots les plus simples et dans l’ordre convenable, versait sur son
+auditoire le trop-plein d’une âme de feu. «O messieurs, s’écrie-t-il,
+priez pour nous; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez
+pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons
+pitié de sa misère. O! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu merci,
+souvent humilié. Ah! que ferons-nous maintenant, mon frère? Vous avez
+des défauts, vous avez des passions, et vous vous y laissez aller après
+toutes les humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous
+en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit
+d’humilité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles
+devenues? Où sont maintenant toutes ces protestations? Où sont-elles,
+mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir
+Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère? Et que deviendra
+cette humiliation que vous faites maintenant? Que deviendra cette
+confusion que nous buvons?»
+
+Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux homme agenouillé
+devant lui. Il vida ce jour-là la coupe jusqu’au fond; puis, prenant en
+pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur cette parole apaisante:
+«Nous prierons Dieu pour vous, mon frère; et nous espérons qu’il vous
+donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux faire à l’avenir.»
+
+Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à ceux qui l’écoutaient des
+arguments bien déduits, il l’était plus encore à les magnétiser; et non
+seulement son tempérament le portait à faire ainsi; mais il professait
+que c’était mieux. Il estimait que c’est au cœur qu’on doit viser
+d’abord. «Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, disait-il,
+qu’a-t-elle besoin de raisons?» Et une autre fois: «Mes frères, je
+remarque que, dans toutes les oraisons que vous faites tous, un chacun
+s’efforce de rapporter quantité de raisons, et raisons sur raisons;
+_mais vous ne vous affectionnez pas assez_.» Il ajoute: «Toutes nos
+raisons sont sans fruit, _si nous ne venons aux affections_.»
+
+Il éprouvait un grand respect pour les médecins de son temps, qui
+n’avaient pas encore défilé devant Molière. Si, revenant sur la terre,
+il consultait ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant ouï seulement ses
+premiers mots et mis son poignet dans leurs mains, ils lui diraient:
+«Monsieur, vous êtes un grand affectif.»
+
+Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe quel saint, et par
+exemple à tous ceux de son temps, à la mystique Marie des Vallées, au
+bon François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de Chantal, ou à ceux de sa
+lignée spirituelle, Vincent Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le
+charitable. Et ils jugeraient de même n’importe quel orateur, n’importe
+quel écrivain, du plus grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus
+passionné, celui du fougueux Bossuet et de Racine, l’enfant de volupté.
+Encore faut-il distinguer Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour
+reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, nous allons
+continuer de l’ausculter et lire un dernier texte.
+
+Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le 2 mai 1659 sur la
+_Mortification_. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux
+premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite
+à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour
+leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la
+dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et
+j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans
+grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir.
+
+Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait
+visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts
+d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses
+douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme
+une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne
+se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté.
+Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général
+des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il
+m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de
+partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que
+j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche
+le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour
+chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me
+dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de
+Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu
+plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps
+éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs
+parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au
+public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et,
+en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des
+voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à
+leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des
+coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un
+ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le
+jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres
+parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi
+pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de
+les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon
+esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je
+n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer
+mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre
+esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu
+qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai
+tant, qu’enfin il eut pitié de moi.»
+
+Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient
+de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il
+a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a
+pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une
+femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà
+l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre
+comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de
+tous.
+
+C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots.
+Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le
+cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de
+faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en
+douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable,
+mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à
+base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante,
+c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse,
+quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint
+François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est
+en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé.
+Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté
+est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse.
+
+Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le
+chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et
+d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas
+un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de
+Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps
+de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte,
+et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà
+vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice.
+Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint
+Vincent? Je ne crois pas.
+
+Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru
+médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui
+aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait
+charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal
+l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le
+_poverello_ de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement,
+comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous.
+Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de
+l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec
+intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus
+près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a
+pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on
+veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à
+cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature.
+
+Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où
+elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce
+n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils
+s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples
+croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les
+scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que
+leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux
+d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent
+d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes
+ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni
+l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de
+l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit
+mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une
+aumône sacrée comme une dette.
+
+Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa
+carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation
+unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler,
+des saints du paradis.
+
+ * * * * *
+
+La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire
+irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il
+faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci
+voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces
+dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur
+puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut
+aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui
+fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et
+en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu,
+donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises,
+dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie.
+
+Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les
+possédait toutes.
+
+Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si
+souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que
+plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère
+Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit,
+que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le
+pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles
+sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne
+le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin
+d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres
+extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel
+ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour
+contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire
+dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient
+certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même
+Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait
+par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour
+cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs
+sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents
+s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y
+être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur
+témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire.
+Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux,
+n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à
+faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à
+déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure.
+
+Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste:
+peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un
+peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de
+par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et
+prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent,
+même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme
+ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la
+chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci
+était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce
+qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le
+brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et
+vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup
+plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit
+frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est
+de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont
+un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le
+ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils
+ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent.
+Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou
+bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les
+mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux
+nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères
+l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête.
+
+ [3] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_, t. III.
+
+J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal
+de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le
+trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la
+faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot
+nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce
+don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on
+joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et
+l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne
+où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très
+ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul
+en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la
+répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui
+l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans
+défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces
+pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet
+homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa
+naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à
+un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On
+est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M.
+Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M.
+Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à
+Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour
+nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne
+l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent
+soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous
+allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a
+une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que
+de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel
+homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de
+prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa
+lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, _prions
+pour lui_.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même
+balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré,
+il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé
+dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous
+voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir
+en trois seulement, mais bien placés: _Priez pour nous!_
+
+Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il
+était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il
+pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle.
+Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait
+garder une certaine disposition et un style accommodant, _à la portée et
+au plus grand profit_ de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même
+chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il
+s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au
+même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il,
+«de _remplir tous les besoins_ de ses lecteurs.» Formule admirable, que
+tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se
+flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant
+pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce
+prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang.
+Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le
+mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les
+regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux.
+
+Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant
+les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand
+seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient,
+pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son
+éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand
+plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de
+trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce
+qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il
+a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le
+guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un
+saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une
+sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir
+sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le
+plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une
+petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur.
+Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée
+mauvaise foi.
+
+Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des
+hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant
+au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais
+ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent
+avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force,
+que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il
+voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis
+Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il
+ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands
+gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre
+supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis
+qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette
+vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites.
+Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact
+avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là
+qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête.
+
+Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à
+nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la
+poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons
+restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur:
+il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et
+charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les
+moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut
+ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le
+curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel
+vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant
+si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la
+multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur
+humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au
+respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et
+parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils
+révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient
+vers lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES BARBICHETS
+
+
+Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour
+les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux
+étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une
+compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans
+de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur
+père, on les aimait; car ils portaient comme lui une grande pitié dans
+leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les
+barbichets.
+
+Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse,
+et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le
+prendre?
+
+Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La
+plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient
+le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle: il
+institua une _Retraite des Ordinands_, qui devint bientôt fameuse. Le
+clergé connaissait mal ses devoirs: il entreprit de les lui apprendre
+dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les _Conférences
+des Mardis_. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on
+imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, _les Séminaires_.
+
+Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double: il s’est
+occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si
+passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et
+autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi
+ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent,
+qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un
+tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu.
+
+L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit
+plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le
+reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous
+Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans
+ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez
+dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des
+femmes d’une trempe extraordinaire.
+
+Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes,
+qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité
+par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands
+vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse; «mais,
+disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable
+nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne
+peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand
+je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes
+ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune
+vocation.» Sept mille prêtres: voilà un bien gros chiffre. Condamner
+l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos
+rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents.
+Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous
+savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses _Représentations à
+l’assemblée provinciale d’Aix_, qu’on peut consulter aux Archives des
+Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont
+son diocèse est composé, «il n’y en a pas cinquante auxquelles le
+service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême
+pauvreté des églises.»
+
+Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer ce que peut être une église
+à l’abandon. Il n’y a pas bien longtemps, un religieux français, le Père
+Doncœur, conduisant une troupe de jeunes garçons en pèlerinage au pays
+de François d’Assise, trouva, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie,
+un temple comme devaient être ceux de France au lendemain des guerres de
+religion. «Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec tendresse dans
+la sacristie la plus souillée que j’aie vue et m’offre un calice
+désargenté que je ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à
+l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille lingerie... Des
+vieux sordides, qui partout ailleurs s’appelleraient des mendiants, sont
+assis dans les stalles et crachent. Quand se découvre le pauvre ciboire,
+les _particole_ que je dois distribuer à la communion me trouvent
+interdit... Est-il possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte cette
+humiliation?... Je bois à la communion un vinaigre brûlant, et les
+garçons reçoivent avec un amour qui m’émeut les misérables hosties où la
+splendeur éternelle se voile. Quel mystère!»[4] Ce mystère-là, nos
+pères, au dire de Vincent lui-même, le trouvaient tout naturel. Il
+écrivait à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne: «J’ai rougi
+de confusion, comme vous, voyant ce que l’on vous a dit de la saleté et
+désordre des églises de France et des irrévérences qu’on y fait... C’est
+un grand mal, dont on ne s’avise pas assez, pour ce que l’on y est
+accoutumé.» Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain l’Auxerrois dut
+requérir que «défenses soient faites aux chanoines de se laisser suivre
+dans le chœur par leurs chiens». Vincent, un an avant sa mort,
+c’est-à-dire après que lui et d’autres ont lutté pendant un demi-siècle
+contre les vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis Dupont,
+supérieur de la Mission à Tréguier: «Une chose à laquelle vous devez
+tendre particulièrement est de détruire ce mauvais esprit de la boisson,
+qui est une source de désordre parmi les ecclésiastiques.» Dans un
+entretien à ses missionnaires, il a dit un jour: «La semaine passée, il
+se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres
+d’une certaine province.» Le fait est qu’on voyait des curés officier en
+bégayant et titubant. Ils se présentaient à l’autel le visage mal rasé,
+les vêtements sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est pas un péché;
+c’est une excuse peut-être. Il y avait des évêques grands seigneurs,
+abondamment pourvus de tout, et des évêques crottés. Dans le bas clergé,
+presque tous étaient crottés. Encore si leur âme était nette! Nous avons
+vu qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé des prêtres débauchés.
+Il dut les contraindre à chasser de leurs maisons les femmes et filles
+suspectes; il empêcha ces malheureux de percevoir de l’argent pour les
+confessions, et mit ordre à certaines orgies, qu’on appelait _le
+Royaume_ et qui se faisaient dans le clocher.
+
+ [4] _IIIe Carnet de Route, Roumieux_, à l’Art catholique, Paris.
+
+Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient point leur état et
+n’en portaient guère l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à
+d’autres évêques, s’écriait: «Avons-nous pudeur de paraître, par notre
+tonsure... les sacrés esclaves du Rédempteur? Pour les habits, c’est de
+même... Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je? mais à
+moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques; où sont
+nos soutanes, nos camails violets?» Nous savons que beaucoup de ces
+évêques distribuaient le sacrement de l’Ordre à des clercs indignes ou
+trop jeunes. En 1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans son
+diocèse deux cents clercs promus avant l’âge légitime. On n’apprenait
+pas aux futurs prêtres à officier, à conférer les sacrements. Nous en
+avons vu qui ne savaient pas les paroles de l’absolution. Vincent, dans
+une conférence du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa jeunesse,
+chacun disait la messe à sa façon: «Aucuns commençaient par le _Pater
+noster_; d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient
+l’_Introïbo_, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J’étais une
+fois à Saint-Germain en Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui
+dirent tous la messe différemment... C’était une variété digne de
+larmes.» Abelly, qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours avec
+lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir trouvé une lettre d’un
+évêque écrivant à Vincent: «Excepté le chanoine théologal de mon église,
+je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux de mon diocèse qui puisse
+s’acquitter d’aucune charge ecclésiastique.» Et cela, qui nous étonne,
+n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une conférence du 5 août
+1659: «Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré
+de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui,
+on ne savait ce que c’était... Un homme, après sa théologie, après sa
+philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s’en
+allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode.» Et il
+ajoute, ce grand saint toujours humble: «Pour dire la vérité, je ne
+sais, messieurs, si plusieurs d’entre nous se trouvaient obligés de
+baptiser, s’ils n’y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l’autre
+jour à quelqu’un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain
+rencontre. Je vous assure, monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je
+m’y prendrais.» Et voici, pour finir, un texte touchant et bien
+authentique. Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait de
+Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur général, M. Vincent. Elle
+voudrait que son très honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle ne
+sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades pourraient bien se
+confesser. Parlant des prêtres qui sont en l’île, elle dit: «Il y en a
+deux, dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit n’avoir point
+permission de pas un évêque de confesser. C’est un prêtre qui m’a donné
+cet avis, ce semble, par charité, disant que nos malades n’étaient pas
+en sûreté entre ses mains. J’ai dit cela à quelques-uns de ces
+messieurs; et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient montrer
+qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour cela, monsieur, la plus grande
+part des personnes qui sont ici ont scrupule; et pour nous, si nous
+savions aussi bien faire de ne pas nous confesser que de le faire à des
+personnes soupçonnées de n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous
+attendrions votre avis à ce sujet.» Voyez comme elle est indulgente et
+prudente, la pauvre fille. Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont
+peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de l’Église et que
+pourtant elle ne voudrait offenser, il va bien falloir qu’elle révèle
+finalement que ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement! On
+voit bien qu’elle a l’habitude. «Quant à ce qui est de nos pauvres,
+dit-elle, cela m’a un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant pas
+scandaliser celui qui leur administre les sacrements, je me sens obligée
+au silence, joint qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque
+chose qui fait parler le monde.» Des prêtres qui font parler le monde!
+Oh! elle ne voulait pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes,
+ce n’est pas pour s’en «être informée, mais, monsieur, vous savez que
+l’on sait le mal trop tôt.» Elle ajoute tranquillement: «Il y a
+seulement un prêtre dans l’île en bonne réputation.» Et sans doute s’en
+contenterait-elle, mais «il est à deux lieues d’ici.»
+
+De cela et du reste nous concluerons que l’abbé Bourdoise avait
+probablement raison quand il disait que ce qui se faisait de plus mal
+parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. Ce pauvre
+clergé, il faut pourtant avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton
+que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend qu’il les a trop
+souvent reçus à plein dos. Et quelquefois les bons payaient pour les
+mauvais. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à Vincent, en 1643,
+un gros scandale: «C’est un curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a
+été battu et meurtri à coups de bâton par le seigneur de son village, en
+présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus
+d’ignominie et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique.»
+Et il supplie le saint d’intervenir auprès de la reine en faveur des
+prêtres des campagnes qui «n’ont pas de bouche pour se plaindre, et
+semblent n’avoir que des épaules pour souffrir.»
+
+Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, il n’y a rien à dire après
+Mme de Sévigné, qui a jugé celui d’alors et de tous les temps dans une
+lettre du 21 juin 1680 à sa fille: «Tous les vices et toutes les vertus
+jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de
+paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement
+les chevaux trottent.» A cela près que si les chevaux font naturellement
+quelque chose, c’est de galoper.
+
+ * * * * *
+
+Aux bergers de telles brebis, que manquait-il? De la science sans doute,
+et jusqu’à la connaissance des éléments mêmes de leur ministère, mais,
+par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre est un prêtre: la sainteté. Et
+voici que justement va se lever une pléïade d’hommes de génie qui leur
+enseigneront à devenir des saints et, parmi eux, Vincent, qui leur dira,
+mais surtout leur montrera comment on fait.
+
+Le plus fameux de ces hommes apostoliques, c’est Bérulle. Nous l’avons
+déjà rencontré tandis qu’il commençait d’exercer son ascendant sur un
+jeune prêtre égaré dans la maison de la reine Margot. On voudrait avoir
+la preuve que c’est lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit sans
+le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de celui qui l’aurait vraiment
+pris par la main pour le ramener dans les voies de Dieu, le «grand
+affectif» que nous savons eût éprouvé une reconnaissance dont il nous
+resterait des témoignages. Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi
+sur Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. Ils ont pourvu, l’un
+et l’autre, à la même tâche, et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé
+Brémond a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous ceux qui
+travaillaient alors à «relever l’état de prêtrise» des pages précieuses
+aux hommes cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de Louis XIV
+dans sa splendeur[5]. Ce Bérulle, en fondant l’Oratoire le 11 novembre
+1611, avait dit à ses prêtres: «Nous sommes rassemblés pour reprendre
+notre héritage.» Et l’abbé Brémond, commentant cette parole, écrit très
+justement: «Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu du plus
+noble de ses privilèges, sa vocation à la sainteté, avait en quelque
+manière cédé ce droit d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint
+Benoît, de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace.»
+Écoutez Bérulle: «Hélas!... la malignité du monde, dans lequel nous
+vivons, nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée en mains
+étrangères...» Il veut dire celles des moines. Et, se tournant vers les
+prélats et les prêtres, il les convie à reprendre «ce qui leur
+appartient du privilège de leur sacerdoce, à rentrer dans leurs droits,
+à jouir de leur succession légitime, pour avoir le Fils de Dieu en
+partage.»
+
+ [5] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_. Dix vol.
+ in-8º illustrés, Paris, Bloud et Gay.
+
+Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe autour de lui des
+prêtres pour les sanctifier. A ces disciples, qui vont l’écouter avec
+ferveur et feront école au point que tout ce qu’il y a de noble dans le
+clergé de France est encore aujourd’hui sous leur splendide influence,
+il enseignera que l’état de prêtrise «requiert une liaison particulière
+à Jésus-Christ.» L’oratorien, dit-il, et nous verrons que cela deviendra
+vrai de beaucoup d’autres et notamment du sulpicien et du prêtre de la
+Mission de saint Vincent, doit «tendre continuellement à la perfection,
+et à une très grande liaison d’honneur, d’amour et de dépendance à
+Jésus-Christ.» Il a senti que l’heure était venue de donner aux prêtres
+l’idée de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, plus près de
+Dieu, que ceux qui se sont enfermés dans des couvents. Dans les autres
+familles religieuses, on possède assurément toutes les vertus, mais on
+se rend éminent et singulier «en l’exercice et la profession de
+quelqu’une entre les autres, qui de la pauvreté comme les capucins, qui
+de la solitude comme les chartreux, qui de l’obéissance comme les
+jésuites.» A l’Oratoire, point de ces signes particuliers, mais on fera
+mieux ce qui est essentiel: «Aimer et honorer intimement et
+singulièrement Jésus-Christ.»
+
+Quand nous considérerons Vincent en prières, Vincent accédant doucement
+aux sommets de la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, dont le
+génie a renouvelé la piété de nos prêtres. «Ce que notre très honoré
+Père, écrit l’ancien curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième
+supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, autant que Dieu lui en
+a donné le moyen, c’est l’esprit de religion, le culte suprême
+d’adoration et de révérence dû à Dieu.» Dans le troupeau, il suffit
+qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on le craigne pour sa justice; qu’on
+fasse le bien pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à cause de
+l’enfer; mais cette religion-là est indigne des prêtres. «Ici, nous dit
+ce même Bourgoing, c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes
+enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux de la primitive
+religion que nous professons au baptême; nous apprenons à adorer les
+grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les
+jugements de Dieu et les mystères de son Fils.» Un enseignement pareil,
+jetant le prêtre aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant
+accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu familier, d’un Dieu utile,
+souffrant pour nos péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, ce
+redressement soudain d’une religion qui devenait trop commode et qu’on
+porte d’un coup d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la marque d’un
+siècle où les esprits, les cœurs, avides de grandeur, se complairont à
+la gloire du Roi-Soleil; c’est bien aussi la leçon dont se devait
+repaître avec une volupté singulière l’âme dévorante d’un Vincent, qui
+avait soif et faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire: «Mon fils,
+vous n’avez autre chose à faire qu’à l’adorer.»
+
+Malheureusement les hommes sont hommes, et vint un temps où Bérulle, le
+grand Bérulle, tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, dans
+le dos du plus saint de ses disciples. Vincent fondait alors, au collège
+des Bons-Enfants, sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle eût-il
+voulu que Vincent entrât à l’Oratoire? Le dépit de n’avoir pas fait
+cette recrue le porta-t-il à juger vaine la création d’une nouvelle
+société de prêtres? Il se montra hostile aux projets de cet autre
+novateur. Et l’on a de lui une lettre au Père Bertin, à Rome, où,
+parlant de la Mission, il écrit: «Le dessein que vous mandez être en
+ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies diverses et, à mon
+avis, obliques, le doivent rendre suspect et nous obliger à sortir hors
+de la retenue et simplicité en laquelle j’estime à propos de demeurer
+dans la conduite des affaires de Dieu.»
+
+Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier fondera le séminaire de
+Vaugirard en 1641, Vincent aura à son tour quelque souci de voir une
+maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant alors d’un «fort bon
+ecclésiastique» qui désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, il
+écrit que «si nous ne le prenons, il s’en ira se mettre au séminaire que
+commencent messieurs les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques
+autres à Vaugirard.» Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer son
+correspondant et sans doute un peu lui-même: «Vous pouvez penser en quel
+esprit je vous dis ceci, en vous disant que je prie Dieu tous les jours
+plusieurs fois qu’il les bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse
+si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il a sur nous. Hélas!
+monsieur, qu’il nous importera peu quand nous serons au ciel, s’il plaît
+à Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur sera
+glorifié, pourvu qu’il le soit! Oh! certes, il n’y a point là de _meum_
+et _tuum_.»
+
+Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités puissantes,
+ayant chacune son tempérament, sa méthode, son but et sa maison.
+Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux hommes, mais rivalité
+quand même. Ce sont d’ailleurs les différences entre ces hommes de génie
+qu’il faut noter, si on veut restituer à chacun sa vraie figure. Entre
+Bérulle et Vincent, il y avait d’abord une différence de but. Tous deux
+voulaient que le clergé s’améliorât et tous deux l’ont sanctifié, l’un
+par son enseignement, l’autre par son action; mais le premier, parce
+qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres éminents, à
+assembler autour de lui une élite de savants et de saints, tandis que le
+second, qui était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes pasteurs pour
+les paroisses. Surtout il y avait entre ces deux hommes une extrême
+différence de tempérament. Le premier, chef d’école d’une incomparable
+grandeur, a magnifiquement inspiré ses disciples. Il n’a parfaitement
+réussi à conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et ministre par
+Richelieu, il n’a pas été, dans ces postes éminents, égal à ce qu’on
+attendait de lui. Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, n’a
+pas eu la carrière des fondations de Vincent de Paul, qui voyait mieux
+et plus loin.
+
+Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage de Vincent, au
+milieu des hommes de rare distinction, de haute culture, de spiritualité
+raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la terre, aux
+destinées de l’Église de France. Voici Condren, successeur de Bérulle à
+l’Oratoire. C’est un beau gentilhomme, souple de corps, brave et
+charmant. Il se donne à Dieu et se met totalement à l’école bérullienne.
+Il n’a pas voulu, lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans la
+phalange des prêtres, qu’il voit «dans une obligation temporelle et
+éternelle d’être les saints du Seigneur.» Lui aussi est à Dieu avant
+d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse culture. Il a retenu
+tous les vers qu’il a lus. Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu,
+car il va jusqu’à professer que «pour atteindre aux plus hauts sommets
+de la théologie naturelle, on ne saurait prendre d’autre guide.» Mais il
+demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce de préférer l’oraison à
+l’étude. «Tout prêtre, disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un
+prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une oraison continuelle.» Il
+avait une manière toute personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son
+penchant pour la prière, la méditation ou la lecture de saint Thomas.
+Bon chasseur, il préférait, nous dit son biographe Amelote, «la chasse à
+l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait plus de liberté et
+le dégageait davantage de toute compagnie.» Il s’en allait au loin, seul
+avec ses pensées, pendant cinq heures; au retour, adroit comme un jeune
+dieu, il emplissait en un instant son carnier.
+
+Une fois au moins, ce séraphique Condren a vu plus juste que Vincent.
+Ils se connaissaient l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique si
+totalement dépareillés. Condren a fait sa retraite d’ordinand à
+Saint-Lazare. Il a retrouvé Vincent aux conférences des mardis, et, nous
+le verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. Ils se
+sont même rencontrés auprès de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé
+tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, qui sera bientôt une
+des gloires de l’Église, quitte la direction de Vincent, dont il était
+le pénitent depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. Ce sont
+des choses qui arrivent et dont on ne doit pas s’émouvoir. Cependant le
+motif est curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une immense valeur
+devînt évêque de Langres. En cela il poursuivait sa tâche: de bons
+évêques, de bons prêtres partout; il les formait et les plaçait. Cette
+fois, il échoua, et ce fut parce que les conditions posées par le prélat
+démissionnaire n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît avoir
+réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, mieux valait qu’il se
+consacrât à former lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le
+loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa conduite, apportant
+d’ailleurs à ce mystique un aliment exquis, que le puissant et positif
+Vincent ne lui eût pas voulu donner; et l’admirable carrière du
+fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de
+saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est Condren qui l’a
+fixée.
+
+Notre grand homme s’est probablement trompé ce jour-là: une fois n’est
+pas coutume. Il avait d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels,
+l’enviable supériorité du bon sens. Avec tout leur génie, ils ne le
+dépassaient pas. Car s’il ne tendait pas continuellement comme eux son
+esprit vers les plus hautes spéculations, il les suivait tout de même
+avec aisance et délectation dans ces régions splendides. On était alors
+au début du siècle de la conversation. Tout permet de croire qu’il fut
+un causeur disert, curieux et agréable. C’est en conversant beaucoup
+entre eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier d’amitié. Il n’y
+eut pas vraiment d’amitié humaine entre Vincent et les prêtres fameux
+que nous venons de nommer: ils n’avaient pas le temps, ces docteurs et
+ces apôtres, de jouir les uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour
+trouvé sur son chemin, un grand mystique, très ardemment épris de Dieu,
+d’ailleurs un peu fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si bien de
+taille à disserter avec ce savant, ce chercheur de quintessence, qu’ils
+en devinrent amis. La liaison du grand saint avec ce janséniste de
+Saint-Cyran a fait un peu scandale: nous allons en reparler. Retenons
+qu’en fait saint Vincent, qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et
+régna parmi des hommes d’une culture apparemment très supérieure à la
+sienne et que pourtant le jour où François de Sales eut à choisir parmi
+ces hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte pût diriger après lui
+sa fille de prédilection, Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais
+Vincent qu’il désigna.
+
+Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du feu dans les âmes, même
+dans les âmes déjà toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. En 1636,
+le jeune Olier, écrivant aux prêtres de la conférence des mardis, ses
+condisciples, leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux environs
+de Brioude, aux confins de l’Auvergne. Là, il n’est plus qu’un élève de
+M. Vincent; il vient de mettre en pratique les leçons de ce maître; il a
+fait l’humble tâche commandée; il l’a faite dans l’exaltation et son
+cœur déborde. Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en foule au
+confessionnal: «Mais cela, messieurs, écrit-il, avec tels mouvements de
+grâce que de tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres
+confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et leurs sanglots, se
+faisant entendre de toutes parts. Il nous fallait être parfois douze ou
+treize prêtres pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait les
+fidèles, depuis la pointe du jour au milieu de la chaleur, qui était
+extraordinaire, jusqu’à la dernière prédication, sans boire ni manger...
+Parfois, il fallait faire deux heures et plus de catéchisme, d’où ils
+sortaient aussi affamés qu’en y entrant.» Admirez cette formule, qui
+fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, s’écriant, après une
+conversation avec l’éblouissant professeur de sainteté qu’était Condren:
+«Je suis plein, plein jusqu’à la gorge.» Olier, quant à lui, n’arrivait
+pas à rassasier le peuple de Brioude. «Cela, dit-il, nous laissait tout
+confus.» Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait qu’il fît le
+catéchisme, comme les autres instructions, «n’y ayant point de place
+dans l’église, les environs du cimetière étant tout emplis, les portes
+bouchées et les fenêtres toutes chargées de peuple.» Et il exhorte les
+prêtres qui écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se vouer à
+l’œuvre essentielle, «savoir l’instruction et la conversion totale des
+peuples.» Il ajoute: «Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus...
+Vous avez heureusement commencé et vos premiers exploits m’ont chassé de
+Paris. Continuez en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la terre,
+il n’y a rien de semblable.»
+
+C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute Olier, emporté par son
+zèle apostolique, ébloui par un premier contact avec le peuple des
+campagnes, exagère-t-il un peu quand il dit en terminant: «Paris, Paris,
+tu arrêtes du monde, qui convertirait plusieurs mondes...» Il était bon,
+alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde à Paris; c’est à Paris
+que devra bien se fixer Olier lui-même; c’est là que Vincent a nourri
+son âme; c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons voir, ont agi
+sur lui au point que, sans eux, il n’eût pas été le grand saint que nous
+aimons.
+
+Un trait étonne dans le caractère de saint Vincent de Paul. Ses
+biographes l’ont signalé sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse
+nous a montré un garçon ambitieux, allant au fait, courant les routes,
+hardi, rapide et débrouillard. Sa carrière entière est celle d’un homme
+de décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui se sont mis sous sa
+conduite avec une autorité et une sûreté qui confondent. Dans tous ses
+entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare ou chez les
+Filles de la Charité, ce qu’on voit surtout, ce qu’on voit presque
+uniquement, c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon ordre les
+éléments de décision, et tout à coup juge. Sa fonction naturelle est là.
+Il juge comme il respire.
+
+Et cependant, s’il est un article de foi quand on parle de cet homme,
+c’est que, doué de toutes les autres vertus et qualités imaginables, il
+manquait d’une seule: l’esprit d’initiative. Et non seulement on dit,
+mais on prouve, d’ailleurs aisément, que c’était un timide. Les
+institutions, les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les a
+voulues; les circonstances lui ont vraiment commandé sa tâche. Il n’a
+fait que suivre un chemin où le poussa pas à pas son destin. Non
+seulement sa carrière a été conduite par les événements et point par
+lui, mais il a publiquement et constamment professé que c’était mieux
+ainsi et il a recommandé aux autres cette méthode d’abandon absolu à la
+Providence. Sa carrière apostolique, dont nous allons voir le lent et
+sûr développement au cours de ce chapitre, nous savons déjà que c’est un
+incident fortuit, suivi d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même
+pour sa carrière charitable, née du sermon de Châtillon. De même pour
+toutes les grandes œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses,
+dont nous verrons, en les étudiant une à une, qu’il n’a voulu
+délibérément aucune.
+
+Il y aurait bien une explication. C’était un paysan de génie, mais tout
+de même un paysan, c’est-à-dire un être sous le destin, craignant
+l’orage, professant que, n’étant pas maître des saisons, le sage fait
+son travail quotidien et n’engage pas l’avenir. Mais c’est une
+explication détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties à chaux
+et à sable, et elles ont défié le temps. Il voyait plus loin que
+personne. Au surplus, son héritage entier est harmonieux, logique,
+complet, évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il n’a fait que ce
+qu’il a voulu et comme il l’a voulu. Sa paternité est certaine et
+splendide.
+
+Non, il n’était pas timide. Son tempérament était au contraire
+audacieux, ami de la grandeur et de tous les risques qu’on court à la
+chercher. Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il donc mis un
+masque sur son visage? Non pas. Mais il a peut-être fait violence à sa
+nature. Il s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il a jugée
+meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un artifice, mais tout de même
+une timidité artificielle. Reste alors à savoir à quelle discipline il a
+obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa vie une aussi
+extraordinaire contrainte.
+
+On nous dit toujours qu’il a été un disciple de Bérulle. Regardons
+Bérulle d’un peu près et Condren aussi, qui fut encore plus bérullien
+que son maître. «Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard Lamy, parlant du
+fondateur de l’Oratoire, se réduit à n’agir que par l’esprit de
+Jésus-Christ. Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment nous
+pouvons faire toutes nos actions dans les dispositions de Jésus-Christ
+adorant son père.» Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. «Il
+est toujours le même, nous dit l’abbé Brémond, aussi peu pressé de
+passer de l’intention aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui...
+C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire se fait
+presque sans nous, et qu’il est à peine besoin que l’homme s’agite pour
+que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde.» Mais,
+direz-vous, voilà une bien vieille doctrine; c’est celle de tous les
+saints. D’autres que les oratoriens et leurs disciples l’ont souvent
+formulée. Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment dans son _Explication
+des articles d’Ivry_: «Dieu est toujours auteur de tous bons conseils.
+La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière... Cette
+lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent _sans y
+mettre rien du leur_, c’est-à-dire qui y coopèrent avec une _fidélité
+tranquille_, que celles qui y coopèrent avec l’inquiétude et
+l’empressement d’un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées
+d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées _à leur propre
+prudence_, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On
+n’est jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses propres yeux, et
+qu’on l’est sans intérêt propre. _On a moins de prévoyance et
+d’arrangement éloignés_, suivant ce que dit Jésus-Christ: «A chaque jour
+suffit son mal.»
+
+Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les conceptions de saint
+Vincent de Paul, celles-là mêmes qui lui valent aujourd’hui sa
+réputation de timidité. Il ne faisait point de projets, se fiant à Dieu
+pour le guider. Cette philosophie-là, on trouve beaucoup de très saintes
+gens pour la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son naturel, c’est
+une autre affaire. Si Vincent, parmi tant de disciplines qui s’offraient
+à son héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y plier sa volonté, a
+réussi ce tour de force de rester maître d’une vie magnifique en
+s’asservissant totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il jugeait
+essentiel, dans son effort vers la sainteté, cet anéantissement absolu
+de son être en la Providence.
+
+Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait passé par là. Car la
+doctrine de la soumission entière à Dieu, du don parfait de soi, est
+éternelle, c’est entendu; mais Bérulle, si l’on ose dire, l’a remise à
+la mode. Elle est le terme nécessaire de tout son enseignement. On adore
+Dieu; on fait oraison continuellement; on se pénètre de la grandeur
+divine; on s’anéantit devant le Maître adorable; on lui voue tout son
+être, ses facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul timide,
+Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, c’est une légende.
+Vincent organisateur, Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais se
+contraignant à attendre toujours, avant d’agir, le bon plaisir de Dieu:
+voilà la vérité.
+
+Vérité bien importante, car elle permet seule de comprendre un homme
+dont le caractère, sans cette explication, paraîtrait étrange et serait
+un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons parlé au chapitre
+précédent, la timidité, que nous rencontrons maintenant, sont des vertus
+toutes naturelles aux âmes simples. Quand des hommes de génie s’en
+emparent, on a toujours peur qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que
+des commodités supplémentaires. On les voit si humbles et pourtant si
+forts, si détachés de tout et cependant si heureux dans leurs grandes
+entreprises! Humainement, ils sont inexplicables. On comprend qu’au
+temps où il vivait, Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type ne
+se rencontre plus ou guère autour de nous. Il y avait de faux dévots,
+mais aussi de grands saints, qui réussissaient cette merveille de
+décupler encore leurs puissantes facultés en cherchant avec avidité la
+volonté de Dieu avant la leur.
+
+Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire des lettres comme
+celle-ci, dont on ne sait s’il faut admirer davantage la prudence ou la
+grandeur. S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire apostolique à
+Alger, Vincent lui mande: «Nous avons grand sujet de remercier Dieu du
+zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce
+zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous
+entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans
+les bagnes, de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres
+gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de
+suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte
+souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit
+selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font
+penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison; ce
+qui n’est pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le
+bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense; c’est
+comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices
+des missions et des ordinands ont commencé, que la compagnie des Filles
+de la Charité a été faite, que celle des Dames pour l’assistance des
+pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est
+établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les
+œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour.
+Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part; mais
+Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même
+suscitées insensiblement; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions
+pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien
+loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le
+commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous
+modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du
+sanctuaire devant que de les résoudre! Soyez plutôt pâtissant
+qu’agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes
+ensemble ne sauraient faire sans lui.» Il est certain que Dieu, par
+Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, nous autres, si
+fiers de nos initiatives humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec
+humilité.
+
+Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, pour le guider vers la
+sainteté, d’incomparables maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses
+rencontres; et, dans cette rapide revue des hommes qui rayonnaient sur
+l’Église tandis que lui-même entrait dans la carrière, voici le moment
+de parler du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.
+L’amitié que lui porta Vincent a fait un peu scandale, nous l’avons dit.
+Il faut pourtant savoir que ces deux hommes, du même âge, presque du
+même pays, nés tous deux en 1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne,
+se rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps où le futur apôtre du
+jansénisme était encore un prêtre indiscuté. Sur le degré de leur
+intimité il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on peut croire
+Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran si, au cours d’interrogatoires
+dont nous parlerons tout à l’heure ou dans des documents authentiques
+publiés par M. Coste, ils nous révèlent qu’au début de leurs relations,
+en 1622, ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient l’un l’autre
+à dîner, se donnaient réciproquement des conseils et se rendaient toutes
+sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, est un informateur un
+peu suspect. Il a beaucoup joué, pour défendre la mémoire de son oncle,
+de l’amitié du saint, donnant par exemple à penser que plusieurs
+événements heureux dans la carrière de Vincent furent déterminés ou
+facilités par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du général des
+galères pour qu’il se décidât à donner au fondateur de la Mission le
+collège des Bons-Enfants; il aurait également aidé son ami à obtenir la
+bulle d’approbation de la nouvelle compagnie. Tout cela est possible; ce
+n’est pas sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de Saint-Cyran
+auprès des juges de Vincent dans le procès intenté à celui-ci par les
+religieux de Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré de
+Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de doute que le jour où
+Saint-Cyran dut quitter sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea
+d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul; pour des raisons d’ordre
+intérieur, celui-ci préféra qu’il n’en fût pas ainsi.
+
+Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, mais accueilli avec
+l’indulgence d’un compagnon charitable et fidèle, un certain nombre de
+propos fâcheux, commença d’espacer les visites. Duverger se flattait,
+par exemple, d’exiger de ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre
+mois de pénitence pour mériter l’absolution. Le relâchement de l’Église
+à cet égard et en toutes matières le scandalisait. «Il me dit un jour,
+écrivait Vincent beaucoup plus tard, que le dessein de Dieu était de
+ruiner l’Église présente et que ceux qui s’employaient pour la soutenir
+faisaient contre son dessein; et comme je lui dis que c’était le
+prétexte que prenaient pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin,
+il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu’il avait
+entrepris, mais qu’il s’était mal défendu.» Il professait aussi, en
+présence de Vincent, que le concile de Trente n’avait pas formulé la
+vraie doctrine catholique et que ses décisions n’étaient point valables,
+qu’enfin les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu de les conduire
+vers la perfection, les en éloignaient.
+
+Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran quitterait bientôt
+Paris pour se rendre auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent
+l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que pour lui donner un
+grave avertissement. Saint-Cyran se montra si ému, que Vincent jugea
+meilleur de ne pas insister, s’excusa même et offrit à son interlocuteur
+un cheval pour son voyage.
+
+Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer le temps nécessaire, ce
+sont ses propres termes, «pour évaporer la chaleur» qui lui était montée
+à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son ami. Il faut savoir
+que, peu auparavant, il avait été très vivement pris à partie par Zamet,
+l’évêque de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères de
+l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. «Il m’est seulement resté,
+écrit-il à Vincent, cette admiration dans l’âme, que vous, qui faites
+profession d’être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d’un
+soulèvement qui s’est fait contre moi par une simple cabale et pour des
+intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n’eussiez osé
+penser auparavant; et qu’ainsi, au lieu que je devais attendre de la
+consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire,
+contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour
+m’accabler, ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez
+entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que
+nul des autres n’avait osé faire.» Cela dit, il se garde de discuter les
+points suspects: il y en avait quatre. Il s’abrite, et cela lui suffit,
+derrière le témoignage de hautes personnalités dont il fait maintenant
+bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre est aigre-douce. Il ne
+dit pas, mais laisse entendre à son correspondant qu’il ne le trouve
+plus très intelligent. «Il n’y a aucun de ces messieurs les prélats qui
+hantent chez vous, ajoute-t-il, avec qui je ne demeure d’accord.» Il ne
+va cependant pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. «Je n’ai
+aucun dessein, dit-il, de vous troubler dans l’honneur qu’ils vous
+rendent et dans le repos dont vous jouissez dans leur entretien et
+conversation.» On n’est pas plus aimable. Il entre alors dans une
+discussion peu élégante sur les services qu’il a rendus à son
+correspondant et, parlant justement des deux magistrats, dont l’un est
+l’avocat-général Bignon, auprès de qui il a eu l’occasion d’agir au
+profit de Vincent, il déclare tout net que s’il faisait part à ces
+messieurs des reproches qu’on a osé lui adresser, «ils s’en riraient».
+Il ajoute: «Ils apaiseraient ainsi, sans mot dire, toute la colère que
+j’en aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous le pardonner, et de
+vous dire en mon cœur une partie des paroles que le Fils de Dieu dit à
+ceux qui le maltraitaient.» Ce qu’ayant lu, Vincent jugea qu’il n’y
+avait, pour l’heure, qu’à laisser cet orgueilleux tranquille. Il
+n’écrivit point; mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme un
+malade, quand il le sut de retour à Paris.
+
+Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. Richelieu fait enfermer
+Saint-Cyran à Vincennes. On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on
+emporte des charretées de papiers. Dans ces papiers, les enquêteurs
+trouvent le brouillon de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se
+frotte les mains: il tient un incomparable témoin, qui va l’aider, sans
+doute, à confondre le mauvais prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui
+n’a pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars ne devant tomber
+que quatre ans plus tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, se
+mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent récuse ce juge laïque.
+Cela étonne Richelieu, et l’intéresse. Il connaissait et estimait
+Vincent. Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. Il
+l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses et, c’est tout ce que nous
+savons de l’entrevue, congédie le bonhomme en se grattant la tête.
+
+Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. Jacques Lescot, confesseur
+du cardinal et délégué de l’archevêque de Paris, est désigné pour
+recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise; et ce dernier
+comparaît devant lui le 31 mars et les 1er et 2 avril 1639. Ce qu’il a
+dit devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans un procès-verbal
+qu’on a longtemps considéré comme apocryphe, alors que M. Coste le tient
+aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, peut-être exacte, d’un
+document authentique. Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont
+jamais permis qu’on le confrontât avec le texte offert par eux à la
+curiosité publique. Cette dernière pièce, trop longue pour que nous la
+donnions ici, est donc suspecte. Vincent y déclare avoir eu, pendant
+quinze ans ou environ, grande communication avec l’accusé, en qui il
+aurait reconnu «un des plus hommes de bien» qu’il ait jamais vus. Il se
+peut que Vincent ait dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de
+même un très digne homme, d’une extrême piété, et ses familiers, ses
+disciples, tous ceux qui frayaient avec lui, l’aimaient et le
+respectaient fort. Le saint voulait sauver son malheureux ami, tombé
+sous la griffe du cardinal. Qui l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait
+pas encore à sa nocivité? Il n’avait d’inquiétude que pour le pécheur,
+pas pour l’Église; et ce pécheur, il l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme
+haute, que les grands de ce monde ne l’intimidaient guère et qu’il ne se
+souciait certainement pas de rendre compte à Richelieu et à ses hommes
+de ses conversations particulières avec un tiers. Mais ce fils de
+paysans, si malin qu’il fût, on a peine à croire qu’il ait fait, à la
+lettre, certaines réponses, un peu retorses, inscrites dans le texte
+qu’on nous présente. Certes il a très fermement et joliment conduit la
+défense de son ami. Par exemple, sur la demande de Jacques Lescot «s’il
+n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape et la plupart des évêques ne
+font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de l’esprit
+de la grâce», voici ce qu’on trouve au procès-verbal: «Je réponds ne lui
+avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce
+n’est une fois seulement, _que plusieurs évêques étaient enfants de la
+cour et n’avaient point de vocation_. Jamais néanmoins, je n’ai vu
+personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni quelques évêques, comme
+feu M. de Comminges. Il avait grande estime aussi de feu François de
+Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux.»
+
+Et il continue: «Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que le concile de
+Trente a changé et altéré la doctrine de l’Église, et n’est pas un
+concile légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire cela; oui bien
+qu’il y avait eu des brigues dans ledit concile.»
+
+Et cela est fort élégant et courageux. Mais d’autres réponses gênent un
+peu par leur extrême, leur trop grande finesse. Il s’agissait, il est
+vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de Saint-Cyran, et le cas
+valait bien qu’un saint commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons vu
+que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation le propos de
+Saint-Cyran lui disant que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église
+présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse sur ce point: Il
+déclare «lui avoir ouï dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son
+Église, et aussi, que selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent
+fassent contre son intention.» C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une
+fois, mais il l’a dit. «Et d’abord cette proposition me fit peine»,
+ajoute Vincent. Mais il a pensé ensuite, le fin personnage, qu’un Pape
+avait tenu un jour un propos à peu près semblable et voilà de quoi le
+rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran a sans doute parlé dans le
+même sens que le Pape Clément VIII pleurant parce que «tandis que
+l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait _qu’elle se détruisait de
+deçà_.» Voilà qui est bien subtil et l’on pense involontairement à
+Escobar. Non, il n’est pas facile de croire que Vincent ait écrit cela,
+ou bien il se moquait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût
+dans l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en tout cas, c’est
+d’opposer aux propos malencontreux de son ami le témoignage de sa vie
+incontestablement édifiante. Saint-Cyran a pu dire que c’était aller
+contre les vues de Dieu que de soutenir son Église, mais ce sont là des
+mots. Il faut voir les faits, «les actions de la vie dudit sieur de
+Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour le soutien de l’Église.»
+
+Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable plaidoyer sur certains
+de ses détails, mais en son ensemble. Vincent a défendu là son ami avec
+une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a défendu et sauvé.
+
+Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine rendu à la liberté par Louis
+XIII, était frappé d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle,
+avait été le voir à sa sortie de prison; il alla prier dans la chambre
+du mort et jeter de l’eau bénite sur son corps; contrairement à ce qu’on
+a dit, il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes sortes de
+condoléances à Barcos, le neveu du défunt, obtint pour lui l’abbaye de
+son oncle et se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel abbé de
+Saint-Cyran l’avantageuse affaire.
+
+Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, mais touchant, d’une
+aventure qui va devenir dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si
+obstinément enclin à la pitié pour son malheureux ami vivant, tout à
+coup se met à accabler la mémoire du mort. Non seulement il frappe, mais
+il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable autorité d’un
+justicier. Ses coups portent si juste et si loin que Saint-Cyran d’abord
+et tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé un adversaire plus
+redoutable. L’abbé Brémond n’a pas hésité à écrire «que si l’on avait
+laissé au saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette fronde
+religieuse n’aurait pas duré plus longtemps que l’autre.» Rien n’est
+plus exact. Reste alors à expliquer trois choses: pourquoi Vincent a été
+si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la fin, surtout comment il a pu
+se mettre dans le cas de se déjuger à ce point. Il est important de
+répondre à cette triple question, car on a bientôt dit que, dans cette
+affaire, il a manqué de flair au début, de calme ensuite. «C’est qu’il
+l’avait échappé belle, et il l’a senti!» soupirent, en hochant la tête,
+ceux qui lisent un peu vite. Lisons lentement et lisons tout.
+
+Il a été très indulgent tant que vivait son ami, parce que son âme
+charitable l’a porté, dans ce cas comme toujours, à la pitié. Il ne
+voulait pas qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement leur
+conquête. Il avait certainement pris ombrage de certains propos de
+Saint-Cyran, de quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu lui a
+déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là fût bonne contre les
+hérétiques, encore moins contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et
+peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, sur cette ligne de
+conduite qu’il garda toute sa vie, on trouve, dans sa correspondance et
+ses entretiens, des quantités de textes, qui sont formels et
+concordants. L’un des plus curieux est une lettre à Abelly, plus tard
+son historien, à ce moment vicaire général à Bayonne. Son évêque avait
+prié celui-ci de demander conseil au saint sur la conduite à tenir
+vis-à-vis de certains religieux, qu’il s’agissait de ramener à
+l’obéissance et à la sagesse. «Hélas! monsieur, lui répond Vincent, que
+vous faites confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis
+et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de
+lui demander ses avis! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce
+pauvre âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance qu’il devait à
+celui qui lui commandait, à condition que, comme l’on ne fait point état
+de ce que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi mondit
+seigneur ni vous n’aurez aucun égard à ce que je vous dirai, sinon
+autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis
+et aux vôtres.» J’ai cité ce début parce qu’il est charmant et drôle. On
+peut dire qu’on est un sot, quand on est assez malin pour le tourner
+ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, on ferait bien de les
+traiter comme faisait Notre-Seigneur avec ceux de son temps, en leur
+donnant d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût fait Bérulle, il
+ajoute: «Car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel,
+et beaucoup plus un évêque.» Il continue: «Et après leur avoir parlé par
+exemple un temps notable (Notre-Seigneur leur parla ce langage trente
+ans durant) après cela il leur parla doucement et charitablement et
+enfin fermement, sans pourtant user contre eux de suspension,
+d’interdiction, d’excommunication et sans les priver de leur
+exercice...» Et plus loin: «L’on fera bien des règlements; l’on usera de
+censures; l’on privera de confesser, de prêcher et de quêter; mais pour
+tout cela l’on ne s’amendera jamais; et jamais l’empire de Jésus-Christ
+ne s’étendra ni conservera dans les âmes par là.» Ce qui suit est
+magnifique: «Dieu, dit-il, a d’autres fois armé le ciel et la terre
+contre l’homme. Hélas! qu’y a-t-il avancé? Et n’a-t-il pas fallu enfin
+qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme pour lui faire agréer le
+doux joug de son empire et de sa conduite? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire
+avec toute sa puissance, comment le fera un prélat avec la sienne?» Et
+l’on a dit que cet homme-là n’avait pas d’éloquence!
+
+Avec les huguenots, même politique. Il écrit le 22 mars 1638 à Lambert
+aux Couteaux, prêtre de la Mission, à Richelieu: «M. l’avocat du roi de
+Loudun m’a dit que le procédé de la Mission est excellent à l’égard des
+hérétiques, en ce qu’elle établit les vérités divines, sans disputer des
+points controversés, et que les huguenots sont ravis de cela. Qu’on
+continue donc, s’il vous plaît.» A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan,
+il donne ainsi ses ordres: «Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à
+condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni
+en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait
+plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus
+chrétiennes mises en pratique attirent les dévoyés au droit chemin et y
+confirment les catholiques... Que si vous désirez parler de quelques
+points de controverse, ne le faites point, si l’évangile du jour ne vous
+y porte; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les
+hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins
+les nommer, ni parler d’eux.» Et quant aux jansénistes, il ne veut pas
+non plus qu’on se querelle avec ceux-là: «Faut-il que les missionnaires
+prêchent contre les opinions du temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent,
+qu’ils disputent, attaquent et défendent à cor et à cri les anciennes
+opinions? Ah! Jésus, monsieur, nenni! Voilà comme nous en usons: jamais
+nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons... Quoi
+donc, me direz-vous, défendez-vous qu’on dispute sur ces matières? Je
+réponds que oui.»
+
+Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le même temps, tout le
+contraire. Et voici qui nous mène au point tragique. Saint-Cyran est
+mort le 11 octobre 1643. La première mention formelle d’hostilité de
+Vincent aux doctrines du temps, c’est-à-dire aux idées introduites en
+France par son défunt ami, nous ne la trouvons, dans les écrits qui nous
+restent de lui, que trois ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646.
+Il écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va élire en Sorbonne un
+professeur de théologie, que les jansénistes «font grand’brigue pour en
+faire élire un de leur parti», que ceux «de l’opinion commune» ont jeté
+les yeux sur un homme sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant à
+celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, il faudrait
+surenchérir tout de suite. «Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs
+du bon parti ont désiré que je propose à Votre Éminence si elle aura
+agréable de lui assurer présentement douze cents livres en pension sur
+quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle le fera dans quelque
+temps.» Le 7, Mazarin lui répondait, le louant du soin qu’il prenait de
+rompre la brigue des jansénistes et promettant tout ce qu’on lui
+demandait.
+
+Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, s’est-il chargé d’une
+telle commission? Car il s’était vraiment tu auparavant, laissant même
+les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance de la position
+qu’ils devaient prendre. Songez que l’un d’eux, et non des moindres, car
+il était des deux ou trois premiers dans sa confiance, Jean Dehorgny,
+pouvait lui écrire deux ans plus tard, en 1648, son étonnement
+d’apprendre que la congrégation, en la personne de son chef, venait de
+prendre parti contre les opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux
+estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait et le lui disait tout
+bonnement. Heureuse affaire pour nous, car elle nous a valu deux lettres
+incomparables du saint, deux lettres où il donne les raisons de sa
+nouvelle conduite. La première raison, qui étonne d’abord, la voici:
+«C’est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans
+lequel chacun s’est déclaré contre: la reine, Mgr le cardinal, M. le
+chancelier et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu demeurer
+neutre.» Pour une fois, il s’exprime assez mal, et donnerait à penser
+qu’il s’est mis, ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque.
+Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent ne se mêle pas de ce qui
+ne le regarde pas. Il craint les initiatives inopportunes. Il attend.
+Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect des vues de la
+Providence, sa sagesse foncière aussi, lui commandent toujours, à
+l’encontre d’ailleurs de son tempérament, qui est fougueux, et nous le
+verrons bien. A la mort du roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué,
+pour le règlement des affaires ecclésiastiques, un conseil de
+conscience, qu’elle présidait. En faisaient partie un tout petit nombre
+seulement de personnes considérables: Mazarin, Pierre Seguier, le grand
+pénitencier, qui était alors Jacques Charton, les évêques de Beauvais et
+de Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce conseil de délibérer
+sur le jansénisme naissant? Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour
+où la question y fut apportée, Vincent aurait trahi l’Église en
+demeurant dans sa réserve habituelle. Sans doute avait-il eu raison de
+se taire jusque-là. A cette minute, chargé de graves responsabilités
+dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il trouvait devant lui un
+nouveau devoir, et bien plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous
+bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir enrayer le mal, et
+d’abord il semble qu’il ait voulu s’instruire personnellement de tous
+les éléments du débat. «Je vous avoue, monsieur, écrit-il à Dehorgny,
+que j’ai fait quelque petite étude touchant ces questions et que c’est
+le sujet ordinaire de mes chétives oraisons.» Mais plus que jamais il
+recommande à qui l’approche de ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse
+querelle. Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu à peu lui en fait
+maintenant une obligation, lui seul en parle. Mais qu’on se taise! Et
+pourquoi cela? Par charité peut-être, mais aussi parce qu’il est un chef
+et n’aime pas les bavards. Il sait que les erreurs, c’est en les
+combattant à coups de langue qu’on les propage. L’affaire est grave et
+difficile: elle n’est pas du ressort de la foule. La foule, on veille
+sur elle, on la conduit doucement, on ne la mêle pas à des disputes où
+elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de toute son âme et n’avoir
+pas un tempérament de parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce
+sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et passe à tous ses
+fidèles la consigne du silence. S’il parle, quant à lui, ses paroles
+sont des sentences, donc des actes. Une seule fois, elles ont ressemblé
+à un gémissement. C’était en 1647. Écrivant à ce même Dehorgny, qui va
+d’ailleurs dans les mois suivants se laisser prendre pour un temps aux
+fallacieuses doctrines, il lui dit: «Je crains bien fort que Dieu
+permette l’anéantissement de l’Église en Europe, à cause de nos mœurs
+corrompues, de tant de diverses et étranges opinions que nous voyons
+s’élever de tous côtés, et du peu de progrès que font ceux qui
+s’emploient pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. Les opinions
+nouvelles font un tel ravage qu’il semble que la moitié du monde soit
+là-dedans.»
+
+Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son tour. Alors tombent coup sur
+coup sur le pauvre, sur l’heureux homme, les deux lettres splendides.
+Rien n’a jamais été écrit de plus sage, de plus dur, de plus éclatant
+contre le jansénisme. Elles sont du 25 juin et du 10 septembre 1648 et
+figurent, à leur place, dans l’édition critique de M. Coste. On voudrait
+avoir la place de les reproduire ici. La deuxième, la plus belle, porte
+principalement sur l’ouvrage d’Antoine Arnauld, qui faisait alors grand
+bruit, _De la fréquente communion_. On sait que les jansénistes ne
+trouvaient jamais qu’on fût digne de communier. Saint Vincent ayant
+discuté point à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et arrive, en
+ses dernières lignes, aux sommets de l’éloquence: «Pour moi, écrit-il,
+j’avoue franchement que, si je faisais autant état du livre de M.
+Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à
+la sainte messe et à la communion, par esprit d’humilité, mais même
+j’aurais de l’horreur du sacrement, étant véritable qu’il le représente,
+à l’égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que
+l’Église approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui
+empoisonne les âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent en
+cet état de rien moins que de chiens, de pourceaux et d’antéchrists.» Il
+va maintenant passer à l’ironie, et à la plus cinglante: «Se
+trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu
+qu’il se croie en état de pouvoir communier dignement? Cela n’appartient
+qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut
+point qu’un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se
+vanter par plusieurs fois dans son apologie qu’il dit la messe tous les
+jours.» Là-dessus, il s’emporte et s’écrie: «Comme cet auteur éloigne
+tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les
+églises ne demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que dit le
+vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer le saint sacrifice
+sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange
+et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les
+justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de
+rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et
+eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules
+d’appliquer tous ces effets admirables aux mérites d’un prêtre qui se
+retire de l’autel par esprit de pénitence;... il parle même plus
+avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui
+ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les
+prêtres de négliger de dire la messe, puisqu’on gagne autant sans la
+dire qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon les maximes de M.
+Arnauld, qu’on gagne davantage? Car, comme il relève l’éloignement de la
+communion beaucoup au-dessus de la communion, il faut aussi qu’il estime
+beaucoup plus excellent l’éloignement de la messe que la messe même.» Il
+ajoute alors que cette nouvelle discipline, qui consiste à s’éloigner de
+Dieu par pénitence, est assurément la plus dure, selon les Pères
+eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, mais aussi «la plus aisée
+selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.» Ce
+dernier mot est charmant, plein de finesse et de psychologie. Mais il ne
+va pas clore sa lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il a jeté
+toute sa réponse avec tant de hâte qu’il n’a pas eu, dit-il, «le loisir
+de la relire.» Et il ajoute: «Je m’en vas en ce moment célébrer la
+sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous faire connaître les
+vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie.
+J’aurais beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce sujet. Je prie
+Notre-Seigneur qu’il vous les dise lui-même. Je vous prie de ne pas
+faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles opinions.»
+Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, et resta fidèle à son admirable
+chef.
+
+Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans sa propre maison. Mais le
+voici qui grandit tous les jours et devient, nous le verrons au cours de
+ce livre, une sorte de grand aumônier de France. En 1651, le moment
+paraît venu de solliciter du Saint-Siège une condamnation formelle des
+doctrines nouvelles. Le supérieur de la Mission se découvre alors tout à
+fait. Il écrit tour à tour à tous les évêques sur lesquels il a de
+l’influence, leur demandant de signer un appel collectif au Saint-Père.
+Il leur en envoie le texte et les presse. S’ils hésitent, il les secoue,
+les bouscule. On a de lui une extraordinaire lettre de rappel aux
+évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon et Étienne Caulet. Tous
+les deux refusaient leur signature. Il commence par leur donner un bon
+point. Il a lu leurs explications avec le respect qu’il doit à leur
+vertu et à leur dignité, et y a «vu beaucoup de pensées dignes du rang»
+qu’ils tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle aux évêques
+avec déférence, mais en maître cependant. Il le peut; il n’y a pas
+d’homme plus fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir ses mots. A
+ceux-là et, plus tard, au doyen de Senlis, qui menaçait de s’en tenir
+aux doctrines du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par s’y
+fixer, il parle avec une autorité souveraine. Voici un passage de la
+lettre qu’il écrivait à ce dernier le 2 août 1657: «D’attendre que Dieu
+envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas; il vous
+renvoie à l’Église, et l’Église assemblée à Trente vous renvoie au
+Saint-Siège... D’attendre que le même saint Augustin revienne
+s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l’on ne croit pas
+aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscités
+nous diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, il se
+soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife.
+D’attendre, d’un autre côté, qu’un grand docteur et très homme de bien
+vous marque ce que vous avez à faire, où en trouverez-vous un en qui ces
+deux qualités se rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle?» Est-il
+possible d’être plus pressant et généreux à la fois? Nous sommes au
+siècle de la politesse et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient
+d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite pas à dire, et l’on ne
+sait si c’est malice ou charité, qu’il y aurait encore bien d’autres
+arguments, «que vous savez mieux que moi, qui voudrais les apprendre de
+vous.»
+
+Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie qui se lève. Entre
+l’erreur et la vérité, on ne transige pas, on ne temporise pas: on
+choisit. Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux parties de
+dogmatiser. Cela ne servirait qu’à donner pied à l’erreur. Se voyant
+traiter de pair avec la vérité, elle prendrait ce temps pour «se
+provigner» alors qu’il faut tout de suite «la déraciner». Il est dur
+pour la secte, qu’il appelle «un petit monstre», dur pour Port-Royal,
+qui est «une boutique», dur pour Saint-Cyran, «qui non seulement,
+écrit-il à l’évêque de Luçon, n’avait pas disposition de se soumettre
+aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles; je le
+sais, monseigneur, pour l’avoir fort pratiqué.»
+
+Mais, même dans ses emportements, il demeure égal à lui-même, pensant à
+tout, ayant mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. Il a fait
+du succès des démarches à Rome son affaire personnelle. Alors il veille
+sur les messagers que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas: «Ne vous
+pressez pas, s’il vous plaît, leur écrit-il, et n’allez point pendant la
+chaleur du jour; Notre-Seigneur aura fort agréable que, pour le mieux
+servir, vous ménagiez vos forces.»
+
+Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, où il a installé des
+Filles de la Charité, elles sont aux prises avec un curé janséniste, qui
+leur mène la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres femmes se sont
+énervées. Elles font porter l’affaire au conseil que préside M. Vincent.
+Il attend, comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et juge. On
+enverra là-bas une sœur qui examinera les choses sur place. Car, dit-il,
+«il ne faut pas que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs les
+curés;... c’est pour cela, mes chères sœurs, que nous devons choisir une
+sœur de grande prudence: premièrement, pour connaître le tort de nos
+sœurs, car il est bien à croire qu’il y en a de leur part; et puis il
+sera bon de nous donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour y
+donner ordre.» Les sœurs trop nerveuses furent admonestées sans doute,
+mais à l’affaire elle-même il fut, comme promis, «donné ordre», et
+radicalement. Quelques jours plus tard, la supérieure générale, Louise
+de Marillac, notifiait en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, la
+décision prise de lui retirer les sœurs: «M. Vincent a trouvé bon que
+nous en usions ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de
+s’accommoder à votre conduite, et que vous, monsieur, témoignez que vous
+n’avez pas agréable le service qu’elles ont tâché de rendre aux pauvres.
+J’écris à notre sœur Clémence qu’elle remette les meubles entre les
+mains de messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je suis cependant
+et serai toute ma vie...» Toute sa vie évidemment, elle sera une sainte
+et généreuse femme, mais qui saura conduire sa barque, sous le regard
+vigilant d’un fameux pilote. Ce jour-là le pilote tenait d’ailleurs la
+barre lui-même, car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons pas
+l’original, mais la minute, écrite tout entière de la main puissante de
+M. Vincent.
+
+L’Église lui paraissant en péril, on comprend que ce bon pilote n’ait
+pas hésité à sortir à la fin de sa réserve et à agir. Cependant nous
+avons posé trois questions, et la dernière est encore à résoudre. Il est
+naturel que Vincent ait pris, à l’égard du jansénisme, des attitudes
+différentes selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est assez
+grave et d’abord inexplicable, des jugements contradictoires sur
+Saint-Cyran vivant et sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a
+accablé, exactement sur les mêmes faits. Le moins qu’on puisse dire,
+c’est qu’il n’avait, tandis qu’il frayait avec lui, rien compris à cet
+homme, dont il excusait alors des propos qu’il devait plus tard
+qualifier d’abominables et de perfides. «Moi, qui l’ai fort pratiqué...»
+disait-il. Et c’étaient des paroles du temps de leur amitié qu’il
+dénonçait avec indignation, des paroles d’un confident. On ne comprend
+pas très bien.
+
+Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, du vivant de
+Saint-Cyran? Qu’il parlait étourdiment, mais n’était pas dangereux.
+Qu’a-t-il dit du même après sa mort? Qu’en ses paroles couvait une
+abominable hérésie. Tel que nous le connaissons, il a dû, non seulement
+dire la vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors ce ne serait
+pas lui, ce serait Saint-Cyran qui aurait changé. Vraiment, est-ce
+possible?
+
+Mais oui; l’explication, c’est justement que Saint-Cyran a changé. S’il
+avait vécu, il serait demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un
+chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, qui voyait cela, le
+prenait en pitié.
+
+Mais il est mort; et ce que sa pauvre tête brûlante n’aurait pu faire,
+son cadavre l’a réussi. Nous savons comment ses fidèles se partagèrent
+ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent d’un mort qui, tout de
+même, s’en était allé sans avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef
+de secte sans le savoir, mais il l’est devenu; le poison qu’il portait
+en lui ne serait jamais sorti, mais un coup d’apoplexie a mis le
+malheureux homme à terre, et des fanatiques, en dispersant ses cendres,
+ont jeté son venin à tous les vents. Alors, son pitoyable ami, il fallut
+bien que Vincent le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât comme
+perfides des paroles qui n’étaient vraiment qu’aventureuses et
+n’auraient jamais fait tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.
+
+Notez que je ne prétends pas établir d’abord que Saint-Cyran était un
+pauvre homme, et tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était
+intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je sais que Vincent était
+très intelligent; je pense alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé
+n’a pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être bien redoutable.
+Je ne plaide pas pour Vincent. Je requiers incidemment contre l’autre.
+Aux historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient réviser Sainte-Beuve
+et qui feront bien alors de s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de
+peser l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.
+
+ * * * * *
+
+L’Église de France au temps de saint Vincent était donc en plein
+mouvement. Beaucoup de vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant
+et débauché, mais à sa tête une poignée de gens d’élite. Entre ceux-ci,
+les inévitables désaccords qui naissent des différences de tempérament;
+les uns savent, d’autres point, penser et obéir à la fois. On n’en
+finirait pas de nommer les prélats, les religieux, les curés, grands et
+petits, qui ont été au temps de saint Vincent de Paul les bons ouvriers
+de la même tâche apostolique. Nous les trouverons et les saluerons un à
+un au cours de ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans un
+siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, et les mœurs grandissent
+aussitôt, parce que ces souveraines imposent le respect des choses du
+cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi beaucoup de grandes
+mystiques: et comme elles sont filles de France, c’est-à-dire ménagères
+et de bon conseil, elles vont exercer une influence à la fois douce et
+fortifiante sur les grands personnages et les saints de leur entourage.
+Auprès de Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise de Marillac,
+la duchesse d’Aiguillon, Geneviève Goussault, Marie de Polaillon,
+Madeleine de Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, la
+scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, épouse d’Emmanuel, puis la
+marquise de Maignelay, sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, veuve
+de Charles, le frère aîné du général des galères. Celle-là, dont les
+biographes de Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était cachée
+dans un cloître et qu’on ne la voyait pas rue des Petits-Champs, il est
+probable que le parfum de son âme héroïque et si humble hantait pourtant
+la maison où, pendant douze ans, vécut le serviteur de Dieu. Elle ne
+voulait pas qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle eut
+l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs de la ville pour
+savoir s’il entrait vraiment dans les attributions du chef de l’Église
+de l’empêcher de prier dans son coin[6].
+
+ [6] Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de
+ saint Benoît... par la mère de Blemur, _Édition de la Revue
+ Mabillon_, Paris, 1927.
+
+ * * * * *
+
+Sachant comme il était entouré, nous allons maintenant regarder Vincent.
+Nous l’avons laissé au lendemain du sermon de Folleville. C’est en 1617.
+Il a 36 ans. Toutes les terres de Mme de Gondi sont à la disposition de
+ce pêcheur d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de missionnaire.
+Si ardente, que désormais toute autre occupation lui paraît vaine et lui
+devient odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en Bresse. Il
+inaugure là sa carrière charitable; et quand, après quelques mois, il se
+retrouve dans la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le
+bienfaiteur à la fois des paysans que Mme la générale le conviera à
+visiter. Ses progrès dans la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse
+seront d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, c’est-à-dire
+jusqu’en 1625 où sera instituée sa compagnie des prêtres de la Mission,
+il ne sera qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à la tâche, faisant
+de son mieux, mais hors cadre, si l’on peut dire. Il est bien curé de
+Clichy, mais si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de deux cures à
+la fois, ayant pris aussi celle de Châtillon. Il n’est plus abbé de
+Saint-Léonard de Chaulmes: il a résigné cela en 1616, après avoir reçu,
+par les soins des Gondi, un autre bénéfice; on l’avait fait en 1615
+chanoine d’Écouis. Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale
+où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination de ce «M. de Paoul»,
+à qui l’on avait donné la charge de trésorier. Malheureusement le
+trésorier ne parut qu’une fois, pour offrir, selon l’usage, un repas à
+ces messieurs du chapître. D’où protestation des intéressés, car
+l’absence de ce «de Paoul» et de deux autres titulaires qu’on ne voyait
+jamais non plus pourrait bien entraîner «la ruine entière de ladite
+église et fondation.» Emmanuel de Gondi sans doute arrangea l’affaire.
+Deux fois encore dans sa carrière, Vincent recevra des titres, sinon des
+avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de Saint-Nicolas de
+Grosse-Sauve, dans le diocèse de Langres. On ne sait pas du tout comment
+il se défit de cet honneur; en 1626, en tout cas, c’était fini. Il fut
+enfin nommé, en 1643, vicaire général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen.
+Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât un grand nom, celui
+de Richelieu. La fâcheuse vacance, le conseil de Conscience jugea qu’il
+fallait momentanément y pourvoir et Vincent rendit le service de prêter
+son nom quelque temps. Ce ne fut donc pas une «affaire». On a d’ailleurs
+de lui trop de textes durs pour les bénéfices et leurs titulaires. «Nous
+ne pouvons souffrir personne parmi nous, écrivait-il en 1658, qui
+prétende aux bénéfices, et encore moins ceux qui y veulent entrer par
+cette voie, _qui est odieuse_.»
+
+Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une sorte de volontaire pour les
+missions. Mais voici coup sur coup deux événements qui vont le grandir.
+Le 8 février 1619, il est nommé par le roi aumônier général des galères,
+«avec les mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers
+de la marine du Levant.» Le brevet porte que «Sa Majesté, ayant
+compassion desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement
+de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge
+d’aumônier réal à Monsieur Vincent de Paul.» C’est une grande étape dans
+sa vie. Des hommes pareils brisent les cadres ordinaires. Il leur faut
+des emplois à leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins qu’eux-mêmes
+ne les forgent de leurs mains, ce que Vincent commencera de faire un peu
+plus tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons son œuvre
+charitable, de sa compassion pour les galériens et de tout ce qu’il fit
+pour ces pauvres diables. Retenons que le général des galères a su
+promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul coup, à un rang considérable.
+La charge d’aumônier de prison n’a jamais été très enviée; ici
+l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de galérien donnaient à la
+fonction nouvelle une majesté tragique; et puis l’élu devenait le
+premier auxiliaire spirituel d’un immense personnage dans l’État, le
+chef de la marine, et de quelle somptueuse et féerique marine! L’autre
+événement est de 1622. Au mois de décembre 1618, revenant de Montmirail
+où il a fait pendant trois mois œuvre évangélique et charitable, Vincent
+s’est rencontré à Paris avec François de Sales. Dès le premier contact,
+les deux saints se sont reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier des
+galériens sera fait, à la prière de l’évêque de Genève, supérieur de la
+Visitation. C’était, là aussi, une promotion capitale. Il est toujours
+chez les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, et le voici
+pourvu, à la tête d’un ordre de la plus haute spiritualité, d’un poste
+difficile et précieux, encore ennobli et embaumé par les vertus, les
+ardeurs et le mystique abandon de Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne
+fait son chemin et sans doute est-il voué à de bien plus grands honneurs
+encore. Une seule chose l’intéresse cependant: le secours qu’attendent
+de lui les pauvres gens des campagnes; et, sans trêve, il prêche des
+missions, fonde des charités, se donnant jusqu’à satiété la seule joie
+qui compte, celle de répandre de la lumière et du bonheur autour de soi.
+
+Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres pour le seconder dans une
+tâche pareille. Il les prenait où il pouvait, et Mme de Gondi, le voyant
+faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que ce seul homme avec des
+auxiliaires d’occasion n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer
+une somme importante à une fondation pour une compagnie de prêtres qui
+s’engageraient à évangéliser à perpétuité le peuple des campagnes. Elle
+dit son projet à Vincent, qui, pendant sept années, toujours courant,
+s’enquit comme il put, mais sans succès, d’un homme ou d’un
+établissement qui acceptassent la somme avec la charge. A la fin, les
+Gondi s’avisèrent qu’on cherchait sans doute un peu loin ce qu’on avait
+sous la main. Ils comprenaient au bout de sept fois douze mois que le
+bénéficiaire de la fondation ne pouvait être que Vincent lui-même avec
+des auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger ensemble dans
+une maison qu’on leur donnerait. Alors le général des galères alla
+trouver l’archevêque de Paris, son frère. Le principal d’un collège de
+la rive gauche venait justement de faire connaître qu’il céderait
+volontiers sa place contre une pension de 200 livres. La pension fut
+promise sur-le-champ et, le 1er mars 1624, Vincent de Paul était nommé
+principal du collège des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des
+Bons-Enfants à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre collège du même
+nom, celui du quartier Saint-Honoré, sur la rive droite. L’établissement
+qu’on donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne
+Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à l’emplacement actuel du 2 de la
+rue des Écoles, à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme il y a
+quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé tout contre des remparts, le
+long des fossés Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la ville;
+cette fois c’est dans Paris, proche la porte Saint-Victor, sur la
+paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qu’il va s’installer.
+Entendons-nous. Mme de Gondi ne veut pas perdre son directeur et Vincent
+continuera de loger chez elle. Ce sont les autres qui occuperont en son
+nom le vieux collège. Quels autres? Antoine Portail d’abord; ensuite ce
+prêtre dont nous avons déjà parlé, qui recevait pour sa peine cinquante
+écus par an; et puis ce fut tout pendant les deux premières années.
+
+Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré pour la première fois en
+Sorbonne, au temps où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient
+des loisirs. C’était un jeune clerc natif de Beaucaire, qui étudiait
+alors la théologie et qui, dès le premier regard, fut conquis par ce
+grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une princesse galante, ce
+gascon si attachant, si fin sous sa rude figure. On a dit que Portail
+avait suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable: il avait alors 21 ans.
+Il ne se mit sans doute à son service qu’après avoir reçu la prêtrise,
+c’est-à-dire en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les galériens, puis
+l’employa aux missions. Le pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans
+doute confessait-il et faisait-il le catéchisme; il officiait aussi,
+visitait les malades, administrait les sacrements, bref pourvoyait à
+mille travaux, mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une mission
+à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit pour la première fois un vrai
+sermon. Vincent l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. «Vous
+avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi fit saint Charles. Je vous
+souhaite part à son esprit.» Il paraît qu’en effet saint Charles
+Borromée avait le «trac», et plutôt que de se hisser dans la boîte de
+chêne d’où l’on est assailli par des regards qui convergent de tous les
+coins du temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il pouvait,
+des marches de l’autel. Avec un tel collaborateur et le prêtre à gages,
+on voit la belle part qui restait à Vincent. Portail devait rester aux
+côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils moururent tous les deux en
+1660, mais Portail d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du
+serviteur et s’en allait le dernier, comme il convient.
+
+La comtesse de Joigny--c’est le titre qu’on donnait le plus communément
+à Mme de Gondi--avait offert 45.000 livres. C’est avec le revenu de
+cette somme qu’il fallait vivre et faire des missions gratuites aux
+quatre coins de France. Les bâtiments où s’installèrent les
+collaborateurs de Vincent étaient incommodes et délabrés. Saint Louis
+avait légué au vieux collège 60 livres de rente et l’on avait instruit
+là de tout temps de jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de
+bourses transférées ensuite au collège de Clermont, devenu le lycée
+Louis-le-Grand. Au temps où Vincent en prit possession, l’établissement
+occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, avec jardins, cours,
+préaux, une pauvre chapelle, quelques appartements à l’abandon et, tout
+autour, deux ou trois maisons branlantes. Pour tirer du cadeau qu’on lui
+faisait un bon parti, il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il
+s’en garda bien et nous savons déjà que quand ses deux compagnons s’en
+allaient au travail, ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.
+
+C’est seulement après un an de ce régime que fut passé, en bonne forme,
+entre le général des galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une
+part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat de fondation. Il est
+du 17 août 1625. Quelques-uns de ses termes sont d’une grande beauté.
+C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé cet émouvant papier-là.
+Le style est juridique et vieillot, mais pour dire de bien belles
+choses, que cette forme rend plus savoureuses. Les époux fondateurs
+déclarent en commençant qu’ayant plu à Dieu «pourvoir, par sa
+miséricorde infinie, aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent
+dans les villes de ce royaume par quantité de docteurs et religieux, qui
+les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de
+dévotion, il ne reste que ce pauvre peuple de la campagne, qui seul
+demeure comme abandonné.» A quoi il leur semble qu’on pourrait remédier
+«par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine,
+piété et capacité connues, qui voulussent renoncer tant aux conditions
+desdites villes qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église,
+pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son
+diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple,
+allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune,
+prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les
+porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie
+passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière
+que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils ont reçus
+de la main libérale de Dieu.»
+
+Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit d’aller vers ceux qui
+sont à l’abandon et de renoncer, pour cette œuvre de charité, à tout
+honneur, avantage ou bénéfice. Le document trace en quelques lignes tout
+le règlement de la communauté nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas
+écrit cette page importante à la hâte; le fait est qu’il l’a si bien
+conçue et rédigée qu’aujourd’hui encore les prêtres de la Mission
+pourraient, sans rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en
+tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout l’essentiel était
+prévu: vie en commun sous l’autorité de Vincent et, après lui, d’un
+supérieur élu à la pluralité des voix pour trois ans ou «pour tel autre
+temps» qu’on jugera convenable; point de charges, bénéfices ou dignités
+ecclésiastiques: le supérieur peut tout au plus accepter une cure pour
+un missionnaire, si on le lui demande expressément et que celui-ci ait
+servi dans la compagnie au moins pendant huit ans; on fait les missions
+gratis; défense de prêcher ou d’administrer les sacrements dans les
+lieux où il y a un archevêché, un évêché ou un établissement religieux;
+mission de cinq ans en cinq ans dans toutes les terres des Gondi;
+assistance spirituelle aux forçats; après un mois de travaux dans les
+campagnes, on se repose, on se recueille pendant trois ou quatre jours,
+puis on consacre une douzaine d’autres jours à la préparation de la
+campagne suivante; en juillet, en août et septembre, les paysans sont
+occupés aux champs et on les laisse tranquilles; pendant ce temps on
+s’adonne à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on aide çà et là
+les curés qui ont besoin de renfort.
+
+Deux mois après avoir signé cet acte, dans lequel, bien entendu, elle
+n’avait pas omis de fixer en sa propre maison de la rue Pavée la
+résidence du nouveau supérieur, ce qui était tout de même un peu fort,
+Mme de Gondi rendait l’âme. Le général des galères trouva dans le
+testament de la défunte, avec de nouvelles libéralités pour Vincent, le
+vœu ardent que son mari et ses fils ne permissent jamais au saint homme
+de s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, qui fut de partir
+lui-même. Il décida d’entrer à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa
+belle maison, ce dont fut bien aise le principal des Bons-Enfants, qui
+courut retrouver aux fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son
+compagnon.
+
+Car c’étaient toujours ces deux-là seulement qui constituaient avec lui
+la compagnie nouvelle. Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne
+renouvela pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, qu’on avait
+beaucoup vus en Picardie, avaient fait dans cette province deux
+conquêtes, et Vincent vit venir à lui fort à propos, dans l’été de 1636,
+François du Coudray et Jean de la Salle, prêtres du diocèse d’Amiens.
+L’archevêque de Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément à la
+fondation des Gondi. Il était temps qu’elle prît corps et que la
+communauté se recrutât. Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux
+venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, par lequel ces quatre
+serviteurs de Dieu se liaient à jamais les uns aux autres. Restait à
+obtenir l’agrément du roi, qui fut donné, en fort bons termes, par
+lettres patentes datées de mai 1627, et celui du pape; mais c’est ici
+que les choses manquèrent de se gâter.
+
+Vincent, avant de se tourner vers Rome, s’était mis en règle de toutes
+façons. Il avait résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné
+Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à ses frères et sœurs tous ses
+biens, notamment une créance qu’il avait sur eux et une métairie; enfin,
+le 8 septembre 1627, il avait, au profit de la congrégation de la
+Mission, dûment autorisée par Louis XIII à posséder, renoncé à ses
+droits personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, biens et
+charges, passait de ses mains au fonds commun.
+
+En juin 1628, il adressa au pape une supplique et se fit fortement
+appuyer par le nonce et par le roi. Le 22 août, la supplique était
+rejetée par la Propagande, en séance plénière, le pape présent. L’échec
+était cuisant. Tout ce que Rome était disposée à permettre, c’était une
+société de vingt à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, ni
+confrérie, qui travaillerait en France seulement et sous la direction
+des ordinaires. Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, qui
+avait légèrement retouché sa supplique, en avait envoyé un second
+exemplaire au Saint-Siège: d’où nouvel examen et nouvel échec, aussi
+radical. «La Sacrée Congrégation a jugé que la demande devait être
+complètement rejetée»: voilà tout ce qui fut répondu au saint homme.
+
+C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir si, dans l’orage, il
+était solide sur ses jarrets. A Rome, quartier général de l’Église, on
+décide; et, comme dans tous les états majors, comme auprès de tous les
+chefs, c’est aux intéressés d’apporter les éléments sur lesquels le
+commandement prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, échappe à
+beaucoup de gens. On oublie que pour avoir raison, même au Vatican, il
+ne suffit pas en effet d’avoir raison: il faut le faire savoir, éclairer
+les juges, contrebattre les faux rapports, bref se mêler, soi-même ou
+par des mandataires présents et agissants, de son affaire, de ses
+affaires. C’est vrai pour les intérêts d’état; ce l’est aussi pour ceux
+des particuliers. Vincent, aux heures graves, consultait la Providence;
+mais il se consultait aussi lui-même, sachant qu’il faut quelquefois
+gagner, en se débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu conclure
+avec nonchalance qu’évidemment ses projets n’avaient point l’agrément du
+Très-Haut, puisque son représentant sur la terre n’y prenait pas garde.
+Il n’eut pas un instant cette idée-là. Tout venait d’une erreur, non du
+pape, mais de lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était
+d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, capable de déjouer n’importe
+quelles manœuvres et de parler haut, car c’est ainsi seulement qu’on est
+entendu. C’est du Coudray qui fut choisi pour ce rôle, où, sans doute,
+il excella, car, le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de 1632, en
+style romain, le Saint-Père, par sa bulle _Salvatoris Nostri_ accordait
+tout ce qu’on lui demandait.
+
+Vincent avait envoyé à son délégué des instructions fermes comme du bon
+acier: «Vous devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, que le
+pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à son
+salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette
+nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible
+pour y mettre ordre.» Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres
+précis: «Pour ce faire, il faut vivre en congrégation et observer cinq
+choses comme fondamentales de ce dessein.» Il les énumère brièvement et
+nous n’en relèverons qu’une, la dernière: «5º, que le supérieur de la
+compagnie ait l’entière direction d’icelle.» Voilà qui est parler. Il
+conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un homme en plein
+mouvement, dont les ordres sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse:
+«Ces cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales de cette
+congrégation. Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que
+l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires.
+Baste pour les paroles! mais pour la substance, _il faut qu’elle demeure
+entière;... tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues
+années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience_.»
+
+Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le rencontrer tout à l’heure dans
+une autre affaire au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur en
+Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. Car Vincent connaissait
+toutes les bonnes adresses. Il avait demandé à Bérulle des leçons de
+sainteté; la sagesse, c’était à des théologiens patentés de la lui
+fournir. La Sorbonne lui était familière, car je n’ai pas dit encore
+que, vers 1623, tout en courant les terres des Gondi, il avait trouvé
+moyen, en ses jours de répit, de conquérir le titre de licencié en droit
+canon de l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion qu’il remarqua
+André Duval ou fut remarqué par celui-ci? Le fait est que vers le temps
+où il fondait la Mission, il était devenu le pénitent de cet homme de
+science et de jugement.
+
+Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans l’affaire du prieuré de
+Saint-Lazare. Ce que je vais raconter se passait au moment même des
+débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur la paroisse
+Saint-Laurent, au lieu même où se trouve pour quelque temps encore la
+prison des femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie ou
+léproserie, vaste enclos de plus de 40 hectares. On cultivait le blé,
+l’orge, la luzerne dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix de
+Saint-André, par le boulevard Magenta et la rue Lafayette. Pour se faire
+une idée de l’importance du domaine, il faut tracer un quadrilatère
+entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue de Paradis au sud, le
+faubourg Saint-Denis à l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On
+englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, l’hôpital
+Lariboisière, la prison que nous savons et, bien au milieu, une église
+paroissiale de construction moderne, à laquelle il était inévitable,
+après ce que nous allons apprendre, qu’on donnât saint Vincent de Paul
+pour patron. Au XVIIe siècle, ce prieuré comprenait un premier groupe de
+petites habitations situées le long de la rue actuelle du faubourg
+Saint-Denis; chacune avait son jardin; tout au bout, vers le nord, une
+petite chapelle: c’étaient les maisons et la chapelle des lépreux. Au
+sud, entre la rue de Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une
+église avec son cloître, une maison pour les chanoines de Saint-Victor,
+maîtres de ces lieux, une prison, une maison de force pour aliénés, des
+communs, des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, aucun lépreux
+dans les locaux du nord. Dans ceux du sud étaient enfermés trois ou
+quatre pauvres fous et quelques débauchés impénitents. Quant aux
+chanoines, ils étaient huit ou neuf, vivant en communauté. Ces messieurs
+s’entendaient si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que celui-ci,
+dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice contre un autre. C’était un bon
+homme, pas intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. Ayant
+ouï parler de M. Vincent qui commençait, nous verrons pourquoi tout à
+l’heure, de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut l’idée que
+son prieuré conviendrait à souhait à ce prêtre entreprenant. Il l’alla
+donc trouver et prit avec lui, pour cette démarche importante, le curé
+de Saint-Laurent, qui s’appelait M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces
+messieurs «effraya, disent les historiens, l’humilité du saint.» Il
+refusa. Adrien Lebon rentra chez lui, mais, six mois plus tard, fit une
+nouvelle démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, après six autres
+mois d’attente, il obtint, sur des instances devenues plus vives, que
+Vincent consulterait M. Duval. Naturellement Duval fut d’avis que son
+pénitent prît Saint-Lazare; et peu de jours après, les barbichets,
+supérieur en tête, devenaient les «lazaristes» qu’ils sont restés. Cette
+histoire, telle qu’on la présente, ne doit pas être très vraie. On nous
+assure que Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil domaine, se
+mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter que c’était de peur et de
+modestie. Je crois plutôt que c’était de joie. Il est certain que son
+second mouvement fut, par trois fois, de refuser. Mais trois fois,
+voyant entrer dans sa maison cet Adrien Lebon, flanqué du curé de
+Saint-Laurent, il eut un tressaillement qu’on n’a aucune peine à lui
+pardonner, même s’il trahissait son plaisir humain devant le destin
+propice. Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de magnifiques
+ambitions. Pourquoi n’en pas convenir et ne pas le voir comme il était?
+Il s’est montré bien plus franc lui-même que tous ses historiens, quand,
+un jour de 1656, apprenant qu’on proposait à ses frères de la région de
+Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il écrivit à l’un des
+intéressés: «Le bienfait proposé me semble si grand, que je me trouve au
+même état où je me trouvais lorsque feu M. le prieur de Saint-Lazare me
+vint offrir cette maison ici; j’avais les sens interdits comme un homme
+surpris au bruit du canon qu’on tire proche de lui sans qu’il y pense;
+il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai sans
+parole, si fort étonné d’une telle proposition que lui-même, s’en
+apercevant, me dit: «Quoi! vous tremblez!» Oui, mon cher frère, celle
+dont vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet en moi, et je
+n’ose y arrêter ma pensée, lorsque j’ai dans l’esprit la vue de notre
+indignité, sinon pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin
+d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie naissante et chétive
+comme la nôtre.» En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour
+Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité: on tremble de
+plaisir. C’était trop de bonheur, voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait
+pas beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait en possédait
+probablement pour deux. Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès
+le premier contact, que l’affaire aboutirait.
+
+Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la poigne était robuste, ne le
+lâcha pas. Nous n’allons pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit
+de toutes parts. Il dut plaider, se défendre: il fit vivement face à
+tout, obtint, un à un, tous les titres qui devaient assurer à jamais la
+jouissance des lieux à sa communauté; et sans doute André Duval lui
+fut-il en toutes ces occasions d’un admirable secours; mais tout de même
+cette campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, tambour battant,
+l’a conduite. Une poule sur sa couvée n’a pas l’œil plus vif, les
+membres plus tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait
+quelquefois, le saint homme, à faire les pas en avant qui devaient peu à
+peu le conduire à la grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune
+aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, la bride lâchée, ne se
+posséderait plus. Il s’imposait alors un frein brutal. Sa timidité,
+c’était le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.
+
+Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour les grandes bâtisses de
+Saint-Lazare? Disons tout de suite que Vincent garda les deux: il en
+avait besoin. Comme toujours, c’était un événement fortuit qui avait
+tout à coup empli et fait déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec
+Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande valeur, qui devait aller
+un jour jusqu’à disputer le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon
+s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est d’Abelly que nous
+tenons l’histoire, mais désormais ce témoin-là nous sera moins suspect,
+car il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même ou dont il a
+vraiment pu contrôler l’exactitude. Potier se réveilla donc ou plutôt
+ouvrit les yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, «mais qu’il
+venait de penser quel serait le moyen le plus court et le plus assuré
+pour bien dresser et préparer les prétendants aux saints ordres; et
+qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire venir chez lui et de
+les y retenir quelques jours pendant lesquels on leur ferait faire
+quelques exercices convenables pour les informer des choses qu’ils
+devaient savoir et des vertus qu’ils devaient pratiquer.»--«Cette pensée
+vient de Dieu.» lui répondit Vincent. Et tous deux, dans le fond du
+carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ des projets. Le prélat chargea
+le missionnaire, qu’il savait débrouillard, de tracer un programme, de
+choisir les sujets des entretiens, et le pria de revenir à Beauvais
+quinze ou vingt jours avant l’ordination de septembre. A la date fixée,
+Vincent arriva, escorté de deux docteurs en Sorbonne, Louis Messier et
+Jérôme Duchesne. L’évêque prononça le discours d’ouverture et les trois
+autres haranguèrent tour à tour les ordinands, puis on exerça les futurs
+prêtres aux cérémonies, à l’administration des sacrements et, comme en
+toute retraite, on termina par la confession générale. Comme toujours
+aussi quand M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde voulut
+dire ses péchés, tout le monde y compris l’un des prédicateurs, Jérôme
+Duchesne.
+
+Bien désagréable pour la modestie du saint homme, ce dernier détail,
+mais fort heureux pour le clergé de ce temps-là; car ce qui avait si
+bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous la conduite du même
+apôtre merveilleux, on le devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris.
+Potier en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant Vincent mieux
+que personne, acquiesça, mais pas tout de suite. C’est seulement le 21
+février 1631, que cet archevêque publia un mandement prescrivant à tous
+les clercs de son diocèse qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de
+se présenter au collège des Bons-Enfants «quinze jours auparavant pour
+être interrogés et instruits gratuitement de leurs obligations et des
+fonctions de leurs ordres.» Dès ce jour, tous les ordinands de Paris
+passèrent en les mains de M. Vincent, ou, quand il était absent, en
+celles de ses missionnaires. La retraite durait onze jours. C’est peu de
+temps pour rendre égales à leur redoutable dignité des âmes destinées au
+sacerdoce, mais c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait.
+Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant montré un prélat
+plein de zèle en exigeant que les ordinands de son diocèse vinssent, la
+veille de l’ordination à trois heures, entendre un sermon et fissent
+ensuite une confession générale. Il faut croire d’ailleurs que la
+soumission de ces messieurs à cette double obligation ne rassurait le
+prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans la nuit des visiteurs aux
+lieux où les clercs étaient logés; et l’on ne rayait pas pour jamais, on
+ajournait seulement à la prochaine ordination, ceux qu’on prenait en
+train de faire la fête. On croit rêver. C’est à tout cela qu’il fallait
+mettre fin. Vincent avait senti le premier jour l’importance de
+l’institution. Il avait eu quelque mérite à se donner de toute son âme à
+la retraite initiale, celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de
+septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait que le pape ne voulait point
+reconnaître sa compagnie de la Mission. Les forts ne sont jamais plus
+ardents qu’aux heures où tout paraît les abandonner. Celui-là, nous
+dirions aujourd’hui qu’il avait «de l’estomac». Il tint contre la
+tempête. Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands de Paris, il
+pourvut si bien à toutes choses, que des diocèses environnants des
+quantités de clercs accoururent, voulant entendre la voix de ce prêtre,
+tout à coup célèbre. Il y avait au début six réunions par an, tantôt aux
+Bons-Enfants, tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une centaine de
+retraitants qu’il fallait loger, nourrir, entretenir pendant près de
+deux semaines. Vincent ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel
+à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres; mais on ne prêchait point
+sans avoir pris connaissance d’un manuscrit intitulé _Entretiens des
+Ordinands_; on trouvait là des indications, auxquelles il fallait se
+soumettre, sur le sujet, l’ordre, le plan des conférences et des leçons.
+Les frais étaient couverts par ces générosités féminines qui jamais ne
+manquèrent à Vincent. Nous verrons comme il avait touché le cœur des
+femmes par son œuvre charitable. Quand elles virent cet ami des pauvres
+s’adonner à la tâche principale, le relèvement du clergé, elles
+accoururent. La présidente de Herse se chargea de tous les frais des
+réunions pendant cinq ans; Anne d’Autriche, que ses dames d’honneur
+avaient conduite un jour aux exercices, s’engagea pour les cinq années
+suivantes; la marquise de Maignelay, sœur des Gondi, donna par testament
+dix-huit mille livres pour la nourriture des ordinands. Bientôt, à
+l’exemple de celui de Paris, d’autres archevêques, d’autres évêques
+prescrivirent de semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on
+s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions ou prêtât ses
+missionnaires. Ce que devait être la maison de Saint-Lazare les jours de
+retraite, on ne peut pas facilement s’en faire l’idée, car rien ne
+subsiste des bâtiments d’alors. Il est bien probable que tout cela
+n’était pas très confortable et qu’on avait dû, pour tant de monde,
+créer des installations de fortune. Mais l’ordre régnait, soyons-en
+sûrs, le silence aussi, et la bonne humeur; car le maître était là, qui
+veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait qu’on fût heureux
+sous son toit. Quand les ordinands arrivaient le premier soir, il
+exigeait qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour les attendre
+et les conduire à leur chambre. Lui-même, nous dit-on, allait parfois
+au-devant d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait dans les
+couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait pour leur montrer les
+marches de l’escalier afin qu’ils y prissent garde et les quittait
+poliment, avec un bon sourire et son salut.
+
+Le résultat fut considérable. «Il faut que vous sachiez, écrivait le
+saint à son fidèle du Coudray en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de
+donner une bénédiction toute particulière, et qui n’est pas imaginable,
+aux exercices de nos ordinands; tous ceux qui y ont passé, ou la
+plupart, mènent une vie telle que doit être celle de bons et parfaits
+ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs qui sont considérables par
+leur naissance ou par les autres qualités que Dieu a mises en eux,
+lesquels vivent aussi réglés chez eux que nous vivons chez nous, et sont
+autant et même plus intérieurs que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il
+que moi-même. Ils ont leur temps réglé, font oraison mentale, célèbrent
+la sainte messe, font les examens de conscience tous les jours, comme
+nous; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les prisons, où ils
+catéchisent, prêchent, confessent, comme aussi dans les collèges, avec
+des bénédictions très particulières de Dieu. Entre plusieurs autres, il
+y en a douze ou quinze dans Paris qui vivent de la sorte et qui sont
+personnes de condition; ce qui commence à être connu du public.»
+
+En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait ressentir au fond de
+lui. Ce qu’il avait rêvé s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre
+souveraine, Dieu avait permis sa réalisation; et l’ouvrier, c’était lui,
+le paysan de Pouy. C’est très beau, l’humilité. Mais cette vertu-là,
+comme la bravoure, est bien plus noble quand on a dans le cœur le péché
+contraire prêt à sortir et qu’il faut tout le temps étouffer. Etre
+brave, c’est avoir grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent
+humble, c’est un Vincent gonflé de joie pour tant de succès qu’il doit à
+son génie et qui vont le griser; alors il se hâte vers Dieu, entre en
+oraison, regarde le Maître avec amour; et sa joie demeure, mais
+purifiée. Oui, Dieu seul a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre
+homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.
+
+Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de condition, qui mènent
+publiquement dans Paris une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des
+gens qui ont passé par la retraite des ordinands. Ils sont restés
+fidèles aux leçons du maître étourdissant qui, un jour, a passé dans
+leur vie. Ils ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour
+s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu pendant si peu de temps
+l’homme qui a su embraser leurs âmes, ne leur suffit point. Ils
+délèguent l’un d’eux pour demander au saint de les employer selon son
+plaisir. On bâtissait alors rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille,
+la charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, un bijou que nous
+devons à François Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant.
+Vincent était, comme nous savons, le supérieur des Visitandines, qui
+faisaient cette construction. Il répondit aux douze prêtres zélés qu’ils
+feraient une œuvre excellente en prêchant la mission aux maçons et
+charpentiers occupés à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à ce
+travail, quand Vincent leur fit la surprise d’une visite. L’un d’eux lui
+avait, dans l’intervalle, suggéré de faire une sorte de compagnie de ses
+anciens ordinands afin de garder le contact avec eux. Il venait au
+chantier faire part à tous les autres de cette idée, qui naturellement
+les enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion avait lieu à
+Saint-Lazare. Dans une seconde, du 9 juillet, on acheva de se mettre
+d’accord sur ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre aux
+vues du maître, et le 16 du même mois avait lieu la première _conférence
+des mardis_.
+
+Cette institution-là complétait et couronnait la précédente. Il ne
+s’agissait pas, comme on pourrait croire, d’entendre chaque mardi une
+harangue de M. Vincent. C’était une sorte de société qu’on formait entre
+prêtres attentifs à s’améliorer; le moyen était cette réunion
+hebdomadaire, où ils traitaient entre eux, sous la direction du saint ou
+de son délégué, d’un sujet fixé la semaine précédente. Le but, Vincent
+l’a ainsi défini: _s’exciter et s’affectionner à l’exercice des vertus_.
+D’autres avaient bien imaginé de réunir des prêtres pour disputer de
+questions de doctrine. Il nous explique lui-même qu’il a voulu tout
+autre chose, qu’on n’avait pas encore vu jusque-là, «et pour le moins,
+dit-il, je ne l’ai point vu ni ouï dire». Il veut qu’on traite des
+motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur nature, des actes
+qu’elles inspirent, des moyens de s’y entraîner et entretenir et enfin
+des obligations de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu qu’envers le
+prochain. Il n’oublie jamais le prochain. Il n’oublie pas non plus de
+rappeler souvent à ses missionnaires que d’avoir entrepris une pareille
+tâche est un grand honneur. Il en est fier, c’est visible. Mais trop
+intelligent pour faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment,
+plus joli, pour rassasier son âme gourmande. «Il faut, dit-il, que
+j’avoue par ma propre expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien
+qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, que je lis ou que
+je vois, qui me pénètre à l’égal de ces conférences.» Il s’enivre, mais
+c’est du bonheur qu’il fait aux autres.
+
+Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient à certaines règles
+de vie: lever de bon matin, lecture de l’office et d’ouvrages
+spirituels, oraisons, œuvres charitables, examens de conscience,
+retraites périodiques. En somme, ils devaient vivre, chacun chez soi,
+selon l’idéal que Vincent proposait dans sa propre maison à ses
+missionnaires. Il voulait un clergé à son image. Et c’est bien
+l’ascendant de sa personne et de ses vertus qui a réussi cette
+merveille: tout ce qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans le
+diocèse pendant un siècle et demi uni en une sorte de confrérie où
+chacun rivalisait d’élan dans l’ordre spirituel et dans celui de la
+charité. On ne fait pas deux fois une expérience pareille. Des
+institutions comme celle-là, on ne les fabrique pas par décret. Elles
+sont l’œuvre d’un homme; il vaut mieux dire: d’un cœur. C’est parce
+qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du clergé de Paris, le plus
+indépendant du monde, l’un des plus savants et des plus saints, mais le
+moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois bien, s’en flatte
+encore, c’est parce qu’il y avait à Saint-Lazare un aimant irrésistible,
+que ces hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa mort, l’élan
+était pris; et puis son cœur était resté dans la maison et c’est à lui
+qu’on venait encore, qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en
+1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent cinquante ecclésiastiques
+fréquentaient régulièrement les réunions du mardi. Un jour Richelieu
+voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir le supérieur de la
+Mission, l’interrogea et fut si ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le
+saint de lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, avec
+l’indication de ceux qu’il jugeait le plus qualifiés pour l’épiscopat.
+Peu après, tous les candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. A la
+mort du cardinal, Louis XIII demanda à M. Vincent de lui rendre le même
+service, à quoi celui-ci consentit, à condition que le secret fût
+rigoureusement gardé; car il avait institué ses conférences des mardis
+pour faire des saints, pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux
+évêques furent ainsi nommés sur la désignation de celui qui continuait
+de se dire un prêtre ignorant et indigne, bon tout au plus à faire la
+mission de village en village.
+
+Les titres impérissables de Vincent à l’amitié du clergé français, les
+voilà donc. Il a, le premier, veillé sur les clercs à la veille de leur
+ordination; il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de tenir en
+haleine et de guider vers la sainteté tous les prêtres d’un diocèse.
+A-t-il aussi, comme on le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires
+français? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le seul, ni le premier.
+Vers 1636, il avait ouvert aux Bons-Enfants un petit séminaire,
+c’est-à-dire une école pour les enfants qu’on destinait au sacerdoce. Le
+résultat fut pitoyable. Dans ce temps-là, on arrivait au sacerdoce en
+menant la vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes de
+grammaire finies, s’échappaient des maisons sévères où on prétendait les
+enfermer. Vincent continua néanmoins de veiller sur la pépinière qu’il
+avait instituée; mais il avait une autre idée en tête; il voulait de
+grands séminaires diocésains, où l’on ne recevrait que des garçons d’au
+moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement à la
+prêtrise. Ayant fait part de ses vues à Richelieu, celui-ci lui offrit
+mille écus et, le 9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour y
+être logés, nourris et préparés gratuitement au sacerdoce, les douze
+premiers séminaristes,--les douze premiers dans cette maison; car, cette
+année-là justement, Olier ouvrait son séminaire de Vaugirard, les
+Oratoriens créaient celui de Saint-Magloire à Paris et deux autres à
+Rouen et à Toulouse; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, l’année
+précédente, de transformer en établissement diocésain le séminaire
+paroissial qu’il avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
+
+Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut tout de même pas le nommer sans
+s’arrêter un instant pour le saluer. Il était d’une naissance si pauvre,
+nous dit Vincent, «qu’il n’avait pu faire ses études que par le secours
+des écoliers qui lui donnaient quelques morceaux de pain; et même quand
+on en jetait à quelque chien, la faim l’obligeait à courir devant pour
+le prendre.» Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche,
+ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il voyait au clergé de son temps,
+qu’il consacra sa vie à essayer de former des prêtres honorables. Il
+commença avant Vincent; et son entrain, sa passion de bien faire étaient
+tels, qu’il créa vraiment une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents
+prêtres, assurent ses historiens, passèrent par ses mains entre 1631 et
+1644. Il avait une sorte de génie turbulent, et l’histoire de l’Église
+d’alors est remplie de son nom, mais on le trouvait tout de même un peu
+remuant et agressif. Il s’est donné autant de mal que Vincent de Paul et
+a fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est qu’il avait le
+tempérament d’un fanatique et l’autre une âme évangélique, et ce n’est
+pas du tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer pour ses
+intentions, pour le grand bien qu’il a fait, pour son courage aussi, car
+c’était un curé batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé
+d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois tirer son chapeau.
+
+Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années plus tard, à fonder un
+curieux établissement, une sorte de séminaire où il ne recevait que des
+prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de Notre-Dame convint que ceux-ci
+viendraient chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la cathédrale;
+et Vincent, avec le prix des honoraires, les logeait, les nourrissait,
+veillait à leur dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour les
+loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les clercs et les jeunes
+séminaristes qui faisaient là leurs humanités dans une annexe de
+Saint-Lazare, qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. A Saint-Lazare
+aussi furent internés en 1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés
+de nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques fâcheux qui vivaient
+alors à Paris, nous l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses,
+logés en des quartiers mal famés, sachant à peine célébrer, se tenant
+mal à l’autel, allant mendier d’église en église des honoraires de
+messes et demandant sans vergogne la charité aux passants. A la fin ces
+divers services et spécialement l’affluence des ordinands contraignirent
+le supérieur de la Mission à édifier quelque part en son enclos de
+nouveaux bâtiments ayant vingt-trois mètres de façade, neuf de
+profondeur et quatre étages. La duchesse d’Aiguillon avait donné pour
+cela dix mille livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui fait
+part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, ajoute, en propriétaire
+satisfait: «Et nous faisons entourer nos terres de murailles.»
+
+Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les autres diocèses de France,
+Vincent, ses prêtres de la Mission, et les évêques formés par lui
+prirent une part ardente à l’établissement des séminaires. Il y a
+peut-être un peu de mélancolie dans le document qu’on va lire, mais il a
+son prix, parce qu’il nous montre le grand saint attentif à ses émules,
+à des émules quelquefois plus heureux. Il écrit à Guillaume Desdames à
+Varsovie, en juin 1660, bien peu de semaines avant sa mort: «Quelques
+prêtres de Normandie conduits par le Père Eudes, de qui je pense que
+vous avez ouï parler, sont venus faire une mission dans Paris avec une
+bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingt est bien grande, mais
+elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux
+prédications. En même temps un grand nombre d’ecclésiastiques sont
+sortis de Paris pour aller travailler en d’autres villes; les uns sont
+allés à Châteaudun et les autres à Dreux; et tous ont fait des fruits
+qui ne se peuvent exprimer; et à tout cela nous n’avons pas de part,
+parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons
+seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si
+belles et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à d’autres pour
+s’y appliquer comme nous et avec plus de grâce que nous, non seulement
+au fait des missions, mais encore des séminaires, qui se multiplient
+beaucoup en France.»
+
+Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir quelquefois, derrière ce
+très grand saint, un pauvre homme fait comme nous. Il admire et bénit le
+succès des autres, mais il rappelle que c’est lui qui a commencé, et
+cela le console. Voilà un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le
+prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. Une consolation, en
+langage ecclésiastique, c’est une joie, rien autre chose. Sans doute;
+mais ici elle était un peu mêlée d’amertume.
+
+La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il raconte, avec une
+parfaite malice, que d’autres n’ont pas réussi. Il avait à Rome un
+établissement de la Mission et le Saint-Père envoyait là les ordinands
+de la ville éternelle. «Il s’est même trouvé, écrit-il, une compagnie à
+Rome, qui, voyant que le Pape envoyait les ordinands aux pauvres prêtres
+de la Mission, comme on fait à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à
+elle, s’offrant de leur faire faire les exercices; ce qu’elle aurait
+fait sans doute avec succès si Sa Sainteté l’avait jugé à propos.» Ce
+dernier bout de phrase est exquis. Il ajoute bien doucement: «Il y a
+sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs pour l’avancement
+de sa gloire et le salut des âmes.» Il pensait à la fois que ces
+rivaux-là, le Saint-Père les avait très opportunément écartés et que
+c’étaient des religieux bien estimables; car il y a place dans un grand
+cœur pour plusieurs sentiments en même temps; le sien était brûlant et
+toute impureté s’y consumait aussitôt; mais la tête était prompte et
+maligne et voilà pourquoi, ces humaines contradictions en lui, il les a
+exprimées ce jour-là, et si finement.
+
+Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, que nous avons laissés
+depuis leur entrée à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père
+poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient à la leur, bien
+modeste, mais si utile. Pour Vincent lui-même, d’ailleurs, les missions
+étaient toujours la grande, la principale affaire. Un curé du Dauphiné
+l’ayant pressé d’abandonner cette œuvre pour se donner tout entier à
+celle des séminaires, il écrivait: «Ayant plu à Dieu donner une
+approbation universelle aux missions, en sorte que partout chacun
+commence à y prendre goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde
+de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, il me semble qu’il
+faudrait quasi un ange du ciel pour nous persuader que c’est la volonté
+de Dieu qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre un autre qu’on a déjà
+entrepris en divers endroits et qui n’a point réussi.»
+
+A la mort de Vincent, la Mission avait trois résidences à Paris:
+Saint-Lazare, le séminaire Saint-Charles, qui était une dépendance de
+l’établissement principal, et les Bons-Enfants, devenus un séminaire
+placé plus tard sous le vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait
+vingt maisons.
+
+Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut regarder ceux-ci au moment
+où la tourmente révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes
+dirigeaient alors cinquante-deux grands séminaires et huit petits. A
+Paris, la résidence générale était habitée en temps normal par quatre
+cents personnes environ, parmi lesquelles quatre-vingts frères
+coadjuteurs. La tendresse de Vincent pour ces humbles auxiliaires était
+vraiment une jolie chose. «Je pense, disait-il, que ce qui trouble les
+Ordres par les frères vient de ce qu’on les tient trop bas.» Il les
+haranguait souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi leurs
+privilèges. «Vous savez, leur expliquait-il, l’histoire du frère Gilles;
+elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand
+désir d’aimer Dieu. Oh! si j’étais savant, disait-il, oh! si j’étais
+prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu! Et ce saint docteur lui ayant
+dit que, tout frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait
+autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une
+pauvre femmelette le pouvait pareillement,--Quoi! dit-il, un
+pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que
+Bonaventure!--Oui.--Alors ce frère, conclut Vincent, fut transporté de
+joie.» Et il leur expliquait que l’amour des pauvres gens «comme celui
+de Notre-Seigneur, s’exerce dans la souffrance, dans les humiliations,
+dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Le nôtre,
+ajoutait-il, si nous en avons, en quoi paraît-il? Que faisons-nous qui
+approche de ces marques de véritable amour?» Ces pauvres frères, il
+fallait bien qu’il leur donnât du courage, car la maison, toujours
+pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, outre les retraites
+d’ordinands et les conférences des mardis, toutes sortes de retraites,
+ecclésiastiques ou laïques, individuelles ou collectives. Pour
+entretenir une maison pareille et subvenir aux missions, toujours
+gratuites, il fallait beaucoup d’argent. Songez que Vincent n’admettait
+même pas que ses prêtres, allant aux champs, fussent traités par les
+curés, surtout par des curés riches. Et non seulement de grandes
+ressources étaient nécessaires pour Saint-Lazare, mais pour toutes les
+autres résidences. On n’installait une maison en province que si la
+fondation indispensable était d’abord assurée. Vincent trouvait
+d’ailleurs toujours à point nommé le bienfaiteur dont il avait besoin,
+plus souvent la bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple,
+pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu et donna pour celle de
+Rome une somme considérable. C’est elle qui fit attribuer à la
+congrégation de la Mission les consulats d’Alger et de Tunis. C’était
+une femme extraordinaire, digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand
+cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté d’entrer au carmel;
+mais Richelieu, qui ne l’entendait pas ainsi, obtint que le pape lui
+interdît le cloître; il la fit duchesse et l’installa près de lui dans
+les dépendances du Petit-Luxembourg. Elle disposait d’immenses revenus
+et, par son oncle, d’une influence considérable. De telles créatures se
+faisaient naturellement les auxiliaires ardentes du serviteur de Dieu.
+
+Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, portait maintenant son regard
+au delà de la France. Il se souvenait de Rome au temps de sa jeunesse et
+savait que, là-bas aussi, le peuple était à l’abandon, et le clergé,
+pour une bonne part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il conçut le
+projet hardi de fonder un établissement de sa compagnie dans la Ville
+Éternelle. Le succès fut complet, puisque nous savons déjà que les
+ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent bientôt des retraites
+comme à Paris. Après Rome, la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse.
+Ici nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur de Gênes,
+s’étant rendu un jour en une petite vallée corse, du nom de Niolo, avec
+quelques autres prêtres, pour y prêcher la mission, fit à Vincent un
+compte-rendu si remarquable de son voyage, que celui-ci en envoya copie
+à tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en lire une page, qui est
+une merveille. Alors on comprendra vraiment ce qu’étaient les missions,
+quand des fils de saint Vincent les prêchaient.
+
+Blatiron commence ainsi: «Niolo est une vallée d’environ trois lieues de
+long et une demi-lieue de large, entourée de montagnes, dont les accès
+et les chemins pour y aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais
+vus, soit dans les monts pyrénéens ou dans la Savoie; ce qui fait que ce
+lieu là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de
+l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages
+et leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice.»
+
+Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires en campagne.
+Blatiron explique ce qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau
+monde, régulariser les mariages, séparer les concubinaires et les
+incestueux, faire faire pénitence publique aux excommuniés, remettre en
+le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du prochain. C’est que
+justement tous ces Corses n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les
+autres, et, sur cet article, la tâche sera dure.
+
+«Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, fut notre emploi pour
+les réconciliations; et je puis dire que _hoc opus, hic labor_, parce
+que la plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. Nous
+fûmes quinze jours sans y pouvoir rien gagner, sinon qu’un jeune homme
+pardonna à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet dans la
+tête. Tous les autres demeuraient inflexibles dans leurs mauvaises
+dispositions, sans se laisser émouvoir par aucune chose que nous leur
+pussions dire; ce qui n’empêcha pas pourtant que le concours du peuple
+ne fût toujours fort grand aux prédications, que nous continuions, tous
+les jours, matin et soir. Tous les hommes venaient armés à la
+prédication, l’épée au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur
+équipage ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, outre ces
+armes, avaient encore deux pistolets et deux ou trois dagues à la
+ceinture. Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés de haine et
+de désir de vengeance que tout ce qu’on pouvait dire pour les guérir de
+cette étrange passion ne faisait aucune impression sur leurs esprits;
+plusieurs même d’entre eux, lorsque l’on parlait du pardon des ennemis,
+quittaient la prédication, de sorte que nous étions tous fort en peine,
+et moi encore plus que tous les autres, comme étant plus
+particulièrement obligé de traiter ces accommodements.
+
+«Enfin la veille de la communion générale, comme j’achevais la
+prédication, après avoir exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu
+m’inspira de prendre en mains le crucifix que je portais sur moi, et de
+leur dire que ceux qui voudraient pardonner vinssent le baiser; et sur
+cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, qui leur tendait
+les bras, disant que ceux qui baiseraient ce crucifix donneraient une
+marque qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts de se
+réconcilier avec leurs ennemis. A ces paroles, ils commencèrent à
+s’entre-regarder les uns les autres; mais, comme je vis que personne ne
+venait, je fis semblant de me vouloir retirer et je cachais le crucifix,
+me plaignant de la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne
+méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que Notre-Seigneur leur
+offrait. Sur cela, un religieux de la réforme de Saint-François, s’étant
+levé, commença de crier: «O Niolo, O Niolo, tu veux donc être maudit de
+Dieu! Tu ne veux pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen de
+ces missionnaires, qui sont venus de si loin pour ton salut!» Pendant
+que ce bon religieux proférait ces paroles et autres semblables, voilà
+qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le meurtrier était présent
+à cette prédication, vient se prosterner en terre et demande à baiser le
+crucifix et en même temps dit à haute voix: «Qu’un tel s’approche
+(c’était le meurtrier de son neveu) et que je l’embrasse.» Ce qu’ayant
+fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de quelques-uns de ses
+ennemis qui étaient présents; et ces deux furent suivis d’une grande
+multitude d’autres; de façon que pendant l’espace d’une heure et demie,
+on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements; et pour une
+plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par
+écrit, et le notaire en faisait un acte public.
+
+«Le lendemain, qui fut le jour de la communion, il se fit une
+réconciliation générale, et le peuple, après avoir demandé pardon à
+Dieu, le demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement au
+peuple, et le tout se passa avec beaucoup d’édification. Après quoi, je
+demandai s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point réconcilié
+avec ses ennemis; et incontinent se leva un des curés, qui dit que oui,
+et commença d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels,
+s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement qui était exposé, et
+sans aucune résistance ni difficulté s’embrassèrent cordialement les uns
+les autres. O Seigneur, quelle édification à la terre et quelle joie au
+ciel de voir des pères et des mères, qui, pour l’amour de Dieu,
+pardonnaient la mort de leurs enfants; les femmes, de leurs maris; les
+enfants, de leurs pères; les frères et les parents, de leurs plus
+proches; et enfin de voir tant de personnes s’embrasser et pleurer sur
+leurs ennemis! Dans les autres pays, c’est chose assez ordinaire de voir
+pleurer les pénitents aux pieds des confesseurs; mais en Corse, c’est un
+petit miracle.
+
+«Le lendemain de la communion, nous reçûmes lettre qu’il fallait nous
+rendre à la Bastide, où une galère envoyée exprès par le sénat de Gênes
+nous attendait. Nous tardâmes néanmoins encore deux jours, qui furent
+employés fort utilement à faire quelques accommodements qui restaient et
+le mardi se fit une prédication de la persévérance, où il y eut un si
+grand concours de peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là se
+renouvelèrent les promesses et protestations de vouloir mener une vie
+vraiment chrétienne et y persévérer jusques à la mort; et les curés
+promirent hautement d’enseigner le catéchisme et de se rendre plus
+soigneux de leur devoir.
+
+«La pluie qui survint à la fin de la prédication nous empêcha de partir
+ce jour-là; et le soir je m’en allai en un lieu distant d’une petite
+lieue, pour parler à deux personnes qui n’avaient point voulu assister à
+aucune prédication, de peur d’être obligés de pardonner à leurs ennemis
+qui avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été priés par leur curé
+de suspendre au moins l’effet de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils
+m’eussent parlé, ils le firent; et il plût à Notre-Seigneur de leur
+toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils pardonnèrent la mort de ce
+frère. Et le mercredi matin, après les avoir confessés et communiés,
+nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés de plusieurs
+ecclésiastiques et autres principaux du lieu, lesquels, en signe de
+réjouissance et pour une marque de leur reconnaissance pour les petits
+services que nous leur avions rendus, tirèrent quantité de coups de
+leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement.»
+
+Qu’ajouter à cela? Il importe peu que nous énumérions tous les
+établissements qu’ont fondés hors de France et jusqu’en Barbarie, à
+Madagascar, en Chine ou dans les Amériques, Vincent et ses successeurs.
+Nous savons maintenant l’essentiel: l’âme du plus ardent des saints de
+France avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci s’en allaient
+jetant des flammes et purifiant quiconque approchait d’eux.
+
+Des prêtres zélés haranguant avec succès le pauvre peuple des campagnes
+et même celui des villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu
+depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces apôtres de passage est
+dans la qualité de leur éloquence. Ce sont habituellement des hommes
+simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement celui que redoutait
+surtout Vincent: la rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci de
+frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les conduit quelquefois à
+user de procédés un peu gros. Il existe, à l’usage de telles
+prédications tout un magasin d’anecdotes invraisemblables mais
+édifiantes, d’arguments impressionnants quoique fragiles, d’appels à
+diverses passions salutaires, y compris la peur. Les missionnaires qui
+usent de ces moyens et cependant opèrent des conversions sont portés à
+croire à l’excellence de la méthode; et parce que ce sont des justes qui
+font de leur mieux, on scandaliserait peut-être en les critiquant; nous
+les louerons donc, mais davantage celui qui, au XVIIe siècle, avait
+porté d’un seul coup à la perfection un art bien difficile. Vincent
+voulait aussi éveiller les intelligences aux vérités dont Dieu, en
+l’accueillant parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais parce
+que c’étaient des vérités toutes simples, quoique grandes et hautes
+entre toutes, sa méthode était de les exposer avec beaucoup de clarté,
+en usant des mots de la langue familière, comme on explique le
+catéchisme, ou l’histoire, ou les éléments de n’importe quelle science,
+à des enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, les rhéteurs,
+les esprits forts et le diable même sont tout de suite démontés devant
+des raisons toutes nues. Si on les habille, la bataille commence autour
+des oripeaux et l’on n’en finit plus. Dans l’ordre du sentiment, il
+connaissait mieux que personne la nécessité d’ébranler les cœurs après
+avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle; mais il avait sa
+recette personnelle pour émouvoir. C’était toujours la même, et il avait
+pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait de Dieu, de Dieu
+seul, de Dieu toujours. Ce sujet magnifique, il le traitait avec piété,
+mais une piété si fervente que son amour pour le Maître adorable, sa
+charité pour le misérable troupeau sous la houlette divine, il les
+communiquait à tous ceux qui entendaient sa voix si honnête, et voyaient
+la lumière de son visage, le sourire de ses lèvres, la tendresse de son
+regard, les grands gestes de ses mains compatissantes.
+
+La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa vie à la recommander à
+ses prêtres; il a compté sur elle seule pour régénérer le peuple des
+campagnes auquel il s’adressait, pour rendre aussi le clergé à ses
+devoirs.
+
+Méthode souveraine, mais à condition qu’on ait du génie. Il est très
+vrai que le génie est une longue patience; car beaucoup d’hommes
+seraient intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, comme tous les
+saints, a aimé Dieu avec un entêtement génial. Il a répété pendant
+cinquante ans les mêmes choses splendides et touchantes. Il se disait un
+pauvre radoteur et c’est de cette humilité qu’était faite, il le savait
+bien, sa grandeur.
+
+Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses prêtres, il a fait
+jusqu’à sa mort une incroyable dépense d’énergie, de talent et d’amour.
+Il faudrait lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens à ses
+missionnaires; on en a déjà trouvé ici, on en trouvera dans la suite de
+ce livre, quelques beaux passages, mais ce sont des étincelles çà et là,
+quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour clore ce long chapitre, voici
+un texte très court et fort simple. Je le choisis à dessein parce que,
+suivant une expression chère à Vincent, il est sans faste; mais quel
+charme et comme ils étaient heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu
+ces paroles caressantes et si sages: «Vous souvient-il de cette belle
+lecture de table qu’on nous fit hier? Elle nous disait que Dieu cache
+aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux. Et ces jours
+passés, un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité.
+Il ne connaît pas cette vertu, et cependant il la possède; il ne croit
+pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la
+compagnie... S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et
+recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout
+chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à
+l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des
+ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de
+Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de
+Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à
+Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en
+surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot, et
+avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient
+leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc
+était une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être
+autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission,
+que tout le reste. Les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les
+distinguent des hommes charnels: c’est une certaine composition
+extérieure, humble, recolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils
+ont au-dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les
+considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne
+les regarde jamais sans en être touché. Les peintres, dans les images
+des saints, nous les représentent environnés de rayons; c’est que les
+justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière
+au dehors, qui n’est propre qu’à eux.»
+
+N’est-ce point charmant? Un autre jour, il a dit mieux encore. Il
+parlait d’un frère qui venait de mourir et dont chacun pensait grand
+bien. La cloche étant près de sonner, il dut abréger. «Ah! s’écria-t-il,
+si les vertus pouvaient se voir comme on voit les plantes qui poussent
+de la terre!»
+
+Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler ainsi tous les jours, ses
+missionnaires aient cultivé de belles vertus dans leurs âmes, pour lui
+donner la joie de les regarder pousser.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES SERVANTES DES PAUVRES
+
+
+J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de Paul avait choisi qu’on
+l’appelât familièrement M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait
+observer au religieux qui est aujourd’hui le plus savant historien du
+fondateur de la Mission que lui-même était connu sous le nom de M. Coste
+et qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire M. Pierre. Ainsi
+des autres de son ordre, qui se font, comme nous tous, désigner par leur
+nom patronymique. Tous les amis de la mémoire de Vincent, les morts et
+les vivants, m’ont fait la même réponse, celle que je ne voulais pas,
+car je la crois mauvaise: c’est par humilité. On suppose que Vincent a
+voulu qu’on le traitât comme on fait les serviteurs, à quoi il faut
+riposter qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et non M. Baptiste.
+On a pensé aussi que son nom à particule le gênait; mais il avait résolu
+la difficulté en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas qu’il ait
+vraiment craint de tirer vanité d’une si petite chose. Elle pouvait lui
+donner de l’ennui, l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient nommer
+pour la première fois que cette particule-là n’en était pas une ou
+n’indiquait point qu’il eût de la naissance; et je crois qu’en effet il
+a pu lui sembler plus commode de couper court en priant qu’on dît M.
+Vincent, sans plus. Commodité, si on veut; mais pas humilité. Et
+j’aperçois peut-être autre chose. On appelle le premier venu par son nom
+et les amis par leur prénom. Vincent avait naturellement du goût pour
+l’amitié des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour être payé de
+retour, il était capable, nous l’avons déjà vu, de coquetterie. Je ne
+dis pas qu’il ait prévu la popularité qui s’attacherait au nom si
+simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité devait venir,
+parce que ce cœur et ce nom s’accordaient. Je crois qu’il était assez
+fin pour avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près de la foule. Et
+puis son âme était fraîche et pleine de poésie: c’est son joli nom
+d’enfant qu’il a voulu garder.
+
+Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. Nous allons parler
+d’une vertu limpide et profonde comme l’eau des sources. Tous les
+enfants ne sont pas charitables et le poète a pu dire que leur âge était
+sans pitié. Mais il n’y a de charité pure que dans les âmes neuves.
+C’est un don de Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille: nous le gaspillons
+presque tous. Les illusions aussi viennent de Dieu, et la plupart
+dispersent ce trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, a découvert
+l’humanité quand il était petit. Il l’a même un peu mieux vue que vous
+ou moi, car il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la
+meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, la misère, la
+bassesse des créatures, une pitié qui a labouré son cœur malléable; mais
+peu à peu les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, à ce
+rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout le temps son âme des premiers
+jours.
+
+A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs étaient dures. On avait
+pris coutume de se désintéresser de la souffrance d’autrui. On avait
+fait tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, la sensibilité de
+leurs années enfantines, le premier acte des hommes était de s’en
+défaire, et violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide XVIIe
+siècle, la France, tout enivrée de gloire, toute à ses héros, à ses
+grands, avait laissé les petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque
+Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le redressement seul, face
+à l’orgueil, à l’étourderie, à l’égoïsme de tous les autres,--je parle
+des hommes; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, mais sans pouvoir.
+
+Quand Emmanuel de Gondi parlait devant Vincent des galères dont il avait
+le commandement, celui-ci admirait sans doute que le roi eût ces
+fastueux et puissants bâtiments à son service, mais il pensait aussi aux
+galériens. En cela, il était très original. Nous sommes un peu meilleurs
+aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce petit pâtre des environs
+de Dax qui a commencé. Un jour, il demanda à visiter les forçats dans
+leurs cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il arrivait qu’on en
+gardât à Paris. Vincent vit là une chose horrible. Des locaux humides et
+noirs, des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, des plaies, des
+immondices, de la puanteur, des blasphèmes: il fut épouvanté. Il courut
+dire à Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait mal qu’on pût
+se soucier d’êtres pareils: c’était du déchet. Vincent répondit que
+c’étaient des hommes et qu’il fallait les aimer: il avait appris cela
+tout petit dans son catéchisme, et s’en souvenait. Ce n’est pas
+difficile d’avoir du génie: il ne s’agit que de garder son bagage en
+grandissant. Gondi avait jeté du lest comme tout le monde. Il convint ce
+jour-là qu’il avait trouvé son maître et donna à cet aumônier si humain
+toutes facilités pour s’occuper à son gré de ses amis les galériens. A
+force de patience, de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de
+fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un chapelain des Gondi,
+Belin, à assainir les cachots, et puis les corps, et finalement les
+cœurs. Il fit merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous le
+savons déjà, le titre et la charge d’aumônier général des galères.
+
+Alors il inspecta les ports et notamment accompagna plusieurs fois
+Emmanuel de Gondi à Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les
+épaules nues pour la caresse du fouet, les corps enchaînés, les visages
+crispés par le désespoir ou par la haine; on lui avoua que tous
+n’étaient pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et qu’on les
+prenait où on pouvait, quelquefois parmi de pauvres diables, coupables
+d’un médiocre larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux qu’il pût,
+il adoucit les maux de ces misérables, et tâcha de les consoler. On a
+raconté qu’un jour il avait pris la place d’un forçat: c’est une belle
+histoire romantique, mais qui ne tient pas debout; et quoique de pieux
+témoins soient venus dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient
+entendue de personnes dignes de foi, nous serons des amis avisés du
+saint et de sa gloire vraie, qui est si belle, en ne nous arrêtant pas à
+des ragots. Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode
+édifiante et la méthode historique, c’est la seconde qui est sainte. La
+pitié de M. Vincent pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident
+dans sa carrière charitable. Pris bientôt par tant d’autres œuvres, il
+dut laisser à de moins occupés la tâche commencée, et nous verrons
+notamment qu’à son heure la compagnie du Saint-Sacrement a fait beaucoup
+pour les forçats, créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi
+témoignage à l’initiative du saint. La fonction d’aumônier général des
+galères, tant qu’il y aurait des rameurs dans les bâtiments du roi,
+devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester aux mains des
+supérieurs de la Mission, successeurs de Vincent.
+
+ * * * * *
+
+Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, trois créations
+charitables essentielles, nées l’une après l’autre et l’une de l’autre,
+mais très distinctes: ce sont les _Charités_, les _Filles de la
+Charité_, les _Dames de la Charité_.
+
+La première _Charité_, surgit à Châtillon-les-Dombes, nous le savons
+déjà, le 23 août 1617, trois jours après le sermon fameux qui avait
+poussé les dames de la ville, toutes ensemble, d’un seul élan, vers la
+maison d’une famille abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de ne
+pas se presser, mais il savait faire vite quand il voulait. On a
+retrouvé, au milieu du siècle dernier, dans les archives de la mairie de
+Châtillon, le procès-verbal de la réunion du 23 août. Il est en entier
+de la main du saint qui, dès ce jour, vous l’allez voir, avait réglé
+tout l’essentiel.
+
+ Jésus, Maria.
+
+ Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+
+ Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six cent dix-sept, les dames
+ sousnommées se sont charitablement associées pour assister les pauvres
+ malades de la présente ville de Châtillon, chacune à leur tour, ayant,
+ d’un commun accord, résolu entre elles qu’une d’icelles prendra le
+ soin un jour entier seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par
+ ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles se proposent deux
+ fins, à savoir: d’aider le corps et l’âme; le corps en le nourrissant
+ et en le faisant médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux
+ qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront. Et pource
+ que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses
+ d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la
+ gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne
+ et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre
+ un soin spécial, comme aussi saint Martin et saint André, vrais
+ exemples de charité, patrons dudit Châtillon; et commenceront, Dieu
+ aidant, à travailler au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint
+ Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.
+
+ Premièrement, Mme la Châtelaine pour son jour; Mlle de Brie pour le
+ sien;
+
+ La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières;
+
+ Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost;
+
+ La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude Bouchour;
+
+ Une des filles de la dame Perra;
+
+ La dame Colette;
+
+ Et enfin Mlle de la Chassaigne; après laquelle Mme la Châtelaine
+ commencera à prendre le même soin pour un autre jour, et ainsi les
+ autres alternativement, selon l’ordre susdit, se réservant que, quand
+ quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque juste occasion, vaquer à ce
+ saint exercice en son jour, elle avertira ou fera avertir, le jour
+ auparavant, celle qui la suit, de cette sienne impuissance afin
+ qu’elle entre en sa place, prenant le soin des pauvres pour le même
+ jour; ce qu’elle ne devra refuser de faire si elle en a le moyen, par
+ ce qu’en ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le jour
+ d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon l’ordre susdit.
+ Lequel ordre il faut journellement supplier Notre Bon Jésus vouloir
+ maintenir, et combler de ses bénédictions divines tous ceux et celles
+ qui travailleront de leurs mains, ou contribueront de leurs facultés
+ pour le maintien d’icelui; comme, sans doute, il fera, puisque c’est
+ lui-même qui nous assure par sa propre bouche que ce seront ceux qui
+ soulageront les pauvres qui entendront, au grand redoutable jour du
+ jugement, cette sienne si douce et agréable voix: «Venez, les bénis de
+ Mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le
+ commencement du monde»; et qu’au contraire ceux qui n’en auront point
+ eu aucun soin seront repoussés de lui avec ces autres tant dures et
+ effroyables paroles: «Maudit, départez-vous de moi; allez au feu
+ éternel qui est préparé au diable et à ses anges.»
+
+ Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur et gloire par tous les
+ siècles des siècles. Ainsi soit-il.
+
+Ce document-là, il fallait le publier dans un livre comme celui-ci.
+C’est l’acte de fondation d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois
+siècles, sur la France et sur le monde, des trésors de bonté. Cet acte
+fut complété, régularisé, rendu définitif et revêtu de toutes les
+approbations de l’Ordinaire aux mois de novembre et décembre suivants.
+On possède les pièces dressées à cet effet. Elles sont curieuses et
+voici, par exemple, ce qu’on y trouve. «La confrérie s’appellera la
+_Confrérie de la Charité_, à l’imitation de l’hôpital de la charité de
+Rome; et les personnes dont elle sera principalement composée,
+_servantes des pauvres_ ou _de la Charité_». Il y aura vingt servantes
+des pauvres seulement «afin que la confusion ne se glisse dans la
+confrérie par la multitude.» On espère qu’il se fera des fondations en
+faveur de ladite confrérie, mais comme «ce n’est pas le propre des
+femmes d’avoir seules le maniement d’icelles» les servantes des pauvres
+éliront un procureur, prêtre ou bourgeois «vertueux, affectionné au bien
+des pauvres et non guère embarrassé aux affaires temporelles.» Chaque
+année, à la pluralité des voix, seront élues une prieure «que les autres
+aimeront, respecteront comme une mère et lui obéiront» et deux
+assistantes, dont l’une aura le titre de sous-prieure et l’autre de
+trésorière. La prieure désignera pour être soignés par la confrérie «les
+malades vraiment pauvres, et non ceux qui ont moyen de se soulager.» Le
+règlement ajoute: «Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira
+celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent; et
+la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise
+blanche, afin que, si ainsi est, elle lui en porte une de ladite
+confrérie.»
+
+Hors les vingt servantes des pauvres, prises parmi les femmes de la
+ville, «tant veuves, mariées que filles», la confrérie «fera choix de
+deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion», qui s’appelleront
+_gardes_ des pauvres malades. On les paiera «honnêtement». Elles feront,
+si j’ai bien compris, les corvées, notamment la veillée des grands
+malades, et participeront d’ailleurs «aux indulgences et assisteront aux
+assemblées». On ajoute qu’elles n’y auront point voix délibératrice,
+mais elles venaient: il y avait tout de même en ce temps-là, dans les
+rapports de peuple à maître, une cordialité, une bonhomie qui sont
+perdues. En somme, ces Charités sont des associations pour la garde et
+le soin des malades à domicile. «Chacune desdites servantes des pauvres,
+prescrit le règlement, apprêtera leur manger et les servira un jour
+entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis
+l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur
+réception, jusques à la dernière venue... Celle qui sera de jour, ayant
+pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en
+son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant
+les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le
+lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du
+pain, fera laver les mains aux malades et dira le _Benedicite_, trempera
+le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant
+le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à
+manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour,
+comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait
+à lui-même le bien qu’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits
+mots de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est
+fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et
+l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le
+laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se
+ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et
+de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus
+longtemps.» On avouera que voilà une recommandation ingénieuse et
+charmante. Les grands génies sont toujours des hommes de détail. Ils
+voient grand, mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons
+s’ils étaient bien traités, les malades de M. Vincent. Chacun,
+prescrit-il, «aura autant de pain qu’il lui en faudra, quelque poule
+bouillie pour leur dîner--elles étaient moins cher alors
+qu’aujourd’hui;--on leur mettra leur viande en hachis au souper deux ou
+trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de
+vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. Ils auront, le
+vendredi, samedi et autres jours d’abstinence, deux œufs avec le potage
+et une petite tranche de beurre pour leur dîner et autant pour leur
+souper, accommodant les œufs selon leur appétit. Que s’il se trouve du
+poisson à quelque honnête prix, l’on leur en donnera seulement au
+dîner.» Suivent les plus pressantes recommandations sur la mission
+spirituelle des servantes des pauvres, qui devront «disposer à mieux
+vivre ceux qui guériront et à bien mourir» les autres et «prieront
+souvent Dieu pour cela et feront quelques petites élévations de cœur
+pour cet effet.» Il est aussi question des assemblées mensuelles, à la
+fin desquelles les membres de la confrérie «s’admonesteront
+charitablement des fautes survenues au service des pauvres, le tout
+néanmoins sans bruit et avec le moins de paroles que faire se pourra».
+Il se défiait de la langue des femmes; et pensant qu’une recommandation
+aussi générale ne suffirait point, il précisait qu’on donnerait
+seulement «chaque fois demi-heure de temps» pour ce bavardage-là.
+
+Le dernier chapitre de ce précieux document porte un joli titre: _De
+l’exercice de chacune à part soi_. Là, Vincent indique aux femmes zélées
+qui entrent dans la Charité pour soigner des malades que servir les
+pauvres est bien, mais qu’on n’est point digne de cet honneur sans une
+vie personnelle exemplaire. «Le réveil, dit-il, se commencera par
+l’invocation de Notre-Seigneur.» Il prescrit plusieurs pratiques de
+piété, très simples et brèves, «et après, dit-il, ouïront la sainte
+messe, si elles ont la commodité.» Puis, se souvenant «de la modestie
+avec laquelle le Fils de Dieu accomplissait ses actions sur terre...
+feront les leurs avec modestie et tranquillité.» Il n’aimait pas les
+agitées. «Celles qui sauront lire, ajoute-t-il, liront chaque jour
+posément et attentivement un chapitre du livre de monseigneur l’évêque
+de Genève,--alors vivant--intitulé: _L’Introduction à la vie
+dévote_...», enfin «s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité
+et charité» et, «l’heure du coucher étant venue, elles feront l’examen
+de conscience et diront trois fois le _Pater noster_ et trois fois
+l’_Ave Maria_ et une fois le _De Profundis_ pour les trépassés...»
+
+Ce règlement-là, avec de rares modifications de détail, fut
+successivement adopté, dans les mois, dans les années suivantes, par les
+Charités que fonda Vincent partout où le portait sa vie de missionnaire.
+Il commença par Villepreux, puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce
+moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le savons déjà, François de
+Sales. Ce fut une bénédiction pour tous les deux. L’évêque de Genève a
+cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent a trente-huit ans et
+commence la sienne. Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense avec
+humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent à la suave piété de M. de
+Sales, celui-ci à la sainteté de cet être compatissant. Ils se séparent
+emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire pitié à des étourdis:
+les sages les envieront, car il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on
+s’élève, en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir; il est exact
+que l’orgueil tue et que l’humilité vivifie.
+
+A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une charité mixte. «Les
+hommes, dit le règlement, auront soin des valides et impotents, et les
+femmes des malades seulement.» Il n’aimait pas les mendiants. Ceux-ci
+constituaient d’ailleurs en ce temps-là une insolente corporation,
+indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre les pauvres avec
+ces gens-là. La confrérie avait mission de faire un catalogue de tous
+les miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi des hommes admis
+dans la société, ils couchèrent trois cents noms sur la liste. Ces
+pauvres gens devaient s’assembler chaque dimanche pour entendre la
+messe. On leur distribuait alors du pain et de l’argent à proportion de
+leur misère et du nombre de leurs enfants; en hiver, on donnait aussi du
+bois. Tous ceux qu’on surprenait à mendier dans la semaine étaient
+privés de secours le dimanche suivant. Les vagabonds étaient logés une
+nuit et renvoyés le lendemain avec deux sous. Tout n’a point changé,
+puisque nous avons toujours des hospitalités de nuit, mais on ne donne
+plus les deux sols: on n’oserait. Quant aux pauvres honteux, on les
+assistait «sans éclat».
+
+Pour subvenir aux frais des Charités, chacun versait aux fonds commun.
+Quand la caisse était vide, on avait recours à Vincent; il trouvait les
+mots pour délier les cordons de n’importe quelle bourse; on ne lui
+résistait pas. Il lui venait des idées charmantes. Beaucoup de gens qui
+répugnaient, alors comme aujourd’hui, à donner de l’argent, auraient
+bien fait l’aumône en nature. Alors il prescrivait qu’on prît sur la
+caisse de quoi acheter des brebis, «lesquelles, disait-il, on
+distribuera aux associés, qui feront la charité de les nourrir au profit
+de ladite association, qui plus qui moins, selon leur pouvoir; et les
+fruits--il veut dire la laine--provenant d’icelles brebis seront vendus
+tous les ans, environ la fête de Saint-Jean.» On a trouvé aux archives
+de la Mission un règlement curieux: «L’on donnera aux petits enfants, y
+est-il commandé, aux impotents et aux décrépits ce qu’il leur faudra
+pour vivre par semaine; à ceux qui gagneront une partie de leur vie, la
+compagnie leur donnera l’autre; et pour les jeunes garçons, l’on les
+mettra à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que
+trois ou quatre écus pour chaque apprenti, ou bien l’on dressera une
+manufacture de quelque ouvrage, comme de bas d’estame» c’est-à-dire de
+bas en tricot de laine. Suit tout un règlement de la manufacture, où
+tout est prévu, y compris l’obligation pour les jeunes garçons,
+obligation sous serment en présence de leurs pères et de leurs mères,
+d’enseigner gratis à d’autres pauvres apprentis le métier qu’on leur
+aura appris. Et l’admirable document s’achève sur des mots d’allégresse,
+car ainsi «les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à
+gagner leur vie et assistés en leurs nécessités et finalement les villes
+seront délivrées de plusieurs fainéants, tous vicieux, et méliorés par
+le commerce des ouvrages des pauvres».
+
+Les lazaristes et leur supérieur allaient partout en mission: partout
+surgirent des Charités, à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à
+Villeneuve Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, à Verneuil, dans
+toutes les terres des Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin dans
+la grand’ville elle-même, où l’on en compta plus de quinze, attachées
+chacune à une paroisse.
+
+L’œuvre était belle; elle a été féconde; mais elle demandait à ces
+pauvres étourdis que sont les notables et les gens de bonne volonté des
+villes et des villages un effort que, l’animateur parti, on ne devait
+point soutenir longtemps. Et bientôt vinrent d’horribles années de
+guerre civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent pendant et après
+la Fronde: une œuvre de géant, mais qui le prit tout entier. Les
+Charités, qui souffraient alors, parce que la misère était plus grande
+et les ressources moindres, lui seul aurait pu les sauver.
+
+Il sauva, du moins, l’essentiel: les pauvres et les malades, par une
+autre voie, furent secourus; et, cette fois, la méthode fut si heureuse,
+le règlement si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut de son
+fondateur un tel souffle et de Dieu de telles faveurs, qu’elle n’a cessé
+de croître depuis trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise de
+Marillac, qui devait être la grande ouvrière de cette fondation
+magnifique, se mit sous la direction de M. Vincent; c’est huit ou neuf
+ans plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée par elle et lui
+la _Compagnie des Filles de la Charité_. Et nous voudrions tout de suite
+arrêter notre regard sur cette page, toute parée d’amour et de poésie,
+de la vie de Vincent. Dans l’ordre des dates, celles à qui plus tard on
+devait donner spontanément partout le nom de leur père, les sœurs de
+saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs venues avant la troisième œuvre
+dont il faut aussi que nous parlions, celle des Dames de la Charité.
+Nous allons cependant nous arrêter à ces dernières d’abord; il faut
+garder le plus précieux pour la fin.
+
+ * * * * *
+
+L’institution des _Dames de la Charité_ a été une initiative parisienne.
+Il y avait, nous l’avons vu, des Charités dans Paris, attachées chacune
+à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, une femme riche et
+compatissante, veuve d’Antoine Goussault, en son vivant conseiller du
+Roi et président en la Chambre des Comptes de Paris, eut l’idée d’une
+Charité qui ne secourrait point, comme les autres, les pauvres d’un
+village ou d’un quartier de Paris, mais les malades de l’Hôtel-Dieu. On
+va tout de suite objecter que ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient
+pourvus, et que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour les consoler
+et les entourer de douceur et de piété, des religieuses. Certes, tout le
+monde à l’hôpital occupait son poste, médecins, apothicaires et des
+sœurs Augustines qui faisaient de leur mieux. Mais ce mieux n’allait pas
+loin. Non de leur fait, les pauvres filles; elles suivaient la coutume
+du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. Elles servaient
+messieurs les gouverneurs, qui leur donnaient une tâche accablante dans
+un inextricable taudis; servir les vrais maîtres du lieu, les malades,
+comment l’eussent-elles fait? Seules, des femmes indépendantes disposant
+de vastes ressources, de beaucoup d’autorité et de quelque crédit auprès
+des grands, pouvaient tenter d’introduire un peu de charité dans les
+lieux infects où l’on jetait alors les pauvres gens prêts à mourir. Ce
+n’est pas du premier coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital
+d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits blancs. Au temps de
+saint Vincent, les lits, serrés les uns contre les autres, contenaient
+chacun plusieurs moribonds, quelquefois six malades, trois dans un sens
+et trois dans l’autre. Ce détail-là suffit. On devine le reste.
+
+Mme Goussault fut nommée supérieure de la nouvelle œuvre, qui, sous le
+nom de confrérie des _Dames de la Charité_, prit rapidement une
+importance et un éclat exceptionnels. «Nous en avons fait une depuis
+peu, disait Vincent le 25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts
+dames de haute qualité qui visitent tous les jours, et assistent, quatre
+à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades de gelées, consommés,
+bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, outre leur
+nourriture, que la maison leur fournit, pour disposer ces pauvres gens à
+faire confession générale de leur vie passée... de sorte que cela se
+fait avec une bénédiction particulière de Dieu.»
+
+Cent à cent vingt dames de haute qualité, nous dit Vincent. Cette
+Charité se distinguait de toutes les autres par le nombre de ses
+membres, mais surtout par leur rang. A l’appel de Mme Goussault avaient
+répondu toutes les femmes de cœur de la haute société et c’était le
+temps de la Fronde, où nous savons de quelle trempe étaient les âmes
+féminines. Elle-même, veuve d’un puissant et riche personnage, mère de
+cinq enfants, était sensible et belle. Elle le savait et le dit un jour
+ingénuement à Vincent dans une longue lettre, qui est pleine à la fois
+de candeur, d’abandon, de finesse: «Dimanche, écrit-elle, je me résolus
+d’aller aux pauvres, aux fermes... et interrogeai les enfants... Mon
+Père, cela réussit si parfaitement que Mademoiselle Le Fevre me dit au
+retour y avoir pris très grand plaisir et qu’elle ne savait presque rien
+de tout cela, et m’ajouta: L’on voit bien que vous aimez bien les
+pauvres et que vous êtes à la joie de votre cœur parmi eux. _Vous
+paraissez deux fois plus belle en leur parlant._» Il était assurément
+ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, l’indulgent M. Vincent. Mais
+c’était un homme pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. Il
+avait bien à faire.
+
+La plus précieuse compagne de Mme Goussault dans son labeur charitable
+s’appelait Marie Lumagne; celle-ci avait épousé et bientôt perdu
+François Polaillon et de là vient que nous la connaissons sous le nom de
+Mlle Polaillon. On disait Mme Goussault, parce que Goussault, le mari,
+était seigneur de Souvigny; les femmes dont le conjoint n’avait point de
+naissance, on les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac,
+fondatrice des Filles de la Charité, veuve du sieur Antoine Le Gras, à
+qui nous donnerons tantôt son nom de fille, tantôt celui de Mlle Le
+Gras. Mlle Polaillon avait passé quelque temps à la cour; elle y était
+dame d’honneur de la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants de
+cette princesse. Elle devait plus tard fonder la maison et l’hôpital des
+Filles de la Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui fut le
+premier supérieur de cet institut.
+
+Aucune des femmes qui entourèrent Vincent n’était banale. L’une des plus
+émouvantes devait être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune
+immense et beaucoup de piété; mais elle était difforme. Nul des
+historiens de Vincent ne l’a dit. Ils ont noté, en baissant les yeux,
+qu’elle souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en saurions pas
+plus, sans Vincent lui-même, qui nous dit tout bravement qu’elle avait
+«une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l’autre». Au moins, voilà
+qui est clair et l’on voit mieux ainsi la sainte fille, douce et
+touchante parmi les autres, «unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au
+point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si unie à Dieu que
+celle-là». Il ajoute: «Elle avait coutume d’appeler sa cuisse sa «bénite
+cuisse».
+
+Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à Dieu, par exemple celle de
+Marie des Landes, femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé et
+tout de même un peu inquiet des largesses de sa femme, lui disait: «Vous
+allez nous réduire à la mendicité.» Cette extraordinaire Mme de
+Lamoignon trouvait intéressant de s’exercer à la patience en écoutant
+avec charité les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient
+encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a de bons pauvres et
+d’autres, pas commodes: il faut les servir tous. Elle le savait et
+d’ailleurs s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit à
+regarder du côté des criminels et à fonder, d’accord avec Vincent, une
+_Société pour les prisonniers_, dont on a regret, l’ayant nommée, de ne
+pas parler davantage, mais il faut se borner. Quand elle mourut à
+soixante-quinze ans, on trouva sur son corps une haire et une ceinture
+de fer avec des pointes. Les bonnes gens de Paris, pour garder son corps
+près d’eux dans l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de
+violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, comme elle l’avait
+demandé, chez les Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes autour
+d’un cercueil étaient dans le goût du temps. Tout au fond de la
+Basse-Normandie, à peu près dans le même temps, le peuple se battait
+pour les restes d’une autre femme, Marie des Vallées, de Coutances, la
+sainte amie de ce père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à l’heure les
+succès de missionnaire.
+
+A Mme de Lamoignon succéda, en la confrérie des Dames de la Charité, sa
+fille Madeleine, si bonne que les satires de Boileau, évidemment peu
+charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient l’histoire que je vais
+rapporter après tout le monde et je ne jure point qu’elle soit vraie,
+mais elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à Boileau d’être
+méchant.
+
+--Me permettrez-vous au moins, lui dit le poète, de faire une satire
+contre le Grand Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre
+religion?
+
+--Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, et on doit toujours
+respecter les souverains.
+
+--Eh bien! contre le diable? Ah! vous me permettrez bien de dire du mal
+du diable; il en fait assez.
+
+--Le diable, monsieur, est assez puni, sans que nous nous y mettions;
+occupons-nous seulement de ne dire du mal de personne pour ne pas
+l’aller trouver.
+
+Mais voici des femmes de plus haute qualité encore. Nous avons déjà
+rencontré la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là
+entourait Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans les dernières
+années du saint, elle avait mis à sa disposition des chevaux et un
+carrosse; et voici ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653: «Je ne puis
+assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs de Saint-Lazare
+souffrent que M. Vincent aille travailler à la campagne par la chaleur
+qu’il fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air avec le soleil.
+Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Église
+et pour la Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de la sorte. Ils
+me permettront de les supplier de l’empêcher d’en user ainsi, et de me
+pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller
+quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin.
+L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et
+quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie
+pour manquer à leur donner cet avis.» Elle avait raison, la tendre
+femme; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, qui n’en faisait qu’à
+sa tête; c’était un trésor, Portail le savait bien, mais pas bien
+maniable.
+
+Une autre, Marie de Maupeou, mère du fameux surintendant Fouquet,
+s’intéressait tellement aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea un
+recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de rechercher pour en
+extraire les bons passages. Le titre est prometteur et délicieux.
+_Recueil de Receptes choisies, expérimentées et approuvées contre
+quantité de maux fort communs, tant internes qu’externes, invétérés et
+difficiles à guérir_.
+
+Et voici Mme Seguier, femme du chancelier Pierre Seguier: «Vous faites
+de vos biens, lui disait un obscur poète, un entier sacrifice...»
+
+ Et votre époux étant l’âme de la justice.
+ Vous l’êtes de la charité.
+
+Voici celle que Vincent et Louise de Marillac n’appelleront jamais que
+Mme la Princesse: c’est Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du
+grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente duchesse de
+Longueville. Elle est toute charité. «Une fois, disait Vincent de Paul
+dans une conférence du 25 août 1655, je vis Mme la Princesse, oui, Mme
+la Princesse, aller en vingt-cinq ou trente maisons, visiter les
+pauvres, les consoler, les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle
+était toute je ne sais comment, ses robes toutes crottées jusqu’aux
+genoux. O Sauveur! O Sauveur! O Sauveur! voilà comme ces bonnes dames
+travaillent et suent après les pauvres, et voilà comme faisait saint
+Louis!»
+
+Voici une femme d’archevêque: c’est Marie d’Orléans, qui épousa, le 22
+mai 1657, Henri de Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, quoique
+n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, avait été fait un temps
+archevêque de Reims. Les choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il
+mourut vite et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une fortune
+immense, ce qui ne gâtait rien.
+
+On vit aussi, dans l’entourage féminin de saint Vincent, cette étonnante
+Mme de Miramion, veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize ans; et
+si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin imagina de s’en emparer par la
+force, réussit à l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle proie,
+belle et follement riche, mais dut bientôt convenir que le fol, c’était
+lui et lâcher sa prisonnière. Elle a dit un jour ce mot exquis: «Il me
+semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai pas grand mérite, parce
+que je suis payée dans le moment même.» Louis XIV fit d’elle la
+distributrice de ses aumônes; c’était d’ailleurs une autre Dame de la
+Charité, Mlle de Lamoignon, qui occupait cette précieuse fonction avant
+elle.
+
+Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était si belle qu’on appelait
+_l’Aurore_. D’abord fille d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne
+d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle eut, parce qu’elle
+était franche et endiablée, des difficultés avec Richelieu, avec
+Mazarin, finalement avec la reine. Elle quitta la cour et épousa le
+frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc de Schomberg. Veuve
+après dix ans, n’ayant point d’enfant, la jolie Mme de Schomberg se jeta
+enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la piété, d’où elle tomba
+directement dans cet autre abîme, la charité. On l’appelait la Mère des
+Pauvres.
+
+Une autre Dame de la Charité devint reine. C’est Marie-Louise de
+Gonzague. Celle-là aussi était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV,
+roi de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean Caserini, son frère
+et l’héritier de son trône. Elle avait, à Paris, suivi les réunions des
+Dames de la Charité et entendu souvent les conférences de M. Vincent.
+Elle appela en Pologne des prêtres de la Mission, des Filles de la
+Charité et des Visitandines. Elle a beaucoup correspondu avec Vincent,
+lui envoyant, dans les temps d’horrible détresse qui suivirent la
+Fronde, toutes sortes de largesses; le saint lui répondait avec mille
+prévenances, ne craignant point de forcer un peu la politesse, comme il
+convenait alors, quand on parlait à des rois, à des reines. «L’histoire,
+écrivait-il un jour, nous fait voir une princesse qui filait tous les
+ans le fil qu’il fallait pour ensevelir son corps, mais je ne me
+souviens point d’avoir lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme
+Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses mains au service des pauvres;
+et c’est, madame, ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir aux
+anges et aux âmes bienheureuses avec admiration...» Il me semble que
+nous le prenons là en train de faire sa cour aux grands, le cher homme.
+C’est d’ailleurs charmant; car toutes ces dames, cette princesse, cette
+reine, le comblaient, plutôt comblaient ses pauvres et il fallait bien
+qu’il les remerciât de son mieux. A Marie-Louise de Gonzague, qui
+régnait, le mieux qu’on pût faire, c’étaient des compliments. Un jour
+Mlle Le Gras fut priée de garder quelque temps un petit chien qu’on
+destinait à la reine. Ce précieux animal mit en émoi toute la maison, et
+Vincent comme les autres. «Il aime tellement l’une des sœurs de la
+Charité, écrivait-il à un prêtre de la Mission en Pologne, qu’il ne
+regarde pas seulement les autres, ni qui que ce soit; et dès qu’elle
+sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a point de repos.» Mais
+cet ami des bêtes est aussi un grand saint. Alors voyez comment il finit
+son histoire: «Cette petite créature m’a bien donné de la confusion,
+voyant son unique affection pour celui qui lui donne à manger, me voyant
+si peu uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur et si peu détaché
+de toutes les autres choses.» Le joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il
+fallait aimer un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois jours plus
+tard: «Vous direz à Mlle de Villers que le petit favori daigne commencer
+à me regarder.»
+
+Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu et su s’entourer. Pour faire
+la charité, il faut être deux: un riche et un pauvre. Les pauvres, on
+les voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. Il s’enquit
+alors des riches, vit tout de suite que leurs femmes valaient mieux
+qu’eux. La fondation de la confrérie des Dames de la Charité, ce fut la
+mobilisation nécessaire de quelques immenses fortunes; ce fut celle
+aussi de quelques cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent ceux que
+Vincent portait en lui. Il fallait tout cet incendie, toutes ces âmes
+embrasées, pour réchauffer une société brillante et sans bonté. La
+générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne croit, mais elle dort. Il
+faut la secouer. L’apostolat de la charité, c’est une excitation
+perpétuelle. Vincent a été l’animateur d’exception que demandait une
+époque extraordinaire. Il a redit si souvent les mêmes choses qu’il a
+créé à la fin, au bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde,
+l’amour du prochain, un entraînement et une discipline. Il a cherché
+d’abord des cœurs proches du sien et il les a mis à sa cadence. Chef
+d’orchestre incomparable, mais exigeant, il n’a jamais admis une
+discordance, il a fait des répétitions tous les jours jusqu’à sa mort,
+et sous sa baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du monde, celui
+des hommes et des femmes charitables, dont les paroles sont si saintes
+et les voix si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, les écoute
+avec émoi et les bénit.
+
+Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs eu du mal à trouver,
+pour les femmes zélées qu’il entendait grouper autour de ses pauvres,
+une occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il avait imaginé
+d’ajouter à l’ordinaire des malades une collation, dont se chargeaient
+ces dames. Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient en
+personne, allant de lit en lit. L’idée n’était point mauvaise et les
+pauvres gens qui en bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de
+gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion de femmes de la
+haute société dans les affaires des malades n’était pas du goût de tout
+le monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, sans doute,
+puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais les gouverneurs et tant de gens
+tranquilles qui poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient pas
+beaucoup qu’on en fît une vraie maison du Bon Dieu. Il arriva que,
+groupées pour cette tâche particulière, les Dames de la Charité
+retinrent surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes; et quand,
+un jour, un autre objet s’offrit à leur activité, elles se donnèrent de
+toute leur âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes: c’était
+l’œuvre des _Enfants trouvés_.
+
+On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au temps de Richelieu et dans les
+débuts du règne de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par leurs
+parents dans les rues. Ce n’est pas leur nombre qu’il faut regarder: on
+n’en recueillait alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à quatre
+cents chaque année. Quelques-uns échappaient au malheur. «Dedans la
+grande église de Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans sa
+_Bibliothèque ou Trésor du Droit français_, il y a un bois de lit qui
+tient au pavé, sur lequel, pendant les jours solennels, on met lesdits
+enfants trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, auprès
+duquel sont deux ou trois nourrices et un bassin pour recevoir les
+aumônes des gens de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois
+demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont point d’enfants, en
+s’obligeant de les nourrir et élever comme leurs propres enfants.» Oui,
+de braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les autres petits
+mouraient tous. «Il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante
+ans» a pu dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé quelque part
+en Paris, on le portait à la _Couche_. C’était le nom du refuge d’où on
+l’envoyait en nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux
+petits à chaque bonne femme. On préférait d’ailleurs les vendre. Pour
+huit à vingt sols, n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon ou une
+petite fille. Des misérables se trouvaient toujours là pour enlever
+cette marchandise. Paris était couvert de mendiants comme d’une vermine
+et ces êtres ignobles se procuraient des enfants pour les estropier et
+les montrer aux passants, en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours
+beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici que sur la foi de Vincent
+lui-même, qui va d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique
+de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il disait volontiers, auquel il
+conviait les Dames de la Charité à se dévouer avec lui et comme lui.
+Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées fortement pour ne
+pas céder à mille difficultés qu’elles rencontraient. Il leur parlait
+alors; et c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut entre 1640
+et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait plus de vivres que pour six
+semaines à la maison et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à
+cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses raisons. «_Primo_, parce
+que ces enfants sont en nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes
+obligées d’y pourvoir. _Non pavisti, occidisti._ L’on peut tuer un
+pauvre enfant de deux façons; ou par mort violente, ou en lui refusant
+la nourriture.» La deuxième raison, c’est que Dieu a appelé les Dames de
+la Charité à cette tâche; et il explique par quelles voies il les y a
+conduites. C’est l’histoire en trois lignes des débuts de l’œuvre, et
+nous nous bornerons nous-mêmes à ces trois lignes, qui sont éloquentes
+et suffisent. «Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères; et
+voici l’ordre qu’il y a tenu: 1º il vous a fait rechercher pendant deux
+ou trois ans par messieurs de Notre-Dame; 2º, vous avez fait diverses
+assemblées à cet effet; 3º, vous en avez fait de grandes prières à Dieu;
+4º, vous en avez pris conseil de personnes sages; 5º, vous en avez fait
+un essai; 6º, vous l’avez enfin résolu.»
+
+Il donne maintenant les motifs qui les ont portées à cette résolution.
+Ce sont ceux que nous avons dits, et notamment qu’on vendait les enfants
+«à des gueux huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour
+exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient
+mourir de faim» ou encore «qu’on leur donnait des pilules de laudanum
+pour les faire dormir, qui est un poison.»
+
+Il s’échauffe alors et jette ces mots: «Si vous les abandonnez, que dira
+Dieu, qui vous a appelées à cela? Que dira le roi et le magistrat, qui,
+par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de ces pauvres enfants?
+Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir
+le soin que vous en prenez? Que diront ces petites créatures? «Que nos
+propres mères nous aient abandonnés, baste! elles sont mauvaises; mais
+que vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire que Dieu nous a
+abandonnés et qu’il n’est pas notre Dieu.» Les dames entendaient cela,
+pleuraient, et puis payaient.
+
+Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes de cette œuvre
+difficile, ingrate, mais si touchante, qu’elle est restée, à tort ou à
+raison, le titre le plus précieux de Vincent à l’amitié de la multitude.
+La carrière touffue d’un tel saint est comme ces forêts où l’on se perd,
+si l’on sort du chemin droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec
+attention, mais passer vite; tout au plus peut-on cueillir en courant
+deux ou trois fleurs et s’en aller plus avant. Ce qui paraît charmant
+quand on voit Vincent et les bonnes dames ses amies s’engager dans cette
+œuvre-là, c’est comme toujours la prudence, la discrétion des premiers
+pas. Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles de la Charité et
+d’abord à Louise de Marillac. Les femmes du monde, rien de mieux. Mais
+il faut travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont trouvées
+à point pour aider les grandes dames. Au début on avait pris seulement
+un ou deux enfants. Cela n’allait pas tout seul et Vincent se
+tourmentait. «Quel inconvénient, écrit-il à Louise de Marillac au mois
+de janvier 1638, que vous fassiez acheter une chèvre...» Imagine-t-on
+rien de plus modeste? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a grandi si
+fort qu’on va s’installer dans le vaste château de Bicêtre. La décision
+sans doute a été prise tout à coup, car Louise de Marillac en reçoit
+avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par ce mot laconique et qui
+fut mal reçu: «Mlle Le Gras est priée par les Dames de la Charité
+d’envoyer demain dimanche, à une heure, quatre enfants, deux garçons et
+deux filles, avec deux Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec
+les hardes et sans les couches des enfants, et ce qu’il faudra pour
+vivre le jour et le lendemain. Mme Truly ira prendre les enfants avec un
+carrosse, à l’heure ci-dessus marquée, et le linge qu’il faudra, et les
+amener chez Mme de Romilly, où Mme la chancelière et les autres dames
+les iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque raison
+particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient bien que Mlle Le
+Gras fût en état d’être de cette conduite; mais il n’y faut pas penser,
+comme je crois.»
+
+Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait alors en ruines. On
+avait songé à y recueillir des soldats invalides. Louise de Marillac
+jugeait que cette immense et sinistre caserne n’était pas pour ses
+petits enfants trouvés. «Monsieur, écrivait-elle à Vincent quelques
+jours plus tard, l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans
+raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. Ces dames ont dessein
+de tirer de nos sœurs l’impossible. Elles choisissent pour logement des
+petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, et laissent les
+grandes; mais nos pauvres sœurs n’osent rien dire... Voilà ma sœur
+Geneviève; je vous supplie de prendre la peine lui parler. Elle vous
+fera entendre toute la peine qu’elles ont et les prétentions des dames.
+Je crains bien qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres
+petits enfants.» Infortuné M. Vincent! Il redoutait les femmes, et comme
+il avait raison! Il n’en voulait pas dans les fermes dépendant de la
+Mission. «Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête et fort utile,
+écrit-il un jour; mais pour ce qu’il y avait de nos frères, on y a
+trouvé à redire, et aussitôt nous l’avons renvoyée... Vendez donc vos
+vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez commettre le soin à
+quelque bon garçon.» C’était bientôt dit, et l’on peut toujours, pour
+s’occuper des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, il faut
+des femmes, car elles sont meilleures que nous; mais elles se disputent,
+même les saintes, même les pénitentes de M. Vincent. Nous cherchions des
+fleurs, et voilà ce que j’ai trouvé. Mais ces histoires sont belles,
+parce qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide; elles nous
+montrent le grand homme dans sa vie de chaque jour, aux prises avec les
+sottes difficultés qui nous rebutent, nous autres, et dont lui se
+servait pour avancer dans l’héroïsme et la sainteté.
+
+C’est justement des mille déboires que lui avaient causés dès le début
+ses «bonnes dames» que devait naître l’institution dont nous allons
+parler maintenant, celle des Filles de la Charité. Nous retrouverons
+d’ailleurs les «Dames» tout à l’heure quand nous parlerons de la Fronde
+et de ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions dévastées. Et
+l’on peut encore aujourd’hui parler d’elles et faire mieux: leur parler;
+car elles sont là toujours. La confrérie fondée par Mme Goussault vécut
+et prospéra pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution,
+qui la brisa comme tout le reste. En 1840, une femme de cœur, Mme Le
+Vavasseur, la fit renaître. Elle est aujourd’hui florissante sous le nom
+d’_Œuvre générale des pauvres malades des Dames de la Charité de saint
+Vincent de Paul_, avec des filiales dans le monde entier.
+
+ * * * * *
+
+Comment est née la compagnie des Filles de la Charité, je m’en voudrais
+de l’expliquer moi-même, quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le,
+parlant à ses sœurs en la conférence du 24 février 1653. «La première
+Charité de Dames établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, dit-il,
+est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes
+avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en
+gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait
+quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres; puis elle épelait
+petit à petit; et quand il repassait d’autres personnes, elle leur
+demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient,
+elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient
+recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six
+lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission; elle se confessa à moi
+et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y
+affectionna tant, qu’elle me dit: «Je voudrais bien servir les pauvres
+en cette sorte.» Vers ce temps-là, les dames de la Charité de
+Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une
+fille qui voulût porter le pot aux malades.» Ici, j’interromps le saint
+pour dire les choses plus crûment que lui. Les dames de ce quartier et
+beaucoup d’autres, à Paris ou en province, avaient tendance, étant de
+condition, à faire porter leurs aumônes par leurs valets ou leurs
+soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut plus rien ou pas
+grand’chose. Vincent ne dit pas non plus que plus d’une femme enrôlée
+dans ses Charités fut prise à refuser d’aller soigner les pestiférés. On
+les excuse un peu: ayant des enfants, des maris, elles n’étaient point
+libres. Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, demandaient une
+assistante. Vincent envoya à Mlle Legras, pour qu’elle l’examinât, celle
+dont il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, car il est d’une
+sainte fille, Marguerite Naseau. «On lui demanda, dit-il, ce qu’elle
+savait, d’où elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle
+accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à
+donner des remèdes, et à rendre tous les services nécessaires, et elle
+réussit fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité dans la
+paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui
+avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis où elle mourut.
+On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui
+vinrent se présenter, et firent la même chose. Voilà, mes chères sœurs,
+comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M.
+Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il
+faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne
+voit point l’auteur d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite.» Vous
+voyez comme il arrange les choses et se déclare innocent de tout ce
+qu’ont bâti ses mains. Ils étaient pourtant trois coupables, sans
+compter cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de nommer:
+Mademoiselle, M. Portail et lui.
+
+Mademoiselle, nous la connaissons un peu déjà, c’est Louise de Marillac,
+née en 1591, dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires de la
+Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, mais, en 1626, à l’heure où
+Louise entre dans notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son
+père, étaient au sommet des honneurs: l’un maréchal de France, l’autre
+garde des sceaux. Tandis que nous avons les yeux fixés sur elle et sur
+le grand homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas qu’il se passe
+toujours beaucoup de choses à la fois dans le même temps, les mêmes
+lieux, autour des mêmes personnes. Par exemple, au mois de novembre
+1630, le jour de la Saint-Martin, Vincent était à Beauvais, Louise de
+Marillac à Montmirail, tous deux tranquillement occupés de Dieu et des
+pauvres, cependant qu’à Paris, l’un des deux oncles de la jeune femme se
+voyait soudain pris dans une tragique aventure et d’abord promu par
+surprise à la dignité de premier ministre. La scène avait lieu dans les
+appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg. Richelieu, après une
+algarade d’une extrême violence, avait reçu du roi et des deux reines un
+congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis le faible roi et
+les solides honneurs et avantages qu’on lui voulait ravir. De cette
+_journée des Dupes_, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, qui,
+du fauteuil tout chaud où on l’avait hissé le matin, tomba le soir au
+fond d’un cachot. Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut son
+frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter un peu plus tard au milieu
+de ses troupes en campagne, l’accusant du péché de malversation et
+concussions, péché que peut-être il avait commis, mais pas plus que
+beaucoup de ses pairs. Celui-là eut la tête tranchée en place de grève
+en 1632, au mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du chagrin,
+car Vincent la voulut consoler par le billet que voici: «Mademoiselle,
+ce que vous me mandez de M. le maréchal de Marillac me paraît digne de
+grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de
+Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par
+le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu, pourvu
+qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus
+assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point: mais
+acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu.»
+
+Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient à se déclarer
+satisfaits. Il faut tenir compte du temps: on tuait beaucoup. D’autre
+part, nous ne sommes peut-être pas saints au point de négliger la façon
+dont vont à Dieu nos parents, pourvu qu’ils y aillent; et quoiqu’il
+conduise à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas impatients de
+faire un bon usage, ni un usage quelconque, de certain genre de mort.
+Louise de Marillac comprenait mieux que nous le langage de Vincent. Très
+pieuse dès ses petites années, orpheline de bonne heure, élevée par une
+tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, que le couvent où on la
+faisait vivre, le monastère royal de Poissy, était trop beau, trop
+riche; elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, puis aux
+capucines, qui ne voulurent point de cette personne un peu chétive.
+Alors elle se maria. C’était en 1613; elle avait vingt et un ans. De
+l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus sûr est que sa femme
+l’adorait. Il mourut en 1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas
+cher. Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, sur cet enfant peu
+rassurant. On dit dans les bons livres que ce garçon, ayant étudié le
+droit, devint avocat, épousa en 1650 Mlle Le Clerc et vécut longtemps et
+honnêtement. Tout cela est vrai, avec une omission: c’est qu’il donna,
+pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil à retordre à sa mère;
+c’était un paresseux et, l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de
+Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme; et l’on n’est pas sûr
+qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. Tout fini par s’arranger,
+l’écervelé s’étant assagi. Mais Vincent avait eu du mal. «Je n’ai jamais
+vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si fort mère que vous; vous
+n’êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle,
+laissez votre fils au soin de son Père.» Il veut dire aux mains de celui
+qui est dans les cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup plus
+qu’elle ne saurait faire. Quant à sa «trop grande tendresse» pour ce
+fils insupportable, «il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler
+devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle n’est bonne qu’à vous
+embarrasser l’esprit, et qu’elle vous prive de la tranquillité que
+Notre-Seigneur désire en votre cœur». Il est décidément toujours le même
+et traite les liens de famille avec une désinvolture à laquelle on ne se
+fait pas si aisément.
+
+Comment était-il devenu le directeur de cette jeune femme? On sait
+seulement qu’en 1626, un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle
+s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non qu’elle eût des scrupules
+comme la première grande pénitente de Vincent, Marguerite de Silly, mais
+elle s’occupait à l’excès d’elle-même, se noyait dans ses propres
+affaires, se tourmentait de mille choses, bref avait besoin qu’on lui
+dît de se tenir tranquille. «Au nom de Dieu, mademoiselle, aimez votre
+indigence et soyez tranquille. C’est l’honneur des honneurs que vous
+pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité
+même.» Il la grondait quelquefois avec une grâce infinie: «Oh! certes,
+Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque
+vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles.» Et
+l’on trouve ceci au bas d’une de ses lettres: «P.-S. Je ne puis que vous
+dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous
+laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous
+à être bien tancée.»
+
+Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais âme vigoureuse, volonté
+puissante, extraordinaire esprit de décision: voilà la femme admirable
+que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, décida un jour d’associer à
+son œuvre charitable. Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on
+l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une sorte de visiteuse de
+ses Charités. C’étaient des œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir
+sans cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à cette tâche, où
+tout de suite elle réussit. Alors il s’attacha davantage à cette
+créature exceptionnelle, la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque
+chaque jour des lettres remplies de sagesse et de grâce, qu’on a
+gardées.
+
+J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient toutes. D’abord on
+y trouvera la formule sainte qu’il emploie toujours; puis de la
+politesse, allant jusqu’aux compliments les plus tendres; enfin un
+ordre, et sans réplique.
+
+ Mademoiselle,
+
+ La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais!
+
+ Ce billet sera à trois fins: pour vous donner le bon jour, pour vous
+ remercier de ce tant beau et agréable parement que votre charité nous
+ a envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, voyant le vôtre
+ là dedans, et cela tout-à-coup entrant dans la chapelle, ne sachant
+ pas qu’il y fût et cette aise dura hier et dure encore avec une
+ tendresse inexplicable, laquelle opère en moi plusieurs pensées,
+ lesquelles, si Dieu l’a agréable, je vous pourrai dire, me contentant
+ cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il embellisse votre âme de
+ son parfait et divin amour, pendant que vous embellissez ainsi sa
+ maison de tant de beaux parements.
+
+ La troisième fin est la prière que je vous fais de ne point aller
+ aujourd’hui aux pauvres, et qu’ainsi vous honorerez le non-faire du
+ Fils de Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la puissance du
+ ciel et de la terre en sa conduite et sous son pouvoir, a voulu
+ néanmoins paraître sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. Peut-être
+ que Dieu lui communiquera là quelque grâce dont elle a besoin, et à
+ vous celle de quelque degré d’humilité, de compassion des infirmes ou
+ de connaissance de vous-même, l’impuissance que vous avez de tendre à
+ ce que votre ferveur vous fait prétendre.
+
+ Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour ce que Notre-Seigneur
+ le veut ainsi, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère et de
+ saint Joseph, je suis votre très humble serviteur.
+
+ Vincent Depaul.
+
+Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la petite Marguerite Naseau,
+puis, une à une, d’autres filles, qu’il avait mises dans diverses
+Charités de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, deux à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent. On les avait logées où
+on avait pu, dans des couvents ou chez des membres des Charités. Ne
+vivant pas en communauté, mais comme des sortes de domestiques,
+plusieurs avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission charitable,
+et les dames qui les employaient n’étaient pas contentes. Alors Vincent
+chercha une maison où elles pourraient vivre ensemble. Il la trouva près
+des Bons-Enfants à deux pas de sa porte, dans une petite voie dont il ne
+reste plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. On a dit, mais
+ce n’est pas exact, que c’était l’immeuble qui porte aujourd’hui le
+numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des Filles de la
+Charité, mais beaucoup plus tard. Il fallait une supérieure: ce fut
+mademoiselle Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure le 29 Novembre
+1633. Des quatre filles qui l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec
+certitude que le nom de Marguerite Naseau. Un an plus tard, elles
+étaient douze. Louise de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu
+pour toujours, obtint de Vincent la permission de prononcer, le 25 Mars
+1634, des vœux perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait pas
+d’instituer un ordre religieux, avec clôture et vœux, mais tout autre
+chose. Il voulait de bonnes filles courant les rues, entrant partout,
+servant les malades et les pauvres, les soignant et assistant chez eux,
+les allant trouver dans leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait
+jamais imaginé de demander à des religieuses. Celles-ci s’enfermaient
+dans des couvents, s’y barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la
+sainteté, plus elles se blotissaient contre le tabernacle. Vincent
+voulait que ses filles aussi fussent des saintes, mais au service du
+monde. C’était, pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. Les Filles
+de la Charité, a-t-il dit un jour, auront «pour monastère la maison des
+malades, pour cellule une chambre de louage, pour chapelle l’église
+paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture
+l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la modestie.»
+Ces paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard de son
+inspiration, un jour qu’il haranguait simplement ses bonnes filles, mais
+un poète, un écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les auraient
+signées. Il arriva une fois qu’à l’issue d’un conseil de la communauté
+fut posée une petite question qu’on pourrait croire sans importance.
+Quand on voulait voir une sœur, on l’allait habituellement trouver dans
+sa chambre. Mademoiselle--c’est ainsi qu’on appelait alors la
+supérieure, Louise de Marillac--proposa qu’on fît un parloir. Elle l’a
+proposé, nous dit la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de ce
+conseil, «comme une chose bien nécessaire afin que toutes sortes de
+personnes n’entrassent point céans et que ceux qui viendraient voir une
+sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui se fait en la
+communauté, et même pour empêcher que les gens de ceux qui viennent
+n’entrassent céans.» Là-dessus Vincent fronce le sourcil. Il a tout de
+suite aperçu un danger. «Il demanda, dit la sœur Hellot, si Mademoiselle
+entendait y mettre une grille.» Elle, qui avait bien moins de malice,
+répondit bonnement «que ce serait ainsi que sa charité le trouverait à
+propos.» Ici je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette maison
+et à Saint-Lazare, quand on parlait du saint ou de Mademoiselle, de dire
+sa charité, comme on disait du roi sa majesté. Continuons de lire le
+compte-rendu. On verra comment toutes choses étaient, dans ces petites
+assemblées si sages, débattues en présence du maître, qui écoutait, et
+puis tranchait. «Il s’agit, reprit à ce moment Vincent, de savoir, mes
+filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir, et il semble que,
+pour les raisons que Mademoiselle a dites, cela serait très nécessaire.
+Mais il est à craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était
+grillé, que, par succession de temps, ceci ne tournât en une religion.»
+Il veut dire en un couvent comme les autres. «Il pourrait y avoir des
+esprits dans la compagnie qui pourraient avoir cette démangeaison. Ce
+pourrait être un attrait pour les sœurs des paroisses», celles qui,
+vivant éloignées de la maison, sont plus libres, donc plus exposées et
+qui «pourraient aimer davantage la maison à cause de cette observance et
+croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. Et de plus le
+monde même, voyant un parloir, pourrait penser que c’est une religion.
+Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir.»
+
+Là-dessus une sœur, se rangeant tout de suite à l’avis du chef, dit
+qu’un parloir «lui semblait être bien nécessaire, pour toutes les
+raisons qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas qu’il fût à
+propos d’y mettre une grille, pour les raisons qui avaient été dites
+aussi.»
+
+Les sœurs suivantes furent du même avis, et l’une ajouta qu’il serait
+bien à propos qu’il y eût une compagne.
+
+«Il faut voir, dit Vincent, premièrement si nous aurons un parloir, et
+puis on parlera s’il doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur
+Alméras?»
+
+M. Alméras, premier assistant du supérieur de Saint-Lazare et plus tard
+son successeur, occupait sans doute ce jour-là le poste de M. Portail, à
+qui Vincent avait confié la direction spirituelle des Filles de la
+Charité. La question posée était de savoir si chaque sœur au parloir
+serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée d’un témoin, comme il est
+d’usage en prison ou au couvent.
+
+«M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un parloir, mais qu’il ne
+fallait point du tout qu’il y eût de grilles, parce que cela sentirait
+la religion, et qu’on y pourrait venir quelque jour, si l’on ne
+regardait à retrancher de bonne heure tout ce qui pourrait avoir
+apparence, et puis que, nos sœurs des paroisses étant libres de parler,
+il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. Pour une compagne, il
+ne lui semblait pas nécessaire, puisque les mêmes sœurs des paroisses
+vont le plus souvent seules; que les nouvelles venues, ne voyant parler
+qu’en cette manière, penseraient être perdues quand elles se
+trouveraient seules avec des hommes, et qu’il était bon de les aguerrir,
+afin que, dans les rencontres où il faut qu’elles aillent séparément, il
+ne leur soit point étrange, mais que, pour en ôter tout danger, il
+serait bon que l’on en tînt toujours la porte ouverte, afin que les
+allants et venants vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent
+dans leur devoir.»
+
+M. Vincent reprit alors son discours et dit: «Oh bien! mes filles, je
+pense qu’il est bon que vous ayez un parloir, mais il n’est pas
+expédient qu’il y ait des grilles; car, quand on verrait cela, on
+dirait: «Il n’y a plus qu’à fermer la porte.» Et peut-être que dans
+quelque temps il y en aurait quelqu’une qui dirait: «Nous serions bien
+mieux d’être religieuses.» Les autres l’écouteraient et on ne sait pas
+ce qui pourrait arriver. Pour le présent, cela n’est pas à craindre.
+Mais il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait advenir; car,
+mes chères filles, ce serait tout le contraire de ce que Dieu demande de
+vous. Pour une compagne, nous ne résoudrons point cela à cette heure; il
+y faudra penser.» Là-dessus, il n’y avait plus qu’à dire la prière et à
+s’en aller, ce qui fut fait.
+
+Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, saint Vincent est
+constamment revenu sur cette question. «S’il se présentait parmi vous,
+dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque esprit brouillon, idolâtre,
+qui dît: «Il faudrait être religieuse, cela serait bien plus beau», ah!
+mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. Craignez, mes sœurs,
+et, si vous êtes encore en vie, empêchez cela; pleurez, gémissez,
+représentez-le au supérieur, car qui dit _religieuse_ dit une _cloîtrée_
+et les Filles de la Charité doivent aller partout.»
+
+Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, point de vœux
+perpétuels. Neuf ans après les vœux de Louise de Marillac, il permit
+encore à quatre Filles de prendre un engagement devant Dieu pour
+toujours, mais par une insigne faveur, qu’il ne prodigua jamais. Il
+entendait qu’on ne s’engageât que pour un an. Voici la formule du vœu,
+qui est simple et touchante: «_Je, soussignée, en la présence de Dieu,
+réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté
+et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la
+compagnie des Filles de la Charité, pour m’appliquer toute cette année
+au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables
+maîtres; et ce, moyennant l’aide de Dieu que je lui demande par son Fils
+Jésus crucifié et par les prières de la Sainte Vierge._» Voilà trois
+siècles qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, toutes les
+Filles de Saint Vincent sont libres, peuvent rentrer dans le monde, se
+marier, renoncer à la pauvreté, quitter le soin des malades pour
+s’occuper d’elles-mêmes; trois siècles qu’au matin du 25 mars, à la
+messe, elles refont toutes à Dieu et à leur prochain le don de leur
+volonté, de leur intelligence, de leur cœur charitable.
+
+Nous avons quelques détails sur les toutes premières Filles de la
+Charité, parce que Vincent, qui a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup
+d’entre elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt en conférence,
+lui présent, des vertus de celle qui s’en était allée. Nous connaissons
+ainsi Barbe Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là fut un
+jour désignée pour se mettre aux ordres de la duchesse d’Aiguillon à qui
+la fantaisie avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de M.
+Vincent à sa personne. Elle accepta, parce qu’il faut toujours obéir.
+«Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses,
+comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces
+demoiselles: «J’ai oublié de dire un mot à M. Vincent; je vous prie de
+me permettre d’y aller.» Elles lui dirent: «Allez, ma sœur; nous vous
+attendrons ici.» Elle s’en vint et me dit: «Ah! Monsieur, où
+m’envoyez-vous? C’est une cour que cela.» Je lui dis: «Allez, ma sœur,
+vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres.» La pauvre fille
+retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande
+affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle
+serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que
+cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres,
+néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant
+presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda: «Ma
+fille, pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi?» Elle, sans dissimuler
+le sujet de sa peine, lui dit: «Madame, je suis sortie d’auprès mon père
+pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et
+riche. Si vous étiez pauvre, madame, je vous servirais volontiers.» Elle
+disait la même chose à un chacun: «Si Madame était pauvre, je me
+donnerais de grand cœur à son service; mais elle est riche.»
+
+Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la première fille noble qui soit
+entrée dans la compagnie, Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite
+Lauraine, qui avait grand’envie «passant par la place, où se faisaient
+des sotties et jeux durant la foire, de se retourner pour en voir
+quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son
+chapelet et dit: «O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder,
+vous!...» Marie Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un jour un
+peu mortifiée; elle ne semblait pas y prendre garde et, comme une autre
+sœur s’en étonnait, elle lui dit bien doucement: «Ma sœur, il faut que
+je m’anéantisse, afin que Jésus vive en moi.»
+
+Mais qui donc leur donnait cette humilité, cet ardent amour de Dieu, ce
+zèle pour les pauvres gens? Vincent les avait bien choisies sans doute;
+encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir pareilles à lui et que, la
+leçon faite, il la leur répétât tous les jours. On a recueilli et M.
+Coste, après d’autres, mais mieux et plus complètement que tous les
+autres, a publié les notes que prenaient en cachette Louise de Marillac
+ou quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait M. Vincent. Une des
+plus jolies pages de ce précieux recueil est la conférence du 25 janvier
+1643 sur _l’Imitation des filles des champs_. C’était à l’occasion de la
+fête de sainte Geneviève, pauvre fille de village, pareille à celles
+qu’il avait devant lui: «Je vous parlerai plus volontiers, leur dit-il,
+des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en
+ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et
+ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre
+exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que
+personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Je vous
+dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de
+village est extrêmement simple; point de finesse, point de paroles à
+double entente; elles ne sont point entières, ni attachées à leurs sens;
+car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur
+dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la
+Charité... Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande
+humilité; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent
+point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout
+bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres,
+elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec
+toutes... Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la
+grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté; elles ne se
+trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au
+visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que
+c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village
+qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir; et
+même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes
+filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles,
+car y prendre plaisir serait un crime; qu’elles n’y répondent même pas
+par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne
+valent rien. Prenez-y garde.» N’est-ce pas charmant, et qui donc oserait
+dire que, dans une anthologie des grands écrivains du XVIIe siècle, une
+telle page ne serait pas à sa place?
+
+Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des filles simples qu’on
+voyait alors, qu’on voit encore quelquefois dans le fond des villages.
+Écoutez ceci: «Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies
+filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour
+prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et
+crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si
+leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en
+retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans
+regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les
+vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des
+malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit: «Il
+faut aller porter ce remède à un malade», elles ne doivent point
+regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer
+la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères
+sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité.
+Oh! Dieu soit béni, mes sœurs! Je crois que vous êtes presque toutes
+dans cette disposition.»
+
+Et le voici qui, songeant à la vocation des filles qui l’écoutent et
+qu’il a pris mission de guider dans le service de Dieu et des pauvres,
+s’échauffe et prononce ces paroles admirables: «Au nom de Dieu, mes
+filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre
+vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies
+Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous
+perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte
+vocation, oh! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes
+filles, je vous le dis encore: être appelées de Dieu pour un œuvre si
+saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses
+obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang.
+C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en
+me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait;
+oh! mes sœurs, ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent
+cette pensée et dire «Quoi! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre
+chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez
+(oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état); et je
+serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions
+requises!» Oh! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous
+perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la
+peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront
+en cet état! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement,
+et comme à une chose de très grande importance. «Quoi! j’ai été élue et
+choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état!» Si
+vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur.
+Pour cela, mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes
+résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de
+travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.»
+
+Toutes les sœurs ayant témoigné être dans ces dispositions, «Dieu soit
+béni! s’écria-t-il, Dieu soit béni, mes sœurs! Sachez, mes filles, que,
+si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que
+vous venez d’entendre.»
+
+Il leur disait à peu près la même chose cent fois par an, mais toujours
+avec des accents nouveaux. Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de
+l’obéissance et, comme à son habitude, posait des questions aux sœurs,
+excitant ainsi leur esprit, les forçant à réfléchir, à trouver les mots
+pour dire leur pensée. «Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour
+quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir
+la vertu d’obéissance?
+
+«Parce que, monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous
+n’en avons point, et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions en
+danger de faire beaucoup de fautes.
+
+«--Mon Dieu! c’est bien dit; ah! que c’est bien dit! Quoi donc, ma
+fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les
+cloîtres retiennent les religieuses?
+
+«A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit que oui, et qu’encore que
+nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à
+garder l’obéissance que les religieuses.
+
+«--De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà
+qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle
+s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un
+lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa
+parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus
+que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la
+retient de tout cela; elle ne va simplement que là où le travail l’exige
+et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille,
+c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont
+des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance?
+Ah! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien
+l’obéissance fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître?»
+
+A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent repartit:
+
+«--Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir,
+agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle
+digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier
+dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de
+ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut
+dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien
+que par la sainte obéissance. Oh! non, assurez-vous, mes chères sœurs,
+que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres,
+ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance; et que ce que
+vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver
+chose plus grande.»
+
+Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans d’autres âmes les
+richesses dont la sienne était gonflée, les en emplir, les en gaver si
+fort qu’à leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes et que
+cela durât pendant des siècles, les trois que nous savons et ceux qui
+viendront encore après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, une
+ingéniosité, une patience qui confondent. Il a tour à tour abordé tous
+les sujets, fascinant son auditoire, l’élevant en des régions
+habituellement ignorées des hommes; ces pauvres filles, prises à l’appât
+de la sainteté, tremblaient de n’être pas dignes d’un tel maître et le
+suivaient, extasiées, dans les régions sublimes où le portait son génie.
+Un jour, il parlait de l’union nécessaire entre les filles d’une même
+maison. Il en vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était de
+s’accoutumer à se demander pardon les unes aux autres. Une sœur se leva
+alors et dit:
+
+«--Monsieur, voudriez-vous me permettre de demander pardon présentement
+à mes sœurs de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes
+dédaignaient de me saluer par les rues, et à celles à qui je m’en suis
+plainte aussi?
+
+«--Très volontiers, ma sœur.
+
+«Cette sœur se mit à genoux, et toutes les autres avec elle, et elle
+demanda pardon avec grande humilité, nommant les sœurs l’une après
+l’autre.
+
+«--Dieu soit béni, mes sœurs! C’est ainsi qu’il faut faire pour
+conserver une parfaite union.»
+
+S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit sans effort à des gestes
+pareils, c’est qu’il emploie une langue qu’elles comprennent toujours.
+Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un cœur brûlant, mais les
+mots sont simples. Il leur parle avec bonhomie de leur vie de tous les
+jours, prend des exemples auxquels nous ne songeons pas, mais qui sont
+bien intéressants, car ils témoignent qu’il voyait tout, entendait tout,
+que les travers des hommes et des femmes sont éternels, qu’hier ou
+aujourd’hui ceux-ci ont les mêmes grossièretés de façons, ceux-là les
+mêmes agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on se supporte mal les
+uns les autres, il nous plonge en pleine vie, nous jetant d’un mot au
+réfectoire parmi ses bonnes filles: «Car, voyez-vous, mes sœurs, si peu
+de chose suffit quelquefois à nous fâcher! L’aversion contre une sœur
+vient en l’entendant manger.»
+
+Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des propos pittoresques et
+charmants. Il met celles qui l’écoutent en garde contre le premier de
+ces péchés, parce que, dit-il, elles sont «filles d’amour» et que
+l’amour et l’envie sont comme le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une
+sœur, il demande: «Vous semble-t-il pas, ma fille, que ce soit un bon
+moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées?--Oui,
+mon Père.--Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise
+d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de
+neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire
+à Mlle Le Gras:--Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous
+me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà
+orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage? Oh! je suis
+trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on
+m’habille de la sorte. Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.»
+Il peint l’envieuse en connaisseur: «Si elle entend dire du bien d’une
+sœur contre laquelle elle a de la jalousie, cela la fait mourir et
+sécher sur pied, et elle dit: «Voire, voire, il n’y a pas tant de bien
+«que vous dites, vous ne la connaissez pas; ah! c’est une belle bigote!»
+Sur l’orgueil caché, il fait de bien adroites observations. Une des
+marques de ce vice, explique-t-il, «c’est quand on dit quelque chose à
+sa louange. On ne le dit pas ouvertement, mais ouvertement l’on se
+vante: «J’ai fait ceci ou cela.» Comme la fièvre se manifeste par la
+chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si
+aises de raconter ce que nous avons fait! Nous faisons venir cela de
+loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous
+loue.» Justement, ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs fois,
+l’entendant parler à ses sœurs, qu’il n’était pas ouvertement
+orgueilleux, mais que peut-être il se vantait, faisant venir cela de
+loin. Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante du 26 août
+1643, où une sœur s’était mise à genoux pour demander pardon à d’autres,
+il fit connaître négligemment qu’il venait de voir le roi Louis XIII
+prêt à mourir. Dans la conférence sur l’envie, il parle d’une assemblée
+de prélats pour l’élection d’un supérieur. «Deux de ces bons prélats,
+dit-il en passant, m’écrivirent, et je leur écrivis aussi.» Orgueil
+caché, M. Vincent, orgueil caché! Et cependant, à le mieux regarder,
+peut-être cet homme, tout rempli à la fois d’humilité et d’habileté,
+voulait-il, dans ces occasions, étonner un peu les pauvres femmes qu’il
+avait devant lui, parce qu’un chef doit soigner sa gloire. Il
+s’abaissait devant ces filles pour leur donner l’exemple de l’humilité,
+et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune n’ignorât sa puissance
+et qu’il était le maître. Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout
+de suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, entrevoir sa
+grandeur, que ses filles en seraient éblouies. Il les pétrissait ainsi
+violemment, tantôt les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se
+redressant d’un bond. Il faut toujours répéter que c’était un manieur
+d’âmes et un charmeur.
+
+Tout son enseignement tendait à faire de ces pauvres filles des saintes
+à son image, du moins à l’image que lui-même se faisait de la sainteté.
+Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient embrasées, purifiées,
+dignes de se pencher sur les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres,
+les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a rompu avec tout le
+reste. Se donner, corps et âme, à eux seuls: voilà la charité selon
+Vincent. «Oh! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour l’assistance
+desquels il faudrait vendre jusqu’aux calices de l’église!»
+
+Ainsi formées, les douces filles s’en allaient trottinant par les rues,
+la hotte au dos. Il s’agissait de porter beaucoup de choses à chaque
+malade et ce fut toujours la mode à Paris de mettre sur son dos les
+charges qu’ailleurs on fait pendre à son bras. Point de grandes
+cornettes alors, que la haute machine d’osier eût maltraitées; mais la
+même coiffe un peu moins vaste; c’était le début: les jolies ailes ne se
+sont ouvertes que plus tard. La robe était moins bleue, plus grise que
+celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point changé. C’était celle des
+bonnes femmes du temps.
+
+Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la Charité; c’est celle de
+M. Vincent; et je sais tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus
+belle fondation du grand saint, mais il faut se borner. Le succès des
+_Servantes des Pauvres_--c’est le nom qu’il avait choisi d’abord et qui
+répond le mieux à sa pensée sur elles--on peut mesurer ce qu’il fut dès
+ses débuts à la popularité dont elles jouissent encore au temps où nous
+vivons. Nous avons coutume aujourd’hui de voir par nos rues diverses
+sortes de religieuses; la charité publique a fait depuis trois siècles
+des progrès importants; nous portons cependant aux Filles de la Charité
+une admiration et une tendresse dont elles seraient fières si Vincent ne
+les avait emplies d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au temps de
+la minorité de Louis XIV, ces «chambrières» des pauvres donnaient aux
+passants un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire dans les
+maisons où on les voyait entrer était aussi une nouveauté. Alors on eut
+bientôt fait de chérir partout ces «filles d’amour» et l’œuvre connut
+tout de suite une immense prospérité. En 1636, le 17 mai, Mlle Le Gras
+avait quitté sa petite maison de la rue de Versailles pour une autre,
+plus vaste, située au village de la Chapelle près Saint-Denis. De là, en
+1642, elle vint dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, que
+devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. C’est là que
+s’épanouit le nouvel établissement, sous le regard ardent, sous la main
+ferme de ses trois fondateurs, qui moururent en la même année 1660,
+Antoine Portail le 14 février, Louise de Marillac le 15 mars et Vincent
+le 27 septembre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UN GRAND MINISTRE DES RÉGIONS LIBÉRÉES
+
+
+A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de Paul avait 62 ans. C’est
+l’âge où d’autres, fatigués, se mettent à la retraite: ils ont fini leur
+vie. Pour lui, qui va remplir de son nom la rude époque de la Fronde,
+les dix-sept années qu’il va durer encore seront les plus belles, les
+plus riches de sa carrière. Toutes ses œuvres sont fondées: il pourrait
+mourir. Il va recommencer de vivre, puissant tuteur que Dieu ne couchera
+sur le sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la tempête.
+
+Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de même vécu dix-huit ans
+sous le proconsulat du tout puissant Richelieu. Sa carrière politique,
+dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux côtés du ministre de
+Louis XIII qu’il l’a faite d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur
+valeur, et nous savons déjà que, de l’humble prêtre et du grand
+cardinal, celui qui, un jour, après une âpre conversation, ne trouva
+qu’à se gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît peu de choses
+certaines sur leurs rapports. Le fondateur de la Mission vit,
+semble-t-il, assez souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable.
+«Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, pour essayer de faire
+la révérence à Son Éminence. Si je le puis et que j’aie lieu et temps,
+je lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret.» A ce moment, Richelieu
+avait déjà des liens d’au moins deux ans avec le saint. Ils avaient
+passé ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte par lequel Vincent
+prenait l’engagement de donner des missions dans le duché de Richelieu,
+dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et d’envoyer sept prêtres
+d’abord, trois autres un peu plus tard, pour exercer à Richelieu les
+fonctions curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense en faisant
+donation du revenu des greffes de Loudun, environ 4.550 livres, et
+assurait le logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur mourut avant
+d’avoir pu réaliser sa générosité, faute de laquelle les missionnaires
+durent longtemps se contenter d’un revenu plus modeste, celui des coches
+de la même ville. L’avantage était qu’on pouvait user desdits coches
+aussi pour la commodité des déplacements des prêtres et des Filles de la
+Charité, mais avec prudence, Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait
+«divertir les coches de leurs voyages ordinaires sans faire crier le
+public.» En ce début de l’an 1638, Vincent vit non seulement Richelieu,
+mais toute la cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une mission à
+Saint-Germain en Laye. Voici comment il conte à l’un de ses disciples,
+Antoine Lucas, l’importante aventure: «La mission de Saint-Germain s’en
+va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet
+d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi
+qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne
+d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à
+cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort
+satisfait de tous les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il
+fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais
+grande difficulté d’envoyer en ce lieu-là, tandis que la cour y était;
+mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait
+ainsi, il fallut passer par-dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu
+le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont
+mises de la Charité, servent les pauvres en leur jour, et ont fait la
+quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine.» Il
+mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux billets qu’il écrivait.
+
+Richelieu suivit certainement de près l’apostolat du saint. La réforme
+des couvents était dans son programme; celle du clergé aussi. Il
+s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, Bérulle, Vincent, Olier,
+les aidant tous de ses avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques
+témoignages donnent à penser qu’il intervenait jusque dans les détails.
+«Monseigneur le cardinal, écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un
+jour de repos la semaine pendant la mission, par exemple le samedi, et
+m’a commandé de faire en sorte que cela se pratique partout.» Sa nièce,
+la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, toujours prompte à lui
+donner des ressources nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute
+les bons rapports entre les deux hommes, les deux grands hommes. Nous
+avons vu qu’en 1642, peu avant sa mort, le ministre avait donné mille
+livres pour la fondation d’un séminaire. Il en inscrivit 60.000 dans son
+testament au profit de la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui
+un protecteur puissant, avisé, peu commode, et malheureusement endetté.
+Car, l’heure venue de percevoir le legs, «il nous a fallu, dit Vincent,
+relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes de cette succession et
+de l’humeur de ceux à qui nous avions à faire.» Je cite cela pour faire
+entrevoir ce que durent être certains dessous de cette vie ardente et
+les luttes que put mener cet homme pour le succès matériel de ses
+œuvres.
+
+Un an après son ministre, Louis XIII s’en allait à son tour. Il avait
+quarante-deux ans, vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait et
+aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en 1619, aumônier général des
+galères, et quoiqu’il ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement
+parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit penser que le prêtre
+paré d’une aussi singulière dignité ne lui fut pas indifférent. Peu
+avant sa mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. D’autres prêtres,
+d’autres religieux, dont le P. Dinet, jésuite, son confesseur, se
+trouvaient aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission passa là
+d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, mais toujours avec sa
+bonhomie, sa tendresse habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le 15
+mai 1643: «Il plut hier à Dieu de disposer de notre bon roi, qui est le
+jour auquel il avait commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa
+Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nos Seigneurs de Lisieux
+et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur.
+Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus
+chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de
+l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en
+revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels
+Notre-Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu
+plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des
+moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de
+jugement en une personne en cet état. Avant-hier les médecins l’ayant vu
+assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le
+dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que
+les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire
+la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit, plein de
+celui de Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon Père et le
+remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait; et incontinent après,
+levant les yeux et les bras au ciel, il dit le _Te Deum laudamus_ et
+l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir m’attendrit tant à
+l’heure que je vous parle.»
+
+Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission qu’il voulait exciter à
+la piété en leur montrant l’éminence de leur vocation, il disait: «Le
+feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il
+revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fît, qu’il
+n’eût passé trois ans à la Mission.» Ils parlaient aussi d’autres
+choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un bouillon, que Sa Majesté
+n’avait pas envie d’avaler. Le roi disait: «M. Vincent, le médecin me
+presse de prendre de la nourriture... Que me conseillez-vous de faire?»
+Et Vincent répondait: «Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre
+de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire
+toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de
+vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils
+peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté,
+vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné.» Saint
+Simon a écrit sur cette mort une page délicieuse. «De son lit, nous
+dit-il, le roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et la
+regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et
+permis seulement et à regret celles dont il n’était pas possible de se
+dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui mènerait le chariot où
+son corps serait porté et désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à
+son convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, afin d’épargner
+la peine aux curés de venir au-devant et d’accompagner. Il disait, en
+montrant les tours de Saint-Denis: «Voilà où je serai bientôt et où je
+demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont
+mauvais.» J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il dit là, il
+semble que ce soit Vincent qui le lui ait soufflé. La grandeur de ce
+prêtre, c’est d’être resté toujours un fils de la terre. Aux minutes
+mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la plus mystique ferveur, ses
+pieds touchaient le sol familier et son regard, au long de la route,
+était attentif à tous les autres hommes soumis comme lui aux nécessités
+d’ici-bas. Louis, à l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité,
+s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les chemins cahoteux. Le
+saint qui veille à son côté lui a appris, à cette minute sacrée, à se
+mettre au rang de tous les hommes.
+
+Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche était pieuse. Elle
+avait, avant la mort du roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia
+dès lors à lui plus intimement et fonda un _Conseil de Conscience_ dont
+il fut membre. Avec Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller
+aussi bien. Au début, rapports excellents. On s’écrit. De part et
+d’autre on demande et l’on reçoit de menus services. Moins d’abandon
+qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand homme, tout aussi grand
+que le défunt, mais d’une souplesse effrayante. La force du premier le
+rassurait; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être sent-il qu’un jour
+il devra se dresser contre celui-là: il se tient en garde. Arrive la
+Fronde, M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des amis, n’a que
+des amis, dans les deux camps. Quel parti va-t-il prendre? Il se gardera
+de toute politique et ne servira qu’un maître, la paix. La guerre civile
+a éclaté en août 1648; des barricades ont surgi dans Paris; la reine, le
+petit roi, Mazarin, effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé se
+met à leur service et commence, avec une armée de 8.000 homme, le blocus
+de Paris. Alors Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie vont
+fondre sur le peuple: l’idée lui vient qu’il peut empêcher cela. Il sort
+secrètement de la ville, accompagné de son secrétaire, le frère
+Ducournau. Les voilà tous deux dans la nuit errant à cheval parmi les
+bandes de malandrins et de pillards qu’étaient les soldats de ce
+temps-là. Il arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le
+reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre son chemin. A
+Neuilly, la Seine faisait dans ce temps-là comme il lui arrive
+quelquefois de nos jours: elle passait par-dessus le pont. Le saint
+courut l’aventure et, tout mouillé et crotté, arriva de l’autre côté.
+«Je trémoussais de peur», nous dit le bon frère, son compagnon. On le
+croit sans peine. A Saint-Germain, le prêtre fut reçu par la reine, qui
+l’écouta, promit de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il
+concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de faire lui-même à
+l’Italien cette commission-là. Vincent fut alors introduit chez le
+ministre, lui fit connaître doucement, mais sans trembler, son
+sentiment, à quoi l’autre répliqua: «Voilà une semonce bien vive, et
+personne ne m’a encore osé tenir un tel langage.»
+
+Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait mille choses en tête,
+et bien de quoi se distraire d’un tel échec. Songez qu’on était en
+pleine bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et que la lettre de
+Vincent à Dehorgny sur la _Fréquente Communion_ est exactement de ce
+temps-là. Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs médisaient
+déjà de sa démarche. On l’y faisait passer pour partisan de la reine et
+du ministre, qu’il aurait secrètement mariés. «Cela est faux comme le
+diable!» disait-il plus tard à ceux qui l’interrogeaient là-dessus. On a
+de lui une lettre mélancolique à Portail, où il parle de son équipée.
+Elle est datée de Villepreux, 22 janvier 1649: «Je partis de Paris le
+14e de ce mois pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque
+petit service à Dieu; mais mes péchés m’en ont rendu indigne; et après
+trois ou quatre jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où je
+partirai après-demain pour aller visiter nos maisons. Il plaît à Dieu
+que je sois maintenant inutile à tout autre chose.»
+
+Il se trompait et fut encore utile à deux choses importantes. La reine,
+la paix de Rueil conclue, lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer
+à Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour obéir, la tournée de ses
+maisons. «Or, écrivait-il, je ne vois pas comment je puis faire la
+volonté de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours cru et enseigné
+que l’on doit obéir aux princes, même aux méchants, comme dit
+l’Écriture.» Il rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, sans doute
+avec Mazarin aussi, se donnant ainsi le moyen d’intervenir encore, si
+l’occasion s’en offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas raconter
+ici comment reprit la Fronde, et de quelles horreurs la France et Paris
+furent pendant trois ans le théâtre. Quand chacun fut dégoûté de se
+battre et que l’amnistie du 26 août 1652 eut ramené tout le monde à la
+sagesse, il fallut songer au retour à Paris du petit roi Louis XIV et de
+sa mère. On s’apprêtait à les acclamer, mais à condition que Mazarin ne
+fût pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple et qui voulait
+faire aussi son entrée parmi les fleurs et les cris d’allégresse.
+Vincent avertit la reine du danger, qui était grand. Sentant qu’il ne
+serait pas écouté et que personne n’oserait donner au ministre le
+conseil nécessaire, il prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre
+courageuse, dont voici quelques beaux passages. Elle est du 11 septembre
+1652. «Monseigneur, je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence;
+je la supplie de l’avoir agréable et que je lui dis que je vois
+maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était, et
+demander le roi et la reine à cor et à cri; que je ne vas en aucun lieu
+et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas
+jusques aux Dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui
+ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un
+régiment de dames les recevoir en triomphe...»
+
+La présidente des Dames de la Charité était alors la duchesse
+d’Aiguillon, nièce de Richelieu; plusieurs autres dames étaient, avec
+elle, du parti de la Fronde; Mazarin, qui le savait, pouvait faire grand
+cas de l’avis qu’on lui donnait aujourd’hui des nouvelles dispositions
+de ces femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien d’autres
+informations de cette qualité à glisser dans sa lettre, et son
+intervention n’était pas téméraire. Parlant un peu plus loin du duc
+d’Orléans et de Condé, il écrit que le premier «sera ravi de cette
+occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre, voyant Paris
+remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas
+douter; je le sais de bonne part.»
+
+Il continue ainsi: «Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre
+Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense,
+Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne
+comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté;
+elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir
+châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville,
+ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste...»
+
+On prêtait à Mazarin l’intention de faire la paix d’abord avec l’Espagne
+et les princes et de n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune
+roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. Paris, dit-il,
+tiendra alors la paix et ses bienfaits «de l’Espagne et de mesdits
+seigneurs, et non du roi.»
+
+Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir que le roi ne revînt pas à
+Paris et ne reçût pas son peuple en grâce sans la compagnie de Son
+Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son avis: «Je réponds,
+Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence
+soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi
+étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence
+quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant
+est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi
+et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale
+et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle
+regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la
+bonne sorte, comme j’ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la
+révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fera la paix... Il est
+fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde
+et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre
+Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce
+peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien
+ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette
+grâce de Votre Éminence.»
+
+_Il est à craindre que la haine des peuples ne se tourne en rage!_ Il va
+jusqu’au bout de sa pensée, ce M. Vincent, et ne se gêne point pour
+offenser les grands de la terre. Il termine en donnant à Mazarin
+l’assurance que le cardinal de Retz, frondeur en diable, n’est pour rien
+dans sa démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille politesses, et
+signe à son habitude: Vincent Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire:
+_indigne prêtre de la Mission_.
+
+Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV et la reine faisaient dans
+la capitale une entrée triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, dans
+la retraite, que vînt l’heure, annoncée par M. Vincent, où on le
+rappellerait à son tour. Cette heure vint le 5 février 1653. Il ne
+restait plus à l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de lui
+avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit en le révoquant
+sur-le-champ du conseil de conscience.
+
+L’autre service que Vincent devait rendre au roi et à la France, c’était
+de réparer les maux de la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le
+seul convenable: je vais raconter l’histoire d’un grand ministre des
+régions libérées. Car il n’y a pas beaucoup de différence entre ce qu’on
+voyait alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière guerre et après
+elle. On ose à peine révéler ce qu’on trouve dans les archives des
+provinces sur la façon dont se conduisaient les soldats de ce temps-là
+et sur les ruines qu’ils laissaient après eux. Il faudrait un volume
+pour inscrire tous ces témoignages avec leurs références. Ici, je dirai
+sommairement le principal de ce qu’on y apprend. Le lecteur curieux de
+remonter aux sources trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage
+d’Alphonse Feillet, _La Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de
+Paul_[7], et dans le _Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait
+pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des
+environs et des provinces de Picardie et de Champagne pendant les années
+1650, 1651, 1652, 1653 et 1654_[8].
+
+ [7] Paris, 1862, in-12.
+
+ [8] Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de
+ ces _Relations_ a été publié par A. Feillet dans la _Revue de Paris_
+ en 1856.
+
+Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du mal: les soldats, point
+payés, se nourrissaient comme ils pouvaient; c’étaient des gens de sac
+et de corde; et, lâchés dans les villages, ayant pris de quoi manger et
+boire, ils s’offraient le reste; puis, repus et excités, ils brisaient,
+incendiaient, profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils allaient
+parfois à la maraude par bandes de quinze cents hommes, officiers en
+tête; on battait le tambour; on traînait des canons; et la troupe
+faisait la moisson, emportait le blé, massacrait ceux qui n’étaient pas
+contents.
+
+Cela paraît effroyable. Mais voici un détail qui nous rappellera qu’on
+faisait de même il n’y a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, les
+armées en retraite sciaient au pied les arbres fruitiers, souillaient
+les puits, faisaient le désert derrière elles. Et dans quels lieux se
+passaient ces horreurs? Écoutez bien: à Guise, à Saint-Quentin, à Laon,
+à Verdun, à Mézières, à Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais
+rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A Guise, six cents
+malheureux sont réduits à grignoter les carcasses des chiens et des
+chevaux, reste de la curée des loups. A Mareuil, près de Soissons, deux
+enfants mangent les cadavres de leurs parents. Les gens de Saint-Quentin
+broutent l’herbe des champs. En Champagne, les hommes et les femmes, par
+troupeaux, fouillent la terre comme des pourceaux, cherchant de
+mauvaises racines; on mange ce qu’on trouve, des limaces, des vers, des
+charognes. J’hésite d’ailleurs à croire ceux qui prétendent qu’on
+déterrait les os des morts pour les sucer.
+
+Là-dessus surgit un autre fléau, que les troupes venues de l’est ont
+traîné à leur suite. Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des
+Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des Polonais après la guerre;
+alors c’était la guerre même qui les amenait, avec leurs maladies. Et
+nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, pour frapper ceux de
+l’arrière; dans ce temps-là, on faisait mieux: c’était la peste.
+
+Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, le fisc prend d’odieuses
+mesures, vend les troupeaux, les meubles, les vêtements de ceux qui ne
+peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille de ces récalcitrants
+en prison. Les agents du roi, mauvais créanciers, étaient aussi de
+piètres débiteurs: on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait dans
+l’été de 1652: «Ceux qui ont des rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont
+des terres n’ont point moissonné cette année, et l’on ne peut semer pour
+la prochaine.» Dans une lettre de la même époque à la reine Anne
+d’Autriche, il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il avait
+reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer du blé dans Paris. «Les
+gens de guerre, dit-il, ne laissent pas de venir à troupes enlever les
+blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l’ai vu,
+mais entre La Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart
+de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en
+approcher pour faire leur moisson.» C’était gai. Là-dessus d’ailleurs
+tous les témoignages concordent et voici celui de la Mère Angélique, de
+Port-Royal: «Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu’avec
+une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins.» La
+même écrivait une autre fois: «On essaye de renvoyer de Paris des
+paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu’ils serrent, les gens
+de guerre les viennent battre et dérober et mettent tout en fuite.»
+Famine, meurtres, incendies, peste, pillage des récoltes; et ce n’est
+pas tout. «Nous vous enverrions une sœur pour vous aider s’il nous était
+possible, écrit Vincent le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de
+Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté des chemins.» Il
+songeait aux loups qui, bien nourris, pullulaient, comme les rats dans
+les tranchées de la dernière guerre. Nous nous sommes beaucoup plaints,
+et c’était justice. Il faut tout de même convenir que nos pères ont été
+plus malheureux que nous. Dans un document de 1652 sur la misère des
+paysans[9], on lit ceci: «L’on en a vu... rampant sur des fumiers, comme
+des lézards, d’autres sur la paille, comme immobiles par l’exténuation
+de toutes les forces, et d’autres dans des cloaques et étables, comme
+personnes déjà confisquées et tellement insensibles par la longueur et
+l’excès des maux, qu’à peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu,
+comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables.» Et ce n’est pas
+encore tout. Des soldats éméchés sont déjà dangereux; la plupart de ceux
+qui venaient de l’est étaient, par surcroît, des fanatiques, qui
+profanaient les églises, pillaient les couvents. Dans une des
+_Relations_ où sont consignés les détails les plus sûrs sur tant
+d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, sur la Marne, ces lignes
+qui donnent le frisson: «Les prêtres de la Mission ont pris pour leur
+partage le quartier de delà et de deçà la Marne, lequel a toujours été
+exposé aux allées et venues des armées. Leurs travaux ont été tels que
+sept de cette Compagnie sent déjà tombés malades. L’on ne sait que trop
+quelle a été l’extrémité de l’affliction de ces quartiers, outre la
+profanation des églises, le vol des saints ciboires et du Saint des
+saints, les violements des femmes. L’inhumanité a été à un tel point que
+nous avons appris qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif
+dans un four ardent et qu’un mari et une femme furent tellement fouettés
+avec des épines qu’ils sont morts par ce supplice, qu’au village de
+Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de tous ses membres, eut le
+ventre ouvert, et ses entrailles lui furent mises entre les mains pour
+l’obliger à déclarer où étaient les ornements de l’église.» Et nous nous
+arrêterons là, s’il vous plaît.
+
+ [9] _État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres
+ aux environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652_, in-8 de
+ douze pages.
+
+Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la tête. Un homme surgit
+alors, un seul, qui décida de se mettre au travers du malheur: on
+l’appelait M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens du roi se
+trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, aussi bien, avaient fait une partie
+du mal et permis le reste. La reine, comme le dernier de ses sujets,
+était ruinée, ou presque, bonne seulement pour quelques aumônes. Faute
+d’argent, elle offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit qu’elle
+donna une fois aux Dames de la Charité un diamant de sept mille livres
+et une autre fois des pendants d’oreilles qui furent vendus dix-huit
+mille livres. Il s’agissait de bien autre chose, et non seulement de se
+procurer de grosses sommes, mais d’en user avec méthode. On ne peut pas
+chiffrer le budget dont disposa Vincent. On a parlé de douze millions de
+livres, qui feraient deux cent quarante millions de nos francs
+d’aujourd’hui. On n’en sait rien. Le fait est qu’il trouva des millions,
+ce qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était encore mieux.
+
+Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous allons apprendre du
+travail de géant qu’a fait Vincent pour rebâtir la France après la
+guerre étrangère et la guerre civile, on le sait depuis trois cents ans.
+Je parle des quelques-uns qui se soucient de l’histoire de leur pays:
+les autres sont gens frivoles qui ne prennent jamais le temps de
+s’informer de ce qui importe. Bref, connu ou non de la foule, le rôle de
+Vincent, restaurateur des provinces dévastées, était dûment enregistré
+dans nos annales. Tout à coup, voici vingt-cinq ans, surgit un livre
+extraordinaire, qui remit si bien en question tout ce qu’on croyait
+acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, le pauvre M. Vincent
+parut, du jour au lendemain, découronné. Ce livre, _La Cabale des
+dévots_[10] racontait une histoire vraie, l’histoire d’un événement
+considérable, mais mystérieux, et demeuré pendant près de trois cents
+ans dans un incroyable oubli.
+
+ [10] Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin,
+ 1902, in-8º de 448 p.
+
+Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux environs de 1630, un
+jeune seigneur qui avait nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa femme,
+Marie-Louise de Piney-Luxembourg, était exquise et tellement pieuse que,
+n’ayant point pris goût à l’état du mariage, elle réussit à mettre au
+cœur de son mari la même aversion et obtint de lui que, tout en pleurs,
+il la conduisît de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon.
+Lui, fort exalté par cette singulière et touchante aventure, se voua
+aussi à Dieu, mais dans le monde. Il en formait d’ailleurs le projet
+depuis trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. Il l’est
+maintenant et le voilà qui court à la rencontre des trois personnages
+dans son complot: un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. Philippe;
+un prêtre qui porte un beau nom et sera plus tard évêque de
+Saint-Paul-trois-Châteaux, Jacques Adhémar de Monteil de Grignan; enfin
+un officier de la maison de Louis XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à
+eux quatre, une société secrète, qui s’appellera la _Compagnie du
+Très-Saint-Sacrement de l’Autel_, ou, plus couramment, la _Compagnie du
+Saint-Sacrement_. Cette mystérieuse société, les libertins du temps
+l’eurent bientôt baptisée la _Cabale des dévôts_, et c’est elle, au dire
+de Raoul Allier, auteur du livre retentissant de 1902, c’est elle, et
+non M. Vincent, qui a remis debout la France après la Fronde.
+
+Voilà la question: il faut la vider tout de suite. La compagnie du
+Saint-Sacrement a été très puissante. Les plus hauts personnages du
+temps, clercs ou laïcs, en firent partie: des princes, des
+gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois; et des évêques, des
+prêtres, mais point de religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent
+pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et Vincent de Paul, de la
+Mission. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre dans la place avant
+la décision, prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, ne
+s’appartenant point entièrement, ne pourraient se plier toujours à la
+loi suprême de la compagnie: le secret. Une circulaire officielle de
+l’association définit ainsi, en 1660, son objet: «_Entreprendre tout le
+bien possible et éloigner tout le mal possible_, en tout temps, en tout
+lieu, à l’égard de toutes les personnes... La Compagnie n’a ni bornes ni
+mesures, ni restrictions que celles que la prudence et le discernement
+doivent donner dans les emplois. Elle travaille non seulement aux œuvres
+ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les
+affligés; mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des
+hérétiques et à la prorogation de la foi dans toutes les parties du
+monde; à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les
+blasphèmes; en un mot, à prévenir tous les maux et à y apporter tous les
+remèdes; à procurer tous les biens généraux et particuliers; à embrasser
+toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées; et à s’y
+appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l’étendue de la
+charité.» En somme c’est le programme de Vincent, avec une addition. Ils
+font œuvre apostolique, œuvre charitable, comme lui; mais œuvre de
+guerre aussi, et cet article-là devait tout gâter.
+
+Le procès de la puissante et redoutable compagnie tient en ces deux
+mots: _secret_ et _délation_. Elle a rendu de grands services et les
+intentions de ses membres étaient droites; mais se cacher, même pour
+faire le bien, ne vaut rien, parce qu’à prendre les façons des bandits,
+on se fait une âme proche de la leur; à comploter dans des cavernes, on
+se déshabitue de la lumière du soleil; d’agir sans se montrer fait
+perdre le sens de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. Ce
+comité secret, qui faisait tout le bien possible, mais aussi partait en
+guerre contre tout le mal possible, des émissaires zélés et forcément
+sournois, il faut le dire, lui apportaient toutes sortes de
+dénonciations; et ces messieurs n’avaient pas besoin qu’on les excitât,
+leur idée, fort simple, étant qu’on devait détruire le mal,
+particulièrement l’hérésie et le libertinage, par tous les moyens.
+L’inévitable arriva. En 1660, la compagnie fut brutalement dissoute par
+Mazarin, et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé mit en la tête de
+Molière l’idée de son _Tartufe_.
+
+Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de Paul? On ne trouve dans
+tous ses écrits qu’un mot, très incident, sur cette société. Elle était
+secrète: il n’en parlait point. Les documents qu’au XIXe siècle on a
+exhumés et sur lesquels Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il
+y a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports fréquents, mais
+point nécessairement qu’il en fît partie. Il faut croire cependant, sur
+la foi d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait accepté d’y entrer
+tout au début. S’il y joua par la suite un rôle actif, et lequel, il est
+probable qu’on n’en saura jamais rien.
+
+Tout cela posé, voici l’inquiétant débat: les historiens de Vincent ont
+fait à ce grand saint la réputation d’avoir accompli seul, dans les
+provinces dévastées, une œuvre de charité et de restauration
+prodigieuse; et les documents apportés récemment révèlent que le
+prodige, c’est la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu et réalisé,
+les prêtres de la Mission et leur supérieur n’ayant été que ses bons
+agents, parmi beaucoup d’autres.
+
+Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, celui de la compagnie et
+celui de Vincent, que, s’il est équitable de rendre hommage aux
+messieurs de la _cabale des dévôts_, qui ont vraiment fait, en une heure
+de détresse, la mobilisation méthodique de toutes les ressources de la
+charité à Paris et en Province, on peut leur porter ce témoignage sans
+toucher à la gloire de Vincent.
+
+Car il domine ces hommes de bonne volonté de toute la hauteur de sa
+sainteté. Les méthodes belliqueuses de la compagnie, on peut tenir pour
+certain qu’il les a réprouvées; mais comment douter qu’il ait été l’âme
+de leurs entreprises charitables? Ils auraient pu agir sans lui: nous
+savons le contraire. Nous savons que tantôt il a utilisé des ressources
+fournies par eux, tantôt accompli expressément une tâche qu’ils avaient
+dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons pas admettre qu’il ait occupé
+une autre place que la première. Si grandes que fussent son humilité, sa
+timidité, elles ne l’empêchaient point d’être un chef et de commander
+vigoureusement. Il était là dans son domaine. Ils se sont servis de lui,
+nous dit-on. Je réponds qu’il s’est servi d’eux. Il avait une assemblée
+de femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. L’assemblée d’hommes,
+quand elle travaillait contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait
+pas; mais, s’il s’agissait de charité, il est probable qu’on le voyait
+aux réunions et que, son tour venu, il prenait la parole; alors les mots
+ardents qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. De deux
+choses l’une: ou les initiations dont nous allons le louer venaient de
+lui, ce qui fut le cas très souvent, ou la compagnie les avait prises,
+mais sous son inspiration.
+
+Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, voici un fait. Il
+s’agit de savoir si c’est à Vincent ou à d’autres que revient l’honneur
+d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées par la guerre. Une
+ordonnance royale du 14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées
+qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies se réveillaient tout à
+coup quand arrivaient les prêtres de la Mission ou les Filles de la
+Charité, des provisions plein les bras. Vincent signala à la reine le
+danger que couraient ses prêtres et les servantes des pauvres, et voici
+l’ordonnance qui fut aussitôt rendue:
+
+ «De par le roi,
+
+ «Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des
+ villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à
+ la mendicité et à une entière misère, pour avoir été exposés aux
+ pillage et hostilités des ennemis et aux passages et logements de
+ toutes les armées; que plusieurs églises ont été pillées et
+ dépouillées de leurs ornements, et que, pour sustenter et nourrir les
+ pauvres et réparer les églises, plusieurs personnes de sa bonne ville
+ de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement
+ employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres
+ personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de
+ ruines et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre de ces pauvres
+ gens a été soulagé dans la nécessité et la maladie.» Les personnes de
+ la bonne ville de Paris qui ont fait de grandes et abondantes aumônes,
+ c’est la compagnie du Saint-Sacrement et ce sont les Dames de la
+ Charité; les autres personnes charitables envoyées sur les lieux, ce
+ sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance se poursuit ainsi:
+ «Les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits
+ missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé les ornements
+ d’église et les provisions de vivres, d’habits et d’autres choses qui
+ étaient destinées pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté de
+ la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une
+ œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au
+ soulagement des sujets de Sa Majesté.» Là-dessus, de l’avis de la
+ reine régente, il est fait défense aux gouverneurs et lieutenants
+ généraux des provinces et armées et à tous officiers de loger où
+ permettre que soient logés des gens de guerre dans les «villages
+ desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits
+ prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les
+ pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions
+ qu’ils y porteront, en sorte qu’ils soient en pleine et entière
+ liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur
+ semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre
+ aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec
+ eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et
+ sauvegarde spéciale, et enjoignant très expressément à tous les
+ baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers
+ qu’il appartiendra, de tenir la main à l’exécution et publication de
+ la présente, et de poursuivre les contrevenants, en sorte que la
+ punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté qu’aux copies de la
+ présente, dûment collationnées, foi soit ajoutée comme à l’original.»
+
+Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un brevet d’investiture. Le
+gouvernement du roi, impuissant à assurer lui-même le relèvement des
+pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, qui, là-bas, sur
+les frontières, opère des prodiges; il fait officiellement de lui son
+ministre de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, Vincent était
+une sorte de grand aumônier de France: il devient le dictateur des
+provinces dévastées.
+
+Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du Saint-Sacrement, je
+m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il
+suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit
+signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette
+œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de
+quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement
+prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée,
+toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le
+clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes
+ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même
+travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que
+les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix
+ans, M. Vincent.
+
+Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On
+n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se
+vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus
+tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires
+réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie
+des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le
+prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que
+depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en
+Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer
+au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que
+nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des
+peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la
+guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis
+pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades
+et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme
+assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout;
+nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les
+paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et,
+s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu
+pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au
+fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup
+tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui
+en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans
+défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là.
+
+Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin
+1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la
+ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit
+Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres,
+tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des
+maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au
+nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles
+étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du
+faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de
+la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur
+le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs
+parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru
+faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère,
+sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie
+céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont
+quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient
+tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils
+doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous
+participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la
+Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des
+pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le
+Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800
+réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces
+Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts
+malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs
+la même chose.»
+
+Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il
+faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît
+tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il
+a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de
+recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un
+journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les
+_Relations_ que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles
+de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on
+distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la
+Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au
+rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le
+récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles.
+
+Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz,
+Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par
+petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les
+endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et
+des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il
+faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En
+voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent
+pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord
+à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ
+vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras,
+et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou
+fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux,
+poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion
+pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre
+seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une
+cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à
+chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et
+toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes,
+même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la
+Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les
+pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par
+nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en
+rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des
+villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles,
+Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans
+ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des
+remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour
+de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à
+Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et
+bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.
+
+Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des
+morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs
+les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur
+chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires
+recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies
+_d’aereux_; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier
+l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le
+pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva
+devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les
+loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit
+brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même
+travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux
+d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux,
+tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on
+parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent,
+nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer
+sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et
+les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur
+tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après
+chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la
+soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent,
+dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses
+missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze
+jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de
+messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu,
+quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé
+qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard
+des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de
+l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze
+à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade
+et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice
+de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe,
+Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de
+vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui
+permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner.
+Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui
+seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640,
+écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de
+Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux
+chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins;
+mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents
+pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui
+pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les
+pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur
+pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air
+que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité,
+et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il
+prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait
+enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait
+le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux
+jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre
+continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours;
+il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand
+travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de
+Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne
+quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont
+souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne
+de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de
+chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un
+missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à
+M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent
+qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si
+Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la
+peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur
+paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
+renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse
+jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font
+cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités
+aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui
+périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende
+que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la
+temporelle.»
+
+Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur
+sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni
+les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour
+enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des
+missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour
+faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à
+rencontrer.»
+
+J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva
+point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés
+et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et
+à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du
+grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que
+couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs
+trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards
+du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé
+pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de
+jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on
+appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois
+voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes
+variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des
+bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce
+qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa
+compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de
+Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se
+décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route.
+La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du
+frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation,
+aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650,
+Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux
+mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de
+fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres.
+
+Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire
+que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense
+tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et
+une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu
+de chose.»
+
+Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était
+perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus
+que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour
+la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de
+ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui,
+plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce
+qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que
+l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le
+voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos
+esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils
+arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis
+et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté
+avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.
+
+La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à
+M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans
+la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de
+langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons
+vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises
+profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable;
+les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en
+fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans
+labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles;
+les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée
+aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par
+les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris,
+dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en
+sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des
+cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon
+quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont
+noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des
+cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont
+allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les
+malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants,
+qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes
+sortes d’incommodités et de misères.»
+
+Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps,
+par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui
+accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer
+et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient
+ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les
+avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien
+de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans
+l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà
+et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à
+ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu
+incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse
+entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à
+recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui
+voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que
+trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous
+un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur
+mère; et toute la province en a une obligation particulière aux
+personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la
+couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur
+vertu.»
+
+Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard
+sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations
+de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui
+ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà
+un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un
+chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer
+à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un
+saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop
+tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a
+consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son
+petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+C’EST ASSEZ...
+
+
+Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres
+gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où
+règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui.
+Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres
+sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la
+charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là
+nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés
+ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et
+nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont
+les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce
+ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le
+principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et
+l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous
+oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur
+âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la
+souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions
+qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme
+les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos
+fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons
+poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que
+c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on
+doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom:
+c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres
+attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une
+exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour
+les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa
+mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de
+charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de
+bonne volonté.
+
+Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de
+son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais
+qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je
+n’ai parlé ici, ni de cette puissante _Charité_ d’hommes, où il avait,
+autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au
+service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de
+notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux
+Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage;
+ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital
+Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants
+qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés,
+les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il
+a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le
+Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent
+de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France,
+d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26
+juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo
+Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait
+leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M.
+Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement,
+avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de
+certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille
+tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du
+saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé
+de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à
+vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère.
+
+Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de
+l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille
+de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour
+les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à
+voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner
+aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme.
+Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car
+elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent
+dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que
+les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en
+leur cœur une étincelle de ce grand feu.
+
+Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux, c’est qu’il s’y mêle
+un péché, le grand péché des hommes: l’égoïsme. Nous ne sommes jamais
+entièrement nets de ce travers. Derrière nos gestes les plus obligeants,
+les pauvres gens, qui voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent.
+Ils ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins, un masque
+charitable sur le nez, faire leurs affaires et recueillir, aux dépens
+des malheureux, de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité serait
+trop belle, et quiconque a un peu vécu n’y croit plus beaucoup. C’est
+dommage, car si les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter d’un
+cœur frais, elle ramènerait l’harmonie sur la terre et le bonheur.
+
+Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait vu tout petit la misère
+des hommes: il ne l’a secourue souverainement qu’après avoir purgé son
+âme du péché qui dessèche les nôtres. En se donnant à Dieu totalement,
+en se renonçant soi-même, jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien
+posséder, ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui nous enchaîne
+tous, s’est lavé de ce qui nous ternit; alors, se tournant vers les
+pauvres, il a pu leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans
+mélange.
+
+La charité de Vincent, c’est cela, pas autre chose. Un saint, c’est un
+être qui se donne, qui coupe sans pitié ses racines avec la terre et,
+tourné vers Dieu, se met si totalement à son service, qu’il n’est plus,
+dans les mains du Maître, qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de
+Paul a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin des pauvres
+villageois, des malades et de tous les miséreux. Il est allé vers eux,
+leur apportant non point son amour, mais celui de Dieu même, dont il n’a
+été que le serviteur--un serviteur, il est vrai, plein de tendresse et
+de génie.
+
+Il n’est pas certain, pas même probable, que Bérulle ait lui-même
+orienté Vincent vers cette voie splendide; il est sûr que, l’y trouvant
+engagé, il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer dans
+les régions sacrées où le fondateur de l’Oratoire a ainsi conduit son
+précieux disciple. La prudence et le respect nous commandent ici de
+regarder et de faire silence. Regardons bien, en retenant notre souffle.
+
+La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer Dieu, se livrer à lui,
+se brûler à son feu; la vertu suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire
+et suffisante, c’est donc la piété. Vincent a été un ange de piété. J’ai
+dit assez de mal d’Abelly pour devoir à ce digne évêque une petite
+compensation. Voici une page de lui, qui est d’une parfaite beauté. Il
+n’aurait pu l’écrire, si lui-même n’avait subi le charme et suivi les
+leçons de Bérulle et de Vincent. «Un des plus anciens de la Compagnie,
+écrit-il, a observé que la dévotion de M. Vincent était toute singulière
+en la célébration de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement
+lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont remarqué que,
+lorsqu’il rencontrait quelques paroles que Notre-Seigneur avait
+proférées, il les prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus
+affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux assistants qui
+l’écoutaient. On a diverses fois entendu des personnes, qui, ne le
+connaissant point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles comme
+par admiration: «Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe! Il
+faut que ce soit un saint homme.» D’autres ont dit qu’il leur semblait
+voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont encore observé que lorsqu’il
+lisait au saint Évangile quelques passages où Notre-Seigneur avait dit:
+_Amen, amen dico vobis_, c’est-à-dire: _En vérité, en vérité, je vous le
+dis_, il se rendait très attentif aux paroles qui suivaient, comme
+étonné de cette double affirmation que le Dieu même de vérité employait;
+et reconnaissant qu’il y avait du mystère, et que la chose était de
+grande importance, il témoignait par un ton de voix encore plus affectif
+et dévot la prompte soumission de son cœur. Il semblait sucer le sens
+des passages de l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et en
+tirant la moelle et la substance pour en sustenter et nourrir son âme;
+ce qui faisait qu’en toutes ses actions et paroles il paraissait tout
+rempli de l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait vers le peuple,
+c’était avec un visage fort modeste et serein; et par le geste qu’il
+faisait, ouvrant les mains et étendant ses bras, il donnait à connaître
+la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il avait que
+Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui étaient présents.»
+
+Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu: la piété n’est qu’une étape vers la
+sainteté.
+
+Il faut se donner tout entier au maître: voilà le difficile. Saint
+Vincent l’a fait tous les jours de sa vie, à toutes les minutes de
+chaque journée. Car il s’agit de renouveler l’oblation sans cesse;
+d’arracher tout le temps les racines, qui cherchent la terre et s’y
+complaisent. Les saints sont des sortes de géants. Beaucoup d’autres
+voient, dans de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où conduit
+la voie brûlante et par où l’on s’y engage. Ils y font quelques pas,
+tombent, recommencent, et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de
+l’intelligence, c’est une idée fixe: il ne faut penser qu’à elle; dans
+celui du sentiment, c’est une passion: il faut qu’on ait un brasier dans
+le cœur; dans celui de la volonté, elle requiert cette longue patience,
+qui laisse à ce point stupéfaits les hommes frivoles, qu’ils l’ont
+appelée du génie.
+
+Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de l’œuvre écrite ou parlée
+de Vincent où il ne transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de
+Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux, toutes celles dont il
+a dirigé les âmes; ses entretiens, ses conférences, ses notes, ses
+instructions, ses règlements: il a tout rempli de Dieu, de Dieu seul, du
+Dieu à qui tout son être appartenait. «La grâce de Notre-Seigneur soit
+avec vous pour jamais!» écrivait-il, comme Bérulle, à la première ligne
+de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment au hasard le recueil de sa
+correspondance, pour y trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa
+salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur, il écrit:
+«Béni soit Dieu des difficultés qu’il a agréable que vous rencontriez!
+Il faut bien, en cette occasion, honorer celles que son Fils a eues sur
+la terre. O Monsieur, qu’elles étaient bien plus grandes, puisque, pour
+l’aversion qu’on avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit
+l’entrée de toute province, et il lui en coûta la vie!» Il ne
+s’entretenait que de Dieu quand il parlait à autrui; et s’il était seul,
+il ne cessait de parler avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure
+d’oraison avant la messe; il poursuivait son action de grâces pendant
+une ou deux messes, que parfois il servait lui-même. Dans la journée, il
+trouvait, si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs fois auprès
+du tabernacle. Et s’il sortait de Saint-Lazare ou y rentrait, il ne
+manquait pas, comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison. Il
+recommandait à tous ceux qu’il dirigeait de faire fidèlement oraison:
+«Oh! disait-il, que l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle
+est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement! On la verra
+croître tous les jours de vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit
+profiter ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il les arrose; on
+verra cette âme s’avancer comme une belle aurore qui se lève le matin et
+va toujours croissant jusqu’au midi...» On pourrait, à l’entendre,
+imaginer qu’il avait des facilités particulières pour tendre ainsi
+constamment son être vers le Créateur. Que nenni! nous dirait-il. Il
+était homme comme chacun de nous, avec des tentations. Il se
+contraignait à faire constamment des retraites pour retremper et
+vivifier sa foi. Les saints sont des héros, et celui-là plus que
+d’autres, parce qu’il ne s’est point terré dans une caverne: il
+respirait comme nous tous l’odeur, mauvaise mais enivrante, du péché des
+hommes.
+
+De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations souveraines.
+Il n’est pas une de ses lettres à Louise de Marillac où il ne lui
+recommande la gaîté. Arrivées à un certain degré de perfection,
+c’est-à-dire de détachement, les âmes sont déliées de toutes nos
+affections habituelles, mais aussi de nos soucis... La sérénité,
+l’ingénuité, habitent alors en elles, et c’est sans doute infiniment
+reposant. A l’école de Vincent, elles connaissaient une autre
+délectation, encore bien plus haute: il les vouait à la charité; ces
+cœurs libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se tourner vers
+le prochain. Lui-même leur donnait l’exemple. Il avait offert à Dieu
+tout son être, tous ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses
+passions, et son âme entière avec son corps. Alors les malades et les
+pauvres, quand il se penchait sur eux, sentaient qu’en celui-là au
+moins, qui n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner dans
+leur misère.
+
+Tout cela s’accordait avec la pleine possession de magnifiques facultés,
+dont il a joué avec une maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut
+dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis le sort le gâtait. Nous
+avons dit et montré qu’il attendait, avant de s’engager dans une
+entreprise, le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser qu’il n’y
+avait point de mérite, étant de ces hommes heureux qui ne courent pas
+après la fortune, accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin à
+point nommé.
+
+Un personnage aussi heureux fait envie; mais il pourrait scandaliser.
+C’était un homme de Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et d’homme
+d’affaires. Et beaucoup de saints sont moins compliqués, qui ont tout
+laissé pour Dieu seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié d’un
+bras solide la pâte humaine: ce n’est pas un péché. En même temps il
+priait, et moins facilement que d’autres dans leurs cellules. Il priait
+pourtant comme un ange; et la seule question que pourraient poser des
+méchants devant cet homme habile agenouillé serait celle de sa
+sincérité. La seule, car on voit des dévots brasser des affaires
+douteuses et se croire, de bonne foi, dans la familiarité de Dieu; mais
+ils ont l’intelligence petite: il y a des sincérités imbéciles. Avec son
+regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se méprendre sur ses titres
+à l’amitié du Seigneur: du moment qu’il priait comme nous savons qu’il
+faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait encore une impiété
+que de dire: il a été un saint, quoiqu’il eût du génie; car de son génie
+il s’est servi comme d’un robuste instrument pour des fins toujours
+pures.
+
+ * * * * *
+
+Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté jusqu’à quatre-vingts ans?
+Mais parce qu’il était grand, solide, avec une hygiène excellente,
+l’hygiène des saints. On a tort de croire que les saints sont des gens
+excessifs; ce sont des gens parfaits, ce qui n’est pas du tout la même
+chose. Ils font de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement
+des sortes d’athlètes, qui se portent bien et vivent longtemps,
+supportant sans dommage des traitements durs, qui nous jetteraient à
+terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement entraîné aux plus sévères
+disciplines, on est stupéfait de ce que celui-là pouvait encore
+demander, dans ses dernières années, à sa vieille machine. Debout à
+quatre heures chaque matin, il ne se couchait que son travail terminé.
+Il haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres, tous les jours, et
+souvent plusieurs fois, se donnant totalement dans ses moindres
+discours. Il courait partout, allant, venant, voyant tout le monde,
+luttant, peinant. Il est constamment question, dans ses lettres, d’une
+certaine fièvre qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa
+fiévrotte: il n’y prenait pas garde. Il dut, comme tous ceux de son
+temps, subir quantité de purgations et de saignées, et fit à Forges
+plusieurs saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter. Il
+buvait du vin, mais, comme il disait, «bien trempé d’eau». On raconte
+que les médecins lui avaient prescrit de priser. Au procès de
+canonisation, l’avocat du diable aurait fait valoir que c’était là une
+petite passion et que les saints n’en ont aucune; l’affaire eût mal
+tourné si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance médicale
+qu’heureusement elle avait mise en son dossier. Gardez vos ordonnances!
+ajoute-t-on; et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent n’a jamais
+prisé; les médecins ne le lui ont jamais commandé; et les plaideurs, à
+son procès en cour de Rome, se sont occupés de tout autre chose que de
+tabac. Toutes ces petites légendes sont bien jolies. Elles ont
+malheureusement la vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs
+toutes sortes d’indispositions et d’accidents: fluxions aux yeux, jambes
+enflées, insomnies; un coup de pied de cheval en 1631; une chute de
+cheval deux ans plus tard; et bien pis en 1649: il fut cette fois pris
+sous sa monture, qui avait chu dans la rivière, près de Durtal. Un de
+ses prêtres, qui était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il
+enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher dans une petite
+chaumière. Car il a beaucoup cheminé à dos de cheval, notre grand saint.
+C’était un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses missionnaires.
+Il fallait bien, pour lui, qu’il allât vite. Le jeune Despreaux, rôdant
+par les rues, l’a bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour
+et c’est de ce grand bonhomme de prêtre, parmi d’autres, qu’il a
+peut-être parlé dans ses _Embarras de Paris_. A la fin, Vincent roulait
+carrosse. C’était quelquefois celui de la duchesse d’Aiguillon, plus
+souvent une voiture assez boiteuse, qui, un jour, se cassa en deux. «Je
+vous écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de la chute d’un
+carrosse, la tête la première, de laquelle, par la grâce de Dieu, je me
+porte mieux». C’était au commencement de 1658. Il dut garder la chambre
+quinze jours.
+
+Les deux années qui suivirent, les dernières de sa vie, furent peut-être
+les plus fécondes de sa carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis
+bien des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de se prêter aux
+génuflexions de la messe. On dut le contraindre à la fin à demeurer
+assis pour lire son bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait. Sa
+lucidité, son activité restaient entières; et ses plus belles
+conférences, ses plus éloquents entretiens, sont de 1659. Lors d’une
+première alerte, le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au père
+de Gondi, l’ancien général des galères, lui faisant ses adieux et lui
+demandant pardon. Il faisait le même jour, ce qui étonne davantage, une
+démarche semblable auprès du peu intéressant cardinal de Retz. Toute
+l’année 1660, il est accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre,
+perdant M. Portail, puis Louise de Marillac.
+
+«Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres, M. Vincent s’étant fait
+lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, se fit porter à la
+messe, où son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le rapportant,
+le médecin le jugea en danger. On lui donna quelque purgation douce, et
+l’après-midi le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures et demie M.
+Dehorgny lui administra l’extrême-onction, présents MM. de Beaumont,
+Bajoue, Maillard, Gicquel et autres.»
+
+Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil, entouré de beaucoup
+de monde. Ces prêtres, ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un peu.
+L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel, a noté tous les mots, tous
+les gestes, de ces heures douloureuses.
+
+Comme ses missionnaires lui demandaient sa bénédiction, il répondit: «Ce
+n’est pas moi»... Et, nous explique le narrateur, «voulant parler et
+dire qu’il était indigne, l’assoupissement le reprend, et il demeure en
+cet état, assis, la tête appuyée sur une serviette, soutenue par un de
+nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute la nuit, parce que la
+tête lui tombait sur le devant pendant l’assoupissement...
+
+«De quart en quart d’heure, et quelquefois de _Miserere_ en _Miserere_,
+M. Gicquel ou M. Berthe lui disent: _Mater gratiæ, mater misericordiæ._
+Il le répète...
+
+«Vers les onze heures, une sueur le met tout en eau; et incontinent
+après son pouls se retire; et cette sueur change et devient froide. L’on
+fait les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie: «Jésus»; et il
+répète: «Jésus». _Deus in adjutorium_, etc., et il répète tout bas:
+_Deus in adjutorium_.
+
+«On lui présente quelque jus d’orange, et il serre les dents.
+
+«Monsieur Dehorgny lui dit: _Propitius esto_; et il répète: _Propitius
+esto_.
+
+«A une heure et demie, une seconde fois on lui demande la bénédiction
+pour sa famille, et il répond: «Dieu la bénisse»...
+
+«Monsieur Dehorgny lui demande pour les conférences et messieurs les
+ecclésiastiques qui y assistent; et il répond: «Oui».
+
+--Pour les dames de la charité.
+
+--Oui.
+
+--Pour les enfants trouvés.
+
+--Oui.
+
+--Pour les pauvres du nom de Jésus.
+
+--Oui.
+
+--Pour tous les bienfaiteurs et amis.
+
+--Oui.
+
+«A deux heures, une deuxième sueur; il paraît vermeil et tout lumineux,
+et puis devient blanc comme la neige.
+
+«Monsieur Gicquel lui dit trop souvent: _Deus in adjutorium_; et se
+réveillant, il dit: «C’est assez!»
+
+ * * * * *
+
+Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont pas su vous laisser mourir
+en paix. Il a fallu que, même à cette minute sacrée, vous fissiez acte
+d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi, qui vous étiez.
+Vous les avez rappelés d’un mot à la sagesse, et vous avez pu vous
+reposer doucement en Dieu, tandis que, penauds et attendris, ils
+priaient et pleuraient tout bas.
+
+Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes sur la terre à demander
+pardon à Dieu pour cette impatience. Elle était dans votre caractère, et
+c’est pour cela que nous vous aimons tant. Vous avez été un grand saint,
+mais aussi un homme gonflé de passions comme nous.
+
+Nous vous prions de tout notre cœur au ciel, où vous jouissez de la paix
+des élus, mais il faut nous permettre de vous regarder aussi avec une
+grande piété humaine dans cette petite chambre de Saint-Lazare, où vous
+avez souffert votre nuit d’agonie et où l’on nous dit que vous avez
+rendu l’âme un peu avant cinq heures, «dans votre chaise, tout habillé,
+proche le feu».
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Débuts incertains 5
+ II.--La charnière 39
+ III.--La fortune complice 57
+ IV.--De l’utilité d’être éloquent 81
+ V.--Les barbichets 123
+ VI.--Les servantes des pauvres 225
+ VII.--Un grand ministre des régions libérées 290
+ VIII.--C’est assez... 332
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
+ 4 NOVEMBRE 1927 PAR
+ L’IMPRIMERIE FLOCH,
+ A MAYENNE (FRANCE).
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***