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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***
+
+
+
+
+ ANTOINE REDIER
+
+ La vraie vie de
+ SAINT VINCENT
+ DE PAUL
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS, 6e
+ 1927
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+A LA LIBRAIRIE PAYOT
+
+ MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE, 1916 (17e mille).
+ Ouvrage couronné par l’Académie française
+ PIERRETTE, roman, 1917 (17e mille).
+ LE MARIAGE DE LISON, roman, 1918.
+ LE CAPITAINE, 1919.
+ LÉONE, roman, 1921.
+
+A LA LIBRAIRIE DUNOD
+
+(ÉDITIONS DE LA VRAIE FRANCE)
+
+ LA GUERRE DES FEMMES, 1923, (55e mille).
+ Ouvrage couronné par l’Académie française
+
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN
+
+ COMME DISAIT M. DE TOCQUEVILLE, 1925.
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER MONTVAL DES
+PAPETERIES CANSON ET MONTGOLFIER, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 5 ET I à III;
+DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15
+ET I à IV; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS
+ARCHES 1 A 40 ET I à VI; ET QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER
+VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 75 ET I à XV.
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+Copyright by Bernard Grasset, 1927.
+
+
+
+
+[Illustration: Portrait authentique de SAINT VINCENT DE PAUL appartenant
+à la maison-mère des Prêtres de la Mission.]
+
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+
+LA VRAIE VIE DE SAINT VINCENT DE PAUL
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DÉBUTS INCERTAINS
+
+
+Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans plus tard que n’ont dit
+la plupart de ses biographes. L’erreur est assez grave et c’est en tout
+cas se tromper un peu vite que de le faire au premier mot qu’on écrit
+sur un homme. Comment croire tout le reste, qui fut extraordinaire,
+quand, sur un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est
+étourdiment égaré pendant deux siècles et demi? Tous n’ont pas été des
+étourdis. Avant ceux qui ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une
+application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur, celui qui a
+sciemment inscrit une date fausse à la première ligne de la première
+relation de la vie du saint homme qui venait de mourir. C’est que
+Vincent de Paul, contrairement aux prescriptions, alors toutes récentes,
+du concile de Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop tôt, à
+l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute qu’il importait de ne pas
+laisser paraître. La date de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été
+enregistrée dans des pièces d’une indiscutable authenticité, on n’y
+pouvait toucher. On changea tranquillement celle de la naissance. Pour
+que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis, 24 ans, on calcula qu’il
+fallait placer en 1576 sa venue sur la terre. On grava cette date sur le
+cercueil. On la coucha ensuite dans un livre. Et voilà comment on écrit
+l’histoire.
+
+On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles édifiantes: «La vérité
+étant comme l’âme de l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom
+d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait à plaisir, vous pouvez
+vous assurer qu’elle a été très fidèlement et très exactement observée
+en celle-ci.» Il se peut que Louis Abelly, évêque de Rodez, qui a signé
+l’ouvrage, ait dit sincèrement qu’il couvrait de son nom une œuvre
+véridique, son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux des documents
+préparés et fournis par un autre. Cet autre était le frère Ducournau,
+secrétaire de M. Vincent, son plus notable confident, l’homme du monde
+le mieux placé pour connaître la vérité, par conséquent pour la publier
+ou la cacher, en tout cas l’accommoder selon les ordres de son
+supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras, promu le jour même de
+la mort du saint, qui porte la responsabilité du mensonge, hâtive et
+pieuse tricherie, mais tricherie quand même.
+
+Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé Abelly. Nous n’avons que
+lui, et c’est de lui que je vais être obligé de me servir, moi comme les
+autres. Mais il y a la manière. On peut encore renchérir sur ce pieux
+ouvrage et c’est ce qu’ont fait la plupart des hagiographes dans les
+deux derniers siècles, même ceux qui ont borné leur tâche à le rééditer:
+ils en ont embelli les beaux passages et, tantôt coupant, tantôt
+ajoutant, ils ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que sans aucun
+doute Abelly n’eût pas signés. D’autres ont donné leurs soins à suivre
+la version première du livre, faisant état en outre des pièces
+nombreuses produites au procès de canonisation: ceux-là furent honnêtes,
+mais il n’est plus possible aujourd’hui de leur faire entièrement
+crédit. Car nous avons depuis peu, pour contrôler Abelly et vérifier la
+sincérité des témoignages apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors
+nous manquaient: ce sont celles que M. Coste, prêtre de la Mission,
+vient de publier, entre 1921 et 1925, en quatorze forts volumes,
+contenant la correspondance de M. Vincent, ses entretiens et divers
+autres documents authentiques touchant la vie du saint personnage: œuvre
+remarquable, où apparaissaient à chaque page, à chaque ligne, à chaque
+mot, un implacable souci de la vérité et le sens critique le plus
+ombrageux, le plus sincère, vraiment le plus sagace[1]. Travaillant l’un
+des premiers sur ces riches documents, disposant aussi de ceux que M.
+Coste continue de découvrir à travers le monde et de classer aux
+archives des prêtres de la Mission, et qu’avec une bonne grâce dont je
+veux ici le remercier publiquement, il a bien voulu mettre sous mes
+yeux, j’ai conscience de la responsabilité que j’assume en tentant
+d’écrire une histoire vraie du bon M. Vincent.
+
+ [1] _Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents_,
+ Édition publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission.
+ Paris, Gabalda. Quatorze volumes in-4º. 1921-1925. Tous les textes
+ qu’on trouvera dans les pages qui vont suivre ont été tirés de cet
+ ouvrage. C’est de lui et de divers articles et opuscules publiés sur
+ la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste que je me suis
+ surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources qui
+ sont suspectes.
+
+ * * * * *
+
+Pas si bon que cela, disons-le tout de suite. Car dès les premières
+lignes d’un livre comme celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à
+la fois avec les légendes et avec les formules, les premières parce
+qu’elles ont toujours été des menteuses, les secondes parce qu’elles le
+sont devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux qui ont connu
+Vincent de Paul donnaient à ce mot un certain sens, déterminé par sa
+place et son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces. On tendrait
+aujourd’hui, sur la foi d’une molle épithète, à se représenter un
+bonhomme prompt à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait
+pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par inclination. Il professait
+que c’était là s’aimer à la façon des bêtes. «C’est, disait-il, un amour
+de cheval et d’âne.» Ce prêtre charitable fut l’un des hommes les plus
+rudes, les plus puissants qui soient jamais sortis des mains du
+Créateur: sensibilité bouillonnante, c’est entendu; mais intelligence
+ordonnatrice et volonté de fer; au total, merveilleuse machine à juger,
+prévoir et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après jour, avec
+une fécondité stupéfiante, des commandements précis, sages et sans
+réplique. Il est d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un saint,
+de trouver un homme. Nous honorerions davantage ceux que l’Église a
+placés sur les autels, si nous savions mieux que pour cultiver certaines
+vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à l’héroïsme et demeurer
+fidèle à la grâce de Dieu sans défaillir, il est assez important de
+disposer d’abord d’un lot puissant de facultés humaines.
+
+Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule vérité et de choisir pour
+l’exprimer des mots que l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent
+entendre exactement.
+
+Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance de Vincent de Paul tient
+en très peu de lignes.
+
+Il naquit à Pouy--les Gascons prononcent Pouille--près de Dax, au mois
+d’avril, aucun document religieux ni civil ne nous a jamais dit en
+quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de son intelligence précise et
+de sa belle mémoire commande de croire le saint sur parole quand
+lui-même nous invite à calculer que ce fut en 1581. Il a écrit son âge à
+douze reprises dans des lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois
+il n’a donné une indication qui contredît les autres. Il savait compter.
+A supposer qu’il eût oublié la date vraie de sa naissance, il n’ignorait
+pas celle, si importante et qui se trouvait la plus facile du monde à
+retenir, de son ordination: l’an 1600. Quand il se disait, en 1660,
+vieux de 79 ans, il ajoutait certainement _in petto_, car cela, il le
+savait et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses oraisons: «Et
+j’ai soixante ans de sacerdoce.» Il était capable de faire une
+soustraction. En ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés à
+Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le grand jour où on l’avait
+fait prêtre. Or il est une autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce
+grand jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été scandalisé, en
+se donnant 79 ans en 1660, de découvrir, car il est impossible qu’il ne
+l’ait pas aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût été
+scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né, cela résulte de ses
+écrits, entre le 17 et le 27 avril. Abelly, qui connaissait le quantième
+exact, nous dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576, tombait le
+24. Il est probable qu’il naquit le 24 avril, et certain que ce fut en
+1581.
+
+Ses parents étaient de très petits paysans gascons, ayant quelque bien,
+mais misérables quand même. Les villageois de l’ancienne France, que La
+Bruyère nous a montrés dans leurs tanières, vivant de racines et
+d’herbes, étaient souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient.
+Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons bien qu’ils ne sont pas plus
+propres, ni mieux logés. «Au pays dont je suis, disait Vincent de Paul,
+on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire
+dans un pot; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et
+ceux de la maison viennent autour, prendre leur réfection, et après ils
+vont à l’ouvrage.» Le père de Vincent de Paul, boiteux--c’est tout ce
+qu’on sait de lui--n’était pas d’origine noble, quoique son nom donne à
+penser. Les autres paysans de son village portaient tous, comme lui, la
+particule, parce que l’usage était à l’origine de les désigner par le
+lieu de leur naissance ou de leur habitation. On trouve encore
+aujourd’hui à Pouy une maison et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une
+famille qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette maison devint la
+famille de Paul. Vincent a toujours signé Depaul en un seul mot. Nous
+écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi qu’est universellement
+connu le saint et qu’il serait téméraire et vain de revenir là-dessus.
+Sa mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus noble que son mari,
+«elle n’a, nous dit son fils, jamais eu de servante, ayant été servante
+elle-même.» Ces bonnes gens eurent six enfants, quatre garçons, Jean,
+Bernard, Gayon et Vincent, et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une
+et l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères et sœurs vinrent
+au monde. Abelly assure que Vincent arriva le troisième.
+
+Le village de Pouy, où vivait cette famille, on ne trouve plus son nom
+sur la carte de France ni dans l’annuaire des communes. Il y figure
+depuis 1828 sous celui de _Saint-Vincent-de-Paul_, et la petite station
+de chemin de fer qui la dessert et qui est la dernière avant Dax quand
+on vient de Bordeaux s’appelle _Berceau-de-Saint-Vincent de Paul_.
+
+C’est là que l’enfant garda les brebis, les vaches et les pourceaux de
+son père. Tout ce qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde et
+misérable est joli, mais incertain. Ce sont des anecdotes, pour
+témoigner de la charité et de la piété précoces du petit porcher. On
+sait par lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa vie et
+jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien «un pauvre porcher de
+naissance». Tout le reste est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on,
+de prier sous un chêne auprès de la maison de ses parents. Il est
+touchant que le chêne, trapu, rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui
+des pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui un jour s’amusa et
+peut-être pria sous ses branches. Mais rien ne nous permet de dire que
+la piété du petit fût si remarquable: nous ne savons pas. On assure
+qu’il donna un jour tout son avoir, trente sous, à un pauvre homme:
+c’est possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent de Paul sur ce
+qu’il a fait, non sur les propos édifiants de ses dévots. Les petites
+broderies qu’on y met font pis que de défigurer un peu l’histoire; il
+arrive qu’elles la faussent.
+
+Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que nous savons, c’est qu’un
+bâton dans la main, il errait à travers de pauvres herbages, les plus
+pauvres à peu près du pays de France. Cette région au nord d’Acqs, comme
+on disait autrefois, de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors très
+misérable. Il fallait que les brebis fissent beaucoup de chemin pour
+arracher du sol ingrat leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans
+l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier pour deux sortes
+d’âmes, les très faibles et les puissantes. On nous raconte sans preuves
+que le jeune Vincent était un petit innocent. Je pense que c’était
+plutôt un petit prodige, et que, dans la solitude propice, son cerveau
+travaillait. Celui qui devait être un incomparable homme d’action, eut,
+à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il ne devait plus retrouver.
+Il n’en usa point, si petit, pour faire oraison, mais sans doute pour
+exercer par la méditation son intelligence et nourrir de projets son
+estomac d’ambitieux. Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut
+faire quand, ayant assez erré dans les champs et les pistes boueuses, il
+aperçut un chemin pour passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le
+vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille et nous embrouille à
+plaisir dans l’emploi des années de jeunesse de son héros, et l’on ne
+peut, derrière un tel guide, que marcher un peu à l’aventure. Mais il
+paraît certain qu’à quinze ans Vincent avait passé au moins quatre
+années à Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la maison de M. de
+Comet, avocat en cette ville et juge du village de Pouy. Sans doute ce
+Comet avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le lui confier. Si
+le petit fut un temps pensionnaire au collège et précepteur ensuite,
+comme le veut Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait deux fils,
+ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur et suivait les cours aux
+Cordeliers, on n’en saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un
+gaillard déjà fort éloigné de son premier état de porcher. «Étant petit
+garçon, a-t-il dit un jour, comme mon père me menait avec lui dans la
+ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon
+père, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux.» Et l’un de ses
+historiens, renchérissant, assure qu’il tint un jour à Mme de Lamoignon
+ce propos: «Je me souviens qu’au collège où j’étudiais, on vint me dire
+que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de
+lui aller parler, en quoi je fis un grand péché.» Il devait, avant
+d’accéder à la sainteté, en commettre plusieurs autres, encore plus
+grands. En 1596, à quinze ans, il vient de recevoir dans des conditions,
+circonstances et dispositions sans doute édifiantes, mais nous n’en
+savons rien, la tonsure et les quatre ordres mineurs. On connaît le fait
+matériel seulement. Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à
+l’Université ses études théologiques. Comment subvient-il à ses besoins
+dans cette ville? On n’a pas de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de
+cette année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui les petits
+abbés en vacances, d’un préceptorat dans une famille. Il le trouve au
+château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues de Toulouse. Le seigneur du
+lieu fut sans doute satisfait des services du jeune clerc, car il
+décida, à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse, où M. Depaul
+vivrait avec eux et veillerait, dans ses heures de loisir, sur leur
+travail. Au cours de ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre,
+Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour recevoir le sous-diaconat.
+Il avait 17 ans. Trois mois après, le 19 décembre, il se rendait,
+toujours courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque, Mgr
+Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites, d’autres enfants
+s’étant joints à ceux du châtelain de Buzet pour travailler sous la
+surveillance du trépidant précepteur, celui-ci monta une sorte
+d’institution ou pension de famille, dont nous dirions qu’elle fut
+prospère si nous ne tenions de la plume du saint lui-même, que, du temps
+qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté. Mais il continue de se
+hâter. Quoiqu’il y ait un archevêque à Toulouse, où il habite, et un
+évêque à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre 1600,
+profitant une fois de plus des vacances, recevoir la prêtrise à 19 ans,
+des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle, évêque
+de Périgueux, qui l’ordonne dans la chapelle privée de son château de
+Saint-julien.
+
+En 1658, deux ans avant la mort de saint Vincent, ses familiers
+ignoraient encore qu’il fût entré de cette façon un peu expéditive au
+service de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois d’août de
+cette année-là, une longue lettre à Jean de Saint-Martin, chanoine de
+Dax, lui demandant expressément en quel temps cet homme de Dieu «vint à
+Paris, pourquoi, en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre».
+Le bon frère ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où son
+supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660, il trouvait dans le
+bureau du mort, parmi ses papiers secrets, toutes les pièces établissant
+la date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il, cet humble
+frère, savaient-ils, tous les autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient?
+Il n’est pas possible d’en douter. Ils découvraient alors une faute dans
+la vie de leur père. Sans doute pensèrent-ils un moment que le saint
+homme avait pu se tromper sur la date de sa naissance. Il restait alors
+qu’on l’avait fait sous-diacre, puis diacre, à trois mois de distance,
+autre faute certaine, et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord
+était difficile à concilier avec ce qu’on savait par ailleurs de la vie
+d’un tel homme. On décida que, du moins, on éviterait le plus gros
+scandale; et, en l’absence de toute pièce officielle sur la naissance,
+on fixa celle-ci, comme nous avons vu, au mardi de Pâques 1576.
+
+J’écris ce livre avec piété; je voudrais qu’il fût plus fervent qu’aucun
+autre, et que par lui grandît encore la dévotion de ses fidèles envers
+le saint.
+
+Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant sur la hardiesse de ses
+premiers pas dans la vie. Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser,
+n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes. Sans doute ne voulait-il
+point manquer à la mémoire des prélats complices, dont la signature
+couvrit par trois fois une déclaration, au moins téméraire, d’âge
+légitime. Nous n’avons pas les mêmes raisons charitables de nous taire.
+Et ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de faire de lui, à
+vingt ans, le saint qu’il n’était pas; c’est le grandir encore, je
+crois, que de le montrer tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme
+nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser.
+
+Alors, soyons exact jusqu’au bout.
+
+Tous ses biographes ont rapporté, se copiant les uns les autres, la même
+anecdote édifiante sur sa première messe. «On lui a ouï dire, écrit
+Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la majesté de cette action
+toute divine, qu’il en tremblait; et que, n’ayant pas le courage de la
+célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle
+retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant.» Et
+cette scène, rendue populaire par l’image, est encore aujourd’hui l’une
+de celles qu’on propose le plus volontiers à l’admiration des fidèles et
+à leur méditation. Malheureusement, hors la parole du pieux Abelly, rien
+ne nous permet de tenir pour vraie une aussi touchante histoire; il y a
+même des raisons matérielles de n’y ajouter aucune foi; et par surcroît
+une raison morale. Vincent s’occupait alors, nous l’allons voir, de
+faire son chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer en Dieu.
+
+Dans une lettre fameuse, dont on trouvera plus loin le texte entier, il
+parlait, à la date du 24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de
+Rome et mandait à son correspondant, M. de Comet: «Mon dit seigneur m’a
+commandé d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me
+faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice.» Un peu plus tard,
+ayant insisté sur l’attachement que lui porte le même prélat, il ajoute:
+«Cette sienne affection et bienveillance donc me fait promettre, comme
+il me l’a promis aussi, le moyen de faire une retirade honorable, me
+faisant avoir à ces fins quelque honnête bénéfice en France.» Une
+retraite honorable à 27 ans: il allait vite. Plus tard encore, en 1610,
+la même préoccupation le possède. «J’espère tant en la grâce de Dieu,
+écrit-il à sa mère, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt
+le moyen de faire une honnête retraite pour employer le reste de mes
+forces auprès de vous.» Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces
+derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la bouche de saint Vincent
+lui-même, «que les parents sont des empêchements à notre perfection».
+Ceux qui se font d’Église pour sortir leur père et leur mère de la
+misère ont trouvé en Vincent, tout au long de sa carrière, un juge
+implacable, et dont il faut bien dire que parfois la dureté scandalise.
+Dans une conférence du 2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces
+mots terribles: «La règle dit encore une chose qui semble rude;
+néanmoins il faut baisser la tête: le Fils de Dieu l’a dit tout net,
+que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents.» Un jour, parlant
+devant toute la compagnie des prêtres de la Mission, il leur dit ceci:
+«M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents,
+m’écrivait, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône; le
+seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Monseigneur
+l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore:
+Monsieur Vincent, vos pauvres parents sont bien mal; si vous n’avez
+pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie
+qui sont morts pendant la guerre; il en reste encore, qui sont à
+l’aumône.--Cependant que faire à cela? Je ne puis leur donner le bien de
+la maison, car il ne m’appartient pas... Joint à cela que la plupart de
+la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de
+demander aussi qu’on les assistât. Voilà, messieurs, voilà, mes frères,
+l’état où sont mes pauvres parents: à l’aumône, à l’aumône! Et moi-même,
+si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y
+serais aussi.» Et ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison par
+ces mots: «Et pour ce que, au sujet des parents dont je viens ci-devant
+de parler, j’ai donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie en
+souffrant qu’un mien pauvre parent soit venu céans prendre son repas
+pendant un espace de temps, j’ai pensé que j’en devais demander pardon à
+la Compagnie.» Le narrateur ajoute: «Et en disant cela, M. Vincent s’est
+mis à genoux aux pieds de la même Compagnie pour cet effet et lui a
+demandé pardon.»
+
+Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait donc qu’on s’affranchît
+de la servitude familiale. Il le voudrait encore aujourd’hui, car il
+faut bien choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui arriverait-il
+aussi de rappeler quelquefois le respect qu’on doit aux pères et aux
+mères et l’amour dont il faut entourer les foyers dont est faite la
+cité. Il n’y a rien sur la famille dans son enseignement, que des
+imprécations. Cela étonne et gêne un peu. Cette erreur du grand saint,
+la seule peut-être de tout son prodigieux apostolat, il est probable
+qu’elle eut sa source dans le déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans
+sa mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre; comme son ardeur à
+réformer le clergé eut certainement pour origine le scandale dont
+lui-même et les prélats complices de son ordination prématurée lui
+laissèrent toute sa vie le mauvais souvenir. Quand il parlait, comme
+dans certaine lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing, à Annecy,
+«des abominations de sa vie passée», il s’entraînait sans doute, par des
+propos volontairement excessifs, à l’humilité, mais il se mettait aussi,
+en toute sincérité, au dernier rang des pécheurs, se souvenant fort bien
+qu’à vingt ans, à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son
+premier souci.
+
+ * * * * *
+
+Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont je ne parlerai qu’avec
+prudence. Vincent, fait prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à
+Toulouse et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs fois répété au
+cours de sa vie qu’il était un pauvre ignorant, un élève de quatrième,
+il est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville ses lettres de
+bachelier en théologie. Il vivait du produit de la petite pension qu’il
+dirigeait. Parmi ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes parents
+du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant conçu de l’estime pour le jeune
+prêtre, se serait entremis pour lui faire obtenir quelque avantage
+important, peut-être un siège épiscopal. Vincent se serait rendu à cet
+effet à Bordeaux et il avoue dans une lettre qu’on lira un peu plus loin
+qu’il avait alors grand besoin d’argent, étant à la poursuite d’une
+affaire que sa témérité, dit-il, ne lui permet pas de nommer.
+
+Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces tentatives d’avancement un
+peu rapide, mais du vivant du pape Clément VIII qui mourut en 1605, il
+trouva sur ses économies le moyen d’aller à Rome; lui-même, à cinq ou
+six reprises, affirme, en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a
+vu de ses yeux ce pontife.
+
+Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en 1607, où nous le
+retrouverons à Rome, si les pieux personnages qui entouraient le saint
+dans ses dernières années n’avaient, en conservant pour nous une lettre
+singulière, qu’il les avait suppliés de détruire, commis une petite
+trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner.
+
+Entendez la voix de ce vieillard de près de 80 ans, qui va mourir dans
+six mois. Il écrit au chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax: «Monsieur,
+je vous conjure, par toutes les grâces qu’il a plu à Dieu de vous faire,
+de me faire celle de m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention
+de la Turquie; je parle de celle que M. d’Agès a trouvée parmi les
+papiers de M. son père. Je vous prie derechef, par les entrailles de
+Jésus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt la grâce que je
+vous demande.» Le chanoine ne répondit pas, et pour cause. La lettre
+était depuis deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare.
+
+Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint et cacher cette lettre
+qu’il ne désirait pas qu’on connût. On l’a publiée partout, les uns,
+comme Abelly, en biffant les passages trop difficiles à commenter, les
+autres dans son entier, tous avec la même inconscience et prenant pour
+de l’humilité la crainte que le grand homme avait de scandaliser.
+
+Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait rien à gagner à la
+révélation d’un tel document; que son souci de s’abaisser à nos yeux et
+aux siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le laisser connaître;
+et que, s’il a voulu le cacher, c’est certainement pour des raisons
+graves, qui ne regardaient que lui.
+
+Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies de détails pittoresques,
+dont on a fait grand état dans les recueils édifiants et qui sont
+devenus fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse, qui aurait
+occupé deux ans de sa vie, mais sur laquelle nous n’avons aucun autre
+témoignage de quelque nature que ce soit. Sans ce document que lui-même
+qualifie de _misérable_, nous ne saurions rien, ni par lui, ni par
+d’autres, de France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon, qui apportât
+l’ombre d’une confirmation à ce qu’il raconte à M. de Comet en des
+termes dont le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y mêle
+évidemment au vrai. La seule ressource de l’historien, s’il ne veut pas
+ajouter une trahison à celle des familiers du saint, c’est de publier la
+lettre sans un mot de commentaire. Un seul commentateur était digne de
+foi. Il est mort sans avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire
+mieux gardé.
+
+Voici la lettre entière, dans son texte authentique.
+
+ A MONSIEUR DE COMET
+
+ Monsieur,
+
+ L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables
+ progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon
+ mérite, qu’à me rendre plus envié qu’imité; mais, hélas! ce n’était
+ que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance,
+ convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur.
+
+ Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop averti de mes affaires,
+ comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma
+ faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle
+ consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre
+ mi-partie de Castres lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus
+ qu’un méchant mauvais garnement lui devait; pour retirer partie duquel
+ je m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes
+ meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent pour satisfaire
+ aux dettes que j’avais faites, et grande dépense que j’apercevais
+ qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité
+ ne me permet de nommer.
+
+ Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays,
+ pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour la
+ même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à
+ Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur
+ conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le
+ requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, estimant que
+ l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus.
+ N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que
+ j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que
+ l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour
+ avoir laissé mes affaires si embrouillées; ce que je n’aurais fait si
+ Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que
+ l’apparence me le promettait.
+
+ Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis
+ emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla
+ comptant. Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par
+ un gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer avec lui jusques
+ à Narbonne, vu la faveur du temps qui était; ce que je fis pour plus
+ tôt y être et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être
+ et tout perdre.
+
+ Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce
+ jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût
+ permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion
+ pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait
+ foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous
+ eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des
+ nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un
+ coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie,
+ n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que
+ tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre
+ pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des
+ leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce
+ fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés,
+ poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins
+ liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés.
+ Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours,
+ prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs, sans
+ aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente,
+ avec procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite
+ dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été
+ délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le
+ commerce aux Français.
+
+ Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent
+ dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies,
+ un hoqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville
+ de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous
+ ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils
+ nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui
+ pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies
+ n’étaient point mortelles; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les
+ marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait l’achat
+ d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter
+ nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant
+ cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis
+ lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de
+ brutalités.
+
+ Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de
+ moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis par le
+ pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de
+ quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, ce qu’il me
+ disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre
+ philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à
+ autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu
+ souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petite
+ lamines, et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de
+ lamines, et puis un autre de poudres dans un creuset ou vase à fondre
+ des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et
+ trouver l’argent être devenu or; et plus souvent encore congeler ou
+ fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux
+ pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux;
+ en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il
+ m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et
+ plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer,
+ me promettant force richesses et tout son avoir.
+
+ Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues
+ prières que je lui faisais et à la sainte Vierge Marie, par la seule
+ intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré.
+ L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous revoir, monsieur, me
+ fit être assidu à le prier de m’enseigner le moyen de guérir de la
+ gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle; ce qu’il
+ fit; voire me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh! combien
+ de fois ai-je désiré depuis d’avoir été esclave auparavant la mort de
+ feu Monsieur votre frère et _commaecenas_ à me bien faire, et avoir eu
+ le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d’aussi bon cœur
+ que ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie,
+ que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores
+ que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est
+ vrai; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être
+ en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il
+ est advenu ainsi; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort
+ pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours
+ être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été
+ connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.
+
+ Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques
+ au mois d’août prochain qu’il fut pris et mené au grand sultan pour
+ travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les
+ chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me
+ revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme
+ M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes
+ et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves
+ chrétiens.
+
+ Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta et m’en
+ emmena en son temat; ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme
+ métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien; tout est au sultan.
+ Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est
+ extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme
+ grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et
+ m’affectionnait fort; et plus à la fin, une naturellement turque, qui
+ servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son
+ mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, me fit
+ délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre
+ façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je
+ fossoyais et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le
+ ressouvenir du _Quomodo cantabimus in terra aliena_ des enfants
+ d’Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à
+ l’œil, le psaume _Super flumina Babylonis_ et puis le _Salve, Regina_,
+ et plusieurs autres choses; en quoi elle prit autant de plaisir que la
+ merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le
+ soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait
+ extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu
+ et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence; en
+ quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait
+ point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si
+ glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu’elle avait
+ pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque
+ merveille.
+
+ Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ses discours, que son
+ mari me dit dès le lendemain qu’il ne tenait qu’à commodité que nous
+ ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans
+ peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois
+ qu’il m’entretint en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances,
+ au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous
+ rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Aigues-Mortes et tôt après en
+ Avignon, où Monseigneur le vice-légat reçut publiquement le renégat,
+ avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’église de
+ Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et édification des spectateurs.
+ Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il
+ s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne, qu’il acheva le
+ jour de la saint Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire
+ entrer à l’austère couvent des _Fatebenefratelli_, où il s’est voué,
+ et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet
+ honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie
+ que je lui ai appris, desquels il fait plus d’état, dit-il, que si _io
+ li avesse datto un monte di oro_, parce qu’il y a travaillé tout le
+ temps de sa vie et qu’il ne respire autre contentement. Mondit
+ seigneur, sachant comme je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer
+ quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et
+ très bien pourvoir de bénéfice. J’étais en peine pour trouver homme
+ affidé pour ce faire, quand un mien ami, de la maison de mondit
+ seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent porteur, qui s’en
+ allait à Toulouse, lequel j’ai prié de prendre la peine de donner un
+ coup d’éperon jusques à Dax pour vous aller rendre la présente et
+ recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins à Toulouse de
+ bachelier en théologie, que je vous supplie lui délivrer. Je vous
+ envoie, à ces fins, un reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison
+ et a exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter fidèlement de
+ sa charge et de m’envoyer les papiers à Rome, si tant est que nous
+ soyons partis.
+
+ J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a taillées en pointe de
+ diamant, l’une desquelles je vous envoie, vous suppliant la recevoir
+ d’aussi bon cœur que humblement je la vous présente.
+
+ Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes parents n’ayez été
+ scandalisés en moi par mes créanciers, que j’aurais déjà en partie
+ satisfaits de cent ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés,
+ si je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder
+ jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu’à faute
+ d’argent me pourraient advenir (ores que j’aie la table et le bon œil
+ de Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale se tournera en
+ bien.
+
+ J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je vous supplie leur faire
+ tenir mes lettres par homme que Monsieur Canterelle paiera. Si, par
+ cas fortuit, ma mère avait retiré les lettres, à tout événement, elles
+ sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre chose sinon que, vous priant
+ de me continuer votre sainte affection, je demeure, monsieur, votre
+ très humble et obéissant serviteur.
+
+ DEPAUL.
+
+ En Avignon, ce 24 juillet 1607.»
+
+Suscription: A Monsieur de Cornet, avocat à la Cour présidiale de Dax, à
+DAX.
+
+ * * * * *
+
+Six mois plus tard, de Rome, il adressait une autre lettre au même M. de
+Cornet, lettre qu’il eût essayé de détruire comme la première, si on ne
+la lui avait cachée. En voici le passage essentiel:
+
+ Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en cette ville de Rome,
+ où je continue mes études, entretenu par Monseigneur le vice-légat qui
+ était d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de désirer mon
+ avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que
+ j’appris pendant mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai
+ écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le
+ commencement, non la totale perfection, du miroir d’Archimède; un
+ ressort artificiel pour faire parler une tête de mort, de laquelle ce
+ misérable se servait pour séduire le peuple, lui disant que son dieu
+ Mahomet lui faisait entendre sa volonté par cette tête, et mille
+ autres belles choses géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles
+ mondit seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que j’accoste
+ personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, désirant avoir lui seul
+ la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire
+ voir quelques fois à Sa Sainteté et aux cardinaux.
+
+Et il explique que l’affection dudit légat lui vaudra des avantages _à
+quoi est nécessaire_, ajoute-t-il, _une copie de mes lettres d’ordres,
+signée et scellée de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de mondit
+seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête sommaire de
+quelques-uns de nos amis, comme l’on m’a toujours reconnu vivant en
+homme de bien, avec toutes les autres petites solennités à ce requises._
+
+ * * * * *
+
+Il est impossible d’émettre un avis ferme sur la réalité des événements
+consignés dans ces deux lettres et nous ferons comme saint Vincent, qui
+les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les faits rapportés
+demeurent mystérieux, le récit lui-même jette sur son auteur une lumière
+crue. C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules excessifs en
+matière d’argent, point trop marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait
+pris à louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale de ses dettes,
+de bons amis lui ayant suggéré de ne se point démunir, pour les
+accidents qui faute d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela
+tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un profit humain de son
+état, ni sa joie d’être entretenu à Rome par un précieux légat épris
+d’alchimie et autres belles choses géométriques.
+
+Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a coutume de proposer à notre
+admiration, et c’est mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est plus
+belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux curieuses lettres auront du
+moins achevé de briser le vieux cadre où l’on avait enfermé comme un
+petit saint l’un des plus rudes et des plus magnifiques personnages de
+l’histoire de tous les temps.
+
+Pour en finir avec les légendes, écartons sans pitié l’une de celles
+qu’on aurait le plus de plaisir à colporter après tous les historiens du
+grand saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais c’est une
+histoire sans preuves. Aucun témoignage, aucun document n’autorise à
+tenir pour vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement laissé une
+trace dans des archives, éveillé un souvenir, provoqué la confidence de
+quelque personnage du temps. On veut qu’aux derniers jours de l’an 1608,
+les trois ambassadeurs qu’entretenait alors le roi de France à Rome
+aient chargé le jeune Vincent d’une mission verbale fort importante et
+confidentielle auprès de leur bon maître Henri IV. Le jeune prêtre
+aurait donc, après ses aventures lointaines, fait une assez jolie
+rentrée en France, et gravi les marches du Louvre pour un tête-à-tête
+avec le roy galant. Ce serait charmant, si c’était vrai.
+
+En somme on ne sait à peu près rien de Vincent de Paul jusqu’à cette
+date de 1609, où il va s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu
+de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas sans intérêt pour de
+pieux hagiographes. Ils ont alors écrit de jolies choses, plutôt que de
+laisser la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une conclusion des
+premières démarches de cet extraordinaire garçon? On n’oserait le faire
+sur elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie pour nous aider.
+Chacun porte en soi, dès l’enfance, certaines marques profondes, que
+l’éducation, même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit pas. Les
+défauts, on s’en corrige, mais l’effort même pour les vaincre témoigne
+qu’ils sont là; et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie; on
+développe, avec un héroïsme inégal, celles qu’on portait en soi.
+
+Il apparaît nettement que Vincent, dans sa jeunesse, était un être
+séduisant. Nous sommes fixés sur sa laideur physique. «Quel marouffle!»
+s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. A considérer ses
+portraits, il est impossible de supposer qu’un tel visage ait jamais
+été, même dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais la bouche
+était vaste, gourmande et sympathique. Sur un extraordinaire menton, un
+menton solide comme une pièce de forge, menton de villageois dur au
+travail, menton implacable de dictateur, ses lèvres souriaient avec
+humanité. C’est par elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire,
+tout petit, les précieuses conquêtes que nous savons. Car il a eu sans
+cesse des protecteurs empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à Rome.
+C’est une force et une faiblesse que de plaire ainsi. Il devait mettre
+plus tard au service de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il
+s’en servait alors pour sa propre ascension dans la vie, convenons du
+moins qu’il n’a pas indéfiniment abusé du sort qui le gâtait. Son
+intelligence, dont nous mesurerons la grandeur au cours de ce livre,
+l’avait porté tout de suite fort au-dessus de sa petite condition de
+villageois. Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, et de
+la sensibilité tumultueuse qui était en lui comme en tous les saints, et
+d’un certain esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta jamais
+tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, s’il fut un clerc un peu
+pressé, son âme portait, dès le début de sa carrière, les germes de
+l’immense piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous n’avons là-dessus
+qu’un témoignage, mais il n’est point suspect, car il est de lui-même en
+un temps où la vérité seule tombait de sa plume. «Vous voilà donc enfin
+arrivé à Rome, écrit-il le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la
+Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de marcher par-dessus la
+terre où ont marché tant de grands et saints personnages! Cette
+considération m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a trente ans,
+que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de
+m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble.» Ses faiblesses
+étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de beaucoup de prêtres de
+ce siècle turbulent. Les ayant loyalement signalées en lui, qui mérite
+d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons point d’avoir été,
+pendant un temps, un pauvre homme pareil à d’autres. Nous dirons que,
+rapidement porté vers les sommets humains par son génie, il fallait bien
+qu’il fût choisi de Dieu pour n’avoir pas cédé au vertige. Et nous
+l’aimerons dès maintenant pour le travail secret qui se faisait
+certainement en lui, car nous savons bien qu’on n’improvise pas une
+grande vie: les convertis, au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans
+s’en douter; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CHARNIÈRE
+
+
+Voici donc Vincent, non à Paris même, mais aux portes de la ville, à
+Saint-Germain des Prés, où il occupe un petit logement, rue de Seine.
+Point riche, il y partagea quelque temps sa chambre avec un sieur Dulon,
+gascon comme lui et, de son état, juge de paix dans la petite cité de
+Sore, proche Mont-de-Marsan. On a démoli la maison, qui était à
+l’enseigne de Saint-Nicolas. Elle se trouvait à l’endroit où se
+rejoignent la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile gauche des
+bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui la vue qu’avaient de là nos
+compagnons sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on venait
+d’assembler; car de sa maison champêtre des Tuileries, le monarque
+pouvait enfin se rendre à couvert, par la grande galerie, encore toute
+vibrante de la voix des ouvriers et du chant de leurs outils, à ses
+appartements du Louvre; dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs,
+Ravaillac commençait à rôder, un couteau dans la main.
+
+Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient leurs regards vers le
+faubourg, Vincent et son ami voyaient, parmi les arbres, de vastes
+bâtiments tout neufs élevés presque côte à côte par les deux femmes
+vivantes du roy galant. La demeure somptueuse de la reine Margot, épouse
+répudiée, se présentait d’abord aux regards, avec de beaux jardins
+dévalant jusqu’au fleuve et, en annexe, un couvent pour les
+Petits-Augustins. Plus loin vers la gauche, on apercevait l’hôpital de
+la Charité, édifié par l’épouse régnante, Marie de Médicis, à l’entour
+de la chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit aujourd’hui, des
+Saints-Pères. Notons tout de suite, quoique les pieux détails donnés par
+Abelly sur ce point soient fantaisistes, que son cœur charitable
+conduisit probablement Vincent dans la maison des pauvres. Il alla
+d’ailleurs dans le palais de l’aventurière aussi; nous en avons pour
+preuve au moins trois documents authentiques, où le jeune prêtre est
+qualifié de conseiller et aumônier de la reine Marguerite, duchesse de
+Valois.
+
+Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de détails sur l’usage qu’il
+fit de cette curieuse fonction. Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant
+pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant, sur les deux ou trois
+faits certains de cette époque de sa vie, que nous tâchions de
+comprendre comment et pourquoi il se dégagea tout à coup des
+incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un bon pas vers la sainteté.
+
+D’abord nous savons que le 17 février 1610 il était fâché que le souci
+de son avancement le retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an,
+peut-être deux, une vie probablement médiocre. Il l’a écrit en propres
+termes à sa mère, auprès de qui son rêve était alors, nous l’avons vu,
+de se retirer au plus tôt. Ses «désastres», écrit-il dans la même
+lettre, lui ont ravi l’occasion de se pousser dans la carrière. Quels
+désastres? S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires qu’il
+aurait eues à Rome ou sur les bords de la Seine? Il ressemblait fort, à
+ce moment, à ce que, depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris
+pompait déjà, comme au XXe siècle, les jeunes provinciaux sans fortune
+et de cœur aventureux; ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs,
+comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous les diables de l’enfer.
+Ses relations romaines ne l’avaient point servi auprès des gens en
+place, car c’est sans doute à une camaraderie de table d’hôte qu’il dût,
+peu de semaines après la lettre découragée à sa mère, d’entrer chez la
+reine Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un sieur Dufresne, avec
+qui nous verrons que, dans la suite de sa vie, Vincent demeurera lié
+d’amitié. Dufresne devait prendre ses repas aux abords de cette rue de
+Seine, toute grouillante alors de la domesticité de la princesse. Aucun
+document ne nous commande de croire que ce fut bien par lui que Vincent
+eut cette aubaine, ou fit, comme il disait ingénument, cette retirade.
+Mais ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la porte de Marguerite
+avant d’en passer le seuil. Il n’a donc point choisi le quartier pour la
+commodité de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il se trouvait son
+voisin qu’il est devenu son aumônier.
+
+Un autre fait plus certain, c’est que Vincent fut un jour accusé de vol
+par son compagnon de chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a raconté
+l’histoire et nous pouvons y ajouter foi, saint Vincent l’ayant
+confirmée à la fin de sa vie en un document dont nous ferons état tout à
+l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un jour de l’an 1609, le juge
+de Sore s’étant «levé de grand matin... s’en alla en ville pour quelques
+affaires, et oublia de fermer une armoire où il avait mis son argent. Il
+laissa M. Vincent au lit, un peu indisposé, attendant une médecine qu’on
+lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, étant venu avec sa
+médecine, trouva cet argent, en cherchant un verre dans cette armoire
+qu’il vit ouverte; et, sans dire mot, il le mit dans sa poche et
+l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit que l’occasion fait le larron.
+Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver plus sa bourse. Il
+la demanda à M. Vincent, qui ne savait que lui en dire, sinon qu’il ne
+l’avait ni prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et veut qu’il lui
+réponde de sa perte; il l’oblige de se séparer de sa compagnie, le
+diffame partout, comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes à
+toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put
+découvrir qu’il avait quelques habitudes.» Abelly, à cet endroit de son
+récit, s’aventure probablement un peu. Il assure que M. Vincent
+connaissait déjà, en cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous
+aurons à parler au cours de ce livre, et que le volé s’en alla devant le
+saint religieux qui était avec d’autres personnes d’honneur et de piété,
+et voulut les prendre à témoin que le pauvre M. Depaul avait commis un
+larcin. Celui-ci aurait répondu, avec une grande douceur, que _Dieu
+savait la vérité_. Mais voici la version du saint lui-même dans une
+conférence qu’il fit le 9 juin 1656: «Il y a une personne dans la
+Compagnie, dit-il ce jour-là, qui, étant accusée d’avoir volé son
+compagnon et ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la
+chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et
+pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée: «Te
+justifieras-tu? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas
+véritable. Oh! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je
+souffre cela patiemment.» Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite?
+Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui avait volé
+étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda
+pardon.»
+
+La date des premiers entretiens de Bérulle avec Vincent a trop
+d’importance pour que nous osions la fixer sur le seul témoignage
+d’Abelly. Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans en mal
+d’avancement, il ait pris un vrai contact avec le futur fondateur de
+l’Oratoire et gagné sa confiance, c’est le signe que déjà celui que nous
+cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble plus au vagabond
+qui courait la chance en Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous
+parlerons de M. de Bérulle un peu plus tard, quand nous aurons la preuve
+qu’il frayait avec Vincent. Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette
+première conclusion, que voilà tout de même une aventure qui ne serait
+pas arrivée à notre héros dans une autre partie de sa vie. Il fallait
+qu’on le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et qu’il n’eût encore
+donné que des gages imparfaits de la haute qualité de son âme, pour
+qu’on osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une autre conclusion,
+encore plus certaine. Vincent, à près de cinquante ans de distance, ne
+se souvenait sans doute pas exactement de ses paroles ni de ses gestes
+au moment de la fâcheuse affaire. Mais il n’aurait pas donné en exemple
+le mouvement qui, dans cette minute d’émoi, le porta vers Dieu, s’il
+avait cru, ce disant, trahir la vérité. Nous pouvons croire que, tout
+harcelé qu’il fût à trente ans par des préoccupations matérielles, il y
+avait en lui une piété robuste et déjà le goût d’en appeler des hommes à
+Dieu, au moins dans les heures de traverse.
+
+Et le voilà donc chez la reine Marguerite. Tout de suite on le pourvoit
+d’un bénéfice. Le lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac, de
+l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi, un prêtre jeune, grand, un
+peu voûté, avec une soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue du
+temps qu’elle descendait au ras de ses talons, se glissait dans la foule
+dont était tout noir le Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait
+rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric, que nous écrivons
+aujourd’hui Saint-Merri. Son chemin passait par le Palais, qu’entourait
+une populace hurlante, le président de Harlay ayant entrepris
+d’interroger cet après-midi là le meurtrier du roi. M. Depaul arriva
+tant bien que mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte de messire
+Paul Hurault de l’Hospital, archevêque d’Aix. Dans la maison, un peu
+éloignée de son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église, un acte
+fut signé par les présents, archevêque, prêtre, notaires et garde-notes
+du roi au Châtelet, lequel acte faisait passer aux mains de M. Vincent
+Depaul l’abbaye de Saint-Léonard de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse
+de Saintes, à charge pour le preneur de bailler chaque année audit
+seigneur archevêque sur les fruits et revenus de l’abbaye une pension de
+douze cents livres.
+
+Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui, cette pension payée,
+devait rester dans les mains du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe
+d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire et nous le saurons
+mieux tout à l’heure. Il est probable qu’au soir de cette journée
+turbulente il alla porter à la reine Marguerite à la fois des
+consolations et son remerciement, à supposer que la mort de son cousin
+et ancien époux ait vraiment désolé cette princesse, à supposer aussi
+que le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non au défunt roi le
+cours heureux de ses affaires en cet après-midi de printemps. Essayons
+de nous représenter ces deux êtres exceptionnels en tête à tête. Avec
+tout ce que nous connaissons d’elle et de lui, tâchons de restituer à
+Vincent son âme et son visage vrais à cette minute capitale. Car c’est
+bien là, dans cette maison, dans ce temps, auprès de cette femme, qu’il
+faut voir la charnière entre les deux vies de Vincent, l’aventureuse et
+la sainte.
+
+La reine Margot était alors le type de la vieille coquette qui se range.
+Sans insister sur les frasques de cette créature, si totalement
+débauchée que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait déclaré,
+pour l’amusement des seigneurs de sa cour, qu’en la personne du galant
+Henri, c’était à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait, il
+ressort de ses propres _Mémoires_ et du témoignage des contemporains,
+qu’elle possédait à un degré peu commun le goût de l’intrigue et des
+plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs copieusement servie par
+les événements et reçut, par exemple, au deuxième jour de ses noces et
+dans son lit même, le choc assez brutal de la _Saint-Barthélémy_. Fort
+instruite et très fine, elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires
+aux plus délicats. On ne vit pas quarante années dans le vice sans
+traîner à la fin des habitudes dont on a peine à se défaire; et sans
+doute rendait-elle la tâche assez scabreuse à son confesseur, même en
+1610, où elle approchait de la soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe
+noire, gonflée d’énormes vertugadins; son justaucorps tailladé de blanc
+la fait mince comme une guêpe; sa gorge est amplement découverte, avec
+un collet montant haut; sur son visage fané elle a entassé le
+cosmétique, et l’histoire rapporte que ce produit de beauté a couvert sa
+peau de boutons qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient dans sa
+belle demeure de la rue de Seine une cour brillante de seigneurs et
+d’hommes d’esprit, et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard.
+Mais elle appartient au passé et ses meilleurs rêves sont maintenant des
+souvenirs. Elle en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux,
+de cette femme défraîchie qui s’accroche à ce qu’elle fut. Elle a fait
+graver, il y a deux ans, sur le monastère édifié aux abords de sa
+maison, une inscription qui commence ainsi: _Le 21 mars 1608 la Reine
+Marguerite, Duchesse de Valois, petite-fille du grand Roy François,
+fille du bon Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de la race
+des Valois..._ Et c’est touchant, mais triste. Car on aperçoit, à lire
+ces mots, que la grandeur a aussi ses petitesses. Cette femme a été,
+elle est encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une épave. Elle
+pouvait faire une princesse magnifique, et ce qu’elle nous découvre, si
+elle énumère ses titres, c’est un nouveau péché après les autres, un
+fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La vanité de ceux qui n’ont
+aucun sujet de gloire importe peu. Celle des grands fait rire, parce
+qu’ils sont grands et qu’elle est petite.
+
+Tous ne voient pas cela et les familiers de Marguerite la courtisent
+plus que jamais. Mais placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée,
+ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte avec soi quand on a,
+pendant toute une vie, composé, par politesse, son visage et ses mots,
+placez, avec tous ses contrastes, ce complexe amalgame de laideurs et
+d’esprit sous le regard d’un bon paysan de France, qui aurait, comme il
+se rencontre, l’intelligence bien faite et, demandez au bonhomme son
+avis franc.
+
+Vincent a tout de suite jugé le personnage. Mais lui-même sera jugé par
+cette femme, et il y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes gens
+qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins descendissent jusqu’au
+fleuve, et voilà les piétons du faubourg Saint-Germain privés d’un quai
+qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal acquis. Ils disaient mal
+acquet et l’on écrit aujourd’hui sur les plaques d’émail bleu de ce
+coin-là: quai malaquais. Vincent est peuple: il sent ces choses. Dans
+l’étrange maison où le voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il
+cherchait un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la trentaine.
+Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer parti. Nous savons qu’aux heures de
+décision, il a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il n’est plus
+question maintenant de s’en retourner à Pouy, mais de faire fortune.
+Qu’on ne soit pas scandalisé de ce mot: c’est en effet tout le problème
+de l’ambition que Vincent va résoudre à ce tournant de sa vie. Tout
+homme jeune doit un jour choisir entre plusieurs chemins vers la gloire,
+car nous la cherchons tous, en Dieu ou hors de lui. Je dis la gloire,
+parce que je parle des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus
+le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il a le titre de conseiller et
+aumônier de la reine Marguerite: une aubaine pour un petit abbé de cour.
+Mais avec ses gros souliers et sa barbe vilaine sur un menton qui n’en
+finit pas, il n’a aucune chance d’occuper son poste avec honneur, s’il
+se met au rang des autres dans la maison. Il a tout de suite toisé et
+pesé son monde, de la maîtresse au dernier valet. «Plaise à
+Notre-Seigneur, écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à l’un de ses
+prêtres qui entrait au service de quelque gentilhomme, vous y faire
+trouver le dégoût des choses du monde, par la plus grande connaissance
+que vous acquerrez de la vanité d’icelles.» Il a bien vu, dès ce jour,
+la sottise incurable des puissants. Mais il a vu aussi que lui-même
+risquait de faire un plus grand sot. La question était de savoir qui
+serait ridicule, de la reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier. Il a
+préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le comprend! Tous ces grands,
+qui l’intimidaient, il décida probablement de s’imposer à eux par une
+autre grandeur. Ce séducteur, qui avait connu des succès plus faciles,
+dut faire appel à Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car saint
+Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur les autres et sur lui-même.
+Sa tâche d’aumônier n’était pas commode, avec une impénitente pour
+pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre dans la maison. Il
+jugea bon, parce qu’il avait beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien
+que cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant son intelligence,
+il vouait son âme ambitieuse à la sainteté.
+
+En fait, nous ne trouverons plus une défaillance dans cette vie. Et la
+tâche difficile de l’écrivain va commencer. Car on peut trembler, en
+racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas assez montrer quel grand
+homme il était; ou, si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur
+part magnifique à ses vertus.
+
+C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite, que, pour la première
+fois, nous le trouvons certainement en relation avec le prieur et les
+religieux de l’hôpital de la Charité, voué alors à saint Jean-Baptiste.
+Le 20 octobre 1611, il fait, par-devant notaire, un don de quinze mille
+livres aux religieux de l’ordre du bienheureux Jean de Dieu en l’hôpital
+Saint-Jean-Baptiste fondé par la reine régente Marie de Médicis. Il
+verse cette somme «pour donner plus de moyens aux prieur et religieux
+dudit hôpital de traiter et panser les pauvres malades qui vont et
+viennent journellement se réfugier et faire panser audit lieu.» Il
+stipule aussi que ce don servira à achever de payer ce qui reste dû sur
+les frais de construction du bâtiment, et au besoin pour l’agrandir. On
+faisait en ce temps-là beaucoup de choses avec quinze mille livres. D’où
+venait l’argent? Le texte de l’acte notarié donne à penser que Vincent
+n’a été en cette affaire que le mandataire des véritables donateurs.
+Nous retiendrons que, pour doter les religieux de la Charité et leurs
+pauvres malades, c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute
+fraternisait-il déjà notoirement avec eux. Et du moment qu’il avait pris
+le chemin de leur maison, toute la suite de sa vie nous commande de
+croire que son regard honnête et malin de paysan la jugea tout de suite
+plus habitable que le palais voisin. C’étaient deux abîmes de misère: il
+eut le vertige et tomba du bon côté.
+
+Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son bénéfice--gros ou petit,
+nous ne savons--passait peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être
+à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi les documents assemblés et
+publiés avec beaucoup de soin par M. Coste, on trouve, à la date du 7
+décembre 1612, alors qu’il jouissait encore des revenus de Saint-Léonard
+au pays d’Aunis, un texte passé devant notaire où notre dit Vincent
+«confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud, docteur en théologie,
+demeurant à La Rochelle, absent, ou au porteur: à ce présent, stipulant
+et acceptant pour lui, la somme de trois cent vingt livres tournois...»
+
+Pendant son séjour au palais de la reine Margot, une aventure lui
+advint, que lui-même a contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais
+avec des additions qu’il serait imprudent de tenir pour vraies. Un
+fameux docteur en théologie, dont on ne nous dit point le nom, avait été
+appelé auprès de la reine. «Comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus,
+nous dit Vincent, il se trouva assailli, dans le repos où il était,
+d’une rude tentation contre la foi.» Et le saint, faisant sans doute un
+retour sur lui-même, qui connut aussi la vie molle dans les salons
+cossus et le beau parc, ajoute avec gravité: «Ce qui nous apprend, en
+passant, combien il est dangereux de se tenir dans l’oisiveté, soit du
+corps, soit de l’esprit: car, comme une terre, quelque bonne qu’elle
+puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche,
+produit incontinent des chardons et des épines, ainsi notre âme ne peut
+pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, qu’elle ne ressente
+quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc,
+se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il
+était agité de tentations bien violentes contre la foi, et qu’il avait
+des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de
+désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une
+fenêtre. Et il en fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin
+l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe, et
+même de faire aucune prière; d’autant que, lorsqu’il commençait
+seulement à réciter le _Pater_, il lui semblait voir mille spectres, qui
+le troublaient grandement; et son imagination était si desséchée, et son
+esprit si épuisé, à force de faire des actes de désaveu de ses
+tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun.» Vincent lui donna
+de sages conseils, très humbles et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu
+ayant eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul témoignage
+certain que nous ayons sur l’emploi du temps de l’aumônier de la reine
+Marguerite pendant les deux années qu’il fut au service de cette
+pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse de céans lui échappant, il
+remplit au moins une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi l’un
+des familiers de la maison, cependant qu’un peu plus loin, de l’autre
+côté des grands arbres, il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant
+dévotement des malades.
+
+Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne nomme pas, assure que pour
+délivrer son pénitent des horribles tentations qui le déchiraient,
+Vincent supplia Dieu de l’en charger lui-même «imitant en ce point la
+charité de Jésus-Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en
+guérir». Et Dieu aurait pris au mot le digne homme, qui aurait été,
+quatre ans entiers, possédé du diable en personne, tandis que l’autre,
+guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il faut de belles et
+bonnes preuves pour y croire, surtout quand il s’agit d’un tel
+personnage. Gardons-nous d’admirer les grands saints de travers.
+Celui-là était homme d’action; on aimerait à le peindre aussi en
+mystique et en tourmenté; il est plus sage de ne pas se donner ce
+plaisir.
+
+Le même Abelly nous assure que Vincent, pressé de confier son âme à des
+mains sûres, non seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur,
+mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire en formation. Ce dernier
+détail est inexact, car des pièces authentiques témoignent que
+l’aumônier de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue de Seine de 1610
+à 1612.
+
+D’autres pièces authentiques et datées vont d’ailleurs nous apporter une
+première certitude sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le 13
+octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur et Saint-Médard de
+Clichy, qui s’appelait Bourgoing, résignait sa cure en faveur de M.
+Vincent de Paul; il quittait ses brebis pour entrer à l’Oratoire, dont
+il devait un jour devenir le supérieur. Et c’est de toute évidence le P.
+de Bérulle qui a conduit la double affaire, le retour à Paris de
+celui-là et le départ de l’autre pour Clichy.
+
+Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître. C’est une nouveauté dans
+sa vie. Enfant, il avait couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons
+vu vagabonder un peu au temps de ses études et beaucoup depuis dix ans
+qu’il est prêtre. Se vouer à l’obéissance, c’était se donner; et le don
+de soi, seule issue des âmes en quête d’apaisement, il y a beaucoup de
+gens intelligents pour en dire merveille, et des hommes sensibles qui
+voudraient s’en griser; pour s’y plier jusqu’à la mort comme devait
+faire celui-là, il faut être d’acier trempé. La poignée de main de ce M.
+Vincent, il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris.
+
+Six mois plus tard, il quittait le service de la reine Marguerite pour
+son installation solennelle à Clichy. Ainsi finissait la première étape
+de sa carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente avait, d’un
+clerc agité, fait un serviteur de Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA FORTUNE COMPLICE
+
+
+En devenant curé de campagne, Vincent de Paul, ne nous y trompons pas,
+restait citadin. Clichy, alors un grand village, avec des champs, de
+l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux confins du quartier
+de la Madeleine. La gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont été
+édifiées sur des terrains qui, au temps de notre héros, appartenaient à
+sa paroisse. De sa fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être,
+par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons de ses ouailles. Il
+est probable qu’il résida tout de même, au moins pendant un an, auprès
+de la petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et Saint-Médard,
+dont il devenait le pasteur; mais ce n’est pas sûr.
+
+Ce qui, par contre, est certain, c’est que, même pendant cette année-là,
+il se réserva son logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite,
+jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt à la campagne, fort loin de
+Paris, tantôt en leur demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue
+Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il était toujours curé de
+Clichy. C’est seulement après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure
+aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel s’engageait à lui
+verser cent livres tournois l’an jusqu’en 1630. Les mœurs du temps
+permettaient qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa paroisse; et
+nous verrons que Vincent fit un assez bel emploi de ses treize années de
+ministère honoraire pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce chef.
+Mais comme il faut se méfier des histoires qu’on raconte! En 1613,
+c’est-à-dire un an après son installation à Clichy, Vincent, sur un mot
+de son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter cette cure, mit, au
+dire de ses pieux hagiographes, son petit mobilier sur une charrette,
+l’accompagna à pied et se dirigea vers Paris. «Je m’éloignai tristement
+de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un de ses amis; mes yeux
+étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui
+venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient
+aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit
+mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle.» Rien de plus pittoresque
+que cette scène, rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement
+le tableau est un faux, et la lettre aussi.
+
+Voici ce qu’on sait exactement du passage du saint à Clichy.
+
+Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession de sa cure que sept mois
+plus tard. Le procès-verbal de son installation est ainsi rédigé: «Le 2
+mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de l’église de Clichy, et,
+montrant l’acte de résignation approuvé à Rome, il en demanda la libre
+entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. Introduit dans l’église,
+il prit de l’eau bénite, fit l’aspersion, s’agenouilla devant le
+crucifix et au pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé dessus
+et le tabernacle où était renfermé le corps de Jésus-Christ, puis les
+fonts baptismaux, s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, sonna
+les cloches, en un mot, observa toutes les cérémonies usitées en
+pareille circonstance. Conduit ensuite au presbytère, il y entra et en
+sortit librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, à haute et
+intelligible voix, publia et notifia cette prise de possession, et
+personne ne réclamant, il en remit acte à Vincent de Paul sur sa
+demande.»
+
+Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, sauf exception, pour
+des chrétiens accomplis. Ils apprendront tout de même avec plaisir que
+les villageois dont ils sont les fils furent pour Vincent de Paul des
+paroissiens exemplaires et charmants. Le saint, au cours d’une
+conférence qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, le 27
+juillet 1653, venant à parler du temps où il paissait les brebis de
+Clichy-la-Garenne, leur tint ce langage: «J’ai été curé des champs
+(pauvre curé!) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que
+je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse
+les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient
+et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient
+ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content,
+que je me disais à moi-même: «Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si
+bon peuple!» Et, un jour, Monseigneur le cardinal de Retz me dit: «Eh
+bien! monsieur, comment êtes-vous?» Je lui dis: «Monseigneur, je suis si
+content que je ne le vous puis dire.--Pourquoi?--C’est que j’ai un si
+bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en
+moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, monseigneur, n’êtes si heureux
+que moi.» Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand
+l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.»
+
+Le berger de ce troupeau savait commander. Il fit, dans son grand
+village, du ministère ardent et il le fit dans l’allégresse. Nous le
+verrons mieux à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons alors sa
+méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à se montrer dès ce moment prêtre
+actif et écouté, car il manquait d’habitude; et, par exemple, il n’avait
+pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, d’apprendre à chanter.
+Il s’en désolait encore, un an avant sa mort, dans une conférence du 26
+septembre 1659 aux pères de la Mission. Écoutez-le: «Je dirai, à ma
+confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m’y
+fallait prendre; j’entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes,
+avec admiration, ne manquant pas d’une seule note. Pour lors je me
+disais: «Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela»; et je
+m’affligeais.» Il chantait mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait
+trouvé une église en ruines, avec un mobilier et des ornements
+pitoyables. Il construisit une église neuve et la dota de tous les
+meubles et effets nécessaires. Les historiens disent que tout cela fut
+fait en un an, mais il ne faut pas les croire. Les derniers vitraux
+furent posés et les derniers comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize
+ans après son arrivée à Clichy. Avec quel argent fit-il face à de telles
+dépenses? Pas avec le sien, ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il
+avait certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, de riches
+personnages qu’il avait réussi à séduire. Dans ce temps même, quoique
+pourvu d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était
+personnellement endetté, nous l’avons vu, de trois cents livres. Pauvre,
+avec de l’argent plein les mains: il commençait sa grande carrière.
+
+La petite église existe encore, communiquant par le fond du chœur
+avec une autre, beaucoup plus grande, qui a été construite
+perpendiculairement à elle il y a peu d’années. Du dehors elle est
+vieillotte et touchante. Son toit de tuiles brunes la couvre à mi-corps
+comme une petite chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture,
+mais des murs bien droits en pierre dure avec les ouvertures qu’il faut
+pour qu’on voie clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, avec un
+toit pointu et un coq. On montre à l’intérieur la chaire où aurait
+prêché le saint, les fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il
+a peut-être tenue dans ses mains quand il allait visiter les malades. On
+voudrait s’émouvoir devant la petite caisse de vieux bois d’où il
+harangua ses ouailles pour la première fois. Car si, en 1612, le peuple
+de Clichy fut si empressé à son confessionnal, c’est sans doute qu’il
+sut l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est malheureusement
+pas dans cette chaire que ces mots furent dits. Car celle-ci, comme tout
+le mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment que la bâtisse
+finie, ou au moins couverte. Il a probablement mis, il y a trois cents
+ans, dans son église la chaire qu’on nous fait voir, mais il est bien
+incertain que lui-même se soit jamais mis dans cette chaire-là.
+
+Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître qu’il avait trouvé pour
+lui une bonne place à Paris. En vérité, la place était fameuse: il
+s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire comprendre à des gens
+d’aujourd’hui comment un homme de cette trempe put laisser son troupeau
+pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, même puissant, surtout
+puissant, il faut beaucoup d’explications. La première est sans doute
+que, la chose paraissait bonne à M. de Bérulle, Vincent, qui s’exerçait
+à l’obéissance, céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que son
+directeur eût facilement fait faire une sottise à cet homme intelligent.
+L’aventure était belle et méritait que Vincent abandonnât tout le reste
+pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de suite, et partit.
+Dès ce moment, il est difficile de déterminer les lieux exacts où il
+résida. Il garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna pas
+absolument son troupeau de Clichy, et veilla notamment à l’édification
+de l’église nouvelle; et le principal de son temps, il le donna aux
+Gondi.
+
+On voit au Louvre, au bas de la grande toile de Rubens qui commémore le
+mariage de Marie de Médicis, un amour de petit chien, un chien de
+manchon, disons un chien de reine. C’est une sorte d’épagneul tout menu,
+avec des oreilles pendantes et soyeuses, une queue souple, richement
+fournie; le poil est blanc et feu, en larges taches; les pattes sont
+courtes; le corps flexible; il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la
+mode, écraser un peu le museau, qui est pointu et trop long. On
+apprendra peut-être avec surprise que c’est à deux ou trois roquets de
+cette sorte, qui surent attirer sur eux l’attention d’une belle
+Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire une certaine carrière et
+pas une autre. Il y avait à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de
+Médicis s’y trouvait de passage, un singulier ménage. Le mari, d’origine
+italienne, s’appelait Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise
+intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires du bonhomme, banquier
+de son état, mais banquier véreux, avait imaginé de se donner un revenu
+supplémentaire en élevant des chiens. La future reine--François Ier
+vivait encore--eut envie des bêtes que sut lui présenter l’habile
+aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit mieux: elle emmena aussi,
+pour soigner la marchandise, la marchande et son mari. Le ménage avait
+un fils, Albert, plus honnête que le père, ce qui n’est pas lui faire un
+grand compliment, mais bien plus débrouillard encore que la mère, et
+cela, c’est dire qu’il était un gaillard.
+
+Après avoir soigné les chiens, la dame fut priée d’élever les enfants de
+la reine. Comment le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine,
+puis sous les trois rois ses fils, on aurait plaisir à le raconter[2],
+mais c’est Vincent qui nous intéresse et il faut abréger. Retenons que
+peu d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une fortune
+considérable. Il avait épousé une femme riche, Catherine de Clermont,
+qui lui avait apporté le comté et la baronnie de Retz, aux bouches de la
+Loire. On le fit maréchal et c’est sous le nom de maréchal de Retz qu’il
+est connu. Premier gentilhomme de la Chambre sous Henri II, il
+remplissait l’office de connétable au sacre de Henri III, et ce prince
+le fit général des galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste,
+avec les plus fastueux avantages matériels. Il avait des frères, dont
+l’un fut d’église, et devint évêque de Paris et cardinal. Celui-là
+occupait le siège quand Vincent entra dans la famille.
+
+ [2] Cf., pour plus amples détails, _Le Cardinal de Retz_, par L.
+ Batiffol. Paris, Hachette, 1927.
+
+Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de la dame aux chiens, les
+deux aînés prirent la soutane comme leur oncle et lui succédèrent l’un
+après l’autre sur le siège de Paris, qui restait ainsi dans la famille.
+Le premier fut évêque et cardinal; le second, qui ne reçut point la
+pourpre, eut la petite compensation de voir le siège promu au rang
+d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, s’appelait Philippe-Emmanuel
+et c’est lui qui prenait Vincent à son service en 1613. Le seigneur qui
+arrachait à ses ouailles le curé de Clichy n’avait pas hérité du génie,
+mais de la fortune de son père et de ses titres, notamment de celui de
+général des galères; et Vincent entrait, voilà l’important, chez le
+neveu du cardinal et, par surcroît, chez le frère du coadjuteur; et, ce
+coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait--mais on ne le
+savait pas encore--régner aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église
+de Paris; et la jeune Madame de Gondi, à peine Vincent avait-il posé le
+pied dans la maison, mettait au monde un enfant méchant, qui, plus
+tard--mais c’est cela surtout qu’on n’aurait jamais deviné--serait le
+successeur endiablé de ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le
+légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de cardinal de Retz.
+
+Convenons que pour un petit abbé sans nom, sans fortune, natif de Pouy
+en Gascogne, la place était belle. Si l’on tient compte des mœurs du
+temps, il faut croire que Bérulle, chargé par l’opulente famille de
+trouver un précepteur convenable, choisit Vincent, non pour plaire à
+celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le curé de Clichy
+convenait, parce qu’il avait déjà frayé avec les puissants de ce monde.
+Nous l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité de Marguerite,
+fille de Catherine de Médicis; cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de
+Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait d’ailleurs tant
+d’intimité entre ces Gondi et les Valois, que la reine, quand les fossés
+du Louvre, qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait habiter
+dans la belle maison que possédaient ses amis au lieu où est aujourd’hui
+le théâtre de l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des grands, avait
+donné jusqu’ici à l’enseignement le plus clair de son temps: à Dax, à
+Toulouse, probablement à Paris aussi, car il avait bien fallu, avant
+d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât sa vie. Bérulle le savait, par
+surcroît, excellent prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de l’avis, ni
+de l’avenir de celui qu’il choisissait. C’était l’homme convenable: il
+fallait qu’il obéît.
+
+L’homme convenable fut obéissant, mais à bon escient. Il apprit
+d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient de lui les gens au service de
+qui on l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, le
+petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, né en 1610, était encore aux
+mains des femmes; le dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours.
+C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre les parents de son élève,
+à Montmirail en Champagne, sur la ligne, où deux fois, au seuil du XIXe
+siècle, et au seuil du XXe, s’est arrêtée la vague des envahisseurs. Les
+Gondi possédaient là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui au
+duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le maître de céans passait pour un
+digne homme, mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le personnage
+intéressant, c’était la femme. Elle devait s’entendre tout de suite avec
+le précepteur de son enfant, car elle était pieuse, charitable, pleine
+de scrupules; et de telles âmes, qui cherchent avidement des guides,
+n’ont pas souvent l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude
+qualité, dans leur maison.
+
+Vincent remplit sans doute avec application son office de précepteur,
+quoique nous n’en sachions rien. Son élève ne lui a pas fait
+spécialement honneur; il paraît qu’il était turbulent; dans la vie, ce
+fut un brave garçon et un garçon brave, mais sans éclat. Quand
+l’inévitable arriva et que Mme de Gondi devint la pénitente de Vincent,
+elle et lui s’entendirent pour travailler à secourir, dans leurs âmes et
+dans leurs corps, les pauvres gens qui peuplaient les immenses domaines
+des Gondi. Elle offrait son argent et sa bonne volonté; et ce pauvre
+prêtre, on peut dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été pour
+Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce qui ne gâtait rien, ils se
+faisaient ses disciples, entrant comme ils pouvaient dans ses vues,
+impatients de bien faire à son école. Mais c’étaient un homme et une
+femme de leur monde et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne
+plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée à son directeur,
+l’importunait. Lui, à la veille de l’assassinat du maréchal d’Ancre et
+de l’exil à Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé dangereusement à
+la politique. Les grandes familles de sang français en avaient assez des
+Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi sans doute n’étaient pas
+menacés, mais leur maison, où s’agitaient des partisans, se faisait
+bruyante. Avec cela les enfants--car le petit Henri avait sept ans
+maintenant et Vincent apprenait aussi le latin et le grec à
+celui-là,--les enfants devenaient insupportables. Un soir de 1617, le
+précepteur planta là tout son monde et disparut.
+
+Cette fuite extraordinaire fut un coup de génie, un acte dont Vincent
+avait certainement mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. Il
+faut convenir qu’il la joua bien. Si humble qu’il fût ou qu’il
+s’efforçât d’être, il n’ignorait pas qu’en échappant aux Gondi, il
+devenait leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites à la fois,
+dans cette aventure, toutes ses ambitions, y compris la plus haute. Il
+rêvait de se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il fit dès lors
+et pour toujours, et c’était l’essentiel; mais il ne lui déplairait pas
+de disposer comme devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui de
+ces Gondi. Nous allons voir que son escapade eut cet effet, le jour où
+il se retrouva dans leur maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère,
+mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était grand.
+
+Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il fit dans la paroisse très
+lointaine dont il devint tout à coup le curé. Car, sur une invitation de
+Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, mais cette fois au
+profit de Vincent et contre ses maîtres, il avait couru d’une traite de
+Paris au fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, qu’on appelait
+alors Châtillon-les-Dombes. Là il fit des sortes de prodiges et nous l’y
+considérerons au prochain chapitre, dans le premier épanouissement de
+son immense charité, dans sa sainteté commençante.
+
+Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir fut pitoyable. Les pauvres
+gens l’exprimèrent en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à
+nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée; on en a une aussi
+de son mari. Elle avait pressenti, la pauvre femme, son grand malheur,
+car elle commence ainsi, s’adressant à l’infidèle: «Je n’avais pas tort
+de craindre de perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné tant
+de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue.» C’était une créature inquiète;
+pour Vincent, qui n’était pas patient, elle devait être exaspérante.
+Lisez la suite: «L’angoisse où j’en suis m’est insupportable sans une
+grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était
+que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, mais quand je regarde
+toutes les occasions où j’aurais besoin d’être assistée, par direction
+et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se
+renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps
+porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir
+assistance d’ailleurs, parce que vous savez bien que je n’ai pas la
+liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.» C’est
+celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette enfant gâtée n’entend point
+s’adresser à n’importe qui; elle trouve intolérable que l’élu se soit
+dérobé à son caprice; elle le menace: «Si après cela vous refusez, je
+vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien
+que je manquerai à faire, faute d’être aidée.» Et puis, sachant quel
+homme il est, elle n’ose l’offenser davantage, et la voilà qui se fait
+toute petite et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par son
+mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse point de parler
+d’elle-même, elle ne saurait; mais elle pense aussi aux autres, à ceux
+qui intéressent surtout Vincent. «J’invoque Dieu et la Sainte Vierge de
+vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de
+beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer votre charité.» Elle
+parle de son mari. «Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant
+à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à celui de beaucoup
+d’autres.» Ayant ainsi songé par deux fois dans la même lettre à son
+prochain, elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, la
+pauvrette. Et elle termine ainsi: «Je sais que, ma vie ne servant qu’à
+offenser Dieu, il n’est pas dangereux de la mettre au hasard; mais mon
+âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous de l’appréhension où
+vous m’avez vue en ma dernière maladie en un village; je suis pour
+arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal
+que je ne sais si sans ma grande disposition précédente elle ne me
+ferait pas mourir.»
+
+Pauvre femme! La voilà donc qui se meurt! Le mari, plus sobre, plus bref
+surtout, parce qu’il est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui ne
+sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, «que vous accorderez à mes
+prières et aux conseils de tous vos amis le bien que je désire de vous.
+Je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que
+j’écris à ma femme. Je vous prie seulement de considérer qu’il semble
+que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens
+de bien.»
+
+Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite des vues de Dieu sur
+Vincent de Paul, à moins qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et
+de ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui pouvaient aussi
+crier misère ou miséricorde.
+
+Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir le fugitif. Ce n’est pas
+d’aujourd’hui qu’on se fait recommander, par ses amis et par les autres,
+aux puissants dont on attend un avantage. Vincent ayant répondu à Mme de
+Gondi par une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, au dire
+d’Abelly, il invitait sa pénitente à se plier au bon plaisir de Dieu,
+elle aurait pu répliquer que peut-être était-ce là seulement le bon
+plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas d’humeur à plaisanter. Elle
+fit faire à tout le monde des lettres de supplication. Ses enfants
+écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un si bon homme; le
+cardinal écrivit, et c’était pour donner à réfléchir à ce prêtre
+obéissant; le P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. On ne
+nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre ce religieux de bon conseil.
+Et sans doute la question n’était-elle pas de savoir si Vincent
+rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.
+
+Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de la même année, veille de
+Noël, il reprenait sa place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des
+Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout nous autorise à croire
+que, dès lors, il ne s’occupa plus jamais des enfants, et l’on a plaisir
+à penser qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du troisième fils, le
+futur cardinal de Retz. Ne dites pas que c’est dommage et que peut-être
+il en eût fait un honnête homme: celui-là était un gredin de naissance
+et d’ailleurs un gredin agréable, que Vincent, dans ses vieux jours,
+devait couvrir d’une tendresse paternelle; et cette tendresse étonne
+d’abord et pourrait scandaliser, mais elle n’allait pas au Prince de
+l’Église, elle consolait un enfant méchant, devenu grand et malheureux.
+
+On verra, dans la suite de ce livre, le détail de ce qu’ont fait les
+Gondi, le mari et la femme, pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres
+gens de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau mérite d’ouvrir à
+cet homme une carrière immense. Le cas est assez rare d’un tel accord
+entre deux puissances si contraires: des grands, un paysan de génie. Car
+il est resté, c’est sa force, un homme du petit peuple, c’est-à-dire un
+juge pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs parce
+qu’ils sont compliqués. Les simples, quand ils sont intelligents,
+voient, avec leurs yeux clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres.
+Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain ou impuissance, ne
+savent rien de ceux qui marchent au-dessous d’eux. La lettre de Mme de
+Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux qui l’ont commentée dans
+des livres ont trouvé qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri
+d’une égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit comme une colère
+d’enfant. Il a vu qui lui parlait: alors l’idée d’obéir n’est pas entrée
+dans son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient pas supposer
+que leur tutelle si généreuse fût accablante. On sourit aux petits et on
+les piétine en même temps. Mme de Gondi souriait avec mélancolie et,
+sous sa fraise empesée, ne voyait pas ce que faisaient ses pieds.
+Vincent, au lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres
+continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur intimité put durer et fut
+féconde.
+
+Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses missionnaires se trouve le
+_Résumé d’une conférence sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand_. Il
+y donne des conseils pleins de sens et dans la langue la plus
+savoureuse. «Il serait à souhaiter, dit-il d’abord, que cet aumônier fût
+un saint ou du moins un homme bien intérieur.» On assure que c’est
+souvent d’eux-mêmes que parlent les romanciers dans leurs romans: les
+saints aussi dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait sans
+doute au temps où de se voir debout et gauche devant la reine Marguerite
+l’avait jeté dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette pour
+bien servir dans de telles maisons; il l’a d’ailleurs dite plusieurs
+fois, dans d’autres entretiens et dans ses lettres, notamment le 29
+septembre 1636, où il écrivait à Robert de Serjis: «J’avais pour maxime
+de regarder Monsieur le général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir
+de même et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce
+n’était qu’ils m’appelassent ou pour quelque affaire pressant et
+d’importance.» Si l’on veut bien y réfléchir, rien de cela n’est très
+flatteur pour les maîtres, qu’on transfigure avant de se tourner vers
+eux, et à qui l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la poussait
+fort loin. Après le conseil charmant de «beaucoup honorer les
+domestiques et les traiter doucement, cordialement et fort
+respectueusement», il ajoute, ce sage: «Et se faut bien garder de
+s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de l’État»! Dans cette
+conférence sur _l’Aumônier chez les grands_, il dit encore qu’il ne faut
+point faire la morale à tout propos aux gens de la maison, «mais c’est,
+dit-il, de gagner les serviteurs, marmitons, et les prendre en
+particulier pour les instruire.» Mais le voici à table. «L’aumônier doit
+dîner avec le maître d’hôtel; là, il se met à table après lui; la
+coutume a prévalu pour ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de
+vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup pour de petites choses et
+même faire un peu la sourde oreille; ne pas trop élever quelquefois les
+yeux au ciel; et si d’aventure il entendait, par exemple, que Dieu est
+injuste, il doit, dans ces rencontres, prendre la parole; mais, hors ce
+cas, attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, car de le
+faire sur-le-champ, d’ordinaire ce sont des gens bien ferrés, le diable
+se fourre là-dedans, et on y gagne fort peu.»
+
+Un jour il a vu François de Sales, après avoir dit sa messe et ôté sa
+chasuble, se retourner vers Monsieur le général des galères et lui faire
+une inclination. «Il me semble, de plus, écrit Vincent, qu’on doit
+porter aux grands le corporal à baiser et que l’on leur va donner de
+l’eau bénite après la messe.» Il ajoute tranquillement, parlant de ces
+divers usages: «Je ne l’ai jamais fait et n’en sais rien; vous vous en
+informerez.» Il était humble, discret, mais pas servile; moyennant quoi,
+quand c’était son heure de commander, il se faisait obéir. Il a raconté
+lui-même que ce pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée de se mettre
+un jour, par une dévote assistance à la messe, en état de se battre en
+duel, l’instant d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la grâce de
+bien réussir un péché mortel. «Cet aumônier, nous dit Vincent parlant de
+lui-même, après avoir célébré la messe et lorsque tout le monde se fut
+retiré, s’alla jeter aux pieds de son maître, qui était à genoux, et là,
+lui dit: «Monsieur, permettez qu’en toute humilité je vous dise un mot:
+je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel; je vous dis,
+de la part de mon Dieu, que je viens de vous montrer et que vous venez
+d’adorer, que, si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa
+justice sur vous et sur toute votre postérité.»
+
+Le général des galères ne résista pas à cet ordre pathétique: le duel
+n’eut pas lieu. Et cette histoire, racontée par Abelly ou par un autre,
+on hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui nous rapporte avec
+simplicité ce qu’il a fait ce jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son
+chapeau et à baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce livre que
+nous ne parlerions pas du bon, mais du grand M. Vincent. Son cœur était
+de feu et sous les mots qu’il disait couvait une passion ardente; mais
+cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup plus. Il se savait un
+pauvre misérable sur la terre et tous les hommes pareils à lui. La
+détresse de la créature, il la connaissait par droit de naissance. Il
+voyait chacun des hommes tout menu dans la main de Dieu, et tremblait
+pour le destin de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile.
+Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, aimant le prochain par
+inclination, mais un être consumé de compassion pour les hommes, parce
+qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié pour eux n’était pas un
+sentiment, c’était une vue intense de leur bassesse: et pour redresser
+leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des gestes et disait des
+mots qu’on n’a pas égalés.
+
+Alors, du marmiton à Monsieur le général, tous obéissaient. Et la
+générale, dont il nous dit, dans sa langue toujours emplie de politesse,
+qu’elle était «sujette à une grande promptitude», ce qui, pour nous,
+signifie qu’elle devait être insupportable, la générale cédait aussi à
+cet homme irrésistible. «Il me souvient, disait-il un jour à ses Filles
+de la Charité, que Madame la générale, son confesseur s’en allant une
+fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était: «Eh! monsieur, lui
+dit-elle, vous vous en allez! A qui aurai-je recours en mes peines?» Il
+lui répondit: «Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à
+Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et
+celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit: et si l’un et
+l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, madame,
+de le chercher aux pieds de la croix.» Et Vincent nous assure que, peu
+de jours après, la dame lui écrivait: «Monsieur, j’ai expérimenté les
+moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines;
+mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter aux pieds
+d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je
+cherchais; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures
+ne me pouvaient donner.»
+
+Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé de Châtillon-les-Dombes,
+quelque progrès. Elle en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui
+survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois plus tôt, de présider à
+la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission: elle pouvait,
+ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume de Dieu. Vincent,
+bien qu’elle le suppliât en son testament de demeurer auprès de son mari
+et de ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu douze ans à
+cette maison, qui, lui parti, se disloqua. Emmanuel de Gondi entra à
+l’Oratoire. L’aîné des fils, devenu général des galères après son père,
+épousa une cousine; et de ce ménage où se fondaient les branches
+survivantes de la famille, naquirent deux filles, qui ne firent point
+souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri à la chasse, à douze
+ans, d’une chute de cheval. Le troisième a donné au nom de Retz plus
+qu’à celui de Gondi l’éclat que nous savons.
+
+Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, qu’on croit anciennes et
+solides et qui, comme tout le reste, surgissent et passent. La richesse,
+la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères autrefois comme
+aujourd’hui. Mais alors aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en
+allant, laisser une œuvre ou seulement un peu de cendre. Les _Mémoires_
+du cardinal de Retz sont l’un des monuments qu’aura légués au monde la
+branche française des Gondi. L’autre legs est plus précieux: c’est un
+grand saint.
+
+Vincent de Paul eût vécu saintement sans les Gondi. Mais les hommes
+l’auraient peut-être ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles
+à tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait d’ailleurs les hautes
+carrières qu’a découragées la malchance? Il faut la grâce de Dieu pour
+faire un saint; il y faut aussi de grands dons; il y faut encore la
+faveur du destin. La postérité retiendra que, pour M. Vincent, la
+fortune complice avait pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de
+Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son épouse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT
+
+
+Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable en deux étapes. Il
+s’est inquiété du bonheur éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort
+humain ensuite. Sa première vocation, celle de pêcheur d’âmes, il l’a
+reçue subitement, un matin qu’il prêchait en la petite église de
+Folleville, en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour de
+la conversion de saint Paul. Quelques mois plus tard, à
+Châtillon-les-Dombes, il accédait à la deuxième étape; en chaire, comme
+à Folleville, il connut tout à coup sa puissance pour secourir, dans
+leur détresse matérielle, les malades et les pauvres. Aux sources
+humaines de sa sainteté, on trouve, dans les deux cas, son éloquence.
+
+Le sermon de Folleville fut prononcé dans de curieuses circonstances.
+Mme de Gondi avait coutume avant son mariage de se confesser pendant les
+mois d’été dans cette petite paroisse, située au milieu des terres de
+ses parents. Un jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête pour
+recevoir son pardon, que le curé bredouillait n’importe quoi au lieu de
+l’absoudre. Mais il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous
+raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, nous dit-il,
+«marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d’autres
+fois qu’elle se confessa à lui; ce qui la mit un peu en peine; de sorte
+qu’elle pria un jour un religieux qui l’alla voir de lui bailler par
+écrit la formule de l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à
+confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de
+l’absolution contenues en ce papier; ce qu’il fit. Et elle continua de
+le faire ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa à lui, lui
+donnant son papier, pour ce qu’il ne savait pas les paroles qu’il
+fallait prononcer, tant il était ignorant.» Vincent de Paul était fixé
+sur la qualité du clergé de son temps, et c’est à le ramener à ses
+devoirs qu’il devait plus tard consacrer un des grands efforts de sa
+carrière. Tout de même ce curé de Folleville passait la mesure. Le plus
+fort est qu’ainsi averti par Mme de Gondi devenue sa pénitente, Vincent
+s’aperçut que lui aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois l’aveu
+de ses fautes à des ignorants de cette espèce. «Je pris garde, nous
+dit-il bien doucement, et fis plus particulière attention à ceux à qui
+je me confessais, et trouvai qu’en effet cela était vrai et que
+quelques-uns ne savaient pas les paroles de l’absolution.»
+
+Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient pas absous, et cela
+durait, Vincent le savait, depuis des années. Un soir, on l’appela
+auprès d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à trois lieues de
+Folleville. Ce moribond «était, nous dit le saint, en réputation d’être
+le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son
+village.» L’aumônier de Mme de Gondi lui dit les paroles qu’il fallait
+pour le décider à une révision de toutes ses confessions précédentes. Ce
+faisant, il entendait réparer la faute du curé, du curé qui ne savait
+pas donner l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait pas. A
+peine absous par M. Vincent, le vieillard--il avait quatre-vingts
+ans--se tourna vers Mme de Gondi qui venait d’entrer et lui dit:
+«Madame, j’étais damné sans cette confession; oui, madame, j’étais
+damné; j’avais des péchés que je n’avais osé confesser, et jamais je ne
+m’en fusse confessé sans cette confession.» Et il avoua devant Mme la
+générale un horrible péché de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait
+toujours omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège à chaque
+confession nouvelle et un autre sacrilège toutes les fois qu’il
+communiait. Après quoi, il mourut. Et Mme de Gondi s’écria, parlant à M.
+Vincent: «Ah! monsieur, qu’est-ce que cela? Qu’est-ce que nous venons
+d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres
+gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de
+damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur
+Vincent, que d’âmes se perdent! Quel remède à cela?» Et elle le pria de
+faire sur-le-champ aux paysans de ce village un sermon pour les exhorter
+à la confession générale.
+
+Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. «Dieu, dit-il, donna
+bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés,
+qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai
+de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les
+entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire,
+avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les révérends
+pères Jésuites d’Amiens de venir au secours.» Et les Jésuites d’Amiens,
+ajoute le saint dans son langage positif, «trouvèrent de quoi
+s’occuper».
+
+Dès ce jour, les Missions, l’une des deux grandes œuvres de Vincent,
+étaient fondées. Car, nous dit-il, «cela fut cause qu’on continua le
+même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant
+plusieurs années, laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer
+des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants,
+où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon
+prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions
+ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En
+partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins...»
+
+Cette clef qu’on donne aux voisins quand on s’en va, ces cinquante écus
+qu’on baille pour une année de travail à un confrère peu gourmand: voilà
+les petites choses qui se retrouvent aux origines de tout ce qu’a fait
+de grand M. Vincent. Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, un
+grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. Cette âme sait les mots
+qu’il faut dire pour emporter les hommes légers dans son mouvement,
+comme du duvet dans un tourbillon. C’est un discours heureux qui a tout
+engagé. Vincent gardera jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du 25
+janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements publics à la Providence
+pour avoir employé ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble prêtre
+il était bien incapable et bien indigne d’apercevoir. «Qui m’eût dit
+cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins
+c’était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous
+voyez.» Et il ajoute, joignant les mains; «Appellerez-vous humain ce à
+quoi nul n’avait jamais pensé?»
+
+On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce livre de ne pas faire
+intervenir la grâce de Dieu à tous les bons endroits de son récit. Une
+fois pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, pour accéder à la
+sainteté et s’y maintenir, un secours surnaturel. Nous parlerons à
+loisir des vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons connaître
+de sa vie intérieure. Mais l’action divine en son âme est un secret dont
+ni Dieu ni lui ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut mieux
+n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on peut s’inquiéter des voies
+humaines par où Dieu a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de
+Vincent a été l’une de ces voies, au moins ce jour-là.
+
+Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance encore plus
+émouvante. Nous allons raconter cette deuxième histoire, avant
+d’examiner d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, dont nous
+avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au temps de sa jeunesse il était un
+charmeur.
+
+Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent quittait secrètement
+les Gondi et courait à Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons que
+nous avons déjà données de cette fuite, il faut évidemment placer
+l’impatience du nouvel apôtre de secouer tout le reste pour se rendre
+sans délai à l’appel de Dieu. Mme de Gondi l’a guidé, poussé, dans la
+grande voie où il est maintenant engagé; mais de tels patronages sont à
+la fois salutaires et pesants; ils aident et retiennent; ils suscitent
+et ils entravent. Bref, Vincent s’était sauvé.
+
+Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de Clichy, sur qui étaient
+tombées, voilà cinq ans, ses premières paroles ardentes, et qu’il avait
+attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il fût alors un curé sans
+expérience. Il aimait ce troupeau; il en était toujours le pasteur. On a
+la preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par exemple pour des
+baptêmes. Son retour y eût été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il
+savait bien que la calèche de Mme de Gondi l’aurait été chercher là dès
+le lendemain, il s’en fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on
+le laissât tranquille.
+
+Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville de 2.000 habitants, se
+trouvait sans curé, et le poste n’était point recherché. Les comtes de
+Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient prié le supérieur de
+l’Oratoire de Lyon, le Père Bence, de leur indiquer un «bon
+ecclésiastique», dont ladite paroisse avait un extrême besoin; car
+depuis près de quarante ans les curés bénéficiers ne s’y étaient
+présentés que pour en percevoir le revenu; les notables avaient tous
+passé à la religion «prétendue réformée»; et l’on ne comptait dans la
+ville aucun religieux, aucune religieuse, mais six prêtres en tout,
+libertins, ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse affaire, nous
+explique Messire Charles Demia, prêtre de la Mission, écrivant peu après
+la mort de M. Vincent, «à cause que cette cure était de grand travail et
+n’avait de revenu en ce temps-là que cinq cents livres.» Le Père Bence
+se tourna vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, qui n’hésita
+pas à suggérer à Vincent de Paul que cette cure-là lui paraissait au
+contraire excellente.
+
+A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit chez un huguenot, le
+sieur Beynier. Un religieux de Lyon avait remis en effet à notre
+voyageur une lettre d’introduction auprès de ce notable, le priant de
+servir le nouveau venu en tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour
+complaire à son bon ami lyonnais que parce que la maison curiale était
+en ruines, retint Vincent chez lui et le logea. Notez que ce Beynier
+vivait, nous dit-on, «dans tout le libertinage que la multitude des
+biens dont il était pourvu abondamment» et sa jeunesse et ses
+fréquentations «lui inspiraient.» Ce débauché accepta qu’une partie de
+sa turbulente demeure devînt un lieu de silence et de prières. Vincent
+s’adjoignit sur-le-champ un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans
+la province pour sa piété; et tous deux, logés au deuxième étage de la
+maison, se levant à cinq heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre,
+vaquaient à leur dur ministère, sous le regard bienveillant dudit
+Beynier et de ses familiers, tous riches, influents et, comme lui,
+passés à la religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc point les
+sectaires qu’on nous dit dans les manuels. Ils sortaient des guerres de
+religion; mais sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. Et
+puis, si certaines de leurs façons étaient plus grossières que les
+nôtres, leur âme était plus près de la tradition chevaleresque. Une
+civilisation est plus radieuse à ses débuts que quand elle a un peu
+vieilli. On nous parle toujours du progrès, comme si la loi de beaucoup
+de choses n’était pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui se
+fane comme les autres. Il faut que nous tâchions aujourd’hui de cultiver
+aussi des fleurs, heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains
+d’aussi belles que ces bourgeois du pays de Bresse, qui aimaient leur
+prochain avec tant de gentillesse, que tout tombait, la haine, les
+préjugés, les passions, même le souci de la paix chez soi, devant un
+étranger qu’on accueillait dans sa maison. Sans doute un notable
+avait-il aussi dans ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers la
+multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient pour les gardiens naturels
+du troupeau sans pasteur. A l’arrivée de Vincent, il leur parut de
+politesse élémentaire de présenter au nouveau berger ses brebis. Il
+advint ce que déjà vous avez deviné. Tous ces gens aimables furent
+bientôt pris au charme du grand homme tombé chez eux. Vincent fit, dans
+la petite ville, du ministère à sa façon, qui était méthodique et
+foudroyante. Il visita les maisons une à une, prêcha, administra les
+sacrements, fut un si éloquent missionnaire et recommanda si bien, comme
+à Folleville, la confession générale, que tout le monde, après quelques
+semaines, y avait passé, le huguenot Beynier comme les autres et tous
+ses amis à sa suite.
+
+Un dimanche d’été, probablement le 20 août, tandis que le nouveau curé
+s’habillait pour la messe, une paroissienne, la femme du seigneur de la
+Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en une maison écartée des
+autres, une ferme sise à un quart de lieue de là, toute une famille
+était malade, père, mère, enfants, et personne alentour pour assister
+ces gens en détresse et très pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux
+Filles de la Charité de cet incident tout menu et si gros cependant
+qu’après trois siècles nous continuons d’en tirer des richesses, Vincent
+avouait que la situation de ces malheureux lui avait «touché
+sensiblement le cœur». Et il ajoutait: «Je ne manquai pas de les
+recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux
+qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour
+ces pauvres affligés.»
+
+Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore Vincent qui nous le
+dira lui-même: «Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de
+la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous
+rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu
+plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant
+les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins
+pour se reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en avait tant,
+que vous eussiez dit des processions.»
+
+Les paroles prononcées au prône avaient poussé toute la paroisse vers la
+maison des malades. Ses ouailles compatissantes, Vincent les voyait
+maintenant défaillir en grappes sous le soleil. S’il a gardé cette
+vision, c’est que lui-même a senti brûler son sang aux feux de ce ciel
+d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la terre montaient en lui. Et
+le matin, s’il est allé sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est
+que son cœur aussi avait chaud et sentait bon.
+
+Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais pas content. Ils ont bien
+fait d’avoir eu pitié, les gens de Châtillon, mais voilà une charité mal
+ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au secours d’une pauvre
+famille, qui demain va se retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a
+senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme que nous cherchons à
+connaître. Sa sensibilité a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue
+aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes a jeté un cri; et puis
+il écoute sagement l’écho de sa voix et, maître de soi et des autres, il
+va donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes dames, et
+commandera qu’au lieu de combler en un jour la famille malade de
+provisions qui se gâteront, «elles se cotisent désormais pour faire le
+pot chacune sa journée.» Une à la fois, mais tous les jours: voilà la
+consigne. Il la formule avec force: on s’incline. Bientôt il l’inscrit
+dans un règlement; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. Elle a jailli de
+son cœur, mais c’est sa tête qui l’a charpentée solidement.
+
+Nous allons suivre Vincent dans sa grande carrière. Nous verrons quelle
+œuvre apostolique est sortie du sermon de Folleville et quelle
+prodigieuse œuvre charitable du sermon de Châtillon. Mais de quoi donc
+était faite l’éloquence de ce prêtre? Il n’est pas vain de s’en
+inquiéter, car on peut discuter s’il est devenu un grand saint à cause
+de l’ascendant de sa voix sur les hommes, ou si sa puissance oratoire
+venait de sa sainteté commençante: il est certain que, dans l’ordre du
+temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, le premier signe de
+sa grandeur.
+
+De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté. Nous savons seulement
+qu’il a dit un jour, parlant de ses tournées de village en village: «Je
+n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille
+façons. C’était de la crainte de Dieu.»
+
+Mais ses proches ont couché sur le papier, à la suite de ses
+_Entretiens_ et _Conférences_ aux Filles de la Charité ou aux prêtres de
+la Mission, des notes qui vont peut-être nous donner des lumières sur la
+façon dont il parlait. «S’il se trouvait quelqu’un, écrivait un jour le
+frère Ducournau, qui eût le concept et la main assez prompts pour écrire
+mot à mot les mêmes paroles et les exclamations de M. Vincent au moment
+qu’il les prononce, cela serait le meilleur.» Et messieurs les
+assistants désignèrent justement cet habile frère pour ledit travail.
+Nous sommes fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à transcrire,
+comme il disait, les mêmes paroles de son maître, c’est-à-dire ses
+paroles exactes et, puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations
+authentiques.
+
+Car il y a tout le temps des exclamations dans les textes émanant de
+Vincent, dans ses lettres comme dans ses entretiens. Cela leur donne un
+certain air de naïveté auquel il ne faut pas se laisser prendre. L’homme
+était parfaitement avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il a
+constamment mêlé des cris à ses discours, ce n’était pas, comme
+d’autres, pour se donner le temps de trouver des paroles plus utiles.
+Ces sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation intérieure, et
+Vincent, non seulement permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son
+cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs dans un discours sont
+ordinairement un mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop facile
+de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais si vraiment c’est une
+poitrine qui se vide sous l’effort d’une carcasse palpitante, alors les
+humains penchent le front sous le souffle, comme des arbres dans la
+tempête.
+
+D’autre part, il paraît que Vincent faisait beaucoup de gestes. Parlant
+tout à la fin de sa vie, donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux
+qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter et peut-être
+provoquer des relâchements dans le zèle ou dans la discipline, il
+présenta ainsi ces fâcheux: «Ce seront des esprits libertins, libertins,
+qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se
+mettent en peine d’autre chose. Quoi encore? Ce seront... Il vaut mieux
+que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés...» Ici, le frère
+Ducournau note un détail qui nous intéresse. «Saint Vincent, nous
+dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains sous les aisselles,
+contrefaisant les paresseux.» Plus loin, ayant rapporté un autre passage
+du même discours, le frère dit encore: «A ce moment M. Vincent faisait
+de certains gestes et des mouvements de tête, et avec une certaine
+inflexion de voix dédaigneuse...»
+
+Une autre fois, le saint explique aux pauvres frères coadjuteurs que
+Dieu les aime et les écoute et qu’ils aideront peut-être mieux que les
+prédicateurs eux-mêmes au succès de la retraite qu’on va faire aux
+ordinands. Voici, par exemple, un frère. «Il sera occupé, dit-il, à son
+travail ordinaire et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent pour
+le prier qu’il ait agréable de bénir l’ordination; et peut-être ainsi,
+sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes
+dispositions de son cœur.» N’est-ce pas charmant de dire ces choses aux
+petits sur la terre? Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait
+d’angélique et d’exquis dans la charité de cet homme. Il y a ceci «dans
+les psaumes, ajoute-t-il: _Desiderium pauperum exaudivit Dominus_, le
+Seigneur a écouté la prière des pauvres.» Mais le voilà qui s’arrête. Il
+a oublié la suite. Alors il demande à ceux qui sont auprès de lui:
+«Comment y a-t-il au reste du verset?» Un assistant le lui dit et, le
+remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la beauté du texte et,
+nous dit le fidèle Ducournau, le répète «plusieurs fois avec des
+mouvements dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants.»
+
+Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet entretien du 4 août 1646
+aux Filles de la Charité, où, parlant en présence de quatre sœurs
+désignées pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, il demande à
+l’assemblée si l’on a jamais entendu dire «qu’il se soit trouvé des
+personnes si détachées du sentiment de la nature que, sachant que de
+quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades,
+nonobstant cela, elles se présentent pour aller à leurs places et
+disent: Monsieur, me voilà prête.» Il prononce alors, devant les pauvres
+filles, des paroles d’une souveraine beauté. Elles vont aller au
+martyre, ces petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur prêcher à
+cette minute, c’est l’humilité. Ce qu’elles vont faire est si grand,
+qu’étant de fragiles femmes elles en pourraient étourdiment tirer
+vanité. «N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêterez que la
+reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres; ne dites
+rien de tout cela. Mais, si on vous demande: «Où allez-vous?» vous
+répondrez: «Nous allons où Dieu nous appelle.» Ou encore: «Nous allons
+en un tel lieu.»--«Faire quoi?»--«Ce qu’il plaira à Dieu qu’on nous
+ordonne de faire.» Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage.
+Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant
+la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.» Cela n’empêche
+point sa gorge d’être tout à coup remplie de sanglots. Quand il songe à
+la morte, à celles qui peut-être tomberont demain et qui sont devant
+lui, toutes ferventes; quand il parle du sang de ses filles qui en
+appellera d’autres au sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la
+grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre soudain. «Notre très
+honoré père, écrit la pauvre sœur qui a recueilli pour nous l’entretien,
+fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance de ses larmes.»
+
+Ce n’est pas tout. Il s’agite; il soupire et pleure; il a recours enfin
+à un dernier moyen physique d’émouvoir, qui est de se frapper la
+poitrine. Le frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu du discours
+sur les relâchements dans la discipline, nous montre Vincent qui, se
+recolligeant, c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se dit alors
+à lui-même, en présence de tous ses prêtres: «O misérable, tu es un
+vieillard semblable à ces gens-là; les petites choses te semblent
+grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, messieurs, il n’y a pas
+jusqu’au lever du matin, qui ne me paraisse une grande affaire, et les
+moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de
+petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des
+pratiques et des occupations de la Compagnie.»
+
+Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots pareils ne sont pas faciles
+à expliquer. «Des gens comme moi, dit-il, de petits esprits...» C’est
+tout de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière ses paroles de
+tout à l’heure et celles-ci, sous son éloquence qu’il s’agit de juger,
+faire le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement engagé dans tout
+cela. Voici l’occasion de poser la question de la sensibilité de
+Vincent: débat capital, hors duquel on ne saurait résoudre le problème
+de son éloquence, ni d’ailleurs celui de sa sainteté.
+
+L’extrême sensibilité est à la fois, pour un orateur, une nécessité et
+un danger. Et de même il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente
+foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.
+
+N’accèdent guère à la véritable éloquence, n’accèdent jamais à la
+sainteté, que les natures à la fois puissantes et équilibrées.
+Intelligence ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes deux
+sur une riche matière: un cœur de chair humaine. Ces cœurs-là sont
+malheureusement impétueux à vingt ans, et c’est seulement à trente que
+le caractère de l’homme a sa trempe définitive. De là, tant de déchets.
+De là, les débuts tourmentés ou incertains des plus grands génies et des
+saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, n’a trouvé son équilibre qu’à
+l’âge de la volonté. Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa
+pétulante sensibilité une puissance qui lui fût égale.
+
+Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser publiquement. Il y a dans
+Marc-Aurèle une pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours à l’affût
+des belles choses, l’a trouvée un jour dans un petit recueil édité à la
+date émouvante de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit toute
+une préface pour expliquer que la doctrine de l’empereur-philosophe
+était pétrie de christianisme, a eu raison de faire grand état des mots
+que voici: _Si tu perds le sentiment de tes fautes, il ne vaut plus la
+peine de vivre._ Ce sentiment-là, saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en
+lui toute sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession et à la
+torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. C’était un homme, mais qui
+voyait l’essentiel de lui-même: sa faiblesse. De cette faiblesse, les
+êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas un jour d’être
+scandalisés, s’ils n’étaient si légers. Car nous sommes tous des
+étourdis, mais celui-là point: c’était un passionné.
+
+L’étalage que Vincent fait constamment, quand il parle ou quand il
+écrit, de son indignité, de sa bassesse, de ses abominables péchés,
+choque d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite que ce sont
+seulement des formules, de fâcheuses formules, et l’on regrette, par
+exemple, qu’au-dessous de sa signature, il trouve bon d’ajouter presque
+toujours ces mots inutiles: _prêtre indigne_. On dirait qu’il les fait
+tomber mécaniquement de sa plume comme un paraphe déplaisant, et l’on
+songe à tous les gestes onctueux que font, par habitude, les hommes
+confits en dévotion.
+
+Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait pourtant point de
+manies. Il ne disait jamais de banalités, ne proférait jamais de propos
+routiniers. Toujours il choisissait le mot juste, et pour formuler une
+pensée originale. Quand il se frappait la poitrine, il est donc probable
+que ce n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste dont il faut
+que nous comprenions l’importance.
+
+Un jour, il fait à ses prêtres une conférence sur la _méthode à suivre
+dans les prédications_. Il leur dit les merveilles accomplies par sa
+méthode, qu’il appelle la _petite méthode_, parce qu’elle est toute
+simple et sans faste. Il rappelle les belles conversions accomplies par
+ses missionnaires; s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la
+joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs au cours d’un
+prêche, ou d’être escorté, quand on quitte le village après la mission,
+par le troupeau des fidèles jetant ces cris: «Bienheureux les ventres
+qui vous ont portés! Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités!
+Oh! que vos mères sont heureuses!» Et tout à coup écoutez-le: «O Dieu,
+dit-il, quels fruits a produits cette méthode partout où l’on a été!
+Quel progrès! Eh! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne
+les avais empêchés par mes péchés! Hélas! misérable que je suis! Ah!
+j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur! pardonnez à ce
+misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et
+contredit partout; pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous
+les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous
+avez inspirée, à la gloire qui vous en serait revenue sans moi,
+misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout
+ce qui concerne votre service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je
+vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours; je vous en
+demande pardon.» Là-dessus il repart, dit des choses admirables et
+notamment définit la véritable éloquence en des termes pareils, nous le
+verrons tout à l’heure, à ceux que choisissait Pascal, au même moment,
+pour nous expliquer comment on doit écrire; puis, pensant à lui-même, si
+petit pour une tâche si haute, il s’écrie: «Il n’y a que moi, misérable,
+qui gâche toujours tout.» Il s’accuse de ne rien comprendre à l’art, si
+nécessaire, de parler avec fruit. «Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je
+tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui
+Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette
+sainte méthode.» Et un peu plus loin, comme excédé de son insuffisance,
+il y revient encore. «Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, de
+dire les choses en détail, et que moi-même je ne les sais pas, moi,
+misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre,
+par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je
+suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah! pauvre
+bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en
+particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien
+pratiquer. Il le fera, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous
+l’apprendra, s’il lui plaît.»
+
+Tout ce discours si curieux, il est clair que Vincent l’a prononcé dans
+l’exaltation. Il y emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle
+aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il ne dit pas: «Cela est
+évident.» Il s’écrie: «Cela est si évident qu’il faudrait se crever les
+yeux pour ne le voir pas.» Il a souvent recours à ces mots excessifs par
+lesquels nous essayons, dans la langue familière, d’agir sur
+l’imagination de nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres de
+vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va chercher pour que sorte
+bien toute sa pensée: «Faut-il que nous menions une vie... je ne sais
+comment je dois dire... _lautior_; si l’on pouvait faire un mot français
+de ce latin, _plus commode_... ce mot ne dit pas assez, _plus
+voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens
+du monde_.»
+
+Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut qu’on le sente de
+même. Il met d’ailleurs en ses actes la même passion qu’en ses paroles.
+Il a dit un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires: «Quel
+compte a à rendre à Dieu un supérieur lâche!» Il est, cela ne surprendra
+personne, pénétré de sa responsabilité de chef. Il ne sera pas un
+supérieur lâche, et son commandement, il l’exercera totalement. C’est
+ainsi que nous le voyons faire des remontrances, devant la Compagnie
+assemblée, à de pauvres religieux qui ont commis des fautes, grandes ou
+petites. Il est terrible quand il rend ainsi la justice; et ce bon M.
+Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter un coupable. Il avait
+coutume, lorsque la communauté avait fait oraison, de prendre place au
+chœur, de faire approcher tout le monde, prêtres, frères coadjuteurs,
+écoliers et séminaristes, et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou à
+celui-là, il disait: «Monsieur, répétez tout haut l’oraison que vous
+venez de faire.» Des paresseux, qui avaient rêvé ou dormi au lieu de
+méditer, se trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il leur arrivait
+de demander à M. Vincent qu’il les excusât pour cette fois. Un prêtre,
+ancien de douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant excusé ainsi le
+17 novembre 1658, Vincent lui dit, en termes vifs, son mécontentement.
+Celui-ci, fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le saint lui
+cria: «Monsieur, êtes-vous en état de recevoir l’avertissement qui est à
+vous faire?» Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à genoux. Et
+le frère Ducournau, qui était présent, nous rapporte ce qui se passa
+ensuite. «M. Vincent, nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, le
+vendredi précédent, il s’était absenté de la conférence du soir,
+nonobstant qu’on lui eût dit d’y aller, appelant cela une désobéissance
+formelle. Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement,
+voulut lui présenter qu’il avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y
+assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n’était
+pas vrai, qu’au contraire il lui avait dit: «Allons, monsieur, allons!»
+Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser: «Monsieur, on
+ne doit point parler, ni s’excuser, quand on est averti de quelque
+chose; mais il ne faut dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on
+donne et l’accomplir.» Il lui dit de plus qu’étant déjà assez ancien
+dans la maison, il devrait être à exemple; qu’autrefois il l’avait vu si
+dévôt, lors même qu’il était petit garçon; qu’au Mans, où il avait été
+envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis
+environ deux ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était laissé
+gagner à la paresse. «Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de
+voir qu’étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de
+cette sorte. Mais quoi! il faut bien avertir des défauts.»
+
+Et il fait tomber sur le coupable, devant tous ces hommes haletants, cet
+arrêt solennel: «Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, qu’il doit
+être disposé à rendre compte de son oraison lorsqu’on le priera de le
+faire, et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, pour ce que
+vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous
+souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, comme aussi dans les autres
+fautes dont vous venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui
+et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous
+donne.»
+
+Des scènes pareilles, disons-le net, sont odieuses ou magnifiques.
+Odieuses, parce qu’il est trop facile, quand on dispose d’une autorité
+totale, de torturer publiquement ceux qu’on a sous sa loi. Magnifiques,
+si c’est vraiment un justicier qui parle: et celui qui mérite ce nom, on
+le reconnaît au frémissement de sa voix, car il n’y a pas de justice
+sans amour. Un juge sec, un juge froid, ce sont des usurpateurs: on les
+déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, mais lui plus que tous.
+Tandis qu’il tenait toute la Compagnie en haleine parce que c’était son
+devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne pas humilier ce
+pécheur, la majesté de son sacerdoce le soulevait et le terrifiait.
+L’extrême sensibilité des saints les porte aux nues; et tout à coup, ils
+prennent peur, car ils n’ont pas cessé, arrivés si haut, de tout sentir
+à l’extrême. Si près de Dieu, quand on est si petit: c’est un constant
+état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous essayons bien d’en
+parler; nous ne le faisons jamais comme il faudrait, parce que nous
+avons des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau drame; ils le
+vivent dans l’exaltation; et ce sont les seuls sages. Nous savons
+qu’arrivés au faîte des honneurs ou de la puissance des grands de ce
+monde sont devenus humbles: voilà la sagesse courante. Celle des saints
+est pareille, mais incomparablement plus haute et plus forte. Quand on
+s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable de prendre les
+humains en pitié et de tenir sa propre guenille pour misérable.
+
+Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à cause du rang du coupable,
+Vincent avait à peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans
+d’autres occasions. Par exemple, en voici une où ce sensible va nous
+livrer son secret. Il s’agit d’une histoire bien ridicule. Un frère
+coadjuteur, commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc falloir
+humilier ce pauvre diable devant toute la communauté. Vincent voit leur
+misère, à tous ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au fond, et il
+pense: «Un supérieur qui ne punirait pas, qu’en dirait Dieu?» Alors il
+faut frapper. Mais qui est-il pour cette œuvre de justice? Devant
+l’Éternel tous les hommes ne sont-ils pas également chétifs? Entre un
+frère qui titube et un supérieur qui fait aussi quelquefois des faux
+pas, quelle si grande différence? Alors il s’adresse ainsi au coupable:
+«O mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? le pourrai-je bien
+dire sans rougir? Ah! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour
+ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire?
+Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en
+suis coupable. Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, jusqu’à le
+faire paraître en venant du dehors. O Sauveur, prendre trop de vin
+jusqu’à le faire paraître! faire les actions d’un homme ivre! O
+misérable! C’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre; et cela
+ne serait pas arrivé sans mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus
+tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes dans la cuisine devant
+vos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de moi d’avoir de
+telles personnes dans la Mission?» Voyez comme il l’aide à porter son
+péché, comme il sait à la fois châtier le coupable et passer le bras
+sous son bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, un homme tout
+menu sous le Dieu splendide qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant
+à cette minute. Toute la fin du petit sermon au frère ami de la
+bouteille est un modèle de discours exalté. Il y a des pages très hautes
+dans l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le sujet est une
+bagatelle, montre mieux qu’aucune l’art parfait de ce prêtre, qui, avec
+les mots les plus simples et dans l’ordre convenable, versait sur son
+auditoire le trop-plein d’une âme de feu. «O messieurs, s’écrie-t-il,
+priez pour nous; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez
+pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons
+pitié de sa misère. O! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu merci,
+souvent humilié. Ah! que ferons-nous maintenant, mon frère? Vous avez
+des défauts, vous avez des passions, et vous vous y laissez aller après
+toutes les humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous
+en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit
+d’humilité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles
+devenues? Où sont maintenant toutes ces protestations? Où sont-elles,
+mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir
+Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère? Et que deviendra
+cette humiliation que vous faites maintenant? Que deviendra cette
+confusion que nous buvons?»
+
+Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux homme agenouillé
+devant lui. Il vida ce jour-là la coupe jusqu’au fond; puis, prenant en
+pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur cette parole apaisante:
+«Nous prierons Dieu pour vous, mon frère; et nous espérons qu’il vous
+donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux faire à l’avenir.»
+
+Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à ceux qui l’écoutaient des
+arguments bien déduits, il l’était plus encore à les magnétiser; et non
+seulement son tempérament le portait à faire ainsi; mais il professait
+que c’était mieux. Il estimait que c’est au cœur qu’on doit viser
+d’abord. «Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, disait-il,
+qu’a-t-elle besoin de raisons?» Et une autre fois: «Mes frères, je
+remarque que, dans toutes les oraisons que vous faites tous, un chacun
+s’efforce de rapporter quantité de raisons, et raisons sur raisons;
+_mais vous ne vous affectionnez pas assez_.» Il ajoute: «Toutes nos
+raisons sont sans fruit, _si nous ne venons aux affections_.»
+
+Il éprouvait un grand respect pour les médecins de son temps, qui
+n’avaient pas encore défilé devant Molière. Si, revenant sur la terre,
+il consultait ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant ouï seulement ses
+premiers mots et mis son poignet dans leurs mains, ils lui diraient:
+«Monsieur, vous êtes un grand affectif.»
+
+Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe quel saint, et par
+exemple à tous ceux de son temps, à la mystique Marie des Vallées, au
+bon François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de Chantal, ou à ceux de sa
+lignée spirituelle, Vincent Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le
+charitable. Et ils jugeraient de même n’importe quel orateur, n’importe
+quel écrivain, du plus grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus
+passionné, celui du fougueux Bossuet et de Racine, l’enfant de volupté.
+Encore faut-il distinguer Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour
+reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, nous allons
+continuer de l’ausculter et lire un dernier texte.
+
+Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le 2 mai 1659 sur la
+_Mortification_. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux
+premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite
+à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour
+leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la
+dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et
+j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans
+grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir.
+
+Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait
+visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts
+d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses
+douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme
+une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne
+se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté.
+Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général
+des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il
+m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de
+partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que
+j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche
+le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour
+chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me
+dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de
+Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu
+plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps
+éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs
+parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au
+public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et,
+en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des
+voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à
+leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des
+coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un
+ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le
+jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres
+parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi
+pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de
+les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon
+esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je
+n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer
+mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre
+esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu
+qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai
+tant, qu’enfin il eut pitié de moi.»
+
+Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient
+de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il
+a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a
+pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une
+femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà
+l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre
+comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de
+tous.
+
+C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots.
+Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le
+cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de
+faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en
+douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable,
+mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à
+base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante,
+c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse,
+quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint
+François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est
+en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé.
+Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté
+est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse.
+
+Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le
+chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et
+d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas
+un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de
+Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps
+de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte,
+et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà
+vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice.
+Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint
+Vincent? Je ne crois pas.
+
+Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru
+médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui
+aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait
+charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal
+l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le
+_poverello_ de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement,
+comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous.
+Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de
+l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec
+intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus
+près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a
+pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on
+veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à
+cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature.
+
+Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où
+elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce
+n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils
+s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples
+croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les
+scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que
+leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux
+d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent
+d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes
+ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni
+l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de
+l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit
+mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une
+aumône sacrée comme une dette.
+
+Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa
+carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation
+unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler,
+des saints du paradis.
+
+ * * * * *
+
+La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire
+irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il
+faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci
+voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces
+dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur
+puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut
+aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui
+fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et
+en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu,
+donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises,
+dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie.
+
+Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les
+possédait toutes.
+
+Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si
+souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que
+plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère
+Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit,
+que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le
+pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles
+sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne
+le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin
+d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres
+extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel
+ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour
+contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire
+dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient
+certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même
+Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait
+par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour
+cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs
+sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents
+s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y
+être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur
+témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire.
+Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux,
+n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à
+faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à
+déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure.
+
+Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste:
+peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un
+peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de
+par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et
+prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent,
+même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme
+ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la
+chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci
+était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce
+qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le
+brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et
+vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup
+plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit
+frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est
+de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont
+un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le
+ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils
+ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent.
+Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou
+bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les
+mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux
+nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères
+l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête.
+
+ [3] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_, t. III.
+
+J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal
+de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le
+trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la
+faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot
+nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce
+don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on
+joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et
+l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne
+où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très
+ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul
+en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la
+répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui
+l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans
+défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces
+pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet
+homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa
+naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à
+un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On
+est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M.
+Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M.
+Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à
+Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour
+nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne
+l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent
+soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous
+allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a
+une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que
+de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel
+homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de
+prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa
+lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, _prions
+pour lui_.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même
+balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré,
+il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé
+dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous
+voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir
+en trois seulement, mais bien placés: _Priez pour nous!_
+
+Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il
+était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il
+pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle.
+Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait
+garder une certaine disposition et un style accommodant, _à la portée et
+au plus grand profit_ de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même
+chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il
+s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au
+même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il,
+«de _remplir tous les besoins_ de ses lecteurs.» Formule admirable, que
+tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se
+flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant
+pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce
+prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang.
+Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le
+mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les
+regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux.
+
+Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant
+les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand
+seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient,
+pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son
+éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand
+plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de
+trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce
+qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il
+a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le
+guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un
+saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une
+sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir
+sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le
+plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une
+petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur.
+Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée
+mauvaise foi.
+
+Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des
+hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant
+au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais
+ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent
+avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force,
+que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il
+voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis
+Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il
+ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands
+gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre
+supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis
+qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette
+vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites.
+Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact
+avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là
+qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête.
+
+Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à
+nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la
+poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons
+restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur:
+il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et
+charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les
+moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut
+ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le
+curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel
+vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant
+si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la
+multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur
+humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au
+respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et
+parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils
+révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient
+vers lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES BARBICHETS
+
+
+Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour
+les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux
+étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une
+compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans
+de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur
+père, on les aimait; car ils portaient comme lui une grande pitié dans
+leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les
+barbichets.
+
+Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse,
+et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le
+prendre?
+
+Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La
+plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient
+le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle: il
+institua une _Retraite des Ordinands_, qui devint bientôt fameuse. Le
+clergé connaissait mal ses devoirs: il entreprit de les lui apprendre
+dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les _Conférences
+des Mardis_. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on
+imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, _les Séminaires_.
+
+Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double: il s’est
+occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si
+passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et
+autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi
+ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent,
+qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un
+tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu.
+
+L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit
+plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le
+reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous
+Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans
+ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez
+dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des
+femmes d’une trempe extraordinaire.
+
+Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes,
+qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité
+par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands
+vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse; «mais,
+disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable
+nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne
+peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand
+je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes
+ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune
+vocation.» Sept mille prêtres: voilà un bien gros chiffre. Condamner
+l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos
+rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents.
+Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous
+savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses _Représentations à
+l’assemblée provinciale d’Aix_, qu’on peut consulter aux Archives des
+Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont
+son diocèse est composé, «il n’y en a pas cinquante auxquelles le
+service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême
+pauvreté des églises.»
+
+Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer ce que peut être une église
+à l’abandon. Il n’y a pas bien longtemps, un religieux français, le Père
+Doncœur, conduisant une troupe de jeunes garçons en pèlerinage au pays
+de François d’Assise, trouva, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie,
+un temple comme devaient être ceux de France au lendemain des guerres de
+religion. «Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec tendresse dans
+la sacristie la plus souillée que j’aie vue et m’offre un calice
+désargenté que je ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à
+l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille lingerie... Des
+vieux sordides, qui partout ailleurs s’appelleraient des mendiants, sont
+assis dans les stalles et crachent. Quand se découvre le pauvre ciboire,
+les _particole_ que je dois distribuer à la communion me trouvent
+interdit... Est-il possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte cette
+humiliation?... Je bois à la communion un vinaigre brûlant, et les
+garçons reçoivent avec un amour qui m’émeut les misérables hosties où la
+splendeur éternelle se voile. Quel mystère!»[4] Ce mystère-là, nos
+pères, au dire de Vincent lui-même, le trouvaient tout naturel. Il
+écrivait à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne: «J’ai rougi
+de confusion, comme vous, voyant ce que l’on vous a dit de la saleté et
+désordre des églises de France et des irrévérences qu’on y fait... C’est
+un grand mal, dont on ne s’avise pas assez, pour ce que l’on y est
+accoutumé.» Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain l’Auxerrois dut
+requérir que «défenses soient faites aux chanoines de se laisser suivre
+dans le chœur par leurs chiens». Vincent, un an avant sa mort,
+c’est-à-dire après que lui et d’autres ont lutté pendant un demi-siècle
+contre les vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis Dupont,
+supérieur de la Mission à Tréguier: «Une chose à laquelle vous devez
+tendre particulièrement est de détruire ce mauvais esprit de la boisson,
+qui est une source de désordre parmi les ecclésiastiques.» Dans un
+entretien à ses missionnaires, il a dit un jour: «La semaine passée, il
+se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres
+d’une certaine province.» Le fait est qu’on voyait des curés officier en
+bégayant et titubant. Ils se présentaient à l’autel le visage mal rasé,
+les vêtements sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est pas un péché;
+c’est une excuse peut-être. Il y avait des évêques grands seigneurs,
+abondamment pourvus de tout, et des évêques crottés. Dans le bas clergé,
+presque tous étaient crottés. Encore si leur âme était nette! Nous avons
+vu qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé des prêtres débauchés.
+Il dut les contraindre à chasser de leurs maisons les femmes et filles
+suspectes; il empêcha ces malheureux de percevoir de l’argent pour les
+confessions, et mit ordre à certaines orgies, qu’on appelait _le
+Royaume_ et qui se faisaient dans le clocher.
+
+ [4] _IIIe Carnet de Route, Roumieux_, à l’Art catholique, Paris.
+
+Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient point leur état et
+n’en portaient guère l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à
+d’autres évêques, s’écriait: «Avons-nous pudeur de paraître, par notre
+tonsure... les sacrés esclaves du Rédempteur? Pour les habits, c’est de
+même... Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je? mais à
+moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques; où sont
+nos soutanes, nos camails violets?» Nous savons que beaucoup de ces
+évêques distribuaient le sacrement de l’Ordre à des clercs indignes ou
+trop jeunes. En 1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans son
+diocèse deux cents clercs promus avant l’âge légitime. On n’apprenait
+pas aux futurs prêtres à officier, à conférer les sacrements. Nous en
+avons vu qui ne savaient pas les paroles de l’absolution. Vincent, dans
+une conférence du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa jeunesse,
+chacun disait la messe à sa façon: «Aucuns commençaient par le _Pater
+noster_; d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient
+l’_Introïbo_, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J’étais une
+fois à Saint-Germain en Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui
+dirent tous la messe différemment... C’était une variété digne de
+larmes.» Abelly, qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours avec
+lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir trouvé une lettre d’un
+évêque écrivant à Vincent: «Excepté le chanoine théologal de mon église,
+je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux de mon diocèse qui puisse
+s’acquitter d’aucune charge ecclésiastique.» Et cela, qui nous étonne,
+n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une conférence du 5 août
+1659: «Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré
+de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui,
+on ne savait ce que c’était... Un homme, après sa théologie, après sa
+philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s’en
+allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode.» Et il
+ajoute, ce grand saint toujours humble: «Pour dire la vérité, je ne
+sais, messieurs, si plusieurs d’entre nous se trouvaient obligés de
+baptiser, s’ils n’y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l’autre
+jour à quelqu’un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain
+rencontre. Je vous assure, monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je
+m’y prendrais.» Et voici, pour finir, un texte touchant et bien
+authentique. Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait de
+Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur général, M. Vincent. Elle
+voudrait que son très honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle ne
+sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades pourraient bien se
+confesser. Parlant des prêtres qui sont en l’île, elle dit: «Il y en a
+deux, dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit n’avoir point
+permission de pas un évêque de confesser. C’est un prêtre qui m’a donné
+cet avis, ce semble, par charité, disant que nos malades n’étaient pas
+en sûreté entre ses mains. J’ai dit cela à quelques-uns de ces
+messieurs; et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient montrer
+qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour cela, monsieur, la plus grande
+part des personnes qui sont ici ont scrupule; et pour nous, si nous
+savions aussi bien faire de ne pas nous confesser que de le faire à des
+personnes soupçonnées de n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous
+attendrions votre avis à ce sujet.» Voyez comme elle est indulgente et
+prudente, la pauvre fille. Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont
+peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de l’Église et que
+pourtant elle ne voudrait offenser, il va bien falloir qu’elle révèle
+finalement que ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement! On
+voit bien qu’elle a l’habitude. «Quant à ce qui est de nos pauvres,
+dit-elle, cela m’a un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant pas
+scandaliser celui qui leur administre les sacrements, je me sens obligée
+au silence, joint qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque
+chose qui fait parler le monde.» Des prêtres qui font parler le monde!
+Oh! elle ne voulait pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes,
+ce n’est pas pour s’en «être informée, mais, monsieur, vous savez que
+l’on sait le mal trop tôt.» Elle ajoute tranquillement: «Il y a
+seulement un prêtre dans l’île en bonne réputation.» Et sans doute s’en
+contenterait-elle, mais «il est à deux lieues d’ici.»
+
+De cela et du reste nous concluerons que l’abbé Bourdoise avait
+probablement raison quand il disait que ce qui se faisait de plus mal
+parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. Ce pauvre
+clergé, il faut pourtant avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton
+que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend qu’il les a trop
+souvent reçus à plein dos. Et quelquefois les bons payaient pour les
+mauvais. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à Vincent, en 1643,
+un gros scandale: «C’est un curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a
+été battu et meurtri à coups de bâton par le seigneur de son village, en
+présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus
+d’ignominie et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique.»
+Et il supplie le saint d’intervenir auprès de la reine en faveur des
+prêtres des campagnes qui «n’ont pas de bouche pour se plaindre, et
+semblent n’avoir que des épaules pour souffrir.»
+
+Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, il n’y a rien à dire après
+Mme de Sévigné, qui a jugé celui d’alors et de tous les temps dans une
+lettre du 21 juin 1680 à sa fille: «Tous les vices et toutes les vertus
+jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de
+paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement
+les chevaux trottent.» A cela près que si les chevaux font naturellement
+quelque chose, c’est de galoper.
+
+ * * * * *
+
+Aux bergers de telles brebis, que manquait-il? De la science sans doute,
+et jusqu’à la connaissance des éléments mêmes de leur ministère, mais,
+par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre est un prêtre: la sainteté. Et
+voici que justement va se lever une pléïade d’hommes de génie qui leur
+enseigneront à devenir des saints et, parmi eux, Vincent, qui leur dira,
+mais surtout leur montrera comment on fait.
+
+Le plus fameux de ces hommes apostoliques, c’est Bérulle. Nous l’avons
+déjà rencontré tandis qu’il commençait d’exercer son ascendant sur un
+jeune prêtre égaré dans la maison de la reine Margot. On voudrait avoir
+la preuve que c’est lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit sans
+le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de celui qui l’aurait vraiment
+pris par la main pour le ramener dans les voies de Dieu, le «grand
+affectif» que nous savons eût éprouvé une reconnaissance dont il nous
+resterait des témoignages. Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi
+sur Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. Ils ont pourvu, l’un
+et l’autre, à la même tâche, et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé
+Brémond a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous ceux qui
+travaillaient alors à «relever l’état de prêtrise» des pages précieuses
+aux hommes cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de Louis XIV
+dans sa splendeur[5]. Ce Bérulle, en fondant l’Oratoire le 11 novembre
+1611, avait dit à ses prêtres: «Nous sommes rassemblés pour reprendre
+notre héritage.» Et l’abbé Brémond, commentant cette parole, écrit très
+justement: «Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu du plus
+noble de ses privilèges, sa vocation à la sainteté, avait en quelque
+manière cédé ce droit d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint
+Benoît, de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace.»
+Écoutez Bérulle: «Hélas!... la malignité du monde, dans lequel nous
+vivons, nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée en mains
+étrangères...» Il veut dire celles des moines. Et, se tournant vers les
+prélats et les prêtres, il les convie à reprendre «ce qui leur
+appartient du privilège de leur sacerdoce, à rentrer dans leurs droits,
+à jouir de leur succession légitime, pour avoir le Fils de Dieu en
+partage.»
+
+ [5] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_. Dix vol.
+ in-8º illustrés, Paris, Bloud et Gay.
+
+Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe autour de lui des
+prêtres pour les sanctifier. A ces disciples, qui vont l’écouter avec
+ferveur et feront école au point que tout ce qu’il y a de noble dans le
+clergé de France est encore aujourd’hui sous leur splendide influence,
+il enseignera que l’état de prêtrise «requiert une liaison particulière
+à Jésus-Christ.» L’oratorien, dit-il, et nous verrons que cela deviendra
+vrai de beaucoup d’autres et notamment du sulpicien et du prêtre de la
+Mission de saint Vincent, doit «tendre continuellement à la perfection,
+et à une très grande liaison d’honneur, d’amour et de dépendance à
+Jésus-Christ.» Il a senti que l’heure était venue de donner aux prêtres
+l’idée de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, plus près de
+Dieu, que ceux qui se sont enfermés dans des couvents. Dans les autres
+familles religieuses, on possède assurément toutes les vertus, mais on
+se rend éminent et singulier «en l’exercice et la profession de
+quelqu’une entre les autres, qui de la pauvreté comme les capucins, qui
+de la solitude comme les chartreux, qui de l’obéissance comme les
+jésuites.» A l’Oratoire, point de ces signes particuliers, mais on fera
+mieux ce qui est essentiel: «Aimer et honorer intimement et
+singulièrement Jésus-Christ.»
+
+Quand nous considérerons Vincent en prières, Vincent accédant doucement
+aux sommets de la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, dont le
+génie a renouvelé la piété de nos prêtres. «Ce que notre très honoré
+Père, écrit l’ancien curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième
+supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, autant que Dieu lui en
+a donné le moyen, c’est l’esprit de religion, le culte suprême
+d’adoration et de révérence dû à Dieu.» Dans le troupeau, il suffit
+qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on le craigne pour sa justice; qu’on
+fasse le bien pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à cause de
+l’enfer; mais cette religion-là est indigne des prêtres. «Ici, nous dit
+ce même Bourgoing, c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes
+enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux de la primitive
+religion que nous professons au baptême; nous apprenons à adorer les
+grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les
+jugements de Dieu et les mystères de son Fils.» Un enseignement pareil,
+jetant le prêtre aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant
+accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu familier, d’un Dieu utile,
+souffrant pour nos péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, ce
+redressement soudain d’une religion qui devenait trop commode et qu’on
+porte d’un coup d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la marque d’un
+siècle où les esprits, les cœurs, avides de grandeur, se complairont à
+la gloire du Roi-Soleil; c’est bien aussi la leçon dont se devait
+repaître avec une volupté singulière l’âme dévorante d’un Vincent, qui
+avait soif et faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire: «Mon fils,
+vous n’avez autre chose à faire qu’à l’adorer.»
+
+Malheureusement les hommes sont hommes, et vint un temps où Bérulle, le
+grand Bérulle, tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, dans
+le dos du plus saint de ses disciples. Vincent fondait alors, au collège
+des Bons-Enfants, sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle eût-il
+voulu que Vincent entrât à l’Oratoire? Le dépit de n’avoir pas fait
+cette recrue le porta-t-il à juger vaine la création d’une nouvelle
+société de prêtres? Il se montra hostile aux projets de cet autre
+novateur. Et l’on a de lui une lettre au Père Bertin, à Rome, où,
+parlant de la Mission, il écrit: «Le dessein que vous mandez être en
+ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies diverses et, à mon
+avis, obliques, le doivent rendre suspect et nous obliger à sortir hors
+de la retenue et simplicité en laquelle j’estime à propos de demeurer
+dans la conduite des affaires de Dieu.»
+
+Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier fondera le séminaire de
+Vaugirard en 1641, Vincent aura à son tour quelque souci de voir une
+maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant alors d’un «fort bon
+ecclésiastique» qui désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, il
+écrit que «si nous ne le prenons, il s’en ira se mettre au séminaire que
+commencent messieurs les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques
+autres à Vaugirard.» Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer son
+correspondant et sans doute un peu lui-même: «Vous pouvez penser en quel
+esprit je vous dis ceci, en vous disant que je prie Dieu tous les jours
+plusieurs fois qu’il les bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse
+si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il a sur nous. Hélas!
+monsieur, qu’il nous importera peu quand nous serons au ciel, s’il plaît
+à Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur sera
+glorifié, pourvu qu’il le soit! Oh! certes, il n’y a point là de _meum_
+et _tuum_.»
+
+Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités puissantes,
+ayant chacune son tempérament, sa méthode, son but et sa maison.
+Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux hommes, mais rivalité
+quand même. Ce sont d’ailleurs les différences entre ces hommes de génie
+qu’il faut noter, si on veut restituer à chacun sa vraie figure. Entre
+Bérulle et Vincent, il y avait d’abord une différence de but. Tous deux
+voulaient que le clergé s’améliorât et tous deux l’ont sanctifié, l’un
+par son enseignement, l’autre par son action; mais le premier, parce
+qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres éminents, à
+assembler autour de lui une élite de savants et de saints, tandis que le
+second, qui était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes pasteurs pour
+les paroisses. Surtout il y avait entre ces deux hommes une extrême
+différence de tempérament. Le premier, chef d’école d’une incomparable
+grandeur, a magnifiquement inspiré ses disciples. Il n’a parfaitement
+réussi à conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et ministre par
+Richelieu, il n’a pas été, dans ces postes éminents, égal à ce qu’on
+attendait de lui. Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, n’a
+pas eu la carrière des fondations de Vincent de Paul, qui voyait mieux
+et plus loin.
+
+Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage de Vincent, au
+milieu des hommes de rare distinction, de haute culture, de spiritualité
+raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la terre, aux
+destinées de l’Église de France. Voici Condren, successeur de Bérulle à
+l’Oratoire. C’est un beau gentilhomme, souple de corps, brave et
+charmant. Il se donne à Dieu et se met totalement à l’école bérullienne.
+Il n’a pas voulu, lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans la
+phalange des prêtres, qu’il voit «dans une obligation temporelle et
+éternelle d’être les saints du Seigneur.» Lui aussi est à Dieu avant
+d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse culture. Il a retenu
+tous les vers qu’il a lus. Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu,
+car il va jusqu’à professer que «pour atteindre aux plus hauts sommets
+de la théologie naturelle, on ne saurait prendre d’autre guide.» Mais il
+demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce de préférer l’oraison à
+l’étude. «Tout prêtre, disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un
+prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une oraison continuelle.» Il
+avait une manière toute personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son
+penchant pour la prière, la méditation ou la lecture de saint Thomas.
+Bon chasseur, il préférait, nous dit son biographe Amelote, «la chasse à
+l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait plus de liberté et
+le dégageait davantage de toute compagnie.» Il s’en allait au loin, seul
+avec ses pensées, pendant cinq heures; au retour, adroit comme un jeune
+dieu, il emplissait en un instant son carnier.
+
+Une fois au moins, ce séraphique Condren a vu plus juste que Vincent.
+Ils se connaissaient l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique si
+totalement dépareillés. Condren a fait sa retraite d’ordinand à
+Saint-Lazare. Il a retrouvé Vincent aux conférences des mardis, et, nous
+le verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. Ils se
+sont même rencontrés auprès de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé
+tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, qui sera bientôt une
+des gloires de l’Église, quitte la direction de Vincent, dont il était
+le pénitent depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. Ce sont
+des choses qui arrivent et dont on ne doit pas s’émouvoir. Cependant le
+motif est curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une immense valeur
+devînt évêque de Langres. En cela il poursuivait sa tâche: de bons
+évêques, de bons prêtres partout; il les formait et les plaçait. Cette
+fois, il échoua, et ce fut parce que les conditions posées par le prélat
+démissionnaire n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît avoir
+réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, mieux valait qu’il se
+consacrât à former lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le
+loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa conduite, apportant
+d’ailleurs à ce mystique un aliment exquis, que le puissant et positif
+Vincent ne lui eût pas voulu donner; et l’admirable carrière du
+fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de
+saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est Condren qui l’a
+fixée.
+
+Notre grand homme s’est probablement trompé ce jour-là: une fois n’est
+pas coutume. Il avait d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels,
+l’enviable supériorité du bon sens. Avec tout leur génie, ils ne le
+dépassaient pas. Car s’il ne tendait pas continuellement comme eux son
+esprit vers les plus hautes spéculations, il les suivait tout de même
+avec aisance et délectation dans ces régions splendides. On était alors
+au début du siècle de la conversation. Tout permet de croire qu’il fut
+un causeur disert, curieux et agréable. C’est en conversant beaucoup
+entre eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier d’amitié. Il n’y
+eut pas vraiment d’amitié humaine entre Vincent et les prêtres fameux
+que nous venons de nommer: ils n’avaient pas le temps, ces docteurs et
+ces apôtres, de jouir les uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour
+trouvé sur son chemin, un grand mystique, très ardemment épris de Dieu,
+d’ailleurs un peu fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si bien de
+taille à disserter avec ce savant, ce chercheur de quintessence, qu’ils
+en devinrent amis. La liaison du grand saint avec ce janséniste de
+Saint-Cyran a fait un peu scandale: nous allons en reparler. Retenons
+qu’en fait saint Vincent, qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et
+régna parmi des hommes d’une culture apparemment très supérieure à la
+sienne et que pourtant le jour où François de Sales eut à choisir parmi
+ces hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte pût diriger après lui
+sa fille de prédilection, Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais
+Vincent qu’il désigna.
+
+Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du feu dans les âmes, même
+dans les âmes déjà toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. En 1636,
+le jeune Olier, écrivant aux prêtres de la conférence des mardis, ses
+condisciples, leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux environs
+de Brioude, aux confins de l’Auvergne. Là, il n’est plus qu’un élève de
+M. Vincent; il vient de mettre en pratique les leçons de ce maître; il a
+fait l’humble tâche commandée; il l’a faite dans l’exaltation et son
+cœur déborde. Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en foule au
+confessionnal: «Mais cela, messieurs, écrit-il, avec tels mouvements de
+grâce que de tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres
+confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et leurs sanglots, se
+faisant entendre de toutes parts. Il nous fallait être parfois douze ou
+treize prêtres pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait les
+fidèles, depuis la pointe du jour au milieu de la chaleur, qui était
+extraordinaire, jusqu’à la dernière prédication, sans boire ni manger...
+Parfois, il fallait faire deux heures et plus de catéchisme, d’où ils
+sortaient aussi affamés qu’en y entrant.» Admirez cette formule, qui
+fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, s’écriant, après une
+conversation avec l’éblouissant professeur de sainteté qu’était Condren:
+«Je suis plein, plein jusqu’à la gorge.» Olier, quant à lui, n’arrivait
+pas à rassasier le peuple de Brioude. «Cela, dit-il, nous laissait tout
+confus.» Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait qu’il fît le
+catéchisme, comme les autres instructions, «n’y ayant point de place
+dans l’église, les environs du cimetière étant tout emplis, les portes
+bouchées et les fenêtres toutes chargées de peuple.» Et il exhorte les
+prêtres qui écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se vouer à
+l’œuvre essentielle, «savoir l’instruction et la conversion totale des
+peuples.» Il ajoute: «Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus...
+Vous avez heureusement commencé et vos premiers exploits m’ont chassé de
+Paris. Continuez en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la terre,
+il n’y a rien de semblable.»
+
+C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute Olier, emporté par son
+zèle apostolique, ébloui par un premier contact avec le peuple des
+campagnes, exagère-t-il un peu quand il dit en terminant: «Paris, Paris,
+tu arrêtes du monde, qui convertirait plusieurs mondes...» Il était bon,
+alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde à Paris; c’est à Paris
+que devra bien se fixer Olier lui-même; c’est là que Vincent a nourri
+son âme; c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons voir, ont agi
+sur lui au point que, sans eux, il n’eût pas été le grand saint que nous
+aimons.
+
+Un trait étonne dans le caractère de saint Vincent de Paul. Ses
+biographes l’ont signalé sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse
+nous a montré un garçon ambitieux, allant au fait, courant les routes,
+hardi, rapide et débrouillard. Sa carrière entière est celle d’un homme
+de décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui se sont mis sous sa
+conduite avec une autorité et une sûreté qui confondent. Dans tous ses
+entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare ou chez les
+Filles de la Charité, ce qu’on voit surtout, ce qu’on voit presque
+uniquement, c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon ordre les
+éléments de décision, et tout à coup juge. Sa fonction naturelle est là.
+Il juge comme il respire.
+
+Et cependant, s’il est un article de foi quand on parle de cet homme,
+c’est que, doué de toutes les autres vertus et qualités imaginables, il
+manquait d’une seule: l’esprit d’initiative. Et non seulement on dit,
+mais on prouve, d’ailleurs aisément, que c’était un timide. Les
+institutions, les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les a
+voulues; les circonstances lui ont vraiment commandé sa tâche. Il n’a
+fait que suivre un chemin où le poussa pas à pas son destin. Non
+seulement sa carrière a été conduite par les événements et point par
+lui, mais il a publiquement et constamment professé que c’était mieux
+ainsi et il a recommandé aux autres cette méthode d’abandon absolu à la
+Providence. Sa carrière apostolique, dont nous allons voir le lent et
+sûr développement au cours de ce chapitre, nous savons déjà que c’est un
+incident fortuit, suivi d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même
+pour sa carrière charitable, née du sermon de Châtillon. De même pour
+toutes les grandes œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses,
+dont nous verrons, en les étudiant une à une, qu’il n’a voulu
+délibérément aucune.
+
+Il y aurait bien une explication. C’était un paysan de génie, mais tout
+de même un paysan, c’est-à-dire un être sous le destin, craignant
+l’orage, professant que, n’étant pas maître des saisons, le sage fait
+son travail quotidien et n’engage pas l’avenir. Mais c’est une
+explication détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties à chaux
+et à sable, et elles ont défié le temps. Il voyait plus loin que
+personne. Au surplus, son héritage entier est harmonieux, logique,
+complet, évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il n’a fait que ce
+qu’il a voulu et comme il l’a voulu. Sa paternité est certaine et
+splendide.
+
+Non, il n’était pas timide. Son tempérament était au contraire
+audacieux, ami de la grandeur et de tous les risques qu’on court à la
+chercher. Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il donc mis un
+masque sur son visage? Non pas. Mais il a peut-être fait violence à sa
+nature. Il s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il a jugée
+meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un artifice, mais tout de même
+une timidité artificielle. Reste alors à savoir à quelle discipline il a
+obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa vie une aussi
+extraordinaire contrainte.
+
+On nous dit toujours qu’il a été un disciple de Bérulle. Regardons
+Bérulle d’un peu près et Condren aussi, qui fut encore plus bérullien
+que son maître. «Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard Lamy, parlant du
+fondateur de l’Oratoire, se réduit à n’agir que par l’esprit de
+Jésus-Christ. Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment nous
+pouvons faire toutes nos actions dans les dispositions de Jésus-Christ
+adorant son père.» Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. «Il
+est toujours le même, nous dit l’abbé Brémond, aussi peu pressé de
+passer de l’intention aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui...
+C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire se fait
+presque sans nous, et qu’il est à peine besoin que l’homme s’agite pour
+que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde.» Mais,
+direz-vous, voilà une bien vieille doctrine; c’est celle de tous les
+saints. D’autres que les oratoriens et leurs disciples l’ont souvent
+formulée. Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment dans son _Explication
+des articles d’Ivry_: «Dieu est toujours auteur de tous bons conseils.
+La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière... Cette
+lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent _sans y
+mettre rien du leur_, c’est-à-dire qui y coopèrent avec une _fidélité
+tranquille_, que celles qui y coopèrent avec l’inquiétude et
+l’empressement d’un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées
+d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées _à leur propre
+prudence_, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On
+n’est jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses propres yeux, et
+qu’on l’est sans intérêt propre. _On a moins de prévoyance et
+d’arrangement éloignés_, suivant ce que dit Jésus-Christ: «A chaque jour
+suffit son mal.»
+
+Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les conceptions de saint
+Vincent de Paul, celles-là mêmes qui lui valent aujourd’hui sa
+réputation de timidité. Il ne faisait point de projets, se fiant à Dieu
+pour le guider. Cette philosophie-là, on trouve beaucoup de très saintes
+gens pour la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son naturel, c’est
+une autre affaire. Si Vincent, parmi tant de disciplines qui s’offraient
+à son héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y plier sa volonté, a
+réussi ce tour de force de rester maître d’une vie magnifique en
+s’asservissant totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il jugeait
+essentiel, dans son effort vers la sainteté, cet anéantissement absolu
+de son être en la Providence.
+
+Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait passé par là. Car la
+doctrine de la soumission entière à Dieu, du don parfait de soi, est
+éternelle, c’est entendu; mais Bérulle, si l’on ose dire, l’a remise à
+la mode. Elle est le terme nécessaire de tout son enseignement. On adore
+Dieu; on fait oraison continuellement; on se pénètre de la grandeur
+divine; on s’anéantit devant le Maître adorable; on lui voue tout son
+être, ses facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul timide,
+Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, c’est une légende.
+Vincent organisateur, Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais se
+contraignant à attendre toujours, avant d’agir, le bon plaisir de Dieu:
+voilà la vérité.
+
+Vérité bien importante, car elle permet seule de comprendre un homme
+dont le caractère, sans cette explication, paraîtrait étrange et serait
+un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons parlé au chapitre
+précédent, la timidité, que nous rencontrons maintenant, sont des vertus
+toutes naturelles aux âmes simples. Quand des hommes de génie s’en
+emparent, on a toujours peur qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que
+des commodités supplémentaires. On les voit si humbles et pourtant si
+forts, si détachés de tout et cependant si heureux dans leurs grandes
+entreprises! Humainement, ils sont inexplicables. On comprend qu’au
+temps où il vivait, Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type ne
+se rencontre plus ou guère autour de nous. Il y avait de faux dévots,
+mais aussi de grands saints, qui réussissaient cette merveille de
+décupler encore leurs puissantes facultés en cherchant avec avidité la
+volonté de Dieu avant la leur.
+
+Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire des lettres comme
+celle-ci, dont on ne sait s’il faut admirer davantage la prudence ou la
+grandeur. S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire apostolique à
+Alger, Vincent lui mande: «Nous avons grand sujet de remercier Dieu du
+zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce
+zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous
+entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans
+les bagnes, de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres
+gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de
+suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte
+souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit
+selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font
+penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison; ce
+qui n’est pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le
+bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense; c’est
+comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices
+des missions et des ordinands ont commencé, que la compagnie des Filles
+de la Charité a été faite, que celle des Dames pour l’assistance des
+pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est
+établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les
+œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour.
+Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part; mais
+Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même
+suscitées insensiblement; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions
+pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien
+loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le
+commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous
+modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du
+sanctuaire devant que de les résoudre! Soyez plutôt pâtissant
+qu’agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes
+ensemble ne sauraient faire sans lui.» Il est certain que Dieu, par
+Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, nous autres, si
+fiers de nos initiatives humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec
+humilité.
+
+Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, pour le guider vers la
+sainteté, d’incomparables maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses
+rencontres; et, dans cette rapide revue des hommes qui rayonnaient sur
+l’Église tandis que lui-même entrait dans la carrière, voici le moment
+de parler du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.
+L’amitié que lui porta Vincent a fait un peu scandale, nous l’avons dit.
+Il faut pourtant savoir que ces deux hommes, du même âge, presque du
+même pays, nés tous deux en 1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne,
+se rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps où le futur apôtre du
+jansénisme était encore un prêtre indiscuté. Sur le degré de leur
+intimité il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on peut croire
+Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran si, au cours d’interrogatoires
+dont nous parlerons tout à l’heure ou dans des documents authentiques
+publiés par M. Coste, ils nous révèlent qu’au début de leurs relations,
+en 1622, ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient l’un l’autre
+à dîner, se donnaient réciproquement des conseils et se rendaient toutes
+sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, est un informateur un
+peu suspect. Il a beaucoup joué, pour défendre la mémoire de son oncle,
+de l’amitié du saint, donnant par exemple à penser que plusieurs
+événements heureux dans la carrière de Vincent furent déterminés ou
+facilités par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du général des
+galères pour qu’il se décidât à donner au fondateur de la Mission le
+collège des Bons-Enfants; il aurait également aidé son ami à obtenir la
+bulle d’approbation de la nouvelle compagnie. Tout cela est possible; ce
+n’est pas sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de Saint-Cyran
+auprès des juges de Vincent dans le procès intenté à celui-ci par les
+religieux de Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré de
+Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de doute que le jour où
+Saint-Cyran dut quitter sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea
+d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul; pour des raisons d’ordre
+intérieur, celui-ci préféra qu’il n’en fût pas ainsi.
+
+Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, mais accueilli avec
+l’indulgence d’un compagnon charitable et fidèle, un certain nombre de
+propos fâcheux, commença d’espacer les visites. Duverger se flattait,
+par exemple, d’exiger de ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre
+mois de pénitence pour mériter l’absolution. Le relâchement de l’Église
+à cet égard et en toutes matières le scandalisait. «Il me dit un jour,
+écrivait Vincent beaucoup plus tard, que le dessein de Dieu était de
+ruiner l’Église présente et que ceux qui s’employaient pour la soutenir
+faisaient contre son dessein; et comme je lui dis que c’était le
+prétexte que prenaient pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin,
+il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu’il avait
+entrepris, mais qu’il s’était mal défendu.» Il professait aussi, en
+présence de Vincent, que le concile de Trente n’avait pas formulé la
+vraie doctrine catholique et que ses décisions n’étaient point valables,
+qu’enfin les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu de les conduire
+vers la perfection, les en éloignaient.
+
+Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran quitterait bientôt
+Paris pour se rendre auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent
+l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que pour lui donner un
+grave avertissement. Saint-Cyran se montra si ému, que Vincent jugea
+meilleur de ne pas insister, s’excusa même et offrit à son interlocuteur
+un cheval pour son voyage.
+
+Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer le temps nécessaire, ce
+sont ses propres termes, «pour évaporer la chaleur» qui lui était montée
+à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son ami. Il faut savoir
+que, peu auparavant, il avait été très vivement pris à partie par Zamet,
+l’évêque de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères de
+l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. «Il m’est seulement resté,
+écrit-il à Vincent, cette admiration dans l’âme, que vous, qui faites
+profession d’être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d’un
+soulèvement qui s’est fait contre moi par une simple cabale et pour des
+intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n’eussiez osé
+penser auparavant; et qu’ainsi, au lieu que je devais attendre de la
+consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire,
+contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour
+m’accabler, ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez
+entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que
+nul des autres n’avait osé faire.» Cela dit, il se garde de discuter les
+points suspects: il y en avait quatre. Il s’abrite, et cela lui suffit,
+derrière le témoignage de hautes personnalités dont il fait maintenant
+bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre est aigre-douce. Il ne
+dit pas, mais laisse entendre à son correspondant qu’il ne le trouve
+plus très intelligent. «Il n’y a aucun de ces messieurs les prélats qui
+hantent chez vous, ajoute-t-il, avec qui je ne demeure d’accord.» Il ne
+va cependant pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. «Je n’ai
+aucun dessein, dit-il, de vous troubler dans l’honneur qu’ils vous
+rendent et dans le repos dont vous jouissez dans leur entretien et
+conversation.» On n’est pas plus aimable. Il entre alors dans une
+discussion peu élégante sur les services qu’il a rendus à son
+correspondant et, parlant justement des deux magistrats, dont l’un est
+l’avocat-général Bignon, auprès de qui il a eu l’occasion d’agir au
+profit de Vincent, il déclare tout net que s’il faisait part à ces
+messieurs des reproches qu’on a osé lui adresser, «ils s’en riraient».
+Il ajoute: «Ils apaiseraient ainsi, sans mot dire, toute la colère que
+j’en aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous le pardonner, et de
+vous dire en mon cœur une partie des paroles que le Fils de Dieu dit à
+ceux qui le maltraitaient.» Ce qu’ayant lu, Vincent jugea qu’il n’y
+avait, pour l’heure, qu’à laisser cet orgueilleux tranquille. Il
+n’écrivit point; mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme un
+malade, quand il le sut de retour à Paris.
+
+Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. Richelieu fait enfermer
+Saint-Cyran à Vincennes. On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on
+emporte des charretées de papiers. Dans ces papiers, les enquêteurs
+trouvent le brouillon de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se
+frotte les mains: il tient un incomparable témoin, qui va l’aider, sans
+doute, à confondre le mauvais prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui
+n’a pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars ne devant tomber
+que quatre ans plus tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, se
+mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent récuse ce juge laïque.
+Cela étonne Richelieu, et l’intéresse. Il connaissait et estimait
+Vincent. Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. Il
+l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses et, c’est tout ce que nous
+savons de l’entrevue, congédie le bonhomme en se grattant la tête.
+
+Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. Jacques Lescot, confesseur
+du cardinal et délégué de l’archevêque de Paris, est désigné pour
+recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise; et ce dernier
+comparaît devant lui le 31 mars et les 1er et 2 avril 1639. Ce qu’il a
+dit devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans un procès-verbal
+qu’on a longtemps considéré comme apocryphe, alors que M. Coste le tient
+aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, peut-être exacte, d’un
+document authentique. Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont
+jamais permis qu’on le confrontât avec le texte offert par eux à la
+curiosité publique. Cette dernière pièce, trop longue pour que nous la
+donnions ici, est donc suspecte. Vincent y déclare avoir eu, pendant
+quinze ans ou environ, grande communication avec l’accusé, en qui il
+aurait reconnu «un des plus hommes de bien» qu’il ait jamais vus. Il se
+peut que Vincent ait dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de
+même un très digne homme, d’une extrême piété, et ses familiers, ses
+disciples, tous ceux qui frayaient avec lui, l’aimaient et le
+respectaient fort. Le saint voulait sauver son malheureux ami, tombé
+sous la griffe du cardinal. Qui l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait
+pas encore à sa nocivité? Il n’avait d’inquiétude que pour le pécheur,
+pas pour l’Église; et ce pécheur, il l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme
+haute, que les grands de ce monde ne l’intimidaient guère et qu’il ne se
+souciait certainement pas de rendre compte à Richelieu et à ses hommes
+de ses conversations particulières avec un tiers. Mais ce fils de
+paysans, si malin qu’il fût, on a peine à croire qu’il ait fait, à la
+lettre, certaines réponses, un peu retorses, inscrites dans le texte
+qu’on nous présente. Certes il a très fermement et joliment conduit la
+défense de son ami. Par exemple, sur la demande de Jacques Lescot «s’il
+n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape et la plupart des évêques ne
+font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de l’esprit
+de la grâce», voici ce qu’on trouve au procès-verbal: «Je réponds ne lui
+avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce
+n’est une fois seulement, _que plusieurs évêques étaient enfants de la
+cour et n’avaient point de vocation_. Jamais néanmoins, je n’ai vu
+personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni quelques évêques, comme
+feu M. de Comminges. Il avait grande estime aussi de feu François de
+Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux.»
+
+Et il continue: «Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que le concile de
+Trente a changé et altéré la doctrine de l’Église, et n’est pas un
+concile légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire cela; oui bien
+qu’il y avait eu des brigues dans ledit concile.»
+
+Et cela est fort élégant et courageux. Mais d’autres réponses gênent un
+peu par leur extrême, leur trop grande finesse. Il s’agissait, il est
+vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de Saint-Cyran, et le cas
+valait bien qu’un saint commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons vu
+que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation le propos de
+Saint-Cyran lui disant que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église
+présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse sur ce point: Il
+déclare «lui avoir ouï dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son
+Église, et aussi, que selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent
+fassent contre son intention.» C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une
+fois, mais il l’a dit. «Et d’abord cette proposition me fit peine»,
+ajoute Vincent. Mais il a pensé ensuite, le fin personnage, qu’un Pape
+avait tenu un jour un propos à peu près semblable et voilà de quoi le
+rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran a sans doute parlé dans le
+même sens que le Pape Clément VIII pleurant parce que «tandis que
+l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait _qu’elle se détruisait de
+deçà_.» Voilà qui est bien subtil et l’on pense involontairement à
+Escobar. Non, il n’est pas facile de croire que Vincent ait écrit cela,
+ou bien il se moquait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût
+dans l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en tout cas, c’est
+d’opposer aux propos malencontreux de son ami le témoignage de sa vie
+incontestablement édifiante. Saint-Cyran a pu dire que c’était aller
+contre les vues de Dieu que de soutenir son Église, mais ce sont là des
+mots. Il faut voir les faits, «les actions de la vie dudit sieur de
+Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour le soutien de l’Église.»
+
+Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable plaidoyer sur certains
+de ses détails, mais en son ensemble. Vincent a défendu là son ami avec
+une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a défendu et sauvé.
+
+Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine rendu à la liberté par Louis
+XIII, était frappé d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle,
+avait été le voir à sa sortie de prison; il alla prier dans la chambre
+du mort et jeter de l’eau bénite sur son corps; contrairement à ce qu’on
+a dit, il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes sortes de
+condoléances à Barcos, le neveu du défunt, obtint pour lui l’abbaye de
+son oncle et se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel abbé de
+Saint-Cyran l’avantageuse affaire.
+
+Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, mais touchant, d’une
+aventure qui va devenir dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si
+obstinément enclin à la pitié pour son malheureux ami vivant, tout à
+coup se met à accabler la mémoire du mort. Non seulement il frappe, mais
+il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable autorité d’un
+justicier. Ses coups portent si juste et si loin que Saint-Cyran d’abord
+et tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé un adversaire plus
+redoutable. L’abbé Brémond n’a pas hésité à écrire «que si l’on avait
+laissé au saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette fronde
+religieuse n’aurait pas duré plus longtemps que l’autre.» Rien n’est
+plus exact. Reste alors à expliquer trois choses: pourquoi Vincent a été
+si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la fin, surtout comment il a pu
+se mettre dans le cas de se déjuger à ce point. Il est important de
+répondre à cette triple question, car on a bientôt dit que, dans cette
+affaire, il a manqué de flair au début, de calme ensuite. «C’est qu’il
+l’avait échappé belle, et il l’a senti!» soupirent, en hochant la tête,
+ceux qui lisent un peu vite. Lisons lentement et lisons tout.
+
+Il a été très indulgent tant que vivait son ami, parce que son âme
+charitable l’a porté, dans ce cas comme toujours, à la pitié. Il ne
+voulait pas qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement leur
+conquête. Il avait certainement pris ombrage de certains propos de
+Saint-Cyran, de quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu lui a
+déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là fût bonne contre les
+hérétiques, encore moins contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et
+peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, sur cette ligne de
+conduite qu’il garda toute sa vie, on trouve, dans sa correspondance et
+ses entretiens, des quantités de textes, qui sont formels et
+concordants. L’un des plus curieux est une lettre à Abelly, plus tard
+son historien, à ce moment vicaire général à Bayonne. Son évêque avait
+prié celui-ci de demander conseil au saint sur la conduite à tenir
+vis-à-vis de certains religieux, qu’il s’agissait de ramener à
+l’obéissance et à la sagesse. «Hélas! monsieur, lui répond Vincent, que
+vous faites confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis
+et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de
+lui demander ses avis! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce
+pauvre âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance qu’il devait à
+celui qui lui commandait, à condition que, comme l’on ne fait point état
+de ce que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi mondit
+seigneur ni vous n’aurez aucun égard à ce que je vous dirai, sinon
+autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis
+et aux vôtres.» J’ai cité ce début parce qu’il est charmant et drôle. On
+peut dire qu’on est un sot, quand on est assez malin pour le tourner
+ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, on ferait bien de les
+traiter comme faisait Notre-Seigneur avec ceux de son temps, en leur
+donnant d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût fait Bérulle, il
+ajoute: «Car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel,
+et beaucoup plus un évêque.» Il continue: «Et après leur avoir parlé par
+exemple un temps notable (Notre-Seigneur leur parla ce langage trente
+ans durant) après cela il leur parla doucement et charitablement et
+enfin fermement, sans pourtant user contre eux de suspension,
+d’interdiction, d’excommunication et sans les priver de leur
+exercice...» Et plus loin: «L’on fera bien des règlements; l’on usera de
+censures; l’on privera de confesser, de prêcher et de quêter; mais pour
+tout cela l’on ne s’amendera jamais; et jamais l’empire de Jésus-Christ
+ne s’étendra ni conservera dans les âmes par là.» Ce qui suit est
+magnifique: «Dieu, dit-il, a d’autres fois armé le ciel et la terre
+contre l’homme. Hélas! qu’y a-t-il avancé? Et n’a-t-il pas fallu enfin
+qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme pour lui faire agréer le
+doux joug de son empire et de sa conduite? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire
+avec toute sa puissance, comment le fera un prélat avec la sienne?» Et
+l’on a dit que cet homme-là n’avait pas d’éloquence!
+
+Avec les huguenots, même politique. Il écrit le 22 mars 1638 à Lambert
+aux Couteaux, prêtre de la Mission, à Richelieu: «M. l’avocat du roi de
+Loudun m’a dit que le procédé de la Mission est excellent à l’égard des
+hérétiques, en ce qu’elle établit les vérités divines, sans disputer des
+points controversés, et que les huguenots sont ravis de cela. Qu’on
+continue donc, s’il vous plaît.» A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan,
+il donne ainsi ses ordres: «Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à
+condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni
+en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait
+plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus
+chrétiennes mises en pratique attirent les dévoyés au droit chemin et y
+confirment les catholiques... Que si vous désirez parler de quelques
+points de controverse, ne le faites point, si l’évangile du jour ne vous
+y porte; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les
+hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins
+les nommer, ni parler d’eux.» Et quant aux jansénistes, il ne veut pas
+non plus qu’on se querelle avec ceux-là: «Faut-il que les missionnaires
+prêchent contre les opinions du temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent,
+qu’ils disputent, attaquent et défendent à cor et à cri les anciennes
+opinions? Ah! Jésus, monsieur, nenni! Voilà comme nous en usons: jamais
+nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons... Quoi
+donc, me direz-vous, défendez-vous qu’on dispute sur ces matières? Je
+réponds que oui.»
+
+Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le même temps, tout le
+contraire. Et voici qui nous mène au point tragique. Saint-Cyran est
+mort le 11 octobre 1643. La première mention formelle d’hostilité de
+Vincent aux doctrines du temps, c’est-à-dire aux idées introduites en
+France par son défunt ami, nous ne la trouvons, dans les écrits qui nous
+restent de lui, que trois ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646.
+Il écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va élire en Sorbonne un
+professeur de théologie, que les jansénistes «font grand’brigue pour en
+faire élire un de leur parti», que ceux «de l’opinion commune» ont jeté
+les yeux sur un homme sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant à
+celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, il faudrait
+surenchérir tout de suite. «Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs
+du bon parti ont désiré que je propose à Votre Éminence si elle aura
+agréable de lui assurer présentement douze cents livres en pension sur
+quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle le fera dans quelque
+temps.» Le 7, Mazarin lui répondait, le louant du soin qu’il prenait de
+rompre la brigue des jansénistes et promettant tout ce qu’on lui
+demandait.
+
+Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, s’est-il chargé d’une
+telle commission? Car il s’était vraiment tu auparavant, laissant même
+les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance de la position
+qu’ils devaient prendre. Songez que l’un d’eux, et non des moindres, car
+il était des deux ou trois premiers dans sa confiance, Jean Dehorgny,
+pouvait lui écrire deux ans plus tard, en 1648, son étonnement
+d’apprendre que la congrégation, en la personne de son chef, venait de
+prendre parti contre les opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux
+estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait et le lui disait tout
+bonnement. Heureuse affaire pour nous, car elle nous a valu deux lettres
+incomparables du saint, deux lettres où il donne les raisons de sa
+nouvelle conduite. La première raison, qui étonne d’abord, la voici:
+«C’est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans
+lequel chacun s’est déclaré contre: la reine, Mgr le cardinal, M. le
+chancelier et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu demeurer
+neutre.» Pour une fois, il s’exprime assez mal, et donnerait à penser
+qu’il s’est mis, ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque.
+Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent ne se mêle pas de ce qui
+ne le regarde pas. Il craint les initiatives inopportunes. Il attend.
+Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect des vues de la
+Providence, sa sagesse foncière aussi, lui commandent toujours, à
+l’encontre d’ailleurs de son tempérament, qui est fougueux, et nous le
+verrons bien. A la mort du roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué,
+pour le règlement des affaires ecclésiastiques, un conseil de
+conscience, qu’elle présidait. En faisaient partie un tout petit nombre
+seulement de personnes considérables: Mazarin, Pierre Seguier, le grand
+pénitencier, qui était alors Jacques Charton, les évêques de Beauvais et
+de Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce conseil de délibérer
+sur le jansénisme naissant? Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour
+où la question y fut apportée, Vincent aurait trahi l’Église en
+demeurant dans sa réserve habituelle. Sans doute avait-il eu raison de
+se taire jusque-là. A cette minute, chargé de graves responsabilités
+dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il trouvait devant lui un
+nouveau devoir, et bien plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous
+bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir enrayer le mal, et
+d’abord il semble qu’il ait voulu s’instruire personnellement de tous
+les éléments du débat. «Je vous avoue, monsieur, écrit-il à Dehorgny,
+que j’ai fait quelque petite étude touchant ces questions et que c’est
+le sujet ordinaire de mes chétives oraisons.» Mais plus que jamais il
+recommande à qui l’approche de ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse
+querelle. Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu à peu lui en fait
+maintenant une obligation, lui seul en parle. Mais qu’on se taise! Et
+pourquoi cela? Par charité peut-être, mais aussi parce qu’il est un chef
+et n’aime pas les bavards. Il sait que les erreurs, c’est en les
+combattant à coups de langue qu’on les propage. L’affaire est grave et
+difficile: elle n’est pas du ressort de la foule. La foule, on veille
+sur elle, on la conduit doucement, on ne la mêle pas à des disputes où
+elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de toute son âme et n’avoir
+pas un tempérament de parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce
+sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et passe à tous ses
+fidèles la consigne du silence. S’il parle, quant à lui, ses paroles
+sont des sentences, donc des actes. Une seule fois, elles ont ressemblé
+à un gémissement. C’était en 1647. Écrivant à ce même Dehorgny, qui va
+d’ailleurs dans les mois suivants se laisser prendre pour un temps aux
+fallacieuses doctrines, il lui dit: «Je crains bien fort que Dieu
+permette l’anéantissement de l’Église en Europe, à cause de nos mœurs
+corrompues, de tant de diverses et étranges opinions que nous voyons
+s’élever de tous côtés, et du peu de progrès que font ceux qui
+s’emploient pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. Les opinions
+nouvelles font un tel ravage qu’il semble que la moitié du monde soit
+là-dedans.»
+
+Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son tour. Alors tombent coup sur
+coup sur le pauvre, sur l’heureux homme, les deux lettres splendides.
+Rien n’a jamais été écrit de plus sage, de plus dur, de plus éclatant
+contre le jansénisme. Elles sont du 25 juin et du 10 septembre 1648 et
+figurent, à leur place, dans l’édition critique de M. Coste. On voudrait
+avoir la place de les reproduire ici. La deuxième, la plus belle, porte
+principalement sur l’ouvrage d’Antoine Arnauld, qui faisait alors grand
+bruit, _De la fréquente communion_. On sait que les jansénistes ne
+trouvaient jamais qu’on fût digne de communier. Saint Vincent ayant
+discuté point à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et arrive, en
+ses dernières lignes, aux sommets de l’éloquence: «Pour moi, écrit-il,
+j’avoue franchement que, si je faisais autant état du livre de M.
+Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à
+la sainte messe et à la communion, par esprit d’humilité, mais même
+j’aurais de l’horreur du sacrement, étant véritable qu’il le représente,
+à l’égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que
+l’Église approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui
+empoisonne les âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent en
+cet état de rien moins que de chiens, de pourceaux et d’antéchrists.» Il
+va maintenant passer à l’ironie, et à la plus cinglante: «Se
+trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu
+qu’il se croie en état de pouvoir communier dignement? Cela n’appartient
+qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut
+point qu’un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se
+vanter par plusieurs fois dans son apologie qu’il dit la messe tous les
+jours.» Là-dessus, il s’emporte et s’écrie: «Comme cet auteur éloigne
+tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les
+églises ne demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que dit le
+vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer le saint sacrifice
+sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange
+et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les
+justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de
+rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et
+eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules
+d’appliquer tous ces effets admirables aux mérites d’un prêtre qui se
+retire de l’autel par esprit de pénitence;... il parle même plus
+avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui
+ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les
+prêtres de négliger de dire la messe, puisqu’on gagne autant sans la
+dire qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon les maximes de M.
+Arnauld, qu’on gagne davantage? Car, comme il relève l’éloignement de la
+communion beaucoup au-dessus de la communion, il faut aussi qu’il estime
+beaucoup plus excellent l’éloignement de la messe que la messe même.» Il
+ajoute alors que cette nouvelle discipline, qui consiste à s’éloigner de
+Dieu par pénitence, est assurément la plus dure, selon les Pères
+eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, mais aussi «la plus aisée
+selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.» Ce
+dernier mot est charmant, plein de finesse et de psychologie. Mais il ne
+va pas clore sa lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il a jeté
+toute sa réponse avec tant de hâte qu’il n’a pas eu, dit-il, «le loisir
+de la relire.» Et il ajoute: «Je m’en vas en ce moment célébrer la
+sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous faire connaître les
+vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie.
+J’aurais beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce sujet. Je prie
+Notre-Seigneur qu’il vous les dise lui-même. Je vous prie de ne pas
+faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles opinions.»
+Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, et resta fidèle à son admirable
+chef.
+
+Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans sa propre maison. Mais le
+voici qui grandit tous les jours et devient, nous le verrons au cours de
+ce livre, une sorte de grand aumônier de France. En 1651, le moment
+paraît venu de solliciter du Saint-Siège une condamnation formelle des
+doctrines nouvelles. Le supérieur de la Mission se découvre alors tout à
+fait. Il écrit tour à tour à tous les évêques sur lesquels il a de
+l’influence, leur demandant de signer un appel collectif au Saint-Père.
+Il leur en envoie le texte et les presse. S’ils hésitent, il les secoue,
+les bouscule. On a de lui une extraordinaire lettre de rappel aux
+évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon et Étienne Caulet. Tous
+les deux refusaient leur signature. Il commence par leur donner un bon
+point. Il a lu leurs explications avec le respect qu’il doit à leur
+vertu et à leur dignité, et y a «vu beaucoup de pensées dignes du rang»
+qu’ils tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle aux évêques
+avec déférence, mais en maître cependant. Il le peut; il n’y a pas
+d’homme plus fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir ses mots. A
+ceux-là et, plus tard, au doyen de Senlis, qui menaçait de s’en tenir
+aux doctrines du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par s’y
+fixer, il parle avec une autorité souveraine. Voici un passage de la
+lettre qu’il écrivait à ce dernier le 2 août 1657: «D’attendre que Dieu
+envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas; il vous
+renvoie à l’Église, et l’Église assemblée à Trente vous renvoie au
+Saint-Siège... D’attendre que le même saint Augustin revienne
+s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l’on ne croit pas
+aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscités
+nous diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, il se
+soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife.
+D’attendre, d’un autre côté, qu’un grand docteur et très homme de bien
+vous marque ce que vous avez à faire, où en trouverez-vous un en qui ces
+deux qualités se rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle?» Est-il
+possible d’être plus pressant et généreux à la fois? Nous sommes au
+siècle de la politesse et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient
+d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite pas à dire, et l’on ne
+sait si c’est malice ou charité, qu’il y aurait encore bien d’autres
+arguments, «que vous savez mieux que moi, qui voudrais les apprendre de
+vous.»
+
+Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie qui se lève. Entre
+l’erreur et la vérité, on ne transige pas, on ne temporise pas: on
+choisit. Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux parties de
+dogmatiser. Cela ne servirait qu’à donner pied à l’erreur. Se voyant
+traiter de pair avec la vérité, elle prendrait ce temps pour «se
+provigner» alors qu’il faut tout de suite «la déraciner». Il est dur
+pour la secte, qu’il appelle «un petit monstre», dur pour Port-Royal,
+qui est «une boutique», dur pour Saint-Cyran, «qui non seulement,
+écrit-il à l’évêque de Luçon, n’avait pas disposition de se soumettre
+aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles; je le
+sais, monseigneur, pour l’avoir fort pratiqué.»
+
+Mais, même dans ses emportements, il demeure égal à lui-même, pensant à
+tout, ayant mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. Il a fait
+du succès des démarches à Rome son affaire personnelle. Alors il veille
+sur les messagers que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas: «Ne vous
+pressez pas, s’il vous plaît, leur écrit-il, et n’allez point pendant la
+chaleur du jour; Notre-Seigneur aura fort agréable que, pour le mieux
+servir, vous ménagiez vos forces.»
+
+Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, où il a installé des
+Filles de la Charité, elles sont aux prises avec un curé janséniste, qui
+leur mène la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres femmes se sont
+énervées. Elles font porter l’affaire au conseil que préside M. Vincent.
+Il attend, comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et juge. On
+enverra là-bas une sœur qui examinera les choses sur place. Car, dit-il,
+«il ne faut pas que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs les
+curés;... c’est pour cela, mes chères sœurs, que nous devons choisir une
+sœur de grande prudence: premièrement, pour connaître le tort de nos
+sœurs, car il est bien à croire qu’il y en a de leur part; et puis il
+sera bon de nous donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour y
+donner ordre.» Les sœurs trop nerveuses furent admonestées sans doute,
+mais à l’affaire elle-même il fut, comme promis, «donné ordre», et
+radicalement. Quelques jours plus tard, la supérieure générale, Louise
+de Marillac, notifiait en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, la
+décision prise de lui retirer les sœurs: «M. Vincent a trouvé bon que
+nous en usions ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de
+s’accommoder à votre conduite, et que vous, monsieur, témoignez que vous
+n’avez pas agréable le service qu’elles ont tâché de rendre aux pauvres.
+J’écris à notre sœur Clémence qu’elle remette les meubles entre les
+mains de messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je suis cependant
+et serai toute ma vie...» Toute sa vie évidemment, elle sera une sainte
+et généreuse femme, mais qui saura conduire sa barque, sous le regard
+vigilant d’un fameux pilote. Ce jour-là le pilote tenait d’ailleurs la
+barre lui-même, car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons pas
+l’original, mais la minute, écrite tout entière de la main puissante de
+M. Vincent.
+
+L’Église lui paraissant en péril, on comprend que ce bon pilote n’ait
+pas hésité à sortir à la fin de sa réserve et à agir. Cependant nous
+avons posé trois questions, et la dernière est encore à résoudre. Il est
+naturel que Vincent ait pris, à l’égard du jansénisme, des attitudes
+différentes selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est assez
+grave et d’abord inexplicable, des jugements contradictoires sur
+Saint-Cyran vivant et sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a
+accablé, exactement sur les mêmes faits. Le moins qu’on puisse dire,
+c’est qu’il n’avait, tandis qu’il frayait avec lui, rien compris à cet
+homme, dont il excusait alors des propos qu’il devait plus tard
+qualifier d’abominables et de perfides. «Moi, qui l’ai fort pratiqué...»
+disait-il. Et c’étaient des paroles du temps de leur amitié qu’il
+dénonçait avec indignation, des paroles d’un confident. On ne comprend
+pas très bien.
+
+Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, du vivant de
+Saint-Cyran? Qu’il parlait étourdiment, mais n’était pas dangereux.
+Qu’a-t-il dit du même après sa mort? Qu’en ses paroles couvait une
+abominable hérésie. Tel que nous le connaissons, il a dû, non seulement
+dire la vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors ce ne serait
+pas lui, ce serait Saint-Cyran qui aurait changé. Vraiment, est-ce
+possible?
+
+Mais oui; l’explication, c’est justement que Saint-Cyran a changé. S’il
+avait vécu, il serait demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un
+chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, qui voyait cela, le
+prenait en pitié.
+
+Mais il est mort; et ce que sa pauvre tête brûlante n’aurait pu faire,
+son cadavre l’a réussi. Nous savons comment ses fidèles se partagèrent
+ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent d’un mort qui, tout de
+même, s’en était allé sans avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef
+de secte sans le savoir, mais il l’est devenu; le poison qu’il portait
+en lui ne serait jamais sorti, mais un coup d’apoplexie a mis le
+malheureux homme à terre, et des fanatiques, en dispersant ses cendres,
+ont jeté son venin à tous les vents. Alors, son pitoyable ami, il fallut
+bien que Vincent le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât comme
+perfides des paroles qui n’étaient vraiment qu’aventureuses et
+n’auraient jamais fait tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.
+
+Notez que je ne prétends pas établir d’abord que Saint-Cyran était un
+pauvre homme, et tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était
+intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je sais que Vincent était
+très intelligent; je pense alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé
+n’a pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être bien redoutable.
+Je ne plaide pas pour Vincent. Je requiers incidemment contre l’autre.
+Aux historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient réviser Sainte-Beuve
+et qui feront bien alors de s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de
+peser l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.
+
+ * * * * *
+
+L’Église de France au temps de saint Vincent était donc en plein
+mouvement. Beaucoup de vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant
+et débauché, mais à sa tête une poignée de gens d’élite. Entre ceux-ci,
+les inévitables désaccords qui naissent des différences de tempérament;
+les uns savent, d’autres point, penser et obéir à la fois. On n’en
+finirait pas de nommer les prélats, les religieux, les curés, grands et
+petits, qui ont été au temps de saint Vincent de Paul les bons ouvriers
+de la même tâche apostolique. Nous les trouverons et les saluerons un à
+un au cours de ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans un
+siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, et les mœurs grandissent
+aussitôt, parce que ces souveraines imposent le respect des choses du
+cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi beaucoup de grandes
+mystiques: et comme elles sont filles de France, c’est-à-dire ménagères
+et de bon conseil, elles vont exercer une influence à la fois douce et
+fortifiante sur les grands personnages et les saints de leur entourage.
+Auprès de Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise de Marillac,
+la duchesse d’Aiguillon, Geneviève Goussault, Marie de Polaillon,
+Madeleine de Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, la
+scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, épouse d’Emmanuel, puis la
+marquise de Maignelay, sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, veuve
+de Charles, le frère aîné du général des galères. Celle-là, dont les
+biographes de Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était cachée
+dans un cloître et qu’on ne la voyait pas rue des Petits-Champs, il est
+probable que le parfum de son âme héroïque et si humble hantait pourtant
+la maison où, pendant douze ans, vécut le serviteur de Dieu. Elle ne
+voulait pas qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle eut
+l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs de la ville pour
+savoir s’il entrait vraiment dans les attributions du chef de l’Église
+de l’empêcher de prier dans son coin[6].
+
+ [6] Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de
+ saint Benoît... par la mère de Blemur, _Édition de la Revue
+ Mabillon_, Paris, 1927.
+
+ * * * * *
+
+Sachant comme il était entouré, nous allons maintenant regarder Vincent.
+Nous l’avons laissé au lendemain du sermon de Folleville. C’est en 1617.
+Il a 36 ans. Toutes les terres de Mme de Gondi sont à la disposition de
+ce pêcheur d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de missionnaire.
+Si ardente, que désormais toute autre occupation lui paraît vaine et lui
+devient odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en Bresse. Il
+inaugure là sa carrière charitable; et quand, après quelques mois, il se
+retrouve dans la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le
+bienfaiteur à la fois des paysans que Mme la générale le conviera à
+visiter. Ses progrès dans la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse
+seront d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, c’est-à-dire
+jusqu’en 1625 où sera instituée sa compagnie des prêtres de la Mission,
+il ne sera qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à la tâche, faisant
+de son mieux, mais hors cadre, si l’on peut dire. Il est bien curé de
+Clichy, mais si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de deux cures à
+la fois, ayant pris aussi celle de Châtillon. Il n’est plus abbé de
+Saint-Léonard de Chaulmes: il a résigné cela en 1616, après avoir reçu,
+par les soins des Gondi, un autre bénéfice; on l’avait fait en 1615
+chanoine d’Écouis. Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale
+où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination de ce «M. de Paoul»,
+à qui l’on avait donné la charge de trésorier. Malheureusement le
+trésorier ne parut qu’une fois, pour offrir, selon l’usage, un repas à
+ces messieurs du chapître. D’où protestation des intéressés, car
+l’absence de ce «de Paoul» et de deux autres titulaires qu’on ne voyait
+jamais non plus pourrait bien entraîner «la ruine entière de ladite
+église et fondation.» Emmanuel de Gondi sans doute arrangea l’affaire.
+Deux fois encore dans sa carrière, Vincent recevra des titres, sinon des
+avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de Saint-Nicolas de
+Grosse-Sauve, dans le diocèse de Langres. On ne sait pas du tout comment
+il se défit de cet honneur; en 1626, en tout cas, c’était fini. Il fut
+enfin nommé, en 1643, vicaire général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen.
+Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât un grand nom, celui
+de Richelieu. La fâcheuse vacance, le conseil de Conscience jugea qu’il
+fallait momentanément y pourvoir et Vincent rendit le service de prêter
+son nom quelque temps. Ce ne fut donc pas une «affaire». On a d’ailleurs
+de lui trop de textes durs pour les bénéfices et leurs titulaires. «Nous
+ne pouvons souffrir personne parmi nous, écrivait-il en 1658, qui
+prétende aux bénéfices, et encore moins ceux qui y veulent entrer par
+cette voie, _qui est odieuse_.»
+
+Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une sorte de volontaire pour les
+missions. Mais voici coup sur coup deux événements qui vont le grandir.
+Le 8 février 1619, il est nommé par le roi aumônier général des galères,
+«avec les mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers
+de la marine du Levant.» Le brevet porte que «Sa Majesté, ayant
+compassion desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement
+de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge
+d’aumônier réal à Monsieur Vincent de Paul.» C’est une grande étape dans
+sa vie. Des hommes pareils brisent les cadres ordinaires. Il leur faut
+des emplois à leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins qu’eux-mêmes
+ne les forgent de leurs mains, ce que Vincent commencera de faire un peu
+plus tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons son œuvre
+charitable, de sa compassion pour les galériens et de tout ce qu’il fit
+pour ces pauvres diables. Retenons que le général des galères a su
+promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul coup, à un rang considérable.
+La charge d’aumônier de prison n’a jamais été très enviée; ici
+l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de galérien donnaient à la
+fonction nouvelle une majesté tragique; et puis l’élu devenait le
+premier auxiliaire spirituel d’un immense personnage dans l’État, le
+chef de la marine, et de quelle somptueuse et féerique marine! L’autre
+événement est de 1622. Au mois de décembre 1618, revenant de Montmirail
+où il a fait pendant trois mois œuvre évangélique et charitable, Vincent
+s’est rencontré à Paris avec François de Sales. Dès le premier contact,
+les deux saints se sont reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier des
+galériens sera fait, à la prière de l’évêque de Genève, supérieur de la
+Visitation. C’était, là aussi, une promotion capitale. Il est toujours
+chez les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, et le voici
+pourvu, à la tête d’un ordre de la plus haute spiritualité, d’un poste
+difficile et précieux, encore ennobli et embaumé par les vertus, les
+ardeurs et le mystique abandon de Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne
+fait son chemin et sans doute est-il voué à de bien plus grands honneurs
+encore. Une seule chose l’intéresse cependant: le secours qu’attendent
+de lui les pauvres gens des campagnes; et, sans trêve, il prêche des
+missions, fonde des charités, se donnant jusqu’à satiété la seule joie
+qui compte, celle de répandre de la lumière et du bonheur autour de soi.
+
+Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres pour le seconder dans une
+tâche pareille. Il les prenait où il pouvait, et Mme de Gondi, le voyant
+faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que ce seul homme avec des
+auxiliaires d’occasion n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer
+une somme importante à une fondation pour une compagnie de prêtres qui
+s’engageraient à évangéliser à perpétuité le peuple des campagnes. Elle
+dit son projet à Vincent, qui, pendant sept années, toujours courant,
+s’enquit comme il put, mais sans succès, d’un homme ou d’un
+établissement qui acceptassent la somme avec la charge. A la fin, les
+Gondi s’avisèrent qu’on cherchait sans doute un peu loin ce qu’on avait
+sous la main. Ils comprenaient au bout de sept fois douze mois que le
+bénéficiaire de la fondation ne pouvait être que Vincent lui-même avec
+des auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger ensemble dans
+une maison qu’on leur donnerait. Alors le général des galères alla
+trouver l’archevêque de Paris, son frère. Le principal d’un collège de
+la rive gauche venait justement de faire connaître qu’il céderait
+volontiers sa place contre une pension de 200 livres. La pension fut
+promise sur-le-champ et, le 1er mars 1624, Vincent de Paul était nommé
+principal du collège des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des
+Bons-Enfants à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre collège du même
+nom, celui du quartier Saint-Honoré, sur la rive droite. L’établissement
+qu’on donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne
+Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à l’emplacement actuel du 2 de la
+rue des Écoles, à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme il y a
+quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé tout contre des remparts, le
+long des fossés Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la ville;
+cette fois c’est dans Paris, proche la porte Saint-Victor, sur la
+paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qu’il va s’installer.
+Entendons-nous. Mme de Gondi ne veut pas perdre son directeur et Vincent
+continuera de loger chez elle. Ce sont les autres qui occuperont en son
+nom le vieux collège. Quels autres? Antoine Portail d’abord; ensuite ce
+prêtre dont nous avons déjà parlé, qui recevait pour sa peine cinquante
+écus par an; et puis ce fut tout pendant les deux premières années.
+
+Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré pour la première fois en
+Sorbonne, au temps où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient
+des loisirs. C’était un jeune clerc natif de Beaucaire, qui étudiait
+alors la théologie et qui, dès le premier regard, fut conquis par ce
+grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une princesse galante, ce
+gascon si attachant, si fin sous sa rude figure. On a dit que Portail
+avait suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable: il avait alors 21 ans.
+Il ne se mit sans doute à son service qu’après avoir reçu la prêtrise,
+c’est-à-dire en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les galériens, puis
+l’employa aux missions. Le pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans
+doute confessait-il et faisait-il le catéchisme; il officiait aussi,
+visitait les malades, administrait les sacrements, bref pourvoyait à
+mille travaux, mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une mission
+à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit pour la première fois un vrai
+sermon. Vincent l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. «Vous
+avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi fit saint Charles. Je vous
+souhaite part à son esprit.» Il paraît qu’en effet saint Charles
+Borromée avait le «trac», et plutôt que de se hisser dans la boîte de
+chêne d’où l’on est assailli par des regards qui convergent de tous les
+coins du temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il pouvait,
+des marches de l’autel. Avec un tel collaborateur et le prêtre à gages,
+on voit la belle part qui restait à Vincent. Portail devait rester aux
+côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils moururent tous les deux en
+1660, mais Portail d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du
+serviteur et s’en allait le dernier, comme il convient.
+
+La comtesse de Joigny--c’est le titre qu’on donnait le plus communément
+à Mme de Gondi--avait offert 45.000 livres. C’est avec le revenu de
+cette somme qu’il fallait vivre et faire des missions gratuites aux
+quatre coins de France. Les bâtiments où s’installèrent les
+collaborateurs de Vincent étaient incommodes et délabrés. Saint Louis
+avait légué au vieux collège 60 livres de rente et l’on avait instruit
+là de tout temps de jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de
+bourses transférées ensuite au collège de Clermont, devenu le lycée
+Louis-le-Grand. Au temps où Vincent en prit possession, l’établissement
+occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, avec jardins, cours,
+préaux, une pauvre chapelle, quelques appartements à l’abandon et, tout
+autour, deux ou trois maisons branlantes. Pour tirer du cadeau qu’on lui
+faisait un bon parti, il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il
+s’en garda bien et nous savons déjà que quand ses deux compagnons s’en
+allaient au travail, ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.
+
+C’est seulement après un an de ce régime que fut passé, en bonne forme,
+entre le général des galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une
+part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat de fondation. Il est
+du 17 août 1625. Quelques-uns de ses termes sont d’une grande beauté.
+C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé cet émouvant papier-là.
+Le style est juridique et vieillot, mais pour dire de bien belles
+choses, que cette forme rend plus savoureuses. Les époux fondateurs
+déclarent en commençant qu’ayant plu à Dieu «pourvoir, par sa
+miséricorde infinie, aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent
+dans les villes de ce royaume par quantité de docteurs et religieux, qui
+les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de
+dévotion, il ne reste que ce pauvre peuple de la campagne, qui seul
+demeure comme abandonné.» A quoi il leur semble qu’on pourrait remédier
+«par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine,
+piété et capacité connues, qui voulussent renoncer tant aux conditions
+desdites villes qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église,
+pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son
+diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple,
+allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune,
+prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les
+porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie
+passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière
+que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils ont reçus
+de la main libérale de Dieu.»
+
+Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit d’aller vers ceux qui
+sont à l’abandon et de renoncer, pour cette œuvre de charité, à tout
+honneur, avantage ou bénéfice. Le document trace en quelques lignes tout
+le règlement de la communauté nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas
+écrit cette page importante à la hâte; le fait est qu’il l’a si bien
+conçue et rédigée qu’aujourd’hui encore les prêtres de la Mission
+pourraient, sans rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en
+tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout l’essentiel était
+prévu: vie en commun sous l’autorité de Vincent et, après lui, d’un
+supérieur élu à la pluralité des voix pour trois ans ou «pour tel autre
+temps» qu’on jugera convenable; point de charges, bénéfices ou dignités
+ecclésiastiques: le supérieur peut tout au plus accepter une cure pour
+un missionnaire, si on le lui demande expressément et que celui-ci ait
+servi dans la compagnie au moins pendant huit ans; on fait les missions
+gratis; défense de prêcher ou d’administrer les sacrements dans les
+lieux où il y a un archevêché, un évêché ou un établissement religieux;
+mission de cinq ans en cinq ans dans toutes les terres des Gondi;
+assistance spirituelle aux forçats; après un mois de travaux dans les
+campagnes, on se repose, on se recueille pendant trois ou quatre jours,
+puis on consacre une douzaine d’autres jours à la préparation de la
+campagne suivante; en juillet, en août et septembre, les paysans sont
+occupés aux champs et on les laisse tranquilles; pendant ce temps on
+s’adonne à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on aide çà et là
+les curés qui ont besoin de renfort.
+
+Deux mois après avoir signé cet acte, dans lequel, bien entendu, elle
+n’avait pas omis de fixer en sa propre maison de la rue Pavée la
+résidence du nouveau supérieur, ce qui était tout de même un peu fort,
+Mme de Gondi rendait l’âme. Le général des galères trouva dans le
+testament de la défunte, avec de nouvelles libéralités pour Vincent, le
+vœu ardent que son mari et ses fils ne permissent jamais au saint homme
+de s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, qui fut de partir
+lui-même. Il décida d’entrer à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa
+belle maison, ce dont fut bien aise le principal des Bons-Enfants, qui
+courut retrouver aux fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son
+compagnon.
+
+Car c’étaient toujours ces deux-là seulement qui constituaient avec lui
+la compagnie nouvelle. Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne
+renouvela pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, qu’on avait
+beaucoup vus en Picardie, avaient fait dans cette province deux
+conquêtes, et Vincent vit venir à lui fort à propos, dans l’été de 1636,
+François du Coudray et Jean de la Salle, prêtres du diocèse d’Amiens.
+L’archevêque de Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément à la
+fondation des Gondi. Il était temps qu’elle prît corps et que la
+communauté se recrutât. Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux
+venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, par lequel ces quatre
+serviteurs de Dieu se liaient à jamais les uns aux autres. Restait à
+obtenir l’agrément du roi, qui fut donné, en fort bons termes, par
+lettres patentes datées de mai 1627, et celui du pape; mais c’est ici
+que les choses manquèrent de se gâter.
+
+Vincent, avant de se tourner vers Rome, s’était mis en règle de toutes
+façons. Il avait résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné
+Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à ses frères et sœurs tous ses
+biens, notamment une créance qu’il avait sur eux et une métairie; enfin,
+le 8 septembre 1627, il avait, au profit de la congrégation de la
+Mission, dûment autorisée par Louis XIII à posséder, renoncé à ses
+droits personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, biens et
+charges, passait de ses mains au fonds commun.
+
+En juin 1628, il adressa au pape une supplique et se fit fortement
+appuyer par le nonce et par le roi. Le 22 août, la supplique était
+rejetée par la Propagande, en séance plénière, le pape présent. L’échec
+était cuisant. Tout ce que Rome était disposée à permettre, c’était une
+société de vingt à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, ni
+confrérie, qui travaillerait en France seulement et sous la direction
+des ordinaires. Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, qui
+avait légèrement retouché sa supplique, en avait envoyé un second
+exemplaire au Saint-Siège: d’où nouvel examen et nouvel échec, aussi
+radical. «La Sacrée Congrégation a jugé que la demande devait être
+complètement rejetée»: voilà tout ce qui fut répondu au saint homme.
+
+C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir si, dans l’orage, il
+était solide sur ses jarrets. A Rome, quartier général de l’Église, on
+décide; et, comme dans tous les états majors, comme auprès de tous les
+chefs, c’est aux intéressés d’apporter les éléments sur lesquels le
+commandement prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, échappe à
+beaucoup de gens. On oublie que pour avoir raison, même au Vatican, il
+ne suffit pas en effet d’avoir raison: il faut le faire savoir, éclairer
+les juges, contrebattre les faux rapports, bref se mêler, soi-même ou
+par des mandataires présents et agissants, de son affaire, de ses
+affaires. C’est vrai pour les intérêts d’état; ce l’est aussi pour ceux
+des particuliers. Vincent, aux heures graves, consultait la Providence;
+mais il se consultait aussi lui-même, sachant qu’il faut quelquefois
+gagner, en se débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu conclure
+avec nonchalance qu’évidemment ses projets n’avaient point l’agrément du
+Très-Haut, puisque son représentant sur la terre n’y prenait pas garde.
+Il n’eut pas un instant cette idée-là. Tout venait d’une erreur, non du
+pape, mais de lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était
+d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, capable de déjouer n’importe
+quelles manœuvres et de parler haut, car c’est ainsi seulement qu’on est
+entendu. C’est du Coudray qui fut choisi pour ce rôle, où, sans doute,
+il excella, car, le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de 1632, en
+style romain, le Saint-Père, par sa bulle _Salvatoris Nostri_ accordait
+tout ce qu’on lui demandait.
+
+Vincent avait envoyé à son délégué des instructions fermes comme du bon
+acier: «Vous devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, que le
+pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à son
+salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette
+nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible
+pour y mettre ordre.» Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres
+précis: «Pour ce faire, il faut vivre en congrégation et observer cinq
+choses comme fondamentales de ce dessein.» Il les énumère brièvement et
+nous n’en relèverons qu’une, la dernière: «5º, que le supérieur de la
+compagnie ait l’entière direction d’icelle.» Voilà qui est parler. Il
+conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un homme en plein
+mouvement, dont les ordres sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse:
+«Ces cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales de cette
+congrégation. Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que
+l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires.
+Baste pour les paroles! mais pour la substance, _il faut qu’elle demeure
+entière;... tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues
+années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience_.»
+
+Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le rencontrer tout à l’heure dans
+une autre affaire au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur en
+Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. Car Vincent connaissait
+toutes les bonnes adresses. Il avait demandé à Bérulle des leçons de
+sainteté; la sagesse, c’était à des théologiens patentés de la lui
+fournir. La Sorbonne lui était familière, car je n’ai pas dit encore
+que, vers 1623, tout en courant les terres des Gondi, il avait trouvé
+moyen, en ses jours de répit, de conquérir le titre de licencié en droit
+canon de l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion qu’il remarqua
+André Duval ou fut remarqué par celui-ci? Le fait est que vers le temps
+où il fondait la Mission, il était devenu le pénitent de cet homme de
+science et de jugement.
+
+Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans l’affaire du prieuré de
+Saint-Lazare. Ce que je vais raconter se passait au moment même des
+débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur la paroisse
+Saint-Laurent, au lieu même où se trouve pour quelque temps encore la
+prison des femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie ou
+léproserie, vaste enclos de plus de 40 hectares. On cultivait le blé,
+l’orge, la luzerne dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix de
+Saint-André, par le boulevard Magenta et la rue Lafayette. Pour se faire
+une idée de l’importance du domaine, il faut tracer un quadrilatère
+entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue de Paradis au sud, le
+faubourg Saint-Denis à l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On
+englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, l’hôpital
+Lariboisière, la prison que nous savons et, bien au milieu, une église
+paroissiale de construction moderne, à laquelle il était inévitable,
+après ce que nous allons apprendre, qu’on donnât saint Vincent de Paul
+pour patron. Au XVIIe siècle, ce prieuré comprenait un premier groupe de
+petites habitations situées le long de la rue actuelle du faubourg
+Saint-Denis; chacune avait son jardin; tout au bout, vers le nord, une
+petite chapelle: c’étaient les maisons et la chapelle des lépreux. Au
+sud, entre la rue de Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une
+église avec son cloître, une maison pour les chanoines de Saint-Victor,
+maîtres de ces lieux, une prison, une maison de force pour aliénés, des
+communs, des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, aucun lépreux
+dans les locaux du nord. Dans ceux du sud étaient enfermés trois ou
+quatre pauvres fous et quelques débauchés impénitents. Quant aux
+chanoines, ils étaient huit ou neuf, vivant en communauté. Ces messieurs
+s’entendaient si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que celui-ci,
+dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice contre un autre. C’était un bon
+homme, pas intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. Ayant
+ouï parler de M. Vincent qui commençait, nous verrons pourquoi tout à
+l’heure, de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut l’idée que
+son prieuré conviendrait à souhait à ce prêtre entreprenant. Il l’alla
+donc trouver et prit avec lui, pour cette démarche importante, le curé
+de Saint-Laurent, qui s’appelait M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces
+messieurs «effraya, disent les historiens, l’humilité du saint.» Il
+refusa. Adrien Lebon rentra chez lui, mais, six mois plus tard, fit une
+nouvelle démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, après six autres
+mois d’attente, il obtint, sur des instances devenues plus vives, que
+Vincent consulterait M. Duval. Naturellement Duval fut d’avis que son
+pénitent prît Saint-Lazare; et peu de jours après, les barbichets,
+supérieur en tête, devenaient les «lazaristes» qu’ils sont restés. Cette
+histoire, telle qu’on la présente, ne doit pas être très vraie. On nous
+assure que Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil domaine, se
+mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter que c’était de peur et de
+modestie. Je crois plutôt que c’était de joie. Il est certain que son
+second mouvement fut, par trois fois, de refuser. Mais trois fois,
+voyant entrer dans sa maison cet Adrien Lebon, flanqué du curé de
+Saint-Laurent, il eut un tressaillement qu’on n’a aucune peine à lui
+pardonner, même s’il trahissait son plaisir humain devant le destin
+propice. Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de magnifiques
+ambitions. Pourquoi n’en pas convenir et ne pas le voir comme il était?
+Il s’est montré bien plus franc lui-même que tous ses historiens, quand,
+un jour de 1656, apprenant qu’on proposait à ses frères de la région de
+Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il écrivit à l’un des
+intéressés: «Le bienfait proposé me semble si grand, que je me trouve au
+même état où je me trouvais lorsque feu M. le prieur de Saint-Lazare me
+vint offrir cette maison ici; j’avais les sens interdits comme un homme
+surpris au bruit du canon qu’on tire proche de lui sans qu’il y pense;
+il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai sans
+parole, si fort étonné d’une telle proposition que lui-même, s’en
+apercevant, me dit: «Quoi! vous tremblez!» Oui, mon cher frère, celle
+dont vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet en moi, et je
+n’ose y arrêter ma pensée, lorsque j’ai dans l’esprit la vue de notre
+indignité, sinon pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin
+d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie naissante et chétive
+comme la nôtre.» En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour
+Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité: on tremble de
+plaisir. C’était trop de bonheur, voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait
+pas beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait en possédait
+probablement pour deux. Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès
+le premier contact, que l’affaire aboutirait.
+
+Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la poigne était robuste, ne le
+lâcha pas. Nous n’allons pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit
+de toutes parts. Il dut plaider, se défendre: il fit vivement face à
+tout, obtint, un à un, tous les titres qui devaient assurer à jamais la
+jouissance des lieux à sa communauté; et sans doute André Duval lui
+fut-il en toutes ces occasions d’un admirable secours; mais tout de même
+cette campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, tambour battant,
+l’a conduite. Une poule sur sa couvée n’a pas l’œil plus vif, les
+membres plus tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait
+quelquefois, le saint homme, à faire les pas en avant qui devaient peu à
+peu le conduire à la grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune
+aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, la bride lâchée, ne se
+posséderait plus. Il s’imposait alors un frein brutal. Sa timidité,
+c’était le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.
+
+Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour les grandes bâtisses de
+Saint-Lazare? Disons tout de suite que Vincent garda les deux: il en
+avait besoin. Comme toujours, c’était un événement fortuit qui avait
+tout à coup empli et fait déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec
+Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande valeur, qui devait aller
+un jour jusqu’à disputer le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon
+s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est d’Abelly que nous
+tenons l’histoire, mais désormais ce témoin-là nous sera moins suspect,
+car il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même ou dont il a
+vraiment pu contrôler l’exactitude. Potier se réveilla donc ou plutôt
+ouvrit les yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, «mais qu’il
+venait de penser quel serait le moyen le plus court et le plus assuré
+pour bien dresser et préparer les prétendants aux saints ordres; et
+qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire venir chez lui et de
+les y retenir quelques jours pendant lesquels on leur ferait faire
+quelques exercices convenables pour les informer des choses qu’ils
+devaient savoir et des vertus qu’ils devaient pratiquer.»--«Cette pensée
+vient de Dieu.» lui répondit Vincent. Et tous deux, dans le fond du
+carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ des projets. Le prélat chargea
+le missionnaire, qu’il savait débrouillard, de tracer un programme, de
+choisir les sujets des entretiens, et le pria de revenir à Beauvais
+quinze ou vingt jours avant l’ordination de septembre. A la date fixée,
+Vincent arriva, escorté de deux docteurs en Sorbonne, Louis Messier et
+Jérôme Duchesne. L’évêque prononça le discours d’ouverture et les trois
+autres haranguèrent tour à tour les ordinands, puis on exerça les futurs
+prêtres aux cérémonies, à l’administration des sacrements et, comme en
+toute retraite, on termina par la confession générale. Comme toujours
+aussi quand M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde voulut
+dire ses péchés, tout le monde y compris l’un des prédicateurs, Jérôme
+Duchesne.
+
+Bien désagréable pour la modestie du saint homme, ce dernier détail,
+mais fort heureux pour le clergé de ce temps-là; car ce qui avait si
+bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous la conduite du même
+apôtre merveilleux, on le devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris.
+Potier en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant Vincent mieux
+que personne, acquiesça, mais pas tout de suite. C’est seulement le 21
+février 1631, que cet archevêque publia un mandement prescrivant à tous
+les clercs de son diocèse qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de
+se présenter au collège des Bons-Enfants «quinze jours auparavant pour
+être interrogés et instruits gratuitement de leurs obligations et des
+fonctions de leurs ordres.» Dès ce jour, tous les ordinands de Paris
+passèrent en les mains de M. Vincent, ou, quand il était absent, en
+celles de ses missionnaires. La retraite durait onze jours. C’est peu de
+temps pour rendre égales à leur redoutable dignité des âmes destinées au
+sacerdoce, mais c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait.
+Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant montré un prélat
+plein de zèle en exigeant que les ordinands de son diocèse vinssent, la
+veille de l’ordination à trois heures, entendre un sermon et fissent
+ensuite une confession générale. Il faut croire d’ailleurs que la
+soumission de ces messieurs à cette double obligation ne rassurait le
+prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans la nuit des visiteurs aux
+lieux où les clercs étaient logés; et l’on ne rayait pas pour jamais, on
+ajournait seulement à la prochaine ordination, ceux qu’on prenait en
+train de faire la fête. On croit rêver. C’est à tout cela qu’il fallait
+mettre fin. Vincent avait senti le premier jour l’importance de
+l’institution. Il avait eu quelque mérite à se donner de toute son âme à
+la retraite initiale, celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de
+septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait que le pape ne voulait point
+reconnaître sa compagnie de la Mission. Les forts ne sont jamais plus
+ardents qu’aux heures où tout paraît les abandonner. Celui-là, nous
+dirions aujourd’hui qu’il avait «de l’estomac». Il tint contre la
+tempête. Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands de Paris, il
+pourvut si bien à toutes choses, que des diocèses environnants des
+quantités de clercs accoururent, voulant entendre la voix de ce prêtre,
+tout à coup célèbre. Il y avait au début six réunions par an, tantôt aux
+Bons-Enfants, tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une centaine de
+retraitants qu’il fallait loger, nourrir, entretenir pendant près de
+deux semaines. Vincent ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel
+à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres; mais on ne prêchait point
+sans avoir pris connaissance d’un manuscrit intitulé _Entretiens des
+Ordinands_; on trouvait là des indications, auxquelles il fallait se
+soumettre, sur le sujet, l’ordre, le plan des conférences et des leçons.
+Les frais étaient couverts par ces générosités féminines qui jamais ne
+manquèrent à Vincent. Nous verrons comme il avait touché le cœur des
+femmes par son œuvre charitable. Quand elles virent cet ami des pauvres
+s’adonner à la tâche principale, le relèvement du clergé, elles
+accoururent. La présidente de Herse se chargea de tous les frais des
+réunions pendant cinq ans; Anne d’Autriche, que ses dames d’honneur
+avaient conduite un jour aux exercices, s’engagea pour les cinq années
+suivantes; la marquise de Maignelay, sœur des Gondi, donna par testament
+dix-huit mille livres pour la nourriture des ordinands. Bientôt, à
+l’exemple de celui de Paris, d’autres archevêques, d’autres évêques
+prescrivirent de semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on
+s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions ou prêtât ses
+missionnaires. Ce que devait être la maison de Saint-Lazare les jours de
+retraite, on ne peut pas facilement s’en faire l’idée, car rien ne
+subsiste des bâtiments d’alors. Il est bien probable que tout cela
+n’était pas très confortable et qu’on avait dû, pour tant de monde,
+créer des installations de fortune. Mais l’ordre régnait, soyons-en
+sûrs, le silence aussi, et la bonne humeur; car le maître était là, qui
+veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait qu’on fût heureux
+sous son toit. Quand les ordinands arrivaient le premier soir, il
+exigeait qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour les attendre
+et les conduire à leur chambre. Lui-même, nous dit-on, allait parfois
+au-devant d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait dans les
+couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait pour leur montrer les
+marches de l’escalier afin qu’ils y prissent garde et les quittait
+poliment, avec un bon sourire et son salut.
+
+Le résultat fut considérable. «Il faut que vous sachiez, écrivait le
+saint à son fidèle du Coudray en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de
+donner une bénédiction toute particulière, et qui n’est pas imaginable,
+aux exercices de nos ordinands; tous ceux qui y ont passé, ou la
+plupart, mènent une vie telle que doit être celle de bons et parfaits
+ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs qui sont considérables par
+leur naissance ou par les autres qualités que Dieu a mises en eux,
+lesquels vivent aussi réglés chez eux que nous vivons chez nous, et sont
+autant et même plus intérieurs que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il
+que moi-même. Ils ont leur temps réglé, font oraison mentale, célèbrent
+la sainte messe, font les examens de conscience tous les jours, comme
+nous; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les prisons, où ils
+catéchisent, prêchent, confessent, comme aussi dans les collèges, avec
+des bénédictions très particulières de Dieu. Entre plusieurs autres, il
+y en a douze ou quinze dans Paris qui vivent de la sorte et qui sont
+personnes de condition; ce qui commence à être connu du public.»
+
+En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait ressentir au fond de
+lui. Ce qu’il avait rêvé s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre
+souveraine, Dieu avait permis sa réalisation; et l’ouvrier, c’était lui,
+le paysan de Pouy. C’est très beau, l’humilité. Mais cette vertu-là,
+comme la bravoure, est bien plus noble quand on a dans le cœur le péché
+contraire prêt à sortir et qu’il faut tout le temps étouffer. Etre
+brave, c’est avoir grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent
+humble, c’est un Vincent gonflé de joie pour tant de succès qu’il doit à
+son génie et qui vont le griser; alors il se hâte vers Dieu, entre en
+oraison, regarde le Maître avec amour; et sa joie demeure, mais
+purifiée. Oui, Dieu seul a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre
+homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.
+
+Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de condition, qui mènent
+publiquement dans Paris une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des
+gens qui ont passé par la retraite des ordinands. Ils sont restés
+fidèles aux leçons du maître étourdissant qui, un jour, a passé dans
+leur vie. Ils ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour
+s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu pendant si peu de temps
+l’homme qui a su embraser leurs âmes, ne leur suffit point. Ils
+délèguent l’un d’eux pour demander au saint de les employer selon son
+plaisir. On bâtissait alors rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille,
+la charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, un bijou que nous
+devons à François Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant.
+Vincent était, comme nous savons, le supérieur des Visitandines, qui
+faisaient cette construction. Il répondit aux douze prêtres zélés qu’ils
+feraient une œuvre excellente en prêchant la mission aux maçons et
+charpentiers occupés à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à ce
+travail, quand Vincent leur fit la surprise d’une visite. L’un d’eux lui
+avait, dans l’intervalle, suggéré de faire une sorte de compagnie de ses
+anciens ordinands afin de garder le contact avec eux. Il venait au
+chantier faire part à tous les autres de cette idée, qui naturellement
+les enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion avait lieu à
+Saint-Lazare. Dans une seconde, du 9 juillet, on acheva de se mettre
+d’accord sur ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre aux
+vues du maître, et le 16 du même mois avait lieu la première _conférence
+des mardis_.
+
+Cette institution-là complétait et couronnait la précédente. Il ne
+s’agissait pas, comme on pourrait croire, d’entendre chaque mardi une
+harangue de M. Vincent. C’était une sorte de société qu’on formait entre
+prêtres attentifs à s’améliorer; le moyen était cette réunion
+hebdomadaire, où ils traitaient entre eux, sous la direction du saint ou
+de son délégué, d’un sujet fixé la semaine précédente. Le but, Vincent
+l’a ainsi défini: _s’exciter et s’affectionner à l’exercice des vertus_.
+D’autres avaient bien imaginé de réunir des prêtres pour disputer de
+questions de doctrine. Il nous explique lui-même qu’il a voulu tout
+autre chose, qu’on n’avait pas encore vu jusque-là, «et pour le moins,
+dit-il, je ne l’ai point vu ni ouï dire». Il veut qu’on traite des
+motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur nature, des actes
+qu’elles inspirent, des moyens de s’y entraîner et entretenir et enfin
+des obligations de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu qu’envers le
+prochain. Il n’oublie jamais le prochain. Il n’oublie pas non plus de
+rappeler souvent à ses missionnaires que d’avoir entrepris une pareille
+tâche est un grand honneur. Il en est fier, c’est visible. Mais trop
+intelligent pour faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment,
+plus joli, pour rassasier son âme gourmande. «Il faut, dit-il, que
+j’avoue par ma propre expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien
+qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, que je lis ou que
+je vois, qui me pénètre à l’égal de ces conférences.» Il s’enivre, mais
+c’est du bonheur qu’il fait aux autres.
+
+Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient à certaines règles
+de vie: lever de bon matin, lecture de l’office et d’ouvrages
+spirituels, oraisons, œuvres charitables, examens de conscience,
+retraites périodiques. En somme, ils devaient vivre, chacun chez soi,
+selon l’idéal que Vincent proposait dans sa propre maison à ses
+missionnaires. Il voulait un clergé à son image. Et c’est bien
+l’ascendant de sa personne et de ses vertus qui a réussi cette
+merveille: tout ce qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans le
+diocèse pendant un siècle et demi uni en une sorte de confrérie où
+chacun rivalisait d’élan dans l’ordre spirituel et dans celui de la
+charité. On ne fait pas deux fois une expérience pareille. Des
+institutions comme celle-là, on ne les fabrique pas par décret. Elles
+sont l’œuvre d’un homme; il vaut mieux dire: d’un cœur. C’est parce
+qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du clergé de Paris, le plus
+indépendant du monde, l’un des plus savants et des plus saints, mais le
+moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois bien, s’en flatte
+encore, c’est parce qu’il y avait à Saint-Lazare un aimant irrésistible,
+que ces hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa mort, l’élan
+était pris; et puis son cœur était resté dans la maison et c’est à lui
+qu’on venait encore, qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en
+1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent cinquante ecclésiastiques
+fréquentaient régulièrement les réunions du mardi. Un jour Richelieu
+voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir le supérieur de la
+Mission, l’interrogea et fut si ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le
+saint de lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, avec
+l’indication de ceux qu’il jugeait le plus qualifiés pour l’épiscopat.
+Peu après, tous les candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. A la
+mort du cardinal, Louis XIII demanda à M. Vincent de lui rendre le même
+service, à quoi celui-ci consentit, à condition que le secret fût
+rigoureusement gardé; car il avait institué ses conférences des mardis
+pour faire des saints, pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux
+évêques furent ainsi nommés sur la désignation de celui qui continuait
+de se dire un prêtre ignorant et indigne, bon tout au plus à faire la
+mission de village en village.
+
+Les titres impérissables de Vincent à l’amitié du clergé français, les
+voilà donc. Il a, le premier, veillé sur les clercs à la veille de leur
+ordination; il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de tenir en
+haleine et de guider vers la sainteté tous les prêtres d’un diocèse.
+A-t-il aussi, comme on le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires
+français? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le seul, ni le premier.
+Vers 1636, il avait ouvert aux Bons-Enfants un petit séminaire,
+c’est-à-dire une école pour les enfants qu’on destinait au sacerdoce. Le
+résultat fut pitoyable. Dans ce temps-là, on arrivait au sacerdoce en
+menant la vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes de
+grammaire finies, s’échappaient des maisons sévères où on prétendait les
+enfermer. Vincent continua néanmoins de veiller sur la pépinière qu’il
+avait instituée; mais il avait une autre idée en tête; il voulait de
+grands séminaires diocésains, où l’on ne recevrait que des garçons d’au
+moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement à la
+prêtrise. Ayant fait part de ses vues à Richelieu, celui-ci lui offrit
+mille écus et, le 9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour y
+être logés, nourris et préparés gratuitement au sacerdoce, les douze
+premiers séminaristes,--les douze premiers dans cette maison; car, cette
+année-là justement, Olier ouvrait son séminaire de Vaugirard, les
+Oratoriens créaient celui de Saint-Magloire à Paris et deux autres à
+Rouen et à Toulouse; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, l’année
+précédente, de transformer en établissement diocésain le séminaire
+paroissial qu’il avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
+
+Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut tout de même pas le nommer sans
+s’arrêter un instant pour le saluer. Il était d’une naissance si pauvre,
+nous dit Vincent, «qu’il n’avait pu faire ses études que par le secours
+des écoliers qui lui donnaient quelques morceaux de pain; et même quand
+on en jetait à quelque chien, la faim l’obligeait à courir devant pour
+le prendre.» Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche,
+ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il voyait au clergé de son temps,
+qu’il consacra sa vie à essayer de former des prêtres honorables. Il
+commença avant Vincent; et son entrain, sa passion de bien faire étaient
+tels, qu’il créa vraiment une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents
+prêtres, assurent ses historiens, passèrent par ses mains entre 1631 et
+1644. Il avait une sorte de génie turbulent, et l’histoire de l’Église
+d’alors est remplie de son nom, mais on le trouvait tout de même un peu
+remuant et agressif. Il s’est donné autant de mal que Vincent de Paul et
+a fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est qu’il avait le
+tempérament d’un fanatique et l’autre une âme évangélique, et ce n’est
+pas du tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer pour ses
+intentions, pour le grand bien qu’il a fait, pour son courage aussi, car
+c’était un curé batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé
+d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois tirer son chapeau.
+
+Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années plus tard, à fonder un
+curieux établissement, une sorte de séminaire où il ne recevait que des
+prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de Notre-Dame convint que ceux-ci
+viendraient chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la cathédrale;
+et Vincent, avec le prix des honoraires, les logeait, les nourrissait,
+veillait à leur dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour les
+loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les clercs et les jeunes
+séminaristes qui faisaient là leurs humanités dans une annexe de
+Saint-Lazare, qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. A Saint-Lazare
+aussi furent internés en 1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés
+de nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques fâcheux qui vivaient
+alors à Paris, nous l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses,
+logés en des quartiers mal famés, sachant à peine célébrer, se tenant
+mal à l’autel, allant mendier d’église en église des honoraires de
+messes et demandant sans vergogne la charité aux passants. A la fin ces
+divers services et spécialement l’affluence des ordinands contraignirent
+le supérieur de la Mission à édifier quelque part en son enclos de
+nouveaux bâtiments ayant vingt-trois mètres de façade, neuf de
+profondeur et quatre étages. La duchesse d’Aiguillon avait donné pour
+cela dix mille livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui fait
+part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, ajoute, en propriétaire
+satisfait: «Et nous faisons entourer nos terres de murailles.»
+
+Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les autres diocèses de France,
+Vincent, ses prêtres de la Mission, et les évêques formés par lui
+prirent une part ardente à l’établissement des séminaires. Il y a
+peut-être un peu de mélancolie dans le document qu’on va lire, mais il a
+son prix, parce qu’il nous montre le grand saint attentif à ses émules,
+à des émules quelquefois plus heureux. Il écrit à Guillaume Desdames à
+Varsovie, en juin 1660, bien peu de semaines avant sa mort: «Quelques
+prêtres de Normandie conduits par le Père Eudes, de qui je pense que
+vous avez ouï parler, sont venus faire une mission dans Paris avec une
+bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingt est bien grande, mais
+elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux
+prédications. En même temps un grand nombre d’ecclésiastiques sont
+sortis de Paris pour aller travailler en d’autres villes; les uns sont
+allés à Châteaudun et les autres à Dreux; et tous ont fait des fruits
+qui ne se peuvent exprimer; et à tout cela nous n’avons pas de part,
+parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons
+seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si
+belles et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à d’autres pour
+s’y appliquer comme nous et avec plus de grâce que nous, non seulement
+au fait des missions, mais encore des séminaires, qui se multiplient
+beaucoup en France.»
+
+Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir quelquefois, derrière ce
+très grand saint, un pauvre homme fait comme nous. Il admire et bénit le
+succès des autres, mais il rappelle que c’est lui qui a commencé, et
+cela le console. Voilà un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le
+prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. Une consolation, en
+langage ecclésiastique, c’est une joie, rien autre chose. Sans doute;
+mais ici elle était un peu mêlée d’amertume.
+
+La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il raconte, avec une
+parfaite malice, que d’autres n’ont pas réussi. Il avait à Rome un
+établissement de la Mission et le Saint-Père envoyait là les ordinands
+de la ville éternelle. «Il s’est même trouvé, écrit-il, une compagnie à
+Rome, qui, voyant que le Pape envoyait les ordinands aux pauvres prêtres
+de la Mission, comme on fait à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à
+elle, s’offrant de leur faire faire les exercices; ce qu’elle aurait
+fait sans doute avec succès si Sa Sainteté l’avait jugé à propos.» Ce
+dernier bout de phrase est exquis. Il ajoute bien doucement: «Il y a
+sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs pour l’avancement
+de sa gloire et le salut des âmes.» Il pensait à la fois que ces
+rivaux-là, le Saint-Père les avait très opportunément écartés et que
+c’étaient des religieux bien estimables; car il y a place dans un grand
+cœur pour plusieurs sentiments en même temps; le sien était brûlant et
+toute impureté s’y consumait aussitôt; mais la tête était prompte et
+maligne et voilà pourquoi, ces humaines contradictions en lui, il les a
+exprimées ce jour-là, et si finement.
+
+Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, que nous avons laissés
+depuis leur entrée à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père
+poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient à la leur, bien
+modeste, mais si utile. Pour Vincent lui-même, d’ailleurs, les missions
+étaient toujours la grande, la principale affaire. Un curé du Dauphiné
+l’ayant pressé d’abandonner cette œuvre pour se donner tout entier à
+celle des séminaires, il écrivait: «Ayant plu à Dieu donner une
+approbation universelle aux missions, en sorte que partout chacun
+commence à y prendre goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde
+de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, il me semble qu’il
+faudrait quasi un ange du ciel pour nous persuader que c’est la volonté
+de Dieu qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre un autre qu’on a déjà
+entrepris en divers endroits et qui n’a point réussi.»
+
+A la mort de Vincent, la Mission avait trois résidences à Paris:
+Saint-Lazare, le séminaire Saint-Charles, qui était une dépendance de
+l’établissement principal, et les Bons-Enfants, devenus un séminaire
+placé plus tard sous le vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait
+vingt maisons.
+
+Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut regarder ceux-ci au moment
+où la tourmente révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes
+dirigeaient alors cinquante-deux grands séminaires et huit petits. A
+Paris, la résidence générale était habitée en temps normal par quatre
+cents personnes environ, parmi lesquelles quatre-vingts frères
+coadjuteurs. La tendresse de Vincent pour ces humbles auxiliaires était
+vraiment une jolie chose. «Je pense, disait-il, que ce qui trouble les
+Ordres par les frères vient de ce qu’on les tient trop bas.» Il les
+haranguait souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi leurs
+privilèges. «Vous savez, leur expliquait-il, l’histoire du frère Gilles;
+elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand
+désir d’aimer Dieu. Oh! si j’étais savant, disait-il, oh! si j’étais
+prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu! Et ce saint docteur lui ayant
+dit que, tout frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait
+autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une
+pauvre femmelette le pouvait pareillement,--Quoi! dit-il, un
+pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que
+Bonaventure!--Oui.--Alors ce frère, conclut Vincent, fut transporté de
+joie.» Et il leur expliquait que l’amour des pauvres gens «comme celui
+de Notre-Seigneur, s’exerce dans la souffrance, dans les humiliations,
+dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Le nôtre,
+ajoutait-il, si nous en avons, en quoi paraît-il? Que faisons-nous qui
+approche de ces marques de véritable amour?» Ces pauvres frères, il
+fallait bien qu’il leur donnât du courage, car la maison, toujours
+pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, outre les retraites
+d’ordinands et les conférences des mardis, toutes sortes de retraites,
+ecclésiastiques ou laïques, individuelles ou collectives. Pour
+entretenir une maison pareille et subvenir aux missions, toujours
+gratuites, il fallait beaucoup d’argent. Songez que Vincent n’admettait
+même pas que ses prêtres, allant aux champs, fussent traités par les
+curés, surtout par des curés riches. Et non seulement de grandes
+ressources étaient nécessaires pour Saint-Lazare, mais pour toutes les
+autres résidences. On n’installait une maison en province que si la
+fondation indispensable était d’abord assurée. Vincent trouvait
+d’ailleurs toujours à point nommé le bienfaiteur dont il avait besoin,
+plus souvent la bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple,
+pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu et donna pour celle de
+Rome une somme considérable. C’est elle qui fit attribuer à la
+congrégation de la Mission les consulats d’Alger et de Tunis. C’était
+une femme extraordinaire, digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand
+cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté d’entrer au carmel;
+mais Richelieu, qui ne l’entendait pas ainsi, obtint que le pape lui
+interdît le cloître; il la fit duchesse et l’installa près de lui dans
+les dépendances du Petit-Luxembourg. Elle disposait d’immenses revenus
+et, par son oncle, d’une influence considérable. De telles créatures se
+faisaient naturellement les auxiliaires ardentes du serviteur de Dieu.
+
+Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, portait maintenant son regard
+au delà de la France. Il se souvenait de Rome au temps de sa jeunesse et
+savait que, là-bas aussi, le peuple était à l’abandon, et le clergé,
+pour une bonne part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il conçut le
+projet hardi de fonder un établissement de sa compagnie dans la Ville
+Éternelle. Le succès fut complet, puisque nous savons déjà que les
+ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent bientôt des retraites
+comme à Paris. Après Rome, la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse.
+Ici nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur de Gênes,
+s’étant rendu un jour en une petite vallée corse, du nom de Niolo, avec
+quelques autres prêtres, pour y prêcher la mission, fit à Vincent un
+compte-rendu si remarquable de son voyage, que celui-ci en envoya copie
+à tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en lire une page, qui est
+une merveille. Alors on comprendra vraiment ce qu’étaient les missions,
+quand des fils de saint Vincent les prêchaient.
+
+Blatiron commence ainsi: «Niolo est une vallée d’environ trois lieues de
+long et une demi-lieue de large, entourée de montagnes, dont les accès
+et les chemins pour y aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais
+vus, soit dans les monts pyrénéens ou dans la Savoie; ce qui fait que ce
+lieu là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de
+l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages
+et leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice.»
+
+Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires en campagne.
+Blatiron explique ce qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau
+monde, régulariser les mariages, séparer les concubinaires et les
+incestueux, faire faire pénitence publique aux excommuniés, remettre en
+le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du prochain. C’est que
+justement tous ces Corses n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les
+autres, et, sur cet article, la tâche sera dure.
+
+«Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, fut notre emploi pour
+les réconciliations; et je puis dire que _hoc opus, hic labor_, parce
+que la plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. Nous
+fûmes quinze jours sans y pouvoir rien gagner, sinon qu’un jeune homme
+pardonna à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet dans la
+tête. Tous les autres demeuraient inflexibles dans leurs mauvaises
+dispositions, sans se laisser émouvoir par aucune chose que nous leur
+pussions dire; ce qui n’empêcha pas pourtant que le concours du peuple
+ne fût toujours fort grand aux prédications, que nous continuions, tous
+les jours, matin et soir. Tous les hommes venaient armés à la
+prédication, l’épée au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur
+équipage ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, outre ces
+armes, avaient encore deux pistolets et deux ou trois dagues à la
+ceinture. Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés de haine et
+de désir de vengeance que tout ce qu’on pouvait dire pour les guérir de
+cette étrange passion ne faisait aucune impression sur leurs esprits;
+plusieurs même d’entre eux, lorsque l’on parlait du pardon des ennemis,
+quittaient la prédication, de sorte que nous étions tous fort en peine,
+et moi encore plus que tous les autres, comme étant plus
+particulièrement obligé de traiter ces accommodements.
+
+«Enfin la veille de la communion générale, comme j’achevais la
+prédication, après avoir exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu
+m’inspira de prendre en mains le crucifix que je portais sur moi, et de
+leur dire que ceux qui voudraient pardonner vinssent le baiser; et sur
+cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, qui leur tendait
+les bras, disant que ceux qui baiseraient ce crucifix donneraient une
+marque qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts de se
+réconcilier avec leurs ennemis. A ces paroles, ils commencèrent à
+s’entre-regarder les uns les autres; mais, comme je vis que personne ne
+venait, je fis semblant de me vouloir retirer et je cachais le crucifix,
+me plaignant de la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne
+méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que Notre-Seigneur leur
+offrait. Sur cela, un religieux de la réforme de Saint-François, s’étant
+levé, commença de crier: «O Niolo, O Niolo, tu veux donc être maudit de
+Dieu! Tu ne veux pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen de
+ces missionnaires, qui sont venus de si loin pour ton salut!» Pendant
+que ce bon religieux proférait ces paroles et autres semblables, voilà
+qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le meurtrier était présent
+à cette prédication, vient se prosterner en terre et demande à baiser le
+crucifix et en même temps dit à haute voix: «Qu’un tel s’approche
+(c’était le meurtrier de son neveu) et que je l’embrasse.» Ce qu’ayant
+fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de quelques-uns de ses
+ennemis qui étaient présents; et ces deux furent suivis d’une grande
+multitude d’autres; de façon que pendant l’espace d’une heure et demie,
+on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements; et pour une
+plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par
+écrit, et le notaire en faisait un acte public.
+
+«Le lendemain, qui fut le jour de la communion, il se fit une
+réconciliation générale, et le peuple, après avoir demandé pardon à
+Dieu, le demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement au
+peuple, et le tout se passa avec beaucoup d’édification. Après quoi, je
+demandai s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point réconcilié
+avec ses ennemis; et incontinent se leva un des curés, qui dit que oui,
+et commença d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels,
+s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement qui était exposé, et
+sans aucune résistance ni difficulté s’embrassèrent cordialement les uns
+les autres. O Seigneur, quelle édification à la terre et quelle joie au
+ciel de voir des pères et des mères, qui, pour l’amour de Dieu,
+pardonnaient la mort de leurs enfants; les femmes, de leurs maris; les
+enfants, de leurs pères; les frères et les parents, de leurs plus
+proches; et enfin de voir tant de personnes s’embrasser et pleurer sur
+leurs ennemis! Dans les autres pays, c’est chose assez ordinaire de voir
+pleurer les pénitents aux pieds des confesseurs; mais en Corse, c’est un
+petit miracle.
+
+«Le lendemain de la communion, nous reçûmes lettre qu’il fallait nous
+rendre à la Bastide, où une galère envoyée exprès par le sénat de Gênes
+nous attendait. Nous tardâmes néanmoins encore deux jours, qui furent
+employés fort utilement à faire quelques accommodements qui restaient et
+le mardi se fit une prédication de la persévérance, où il y eut un si
+grand concours de peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là se
+renouvelèrent les promesses et protestations de vouloir mener une vie
+vraiment chrétienne et y persévérer jusques à la mort; et les curés
+promirent hautement d’enseigner le catéchisme et de se rendre plus
+soigneux de leur devoir.
+
+«La pluie qui survint à la fin de la prédication nous empêcha de partir
+ce jour-là; et le soir je m’en allai en un lieu distant d’une petite
+lieue, pour parler à deux personnes qui n’avaient point voulu assister à
+aucune prédication, de peur d’être obligés de pardonner à leurs ennemis
+qui avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été priés par leur curé
+de suspendre au moins l’effet de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils
+m’eussent parlé, ils le firent; et il plût à Notre-Seigneur de leur
+toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils pardonnèrent la mort de ce
+frère. Et le mercredi matin, après les avoir confessés et communiés,
+nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés de plusieurs
+ecclésiastiques et autres principaux du lieu, lesquels, en signe de
+réjouissance et pour une marque de leur reconnaissance pour les petits
+services que nous leur avions rendus, tirèrent quantité de coups de
+leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement.»
+
+Qu’ajouter à cela? Il importe peu que nous énumérions tous les
+établissements qu’ont fondés hors de France et jusqu’en Barbarie, à
+Madagascar, en Chine ou dans les Amériques, Vincent et ses successeurs.
+Nous savons maintenant l’essentiel: l’âme du plus ardent des saints de
+France avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci s’en allaient
+jetant des flammes et purifiant quiconque approchait d’eux.
+
+Des prêtres zélés haranguant avec succès le pauvre peuple des campagnes
+et même celui des villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu
+depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces apôtres de passage est
+dans la qualité de leur éloquence. Ce sont habituellement des hommes
+simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement celui que redoutait
+surtout Vincent: la rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci de
+frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les conduit quelquefois à
+user de procédés un peu gros. Il existe, à l’usage de telles
+prédications tout un magasin d’anecdotes invraisemblables mais
+édifiantes, d’arguments impressionnants quoique fragiles, d’appels à
+diverses passions salutaires, y compris la peur. Les missionnaires qui
+usent de ces moyens et cependant opèrent des conversions sont portés à
+croire à l’excellence de la méthode; et parce que ce sont des justes qui
+font de leur mieux, on scandaliserait peut-être en les critiquant; nous
+les louerons donc, mais davantage celui qui, au XVIIe siècle, avait
+porté d’un seul coup à la perfection un art bien difficile. Vincent
+voulait aussi éveiller les intelligences aux vérités dont Dieu, en
+l’accueillant parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais parce
+que c’étaient des vérités toutes simples, quoique grandes et hautes
+entre toutes, sa méthode était de les exposer avec beaucoup de clarté,
+en usant des mots de la langue familière, comme on explique le
+catéchisme, ou l’histoire, ou les éléments de n’importe quelle science,
+à des enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, les rhéteurs,
+les esprits forts et le diable même sont tout de suite démontés devant
+des raisons toutes nues. Si on les habille, la bataille commence autour
+des oripeaux et l’on n’en finit plus. Dans l’ordre du sentiment, il
+connaissait mieux que personne la nécessité d’ébranler les cœurs après
+avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle; mais il avait sa
+recette personnelle pour émouvoir. C’était toujours la même, et il avait
+pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait de Dieu, de Dieu
+seul, de Dieu toujours. Ce sujet magnifique, il le traitait avec piété,
+mais une piété si fervente que son amour pour le Maître adorable, sa
+charité pour le misérable troupeau sous la houlette divine, il les
+communiquait à tous ceux qui entendaient sa voix si honnête, et voyaient
+la lumière de son visage, le sourire de ses lèvres, la tendresse de son
+regard, les grands gestes de ses mains compatissantes.
+
+La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa vie à la recommander à
+ses prêtres; il a compté sur elle seule pour régénérer le peuple des
+campagnes auquel il s’adressait, pour rendre aussi le clergé à ses
+devoirs.
+
+Méthode souveraine, mais à condition qu’on ait du génie. Il est très
+vrai que le génie est une longue patience; car beaucoup d’hommes
+seraient intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, comme tous les
+saints, a aimé Dieu avec un entêtement génial. Il a répété pendant
+cinquante ans les mêmes choses splendides et touchantes. Il se disait un
+pauvre radoteur et c’est de cette humilité qu’était faite, il le savait
+bien, sa grandeur.
+
+Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses prêtres, il a fait
+jusqu’à sa mort une incroyable dépense d’énergie, de talent et d’amour.
+Il faudrait lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens à ses
+missionnaires; on en a déjà trouvé ici, on en trouvera dans la suite de
+ce livre, quelques beaux passages, mais ce sont des étincelles çà et là,
+quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour clore ce long chapitre, voici
+un texte très court et fort simple. Je le choisis à dessein parce que,
+suivant une expression chère à Vincent, il est sans faste; mais quel
+charme et comme ils étaient heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu
+ces paroles caressantes et si sages: «Vous souvient-il de cette belle
+lecture de table qu’on nous fit hier? Elle nous disait que Dieu cache
+aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux. Et ces jours
+passés, un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité.
+Il ne connaît pas cette vertu, et cependant il la possède; il ne croit
+pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la
+compagnie... S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et
+recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout
+chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à
+l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des
+ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de
+Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de
+Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à
+Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en
+surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot, et
+avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient
+leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc
+était une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être
+autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission,
+que tout le reste. Les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les
+distinguent des hommes charnels: c’est une certaine composition
+extérieure, humble, recolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils
+ont au-dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les
+considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne
+les regarde jamais sans en être touché. Les peintres, dans les images
+des saints, nous les représentent environnés de rayons; c’est que les
+justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière
+au dehors, qui n’est propre qu’à eux.»
+
+N’est-ce point charmant? Un autre jour, il a dit mieux encore. Il
+parlait d’un frère qui venait de mourir et dont chacun pensait grand
+bien. La cloche étant près de sonner, il dut abréger. «Ah! s’écria-t-il,
+si les vertus pouvaient se voir comme on voit les plantes qui poussent
+de la terre!»
+
+Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler ainsi tous les jours, ses
+missionnaires aient cultivé de belles vertus dans leurs âmes, pour lui
+donner la joie de les regarder pousser.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES SERVANTES DES PAUVRES
+
+
+J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de Paul avait choisi qu’on
+l’appelât familièrement M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait
+observer au religieux qui est aujourd’hui le plus savant historien du
+fondateur de la Mission que lui-même était connu sous le nom de M. Coste
+et qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire M. Pierre. Ainsi
+des autres de son ordre, qui se font, comme nous tous, désigner par leur
+nom patronymique. Tous les amis de la mémoire de Vincent, les morts et
+les vivants, m’ont fait la même réponse, celle que je ne voulais pas,
+car je la crois mauvaise: c’est par humilité. On suppose que Vincent a
+voulu qu’on le traitât comme on fait les serviteurs, à quoi il faut
+riposter qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et non M. Baptiste.
+On a pensé aussi que son nom à particule le gênait; mais il avait résolu
+la difficulté en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas qu’il ait
+vraiment craint de tirer vanité d’une si petite chose. Elle pouvait lui
+donner de l’ennui, l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient nommer
+pour la première fois que cette particule-là n’en était pas une ou
+n’indiquait point qu’il eût de la naissance; et je crois qu’en effet il
+a pu lui sembler plus commode de couper court en priant qu’on dît M.
+Vincent, sans plus. Commodité, si on veut; mais pas humilité. Et
+j’aperçois peut-être autre chose. On appelle le premier venu par son nom
+et les amis par leur prénom. Vincent avait naturellement du goût pour
+l’amitié des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour être payé de
+retour, il était capable, nous l’avons déjà vu, de coquetterie. Je ne
+dis pas qu’il ait prévu la popularité qui s’attacherait au nom si
+simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité devait venir,
+parce que ce cœur et ce nom s’accordaient. Je crois qu’il était assez
+fin pour avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près de la foule. Et
+puis son âme était fraîche et pleine de poésie: c’est son joli nom
+d’enfant qu’il a voulu garder.
+
+Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. Nous allons parler
+d’une vertu limpide et profonde comme l’eau des sources. Tous les
+enfants ne sont pas charitables et le poète a pu dire que leur âge était
+sans pitié. Mais il n’y a de charité pure que dans les âmes neuves.
+C’est un don de Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille: nous le gaspillons
+presque tous. Les illusions aussi viennent de Dieu, et la plupart
+dispersent ce trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, a découvert
+l’humanité quand il était petit. Il l’a même un peu mieux vue que vous
+ou moi, car il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la
+meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, la misère, la
+bassesse des créatures, une pitié qui a labouré son cœur malléable; mais
+peu à peu les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, à ce
+rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout le temps son âme des premiers
+jours.
+
+A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs étaient dures. On avait
+pris coutume de se désintéresser de la souffrance d’autrui. On avait
+fait tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, la sensibilité de
+leurs années enfantines, le premier acte des hommes était de s’en
+défaire, et violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide XVIIe
+siècle, la France, tout enivrée de gloire, toute à ses héros, à ses
+grands, avait laissé les petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque
+Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le redressement seul, face
+à l’orgueil, à l’étourderie, à l’égoïsme de tous les autres,--je parle
+des hommes; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, mais sans pouvoir.
+
+Quand Emmanuel de Gondi parlait devant Vincent des galères dont il avait
+le commandement, celui-ci admirait sans doute que le roi eût ces
+fastueux et puissants bâtiments à son service, mais il pensait aussi aux
+galériens. En cela, il était très original. Nous sommes un peu meilleurs
+aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce petit pâtre des environs
+de Dax qui a commencé. Un jour, il demanda à visiter les forçats dans
+leurs cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il arrivait qu’on en
+gardât à Paris. Vincent vit là une chose horrible. Des locaux humides et
+noirs, des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, des plaies, des
+immondices, de la puanteur, des blasphèmes: il fut épouvanté. Il courut
+dire à Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait mal qu’on pût
+se soucier d’êtres pareils: c’était du déchet. Vincent répondit que
+c’étaient des hommes et qu’il fallait les aimer: il avait appris cela
+tout petit dans son catéchisme, et s’en souvenait. Ce n’est pas
+difficile d’avoir du génie: il ne s’agit que de garder son bagage en
+grandissant. Gondi avait jeté du lest comme tout le monde. Il convint ce
+jour-là qu’il avait trouvé son maître et donna à cet aumônier si humain
+toutes facilités pour s’occuper à son gré de ses amis les galériens. A
+force de patience, de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de
+fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un chapelain des Gondi,
+Belin, à assainir les cachots, et puis les corps, et finalement les
+cœurs. Il fit merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous le
+savons déjà, le titre et la charge d’aumônier général des galères.
+
+Alors il inspecta les ports et notamment accompagna plusieurs fois
+Emmanuel de Gondi à Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les
+épaules nues pour la caresse du fouet, les corps enchaînés, les visages
+crispés par le désespoir ou par la haine; on lui avoua que tous
+n’étaient pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et qu’on les
+prenait où on pouvait, quelquefois parmi de pauvres diables, coupables
+d’un médiocre larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux qu’il pût,
+il adoucit les maux de ces misérables, et tâcha de les consoler. On a
+raconté qu’un jour il avait pris la place d’un forçat: c’est une belle
+histoire romantique, mais qui ne tient pas debout; et quoique de pieux
+témoins soient venus dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient
+entendue de personnes dignes de foi, nous serons des amis avisés du
+saint et de sa gloire vraie, qui est si belle, en ne nous arrêtant pas à
+des ragots. Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode
+édifiante et la méthode historique, c’est la seconde qui est sainte. La
+pitié de M. Vincent pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident
+dans sa carrière charitable. Pris bientôt par tant d’autres œuvres, il
+dut laisser à de moins occupés la tâche commencée, et nous verrons
+notamment qu’à son heure la compagnie du Saint-Sacrement a fait beaucoup
+pour les forçats, créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi
+témoignage à l’initiative du saint. La fonction d’aumônier général des
+galères, tant qu’il y aurait des rameurs dans les bâtiments du roi,
+devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester aux mains des
+supérieurs de la Mission, successeurs de Vincent.
+
+ * * * * *
+
+Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, trois créations
+charitables essentielles, nées l’une après l’autre et l’une de l’autre,
+mais très distinctes: ce sont les _Charités_, les _Filles de la
+Charité_, les _Dames de la Charité_.
+
+La première _Charité_, surgit à Châtillon-les-Dombes, nous le savons
+déjà, le 23 août 1617, trois jours après le sermon fameux qui avait
+poussé les dames de la ville, toutes ensemble, d’un seul élan, vers la
+maison d’une famille abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de ne
+pas se presser, mais il savait faire vite quand il voulait. On a
+retrouvé, au milieu du siècle dernier, dans les archives de la mairie de
+Châtillon, le procès-verbal de la réunion du 23 août. Il est en entier
+de la main du saint qui, dès ce jour, vous l’allez voir, avait réglé
+tout l’essentiel.
+
+ Jésus, Maria.
+
+ Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+
+ Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six cent dix-sept, les dames
+ sousnommées se sont charitablement associées pour assister les pauvres
+ malades de la présente ville de Châtillon, chacune à leur tour, ayant,
+ d’un commun accord, résolu entre elles qu’une d’icelles prendra le
+ soin un jour entier seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par
+ ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles se proposent deux
+ fins, à savoir: d’aider le corps et l’âme; le corps en le nourrissant
+ et en le faisant médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux
+ qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront. Et pource
+ que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses
+ d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la
+ gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne
+ et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre
+ un soin spécial, comme aussi saint Martin et saint André, vrais
+ exemples de charité, patrons dudit Châtillon; et commenceront, Dieu
+ aidant, à travailler au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint
+ Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.
+
+ Premièrement, Mme la Châtelaine pour son jour; Mlle de Brie pour le
+ sien;
+
+ La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières;
+
+ Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost;
+
+ La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude Bouchour;
+
+ Une des filles de la dame Perra;
+
+ La dame Colette;
+
+ Et enfin Mlle de la Chassaigne; après laquelle Mme la Châtelaine
+ commencera à prendre le même soin pour un autre jour, et ainsi les
+ autres alternativement, selon l’ordre susdit, se réservant que, quand
+ quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque juste occasion, vaquer à ce
+ saint exercice en son jour, elle avertira ou fera avertir, le jour
+ auparavant, celle qui la suit, de cette sienne impuissance afin
+ qu’elle entre en sa place, prenant le soin des pauvres pour le même
+ jour; ce qu’elle ne devra refuser de faire si elle en a le moyen, par
+ ce qu’en ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le jour
+ d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon l’ordre susdit.
+ Lequel ordre il faut journellement supplier Notre Bon Jésus vouloir
+ maintenir, et combler de ses bénédictions divines tous ceux et celles
+ qui travailleront de leurs mains, ou contribueront de leurs facultés
+ pour le maintien d’icelui; comme, sans doute, il fera, puisque c’est
+ lui-même qui nous assure par sa propre bouche que ce seront ceux qui
+ soulageront les pauvres qui entendront, au grand redoutable jour du
+ jugement, cette sienne si douce et agréable voix: «Venez, les bénis de
+ Mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le
+ commencement du monde»; et qu’au contraire ceux qui n’en auront point
+ eu aucun soin seront repoussés de lui avec ces autres tant dures et
+ effroyables paroles: «Maudit, départez-vous de moi; allez au feu
+ éternel qui est préparé au diable et à ses anges.»
+
+ Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur et gloire par tous les
+ siècles des siècles. Ainsi soit-il.
+
+Ce document-là, il fallait le publier dans un livre comme celui-ci.
+C’est l’acte de fondation d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois
+siècles, sur la France et sur le monde, des trésors de bonté. Cet acte
+fut complété, régularisé, rendu définitif et revêtu de toutes les
+approbations de l’Ordinaire aux mois de novembre et décembre suivants.
+On possède les pièces dressées à cet effet. Elles sont curieuses et
+voici, par exemple, ce qu’on y trouve. «La confrérie s’appellera la
+_Confrérie de la Charité_, à l’imitation de l’hôpital de la charité de
+Rome; et les personnes dont elle sera principalement composée,
+_servantes des pauvres_ ou _de la Charité_». Il y aura vingt servantes
+des pauvres seulement «afin que la confusion ne se glisse dans la
+confrérie par la multitude.» On espère qu’il se fera des fondations en
+faveur de ladite confrérie, mais comme «ce n’est pas le propre des
+femmes d’avoir seules le maniement d’icelles» les servantes des pauvres
+éliront un procureur, prêtre ou bourgeois «vertueux, affectionné au bien
+des pauvres et non guère embarrassé aux affaires temporelles.» Chaque
+année, à la pluralité des voix, seront élues une prieure «que les autres
+aimeront, respecteront comme une mère et lui obéiront» et deux
+assistantes, dont l’une aura le titre de sous-prieure et l’autre de
+trésorière. La prieure désignera pour être soignés par la confrérie «les
+malades vraiment pauvres, et non ceux qui ont moyen de se soulager.» Le
+règlement ajoute: «Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira
+celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent; et
+la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise
+blanche, afin que, si ainsi est, elle lui en porte une de ladite
+confrérie.»
+
+Hors les vingt servantes des pauvres, prises parmi les femmes de la
+ville, «tant veuves, mariées que filles», la confrérie «fera choix de
+deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion», qui s’appelleront
+_gardes_ des pauvres malades. On les paiera «honnêtement». Elles feront,
+si j’ai bien compris, les corvées, notamment la veillée des grands
+malades, et participeront d’ailleurs «aux indulgences et assisteront aux
+assemblées». On ajoute qu’elles n’y auront point voix délibératrice,
+mais elles venaient: il y avait tout de même en ce temps-là, dans les
+rapports de peuple à maître, une cordialité, une bonhomie qui sont
+perdues. En somme, ces Charités sont des associations pour la garde et
+le soin des malades à domicile. «Chacune desdites servantes des pauvres,
+prescrit le règlement, apprêtera leur manger et les servira un jour
+entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis
+l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur
+réception, jusques à la dernière venue... Celle qui sera de jour, ayant
+pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en
+son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant
+les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le
+lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du
+pain, fera laver les mains aux malades et dira le _Benedicite_, trempera
+le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant
+le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à
+manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour,
+comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait
+à lui-même le bien qu’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits
+mots de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est
+fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et
+l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le
+laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se
+ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et
+de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus
+longtemps.» On avouera que voilà une recommandation ingénieuse et
+charmante. Les grands génies sont toujours des hommes de détail. Ils
+voient grand, mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons
+s’ils étaient bien traités, les malades de M. Vincent. Chacun,
+prescrit-il, «aura autant de pain qu’il lui en faudra, quelque poule
+bouillie pour leur dîner--elles étaient moins cher alors
+qu’aujourd’hui;--on leur mettra leur viande en hachis au souper deux ou
+trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de
+vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. Ils auront, le
+vendredi, samedi et autres jours d’abstinence, deux œufs avec le potage
+et une petite tranche de beurre pour leur dîner et autant pour leur
+souper, accommodant les œufs selon leur appétit. Que s’il se trouve du
+poisson à quelque honnête prix, l’on leur en donnera seulement au
+dîner.» Suivent les plus pressantes recommandations sur la mission
+spirituelle des servantes des pauvres, qui devront «disposer à mieux
+vivre ceux qui guériront et à bien mourir» les autres et «prieront
+souvent Dieu pour cela et feront quelques petites élévations de cœur
+pour cet effet.» Il est aussi question des assemblées mensuelles, à la
+fin desquelles les membres de la confrérie «s’admonesteront
+charitablement des fautes survenues au service des pauvres, le tout
+néanmoins sans bruit et avec le moins de paroles que faire se pourra».
+Il se défiait de la langue des femmes; et pensant qu’une recommandation
+aussi générale ne suffirait point, il précisait qu’on donnerait
+seulement «chaque fois demi-heure de temps» pour ce bavardage-là.
+
+Le dernier chapitre de ce précieux document porte un joli titre: _De
+l’exercice de chacune à part soi_. Là, Vincent indique aux femmes zélées
+qui entrent dans la Charité pour soigner des malades que servir les
+pauvres est bien, mais qu’on n’est point digne de cet honneur sans une
+vie personnelle exemplaire. «Le réveil, dit-il, se commencera par
+l’invocation de Notre-Seigneur.» Il prescrit plusieurs pratiques de
+piété, très simples et brèves, «et après, dit-il, ouïront la sainte
+messe, si elles ont la commodité.» Puis, se souvenant «de la modestie
+avec laquelle le Fils de Dieu accomplissait ses actions sur terre...
+feront les leurs avec modestie et tranquillité.» Il n’aimait pas les
+agitées. «Celles qui sauront lire, ajoute-t-il, liront chaque jour
+posément et attentivement un chapitre du livre de monseigneur l’évêque
+de Genève,--alors vivant--intitulé: _L’Introduction à la vie
+dévote_...», enfin «s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité
+et charité» et, «l’heure du coucher étant venue, elles feront l’examen
+de conscience et diront trois fois le _Pater noster_ et trois fois
+l’_Ave Maria_ et une fois le _De Profundis_ pour les trépassés...»
+
+Ce règlement-là, avec de rares modifications de détail, fut
+successivement adopté, dans les mois, dans les années suivantes, par les
+Charités que fonda Vincent partout où le portait sa vie de missionnaire.
+Il commença par Villepreux, puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce
+moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le savons déjà, François de
+Sales. Ce fut une bénédiction pour tous les deux. L’évêque de Genève a
+cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent a trente-huit ans et
+commence la sienne. Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense avec
+humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent à la suave piété de M. de
+Sales, celui-ci à la sainteté de cet être compatissant. Ils se séparent
+emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire pitié à des étourdis:
+les sages les envieront, car il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on
+s’élève, en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir; il est exact
+que l’orgueil tue et que l’humilité vivifie.
+
+A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une charité mixte. «Les
+hommes, dit le règlement, auront soin des valides et impotents, et les
+femmes des malades seulement.» Il n’aimait pas les mendiants. Ceux-ci
+constituaient d’ailleurs en ce temps-là une insolente corporation,
+indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre les pauvres avec
+ces gens-là. La confrérie avait mission de faire un catalogue de tous
+les miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi des hommes admis
+dans la société, ils couchèrent trois cents noms sur la liste. Ces
+pauvres gens devaient s’assembler chaque dimanche pour entendre la
+messe. On leur distribuait alors du pain et de l’argent à proportion de
+leur misère et du nombre de leurs enfants; en hiver, on donnait aussi du
+bois. Tous ceux qu’on surprenait à mendier dans la semaine étaient
+privés de secours le dimanche suivant. Les vagabonds étaient logés une
+nuit et renvoyés le lendemain avec deux sous. Tout n’a point changé,
+puisque nous avons toujours des hospitalités de nuit, mais on ne donne
+plus les deux sols: on n’oserait. Quant aux pauvres honteux, on les
+assistait «sans éclat».
+
+Pour subvenir aux frais des Charités, chacun versait aux fonds commun.
+Quand la caisse était vide, on avait recours à Vincent; il trouvait les
+mots pour délier les cordons de n’importe quelle bourse; on ne lui
+résistait pas. Il lui venait des idées charmantes. Beaucoup de gens qui
+répugnaient, alors comme aujourd’hui, à donner de l’argent, auraient
+bien fait l’aumône en nature. Alors il prescrivait qu’on prît sur la
+caisse de quoi acheter des brebis, «lesquelles, disait-il, on
+distribuera aux associés, qui feront la charité de les nourrir au profit
+de ladite association, qui plus qui moins, selon leur pouvoir; et les
+fruits--il veut dire la laine--provenant d’icelles brebis seront vendus
+tous les ans, environ la fête de Saint-Jean.» On a trouvé aux archives
+de la Mission un règlement curieux: «L’on donnera aux petits enfants, y
+est-il commandé, aux impotents et aux décrépits ce qu’il leur faudra
+pour vivre par semaine; à ceux qui gagneront une partie de leur vie, la
+compagnie leur donnera l’autre; et pour les jeunes garçons, l’on les
+mettra à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que
+trois ou quatre écus pour chaque apprenti, ou bien l’on dressera une
+manufacture de quelque ouvrage, comme de bas d’estame» c’est-à-dire de
+bas en tricot de laine. Suit tout un règlement de la manufacture, où
+tout est prévu, y compris l’obligation pour les jeunes garçons,
+obligation sous serment en présence de leurs pères et de leurs mères,
+d’enseigner gratis à d’autres pauvres apprentis le métier qu’on leur
+aura appris. Et l’admirable document s’achève sur des mots d’allégresse,
+car ainsi «les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à
+gagner leur vie et assistés en leurs nécessités et finalement les villes
+seront délivrées de plusieurs fainéants, tous vicieux, et méliorés par
+le commerce des ouvrages des pauvres».
+
+Les lazaristes et leur supérieur allaient partout en mission: partout
+surgirent des Charités, à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à
+Villeneuve Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, à Verneuil, dans
+toutes les terres des Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin dans
+la grand’ville elle-même, où l’on en compta plus de quinze, attachées
+chacune à une paroisse.
+
+L’œuvre était belle; elle a été féconde; mais elle demandait à ces
+pauvres étourdis que sont les notables et les gens de bonne volonté des
+villes et des villages un effort que, l’animateur parti, on ne devait
+point soutenir longtemps. Et bientôt vinrent d’horribles années de
+guerre civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent pendant et après
+la Fronde: une œuvre de géant, mais qui le prit tout entier. Les
+Charités, qui souffraient alors, parce que la misère était plus grande
+et les ressources moindres, lui seul aurait pu les sauver.
+
+Il sauva, du moins, l’essentiel: les pauvres et les malades, par une
+autre voie, furent secourus; et, cette fois, la méthode fut si heureuse,
+le règlement si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut de son
+fondateur un tel souffle et de Dieu de telles faveurs, qu’elle n’a cessé
+de croître depuis trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise de
+Marillac, qui devait être la grande ouvrière de cette fondation
+magnifique, se mit sous la direction de M. Vincent; c’est huit ou neuf
+ans plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée par elle et lui
+la _Compagnie des Filles de la Charité_. Et nous voudrions tout de suite
+arrêter notre regard sur cette page, toute parée d’amour et de poésie,
+de la vie de Vincent. Dans l’ordre des dates, celles à qui plus tard on
+devait donner spontanément partout le nom de leur père, les sœurs de
+saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs venues avant la troisième œuvre
+dont il faut aussi que nous parlions, celle des Dames de la Charité.
+Nous allons cependant nous arrêter à ces dernières d’abord; il faut
+garder le plus précieux pour la fin.
+
+ * * * * *
+
+L’institution des _Dames de la Charité_ a été une initiative parisienne.
+Il y avait, nous l’avons vu, des Charités dans Paris, attachées chacune
+à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, une femme riche et
+compatissante, veuve d’Antoine Goussault, en son vivant conseiller du
+Roi et président en la Chambre des Comptes de Paris, eut l’idée d’une
+Charité qui ne secourrait point, comme les autres, les pauvres d’un
+village ou d’un quartier de Paris, mais les malades de l’Hôtel-Dieu. On
+va tout de suite objecter que ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient
+pourvus, et que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour les consoler
+et les entourer de douceur et de piété, des religieuses. Certes, tout le
+monde à l’hôpital occupait son poste, médecins, apothicaires et des
+sœurs Augustines qui faisaient de leur mieux. Mais ce mieux n’allait pas
+loin. Non de leur fait, les pauvres filles; elles suivaient la coutume
+du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. Elles servaient
+messieurs les gouverneurs, qui leur donnaient une tâche accablante dans
+un inextricable taudis; servir les vrais maîtres du lieu, les malades,
+comment l’eussent-elles fait? Seules, des femmes indépendantes disposant
+de vastes ressources, de beaucoup d’autorité et de quelque crédit auprès
+des grands, pouvaient tenter d’introduire un peu de charité dans les
+lieux infects où l’on jetait alors les pauvres gens prêts à mourir. Ce
+n’est pas du premier coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital
+d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits blancs. Au temps de
+saint Vincent, les lits, serrés les uns contre les autres, contenaient
+chacun plusieurs moribonds, quelquefois six malades, trois dans un sens
+et trois dans l’autre. Ce détail-là suffit. On devine le reste.
+
+Mme Goussault fut nommée supérieure de la nouvelle œuvre, qui, sous le
+nom de confrérie des _Dames de la Charité_, prit rapidement une
+importance et un éclat exceptionnels. «Nous en avons fait une depuis
+peu, disait Vincent le 25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts
+dames de haute qualité qui visitent tous les jours, et assistent, quatre
+à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades de gelées, consommés,
+bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, outre leur
+nourriture, que la maison leur fournit, pour disposer ces pauvres gens à
+faire confession générale de leur vie passée... de sorte que cela se
+fait avec une bénédiction particulière de Dieu.»
+
+Cent à cent vingt dames de haute qualité, nous dit Vincent. Cette
+Charité se distinguait de toutes les autres par le nombre de ses
+membres, mais surtout par leur rang. A l’appel de Mme Goussault avaient
+répondu toutes les femmes de cœur de la haute société et c’était le
+temps de la Fronde, où nous savons de quelle trempe étaient les âmes
+féminines. Elle-même, veuve d’un puissant et riche personnage, mère de
+cinq enfants, était sensible et belle. Elle le savait et le dit un jour
+ingénuement à Vincent dans une longue lettre, qui est pleine à la fois
+de candeur, d’abandon, de finesse: «Dimanche, écrit-elle, je me résolus
+d’aller aux pauvres, aux fermes... et interrogeai les enfants... Mon
+Père, cela réussit si parfaitement que Mademoiselle Le Fevre me dit au
+retour y avoir pris très grand plaisir et qu’elle ne savait presque rien
+de tout cela, et m’ajouta: L’on voit bien que vous aimez bien les
+pauvres et que vous êtes à la joie de votre cœur parmi eux. _Vous
+paraissez deux fois plus belle en leur parlant._» Il était assurément
+ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, l’indulgent M. Vincent. Mais
+c’était un homme pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. Il
+avait bien à faire.
+
+La plus précieuse compagne de Mme Goussault dans son labeur charitable
+s’appelait Marie Lumagne; celle-ci avait épousé et bientôt perdu
+François Polaillon et de là vient que nous la connaissons sous le nom de
+Mlle Polaillon. On disait Mme Goussault, parce que Goussault, le mari,
+était seigneur de Souvigny; les femmes dont le conjoint n’avait point de
+naissance, on les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac,
+fondatrice des Filles de la Charité, veuve du sieur Antoine Le Gras, à
+qui nous donnerons tantôt son nom de fille, tantôt celui de Mlle Le
+Gras. Mlle Polaillon avait passé quelque temps à la cour; elle y était
+dame d’honneur de la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants de
+cette princesse. Elle devait plus tard fonder la maison et l’hôpital des
+Filles de la Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui fut le
+premier supérieur de cet institut.
+
+Aucune des femmes qui entourèrent Vincent n’était banale. L’une des plus
+émouvantes devait être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune
+immense et beaucoup de piété; mais elle était difforme. Nul des
+historiens de Vincent ne l’a dit. Ils ont noté, en baissant les yeux,
+qu’elle souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en saurions pas
+plus, sans Vincent lui-même, qui nous dit tout bravement qu’elle avait
+«une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l’autre». Au moins, voilà
+qui est clair et l’on voit mieux ainsi la sainte fille, douce et
+touchante parmi les autres, «unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au
+point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si unie à Dieu que
+celle-là». Il ajoute: «Elle avait coutume d’appeler sa cuisse sa «bénite
+cuisse».
+
+Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à Dieu, par exemple celle de
+Marie des Landes, femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé et
+tout de même un peu inquiet des largesses de sa femme, lui disait: «Vous
+allez nous réduire à la mendicité.» Cette extraordinaire Mme de
+Lamoignon trouvait intéressant de s’exercer à la patience en écoutant
+avec charité les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient
+encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a de bons pauvres et
+d’autres, pas commodes: il faut les servir tous. Elle le savait et
+d’ailleurs s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit à
+regarder du côté des criminels et à fonder, d’accord avec Vincent, une
+_Société pour les prisonniers_, dont on a regret, l’ayant nommée, de ne
+pas parler davantage, mais il faut se borner. Quand elle mourut à
+soixante-quinze ans, on trouva sur son corps une haire et une ceinture
+de fer avec des pointes. Les bonnes gens de Paris, pour garder son corps
+près d’eux dans l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de
+violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, comme elle l’avait
+demandé, chez les Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes autour
+d’un cercueil étaient dans le goût du temps. Tout au fond de la
+Basse-Normandie, à peu près dans le même temps, le peuple se battait
+pour les restes d’une autre femme, Marie des Vallées, de Coutances, la
+sainte amie de ce père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à l’heure les
+succès de missionnaire.
+
+A Mme de Lamoignon succéda, en la confrérie des Dames de la Charité, sa
+fille Madeleine, si bonne que les satires de Boileau, évidemment peu
+charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient l’histoire que je vais
+rapporter après tout le monde et je ne jure point qu’elle soit vraie,
+mais elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à Boileau d’être
+méchant.
+
+--Me permettrez-vous au moins, lui dit le poète, de faire une satire
+contre le Grand Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre
+religion?
+
+--Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, et on doit toujours
+respecter les souverains.
+
+--Eh bien! contre le diable? Ah! vous me permettrez bien de dire du mal
+du diable; il en fait assez.
+
+--Le diable, monsieur, est assez puni, sans que nous nous y mettions;
+occupons-nous seulement de ne dire du mal de personne pour ne pas
+l’aller trouver.
+
+Mais voici des femmes de plus haute qualité encore. Nous avons déjà
+rencontré la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là
+entourait Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans les dernières
+années du saint, elle avait mis à sa disposition des chevaux et un
+carrosse; et voici ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653: «Je ne puis
+assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs de Saint-Lazare
+souffrent que M. Vincent aille travailler à la campagne par la chaleur
+qu’il fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air avec le soleil.
+Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Église
+et pour la Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de la sorte. Ils
+me permettront de les supplier de l’empêcher d’en user ainsi, et de me
+pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller
+quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin.
+L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et
+quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie
+pour manquer à leur donner cet avis.» Elle avait raison, la tendre
+femme; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, qui n’en faisait qu’à
+sa tête; c’était un trésor, Portail le savait bien, mais pas bien
+maniable.
+
+Une autre, Marie de Maupeou, mère du fameux surintendant Fouquet,
+s’intéressait tellement aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea un
+recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de rechercher pour en
+extraire les bons passages. Le titre est prometteur et délicieux.
+_Recueil de Receptes choisies, expérimentées et approuvées contre
+quantité de maux fort communs, tant internes qu’externes, invétérés et
+difficiles à guérir_.
+
+Et voici Mme Seguier, femme du chancelier Pierre Seguier: «Vous faites
+de vos biens, lui disait un obscur poète, un entier sacrifice...»
+
+ Et votre époux étant l’âme de la justice.
+ Vous l’êtes de la charité.
+
+Voici celle que Vincent et Louise de Marillac n’appelleront jamais que
+Mme la Princesse: c’est Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du
+grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente duchesse de
+Longueville. Elle est toute charité. «Une fois, disait Vincent de Paul
+dans une conférence du 25 août 1655, je vis Mme la Princesse, oui, Mme
+la Princesse, aller en vingt-cinq ou trente maisons, visiter les
+pauvres, les consoler, les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle
+était toute je ne sais comment, ses robes toutes crottées jusqu’aux
+genoux. O Sauveur! O Sauveur! O Sauveur! voilà comme ces bonnes dames
+travaillent et suent après les pauvres, et voilà comme faisait saint
+Louis!»
+
+Voici une femme d’archevêque: c’est Marie d’Orléans, qui épousa, le 22
+mai 1657, Henri de Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, quoique
+n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, avait été fait un temps
+archevêque de Reims. Les choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il
+mourut vite et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une fortune
+immense, ce qui ne gâtait rien.
+
+On vit aussi, dans l’entourage féminin de saint Vincent, cette étonnante
+Mme de Miramion, veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize ans; et
+si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin imagina de s’en emparer par la
+force, réussit à l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle proie,
+belle et follement riche, mais dut bientôt convenir que le fol, c’était
+lui et lâcher sa prisonnière. Elle a dit un jour ce mot exquis: «Il me
+semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai pas grand mérite, parce
+que je suis payée dans le moment même.» Louis XIV fit d’elle la
+distributrice de ses aumônes; c’était d’ailleurs une autre Dame de la
+Charité, Mlle de Lamoignon, qui occupait cette précieuse fonction avant
+elle.
+
+Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était si belle qu’on appelait
+_l’Aurore_. D’abord fille d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne
+d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle eut, parce qu’elle
+était franche et endiablée, des difficultés avec Richelieu, avec
+Mazarin, finalement avec la reine. Elle quitta la cour et épousa le
+frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc de Schomberg. Veuve
+après dix ans, n’ayant point d’enfant, la jolie Mme de Schomberg se jeta
+enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la piété, d’où elle tomba
+directement dans cet autre abîme, la charité. On l’appelait la Mère des
+Pauvres.
+
+Une autre Dame de la Charité devint reine. C’est Marie-Louise de
+Gonzague. Celle-là aussi était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV,
+roi de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean Caserini, son frère
+et l’héritier de son trône. Elle avait, à Paris, suivi les réunions des
+Dames de la Charité et entendu souvent les conférences de M. Vincent.
+Elle appela en Pologne des prêtres de la Mission, des Filles de la
+Charité et des Visitandines. Elle a beaucoup correspondu avec Vincent,
+lui envoyant, dans les temps d’horrible détresse qui suivirent la
+Fronde, toutes sortes de largesses; le saint lui répondait avec mille
+prévenances, ne craignant point de forcer un peu la politesse, comme il
+convenait alors, quand on parlait à des rois, à des reines. «L’histoire,
+écrivait-il un jour, nous fait voir une princesse qui filait tous les
+ans le fil qu’il fallait pour ensevelir son corps, mais je ne me
+souviens point d’avoir lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme
+Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses mains au service des pauvres;
+et c’est, madame, ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir aux
+anges et aux âmes bienheureuses avec admiration...» Il me semble que
+nous le prenons là en train de faire sa cour aux grands, le cher homme.
+C’est d’ailleurs charmant; car toutes ces dames, cette princesse, cette
+reine, le comblaient, plutôt comblaient ses pauvres et il fallait bien
+qu’il les remerciât de son mieux. A Marie-Louise de Gonzague, qui
+régnait, le mieux qu’on pût faire, c’étaient des compliments. Un jour
+Mlle Le Gras fut priée de garder quelque temps un petit chien qu’on
+destinait à la reine. Ce précieux animal mit en émoi toute la maison, et
+Vincent comme les autres. «Il aime tellement l’une des sœurs de la
+Charité, écrivait-il à un prêtre de la Mission en Pologne, qu’il ne
+regarde pas seulement les autres, ni qui que ce soit; et dès qu’elle
+sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a point de repos.» Mais
+cet ami des bêtes est aussi un grand saint. Alors voyez comment il finit
+son histoire: «Cette petite créature m’a bien donné de la confusion,
+voyant son unique affection pour celui qui lui donne à manger, me voyant
+si peu uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur et si peu détaché
+de toutes les autres choses.» Le joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il
+fallait aimer un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois jours plus
+tard: «Vous direz à Mlle de Villers que le petit favori daigne commencer
+à me regarder.»
+
+Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu et su s’entourer. Pour faire
+la charité, il faut être deux: un riche et un pauvre. Les pauvres, on
+les voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. Il s’enquit
+alors des riches, vit tout de suite que leurs femmes valaient mieux
+qu’eux. La fondation de la confrérie des Dames de la Charité, ce fut la
+mobilisation nécessaire de quelques immenses fortunes; ce fut celle
+aussi de quelques cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent ceux que
+Vincent portait en lui. Il fallait tout cet incendie, toutes ces âmes
+embrasées, pour réchauffer une société brillante et sans bonté. La
+générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne croit, mais elle dort. Il
+faut la secouer. L’apostolat de la charité, c’est une excitation
+perpétuelle. Vincent a été l’animateur d’exception que demandait une
+époque extraordinaire. Il a redit si souvent les mêmes choses qu’il a
+créé à la fin, au bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde,
+l’amour du prochain, un entraînement et une discipline. Il a cherché
+d’abord des cœurs proches du sien et il les a mis à sa cadence. Chef
+d’orchestre incomparable, mais exigeant, il n’a jamais admis une
+discordance, il a fait des répétitions tous les jours jusqu’à sa mort,
+et sous sa baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du monde, celui
+des hommes et des femmes charitables, dont les paroles sont si saintes
+et les voix si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, les écoute
+avec émoi et les bénit.
+
+Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs eu du mal à trouver,
+pour les femmes zélées qu’il entendait grouper autour de ses pauvres,
+une occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il avait imaginé
+d’ajouter à l’ordinaire des malades une collation, dont se chargeaient
+ces dames. Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient en
+personne, allant de lit en lit. L’idée n’était point mauvaise et les
+pauvres gens qui en bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de
+gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion de femmes de la
+haute société dans les affaires des malades n’était pas du goût de tout
+le monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, sans doute,
+puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais les gouverneurs et tant de gens
+tranquilles qui poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient pas
+beaucoup qu’on en fît une vraie maison du Bon Dieu. Il arriva que,
+groupées pour cette tâche particulière, les Dames de la Charité
+retinrent surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes; et quand,
+un jour, un autre objet s’offrit à leur activité, elles se donnèrent de
+toute leur âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes: c’était
+l’œuvre des _Enfants trouvés_.
+
+On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au temps de Richelieu et dans les
+débuts du règne de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par leurs
+parents dans les rues. Ce n’est pas leur nombre qu’il faut regarder: on
+n’en recueillait alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à quatre
+cents chaque année. Quelques-uns échappaient au malheur. «Dedans la
+grande église de Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans sa
+_Bibliothèque ou Trésor du Droit français_, il y a un bois de lit qui
+tient au pavé, sur lequel, pendant les jours solennels, on met lesdits
+enfants trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, auprès
+duquel sont deux ou trois nourrices et un bassin pour recevoir les
+aumônes des gens de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois
+demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont point d’enfants, en
+s’obligeant de les nourrir et élever comme leurs propres enfants.» Oui,
+de braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les autres petits
+mouraient tous. «Il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante
+ans» a pu dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé quelque part
+en Paris, on le portait à la _Couche_. C’était le nom du refuge d’où on
+l’envoyait en nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux
+petits à chaque bonne femme. On préférait d’ailleurs les vendre. Pour
+huit à vingt sols, n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon ou une
+petite fille. Des misérables se trouvaient toujours là pour enlever
+cette marchandise. Paris était couvert de mendiants comme d’une vermine
+et ces êtres ignobles se procuraient des enfants pour les estropier et
+les montrer aux passants, en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours
+beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici que sur la foi de Vincent
+lui-même, qui va d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique
+de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il disait volontiers, auquel il
+conviait les Dames de la Charité à se dévouer avec lui et comme lui.
+Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées fortement pour ne
+pas céder à mille difficultés qu’elles rencontraient. Il leur parlait
+alors; et c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut entre 1640
+et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait plus de vivres que pour six
+semaines à la maison et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à
+cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses raisons. «_Primo_, parce
+que ces enfants sont en nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes
+obligées d’y pourvoir. _Non pavisti, occidisti._ L’on peut tuer un
+pauvre enfant de deux façons; ou par mort violente, ou en lui refusant
+la nourriture.» La deuxième raison, c’est que Dieu a appelé les Dames de
+la Charité à cette tâche; et il explique par quelles voies il les y a
+conduites. C’est l’histoire en trois lignes des débuts de l’œuvre, et
+nous nous bornerons nous-mêmes à ces trois lignes, qui sont éloquentes
+et suffisent. «Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères; et
+voici l’ordre qu’il y a tenu: 1º il vous a fait rechercher pendant deux
+ou trois ans par messieurs de Notre-Dame; 2º, vous avez fait diverses
+assemblées à cet effet; 3º, vous en avez fait de grandes prières à Dieu;
+4º, vous en avez pris conseil de personnes sages; 5º, vous en avez fait
+un essai; 6º, vous l’avez enfin résolu.»
+
+Il donne maintenant les motifs qui les ont portées à cette résolution.
+Ce sont ceux que nous avons dits, et notamment qu’on vendait les enfants
+«à des gueux huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour
+exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient
+mourir de faim» ou encore «qu’on leur donnait des pilules de laudanum
+pour les faire dormir, qui est un poison.»
+
+Il s’échauffe alors et jette ces mots: «Si vous les abandonnez, que dira
+Dieu, qui vous a appelées à cela? Que dira le roi et le magistrat, qui,
+par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de ces pauvres enfants?
+Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir
+le soin que vous en prenez? Que diront ces petites créatures? «Que nos
+propres mères nous aient abandonnés, baste! elles sont mauvaises; mais
+que vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire que Dieu nous a
+abandonnés et qu’il n’est pas notre Dieu.» Les dames entendaient cela,
+pleuraient, et puis payaient.
+
+Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes de cette œuvre
+difficile, ingrate, mais si touchante, qu’elle est restée, à tort ou à
+raison, le titre le plus précieux de Vincent à l’amitié de la multitude.
+La carrière touffue d’un tel saint est comme ces forêts où l’on se perd,
+si l’on sort du chemin droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec
+attention, mais passer vite; tout au plus peut-on cueillir en courant
+deux ou trois fleurs et s’en aller plus avant. Ce qui paraît charmant
+quand on voit Vincent et les bonnes dames ses amies s’engager dans cette
+œuvre-là, c’est comme toujours la prudence, la discrétion des premiers
+pas. Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles de la Charité et
+d’abord à Louise de Marillac. Les femmes du monde, rien de mieux. Mais
+il faut travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont trouvées
+à point pour aider les grandes dames. Au début on avait pris seulement
+un ou deux enfants. Cela n’allait pas tout seul et Vincent se
+tourmentait. «Quel inconvénient, écrit-il à Louise de Marillac au mois
+de janvier 1638, que vous fassiez acheter une chèvre...» Imagine-t-on
+rien de plus modeste? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a grandi si
+fort qu’on va s’installer dans le vaste château de Bicêtre. La décision
+sans doute a été prise tout à coup, car Louise de Marillac en reçoit
+avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par ce mot laconique et qui
+fut mal reçu: «Mlle Le Gras est priée par les Dames de la Charité
+d’envoyer demain dimanche, à une heure, quatre enfants, deux garçons et
+deux filles, avec deux Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec
+les hardes et sans les couches des enfants, et ce qu’il faudra pour
+vivre le jour et le lendemain. Mme Truly ira prendre les enfants avec un
+carrosse, à l’heure ci-dessus marquée, et le linge qu’il faudra, et les
+amener chez Mme de Romilly, où Mme la chancelière et les autres dames
+les iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque raison
+particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient bien que Mlle Le
+Gras fût en état d’être de cette conduite; mais il n’y faut pas penser,
+comme je crois.»
+
+Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait alors en ruines. On
+avait songé à y recueillir des soldats invalides. Louise de Marillac
+jugeait que cette immense et sinistre caserne n’était pas pour ses
+petits enfants trouvés. «Monsieur, écrivait-elle à Vincent quelques
+jours plus tard, l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans
+raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. Ces dames ont dessein
+de tirer de nos sœurs l’impossible. Elles choisissent pour logement des
+petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, et laissent les
+grandes; mais nos pauvres sœurs n’osent rien dire... Voilà ma sœur
+Geneviève; je vous supplie de prendre la peine lui parler. Elle vous
+fera entendre toute la peine qu’elles ont et les prétentions des dames.
+Je crains bien qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres
+petits enfants.» Infortuné M. Vincent! Il redoutait les femmes, et comme
+il avait raison! Il n’en voulait pas dans les fermes dépendant de la
+Mission. «Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête et fort utile,
+écrit-il un jour; mais pour ce qu’il y avait de nos frères, on y a
+trouvé à redire, et aussitôt nous l’avons renvoyée... Vendez donc vos
+vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez commettre le soin à
+quelque bon garçon.» C’était bientôt dit, et l’on peut toujours, pour
+s’occuper des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, il faut
+des femmes, car elles sont meilleures que nous; mais elles se disputent,
+même les saintes, même les pénitentes de M. Vincent. Nous cherchions des
+fleurs, et voilà ce que j’ai trouvé. Mais ces histoires sont belles,
+parce qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide; elles nous
+montrent le grand homme dans sa vie de chaque jour, aux prises avec les
+sottes difficultés qui nous rebutent, nous autres, et dont lui se
+servait pour avancer dans l’héroïsme et la sainteté.
+
+C’est justement des mille déboires que lui avaient causés dès le début
+ses «bonnes dames» que devait naître l’institution dont nous allons
+parler maintenant, celle des Filles de la Charité. Nous retrouverons
+d’ailleurs les «Dames» tout à l’heure quand nous parlerons de la Fronde
+et de ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions dévastées. Et
+l’on peut encore aujourd’hui parler d’elles et faire mieux: leur parler;
+car elles sont là toujours. La confrérie fondée par Mme Goussault vécut
+et prospéra pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution,
+qui la brisa comme tout le reste. En 1840, une femme de cœur, Mme Le
+Vavasseur, la fit renaître. Elle est aujourd’hui florissante sous le nom
+d’_Œuvre générale des pauvres malades des Dames de la Charité de saint
+Vincent de Paul_, avec des filiales dans le monde entier.
+
+ * * * * *
+
+Comment est née la compagnie des Filles de la Charité, je m’en voudrais
+de l’expliquer moi-même, quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le,
+parlant à ses sœurs en la conférence du 24 février 1653. «La première
+Charité de Dames établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, dit-il,
+est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes
+avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en
+gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait
+quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres; puis elle épelait
+petit à petit; et quand il repassait d’autres personnes, elle leur
+demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient,
+elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient
+recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six
+lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission; elle se confessa à moi
+et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y
+affectionna tant, qu’elle me dit: «Je voudrais bien servir les pauvres
+en cette sorte.» Vers ce temps-là, les dames de la Charité de
+Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une
+fille qui voulût porter le pot aux malades.» Ici, j’interromps le saint
+pour dire les choses plus crûment que lui. Les dames de ce quartier et
+beaucoup d’autres, à Paris ou en province, avaient tendance, étant de
+condition, à faire porter leurs aumônes par leurs valets ou leurs
+soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut plus rien ou pas
+grand’chose. Vincent ne dit pas non plus que plus d’une femme enrôlée
+dans ses Charités fut prise à refuser d’aller soigner les pestiférés. On
+les excuse un peu: ayant des enfants, des maris, elles n’étaient point
+libres. Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, demandaient une
+assistante. Vincent envoya à Mlle Legras, pour qu’elle l’examinât, celle
+dont il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, car il est d’une
+sainte fille, Marguerite Naseau. «On lui demanda, dit-il, ce qu’elle
+savait, d’où elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle
+accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à
+donner des remèdes, et à rendre tous les services nécessaires, et elle
+réussit fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité dans la
+paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui
+avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis où elle mourut.
+On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui
+vinrent se présenter, et firent la même chose. Voilà, mes chères sœurs,
+comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M.
+Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il
+faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne
+voit point l’auteur d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite.» Vous
+voyez comme il arrange les choses et se déclare innocent de tout ce
+qu’ont bâti ses mains. Ils étaient pourtant trois coupables, sans
+compter cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de nommer:
+Mademoiselle, M. Portail et lui.
+
+Mademoiselle, nous la connaissons un peu déjà, c’est Louise de Marillac,
+née en 1591, dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires de la
+Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, mais, en 1626, à l’heure où
+Louise entre dans notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son
+père, étaient au sommet des honneurs: l’un maréchal de France, l’autre
+garde des sceaux. Tandis que nous avons les yeux fixés sur elle et sur
+le grand homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas qu’il se passe
+toujours beaucoup de choses à la fois dans le même temps, les mêmes
+lieux, autour des mêmes personnes. Par exemple, au mois de novembre
+1630, le jour de la Saint-Martin, Vincent était à Beauvais, Louise de
+Marillac à Montmirail, tous deux tranquillement occupés de Dieu et des
+pauvres, cependant qu’à Paris, l’un des deux oncles de la jeune femme se
+voyait soudain pris dans une tragique aventure et d’abord promu par
+surprise à la dignité de premier ministre. La scène avait lieu dans les
+appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg. Richelieu, après une
+algarade d’une extrême violence, avait reçu du roi et des deux reines un
+congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis le faible roi et
+les solides honneurs et avantages qu’on lui voulait ravir. De cette
+_journée des Dupes_, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, qui,
+du fauteuil tout chaud où on l’avait hissé le matin, tomba le soir au
+fond d’un cachot. Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut son
+frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter un peu plus tard au milieu
+de ses troupes en campagne, l’accusant du péché de malversation et
+concussions, péché que peut-être il avait commis, mais pas plus que
+beaucoup de ses pairs. Celui-là eut la tête tranchée en place de grève
+en 1632, au mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du chagrin,
+car Vincent la voulut consoler par le billet que voici: «Mademoiselle,
+ce que vous me mandez de M. le maréchal de Marillac me paraît digne de
+grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de
+Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par
+le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu, pourvu
+qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus
+assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point: mais
+acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu.»
+
+Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient à se déclarer
+satisfaits. Il faut tenir compte du temps: on tuait beaucoup. D’autre
+part, nous ne sommes peut-être pas saints au point de négliger la façon
+dont vont à Dieu nos parents, pourvu qu’ils y aillent; et quoiqu’il
+conduise à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas impatients de
+faire un bon usage, ni un usage quelconque, de certain genre de mort.
+Louise de Marillac comprenait mieux que nous le langage de Vincent. Très
+pieuse dès ses petites années, orpheline de bonne heure, élevée par une
+tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, que le couvent où on la
+faisait vivre, le monastère royal de Poissy, était trop beau, trop
+riche; elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, puis aux
+capucines, qui ne voulurent point de cette personne un peu chétive.
+Alors elle se maria. C’était en 1613; elle avait vingt et un ans. De
+l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus sûr est que sa femme
+l’adorait. Il mourut en 1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas
+cher. Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, sur cet enfant peu
+rassurant. On dit dans les bons livres que ce garçon, ayant étudié le
+droit, devint avocat, épousa en 1650 Mlle Le Clerc et vécut longtemps et
+honnêtement. Tout cela est vrai, avec une omission: c’est qu’il donna,
+pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil à retordre à sa mère;
+c’était un paresseux et, l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de
+Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme; et l’on n’est pas sûr
+qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. Tout fini par s’arranger,
+l’écervelé s’étant assagi. Mais Vincent avait eu du mal. «Je n’ai jamais
+vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si fort mère que vous; vous
+n’êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle,
+laissez votre fils au soin de son Père.» Il veut dire aux mains de celui
+qui est dans les cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup plus
+qu’elle ne saurait faire. Quant à sa «trop grande tendresse» pour ce
+fils insupportable, «il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler
+devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle n’est bonne qu’à vous
+embarrasser l’esprit, et qu’elle vous prive de la tranquillité que
+Notre-Seigneur désire en votre cœur». Il est décidément toujours le même
+et traite les liens de famille avec une désinvolture à laquelle on ne se
+fait pas si aisément.
+
+Comment était-il devenu le directeur de cette jeune femme? On sait
+seulement qu’en 1626, un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle
+s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non qu’elle eût des scrupules
+comme la première grande pénitente de Vincent, Marguerite de Silly, mais
+elle s’occupait à l’excès d’elle-même, se noyait dans ses propres
+affaires, se tourmentait de mille choses, bref avait besoin qu’on lui
+dît de se tenir tranquille. «Au nom de Dieu, mademoiselle, aimez votre
+indigence et soyez tranquille. C’est l’honneur des honneurs que vous
+pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité
+même.» Il la grondait quelquefois avec une grâce infinie: «Oh! certes,
+Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque
+vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles.» Et
+l’on trouve ceci au bas d’une de ses lettres: «P.-S. Je ne puis que vous
+dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous
+laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous
+à être bien tancée.»
+
+Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais âme vigoureuse, volonté
+puissante, extraordinaire esprit de décision: voilà la femme admirable
+que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, décida un jour d’associer à
+son œuvre charitable. Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on
+l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une sorte de visiteuse de
+ses Charités. C’étaient des œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir
+sans cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à cette tâche, où
+tout de suite elle réussit. Alors il s’attacha davantage à cette
+créature exceptionnelle, la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque
+chaque jour des lettres remplies de sagesse et de grâce, qu’on a
+gardées.
+
+J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient toutes. D’abord on
+y trouvera la formule sainte qu’il emploie toujours; puis de la
+politesse, allant jusqu’aux compliments les plus tendres; enfin un
+ordre, et sans réplique.
+
+ Mademoiselle,
+
+ La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais!
+
+ Ce billet sera à trois fins: pour vous donner le bon jour, pour vous
+ remercier de ce tant beau et agréable parement que votre charité nous
+ a envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, voyant le vôtre
+ là dedans, et cela tout-à-coup entrant dans la chapelle, ne sachant
+ pas qu’il y fût et cette aise dura hier et dure encore avec une
+ tendresse inexplicable, laquelle opère en moi plusieurs pensées,
+ lesquelles, si Dieu l’a agréable, je vous pourrai dire, me contentant
+ cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il embellisse votre âme de
+ son parfait et divin amour, pendant que vous embellissez ainsi sa
+ maison de tant de beaux parements.
+
+ La troisième fin est la prière que je vous fais de ne point aller
+ aujourd’hui aux pauvres, et qu’ainsi vous honorerez le non-faire du
+ Fils de Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la puissance du
+ ciel et de la terre en sa conduite et sous son pouvoir, a voulu
+ néanmoins paraître sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. Peut-être
+ que Dieu lui communiquera là quelque grâce dont elle a besoin, et à
+ vous celle de quelque degré d’humilité, de compassion des infirmes ou
+ de connaissance de vous-même, l’impuissance que vous avez de tendre à
+ ce que votre ferveur vous fait prétendre.
+
+ Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour ce que Notre-Seigneur
+ le veut ainsi, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère et de
+ saint Joseph, je suis votre très humble serviteur.
+
+ Vincent Depaul.
+
+Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la petite Marguerite Naseau,
+puis, une à une, d’autres filles, qu’il avait mises dans diverses
+Charités de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, deux à
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent. On les avait logées où
+on avait pu, dans des couvents ou chez des membres des Charités. Ne
+vivant pas en communauté, mais comme des sortes de domestiques,
+plusieurs avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission charitable,
+et les dames qui les employaient n’étaient pas contentes. Alors Vincent
+chercha une maison où elles pourraient vivre ensemble. Il la trouva près
+des Bons-Enfants à deux pas de sa porte, dans une petite voie dont il ne
+reste plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. On a dit, mais
+ce n’est pas exact, que c’était l’immeuble qui porte aujourd’hui le
+numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des Filles de la
+Charité, mais beaucoup plus tard. Il fallait une supérieure: ce fut
+mademoiselle Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure le 29 Novembre
+1633. Des quatre filles qui l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec
+certitude que le nom de Marguerite Naseau. Un an plus tard, elles
+étaient douze. Louise de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu
+pour toujours, obtint de Vincent la permission de prononcer, le 25 Mars
+1634, des vœux perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait pas
+d’instituer un ordre religieux, avec clôture et vœux, mais tout autre
+chose. Il voulait de bonnes filles courant les rues, entrant partout,
+servant les malades et les pauvres, les soignant et assistant chez eux,
+les allant trouver dans leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait
+jamais imaginé de demander à des religieuses. Celles-ci s’enfermaient
+dans des couvents, s’y barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la
+sainteté, plus elles se blotissaient contre le tabernacle. Vincent
+voulait que ses filles aussi fussent des saintes, mais au service du
+monde. C’était, pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. Les Filles
+de la Charité, a-t-il dit un jour, auront «pour monastère la maison des
+malades, pour cellule une chambre de louage, pour chapelle l’église
+paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture
+l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la modestie.»
+Ces paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard de son
+inspiration, un jour qu’il haranguait simplement ses bonnes filles, mais
+un poète, un écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les auraient
+signées. Il arriva une fois qu’à l’issue d’un conseil de la communauté
+fut posée une petite question qu’on pourrait croire sans importance.
+Quand on voulait voir une sœur, on l’allait habituellement trouver dans
+sa chambre. Mademoiselle--c’est ainsi qu’on appelait alors la
+supérieure, Louise de Marillac--proposa qu’on fît un parloir. Elle l’a
+proposé, nous dit la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de ce
+conseil, «comme une chose bien nécessaire afin que toutes sortes de
+personnes n’entrassent point céans et que ceux qui viendraient voir une
+sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui se fait en la
+communauté, et même pour empêcher que les gens de ceux qui viennent
+n’entrassent céans.» Là-dessus Vincent fronce le sourcil. Il a tout de
+suite aperçu un danger. «Il demanda, dit la sœur Hellot, si Mademoiselle
+entendait y mettre une grille.» Elle, qui avait bien moins de malice,
+répondit bonnement «que ce serait ainsi que sa charité le trouverait à
+propos.» Ici je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette maison
+et à Saint-Lazare, quand on parlait du saint ou de Mademoiselle, de dire
+sa charité, comme on disait du roi sa majesté. Continuons de lire le
+compte-rendu. On verra comment toutes choses étaient, dans ces petites
+assemblées si sages, débattues en présence du maître, qui écoutait, et
+puis tranchait. «Il s’agit, reprit à ce moment Vincent, de savoir, mes
+filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir, et il semble que,
+pour les raisons que Mademoiselle a dites, cela serait très nécessaire.
+Mais il est à craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était
+grillé, que, par succession de temps, ceci ne tournât en une religion.»
+Il veut dire en un couvent comme les autres. «Il pourrait y avoir des
+esprits dans la compagnie qui pourraient avoir cette démangeaison. Ce
+pourrait être un attrait pour les sœurs des paroisses», celles qui,
+vivant éloignées de la maison, sont plus libres, donc plus exposées et
+qui «pourraient aimer davantage la maison à cause de cette observance et
+croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. Et de plus le
+monde même, voyant un parloir, pourrait penser que c’est une religion.
+Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir.»
+
+Là-dessus une sœur, se rangeant tout de suite à l’avis du chef, dit
+qu’un parloir «lui semblait être bien nécessaire, pour toutes les
+raisons qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas qu’il fût à
+propos d’y mettre une grille, pour les raisons qui avaient été dites
+aussi.»
+
+Les sœurs suivantes furent du même avis, et l’une ajouta qu’il serait
+bien à propos qu’il y eût une compagne.
+
+«Il faut voir, dit Vincent, premièrement si nous aurons un parloir, et
+puis on parlera s’il doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur
+Alméras?»
+
+M. Alméras, premier assistant du supérieur de Saint-Lazare et plus tard
+son successeur, occupait sans doute ce jour-là le poste de M. Portail, à
+qui Vincent avait confié la direction spirituelle des Filles de la
+Charité. La question posée était de savoir si chaque sœur au parloir
+serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée d’un témoin, comme il est
+d’usage en prison ou au couvent.
+
+«M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un parloir, mais qu’il ne
+fallait point du tout qu’il y eût de grilles, parce que cela sentirait
+la religion, et qu’on y pourrait venir quelque jour, si l’on ne
+regardait à retrancher de bonne heure tout ce qui pourrait avoir
+apparence, et puis que, nos sœurs des paroisses étant libres de parler,
+il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. Pour une compagne, il
+ne lui semblait pas nécessaire, puisque les mêmes sœurs des paroisses
+vont le plus souvent seules; que les nouvelles venues, ne voyant parler
+qu’en cette manière, penseraient être perdues quand elles se
+trouveraient seules avec des hommes, et qu’il était bon de les aguerrir,
+afin que, dans les rencontres où il faut qu’elles aillent séparément, il
+ne leur soit point étrange, mais que, pour en ôter tout danger, il
+serait bon que l’on en tînt toujours la porte ouverte, afin que les
+allants et venants vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent
+dans leur devoir.»
+
+M. Vincent reprit alors son discours et dit: «Oh bien! mes filles, je
+pense qu’il est bon que vous ayez un parloir, mais il n’est pas
+expédient qu’il y ait des grilles; car, quand on verrait cela, on
+dirait: «Il n’y a plus qu’à fermer la porte.» Et peut-être que dans
+quelque temps il y en aurait quelqu’une qui dirait: «Nous serions bien
+mieux d’être religieuses.» Les autres l’écouteraient et on ne sait pas
+ce qui pourrait arriver. Pour le présent, cela n’est pas à craindre.
+Mais il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait advenir; car,
+mes chères filles, ce serait tout le contraire de ce que Dieu demande de
+vous. Pour une compagne, nous ne résoudrons point cela à cette heure; il
+y faudra penser.» Là-dessus, il n’y avait plus qu’à dire la prière et à
+s’en aller, ce qui fut fait.
+
+Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, saint Vincent est
+constamment revenu sur cette question. «S’il se présentait parmi vous,
+dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque esprit brouillon, idolâtre,
+qui dît: «Il faudrait être religieuse, cela serait bien plus beau», ah!
+mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. Craignez, mes sœurs,
+et, si vous êtes encore en vie, empêchez cela; pleurez, gémissez,
+représentez-le au supérieur, car qui dit _religieuse_ dit une _cloîtrée_
+et les Filles de la Charité doivent aller partout.»
+
+Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, point de vœux
+perpétuels. Neuf ans après les vœux de Louise de Marillac, il permit
+encore à quatre Filles de prendre un engagement devant Dieu pour
+toujours, mais par une insigne faveur, qu’il ne prodigua jamais. Il
+entendait qu’on ne s’engageât que pour un an. Voici la formule du vœu,
+qui est simple et touchante: «_Je, soussignée, en la présence de Dieu,
+réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté
+et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la
+compagnie des Filles de la Charité, pour m’appliquer toute cette année
+au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables
+maîtres; et ce, moyennant l’aide de Dieu que je lui demande par son Fils
+Jésus crucifié et par les prières de la Sainte Vierge._» Voilà trois
+siècles qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, toutes les
+Filles de Saint Vincent sont libres, peuvent rentrer dans le monde, se
+marier, renoncer à la pauvreté, quitter le soin des malades pour
+s’occuper d’elles-mêmes; trois siècles qu’au matin du 25 mars, à la
+messe, elles refont toutes à Dieu et à leur prochain le don de leur
+volonté, de leur intelligence, de leur cœur charitable.
+
+Nous avons quelques détails sur les toutes premières Filles de la
+Charité, parce que Vincent, qui a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup
+d’entre elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt en conférence,
+lui présent, des vertus de celle qui s’en était allée. Nous connaissons
+ainsi Barbe Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là fut un
+jour désignée pour se mettre aux ordres de la duchesse d’Aiguillon à qui
+la fantaisie avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de M.
+Vincent à sa personne. Elle accepta, parce qu’il faut toujours obéir.
+«Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses,
+comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces
+demoiselles: «J’ai oublié de dire un mot à M. Vincent; je vous prie de
+me permettre d’y aller.» Elles lui dirent: «Allez, ma sœur; nous vous
+attendrons ici.» Elle s’en vint et me dit: «Ah! Monsieur, où
+m’envoyez-vous? C’est une cour que cela.» Je lui dis: «Allez, ma sœur,
+vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres.» La pauvre fille
+retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande
+affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle
+serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que
+cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres,
+néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant
+presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda: «Ma
+fille, pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi?» Elle, sans dissimuler
+le sujet de sa peine, lui dit: «Madame, je suis sortie d’auprès mon père
+pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et
+riche. Si vous étiez pauvre, madame, je vous servirais volontiers.» Elle
+disait la même chose à un chacun: «Si Madame était pauvre, je me
+donnerais de grand cœur à son service; mais elle est riche.»
+
+Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la première fille noble qui soit
+entrée dans la compagnie, Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite
+Lauraine, qui avait grand’envie «passant par la place, où se faisaient
+des sotties et jeux durant la foire, de se retourner pour en voir
+quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son
+chapelet et dit: «O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder,
+vous!...» Marie Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un jour un
+peu mortifiée; elle ne semblait pas y prendre garde et, comme une autre
+sœur s’en étonnait, elle lui dit bien doucement: «Ma sœur, il faut que
+je m’anéantisse, afin que Jésus vive en moi.»
+
+Mais qui donc leur donnait cette humilité, cet ardent amour de Dieu, ce
+zèle pour les pauvres gens? Vincent les avait bien choisies sans doute;
+encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir pareilles à lui et que, la
+leçon faite, il la leur répétât tous les jours. On a recueilli et M.
+Coste, après d’autres, mais mieux et plus complètement que tous les
+autres, a publié les notes que prenaient en cachette Louise de Marillac
+ou quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait M. Vincent. Une des
+plus jolies pages de ce précieux recueil est la conférence du 25 janvier
+1643 sur _l’Imitation des filles des champs_. C’était à l’occasion de la
+fête de sainte Geneviève, pauvre fille de village, pareille à celles
+qu’il avait devant lui: «Je vous parlerai plus volontiers, leur dit-il,
+des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en
+ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et
+ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre
+exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que
+personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Je vous
+dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de
+village est extrêmement simple; point de finesse, point de paroles à
+double entente; elles ne sont point entières, ni attachées à leurs sens;
+car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur
+dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la
+Charité... Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande
+humilité; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent
+point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout
+bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres,
+elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec
+toutes... Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la
+grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté; elles ne se
+trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au
+visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que
+c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village
+qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir; et
+même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes
+filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles,
+car y prendre plaisir serait un crime; qu’elles n’y répondent même pas
+par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne
+valent rien. Prenez-y garde.» N’est-ce pas charmant, et qui donc oserait
+dire que, dans une anthologie des grands écrivains du XVIIe siècle, une
+telle page ne serait pas à sa place?
+
+Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des filles simples qu’on
+voyait alors, qu’on voit encore quelquefois dans le fond des villages.
+Écoutez ceci: «Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies
+filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour
+prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et
+crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si
+leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en
+retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans
+regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les
+vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des
+malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit: «Il
+faut aller porter ce remède à un malade», elles ne doivent point
+regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer
+la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères
+sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité.
+Oh! Dieu soit béni, mes sœurs! Je crois que vous êtes presque toutes
+dans cette disposition.»
+
+Et le voici qui, songeant à la vocation des filles qui l’écoutent et
+qu’il a pris mission de guider dans le service de Dieu et des pauvres,
+s’échauffe et prononce ces paroles admirables: «Au nom de Dieu, mes
+filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre
+vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies
+Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous
+perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte
+vocation, oh! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes
+filles, je vous le dis encore: être appelées de Dieu pour un œuvre si
+saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses
+obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang.
+C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en
+me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait;
+oh! mes sœurs, ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent
+cette pensée et dire «Quoi! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre
+chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez
+(oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état); et je
+serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions
+requises!» Oh! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous
+perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la
+peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront
+en cet état! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement,
+et comme à une chose de très grande importance. «Quoi! j’ai été élue et
+choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état!» Si
+vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur.
+Pour cela, mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes
+résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de
+travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.»
+
+Toutes les sœurs ayant témoigné être dans ces dispositions, «Dieu soit
+béni! s’écria-t-il, Dieu soit béni, mes sœurs! Sachez, mes filles, que,
+si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que
+vous venez d’entendre.»
+
+Il leur disait à peu près la même chose cent fois par an, mais toujours
+avec des accents nouveaux. Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de
+l’obéissance et, comme à son habitude, posait des questions aux sœurs,
+excitant ainsi leur esprit, les forçant à réfléchir, à trouver les mots
+pour dire leur pensée. «Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour
+quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir
+la vertu d’obéissance?
+
+«Parce que, monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous
+n’en avons point, et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions en
+danger de faire beaucoup de fautes.
+
+«--Mon Dieu! c’est bien dit; ah! que c’est bien dit! Quoi donc, ma
+fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les
+cloîtres retiennent les religieuses?
+
+«A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit que oui, et qu’encore que
+nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à
+garder l’obéissance que les religieuses.
+
+«--De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà
+qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle
+s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un
+lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa
+parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus
+que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la
+retient de tout cela; elle ne va simplement que là où le travail l’exige
+et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille,
+c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont
+des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance?
+Ah! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien
+l’obéissance fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître?»
+
+A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent repartit:
+
+«--Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir,
+agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle
+digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier
+dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de
+ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut
+dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien
+que par la sainte obéissance. Oh! non, assurez-vous, mes chères sœurs,
+que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres,
+ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance; et que ce que
+vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver
+chose plus grande.»
+
+Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans d’autres âmes les
+richesses dont la sienne était gonflée, les en emplir, les en gaver si
+fort qu’à leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes et que
+cela durât pendant des siècles, les trois que nous savons et ceux qui
+viendront encore après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, une
+ingéniosité, une patience qui confondent. Il a tour à tour abordé tous
+les sujets, fascinant son auditoire, l’élevant en des régions
+habituellement ignorées des hommes; ces pauvres filles, prises à l’appât
+de la sainteté, tremblaient de n’être pas dignes d’un tel maître et le
+suivaient, extasiées, dans les régions sublimes où le portait son génie.
+Un jour, il parlait de l’union nécessaire entre les filles d’une même
+maison. Il en vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était de
+s’accoutumer à se demander pardon les unes aux autres. Une sœur se leva
+alors et dit:
+
+«--Monsieur, voudriez-vous me permettre de demander pardon présentement
+à mes sœurs de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes
+dédaignaient de me saluer par les rues, et à celles à qui je m’en suis
+plainte aussi?
+
+«--Très volontiers, ma sœur.
+
+«Cette sœur se mit à genoux, et toutes les autres avec elle, et elle
+demanda pardon avec grande humilité, nommant les sœurs l’une après
+l’autre.
+
+«--Dieu soit béni, mes sœurs! C’est ainsi qu’il faut faire pour
+conserver une parfaite union.»
+
+S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit sans effort à des gestes
+pareils, c’est qu’il emploie une langue qu’elles comprennent toujours.
+Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un cœur brûlant, mais les
+mots sont simples. Il leur parle avec bonhomie de leur vie de tous les
+jours, prend des exemples auxquels nous ne songeons pas, mais qui sont
+bien intéressants, car ils témoignent qu’il voyait tout, entendait tout,
+que les travers des hommes et des femmes sont éternels, qu’hier ou
+aujourd’hui ceux-ci ont les mêmes grossièretés de façons, ceux-là les
+mêmes agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on se supporte mal les
+uns les autres, il nous plonge en pleine vie, nous jetant d’un mot au
+réfectoire parmi ses bonnes filles: «Car, voyez-vous, mes sœurs, si peu
+de chose suffit quelquefois à nous fâcher! L’aversion contre une sœur
+vient en l’entendant manger.»
+
+Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des propos pittoresques et
+charmants. Il met celles qui l’écoutent en garde contre le premier de
+ces péchés, parce que, dit-il, elles sont «filles d’amour» et que
+l’amour et l’envie sont comme le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une
+sœur, il demande: «Vous semble-t-il pas, ma fille, que ce soit un bon
+moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées?--Oui,
+mon Père.--Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise
+d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de
+neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire
+à Mlle Le Gras:--Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous
+me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà
+orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage? Oh! je suis
+trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on
+m’habille de la sorte. Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.»
+Il peint l’envieuse en connaisseur: «Si elle entend dire du bien d’une
+sœur contre laquelle elle a de la jalousie, cela la fait mourir et
+sécher sur pied, et elle dit: «Voire, voire, il n’y a pas tant de bien
+«que vous dites, vous ne la connaissez pas; ah! c’est une belle bigote!»
+Sur l’orgueil caché, il fait de bien adroites observations. Une des
+marques de ce vice, explique-t-il, «c’est quand on dit quelque chose à
+sa louange. On ne le dit pas ouvertement, mais ouvertement l’on se
+vante: «J’ai fait ceci ou cela.» Comme la fièvre se manifeste par la
+chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si
+aises de raconter ce que nous avons fait! Nous faisons venir cela de
+loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous
+loue.» Justement, ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs fois,
+l’entendant parler à ses sœurs, qu’il n’était pas ouvertement
+orgueilleux, mais que peut-être il se vantait, faisant venir cela de
+loin. Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante du 26 août
+1643, où une sœur s’était mise à genoux pour demander pardon à d’autres,
+il fit connaître négligemment qu’il venait de voir le roi Louis XIII
+prêt à mourir. Dans la conférence sur l’envie, il parle d’une assemblée
+de prélats pour l’élection d’un supérieur. «Deux de ces bons prélats,
+dit-il en passant, m’écrivirent, et je leur écrivis aussi.» Orgueil
+caché, M. Vincent, orgueil caché! Et cependant, à le mieux regarder,
+peut-être cet homme, tout rempli à la fois d’humilité et d’habileté,
+voulait-il, dans ces occasions, étonner un peu les pauvres femmes qu’il
+avait devant lui, parce qu’un chef doit soigner sa gloire. Il
+s’abaissait devant ces filles pour leur donner l’exemple de l’humilité,
+et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune n’ignorât sa puissance
+et qu’il était le maître. Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout
+de suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, entrevoir sa
+grandeur, que ses filles en seraient éblouies. Il les pétrissait ainsi
+violemment, tantôt les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se
+redressant d’un bond. Il faut toujours répéter que c’était un manieur
+d’âmes et un charmeur.
+
+Tout son enseignement tendait à faire de ces pauvres filles des saintes
+à son image, du moins à l’image que lui-même se faisait de la sainteté.
+Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient embrasées, purifiées,
+dignes de se pencher sur les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres,
+les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a rompu avec tout le
+reste. Se donner, corps et âme, à eux seuls: voilà la charité selon
+Vincent. «Oh! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour l’assistance
+desquels il faudrait vendre jusqu’aux calices de l’église!»
+
+Ainsi formées, les douces filles s’en allaient trottinant par les rues,
+la hotte au dos. Il s’agissait de porter beaucoup de choses à chaque
+malade et ce fut toujours la mode à Paris de mettre sur son dos les
+charges qu’ailleurs on fait pendre à son bras. Point de grandes
+cornettes alors, que la haute machine d’osier eût maltraitées; mais la
+même coiffe un peu moins vaste; c’était le début: les jolies ailes ne se
+sont ouvertes que plus tard. La robe était moins bleue, plus grise que
+celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point changé. C’était celle des
+bonnes femmes du temps.
+
+Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la Charité; c’est celle de
+M. Vincent; et je sais tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus
+belle fondation du grand saint, mais il faut se borner. Le succès des
+_Servantes des Pauvres_--c’est le nom qu’il avait choisi d’abord et qui
+répond le mieux à sa pensée sur elles--on peut mesurer ce qu’il fut dès
+ses débuts à la popularité dont elles jouissent encore au temps où nous
+vivons. Nous avons coutume aujourd’hui de voir par nos rues diverses
+sortes de religieuses; la charité publique a fait depuis trois siècles
+des progrès importants; nous portons cependant aux Filles de la Charité
+une admiration et une tendresse dont elles seraient fières si Vincent ne
+les avait emplies d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au temps de
+la minorité de Louis XIV, ces «chambrières» des pauvres donnaient aux
+passants un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire dans les
+maisons où on les voyait entrer était aussi une nouveauté. Alors on eut
+bientôt fait de chérir partout ces «filles d’amour» et l’œuvre connut
+tout de suite une immense prospérité. En 1636, le 17 mai, Mlle Le Gras
+avait quitté sa petite maison de la rue de Versailles pour une autre,
+plus vaste, située au village de la Chapelle près Saint-Denis. De là, en
+1642, elle vint dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, que
+devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. C’est là que
+s’épanouit le nouvel établissement, sous le regard ardent, sous la main
+ferme de ses trois fondateurs, qui moururent en la même année 1660,
+Antoine Portail le 14 février, Louise de Marillac le 15 mars et Vincent
+le 27 septembre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UN GRAND MINISTRE DES RÉGIONS LIBÉRÉES
+
+
+A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de Paul avait 62 ans. C’est
+l’âge où d’autres, fatigués, se mettent à la retraite: ils ont fini leur
+vie. Pour lui, qui va remplir de son nom la rude époque de la Fronde,
+les dix-sept années qu’il va durer encore seront les plus belles, les
+plus riches de sa carrière. Toutes ses œuvres sont fondées: il pourrait
+mourir. Il va recommencer de vivre, puissant tuteur que Dieu ne couchera
+sur le sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la tempête.
+
+Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de même vécu dix-huit ans
+sous le proconsulat du tout puissant Richelieu. Sa carrière politique,
+dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux côtés du ministre de
+Louis XIII qu’il l’a faite d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur
+valeur, et nous savons déjà que, de l’humble prêtre et du grand
+cardinal, celui qui, un jour, après une âpre conversation, ne trouva
+qu’à se gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît peu de choses
+certaines sur leurs rapports. Le fondateur de la Mission vit,
+semble-t-il, assez souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable.
+«Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, pour essayer de faire
+la révérence à Son Éminence. Si je le puis et que j’aie lieu et temps,
+je lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret.» A ce moment, Richelieu
+avait déjà des liens d’au moins deux ans avec le saint. Ils avaient
+passé ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte par lequel Vincent
+prenait l’engagement de donner des missions dans le duché de Richelieu,
+dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et d’envoyer sept prêtres
+d’abord, trois autres un peu plus tard, pour exercer à Richelieu les
+fonctions curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense en faisant
+donation du revenu des greffes de Loudun, environ 4.550 livres, et
+assurait le logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur mourut avant
+d’avoir pu réaliser sa générosité, faute de laquelle les missionnaires
+durent longtemps se contenter d’un revenu plus modeste, celui des coches
+de la même ville. L’avantage était qu’on pouvait user desdits coches
+aussi pour la commodité des déplacements des prêtres et des Filles de la
+Charité, mais avec prudence, Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait
+«divertir les coches de leurs voyages ordinaires sans faire crier le
+public.» En ce début de l’an 1638, Vincent vit non seulement Richelieu,
+mais toute la cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une mission à
+Saint-Germain en Laye. Voici comment il conte à l’un de ses disciples,
+Antoine Lucas, l’importante aventure: «La mission de Saint-Germain s’en
+va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet
+d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi
+qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne
+d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à
+cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort
+satisfait de tous les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il
+fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais
+grande difficulté d’envoyer en ce lieu-là, tandis que la cour y était;
+mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait
+ainsi, il fallut passer par-dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu
+le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont
+mises de la Charité, servent les pauvres en leur jour, et ont fait la
+quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine.» Il
+mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux billets qu’il écrivait.
+
+Richelieu suivit certainement de près l’apostolat du saint. La réforme
+des couvents était dans son programme; celle du clergé aussi. Il
+s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, Bérulle, Vincent, Olier,
+les aidant tous de ses avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques
+témoignages donnent à penser qu’il intervenait jusque dans les détails.
+«Monseigneur le cardinal, écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un
+jour de repos la semaine pendant la mission, par exemple le samedi, et
+m’a commandé de faire en sorte que cela se pratique partout.» Sa nièce,
+la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, toujours prompte à lui
+donner des ressources nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute
+les bons rapports entre les deux hommes, les deux grands hommes. Nous
+avons vu qu’en 1642, peu avant sa mort, le ministre avait donné mille
+livres pour la fondation d’un séminaire. Il en inscrivit 60.000 dans son
+testament au profit de la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui
+un protecteur puissant, avisé, peu commode, et malheureusement endetté.
+Car, l’heure venue de percevoir le legs, «il nous a fallu, dit Vincent,
+relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes de cette succession et
+de l’humeur de ceux à qui nous avions à faire.» Je cite cela pour faire
+entrevoir ce que durent être certains dessous de cette vie ardente et
+les luttes que put mener cet homme pour le succès matériel de ses
+œuvres.
+
+Un an après son ministre, Louis XIII s’en allait à son tour. Il avait
+quarante-deux ans, vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait et
+aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en 1619, aumônier général des
+galères, et quoiqu’il ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement
+parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit penser que le prêtre
+paré d’une aussi singulière dignité ne lui fut pas indifférent. Peu
+avant sa mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. D’autres prêtres,
+d’autres religieux, dont le P. Dinet, jésuite, son confesseur, se
+trouvaient aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission passa là
+d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, mais toujours avec sa
+bonhomie, sa tendresse habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le 15
+mai 1643: «Il plut hier à Dieu de disposer de notre bon roi, qui est le
+jour auquel il avait commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa
+Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nos Seigneurs de Lisieux
+et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur.
+Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus
+chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de
+l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en
+revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels
+Notre-Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu
+plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des
+moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de
+jugement en une personne en cet état. Avant-hier les médecins l’ayant vu
+assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le
+dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que
+les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire
+la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit, plein de
+celui de Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon Père et le
+remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait; et incontinent après,
+levant les yeux et les bras au ciel, il dit le _Te Deum laudamus_ et
+l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir m’attendrit tant à
+l’heure que je vous parle.»
+
+Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission qu’il voulait exciter à
+la piété en leur montrant l’éminence de leur vocation, il disait: «Le
+feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il
+revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fît, qu’il
+n’eût passé trois ans à la Mission.» Ils parlaient aussi d’autres
+choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un bouillon, que Sa Majesté
+n’avait pas envie d’avaler. Le roi disait: «M. Vincent, le médecin me
+presse de prendre de la nourriture... Que me conseillez-vous de faire?»
+Et Vincent répondait: «Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre
+de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire
+toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de
+vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils
+peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté,
+vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné.» Saint
+Simon a écrit sur cette mort une page délicieuse. «De son lit, nous
+dit-il, le roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et la
+regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et
+permis seulement et à regret celles dont il n’était pas possible de se
+dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui mènerait le chariot où
+son corps serait porté et désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à
+son convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, afin d’épargner
+la peine aux curés de venir au-devant et d’accompagner. Il disait, en
+montrant les tours de Saint-Denis: «Voilà où je serai bientôt et où je
+demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont
+mauvais.» J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il dit là, il
+semble que ce soit Vincent qui le lui ait soufflé. La grandeur de ce
+prêtre, c’est d’être resté toujours un fils de la terre. Aux minutes
+mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la plus mystique ferveur, ses
+pieds touchaient le sol familier et son regard, au long de la route,
+était attentif à tous les autres hommes soumis comme lui aux nécessités
+d’ici-bas. Louis, à l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité,
+s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les chemins cahoteux. Le
+saint qui veille à son côté lui a appris, à cette minute sacrée, à se
+mettre au rang de tous les hommes.
+
+Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche était pieuse. Elle
+avait, avant la mort du roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia
+dès lors à lui plus intimement et fonda un _Conseil de Conscience_ dont
+il fut membre. Avec Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller
+aussi bien. Au début, rapports excellents. On s’écrit. De part et
+d’autre on demande et l’on reçoit de menus services. Moins d’abandon
+qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand homme, tout aussi grand
+que le défunt, mais d’une souplesse effrayante. La force du premier le
+rassurait; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être sent-il qu’un jour
+il devra se dresser contre celui-là: il se tient en garde. Arrive la
+Fronde, M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des amis, n’a que
+des amis, dans les deux camps. Quel parti va-t-il prendre? Il se gardera
+de toute politique et ne servira qu’un maître, la paix. La guerre civile
+a éclaté en août 1648; des barricades ont surgi dans Paris; la reine, le
+petit roi, Mazarin, effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé se
+met à leur service et commence, avec une armée de 8.000 homme, le blocus
+de Paris. Alors Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie vont
+fondre sur le peuple: l’idée lui vient qu’il peut empêcher cela. Il sort
+secrètement de la ville, accompagné de son secrétaire, le frère
+Ducournau. Les voilà tous deux dans la nuit errant à cheval parmi les
+bandes de malandrins et de pillards qu’étaient les soldats de ce
+temps-là. Il arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le
+reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre son chemin. A
+Neuilly, la Seine faisait dans ce temps-là comme il lui arrive
+quelquefois de nos jours: elle passait par-dessus le pont. Le saint
+courut l’aventure et, tout mouillé et crotté, arriva de l’autre côté.
+«Je trémoussais de peur», nous dit le bon frère, son compagnon. On le
+croit sans peine. A Saint-Germain, le prêtre fut reçu par la reine, qui
+l’écouta, promit de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il
+concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de faire lui-même à
+l’Italien cette commission-là. Vincent fut alors introduit chez le
+ministre, lui fit connaître doucement, mais sans trembler, son
+sentiment, à quoi l’autre répliqua: «Voilà une semonce bien vive, et
+personne ne m’a encore osé tenir un tel langage.»
+
+Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait mille choses en tête,
+et bien de quoi se distraire d’un tel échec. Songez qu’on était en
+pleine bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et que la lettre de
+Vincent à Dehorgny sur la _Fréquente Communion_ est exactement de ce
+temps-là. Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs médisaient
+déjà de sa démarche. On l’y faisait passer pour partisan de la reine et
+du ministre, qu’il aurait secrètement mariés. «Cela est faux comme le
+diable!» disait-il plus tard à ceux qui l’interrogeaient là-dessus. On a
+de lui une lettre mélancolique à Portail, où il parle de son équipée.
+Elle est datée de Villepreux, 22 janvier 1649: «Je partis de Paris le
+14e de ce mois pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque
+petit service à Dieu; mais mes péchés m’en ont rendu indigne; et après
+trois ou quatre jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où je
+partirai après-demain pour aller visiter nos maisons. Il plaît à Dieu
+que je sois maintenant inutile à tout autre chose.»
+
+Il se trompait et fut encore utile à deux choses importantes. La reine,
+la paix de Rueil conclue, lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer
+à Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour obéir, la tournée de ses
+maisons. «Or, écrivait-il, je ne vois pas comment je puis faire la
+volonté de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours cru et enseigné
+que l’on doit obéir aux princes, même aux méchants, comme dit
+l’Écriture.» Il rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, sans doute
+avec Mazarin aussi, se donnant ainsi le moyen d’intervenir encore, si
+l’occasion s’en offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas raconter
+ici comment reprit la Fronde, et de quelles horreurs la France et Paris
+furent pendant trois ans le théâtre. Quand chacun fut dégoûté de se
+battre et que l’amnistie du 26 août 1652 eut ramené tout le monde à la
+sagesse, il fallut songer au retour à Paris du petit roi Louis XIV et de
+sa mère. On s’apprêtait à les acclamer, mais à condition que Mazarin ne
+fût pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple et qui voulait
+faire aussi son entrée parmi les fleurs et les cris d’allégresse.
+Vincent avertit la reine du danger, qui était grand. Sentant qu’il ne
+serait pas écouté et que personne n’oserait donner au ministre le
+conseil nécessaire, il prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre
+courageuse, dont voici quelques beaux passages. Elle est du 11 septembre
+1652. «Monseigneur, je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence;
+je la supplie de l’avoir agréable et que je lui dis que je vois
+maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était, et
+demander le roi et la reine à cor et à cri; que je ne vas en aucun lieu
+et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas
+jusques aux Dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui
+ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un
+régiment de dames les recevoir en triomphe...»
+
+La présidente des Dames de la Charité était alors la duchesse
+d’Aiguillon, nièce de Richelieu; plusieurs autres dames étaient, avec
+elle, du parti de la Fronde; Mazarin, qui le savait, pouvait faire grand
+cas de l’avis qu’on lui donnait aujourd’hui des nouvelles dispositions
+de ces femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien d’autres
+informations de cette qualité à glisser dans sa lettre, et son
+intervention n’était pas téméraire. Parlant un peu plus loin du duc
+d’Orléans et de Condé, il écrit que le premier «sera ravi de cette
+occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre, voyant Paris
+remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas
+douter; je le sais de bonne part.»
+
+Il continue ainsi: «Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre
+Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense,
+Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne
+comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté;
+elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir
+châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville,
+ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste...»
+
+On prêtait à Mazarin l’intention de faire la paix d’abord avec l’Espagne
+et les princes et de n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune
+roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. Paris, dit-il,
+tiendra alors la paix et ses bienfaits «de l’Espagne et de mesdits
+seigneurs, et non du roi.»
+
+Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir que le roi ne revînt pas à
+Paris et ne reçût pas son peuple en grâce sans la compagnie de Son
+Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son avis: «Je réponds,
+Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence
+soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi
+étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence
+quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant
+est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi
+et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale
+et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle
+regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la
+bonne sorte, comme j’ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la
+révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fera la paix... Il est
+fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde
+et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre
+Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce
+peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien
+ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette
+grâce de Votre Éminence.»
+
+_Il est à craindre que la haine des peuples ne se tourne en rage!_ Il va
+jusqu’au bout de sa pensée, ce M. Vincent, et ne se gêne point pour
+offenser les grands de la terre. Il termine en donnant à Mazarin
+l’assurance que le cardinal de Retz, frondeur en diable, n’est pour rien
+dans sa démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille politesses, et
+signe à son habitude: Vincent Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire:
+_indigne prêtre de la Mission_.
+
+Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV et la reine faisaient dans
+la capitale une entrée triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, dans
+la retraite, que vînt l’heure, annoncée par M. Vincent, où on le
+rappellerait à son tour. Cette heure vint le 5 février 1653. Il ne
+restait plus à l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de lui
+avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit en le révoquant
+sur-le-champ du conseil de conscience.
+
+L’autre service que Vincent devait rendre au roi et à la France, c’était
+de réparer les maux de la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le
+seul convenable: je vais raconter l’histoire d’un grand ministre des
+régions libérées. Car il n’y a pas beaucoup de différence entre ce qu’on
+voyait alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière guerre et après
+elle. On ose à peine révéler ce qu’on trouve dans les archives des
+provinces sur la façon dont se conduisaient les soldats de ce temps-là
+et sur les ruines qu’ils laissaient après eux. Il faudrait un volume
+pour inscrire tous ces témoignages avec leurs références. Ici, je dirai
+sommairement le principal de ce qu’on y apprend. Le lecteur curieux de
+remonter aux sources trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage
+d’Alphonse Feillet, _La Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de
+Paul_[7], et dans le _Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait
+pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des
+environs et des provinces de Picardie et de Champagne pendant les années
+1650, 1651, 1652, 1653 et 1654_[8].
+
+ [7] Paris, 1862, in-12.
+
+ [8] Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de
+ ces _Relations_ a été publié par A. Feillet dans la _Revue de Paris_
+ en 1856.
+
+Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du mal: les soldats, point
+payés, se nourrissaient comme ils pouvaient; c’étaient des gens de sac
+et de corde; et, lâchés dans les villages, ayant pris de quoi manger et
+boire, ils s’offraient le reste; puis, repus et excités, ils brisaient,
+incendiaient, profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils allaient
+parfois à la maraude par bandes de quinze cents hommes, officiers en
+tête; on battait le tambour; on traînait des canons; et la troupe
+faisait la moisson, emportait le blé, massacrait ceux qui n’étaient pas
+contents.
+
+Cela paraît effroyable. Mais voici un détail qui nous rappellera qu’on
+faisait de même il n’y a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, les
+armées en retraite sciaient au pied les arbres fruitiers, souillaient
+les puits, faisaient le désert derrière elles. Et dans quels lieux se
+passaient ces horreurs? Écoutez bien: à Guise, à Saint-Quentin, à Laon,
+à Verdun, à Mézières, à Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais
+rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A Guise, six cents
+malheureux sont réduits à grignoter les carcasses des chiens et des
+chevaux, reste de la curée des loups. A Mareuil, près de Soissons, deux
+enfants mangent les cadavres de leurs parents. Les gens de Saint-Quentin
+broutent l’herbe des champs. En Champagne, les hommes et les femmes, par
+troupeaux, fouillent la terre comme des pourceaux, cherchant de
+mauvaises racines; on mange ce qu’on trouve, des limaces, des vers, des
+charognes. J’hésite d’ailleurs à croire ceux qui prétendent qu’on
+déterrait les os des morts pour les sucer.
+
+Là-dessus surgit un autre fléau, que les troupes venues de l’est ont
+traîné à leur suite. Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des
+Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des Polonais après la guerre;
+alors c’était la guerre même qui les amenait, avec leurs maladies. Et
+nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, pour frapper ceux de
+l’arrière; dans ce temps-là, on faisait mieux: c’était la peste.
+
+Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, le fisc prend d’odieuses
+mesures, vend les troupeaux, les meubles, les vêtements de ceux qui ne
+peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille de ces récalcitrants
+en prison. Les agents du roi, mauvais créanciers, étaient aussi de
+piètres débiteurs: on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait dans
+l’été de 1652: «Ceux qui ont des rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont
+des terres n’ont point moissonné cette année, et l’on ne peut semer pour
+la prochaine.» Dans une lettre de la même époque à la reine Anne
+d’Autriche, il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il avait
+reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer du blé dans Paris. «Les
+gens de guerre, dit-il, ne laissent pas de venir à troupes enlever les
+blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l’ai vu,
+mais entre La Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart
+de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en
+approcher pour faire leur moisson.» C’était gai. Là-dessus d’ailleurs
+tous les témoignages concordent et voici celui de la Mère Angélique, de
+Port-Royal: «Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu’avec
+une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins.» La
+même écrivait une autre fois: «On essaye de renvoyer de Paris des
+paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu’ils serrent, les gens
+de guerre les viennent battre et dérober et mettent tout en fuite.»
+Famine, meurtres, incendies, peste, pillage des récoltes; et ce n’est
+pas tout. «Nous vous enverrions une sœur pour vous aider s’il nous était
+possible, écrit Vincent le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de
+Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté des chemins.» Il
+songeait aux loups qui, bien nourris, pullulaient, comme les rats dans
+les tranchées de la dernière guerre. Nous nous sommes beaucoup plaints,
+et c’était justice. Il faut tout de même convenir que nos pères ont été
+plus malheureux que nous. Dans un document de 1652 sur la misère des
+paysans[9], on lit ceci: «L’on en a vu... rampant sur des fumiers, comme
+des lézards, d’autres sur la paille, comme immobiles par l’exténuation
+de toutes les forces, et d’autres dans des cloaques et étables, comme
+personnes déjà confisquées et tellement insensibles par la longueur et
+l’excès des maux, qu’à peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu,
+comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables.» Et ce n’est pas
+encore tout. Des soldats éméchés sont déjà dangereux; la plupart de ceux
+qui venaient de l’est étaient, par surcroît, des fanatiques, qui
+profanaient les églises, pillaient les couvents. Dans une des
+_Relations_ où sont consignés les détails les plus sûrs sur tant
+d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, sur la Marne, ces lignes
+qui donnent le frisson: «Les prêtres de la Mission ont pris pour leur
+partage le quartier de delà et de deçà la Marne, lequel a toujours été
+exposé aux allées et venues des armées. Leurs travaux ont été tels que
+sept de cette Compagnie sent déjà tombés malades. L’on ne sait que trop
+quelle a été l’extrémité de l’affliction de ces quartiers, outre la
+profanation des églises, le vol des saints ciboires et du Saint des
+saints, les violements des femmes. L’inhumanité a été à un tel point que
+nous avons appris qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif
+dans un four ardent et qu’un mari et une femme furent tellement fouettés
+avec des épines qu’ils sont morts par ce supplice, qu’au village de
+Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de tous ses membres, eut le
+ventre ouvert, et ses entrailles lui furent mises entre les mains pour
+l’obliger à déclarer où étaient les ornements de l’église.» Et nous nous
+arrêterons là, s’il vous plaît.
+
+ [9] _État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres
+ aux environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652_, in-8 de
+ douze pages.
+
+Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la tête. Un homme surgit
+alors, un seul, qui décida de se mettre au travers du malheur: on
+l’appelait M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens du roi se
+trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, aussi bien, avaient fait une partie
+du mal et permis le reste. La reine, comme le dernier de ses sujets,
+était ruinée, ou presque, bonne seulement pour quelques aumônes. Faute
+d’argent, elle offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit qu’elle
+donna une fois aux Dames de la Charité un diamant de sept mille livres
+et une autre fois des pendants d’oreilles qui furent vendus dix-huit
+mille livres. Il s’agissait de bien autre chose, et non seulement de se
+procurer de grosses sommes, mais d’en user avec méthode. On ne peut pas
+chiffrer le budget dont disposa Vincent. On a parlé de douze millions de
+livres, qui feraient deux cent quarante millions de nos francs
+d’aujourd’hui. On n’en sait rien. Le fait est qu’il trouva des millions,
+ce qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était encore mieux.
+
+Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous allons apprendre du
+travail de géant qu’a fait Vincent pour rebâtir la France après la
+guerre étrangère et la guerre civile, on le sait depuis trois cents ans.
+Je parle des quelques-uns qui se soucient de l’histoire de leur pays:
+les autres sont gens frivoles qui ne prennent jamais le temps de
+s’informer de ce qui importe. Bref, connu ou non de la foule, le rôle de
+Vincent, restaurateur des provinces dévastées, était dûment enregistré
+dans nos annales. Tout à coup, voici vingt-cinq ans, surgit un livre
+extraordinaire, qui remit si bien en question tout ce qu’on croyait
+acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, le pauvre M. Vincent
+parut, du jour au lendemain, découronné. Ce livre, _La Cabale des
+dévots_[10] racontait une histoire vraie, l’histoire d’un événement
+considérable, mais mystérieux, et demeuré pendant près de trois cents
+ans dans un incroyable oubli.
+
+ [10] Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin,
+ 1902, in-8º de 448 p.
+
+Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux environs de 1630, un
+jeune seigneur qui avait nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa femme,
+Marie-Louise de Piney-Luxembourg, était exquise et tellement pieuse que,
+n’ayant point pris goût à l’état du mariage, elle réussit à mettre au
+cœur de son mari la même aversion et obtint de lui que, tout en pleurs,
+il la conduisît de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon.
+Lui, fort exalté par cette singulière et touchante aventure, se voua
+aussi à Dieu, mais dans le monde. Il en formait d’ailleurs le projet
+depuis trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. Il l’est
+maintenant et le voilà qui court à la rencontre des trois personnages
+dans son complot: un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. Philippe;
+un prêtre qui porte un beau nom et sera plus tard évêque de
+Saint-Paul-trois-Châteaux, Jacques Adhémar de Monteil de Grignan; enfin
+un officier de la maison de Louis XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à
+eux quatre, une société secrète, qui s’appellera la _Compagnie du
+Très-Saint-Sacrement de l’Autel_, ou, plus couramment, la _Compagnie du
+Saint-Sacrement_. Cette mystérieuse société, les libertins du temps
+l’eurent bientôt baptisée la _Cabale des dévôts_, et c’est elle, au dire
+de Raoul Allier, auteur du livre retentissant de 1902, c’est elle, et
+non M. Vincent, qui a remis debout la France après la Fronde.
+
+Voilà la question: il faut la vider tout de suite. La compagnie du
+Saint-Sacrement a été très puissante. Les plus hauts personnages du
+temps, clercs ou laïcs, en firent partie: des princes, des
+gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois; et des évêques, des
+prêtres, mais point de religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent
+pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et Vincent de Paul, de la
+Mission. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre dans la place avant
+la décision, prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, ne
+s’appartenant point entièrement, ne pourraient se plier toujours à la
+loi suprême de la compagnie: le secret. Une circulaire officielle de
+l’association définit ainsi, en 1660, son objet: «_Entreprendre tout le
+bien possible et éloigner tout le mal possible_, en tout temps, en tout
+lieu, à l’égard de toutes les personnes... La Compagnie n’a ni bornes ni
+mesures, ni restrictions que celles que la prudence et le discernement
+doivent donner dans les emplois. Elle travaille non seulement aux œuvres
+ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les
+affligés; mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des
+hérétiques et à la prorogation de la foi dans toutes les parties du
+monde; à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les
+blasphèmes; en un mot, à prévenir tous les maux et à y apporter tous les
+remèdes; à procurer tous les biens généraux et particuliers; à embrasser
+toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées; et à s’y
+appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l’étendue de la
+charité.» En somme c’est le programme de Vincent, avec une addition. Ils
+font œuvre apostolique, œuvre charitable, comme lui; mais œuvre de
+guerre aussi, et cet article-là devait tout gâter.
+
+Le procès de la puissante et redoutable compagnie tient en ces deux
+mots: _secret_ et _délation_. Elle a rendu de grands services et les
+intentions de ses membres étaient droites; mais se cacher, même pour
+faire le bien, ne vaut rien, parce qu’à prendre les façons des bandits,
+on se fait une âme proche de la leur; à comploter dans des cavernes, on
+se déshabitue de la lumière du soleil; d’agir sans se montrer fait
+perdre le sens de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. Ce
+comité secret, qui faisait tout le bien possible, mais aussi partait en
+guerre contre tout le mal possible, des émissaires zélés et forcément
+sournois, il faut le dire, lui apportaient toutes sortes de
+dénonciations; et ces messieurs n’avaient pas besoin qu’on les excitât,
+leur idée, fort simple, étant qu’on devait détruire le mal,
+particulièrement l’hérésie et le libertinage, par tous les moyens.
+L’inévitable arriva. En 1660, la compagnie fut brutalement dissoute par
+Mazarin, et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé mit en la tête de
+Molière l’idée de son _Tartufe_.
+
+Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de Paul? On ne trouve dans
+tous ses écrits qu’un mot, très incident, sur cette société. Elle était
+secrète: il n’en parlait point. Les documents qu’au XIXe siècle on a
+exhumés et sur lesquels Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il
+y a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports fréquents, mais
+point nécessairement qu’il en fît partie. Il faut croire cependant, sur
+la foi d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait accepté d’y entrer
+tout au début. S’il y joua par la suite un rôle actif, et lequel, il est
+probable qu’on n’en saura jamais rien.
+
+Tout cela posé, voici l’inquiétant débat: les historiens de Vincent ont
+fait à ce grand saint la réputation d’avoir accompli seul, dans les
+provinces dévastées, une œuvre de charité et de restauration
+prodigieuse; et les documents apportés récemment révèlent que le
+prodige, c’est la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu et réalisé,
+les prêtres de la Mission et leur supérieur n’ayant été que ses bons
+agents, parmi beaucoup d’autres.
+
+Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, celui de la compagnie et
+celui de Vincent, que, s’il est équitable de rendre hommage aux
+messieurs de la _cabale des dévôts_, qui ont vraiment fait, en une heure
+de détresse, la mobilisation méthodique de toutes les ressources de la
+charité à Paris et en Province, on peut leur porter ce témoignage sans
+toucher à la gloire de Vincent.
+
+Car il domine ces hommes de bonne volonté de toute la hauteur de sa
+sainteté. Les méthodes belliqueuses de la compagnie, on peut tenir pour
+certain qu’il les a réprouvées; mais comment douter qu’il ait été l’âme
+de leurs entreprises charitables? Ils auraient pu agir sans lui: nous
+savons le contraire. Nous savons que tantôt il a utilisé des ressources
+fournies par eux, tantôt accompli expressément une tâche qu’ils avaient
+dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons pas admettre qu’il ait occupé
+une autre place que la première. Si grandes que fussent son humilité, sa
+timidité, elles ne l’empêchaient point d’être un chef et de commander
+vigoureusement. Il était là dans son domaine. Ils se sont servis de lui,
+nous dit-on. Je réponds qu’il s’est servi d’eux. Il avait une assemblée
+de femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. L’assemblée d’hommes,
+quand elle travaillait contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait
+pas; mais, s’il s’agissait de charité, il est probable qu’on le voyait
+aux réunions et que, son tour venu, il prenait la parole; alors les mots
+ardents qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. De deux
+choses l’une: ou les initiations dont nous allons le louer venaient de
+lui, ce qui fut le cas très souvent, ou la compagnie les avait prises,
+mais sous son inspiration.
+
+Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, voici un fait. Il
+s’agit de savoir si c’est à Vincent ou à d’autres que revient l’honneur
+d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées par la guerre. Une
+ordonnance royale du 14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées
+qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies se réveillaient tout à
+coup quand arrivaient les prêtres de la Mission ou les Filles de la
+Charité, des provisions plein les bras. Vincent signala à la reine le
+danger que couraient ses prêtres et les servantes des pauvres, et voici
+l’ordonnance qui fut aussitôt rendue:
+
+ «De par le roi,
+
+ «Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des
+ villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à
+ la mendicité et à une entière misère, pour avoir été exposés aux
+ pillage et hostilités des ennemis et aux passages et logements de
+ toutes les armées; que plusieurs églises ont été pillées et
+ dépouillées de leurs ornements, et que, pour sustenter et nourrir les
+ pauvres et réparer les églises, plusieurs personnes de sa bonne ville
+ de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement
+ employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres
+ personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de
+ ruines et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre de ces pauvres
+ gens a été soulagé dans la nécessité et la maladie.» Les personnes de
+ la bonne ville de Paris qui ont fait de grandes et abondantes aumônes,
+ c’est la compagnie du Saint-Sacrement et ce sont les Dames de la
+ Charité; les autres personnes charitables envoyées sur les lieux, ce
+ sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance se poursuit ainsi:
+ «Les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits
+ missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé les ornements
+ d’église et les provisions de vivres, d’habits et d’autres choses qui
+ étaient destinées pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté de
+ la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une
+ œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au
+ soulagement des sujets de Sa Majesté.» Là-dessus, de l’avis de la
+ reine régente, il est fait défense aux gouverneurs et lieutenants
+ généraux des provinces et armées et à tous officiers de loger où
+ permettre que soient logés des gens de guerre dans les «villages
+ desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits
+ prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les
+ pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions
+ qu’ils y porteront, en sorte qu’ils soient en pleine et entière
+ liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur
+ semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre
+ aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec
+ eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et
+ sauvegarde spéciale, et enjoignant très expressément à tous les
+ baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers
+ qu’il appartiendra, de tenir la main à l’exécution et publication de
+ la présente, et de poursuivre les contrevenants, en sorte que la
+ punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté qu’aux copies de la
+ présente, dûment collationnées, foi soit ajoutée comme à l’original.»
+
+Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un brevet d’investiture. Le
+gouvernement du roi, impuissant à assurer lui-même le relèvement des
+pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, qui, là-bas, sur
+les frontières, opère des prodiges; il fait officiellement de lui son
+ministre de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, Vincent était
+une sorte de grand aumônier de France: il devient le dictateur des
+provinces dévastées.
+
+Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du Saint-Sacrement, je
+m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il
+suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit
+signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette
+œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de
+quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement
+prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée,
+toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le
+clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes
+ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même
+travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que
+les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix
+ans, M. Vincent.
+
+Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On
+n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se
+vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus
+tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires
+réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie
+des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le
+prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que
+depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en
+Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer
+au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que
+nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des
+peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la
+guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis
+pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades
+et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme
+assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout;
+nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les
+paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et,
+s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu
+pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au
+fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup
+tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui
+en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans
+défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là.
+
+Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin
+1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la
+ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit
+Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres,
+tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des
+maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au
+nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles
+étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du
+faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de
+la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur
+le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs
+parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru
+faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère,
+sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie
+céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont
+quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient
+tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils
+doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous
+participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la
+Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des
+pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le
+Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800
+réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces
+Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts
+malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs
+la même chose.»
+
+Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il
+faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît
+tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il
+a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de
+recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un
+journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les
+_Relations_ que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles
+de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on
+distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la
+Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au
+rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le
+récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles.
+
+Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz,
+Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par
+petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les
+endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et
+des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il
+faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En
+voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent
+pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord
+à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ
+vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras,
+et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou
+fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux,
+poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion
+pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre
+seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une
+cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à
+chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et
+toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes,
+même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la
+Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les
+pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par
+nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en
+rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des
+villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles,
+Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans
+ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des
+remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour
+de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à
+Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et
+bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.
+
+Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des
+morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs
+les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur
+chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires
+recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies
+_d’aereux_; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier
+l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le
+pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva
+devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les
+loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit
+brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même
+travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux
+d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux,
+tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on
+parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent,
+nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer
+sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et
+les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur
+tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après
+chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la
+soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent,
+dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses
+missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze
+jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de
+messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu,
+quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé
+qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard
+des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de
+l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze
+à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade
+et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice
+de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe,
+Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de
+vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui
+permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner.
+Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui
+seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640,
+écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de
+Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux
+chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins;
+mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents
+pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui
+pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les
+pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur
+pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air
+que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité,
+et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il
+prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait
+enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait
+le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux
+jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre
+continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours;
+il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand
+travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de
+Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne
+quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont
+souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne
+de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de
+chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un
+missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à
+M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent
+qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si
+Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la
+peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur
+paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
+renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse
+jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font
+cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités
+aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui
+périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende
+que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la
+temporelle.»
+
+Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur
+sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni
+les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour
+enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des
+missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour
+faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à
+rencontrer.»
+
+J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva
+point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés
+et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et
+à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du
+grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que
+couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs
+trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards
+du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé
+pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de
+jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on
+appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois
+voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes
+variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des
+bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce
+qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa
+compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de
+Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se
+décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route.
+La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du
+frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation,
+aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650,
+Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux
+mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de
+fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres.
+
+Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire
+que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense
+tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et
+une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu
+de chose.»
+
+Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était
+perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus
+que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour
+la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de
+ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui,
+plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce
+qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que
+l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le
+voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos
+esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils
+arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis
+et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté
+avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.
+
+La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à
+M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans
+la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de
+langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons
+vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises
+profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable;
+les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en
+fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans
+labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles;
+les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée
+aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par
+les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris,
+dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en
+sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des
+cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon
+quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont
+noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des
+cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont
+allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les
+malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants,
+qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes
+sortes d’incommodités et de misères.»
+
+Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps,
+par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui
+accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer
+et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient
+ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les
+avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien
+de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans
+l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà
+et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à
+ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu
+incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse
+entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à
+recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui
+voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que
+trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous
+un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur
+mère; et toute la province en a une obligation particulière aux
+personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la
+couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur
+vertu.»
+
+Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard
+sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations
+de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui
+ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà
+un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un
+chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer
+à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un
+saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop
+tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a
+consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son
+petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+C’EST ASSEZ...
+
+
+Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres
+gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où
+règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui.
+Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres
+sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la
+charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là
+nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés
+ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et
+nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont
+les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce
+ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le
+principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et
+l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous
+oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur
+âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la
+souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions
+qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme
+les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos
+fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons
+poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que
+c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on
+doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom:
+c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres
+attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une
+exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour
+les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa
+mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de
+charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de
+bonne volonté.
+
+Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de
+son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais
+qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je
+n’ai parlé ici, ni de cette puissante _Charité_ d’hommes, où il avait,
+autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au
+service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de
+notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux
+Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage;
+ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital
+Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants
+qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés,
+les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il
+a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le
+Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent
+de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France,
+d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26
+juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo
+Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait
+leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M.
+Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement,
+avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de
+certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille
+tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du
+saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé
+de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à
+vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère.
+
+Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de
+l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille
+de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour
+les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à
+voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner
+aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme.
+Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car
+elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent
+dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que
+les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en
+leur cœur une étincelle de ce grand feu.
+
+Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux, c’est qu’il s’y mêle
+un péché, le grand péché des hommes: l’égoïsme. Nous ne sommes jamais
+entièrement nets de ce travers. Derrière nos gestes les plus obligeants,
+les pauvres gens, qui voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent.
+Ils ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins, un masque
+charitable sur le nez, faire leurs affaires et recueillir, aux dépens
+des malheureux, de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité serait
+trop belle, et quiconque a un peu vécu n’y croit plus beaucoup. C’est
+dommage, car si les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter d’un
+cœur frais, elle ramènerait l’harmonie sur la terre et le bonheur.
+
+Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait vu tout petit la misère
+des hommes: il ne l’a secourue souverainement qu’après avoir purgé son
+âme du péché qui dessèche les nôtres. En se donnant à Dieu totalement,
+en se renonçant soi-même, jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien
+posséder, ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui nous enchaîne
+tous, s’est lavé de ce qui nous ternit; alors, se tournant vers les
+pauvres, il a pu leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans
+mélange.
+
+La charité de Vincent, c’est cela, pas autre chose. Un saint, c’est un
+être qui se donne, qui coupe sans pitié ses racines avec la terre et,
+tourné vers Dieu, se met si totalement à son service, qu’il n’est plus,
+dans les mains du Maître, qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de
+Paul a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin des pauvres
+villageois, des malades et de tous les miséreux. Il est allé vers eux,
+leur apportant non point son amour, mais celui de Dieu même, dont il n’a
+été que le serviteur--un serviteur, il est vrai, plein de tendresse et
+de génie.
+
+Il n’est pas certain, pas même probable, que Bérulle ait lui-même
+orienté Vincent vers cette voie splendide; il est sûr que, l’y trouvant
+engagé, il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer dans
+les régions sacrées où le fondateur de l’Oratoire a ainsi conduit son
+précieux disciple. La prudence et le respect nous commandent ici de
+regarder et de faire silence. Regardons bien, en retenant notre souffle.
+
+La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer Dieu, se livrer à lui,
+se brûler à son feu; la vertu suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire
+et suffisante, c’est donc la piété. Vincent a été un ange de piété. J’ai
+dit assez de mal d’Abelly pour devoir à ce digne évêque une petite
+compensation. Voici une page de lui, qui est d’une parfaite beauté. Il
+n’aurait pu l’écrire, si lui-même n’avait subi le charme et suivi les
+leçons de Bérulle et de Vincent. «Un des plus anciens de la Compagnie,
+écrit-il, a observé que la dévotion de M. Vincent était toute singulière
+en la célébration de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement
+lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont remarqué que,
+lorsqu’il rencontrait quelques paroles que Notre-Seigneur avait
+proférées, il les prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus
+affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux assistants qui
+l’écoutaient. On a diverses fois entendu des personnes, qui, ne le
+connaissant point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles comme
+par admiration: «Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe! Il
+faut que ce soit un saint homme.» D’autres ont dit qu’il leur semblait
+voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont encore observé que lorsqu’il
+lisait au saint Évangile quelques passages où Notre-Seigneur avait dit:
+_Amen, amen dico vobis_, c’est-à-dire: _En vérité, en vérité, je vous le
+dis_, il se rendait très attentif aux paroles qui suivaient, comme
+étonné de cette double affirmation que le Dieu même de vérité employait;
+et reconnaissant qu’il y avait du mystère, et que la chose était de
+grande importance, il témoignait par un ton de voix encore plus affectif
+et dévot la prompte soumission de son cœur. Il semblait sucer le sens
+des passages de l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et en
+tirant la moelle et la substance pour en sustenter et nourrir son âme;
+ce qui faisait qu’en toutes ses actions et paroles il paraissait tout
+rempli de l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait vers le peuple,
+c’était avec un visage fort modeste et serein; et par le geste qu’il
+faisait, ouvrant les mains et étendant ses bras, il donnait à connaître
+la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il avait que
+Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui étaient présents.»
+
+Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu: la piété n’est qu’une étape vers la
+sainteté.
+
+Il faut se donner tout entier au maître: voilà le difficile. Saint
+Vincent l’a fait tous les jours de sa vie, à toutes les minutes de
+chaque journée. Car il s’agit de renouveler l’oblation sans cesse;
+d’arracher tout le temps les racines, qui cherchent la terre et s’y
+complaisent. Les saints sont des sortes de géants. Beaucoup d’autres
+voient, dans de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où conduit
+la voie brûlante et par où l’on s’y engage. Ils y font quelques pas,
+tombent, recommencent, et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de
+l’intelligence, c’est une idée fixe: il ne faut penser qu’à elle; dans
+celui du sentiment, c’est une passion: il faut qu’on ait un brasier dans
+le cœur; dans celui de la volonté, elle requiert cette longue patience,
+qui laisse à ce point stupéfaits les hommes frivoles, qu’ils l’ont
+appelée du génie.
+
+Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de l’œuvre écrite ou parlée
+de Vincent où il ne transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de
+Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux, toutes celles dont il
+a dirigé les âmes; ses entretiens, ses conférences, ses notes, ses
+instructions, ses règlements: il a tout rempli de Dieu, de Dieu seul, du
+Dieu à qui tout son être appartenait. «La grâce de Notre-Seigneur soit
+avec vous pour jamais!» écrivait-il, comme Bérulle, à la première ligne
+de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment au hasard le recueil de sa
+correspondance, pour y trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa
+salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur, il écrit:
+«Béni soit Dieu des difficultés qu’il a agréable que vous rencontriez!
+Il faut bien, en cette occasion, honorer celles que son Fils a eues sur
+la terre. O Monsieur, qu’elles étaient bien plus grandes, puisque, pour
+l’aversion qu’on avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit
+l’entrée de toute province, et il lui en coûta la vie!» Il ne
+s’entretenait que de Dieu quand il parlait à autrui; et s’il était seul,
+il ne cessait de parler avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure
+d’oraison avant la messe; il poursuivait son action de grâces pendant
+une ou deux messes, que parfois il servait lui-même. Dans la journée, il
+trouvait, si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs fois auprès
+du tabernacle. Et s’il sortait de Saint-Lazare ou y rentrait, il ne
+manquait pas, comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison. Il
+recommandait à tous ceux qu’il dirigeait de faire fidèlement oraison:
+«Oh! disait-il, que l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle
+est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement! On la verra
+croître tous les jours de vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit
+profiter ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il les arrose; on
+verra cette âme s’avancer comme une belle aurore qui se lève le matin et
+va toujours croissant jusqu’au midi...» On pourrait, à l’entendre,
+imaginer qu’il avait des facilités particulières pour tendre ainsi
+constamment son être vers le Créateur. Que nenni! nous dirait-il. Il
+était homme comme chacun de nous, avec des tentations. Il se
+contraignait à faire constamment des retraites pour retremper et
+vivifier sa foi. Les saints sont des héros, et celui-là plus que
+d’autres, parce qu’il ne s’est point terré dans une caverne: il
+respirait comme nous tous l’odeur, mauvaise mais enivrante, du péché des
+hommes.
+
+De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations souveraines.
+Il n’est pas une de ses lettres à Louise de Marillac où il ne lui
+recommande la gaîté. Arrivées à un certain degré de perfection,
+c’est-à-dire de détachement, les âmes sont déliées de toutes nos
+affections habituelles, mais aussi de nos soucis... La sérénité,
+l’ingénuité, habitent alors en elles, et c’est sans doute infiniment
+reposant. A l’école de Vincent, elles connaissaient une autre
+délectation, encore bien plus haute: il les vouait à la charité; ces
+cœurs libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se tourner vers
+le prochain. Lui-même leur donnait l’exemple. Il avait offert à Dieu
+tout son être, tous ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses
+passions, et son âme entière avec son corps. Alors les malades et les
+pauvres, quand il se penchait sur eux, sentaient qu’en celui-là au
+moins, qui n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner dans
+leur misère.
+
+Tout cela s’accordait avec la pleine possession de magnifiques facultés,
+dont il a joué avec une maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut
+dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis le sort le gâtait. Nous
+avons dit et montré qu’il attendait, avant de s’engager dans une
+entreprise, le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser qu’il n’y
+avait point de mérite, étant de ces hommes heureux qui ne courent pas
+après la fortune, accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin à
+point nommé.
+
+Un personnage aussi heureux fait envie; mais il pourrait scandaliser.
+C’était un homme de Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et d’homme
+d’affaires. Et beaucoup de saints sont moins compliqués, qui ont tout
+laissé pour Dieu seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié d’un
+bras solide la pâte humaine: ce n’est pas un péché. En même temps il
+priait, et moins facilement que d’autres dans leurs cellules. Il priait
+pourtant comme un ange; et la seule question que pourraient poser des
+méchants devant cet homme habile agenouillé serait celle de sa
+sincérité. La seule, car on voit des dévots brasser des affaires
+douteuses et se croire, de bonne foi, dans la familiarité de Dieu; mais
+ils ont l’intelligence petite: il y a des sincérités imbéciles. Avec son
+regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se méprendre sur ses titres
+à l’amitié du Seigneur: du moment qu’il priait comme nous savons qu’il
+faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait encore une impiété
+que de dire: il a été un saint, quoiqu’il eût du génie; car de son génie
+il s’est servi comme d’un robuste instrument pour des fins toujours
+pures.
+
+ * * * * *
+
+Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté jusqu’à quatre-vingts ans?
+Mais parce qu’il était grand, solide, avec une hygiène excellente,
+l’hygiène des saints. On a tort de croire que les saints sont des gens
+excessifs; ce sont des gens parfaits, ce qui n’est pas du tout la même
+chose. Ils font de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement
+des sortes d’athlètes, qui se portent bien et vivent longtemps,
+supportant sans dommage des traitements durs, qui nous jetteraient à
+terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement entraîné aux plus sévères
+disciplines, on est stupéfait de ce que celui-là pouvait encore
+demander, dans ses dernières années, à sa vieille machine. Debout à
+quatre heures chaque matin, il ne se couchait que son travail terminé.
+Il haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres, tous les jours, et
+souvent plusieurs fois, se donnant totalement dans ses moindres
+discours. Il courait partout, allant, venant, voyant tout le monde,
+luttant, peinant. Il est constamment question, dans ses lettres, d’une
+certaine fièvre qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa
+fiévrotte: il n’y prenait pas garde. Il dut, comme tous ceux de son
+temps, subir quantité de purgations et de saignées, et fit à Forges
+plusieurs saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter. Il
+buvait du vin, mais, comme il disait, «bien trempé d’eau». On raconte
+que les médecins lui avaient prescrit de priser. Au procès de
+canonisation, l’avocat du diable aurait fait valoir que c’était là une
+petite passion et que les saints n’en ont aucune; l’affaire eût mal
+tourné si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance médicale
+qu’heureusement elle avait mise en son dossier. Gardez vos ordonnances!
+ajoute-t-on; et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent n’a jamais
+prisé; les médecins ne le lui ont jamais commandé; et les plaideurs, à
+son procès en cour de Rome, se sont occupés de tout autre chose que de
+tabac. Toutes ces petites légendes sont bien jolies. Elles ont
+malheureusement la vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs
+toutes sortes d’indispositions et d’accidents: fluxions aux yeux, jambes
+enflées, insomnies; un coup de pied de cheval en 1631; une chute de
+cheval deux ans plus tard; et bien pis en 1649: il fut cette fois pris
+sous sa monture, qui avait chu dans la rivière, près de Durtal. Un de
+ses prêtres, qui était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il
+enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher dans une petite
+chaumière. Car il a beaucoup cheminé à dos de cheval, notre grand saint.
+C’était un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses missionnaires.
+Il fallait bien, pour lui, qu’il allât vite. Le jeune Despreaux, rôdant
+par les rues, l’a bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour
+et c’est de ce grand bonhomme de prêtre, parmi d’autres, qu’il a
+peut-être parlé dans ses _Embarras de Paris_. A la fin, Vincent roulait
+carrosse. C’était quelquefois celui de la duchesse d’Aiguillon, plus
+souvent une voiture assez boiteuse, qui, un jour, se cassa en deux. «Je
+vous écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de la chute d’un
+carrosse, la tête la première, de laquelle, par la grâce de Dieu, je me
+porte mieux». C’était au commencement de 1658. Il dut garder la chambre
+quinze jours.
+
+Les deux années qui suivirent, les dernières de sa vie, furent peut-être
+les plus fécondes de sa carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis
+bien des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de se prêter aux
+génuflexions de la messe. On dut le contraindre à la fin à demeurer
+assis pour lire son bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait. Sa
+lucidité, son activité restaient entières; et ses plus belles
+conférences, ses plus éloquents entretiens, sont de 1659. Lors d’une
+première alerte, le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au père
+de Gondi, l’ancien général des galères, lui faisant ses adieux et lui
+demandant pardon. Il faisait le même jour, ce qui étonne davantage, une
+démarche semblable auprès du peu intéressant cardinal de Retz. Toute
+l’année 1660, il est accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre,
+perdant M. Portail, puis Louise de Marillac.
+
+«Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres, M. Vincent s’étant fait
+lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, se fit porter à la
+messe, où son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le rapportant,
+le médecin le jugea en danger. On lui donna quelque purgation douce, et
+l’après-midi le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures et demie M.
+Dehorgny lui administra l’extrême-onction, présents MM. de Beaumont,
+Bajoue, Maillard, Gicquel et autres.»
+
+Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil, entouré de beaucoup
+de monde. Ces prêtres, ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un peu.
+L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel, a noté tous les mots, tous
+les gestes, de ces heures douloureuses.
+
+Comme ses missionnaires lui demandaient sa bénédiction, il répondit: «Ce
+n’est pas moi»... Et, nous explique le narrateur, «voulant parler et
+dire qu’il était indigne, l’assoupissement le reprend, et il demeure en
+cet état, assis, la tête appuyée sur une serviette, soutenue par un de
+nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute la nuit, parce que la
+tête lui tombait sur le devant pendant l’assoupissement...
+
+«De quart en quart d’heure, et quelquefois de _Miserere_ en _Miserere_,
+M. Gicquel ou M. Berthe lui disent: _Mater gratiæ, mater misericordiæ._
+Il le répète...
+
+«Vers les onze heures, une sueur le met tout en eau; et incontinent
+après son pouls se retire; et cette sueur change et devient froide. L’on
+fait les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie: «Jésus»; et il
+répète: «Jésus». _Deus in adjutorium_, etc., et il répète tout bas:
+_Deus in adjutorium_.
+
+«On lui présente quelque jus d’orange, et il serre les dents.
+
+«Monsieur Dehorgny lui dit: _Propitius esto_; et il répète: _Propitius
+esto_.
+
+«A une heure et demie, une seconde fois on lui demande la bénédiction
+pour sa famille, et il répond: «Dieu la bénisse»...
+
+«Monsieur Dehorgny lui demande pour les conférences et messieurs les
+ecclésiastiques qui y assistent; et il répond: «Oui».
+
+--Pour les dames de la charité.
+
+--Oui.
+
+--Pour les enfants trouvés.
+
+--Oui.
+
+--Pour les pauvres du nom de Jésus.
+
+--Oui.
+
+--Pour tous les bienfaiteurs et amis.
+
+--Oui.
+
+«A deux heures, une deuxième sueur; il paraît vermeil et tout lumineux,
+et puis devient blanc comme la neige.
+
+«Monsieur Gicquel lui dit trop souvent: _Deus in adjutorium_; et se
+réveillant, il dit: «C’est assez!»
+
+ * * * * *
+
+Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont pas su vous laisser mourir
+en paix. Il a fallu que, même à cette minute sacrée, vous fissiez acte
+d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi, qui vous étiez.
+Vous les avez rappelés d’un mot à la sagesse, et vous avez pu vous
+reposer doucement en Dieu, tandis que, penauds et attendris, ils
+priaient et pleuraient tout bas.
+
+Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes sur la terre à demander
+pardon à Dieu pour cette impatience. Elle était dans votre caractère, et
+c’est pour cela que nous vous aimons tant. Vous avez été un grand saint,
+mais aussi un homme gonflé de passions comme nous.
+
+Nous vous prions de tout notre cœur au ciel, où vous jouissez de la paix
+des élus, mais il faut nous permettre de vous regarder aussi avec une
+grande piété humaine dans cette petite chambre de Saint-Lazare, où vous
+avez souffert votre nuit d’agonie et où l’on nous dit que vous avez
+rendu l’âme un peu avant cinq heures, «dans votre chaise, tout habillé,
+proche le feu».
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ I.--Débuts incertains 5
+ II.--La charnière 39
+ III.--La fortune complice 57
+ IV.--De l’utilité d’être éloquent 81
+ V.--Les barbichets 123
+ VI.--Les servantes des pauvres 225
+ VII.--Un grand ministre des régions libérées 290
+ VIII.--C’est assez... 332
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
+ 4 NOVEMBRE 1927 PAR
+ L’IMPRIMERIE FLOCH,
+ A MAYENNE (FRANCE).
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***
diff --git a/79016-h/79016-h.htm b/79016-h/79016-h.htm
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+ <title>La vraie vie de saint Vincent de Paul | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ANTOINE REDIER</p>
+
+<h1><span class="small i">La vraie vie de</span><br>
+<span class="xlarge">S</span>AINT <span class="xlarge">V</span>INCENT<br>
+DE PAUL</h1>
+
+
+<p class="c">PARIS<br>
+<span class="large">BERNARD GRASSET, ÉDITEUR</span><br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span>, <span class="xsmall">PARIS</span>, 6<sup>e</sup><br>
+<span class="small">1927</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE PAYOT</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Méditations dans la tranchée</span>, 1916 (17<sup>e</sup> mille).<br>
+<span class="small i">Ouvrage couronné par l’Académie française</span></li>
+<li><span class="sc">Pierrette</span>, roman, 1917 (17<sup>e</sup> mille).</li>
+<li><span class="sc">Le Mariage de Lison</span>, roman, 1918.</li>
+<li><span class="sc">Le Capitaine</span>, 1919.</li>
+<li><span class="sc">Léone</span>, roman, 1921.</li>
+</ul>
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE DUNOD<br>
+(ÉDITIONS DE LA VRAIE FRANCE)</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">La Guerre des Femmes</span>, 1923, (55<sup>e</sup> mille).
+<span class="i small">Ouvrage couronné par l’Académie française</span></li>
+</ul>
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN</p>
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Comme disait M. de Tocqueville</span>, 1925.</li>
+</ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> : <span class="xsmall">HUIT EXEMPLAIRES
+SUR PAPIER MONTVAL DES PAPETERIES
+CANSON ET MONTGOLFIER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+MONTVAL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 5 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">III</span> ; <span class="xsmall">DIX-NEUF
+EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES</span>,
+<span class="xsmall">NUMÉROTÉS ANNAM</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">IV</span> ; <span class="xsmall">QUARANTE-SIX
+EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
+D’ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 40 <span class="xsmall">ET I</span>
+à <span class="xsmall">VI</span> ; <span class="xsmall">ET QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES
+SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+VÉLIN PUR FIL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 75 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">XV</span>.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.<br>
+<span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset,</span> 1927.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<figure><img src="images/illu.jpg" alt="">
+<figcaption>Portrait authentique de <span class="xsmall">SAINT VINCENT DE PAUL</span><br>
+appartenant à la maison-mère des Prêtres de la Mission.</figcaption>
+</figure>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">LA VRAIE VIE DE SAINT VINCENT DE PAUL</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="xsmall">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+DÉBUTS INCERTAINS</h2>
+
+
+<p>Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans
+plus tard que n’ont dit la plupart de ses biographes.
+L’erreur est assez grave et c’est en tout cas
+se tromper un peu vite que de le faire au premier
+mot qu’on écrit sur un homme. Comment croire
+tout le reste, qui fut extraordinaire, quand, sur
+un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est
+étourdiment égaré pendant deux siècles et demi ?
+Tous n’ont pas été des étourdis. Avant ceux qui
+ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une
+application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur,
+celui qui a sciemment inscrit une date
+fausse à la première ligne de la première relation
+de la vie du saint homme qui venait de mourir.
+C’est que Vincent de Paul, contrairement aux
+prescriptions, alors toutes récentes, du concile de
+Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop
+tôt, à l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute
+qu’il importait de ne pas laisser paraître. La date
+de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été
+enregistrée dans des pièces d’une indiscutable
+authenticité, on n’y pouvait toucher. On changea
+tranquillement celle de la naissance. Pour
+que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis,
+24 ans, on calcula qu’il fallait placer en 1576 sa
+venue sur la terre. On grava cette date sur le
+cercueil. On la coucha ensuite dans un livre.
+Et voilà comment on écrit l’histoire.</p>
+
+<p>On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles
+édifiantes : « La vérité étant comme l’âme de
+l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom
+d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait
+à plaisir, vous pouvez vous assurer qu’elle a été
+très fidèlement et très exactement observée en
+celle-ci. » Il se peut que Louis Abelly, évêque de
+Rodez, qui a signé l’ouvrage, ait dit sincèrement
+qu’il couvrait de son nom une œuvre véridique,
+son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux
+des documents préparés et fournis par un autre.
+Cet autre était le frère Ducournau, secrétaire de
+M. Vincent, son plus notable confident, l’homme
+du monde le mieux placé pour connaître la vérité,
+par conséquent pour la publier ou la cacher, en
+tout cas l’accommoder selon les ordres de son
+supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras,
+promu le jour même de la mort du saint, qui
+porte la responsabilité du mensonge, hâtive et
+pieuse tricherie, mais tricherie quand même.</p>
+
+<p>Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé
+Abelly. Nous n’avons que lui, et c’est de lui que
+je vais être obligé de me servir, moi comme les
+autres. Mais il y a la manière. On peut encore
+renchérir sur ce pieux ouvrage et c’est ce qu’ont
+fait la plupart des hagiographes dans les deux
+derniers siècles, même ceux qui ont borné leur
+tâche à le rééditer : ils en ont embelli les beaux
+passages et, tantôt coupant, tantôt ajoutant, ils
+ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que
+sans aucun doute Abelly n’eût pas signés.
+D’autres ont donné leurs soins à suivre la version
+première du livre, faisant état en outre des pièces
+nombreuses produites au procès de canonisation :
+ceux-là furent honnêtes, mais il n’est plus possible
+aujourd’hui de leur faire entièrement crédit.
+Car nous avons depuis peu, pour contrôler
+Abelly et vérifier la sincérité des témoignages
+apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors
+nous manquaient : ce sont celles que M. Coste,
+prêtre de la Mission, vient de publier, entre 1921
+et 1925, en quatorze forts volumes, contenant la
+correspondance de M. Vincent, ses entretiens
+et divers autres documents authentiques touchant
+la vie du saint personnage : œuvre remarquable,
+où apparaissaient à chaque page, à chaque
+ligne, à chaque mot, un implacable souci de la
+vérité et le sens critique le plus ombrageux, le
+plus sincère, vraiment le plus sagace<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Travaillant
+l’un des premiers sur ces riches documents, disposant
+aussi de ceux que M. Coste continue de
+découvrir à travers le monde et de classer aux
+archives des prêtres de la Mission, et qu’avec
+une bonne grâce dont je veux ici le remercier
+publiquement, il a bien voulu mettre sous mes
+yeux, j’ai conscience de la responsabilité que
+j’assume en tentant d’écrire une histoire vraie
+du bon M. Vincent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents</i>, Édition
+publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission. Paris, Gabalda. Quatorze
+volumes in-4<sup>o</sup>. 1921-1925. Tous les textes qu’on trouvera dans les pages
+qui vont suivre ont été tirés de cet ouvrage. C’est de lui et de divers articles
+et opuscules publiés sur la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste
+que je me suis surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources
+qui sont suspectes.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Pas si bon que cela, disons-le tout de suite.
+Car dès les premières lignes d’un livre comme
+celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à la
+fois avec les légendes et avec les formules, les
+premières parce qu’elles ont toujours été des
+menteuses, les secondes parce qu’elles le sont
+devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux
+qui ont connu Vincent de Paul donnaient à ce
+mot un certain sens, déterminé par sa place et
+son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces.
+On tendrait aujourd’hui, sur la foi d’une molle
+épithète, à se représenter un bonhomme prompt
+à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait
+pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par
+inclination. Il professait que c’était là s’aimer à
+la façon des bêtes. « C’est, disait-il, un amour
+de cheval et d’âne. » Ce prêtre charitable fut
+l’un des hommes les plus rudes, les plus puissants
+qui soient jamais sortis des mains du Créateur :
+sensibilité bouillonnante, c’est entendu ;
+mais intelligence ordonnatrice et volonté de fer ;
+au total, merveilleuse machine à juger, prévoir
+et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après
+jour, avec une fécondité stupéfiante, des commandements
+précis, sages et sans réplique. Il est
+d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un
+saint, de trouver un homme. Nous honorerions
+davantage ceux que l’Église a placés sur les autels,
+si nous savions mieux que pour cultiver certaines
+vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à
+l’héroïsme et demeurer fidèle à la grâce de Dieu
+sans défaillir, il est assez important de disposer
+d’abord d’un lot puissant de facultés humaines.</p>
+
+<p>Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule
+vérité et de choisir pour l’exprimer des mots que
+l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent entendre
+exactement.</p>
+
+<p>Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance
+de Vincent de Paul tient en très peu de lignes.</p>
+
+<p>Il naquit à Pouy — les Gascons prononcent
+Pouille — près de Dax, au mois d’avril, aucun
+document religieux ni civil ne nous a jamais dit
+en quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de
+son intelligence précise et de sa belle mémoire
+commande de croire le saint sur parole quand
+lui-même nous invite à calculer que ce fut en
+1581. Il a écrit son âge à douze reprises dans des
+lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois il
+n’a donné une indication qui contredît les autres.
+Il savait compter. A supposer qu’il eût oublié la
+date vraie de sa naissance, il n’ignorait pas celle,
+si importante et qui se trouvait la plus facile du
+monde à retenir, de son ordination : l’an 1600.
+Quand il se disait, en 1660, vieux de 79 ans, il
+ajoutait certainement <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, car cela, il le savait
+et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses
+oraisons : « Et j’ai soixante ans de sacerdoce. »
+Il était capable de faire une soustraction. En
+ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés
+à Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le
+grand jour où on l’avait fait prêtre. Or il est une
+autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce grand
+jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été
+scandalisé, en se donnant 79 ans en 1660, de
+découvrir, car il est impossible qu’il ne l’ait pas
+aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût
+été scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né,
+cela résulte de ses écrits, entre le 17 et le 27 avril.
+Abelly, qui connaissait le quantième exact, nous
+dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576,
+tombait le 24. Il est probable qu’il naquit le
+24 avril, et certain que ce fut en 1581.</p>
+
+<p>Ses parents étaient de très petits paysans
+gascons, ayant quelque bien, mais misérables
+quand même. Les villageois de l’ancienne France,
+que La Bruyère nous a montrés dans leurs
+tanières, vivant de racines et d’herbes, étaient
+souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient.
+Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons
+bien qu’ils ne sont pas plus propres, ni mieux
+logés. « Au pays dont je suis, disait Vincent de
+Paul, on est nourri d’une petite graine appelée
+millet, que l’on met cuire dans un pot ; à l’heure
+du repas, elle est versée dans un vaisseau, et
+ceux de la maison viennent autour, prendre leur
+réfection, et après ils vont à l’ouvrage. » Le père
+de Vincent de Paul, boiteux — c’est tout ce qu’on
+sait de lui — n’était pas d’origine noble, quoique
+son nom donne à penser. Les autres paysans de
+son village portaient tous, comme lui, la particule,
+parce que l’usage était à l’origine de les désigner
+par le lieu de leur naissance ou de leur habitation.
+On trouve encore aujourd’hui à Pouy une maison
+et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une famille
+qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette
+maison devint la famille de Paul. Vincent a
+toujours signé Depaul en un seul mot. Nous
+écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi
+qu’est universellement connu le saint et qu’il
+serait téméraire et vain de revenir là-dessus. Sa
+mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus
+noble que son mari, « elle n’a, nous dit son fils,
+jamais eu de servante, ayant été servante elle-même. »
+Ces bonnes gens eurent six enfants,
+quatre garçons, Jean, Bernard, Gayon et Vincent,
+et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une et
+l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères
+et sœurs vinrent au monde. Abelly assure que
+Vincent arriva le troisième.</p>
+
+<p>Le village de Pouy, où vivait cette famille, on
+ne trouve plus son nom sur la carte de France ni
+dans l’annuaire des communes. Il y figure depuis
+1828 sous celui de <i>Saint-Vincent-de-Paul</i>, et la
+petite station de chemin de fer qui la dessert et qui
+est la dernière avant Dax quand on vient de Bordeaux
+s’appelle <i>Berceau-de-Saint-Vincent de Paul</i>.</p>
+
+<p>C’est là que l’enfant garda les brebis, les
+vaches et les pourceaux de son père. Tout ce
+qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde
+et misérable est joli, mais incertain. Ce sont des
+anecdotes, pour témoigner de la charité et de
+la piété précoces du petit porcher. On sait par
+lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa
+vie et jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien
+« un pauvre porcher de naissance ». Tout le reste
+est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on, de
+prier sous un chêne auprès de la maison de ses
+parents. Il est touchant que le chêne, trapu,
+rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui des
+pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui
+un jour s’amusa et peut-être pria sous ses branches.
+Mais rien ne nous permet de dire que la
+piété du petit fût si remarquable : nous ne savons
+pas. On assure qu’il donna un jour tout son
+avoir, trente sous, à un pauvre homme : c’est
+possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent
+de Paul sur ce qu’il a fait, non sur les propos
+édifiants de ses dévots. Les petites broderies
+qu’on y met font pis que de défigurer un peu
+l’histoire ; il arrive qu’elles la faussent.</p>
+
+<p>Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que
+nous savons, c’est qu’un bâton dans la main, il
+errait à travers de pauvres herbages, les plus
+pauvres à peu près du pays de France. Cette
+région au nord d’Acqs, comme on disait autrefois,
+de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors
+très misérable. Il fallait que les brebis fissent
+beaucoup de chemin pour arracher du sol ingrat
+leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans
+l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier
+pour deux sortes d’âmes, les très faibles et les
+puissantes. On nous raconte sans preuves que le
+jeune Vincent était un petit innocent. Je pense
+que c’était plutôt un petit prodige, et que, dans
+la solitude propice, son cerveau travaillait. Celui
+qui devait être un incomparable homme d’action,
+eut, à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il
+ne devait plus retrouver. Il n’en usa point, si
+petit, pour faire oraison, mais sans doute pour
+exercer par la méditation son intelligence et
+nourrir de projets son estomac d’ambitieux.
+Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut
+faire quand, ayant assez erré dans les champs
+et les pistes boueuses, il aperçut un chemin pour
+passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le
+vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille
+et nous embrouille à plaisir dans l’emploi des
+années de jeunesse de son héros, et l’on ne peut,
+derrière un tel guide, que marcher un peu à
+l’aventure. Mais il paraît certain qu’à quinze ans
+Vincent avait passé au moins quatre années à
+Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la
+maison de M. de Comet, avocat en cette ville
+et juge du village de Pouy. Sans doute ce Comet
+avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le
+lui confier. Si le petit fut un temps pensionnaire
+au collège et précepteur ensuite, comme le veut
+Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait
+deux fils, ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur
+et suivait les cours aux Cordeliers, on n’en
+saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un
+gaillard déjà fort éloigné de son premier état de
+porcher. « Étant petit garçon, a-t-il dit un jour,
+comme mon père me menait avec lui dans la
+ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître
+pour mon père, parce qu’il était mal habillé
+et un peu boiteux. » Et l’un de ses historiens,
+renchérissant, assure qu’il tint un jour à M<sup>me</sup> de
+Lamoignon ce propos : « Je me souviens qu’au
+collège où j’étudiais, on vint me dire que mon
+père, qui était un pauvre paysan, me demandait.
+Je refusai de lui aller parler, en quoi je fis un
+grand péché. » Il devait, avant d’accéder à la
+sainteté, en commettre plusieurs autres, encore
+plus grands. En 1596, à quinze ans, il vient de
+recevoir dans des conditions, circonstances et
+dispositions sans doute édifiantes, mais nous
+n’en savons rien, la tonsure et les quatre ordres
+mineurs. On connaît le fait matériel seulement.
+Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à l’Université
+ses études théologiques. Comment subvient-il
+à ses besoins dans cette ville ? On n’a pas
+de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de cette
+année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui
+les petits abbés en vacances, d’un
+préceptorat dans une famille. Il le trouve au
+château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues
+de Toulouse. Le seigneur du lieu fut sans doute
+satisfait des services du jeune clerc, car il décida,
+à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse,
+où M. Depaul vivrait avec eux et veillerait, dans
+ses heures de loisir, sur leur travail. Au cours de
+ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre,
+Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour
+recevoir le sous-diaconat. Il avait 17 ans. Trois
+mois après, le 19 décembre, il se rendait, toujours
+courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque,
+Mgr Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites,
+d’autres enfants s’étant joints à ceux du
+châtelain de Buzet pour travailler sous la surveillance
+du trépidant précepteur, celui-ci monta
+une sorte d’institution ou pension de famille,
+dont nous dirions qu’elle fut prospère si nous ne
+tenions de la plume du saint lui-même, que, du
+temps qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté.
+Mais il continue de se hâter. Quoiqu’il y ait un
+archevêque à Toulouse, où il habite, et un évêque
+à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre
+1600, profitant une fois de plus des vacances,
+recevoir la prêtrise à 19 ans, des mains d’un
+prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle,
+évêque de Périgueux, qui l’ordonne dans
+la chapelle privée de son château de Saint-julien.</p>
+
+<p>En 1658, deux ans avant la mort de saint
+Vincent, ses familiers ignoraient encore qu’il fût
+entré de cette façon un peu expéditive au service
+de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois
+d’août de cette année-là, une longue lettre à Jean
+de Saint-Martin, chanoine de Dax, lui demandant
+expressément en quel temps cet homme de
+Dieu « vint à Paris, pourquoi, en quelle année et
+en quel lieu il a été fait prêtre ». Le bon frère
+ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où
+son supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660,
+il trouvait dans le bureau du mort, parmi ses
+papiers secrets, toutes les pièces établissant la
+date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il,
+cet humble frère, savaient-ils, tous les
+autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient ? Il n’est
+pas possible d’en douter. Ils découvraient alors
+une faute dans la vie de leur père. Sans doute
+pensèrent-ils un moment que le saint homme
+avait pu se tromper sur la date de sa naissance.
+Il restait alors qu’on l’avait fait sous-diacre, puis
+diacre, à trois mois de distance, autre faute certaine,
+et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord
+était difficile à concilier avec ce qu’on
+savait par ailleurs de la vie d’un tel homme. On
+décida que, du moins, on éviterait le plus gros
+scandale ; et, en l’absence de toute pièce officielle
+sur la naissance, on fixa celle-ci, comme
+nous avons vu, au mardi de Pâques 1576.</p>
+
+<p>J’écris ce livre avec piété ; je voudrais qu’il fût
+plus fervent qu’aucun autre, et que par lui grandît
+encore la dévotion de ses fidèles envers le saint.</p>
+
+<p>Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant
+sur la hardiesse de ses premiers pas dans la vie.
+Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser,
+n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes.
+Sans doute ne voulait-il point manquer à la
+mémoire des prélats complices, dont la signature
+couvrit par trois fois une déclaration, au moins
+téméraire, d’âge légitime. Nous n’avons pas les
+mêmes raisons charitables de nous taire. Et
+ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de
+faire de lui, à vingt ans, le saint qu’il n’était pas ;
+c’est le grandir encore, je crois, que de le montrer
+tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme
+nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser.</p>
+
+<p>Alors, soyons exact jusqu’au bout.</p>
+
+<p>Tous ses biographes ont rapporté, se copiant
+les uns les autres, la même anecdote édifiante
+sur sa première messe. « On lui a ouï dire, écrit
+Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la
+majesté de cette action toute divine, qu’il en
+tremblait ; et que, n’ayant pas le courage de la
+célébrer publiquement, il choisit plutôt de la
+dire dans une chapelle retirée à l’écart, assisté
+seulement d’un prêtre et d’un servant. » Et cette
+scène, rendue populaire par l’image, est encore
+aujourd’hui l’une de celles qu’on propose le plus
+volontiers à l’admiration des fidèles et à leur
+méditation. Malheureusement, hors la parole du
+pieux Abelly, rien ne nous permet de tenir pour
+vraie une aussi touchante histoire ; il y a même
+des raisons matérielles de n’y ajouter aucune
+foi ; et par surcroît une raison morale. Vincent
+s’occupait alors, nous l’allons voir, de faire son
+chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer
+en Dieu.</p>
+
+<p>Dans une lettre fameuse, dont on trouvera
+plus loin le texte entier, il parlait, à la date du
+24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de
+Rome et mandait à son correspondant, M. de
+Comet : « Mon dit seigneur m’a commandé
+d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant
+de me faire du bien et très bien pourvoir
+de bénéfice. » Un peu plus tard, ayant insisté sur
+l’attachement que lui porte le même prélat, il
+ajoute : « Cette sienne affection et bienveillance
+donc me fait promettre, comme il me l’a promis
+aussi, le moyen de faire une retirade honorable,
+me faisant avoir à ces fins quelque honnête
+bénéfice en France. » Une retraite honorable à
+27 ans : il allait vite. Plus tard encore, en 1610, la
+même préoccupation le possède. « J’espère tant
+en la grâce de Dieu, écrit-il à sa mère, qu’il
+bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt
+le moyen de faire une honnête retraite pour
+employer le reste de mes forces auprès de vous. »
+Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces
+derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la
+bouche de saint Vincent lui-même, « que les
+parents sont des empêchements à notre perfection ».
+Ceux qui se font d’Église pour sortir leur
+père et leur mère de la misère ont trouvé en
+Vincent, tout au long de sa carrière, un juge
+implacable, et dont il faut bien dire que parfois
+la dureté scandalise. Dans une conférence du
+2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces
+mots terribles : « La règle dit encore une chose
+qui semble rude ; néanmoins il faut baisser la
+tête : le Fils de Dieu l’a dit tout net, que, pour
+renoncer à soi, il faut haïr ses parents. » Un jour,
+parlant devant toute la compagnie des prêtres
+de la Mission, il leur dit ceci : « M. de Saint-Martin,
+qui a grande charité pour mes pauvres
+parents, m’écrivait, ces jours passés, que mes
+parents sont à l’aumône ; le seigneur de la paroisse
+me l’a fait savoir aussi ; et Monseigneur
+l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier,
+me disait encore : Monsieur Vincent, vos pauvres
+parents sont bien mal ; si vous n’avez pitié d’eux,
+ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une
+partie qui sont morts pendant la guerre ; il en
+reste encore, qui sont à l’aumône. — Cependant
+que faire à cela ? Je ne puis leur donner le bien
+de la maison, car il ne m’appartient pas… Joint
+à cela que la plupart de la Compagnie ont des
+parents qui sont pauvres et qui auraient sujet
+de demander aussi qu’on les assistât. Voilà,
+messieurs, voilà, mes frères, l’état où sont mes
+pauvres parents : à l’aumône, à l’aumône ! Et
+moi-même, si Dieu ne m’avait point fait la grâce
+d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi. » Et
+ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison
+par ces mots : « Et pour ce que, au sujet des
+parents dont je viens ci-devant de parler, j’ai
+donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie
+en souffrant qu’un mien pauvre parent soit
+venu céans prendre son repas pendant un espace
+de temps, j’ai pensé que j’en devais demander
+pardon à la Compagnie. » Le narrateur ajoute :
+« Et en disant cela, M. Vincent s’est mis à genoux
+aux pieds de la même Compagnie pour cet effet
+et lui a demandé pardon. »</p>
+
+<p>Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait
+donc qu’on s’affranchît de la servitude familiale.
+Il le voudrait encore aujourd’hui, car il faut bien
+choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui
+arriverait-il aussi de rappeler quelquefois le
+respect qu’on doit aux pères et aux mères et
+l’amour dont il faut entourer les foyers dont est
+faite la cité. Il n’y a rien sur la famille dans son
+enseignement, que des imprécations. Cela étonne
+et gêne un peu. Cette erreur du grand saint, la
+seule peut-être de tout son prodigieux apostolat,
+il est probable qu’elle eut sa source dans le
+déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans sa
+mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre ;
+comme son ardeur à réformer le clergé eut certainement
+pour origine le scandale dont lui-même
+et les prélats complices de son ordination
+prématurée lui laissèrent toute sa vie le mauvais
+souvenir. Quand il parlait, comme dans certaine
+lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing,
+à Annecy, « des abominations de sa vie passée »,
+il s’entraînait sans doute, par des propos volontairement
+excessifs, à l’humilité, mais il se mettait
+aussi, en toute sincérité, au dernier rang des
+pécheurs, se souvenant fort bien qu’à vingt ans,
+à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son
+premier souci.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont
+je ne parlerai qu’avec prudence. Vincent, fait
+prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à Toulouse
+et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs
+fois répété au cours de sa vie qu’il était
+un pauvre ignorant, un élève de quatrième, il
+est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville
+ses lettres de bachelier en théologie. Il vivait du
+produit de la petite pension qu’il dirigeait. Parmi
+ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes
+parents du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant
+conçu de l’estime pour le jeune prêtre, se serait
+entremis pour lui faire obtenir quelque avantage
+important, peut-être un siège épiscopal. Vincent
+se serait rendu à cet effet à Bordeaux et il avoue
+dans une lettre qu’on lira un peu plus loin qu’il
+avait alors grand besoin d’argent, étant à la
+poursuite d’une affaire que sa témérité, dit-il,
+ne lui permet pas de nommer.</p>
+
+<p>Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces
+tentatives d’avancement un peu rapide, mais du
+vivant du pape Clément VIII qui mourut en
+1605, il trouva sur ses économies le moyen d’aller
+à Rome ; lui-même, à cinq ou six reprises, affirme,
+en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a
+vu de ses yeux ce pontife.</p>
+
+<p>Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en
+1607, où nous le retrouverons à Rome, si
+les pieux personnages qui entouraient le saint
+dans ses dernières années n’avaient, en conservant
+pour nous une lettre singulière, qu’il les
+avait suppliés de détruire, commis une petite
+trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner.</p>
+
+<p>Entendez la voix de ce vieillard de près de
+80 ans, qui va mourir dans six mois. Il écrit au
+chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax : « Monsieur,
+je vous conjure, par toutes les grâces qu’il
+a plu à Dieu de vous faire, de me faire celle de
+m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention
+de la Turquie ; je parle de celle que M. d’Agès a
+trouvée parmi les papiers de M. son père. Je
+vous prie derechef, par les entrailles de Jésus-Christ
+Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt
+la grâce que je vous demande. » Le chanoine ne
+répondit pas, et pour cause. La lettre était depuis
+deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint
+et cacher cette lettre qu’il ne désirait pas qu’on
+connût. On l’a publiée partout, les uns, comme
+Abelly, en biffant les passages trop difficiles à
+commenter, les autres dans son entier, tous avec
+la même inconscience et prenant pour de l’humilité
+la crainte que le grand homme avait de scandaliser.</p>
+
+<p>Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait
+rien à gagner à la révélation d’un tel document ;
+que son souci de s’abaisser à nos yeux et aux
+siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le
+laisser connaître ; et que, s’il a voulu le cacher,
+c’est certainement pour des raisons graves, qui
+ne regardaient que lui.</p>
+
+<p>Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies
+de détails pittoresques, dont on a fait grand état
+dans les recueils édifiants et qui sont devenus
+fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse,
+qui aurait occupé deux ans de sa vie, mais
+sur laquelle nous n’avons aucun autre témoignage
+de quelque nature que ce soit. Sans ce document
+que lui-même qualifie de <i>misérable</i>, nous ne
+saurions rien, ni par lui, ni par d’autres, de
+France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon,
+qui apportât l’ombre d’une confirmation à ce
+qu’il raconte à M. de Comet en des termes dont
+le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y
+mêle évidemment au vrai. La seule ressource de
+l’historien, s’il ne veut pas ajouter une trahison
+à celle des familiers du saint, c’est de publier la
+lettre sans un mot de commentaire. Un seul
+commentateur était digne de foi. Il est mort sans
+avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire
+mieux gardé.</p>
+
+<p>Voici la lettre entière, dans son texte authentique.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c xsmall">A MONSIEUR DE COMET</p>
+
+<p class="ind i">Monsieur,</p>
+
+<p class="i">L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence
+des favorables progrès de mes affaires, que
+la fortune ne s’étudiait, contre mon mérite, qu’à
+me rendre plus envié qu’imité ; mais, hélas ! ce
+n’était que pour représenter en moi sa vicissitude
+et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce
+et son heur en malheur.</p>
+
+<p class="i">Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop
+averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon
+retour de Bordeaux, un testament fait en ma
+faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le
+bien de laquelle consistait en quelques meubles et
+quelques terres, que la chambre mi-partie de Castres
+lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus
+qu’un méchant mauvais garnement lui devait ; pour
+retirer partie duquel je m’acheminai sur le lieu
+pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs
+amis et de la nécessité que j’avais d’argent
+pour satisfaire aux dettes que j’avais faites, et
+grande dépense que j’apercevais qu’il me convenait
+faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité
+ne me permet de nommer.</p>
+
+<p class="i">Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait
+quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne
+femme avait contre lui pour la même dette, et fus
+averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille
+et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon
+procureur conclut (comme aussi, à la vérité, la
+nature des affaires le requérait) qu’il me fallait
+acheminer à Marseille, estimant que l’ayant prisonnier,
+j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus.
+N’ayant point d’argent pour expédier cela, je
+vendis le cheval que j’avais pris de louage à Toulouse,
+estimant le payer au retour, que l’infortune
+fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand
+pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ; ce
+que je n’aurais fait si Dieu m’eût donné aussi heureux
+succès en mon entreprise que l’apparence me
+le promettait.</p>
+
+<p class="i">Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme
+à Marseille, le fis emprisonner et m’accordai à trois
+cents écus, qu’il me bailla comptant. Étant sur le
+point de partir par terre, je fus persuadé par un
+gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer
+avec lui jusques à Narbonne, vu la faveur du temps
+qui était ; ce que je fis pour plus tôt y être et pour
+épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais
+être et tout perdre.</p>
+
+<p class="i">Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait
+pour nous rendre, ce jour, à Narbonne, qu’était
+faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que
+trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du
+Lion pour attraper les barques qui venaient de
+Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être
+des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent
+donné la charge et attaqués si vivement que, deux
+ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé,
+et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira
+d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions
+été contraints de nous rendre à ces félons et pires
+que tigres, les premiers éclats de la rage desquels
+furent de hacher notre pilote en cent mille pièces,
+pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre
+quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent.
+Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement
+pansés, poursuivirent leur pointe, faisant
+mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux
+qui se rendaient sans combattre, après les avoir
+volés. Et enfin, chargés de marchandise, au bout de
+sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie,
+tanière et spélonque de voleurs, sans aveu du
+Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent
+en vente, avec procès-verbal de notre capture,
+qu’ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol,
+parce que, sans ce mensonge, nous aurions
+été délivrés par le consul que le roi tient de delà
+pour rendre libre le commerce aux Français.</p>
+
+<p class="i">Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils
+nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent
+à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin,
+avec une bonnette, nous promenèrent par la ville
+de Tunis, où ils étaient venus expressément pour
+nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six
+tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent
+au bateau, afin que les marchands vinssent
+voir qui pouvait bien manger et qui non, pour
+montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles ;
+ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands
+nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait
+l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant
+ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos
+côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer
+le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et
+puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille
+autres sortes de brutalités.</p>
+
+<p class="i">Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se
+défaire bientôt de moi, pour n’avoir rien de si contraire
+que la mer, et depuis par le pêcheur à un
+vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de
+quintessences, homme fort humain et traitable,
+lequel, ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante
+ans à la recherche de la pierre philosophale, et en
+vain quant à la pierre, mais fort heureusement à
+autre sorte de transmutation des métaux. En foi
+de quoi, je lui ai vu souvent fondre autant d’or
+que d’argent ensemble, les mettre en petite lamines,
+et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un
+autre de lamines, et puis un autre de poudres dans
+un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir
+au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver
+l’argent être devenu or ; et plus souvent encore
+congeler ou fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il
+vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation
+était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux ; en
+quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de
+plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me
+discourir de l’alchimie et plus de sa loi, à laquelle
+il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant
+force richesses et tout son avoir.</p>
+
+<p class="i">Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance
+par les assidues prières que je lui faisais et
+à la sainte Vierge Marie, par la seule intercession
+de laquelle je crois fermement avoir été délivré.
+L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous
+revoir, monsieur, me fit être assidu à le prier de
+m’enseigner le moyen de guérir de la gravelle, en
+quoi je lui voyais journellement faire miracle ;
+ce qu’il fit ; voire me fit préparer et administrer les
+ingrédients. Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis
+d’avoir été esclave auparavant la mort de feu
+Monsieur votre frère et <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">commaecenas</i> à me bien
+faire, et avoir eu le secret que je vous envoie, vous
+priant le recevoir d’aussi bon cœur que ma croyance
+est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, que
+la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par
+ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme
+sont comptés devant Dieu. Il est vrai ; mais ce
+n’est point parce que Dieu avait compté ses jours
+être en tel nombre, mais le nombre a été compté
+devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi ; ou,
+pour plus clairement dire, il n’est point mort pource
+que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre
+de ses jours être tel, mais il l’avait prévu ainsi et
+le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été,
+parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.</p>
+
+<p class="i">Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de
+septembre 1605 jusques au mois d’août prochain
+qu’il fut pris et mené au grand sultan pour travailler
+pour lui, mais en vain, car il mourut de
+regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu,
+vrai anthropomorphite, qui me revendit tôt après
+la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme
+M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie,
+venait, avec bonnes et expresses patentes du Grand
+Turc, pour recouvrer les esclaves chrétiens.</p>
+
+<p class="i">Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature,
+m’acheta et m’en emmena en son temat ; ainsi
+s’appelle le bien que l’on tient comme métayer du
+Grand Seigneur, car le peuple n’a rien ; tout est
+au sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne,
+où le pays est extrêmement chaud et désert.
+L’une des trois femmes qu’il avait (comme grecque-chrétienne,
+mais schismatique) avait un bel esprit
+et m’affectionnait fort ; et plus à la fin, une naturellement
+turque, qui servit d’instrument à l’immense
+miséricorde de Dieu pour retirer son mari
+de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église,
+me fit délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle
+était de savoir notre façon de vivre, elle me venait
+voir tous les jours aux champs où je fossoyais et
+après tout me commanda de chanter louanges à
+mon Dieu. Le ressouvenir du <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Quomodo cantabimus
+in terra aliena</i> des enfants d’Israël, captifs en
+Babylone, me fit commencer, avec la larme à l’œil,
+le psaume <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Super flumina Babylonis</i> et puis le
+<i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Salve, Regina</i>, et plusieurs autres choses ; en quoi
+elle prit autant de plaisir que la merveille en fut
+grande. Elle ne manqua point de dire à son mari,
+le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion,
+qu’elle estimait extrêmement bonne, pour un récit
+que je lui avais fait de notre Dieu et quelques
+louanges que je lui avais chantées en sa présence ;
+en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir
+qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères
+et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné
+de tant de joie que le plaisir qu’elle avait
+pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il
+y avait quelque merveille.</p>
+
+<p class="i">Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par
+ses discours, que son mari me dit dès le lendemain
+qu’il ne tenait qu’à commodité que nous ne nous
+sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel
+remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué.
+Ce peu de jours furent dix mois qu’il m’entretint
+en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances,
+au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit
+esquif et nous rendîmes, le vingt-huitième de juin,
+à Aigues-Mortes et tôt après en Avignon, où Monseigneur
+le vice-légat reçut publiquement le renégat,
+avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans
+l’église de Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et
+édification des spectateurs. Mondit seigneur nous
+a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il
+s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne,
+qu’il acheva le jour de la saint Jean, sera venu.
+Il a promis au pénitent de le faire entrer à l’austère
+couvent des <i lang="it" class="rm">Fatebenefratelli</i>, où il s’est voué, et à
+moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice.
+Il me fait cet honneur de me fort aimer et caresser,
+pour quelques secrets d’alchimie que je lui ai appris,
+desquels il fait plus d’état, dit-il, que si <i lang="it" class="rm">io li avesse
+datto un monte di oro</i>, parce qu’il y a travaillé
+tout le temps de sa vie et qu’il ne respire autre
+contentement. Mondit seigneur, sachant comme
+je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer
+quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me
+faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice.
+J’étais en peine pour trouver homme affidé pour ce
+faire, quand un mien ami, de la maison de mondit
+seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent
+porteur, qui s’en allait à Toulouse, lequel j’ai prié
+de prendre la peine de donner un coup d’éperon
+jusques à Dax pour vous aller rendre la présente
+et recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins
+à Toulouse de bachelier en théologie, que je vous
+supplie lui délivrer. Je vous envoie, à ces fins, un
+reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison et a
+exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter
+fidèlement de sa charge et de m’envoyer
+les papiers à Rome, si tant est que nous soyons
+partis.</p>
+
+<p class="i">J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a
+taillées en pointe de diamant, l’une desquelles je
+vous envoie, vous suppliant la recevoir d’aussi bon
+cœur que humblement je la vous présente.</p>
+
+<p class="i">Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes
+parents n’ayez été scandalisés en moi par mes créanciers,
+que j’aurais déjà en partie satisfaits de cent
+ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés, si
+je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les
+garder jusques à mon retour de Rome, pour éviter
+les accidents qu’à faute d’argent me pourraient
+advenir (ores que j’aie la table et le bon œil de
+Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale
+se tournera en bien.</p>
+
+<p class="i">J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je
+vous supplie leur faire tenir mes lettres par homme
+que Monsieur Canterelle paiera. Si, par cas fortuit,
+ma mère avait retiré les lettres, à tout événement,
+elles sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre
+chose sinon que, vous priant de me continuer votre
+sainte affection, je demeure, monsieur, votre très
+humble et obéissant serviteur.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Depaul</span>.</p>
+
+<p class="i">En Avignon, ce 24 juillet 1607. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Suscription : A Monsieur de Cornet, avocat
+à la Cour présidiale de Dax, à DAX.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Six mois plus tard, de Rome, il adressait une
+autre lettre au même M. de Cornet, lettre qu’il
+eût essayé de détruire comme la première, si on
+ne la lui avait cachée. En voici le passage essentiel :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en
+cette ville de Rome, où je continue mes études,
+entretenu par Monseigneur le vice-légat qui était
+d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de
+désirer mon avancement, pour lui avoir montré
+force belles choses curieuses que j’appris pendant
+mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai
+écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités
+est le commencement, non la totale perfection,
+du miroir d’Archimède ; un ressort artificiel pour
+faire parler une tête de mort, de laquelle ce misérable
+se servait pour séduire le peuple, lui disant
+que son dieu Mahomet lui faisait entendre sa
+volonté par cette tête, et mille autres belles choses
+géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles mondit
+seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que
+j’accoste personne, de peur qu’il a que je l’enseigne,
+désirant avoir lui seul la réputation de savoir ces
+choses, lesquelles il se plaît de faire voir quelques
+fois à Sa Sainteté et aux cardinaux.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Et il explique que l’affection dudit légat lui
+vaudra des avantages <i>à quoi est nécessaire</i>, ajoute-t-il,
+<i>une copie de mes lettres d’ordres, signée et scellée
+de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de
+mondit seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête
+sommaire de quelques-uns de nos amis, comme
+l’on m’a toujours reconnu vivant en homme de bien,
+avec toutes les autres petites solennités à ce requises.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il est impossible d’émettre un avis ferme sur
+la réalité des événements consignés dans ces
+deux lettres et nous ferons comme saint Vincent,
+qui les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les
+faits rapportés demeurent mystérieux, le récit lui-même
+jette sur son auteur une lumière crue.
+C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules
+excessifs en matière d’argent, point trop
+marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait pris à
+louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale
+de ses dettes, de bons amis lui ayant suggéré de
+ne se point démunir, pour les accidents qui faute
+d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela
+tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un
+profit humain de son état, ni sa joie d’être entretenu
+à Rome par un précieux légat épris d’alchimie
+et autres belles choses géométriques.</p>
+
+<p>Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a
+coutume de proposer à notre admiration, et c’est
+mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est
+plus belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux
+curieuses lettres auront du moins achevé de
+briser le vieux cadre où l’on avait enfermé
+comme un petit saint l’un des plus rudes et des
+plus magnifiques personnages de l’histoire de
+tous les temps.</p>
+
+<p>Pour en finir avec les légendes, écartons sans
+pitié l’une de celles qu’on aurait le plus de plaisir
+à colporter après tous les historiens du grand
+saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais
+c’est une histoire sans preuves. Aucun témoignage,
+aucun document n’autorise à tenir pour
+vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement
+laissé une trace dans des archives, éveillé un
+souvenir, provoqué la confidence de quelque
+personnage du temps. On veut qu’aux derniers
+jours de l’an 1608, les trois ambassadeurs qu’entretenait
+alors le roi de France à Rome aient
+chargé le jeune Vincent d’une mission verbale
+fort importante et confidentielle auprès de leur
+bon maître Henri IV. Le jeune prêtre aurait donc,
+après ses aventures lointaines, fait une assez jolie
+rentrée en France, et gravi les marches du Louvre
+pour un tête-à-tête avec le roy galant. Ce
+serait charmant, si c’était vrai.</p>
+
+<p>En somme on ne sait à peu près rien de Vincent
+de Paul jusqu’à cette date de 1609, où il va
+s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu
+de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas
+sans intérêt pour de pieux hagiographes. Ils ont
+alors écrit de jolies choses, plutôt que de laisser
+la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une
+conclusion des premières démarches de cet
+extraordinaire garçon ? On n’oserait le faire sur
+elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie
+pour nous aider. Chacun porte en soi, dès l’enfance,
+certaines marques profondes, que l’éducation,
+même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit
+pas. Les défauts, on s’en corrige, mais l’effort
+même pour les vaincre témoigne qu’ils sont là ;
+et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie ;
+on développe, avec un héroïsme inégal, celles
+qu’on portait en soi.</p>
+
+<p>Il apparaît nettement que Vincent, dans sa
+jeunesse, était un être séduisant. Nous sommes
+fixés sur sa laideur physique. « Quel marouffle ! »
+s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir.
+A considérer ses portraits, il est impossible de
+supposer qu’un tel visage ait jamais été, même
+dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais
+la bouche était vaste, gourmande et sympathique.
+Sur un extraordinaire menton, un menton solide
+comme une pièce de forge, menton de villageois
+dur au travail, menton implacable de dictateur,
+ses lèvres souriaient avec humanité. C’est par
+elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire,
+tout petit, les précieuses conquêtes que nous
+savons. Car il a eu sans cesse des protecteurs
+empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à
+Rome. C’est une force et une faiblesse que de
+plaire ainsi. Il devait mettre plus tard au service
+de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il
+s’en servait alors pour sa propre ascension dans
+la vie, convenons du moins qu’il n’a pas indéfiniment
+abusé du sort qui le gâtait. Son intelligence,
+dont nous mesurerons la grandeur au
+cours de ce livre, l’avait porté tout de suite fort
+au-dessus de sa petite condition de villageois.
+Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse,
+et de la sensibilité tumultueuse qui était
+en lui comme en tous les saints, et d’un certain
+esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta
+jamais tout à fait. Il est d’ailleurs certain que,
+s’il fut un clerc un peu pressé, son âme portait,
+dès le début de sa carrière, les germes de l’immense
+piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous
+n’avons là-dessus qu’un témoignage, mais il
+n’est point suspect, car il est de lui-même en un
+temps où la vérité seule tombait de sa plume.
+« Vous voilà donc enfin arrivé à Rome, écrit-il
+le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la
+Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de
+marcher par-dessus la terre où ont marché tant de
+grands et saints personnages ! Cette considération
+m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a
+trente ans, que, quoique je fusse chargé de péchés,
+je ne laissai point de m’attendrir, même
+jusqu’aux larmes, ce me semble. » Ses faiblesses
+étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de
+beaucoup de prêtres de ce siècle turbulent. Les
+ayant loyalement signalées en lui, qui mérite
+d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons
+point d’avoir été, pendant un temps, un pauvre
+homme pareil à d’autres. Nous dirons que, rapidement
+porté vers les sommets humains par son
+génie, il fallait bien qu’il fût choisi de Dieu pour
+n’avoir pas cédé au vertige. Et nous l’aimerons
+dès maintenant pour le travail secret qui se faisait
+certainement en lui, car nous savons bien qu’on
+n’improvise pas une grande vie : les convertis,
+au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans
+s’en douter ; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="xsmall">CHAPITRE II</span><br>
+LA CHARNIÈRE</h2>
+
+
+<p>Voici donc Vincent, non à Paris même, mais
+aux portes de la ville, à Saint-Germain des Prés,
+où il occupe un petit logement, rue de Seine.
+Point riche, il y partagea quelque temps sa
+chambre avec un sieur Dulon, gascon comme
+lui et, de son état, juge de paix dans la petite
+cité de Sore, proche Mont-de-Marsan. On a
+démoli la maison, qui était à l’enseigne de Saint-Nicolas.
+Elle se trouvait à l’endroit où se rejoignent
+la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile
+gauche des bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui
+la vue qu’avaient de là nos compagnons
+sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on
+venait d’assembler ; car de sa maison champêtre
+des Tuileries, le monarque pouvait enfin se
+rendre à couvert, par la grande galerie, encore
+toute vibrante de la voix des ouvriers et du chant
+de leurs outils, à ses appartements du Louvre ;
+dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs, Ravaillac
+commençait à rôder, un couteau dans la main.</p>
+
+<p>Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient
+leurs regards vers le faubourg, Vincent et son
+ami voyaient, parmi les arbres, de vastes bâtiments
+tout neufs élevés presque côte à côte par
+les deux femmes vivantes du roy galant. La
+demeure somptueuse de la reine Margot,
+épouse répudiée, se présentait d’abord aux
+regards, avec de beaux jardins dévalant jusqu’au
+fleuve et, en annexe, un couvent pour les Petits-Augustins.
+Plus loin vers la gauche, on apercevait
+l’hôpital de la Charité, édifié par l’épouse
+régnante, Marie de Médicis, à l’entour de la
+chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit
+aujourd’hui, des Saints-Pères. Notons tout de
+suite, quoique les pieux détails donnés par Abelly
+sur ce point soient fantaisistes, que son cœur
+charitable conduisit probablement Vincent dans
+la maison des pauvres. Il alla d’ailleurs dans le
+palais de l’aventurière aussi ; nous en avons pour
+preuve au moins trois documents authentiques,
+où le jeune prêtre est qualifié de conseiller et
+aumônier de la reine Marguerite, duchesse de
+Valois.</p>
+
+<p>Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de
+détails sur l’usage qu’il fit de cette curieuse fonction.
+Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant
+pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant,
+sur les deux ou trois faits certains de cette époque
+de sa vie, que nous tâchions de comprendre
+comment et pourquoi il se dégagea tout à coup
+des incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un
+bon pas vers la sainteté.</p>
+
+<p>D’abord nous savons que le 17 février 1610 il
+était fâché que le souci de son avancement le
+retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an,
+peut-être deux, une vie probablement médiocre.
+Il l’a écrit en propres termes à sa mère, auprès
+de qui son rêve était alors, nous l’avons vu, de
+se retirer au plus tôt. Ses « désastres », écrit-il
+dans la même lettre, lui ont ravi l’occasion de
+se pousser dans la carrière. Quels désastres ?
+S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires
+qu’il aurait eues à Rome ou sur les bords de la
+Seine ? Il ressemblait fort, à ce moment, à ce que,
+depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris
+pompait déjà, comme au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, les jeunes
+provinciaux sans fortune et de cœur aventureux ;
+ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs,
+comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous
+les diables de l’enfer. Ses relations romaines ne
+l’avaient point servi auprès des gens en place,
+car c’est sans doute à une camaraderie de table
+d’hôte qu’il dût, peu de semaines après la lettre
+découragée à sa mère, d’entrer chez la reine
+Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un
+sieur Dufresne, avec qui nous verrons que, dans
+la suite de sa vie, Vincent demeurera lié d’amitié.
+Dufresne devait prendre ses repas aux abords
+de cette rue de Seine, toute grouillante alors de
+la domesticité de la princesse. Aucun document
+ne nous commande de croire que ce fut bien
+par lui que Vincent eut cette aubaine, ou fit,
+comme il disait ingénument, cette retirade. Mais
+ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la
+porte de Marguerite avant d’en passer le seuil.
+Il n’a donc point choisi le quartier pour la commodité
+de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il
+se trouvait son voisin qu’il est devenu son aumônier.</p>
+
+<p>Un autre fait plus certain, c’est que Vincent
+fut un jour accusé de vol par son compagnon de
+chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a
+raconté l’histoire et nous pouvons y ajouter foi,
+saint Vincent l’ayant confirmée à la fin de sa vie
+en un document dont nous ferons état tout à
+l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un
+jour de l’an 1609, le juge de Sore s’étant « levé de
+grand matin… s’en alla en ville pour quelques
+affaires, et oublia de fermer une armoire où il
+avait mis son argent. Il laissa M. Vincent au lit,
+un peu indisposé, attendant une médecine qu’on
+lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire,
+étant venu avec sa médecine, trouva cet argent,
+en cherchant un verre dans cette armoire qu’il
+vit ouverte ; et, sans dire mot, il le mit dans sa
+poche et l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit
+que l’occasion fait le larron. Ce juge étant de
+retour fut bien étonné de ne trouver plus sa
+bourse. Il la demanda à M. Vincent, qui ne
+savait que lui en dire, sinon qu’il ne l’avait ni
+prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et
+veut qu’il lui réponde de sa perte ; il l’oblige de
+se séparer de sa compagnie, le diffame partout,
+comme un méchant et un voleur, et porte ses
+plaintes à toutes les personnes qui le connaissaient,
+et avec lesquelles il put découvrir qu’il
+avait quelques habitudes. » Abelly, à cet endroit
+de son récit, s’aventure probablement un peu.
+Il assure que M. Vincent connaissait déjà, en
+cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous
+aurons à parler au cours de ce livre, et que le
+volé s’en alla devant le saint religieux qui était
+avec d’autres personnes d’honneur et de piété,
+et voulut les prendre à témoin que le pauvre
+M. Depaul avait commis un larcin. Celui-ci
+aurait répondu, avec une grande douceur, que
+<i>Dieu savait la vérité</i>. Mais voici la version du
+saint lui-même dans une conférence qu’il fit le
+9 juin 1656 : « Il y a une personne dans la Compagnie,
+dit-il ce jour-là, qui, étant accusée
+d’avoir volé son compagnon et ayant été publiée
+pour telle dans la maison, quoique la chose ne
+fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier,
+et pensa en elle-même, se voyant ainsi
+faussement accusée : « Te justifieras-tu ? Voilà
+une chose dont tu es accusée, qui n’est pas véritable.
+Oh ! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il
+faut que je souffre cela patiemment. » Et elle
+le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite ? Messieurs,
+voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui
+avait volé étant à cent lieues d’ici, reconnut sa
+faute et en écrivit et demanda pardon. »</p>
+
+<p>La date des premiers entretiens de Bérulle
+avec Vincent a trop d’importance pour que nous
+osions la fixer sur le seul témoignage d’Abelly.
+Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans
+en mal d’avancement, il ait pris un vrai contact
+avec le futur fondateur de l’Oratoire et gagné sa
+confiance, c’est le signe que déjà celui que nous
+cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble
+plus au vagabond qui courait la chance en
+Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous parlerons
+de M. de Bérulle un peu plus tard, quand
+nous aurons la preuve qu’il frayait avec Vincent.
+Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette première
+conclusion, que voilà tout de même une
+aventure qui ne serait pas arrivée à notre héros
+dans une autre partie de sa vie. Il fallait qu’on
+le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et
+qu’il n’eût encore donné que des gages imparfaits
+de la haute qualité de son âme, pour qu’on
+osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une
+autre conclusion, encore plus certaine. Vincent,
+à près de cinquante ans de distance, ne se souvenait
+sans doute pas exactement de ses paroles
+ni de ses gestes au moment de la fâcheuse affaire.
+Mais il n’aurait pas donné en exemple le mouvement
+qui, dans cette minute d’émoi, le porta
+vers Dieu, s’il avait cru, ce disant, trahir la
+vérité. Nous pouvons croire que, tout harcelé
+qu’il fût à trente ans par des préoccupations
+matérielles, il y avait en lui une piété robuste et
+déjà le goût d’en appeler des hommes à Dieu,
+au moins dans les heures de traverse.</p>
+
+<p>Et le voilà donc chez la reine Marguerite.
+Tout de suite on le pourvoit d’un bénéfice. Le
+lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac,
+de l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi,
+un prêtre jeune, grand, un peu voûté, avec une
+soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue
+du temps qu’elle descendait au ras de ses talons,
+se glissait dans la foule dont était tout noir le
+Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait
+rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric,
+que nous écrivons aujourd’hui Saint-Merri. Son
+chemin passait par le Palais, qu’entourait une
+populace hurlante, le président de Harlay ayant
+entrepris d’interroger cet après-midi là le meurtrier
+du roi. M. Depaul arriva tant bien que
+mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte
+de messire Paul Hurault de l’Hospital, archevêque
+d’Aix. Dans la maison, un peu éloignée de
+son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église,
+un acte fut signé par les présents, archevêque,
+prêtre, notaires et garde-notes du roi au Châtelet,
+lequel acte faisait passer aux mains de
+M. Vincent Depaul l’abbaye de Saint-Léonard
+de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse de
+Saintes, à charge pour le preneur de bailler
+chaque année audit seigneur archevêque sur les
+fruits et revenus de l’abbaye une pension de
+douze cents livres.</p>
+
+<p>Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui,
+cette pension payée, devait rester dans les mains
+du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe
+d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire
+et nous le saurons mieux tout à l’heure. Il est
+probable qu’au soir de cette journée turbulente
+il alla porter à la reine Marguerite à la fois des
+consolations et son remerciement, à supposer que
+la mort de son cousin et ancien époux ait vraiment
+désolé cette princesse, à supposer aussi que
+le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non
+au défunt roi le cours heureux de ses affaires
+en cet après-midi de printemps. Essayons de
+nous représenter ces deux êtres exceptionnels
+en tête à tête. Avec tout ce que nous connaissons
+d’elle et de lui, tâchons de restituer à Vincent
+son âme et son visage vrais à cette minute capitale.
+Car c’est bien là, dans cette maison, dans
+ce temps, auprès de cette femme, qu’il faut voir
+la charnière entre les deux vies de Vincent,
+l’aventureuse et la sainte.</p>
+
+<p>La reine Margot était alors le type de la vieille
+coquette qui se range. Sans insister sur les frasques
+de cette créature, si totalement débauchée
+que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait
+déclaré, pour l’amusement des seigneurs de sa
+cour, qu’en la personne du galant Henri, c’était
+à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait,
+il ressort de ses propres <i>Mémoires</i> et du témoignage
+des contemporains, qu’elle possédait à un
+degré peu commun le goût de l’intrigue et des
+plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs
+copieusement servie par les événements et reçut,
+par exemple, au deuxième jour de ses noces et
+dans son lit même, le choc assez brutal de la
+<i>Saint-Barthélémy</i>. Fort instruite et très fine,
+elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires aux
+plus délicats. On ne vit pas quarante années
+dans le vice sans traîner à la fin des habitudes
+dont on a peine à se défaire ; et sans doute rendait-elle
+la tâche assez scabreuse à son confesseur,
+même en 1610, où elle approchait de la
+soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe noire,
+gonflée d’énormes vertugadins ; son justaucorps
+tailladé de blanc la fait mince comme une guêpe ;
+sa gorge est amplement découverte, avec un
+collet montant haut ; sur son visage fané elle a
+entassé le cosmétique, et l’histoire rapporte que
+ce produit de beauté a couvert sa peau de boutons
+qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient
+dans sa belle demeure de la rue de Seine une
+cour brillante de seigneurs et d’hommes d’esprit,
+et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard.
+Mais elle appartient au passé et ses meilleurs
+rêves sont maintenant des souvenirs. Elle
+en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux,
+de cette femme défraîchie qui s’accroche
+à ce qu’elle fut. Elle a fait graver, il y a deux ans,
+sur le monastère édifié aux abords de sa maison,
+une inscription qui commence ainsi : <i>Le <span class="rm">21</span> mars
+<span class="rm">1608</span> la Reine Marguerite, Duchesse de Valois,
+petite-fille du grand Roy François, fille du bon
+Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de
+la race des Valois…</i> Et c’est touchant, mais triste.
+Car on aperçoit, à lire ces mots, que la grandeur
+a aussi ses petitesses. Cette femme a été, elle est
+encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une
+épave. Elle pouvait faire une princesse magnifique,
+et ce qu’elle nous découvre, si elle énumère
+ses titres, c’est un nouveau péché après les autres,
+un fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La
+vanité de ceux qui n’ont aucun sujet de gloire
+importe peu. Celle des grands fait rire, parce
+qu’ils sont grands et qu’elle est petite.</p>
+
+<p>Tous ne voient pas cela et les familiers de
+Marguerite la courtisent plus que jamais. Mais
+placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée,
+ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte
+avec soi quand on a, pendant toute une vie,
+composé, par politesse, son visage et ses mots,
+placez, avec tous ses contrastes, ce complexe
+amalgame de laideurs et d’esprit sous le regard
+d’un bon paysan de France, qui aurait, comme
+il se rencontre, l’intelligence bien faite et,
+demandez au bonhomme son avis franc.</p>
+
+<p>Vincent a tout de suite jugé le personnage.
+Mais lui-même sera jugé par cette femme, et il
+y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes
+gens qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins
+descendissent jusqu’au fleuve, et voilà les piétons
+du faubourg Saint-Germain privés d’un quai
+qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal
+acquis. Ils disaient mal acquet et l’on écrit aujourd’hui
+sur les plaques d’émail bleu de ce
+coin-là : quai malaquais. Vincent est peuple :
+il sent ces choses. Dans l’étrange maison où le
+voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il cherchait
+un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la
+trentaine. Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer
+parti. Nous savons qu’aux heures de décision, il
+a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il
+n’est plus question maintenant de s’en retourner
+à Pouy, mais de faire fortune. Qu’on ne soit pas
+scandalisé de ce mot : c’est en effet tout le problème
+de l’ambition que Vincent va résoudre à
+ce tournant de sa vie. Tout homme jeune doit
+un jour choisir entre plusieurs chemins vers la
+gloire, car nous la cherchons tous, en Dieu ou
+hors de lui. Je dis la gloire, parce que je parle
+des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus
+le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il
+a le titre de conseiller et aumônier de la reine
+Marguerite : une aubaine pour un petit abbé de
+cour. Mais avec ses gros souliers et sa barbe
+vilaine sur un menton qui n’en finit pas, il n’a
+aucune chance d’occuper son poste avec honneur,
+s’il se met au rang des autres dans la maison.
+Il a tout de suite toisé et pesé son monde, de la
+maîtresse au dernier valet. « Plaise à Notre-Seigneur,
+écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à
+l’un de ses prêtres qui entrait au service de
+quelque gentilhomme, vous y faire trouver le
+dégoût des choses du monde, par la plus grande
+connaissance que vous acquerrez de la vanité
+d’icelles. » Il a bien vu, dès ce jour, la sottise
+incurable des puissants. Mais il a vu aussi que
+lui-même risquait de faire un plus grand sot. La
+question était de savoir qui serait ridicule, de la
+reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier.
+Il a préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le
+comprend ! Tous ces grands, qui l’intimidaient,
+il décida probablement de s’imposer à eux par
+une autre grandeur. Ce séducteur, qui avait
+connu des succès plus faciles, dut faire appel à
+Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car
+saint Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur
+les autres et sur lui-même. Sa tâche d’aumônier
+n’était pas commode, avec une impénitente pour
+pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre
+dans la maison. Il jugea bon, parce qu’il avait
+beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien que
+cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant
+son intelligence, il vouait son âme ambitieuse à
+la sainteté.</p>
+
+<p>En fait, nous ne trouverons plus une défaillance
+dans cette vie. Et la tâche difficile de l’écrivain
+va commencer. Car on peut trembler, en
+racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas
+assez montrer quel grand homme il était ; ou,
+si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur
+part magnifique à ses vertus.</p>
+
+<p>C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite,
+que, pour la première fois, nous le trouvons
+certainement en relation avec le prieur et
+les religieux de l’hôpital de la Charité, voué
+alors à saint Jean-Baptiste. Le 20 octobre 1611,
+il fait, par-devant notaire, un don de quinze
+mille livres aux religieux de l’ordre du bienheureux
+Jean de Dieu en l’hôpital Saint-Jean-Baptiste
+fondé par la reine régente Marie de
+Médicis. Il verse cette somme « pour donner plus
+de moyens aux prieur et religieux dudit hôpital
+de traiter et panser les pauvres malades
+qui vont et viennent journellement se réfugier
+et faire panser audit lieu. » Il stipule aussi que
+ce don servira à achever de payer ce qui reste
+dû sur les frais de construction du bâtiment, et
+au besoin pour l’agrandir. On faisait en ce
+temps-là beaucoup de choses avec quinze mille
+livres. D’où venait l’argent ? Le texte de l’acte
+notarié donne à penser que Vincent n’a été en
+cette affaire que le mandataire des véritables
+donateurs. Nous retiendrons que, pour doter les
+religieux de la Charité et leurs pauvres malades,
+c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute fraternisait-il
+déjà notoirement avec eux. Et du moment
+qu’il avait pris le chemin de leur maison,
+toute la suite de sa vie nous commande de croire
+que son regard honnête et malin de paysan la
+jugea tout de suite plus habitable que le palais
+voisin. C’étaient deux abîmes de misère : il eut le
+vertige et tomba du bon côté.</p>
+
+<p>Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son
+bénéfice — gros ou petit, nous ne savons — passait
+peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être
+à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi
+les documents assemblés et publiés avec beaucoup
+de soin par M. Coste, on trouve, à la date
+du 7 décembre 1612, alors qu’il jouissait encore
+des revenus de Saint-Léonard au pays d’Aunis,
+un texte passé devant notaire où notre dit Vincent
+« confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud,
+docteur en théologie, demeurant à La
+Rochelle, absent, ou au porteur : à ce présent,
+stipulant et acceptant pour lui, la somme de trois
+cent vingt livres tournois… »</p>
+
+<p>Pendant son séjour au palais de la reine Margot,
+une aventure lui advint, que lui-même a
+contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais
+avec des additions qu’il serait imprudent de tenir
+pour vraies. Un fameux docteur en théologie,
+dont on ne nous dit point le nom, avait été
+appelé auprès de la reine. « Comme il ne prêchait
+ni ne catéchisait plus, nous dit Vincent, il
+se trouva assailli, dans le repos où il était, d’une
+rude tentation contre la foi. » Et le saint, faisant
+sans doute un retour sur lui-même, qui connut
+aussi la vie molle dans les salons cossus et le
+beau parc, ajoute avec gravité : « Ce qui nous
+apprend, en passant, combien il est dangereux
+de se tenir dans l’oisiveté, soit du corps, soit
+de l’esprit : car, comme une terre, quelque bonne
+qu’elle puisse être, si néanmoins elle est laissée
+quelque temps en friche, produit incontinent
+des chardons et des épines, ainsi notre âme ne
+peut pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté,
+qu’elle ne ressente quelques passions ou
+tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc,
+se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour
+me déclarer qu’il était agité de tentations bien
+violentes contre la foi, et qu’il avait des pensées
+horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et
+même de désespoir, jusque-là qu’il se sentait
+poussé à se précipiter par une fenêtre. Et il en
+fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin
+l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer
+la sainte messe, et même de faire aucune prière ;
+d’autant que, lorsqu’il commençait seulement à
+réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, il lui semblait voir mille spectres,
+qui le troublaient grandement ; et son imagination
+était si desséchée, et son esprit si épuisé,
+à force de faire des actes de désaveu de ses tentations,
+qu’il ne pouvait plus en produire aucun. »
+Vincent lui donna de sages conseils, très humbles
+et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu ayant
+eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul
+témoignage certain que nous ayons sur l’emploi
+du temps de l’aumônier de la reine Marguerite
+pendant les deux années qu’il fut au service de
+cette pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse
+de céans lui échappant, il remplit au moins
+une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi
+l’un des familiers de la maison, cependant qu’un
+peu plus loin, de l’autre côté des grands arbres,
+il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant
+dévotement des malades.</p>
+
+<p>Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne
+nomme pas, assure que pour délivrer son pénitent
+des horribles tentations qui le déchiraient, Vincent
+supplia Dieu de l’en charger lui-même
+« imitant en ce point la charité de Jésus-Christ,
+qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en
+guérir ». Et Dieu aurait pris au mot le digne
+homme, qui aurait été, quatre ans entiers, possédé
+du diable en personne, tandis que l’autre,
+guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il
+faut de belles et bonnes preuves pour y croire,
+surtout quand il s’agit d’un tel personnage.
+Gardons-nous d’admirer les grands saints de
+travers. Celui-là était homme d’action ; on aimerait
+à le peindre aussi en mystique et en tourmenté ;
+il est plus sage de ne pas se donner ce
+plaisir.</p>
+
+<p>Le même Abelly nous assure que Vincent,
+pressé de confier son âme à des mains sûres, non
+seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur,
+mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire
+en formation. Ce dernier détail est inexact, car
+des pièces authentiques témoignent que l’aumônier
+de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue
+de Seine de 1610 à 1612.</p>
+
+<p>D’autres pièces authentiques et datées vont
+d’ailleurs nous apporter une première certitude
+sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le
+13 octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur
+et Saint-Médard de Clichy, qui s’appelait
+Bourgoing, résignait sa cure en faveur de
+M. Vincent de Paul ; il quittait ses brebis pour
+entrer à l’Oratoire, dont il devait un jour devenir
+le supérieur. Et c’est de toute évidence le
+P. de Bérulle qui a conduit la double affaire,
+le retour à Paris de celui-là et le départ de l’autre
+pour Clichy.</p>
+
+<p>Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître.
+C’est une nouveauté dans sa vie. Enfant, il avait
+couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons vu
+vagabonder un peu au temps de ses études et
+beaucoup depuis dix ans qu’il est prêtre. Se vouer
+à l’obéissance, c’était se donner ; et le don de soi,
+seule issue des âmes en quête d’apaisement, il
+y a beaucoup de gens intelligents pour en dire
+merveille, et des hommes sensibles qui voudraient
+s’en griser ; pour s’y plier jusqu’à la mort
+comme devait faire celui-là, il faut être d’acier
+trempé. La poignée de main de ce M. Vincent,
+il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris.</p>
+
+<p>Six mois plus tard, il quittait le service de la
+reine Marguerite pour son installation solennelle
+à Clichy. Ainsi finissait la première étape de sa
+carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente
+avait, d’un clerc agité, fait un serviteur de
+Dieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="xsmall">CHAPITRE III</span><br>
+LA FORTUNE COMPLICE</h2>
+
+
+<p>En devenant curé de campagne, Vincent de
+Paul, ne nous y trompons pas, restait citadin.
+Clichy, alors un grand village, avec des champs,
+de l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux
+confins du quartier de la Madeleine. La
+gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont
+été édifiées sur des terrains qui, au temps de
+notre héros, appartenaient à sa paroisse. De sa
+fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être,
+par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons
+de ses ouailles. Il est probable qu’il résida tout
+de même, au moins pendant un an, auprès de la
+petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et
+Saint-Médard, dont il devenait le pasteur ; mais
+ce n’est pas sûr.</p>
+
+<p>Ce qui, par contre, est certain, c’est que,
+même pendant cette année-là, il se réserva son
+logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite,
+jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt
+à la campagne, fort loin de Paris, tantôt en leur
+demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue
+Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il
+était toujours curé de Clichy. C’est seulement
+après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure
+aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel
+s’engageait à lui verser cent livres tournois l’an
+jusqu’en 1630. Les mœurs du temps permettaient
+qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa
+paroisse ; et nous verrons que Vincent fit un assez
+bel emploi de ses treize années de ministère honoraire
+pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce
+chef. Mais comme il faut se méfier des histoires
+qu’on raconte ! En 1613, c’est-à-dire un an après
+son installation à Clichy, Vincent, sur un mot de
+son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter
+cette cure, mit, au dire de ses pieux hagiographes,
+son petit mobilier sur une charrette, l’accompagna
+à pied et se dirigea vers Paris. « Je
+m’éloignai tristement de ma petite église de Clichy,
+écrivait-il à un de ses amis ; mes yeux étaient
+baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces
+femmes qui venaient vers moi et que j’avais tant
+aimés. Mes pauvres y étaient aussi, et ceux-là
+me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon
+petit mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle. »
+Rien de plus pittoresque que cette scène,
+rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement
+le tableau est un faux, et la lettre aussi.</p>
+
+<p>Voici ce qu’on sait exactement du passage du
+saint à Clichy.</p>
+
+<p>Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession
+de sa cure que sept mois plus tard. Le procès-verbal
+de son installation est ainsi rédigé : « Le
+2 mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de
+l’église de Clichy, et, montrant l’acte de résignation
+approuvé à Rome, il en demanda la libre
+entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing.
+Introduit dans l’église, il prit de l’eau bénite, fit
+l’aspersion, s’agenouilla devant le crucifix et au
+pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé
+dessus et le tabernacle où était renfermé le corps
+de Jésus-Christ, puis les fonts baptismaux,
+s’assit au chœur sur le siège affecté au curé,
+sonna les cloches, en un mot, observa toutes les
+cérémonies usitées en pareille circonstance. Conduit
+ensuite au presbytère, il y entra et en sortit
+librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur,
+à haute et intelligible voix, publia et notifia
+cette prise de possession, et personne ne réclamant,
+il en remit acte à Vincent de Paul sur sa
+demande. »</p>
+
+<p>Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui,
+sauf exception, pour des chrétiens accomplis.
+Ils apprendront tout de même avec plaisir
+que les villageois dont ils sont les fils furent pour
+Vincent de Paul des paroissiens exemplaires et
+charmants. Le saint, au cours d’une conférence
+qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance,
+le 27 juillet 1653, venant à parler du temps où il
+paissait les brebis de Clichy-la-Garenne, leur
+tint ce langage : « J’ai été curé des champs
+(pauvre curé !) J’avais un si bon peuple et si
+obéissant à faire ce que je lui demandais que,
+lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse
+les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient
+pas. Ils y venaient et se confessaient, et
+je voyais de jour en jour le profit que faisaient
+ces âmes. Cela me donnait tant de consolation,
+et j’en étais si content, que je me disais à moi-même :
+« Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir
+un si bon peuple ! » Et, un jour, Monseigneur
+le cardinal de Retz me dit : « Eh bien ! monsieur,
+comment êtes-vous ? » Je lui dis : « Monseigneur,
+je suis si content que je ne le vous puis dire. — Pourquoi ? — C’est
+que j’ai un si bon peuple,
+si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense
+en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous,
+monseigneur, n’êtes si heureux que moi. » Oui,
+mes sœurs, cela donne une consolation admirable
+quand l’on voit un troupeau marcher dans
+l’obéissance. »</p>
+
+<p>Le berger de ce troupeau savait commander.
+Il fit, dans son grand village, du ministère ardent
+et il le fit dans l’allégresse. Nous le verrons mieux
+à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons
+alors sa méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à
+se montrer dès ce moment prêtre actif et écouté,
+car il manquait d’habitude ; et, par exemple, il
+n’avait pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée,
+d’apprendre à chanter. Il s’en désolait
+encore, un an avant sa mort, dans une conférence
+du 26 septembre 1659 aux pères de la Mission.
+Écoutez-le : « Je dirai, à ma confusion, que,
+quand je me voyais à ma cure, je ne savais
+comme il m’y fallait prendre ; j’entendais ces
+paysans qui entonnaient les psaumes, avec admiration,
+ne manquant pas d’une seule note. Pour
+lors je me disais : « Toi qui es leur père spirituel,
+tu ignores cela » ; et je m’affligeais. » Il chantait
+mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait trouvé
+une église en ruines, avec un mobilier et des
+ornements pitoyables. Il construisit une église
+neuve et la dota de tous les meubles et effets
+nécessaires. Les historiens disent que tout cela
+fut fait en un an, mais il ne faut pas les croire.
+Les derniers vitraux furent posés et les derniers
+comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize ans
+après son arrivée à Clichy. Avec quel argent
+fit-il face à de telles dépenses ? Pas avec le sien,
+ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il avait
+certainement à Paris dès ce moment des protecteurs,
+de riches personnages qu’il avait réussi à
+séduire. Dans ce temps même, quoique pourvu
+d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était
+personnellement endetté, nous l’avons vu, de
+trois cents livres. Pauvre, avec de l’argent plein
+les mains : il commençait sa grande carrière.</p>
+
+<p>La petite église existe encore, communiquant
+par le fond du chœur avec une autre, beaucoup
+plus grande, qui a été construite perpendiculairement
+à elle il y a peu d’années. Du dehors elle
+est vieillotte et touchante. Son toit de tuiles
+brunes la couvre à mi-corps comme une petite
+chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture,
+mais des murs bien droits en pierre dure
+avec les ouvertures qu’il faut pour qu’on voie
+clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée,
+avec un toit pointu et un coq. On montre à
+l’intérieur la chaire où aurait prêché le saint, les
+fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il
+a peut-être tenue dans ses mains quand il allait
+visiter les malades. On voudrait s’émouvoir
+devant la petite caisse de vieux bois d’où il
+harangua ses ouailles pour la première fois. Car
+si, en 1612, le peuple de Clichy fut si empressé
+à son confessionnal, c’est sans doute qu’il sut
+l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est
+malheureusement pas dans cette chaire que ces
+mots furent dits. Car celle-ci, comme tout le
+mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment
+que la bâtisse finie, ou au moins couverte.
+Il a probablement mis, il y a trois cents ans, dans
+son église la chaire qu’on nous fait voir, mais
+il est bien incertain que lui-même se soit jamais
+mis dans cette chaire-là.</p>
+
+<p>Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître
+qu’il avait trouvé pour lui une bonne
+place à Paris. En vérité, la place était fameuse :
+il s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire
+comprendre à des gens d’aujourd’hui comment
+un homme de cette trempe put laisser son troupeau
+pour se joindre à la domesticité d’un seigneur,
+même puissant, surtout puissant, il faut
+beaucoup d’explications. La première est sans
+doute que, la chose paraissait bonne à M. de
+Bérulle, Vincent, qui s’exerçait à l’obéissance,
+céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que
+son directeur eût facilement fait faire une sottise
+à cet homme intelligent. L’aventure était belle
+et méritait que Vincent abandonnât tout le reste
+pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de
+suite, et partit. Dès ce moment, il est difficile
+de déterminer les lieux exacts où il résida. Il
+garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna
+pas absolument son troupeau de Clichy,
+et veilla notamment à l’édification de l’église
+nouvelle ; et le principal de son temps, il le
+donna aux Gondi.</p>
+
+<p>On voit au Louvre, au bas de la grande toile
+de Rubens qui commémore le mariage de Marie
+de Médicis, un amour de petit chien, un chien
+de manchon, disons un chien de reine. C’est une
+sorte d’épagneul tout menu, avec des oreilles
+pendantes et soyeuses, une queue souple, richement
+fournie ; le poil est blanc et feu, en larges
+taches ; les pattes sont courtes ; le corps flexible ;
+il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la mode,
+écraser un peu le museau, qui est pointu et trop
+long. On apprendra peut-être avec surprise que
+c’est à deux ou trois roquets de cette sorte, qui
+surent attirer sur eux l’attention d’une belle
+Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire
+une certaine carrière et pas une autre. Il y avait
+à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de
+Médicis s’y trouvait de passage, un singulier
+ménage. Le mari, d’origine italienne, s’appelait
+Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise
+intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires
+du bonhomme, banquier de son état, mais banquier
+véreux, avait imaginé de se donner un
+revenu supplémentaire en élevant des chiens.
+La future reine — François I<sup>er</sup> vivait encore — eut
+envie des bêtes que sut lui présenter l’habile
+aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit
+mieux : elle emmena aussi, pour soigner la marchandise,
+la marchande et son mari. Le ménage
+avait un fils, Albert, plus honnête que le père,
+ce qui n’est pas lui faire un grand compliment,
+mais bien plus débrouillard encore que la mère,
+et cela, c’est dire qu’il était un gaillard.</p>
+
+<p>Après avoir soigné les chiens, la dame fut
+priée d’élever les enfants de la reine. Comment
+le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine,
+puis sous les trois rois ses fils, on aurait
+plaisir à le raconter<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, mais c’est Vincent qui nous
+intéresse et il faut abréger. Retenons que peu
+d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une
+fortune considérable. Il avait épousé une femme
+riche, Catherine de Clermont, qui lui avait
+apporté le comté et la baronnie de Retz, aux
+bouches de la Loire. On le fit maréchal et c’est
+sous le nom de maréchal de Retz qu’il est connu.
+Premier gentilhomme de la Chambre sous
+Henri II, il remplissait l’office de connétable au
+sacre de Henri III, et ce prince le fit général des
+galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste,
+avec les plus fastueux avantages matériels. Il
+avait des frères, dont l’un fut d’église, et devint
+évêque de Paris et cardinal. Celui-là occupait le
+siège quand Vincent entra dans la famille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cf., pour plus amples détails, <i>Le Cardinal de Retz</i>,
+par L. Batiffol. Paris, Hachette, 1927.</p>
+</div>
+<p>Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de
+la dame aux chiens, les deux aînés prirent la
+soutane comme leur oncle et lui succédèrent
+l’un après l’autre sur le siège de Paris, qui restait
+ainsi dans la famille. Le premier fut évêque et
+cardinal ; le second, qui ne reçut point la pourpre,
+eut la petite compensation de voir le siège promu
+au rang d’archevêché. Un frère de ces deux prélats,
+s’appelait Philippe-Emmanuel et c’est lui
+qui prenait Vincent à son service en 1613. Le
+seigneur qui arrachait à ses ouailles le curé de
+Clichy n’avait pas hérité du génie, mais de la fortune
+de son père et de ses titres, notamment de
+celui de général des galères ; et Vincent entrait,
+voilà l’important, chez le neveu du cardinal et,
+par surcroît, chez le frère du coadjuteur ; et, ce
+coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait — mais
+on ne le savait pas encore — régner
+aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église de
+Paris ; et la jeune Madame de Gondi, à peine
+Vincent avait-il posé le pied dans la maison,
+mettait au monde un enfant méchant, qui, plus
+tard — mais c’est cela surtout qu’on n’aurait
+jamais deviné — serait le successeur endiablé de
+ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le
+légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de
+cardinal de Retz.</p>
+
+<p>Convenons que pour un petit abbé sans nom,
+sans fortune, natif de Pouy en Gascogne, la place
+était belle. Si l’on tient compte des mœurs du
+temps, il faut croire que Bérulle, chargé par
+l’opulente famille de trouver un précepteur convenable,
+choisit Vincent, non pour plaire à
+celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le
+curé de Clichy convenait, parce qu’il avait déjà
+frayé avec les puissants de ce monde. Nous
+l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité
+de Marguerite, fille de Catherine de Médicis ;
+cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de
+Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait
+d’ailleurs tant d’intimité entre ces Gondi et les
+Valois, que la reine, quand les fossés du Louvre,
+qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait
+habiter dans la belle maison que possédaient
+ses amis au lieu où est aujourd’hui le théâtre de
+l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des
+grands, avait donné jusqu’ici à l’enseignement
+le plus clair de son temps : à Dax, à Toulouse,
+probablement à Paris aussi, car il avait bien
+fallu, avant d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât
+sa vie. Bérulle le savait, par surcroît, excellent
+prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de
+l’avis, ni de l’avenir de celui qu’il choisissait.
+C’était l’homme convenable : il fallait qu’il
+obéît.</p>
+
+<p>L’homme convenable fut obéissant, mais à bon
+escient. Il apprit d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient
+de lui les gens au service de qui on
+l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants,
+le petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet,
+né en 1610, était encore aux mains des femmes ; le
+dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours.
+C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre
+les parents de son élève, à Montmirail en Champagne,
+sur la ligne, où deux fois, au seuil du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, et au seuil du <small>XX</small><sup>e</sup>, s’est arrêtée la
+vague des envahisseurs. Les Gondi possédaient
+là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui
+au duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le
+maître de céans passait pour un digne homme,
+mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le
+personnage intéressant, c’était la femme. Elle
+devait s’entendre tout de suite avec le précepteur
+de son enfant, car elle était pieuse, charitable,
+pleine de scrupules ; et de telles âmes, qui cherchent
+avidement des guides, n’ont pas souvent
+l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude
+qualité, dans leur maison.</p>
+
+<p>Vincent remplit sans doute avec application
+son office de précepteur, quoique nous n’en
+sachions rien. Son élève ne lui a pas fait spécialement
+honneur ; il paraît qu’il était turbulent ;
+dans la vie, ce fut un brave garçon et un garçon
+brave, mais sans éclat. Quand l’inévitable arriva
+et que M<sup>me</sup> de Gondi devint la pénitente de
+Vincent, elle et lui s’entendirent pour travailler
+à secourir, dans leurs âmes et dans leurs corps,
+les pauvres gens qui peuplaient les immenses
+domaines des Gondi. Elle offrait son argent et
+sa bonne volonté ; et ce pauvre prêtre, on peut
+dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été
+pour Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce
+qui ne gâtait rien, ils se faisaient ses disciples,
+entrant comme ils pouvaient dans ses vues,
+impatients de bien faire à son école. Mais
+c’étaient un homme et une femme de leur monde
+et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne
+plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée
+à son directeur, l’importunait. Lui, à la veille de
+l’assassinat du maréchal d’Ancre et de l’exil à
+Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé
+dangereusement à la politique. Les grandes
+familles de sang français en avaient assez des
+Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi
+sans doute n’étaient pas menacés, mais leur maison,
+où s’agitaient des partisans, se faisait
+bruyante. Avec cela les enfants — car le petit
+Henri avait sept ans maintenant et Vincent apprenait
+aussi le latin et le grec à celui-là, — les
+enfants devenaient insupportables. Un soir de
+1617, le précepteur planta là tout son monde et
+disparut.</p>
+
+<p>Cette fuite extraordinaire fut un coup de
+génie, un acte dont Vincent avait certainement
+mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière.
+Il faut convenir qu’il la joua bien. Si humble
+qu’il fût ou qu’il s’efforçât d’être, il n’ignorait
+pas qu’en échappant aux Gondi, il devenait
+leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites
+à la fois, dans cette aventure, toutes ses
+ambitions, y compris la plus haute. Il rêvait de
+se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il
+fit dès lors et pour toujours, et c’était l’essentiel ;
+mais il ne lui déplairait pas de disposer comme
+devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui
+de ces Gondi. Nous allons voir que son escapade
+eut cet effet, le jour où il se retrouva dans leur
+maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère,
+mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était
+grand.</p>
+
+<p>Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il
+fit dans la paroisse très lointaine dont il devint
+tout à coup le curé. Car, sur une invitation de
+Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire,
+mais cette fois au profit de Vincent et contre ses
+maîtres, il avait couru d’une traite de Paris au
+fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne,
+qu’on appelait alors Châtillon-les-Dombes. Là
+il fit des sortes de prodiges et nous l’y considérerons
+au prochain chapitre, dans le premier
+épanouissement de son immense charité, dans
+sa sainteté commençante.</p>
+
+<p>Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir
+fut pitoyable. Les pauvres gens l’exprimèrent
+en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à
+nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée ;
+on en a une aussi de son mari. Elle
+avait pressenti, la pauvre femme, son grand
+malheur, car elle commence ainsi, s’adressant à
+l’infidèle : « Je n’avais pas tort de craindre de
+perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné
+tant de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue. »
+C’était une créature inquiète ; pour Vincent, qui
+n’était pas patient, elle devait être exaspérante.
+Lisez la suite : « L’angoisse où j’en suis m’est
+insupportable sans une grâce de Dieu tout
+extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était
+que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine,
+mais quand je regarde toutes les occasions où
+j’aurais besoin d’être assistée, par direction et
+par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes
+douleurs se renouvellent. Jugez donc si mon
+esprit et mon corps peuvent longtemps porter
+ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni
+recevoir assistance d’ailleurs, parce que vous
+savez bien que je n’ai pas la liberté pour les
+besoins de mon âme avec beaucoup de gens. »
+C’est celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette
+enfant gâtée n’entend point s’adresser à n’importe
+qui ; elle trouve intolérable que l’élu se
+soit dérobé à son caprice ; elle le menace : « Si
+après cela vous refusez, je vous chargerai devant
+Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien
+que je manquerai à faire, faute d’être aidée. » Et
+puis, sachant quel homme il est, elle n’ose l’offenser
+davantage, et la voilà qui se fait toute petite
+et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par
+son mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse
+point de parler d’elle-même, elle ne saurait ;
+mais elle pense aussi aux autres, à ceux qui
+intéressent surtout Vincent. « J’invoque Dieu
+et la Sainte Vierge de vous redonner à notre
+maison pour le salut de toute notre famille et de
+beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer
+votre charité. » Elle parle de son mari. « Ne
+résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant
+à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à
+celui de beaucoup d’autres. » Ayant ainsi songé
+par deux fois dans la même lettre à son prochain,
+elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même,
+la pauvrette. Et elle termine ainsi : « Je sais que,
+ma vie ne servant qu’à offenser Dieu, il n’est
+pas dangereux de la mettre au hasard ; mais mon
+âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous
+de l’appréhension où vous m’avez vue en ma
+dernière maladie en un village ; je suis pour
+arriver en un pire état ; et la seule peur de cela
+me ferait tant de mal que je ne sais si sans ma
+grande disposition précédente elle ne me ferait
+pas mourir. »</p>
+
+<p>Pauvre femme ! La voilà donc qui se meurt ! Le
+mari, plus sobre, plus bref surtout, parce qu’il
+est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui
+ne sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, « que
+vous accorderez à mes prières et aux conseils de
+tous vos amis le bien que je désire de vous. Je ne
+vous en dirai pas davantage, puisque vous avez
+vu la lettre que j’écris à ma femme. Je vous prie
+seulement de considérer qu’il semble que Dieu
+veut que, par votre moyen, le père et les enfants
+soient gens de bien. »</p>
+
+<p>Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite
+des vues de Dieu sur Vincent de Paul, à moins
+qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et de
+ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui
+pouvaient aussi crier misère ou miséricorde.</p>
+
+<p>Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir
+le fugitif. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on se
+fait recommander, par ses amis et par les autres,
+aux puissants dont on attend un avantage. Vincent
+ayant répondu à M<sup>me</sup> de Gondi par une
+lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle,
+au dire d’Abelly, il invitait sa pénitente
+à se plier au bon plaisir de Dieu, elle aurait pu
+répliquer que peut-être était-ce là seulement le
+bon plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas
+d’humeur à plaisanter. Elle fit faire à tout le
+monde des lettres de supplication. Ses enfants
+écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un
+si bon homme ; le cardinal écrivit, et c’était pour
+donner à réfléchir à ce prêtre obéissant ; le
+P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux.
+On ne nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre
+ce religieux de bon conseil. Et sans doute la
+question n’était-elle pas de savoir si Vincent
+rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.</p>
+
+<p>Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de
+la même année, veille de Noël, il reprenait sa
+place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des
+Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout
+nous autorise à croire que, dès lors, il ne s’occupa
+plus jamais des enfants, et l’on a plaisir à penser
+qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du
+troisième fils, le futur cardinal de Retz. Ne dites
+pas que c’est dommage et que peut-être il en eût
+fait un honnête homme : celui-là était un gredin
+de naissance et d’ailleurs un gredin agréable, que
+Vincent, dans ses vieux jours, devait couvrir
+d’une tendresse paternelle ; et cette tendresse
+étonne d’abord et pourrait scandaliser, mais elle
+n’allait pas au Prince de l’Église, elle consolait
+un enfant méchant, devenu grand et malheureux.</p>
+
+<p>On verra, dans la suite de ce livre, le détail de
+ce qu’ont fait les Gondi, le mari et la femme,
+pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres gens
+de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau
+mérite d’ouvrir à cet homme une carrière immense.
+Le cas est assez rare d’un tel accord
+entre deux puissances si contraires : des grands,
+un paysan de génie. Car il est resté, c’est sa force,
+un homme du petit peuple, c’est-à-dire un juge
+pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs
+parce qu’ils sont compliqués. Les simples,
+quand ils sont intelligents, voient, avec leurs yeux
+clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres.
+Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain
+ou impuissance, ne savent rien de ceux qui marchent
+au-dessous d’eux. La lettre de M<sup>me</sup> de
+Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux
+qui l’ont commentée dans des livres ont trouvé
+qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri d’une
+égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit
+comme une colère d’enfant. Il a vu qui lui parlait :
+alors l’idée d’obéir n’est pas entrée dans
+son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient
+pas supposer que leur tutelle si généreuse
+fût accablante. On sourit aux petits et on les
+piétine en même temps. M<sup>me</sup> de Gondi souriait
+avec mélancolie et, sous sa fraise empesée, ne
+voyait pas ce que faisaient ses pieds. Vincent, au
+lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres
+continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur
+intimité put durer et fut féconde.</p>
+
+<p>Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses
+missionnaires se trouve le <i>Résumé d’une conférence
+sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand</i>.
+Il y donne des conseils pleins de sens et dans la
+langue la plus savoureuse. « Il serait à souhaiter,
+dit-il d’abord, que cet aumônier fût un saint ou
+du moins un homme bien intérieur. » On assure
+que c’est souvent d’eux-mêmes que parlent les
+romanciers dans leurs romans : les saints aussi
+dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait
+sans doute au temps où de se voir debout et
+gauche devant la reine Marguerite l’avait jeté
+dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette
+pour bien servir dans de telles maisons ; il l’a
+d’ailleurs dite plusieurs fois, dans d’autres entretiens
+et dans ses lettres, notamment le 29 septembre
+1636, où il écrivait à Robert de Serjis :
+« J’avais pour maxime de regarder Monsieur le
+général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir
+de même et à feu Madame comme à la Vierge,
+et de ne me présenter si ce n’était qu’ils m’appelassent
+ou pour quelque affaire pressant et
+d’importance. » Si l’on veut bien y réfléchir, rien
+de cela n’est très flatteur pour les maîtres, qu’on
+transfigure avant de se tourner vers eux, et à qui
+l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la
+poussait fort loin. Après le conseil charmant de
+« beaucoup honorer les domestiques et les traiter
+doucement, cordialement et fort respectueusement »,
+il ajoute, ce sage : « Et se faut bien garder
+de s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de
+l’État » ! Dans cette conférence sur <i>l’Aumônier
+chez les grands</i>, il dit encore qu’il ne faut point
+faire la morale à tout propos aux gens de la
+maison, « mais c’est, dit-il, de gagner les serviteurs,
+marmitons, et les prendre en particulier
+pour les instruire. » Mais le voici à table. « L’aumônier
+doit dîner avec le maître d’hôtel ; là, il se
+met à table après lui ; la coutume a prévalu pour
+ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de
+vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup
+pour de petites choses et même faire un peu la
+sourde oreille ; ne pas trop élever quelquefois les
+yeux au ciel ; et si d’aventure il entendait, par
+exemple, que Dieu est injuste, il doit, dans ces
+rencontres, prendre la parole ; mais, hors ce cas,
+attendre en particulier à reprendre ces personnes-là,
+car de le faire sur-le-champ, d’ordinaire ce
+sont des gens bien ferrés, le diable se fourre là-dedans,
+et on y gagne fort peu. »</p>
+
+<p>Un jour il a vu François de Sales, après avoir
+dit sa messe et ôté sa chasuble, se retourner vers
+Monsieur le général des galères et lui faire une
+inclination. « Il me semble, de plus, écrit Vincent,
+qu’on doit porter aux grands le corporal à baiser
+et que l’on leur va donner de l’eau bénite après
+la messe. » Il ajoute tranquillement, parlant de
+ces divers usages : « Je ne l’ai jamais fait et n’en
+sais rien ; vous vous en informerez. » Il était
+humble, discret, mais pas servile ; moyennant
+quoi, quand c’était son heure de commander, il
+se faisait obéir. Il a raconté lui-même que ce
+pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée
+de se mettre un jour, par une dévote assistance
+à la messe, en état de se battre en duel, l’instant
+d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la
+grâce de bien réussir un péché mortel. « Cet
+aumônier, nous dit Vincent parlant de lui-même,
+après avoir célébré la messe et lorsque tout le
+monde se fut retiré, s’alla jeter aux pieds de son
+maître, qui était à genoux, et là, lui dit : « Monsieur,
+permettez qu’en toute humilité je vous
+dise un mot : je sais que vous avez dessein de
+vous aller battre en duel ; je vous dis, de la part
+de mon Dieu, que je viens de vous montrer et
+que vous venez d’adorer, que, si vous ne quittez
+pas ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur
+vous et sur toute votre postérité. »</p>
+
+<p>Le général des galères ne résista pas à cet
+ordre pathétique : le duel n’eut pas lieu. Et cette
+histoire, racontée par Abelly ou par un autre, on
+hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui
+nous rapporte avec simplicité ce qu’il a fait ce
+jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son chapeau et à
+baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce
+livre que nous ne parlerions pas du bon, mais du
+grand M. Vincent. Son cœur était de feu et sous
+les mots qu’il disait couvait une passion ardente ;
+mais cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup
+plus. Il se savait un pauvre misérable sur la
+terre et tous les hommes pareils à lui. La détresse
+de la créature, il la connaissait par droit de naissance.
+Il voyait chacun des hommes tout menu
+dans la main de Dieu, et tremblait pour le destin
+de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile.
+Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit,
+aimant le prochain par inclination, mais un être
+consumé de compassion pour les hommes, parce
+qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié
+pour eux n’était pas un sentiment, c’était une
+vue intense de leur bassesse : et pour redresser
+leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des
+gestes et disait des mots qu’on n’a pas égalés.</p>
+
+<p>Alors, du marmiton à Monsieur le général,
+tous obéissaient. Et la générale, dont il nous dit,
+dans sa langue toujours emplie de politesse,
+qu’elle était « sujette à une grande promptitude »,
+ce qui, pour nous, signifie qu’elle devait être
+insupportable, la générale cédait aussi à cet
+homme irrésistible. « Il me souvient, disait-il un
+jour à ses Filles de la Charité, que Madame la
+générale, son confesseur s’en allant une fois en
+voyage à cinquante lieues d’où elle était : « Eh !
+monsieur, lui dit-elle, vous vous en allez ! A qui
+aurai-je recours en mes peines ? » Il lui répondit :
+« Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez
+adresser à Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour
+vos confessions ordinaires, et celui-là pour votre
+conseil, si l’autre ne vous suffit : et si l’un et
+l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je
+vous conseille, madame, de le chercher aux pieds
+de la croix. » Et Vincent nous assure que, peu
+de jours après, la dame lui écrivait : « Monsieur,
+j’ai expérimenté les moyens que vous m’avez
+donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines ;
+mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de
+me jeter aux pieds d’un crucifix. Ce que les
+hommes m’ont dit n’était point ce que je cherchais ;
+je l’ai trouvé là avec toute la consolation
+que les créatures ne me pouvaient donner. »</p>
+
+<p>Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé
+de Châtillon-les-Dombes, quelque progrès. Elle
+en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui
+survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois
+plus tôt, de présider à la fondation de la congrégation
+des prêtres de la Mission : elle pouvait,
+ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume
+de Dieu. Vincent, bien qu’elle le suppliât en son
+testament de demeurer auprès de son mari et de
+ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu
+douze ans à cette maison, qui, lui parti, se disloqua.
+Emmanuel de Gondi entra à l’Oratoire.
+L’aîné des fils, devenu général des galères après
+son père, épousa une cousine ; et de ce ménage
+où se fondaient les branches survivantes de la
+famille, naquirent deux filles, qui ne firent point
+souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri
+à la chasse, à douze ans, d’une chute de cheval.
+Le troisième a donné au nom de Retz plus qu’à
+celui de Gondi l’éclat que nous savons.</p>
+
+<p>Ainsi naissent et meurent ces grandes familles,
+qu’on croit anciennes et solides et qui, comme
+tout le reste, surgissent et passent. La richesse,
+la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères
+autrefois comme aujourd’hui. Mais alors
+aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en
+allant, laisser une œuvre ou seulement un peu
+de cendre. Les <i>Mémoires</i> du cardinal de Retz
+sont l’un des monuments qu’aura légués au
+monde la branche française des Gondi. L’autre
+legs est plus précieux : c’est un grand saint.</p>
+
+<p>Vincent de Paul eût vécu saintement sans les
+Gondi. Mais les hommes l’auraient peut-être
+ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles à
+tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait
+d’ailleurs les hautes carrières qu’a découragées
+la malchance ? Il faut la grâce de Dieu pour faire
+un saint ; il y faut aussi de grands dons ; il y faut
+encore la faveur du destin. La postérité retiendra
+que, pour M. Vincent, la fortune complice avait
+pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de
+Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son
+épouse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="xsmall">CHAPITRE IV</span><br>
+DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT</h2>
+
+
+<p>Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable
+en deux étapes. Il s’est inquiété du bonheur
+éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort
+humain ensuite. Sa première vocation, celle de
+pêcheur d’âmes, il l’a reçue subitement, un
+matin qu’il prêchait en la petite église de Folleville,
+en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour
+de la conversion de saint Paul. Quelques mois
+plus tard, à Châtillon-les-Dombes, il accédait
+à la deuxième étape ; en chaire, comme à Folleville,
+il connut tout à coup sa puissance pour
+secourir, dans leur détresse matérielle, les malades
+et les pauvres. Aux sources humaines de sa sainteté,
+on trouve, dans les deux cas, son éloquence.</p>
+
+<p>Le sermon de Folleville fut prononcé dans de
+curieuses circonstances. M<sup>me</sup> de Gondi avait
+coutume avant son mariage de se confesser pendant
+les mois d’été dans cette petite paroisse,
+située au milieu des terres de ses parents. Un
+jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête
+pour recevoir son pardon, que le curé bredouillait
+n’importe quoi au lieu de l’absoudre. Mais
+il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous
+raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé,
+nous dit-il, « marmottait quelque chose entre
+ses dents et fit ainsi encore d’autres fois qu’elle
+se confessa à lui ; ce qui la mit un peu en peine ;
+de sorte qu’elle pria un jour un religieux qui
+l’alla voir de lui bailler par écrit la formule de
+l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à
+confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur
+elle les paroles de l’absolution contenues en ce
+papier ; ce qu’il fit. Et elle continua de le faire
+ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa
+à lui, lui donnant son papier, pour ce qu’il ne
+savait pas les paroles qu’il fallait prononcer, tant
+il était ignorant. » Vincent de Paul était fixé sur
+la qualité du clergé de son temps, et c’est à le
+ramener à ses devoirs qu’il devait plus tard consacrer
+un des grands efforts de sa carrière. Tout
+de même ce curé de Folleville passait la mesure.
+Le plus fort est qu’ainsi averti par M<sup>me</sup> de Gondi
+devenue sa pénitente, Vincent s’aperçut que lui
+aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois
+l’aveu de ses fautes à des ignorants de cette
+espèce. « Je pris garde, nous dit-il bien doucement,
+et fis plus particulière attention à ceux à
+qui je me confessais, et trouvai qu’en effet cela
+était vrai et que quelques-uns ne savaient pas
+les paroles de l’absolution. »</p>
+
+<p>Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient
+pas absous, et cela durait, Vincent le savait,
+depuis des années. Un soir, on l’appela auprès
+d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à
+trois lieues de Folleville. Ce moribond « était,
+nous dit le saint, en réputation d’être le plus
+homme de bien, ou au moins un des plus hommes
+de bien de son village. » L’aumônier de M<sup>me</sup> de
+Gondi lui dit les paroles qu’il fallait pour le
+décider à une révision de toutes ses confessions
+précédentes. Ce faisant, il entendait réparer la
+faute du curé, du curé qui ne savait pas donner
+l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait
+pas. A peine absous par M. Vincent, le vieillard — il
+avait quatre-vingts ans — se tourna vers
+M<sup>me</sup> de Gondi qui venait d’entrer et lui dit :
+« Madame, j’étais damné sans cette confession ;
+oui, madame, j’étais damné ; j’avais des péchés
+que je n’avais osé confesser, et jamais je ne m’en
+fusse confessé sans cette confession. » Et il
+avoua devant M<sup>me</sup> la générale un horrible péché
+de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait toujours
+omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège
+à chaque confession nouvelle et un autre sacrilège
+toutes les fois qu’il communiait. Après quoi,
+il mourut. Et M<sup>me</sup> de Gondi s’écria, parlant à
+M. Vincent : « Ah ! monsieur, qu’est-ce que cela ?
+Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est
+sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens.
+Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de
+bien, était en état de damnation, que sera-ce des
+autres qui vivent plus mal ? Ah ! Monsieur Vincent,
+que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ? »
+Et elle le pria de faire sur-le-champ aux paysans
+de ce village un sermon pour les exhorter à la
+confession générale.</p>
+
+<p>Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon.
+« Dieu, dit-il, donna bénédiction à mon discours ;
+et toutes ces bonnes gens furent si touchés, qu’ils
+venaient tous pour faire leur confession générale.
+Je continuai de les instruire et de les disposer aux
+sacrements, et commençai de les entendre. Mais
+la presse fut si grande que, ne pouvant plus y
+suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame
+envoya prier les révérends pères Jésuites
+d’Amiens de venir au secours. » Et les Jésuites
+d’Amiens, ajoute le saint dans son langage positif,
+« trouvèrent de quoi s’occuper ».</p>
+
+<p>Dès ce jour, les Missions, l’une des deux
+grandes œuvres de Vincent, étaient fondées. Car,
+nous dit-il, « cela fut cause qu’on continua le
+même exercice dans les autres paroisses des
+terres de madite dame durant plusieurs années,
+laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer
+des missions et nous fit avoir à cet effet
+le collège des Bons-Enfants, où nous nous retirâmes,
+M. Portail et moi, et prîmes avec nous un
+bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus
+par an. Nous nous en allions ainsi tous trois
+prêcher et faire la mission de village en village.
+En partant, nous donnions la clef à quelqu’un
+des voisins… »</p>
+
+<p>Cette clef qu’on donne aux voisins quand on
+s’en va, ces cinquante écus qu’on baille pour
+une année de travail à un confrère peu gourmand :
+voilà les petites choses qui se retrouvent
+aux origines de tout ce qu’a fait de grand M. Vincent.
+Mais il y a, sous ces apparences si pauvres,
+un grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle.
+Cette âme sait les mots qu’il faut dire pour emporter
+les hommes légers dans son mouvement,
+comme du duvet dans un tourbillon. C’est un
+discours heureux qui a tout engagé. Vincent gardera
+jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du
+25 janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements
+publics à la Providence pour avoir employé
+ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble
+prêtre il était bien incapable et bien indigne
+d’apercevoir. « Qui m’eût dit cela alors, j’aurais
+cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins
+c’était par là que Dieu voulait donner commencement
+à ce que vous voyez. » Et il ajoute, joignant
+les mains ; « Appellerez-vous humain ce à quoi
+nul n’avait jamais pensé ? »</p>
+
+<p>On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce
+livre de ne pas faire intervenir la grâce de Dieu
+à tous les bons endroits de son récit. Une fois
+pour toutes, il est entendu que Vincent reçut,
+pour accéder à la sainteté et s’y maintenir, un
+secours surnaturel. Nous parlerons à loisir des
+vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons
+connaître de sa vie intérieure. Mais l’action
+divine en son âme est un secret dont ni Dieu ni lui
+ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut
+mieux n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on
+peut s’inquiéter des voies humaines par où Dieu
+a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de Vincent
+a été l’une de ces voies, au moins ce
+jour-là.</p>
+
+<p>Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance
+encore plus émouvante. Nous allons raconter
+cette deuxième histoire, avant d’examiner
+d’où venait la puissance oratoire de ce paysan,
+dont nous avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au
+temps de sa jeunesse il était un charmeur.</p>
+
+<p>Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent
+quittait secrètement les Gondi et courait à
+Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons
+que nous avons déjà données de cette fuite, il
+faut évidemment placer l’impatience du nouvel
+apôtre de secouer tout le reste pour se rendre
+sans délai à l’appel de Dieu. M<sup>me</sup> de Gondi l’a
+guidé, poussé, dans la grande voie où il est maintenant
+engagé ; mais de tels patronages sont à la
+fois salutaires et pesants ; ils aident et retiennent ;
+ils suscitent et ils entravent. Bref, Vincent s’était
+sauvé.</p>
+
+<p>Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de
+Clichy, sur qui étaient tombées, voilà cinq ans,
+ses premières paroles ardentes, et qu’il avait
+attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il
+fût alors un curé sans expérience. Il aimait ce
+troupeau ; il en était toujours le pasteur. On a la
+preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par
+exemple pour des baptêmes. Son retour y eût
+été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il
+savait bien que la calèche de M<sup>me</sup> de Gondi
+l’aurait été chercher là dès le lendemain, il s’en
+fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on
+le laissât tranquille.</p>
+
+<p>Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville
+de 2.000 habitants, se trouvait sans curé, et le
+poste n’était point recherché. Les comtes de
+Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient
+prié le supérieur de l’Oratoire de Lyon, le Père
+Bence, de leur indiquer un « bon ecclésiastique »,
+dont ladite paroisse avait un extrême besoin ;
+car depuis près de quarante ans les curés bénéficiers
+ne s’y étaient présentés que pour en percevoir
+le revenu ; les notables avaient tous passé
+à la religion « prétendue réformée » ; et l’on ne
+comptait dans la ville aucun religieux, aucune
+religieuse, mais six prêtres en tout, libertins,
+ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse
+affaire, nous explique Messire Charles Demia,
+prêtre de la Mission, écrivant peu après la mort
+de M. Vincent, « à cause que cette cure était de
+grand travail et n’avait de revenu en ce temps-là
+que cinq cents livres. » Le Père Bence se tourna
+vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle,
+qui n’hésita pas à suggérer à Vincent de Paul
+que cette cure-là lui paraissait au contraire
+excellente.</p>
+
+<p>A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit
+chez un huguenot, le sieur Beynier. Un religieux
+de Lyon avait remis en effet à notre voyageur
+une lettre d’introduction auprès de ce
+notable, le priant de servir le nouveau venu en
+tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour complaire
+à son bon ami lyonnais que parce que la
+maison curiale était en ruines, retint Vincent chez
+lui et le logea. Notez que ce Beynier vivait, nous
+dit-on, « dans tout le libertinage que la multitude
+des biens dont il était pourvu abondamment »
+et sa jeunesse et ses fréquentations « lui inspiraient. »
+Ce débauché accepta qu’une partie de
+sa turbulente demeure devînt un lieu de silence
+et de prières. Vincent s’adjoignit sur-le-champ
+un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans
+la province pour sa piété ; et tous deux, logés au
+deuxième étage de la maison, se levant à cinq
+heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre,
+vaquaient à leur dur ministère, sous le regard
+bienveillant dudit Beynier et de ses familiers,
+tous riches, influents et, comme lui, passés à la
+religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc
+point les sectaires qu’on nous dit dans les manuels.
+Ils sortaient des guerres de religion ; mais
+sans doute étaient-ils las de s’être tant battus.
+Et puis, si certaines de leurs façons étaient plus
+grossières que les nôtres, leur âme était plus près
+de la tradition chevaleresque. Une civilisation est
+plus radieuse à ses débuts que quand elle a un
+peu vieilli. On nous parle toujours du progrès,
+comme si la loi de beaucoup de choses n’était
+pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui
+se fane comme les autres. Il faut que nous tâchions
+aujourd’hui de cultiver aussi des fleurs,
+heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains
+d’aussi belles que ces bourgeois du pays de
+Bresse, qui aimaient leur prochain avec tant de
+gentillesse, que tout tombait, la haine, les préjugés,
+les passions, même le souci de la paix chez
+soi, devant un étranger qu’on accueillait dans sa
+maison. Sans doute un notable avait-il aussi dans
+ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers
+la multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient
+pour les gardiens naturels du troupeau sans pasteur.
+A l’arrivée de Vincent, il leur parut de politesse
+élémentaire de présenter au nouveau berger
+ses brebis. Il advint ce que déjà vous avez
+deviné. Tous ces gens aimables furent bientôt
+pris au charme du grand homme tombé chez
+eux. Vincent fit, dans la petite ville, du ministère
+à sa façon, qui était méthodique et foudroyante.
+Il visita les maisons une à une, prêcha, administra
+les sacrements, fut un si éloquent missionnaire
+et recommanda si bien, comme à Folleville,
+la confession générale, que tout le monde, après
+quelques semaines, y avait passé, le huguenot
+Beynier comme les autres et tous ses amis à sa
+suite.</p>
+
+<p>Un dimanche d’été, probablement le 20 août,
+tandis que le nouveau curé s’habillait pour la
+messe, une paroissienne, la femme du seigneur
+de la Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en
+une maison écartée des autres, une ferme sise à
+un quart de lieue de là, toute une famille était
+malade, père, mère, enfants, et personne alentour
+pour assister ces gens en détresse et très
+pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux Filles
+de la Charité de cet incident tout menu et si gros
+cependant qu’après trois siècles nous continuons
+d’en tirer des richesses, Vincent avouait que la
+situation de ces malheureux lui avait « touché
+sensiblement le cœur ». Et il ajoutait : « Je ne
+manquai pas de les recommander au prône avec
+affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui
+m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus
+de compassion pour ces pauvres affligés. »</p>
+
+<p>Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore
+Vincent qui nous le dira lui-même : « Après les
+vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de
+la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin
+d’y aller. Nous rencontrâmes sur le chemin
+des femmes qui nous devançaient, et, un peu plus
+avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était
+en été et durant les grandes chaleurs, ces bonnes
+dames s’asseyaient le long des chemins pour se
+reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en
+avait tant, que vous eussiez dit des processions. »</p>
+
+<p>Les paroles prononcées au prône avaient
+poussé toute la paroisse vers la maison des malades.
+Ses ouailles compatissantes, Vincent les
+voyait maintenant défaillir en grappes sous le
+soleil. S’il a gardé cette vision, c’est que lui-même
+a senti brûler son sang aux feux de ce ciel
+d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la
+terre montaient en lui. Et le matin, s’il est allé
+sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est que
+son cœur aussi avait chaud et sentait bon.</p>
+
+<p>Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais
+pas content. Ils ont bien fait d’avoir eu pitié, les
+gens de Châtillon, mais voilà une charité mal
+ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au
+secours d’une pauvre famille, qui demain va se
+retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a
+senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme
+que nous cherchons à connaître. Sa sensibilité
+a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue
+aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes
+a jeté un cri ; et puis il écoute sagement l’écho
+de sa voix et, maître de soi et des autres, il va
+donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes
+dames, et commandera qu’au lieu de combler
+en un jour la famille malade de provisions qui se
+gâteront, « elles se cotisent désormais pour faire
+le pot chacune sa journée. » Une à la fois, mais
+tous les jours : voilà la consigne. Il la formule
+avec force : on s’incline. Bientôt il l’inscrit dans
+un règlement ; et c’est ainsi qu’une œuvre est née.
+Elle a jailli de son cœur, mais c’est sa tête qui l’a
+charpentée solidement.</p>
+
+<p>Nous allons suivre Vincent dans sa grande
+carrière. Nous verrons quelle œuvre apostolique
+est sortie du sermon de Folleville et quelle prodigieuse
+œuvre charitable du sermon de Châtillon.
+Mais de quoi donc était faite l’éloquence de
+ce prêtre ? Il n’est pas vain de s’en inquiéter, car
+on peut discuter s’il est devenu un grand saint
+à cause de l’ascendant de sa voix sur les hommes,
+ou si sa puissance oratoire venait de sa sainteté
+commençante : il est certain que, dans l’ordre du
+temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui,
+le premier signe de sa grandeur.</p>
+
+<p>De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté.
+Nous savons seulement qu’il a dit un jour, parlant
+de ses tournées de village en village : « Je
+n’avais partout qu’une seule prédication, que je
+tournais en mille façons. C’était de la crainte de
+Dieu. »</p>
+
+<p>Mais ses proches ont couché sur le papier, à
+la suite de ses <i>Entretiens</i> et <i>Conférences</i> aux Filles
+de la Charité ou aux prêtres de la Mission, des
+notes qui vont peut-être nous donner des lumières
+sur la façon dont il parlait. « S’il se trouvait
+quelqu’un, écrivait un jour le frère Ducournau,
+qui eût le concept et la main assez prompts
+pour écrire mot à mot les mêmes paroles et les
+exclamations de M. Vincent au moment qu’il
+les prononce, cela serait le meilleur. » Et messieurs
+les assistants désignèrent justement cet
+habile frère pour ledit travail. Nous sommes
+fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à
+transcrire, comme il disait, les mêmes paroles de
+son maître, c’est-à-dire ses paroles exactes et,
+puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations authentiques.</p>
+
+<p>Car il y a tout le temps des exclamations dans
+les textes émanant de Vincent, dans ses lettres
+comme dans ses entretiens. Cela leur donne un
+certain air de naïveté auquel il ne faut pas se
+laisser prendre. L’homme était parfaitement
+avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il
+a constamment mêlé des cris à ses discours, ce
+n’était pas, comme d’autres, pour se donner le
+temps de trouver des paroles plus utiles. Ces
+sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation
+intérieure, et Vincent, non seulement
+permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son
+cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs
+dans un discours sont ordinairement un
+mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop
+facile de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais
+si vraiment c’est une poitrine qui se vide sous
+l’effort d’une carcasse palpitante, alors les humains
+penchent le front sous le souffle, comme
+des arbres dans la tempête.</p>
+
+<p>D’autre part, il paraît que Vincent faisait
+beaucoup de gestes. Parlant tout à la fin de sa vie,
+donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux
+qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter
+et peut-être provoquer des relâchements
+dans le zèle ou dans la discipline, il présenta ainsi
+ces fâcheux : « Ce seront des esprits libertins,
+libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et,
+pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent en peine
+d’autre chose. Quoi encore ? Ce seront… Il vaut
+mieux que je ne le dise pas. Ce seront des gens
+mitonnés… » Ici, le frère Ducournau note un
+détail qui nous intéresse. « Saint Vincent, nous
+dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains
+sous les aisselles, contrefaisant les paresseux. »
+Plus loin, ayant rapporté un autre passage du
+même discours, le frère dit encore : « A ce moment
+M. Vincent faisait de certains gestes et des
+mouvements de tête, et avec une certaine inflexion
+de voix dédaigneuse… »</p>
+
+<p>Une autre fois, le saint explique aux pauvres
+frères coadjuteurs que Dieu les aime et les écoute
+et qu’ils aideront peut-être mieux que les prédicateurs
+eux-mêmes au succès de la retraite qu’on
+va faire aux ordinands. Voici, par exemple, un
+frère. « Il sera occupé, dit-il, à son travail ordinaire
+et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent
+pour le prier qu’il ait agréable de bénir
+l’ordination ; et peut-être ainsi, sans qu’il y pense,
+Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes
+dispositions de son cœur. » N’est-ce pas charmant
+de dire ces choses aux petits sur la terre ?
+Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait d’angélique
+et d’exquis dans la charité de cet homme.
+Il y a ceci « dans les psaumes, ajoute-t-il : <i lang="la" xml:lang="la">Desiderium
+pauperum exaudivit Dominus</i>, le Seigneur
+a écouté la prière des pauvres. » Mais le voilà
+qui s’arrête. Il a oublié la suite. Alors il demande
+à ceux qui sont auprès de lui : « Comment y a-t-il
+au reste du verset ? » Un assistant le lui dit et,
+le remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la
+beauté du texte et, nous dit le fidèle Ducournau,
+le répète « plusieurs fois avec des mouvements
+dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants. »</p>
+
+<p>Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet
+entretien du 4 août 1646 aux Filles de la Charité,
+où, parlant en présence de quatre sœurs désignées
+pour s’en aller soigner des contagieux à Calais,
+il demande à l’assemblée si l’on a jamais entendu
+dire « qu’il se soit trouvé des personnes si détachées
+du sentiment de la nature que, sachant que
+de quatre sœurs envoyées là, une est morte et les
+autres sont fort malades, nonobstant cela, elles
+se présentent pour aller à leurs places et disent :
+Monsieur, me voilà prête. » Il prononce alors,
+devant les pauvres filles, des paroles d’une souveraine
+beauté. Elles vont aller au martyre, ces
+petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur
+prêcher à cette minute, c’est l’humilité. Ce
+qu’elles vont faire est si grand, qu’étant de fragiles
+femmes elles en pourraient étourdiment
+tirer vanité. « N’allez pas dire aux hôtelleries où
+vous vous arrêterez que la reine vous mande,
+qu’elle vous a préférées à tant d’autres ; ne dites
+rien de tout cela. Mais, si on vous demande :
+« Où allez-vous ? » vous répondrez : « Nous
+allons où Dieu nous appelle. » Ou encore : « Nous
+allons en un tel lieu. » — « Faire quoi ? » — « Ce
+qu’il plaira à Dieu qu’on nous ordonne de faire. »
+Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage.
+Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier,
+vous reconnaissant la plus misérable et la
+plus imparfaite de la Compagnie. » Cela n’empêche
+point sa gorge d’être tout à coup remplie
+de sanglots. Quand il songe à la morte, à celles
+qui peut-être tomberont demain et qui sont
+devant lui, toutes ferventes ; quand il parle du
+sang de ses filles qui en appellera d’autres au
+sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la
+grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre
+soudain. « Notre très honoré père, écrit la pauvre
+sœur qui a recueilli pour nous l’entretien,
+fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance
+de ses larmes. »</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout. Il s’agite ; il soupire et pleure ;
+il a recours enfin à un dernier moyen physique
+d’émouvoir, qui est de se frapper la poitrine. Le
+frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu
+du discours sur les relâchements dans la discipline,
+nous montre Vincent qui, se recolligeant,
+c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se
+dit alors à lui-même, en présence de tous ses
+prêtres : « O misérable, tu es un vieillard semblable
+à ces gens-là ; les petites choses te semblent
+grandes, et les difficultés te resserrent. Oui,
+messieurs, il n’y a pas jusqu’au lever du matin,
+qui ne me paraisse une grande affaire, et les
+moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables.
+Ce seront donc de petits esprits, des
+gens comme moi, qui voudront retrancher des
+pratiques et des occupations de la Compagnie. »</p>
+
+<p>Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots
+pareils ne sont pas faciles à expliquer. « Des gens
+comme moi, dit-il, de petits esprits… » C’est tout
+de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière
+ses paroles de tout à l’heure et celles-ci,
+sous son éloquence qu’il s’agit de juger, faire
+le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement
+engagé dans tout cela. Voici l’occasion de poser
+la question de la sensibilité de Vincent : débat
+capital, hors duquel on ne saurait résoudre le
+problème de son éloquence, ni d’ailleurs celui
+de sa sainteté.</p>
+
+<p>L’extrême sensibilité est à la fois, pour un
+orateur, une nécessité et un danger. Et de même
+il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente
+foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.</p>
+
+<p>N’accèdent guère à la véritable éloquence,
+n’accèdent jamais à la sainteté, que les natures
+à la fois puissantes et équilibrées. Intelligence
+ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes
+deux sur une riche matière : un cœur de chair
+humaine. Ces cœurs-là sont malheureusement
+impétueux à vingt ans, et c’est seulement à
+trente que le caractère de l’homme a sa trempe
+définitive. De là, tant de déchets. De là, les débuts
+tourmentés ou incertains des plus grands génies
+et des saints. Vincent, comme beaucoup d’autres,
+n’a trouvé son équilibre qu’à l’âge de la volonté.
+Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa pétulante
+sensibilité une puissance qui lui fût égale.</p>
+
+<p>Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser
+publiquement. Il y a dans Marc-Aurèle une
+pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours
+à l’affût des belles choses, l’a trouvée un jour
+dans un petit recueil édité à la date émouvante
+de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit
+toute une préface pour expliquer que la doctrine
+de l’empereur-philosophe était pétrie de christianisme,
+a eu raison de faire grand état des mots
+que voici : <i>Si tu perds le sentiment de tes fautes,
+il ne vaut plus la peine de vivre.</i> Ce sentiment-là,
+saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en lui toute
+sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession
+et à la torture. Et ce n’était pas un scrupuleux.
+C’était un homme, mais qui voyait l’essentiel de
+lui-même : sa faiblesse. De cette faiblesse, les
+êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas
+un jour d’être scandalisés, s’ils n’étaient si légers.
+Car nous sommes tous des étourdis, mais celui-là
+point : c’était un passionné.</p>
+
+<p>L’étalage que Vincent fait constamment, quand
+il parle ou quand il écrit, de son indignité, de sa
+bassesse, de ses abominables péchés, choque
+d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite
+que ce sont seulement des formules, de fâcheuses
+formules, et l’on regrette, par exemple, qu’au-dessous
+de sa signature, il trouve bon d’ajouter
+presque toujours ces mots inutiles : <i>prêtre
+indigne</i>. On dirait qu’il les fait tomber mécaniquement
+de sa plume comme un paraphe déplaisant,
+et l’on songe à tous les gestes onctueux
+que font, par habitude, les hommes confits en
+dévotion.</p>
+
+<p>Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait
+pourtant point de manies. Il ne disait jamais de
+banalités, ne proférait jamais de propos routiniers.
+Toujours il choisissait le mot juste, et
+pour formuler une pensée originale. Quand il
+se frappait la poitrine, il est donc probable que ce
+n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste
+dont il faut que nous comprenions l’importance.</p>
+
+<p>Un jour, il fait à ses prêtres une conférence
+sur la <i>méthode à suivre dans les prédications</i>. Il leur
+dit les merveilles accomplies par sa méthode,
+qu’il appelle la <i>petite méthode</i>, parce qu’elle est
+toute simple et sans faste. Il rappelle les belles
+conversions accomplies par ses missionnaires ;
+s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la
+joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs
+au cours d’un prêche, ou d’être escorté, quand
+on quitte le village après la mission, par le troupeau
+des fidèles jetant ces cris : « Bienheureux
+les ventres qui vous ont portés ! Bienheureuses
+les mamelles qui vous ont allaités ! Oh ! que vos
+mères sont heureuses ! » Et tout à coup écoutez-le :
+« O Dieu, dit-il, quels fruits a produits cette
+méthode partout où l’on a été ! Quel progrès !
+Eh ! combien seraient-ils plus grands si moi,
+misérable, ne les avais empêchés par mes péchés !
+Hélas ! misérable que je suis ! Ah ! j’en demande
+pardon humblement à Dieu. O Sauveur ! pardonnez
+à ce misérable pécheur, qui gâte tous
+vos desseins, qui s’y oppose et contredit partout ;
+pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde,
+tous les empêchements que j’ai apportés aux
+fruits de la méthode que vous avez inspirée, à la
+gloire qui vous en serait revenue sans moi, misérable.
+Pardonnez-moi le scandale que je donne
+en cela, comme en tout ce qui concerne votre
+service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je
+vous prie, le mauvais exemple que je vous donne
+toujours ; je vous en demande pardon. » Là-dessus
+il repart, dit des choses admirables et
+notamment définit la véritable éloquence en des
+termes pareils, nous le verrons tout à l’heure, à
+ceux que choisissait Pascal, au même moment,
+pour nous expliquer comment on doit écrire ;
+puis, pensant à lui-même, si petit pour une tâche
+si haute, il s’écrie : « Il n’y a que moi, misérable,
+qui gâche toujours tout. » Il s’accuse de ne rien
+comprendre à l’art, si nécessaire, de parler avec
+fruit. « Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je tâcherai
+de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de
+la Compagnie, à qui Dieu a fait particulièrement
+ce don, qui gardent merveilleusement cette
+sainte méthode. » Et un peu plus loin, comme
+excédé de son insuffisance, il y revient encore.
+« Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il,
+de dire les choses en détail, et que moi-même je
+ne les sais pas, moi, misérable, qui suis venu
+jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre, par
+ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette
+méthode, tellement je suis grossier et stupide,
+une grosse bête, une bête lourde, ah ! pauvre
+bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain,
+nous en parlera en particulier, nous apprendra
+comme il s’y faut comporter pour la bien pratiquer.
+Il le fera, je l’en prie ; il sait bien cela, lui ;
+il nous l’apprendra, s’il lui plaît. »</p>
+
+<p>Tout ce discours si curieux, il est clair que
+Vincent l’a prononcé dans l’exaltation. Il y
+emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle
+aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il
+ne dit pas : « Cela est évident. » Il s’écrie : « Cela
+est si évident qu’il faudrait se crever les yeux
+pour ne le voir pas. » Il a souvent recours à ces
+mots excessifs par lesquels nous essayons, dans
+la langue familière, d’agir sur l’imagination de
+nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres
+de vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va
+chercher pour que sorte bien toute sa pensée :
+« Faut-il que nous menions une vie… je ne sais
+comment je dois dire… <i lang="la" xml:lang="la">lautior</i> ; si l’on pouvait
+faire un mot français de ce latin, <i>plus commode</i>…
+ce mot ne dit pas assez, <i>plus voluptueuse, plus
+délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens
+du monde</i>. »</p>
+
+<p>Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut
+qu’on le sente de même. Il met d’ailleurs en ses
+actes la même passion qu’en ses paroles. Il a dit
+un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires :
+« Quel compte a à rendre à Dieu un
+supérieur lâche ! » Il est, cela ne surprendra
+personne, pénétré de sa responsabilité de chef.
+Il ne sera pas un supérieur lâche, et son commandement,
+il l’exercera totalement. C’est ainsi que
+nous le voyons faire des remontrances, devant
+la Compagnie assemblée, à de pauvres religieux
+qui ont commis des fautes, grandes ou petites.
+Il est terrible quand il rend ainsi la justice ; et ce
+bon M. Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter
+un coupable. Il avait coutume, lorsque la
+communauté avait fait oraison, de prendre place
+au chœur, de faire approcher tout le monde,
+prêtres, frères coadjuteurs, écoliers et séminaristes,
+et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou
+à celui-là, il disait : « Monsieur, répétez tout haut
+l’oraison que vous venez de faire. » Des paresseux,
+qui avaient rêvé ou dormi au lieu de méditer, se
+trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il
+leur arrivait de demander à M. Vincent qu’il les
+excusât pour cette fois. Un prêtre, ancien de
+douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant
+excusé ainsi le 17 novembre 1658, Vincent lui
+dit, en termes vifs, son mécontentement. Celui-ci,
+fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le
+saint lui cria : « Monsieur, êtes-vous en état de
+recevoir l’avertissement qui est à vous faire ? »
+Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à
+genoux. Et le frère Ducournau, qui était présent,
+nous rapporte ce qui se passa ensuite. « M. Vincent,
+nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que,
+le vendredi précédent, il s’était absenté de la
+conférence du soir, nonobstant qu’on lui eût dit
+d’y aller, appelant cela une désobéissance formelle.
+Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti
+ainsi publiquement, voulut lui présenter qu’il
+avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y assister
+ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que
+cela n’était pas vrai, qu’au contraire il lui avait
+dit : « Allons, monsieur, allons ! » Il dit de plus
+à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser : « Monsieur,
+on ne doit point parler, ni s’excuser, quand
+on est averti de quelque chose ; mais il ne faut
+dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on
+donne et l’accomplir. » Il lui dit de plus qu’étant
+déjà assez ancien dans la maison, il devrait être
+à exemple ; qu’autrefois il l’avait vu si dévôt, lors
+même qu’il était petit garçon ; qu’au Mans, où
+il avait été envoyé, il avait fort bien fait, et ici
+aussi, et que cependant, depuis environ deux
+ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était
+laissé gagner à la paresse. « Peut-être que cela
+fait peine, dit M. Vincent, de voir qu’étant
+prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et
+de cette sorte. Mais quoi ! il faut bien avertir des
+défauts. »</p>
+
+<p>Et il fait tomber sur le coupable, devant
+tous ces hommes haletants, cet arrêt solennel :
+« Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie,
+qu’il doit être disposé à rendre compte
+de son oraison lorsqu’on le priera de le faire,
+et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur,
+pour ce que vous êtes plusieurs fois
+tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous
+souvienne à l’avenir de n’y plus retomber,
+comme aussi dans les autres fautes dont vous
+venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui
+et demain de célébrer la sainte messe.
+Voilà la pénitence que je vous donne. »</p>
+
+<p>Des scènes pareilles, disons-le net, sont
+odieuses ou magnifiques. Odieuses, parce qu’il
+est trop facile, quand on dispose d’une autorité
+totale, de torturer publiquement ceux qu’on a
+sous sa loi. Magnifiques, si c’est vraiment un
+justicier qui parle : et celui qui mérite ce nom,
+on le reconnaît au frémissement de sa voix, car
+il n’y a pas de justice sans amour. Un juge sec,
+un juge froid, ce sont des usurpateurs : on les
+déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait,
+mais lui plus que tous. Tandis qu’il tenait toute
+la Compagnie en haleine parce que c’était son
+devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne
+pas humilier ce pécheur, la majesté de son sacerdoce
+le soulevait et le terrifiait. L’extrême sensibilité
+des saints les porte aux nues ; et tout à
+coup, ils prennent peur, car ils n’ont pas cessé,
+arrivés si haut, de tout sentir à l’extrême. Si près
+de Dieu, quand on est si petit : c’est un constant
+état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous
+essayons bien d’en parler ; nous ne le faisons
+jamais comme il faudrait, parce que nous avons
+des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau
+drame ; ils le vivent dans l’exaltation ; et ce sont
+les seuls sages. Nous savons qu’arrivés au faîte
+des honneurs ou de la puissance des grands de
+ce monde sont devenus humbles : voilà la sagesse
+courante. Celle des saints est pareille, mais incomparablement
+plus haute et plus forte. Quand on
+s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable
+de prendre les humains en pitié et de tenir
+sa propre guenille pour misérable.</p>
+
+<p>Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à
+cause du rang du coupable, Vincent avait à
+peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans
+d’autres occasions. Par exemple, en voici une
+où ce sensible va nous livrer son secret. Il s’agit
+d’une histoire bien ridicule. Un frère coadjuteur,
+commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc
+falloir humilier ce pauvre diable devant toute
+la communauté. Vincent voit leur misère, à tous
+ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au
+fond, et il pense : « Un supérieur qui ne punirait
+pas, qu’en dirait Dieu ? » Alors il faut frapper.
+Mais qui est-il pour cette œuvre de justice ?
+Devant l’Éternel tous les hommes ne sont-ils
+pas également chétifs ? Entre un frère qui titube
+et un supérieur qui fait aussi quelquefois des
+faux pas, quelle si grande différence ? Alors il
+s’adresse ainsi au coupable : « O mon frère, le
+dirai-je ? O Sauveur, le dirai-je ? le pourrai-je
+bien dire sans rougir ? Ah ! mon frère, j’en suis
+coupable ainsi que vous, pour ne vous avoir pas
+donné de bonnes instructions. Le pourrai-je
+bien dire ? Il faut que j’en avale la confusion
+aussi bien que vous, parce que j’en suis coupable.
+Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès,
+jusqu’à le faire paraître en venant du dehors.
+O Sauveur, prendre trop de vin jusqu’à le faire
+paraître ! faire les actions d’un homme ivre ! O
+misérable ! C’est moi, pécheur, qui suis la cause
+de ce désordre ; et cela ne serait pas arrivé sans
+mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus
+tous les deux ! Après cela, vous vous couchâtes
+dans la cuisine devant vos frères ; quel exemple
+aux nouveaux ! Que diront-ils de moi d’avoir de
+telles personnes dans la Mission ? » Voyez comme
+il l’aide à porter son péché, comme il sait à la
+fois châtier le coupable et passer le bras sous son
+bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre,
+un homme tout menu sous le Dieu splendide
+qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant à
+cette minute. Toute la fin du petit sermon au
+frère ami de la bouteille est un modèle de discours
+exalté. Il y a des pages très hautes dans
+l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le
+sujet est une bagatelle, montre mieux qu’aucune
+l’art parfait de ce prêtre, qui, avec les mots les
+plus simples et dans l’ordre convenable, versait
+sur son auditoire le trop-plein d’une âme de feu.
+« O messieurs, s’écrie-t-il, priez pour nous ; ô
+mes frères, ayez compassion de notre frère et
+priez pour nous supporter. Il est notre frère ;
+pour l’amour de Dieu, ayons pitié de sa misère.
+O ! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu
+merci, souvent humilié. Ah ! que ferons-nous
+maintenant, mon frère ? Vous avez des défauts,
+vous avez des passions, et vous vous y laissez
+aller après toutes les humiliations, prières,
+recommandations, résolutions que vous en avez
+faites ! Que ferons-nous maintenant ? Qu’est devenu
+cet esprit d’humilité ? Que sont devenues
+toutes ces recommandations ? Que sont-elles
+devenues ? Où sont maintenant toutes ces protestations ?
+Où sont-elles, mon frère ? Où sont
+ces résolutions que vous avez faites de bien
+servir Dieu ? Qu’est devenu tout cela ? O mon
+pauvre frère ? Et que deviendra cette humiliation
+que vous faites maintenant ? Que deviendra cette
+confusion que nous buvons ? »</p>
+
+<p>Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux
+homme agenouillé devant lui. Il vida
+ce jour-là la coupe jusqu’au fond ; puis, prenant
+en pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur
+cette parole apaisante : « Nous prierons Dieu
+pour vous, mon frère ; et nous espérons qu’il
+vous donnera, si vous le voulez, la grâce de
+mieux faire à l’avenir. »</p>
+
+<p>Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à
+ceux qui l’écoutaient des arguments bien déduits,
+il l’était plus encore à les magnétiser ; et non
+seulement son tempérament le portait à faire
+ainsi ; mais il professait que c’était mieux. Il
+estimait que c’est au cœur qu’on doit viser
+d’abord. « Quand l’âme, dans l’oraison, prend
+feu aussitôt, disait-il, qu’a-t-elle besoin de raisons ? »
+Et une autre fois : « Mes frères, je
+remarque que, dans toutes les oraisons que vous
+faites tous, un chacun s’efforce de rapporter
+quantité de raisons, et raisons sur raisons ; <i>mais
+vous ne vous affectionnez pas assez</i>. » Il ajoute :
+« Toutes nos raisons sont sans fruit, <i>si nous ne
+venons aux affections</i>. »</p>
+
+<p>Il éprouvait un grand respect pour les médecins
+de son temps, qui n’avaient pas encore défilé
+devant Molière. Si, revenant sur la terre, il consultait
+ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant
+ouï seulement ses premiers mots et mis son
+poignet dans leurs mains, ils lui diraient : « Monsieur,
+vous êtes un grand affectif. »</p>
+
+<p>Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe
+quel saint, et par exemple à tous ceux de son
+temps, à la mystique Marie des Vallées, au bon
+François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de
+Chantal, ou à ceux de sa lignée spirituelle, Vincent
+Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le
+charitable. Et ils jugeraient de même n’importe
+quel orateur, n’importe quel écrivain, du plus
+grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus
+passionné, celui du fougueux Bossuet et de
+Racine, l’enfant de volupté. Encore faut-il distinguer
+Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour
+reconnaître la nature particulière de sa sensibilité,
+nous allons continuer de l’ausculter et lire un
+dernier texte.</p>
+
+<p>Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le
+2 mai 1659 sur la <i>Mortification</i>. On se souvient
+que nous avons un peu blâmé Vincent, aux
+premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre
+qu’il a toujours faite à ce qui pouvait survivre, en
+lui et chez ses prêtres, de tendresse pour leurs
+parents. Il traitait, dans la conférence que je vais
+citer, de la dure obligation de se mortifier sur ce
+point comme sur les autres, et j’avoue qu’ayant
+rencontré cette page, je commençais de la lire
+sans grand plaisir, quand je vis ce que vous-même
+allez voir.</p>
+
+<p>Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui
+ont imprudemment fait visite à leur famille :
+« Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts
+d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de
+prospérité ; dans ses douleurs inutiles ou ses
+vaines joies ; et ils s’y sont embarrassés comme
+une mouche qui est tombée dans les filets d’une
+araignée, d’où elle ne se peut tirer. » Voilà, soit
+dit en passant, qui n’est pas mal présenté. Mais
+la suite est mieux. « Du temps que j’étais encore
+chez M. le général des galères, dit-il, il arriva que,
+les galères étant à Bordeaux, il m’envoya là pour
+faire mission aux pauvres forçats… Or, avant de
+partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux
+amis de l’ordre que j’en avais reçu, à qui je dis :
+« Messieurs, je m’en vas travailler proche le lieu
+d’où je suis ; je ne sais si je ferai bien d’aller faire
+un tour chez nous. » Tous deux me le conseillèrent.
+« Allez-y, monsieur, me dirent-ils, votre
+présence consolera vos proches ; vous leur parlerez
+de Dieu, etc. » La raison que j’avais d’en
+douter, c’est que j’avais vu plusieurs bons ecclésiastiques
+qui avaient fait merveille quelque
+temps éloignés de leur pays, et j’avais remarqué
+qu’étant allés voir leurs parents, ils en étaient
+revenus tout changés et devenaient inutiles au
+public… J’ai peur, disais-je, de m’attacher de
+même aux parents. Et, en effet, ayant passé huit
+ou dix jours avec eux pour les informer des voies
+de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des
+biens, jusqu’à leur dire qu’ils n’attendissent rien
+de moi, que, quand j’aurais des coffres d’or et
+d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un
+ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu
+et aux pauvres, le jour que je partis, j’eus tant de
+douleur de quitter mes pauvres parents, que je
+ne fis que pleurer tout le long du chemin, et
+quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda
+la pensée de les aider et de les mettre en meilleur
+état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit
+attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce
+que je n’avais pas. Je fus trois mois dans cette
+passion importune d’avancer mes frères et mes
+sœurs ; c’était le poids continuel de mon pauvre
+esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu
+libre, je priais Dieu qu’il eût agréable de me
+délivrer de cette tentation, et je l’en priai tant,
+qu’enfin il eut pitié de moi. »</p>
+
+<p>Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur
+le chemin parce qu’il vient de quitter ses frères
+et ses sœurs ; saint Vincent prêt à donner ce qu’il
+a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de
+son cœur lui a pourtant commandé d’oublier ;
+saint Vincent pris de tendresse comme une
+femme parce qu’il a cessé quelques jours de
+vivre en Dieu seul : voilà l’image pathétique
+qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre
+comment celui-là, aussi saint que les
+autres, a été le plus grand de tous.</p>
+
+<p>C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez
+garde au sens des mots. Saint François de
+Sales, voilà un être bon. « Je le veux tant aimer,
+le cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer !
+Il a plu à Dieu de faire ainsi mon cœur ! Oh !
+quand est-ce que nous serons tout détrempés
+en douceur et en charité pour le prochain ? »
+La bonté est une vertu aimable, mais, dans la
+hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle
+est à base d’indulgence et ne va guère sans un
+peu de philosophie souriante, c’est-à-dire de
+scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse,
+quand d’aimer les hommes est une affaire si
+grave. La bonté, selon saint François, est toute
+détrempée en douceur et en charité : alors elle
+est en rébellion sourde contre la justice de Dieu,
+qui est d’acier trempé. Elle prend tout le monde
+sous son aile, et console et caresse. La bonté est
+charmante, et qui ne la bénirait ? Mais elle est
+une faiblesse.</p>
+
+<p>Vincent de Paul a pleuré ; il a pleuré, ce bon
+homme, pleuré sur le chemin en pensant à ses
+pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et
+d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les
+siennes ? Ce n’était pas un grand mystique. Il
+n’aurait pas eu, comme l’amie de François de
+Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force
+de passer sur le corps de son fils pour obéir au
+Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte, et
+par amour ; elle aimait Dieu plus que son enfant ;
+et l’on avait déjà vu cela quand Abraham avait
+brandi sur Isaac le glaive du sacrifice. Ceux-là
+sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus
+de saint Vincent ? Je ne crois pas.</p>
+
+<p>Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je
+me repens déjà d’avoir paru médire, tous ont été
+des passionnés, et François d’Assise aussi, qui
+aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères,
+parce qu’il les trouvait charmants. Mais la
+passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de
+Chantal l’attisait, que François de Sales la voilait
+d’indulgence et le <i lang="it" xml:lang="it">poverello</i> de poésie, Vincent
+la laissait nue. Il pleurait simplement, comme un
+pauvre homme sur la terre, un pauvre homme
+tout près de nous. Il a aimé le prochain comme il
+est humain de l’aimer. Grand saint de l’époque
+classique, amoureux des hommes avec sagesse,
+donc avec intensité, car le désordre disperse, il
+a sondé les cœurs, étant plus près d’eux, plus
+facilement et profondément qu’aucun autre ;
+et il n’a pas été bon, mais miséricordieux, ce qui
+est bien autre chose, si l’on veut considérer que
+la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde
+à cause d’elles : c’est pour sa misère qu’il faut
+pleurer sur la créature.</p>
+
+<p>Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans
+effort à des sommets où elle s’est confondue avec
+la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce
+n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste
+envers eux. Ils s’abusent d’ailleurs souvent sur la
+part qui leur est due. Les simples croient juste
+que le monde tourne autour d’eux ; et l’injustice
+qui les scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle.
+Ils estiment que leur bonheur, c’est
+aux autres de le faire, quand c’est à chacun
+d’eux d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien
+des êtres. Ceux qui dépendent d’autrui sont le
+jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres
+fautes ajoutent du désordre à ce désordre. La
+charité n’est pas la douceur ni l’extase, c’est
+l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener
+de l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun
+ce qui revient à son petit mérite, faire aux pauvres
+hommes une aumône, c’est entendu, mais une
+aumône sacrée comme une dette.</p>
+
+<p>Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons
+à loisir de sa carrière charitable, la vocation
+de saint Vincent parmi nous, vocation unique,
+qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi
+parler, des saints du paradis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu
+son action oratoire irrésistible ; mais ce n’est pas
+elle seule qui l’a fait éloquent. Il faut, pour
+parler aux hommes assemblés, des dons nombreux ;
+et ceux-ci voisinent rarement dans une
+même âme, dans un même corps. L’un de ces
+dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu
+dans le sang. Cœur puissant ; mais tête encore
+plus forte : ainsi tout s’arrangeait. Il faut aussi
+une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité
+d’esprit qui fait venir à l’instant le mot juste,
+tous les mots justes, eux seuls, et en bon ordre.
+Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être
+entendu, donc de plaire, et, pour cette fin capitale,
+deux vertus sont requises, dont ne parle
+pas le catéchisme : souplesse et coquetterie.</p>
+
+<p>Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe
+et complet, les possédait toutes.</p>
+
+<p>Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on
+a peu d’idées. Et si souvent il a répété qu’il ne
+savait rien, ne comprenait rien, que plusieurs
+l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris
+le frère Ducournau, ont écrit, sans doute
+avec regret, mais enfin ils ont écrit, que leur
+Père ne disait « pour l’ordinaire que des choses
+communes ». Le pauvre frère Ducournau croit
+tout arranger en ajoutant que « si elles sont
+communes pour les savants et les personnes
+spirituelles, elles ne le sont pas pour les frères
+et les commençants, qui même ont besoin d’être
+conduits et excités par ces choses, plutôt que par
+d’autres extraordinaires, dont ils ne sont pas
+capables. » On voit ici quel ascendant exerçait
+ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât,
+pour contraindre ceux qui écoutaient dans le
+ravissement sa parole à croire dans leur cœur que
+c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient
+certes. « Encore que M. Vincent parle sur un
+sujet commun, écrit ce même Ducournau, c’est
+avec une force qui n’est pas commune. » Et il
+concluait par ces mots, pour lesquels on lui
+pardonne tout le reste : « C’est pour cela qu’un
+chacun se rend fort attentif quand il parle, que
+plusieurs sont ravis de l’entendre, et que ceux
+qui n’ont pas été présents s’informent souvent de
+ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y
+être pas trouvés. » N’attendons pas de ses contemporains
+un meilleur témoignage. Il les enchantait
+sans les étonner : voilà la grande affaire.
+Pourquoi ce charme facile ? Parce qu’il faisait
+un grand effort pour eux, n’en doutons pas ;
+mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé
+à faire oraison, donc à réfléchir, était habile
+à concevoir clairement, à déduire avec ordre, à
+toujours dégager l’essentiel et à conclure.</p>
+
+<p>Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne
+saurait le dire au juste : peut-être ses gestes, sa
+faconde, son humeur bouillante ; peut-être un
+peu d’accent, mais nous n’en savons rien.
+M. Henri Brémond, qui est de par là, tient que
+les humbles du pays de Dax ont bien de la
+finesse et prennent sans effort le ton et les façons
+des milieux où il passent, même les plus hauts ;
+et voilà, pense-t-il « une des clefs de cette âme
+ambitieuse et flexible<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ». Je crois que la bonne
+clef, elle est dans la chaumière où il est né, plutôt
+que dans le coin de France où celle-ci était plantée.
+Il doit beaucoup à son origine paysanne,
+mais pas ce qu’on pourrait croire. M. Brémond
+a raison de dire : « Ce n’était pas le brave homme
+de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant
+et vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de
+Paul ne paraît pas beaucoup plus simple que
+Fénelon. » Il était bien plus riche, mais avec
+l’esprit frais des villageois. Ceux-ci parlent très
+mal ou très bien. Il en est de sots, dont on ne tire
+rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont
+un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils
+voient tout de suite le ridicule, c’est-à-dire le
+trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils ne
+pataugent pas dans les détails, où de plus savants
+s’embourbent. Est-ce d’avoir le front battu par
+le large qui leur lave l’esprit ? Ou bien leur privilège
+est-il de vivre avec peu d’idées, toujours
+les mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme
+leurs bêtes ? Si l’un d’eux nourrit un jour son
+cerveau davantage, il tient du moins de ses pères
+l’habitude de ranger ce qu’il a dans la
+tête.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Histoire littéraire du sentiment religieux en France</i>, t. III.</p>
+</div>
+<p>J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la
+même idée que Pascal de l’art d’écrire. Pascal
+cherchait le mot juste. Il faisait, pour le trouver,
+des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui
+n’a pas la faculté de biffer, pas même le droit
+d’hésiter, doit trouver ce mot nécessaire au bout
+de sa langue. C’est un don : Vincent jouissait de
+ce don. Mais le mot heureux, il faut le mettre
+au bon endroit. « Quand on joue à la paume, a
+écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un
+et l’autre, mais l’un la place mieux. » Vincent
+envoyait toujours la sienne où il fallait. Le
+11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est
+très ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le
+Vacher, qui est notre consul en Alger, a peut-être
+été massacré par les Turcs. Il fait alors, à
+la répétition d’oraison, un appel déchirant à la
+compassion de ceux qui l’entourent. Il a pitié
+des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans défense.
+« O Sauveur ! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur !
+que deviendront ces pauvres gens ? Que feront-ils ?
+Mais que fera notre pauvre frère, cet homme
+qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le
+lieu de sa naissance, où il pouvait vivre doucement ?… »
+Et tout à coup il songe à un autre de
+ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à
+Madagascar. On est sans nouvelles et l’on a
+peur. « M. Bourdaise, mes frères, M. Bourdaise,
+qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui.
+M. Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non ?
+Si vous l’êtes, plaise à Dieu vous vouloir conserver
+la vie ! Si vous êtes au ciel, priez pour nous ! »
+La splendeur de ces trois derniers mots, les
+contemporains ne l’ont pas même aperçue.
+L’essentiel était que les pauvres gens fussent
+soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne
+le jugeaient pas. Nous allons le juger. Le péché
+des orateurs, c’est de ne point finir. On a une
+idée, on s’y accroche ; et d’en bien sortir est
+aussi périlleux que de sauter en pleine mer d’une
+barque dans une autre. Ici, n’importe quel
+homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise
+vécût, aurait continué de prier pour
+M. Bourdaise mort. Il se lamentait ; il serait
+resté dans sa lamentation. « Prions pour que
+Dieu le conserve, et, s’il a péri, <i>prions pour lui</i>. »
+Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots,
+de la même balle, mais il en joue mieux. Il
+gémissait et, tout à coup transfiguré, il lève les
+yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a
+déjà trouvé dans la mort l’apaisement et la
+gloire. Remarquez combien de mots nous voilà
+contraints de dire pour exprimer ce que lui,
+orateur, a fait tenir en trois seulement, mais
+bien placés : <i>Priez pour nous !</i></p>
+
+<p>Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler
+cela du grand art. Il était d’ailleurs parfaitement
+maître de cet art. Son métier, quoiqu’il
+pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour
+la règle essentielle. Parlant de sa méthode, il a
+dit ceci : « C’est une vertu qui nous fait garder
+une certaine disposition et un style accommodant,
+<i>à la portée et au plus grand profit</i> de nos
+auditeurs. » Pascal a dit exactement la même
+chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que,
+d’un coup d’aile, il s’est porté fort au-dessus
+de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au
+même moment, sur le même sujet. Le souci de
+Pascal était, nous dit-il, « de <i>remplir tous les besoins</i>
+de ses lecteurs. » Formule admirable, que tout
+orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée.
+Tant de gens se flattent de passer par-dessus
+la tête du commun ! Il ne faudrait pourtant
+pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater
+justement de ce prêtre et de ce mathématicien,
+les lettres françaises au plus haut rang. Nous
+étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui
+parlaient le mieux à tous les hommes. Vincent,
+comme Pascal, non seulement les regardait tous
+en parlant, mais il se penchait sur eux.</p>
+
+<p>Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait
+avec souplesse, prenant les détours convenables,
+se complaisant à des délicatesses de grand seigneur,
+même à des coquetteries, pour flatter
+ceux qui l’écoutaient, pour les séduire ; et soudain
+il les serrait au poignet. Voilà son éloquence,
+et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans
+un grand plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez
+que Vincent, depuis l’âge de trente ans,
+n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre,
+a été ce qu’on appelle aujourd’hui une réussite.
+Non seulement il règne, mais il a une conscience
+parfaite des raisons de son triomphe ; et l’orgueil
+le guette. Cependant à cet homme irrésistible
+un seul être a résisté : un saint, qui s’appelait
+Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une sorte
+d’acharnement. On se demande comment, si
+avisé, il a pu tenir sincèrement pour un sot le
+gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le plus
+doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde,
+n’est qu’une petite chose. S’il se compare,
+alors seulement il prend de la hauteur. Vincent
+a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la
+plus effrontée mauvaise foi.</p>
+
+<p>Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont
+tout de même des hommes. Ils ont des heures
+de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant
+au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa
+pitoyable valeur. Mais ces minutes sont courtes,
+et il y a toutes les autres, où ils rampent avec
+nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour
+user de sa force, que Vincent la connût. Il
+n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il
+voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité
+des outils qu’avait mis Dieu dans sa main. Ces
+avantages visibles, que, dans sa conscience, il
+ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant,
+avec de grands gestes, qu’il ne les possédait
+pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre
+supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison
+Dieu avait permis qu’il aperçût. Il se savait un
+fort ici-bas, mais aussi que cette vérité-là était
+petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites.
+Alors il gardait, même quand son intelligence
+n’avait plus de contact avec elle, le vocabulaire
+d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là qui
+lui dictait de braver le bon sens des hommes, et
+de faire la bête.</p>
+
+<p>Il a si bien joué cette partie, que nous avons
+mis trois cents ans à nous y reconnaître. Le
+saint avait jeté le grand homme dans la poussière.
+Nous honorerons sa sainteté davantage quand
+nous aurons restitué son visage humain dans sa
+splendeur. Il a été un grand orateur : il faut le
+dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique
+et charitable : il faut s’en réjouir. On va
+peut-être objecter qu’alors les moins doués
+désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu
+prend où il veut ses élus. Il a justement suscité,
+tout près de Châtillon-les-Dombes, le curé d’Ars,
+qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir
+un ciel vide, il faut admettre qu’il sera
+ouvert à la foule médiocre. Cependant si des
+saints, dont la mission est de rayonner ici-bas
+et d’entraîner la multitude à leur suite, sont des
+personnages d’une exceptionnelle valeur humaine,
+c’est deux fois heureux, parce qu’ils
+s’imposent ainsi au respect de tous, y compris
+ceux qui ne savent pas lever les yeux, et parce
+qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent
+leur destin, ils révèlent à quelle immense fortune
+les vouerait Dieu, s’ils se tournaient vers
+lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="xsmall">CHAPITRE V</span><br>
+LES BARBICHETS</h2>
+
+
+<p>Les missionnaires sont des apôtres qu’on
+envoie chez les sauvages pour les catéchiser.
+Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous
+les yeux étant en friche, traita la France en pays
+de mission. Il institua une compagnie de prêtres,
+qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans
+de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans
+pasteurs. Comme leur père, on les aimait ; car
+ils portaient comme lui une grande pitié dans
+leur regard et la barbiche au menton. On les
+appela quelque temps les barbichets.</p>
+
+<p>Mais point ne suffit de s’occuper en passant
+des brebis d’une paroisse, et puis de s’en
+aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où
+le prendre ?</p>
+
+<p>Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de
+faire de bons prêtres. La plupart des clercs de
+son temps, il en savait quelque chose, recevaient
+le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation
+spirituelle : il institua une <i>Retraite des
+Ordinands</i>, qui devint bientôt fameuse. Le clergé
+connaissait mal ses devoirs : il entreprit de les
+lui apprendre dans des causeries qu’il fit lui-même
+chaque semaine, les <i>Conférences des Mardis</i>.
+Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution
+dont on imagine mal qu’on ait pu se passer
+jusque-là, <i>les Séminaires</i>.</p>
+
+<p>Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de
+Dieu a été double : il s’est occupé à la fois des
+fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si passionnément
+tendu les bras vers les pauvres ouailles
+de Folleville et autres lieux qu’à cause de la
+défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi ce
+chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique
+de saint Vincent, qui précéda et commanda
+son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un
+tableau exact des mœurs du clergé français au
+temps de Richelieu.</p>
+
+<p>L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas
+certain que la vie soit plus belle aujourd’hui,
+où les vices et les vertus se sont mis, comme le
+reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre
+dans la société que sous Louis XIII, plus de
+sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si,
+dans ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait
+de façon assez dégoûtante, nous verrons
+qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des
+femmes d’une trempe extraordinaire.</p>
+
+<p>Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit
+avec quelques textes, qui courent partout. L’un
+des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité
+par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent
+qu’aidé de ses grands vicaires, il travaillait de
+son mieux au bien de son diocèse ; « mais, disait-il,
+c’est avec peu de succès, pour le grand et
+inexplicable nombre de prêtres ignorants et
+vicieux qui composent mon clergé, qui ne peuvent
+se corriger, ni par paroles, ni par exemples.
+J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse
+il y a presque sept mille prêtres ivrognes
+ou impudiques qui montent tous les jours à
+l’autel et qui n’ont aucune vocation. » Sept mille
+prêtres : voilà un bien gros chiffre. Condamner
+l’Église de France sur un témoignage pareil,
+incertain comme un propos rapporté, serait
+téméraire. Il y a malheureusement d’autres
+documents. Au moment où Vincent s’apprêtait
+à recevoir, avec la hâte que nous savons, la prêtrise,
+l’évêque de Gap, dans ses <i>Représentations
+à l’assemblée provinciale d’Aix</i>, qu’on peut consulter
+aux Archives des Hautes-Alpes, osait écrire que
+de trois cent cinquante paroisses dont son diocèse
+est composé, « il n’y en a pas cinquante auxquelles
+le service divin soit célébré ou qui le
+puisse estre pour l’extrême pauvreté des églises. »</p>
+
+<p>Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer
+ce que peut être une église à l’abandon. Il n’y
+a pas bien longtemps, un religieux français, le
+Père Doncœur, conduisant une troupe de jeunes
+garçons en pèlerinage au pays de François d’Assise,
+trouva, aux confins de la Toscane et de
+l’Ombrie, un temple comme devaient être ceux
+de France au lendemain des guerres de religion.
+« Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec
+tendresse dans la sacristie la plus souillée que
+j’aie vue et m’offre un calice désargenté que je
+ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à
+l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille
+lingerie… Des vieux sordides, qui partout ailleurs
+s’appelleraient des mendiants, sont assis dans
+les stalles et crachent. Quand se découvre le
+pauvre ciboire, les <i>particole</i> que je dois distribuer
+à la communion me trouvent interdit… Est-il
+possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte
+cette humiliation ?… Je bois à la communion
+un vinaigre brûlant, et les garçons reçoivent avec
+un amour qui m’émeut les misérables hosties
+où la splendeur éternelle se voile. Quel mystère ! »<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>
+Ce mystère-là, nos pères, au dire de Vincent
+lui-même, le trouvaient tout naturel. Il écrivait
+à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne :
+« J’ai rougi de confusion, comme vous, voyant
+ce que l’on vous a dit de la saleté et désordre
+des églises de France et des irrévérences qu’on
+y fait… C’est un grand mal, dont on ne s’avise
+pas assez, pour ce que l’on y est accoutumé. »
+Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain
+l’Auxerrois dut requérir que « défenses soient
+faites aux chanoines de se laisser suivre dans
+le chœur par leurs chiens ». Vincent, un an avant
+sa mort, c’est-à-dire après que lui et d’autres
+ont lutté pendant un demi-siècle contre les
+vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis
+Dupont, supérieur de la Mission à Tréguier :
+« Une chose à laquelle vous devez tendre particulièrement
+est de détruire ce mauvais esprit de
+la boisson, qui est une source de désordre parmi
+les ecclésiastiques. » Dans un entretien à ses
+missionnaires, il a dit un jour : « La semaine
+passée, il se fit une assemblée d’évêques pour
+remédier à l’ivrognerie des prêtres d’une certaine
+province. » Le fait est qu’on voyait des
+curés officier en bégayant et titubant. Ils se présentaient
+à l’autel le visage mal rasé, les vêtements
+sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est
+pas un péché ; c’est une excuse peut-être. Il y
+avait des évêques grands seigneurs, abondamment
+pourvus de tout, et des évêques crottés.
+Dans le bas clergé, presque tous étaient crottés.
+Encore si leur âme était nette ! Nous avons vu
+qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé
+des prêtres débauchés. Il dut les contraindre à
+chasser de leurs maisons les femmes et filles
+suspectes ; il empêcha ces malheureux de percevoir
+de l’argent pour les confessions, et mit ordre
+à certaines orgies, qu’on appelait <i>le Royaume</i>
+et qui se faisaient dans le clocher.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>III<sup>e</sup> Carnet de Route, Roumieux</i>, à l’Art catholique, Paris.</p>
+</div>
+<p>Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient
+point leur état et n’en portaient guère
+l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à
+d’autres évêques, s’écriait : « Avons-nous pudeur
+de paraître, par notre tonsure… les sacrés esclaves
+du Rédempteur ? Pour les habits, c’est de même…
+Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je ?
+mais à moi-même qui prêche. Que faisons-nous
+avec ces habits laïques ; où sont nos soutanes,
+nos camails violets ? » Nous savons que beaucoup
+de ces évêques distribuaient le sacrement de
+l’Ordre à des clercs indignes ou trop jeunes. En
+1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans
+son diocèse deux cents clercs promus avant
+l’âge légitime. On n’apprenait pas aux futurs
+prêtres à officier, à conférer les sacrements.
+Nous en avons vu qui ne savaient pas les paroles
+de l’absolution. Vincent, dans une conférence
+du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa
+jeunesse, chacun disait la messe à sa façon :
+« Aucuns commençaient par le <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i> ;
+d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains
+et disaient l’<i lang="la" xml:lang="la">Introïbo</i>, et puis ils mettaient sur
+eux cette chasuble. J’étais une fois à Saint-Germain
+en Laye, où je remarquai sept ou huit
+prêtres qui dirent tous la messe différemment…
+C’était une variété digne de larmes. » Abelly,
+qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours
+avec lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir
+trouvé une lettre d’un évêque écrivant à Vincent :
+« Excepté le chanoine théologal de mon église,
+je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux
+de mon diocèse qui puisse s’acquitter d’aucune
+charge ecclésiastique. » Et cela, qui nous étonne,
+n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une
+conférence du 5 août 1659 : « Défunt le bon
+M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré
+de faire un séminaire pour y apprendre toutes
+les rubriques. Avant lui, on ne savait ce que
+c’était… Un homme, après sa théologie, après sa
+philosophie, après de moindres études, après un
+peu de latin, s’en allait dans une cure et y administrait
+les sacrements à sa mode. » Et il ajoute,
+ce grand saint toujours humble : « Pour dire la
+vérité, je ne sais, messieurs, si plusieurs d’entre
+nous se trouvaient obligés de baptiser, s’ils n’y
+seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai
+l’autre jour à quelqu’un de la Compagnie
+comme il se comporterait en un certain rencontre.
+Je vous assure, monsieur, me dit-il, que
+je ne sais comme je m’y prendrais. » Et voici,
+pour finir, un texte touchant et bien authentique.
+Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait
+de Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur
+général, M. Vincent. Elle voudrait que son très
+honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle
+ne sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades
+pourraient bien se confesser. Parlant des
+prêtres qui sont en l’île, elle dit : « Il y en a deux,
+dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit
+n’avoir point permission de pas un évêque de
+confesser. C’est un prêtre qui m’a donné cet
+avis, ce semble, par charité, disant que nos
+malades n’étaient pas en sûreté entre ses mains.
+J’ai dit cela à quelques-uns de ces messieurs ;
+et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient
+montrer qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour
+cela, monsieur, la plus grande part des personnes
+qui sont ici ont scrupule ; et pour nous, si nous
+savions aussi bien faire de ne pas nous confesser
+que de le faire à des personnes soupçonnées de
+n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous
+attendrions votre avis à ce sujet. » Voyez comme
+elle est indulgente et prudente, la pauvre fille.
+Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont
+peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de
+l’Église et que pourtant elle ne voudrait offenser,
+il va bien falloir qu’elle révèle finalement que
+ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement !
+On voit bien qu’elle a l’habitude. « Quant
+à ce qui est de nos pauvres, dit-elle, cela m’a
+un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant
+pas scandaliser celui qui leur administre les
+sacrements, je me sens obligée au silence, joint
+qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque
+chose qui fait parler le monde. » Des prêtres
+qui font parler le monde ! Oh ! elle ne voulait
+pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes,
+ce n’est pas pour s’en « être informée, mais,
+monsieur, vous savez que l’on sait le mal trop
+tôt. » Elle ajoute tranquillement : « Il y a seulement
+un prêtre dans l’île en bonne réputation. »
+Et sans doute s’en contenterait-elle, mais « il
+est à deux lieues d’ici. »</p>
+
+<p>De cela et du reste nous concluerons que
+l’abbé Bourdoise avait probablement raison
+quand il disait que ce qui se faisait de plus mal
+parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques.
+Ce pauvre clergé, il faut pourtant
+avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton
+que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend
+qu’il les a trop souvent reçus à plein dos. Et
+quelquefois les bons payaient pour les mauvais.
+M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à
+Vincent, en 1643, un gros scandale : « C’est un
+curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a été battu
+et meurtri à coups de bâton par le seigneur de
+son village, en présence de ses paroissiens et à
+la porte de son église, avec le plus d’ignominie
+et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique. »
+Et il supplie le saint d’intervenir
+auprès de la reine en faveur des prêtres des
+campagnes qui « n’ont pas de bouche pour se
+plaindre, et semblent n’avoir que des épaules
+pour souffrir. »</p>
+
+<p>Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs,
+il n’y a rien à dire après M<sup>me</sup> de Sévigné, qui a
+jugé celui d’alors et de tous les temps dans une
+lettre du 21 juin 1680 à sa fille : « Tous les vices
+et toutes les vertus jetés pêle-mêle dans le fond
+de ces provinces, car je trouve des âmes de
+paysans plus droites que des lignes, aimant la
+vertu comme naturellement les chevaux trottent. »
+A cela près que si les chevaux font naturellement
+quelque chose, c’est de galoper.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Aux bergers de telles brebis, que manquait-il ?
+De la science sans doute, et jusqu’à la connaissance
+des éléments mêmes de leur ministère,
+mais, par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre
+est un prêtre : la sainteté. Et voici que justement
+va se lever une pléïade d’hommes de génie qui
+leur enseigneront à devenir des saints et, parmi
+eux, Vincent, qui leur dira, mais surtout leur
+montrera comment on fait.</p>
+
+<p>Le plus fameux de ces hommes apostoliques,
+c’est Bérulle. Nous l’avons déjà rencontré tandis
+qu’il commençait d’exercer son ascendant sur
+un jeune prêtre égaré dans la maison de la reine
+Margot. On voudrait avoir la preuve que c’est
+lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit
+sans le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de
+celui qui l’aurait vraiment pris par la main pour
+le ramener dans les voies de Dieu, le « grand
+affectif » que nous savons eût éprouvé une reconnaissance
+dont il nous resterait des témoignages.
+Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi sur
+Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché.
+Ils ont pourvu, l’un et l’autre, à la même tâche,
+et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé Brémond
+a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous
+ceux qui travaillaient alors à « relever l’état de
+prêtrise » des pages précieuses aux hommes
+cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de
+Louis XIV dans sa splendeur<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce Bérulle, en
+fondant l’Oratoire le 11 novembre 1611, avait
+dit à ses prêtres : « Nous sommes rassemblés pour
+reprendre notre héritage. » Et l’abbé Brémond,
+commentant cette parole, écrit très justement :
+« Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu
+du plus noble de ses privilèges, sa vocation à la
+sainteté, avait en quelque manière cédé ce droit
+d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint
+Benoît, de saint Dominique, de saint François
+et de saint Ignace. » Écoutez Bérulle : « Hélas !…
+la malignité du monde, dans lequel nous vivons,
+nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée
+en mains étrangères… » Il veut dire celles des
+moines. Et, se tournant vers les prélats et les
+prêtres, il les convie à reprendre « ce qui leur
+appartient du privilège de leur sacerdoce, à
+rentrer dans leurs droits, à jouir de leur succession
+légitime, pour avoir le Fils de Dieu en
+partage. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Histoire littéraire du sentiment religieux en France</i>. Dix vol. in-8<sup>o</sup>
+illustrés, Paris, Bloud et Gay.</p>
+</div>
+<p>Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe
+autour de lui des prêtres pour les sanctifier. A
+ces disciples, qui vont l’écouter avec ferveur et
+feront école au point que tout ce qu’il y a de
+noble dans le clergé de France est encore aujourd’hui
+sous leur splendide influence, il enseignera
+que l’état de prêtrise « requiert une liaison particulière
+à Jésus-Christ. » L’oratorien, dit-il, et
+nous verrons que cela deviendra vrai de beaucoup
+d’autres et notamment du sulpicien et du
+prêtre de la Mission de saint Vincent, doit
+« tendre continuellement à la perfection, et à
+une très grande liaison d’honneur, d’amour et
+de dépendance à Jésus-Christ. » Il a senti que
+l’heure était venue de donner aux prêtres l’idée
+de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore,
+plus près de Dieu, que ceux qui se sont enfermés
+dans des couvents. Dans les autres familles religieuses,
+on possède assurément toutes les vertus,
+mais on se rend éminent et singulier « en l’exercice
+et la profession de quelqu’une entre les
+autres, qui de la pauvreté comme les capucins,
+qui de la solitude comme les chartreux, qui de
+l’obéissance comme les jésuites. » A l’Oratoire,
+point de ces signes particuliers, mais on fera
+mieux ce qui est essentiel : « Aimer et honorer
+intimement et singulièrement Jésus-Christ. »</p>
+
+<p>Quand nous considérerons Vincent en prières,
+Vincent accédant doucement aux sommets de
+la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle,
+dont le génie a renouvelé la piété de nos prêtres.
+« Ce que notre très honoré Père, écrit l’ancien
+curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième
+supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église,
+autant que Dieu lui en a donné le moyen, c’est
+l’esprit de religion, le culte suprême d’adoration
+et de révérence dû à Dieu. » Dans le troupeau,
+il suffit qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on
+le craigne pour sa justice ; qu’on fasse le bien
+pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à
+cause de l’enfer ; mais cette religion-là est indigne
+des prêtres. « Ici, nous dit ce même Bourgoing,
+c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes
+enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux
+de la primitive religion que nous professons au
+baptême ; nous apprenons à adorer les grandeurs
+et les perfections divines, les desseins, les volontés,
+les jugements de Dieu et les mystères de son
+Fils. » Un enseignement pareil, jetant le prêtre
+aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant
+accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu
+familier, d’un Dieu utile, souffrant pour nos
+péchés, s’offrant en récompense à nos mérites,
+ce redressement soudain d’une religion qui devenait
+trop commode et qu’on porte d’un coup
+d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la
+marque d’un siècle où les esprits, les cœurs,
+avides de grandeur, se complairont à la gloire du
+Roi-Soleil ; c’est bien aussi la leçon dont se
+devait repaître avec une volupté singulière
+l’âme dévorante d’un Vincent, qui avait soif et
+faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire :
+« Mon fils, vous n’avez autre chose à faire qu’à
+l’adorer. »</p>
+
+<p>Malheureusement les hommes sont hommes,
+et vint un temps où Bérulle, le grand Bérulle,
+tira, il faut bien dire les choses comme elles sont,
+dans le dos du plus saint de ses disciples. Vincent
+fondait alors, au collège des Bons-Enfants,
+sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle
+eût-il voulu que Vincent entrât à l’Oratoire ? Le
+dépit de n’avoir pas fait cette recrue le porta-t-il
+à juger vaine la création d’une nouvelle société
+de prêtres ? Il se montra hostile aux projets de
+cet autre novateur. Et l’on a de lui une lettre au
+Père Bertin, à Rome, où, parlant de la Mission,
+il écrit : « Le dessein que vous mandez être en
+ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies
+diverses et, à mon avis, obliques, le doivent
+rendre suspect et nous obliger à sortir hors de
+la retenue et simplicité en laquelle j’estime à
+propos de demeurer dans la conduite des affaires
+de Dieu. »</p>
+
+<p>Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier
+fondera le séminaire de Vaugirard en 1641,
+Vincent aura à son tour quelque souci de voir
+une maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant
+alors d’un « fort bon ecclésiastique » qui
+désirait entrer dans sa compagnie de la Mission,
+il écrit que « si nous ne le prenons, il s’en ira se
+mettre au séminaire que commencent messieurs
+les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques
+autres à Vaugirard. » Mais il ajoute aussitôt,
+pour rassurer son correspondant et sans doute
+un peu lui-même : « Vous pouvez penser en
+quel esprit je vous dis ceci, en vous disant que
+je prie Dieu tous les jours plusieurs fois qu’il les
+bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse
+si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il
+a sur nous. Hélas ! monsieur, qu’il nous importera
+peu quand nous serons au ciel, s’il plaît à
+Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur
+sera glorifié, pourvu qu’il le soit ! Oh !
+certes, il n’y a point là de <i lang="la" xml:lang="la">meum</i> et <i lang="la" xml:lang="la">tuum</i>. »</p>
+
+<p>Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités
+puissantes, ayant chacune son tempérament,
+sa méthode, son but et sa maison.
+Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux
+hommes, mais rivalité quand même. Ce sont
+d’ailleurs les différences entre ces hommes de
+génie qu’il faut noter, si on veut restituer à
+chacun sa vraie figure. Entre Bérulle et Vincent,
+il y avait d’abord une différence de but. Tous
+deux voulaient que le clergé s’améliorât et tous
+deux l’ont sanctifié, l’un par son enseignement,
+l’autre par son action ; mais le premier, parce
+qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres
+éminents, à assembler autour de lui une élite
+de savants et de saints, tandis que le second, qui
+était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes
+pasteurs pour les paroisses. Surtout il y avait
+entre ces deux hommes une extrême différence
+de tempérament. Le premier, chef d’école d’une
+incomparable grandeur, a magnifiquement inspiré
+ses disciples. Il n’a parfaitement réussi à
+conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et
+ministre par Richelieu, il n’a pas été, dans ces
+postes éminents, égal à ce qu’on attendait de lui.
+Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres,
+n’a pas eu la carrière des fondations de Vincent
+de Paul, qui voyait mieux et plus loin.</p>
+
+<p>Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage
+de Vincent, au milieu des hommes de rare
+distinction, de haute culture, de spiritualité
+raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la
+terre, aux destinées de l’Église de France. Voici
+Condren, successeur de Bérulle à l’Oratoire.
+C’est un beau gentilhomme, souple de corps,
+brave et charmant. Il se donne à Dieu et se met
+totalement à l’école bérullienne. Il n’a pas voulu,
+lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans
+la phalange des prêtres, qu’il voit « dans une
+obligation temporelle et éternelle d’être les
+saints du Seigneur. » Lui aussi est à Dieu avant
+d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse
+culture. Il a retenu tous les vers qu’il a lus.
+Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu,
+car il va jusqu’à professer que « pour atteindre
+aux plus hauts sommets de la théologie naturelle,
+on ne saurait prendre d’autre guide. » Mais il
+demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce
+de préférer l’oraison à l’étude. « Tout prêtre,
+disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un
+prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une
+oraison continuelle. » Il avait une manière toute
+personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son
+penchant pour la prière, la méditation ou la lecture
+de saint Thomas. Bon chasseur, il préférait,
+nous dit son biographe Amelote, « la chasse à
+l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait
+plus de liberté et le dégageait davantage
+de toute compagnie. » Il s’en allait au loin, seul
+avec ses pensées, pendant cinq heures ; au retour,
+adroit comme un jeune dieu, il emplissait en
+un instant son carnier.</p>
+
+<p>Une fois au moins, ce séraphique Condren
+a vu plus juste que Vincent. Ils se connaissaient
+l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique
+si totalement dépareillés. Condren a fait sa
+retraite d’ordinand à Saint-Lazare. Il a retrouvé
+Vincent aux conférences des mardis, et, nous le
+verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement.
+Ils se sont même rencontrés auprès
+de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé
+tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier,
+qui sera bientôt une des gloires de l’Église, quitte
+la direction de Vincent, dont il était le pénitent
+depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren.
+Ce sont des choses qui arrivent et dont on
+ne doit pas s’émouvoir. Cependant le motif est
+curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une
+immense valeur devînt évêque de Langres. En
+cela il poursuivait sa tâche : de bons évêques, de
+bons prêtres partout ; il les formait et les plaçait.
+Cette fois, il échoua, et ce fut parce que les
+conditions posées par le prélat démissionnaire
+n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît
+avoir réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il,
+mieux valait qu’il se consacrât à former
+lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le
+loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa
+conduite, apportant d’ailleurs à ce mystique
+un aliment exquis, que le puissant et positif
+Vincent ne lui eût pas voulu donner ; et l’admirable
+carrière du fondateur du séminaire de
+Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de
+saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est
+Condren qui l’a fixée.</p>
+
+<p>Notre grand homme s’est probablement trompé
+ce jour-là : une fois n’est pas coutume. Il avait
+d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels, l’enviable
+supériorité du bon sens. Avec tout leur
+génie, ils ne le dépassaient pas. Car s’il ne tendait
+pas continuellement comme eux son esprit
+vers les plus hautes spéculations, il les suivait
+tout de même avec aisance et délectation dans
+ces régions splendides. On était alors au début
+du siècle de la conversation. Tout permet de
+croire qu’il fut un causeur disert, curieux et
+agréable. C’est en conversant beaucoup entre
+eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier
+d’amitié. Il n’y eut pas vraiment d’amitié humaine
+entre Vincent et les prêtres fameux que
+nous venons de nommer : ils n’avaient pas le
+temps, ces docteurs et ces apôtres, de jouir les
+uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour
+trouvé sur son chemin, un grand mystique,
+très ardemment épris de Dieu, d’ailleurs un peu
+fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si
+bien de taille à disserter avec ce savant, ce chercheur
+de quintessence, qu’ils en devinrent amis.
+La liaison du grand saint avec ce janséniste de
+Saint-Cyran a fait un peu scandale : nous allons
+en reparler. Retenons qu’en fait saint Vincent,
+qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et régna
+parmi des hommes d’une culture apparemment
+très supérieure à la sienne et que pourtant le jour
+où François de Sales eut à choisir parmi ces
+hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte
+pût diriger après lui sa fille de prédilection,
+Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais
+Vincent qu’il désigna.</p>
+
+<p>Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du
+feu dans les âmes, même dans les âmes déjà
+toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier.
+En 1636, le jeune Olier, écrivant aux prêtres
+de la conférence des mardis, ses condisciples,
+leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux
+environs de Brioude, aux confins de l’Auvergne.
+Là, il n’est plus qu’un élève de M. Vincent ; il
+vient de mettre en pratique les leçons de ce
+maître ; il a fait l’humble tâche commandée ; il
+l’a faite dans l’exaltation et son cœur déborde.
+Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en
+foule au confessionnal : « Mais cela, messieurs,
+écrit-il, avec tels mouvements de grâce que de
+tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres
+confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et
+leurs sanglots, se faisant entendre de toutes parts.
+Il nous fallait être parfois douze ou treize prêtres
+pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait
+les fidèles, depuis la pointe du jour au milieu
+de la chaleur, qui était extraordinaire, jusqu’à la
+dernière prédication, sans boire ni manger…
+Parfois, il fallait faire deux heures et plus de
+catéchisme, d’où ils sortaient aussi affamés
+qu’en y entrant. » Admirez cette formule, qui
+fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares,
+s’écriant, après une conversation avec l’éblouissant
+professeur de sainteté qu’était Condren :
+« Je suis plein, plein jusqu’à la gorge. » Olier,
+quant à lui, n’arrivait pas à rassasier le peuple
+de Brioude. « Cela, dit-il, nous laissait tout confus. »
+Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait
+qu’il fît le catéchisme, comme les autres instructions,
+« n’y ayant point de place dans l’église,
+les environs du cimetière étant tout emplis,
+les portes bouchées et les fenêtres toutes chargées
+de peuple. » Et il exhorte les prêtres qui
+écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se
+vouer à l’œuvre essentielle, « savoir l’instruction
+et la conversion totale des peuples. » Il ajoute :
+« Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus…
+Vous avez heureusement commencé et vos premiers
+exploits m’ont chassé de Paris. Continuez
+en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la
+terre, il n’y a rien de semblable. »</p>
+
+<p>C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute
+Olier, emporté par son zèle apostolique, ébloui
+par un premier contact avec le peuple des campagnes,
+exagère-t-il un peu quand il dit en terminant :
+« Paris, Paris, tu arrêtes du monde, qui
+convertirait plusieurs mondes… » Il était bon,
+alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde
+à Paris ; c’est à Paris que devra bien se fixer Olier
+lui-même ; c’est là que Vincent a nourri son âme ;
+c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons
+voir, ont agi sur lui au point que, sans eux, il
+n’eût pas été le grand saint que nous aimons.</p>
+
+<p>Un trait étonne dans le caractère de saint
+Vincent de Paul. Ses biographes l’ont signalé
+sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse nous
+a montré un garçon ambitieux, allant au fait,
+courant les routes, hardi, rapide et débrouillard.
+Sa carrière entière est celle d’un homme de
+décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui
+se sont mis sous sa conduite avec une autorité
+et une sûreté qui confondent. Dans tous ses
+entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare
+ou chez les Filles de la Charité, ce qu’on
+voit surtout, ce qu’on voit presque uniquement,
+c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon
+ordre les éléments de décision, et tout à coup juge.
+Sa fonction naturelle est là. Il juge comme il respire.</p>
+
+<p>Et cependant, s’il est un article de foi quand
+on parle de cet homme, c’est que, doué de toutes
+les autres vertus et qualités imaginables, il
+manquait d’une seule : l’esprit d’initiative. Et
+non seulement on dit, mais on prouve, d’ailleurs
+aisément, que c’était un timide. Les institutions,
+les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les
+a voulues ; les circonstances lui ont vraiment
+commandé sa tâche. Il n’a fait que suivre un
+chemin où le poussa pas à pas son destin. Non
+seulement sa carrière a été conduite par les événements
+et point par lui, mais il a publiquement
+et constamment professé que c’était mieux ainsi
+et il a recommandé aux autres cette méthode
+d’abandon absolu à la Providence. Sa carrière
+apostolique, dont nous allons voir le lent et sûr
+développement au cours de ce chapitre, nous
+savons déjà que c’est un incident fortuit, suivi
+d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même
+pour sa carrière charitable, née du sermon de
+Châtillon. De même pour toutes les grandes
+œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses,
+dont nous verrons, en les étudiant une à une,
+qu’il n’a voulu délibérément aucune.</p>
+
+<p>Il y aurait bien une explication. C’était un
+paysan de génie, mais tout de même un paysan,
+c’est-à-dire un être sous le destin, craignant
+l’orage, professant que, n’étant pas maître des
+saisons, le sage fait son travail quotidien et
+n’engage pas l’avenir. Mais c’est une explication
+détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties
+à chaux et à sable, et elles ont défié le temps. Il
+voyait plus loin que personne. Au surplus, son
+héritage entier est harmonieux, logique, complet,
+évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il
+n’a fait que ce qu’il a voulu et comme il l’a
+voulu. Sa paternité est certaine et splendide.</p>
+
+<p>Non, il n’était pas timide. Son tempérament
+était au contraire audacieux, ami de la grandeur
+et de tous les risques qu’on court à la chercher.
+Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il
+donc mis un masque sur son visage ? Non pas.
+Mais il a peut-être fait violence à sa nature. Il
+s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il
+a jugée meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un
+artifice, mais tout de même une timidité artificielle.
+Reste alors à savoir à quelle discipline
+il a obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa
+vie une aussi extraordinaire contrainte.</p>
+
+<p>On nous dit toujours qu’il a été un disciple de
+Bérulle. Regardons Bérulle d’un peu près et
+Condren aussi, qui fut encore plus bérullien que
+son maître. « Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard
+Lamy, parlant du fondateur de l’Oratoire,
+se réduit à n’agir que par l’esprit de Jésus-Christ.
+Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment
+nous pouvons faire toutes nos actions dans les
+dispositions de Jésus-Christ adorant son père. »
+Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren.
+« Il est toujours le même, nous dit l’abbé
+Brémond, aussi peu pressé de passer de l’intention
+aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui…
+C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire
+se fait presque sans nous, et qu’il est à peine
+besoin que l’homme s’agite pour que Dieu continue
+dans le Christ à se réconcilier le monde. »
+Mais, direz-vous, voilà une bien vieille doctrine ;
+c’est celle de tous les saints. D’autres que les
+oratoriens et leurs disciples l’ont souvent formulée.
+Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment
+dans son <i>Explication des articles d’Ivry</i> : « Dieu
+est toujours auteur de tous bons conseils. La
+grâce nous donne sans cesse en chaque moment
+une lumière… Cette lumière prévient bien plus
+fortement les âmes qui la reçoivent <i>sans y mettre
+rien du leur</i>, c’est-à-dire qui y coopèrent avec
+une <i>fidélité tranquille</i>, que celles qui y coopèrent
+avec l’inquiétude et l’empressement d’un amour
+intéressé. Les âmes simples et désappropriées
+d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées
+<i>à leur propre prudence</i>, sont plus prudentes
+que les autres dans leur simplicité. On n’est
+jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses
+propres yeux, et qu’on l’est sans intérêt propre.
+<i>On a moins de prévoyance et d’arrangement éloignés</i>,
+suivant ce que dit Jésus-Christ : « A chaque
+jour suffit son mal. »</p>
+
+<p>Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les
+conceptions de saint Vincent de Paul, celles-là
+mêmes qui lui valent aujourd’hui sa réputation
+de timidité. Il ne faisait point de projets, se
+fiant à Dieu pour le guider. Cette philosophie-là,
+on trouve beaucoup de très saintes gens pour
+la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son
+naturel, c’est une autre affaire. Si Vincent,
+parmi tant de disciplines qui s’offraient à son
+héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y
+plier sa volonté, a réussi ce tour de force de
+rester maître d’une vie magnifique en s’asservissant
+totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il
+jugeait essentiel, dans son effort vers la sainteté,
+cet anéantissement absolu de son être en la
+Providence.</p>
+
+<p>Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait
+passé par là. Car la doctrine de la soumission
+entière à Dieu, du don parfait de soi, est éternelle,
+c’est entendu ; mais Bérulle, si l’on ose
+dire, l’a remise à la mode. Elle est le terme nécessaire
+de tout son enseignement. On adore Dieu ;
+on fait oraison continuellement ; on se pénètre
+de la grandeur divine ; on s’anéantit devant le
+Maître adorable ; on lui voue tout son être, ses
+facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul
+timide, Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative,
+c’est une légende. Vincent organisateur,
+Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais
+se contraignant à attendre toujours, avant d’agir,
+le bon plaisir de Dieu : voilà la vérité.</p>
+
+<p>Vérité bien importante, car elle permet seule
+de comprendre un homme dont le caractère,
+sans cette explication, paraîtrait étrange et serait
+un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons
+parlé au chapitre précédent, la timidité, que nous
+rencontrons maintenant, sont des vertus toutes
+naturelles aux âmes simples. Quand des hommes
+de génie s’en emparent, on a toujours peur
+qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que des
+commodités supplémentaires. On les voit si
+humbles et pourtant si forts, si détachés de tout
+et cependant si heureux dans leurs grandes
+entreprises ! Humainement, ils sont inexplicables.
+On comprend qu’au temps où il vivait,
+Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type
+ne se rencontre plus ou guère autour de nous.
+Il y avait de faux dévots, mais aussi de grands
+saints, qui réussissaient cette merveille de décupler
+encore leurs puissantes facultés en cherchant
+avec avidité la volonté de Dieu avant la
+leur.</p>
+
+<p>Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire
+des lettres comme celle-ci, dont on ne sait s’il
+faut admirer davantage la prudence ou la grandeur.
+S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire
+apostolique à Alger, Vincent lui mande :
+« Nous avons grand sujet de remercier Dieu du
+zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres
+esclaves ; mais ce zèle-là n’est pas bon, s’il n’est
+discret. Il semble que vous entreprenez trop du
+commencement, comme de vouloir faire mission
+dans les bagnes, de vous y vouloir retirer et
+d’introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles
+pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous
+prie de suivre l’usage de nos prêtres défunts qui
+vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes
+œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit
+selon ses inclinations, qui emportent l’esprit
+et la raison, et font penser que le bien que l’on
+voit à faire est faisable et de saison ; ce qui n’est
+pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais
+succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de
+lui-même, sans qu’on y pense ; c’est comme cela
+que notre congrégation a pris naissance, que les
+exercices des missions et des ordinands ont commencé,
+que la compagnie des Filles de la Charité
+a été faite, que celle des Dames pour l’assistance
+des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des
+malades des paroisses s’est établie, que l’on a
+pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes
+les œuvres dont nous nous trouvons à présent
+chargés ont été mises au jour. Et rien de tout
+cela n’a été entrepris avec dessein de notre part ;
+mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions,
+les a lui-même suscitées insensiblement ;
+et s’il s’est servi de nous, nous ne savions pourtant
+où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons
+faire, bien loin de nous empresser dans le
+progrès, non plus que dans le commencement
+de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je
+souhaite que vous modériez votre ardeur et pesiez
+mûrement les choses au poids du sanctuaire
+devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant
+qu’agissant ; et ainsi Dieu fera par vous
+seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient
+faire sans lui. » Il est certain que Dieu,
+par Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles,
+nous autres, si fiers de nos initiatives
+humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec
+humilité.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé,
+pour le guider vers la sainteté, d’incomparables
+maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses rencontres ;
+et, dans cette rapide revue des hommes
+qui rayonnaient sur l’Église tandis que lui-même
+entrait dans la carrière, voici le moment de parler
+du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé
+de Saint-Cyran. L’amitié que lui porta Vincent
+a fait un peu scandale, nous l’avons dit. Il faut
+pourtant savoir que ces deux hommes, du même
+âge, presque du même pays, nés tous deux en
+1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne, se
+rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps
+où le futur apôtre du jansénisme était encore un
+prêtre indiscuté. Sur le degré de leur intimité
+il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on
+peut croire Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran
+si, au cours d’interrogatoires dont nous
+parlerons tout à l’heure ou dans des documents
+authentiques publiés par M. Coste, ils nous
+révèlent qu’au début de leurs relations, en 1622,
+ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient
+l’un l’autre à dîner, se donnaient réciproquement
+des conseils et se rendaient toutes
+sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran,
+est un informateur un peu suspect. Il a beaucoup
+joué, pour défendre la mémoire de son oncle, de
+l’amitié du saint, donnant par exemple à penser
+que plusieurs événements heureux dans la carrière
+de Vincent furent déterminés ou facilités
+par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du
+général des galères pour qu’il se décidât à donner
+au fondateur de la Mission le collège des
+Bons-Enfants ; il aurait également aidé son ami
+à obtenir la bulle d’approbation de la nouvelle
+compagnie. Tout cela est possible ; ce n’est pas
+sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de
+Saint-Cyran auprès des juges de Vincent dans
+le procès intenté à celui-ci par les religieux de
+Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré
+de Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de
+doute que le jour où Saint-Cyran dut quitter
+sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea
+d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul ;
+pour des raisons d’ordre intérieur, celui-ci préféra
+qu’il n’en fût pas ainsi.</p>
+
+<p>Un jour vint où Vincent, qui avait entendu,
+mais accueilli avec l’indulgence d’un compagnon
+charitable et fidèle, un certain nombre de
+propos fâcheux, commença d’espacer les visites.
+Duverger se flattait, par exemple, d’exiger de
+ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre
+mois de pénitence pour mériter l’absolution.
+Le relâchement de l’Église à cet égard et en
+toutes matières le scandalisait. « Il me dit un
+jour, écrivait Vincent beaucoup plus tard, que
+le dessein de Dieu était de ruiner l’Église présente
+et que ceux qui s’employaient pour la
+soutenir faisaient contre son dessein ; et comme
+je lui dis que c’était le prétexte que prenaient
+pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin,
+il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait
+en tout ce qu’il avait entrepris, mais qu’il s’était
+mal défendu. » Il professait aussi, en présence
+de Vincent, que le concile de Trente n’avait
+pas formulé la vraie doctrine catholique et que
+ses décisions n’étaient point valables, qu’enfin
+les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu
+de les conduire vers la perfection, les en éloignaient.</p>
+
+<p>Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran
+quitterait bientôt Paris pour se rendre
+auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent
+l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que
+pour lui donner un grave avertissement. Saint-Cyran
+se montra si ému, que Vincent jugea meilleur
+de ne pas insister, s’excusa même et offrit
+à son interlocuteur un cheval pour son voyage.</p>
+
+<p>Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer
+le temps nécessaire, ce sont ses propres termes,
+« pour évaporer la chaleur » qui lui était montée
+à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son
+ami. Il faut savoir que, peu auparavant, il avait
+été très vivement pris à partie par Zamet, l’évêque
+de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères
+de l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. « Il
+m’est seulement resté, écrit-il à Vincent, cette
+admiration dans l’âme, que vous, qui faites profession
+d’être si doux et si retenu partout, ayez
+pris sujet d’un soulèvement qui s’est fait contre
+moi par une simple cabale et pour des intérêts
+assez connus, de me dire des choses que vous
+n’eussiez osé penser auparavant ; et qu’ainsi, au
+lieu que je devais attendre de la consolation de
+vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire,
+contre votre inclination et coutume, de
+vous joindre aux autres pour m’accabler, ajoutant
+cela de plus aux excès des autres, que vous
+avez entrepris de me le venir dire à moi-même
+dans mon propre logis, ce que nul des autres
+n’avait osé faire. » Cela dit, il se garde de discuter
+les points suspects : il y en avait quatre. Il
+s’abrite, et cela lui suffit, derrière le témoignage
+de hautes personnalités dont il fait maintenant
+bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre
+est aigre-douce. Il ne dit pas, mais laisse entendre
+à son correspondant qu’il ne le trouve plus très
+intelligent. « Il n’y a aucun de ces messieurs les
+prélats qui hantent chez vous, ajoute-t-il, avec
+qui je ne demeure d’accord. » Il ne va cependant
+pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun.
+« Je n’ai aucun dessein, dit-il, de vous troubler
+dans l’honneur qu’ils vous rendent et dans le
+repos dont vous jouissez dans leur entretien et
+conversation. » On n’est pas plus aimable. Il
+entre alors dans une discussion peu élégante sur
+les services qu’il a rendus à son correspondant
+et, parlant justement des deux magistrats, dont
+l’un est l’avocat-général Bignon, auprès de qui
+il a eu l’occasion d’agir au profit de Vincent, il
+déclare tout net que s’il faisait part à ces messieurs
+des reproches qu’on a osé lui adresser,
+« ils s’en riraient ». Il ajoute : « Ils apaiseraient
+ainsi, sans mot dire, toute la colère que j’en
+aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous
+le pardonner, et de vous dire en mon cœur une
+partie des paroles que le Fils de Dieu dit à ceux
+qui le maltraitaient. » Ce qu’ayant lu, Vincent
+jugea qu’il n’y avait, pour l’heure, qu’à laisser
+cet orgueilleux tranquille. Il n’écrivit point ;
+mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme
+un malade, quand il le sut de retour à Paris.</p>
+
+<p>Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse.
+Richelieu fait enfermer Saint-Cyran à Vincennes.
+On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on
+emporte des charretées de papiers. Dans ces
+papiers, les enquêteurs trouvent le brouillon
+de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se frotte
+les mains : il tient un incomparable témoin, qui
+va l’aider, sans doute, à confondre le mauvais
+prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui n’a
+pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars
+ne devant tomber que quatre ans plus
+tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins,
+se mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent
+récuse ce juge laïque. Cela étonne Richelieu,
+et l’intéresse. Il connaissait et estimait Vincent.
+Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même.
+Il l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses
+et, c’est tout ce que nous savons de l’entrevue,
+congédie le bonhomme en se grattant la tête.</p>
+
+<p>Il faut pourtant que se poursuive l’enquête.
+Jacques Lescot, confesseur du cardinal et délégué
+de l’archevêque de Paris, est désigné pour
+recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise ;
+et ce dernier comparaît devant lui le
+31 mars et les 1<sup>er</sup> et 2 avril 1639. Ce qu’il a dit
+devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans
+un procès-verbal qu’on a longtemps considéré
+comme apocryphe, alors que M. Coste le tient
+aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie,
+peut-être exacte, d’un document authentique.
+Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont
+jamais permis qu’on le confrontât avec le texte
+offert par eux à la curiosité publique. Cette
+dernière pièce, trop longue pour que nous la
+donnions ici, est donc suspecte. Vincent y
+déclare avoir eu, pendant quinze ans ou environ,
+grande communication avec l’accusé, en qui il
+aurait reconnu « un des plus hommes de bien »
+qu’il ait jamais vus. Il se peut que Vincent ait
+dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de
+même un très digne homme, d’une extrême
+piété, et ses familiers, ses disciples, tous ceux
+qui frayaient avec lui, l’aimaient et le respectaient
+fort. Le saint voulait sauver son malheureux
+ami, tombé sous la griffe du cardinal. Qui
+l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait pas encore
+à sa nocivité ? Il n’avait d’inquiétude que pour
+le pécheur, pas pour l’Église ; et ce pécheur, il
+l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme haute, que les
+grands de ce monde ne l’intimidaient guère et
+qu’il ne se souciait certainement pas de rendre
+compte à Richelieu et à ses hommes de ses conversations
+particulières avec un tiers. Mais ce
+fils de paysans, si malin qu’il fût, on a peine à
+croire qu’il ait fait, à la lettre, certaines réponses,
+un peu retorses, inscrites dans le texte qu’on
+nous présente. Certes il a très fermement et
+joliment conduit la défense de son ami. Par
+exemple, sur la demande de Jacques Lescot
+« s’il n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape
+et la plupart des évêques ne font pas la vraie
+Église, étant dépourvus de la vocation et de
+l’esprit de la grâce », voici ce qu’on trouve au
+procès-verbal : « Je réponds ne lui avoir jamais
+ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande,
+si ce n’est une fois seulement, <i>que plusieurs
+évêques étaient enfants de la cour et n’avaient
+point de vocation</i>. Jamais néanmoins, je n’ai vu
+personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni
+quelques évêques, comme feu M. de Comminges.
+Il avait grande estime aussi de feu François
+de Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux. »</p>
+
+<p>Et il continue : « Enquis si je ne lui ai pas ouï
+dire que le concile de Trente a changé et altéré
+la doctrine de l’Église, et n’est pas un concile
+légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire
+cela ; oui bien qu’il y avait eu des brigues dans
+ledit concile. »</p>
+
+<p>Et cela est fort élégant et courageux. Mais
+d’autres réponses gênent un peu par leur extrême,
+leur trop grande finesse. Il s’agissait, il
+est vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de
+Saint-Cyran, et le cas valait bien qu’un saint
+commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons
+vu que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation
+le propos de Saint-Cyran lui disant
+que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église
+présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse
+sur ce point : Il déclare « lui avoir ouï
+dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son
+Église, et aussi, que selon cela, il semble que
+ceux qui la soutiennent fassent contre son intention. »
+C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une fois,
+mais il l’a dit. « Et d’abord cette proposition
+me fit peine », ajoute Vincent. Mais il a pensé
+ensuite, le fin personnage, qu’un Pape avait tenu
+un jour un propos à peu près semblable et voilà
+de quoi le rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran
+a sans doute parlé dans le même sens que
+le Pape Clément VIII pleurant parce que « tandis
+que l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait
+<i>qu’elle se détruisait de deçà</i>. » Voilà qui est bien
+subtil et l’on pense involontairement à Escobar.
+Non, il n’est pas facile de croire que Vincent
+ait écrit cela, ou bien il se moquait, ce qui ne
+lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût dans
+l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en
+tout cas, c’est d’opposer aux propos malencontreux
+de son ami le témoignage de sa vie incontestablement
+édifiante. Saint-Cyran a pu dire
+que c’était aller contre les vues de Dieu que de
+soutenir son Église, mais ce sont là des mots. Il
+faut voir les faits, « les actions de la vie dudit
+sieur de Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour
+le soutien de l’Église. »</p>
+
+<p>Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable
+plaidoyer sur certains de ses détails, mais en son
+ensemble. Vincent a défendu là son ami avec
+une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a
+défendu et sauvé.</p>
+
+<p>Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine
+rendu à la liberté par Louis XIII, était frappé
+d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle,
+avait été le voir à sa sortie de prison ; il alla prier
+dans la chambre du mort et jeter de l’eau bénite
+sur son corps ; contrairement à ce qu’on a dit,
+il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes
+sortes de condoléances à Barcos, le neveu du
+défunt, obtint pour lui l’abbaye de son oncle et
+se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel
+abbé de Saint-Cyran l’avantageuse affaire.</p>
+
+<p>Et voilà clos le premier épisode, un peu confus,
+mais touchant, d’une aventure qui va devenir
+dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si
+obstinément enclin à la pitié pour son malheureux
+ami vivant, tout à coup se met à accabler la
+mémoire du mort. Non seulement il frappe,
+mais il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable
+autorité d’un justicier. Ses coups portent si
+juste et si loin que Saint-Cyran d’abord et
+tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé
+un adversaire plus redoutable. L’abbé Brémond
+n’a pas hésité à écrire « que si l’on avait laissé au
+saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette
+fronde religieuse n’aurait pas duré plus longtemps
+que l’autre. » Rien n’est plus exact. Reste
+alors à expliquer trois choses : pourquoi Vincent
+a été si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la
+fin, surtout comment il a pu se mettre dans le
+cas de se déjuger à ce point. Il est important de
+répondre à cette triple question, car on a bientôt
+dit que, dans cette affaire, il a manqué de flair
+au début, de calme ensuite. « C’est qu’il l’avait
+échappé belle, et il l’a senti ! » soupirent, en
+hochant la tête, ceux qui lisent un peu vite.
+Lisons lentement et lisons tout.</p>
+
+<p>Il a été très indulgent tant que vivait son ami,
+parce que son âme charitable l’a porté, dans ce
+cas comme toujours, à la pitié. Il ne voulait pas
+qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement
+leur conquête. Il avait certainement pris
+ombrage de certains propos de Saint-Cyran, de
+quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu
+lui a déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là
+fût bonne contre les hérétiques, encore moins
+contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et
+peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère,
+sur cette ligne de conduite qu’il garda toute
+sa vie, on trouve, dans sa correspondance et ses
+entretiens, des quantités de textes, qui sont
+formels et concordants. L’un des plus curieux
+est une lettre à Abelly, plus tard son historien,
+à ce moment vicaire général à Bayonne. Son
+évêque avait prié celui-ci de demander conseil
+au saint sur la conduite à tenir vis-à-vis de certains
+religieux, qu’il s’agissait de ramener à
+l’obéissance et à la sagesse. « Hélas ! monsieur,
+lui répond Vincent, que vous faites confus le
+fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis
+et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance
+et dans le vice, de lui demander ses avis ! Je vous
+obéirai néanmoins dans le sentiment de ce pauvre
+âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance
+qu’il devait à celui qui lui commandait, à condition
+que, comme l’on ne fait point état de ce
+que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi
+mondit seigneur ni vous n’aurez aucun égard
+à ce que je vous dirai, sinon autant que mondit
+Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs
+avis et aux vôtres. » J’ai cité ce début parce qu’il
+est charmant et drôle. On peut dire qu’on est un
+sot, quand on est assez malin pour le tourner
+ainsi. Il explique alors que, pour les religieux,
+on ferait bien de les traiter comme faisait Notre-Seigneur
+avec ceux de son temps, en leur donnant
+d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût
+fait Bérulle, il ajoute : « Car un prêtre doit être
+plus parfait qu’un religieux comme tel, et beaucoup
+plus un évêque. » Il continue : « Et après
+leur avoir parlé par exemple un temps notable
+(Notre-Seigneur leur parla ce langage trente ans
+durant) après cela il leur parla doucement et
+charitablement et enfin fermement, sans pourtant
+user contre eux de suspension, d’interdiction,
+d’excommunication et sans les priver de
+leur exercice… » Et plus loin : « L’on fera bien
+des règlements ; l’on usera de censures ; l’on privera
+de confesser, de prêcher et de quêter ; mais
+pour tout cela l’on ne s’amendera jamais ; et jamais
+l’empire de Jésus-Christ ne s’étendra ni
+conservera dans les âmes par là. » Ce qui suit
+est magnifique : « Dieu, dit-il, a d’autres fois
+armé le ciel et la terre contre l’homme. Hélas !
+qu’y a-t-il avancé ? Et n’a-t-il pas fallu enfin
+qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme
+pour lui faire agréer le doux joug de son empire
+et de sa conduite ? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire
+avec toute sa puissance, comment le fera un prélat
+avec la sienne ? » Et l’on a dit que cet homme-là
+n’avait pas d’éloquence !</p>
+
+<p>Avec les huguenots, même politique. Il écrit
+le 22 mars 1638 à Lambert aux Couteaux, prêtre
+de la Mission, à Richelieu : « M. l’avocat du roi
+de Loudun m’a dit que le procédé de la Mission
+est excellent à l’égard des hérétiques, en ce
+qu’elle établit les vérités divines, sans disputer
+des points controversés, et que les huguenots
+sont ravis de cela. Qu’on continue donc, s’il vous
+plaît. » A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan,
+il donne ainsi ses ordres : « Lorsque le roi vous
+envoya à Sedan, ce fut à condition de ne jamais
+disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni
+en particulier, sachant que cela sert de peu et que
+bien souvent on fait plus de bruit que de fruit.
+La bonne vie et la bonne odeur des vertus chrétiennes
+mises en pratique attirent les dévoyés au
+droit chemin et y confirment les catholiques…
+Que si vous désirez parler de quelques points
+de controverse, ne le faites point, si l’évangile
+du jour ne vous y porte ; et alors vous pourrez
+soutenir et prouver les vérités que les hérétiques
+combattent, et même répondre à leurs raisons,
+sans néanmoins les nommer, ni parler d’eux. »
+Et quant aux jansénistes, il ne veut pas non plus
+qu’on se querelle avec ceux-là : « Faut-il que les
+missionnaires prêchent contre les opinions du
+temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent, qu’ils disputent,
+attaquent et défendent à cor et à cri les
+anciennes opinions ? Ah ! Jésus, monsieur, nenni !
+Voilà comme nous en usons : jamais nous ne
+disputons de ces matières, jamais nous n’en
+prêchons… Quoi donc, me direz-vous, défendez-vous
+qu’on dispute sur ces matières ? Je réponds
+que oui. »</p>
+
+<p>Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le
+même temps, tout le contraire. Et voici qui nous
+mène au point tragique. Saint-Cyran est mort
+le 11 octobre 1643. La première mention formelle
+d’hostilité de Vincent aux doctrines du
+temps, c’est-à-dire aux idées introduites en
+France par son défunt ami, nous ne la trouvons,
+dans les écrits qui nous restent de lui, que trois
+ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646. Il
+écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va
+élire en Sorbonne un professeur de théologie,
+que les jansénistes « font grand’brigue pour en
+faire élire un de leur parti », que ceux « de l’opinion
+commune » ont jeté les yeux sur un homme
+sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant
+à celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse,
+il faudrait surenchérir tout de suite.
+« Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs
+du bon parti ont désiré que je propose à Votre
+Éminence si elle aura agréable de lui assurer
+présentement douze cents livres en pension sur
+quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle
+le fera dans quelque temps. » Le 7, Mazarin
+lui répondait, le louant du soin qu’il prenait
+de rompre la brigue des jansénistes et promettant
+tout ce qu’on lui demandait.</p>
+
+<p>Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors,
+s’est-il chargé d’une telle commission ? Car il
+s’était vraiment tu auparavant, laissant même
+les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance
+de la position qu’ils devaient prendre.
+Songez que l’un d’eux, et non des moindres,
+car il était des deux ou trois premiers dans sa
+confiance, Jean Dehorgny, pouvait lui écrire
+deux ans plus tard, en 1648, son étonnement
+d’apprendre que la congrégation, en la personne
+de son chef, venait de prendre parti contre les
+opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux
+estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait
+et le lui disait tout bonnement. Heureuse affaire
+pour nous, car elle nous a valu deux lettres
+incomparables du saint, deux lettres où il donne
+les raisons de sa nouvelle conduite. La première
+raison, qui étonne d’abord, la voici : « C’est
+celle de mon emploi au conseil des choses
+ecclésiastiques, dans lequel chacun s’est déclaré
+contre : la reine, Mgr le cardinal, M. le chancelier
+et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu
+demeurer neutre. » Pour une fois, il s’exprime
+assez mal, et donnerait à penser qu’il s’est mis,
+ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque.
+Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent
+ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas.
+Il craint les initiatives inopportunes. Il attend.
+Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect
+des vues de la Providence, sa sagesse foncière
+aussi, lui commandent toujours, à l’encontre
+d’ailleurs de son tempérament, qui est
+fougueux, et nous le verrons bien. A la mort du
+roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué,
+pour le règlement des affaires ecclésiastiques,
+un conseil de conscience, qu’elle présidait. En
+faisaient partie un tout petit nombre seulement
+de personnes considérables : Mazarin, Pierre
+Seguier, le grand pénitencier, qui était alors
+Jacques Charton, les évêques de Beauvais et de
+Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce
+conseil de délibérer sur le jansénisme naissant ?
+Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour où
+la question y fut apportée, Vincent aurait trahi
+l’Église en demeurant dans sa réserve habituelle.
+Sans doute avait-il eu raison de se taire jusque-là.
+A cette minute, chargé de graves responsabilités
+dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il
+trouvait devant lui un nouveau devoir, et bien
+plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous
+bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir
+enrayer le mal, et d’abord il semble qu’il ait
+voulu s’instruire personnellement de tous les
+éléments du débat. « Je vous avoue, monsieur,
+écrit-il à Dehorgny, que j’ai fait quelque petite
+étude touchant ces questions et que c’est le sujet
+ordinaire de mes chétives oraisons. » Mais plus
+que jamais il recommande à qui l’approche de
+ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse querelle.
+Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu
+à peu lui en fait maintenant une obligation, lui
+seul en parle. Mais qu’on se taise ! Et pourquoi
+cela ? Par charité peut-être, mais aussi parce
+qu’il est un chef et n’aime pas les bavards. Il
+sait que les erreurs, c’est en les combattant à
+coups de langue qu’on les propage. L’affaire est
+grave et difficile : elle n’est pas du ressort de la
+foule. La foule, on veille sur elle, on la conduit
+doucement, on ne la mêle pas à des disputes où
+elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de
+toute son âme et n’avoir pas un tempérament de
+parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce
+sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et
+passe à tous ses fidèles la consigne du silence.
+S’il parle, quant à lui, ses paroles sont des sentences,
+donc des actes. Une seule fois, elles ont
+ressemblé à un gémissement. C’était en 1647.
+Écrivant à ce même Dehorgny, qui va d’ailleurs
+dans les mois suivants se laisser prendre pour un
+temps aux fallacieuses doctrines, il lui dit : « Je
+crains bien fort que Dieu permette l’anéantissement
+de l’Église en Europe, à cause de nos
+mœurs corrompues, de tant de diverses et étranges
+opinions que nous voyons s’élever de tous
+côtés, et du peu de progrès que font ceux qui s’emploient
+pour tâcher de remédier à tous ces maux-là.
+Les opinions nouvelles font un tel ravage qu’il
+semble que la moitié du monde soit là-dedans. »</p>
+
+<p>Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son
+tour. Alors tombent coup sur coup sur le pauvre,
+sur l’heureux homme, les deux lettres splendides.
+Rien n’a jamais été écrit de plus sage,
+de plus dur, de plus éclatant contre le jansénisme.
+Elles sont du 25 juin et du 10 septembre
+1648 et figurent, à leur place, dans l’édition critique
+de M. Coste. On voudrait avoir la place
+de les reproduire ici. La deuxième, la plus
+belle, porte principalement sur l’ouvrage d’Antoine
+Arnauld, qui faisait alors grand bruit, <i>De
+la fréquente communion</i>. On sait que les jansénistes
+ne trouvaient jamais qu’on fût digne de
+communier. Saint Vincent ayant discuté point
+à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et
+arrive, en ses dernières lignes, aux sommets de
+l’éloquence : « Pour moi, écrit-il, j’avoue franchement
+que, si je faisais autant état du livre
+de M. Arnauld que vous en faites, non seulement
+je renoncerais pour toujours à la sainte
+messe et à la communion, par esprit d’humilité,
+mais même j’aurais de l’horreur du sacrement,
+étant véritable qu’il le représente, à l’égard de
+ceux qui communient avec les dispositions ordinaires
+que l’Église approuve, comme un piège
+de Satan et comme un venin qui empoisonne les
+âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent
+en cet état de rien moins que de chiens,
+de pourceaux et d’antéchrists. » Il va maintenant
+passer à l’ironie, et à la plus cinglante :
+« Se trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si
+bonne opinion de sa vertu qu’il se croie en état
+de pouvoir communier dignement ? Cela n’appartient
+qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis
+ces dispositions à un si haut point qu’un saint
+Paul eût appréhendé de communier, ne laisse
+pas de se vanter par plusieurs fois dans son
+apologie qu’il dit la messe tous les jours. » Là-dessus,
+il s’emporte et s’écrie : « Comme cet
+auteur éloigne tout le monde de la communion,
+il ne tiendra pas à lui que toutes les églises ne
+demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que
+dit le vénérable Bède, que ceux qui laissent de
+célébrer le saint sacrifice sans quelque légitime
+empêchement, privent la Sainte Trinité de
+louange et de gloire, les anges de réjouissance,
+les pécheurs de pardon, les justes de secours et
+de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de
+rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles
+de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et
+de remède, il ne fait point de scrupules d’appliquer
+tous ces effets admirables aux mérites d’un
+prêtre qui se retire de l’autel par esprit de pénitence ;…
+il parle même plus avantageusement de
+cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or,
+qui ne voit que ce discours est très puissant pour
+persuader à tous les prêtres de négliger de dire
+la messe, puisqu’on gagne autant sans la dire
+qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon
+les maximes de M. Arnauld, qu’on gagne davantage ?
+Car, comme il relève l’éloignement de la
+communion beaucoup au-dessus de la communion,
+il faut aussi qu’il estime beaucoup plus
+excellent l’éloignement de la messe que la messe
+même. » Il ajoute alors que cette nouvelle discipline,
+qui consiste à s’éloigner de Dieu par
+pénitence, est assurément la plus dure, selon les
+Pères eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude,
+mais aussi « la plus aisée selon les hommes,
+parce que tout le monde en est susceptible. »
+Ce dernier mot est charmant, plein de finesse
+et de psychologie. Mais il ne va pas clore sa
+lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il
+a jeté toute sa réponse avec tant de hâte qu’il
+n’a pas eu, dit-il, « le loisir de la relire. » Et il
+ajoute : « Je m’en vas en ce moment célébrer
+la sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous
+faire connaître les vérités que je vous dis, pour
+lesquelles je suis prêt de donner ma vie. J’aurais
+beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce
+sujet. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous les dise
+lui-même. Je vous prie de ne pas faire réponse
+sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles
+opinions. » Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci,
+et resta fidèle à son admirable chef.</p>
+
+<p>Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans
+sa propre maison. Mais le voici qui grandit tous
+les jours et devient, nous le verrons au cours de
+ce livre, une sorte de grand aumônier de France.
+En 1651, le moment paraît venu de solliciter du
+Saint-Siège une condamnation formelle des doctrines
+nouvelles. Le supérieur de la Mission se
+découvre alors tout à fait. Il écrit tour à tour à
+tous les évêques sur lesquels il a de l’influence,
+leur demandant de signer un appel collectif au
+Saint-Père. Il leur en envoie le texte et les presse.
+S’ils hésitent, il les secoue, les bouscule. On a
+de lui une extraordinaire lettre de rappel aux
+évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon
+et Étienne Caulet. Tous les deux refusaient leur
+signature. Il commence par leur donner un bon
+point. Il a lu leurs explications avec le respect
+qu’il doit à leur vertu et à leur dignité, et y a
+« vu beaucoup de pensées dignes du rang » qu’ils
+tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle
+aux évêques avec déférence, mais en maître
+cependant. Il le peut ; il n’y a pas d’homme plus
+fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir
+ses mots. A ceux-là et, plus tard, au doyen de
+Senlis, qui menaçait de s’en tenir aux doctrines
+du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par
+s’y fixer, il parle avec une autorité souveraine.
+Voici un passage de la lettre qu’il écrivait à ce
+dernier le 2 août 1657 : « D’attendre que Dieu
+envoie un ange pour vous éclairer davantage, il
+ne le fera pas ; il vous renvoie à l’Église, et l’Église
+assemblée à Trente vous renvoie au Saint-Siège…
+D’attendre que le même saint Augustin revienne
+s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit
+que, si l’on ne croit pas aux Écritures, on croira
+encore moins à ce que les morts ressuscités nous
+diront. Et s’il était possible que ce saint revînt,
+il se soumettrait encore, comme il a fait autrefois,
+au Souverain Pontife. D’attendre, d’un autre
+côté, qu’un grand docteur et très homme de bien
+vous marque ce que vous avez à faire, où en
+trouverez-vous un en qui ces deux qualités se
+rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle ? »
+Est-il possible d’être plus pressant et généreux
+à la fois ? Nous sommes au siècle de la politesse
+et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient
+d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite
+pas à dire, et l’on ne sait si c’est malice ou charité,
+qu’il y aurait encore bien d’autres arguments,
+« que vous savez mieux que moi, qui voudrais
+les apprendre de vous. »</p>
+
+<p>Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie
+qui se lève. Entre l’erreur et la vérité, on ne
+transige pas, on ne temporise pas : on choisit.
+Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux
+parties de dogmatiser. Cela ne servirait qu’à
+donner pied à l’erreur. Se voyant traiter de pair
+avec la vérité, elle prendrait ce temps pour « se
+provigner » alors qu’il faut tout de suite « la
+déraciner ». Il est dur pour la secte, qu’il appelle
+« un petit monstre », dur pour Port-Royal, qui
+est « une boutique », dur pour Saint-Cyran, « qui
+non seulement, écrit-il à l’évêque de Luçon,
+n’avait pas disposition de se soumettre aux décisions
+du Pape, mais même ne croyait pas aux
+conciles ; je le sais, monseigneur, pour l’avoir
+fort pratiqué. »</p>
+
+<p>Mais, même dans ses emportements, il demeure
+égal à lui-même, pensant à tout, ayant
+mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie.
+Il a fait du succès des démarches à Rome son
+affaire personnelle. Alors il veille sur les messagers
+que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas :
+« Ne vous pressez pas, s’il vous plaît, leur
+écrit-il, et n’allez point pendant la chaleur du
+jour ; Notre-Seigneur aura fort agréable que,
+pour le mieux servir, vous ménagiez vos forces. »</p>
+
+<p>Et toujours il est sage et circonspect. A Chars,
+où il a installé des Filles de la Charité, elles sont
+aux prises avec un curé janséniste, qui leur mène
+la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres
+femmes se sont énervées. Elles font porter l’affaire
+au conseil que préside M. Vincent. Il attend,
+comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et
+juge. On enverra là-bas une sœur qui examinera
+les choses sur place. Car, dit-il, « il ne faut pas
+que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs
+les curés ;… c’est pour cela, mes chères
+sœurs, que nous devons choisir une sœur de
+grande prudence : premièrement, pour connaître
+le tort de nos sœurs, car il est bien à croire qu’il
+y en a de leur part ; et puis il sera bon de nous
+donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour
+y donner ordre. » Les sœurs trop nerveuses
+furent admonestées sans doute, mais à l’affaire
+elle-même il fut, comme promis, « donné ordre »,
+et radicalement. Quelques jours plus tard, la
+supérieure générale, Louise de Marillac, notifiait
+en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars,
+la décision prise de lui retirer les sœurs :
+« M. Vincent a trouvé bon que nous en usions
+ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de
+s’accommoder à votre conduite, et que vous,
+monsieur, témoignez que vous n’avez pas
+agréable le service qu’elles ont tâché de rendre
+aux pauvres. J’écris à notre sœur Clémence
+qu’elle remette les meubles entre les mains de
+messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je
+suis cependant et serai toute ma vie… » Toute
+sa vie évidemment, elle sera une sainte et généreuse
+femme, mais qui saura conduire sa barque,
+sous le regard vigilant d’un fameux pilote. Ce
+jour-là le pilote tenait d’ailleurs la barre lui-même,
+car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons
+pas l’original, mais la minute, écrite tout entière
+de la main puissante de M. Vincent.</p>
+
+<p>L’Église lui paraissant en péril, on comprend
+que ce bon pilote n’ait pas hésité à sortir à la
+fin de sa réserve et à agir. Cependant nous avons
+posé trois questions, et la dernière est encore à
+résoudre. Il est naturel que Vincent ait pris, à
+l’égard du jansénisme, des attitudes différentes
+selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est
+assez grave et d’abord inexplicable, des jugements
+contradictoires sur Saint-Cyran vivant et
+sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a accablé,
+exactement sur les mêmes faits. Le moins
+qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait, tandis qu’il
+frayait avec lui, rien compris à cet homme, dont
+il excusait alors des propos qu’il devait plus tard
+qualifier d’abominables et de perfides. « Moi, qui
+l’ai fort pratiqué… » disait-il. Et c’étaient des
+paroles du temps de leur amitié qu’il dénonçait
+avec indignation, des paroles d’un confident. On
+ne comprend pas très bien.</p>
+
+<p>Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent,
+du vivant de Saint-Cyran ? Qu’il parlait
+étourdiment, mais n’était pas dangereux. Qu’a-t-il
+dit du même après sa mort ? Qu’en ses paroles
+couvait une abominable hérésie. Tel que nous
+le connaissons, il a dû, non seulement dire la
+vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors
+ce ne serait pas lui, ce serait Saint-Cyran qui
+aurait changé. Vraiment, est-ce possible ?</p>
+
+<p>Mais oui ; l’explication, c’est justement que
+Saint-Cyran a changé. S’il avait vécu, il serait
+demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un
+chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent,
+qui voyait cela, le prenait en pitié.</p>
+
+<p>Mais il est mort ; et ce que sa pauvre tête brûlante
+n’aurait pu faire, son cadavre l’a réussi.
+Nous savons comment ses fidèles se partagèrent
+ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent
+d’un mort qui, tout de même, s’en était allé sans
+avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef
+de secte sans le savoir, mais il l’est devenu ; le
+poison qu’il portait en lui ne serait jamais sorti,
+mais un coup d’apoplexie a mis le malheureux
+homme à terre, et des fanatiques, en dispersant
+ses cendres, ont jeté son venin à tous les vents.
+Alors, son pitoyable ami, il fallut bien que Vincent
+le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât
+comme perfides des paroles qui n’étaient vraiment
+qu’aventureuses et n’auraient jamais fait
+tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.</p>
+
+<p>Notez que je ne prétends pas établir d’abord
+que Saint-Cyran était un pauvre homme, et
+tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était
+intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je
+sais que Vincent était très intelligent ; je pense
+alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé n’a
+pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être
+bien redoutable. Je ne plaide pas pour Vincent.
+Je requiers incidemment contre l’autre. Aux
+historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient
+réviser Sainte-Beuve et qui feront bien alors de
+s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de peser
+l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’Église de France au temps de saint Vincent
+était donc en plein mouvement. Beaucoup de
+vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant
+et débauché, mais à sa tête une poignée de gens
+d’élite. Entre ceux-ci, les inévitables désaccords
+qui naissent des différences de tempérament ; les
+uns savent, d’autres point, penser et obéir à la
+fois. On n’en finirait pas de nommer les prélats,
+les religieux, les curés, grands et petits, qui ont
+été au temps de saint Vincent de Paul les bons
+ouvriers de la même tâche apostolique. Nous les
+trouverons et les saluerons un à un au cours de
+ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans
+un siècle de gloire féminine. Les femmes règnent,
+et les mœurs grandissent aussitôt, parce que ces
+souveraines imposent le respect des choses du
+cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi
+beaucoup de grandes mystiques : et comme elles
+sont filles de France, c’est-à-dire ménagères et de
+bon conseil, elles vont exercer une influence à la
+fois douce et fortifiante sur les grands personnages
+et les saints de leur entourage. Auprès de
+Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise
+de Marillac, la duchesse d’Aiguillon, Geneviève
+Goussault, Marie de Polaillon, Madeleine de
+Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi,
+la scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly,
+épouse d’Emmanuel, puis la marquise de Maignelay,
+sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans,
+veuve de Charles, le frère aîné du général
+des galères. Celle-là, dont les biographes de
+Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était
+cachée dans un cloître et qu’on ne la voyait pas
+rue des Petits-Champs, il est probable que le
+parfum de son âme héroïque et si humble hantait
+pourtant la maison où, pendant douze ans,
+vécut le serviteur de Dieu. Elle ne voulait pas
+qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle
+eut l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs
+de la ville pour savoir s’il entrait vraiment
+dans les attributions du chef de l’Église de l’empêcher
+de prier dans son coin<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de saint
+Benoît… par la mère de Blemur, <i>Édition de la Revue Mabillon</i>, Paris, 1927.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Sachant comme il était entouré, nous allons
+maintenant regarder Vincent. Nous l’avons laissé
+au lendemain du sermon de Folleville. C’est en
+1617. Il a 36 ans. Toutes les terres de M<sup>me</sup> de
+Gondi sont à la disposition de ce pêcheur
+d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de
+missionnaire. Si ardente, que désormais toute
+autre occupation lui paraît vaine et lui devient
+odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en
+Bresse. Il inaugure là sa carrière charitable ; et
+quand, après quelques mois, il se retrouve dans
+la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le
+bienfaiteur à la fois des paysans que M<sup>me</sup> la
+générale le conviera à visiter. Ses progrès dans
+la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse seront
+d’ailleurs lents. Pendant huit années encore,
+c’est-à-dire jusqu’en 1625 où sera instituée sa
+compagnie des prêtres de la Mission, il ne sera
+qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à
+la tâche, faisant de son mieux, mais hors cadre,
+si l’on peut dire. Il est bien curé de Clichy, mais
+si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de
+deux cures à la fois, ayant pris aussi celle de
+Châtillon. Il n’est plus abbé de Saint-Léonard
+de Chaulmes : il a résigné cela en 1616, après
+avoir reçu, par les soins des Gondi, un autre
+bénéfice ; on l’avait fait en 1615 chanoine d’Écouis.
+Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale
+où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination
+de ce « M. de Paoul », à qui l’on avait donné la
+charge de trésorier. Malheureusement le trésorier
+ne parut qu’une fois, pour offrir, selon
+l’usage, un repas à ces messieurs du chapître.
+D’où protestation des intéressés, car l’absence
+de ce « de Paoul » et de deux autres titulaires
+qu’on ne voyait jamais non plus pourrait bien
+entraîner « la ruine entière de ladite église et
+fondation. » Emmanuel de Gondi sans doute
+arrangea l’affaire. Deux fois encore dans sa
+carrière, Vincent recevra des titres, sinon des
+avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de
+Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, dans le diocèse
+de Langres. On ne sait pas du tout comment il
+se défit de cet honneur ; en 1626, en tout cas,
+c’était fini. Il fut enfin nommé, en 1643, vicaire
+général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen.
+Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât
+un grand nom, celui de Richelieu. La fâcheuse
+vacance, le conseil de Conscience jugea
+qu’il fallait momentanément y pourvoir et Vincent
+rendit le service de prêter son nom quelque
+temps. Ce ne fut donc pas une « affaire ». On a
+d’ailleurs de lui trop de textes durs pour les bénéfices
+et leurs titulaires. « Nous ne pouvons souffrir
+personne parmi nous, écrivait-il en 1658,
+qui prétende aux bénéfices, et encore moins ceux
+qui y veulent entrer par cette voie, <i>qui est
+odieuse</i>. »</p>
+
+<p>Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une
+sorte de volontaire pour les missions. Mais voici
+coup sur coup deux événements qui vont le
+grandir. Le 8 février 1619, il est nommé par le
+roi aumônier général des galères, « avec les
+mêmes honneurs et droits dont jouissent les
+autres officiers de la marine du Levant. » Le
+brevet porte que « Sa Majesté, ayant compassion
+desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement
+de leurs peines corporelles, a accordé
+et fait don de ladite charge d’aumônier réal à
+Monsieur Vincent de Paul. » C’est une grande
+étape dans sa vie. Des hommes pareils brisent
+les cadres ordinaires. Il leur faut des emplois à
+leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins
+qu’eux-mêmes ne les forgent de leurs mains, ce
+que Vincent commencera de faire un peu plus
+tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons
+son œuvre charitable, de sa compassion pour
+les galériens et de tout ce qu’il fit pour ces pauvres
+diables. Retenons que le général des galères
+a su promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul
+coup, à un rang considérable. La charge d’aumônier
+de prison n’a jamais été très enviée ; ici
+l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de
+galérien donnaient à la fonction nouvelle une
+majesté tragique ; et puis l’élu devenait le premier
+auxiliaire spirituel d’un immense personnage
+dans l’État, le chef de la marine, et de quelle
+somptueuse et féerique marine ! L’autre événement
+est de 1622. Au mois de décembre 1618,
+revenant de Montmirail où il a fait pendant trois
+mois œuvre évangélique et charitable, Vincent
+s’est rencontré à Paris avec François de Sales.
+Dès le premier contact, les deux saints se sont
+reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier
+des galériens sera fait, à la prière de l’évêque de
+Genève, supérieur de la Visitation. C’était, là
+aussi, une promotion capitale. Il est toujours chez
+les Gondi, toujours courant les routes et prêchant,
+et le voici pourvu, à la tête d’un ordre de
+la plus haute spiritualité, d’un poste difficile
+et précieux, encore ennobli et embaumé par les
+vertus, les ardeurs et le mystique abandon de
+Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne fait
+son chemin et sans doute est-il voué à de bien
+plus grands honneurs encore. Une seule chose
+l’intéresse cependant : le secours qu’attendent
+de lui les pauvres gens des campagnes ; et, sans
+trêve, il prêche des missions, fonde des charités,
+se donnant jusqu’à satiété la seule joie qui
+compte, celle de répandre de la lumière et du
+bonheur autour de soi.</p>
+
+<p>Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres
+pour le seconder dans une tâche pareille. Il les
+prenait où il pouvait, et M<sup>me</sup> de Gondi, le voyant
+faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que
+ce seul homme avec des auxiliaires d’occasion
+n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer
+une somme importante à une fondation pour une
+compagnie de prêtres qui s’engageraient à évangéliser
+à perpétuité le peuple des campagnes.
+Elle dit son projet à Vincent, qui, pendant sept
+années, toujours courant, s’enquit comme il put,
+mais sans succès, d’un homme ou d’un établissement
+qui acceptassent la somme avec la charge.
+A la fin, les Gondi s’avisèrent qu’on cherchait
+sans doute un peu loin ce qu’on avait sous la
+main. Ils comprenaient au bout de sept fois
+douze mois que le bénéficiaire de la fondation
+ne pouvait être que Vincent lui-même avec des
+auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger
+ensemble dans une maison qu’on leur donnerait.
+Alors le général des galères alla trouver
+l’archevêque de Paris, son frère. Le principal
+d’un collège de la rive gauche venait justement de
+faire connaître qu’il céderait volontiers sa place
+contre une pension de 200 livres. La pension
+fut promise sur-le-champ et, le 1<sup>er</sup> mars 1624,
+Vincent de Paul était nommé principal du collège
+des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des Bons-Enfants
+à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre
+collège du même nom, celui du quartier Saint-Honoré,
+sur la rive droite. L’établissement qu’on
+donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne
+Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à
+l’emplacement actuel du 2 de la rue des Écoles,
+à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme
+il y a quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé
+tout contre des remparts, le long des fossés
+Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la
+ville ; cette fois c’est dans Paris, proche la porte
+Saint-Victor, sur la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
+qu’il va s’installer. Entendons-nous.
+M<sup>me</sup> de Gondi ne veut pas perdre son directeur
+et Vincent continuera de loger chez elle. Ce
+sont les autres qui occuperont en son nom le
+vieux collège. Quels autres ? Antoine Portail
+d’abord ; ensuite ce prêtre dont nous avons déjà
+parlé, qui recevait pour sa peine cinquante écus
+par an ; et puis ce fut tout pendant les deux premières
+années.</p>
+
+<p>Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré
+pour la première fois en Sorbonne, au temps
+où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient
+des loisirs. C’était un jeune clerc natif
+de Beaucaire, qui étudiait alors la théologie et
+qui, dès le premier regard, fut conquis par ce
+grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une
+princesse galante, ce gascon si attachant, si fin
+sous sa rude figure. On a dit que Portail avait
+suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable : il
+avait alors 21 ans. Il ne se mit sans doute à son
+service qu’après avoir reçu la prêtrise, c’est-à-dire
+en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les
+galériens, puis l’employa aux missions. Le
+pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans
+doute confessait-il et faisait-il le catéchisme ; il
+officiait aussi, visitait les malades, administrait
+les sacrements, bref pourvoyait à mille travaux,
+mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une
+mission à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit
+pour la première fois un vrai sermon. Vincent
+l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée.
+« Vous avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi
+fit saint Charles. Je vous souhaite part à son
+esprit. » Il paraît qu’en effet saint Charles Borromée
+avait le « trac », et plutôt que de se hisser
+dans la boîte de chêne d’où l’on est assailli par
+des regards qui convergent de tous les coins du
+temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il
+pouvait, des marches de l’autel. Avec un tel
+collaborateur et le prêtre à gages, on voit la belle
+part qui restait à Vincent. Portail devait rester
+aux côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils
+moururent tous les deux en 1660, mais Portail
+d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du serviteur
+et s’en allait le dernier, comme il convient.</p>
+
+<p>La comtesse de Joigny — c’est le titre qu’on
+donnait le plus communément à M<sup>me</sup> de Gondi — avait
+offert 45.000 livres. C’est avec le revenu
+de cette somme qu’il fallait vivre et faire des
+missions gratuites aux quatre coins de France.
+Les bâtiments où s’installèrent les collaborateurs
+de Vincent étaient incommodes et délabrés.
+Saint Louis avait légué au vieux collège 60 livres
+de rente et l’on avait instruit là de tout temps de
+jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de
+bourses transférées ensuite au collège de Clermont,
+devenu le lycée Louis-le-Grand. Au temps
+où Vincent en prit possession, l’établissement
+occupait une superficie d’environ 4.000 mètres,
+avec jardins, cours, préaux, une pauvre chapelle,
+quelques appartements à l’abandon et, tout autour,
+deux ou trois maisons branlantes. Pour
+tirer du cadeau qu’on lui faisait un bon parti,
+il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il
+s’en garda bien et nous savons déjà que quand
+ses deux compagnons s’en allaient au travail,
+ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.</p>
+
+<p>C’est seulement après un an de ce régime que
+fut passé, en bonne forme, entre le général des
+galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une
+part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat
+de fondation. Il est du 17 août 1625. Quelques-uns
+de ses termes sont d’une grande beauté.
+C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé
+cet émouvant papier-là. Le style est juridique
+et vieillot, mais pour dire de bien belles choses,
+que cette forme rend plus savoureuses. Les
+époux fondateurs déclarent en commençant
+qu’ayant plu à Dieu « pourvoir, par sa miséricorde
+infinie, aux nécessités spirituelles de ceux
+qui habitent dans les villes de ce royaume par
+quantité de docteurs et religieux, qui les prêchent,
+catéchisent, excitent et conservent en
+l’esprit de dévotion, il ne reste que ce pauvre
+peuple de la campagne, qui seul demeure comme
+abandonné. » A quoi il leur semble qu’on pourrait
+remédier « par la pieuse association de quelques
+ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité
+connues, qui voulussent renoncer tant aux
+conditions desdites villes qu’à tous bénéfices,
+charges et dignités de l’Église, pour, sous le bon
+plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son
+diocèse, s’appliquer entièrement et purement
+au salut du pauvre peuple, allant de village en
+village, aux dépens de leur bourse commune,
+prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces
+pauvres gens et les porter à faire tous une bonne
+confession générale de toute leur vie passée,
+sans en prendre aucune rétribution en quelque
+sorte ou manière que ce soit, afin de distribuer
+gratuitement les dons qu’ils ont reçus de la main
+libérale de Dieu. »</p>
+
+<p>Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit
+d’aller vers ceux qui sont à l’abandon et de renoncer,
+pour cette œuvre de charité, à tout honneur,
+avantage ou bénéfice. Le document trace en
+quelques lignes tout le règlement de la communauté
+nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas
+écrit cette page importante à la hâte ; le fait est
+qu’il l’a si bien conçue et rédigée qu’aujourd’hui
+encore les prêtres de la Mission pourraient, sans
+rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en
+tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout
+l’essentiel était prévu : vie en commun sous l’autorité
+de Vincent et, après lui, d’un supérieur
+élu à la pluralité des voix pour trois ans ou « pour
+tel autre temps » qu’on jugera convenable ; point
+de charges, bénéfices ou dignités ecclésiastiques :
+le supérieur peut tout au plus accepter une cure
+pour un missionnaire, si on le lui demande
+expressément et que celui-ci ait servi dans la
+compagnie au moins pendant huit ans ; on fait
+les missions gratis ; défense de prêcher ou d’administrer
+les sacrements dans les lieux où il y
+a un archevêché, un évêché ou un établissement
+religieux ; mission de cinq ans en cinq ans dans
+toutes les terres des Gondi ; assistance spirituelle
+aux forçats ; après un mois de travaux dans les
+campagnes, on se repose, on se recueille pendant
+trois ou quatre jours, puis on consacre une
+douzaine d’autres jours à la préparation de la campagne
+suivante ; en juillet, en août et septembre,
+les paysans sont occupés aux champs et on les
+laisse tranquilles ; pendant ce temps on s’adonne
+à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on
+aide çà et là les curés qui ont besoin de renfort.</p>
+
+<p>Deux mois après avoir signé cet acte, dans
+lequel, bien entendu, elle n’avait pas omis de
+fixer en sa propre maison de la rue Pavée la résidence
+du nouveau supérieur, ce qui était tout
+de même un peu fort, M<sup>me</sup> de Gondi rendait
+l’âme. Le général des galères trouva dans le testament
+de la défunte, avec de nouvelles libéralités
+pour Vincent, le vœu ardent que son mari et ses
+fils ne permissent jamais au saint homme de
+s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution,
+qui fut de partir lui-même. Il décida d’entrer
+à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa
+belle maison, ce dont fut bien aise le principal
+des Bons-Enfants, qui courut retrouver aux
+fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son
+compagnon.</p>
+
+<p>Car c’étaient toujours ces deux-là seulement
+qui constituaient avec lui la compagnie nouvelle.
+Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne renouvela
+pas son bail. Heureusement nos trois apôtres,
+qu’on avait beaucoup vus en Picardie, avaient
+fait dans cette province deux conquêtes, et Vincent
+vit venir à lui fort à propos, dans l’été de
+1636, François du Coudray et Jean de la Salle,
+prêtres du diocèse d’Amiens. L’archevêque de
+Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément
+à la fondation des Gondi. Il était temps qu’elle
+prît corps et que la communauté se recrutât.
+Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux
+venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre,
+par lequel ces quatre serviteurs de Dieu se
+liaient à jamais les uns aux autres. Restait à obtenir
+l’agrément du roi, qui fut donné, en fort
+bons termes, par lettres patentes datées de
+mai 1627, et celui du pape ; mais c’est ici que les
+choses manquèrent de se gâter.</p>
+
+<p>Vincent, avant de se tourner vers Rome,
+s’était mis en règle de toutes façons. Il avait
+résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné
+Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à
+ses frères et sœurs tous ses biens, notamment
+une créance qu’il avait sur eux et une métairie ;
+enfin, le 8 septembre 1627, il avait, au profit de
+la congrégation de la Mission, dûment autorisée
+par Louis XIII à posséder, renoncé à ses droits
+personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui,
+biens et charges, passait de ses mains au fonds
+commun.</p>
+
+<p>En juin 1628, il adressa au pape une supplique
+et se fit fortement appuyer par le nonce et par le
+roi. Le 22 août, la supplique était rejetée par la
+Propagande, en séance plénière, le pape présent.
+L’échec était cuisant. Tout ce que Rome était
+disposée à permettre, c’était une société de vingt
+à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation,
+ni confrérie, qui travaillerait en France
+seulement et sous la direction des ordinaires.
+Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent,
+qui avait légèrement retouché sa supplique, en
+avait envoyé un second exemplaire au Saint-Siège :
+d’où nouvel examen et nouvel échec,
+aussi radical. « La Sacrée Congrégation a jugé
+que la demande devait être complètement rejetée » :
+voilà tout ce qui fut répondu au saint
+homme.</p>
+
+<p>C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir
+si, dans l’orage, il était solide sur ses jarrets. A
+Rome, quartier général de l’Église, on décide ;
+et, comme dans tous les états majors, comme
+auprès de tous les chefs, c’est aux intéressés
+d’apporter les éléments sur lesquels le commandement
+prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire,
+échappe à beaucoup de gens. On oublie
+que pour avoir raison, même au Vatican, il
+ne suffit pas en effet d’avoir raison : il faut le
+faire savoir, éclairer les juges, contrebattre les
+faux rapports, bref se mêler, soi-même ou par
+des mandataires présents et agissants, de son
+affaire, de ses affaires. C’est vrai pour les intérêts
+d’état ; ce l’est aussi pour ceux des particuliers.
+Vincent, aux heures graves, consultait la Providence ;
+mais il se consultait aussi lui-même,
+sachant qu’il faut quelquefois gagner, en se
+débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu
+conclure avec nonchalance qu’évidemment ses
+projets n’avaient point l’agrément du Très-Haut,
+puisque son représentant sur la terre n’y prenait
+pas garde. Il n’eut pas un instant cette idée-là.
+Tout venait d’une erreur, non du pape, mais de
+lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était
+d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui,
+capable de déjouer n’importe quelles manœuvres
+et de parler haut, car c’est ainsi seulement
+qu’on est entendu. C’est du Coudray qui fut
+choisi pour ce rôle, où, sans doute, il excella, car,
+le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de
+1632, en style romain, le Saint-Père, par sa
+bulle <i lang="la" xml:lang="la">Salvatoris Nostri</i> accordait tout ce qu’on
+lui demandait.</p>
+
+<p>Vincent avait envoyé à son délégué des instructions
+fermes comme du bon acier : « Vous
+devez faire entendre, lui écrivait-il un jour,
+que le pauvre peuple se damne, faute de savoir
+les choses nécessaires à son salut et faute de
+se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette
+nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle
+n’eût fait son possible pour y mettre ordre. »
+Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres
+précis : « Pour ce faire, il faut vivre en congrégation
+et observer cinq choses comme fondamentales
+de ce dessein. » Il les énumère brièvement
+et nous n’en relèverons qu’une, la dernière :
+« 5<sup>o</sup>, que le supérieur de la compagnie ait l’entière
+direction d’icelle. » Voilà qui est parler. Il
+conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un
+homme en plein mouvement, dont les ordres
+sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse : « Ces
+cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales
+de cette congrégation. Notez que l’avis
+de M. Duval est qu’il ne faut point que l’on
+change rien du tout au dessein dont je vous
+envoie les mémoires. Baste pour les paroles !
+mais pour la substance, <i>il faut qu’elle demeure
+entière ;… tenez-y donc ferme et faites entendre
+qu’il y a de longues années que l’on pense à cela
+et qu’on en a l’expérience</i>. »</p>
+
+<p>Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le
+rencontrer tout à l’heure dans une autre affaire
+au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur
+en Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil.
+Car Vincent connaissait toutes les bonnes adresses.
+Il avait demandé à Bérulle des leçons de
+sainteté ; la sagesse, c’était à des théologiens
+patentés de la lui fournir. La Sorbonne lui était
+familière, car je n’ai pas dit encore que, vers
+1623, tout en courant les terres des Gondi, il
+avait trouvé moyen, en ses jours de répit, de
+conquérir le titre de licencié en droit canon de
+l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion
+qu’il remarqua André Duval ou fut remarqué
+par celui-ci ? Le fait est que vers le temps où il
+fondait la Mission, il était devenu le pénitent
+de cet homme de science et de jugement.</p>
+
+<p>Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans
+l’affaire du prieuré de Saint-Lazare. Ce que je
+vais raconter se passait au moment même des
+débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur
+la paroisse Saint-Laurent, au lieu même où se
+trouve pour quelque temps encore la prison des
+femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie
+ou léproserie, vaste enclos de plus de
+40 hectares. On cultivait le blé, l’orge, la luzerne
+dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix
+de Saint-André, par le boulevard Magenta et la
+rue Lafayette. Pour se faire une idée de l’importance
+du domaine, il faut tracer un quadrilatère
+entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue
+de Paradis au sud, le faubourg Saint-Denis à
+l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On
+englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes,
+l’hôpital Lariboisière, la prison que nous
+savons et, bien au milieu, une église paroissiale
+de construction moderne, à laquelle il était inévitable,
+après ce que nous allons apprendre,
+qu’on donnât saint Vincent de Paul pour patron.
+Au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, ce prieuré comprenait un premier
+groupe de petites habitations situées le long
+de la rue actuelle du faubourg Saint-Denis ; chacune
+avait son jardin ; tout au bout, vers le nord,
+une petite chapelle : c’étaient les maisons et la
+chapelle des lépreux. Au sud, entre la rue de
+Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une église
+avec son cloître, une maison pour les chanoines
+de Saint-Victor, maîtres de ces lieux, une prison,
+une maison de force pour aliénés, des communs,
+des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630,
+aucun lépreux dans les locaux du nord. Dans
+ceux du sud étaient enfermés trois ou quatre
+pauvres fous et quelques débauchés impénitents.
+Quant aux chanoines, ils étaient huit ou neuf,
+vivant en communauté. Ces messieurs s’entendaient
+si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que
+celui-ci, dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice
+contre un autre. C’était un bon homme, pas
+intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes.
+Ayant ouï parler de M. Vincent qui commençait,
+nous verrons pourquoi tout à l’heure,
+de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut
+l’idée que son prieuré conviendrait à souhait
+à ce prêtre entreprenant. Il l’alla donc trouver
+et prit avec lui, pour cette démarche importante,
+le curé de Saint-Laurent, qui s’appelait
+M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces messieurs
+« effraya, disent les historiens, l’humilité
+du saint. » Il refusa. Adrien Lebon rentra chez
+lui, mais, six mois plus tard, fit une nouvelle
+démarche, encore suivie d’un échec. Enfin,
+après six autres mois d’attente, il obtint, sur des
+instances devenues plus vives, que Vincent consulterait
+M. Duval. Naturellement Duval fut
+d’avis que son pénitent prît Saint-Lazare ; et
+peu de jours après, les barbichets, supérieur en
+tête, devenaient les « lazaristes » qu’ils sont restés.
+Cette histoire, telle qu’on la présente, ne
+doit pas être très vraie. On nous assure que
+Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil
+domaine, se mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter
+que c’était de peur et de modestie. Je crois
+plutôt que c’était de joie. Il est certain que son
+second mouvement fut, par trois fois, de refuser.
+Mais trois fois, voyant entrer dans sa maison
+cet Adrien Lebon, flanqué du curé de Saint-Laurent,
+il eut un tressaillement qu’on n’a
+aucune peine à lui pardonner, même s’il trahissait
+son plaisir humain devant le destin propice.
+Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de
+magnifiques ambitions. Pourquoi n’en pas convenir
+et ne pas le voir comme il était ? Il s’est
+montré bien plus franc lui-même que tous ses
+historiens, quand, un jour de 1656, apprenant
+qu’on proposait à ses frères de la région de
+Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il
+écrivit à l’un des intéressés : « Le bienfait proposé
+me semble si grand, que je me trouve au
+même état où je me trouvais lorsque feu M. le
+prieur de Saint-Lazare me vint offrir cette maison
+ici ; j’avais les sens interdits comme un
+homme surpris au bruit du canon qu’on tire
+proche de lui sans qu’il y pense ; il reste comme
+étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai
+sans parole, si fort étonné d’une telle proposition
+que lui-même, s’en apercevant, me dit : « Quoi !
+vous tremblez ! » Oui, mon cher frère, celle dont
+vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet
+en moi, et je n’ose y arrêter ma pensée, lorsque
+j’ai dans l’esprit la vue de notre indignité, sinon
+pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin
+d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie
+naissante et chétive comme la nôtre. »
+En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour
+Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité :
+on tremble de plaisir. C’était trop de bonheur,
+voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait pas
+beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait
+en possédait probablement pour deux.
+Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès le
+premier contact, que l’affaire aboutirait.</p>
+
+<p>Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la
+poigne était robuste, ne le lâcha pas. Nous n’allons
+pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit
+de toutes parts. Il dut plaider, se défendre : il
+fit vivement face à tout, obtint, un à un, tous les
+titres qui devaient assurer à jamais la jouissance
+des lieux à sa communauté ; et sans doute André
+Duval lui fut-il en toutes ces occasions d’un
+admirable secours ; mais tout de même cette
+campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui,
+tambour battant, l’a conduite. Une poule sur sa
+couvée n’a pas l’œil plus vif, les membres plus
+tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait
+quelquefois, le saint homme, à faire les pas en
+avant qui devaient peu à peu le conduire à la
+grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune
+aventure, mais il avait peur de lui-même, qui,
+la bride lâchée, ne se posséderait plus. Il s’imposait
+alors un frein brutal. Sa timidité, c’était
+le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.</p>
+
+<p>Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour
+les grandes bâtisses de Saint-Lazare ? Disons
+tout de suite que Vincent garda les deux : il en
+avait besoin. Comme toujours, c’était un événement
+fortuit qui avait tout à coup empli et fait
+déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec
+Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande
+valeur, qui devait aller un jour jusqu’à disputer
+le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon
+s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est
+d’Abelly que nous tenons l’histoire, mais désormais
+ce témoin-là nous sera moins suspect, car
+il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même
+ou dont il a vraiment pu contrôler l’exactitude.
+Potier se réveilla donc ou plutôt ouvrit les
+yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi,
+« mais qu’il venait de penser quel serait le moyen
+le plus court et le plus assuré pour bien dresser
+et préparer les prétendants aux saints ordres ; et
+qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire
+venir chez lui et de les y retenir quelques jours
+pendant lesquels on leur ferait faire quelques
+exercices convenables pour les informer des
+choses qu’ils devaient savoir et des vertus qu’ils
+devaient pratiquer. » — « Cette pensée vient de
+Dieu. » lui répondit Vincent. Et tous deux, dans
+le fond du carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ
+des projets. Le prélat chargea le missionnaire,
+qu’il savait débrouillard, de tracer un
+programme, de choisir les sujets des entretiens,
+et le pria de revenir à Beauvais quinze ou vingt
+jours avant l’ordination de septembre. A la date
+fixée, Vincent arriva, escorté de deux docteurs
+en Sorbonne, Louis Messier et Jérôme Duchesne.
+L’évêque prononça le discours d’ouverture et les
+trois autres haranguèrent tour à tour les ordinands,
+puis on exerça les futurs prêtres aux
+cérémonies, à l’administration des sacrements et,
+comme en toute retraite, on termina par la confession
+générale. Comme toujours aussi quand
+M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde
+voulut dire ses péchés, tout le monde y compris
+l’un des prédicateurs, Jérôme Duchesne.</p>
+
+<p>Bien désagréable pour la modestie du saint
+homme, ce dernier détail, mais fort heureux
+pour le clergé de ce temps-là ; car ce qui avait si
+bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous
+la conduite du même apôtre merveilleux, on le
+devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris. Potier
+en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant
+Vincent mieux que personne, acquiesça,
+mais pas tout de suite. C’est seulement le 21 février
+1631, que cet archevêque publia un mandement
+prescrivant à tous les clercs de son diocèse
+qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de
+se présenter au collège des Bons-Enfants « quinze
+jours auparavant pour être interrogés et instruits
+gratuitement de leurs obligations et des fonctions
+de leurs ordres. » Dès ce jour, tous les ordinands
+de Paris passèrent en les mains de M. Vincent,
+ou, quand il était absent, en celles de ses missionnaires.
+La retraite durait onze jours. C’est
+peu de temps pour rendre égales à leur redoutable
+dignité des âmes destinées au sacerdoce, mais
+c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait.
+Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant
+montré un prélat plein de zèle en exigeant
+que les ordinands de son diocèse vinssent, la
+veille de l’ordination à trois heures, entendre un
+sermon et fissent ensuite une confession générale.
+Il faut croire d’ailleurs que la soumission de ces
+messieurs à cette double obligation ne rassurait
+le prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans
+la nuit des visiteurs aux lieux où les clercs étaient
+logés ; et l’on ne rayait pas pour jamais, on ajournait
+seulement à la prochaine ordination, ceux
+qu’on prenait en train de faire la fête. On croit
+rêver. C’est à tout cela qu’il fallait mettre fin.
+Vincent avait senti le premier jour l’importance
+de l’institution. Il avait eu quelque mérite à se
+donner de toute son âme à la retraite initiale,
+celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de
+septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait
+que le pape ne voulait point reconnaître sa compagnie
+de la Mission. Les forts ne sont jamais
+plus ardents qu’aux heures où tout paraît les
+abandonner. Celui-là, nous dirions aujourd’hui
+qu’il avait « de l’estomac ». Il tint contre la tempête.
+Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands
+de Paris, il pourvut si bien à toutes choses,
+que des diocèses environnants des quantités de
+clercs accoururent, voulant entendre la voix de
+ce prêtre, tout à coup célèbre. Il y avait au début
+six réunions par an, tantôt aux Bons-Enfants,
+tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une
+centaine de retraitants qu’il fallait loger, nourrir,
+entretenir pendant près de deux semaines. Vincent
+ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel
+à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres ;
+mais on ne prêchait point sans avoir pris connaissance
+d’un manuscrit intitulé <i>Entretiens des
+Ordinands</i> ; on trouvait là des indications, auxquelles
+il fallait se soumettre, sur le sujet, l’ordre,
+le plan des conférences et des leçons. Les frais
+étaient couverts par ces générosités féminines
+qui jamais ne manquèrent à Vincent. Nous verrons
+comme il avait touché le cœur des femmes
+par son œuvre charitable. Quand elles virent
+cet ami des pauvres s’adonner à la tâche principale,
+le relèvement du clergé, elles accoururent.
+La présidente de Herse se chargea de tous les
+frais des réunions pendant cinq ans ; Anne d’Autriche,
+que ses dames d’honneur avaient conduite
+un jour aux exercices, s’engagea pour les
+cinq années suivantes ; la marquise de Maignelay,
+sœur des Gondi, donna par testament dix-huit
+mille livres pour la nourriture des ordinands.
+Bientôt, à l’exemple de celui de Paris, d’autres
+archevêques, d’autres évêques prescrivirent de
+semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on
+s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions
+ou prêtât ses missionnaires. Ce que
+devait être la maison de Saint-Lazare les jours
+de retraite, on ne peut pas facilement s’en faire
+l’idée, car rien ne subsiste des bâtiments d’alors.
+Il est bien probable que tout cela n’était pas très
+confortable et qu’on avait dû, pour tant de
+monde, créer des installations de fortune. Mais
+l’ordre régnait, soyons-en sûrs, le silence aussi,
+et la bonne humeur ; car le maître était là, qui
+veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait
+qu’on fût heureux sous son toit. Quand les
+ordinands arrivaient le premier soir, il exigeait
+qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour
+les attendre et les conduire à leur chambre. Lui-même,
+nous dit-on, allait parfois au-devant
+d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait
+dans les couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait
+pour leur montrer les marches de l’escalier
+afin qu’ils y prissent garde et les quittait poliment,
+avec un bon sourire et son salut.</p>
+
+<p>Le résultat fut considérable. « Il faut que vous
+sachiez, écrivait le saint à son fidèle du Coudray
+en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de donner
+une bénédiction toute particulière, et qui n’est
+pas imaginable, aux exercices de nos ordinands ;
+tous ceux qui y ont passé, ou la plupart, mènent
+une vie telle que doit être celle de bons et parfaits
+ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs
+qui sont considérables par leur naissance ou par
+les autres qualités que Dieu a mises en eux, lesquels
+vivent aussi réglés chez eux que nous vivons
+chez nous, et sont autant et même plus intérieurs
+que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il que moi-même.
+Ils ont leur temps réglé, font oraison
+mentale, célèbrent la sainte messe, font les
+examens de conscience tous les jours, comme
+nous ; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les
+prisons, où ils catéchisent, prêchent, confessent,
+comme aussi dans les collèges, avec des bénédictions
+très particulières de Dieu. Entre plusieurs
+autres, il y en a douze ou quinze dans Paris qui
+vivent de la sorte et qui sont personnes de condition ;
+ce qui commence à être connu du public. »</p>
+
+<p>En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait
+ressentir au fond de lui. Ce qu’il avait rêvé
+s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre souveraine,
+Dieu avait permis sa réalisation ; et l’ouvrier,
+c’était lui, le paysan de Pouy. C’est très
+beau, l’humilité. Mais cette vertu-là, comme la
+bravoure, est bien plus noble quand on a dans
+le cœur le péché contraire prêt à sortir et qu’il
+faut tout le temps étouffer. Etre brave, c’est avoir
+grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent
+humble, c’est un Vincent gonflé de joie
+pour tant de succès qu’il doit à son génie et qui
+vont le griser ; alors il se hâte vers Dieu, entre
+en oraison, regarde le Maître avec amour ; et
+sa joie demeure, mais purifiée. Oui, Dieu seul
+a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre
+homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.</p>
+
+<p>Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de
+condition, qui mènent publiquement dans Paris
+une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des
+gens qui ont passé par la retraite des ordinands.
+Ils sont restés fidèles aux leçons du maître étourdissant
+qui, un jour, a passé dans leur vie. Ils
+ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour
+s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu
+pendant si peu de temps l’homme qui a su embraser
+leurs âmes, ne leur suffit point. Ils délèguent
+l’un d’eux pour demander au saint de les
+employer selon son plaisir. On bâtissait alors
+rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille, la
+charmante église de la Visitation de Sainte-Marie,
+un bijou que nous devons à François
+Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant.
+Vincent était, comme nous savons, le supérieur
+des Visitandines, qui faisaient cette construction.
+Il répondit aux douze prêtres zélés
+qu’ils feraient une œuvre excellente en prêchant
+la mission aux maçons et charpentiers occupés
+à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à
+ce travail, quand Vincent leur fit la surprise
+d’une visite. L’un d’eux lui avait, dans l’intervalle,
+suggéré de faire une sorte de compagnie
+de ses anciens ordinands afin de garder le contact
+avec eux. Il venait au chantier faire part à tous
+les autres de cette idée, qui naturellement les
+enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion
+avait lieu à Saint-Lazare. Dans une seconde,
+du 9 juillet, on acheva de se mettre d’accord sur
+ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre
+aux vues du maître, et le 16 du même
+mois avait lieu la première <i>conférence des mardis</i>.</p>
+
+<p>Cette institution-là complétait et couronnait
+la précédente. Il ne s’agissait pas, comme on
+pourrait croire, d’entendre chaque mardi une
+harangue de M. Vincent. C’était une sorte de
+société qu’on formait entre prêtres attentifs à
+s’améliorer ; le moyen était cette réunion hebdomadaire,
+où ils traitaient entre eux, sous la direction
+du saint ou de son délégué, d’un sujet fixé
+la semaine précédente. Le but, Vincent l’a ainsi
+défini : <i>s’exciter et s’affectionner à l’exercice des
+vertus</i>. D’autres avaient bien imaginé de réunir
+des prêtres pour disputer de questions de doctrine.
+Il nous explique lui-même qu’il a voulu
+tout autre chose, qu’on n’avait pas encore vu
+jusque-là, « et pour le moins, dit-il, je ne l’ai
+point vu ni ouï dire ». Il veut qu’on traite des
+motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur
+nature, des actes qu’elles inspirent, des moyens
+de s’y entraîner et entretenir et enfin des obligations
+de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu
+qu’envers le prochain. Il n’oublie jamais le prochain.
+Il n’oublie pas non plus de rappeler souvent
+à ses missionnaires que d’avoir entrepris
+une pareille tâche est un grand honneur. Il en
+est fier, c’est visible. Mais trop intelligent pour
+faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment,
+plus joli, pour rassasier son âme gourmande.
+« Il faut, dit-il, que j’avoue par ma propre
+expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien
+qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends,
+que je lis ou que je vois, qui me pénètre
+à l’égal de ces conférences. » Il s’enivre, mais c’est
+du bonheur qu’il fait aux autres.</p>
+
+<p>Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient
+à certaines règles de vie : lever de bon
+matin, lecture de l’office et d’ouvrages spirituels,
+oraisons, œuvres charitables, examens de conscience,
+retraites périodiques. En somme, ils
+devaient vivre, chacun chez soi, selon l’idéal que
+Vincent proposait dans sa propre maison à ses
+missionnaires. Il voulait un clergé à son image.
+Et c’est bien l’ascendant de sa personne et de
+ses vertus qui a réussi cette merveille : tout ce
+qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans
+le diocèse pendant un siècle et demi uni en une
+sorte de confrérie où chacun rivalisait d’élan dans
+l’ordre spirituel et dans celui de la charité. On
+ne fait pas deux fois une expérience pareille.
+Des institutions comme celle-là, on ne les fabrique
+pas par décret. Elles sont l’œuvre d’un
+homme ; il vaut mieux dire : d’un cœur. C’est
+parce qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du
+clergé de Paris, le plus indépendant du monde,
+l’un des plus savants et des plus saints, mais le
+moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois
+bien, s’en flatte encore, c’est parce qu’il y avait
+à Saint-Lazare un aimant irrésistible, que ces
+hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa
+mort, l’élan était pris ; et puis son cœur était resté
+dans la maison et c’est à lui qu’on venait encore,
+qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en
+1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent
+cinquante ecclésiastiques fréquentaient régulièrement
+les réunions du mardi. Un jour Richelieu
+voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir
+le supérieur de la Mission, l’interrogea et fut si
+ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le saint de
+lui donner incontinent la liste de ses auditeurs,
+avec l’indication de ceux qu’il jugeait le plus
+qualifiés pour l’épiscopat. Peu après, tous les
+candidats proposés étaient pourvus d’évêchés.
+A la mort du cardinal, Louis XIII demanda à
+M. Vincent de lui rendre le même service, à
+quoi celui-ci consentit, à condition que le secret
+fût rigoureusement gardé ; car il avait institué
+ses conférences des mardis pour faire des saints,
+pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux
+évêques furent ainsi nommés sur la désignation
+de celui qui continuait de se dire un prêtre ignorant
+et indigne, bon tout au plus à faire la mission
+de village en village.</p>
+
+<p>Les titres impérissables de Vincent à l’amitié
+du clergé français, les voilà donc. Il a, le premier,
+veillé sur les clercs à la veille de leur ordination ;
+il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de
+tenir en haleine et de guider vers la sainteté tous
+les prêtres d’un diocèse. A-t-il aussi, comme on
+le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires
+français ? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le
+seul, ni le premier. Vers 1636, il avait ouvert
+aux Bons-Enfants un petit séminaire, c’est-à-dire
+une école pour les enfants qu’on destinait
+au sacerdoce. Le résultat fut pitoyable. Dans ce
+temps-là, on arrivait au sacerdoce en menant la
+vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes
+de grammaire finies, s’échappaient des maisons
+sévères où on prétendait les enfermer. Vincent
+continua néanmoins de veiller sur la pépinière
+qu’il avait instituée ; mais il avait une autre idée
+en tête ; il voulait de grands séminaires diocésains,
+où l’on ne recevrait que des garçons d’au
+moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement
+à la prêtrise. Ayant fait part de ses
+vues à Richelieu, celui-ci lui offrit mille écus et, le
+9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour
+y être logés, nourris et préparés gratuitement au
+sacerdoce, les douze premiers séminaristes, — les
+douze premiers dans cette maison ; car, cette
+année-là justement, Olier ouvrait son séminaire
+de Vaugirard, les Oratoriens créaient celui de
+Saint-Magloire à Paris et deux autres à Rouen et
+à Toulouse ; quant à l’abbé Bourdoise, il venait,
+l’année précédente, de transformer en établissement
+diocésain le séminaire paroissial qu’il
+avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.</p>
+
+<p>Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut
+tout de même pas le nommer sans s’arrêter un
+instant pour le saluer. Il était d’une naissance
+si pauvre, nous dit Vincent, « qu’il n’avait pu
+faire ses études que par le secours des écoliers
+qui lui donnaient quelques morceaux de pain ;
+et même quand on en jetait à quelque chien, la
+faim l’obligeait à courir devant pour le prendre. »
+Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche,
+ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il
+voyait au clergé de son temps, qu’il consacra sa
+vie à essayer de former des prêtres honorables.
+Il commença avant Vincent ; et son entrain, sa
+passion de bien faire étaient tels, qu’il créa vraiment
+une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents
+prêtres, assurent ses historiens, passèrent par
+ses mains entre 1631 et 1644. Il avait une sorte
+de génie turbulent, et l’histoire de l’Église d’alors
+est remplie de son nom, mais on le trouvait tout
+de même un peu remuant et agressif. Il s’est
+donné autant de mal que Vincent de Paul et a
+fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est
+qu’il avait le tempérament d’un fanatique et
+l’autre une âme évangélique, et ce n’est pas du
+tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer
+pour ses intentions, pour le grand bien qu’il a
+fait, pour son courage aussi, car c’était un curé
+batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé
+d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois
+tirer son chapeau.</p>
+
+<p>Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années
+plus tard, à fonder un curieux établissement,
+une sorte de séminaire où il ne recevait
+que des prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de
+Notre-Dame convint que ceux-ci viendraient
+chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la
+cathédrale ; et Vincent, avec le prix des honoraires,
+les logeait, les nourrissait, veillait à leur
+dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour
+les loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les
+clercs et les jeunes séminaristes qui faisaient
+là leurs humanités dans une annexe de Saint-Lazare,
+qui prit le nom de séminaire Saint-Charles.
+A Saint-Lazare aussi furent internés en
+1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés de
+nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques
+fâcheux qui vivaient alors à Paris, nous
+l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses,
+logés en des quartiers mal famés, sachant
+à peine célébrer, se tenant mal à l’autel, allant
+mendier d’église en église des honoraires de
+messes et demandant sans vergogne la charité
+aux passants. A la fin ces divers services et
+spécialement l’affluence des ordinands contraignirent
+le supérieur de la Mission à édifier
+quelque part en son enclos de nouveaux bâtiments
+ayant vingt-trois mètres de façade, neuf
+de profondeur et quatre étages. La duchesse
+d’Aiguillon avait donné pour cela dix mille
+livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui
+fait part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres,
+ajoute, en propriétaire satisfait : « Et nous
+faisons entourer nos terres de murailles. »</p>
+
+<p>Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les
+autres diocèses de France, Vincent, ses prêtres
+de la Mission, et les évêques formés par lui prirent
+une part ardente à l’établissement des séminaires.
+Il y a peut-être un peu de mélancolie dans
+le document qu’on va lire, mais il a son prix,
+parce qu’il nous montre le grand saint attentif
+à ses émules, à des émules quelquefois plus heureux.
+Il écrit à Guillaume Desdames à Varsovie,
+en juin 1660, bien peu de semaines avant sa
+mort : « Quelques prêtres de Normandie conduits
+par le Père Eudes, de qui je pense que vous
+avez ouï parler, sont venus faire une mission dans
+Paris avec une bénédiction admirable. La cour
+des Quinze-Vingt est bien grande, mais elle
+était trop petite pour contenir le monde qui venait
+aux prédications. En même temps un grand
+nombre d’ecclésiastiques sont sortis de Paris
+pour aller travailler en d’autres villes ; les uns
+sont allés à Châteaudun et les autres à Dreux ;
+et tous ont fait des fruits qui ne se peuvent exprimer ;
+et à tout cela nous n’avons pas de part, parce
+que notre partage est le pauvre peuple des
+champs. Nous avons seulement la consolation de
+voir que nos petites fonctions ont paru si belles
+et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à
+d’autres pour s’y appliquer comme nous et avec
+plus de grâce que nous, non seulement au fait
+des missions, mais encore des séminaires, qui
+se multiplient beaucoup en France. »</p>
+
+<p>Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir
+quelquefois, derrière ce très grand saint, un
+pauvre homme fait comme nous. Il admire et
+bénit le succès des autres, mais il rappelle que
+c’est lui qui a commencé, et cela le console. Voilà
+un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le
+prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne.
+Une consolation, en langage ecclésiastique, c’est
+une joie, rien autre chose. Sans doute ; mais ici
+elle était un peu mêlée d’amertume.</p>
+
+<p>La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il
+raconte, avec une parfaite malice, que d’autres
+n’ont pas réussi. Il avait à Rome un établissement
+de la Mission et le Saint-Père envoyait là les
+ordinands de la ville éternelle. « Il s’est même
+trouvé, écrit-il, une compagnie à Rome, qui,
+voyant que le Pape envoyait les ordinands aux
+pauvres prêtres de la Mission, comme on fait
+à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à elle,
+s’offrant de leur faire faire les exercices ; ce qu’elle
+aurait fait sans doute avec succès si Sa Sainteté
+l’avait jugé à propos. » Ce dernier bout de phrase
+est exquis. Il ajoute bien doucement : « Il y a
+sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs
+pour l’avancement de sa gloire et le salut
+des âmes. » Il pensait à la fois que ces rivaux-là,
+le Saint-Père les avait très opportunément écartés
+et que c’étaient des religieux bien estimables ; car
+il y a place dans un grand cœur pour plusieurs
+sentiments en même temps ; le sien était brûlant
+et toute impureté s’y consumait aussitôt ; mais
+la tête était prompte et maligne et voilà pourquoi,
+ces humaines contradictions en lui, il les a exprimées
+ce jour-là, et si finement.</p>
+
+<p>Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets,
+que nous avons laissés depuis leur entrée
+à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père
+poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient
+à la leur, bien modeste, mais si utile. Pour Vincent
+lui-même, d’ailleurs, les missions étaient
+toujours la grande, la principale affaire. Un curé
+du Dauphiné l’ayant pressé d’abandonner cette
+œuvre pour se donner tout entier à celle des
+séminaires, il écrivait : « Ayant plu à Dieu donner
+une approbation universelle aux missions, en
+sorte que partout chacun commence à y prendre
+goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde
+de Dieu les accompagnant de ses bénédictions,
+il me semble qu’il faudrait quasi un ange du ciel
+pour nous persuader que c’est la volonté de Dieu
+qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre
+un autre qu’on a déjà entrepris en divers endroits
+et qui n’a point réussi. »</p>
+
+<p>A la mort de Vincent, la Mission avait trois
+résidences à Paris : Saint-Lazare, le séminaire
+Saint-Charles, qui était une dépendance de
+l’établissement principal, et les Bons-Enfants,
+devenus un séminaire placé plus tard sous le
+vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait
+vingt maisons.</p>
+
+<p>Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut
+regarder ceux-ci au moment où la tourmente
+révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes
+dirigeaient alors cinquante-deux grands
+séminaires et huit petits. A Paris, la résidence
+générale était habitée en temps normal par
+quatre cents personnes environ, parmi lesquelles
+quatre-vingts frères coadjuteurs. La tendresse
+de Vincent pour ces humbles auxiliaires était
+vraiment une jolie chose. « Je pense, disait-il,
+que ce qui trouble les Ordres par les frères vient
+de ce qu’on les tient trop bas. » Il les haranguait
+souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi
+leurs privilèges. « Vous savez, leur expliquait-il,
+l’histoire du frère Gilles ; elle est assez triviale.
+Il témoignait à saint Bonaventure un grand
+désir d’aimer Dieu. Oh ! si j’étais savant, disait-il,
+oh ! si j’étais prêtre comme vous, j’aimerais bien
+Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout
+frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait
+autant aimer Dieu que les plus savants constitués
+en dignité, et qu’une pauvre femmelette
+le pouvait pareillement, — Quoi ! dit-il, un
+pauvre ignorant comme moi peut être aussi
+amateur de Dieu que Bonaventure ! — Oui. — Alors
+ce frère, conclut Vincent, fut transporté
+de joie. » Et il leur expliquait que l’amour
+des pauvres gens « comme celui de Notre-Seigneur,
+s’exerce dans la souffrance, dans les
+humiliations, dans le travail et dans la conformité
+au bon plaisir de Dieu. Le nôtre, ajoutait-il,
+si nous en avons, en quoi paraît-il ? Que faisons-nous
+qui approche de ces marques de véritable
+amour ? » Ces pauvres frères, il fallait bien qu’il
+leur donnât du courage, car la maison, toujours
+pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare,
+outre les retraites d’ordinands et les conférences
+des mardis, toutes sortes de retraites, ecclésiastiques
+ou laïques, individuelles ou collectives.
+Pour entretenir une maison pareille et subvenir
+aux missions, toujours gratuites, il fallait beaucoup
+d’argent. Songez que Vincent n’admettait
+même pas que ses prêtres, allant aux champs,
+fussent traités par les curés, surtout par des
+curés riches. Et non seulement de grandes ressources
+étaient nécessaires pour Saint-Lazare,
+mais pour toutes les autres résidences. On n’installait
+une maison en province que si la fondation
+indispensable était d’abord assurée. Vincent
+trouvait d’ailleurs toujours à point nommé le
+bienfaiteur dont il avait besoin, plus souvent la
+bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple,
+pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu
+et donna pour celle de Rome une somme
+considérable. C’est elle qui fit attribuer à la
+congrégation de la Mission les consulats d’Alger
+et de Tunis. C’était une femme extraordinaire,
+digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand
+cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté
+d’entrer au carmel ; mais Richelieu, qui ne l’entendait
+pas ainsi, obtint que le pape lui interdît
+le cloître ; il la fit duchesse et l’installa près de lui
+dans les dépendances du Petit-Luxembourg.
+Elle disposait d’immenses revenus et, par son
+oncle, d’une influence considérable. De telles
+créatures se faisaient naturellement les auxiliaires
+ardentes du serviteur de Dieu.</p>
+
+<p>Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche,
+portait maintenant son regard au delà de la
+France. Il se souvenait de Rome au temps de sa
+jeunesse et savait que, là-bas aussi, le peuple
+était à l’abandon, et le clergé, pour une bonne
+part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il
+conçut le projet hardi de fonder un établissement
+de sa compagnie dans la Ville Éternelle. Le succès
+fut complet, puisque nous savons déjà que
+les ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent
+bientôt des retraites comme à Paris. Après Rome,
+la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse. Ici
+nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur
+de Gênes, s’étant rendu un jour en une
+petite vallée corse, du nom de Niolo, avec quelques
+autres prêtres, pour y prêcher la mission,
+fit à Vincent un compte-rendu si remarquable
+de son voyage, que celui-ci en envoya copie à
+tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en
+lire une page, qui est une merveille. Alors on
+comprendra vraiment ce qu’étaient les missions,
+quand des fils de saint Vincent les prêchaient.</p>
+
+<p>Blatiron commence ainsi : « Niolo est une
+vallée d’environ trois lieues de long et une demi-lieue
+de large, entourée de montagnes, dont les
+accès et les chemins pour y aborder sont les
+plus difficiles que j’aie jamais vus, soit dans les
+monts pyrénéens ou dans la Savoie ; ce qui fait
+que ce lieu là est comme un refuge de tous les
+bandits et mauvais garnements de l’île, qui,
+ayant cette retraite, exercent impunément leurs
+brigandages et leurs meurtres, sans crainte des
+officiers de la justice. »</p>
+
+<p>Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires
+en campagne. Blatiron explique ce
+qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau
+monde, régulariser les mariages, séparer les
+concubinaires et les incestueux, faire faire pénitence
+publique aux excommuniés, remettre
+en le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du
+prochain. C’est que justement tous ces Corses
+n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les autres,
+et, sur cet article, la tâche sera dure.</p>
+
+<p>« Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron,
+fut notre emploi pour les réconciliations ; et je
+puis dire que <i lang="la" xml:lang="la">hoc opus, hic labor</i>, parce que la
+plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié.
+Nous fûmes quinze jours sans y pouvoir
+rien gagner, sinon qu’un jeune homme pardonna
+à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet
+dans la tête. Tous les autres demeuraient inflexibles
+dans leurs mauvaises dispositions, sans
+se laisser émouvoir par aucune chose que nous
+leur pussions dire ; ce qui n’empêcha pas pourtant
+que le concours du peuple ne fût toujours
+fort grand aux prédications, que nous continuions,
+tous les jours, matin et soir. Tous les
+hommes venaient armés à la prédication, l’épée
+au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur équipage
+ordinaire. Mais les bandits et autres criminels,
+outre ces armes, avaient encore deux
+pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture.
+Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés
+de haine et de désir de vengeance que tout ce
+qu’on pouvait dire pour les guérir de cette
+étrange passion ne faisait aucune impression
+sur leurs esprits ; plusieurs même d’entre eux,
+lorsque l’on parlait du pardon des ennemis,
+quittaient la prédication, de sorte que nous
+étions tous fort en peine, et moi encore plus que
+tous les autres, comme étant plus particulièrement
+obligé de traiter ces accommodements.</p>
+
+<p>« Enfin la veille de la communion générale,
+comme j’achevais la prédication, après avoir
+exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu
+m’inspira de prendre en mains le crucifix que
+je portais sur moi, et de leur dire que ceux qui
+voudraient pardonner vinssent le baiser ; et sur
+cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur,
+qui leur tendait les bras, disant que ceux qui
+baiseraient ce crucifix donneraient une marque
+qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts
+de se réconcilier avec leurs ennemis. A ces
+paroles, ils commencèrent à s’entre-regarder
+les uns les autres ; mais, comme je vis que personne
+ne venait, je fis semblant de me vouloir
+retirer et je cachais le crucifix, me plaignant de
+la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne
+méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que
+Notre-Seigneur leur offrait. Sur cela, un religieux
+de la réforme de Saint-François, s’étant
+levé, commença de crier : « O Niolo, O Niolo,
+tu veux donc être maudit de Dieu ! Tu ne veux
+pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen
+de ces missionnaires, qui sont venus de si loin
+pour ton salut ! » Pendant que ce bon religieux
+proférait ces paroles et autres semblables, voilà
+qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le
+meurtrier était présent à cette prédication, vient
+se prosterner en terre et demande à baiser le
+crucifix et en même temps dit à haute voix :
+« Qu’un tel s’approche (c’était le meurtrier de
+son neveu) et que je l’embrasse. » Ce qu’ayant
+fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de
+quelques-uns de ses ennemis qui étaient présents ;
+et ces deux furent suivis d’une grande
+multitude d’autres ; de façon que pendant l’espace
+d’une heure et demie, on ne vit autre chose
+que réconciliations et embrassements ; et pour
+une plus grande sûreté, les choses les plus importantes
+se mettaient par écrit, et le notaire en
+faisait un acte public.</p>
+
+<p>« Le lendemain, qui fut le jour de la communion,
+il se fit une réconciliation générale, et le
+peuple, après avoir demandé pardon à Dieu, le
+demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement
+au peuple, et le tout se passa avec
+beaucoup d’édification. Après quoi, je demandai
+s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point
+réconcilié avec ses ennemis ; et incontinent se
+leva un des curés, qui dit que oui, et commença
+d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels,
+s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement
+qui était exposé, et sans aucune résistance ni
+difficulté s’embrassèrent cordialement les uns
+les autres. O Seigneur, quelle édification à la
+terre et quelle joie au ciel de voir des pères et
+des mères, qui, pour l’amour de Dieu, pardonnaient
+la mort de leurs enfants ; les femmes, de
+leurs maris ; les enfants, de leurs pères ; les frères
+et les parents, de leurs plus proches ; et enfin de
+voir tant de personnes s’embrasser et pleurer
+sur leurs ennemis ! Dans les autres pays, c’est
+chose assez ordinaire de voir pleurer les pénitents
+aux pieds des confesseurs ; mais en Corse,
+c’est un petit miracle.</p>
+
+<p>« Le lendemain de la communion, nous reçûmes
+lettre qu’il fallait nous rendre à la Bastide,
+où une galère envoyée exprès par le sénat de
+Gênes nous attendait. Nous tardâmes néanmoins
+encore deux jours, qui furent employés fort
+utilement à faire quelques accommodements qui
+restaient et le mardi se fit une prédication de la
+persévérance, où il y eut un si grand concours de
+peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là
+se renouvelèrent les promesses et protestations
+de vouloir mener une vie vraiment chrétienne
+et y persévérer jusques à la mort ; et les curés
+promirent hautement d’enseigner le catéchisme
+et de se rendre plus soigneux de leur devoir.</p>
+
+<p>« La pluie qui survint à la fin de la prédication
+nous empêcha de partir ce jour-là ; et le soir je
+m’en allai en un lieu distant d’une petite lieue,
+pour parler à deux personnes qui n’avaient point
+voulu assister à aucune prédication, de peur
+d’être obligés de pardonner à leurs ennemis qui
+avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été
+priés par leur curé de suspendre au moins l’effet
+de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils m’eussent
+parlé, ils le firent ; et il plût à Notre-Seigneur de
+leur toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils
+pardonnèrent la mort de ce frère. Et le mercredi
+matin, après les avoir confessés et communiés,
+nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés
+de plusieurs ecclésiastiques et autres
+principaux du lieu, lesquels, en signe de réjouissance
+et pour une marque de leur reconnaissance
+pour les petits services que nous leur
+avions rendus, tirèrent quantité de coups de
+leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement. »</p>
+
+<p>Qu’ajouter à cela ? Il importe peu que nous
+énumérions tous les établissements qu’ont fondés
+hors de France et jusqu’en Barbarie, à Madagascar,
+en Chine ou dans les Amériques, Vincent
+et ses successeurs. Nous savons maintenant l’essentiel :
+l’âme du plus ardent des saints de France
+avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci
+s’en allaient jetant des flammes et purifiant quiconque
+approchait d’eux.</p>
+
+<p>Des prêtres zélés haranguant avec succès le
+pauvre peuple des campagnes et même celui des
+villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu
+depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces
+apôtres de passage est dans la qualité de leur
+éloquence. Ce sont habituellement des hommes
+simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement
+celui que redoutait surtout Vincent : la
+rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci
+de frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les
+conduit quelquefois à user de procédés un peu
+gros. Il existe, à l’usage de telles prédications
+tout un magasin d’anecdotes invraisemblables
+mais édifiantes, d’arguments impressionnants
+quoique fragiles, d’appels à diverses passions
+salutaires, y compris la peur. Les missionnaires
+qui usent de ces moyens et cependant opèrent
+des conversions sont portés à croire à l’excellence
+de la méthode ; et parce que ce sont des justes
+qui font de leur mieux, on scandaliserait peut-être
+en les critiquant ; nous les louerons donc,
+mais davantage celui qui, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, avait
+porté d’un seul coup à la perfection un art bien
+difficile. Vincent voulait aussi éveiller les intelligences
+aux vérités dont Dieu, en l’accueillant
+parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais
+parce que c’étaient des vérités toutes simples,
+quoique grandes et hautes entre toutes, sa
+méthode était de les exposer avec beaucoup de
+clarté, en usant des mots de la langue familière,
+comme on explique le catéchisme, ou l’histoire,
+ou les éléments de n’importe quelle science, à des
+enfants. Il pensait avec raison que les sophistes,
+les rhéteurs, les esprits forts et le diable même
+sont tout de suite démontés devant des raisons
+toutes nues. Si on les habille, la bataille commence
+autour des oripeaux et l’on n’en finit plus.
+Dans l’ordre du sentiment, il connaissait mieux
+que personne la nécessité d’ébranler les cœurs
+après avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle ;
+mais il avait sa recette personnelle pour
+émouvoir. C’était toujours la même, et il avait
+pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait
+de Dieu, de Dieu seul, de Dieu toujours. Ce
+sujet magnifique, il le traitait avec piété, mais
+une piété si fervente que son amour pour le
+Maître adorable, sa charité pour le misérable
+troupeau sous la houlette divine, il les communiquait
+à tous ceux qui entendaient sa voix si
+honnête, et voyaient la lumière de son visage, le
+sourire de ses lèvres, la tendresse de son regard,
+les grands gestes de ses mains compatissantes.</p>
+
+<p>La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa
+vie à la recommander à ses prêtres ; il a compté
+sur elle seule pour régénérer le peuple des campagnes
+auquel il s’adressait, pour rendre aussi
+le clergé à ses devoirs.</p>
+
+<p>Méthode souveraine, mais à condition qu’on
+ait du génie. Il est très vrai que le génie est une
+longue patience ; car beaucoup d’hommes seraient
+intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent,
+comme tous les saints, a aimé Dieu avec un
+entêtement génial. Il a répété pendant cinquante
+ans les mêmes choses splendides et touchantes.
+Il se disait un pauvre radoteur et c’est de cette
+humilité qu’était faite, il le savait bien, sa grandeur.</p>
+
+<p>Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses
+prêtres, il a fait jusqu’à sa mort une incroyable
+dépense d’énergie, de talent et d’amour. Il faudrait
+lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens
+à ses missionnaires ; on en a déjà trouvé ici, on
+en trouvera dans la suite de ce livre, quelques
+beaux passages, mais ce sont des étincelles çà
+et là, quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour
+clore ce long chapitre, voici un texte très court
+et fort simple. Je le choisis à dessein parce que,
+suivant une expression chère à Vincent, il est
+sans faste ; mais quel charme et comme ils étaient
+heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu
+ces paroles caressantes et si sages : « Vous souvient-il
+de cette belle lecture de table qu’on nous
+fit hier ? Elle nous disait que Dieu cache aux
+humbles les trésors des grâces qu’il a mises en
+eux. Et ces jours passés, un d’entre nous me
+demandait ce que c’était que la simplicité. Il ne
+connaît pas cette vertu, et cependant il la possède ;
+il ne croit pas l’avoir, et c’est néanmoins une
+âme des plus candides de la compagnie… S’il
+plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et
+recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se
+servirait de nous, tout chétifs que nous sommes,
+pour faire quelque bien, non seulement à l’égard
+du peuple, mais encore et principalement à
+l’égard des ecclésiastiques. Quand vous ne diriez
+mot, si vous êtes bien occupés de Dieu, vous
+toucherez les cœurs de votre seule présence.
+MM. les abbés de Chandenier et ces autres messieurs
+qui viennent de faire la mission à Metz en
+Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux
+à deux, en surplis, du logis à l’église et de l’église
+au logis, sans dire mot, et avec une si grande
+récollection que ceux qui les voyaient admiraient
+leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille.
+Leur modestie donc était une prédication muette,
+mais si efficace qu’elle a peut-être autant et plus
+contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la
+mission, que tout le reste. Les serviteurs de Dieu
+ont des espèces qui les distinguent des hommes
+charnels : c’est une certaine composition extérieure,
+humble, recolligée et dévote, qui procède
+de la grâce qu’ils ont au-dedans, laquelle porte
+ses opérations en l’âme de ceux qui les considèrent.
+Il y a des personnes céans si remplies de
+Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être
+touché. Les peintres, dans les images des saints,
+nous les représentent environnés de rayons ;
+c’est que les justes qui vivent saintement sur la
+terre répandent une certaine lumière au dehors,
+qui n’est propre qu’à eux. »</p>
+
+<p>N’est-ce point charmant ? Un autre jour, il a
+dit mieux encore. Il parlait d’un frère qui venait
+de mourir et dont chacun pensait grand bien. La
+cloche étant près de sonner, il dut abréger. « Ah !
+s’écria-t-il, si les vertus pouvaient se voir comme
+on voit les plantes qui poussent de la terre ! »</p>
+
+<p>Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler
+ainsi tous les jours, ses missionnaires aient cultivé
+de belles vertus dans leurs âmes, pour lui
+donner la joie de les regarder pousser.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="xsmall">CHAPITRE VI</span><br>
+LES SERVANTES DES PAUVRES</h2>
+
+
+<p>J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de
+Paul avait choisi qu’on l’appelât familièrement
+M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait observer
+au religieux qui est aujourd’hui le plus savant
+historien du fondateur de la Mission que lui-même
+était connu sous le nom de M. Coste et
+qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire
+M. Pierre. Ainsi des autres de son ordre, qui se
+font, comme nous tous, désigner par leur nom
+patronymique. Tous les amis de la mémoire de
+Vincent, les morts et les vivants, m’ont fait la
+même réponse, celle que je ne voulais pas, car
+je la crois mauvaise : c’est par humilité. On suppose
+que Vincent a voulu qu’on le traitât comme
+on fait les serviteurs, à quoi il faut riposter
+qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et
+non M. Baptiste. On a pensé aussi que son nom
+à particule le gênait ; mais il avait résolu la difficulté
+en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas
+qu’il ait vraiment craint de tirer vanité d’une si
+petite chose. Elle pouvait lui donner de l’ennui,
+l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient
+nommer pour la première fois que cette particule-là
+n’en était pas une ou n’indiquait point qu’il
+eût de la naissance ; et je crois qu’en effet il a pu
+lui sembler plus commode de couper court en
+priant qu’on dît M. Vincent, sans plus. Commodité,
+si on veut ; mais pas humilité. Et j’aperçois
+peut-être autre chose. On appelle le premier
+venu par son nom et les amis par leur prénom.
+Vincent avait naturellement du goût pour l’amitié
+des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour
+être payé de retour, il était capable, nous l’avons
+déjà vu, de coquetterie. Je ne dis pas qu’il ait
+prévu la popularité qui s’attacherait au nom si
+simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité
+devait venir, parce que ce cœur et ce nom
+s’accordaient. Je crois qu’il était assez fin pour
+avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près
+de la foule. Et puis son âme était fraîche et pleine
+de poésie : c’est son joli nom d’enfant qu’il a
+voulu garder.</p>
+
+<p>Ces derniers mots ne sont pas de la littérature.
+Nous allons parler d’une vertu limpide et profonde
+comme l’eau des sources. Tous les enfants
+ne sont pas charitables et le poète a pu dire que
+leur âge était sans pitié. Mais il n’y a de charité
+pure que dans les âmes neuves. C’est un don de
+Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille : nous le
+gaspillons presque tous. Les illusions aussi
+viennent de Dieu, et la plupart dispersent ce
+trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous,
+a découvert l’humanité quand il était petit. Il
+l’a même un peu mieux vue que vous ou moi, car
+il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la
+meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur,
+la misère, la bassesse des créatures, une pitié qui
+a labouré son cœur malléable ; mais peu à peu
+les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret,
+à ce rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout
+le temps son âme des premiers jours.</p>
+
+<p>A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs
+étaient dures. On avait pris coutume de se désintéresser
+de la souffrance d’autrui. On avait fait
+tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que,
+la sensibilité de leurs années enfantines, le premier
+acte des hommes était de s’en défaire, et
+violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la France, tout enivrée de gloire,
+toute à ses héros, à ses grands, avait laissé les
+petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque
+Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le
+redressement seul, face à l’orgueil, à l’étourderie,
+à l’égoïsme de tous les autres, — je parle des
+hommes ; car il y avait d’exquis cœurs de femmes,
+mais sans pouvoir.</p>
+
+<p>Quand Emmanuel de Gondi parlait devant
+Vincent des galères dont il avait le commandement,
+celui-ci admirait sans doute que le roi eût
+ces fastueux et puissants bâtiments à son service,
+mais il pensait aussi aux galériens. En cela, il
+était très original. Nous sommes un peu meilleurs
+aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce
+petit pâtre des environs de Dax qui a commencé.
+Un jour, il demanda à visiter les forçats dans leurs
+cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il
+arrivait qu’on en gardât à Paris. Vincent vit là
+une chose horrible. Des locaux humides et noirs,
+des gens enchaînés à la muraille, de la vermine,
+des plaies, des immondices, de la puanteur, des
+blasphèmes : il fut épouvanté. Il courut dire à
+Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait
+mal qu’on pût se soucier d’êtres pareils :
+c’était du déchet. Vincent répondit que c’étaient
+des hommes et qu’il fallait les aimer : il avait
+appris cela tout petit dans son catéchisme, et
+s’en souvenait. Ce n’est pas difficile d’avoir du
+génie : il ne s’agit que de garder son bagage en
+grandissant. Gondi avait jeté du lest comme
+tout le monde. Il convint ce jour-là qu’il avait
+trouvé son maître et donna à cet aumônier si
+humain toutes facilités pour s’occuper à son gré
+de ses amis les galériens. A force de patience,
+de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de
+fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un
+chapelain des Gondi, Belin, à assainir les cachots,
+et puis les corps, et finalement les cœurs. Il fit
+merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous
+le savons déjà, le titre et la charge d’aumônier
+général des galères.</p>
+
+<p>Alors il inspecta les ports et notamment accompagna
+plusieurs fois Emmanuel de Gondi à
+Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les
+épaules nues pour la caresse du fouet, les corps
+enchaînés, les visages crispés par le désespoir
+ou par la haine ; on lui avoua que tous n’étaient
+pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et
+qu’on les prenait où on pouvait, quelquefois
+parmi de pauvres diables, coupables d’un médiocre
+larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux
+qu’il pût, il adoucit les maux de ces misérables,
+et tâcha de les consoler. On a raconté qu’un jour
+il avait pris la place d’un forçat : c’est une belle
+histoire romantique, mais qui ne tient pas debout ;
+et quoique de pieux témoins soient venus
+dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient
+entendue de personnes dignes de foi, nous serons
+des amis avisés du saint et de sa gloire vraie, qui
+est si belle, en ne nous arrêtant pas à des ragots.
+Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode
+édifiante et la méthode historique, c’est
+la seconde qui est sainte. La pitié de M. Vincent
+pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident
+dans sa carrière charitable. Pris bientôt par
+tant d’autres œuvres, il dut laisser à de moins
+occupés la tâche commencée, et nous verrons
+notamment qu’à son heure la compagnie du
+Saint-Sacrement a fait beaucoup pour les forçats,
+créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi
+témoignage à l’initiative du saint. La fonction
+d’aumônier général des galères, tant qu’il y
+aurait des rameurs dans les bâtiments du roi,
+devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester
+aux mains des supérieurs de la Mission, successeurs
+de Vincent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul,
+trois créations charitables essentielles, nées l’une
+après l’autre et l’une de l’autre, mais très distinctes :
+ce sont les <i>Charités</i>, les <i>Filles de la Charité</i>,
+les <i>Dames de la Charité</i>.</p>
+
+<p>La première <i>Charité</i>, surgit à Châtillon-les-Dombes,
+nous le savons déjà, le 23 août 1617,
+trois jours après le sermon fameux qui avait
+poussé les dames de la ville, toutes ensemble,
+d’un seul élan, vers la maison d’une famille
+abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de
+ne pas se presser, mais il savait faire vite quand
+il voulait. On a retrouvé, au milieu du siècle
+dernier, dans les archives de la mairie de Châtillon,
+le procès-verbal de la réunion du 23 août.
+Il est en entier de la main du saint qui, dès ce
+jour, vous l’allez voir, avait réglé tout l’essentiel.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c i">Jésus, Maria.</p>
+
+<p class="c i">Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p class="i">Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six
+cent dix-sept, les dames sousnommées se sont charitablement
+associées pour assister les pauvres malades
+de la présente ville de Châtillon, chacune à
+leur tour, ayant, d’un commun accord, résolu entre
+elles qu’une d’icelles prendra le soin un jour entier
+seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par
+ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles
+se proposent deux fins, à savoir : d’aider le corps
+et l’âme ; le corps en le nourrissant et en le faisant
+médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux
+qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui
+guériront. Et pource que, la Mère de Dieu étant
+invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance,
+il ne se peut que tout n’aille à bien et ne
+redonde à la gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites
+dames la prennent pour patronne et protectrice
+de l’œuvre et la supplient très humblement d’en
+prendre un soin spécial, comme aussi saint Martin
+et saint André, vrais exemples de charité, patrons
+dudit Châtillon ; et commenceront, Dieu aidant, à travailler
+au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint
+Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.</p>
+
+<p class="i">Premièrement, M<sup>me</sup> la Châtelaine pour son jour ;
+M<sup>lle</sup> de Brie pour le sien ;</p>
+
+<p class="i">La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières ;</p>
+
+<p class="i">Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost ;</p>
+
+<p class="i">La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude
+Bouchour ;</p>
+
+<p class="i">Une des filles de la dame Perra ;</p>
+
+<p class="i">La dame Colette ;</p>
+
+<p class="i">Et enfin M<sup>lle</sup> de la Chassaigne ; après laquelle
+M<sup>me</sup> la Châtelaine commencera à prendre le même
+soin pour un autre jour, et ainsi les autres alternativement,
+selon l’ordre susdit, se réservant que,
+quand quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque
+juste occasion, vaquer à ce saint exercice en son
+jour, elle avertira ou fera avertir, le jour auparavant,
+celle qui la suit, de cette sienne impuissance
+afin qu’elle entre en sa place, prenant le soin des
+pauvres pour le même jour ; ce qu’elle ne devra
+refuser de faire si elle en a le moyen, par ce qu’en
+ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le
+jour d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon
+l’ordre susdit. Lequel ordre il faut journellement
+supplier Notre Bon Jésus vouloir maintenir, et
+combler de ses bénédictions divines tous ceux et
+celles qui travailleront de leurs mains, ou contribueront
+de leurs facultés pour le maintien d’icelui ;
+comme, sans doute, il fera, puisque c’est lui-même
+qui nous assure par sa propre bouche que ce seront
+ceux qui soulageront les pauvres qui entendront,
+au grand redoutable jour du jugement, cette sienne
+si douce et agréable voix : « Venez, les bénis de
+Mon Père, posséder le royaume qui vous a été
+préparé dès le commencement du monde » ; et qu’au
+contraire ceux qui n’en auront point eu aucun soin
+seront repoussés de lui avec ces autres tant dures
+et effroyables paroles : « Maudit, départez-vous
+de moi ; allez au feu éternel qui est préparé au
+diable et à ses anges. »</p>
+
+<p class="i">Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur
+et gloire par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce document-là, il fallait le publier dans un
+livre comme celui-ci. C’est l’acte de fondation
+d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois
+siècles, sur la France et sur le monde, des trésors
+de bonté. Cet acte fut complété, régularisé,
+rendu définitif et revêtu de toutes les approbations
+de l’Ordinaire aux mois de novembre et
+décembre suivants. On possède les pièces dressées
+à cet effet. Elles sont curieuses et voici, par
+exemple, ce qu’on y trouve. « La confrérie
+s’appellera la <i>Confrérie de la Charité</i>, à l’imitation
+de l’hôpital de la charité de Rome ; et les personnes
+dont elle sera principalement composée,
+<i>servantes des pauvres</i> ou <i>de la Charité</i> ». Il y aura
+vingt servantes des pauvres seulement « afin que
+la confusion ne se glisse dans la confrérie par la
+multitude. » On espère qu’il se fera des fondations
+en faveur de ladite confrérie, mais comme « ce
+n’est pas le propre des femmes d’avoir seules le
+maniement d’icelles » les servantes des pauvres
+éliront un procureur, prêtre ou bourgeois « vertueux,
+affectionné au bien des pauvres et non
+guère embarrassé aux affaires temporelles. »
+Chaque année, à la pluralité des voix, seront
+élues une prieure « que les autres aimeront,
+respecteront comme une mère et lui obéiront »
+et deux assistantes, dont l’une aura le titre de
+sous-prieure et l’autre de trésorière. La prieure
+désignera pour être soignés par la confrérie
+« les malades vraiment pauvres, et non ceux qui
+ont moyen de se soulager. » Le règlement
+ajoute : « Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle
+en avertira celle qui sera de jour de service,
+laquelle l’ira voir incontinent ; et la première
+chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une
+chemise blanche, afin que, si ainsi est, elle lui
+en porte une de ladite confrérie. »</p>
+
+<p>Hors les vingt servantes des pauvres, prises
+parmi les femmes de la ville, « tant veuves,
+mariées que filles », la confrérie « fera choix de
+deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion »,
+qui s’appelleront <i>gardes</i> des pauvres
+malades. On les paiera « honnêtement ». Elles
+feront, si j’ai bien compris, les corvées, notamment
+la veillée des grands malades, et participeront
+d’ailleurs « aux indulgences et assisteront
+aux assemblées ». On ajoute qu’elles n’y auront
+point voix délibératrice, mais elles venaient : il
+y avait tout de même en ce temps-là, dans les
+rapports de peuple à maître, une cordialité, une
+bonhomie qui sont perdues. En somme, ces
+Charités sont des associations pour la garde et
+le soin des malades à domicile. « Chacune desdites
+servantes des pauvres, prescrit le règlement,
+apprêtera leur manger et les servira un jour entier.
+La prieure commencera, la trésorière la
+suivra, et puis l’assistante, et ainsi l’une après
+l’autre, selon l’ordre de leur réception, jusques
+à la dernière venue… Celle qui sera de jour, ayant
+pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture
+des pauvres en son jour, apprêtera le dîner,
+le portera aux malades, en les abordant les saluera
+gaiement et charitablement, accommodera la
+tablette sur le lit, mettra une serviette dessus,
+une gondole et une cuillère et du pain, fera laver
+les mains aux malades et dira le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>,
+trempera le potage dans une écuelle et mettra
+la viande dans un plat, accommodant le tout sur
+ladite tablette, puis conviera le malade charitablement
+à manger, pour l’amour de Jésus et de
+sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si
+elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui
+impute fait à lui-même le bien qu’on fait aux
+pauvres. Elle lui dira quelques petits mots de
+Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le
+réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois
+sa viande, lui versera à boire, et l’ayant ainsi
+mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès
+de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour
+le traiter en la même sorte, se ressouvenant de
+commencer toujours par celui qui a quelqu’un
+avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin
+de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps. »
+On avouera que voilà une recommandation ingénieuse
+et charmante. Les grands génies sont
+toujours des hommes de détail. Ils voient grand,
+mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons
+s’ils étaient bien traités, les malades de
+M. Vincent. Chacun, prescrit-il, « aura autant
+de pain qu’il lui en faudra, quelque poule bouillie
+pour leur dîner — elles étaient moins cher alors
+qu’aujourd’hui ; — on leur mettra leur viande
+en hachis au souper deux ou trois fois la semaine.
+Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine
+de vin par jour, moitié au matin et moitié au soir.
+Ils auront, le vendredi, samedi et autres jours
+d’abstinence, deux œufs avec le potage et une
+petite tranche de beurre pour leur dîner et autant
+pour leur souper, accommodant les œufs
+selon leur appétit. Que s’il se trouve du poisson
+à quelque honnête prix, l’on leur en donnera
+seulement au dîner. » Suivent les plus pressantes
+recommandations sur la mission spirituelle des
+servantes des pauvres, qui devront « disposer
+à mieux vivre ceux qui guériront et à bien mourir »
+les autres et « prieront souvent Dieu pour cela
+et feront quelques petites élévations de cœur
+pour cet effet. » Il est aussi question des assemblées
+mensuelles, à la fin desquelles les membres
+de la confrérie « s’admonesteront charitablement
+des fautes survenues au service des pauvres,
+le tout néanmoins sans bruit et avec le moins de
+paroles que faire se pourra ». Il se défiait de la
+langue des femmes ; et pensant qu’une recommandation
+aussi générale ne suffirait point, il
+précisait qu’on donnerait seulement « chaque
+fois demi-heure de temps » pour ce bavardage-là.</p>
+
+<p>Le dernier chapitre de ce précieux document
+porte un joli titre : <i>De l’exercice de chacune à part
+soi</i>. Là, Vincent indique aux femmes zélées qui
+entrent dans la Charité pour soigner des malades
+que servir les pauvres est bien, mais qu’on
+n’est point digne de cet honneur sans une vie
+personnelle exemplaire. « Le réveil, dit-il, se commencera
+par l’invocation de Notre-Seigneur. »
+Il prescrit plusieurs pratiques de piété, très
+simples et brèves, « et après, dit-il, ouïront la
+sainte messe, si elles ont la commodité. » Puis, se
+souvenant « de la modestie avec laquelle le Fils
+de Dieu accomplissait ses actions sur terre…
+feront les leurs avec modestie et tranquillité. »
+Il n’aimait pas les agitées. « Celles qui sauront
+lire, ajoute-t-il, liront chaque jour posément et
+attentivement un chapitre du livre de monseigneur
+l’évêque de Genève, — alors vivant — intitulé :
+<i>L’Introduction à la vie dévote</i>… », enfin
+« s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité
+et charité » et, « l’heure du coucher étant
+venue, elles feront l’examen de conscience et
+diront trois fois le <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i> et trois fois l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave
+Maria</i> et une fois le <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i> pour les trépassés… »</p>
+
+<p>Ce règlement-là, avec de rares modifications
+de détail, fut successivement adopté, dans les
+mois, dans les années suivantes, par les Charités
+que fonda Vincent partout où le portait sa vie
+de missionnaire. Il commença par Villepreux,
+puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce
+moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le
+savons déjà, François de Sales. Ce fut une bénédiction
+pour tous les deux. L’évêque de Genève
+a cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent
+a trente-huit ans et commence la sienne.
+Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense
+avec humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent
+à la suave piété de M. de Sales, celui-ci à la sainteté
+de cet être compatissant. Ils se séparent
+emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire
+pitié à des étourdis : les sages les envieront, car
+il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on s’élève,
+en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir ;
+il est exact que l’orgueil tue et que l’humilité
+vivifie.</p>
+
+<p>A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une
+charité mixte. « Les hommes, dit le règlement,
+auront soin des valides et impotents, et les
+femmes des malades seulement. » Il n’aimait
+pas les mendiants. Ceux-ci constituaient d’ailleurs
+en ce temps-là une insolente corporation,
+indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre
+les pauvres avec ces gens-là. La confrérie
+avait mission de faire un catalogue de tous les
+miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi
+des hommes admis dans la société, ils couchèrent
+trois cents noms sur la liste. Ces pauvres
+gens devaient s’assembler chaque dimanche
+pour entendre la messe. On leur distribuait alors
+du pain et de l’argent à proportion de leur misère
+et du nombre de leurs enfants ; en hiver, on donnait
+aussi du bois. Tous ceux qu’on surprenait
+à mendier dans la semaine étaient privés de
+secours le dimanche suivant. Les vagabonds
+étaient logés une nuit et renvoyés le lendemain
+avec deux sous. Tout n’a point changé, puisque
+nous avons toujours des hospitalités de nuit,
+mais on ne donne plus les deux sols : on n’oserait.
+Quant aux pauvres honteux, on les assistait
+« sans éclat ».</p>
+
+<p>Pour subvenir aux frais des Charités, chacun
+versait aux fonds commun. Quand la caisse était
+vide, on avait recours à Vincent ; il trouvait les
+mots pour délier les cordons de n’importe quelle
+bourse ; on ne lui résistait pas. Il lui venait des
+idées charmantes. Beaucoup de gens qui répugnaient,
+alors comme aujourd’hui, à donner de
+l’argent, auraient bien fait l’aumône en nature.
+Alors il prescrivait qu’on prît sur la caisse de quoi
+acheter des brebis, « lesquelles, disait-il, on distribuera
+aux associés, qui feront la charité de les
+nourrir au profit de ladite association, qui plus
+qui moins, selon leur pouvoir ; et les fruits — il
+veut dire la laine — provenant d’icelles brebis
+seront vendus tous les ans, environ la fête de
+Saint-Jean. » On a trouvé aux archives de la
+Mission un règlement curieux : « L’on donnera
+aux petits enfants, y est-il commandé, aux impotents
+et aux décrépits ce qu’il leur faudra pour
+vivre par semaine ; à ceux qui gagneront une partie
+de leur vie, la compagnie leur donnera l’autre ;
+et pour les jeunes garçons, l’on les mettra à quelque
+petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte
+que trois ou quatre écus pour chaque apprenti,
+ou bien l’on dressera une manufacture de quelque
+ouvrage, comme de bas d’estame » c’est-à-dire
+de bas en tricot de laine. Suit tout un règlement
+de la manufacture, où tout est prévu, y compris
+l’obligation pour les jeunes garçons, obligation
+sous serment en présence de leurs pères et de
+leurs mères, d’enseigner gratis à d’autres pauvres
+apprentis le métier qu’on leur aura appris.
+Et l’admirable document s’achève sur des mots
+d’allégresse, car ainsi « les pauvres sont instruits
+à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie
+et assistés en leurs nécessités et finalement les
+villes seront délivrées de plusieurs fainéants,
+tous vicieux, et méliorés par le commerce des
+ouvrages des pauvres ».</p>
+
+<p>Les lazaristes et leur supérieur allaient partout
+en mission : partout surgirent des Charités,
+à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à Villeneuve
+Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau,
+à Verneuil, dans toutes les terres des
+Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin
+dans la grand’ville elle-même, où l’on en compta
+plus de quinze, attachées chacune à une paroisse.</p>
+
+<p>L’œuvre était belle ; elle a été féconde ; mais
+elle demandait à ces pauvres étourdis que sont
+les notables et les gens de bonne volonté des
+villes et des villages un effort que, l’animateur
+parti, on ne devait point soutenir longtemps.
+Et bientôt vinrent d’horribles années de guerre
+civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent
+pendant et après la Fronde : une œuvre de géant,
+mais qui le prit tout entier. Les Charités, qui
+souffraient alors, parce que la misère était plus
+grande et les ressources moindres, lui seul aurait
+pu les sauver.</p>
+
+<p>Il sauva, du moins, l’essentiel : les pauvres et
+les malades, par une autre voie, furent secourus ;
+et, cette fois, la méthode fut si heureuse, le règlement
+si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut
+de son fondateur un tel souffle et de Dieu de
+telles faveurs, qu’elle n’a cessé de croître depuis
+trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise
+de Marillac, qui devait être la grande ouvrière
+de cette fondation magnifique, se mit sous la
+direction de M. Vincent ; c’est huit ou neuf ans
+plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée
+par elle et lui la <i>Compagnie des Filles de la
+Charité</i>. Et nous voudrions tout de suite arrêter
+notre regard sur cette page, toute parée d’amour
+et de poésie, de la vie de Vincent. Dans l’ordre
+des dates, celles à qui plus tard on devait donner
+spontanément partout le nom de leur père, les
+sœurs de saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs
+venues avant la troisième œuvre dont il faut
+aussi que nous parlions, celle des Dames de la
+Charité. Nous allons cependant nous arrêter à
+ces dernières d’abord ; il faut garder le plus précieux
+pour la fin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’institution des <i>Dames de la Charité</i> a été
+une initiative parisienne. Il y avait, nous l’avons
+vu, des Charités dans Paris, attachées chacune
+à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634,
+une femme riche et compatissante, veuve d’Antoine
+Goussault, en son vivant conseiller du Roi
+et président en la Chambre des Comptes de
+Paris, eut l’idée d’une Charité qui ne secourrait
+point, comme les autres, les pauvres d’un village
+ou d’un quartier de Paris, mais les malades de
+l’Hôtel-Dieu. On va tout de suite objecter que
+ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient pourvus, et
+que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour
+les consoler et les entourer de douceur et de
+piété, des religieuses. Certes, tout le monde à l’hôpital
+occupait son poste, médecins, apothicaires
+et des sœurs Augustines qui faisaient de leur
+mieux. Mais ce mieux n’allait pas loin. Non de leur
+fait, les pauvres filles ; elles suivaient la coutume
+du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes.
+Elles servaient messieurs les gouverneurs,
+qui leur donnaient une tâche accablante dans
+un inextricable taudis ; servir les vrais maîtres
+du lieu, les malades, comment l’eussent-elles
+fait ? Seules, des femmes indépendantes disposant
+de vastes ressources, de beaucoup d’autorité
+et de quelque crédit auprès des grands, pouvaient
+tenter d’introduire un peu de charité
+dans les lieux infects où l’on jetait alors les pauvres
+gens prêts à mourir. Ce n’est pas du premier
+coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital
+d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits
+blancs. Au temps de saint Vincent, les lits, serrés
+les uns contre les autres, contenaient chacun
+plusieurs moribonds, quelquefois six malades,
+trois dans un sens et trois dans l’autre. Ce détail-là
+suffit. On devine le reste.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Goussault fut nommée supérieure de
+la nouvelle œuvre, qui, sous le nom de confrérie
+des <i>Dames de la Charité</i>, prit rapidement une
+importance et un éclat exceptionnels. « Nous
+en avons fait une depuis peu, disait Vincent le
+25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts
+dames de haute qualité qui visitent tous les
+jours, et assistent, quatre à quatre, huit ou neuf
+cents pauvres ou malades de gelées, consommés,
+bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs,
+outre leur nourriture, que la maison leur
+fournit, pour disposer ces pauvres gens à faire
+confession générale de leur vie passée… de sorte
+que cela se fait avec une bénédiction particulière
+de Dieu. »</p>
+
+<p>Cent à cent vingt dames de haute qualité,
+nous dit Vincent. Cette Charité se distinguait
+de toutes les autres par le nombre de ses membres,
+mais surtout par leur rang. A l’appel de
+M<sup>me</sup> Goussault avaient répondu toutes les femmes
+de cœur de la haute société et c’était le
+temps de la Fronde, où nous savons de quelle
+trempe étaient les âmes féminines. Elle-même,
+veuve d’un puissant et riche personnage, mère
+de cinq enfants, était sensible et belle. Elle le
+savait et le dit un jour ingénuement à Vincent
+dans une longue lettre, qui est pleine à la fois de
+candeur, d’abandon, de finesse : « Dimanche,
+écrit-elle, je me résolus d’aller aux pauvres, aux
+fermes… et interrogeai les enfants… Mon Père,
+cela réussit si parfaitement que Mademoiselle
+Le Fevre me dit au retour y avoir pris très grand
+plaisir et qu’elle ne savait presque rien de tout
+cela, et m’ajouta : L’on voit bien que vous
+aimez bien les pauvres et que vous êtes à la joie
+de votre cœur parmi eux. <i>Vous paraissez deux
+fois plus belle en leur parlant.</i> » Il était assurément
+ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses,
+l’indulgent M. Vincent. Mais c’était un homme
+pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi.
+Il avait bien à faire.</p>
+
+<p>La plus précieuse compagne de M<sup>me</sup> Goussault
+dans son labeur charitable s’appelait Marie
+Lumagne ; celle-ci avait épousé et bientôt perdu
+François Polaillon et de là vient que nous la connaissons
+sous le nom de M<sup>lle</sup> Polaillon. On
+disait M<sup>me</sup> Goussault, parce que Goussault, le
+mari, était seigneur de Souvigny ; les femmes
+dont le conjoint n’avait point de naissance, on
+les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac,
+fondatrice des Filles de la Charité, veuve
+du sieur Antoine Le Gras, à qui nous donnerons
+tantôt son nom de fille, tantôt celui de
+M<sup>lle</sup> Le Gras. M<sup>lle</sup> Polaillon avait passé quelque
+temps à la cour ; elle y était dame d’honneur de
+la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants
+de cette princesse. Elle devait plus tard
+fonder la maison et l’hôpital des Filles de la
+Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui
+fut le premier supérieur de cet institut.</p>
+
+<p>Aucune des femmes qui entourèrent Vincent
+n’était banale. L’une des plus émouvantes devait
+être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune
+immense et beaucoup de piété ; mais elle était
+difforme. Nul des historiens de Vincent ne l’a
+dit. Ils ont noté, en baissant les yeux, qu’elle
+souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en
+saurions pas plus, sans Vincent lui-même, qui
+nous dit tout bravement qu’elle avait « une cuisse
+deux ou trois fois plus grosse que l’autre ». Au
+moins, voilà qui est clair et l’on voit mieux ainsi
+la sainte fille, douce et touchante parmi les
+autres, « unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au
+point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si
+unie à Dieu que celle-là ». Il ajoute : « Elle avait
+coutume d’appeler sa cuisse sa « bénite cuisse ».</p>
+
+<p>Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à
+Dieu, par exemple celle de Marie des Landes,
+femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé
+et tout de même un peu inquiet des largesses
+de sa femme, lui disait : « Vous allez nous
+réduire à la mendicité. » Cette extraordinaire
+M<sup>me</sup> de Lamoignon trouvait intéressant de
+s’exercer à la patience en écoutant avec charité
+les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient
+encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il
+y a de bons pauvres et d’autres, pas commodes :
+il faut les servir tous. Elle le savait et d’ailleurs
+s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit
+à regarder du côté des criminels et à fonder,
+d’accord avec Vincent, une <i>Société pour les prisonniers</i>,
+dont on a regret, l’ayant nommée, de
+ne pas parler davantage, mais il faut se borner.
+Quand elle mourut à soixante-quinze ans, on
+trouva sur son corps une haire et une ceinture
+de fer avec des pointes. Les bonnes gens de
+Paris, pour garder son corps près d’eux dans
+l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de
+violence contre ceux qui essayèrent de la conduire,
+comme elle l’avait demandé, chez les
+Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes
+autour d’un cercueil étaient dans le goût du
+temps. Tout au fond de la Basse-Normandie, à
+peu près dans le même temps, le peuple se battait
+pour les restes d’une autre femme, Marie
+des Vallées, de Coutances, la sainte amie de ce
+père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à
+l’heure les succès de missionnaire.</p>
+
+<p>A M<sup>me</sup> de Lamoignon succéda, en la confrérie
+des Dames de la Charité, sa fille Madeleine, si
+bonne que les satires de Boileau, évidemment peu
+charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient
+l’histoire que je vais rapporter après tout le
+monde et je ne jure point qu’elle soit vraie, mais
+elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à
+Boileau d’être méchant.</p>
+
+<p>— Me permettrez-vous au moins, lui dit le
+poète, de faire une satire contre le Grand Turc,
+cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre
+religion ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée,
+et on doit toujours respecter les souverains.</p>
+
+<p>— Eh bien ! contre le diable ? Ah ! vous me
+permettrez bien de dire du mal du diable ; il en
+fait assez.</p>
+
+<p>— Le diable, monsieur, est assez puni, sans
+que nous nous y mettions ; occupons-nous seulement
+de ne dire du mal de personne pour ne pas
+l’aller trouver.</p>
+
+<p>Mais voici des femmes de plus haute qualité
+encore. Nous avons déjà rencontré la duchesse
+d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là entourait
+Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans
+les dernières années du saint, elle avait mis à sa
+disposition des chevaux et un carrosse ; et voici
+ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653 : « Je ne puis
+assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs
+de Saint-Lazare souffrent que M. Vincent
+aille travailler à la campagne par la chaleur qu’il
+fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air
+avec le soleil. Il me semble que sa vie est trop
+précieuse et trop utile pour l’Église et pour la
+Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de
+la sorte. Ils me permettront de les supplier de
+l’empêcher d’en user ainsi, et de me pardonner si
+je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de
+l’aller quérir, et que l’on murmure fort contre
+eux d’en avoir si peu de soin. L’on dit qu’ils ne
+connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné
+et quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante
+et de la Compagnie pour manquer à leur
+donner cet avis. » Elle avait raison, la tendre
+femme ; mais allez donc quérir un pareil bonhomme,
+qui n’en faisait qu’à sa tête ; c’était un
+trésor, Portail le savait bien, mais pas bien maniable.</p>
+
+<p>Une autre, Marie de Maupeou, mère du
+fameux surintendant Fouquet, s’intéressait tellement
+aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea
+un recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de
+rechercher pour en extraire les bons passages.
+Le titre est prometteur et délicieux. <i>Recueil de
+Receptes choisies, expérimentées et approuvées
+contre quantité de maux fort communs, tant
+internes qu’externes, invétérés et difficiles à guérir</i>.</p>
+
+<p>Et voici M<sup>me</sup> Seguier, femme du chancelier
+Pierre Seguier : « Vous faites de vos biens, lui
+disait un obscur poète, un entier sacrifice… »</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et votre époux étant l’âme de la justice.</div>
+<div class="verse i3">Vous l’êtes de la charité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Voici celle que Vincent et Louise de Marillac
+n’appelleront jamais que M<sup>me</sup> la Princesse : c’est
+Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du
+grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente
+duchesse de Longueville. Elle est toute charité.
+« Une fois, disait Vincent de Paul dans une
+conférence du 25 août 1655, je vis M<sup>me</sup> la Princesse,
+oui, M<sup>me</sup> la Princesse, aller en vingt-cinq
+ou trente maisons, visiter les pauvres, les consoler,
+les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle
+était toute je ne sais comment, ses robes toutes
+crottées jusqu’aux genoux. O Sauveur ! O Sauveur !
+O Sauveur ! voilà comme ces bonnes dames
+travaillent et suent après les pauvres, et voilà
+comme faisait saint Louis ! »</p>
+
+<p>Voici une femme d’archevêque : c’est Marie
+d’Orléans, qui épousa, le 22 mai 1657, Henri de
+Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage,
+quoique n’ayant jamais reçu les ordres sacrés,
+avait été fait un temps archevêque de Reims. Les
+choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il mourut vite
+et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une
+fortune immense, ce qui ne gâtait rien.</p>
+
+<p>On vit aussi, dans l’entourage féminin de
+saint Vincent, cette étonnante M<sup>me</sup> de Miramion,
+veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize
+ans ; et si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin
+imagina de s’en emparer par la force, réussit à
+l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle
+proie, belle et follement riche, mais dut bientôt
+convenir que le fol, c’était lui et lâcher sa prisonnière.
+Elle a dit un jour ce mot exquis : « Il me
+semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai
+pas grand mérite, parce que je suis payée dans le
+moment même. » Louis XIV fit d’elle la distributrice
+de ses aumônes ; c’était d’ailleurs une autre
+Dame de la Charité, M<sup>lle</sup> de Lamoignon, qui
+occupait cette précieuse fonction avant elle.</p>
+
+<p>Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était
+si belle qu’on appelait <i>l’Aurore</i>. D’abord fille
+d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne
+d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle
+eut, parce qu’elle était franche et endiablée, des
+difficultés avec Richelieu, avec Mazarin, finalement
+avec la reine. Elle quitta la cour et épousa
+le frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc
+de Schomberg. Veuve après dix ans, n’ayant
+point d’enfant, la jolie M<sup>me</sup> de Schomberg se
+jeta enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la
+piété, d’où elle tomba directement dans cet autre
+abîme, la charité. On l’appelait la Mère des
+Pauvres.</p>
+
+<p>Une autre Dame de la Charité devint reine.
+C’est Marie-Louise de Gonzague. Celle-là aussi
+était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV, roi
+de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean
+Caserini, son frère et l’héritier de son trône. Elle
+avait, à Paris, suivi les réunions des Dames de la
+Charité et entendu souvent les conférences de
+M. Vincent. Elle appela en Pologne des prêtres
+de la Mission, des Filles de la Charité et des Visitandines.
+Elle a beaucoup correspondu avec Vincent,
+lui envoyant, dans les temps d’horrible
+détresse qui suivirent la Fronde, toutes sortes de
+largesses ; le saint lui répondait avec mille prévenances,
+ne craignant point de forcer un peu la
+politesse, comme il convenait alors, quand on
+parlait à des rois, à des reines. « L’histoire, écrivait-il
+un jour, nous fait voir une princesse qui
+filait tous les ans le fil qu’il fallait pour ensevelir
+son corps, mais je ne me souviens point d’avoir
+lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme
+Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses
+mains au service des pauvres ; et c’est, madame,
+ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir
+aux anges et aux âmes bienheureuses avec admiration… »
+Il me semble que nous le prenons là en
+train de faire sa cour aux grands, le cher homme.
+C’est d’ailleurs charmant ; car toutes ces dames,
+cette princesse, cette reine, le comblaient, plutôt
+comblaient ses pauvres et il fallait bien qu’il les
+remerciât de son mieux. A Marie-Louise de
+Gonzague, qui régnait, le mieux qu’on pût faire,
+c’étaient des compliments. Un jour M<sup>lle</sup> Le
+Gras fut priée de garder quelque temps un petit
+chien qu’on destinait à la reine. Ce précieux animal
+mit en émoi toute la maison, et Vincent
+comme les autres. « Il aime tellement l’une des
+sœurs de la Charité, écrivait-il à un prêtre de la
+Mission en Pologne, qu’il ne regarde pas seulement
+les autres, ni qui que ce soit ; et dès qu’elle
+sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a
+point de repos. » Mais cet ami des bêtes est aussi
+un grand saint. Alors voyez comment il finit son
+histoire : « Cette petite créature m’a bien donné
+de la confusion, voyant son unique affection pour
+celui qui lui donne à manger, me voyant si peu
+uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur
+et si peu détaché de toutes les autres choses. » Le
+joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il fallait aimer
+un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois
+jours plus tard : « Vous direz à M<sup>lle</sup> de Villers que
+le petit favori daigne commencer à me regarder. »</p>
+
+<p>Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu
+et su s’entourer. Pour faire la charité, il faut être
+deux : un riche et un pauvre. Les pauvres, on les
+voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints.
+Il s’enquit alors des riches, vit tout de suite que
+leurs femmes valaient mieux qu’eux. La fondation
+de la confrérie des Dames de la Charité,
+ce fut la mobilisation nécessaire de quelques
+immenses fortunes ; ce fut celle aussi de quelques
+cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent
+ceux que Vincent portait en lui. Il fallait tout cet
+incendie, toutes ces âmes embrasées, pour
+réchauffer une société brillante et sans bonté. La
+générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne
+croit, mais elle dort. Il faut la secouer. L’apostolat
+de la charité, c’est une excitation perpétuelle.
+Vincent a été l’animateur d’exception que demandait
+une époque extraordinaire. Il a redit si souvent
+les mêmes choses qu’il a créé à la fin, au
+bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde,
+l’amour du prochain, un entraînement et une
+discipline. Il a cherché d’abord des cœurs proches
+du sien et il les a mis à sa cadence. Chef d’orchestre
+incomparable, mais exigeant, il n’a
+jamais admis une discordance, il a fait des répétitions
+tous les jours jusqu’à sa mort, et sous sa
+baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du
+monde, celui des hommes et des femmes charitables,
+dont les paroles sont si saintes et les voix
+si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre,
+les écoute avec émoi et les bénit.</p>
+
+<p>Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs
+eu du mal à trouver, pour les femmes zélées qu’il
+entendait grouper autour de ses pauvres, une
+occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il
+avait imaginé d’ajouter à l’ordinaire des malades
+une collation, dont se chargeaient ces dames.
+Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient
+en personne, allant de lit en lit. L’idée
+n’était point mauvaise et les pauvres gens qui en
+bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de
+gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion
+de femmes de la haute société dans les
+affaires des malades n’était pas du goût de tout le
+monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu,
+sans doute, puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais
+les gouverneurs et tant de gens tranquilles qui
+poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient
+pas beaucoup qu’on en fît une vraie maison du
+Bon Dieu. Il arriva que, groupées pour cette tâche
+particulière, les Dames de la Charité retinrent
+surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes ;
+et quand, un jour, un autre objet s’offrit à
+leur activité, elles se donnèrent de toute leur
+âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes :
+c’était l’œuvre des <i>Enfants trouvés</i>.</p>
+
+<p>On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au
+temps de Richelieu et dans les débuts du règne
+de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par
+leurs parents dans les rues. Ce n’est pas leur
+nombre qu’il faut regarder : on n’en recueillait
+alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à
+quatre cents chaque année. Quelques-uns échappaient
+au malheur. « Dedans la grande église de
+Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans
+sa <i>Bibliothèque ou Trésor du Droit français</i>, il y a
+un bois de lit qui tient au pavé, sur lequel, pendant
+les jours solennels, on met lesdits enfants
+trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité,
+auprès duquel sont deux ou trois nourrices
+et un bassin pour recevoir les aumônes des gens
+de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois
+demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont
+point d’enfants, en s’obligeant de les nourrir et
+élever comme leurs propres enfants. » Oui, de
+braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les
+autres petits mouraient tous. « Il ne s’en trouve
+pas un seul en vie depuis cinquante ans » a pu
+dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé
+quelque part en Paris, on le portait à la <i>Couche</i>.
+C’était le nom du refuge d’où on l’envoyait en
+nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux
+petits à chaque bonne femme. On préférait
+d’ailleurs les vendre. Pour huit à vingt sols,
+n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon
+ou une petite fille. Des misérables se trouvaient
+toujours là pour enlever cette marchandise.
+Paris était couvert de mendiants comme d’une
+vermine et ces êtres ignobles se procuraient des
+enfants pour les estropier et les montrer aux passants,
+en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours
+beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici
+que sur la foi de Vincent lui-même, qui va
+d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique
+de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il
+disait volontiers, auquel il conviait les Dames de
+la Charité à se dévouer avec lui et comme lui.
+Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées
+fortement pour ne pas céder à mille difficultés
+qu’elles rencontraient. Il leur parlait alors ; et
+c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut
+entre 1640 et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait
+plus de vivres que pour six semaines à la maison
+et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à
+cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses
+raisons. « <i>Primo</i>, parce que ces enfants sont en
+nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes obligées
+d’y pourvoir. <i lang="la" xml:lang="la">Non pavisti, occidisti.</i> L’on
+peut tuer un pauvre enfant de deux façons ; ou
+par mort violente, ou en lui refusant la nourriture. »
+La deuxième raison, c’est que Dieu a
+appelé les Dames de la Charité à cette tâche ; et
+il explique par quelles voies il les y a conduites.
+C’est l’histoire en trois lignes des débuts de
+l’œuvre, et nous nous bornerons nous-mêmes à
+ces trois lignes, qui sont éloquentes et suffisent.
+« Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs
+mères ; et voici l’ordre qu’il y a tenu : 1<sup>o</sup> il vous a
+fait rechercher pendant deux ou trois ans par
+messieurs de Notre-Dame ; 2<sup>o</sup>, vous avez fait
+diverses assemblées à cet effet ; 3<sup>o</sup>, vous en avez
+fait de grandes prières à Dieu ; 4<sup>o</sup>, vous en avez
+pris conseil de personnes sages ; 5<sup>o</sup>, vous en avez
+fait un essai ; 6<sup>o</sup>, vous l’avez enfin résolu. »</p>
+
+<p>Il donne maintenant les motifs qui les ont portées
+à cette résolution. Ce sont ceux que nous
+avons dits, et notamment qu’on vendait les
+enfants « à des gueux huit sols la pièce, qui leur
+rompaient bras et jambes pour exciter le monde
+à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient
+mourir de faim » ou encore « qu’on leur donnait
+des pilules de laudanum pour les faire dormir,
+qui est un poison. »</p>
+
+<p>Il s’échauffe alors et jette ces mots : « Si vous
+les abandonnez, que dira Dieu, qui vous a appelées
+à cela ? Que dira le roi et le magistrat, qui,
+par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de
+ces pauvres enfants ? Que dira le public, qui a fait
+des acclamations de bénédictions de voir le soin
+que vous en prenez ? Que diront ces petites créatures ?
+« Que nos propres mères nous aient abandonnés,
+baste ! elles sont mauvaises ; mais que
+vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire
+que Dieu nous a abandonnés et qu’il n’est pas
+notre Dieu. » Les dames entendaient cela, pleuraient,
+et puis payaient.</p>
+
+<p>Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes
+de cette œuvre difficile, ingrate, mais si touchante,
+qu’elle est restée, à tort ou à raison, le titre le plus
+précieux de Vincent à l’amitié de la multitude.
+La carrière touffue d’un tel saint est comme ces
+forêts où l’on se perd, si l’on sort du chemin
+droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec attention,
+mais passer vite ; tout au plus peut-on
+cueillir en courant deux ou trois fleurs et s’en
+aller plus avant. Ce qui paraît charmant quand
+on voit Vincent et les bonnes dames ses amies
+s’engager dans cette œuvre-là, c’est comme toujours
+la prudence, la discrétion des premiers pas.
+Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles
+de la Charité et d’abord à Louise de Marillac. Les
+femmes du monde, rien de mieux. Mais il faut
+travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont
+trouvées à point pour aider les grandes dames. Au
+début on avait pris seulement un ou deux enfants.
+Cela n’allait pas tout seul et Vincent se tourmentait.
+« Quel inconvénient, écrit-il à Louise de
+Marillac au mois de janvier 1638, que vous fassiez
+acheter une chèvre… » Imagine-t-on rien de plus
+modeste ? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a
+grandi si fort qu’on va s’installer dans le vaste
+château de Bicêtre. La décision sans doute a été
+prise tout à coup, car Louise de Marillac en
+reçoit avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par
+ce mot laconique et qui fut mal reçu : « M<sup>lle</sup> Le
+Gras est priée par les Dames de la Charité d’envoyer
+demain dimanche, à une heure, quatre
+enfants, deux garçons et deux filles, avec deux
+Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec
+les hardes et sans les couches des enfants, et ce
+qu’il faudra pour vivre le jour et le lendemain.
+M<sup>me</sup> Truly ira prendre les enfants avec un carrosse,
+à l’heure ci-dessus marquée, et le linge
+qu’il faudra, et les amener chez M<sup>me</sup> de Romilly,
+où M<sup>me</sup> la chancelière et les autres dames les
+iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque
+raison particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient
+bien que M<sup>lle</sup> Le Gras fût en état d’être
+de cette conduite ; mais il n’y faut pas penser,
+comme je crois. »</p>
+
+<p>Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait
+alors en ruines. On avait songé à y recueillir
+des soldats invalides. Louise de Marillac jugeait
+que cette immense et sinistre caserne n’était pas
+pour ses petits enfants trouvés. « Monsieur,
+écrivait-elle à Vincent quelques jours plus tard,
+l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans
+raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre.
+Ces dames ont dessein de tirer de nos sœurs
+l’impossible. Elles choisissent pour logement des
+petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu,
+et laissent les grandes ; mais nos pauvres
+sœurs n’osent rien dire… Voilà ma sœur Geneviève ;
+je vous supplie de prendre la peine lui parler.
+Elle vous fera entendre toute la peine qu’elles
+ont et les prétentions des dames. Je crains bien
+qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres
+petits enfants. » Infortuné M. Vincent ! Il redoutait
+les femmes, et comme il avait raison ! Il n’en
+voulait pas dans les fermes dépendant de la Mission.
+« Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête
+et fort utile, écrit-il un jour ; mais pour ce qu’il y
+avait de nos frères, on y a trouvé à redire, et aussitôt
+nous l’avons renvoyée… Vendez donc vos
+vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez
+commettre le soin à quelque bon garçon. » C’était
+bientôt dit, et l’on peut toujours, pour s’occuper
+des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité,
+il faut des femmes, car elles sont meilleures
+que nous ; mais elles se disputent, même les
+saintes, même les pénitentes de M. Vincent.
+Nous cherchions des fleurs, et voilà ce que j’ai
+trouvé. Mais ces histoires sont belles, parce
+qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide ;
+elles nous montrent le grand homme dans sa vie
+de chaque jour, aux prises avec les sottes difficultés
+qui nous rebutent, nous autres, et dont lui
+se servait pour avancer dans l’héroïsme et la
+sainteté.</p>
+
+<p>C’est justement des mille déboires que lui
+avaient causés dès le début ses « bonnes dames »
+que devait naître l’institution dont nous allons
+parler maintenant, celle des Filles de la Charité.
+Nous retrouverons d’ailleurs les « Dames » tout à
+l’heure quand nous parlerons de la Fronde et de
+ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions
+dévastées. Et l’on peut encore aujourd’hui parler
+d’elles et faire mieux : leur parler ; car elles sont là
+toujours. La confrérie fondée par M<sup>me</sup> Goussault
+vécut et prospéra pendant le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle jusqu’à la Révolution, qui la brisa
+comme tout le reste. En 1840, une femme de
+cœur, M<sup>me</sup> Le Vavasseur, la fit renaître. Elle
+est aujourd’hui florissante sous le nom d’<i>Œuvre
+générale des pauvres malades des Dames de la
+Charité de saint Vincent de Paul</i>, avec des
+filiales dans le monde entier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment est née la compagnie des Filles de la
+Charité, je m’en voudrais de l’expliquer moi-même,
+quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le,
+parlant à ses sœurs en la conférence du
+24 février 1653. « La première Charité de Dames
+établie dans Paris par l’inspiration de Dieu,
+dit-il, est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là,
+une pauvre fille de Suresnes avait dévotion d’instruire
+les pauvres. Elle avait appris à lire en gardant
+les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et,
+quand elle voyait quelqu’un, elle le priait de lui
+montrer ses lettres ; puis elle épelait petit à petit ;
+et quand il repassait d’autres personnes, elle leur
+demandait de l’aider à assembler ses mots, et
+quand elles revenaient, elle voulait savoir si
+c’était bien comme cela qu’ils lui avaient recommandé
+de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à
+cinq ou six lieues de Paris. Nous y allâmes faire la
+mission ; elle se confessa à moi et me dit son dessein.
+Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y
+affectionna tant, qu’elle me dit : « Je voudrais
+bien servir les pauvres en cette sorte. » Vers ce
+temps-là, les dames de la Charité de Saint-Sauveur,
+parce qu’elles étaient de condition, cherchaient
+une fille qui voulût porter le pot aux
+malades. » Ici, j’interromps le saint pour dire les
+choses plus crûment que lui. Les dames de ce
+quartier et beaucoup d’autres, à Paris ou en province,
+avaient tendance, étant de condition, à
+faire porter leurs aumônes par leurs valets ou
+leurs soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut
+plus rien ou pas grand’chose. Vincent ne dit pas
+non plus que plus d’une femme enrôlée dans ses
+Charités fut prise à refuser d’aller soigner les
+pestiférés. On les excuse un peu : ayant des
+enfants, des maris, elles n’étaient point libres.
+Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières,
+demandaient une assistante. Vincent envoya à
+M<sup>lle</sup> Legras, pour qu’elle l’examinât, celle dont
+il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom,
+car il est d’une sainte fille, Marguerite Naseau.
+« On lui demanda, dit-il, ce qu’elle savait, d’où
+elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle
+accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur.
+On lui apprit à donner des remèdes, et à
+rendre tous les services nécessaires, et elle réussit
+fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité
+dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
+elle coucha avec une fille qui avait la
+peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis
+où elle mourut. On se trouva si bien de cette
+pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui vinrent se
+présenter, et firent la même chose. Voilà, mes
+chères sœurs, comme Dieu a fait cette œuvre.
+Mademoiselle n’y pensait point, M. Portail et moi
+n’y pensions point, cette pauvre fille non plus.
+Or, il faut avouer, c’est la règle posée par saint
+Augustin, que, quand on ne voit point l’auteur
+d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite. »
+Vous voyez comme il arrange les choses et se
+déclare innocent de tout ce qu’ont bâti ses mains.
+Ils étaient pourtant trois coupables, sans compter
+cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de
+nommer : Mademoiselle, M. Portail et lui.</p>
+
+<p>Mademoiselle, nous la connaissons un peu
+déjà, c’est Louise de Marillac, née en 1591,
+dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires
+de la Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse,
+mais, en 1626, à l’heure où Louise entre dans
+notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son
+père, étaient au sommet des honneurs : l’un maréchal
+de France, l’autre garde des sceaux. Tandis
+que nous avons les yeux fixés sur elle et sur le grand
+homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas
+qu’il se passe toujours beaucoup de choses à la
+fois dans le même temps, les mêmes lieux,
+autour des mêmes personnes. Par exemple, au
+mois de novembre 1630, le jour de la Saint-Martin,
+Vincent était à Beauvais, Louise de Marillac
+à Montmirail, tous deux tranquillement occupés
+de Dieu et des pauvres, cependant qu’à Paris,
+l’un des deux oncles de la jeune femme se voyait
+soudain pris dans une tragique aventure et
+d’abord promu par surprise à la dignité de premier
+ministre. La scène avait lieu dans les appartements
+de Marie de Médicis, au Luxembourg.
+Richelieu, après une algarade d’une extrême violence,
+avait reçu du roi et des deux reines un
+congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis
+le faible roi et les solides honneurs et avantages
+qu’on lui voulait ravir. De cette <i>journée des
+Dupes</i>, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac,
+qui, du fauteuil tout chaud où on l’avait
+hissé le matin, tomba le soir au fond d’un cachot.
+Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut
+son frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter
+un peu plus tard au milieu de ses troupes en campagne,
+l’accusant du péché de malversation et
+concussions, péché que peut-être il avait commis,
+mais pas plus que beaucoup de ses pairs. Celui-là
+eut la tête tranchée en place de grève en 1632, au
+mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du
+chagrin, car Vincent la voulut consoler par le billet
+que voici : « Mademoiselle, ce que vous me mandez
+de M. le maréchal de Marillac me paraît
+digne de grande compassion et m’afflige. Honorons
+là-dedans le bon plaisir de Dieu et le bonheur
+de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu
+par le leur. Il ne nous importe comme quoi nos
+parents vont à Dieu, pourvu qu’ils y aillent. Or,
+le bon usage de ce genre de mort est un des plus
+assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons
+donc point : mais acquiesçons à l’adorable
+volonté de Dieu. »</p>
+
+<p>Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient
+à se déclarer satisfaits. Il faut tenir
+compte du temps : on tuait beaucoup. D’autre
+part, nous ne sommes peut-être pas saints au
+point de négliger la façon dont vont à Dieu nos
+parents, pourvu qu’ils y aillent ; et quoiqu’il conduise
+à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas
+impatients de faire un bon usage, ni un usage
+quelconque, de certain genre de mort. Louise
+de Marillac comprenait mieux que nous le langage
+de Vincent. Très pieuse dès ses petites
+années, orpheline de bonne heure, élevée par
+une tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on,
+que le couvent où on la faisait vivre, le monastère
+royal de Poissy, était trop beau, trop riche ;
+elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites,
+puis aux capucines, qui ne voulurent point
+de cette personne un peu chétive. Alors elle se
+maria. C’était en 1613 ; elle avait vingt et un ans.
+De l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus
+sûr est que sa femme l’adorait. Il mourut en
+1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas cher.
+Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté,
+sur cet enfant peu rassurant. On dit dans les
+bons livres que ce garçon, ayant étudié le droit,
+devint avocat, épousa en 1650 M<sup>lle</sup> Le Clerc et
+vécut longtemps et honnêtement. Tout cela
+est vrai, avec une omission : c’est qu’il donna,
+pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil
+à retordre à sa mère ; c’était un paresseux et,
+l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de
+Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme ;
+et l’on n’est pas sûr qu’il n’ait pas été fait sous-diacre.
+Tout fini par s’arranger, l’écervelé s’étant
+assagi. Mais Vincent avait eu du mal. « Je n’ai
+jamais vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si
+fort mère que vous ; vous n’êtes point quasi
+femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle,
+laissez votre fils au soin de son Père. »
+Il veut dire aux mains de celui qui est dans les
+cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup
+plus qu’elle ne saurait faire. Quant à sa « trop
+grande tendresse » pour ce fils insupportable,
+« il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler
+devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle
+n’est bonne qu’à vous embarrasser l’esprit,
+et qu’elle vous prive de la tranquillité que
+Notre-Seigneur désire en votre cœur ». Il est
+décidément toujours le même et traite les liens
+de famille avec une désinvolture à laquelle on
+ne se fait pas si aisément.</p>
+
+<p>Comment était-il devenu le directeur de cette
+jeune femme ? On sait seulement qu’en 1626,
+un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle
+s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non
+qu’elle eût des scrupules comme la première
+grande pénitente de Vincent, Marguerite de
+Silly, mais elle s’occupait à l’excès d’elle-même,
+se noyait dans ses propres affaires, se tourmentait
+de mille choses, bref avait besoin qu’on lui
+dît de se tenir tranquille. « Au nom de Dieu,
+mademoiselle, aimez votre indigence et soyez
+tranquille. C’est l’honneur des honneurs que
+vous pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur,
+qui est la tranquillité même. » Il la grondait
+quelquefois avec une grâce infinie : « Oh !
+certes, Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous
+prendre pour sa mère, puisque vous ne savez
+pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles. »
+Et l’on trouve ceci au bas d’une de ses
+lettres : « P.-S. Je ne puis que vous dire que je
+me propose de vous bien blâmer demain de ce
+que vous vous laissez aller à ces vaines et frivoles
+appréhensions. Oh ! apprêtez-vous à être
+bien tancée. »</p>
+
+<p>Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais
+âme vigoureuse, volonté puissante, extraordinaire
+esprit de décision : voilà la femme admirable
+que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin,
+décida un jour d’associer à son œuvre charitable.
+Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on
+l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une
+sorte de visiteuse de ses Charités. C’étaient des
+œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir sans
+cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à
+cette tâche, où tout de suite elle réussit. Alors il
+s’attacha davantage à cette créature exceptionnelle,
+la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque
+chaque jour des lettres remplies de sagesse et
+de grâce, qu’on a gardées.</p>
+
+<p>J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient
+toutes. D’abord on y trouvera la formule
+sainte qu’il emploie toujours ; puis de la politesse,
+allant jusqu’aux compliments les plus
+tendres ; enfin un ordre, et sans réplique.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="ind">Mademoiselle,</p>
+
+<p>La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous
+pour jamais !</p>
+
+<p>Ce billet sera à trois fins : pour vous donner
+le bon jour, pour vous remercier de ce tant beau
+et agréable parement que votre charité nous a
+envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise,
+voyant le vôtre là dedans, et cela tout-à-coup
+entrant dans la chapelle, ne sachant pas qu’il
+y fût et cette aise dura hier et dure encore avec
+une tendresse inexplicable, laquelle opère en
+moi plusieurs pensées, lesquelles, si Dieu l’a
+agréable, je vous pourrai dire, me contentant
+cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il
+embellisse votre âme de son parfait et divin
+amour, pendant que vous embellissez ainsi sa
+maison de tant de beaux parements.</p>
+
+<p>La troisième fin est la prière que je vous fais
+de ne point aller aujourd’hui aux pauvres, et
+qu’ainsi vous honorerez le non-faire du Fils de
+Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la
+puissance du ciel et de la terre en sa conduite
+et sous son pouvoir, a voulu néanmoins paraître
+sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard.
+Peut-être que Dieu lui communiquera là quelque
+grâce dont elle a besoin, et à vous celle de
+quelque degré d’humilité, de compassion des
+infirmes ou de connaissance de vous-même,
+l’impuissance que vous avez de tendre à ce que
+votre ferveur vous fait prétendre.</p>
+
+<p>Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour
+ce que Notre-Seigneur le veut ainsi, en l’amour
+duquel et celui de sa sainte Mère et de saint
+Joseph, je suis votre très humble serviteur.</p>
+
+<p class="sign">Vincent Depaul.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la
+petite Marguerite Naseau, puis, une à une, d’autres
+filles, qu’il avait mises dans diverses Charités
+de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice,
+deux à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à
+Saint-Laurent. On les avait logées où on avait
+pu, dans des couvents ou chez des membres des
+Charités. Ne vivant pas en communauté, mais
+comme des sortes de domestiques, plusieurs
+avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission
+charitable, et les dames qui les employaient
+n’étaient pas contentes. Alors Vincent chercha
+une maison où elles pourraient vivre ensemble.
+Il la trouva près des Bons-Enfants à deux pas de
+sa porte, dans une petite voie dont il ne reste
+plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles.
+On a dit, mais ce n’est pas exact, que c’était
+l’immeuble qui porte aujourd’hui le numéro 43
+de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des
+Filles de la Charité, mais beaucoup plus tard.
+Il fallait une supérieure : ce fut mademoiselle
+Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure
+le 29 Novembre 1633. Des quatre filles qui
+l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec
+certitude que le nom de Marguerite Naseau.
+Un an plus tard, elles étaient douze. Louise
+de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu
+pour toujours, obtint de Vincent la permission
+de prononcer, le 25 Mars 1634, des vœux
+perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait
+pas d’instituer un ordre religieux, avec clôture
+et vœux, mais tout autre chose. Il voulait de
+bonnes filles courant les rues, entrant partout,
+servant les malades et les pauvres, les soignant
+et assistant chez eux, les allant trouver dans
+leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait
+jamais imaginé de demander à des religieuses.
+Celles-ci s’enfermaient dans des couvents, s’y
+barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la sainteté,
+plus elles se blotissaient contre le tabernacle.
+Vincent voulait que ses filles aussi fussent
+des saintes, mais au service du monde. C’était,
+pour le temps, d’une hardiesse sans pareille.
+Les Filles de la Charité, a-t-il dit un jour, auront
+« pour monastère la maison des malades, pour
+cellule une chambre de louage, pour chapelle
+l’église paroissiale, pour cloître les rues de la
+ville, pour clôture l’obéissance, pour grille la
+crainte de Dieu et pour voile la modestie. » Ces
+paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard
+de son inspiration, un jour qu’il haranguait simplement
+ses bonnes filles, mais un poète, un
+écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les
+auraient signées. Il arriva une fois qu’à l’issue
+d’un conseil de la communauté fut posée une
+petite question qu’on pourrait croire sans importance.
+Quand on voulait voir une sœur, on
+l’allait habituellement trouver dans sa chambre.
+Mademoiselle — c’est ainsi qu’on appelait alors
+la supérieure, Louise de Marillac — proposa
+qu’on fît un parloir. Elle l’a proposé, nous dit
+la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de
+ce conseil, « comme une chose bien nécessaire
+afin que toutes sortes de personnes n’entrassent
+point céans et que ceux qui viendraient voir une
+sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui
+se fait en la communauté, et même pour empêcher
+que les gens de ceux qui viennent n’entrassent
+céans. » Là-dessus Vincent fronce le sourcil.
+Il a tout de suite aperçu un danger. « Il demanda,
+dit la sœur Hellot, si Mademoiselle entendait
+y mettre une grille. » Elle, qui avait bien moins
+de malice, répondit bonnement « que ce serait
+ainsi que sa charité le trouverait à propos. » Ici
+je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette
+maison et à Saint-Lazare, quand on parlait du
+saint ou de Mademoiselle, de dire sa charité,
+comme on disait du roi sa majesté. Continuons
+de lire le compte-rendu. On verra comment
+toutes choses étaient, dans ces petites assemblées
+si sages, débattues en présence du maître,
+qui écoutait, et puis tranchait. « Il s’agit, reprit
+à ce moment Vincent, de savoir, mes filles, s’il
+est expédient que vous ayez un parloir, et il
+semble que, pour les raisons que Mademoiselle
+a dites, cela serait très nécessaire. Mais il est à
+craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était
+grillé, que, par succession de temps, ceci ne
+tournât en une religion. » Il veut dire en un couvent
+comme les autres. « Il pourrait y avoir des
+esprits dans la compagnie qui pourraient avoir
+cette démangeaison. Ce pourrait être un attrait
+pour les sœurs des paroisses », celles qui, vivant
+éloignées de la maison, sont plus libres, donc
+plus exposées et qui « pourraient aimer davantage
+la maison à cause de cette observance et
+croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs.
+Et de plus le monde même, voyant un
+parloir, pourrait penser que c’est une religion.
+Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que
+vous ayez un parloir. »</p>
+
+<p>Là-dessus une sœur, se rangeant tout de
+suite à l’avis du chef, dit qu’un parloir « lui semblait
+être bien nécessaire, pour toutes les raisons
+qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas
+qu’il fût à propos d’y mettre une grille, pour
+les raisons qui avaient été dites aussi. »</p>
+
+<p>Les sœurs suivantes furent du même avis, et
+l’une ajouta qu’il serait bien à propos qu’il y
+eût une compagne.</p>
+
+<p>« Il faut voir, dit Vincent, premièrement si
+nous aurons un parloir, et puis on parlera s’il
+doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur
+Alméras ? »</p>
+
+<p>M. Alméras, premier assistant du supérieur
+de Saint-Lazare et plus tard son successeur,
+occupait sans doute ce jour-là le poste de
+M. Portail, à qui Vincent avait confié la direction
+spirituelle des Filles de la Charité. La question
+posée était de savoir si chaque sœur au
+parloir serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée
+d’un témoin, comme il est d’usage en
+prison ou au couvent.</p>
+
+<p>« M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un
+parloir, mais qu’il ne fallait point du tout qu’il
+y eût de grilles, parce que cela sentirait la religion,
+et qu’on y pourrait venir quelque jour, si
+l’on ne regardait à retrancher de bonne heure
+tout ce qui pourrait avoir apparence, et puis que,
+nos sœurs des paroisses étant libres de parler,
+il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue.
+Pour une compagne, il ne lui semblait pas nécessaire,
+puisque les mêmes sœurs des paroisses
+vont le plus souvent seules ; que les nouvelles
+venues, ne voyant parler qu’en cette manière,
+penseraient être perdues quand elles se trouveraient
+seules avec des hommes, et qu’il était
+bon de les aguerrir, afin que, dans les rencontres
+où il faut qu’elles aillent séparément, il ne leur
+soit point étrange, mais que, pour en ôter tout
+danger, il serait bon que l’on en tînt toujours la
+porte ouverte, afin que les allants et venants
+vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent
+dans leur devoir. »</p>
+
+<p>M. Vincent reprit alors son discours et dit :
+« Oh bien ! mes filles, je pense qu’il est bon que
+vous ayez un parloir, mais il n’est pas expédient
+qu’il y ait des grilles ; car, quand on verrait cela,
+on dirait : « Il n’y a plus qu’à fermer la porte. »
+Et peut-être que dans quelque temps il y en
+aurait quelqu’une qui dirait : « Nous serions
+bien mieux d’être religieuses. » Les autres l’écouteraient
+et on ne sait pas ce qui pourrait arriver.
+Pour le présent, cela n’est pas à craindre. Mais
+il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait
+advenir ; car, mes chères filles, ce serait tout le
+contraire de ce que Dieu demande de vous. Pour
+une compagne, nous ne résoudrons point cela
+à cette heure ; il y faudra penser. » Là-dessus, il
+n’y avait plus qu’à dire la prière et à s’en aller,
+ce qui fut fait.</p>
+
+<p>Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres,
+saint Vincent est constamment revenu sur
+cette question. « S’il se présentait parmi vous,
+dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque
+esprit brouillon, idolâtre, qui dît : « Il faudrait
+être religieuse, cela serait bien plus beau », ah !
+mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction.
+Craignez, mes sœurs, et, si vous êtes
+encore en vie, empêchez cela ; pleurez, gémissez,
+représentez-le au supérieur, car qui dit <i>religieuse</i>
+dit une <i>cloîtrée</i> et les Filles de la Charité
+doivent aller partout. »</p>
+
+<p>Donc, point de clôture. Et, pour la même raison,
+point de vœux perpétuels. Neuf ans après les
+vœux de Louise de Marillac, il permit encore à
+quatre Filles de prendre un engagement devant
+Dieu pour toujours, mais par une insigne faveur,
+qu’il ne prodigua jamais. Il entendait qu’on ne
+s’engageât que pour un an. Voici la formule du
+vœu, qui est simple et touchante : « <i>Je, soussignée,
+en la présence de Dieu, réitère les promesses
+de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté
+et obéissance au vénérable général des prêtres de la
+Mission, en la compagnie des Filles de la Charité,
+pour m’appliquer toute cette année au service
+corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables
+maîtres ; et ce, moyennant l’aide de Dieu que
+je lui demande par son Fils Jésus crucifié et par les
+prières de la Sainte Vierge.</i> » Voilà trois siècles
+qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit,
+toutes les Filles de Saint Vincent sont libres,
+peuvent rentrer dans le monde, se marier, renoncer
+à la pauvreté, quitter le soin des malades pour
+s’occuper d’elles-mêmes ; trois siècles qu’au
+matin du 25 mars, à la messe, elles refont toutes
+à Dieu et à leur prochain le don de leur volonté,
+de leur intelligence, de leur cœur charitable.</p>
+
+<p>Nous avons quelques détails sur les toutes premières
+Filles de la Charité, parce que Vincent, qui
+a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup d’entre
+elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt
+en conférence, lui présent, des vertus de celle qui
+s’en était allée. Nous connaissons ainsi Barbe
+Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là
+fut un jour désignée pour se mettre aux ordres
+de la duchesse d’Aiguillon à qui la fantaisie
+avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de
+M. Vincent à sa personne. Elle accepta, parce
+qu’il faut toujours obéir. « Entrant dans la cour
+de cette dame, elle vit quantité de carrosses,
+comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la
+surprit, et elle dit à ces demoiselles : « J’ai oublié
+de dire un mot à M. Vincent ; je vous prie de me
+permettre d’y aller. » Elles lui dirent : « Allez,
+ma sœur ; nous vous attendrons ici. » Elle s’en
+vint et me dit : « Ah ! Monsieur, où m’envoyez-vous ?
+C’est une cour que cela. » Je lui
+dis : « Allez, ma sœur, vous trouverez une personne
+qui aime bien les pauvres. » La pauvre
+fille retourne. On la conduit à Madame, qui
+l’embrasse et lui témoigne grande affection,
+attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle
+serait hors de compagnie. Et encore que
+cette bonne fille sût bien que cette demeure lui
+était un moyen de faire beaucoup de bien aux
+pauvres, néanmoins elle paraissait triste, ne faisant
+que soupirer, ne mangeant presque point.
+Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda :
+« Ma fille, pourquoi ne vous aimez-vous
+pas avec moi ? » Elle, sans dissimuler le sujet de
+sa peine, lui dit : « Madame, je suis sortie d’auprès
+mon père pour servir les pauvres, et vous
+êtes une grande dame, puissante et riche. Si
+vous étiez pauvre, madame, je vous servirais
+volontiers. » Elle disait la même chose à un chacun :
+« Si Madame était pauvre, je me donnerais
+de grand cœur à son service ; mais elle est riche. »</p>
+
+<p>Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la
+première fille noble qui soit entrée dans la compagnie,
+Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite
+Lauraine, qui avait grand’envie « passant
+par la place, où se faisaient des sotties et
+jeux durant la foire, de se retourner pour en voir
+quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la
+croix de son chapelet et dit : « O mon Dieu, il
+vaut bien mieux vous regarder, vous !… » Marie
+Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un
+jour un peu mortifiée ; elle ne semblait pas y
+prendre garde et, comme une autre sœur s’en
+étonnait, elle lui dit bien doucement : « Ma sœur,
+il faut que je m’anéantisse, afin que Jésus vive
+en moi. »</p>
+
+<p>Mais qui donc leur donnait cette humilité,
+cet ardent amour de Dieu, ce zèle pour les pauvres
+gens ? Vincent les avait bien choisies sans
+doute ; encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir
+pareilles à lui et que, la leçon faite, il la leur répétât
+tous les jours. On a recueilli et M. Coste,
+après d’autres, mais mieux et plus complètement
+que tous les autres, a publié les notes que
+prenaient en cachette Louise de Marillac ou
+quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait
+M. Vincent. Une des plus jolies pages de ce
+précieux recueil est la conférence du 25 janvier
+1643 sur <i>l’Imitation des filles des champs</i>. C’était
+à l’occasion de la fête de sainte Geneviève,
+pauvre fille de village, pareille à celles qu’il avait
+devant lui : « Je vous parlerai plus volontiers,
+leur dit-il, des vertus des bonnes villageoises à
+cause de la connaissance que j’en ai par expérience
+et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur,
+et ayant vécu à la campagne jusques en
+l’âge de quinze ans. Et puis notre exercice depuis
+longues années a été parmi les villageois, tellement
+que personne ne les connaît plus que les
+prêtres de la Mission. Je vous dirai donc, mes
+chères filles, que l’esprit des véritables filles de
+village est extrêmement simple ; point de finesse,
+point de paroles à double entente ; elles ne sont
+point entières, ni attachées à leurs sens ; car leur
+simplicité leur fait croire tout simplement ce que
+l’on leur dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent
+être les Filles de la Charité… Il se remarque dans
+les vraies filles des champs une grande humilité ;
+elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne
+parlent point de leur parenté, ne pensent point
+avoir de l’esprit, vont tout bonnement ; et quoique
+quelques-unes aient du bien plus que les autres,
+elles ne font point les suffisantes, mais vivent
+également avec toutes… Les filles des champs,
+mes bonnes sœurs, telle qu’était la grande sainte
+Geneviève, ont encore une grande pureté ; elles
+ne se trouvent jamais seules avec les hommes, ne
+les regardent jamais au visage, n’écoutent pas
+leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que c’est
+qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille
+de village qu’elle est belle et gentille, sa pudeur
+ne le pourrait souffrir ; et même elle ne comprendrait
+pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes filles,
+que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais
+telles paroles, car y prendre plaisir serait un
+crime ; qu’elles n’y répondent même pas par des
+paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien
+ne valent rien. Prenez-y garde. » N’est-ce
+pas charmant, et qui donc oserait dire que, dans
+une anthologie des grands écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+une telle page ne serait pas à sa place ?</p>
+
+<p>Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des
+filles simples qu’on voyait alors, qu’on voit encore
+quelquefois dans le fond des villages. Écoutez
+ceci : « Il n’y a pas plus grande obéissance que
+celle des vraies filles des villages. Reviennent-elles
+de leur travail à la maison pour prendre un
+maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées
+et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est
+propre au travail ou si leur père et mère leur
+commandent de retourner, aussitôt elles s’en
+retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à
+leurs crottes, et sans regarder comme elles sont
+agencées. C’est ainsi que doivent faire les vraies
+Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du
+service des malades pour prendre leur repas,
+si le médecin ou l’autre sœur dit : « Il faut aller
+porter ce remède à un malade », elles ne doivent
+point regarder en quel état elles sont, mais
+s’oublier pour obéir, et préférer la commodité des
+malades à la leur. C’est en cela, mes très chères
+sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies
+Filles de la Charité. Oh ! Dieu soit béni, mes
+sœurs ! Je crois que vous êtes presque toutes
+dans cette disposition. »</p>
+
+<p>Et le voici qui, songeant à la vocation des
+filles qui l’écoutent et qu’il a pris mission de
+guider dans le service de Dieu et des pauvres,
+s’échauffe et prononce ces paroles admirables :
+« Au nom de Dieu, mes filles, prenez bien
+garde à l’obligation que vous avez de vous rendre
+vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse
+la grâce d’être vraies Filles de la Charité. Si vous
+saviez l’obligation que vous avez de vous perfectionner
+et quel malheur c’est de se rendre
+indigne d’une si sainte vocation, oh ! mes sœurs,
+vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes
+filles, je vous le dis encore : être appelées de
+Dieu pour un œuvre si saint, et ne pas reconnaître
+cette grâce par la pratique de ses obligations,
+cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de
+sang. C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui,
+mes sœurs, moi misérable, en me voyant tel que
+je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait ;
+oh ! mes sœurs, ayons ensemble grande
+crainte. Vous devez avoir souvent cette pensée
+et dire « Quoi ! mon Dieu, vous m’avez choisie,
+moi pauvre chétive créature, pour me mettre
+en un état que vous seul connaissez (oui, mes
+filles, Dieu seul sait la perfection de votre état) ;
+et je serais assez lâche pour ne pas travailler à
+avoir les conditions requises ! » Oh ! quel malheur
+ce vous serait si, par votre faute, vous perdiez
+votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne
+preniez pas la peine d’acquérir la perfection que
+Dieu veut en celles qui le serviront en cet état !
+Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement,
+et comme à une chose de très grande
+importance. « Quoi ! j’ai été élue et choisie
+pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu
+d’état ! » Si vous saviez ce que c’est que cette
+infidélité, vous en auriez horreur. Pour cela,
+mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et
+fortes résolutions d’estimer plus que jamais votre
+vocation et d’essayer de travailler avec plus de
+fidélité à la perfection que Dieu vous demande. »</p>
+
+<p>Toutes les sœurs ayant témoigné être dans
+ces dispositions, « Dieu soit béni ! s’écria-t-il,
+Dieu soit béni, mes sœurs ! Sachez, mes filles,
+que, si jamais je vous ai dit chose d’importance
+et véritable, c’est ce que vous venez d’entendre. »</p>
+
+<p>Il leur disait à peu près la même chose cent
+fois par an, mais toujours avec des accents nouveaux.
+Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de l’obéissance
+et, comme à son habitude, posait des
+questions aux sœurs, excitant ainsi leur esprit,
+les forçant à réfléchir, à trouver les mots pour
+dire leur pensée. « Vous, ma fille, dites-moi, je
+vous prie, pour quelles raisons les Filles de la
+Charité doivent travailler à acquérir la vertu
+d’obéissance ?</p>
+
+<p>« Parce que, monsieur, les religieuses ont
+des cloîtres, mais nous, nous n’en avons point,
+et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions
+en danger de faire beaucoup de fautes.</p>
+
+<p>«  — Mon Dieu ! c’est bien dit ; ah ! que c’est
+bien dit ! Quoi donc, ma fille, vous estimez que
+l’obéissance vous doit autant retenir que les
+cloîtres retiennent les religieuses ?</p>
+
+<p>« A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit
+que oui, et qu’encore que nous ne fussions pas
+enfermées, nous n’étions pas moins obligées à
+garder l’obéissance que les religieuses.</p>
+
+<p>«  — De sorte, mes filles, que l’obéissance vous
+sert de murailles. Voilà qui est beau. Une fille
+servira les malades dans une paroisse. Si elle
+s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté
+d’aller tantôt en un lieu, tantôt en un autre,
+chez une dame de sa connaissance, chez sa
+parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations
+l’appellent plus que la nécessité des
+affaires le requiert. La sainte obéissance la retient
+de tout cela ; elle ne va simplement que là où le
+travail l’exige et ne perd point de temps en visites
+inutiles. N’est-ce pas, ma fille, c’est bien ce que
+vous pensez quand vous dites que les religieuses
+ont des cloîtres, mais que les Filles de la Charité
+n’ont que l’obéissance ? Ah ! estimez-vous qu’une
+Fille de la Charité qui observe bien l’obéissance
+fasse aussi bien qu’une religieuse dans son
+cloître ? »</p>
+
+<p>A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent
+repartit :</p>
+
+<p>«  — Oui, mes filles, vous en êtes assurées.
+S’il y a chose belle à voir, agréable à Dieu et
+admirable aux anges et aux hommes, s’il y a
+spectacle digne d’étonnement, c’est de voir des
+filles vivre en leur particulier dans une chambre,
+comme elles veulent, en apparence et au jugement
+de ceux qui ne les connaissent pas, mais
+en effet si soumises qu’il se peut dire qu’elles
+ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne
+font rien que par la sainte obéissance. Oh ! non,
+assurez-vous, mes chères sœurs, que les religieuses
+qui sont confinées toute leur vie dans les
+cloîtres, ne font rien de plus que vous, si vous
+avez l’obéissance ; et que ce que vous faites par
+cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver
+chose plus grande. »</p>
+
+<p>Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans
+d’autres âmes les richesses dont la sienne était
+gonflée, les en emplir, les en gaver si fort qu’à
+leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes
+et que cela durât pendant des siècles, les trois
+que nous savons et ceux qui viendront encore
+après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur,
+une ingéniosité, une patience qui confondent.
+Il a tour à tour abordé tous les sujets, fascinant
+son auditoire, l’élevant en des régions habituellement
+ignorées des hommes ; ces pauvres filles,
+prises à l’appât de la sainteté, tremblaient de
+n’être pas dignes d’un tel maître et le suivaient,
+extasiées, dans les régions sublimes où le portait
+son génie. Un jour, il parlait de l’union nécessaire
+entre les filles d’une même maison. Il en
+vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était
+de s’accoutumer à se demander pardon les unes
+aux autres. Une sœur se leva alors et dit :</p>
+
+<p>«  — Monsieur, voudriez-vous me permettre
+de demander pardon présentement à mes sœurs
+de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes
+dédaignaient de me saluer par les rues, et
+à celles à qui je m’en suis plainte aussi ?</p>
+
+<p>«  — Très volontiers, ma sœur.</p>
+
+<p>« Cette sœur se mit à genoux, et toutes les
+autres avec elle, et elle demanda pardon avec
+grande humilité, nommant les sœurs l’une après
+l’autre.</p>
+
+<p>«  — Dieu soit béni, mes sœurs ! C’est ainsi
+qu’il faut faire pour conserver une parfaite
+union. »</p>
+
+<p>S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit
+sans effort à des gestes pareils, c’est qu’il emploie
+une langue qu’elles comprennent toujours.
+Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un
+cœur brûlant, mais les mots sont simples. Il leur
+parle avec bonhomie de leur vie de tous les jours,
+prend des exemples auxquels nous ne songeons
+pas, mais qui sont bien intéressants, car ils témoignent
+qu’il voyait tout, entendait tout, que
+les travers des hommes et des femmes sont
+éternels, qu’hier ou aujourd’hui ceux-ci ont les
+mêmes grossièretés de façons, ceux-là les mêmes
+agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on
+se supporte mal les uns les autres, il nous plonge
+en pleine vie, nous jetant d’un mot au réfectoire
+parmi ses bonnes filles : « Car, voyez-vous, mes
+sœurs, si peu de chose suffit quelquefois à nous
+fâcher ! L’aversion contre une sœur vient en
+l’entendant manger. »</p>
+
+<p>Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des
+propos pittoresques et charmants. Il met celles
+qui l’écoutent en garde contre le premier de ces
+péchés, parce que, dit-il, elles sont « filles
+d’amour » et que l’amour et l’envie sont comme
+le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une sœur, il
+demande : « Vous semble-t-il pas, ma fille, que
+ce soit un bon moyen de ne point pécher par
+envie, d’aimer les robes rapetassées ? — Oui,
+mon Père. — Il est certain que c’est un fort bon
+moyen, d’être bien aise d’avoir de méchants
+habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de
+neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs
+que les autres, et dire à M<sup>lle</sup> Le Gras : — Mademoiselle,
+voilà une robe trop bonne pour moi.
+Vous me faites trop belle. Ne savez-vous pas
+bien que je suis déjà orgueilleuse et que cela
+m’enorgueillira encore davantage ? Oh ! je suis
+trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je
+ne mérite pas qu’on m’habille de la sorte. Voilà,
+mes filles, comme il se faut comporter. » Il peint
+l’envieuse en connaisseur : « Si elle entend dire
+du bien d’une sœur contre laquelle elle a de la
+jalousie, cela la fait mourir et sécher sur pied,
+et elle dit : « Voire, voire, il n’y a pas tant de bien
+« que vous dites, vous ne la connaissez pas ; ah !
+c’est une belle bigote ! » Sur l’orgueil caché, il
+fait de bien adroites observations. Une des
+marques de ce vice, explique-t-il, « c’est quand
+on dit quelque chose à sa louange. On ne le dit
+pas ouvertement, mais ouvertement l’on se
+vante : « J’ai fait ceci ou cela. » Comme la fièvre
+se manifeste par la chaleur, ainsi l’orgueil se
+manifeste par la langue. Nous sommes si aises
+de raconter ce que nous avons fait ! Nous faisons
+venir cela de loin, de sorte qu’il ne semble pas
+que nous désirions que l’on nous loue. » Justement,
+ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs
+fois, l’entendant parler à ses sœurs, qu’il
+n’était pas ouvertement orgueilleux, mais que
+peut-être il se vantait, faisant venir cela de loin.
+Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante
+du 26 août 1643, où une sœur s’était mise
+à genoux pour demander pardon à d’autres, il
+fit connaître négligemment qu’il venait de voir
+le roi Louis XIII prêt à mourir. Dans la conférence
+sur l’envie, il parle d’une assemblée de
+prélats pour l’élection d’un supérieur. « Deux de
+ces bons prélats, dit-il en passant, m’écrivirent,
+et je leur écrivis aussi. » Orgueil caché, M. Vincent,
+orgueil caché ! Et cependant, à le mieux
+regarder, peut-être cet homme, tout rempli à
+la fois d’humilité et d’habileté, voulait-il, dans
+ces occasions, étonner un peu les pauvres
+femmes qu’il avait devant lui, parce qu’un chef
+doit soigner sa gloire. Il s’abaissait devant ces
+filles pour leur donner l’exemple de l’humilité,
+et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune
+n’ignorât sa puissance et qu’il était le maître.
+Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout de
+suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant,
+entrevoir sa grandeur, que ses filles en seraient
+éblouies. Il les pétrissait ainsi violemment, tantôt
+les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se
+redressant d’un bond. Il faut toujours répéter
+que c’était un manieur d’âmes et un charmeur.</p>
+
+<p>Tout son enseignement tendait à faire de ces
+pauvres filles des saintes à son image, du moins
+à l’image que lui-même se faisait de la sainteté.
+Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient
+embrasées, purifiées, dignes de se pencher sur
+les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres,
+les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a
+rompu avec tout le reste. Se donner, corps et
+âme, à eux seuls : voilà la charité selon Vincent.
+« Oh ! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour
+l’assistance desquels il faudrait vendre jusqu’aux
+calices de l’église ! »</p>
+
+<p>Ainsi formées, les douces filles s’en allaient
+trottinant par les rues, la hotte au dos. Il s’agissait
+de porter beaucoup de choses à chaque malade
+et ce fut toujours la mode à Paris de mettre
+sur son dos les charges qu’ailleurs on fait pendre
+à son bras. Point de grandes cornettes alors, que
+la haute machine d’osier eût maltraitées ; mais
+la même coiffe un peu moins vaste ; c’était le
+début : les jolies ailes ne se sont ouvertes que
+plus tard. La robe était moins bleue, plus grise
+que celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point
+changé. C’était celle des bonnes femmes du
+temps.</p>
+
+<p>Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la
+Charité ; c’est celle de M. Vincent ; et je sais tout
+ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus belle
+fondation du grand saint, mais il faut se borner.
+Le succès des <i>Servantes des Pauvres</i> — c’est
+le nom qu’il avait choisi d’abord et qui répond
+le mieux à sa pensée sur elles — on peut mesurer
+ce qu’il fut dès ses débuts à la popularité dont
+elles jouissent encore au temps où nous vivons.
+Nous avons coutume aujourd’hui de voir par
+nos rues diverses sortes de religieuses ; la charité
+publique a fait depuis trois siècles des progrès
+importants ; nous portons cependant aux Filles de
+la Charité une admiration et une tendresse dont
+elles seraient fières si Vincent ne les avait emplies
+d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au
+temps de la minorité de Louis XIV, ces « chambrières »
+des pauvres donnaient aux passants
+un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire
+dans les maisons où on les voyait entrer était
+aussi une nouveauté. Alors on eut bientôt fait
+de chérir partout ces « filles d’amour » et l’œuvre
+connut tout de suite une immense prospérité. En
+1636, le 17 mai, M<sup>lle</sup> Le Gras avait quitté sa
+petite maison de la rue de Versailles pour une
+autre, plus vaste, située au village de la Chapelle
+près Saint-Denis. De là, en 1642, elle vint
+dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare,
+que devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution.
+C’est là que s’épanouit le nouvel établissement,
+sous le regard ardent, sous la main
+ferme de ses trois fondateurs, qui moururent
+en la même année 1660, Antoine Portail le 14 février,
+Louise de Marillac le 15 mars et Vincent
+le 27 septembre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="xsmall">CHAPITRE VII</span><br>
+UN GRAND MINISTRE
+DES RÉGIONS LIBÉRÉES</h2>
+
+
+<p>A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de
+Paul avait 62 ans. C’est l’âge où d’autres, fatigués,
+se mettent à la retraite : ils ont fini leur vie. Pour
+lui, qui va remplir de son nom la rude époque
+de la Fronde, les dix-sept années qu’il va durer
+encore seront les plus belles, les plus riches de sa
+carrière. Toutes ses œuvres sont fondées : il
+pourrait mourir. Il va recommencer de vivre,
+puissant tuteur que Dieu ne couchera sur le
+sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la
+tempête.</p>
+
+<p>Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de
+même vécu dix-huit ans sous le proconsulat du
+tout puissant Richelieu. Sa carrière politique,
+dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux
+côtés du ministre de Louis XIII qu’il l’a faite
+d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur
+valeur, et nous savons déjà que, de l’humble
+prêtre et du grand cardinal, celui qui, un jour,
+après une âpre conversation, ne trouva qu’à se
+gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît
+peu de choses certaines sur leurs rapports. Le
+fondateur de la Mission vit, semble-t-il, assez
+souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable.
+« Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640,
+pour essayer de faire la révérence à Son Éminence.
+Si je le puis et que j’aie lieu et temps, je
+lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret. » A
+ce moment, Richelieu avait déjà des liens d’au
+moins deux ans avec le saint. Ils avaient passé
+ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte
+par lequel Vincent prenait l’engagement de
+donner des missions dans le duché de Richelieu,
+dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et
+d’envoyer sept prêtres d’abord, trois autres un
+peu plus tard, pour exercer à Richelieu les fonctions
+curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense
+en faisant donation du revenu des greffes
+de Loudun, environ 4.550 livres, et assurait le
+logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur
+mourut avant d’avoir pu réaliser sa générosité,
+faute de laquelle les missionnaires durent longtemps
+se contenter d’un revenu plus modeste,
+celui des coches de la même ville. L’avantage
+était qu’on pouvait user desdits coches aussi
+pour la commodité des déplacements des prêtres
+et des Filles de la Charité, mais avec prudence,
+Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait « divertir
+les coches de leurs voyages ordinaires sans faire
+crier le public. » En ce début de l’an 1638, Vincent
+vit non seulement Richelieu, mais toute la
+cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une
+mission à Saint-Germain en Laye. Voici comment
+il conte à l’un de ses disciples, Antoine
+Lucas, l’importante aventure : « La mission de
+Saint-Germain s’en va achevée avec bénédiction,
+quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet
+d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est
+peu de la maison du roi qui n’ait fait son devoir
+avec le peuple et avec une dévotion digne d’édification.
+La fermeté contre les gorges découvertes
+a donné lieu à cet exercice de patience. Le roi
+dit à M. Pavillon qu’il était fort satisfait de tous
+les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il
+fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage
+partout. J’avais grande difficulté d’envoyer en ce
+lieu-là, tandis que la cour y était ; mais, Sa Majesté
+m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il
+le désirait ainsi, il fallut passer par-dessus nos
+difficultés. Celles qui en ont eu le plus au commencement
+sont maintenant si ferventes qu’elles
+se sont mises de la Charité, servent les pauvres
+en leur jour, et ont fait la quête par le bourg en
+quatre bandes. Ce sont les filles de la reine. »
+Il mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux
+billets qu’il écrivait.</p>
+
+<p>Richelieu suivit certainement de près l’apostolat
+du saint. La réforme des couvents était
+dans son programme ; celle du clergé aussi. Il
+s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise,
+Bérulle, Vincent, Olier, les aidant tous de ses
+avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques
+témoignages donnent à penser qu’il intervenait
+jusque dans les détails. « Monseigneur le cardinal,
+écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un
+jour de repos la semaine pendant la mission,
+par exemple le samedi, et m’a commandé de faire
+en sorte que cela se pratique partout. » Sa nièce,
+la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint,
+toujours prompte à lui donner des ressources
+nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute
+les bons rapports entre les deux hommes, les
+deux grands hommes. Nous avons vu qu’en 1642,
+peu avant sa mort, le ministre avait donné mille
+livres pour la fondation d’un séminaire. Il en
+inscrivit 60.000 dans son testament au profit de
+la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui
+un protecteur puissant, avisé, peu commode, et
+malheureusement endetté. Car, l’heure venue
+de percevoir le legs, « il nous a fallu, dit Vincent,
+relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes
+de cette succession et de l’humeur de ceux à qui
+nous avions à faire. » Je cite cela pour faire entrevoir
+ce que durent être certains dessous de cette
+vie ardente et les luttes que put mener cet
+homme pour le succès matériel de ses œuvres.</p>
+
+<p>Un an après son ministre, Louis XIII s’en
+allait à son tour. Il avait quarante-deux ans,
+vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait
+et aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en
+1619, aumônier général des galères, et quoiqu’il
+ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement
+parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit
+penser que le prêtre paré d’une aussi singulière
+dignité ne lui fut pas indifférent. Peu avant sa
+mort, il demanda que Vincent vînt l’assister.
+D’autres prêtres, d’autres religieux, dont le
+P. Dinet, jésuite, son confesseur, se trouvaient
+aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission
+passa là d’émouvantes journées. Il en a peu parlé,
+mais toujours avec sa bonhomie, sa tendresse
+habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le
+15 mai 1643 : « Il plut hier à Dieu de disposer
+de notre bon roi, qui est le jour auquel il avait
+commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa
+Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec
+Nos Seigneurs de Lisieux et de Meaux, son
+premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur.
+Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu
+mourir une personne plus chrétiennement. Il y a
+environ quinze jours qu’il me fit recommander
+de l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux
+le lendemain, je m’en revins. Et me fit redemander
+il y a trois jours, pendant lesquels Notre-Seigneur
+m’a fait la grâce d’être auprès de lui.
+Jamais je n’ai vu plus d’élévation à Dieu, plus
+de tranquillité, plus d’appréhension des moindres
+atomes qui paraissaient péché, plus de bonté,
+ni plus de jugement en une personne en cet état.
+Avant-hier les médecins l’ayant vu assoupi et
+les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût
+passer et le dirent au Père confesseur, qui l’éveilla
+tout aussitôt et lui dit que les médecins estimaient
+que le temps était venu auquel il fallait
+faire la recommandation de son âme à Dieu.
+Au même temps, cet esprit, plein de celui de
+Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon
+Père et le remercia de la bonne nouvelle qu’il
+lui donnait ; et incontinent après, levant les yeux
+et les bras au ciel, il dit le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i> et
+l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir
+m’attendrit tant à l’heure que je vous parle. »</p>
+
+<p>Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission
+qu’il voulait exciter à la piété en leur montrant
+l’éminence de leur vocation, il disait : « Le feu roi,
+un peu avant son décès, me fit l’honneur de me
+dire que, s’il revenait en santé, il ne permettrait
+pas qu’aucun évêque se fît, qu’il n’eût passé trois
+ans à la Mission. » Ils parlaient aussi d’autres
+choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un
+bouillon, que Sa Majesté n’avait pas envie d’avaler.
+Le roi disait : « M. Vincent, le médecin me
+presse de prendre de la nourriture… Que me
+conseillez-vous de faire ? » Et Vincent répondait :
+« Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre
+de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette
+maxime d’en faire toujours prendre aux malades.
+Tandis qu’il leur reste quelque soupir de vie,
+ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque
+moment auquel ils peuvent recouvrer la santé.
+Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté, vous
+ferez mieux de prendre ce que le médecin vous
+a ordonné. » Saint Simon a écrit sur cette mort
+une page délicieuse. « De son lit, nous dit-il, le
+roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et
+la regardait avec joie ; il avait défendu toutes les
+grandes cérémonies, et permis seulement et à
+regret celles dont il n’était pas possible de se
+dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui
+mènerait le chariot où son corps serait porté et
+désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à son
+convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses,
+afin d’épargner la peine aux curés de venir au-devant
+et d’accompagner. Il disait, en montrant
+les tours de Saint-Denis : « Voilà où je serai
+bientôt et où je demeurerai longtemps. Mon corps
+sera bien ballotté, car les chemins sont mauvais. »
+J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il
+dit là, il semble que ce soit Vincent qui le lui
+ait soufflé. La grandeur de ce prêtre, c’est d’être
+resté toujours un fils de la terre. Aux minutes
+mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la
+plus mystique ferveur, ses pieds touchaient le
+sol familier et son regard, au long de la route,
+était attentif à tous les autres hommes soumis
+comme lui aux nécessités d’ici-bas. Louis, à
+l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité,
+s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les
+chemins cahoteux. Le saint qui veille à son côté
+lui a appris, à cette minute sacrée, à se mettre
+au rang de tous les hommes.</p>
+
+<p>Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche
+était pieuse. Elle avait, avant la mort du
+roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia
+dès lors à lui plus intimement et fonda un <i>Conseil
+de Conscience</i> dont il fut membre. Avec
+Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller
+aussi bien. Au début, rapports excellents. On
+s’écrit. De part et d’autre on demande et l’on
+reçoit de menus services. Moins d’abandon
+qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand
+homme, tout aussi grand que le défunt, mais
+d’une souplesse effrayante. La force du premier
+le rassurait ; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être
+sent-il qu’un jour il devra se dresser contre
+celui-là : il se tient en garde. Arrive la Fronde,
+M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des
+amis, n’a que des amis, dans les deux camps.
+Quel parti va-t-il prendre ? Il se gardera de toute
+politique et ne servira qu’un maître, la paix. La
+guerre civile a éclaté en août 1648 ; des barricades
+ont surgi dans Paris ; la reine, le petit roi, Mazarin,
+effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé
+se met à leur service et commence, avec une
+armée de 8.000 homme, le blocus de Paris. Alors
+Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie
+vont fondre sur le peuple : l’idée lui vient qu’il
+peut empêcher cela. Il sort secrètement de la
+ville, accompagné de son secrétaire, le frère Ducournau.
+Les voilà tous deux dans la nuit errant
+à cheval parmi les bandes de malandrins et de
+pillards qu’étaient les soldats de ce temps-là. Il
+arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le
+reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre
+son chemin. A Neuilly, la Seine faisait
+dans ce temps-là comme il lui arrive quelquefois
+de nos jours : elle passait par-dessus le pont. Le
+saint courut l’aventure et, tout mouillé et
+crotté, arriva de l’autre côté. « Je trémoussais de
+peur », nous dit le bon frère, son compagnon.
+On le croit sans peine. A Saint-Germain, le
+prêtre fut reçu par la reine, qui l’écouta, promit
+de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il
+concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de
+faire lui-même à l’Italien cette commission-là.
+Vincent fut alors introduit chez le ministre, lui
+fit connaître doucement, mais sans trembler, son
+sentiment, à quoi l’autre répliqua : « Voilà une
+semonce bien vive, et personne ne m’a encore osé
+tenir un tel langage. »</p>
+
+<p>Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait
+mille choses en tête, et bien de quoi se distraire
+d’un tel échec. Songez qu’on était en pleine
+bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et
+que la lettre de Vincent à Dehorgny sur la <i>Fréquente
+Communion</i> est exactement de ce temps-là.
+Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs
+médisaient déjà de sa démarche. On l’y
+faisait passer pour partisan de la reine et du ministre,
+qu’il aurait secrètement mariés. « Cela est
+faux comme le diable ! » disait-il plus tard à ceux
+qui l’interrogeaient là-dessus. On a de lui une
+lettre mélancolique à Portail, où il parle de son
+équipée. Elle est datée de Villepreux, 22 janvier
+1649 : « Je partis de Paris le 14<sup>e</sup> de ce mois pour
+aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre
+quelque petit service à Dieu ; mais mes péchés
+m’en ont rendu indigne ; et après trois ou quatre
+jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où
+je partirai après-demain pour aller visiter nos
+maisons. Il plaît à Dieu que je sois maintenant
+inutile à tout autre chose. »</p>
+
+<p>Il se trompait et fut encore utile à deux choses
+importantes. La reine, la paix de Rueil conclue,
+lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer à
+Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour
+obéir, la tournée de ses maisons. « Or, écrivait-il,
+je ne vois pas comment je puis faire la volonté
+de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours
+cru et enseigné que l’on doit obéir aux princes,
+même aux méchants, comme dit l’Écriture. » Il
+rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche,
+sans doute avec Mazarin aussi, se donnant ainsi
+le moyen d’intervenir encore, si l’occasion s’en
+offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas
+raconter ici comment reprit la Fronde, et de
+quelles horreurs la France et Paris furent pendant
+trois ans le théâtre. Quand chacun fut
+dégoûté de se battre et que l’amnistie du 26 août
+1652 eut ramené tout le monde à la sagesse, il
+fallut songer au retour à Paris du petit roi
+Louis XIV et de sa mère. On s’apprêtait à les
+acclamer, mais à condition que Mazarin ne fût
+pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple
+et qui voulait faire aussi son entrée parmi les
+fleurs et les cris d’allégresse. Vincent avertit
+la reine du danger, qui était grand. Sentant
+qu’il ne serait pas écouté et que personne n’oserait
+donner au ministre le conseil nécessaire, il
+prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre
+courageuse, dont voici quelques beaux passages.
+Elle est du 11 septembre 1652. « Monseigneur,
+je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence ;
+je la supplie de l’avoir agréable et que je
+lui dis que je vois maintenant la ville de Paris
+revenue de l’état auquel elle était, et demander
+le roi et la reine à cor et à cri ; que je ne vas en
+aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne
+le même discours. Il n’y a pas jusques aux Dames
+de la Charité, qui sont des principales de Paris,
+qui ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent,
+qu’elles iront un régiment de dames les
+recevoir en triomphe… »</p>
+
+<p>La présidente des Dames de la Charité était
+alors la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu ;
+plusieurs autres dames étaient, avec elle, du
+parti de la Fronde ; Mazarin, qui le savait, pouvait
+faire grand cas de l’avis qu’on lui donnait
+aujourd’hui des nouvelles dispositions de ces
+femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien
+d’autres informations de cette qualité à glisser
+dans sa lettre, et son intervention n’était pas
+téméraire. Parlant un peu plus loin du duc d’Orléans
+et de Condé, il écrit que le premier « sera
+ravi de cette occasion pour se bien remettre avec
+le roi, et que l’autre, voyant Paris remis à l’obéissance
+du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut
+pas douter ; je le sais de bonne part. »</p>
+
+<p>Il continue ainsi : « Quelques-uns pourront
+peut-être dire à Votre Éminence qu’il faut châtier
+Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense,
+Monseigneur, qu’il est expédient que Votre
+Éminence se ressouvienne comme quoi se sont
+comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté ;
+elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et
+que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre
+de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la
+ville, ne fit que mettre de l’huile dans le feu et
+enflammer le reste… »</p>
+
+<p>On prêtait à Mazarin l’intention de faire la
+paix d’abord avec l’Espagne et les princes et de
+n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune
+roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre.
+Paris, dit-il, tiendra alors la paix et ses bienfaits
+« de l’Espagne et de mesdits seigneurs, et non
+du roi. »</p>
+
+<p>Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir
+que le roi ne revînt pas à Paris et ne reçût pas
+son peuple en grâce sans la compagnie de Son
+Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son
+avis : « Je réponds, Monseigneur, qu’il n’importe
+pas tant que le retour de Votre Éminence
+soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il
+soit, et que, le roi étant rétabli dans Paris, Sa
+Majesté pourra faire venir Son Éminence quand
+il lui plaira ; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs,
+si tant est que Votre Éminence, laquelle regarde
+principalement le bien du roi et de la reine et de
+l’État, contribue à la réunion de la maison royale
+et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément,
+Monseigneur, elle regagnera les esprits, et dans
+peu de temps elle sera rappelée, et de la bonne
+sorte, comme j’ai dit ; mais tandis que les esprits
+seront dans la révolte, il est bien à craindre que
+jamais on ne fera la paix… Il est fort à craindre,
+Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se
+perde et que la haine des peuples ne se tourne
+en rage. Au contraire, si Votre Éminence conseille
+le roi de venir recevoir les acclamations de
+ce peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux
+du royaume qui savent bien ce qu’elle peut auprès
+du roi et de la reine, et chacun tiendra cette
+grâce de Votre Éminence. »</p>
+
+<p><i>Il est à craindre que la haine des peuples ne se
+tourne en rage !</i> Il va jusqu’au bout de sa pensée,
+ce M. Vincent, et ne se gêne point pour offenser
+les grands de la terre. Il termine en donnant
+à Mazarin l’assurance que le cardinal de Retz,
+frondeur en diable, n’est pour rien dans sa
+démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille
+politesses, et signe à son habitude : Vincent
+Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire : <i>indigne
+prêtre de la Mission</i>.</p>
+
+<p>Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV
+et la reine faisaient dans la capitale une entrée
+triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit,
+dans la retraite, que vînt l’heure, annoncée par
+M. Vincent, où on le rappellerait à son tour. Cette
+heure vint le 5 février 1653. Il ne restait plus à
+l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de
+lui avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit
+en le révoquant sur-le-champ du conseil de
+conscience.</p>
+
+<p>L’autre service que Vincent devait rendre au
+roi et à la France, c’était de réparer les maux de
+la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le seul
+convenable : je vais raconter l’histoire d’un grand
+ministre des régions libérées. Car il n’y a pas
+beaucoup de différence entre ce qu’on voyait
+alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière
+guerre et après elle. On ose à peine révéler ce
+qu’on trouve dans les archives des provinces sur
+la façon dont se conduisaient les soldats de ce
+temps-là et sur les ruines qu’ils laissaient après
+eux. Il faudrait un volume pour inscrire tous ces
+témoignages avec leurs références. Ici, je dirai
+sommairement le principal de ce qu’on y apprend.
+Le lecteur curieux de remonter aux sources
+trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage
+d’Alphonse Feillet, <i>La Misère au temps de la
+Fronde et Saint Vincent de Paul</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et dans le
+<i>Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait
+pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de
+Paris et des environs et des provinces de Picardie
+et de Champagne pendant les années 1650, 1651,
+1652, 1653 et 1654</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Paris, 1862, in-12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de ces
+<i>Relations</i> a été publié par A. Feillet dans la <i>Revue de Paris</i> en 1856.</p>
+</div>
+<p>Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du
+mal : les soldats, point payés, se nourrissaient
+comme ils pouvaient ; c’étaient des gens de sac
+et de corde ; et, lâchés dans les villages, ayant pris
+de quoi manger et boire, ils s’offraient le reste ;
+puis, repus et excités, ils brisaient, incendiaient,
+profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils
+allaient parfois à la maraude par bandes de
+quinze cents hommes, officiers en tête ; on battait
+le tambour ; on traînait des canons ; et la
+troupe faisait la moisson, emportait le blé, massacrait
+ceux qui n’étaient pas contents.</p>
+
+<p>Cela paraît effroyable. Mais voici un détail
+qui nous rappellera qu’on faisait de même il n’y
+a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui,
+les armées en retraite sciaient au pied les arbres
+fruitiers, souillaient les puits, faisaient le désert
+derrière elles. Et dans quels lieux se passaient
+ces horreurs ? Écoutez bien : à Guise, à Saint-Quentin,
+à Laon, à Verdun, à Mézières, à
+Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais
+rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A
+Guise, six cents malheureux sont réduits à grignoter
+les carcasses des chiens et des chevaux,
+reste de la curée des loups. A Mareuil, près de
+Soissons, deux enfants mangent les cadavres de
+leurs parents. Les gens de Saint-Quentin broutent
+l’herbe des champs. En Champagne, les
+hommes et les femmes, par troupeaux, fouillent
+la terre comme des pourceaux, cherchant de
+mauvaises racines ; on mange ce qu’on trouve, des
+limaces, des vers, des charognes. J’hésite d’ailleurs
+à croire ceux qui prétendent qu’on déterrait
+les os des morts pour les sucer.</p>
+
+<p>Là-dessus surgit un autre fléau, que les
+troupes venues de l’est ont traîné à leur suite.
+Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des
+Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des
+Polonais après la guerre ; alors c’était la guerre
+même qui les amenait, avec leurs maladies. Et
+nous avons eu la grippe au moment de l’armistice,
+pour frapper ceux de l’arrière ; dans ce
+temps-là, on faisait mieux : c’était la peste.</p>
+
+<p>Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas,
+le fisc prend d’odieuses mesures, vend les troupeaux,
+les meubles, les vêtements de ceux qui
+ne peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille
+de ces récalcitrants en prison. Les agents du roi,
+mauvais créanciers, étaient aussi de piètres débiteurs :
+on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait
+dans l’été de 1652 : « Ceux qui ont des
+rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont des terres
+n’ont point moissonné cette année, et l’on ne
+peut semer pour la prochaine. » Dans une lettre
+de la même époque à la reine Anne d’Autriche,
+il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il
+avait reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer
+du blé dans Paris. « Les gens de guerre, dit-il, ne
+laissent pas de venir à troupes enlever les blés,
+non seulement dans la plaine de Saint-Denis,
+comme je l’ai vu, mais entre La Chapelle et la
+Villette, qui sont deux villages à un quart de
+lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires
+qui osent en approcher pour faire leur moisson. »
+C’était gai. Là-dessus d’ailleurs tous les témoignages
+concordent et voici celui de la Mère
+Angélique, de Port-Royal : « Nous avons du blé,
+mais on ne peut le faire moudre qu’avec une très
+grande peine, à cause des soldats qui volent les
+moulins. » La même écrivait une autre fois : « On
+essaye de renvoyer de Paris des paysans pour
+serrer les grains ; mais à mesure qu’ils serrent,
+les gens de guerre les viennent battre et dérober
+et mettent tout en fuite. » Famine, meurtres,
+incendies, peste, pillage des récoltes ; et ce n’est
+pas tout. « Nous vous enverrions une sœur pour
+vous aider s’il nous était possible, écrit Vincent
+le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de
+Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté
+des chemins. » Il songeait aux loups qui,
+bien nourris, pullulaient, comme les rats dans
+les tranchées de la dernière guerre. Nous nous
+sommes beaucoup plaints, et c’était justice. Il
+faut tout de même convenir que nos pères ont
+été plus malheureux que nous. Dans un document
+de 1652 sur la misère des paysans<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, on lit
+ceci : « L’on en a vu… rampant sur des fumiers,
+comme des lézards, d’autres sur la paille, comme
+immobiles par l’exténuation de toutes les forces,
+et d’autres dans des cloaques et étables, comme
+personnes déjà confisquées et tellement insensibles
+par la longueur et l’excès des maux, qu’à
+peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu,
+comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables. »
+Et ce n’est pas encore tout. Des
+soldats éméchés sont déjà dangereux ; la plupart
+de ceux qui venaient de l’est étaient, par surcroît,
+des fanatiques, qui profanaient les églises,
+pillaient les couvents. Dans une des <i>Relations</i>
+où sont consignés les détails les plus sûrs sur
+tant d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny,
+sur la Marne, ces lignes qui donnent le frisson :
+« Les prêtres de la Mission ont pris pour leur
+partage le quartier de delà et de deçà la Marne,
+lequel a toujours été exposé aux allées et venues
+des armées. Leurs travaux ont été tels que sept
+de cette Compagnie sent déjà tombés malades.
+L’on ne sait que trop quelle a été l’extrémité de
+l’affliction de ces quartiers, outre la profanation
+des églises, le vol des saints ciboires et du Saint
+des saints, les violements des femmes. L’inhumanité
+a été à un tel point que nous avons appris
+qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif
+dans un four ardent et qu’un mari et une femme
+furent tellement fouettés avec des épines qu’ils
+sont morts par ce supplice, qu’au village de
+Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de
+tous ses membres, eut le ventre ouvert, et ses
+entrailles lui furent mises entre les mains pour
+l’obliger à déclarer où étaient les ornements de
+l’église. » Et nous nous arrêterons là, s’il vous
+plaît.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres aux
+environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652</i>, in-8 de douze pages.</p>
+</div>
+<p>Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la
+tête. Un homme surgit alors, un seul, qui décida
+de se mettre au travers du malheur : on l’appelait
+M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens
+du roi se trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes,
+aussi bien, avaient fait une partie du mal et permis
+le reste. La reine, comme le dernier de ses
+sujets, était ruinée, ou presque, bonne seulement
+pour quelques aumônes. Faute d’argent, elle
+offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit
+qu’elle donna une fois aux Dames de la Charité
+un diamant de sept mille livres et une
+autre fois des pendants d’oreilles qui furent
+vendus dix-huit mille livres. Il s’agissait de bien
+autre chose, et non seulement de se procurer de
+grosses sommes, mais d’en user avec méthode.
+On ne peut pas chiffrer le budget dont disposa
+Vincent. On a parlé de douze millions
+de livres, qui feraient deux cent quarante millions
+de nos francs d’aujourd’hui. On n’en sait
+rien. Le fait est qu’il trouva des millions, ce
+qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était
+encore mieux.</p>
+
+<p>Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous
+allons apprendre du travail de géant qu’a fait
+Vincent pour rebâtir la France après la guerre
+étrangère et la guerre civile, on le sait depuis
+trois cents ans. Je parle des quelques-uns qui se
+soucient de l’histoire de leur pays : les autres
+sont gens frivoles qui ne prennent jamais le
+temps de s’informer de ce qui importe. Bref,
+connu ou non de la foule, le rôle de Vincent,
+restaurateur des provinces dévastées, était dûment
+enregistré dans nos annales. Tout à coup,
+voici vingt-cinq ans, surgit un livre extraordinaire,
+qui remit si bien en question tout ce qu’on
+croyait acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs,
+le pauvre M. Vincent parut, du jour au
+lendemain, découronné. Ce livre, <i>La Cabale
+des dévots</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> racontait une histoire vraie, l’histoire
+d’un événement considérable, mais mystérieux,
+et demeuré pendant près de trois cents ans dans
+un incroyable oubli.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin, 1902,
+in-8<sup>o</sup> de 448 p.</p>
+</div>
+<p>Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux
+environs de 1630, un jeune seigneur qui avait
+nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa
+femme, Marie-Louise de Piney-Luxembourg,
+était exquise et tellement pieuse que, n’ayant
+point pris goût à l’état du mariage, elle réussit
+à mettre au cœur de son mari la même aversion
+et obtint de lui que, tout en pleurs, il la conduisît
+de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon.
+Lui, fort exalté par cette singulière et touchante
+aventure, se voua aussi à Dieu, mais dans
+le monde. Il en formait d’ailleurs le projet depuis
+trois ans, quoique ne se sentant pas très libre.
+Il l’est maintenant et le voilà qui court à la rencontre
+des trois personnages dans son complot :
+un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P.
+Philippe ; un prêtre qui porte un beau nom et
+sera plus tard évêque de Saint-Paul-trois-Châteaux,
+Jacques Adhémar de Monteil de Grignan ;
+enfin un officier de la maison de Louis
+XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à eux quatre,
+une société secrète, qui s’appellera la <i>Compagnie
+du Très-Saint-Sacrement de l’Autel</i>, ou, plus couramment,
+la <i>Compagnie du Saint-Sacrement</i>.
+Cette mystérieuse société, les libertins du temps
+l’eurent bientôt baptisée la <i>Cabale des dévôts</i>,
+et c’est elle, au dire de Raoul Allier, auteur du
+livre retentissant de 1902, c’est elle, et non
+M. Vincent, qui a remis debout la France après
+la Fronde.</p>
+
+<p>Voilà la question : il faut la vider tout de suite.
+La compagnie du Saint-Sacrement a été très
+puissante. Les plus hauts personnages du temps,
+clercs ou laïcs, en firent partie : des princes, des
+gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois ;
+et des évêques, des prêtres, mais point de
+religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent
+pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et
+Vincent de Paul, de la Mission. Il est vrai qu’ils
+étaient l’un et l’autre dans la place avant la décision,
+prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui,
+ne s’appartenant point entièrement, ne pourraient
+se plier toujours à la loi suprême de la
+compagnie : le secret. Une circulaire officielle
+de l’association définit ainsi, en 1660, son objet :
+« <i>Entreprendre tout le bien possible et éloigner tout
+le mal possible</i>, en tout temps, en tout lieu, à
+l’égard de toutes les personnes… La Compagnie
+n’a ni bornes ni mesures, ni restrictions que celles
+que la prudence et le discernement doivent donner
+dans les emplois. Elle travaille non seulement
+aux œuvres ordinaires des pauvres, des malades,
+des prisonniers et de tous les affligés ; mais aux
+missions, aux séminaires, à la conversion des
+hérétiques et à la prorogation de la foi dans
+toutes les parties du monde ; à empêcher tous
+les scandales, toutes les impiétés, tous les blasphèmes ;
+en un mot, à prévenir tous les maux et à
+y apporter tous les remèdes ; à procurer tous les
+biens généraux et particuliers ; à embrasser
+toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées,
+abandonnées ; et à s’y appliquer, pour les besoins
+du prochain, dans toute l’étendue de la charité. »
+En somme c’est le programme de Vincent, avec
+une addition. Ils font œuvre apostolique, œuvre
+charitable, comme lui ; mais œuvre de guerre
+aussi, et cet article-là devait tout gâter.</p>
+
+<p>Le procès de la puissante et redoutable compagnie
+tient en ces deux mots : <i>secret</i> et <i>délation</i>.
+Elle a rendu de grands services et les intentions
+de ses membres étaient droites ; mais se cacher,
+même pour faire le bien, ne vaut rien, parce
+qu’à prendre les façons des bandits, on se fait
+une âme proche de la leur ; à comploter dans des
+cavernes, on se déshabitue de la lumière du
+soleil ; d’agir sans se montrer fait perdre le sens
+de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur.
+Ce comité secret, qui faisait tout le bien possible,
+mais aussi partait en guerre contre tout le mal
+possible, des émissaires zélés et forcément sournois,
+il faut le dire, lui apportaient toutes sortes
+de dénonciations ; et ces messieurs n’avaient
+pas besoin qu’on les excitât, leur idée, fort
+simple, étant qu’on devait détruire le mal, particulièrement
+l’hérésie et le libertinage, par tous
+les moyens. L’inévitable arriva. En 1660, la
+compagnie fut brutalement dissoute par Mazarin,
+et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé
+mit en la tête de Molière l’idée de son <i>Tartufe</i>.</p>
+
+<p>Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de
+Paul ? On ne trouve dans tous ses écrits qu’un
+mot, très incident, sur cette société. Elle était
+secrète : il n’en parlait point. Les documents
+qu’au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle on a exhumés et sur lesquels
+Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il y
+a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports
+fréquents, mais point nécessairement qu’il en
+fît partie. Il faut croire cependant, sur la foi
+d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait
+accepté d’y entrer tout au début. S’il y joua par
+la suite un rôle actif, et lequel, il est probable
+qu’on n’en saura jamais rien.</p>
+
+<p>Tout cela posé, voici l’inquiétant débat : les
+historiens de Vincent ont fait à ce grand saint
+la réputation d’avoir accompli seul, dans les
+provinces dévastées, une œuvre de charité et de
+restauration prodigieuse ; et les documents apportés
+récemment révèlent que le prodige, c’est
+la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu
+et réalisé, les prêtres de la Mission et leur supérieur
+n’ayant été que ses bons agents, parmi
+beaucoup d’autres.</p>
+
+<p>Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers,
+celui de la compagnie et celui de Vincent, que,
+s’il est équitable de rendre hommage aux messieurs
+de la <i>cabale des dévôts</i>, qui ont vraiment
+fait, en une heure de détresse, la mobilisation
+méthodique de toutes les ressources de la charité
+à Paris et en Province, on peut leur porter
+ce témoignage sans toucher à la gloire de Vincent.</p>
+
+<p>Car il domine ces hommes de bonne volonté
+de toute la hauteur de sa sainteté. Les méthodes
+belliqueuses de la compagnie, on peut tenir
+pour certain qu’il les a réprouvées ; mais comment
+douter qu’il ait été l’âme de leurs entreprises
+charitables ? Ils auraient pu agir sans lui :
+nous savons le contraire. Nous savons que tantôt
+il a utilisé des ressources fournies par eux,
+tantôt accompli expressément une tâche qu’ils
+avaient dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons
+pas admettre qu’il ait occupé une autre
+place que la première. Si grandes que fussent
+son humilité, sa timidité, elles ne l’empêchaient
+point d’être un chef et de commander vigoureusement.
+Il était là dans son domaine. Ils se
+sont servis de lui, nous dit-on. Je réponds qu’il
+s’est servi d’eux. Il avait une assemblée de
+femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon.
+L’assemblée d’hommes, quand elle travaillait
+contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait pas ;
+mais, s’il s’agissait de charité, il est probable
+qu’on le voyait aux réunions et que, son tour
+venu, il prenait la parole ; alors les mots ardents
+qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter.
+De deux choses l’une : ou les initiations dont
+nous allons le louer venaient de lui, ce qui fut
+le cas très souvent, ou la compagnie les avait
+prises, mais sous son inspiration.</p>
+
+<p>Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse,
+voici un fait. Il s’agit de savoir si c’est à
+Vincent ou à d’autres que revient l’honneur
+d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées
+par la guerre. Une ordonnance royale du
+14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées
+qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies
+se réveillaient tout à coup quand arrivaient les
+prêtres de la Mission ou les Filles de la Charité,
+des provisions plein les bras. Vincent signala à
+la reine le danger que couraient ses prêtres et
+les servantes des pauvres, et voici l’ordonnance
+qui fut aussitôt rendue :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« De par le roi,</p>
+
+<p>« Sa Majesté étant bien informée que les habitants
+de la plupart des villages de ses frontières
+de Picardie et de Champagne sont réduits à la
+mendicité et à une entière misère, pour avoir
+été exposés aux pillage et hostilités des ennemis
+et aux passages et logements de toutes les armées ;
+que plusieurs églises ont été pillées et dépouillées
+de leurs ornements, et que, pour sustenter et
+nourrir les pauvres et réparer les églises, plusieurs
+personnes de sa bonne ville de Paris font
+de grandes et abondantes aumônes qui sont fort
+utilement employées par les prêtres de la Mission
+de M. Vincent et autres personnes charitables
+envoyées sur les lieux où il y a le plus de ruines
+et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre
+de ces pauvres gens a été soulagé dans la nécessité
+et la maladie. » Les personnes de la bonne ville
+de Paris qui ont fait de grandes et abondantes
+aumônes, c’est la compagnie du Saint-Sacrement
+et ce sont les Dames de la Charité ; les autres
+personnes charitables envoyées sur les lieux,
+ce sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance
+se poursuit ainsi : « Les gens de guerre,
+passant ou séjournant dans les lieux où lesdits
+missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé
+les ornements d’église et les provisions de vivres,
+d’habits et d’autres choses qui étaient destinées
+pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté
+de la part de Sa Majesté, il leur serait impossible
+de continuer une œuvre si charitable et si importante
+à la gloire de Dieu et au soulagement des
+sujets de Sa Majesté. » Là-dessus, de l’avis de
+la reine régente, il est fait défense aux gouverneurs
+et lieutenants généraux des provinces et
+armées et à tous officiers de loger où permettre
+que soient logés des gens de guerre dans les
+« villages desdites frontières de Picardie et de
+Champagne, pour lesquels lesdits prêtres de la
+Mission leur demanderont sauvegarde pour
+assister les pauvres et les malades, et y faire la
+distribution des provisions qu’ils y porteront,
+en sorte qu’ils soient en pleine et entière liberté
+d’y exercer leur charité en la manière et à ceux
+que bon leur semblera. Défend en outre Sa
+Majesté à tous gens de guerre de prendre aucune
+chose aux prêtres de la Mission et aux personnes
+employées avec eux ou par eux, à peine de la vie,
+les prenant en sa protection et sauvegarde spéciale,
+et enjoignant très expressément à tous les
+baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux
+et autres officiers qu’il appartiendra, de tenir la
+main à l’exécution et publication de la présente,
+et de poursuivre les contrevenants, en sorte que
+la punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté
+qu’aux copies de la présente, dûment collationnées,
+foi soit ajoutée comme à l’original. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un
+brevet d’investiture. Le gouvernement du roi,
+impuissant à assurer lui-même le relèvement des
+pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent,
+qui, là-bas, sur les frontières, opère des prodiges ;
+il fait officiellement de lui son ministre
+de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique,
+Vincent était une sorte de grand aumônier de
+France : il devient le dictateur des provinces
+dévastées.</p>
+
+<p>Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du
+Saint-Sacrement, je m’attarderais au détail des
+immenses services qu’elle a rendus. Il suffit, pour
+la sincérité de ce livre, que l’importance de son
+rôle soit signalée et que nous considérions, cela
+dit, l’œuvre de Vincent. Cette œuvre a été encouragée
+de Paris par ces messieurs ; ils l’ont pourvue
+de quantités de richesses, de meubles, d’effets,
+de denrées, méthodiquement prélevés et emmagasinés
+par leurs soins ; ils l’ont parfois guidée,
+toujours entourée ; d’autres que les prêtres de la
+Mission, pris dans le clergé séculier et dans tous
+les ordres religieux d’hommes et de femmes ont
+fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement,
+le même travail. Mais ils n’ont été,
+les uns que les pourvoyeurs, d’autres que les
+collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard
+de soixante-dix ans, M. Vincent.</p>
+
+<p>Ce qu’a fait ce vieillard ? Relevons d’abord son
+propre témoignage. On n’en saurait imaginer de
+plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se
+vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui,
+trois mois plus tôt, venait d’opérer à Niolo, en
+Corse, de si extraordinaires réconciliations ; il lui
+confie sa consolation d’avoir en la compagnie
+des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes
+et qui servent le prochain au péril de leur vie.
+« Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que depuis
+quelque temps, non seulement en ceux qui sont
+trépassés en Barbarie pour la charité, et en plusieurs
+autres qui ont voulu s’exposer au même
+danger pour le salut des esclaves, mais quasi en
+tous ceux que nous avons céans, qui se sont portés
+avec ardeur au soulagement des peuples dans
+leur affliction présente, nonobstant les périls de
+la guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont
+tous tombés. Je ne dis pas que tous aient été
+maltraités des soldats, mais tous ont été malades
+et n’en peuvent revenir, excepté les derniers
+partis, qui sont comme assurés de succomber
+comme les autres. Tant y a que nous sommes au
+bout ; nous n’avons plus personne pour envoyer
+à la campagne assister les paroisses abandonnées.
+M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et,
+s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où
+derechef on l’a tenu pour mort, à cause d’une
+espèce de gangrène qui lui est venue au fondement,
+pour laquelle on lui a déchiqueté la chair
+et beaucoup tourmenté le corps ; néanmoins il
+est un peu revenu, et je ne sais ce qui en arrivera. »
+Nous non plus. On frémit pour ce pauvre
+M. Deschamps, sans défense aux mains des chirurgiens
+de ce temps-là.</p>
+
+<p>Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières.
+Au mois de juin 1652, le duc de Lorraine,
+qui était entré en personne jusque dans la ville,
+ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut,
+nous dit Vincent, « 1<sup>o</sup> donner du potage tous les
+jours à près de 15.000 pauvres, tant honteux que
+réfugiés ; 2<sup>o</sup> l’on a retiré les filles réfugiées en
+des maisons particulières, où elles sont entretenues
+et instruites jusqu’au nombre de huit
+cents. Jugez combien de maux se seraient faits
+si elles étaient demeurées vagabondes. Nous en
+avons cent dans une maison du faubourg Saint-Denis ;
+3<sup>o</sup> on va retirer du même danger les religieuses
+de la campagne que les armées ont jetées
+dans Paris, dont les unes sont sur le pavé, d’autres
+logent en des lieux de soupçon et d’autres
+chez leurs parents ; mais, toutes étant dans la
+dissipation et le danger, on a cru faire un service
+bien agréable à Dieu de les enfermer dans un
+monastère, sous la direction des Filles de Sainte-Marie.
+Et enfin on nous envoie céans les pauvres
+curés, vicaires et autres prêtres des champs qui
+ont quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette
+ville ; il nous en vient tous les jours ; c’est pour
+être nourris et exercés aux choses qu’ils doivent
+savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu
+que nous participions à tant de saintes entreprises.
+Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part
+que nous quant à l’assistance corporelle des pauvres.
+Elles font et distribuent du potage tous les
+jours chez M<sup>lle</sup> Le Gras à 1.300 pauvres honteux,
+et dans le faubourg Saint-Denis à 800 réfugiés ;
+et dans la seule paroisse de Saint-Paul
+quatre ou cinq de ces Filles en donnent à
+5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts
+malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a
+d’autres qui font ailleurs la même chose. »</p>
+
+<p>Mais passons aux frontières. Pour y envoyer
+du monde et des secours, il faut d’abord de l’argent.
+Les puissants de la terre, Vincent les connaît
+tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré
+d’eux tout le possible. Il a maintenant l’idée de
+s’adresser à la charité de la multitude et de recueillir
+les moindres aumônes. Pour les faire
+venir, il fonde un journal. Plus exactement, il
+fait imprimer périodiquement les <i>Relations</i> que
+lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses
+Filles de la Charité. Ce sont de petits fascicules de
+quatre pages in-4<sup>o</sup>, qu’on distribue aux portes
+des églises. Les curés de Paris et les Dames de
+la Charité y sont nommément désignés pour
+recueillir les aumônes. Quant au rédacteur, c’est
+Vincent ; et ce qui met en émoi les lecteurs,
+c’est le récit de ce que font là-bas ses prêtres et
+ses bonnes filles.</p>
+
+<p>Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont
+allés partout, à Metz, Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc,
+Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent
+par petits groupes qui ont ordre de se diviser
+pour rayonner vers les endroits les plus éprouvés.
+Plus tard, il les reliera sous un chef et des visiteurs
+iront sur place les encourager et lui rendre
+compte. Il faut d’abord donner aux pauvres
+gens le plus pressé : de la soupe. En voici
+la recette. Lisez-la : c’est charmant. « Nourriture
+pour cent pauvres. Il faudra remplir
+d’eau une marmite ou chaudron, contenant
+bord à bord cinq seaux dans lesquels on mettra
+par morceaux environ vingt-cinq livres de pain,
+sept quarts de graisse pour les jours gras, et
+sept quarts de beurre pour les maigres, quatre
+litrons de pois ou fèves, avec des herbes ou demi-boisseau
+de navets, ou des choux, poireaux ou
+oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à
+proportion pour quatorze sols environ ; le tout
+cuit ensemble, et revenant à quatre seaux, suffira
+pour cent personnes, et leur sera distribué avec
+une cuiller tenant une écuellée, qui est une portion,
+et en sera donné à chacune famille autant
+de portions qu’il y aura de têtes à nourrir ; et
+toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols
+par cent personnes, même en cette année où le
+blé est très cher. » C’étaient des Filles de la
+Charité qui faisaient et distribuaient ces potages
+économiques. Les pauvres gens se ruaient sur
+la marmite. A Saint-Quentin on commença par
+nourrir deux cents malades ; il fallut, quelques
+jours plus tard, en rassasier quinze cents. Les
+Allemands avaient pillé et désolé des villages
+dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos
+oreilles, Sommepy, Donchery et tous ceux des
+rives de la Suippe ; il fallut, dans ces secteurs
+douloureux, ajouter à la soupe de la viande,
+des œufs, des remèdes pour sept mille affamés et
+moribonds. Le mal s’étendait autour de Paris
+même : les Filles de la Charité entretenaient en
+permanence, à Étampes, six marmites sur le feu.
+Tout cela se faisait avec ordre et bonté, sous le
+signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.</p>
+
+<p>Ayant pourvu à la nourriture des survivants,
+il fallut s’occuper des morts. Dans ce temps-là,
+on laissait sur les routes et dans les champs les
+cadavres des chevaux et des hommes, et les
+armées passaient leur chemin, laissant des charniers
+derrière elles. Les missionnaires recrutent
+et conduisent à leur horrible travail des compagnies
+<i>d’aereux</i> ; ainsi les nomme-t-on parce que
+leur tâche sera de purifier l’air. On hésite à faire
+seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le
+pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a
+parlé tout à l’heure, trouva devant lui, à Rethel,
+près de deux mille cadavres à demi dévorés par
+les loups et les chiens, et qui empestaient : il les
+enterra tous et fit brûler des parfums pour achever
+d’assainir la contrée. A Étampes, même travail ;
+il y a dans les maisons et les rues d’horribles
+monceaux d’ordures, avec des corps entremêlés
+d’hommes, de femmes, de chevaux, tout cela
+pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie,
+on parfume les demeures et les places, et
+ceux qui font tout cela « tombent, nous dit Vincent,
+les armes à la main. » Qu’on nous pardonne
+de citer sans ordre des textes de 1640 et de 1652.
+Les prêtres de la Mission et les Filles de la Charité
+n’ont fait, après la Fronde, que reprendre
+leur tâche précédente, ayant pourvu au salut des
+régions dévastées après chaque envahissement
+et l’on sait si le sol français fut piétiné par la
+soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin.
+Voici comment Vincent, dans une lettre de juillet
+1652, raconte la mort d’un de ses missionnaires,
+M. David. « Il n’y avait, écrit-il, que dix ou
+quinze jours, qu’il assistait les pauvres malades
+d’Étampes, où l’armée de messieurs les Princes
+a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu,
+quoique non contagieux. M. Deschamps, avec
+lequel il était, m’a mandé qu’il y a fait ce que
+pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard
+des confessions, des catéchismes, de l’assistance
+corporelle, de l’enterrement des morts pourris
+de longue-main. Il en fit enterrer douze à Étrechy,
+qui infectaient le village ; ensuite de quoi il
+tomba malade et en est mort. Il me mande qu’il
+eut quelque appréhension de la justice de Dieu
+quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria :
+« N’importe, Seigneur, quand bien même vous
+me damneriez, je ne laisserais point de vous aimer
+en enfer. » M. de la Fosse a demandé de
+grand cœur qu’on lui permît d’aller prendre sa
+place, et notre frère Férot de l’accompagner. Ils
+partirent hier avec un frère coadjuteur, comme
+trois victimes qui seront sacrifiées pour le bien
+du prochain. » Et voici ce qu’en 1640, écrivait
+le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant
+de M. de Montevit, prêtre de la Mission, mort
+au champ d’honneur : « Les deux chapitres
+de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les
+Pères Augustins ; mais ce qui honora le plus son
+enterrement, ce furent six à sept cents pauvres
+qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge
+à la main, et qui pleuraient aussi fort que s’ils
+eussent été au convoi de leur père. Les pauvres
+lui devaient bien cette reconnaissance : il avait
+pris leur pauvreté ; il était toujours parmi eux et
+ne respirait point d’autre air que leur puanteur.
+Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité,
+et le matin et l’après-dînée, que je n’ai
+jamais pu gagner sur lui qu’il prît une seule fois
+le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait
+enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa
+maladie et où il a fait le beau recueil des mérites
+dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux jours
+avant qu’il mourût, son compagnon tomba
+malade d’une fièvre continue qui l’a tenu dans
+le danger de la mort l’espace de huit jours ; il se
+porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet
+d’un trop grand travail et d’une trop grande
+assiduité parmi les pauvres. La veille de Noël, il
+fut vingt-quatre heures sans manger et sans
+dormir ; il ne quitta point le confessionnal que
+pour dire la messe. Vos messieurs sont souples
+et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on
+leur donne de prendre un peu de repos. Ils
+croient que leurs corps ne sont pas de chair ou
+que leur vie ne doit durer qu’un an. » Enfin,
+à la même date, un missionnaire, parlant des
+pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à
+M. Vincent : « Monsieur, je vous le dis en vérité,
+il y en a plus de cent qui semblent des squelettes
+couverts de peau et si affreux que, si Notre-Seigneur
+ne me fortifiait, je ne les oserais regarder :
+ils ont la peau comme du marbre basané,
+et tellement retirée que les dents leur paraissent
+toutes sèches et découvertes, et les yeux et le
+visage tout renfrognés. Enfin, c’est la chose la
+plus épouvantable qui se puisse jamais voir.
+Ils cherchent de certaines racines aux champs,
+qu’ils font cuire et les mangent. J’ai bien voulu
+recommander ces grandes calamités aux prières
+de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles
+qui périssent de faim ; et entre elles il y en a de
+jeunes, et j’appréhende que le désespoir ne les
+fasse tomber dans une plus grande misère que
+la temporelle. »</p>
+
+<p>Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé
+de pourvoir à leur sépulture, s’il faut croire Vincent
+lui-même, qui, ayant un jour réuni les Dames
+de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et
+houes pour enterrer les morts, « qui est l’une des
+plus grandes peines des missionnaires, pource
+qu’il faut gratter la terre avec les mains pour
+faire les fosses, et porter les morts sur des échelles
+qu’on a peine à rencontrer. »</p>
+
+<p>J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées.
+Il ne trouva point, en effet, que sa tâche fût
+remplie pour avoir nourri des affamés et assaini
+des villes et des villages : il fallait rendre à ces
+choses et à ces gens la vie perdue, en distribuant
+des matériaux, des outils, du grain pour ensemencer
+les champs. Nous savons déjà le danger
+que couraient les distributeurs ; on les suivait
+à la trace pour ravir leurs trésors. L’humanité
+est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards
+du bien des pauvres. Mais toujours aussi les
+gens charitables ont trouvé pour les servir de
+beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de
+jouer au plus fin avec les bandits : ainsi ce Mathieu
+Regnard, qu’on appelait frère Mathieu,
+qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois voyages
+en Lorraine, « chargé chaque fois, nous dit
+M. Coste, de sommes variant entre vingt mille
+et cinquante mille livres, surveillé par des bandes
+de pillards qui étaient prévenus de son passage
+et savaient ce qu’il portait, et toujours il parvint
+à destination avec son trésor. Sa compagnie
+était considérée comme une sauvegarde. La
+comtesse de Montgomery, qui hésitait à faire
+le voyage de Metz à Verdun, ne se décida
+qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour
+compagnon de route. La reine Anne d’Autriche
+écoutait avec plaisir, de la bouche même du
+frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par
+écrit une relation, aujourd’hui perdue, de dix-huit
+dangers auxquels il échappa. » En 1650,
+Vincent, par le moyen d’émissaires de cette
+qualité, envoya, en deux mois, pour vingt mille
+livres de semences de blé, d’orge, de pois, de
+fèves ; l’année suivante, la dépense fut de quarante
+mille livres.</p>
+
+<p>Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour
+M. Vincent, a pu écrire que, tout compté, il
+n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense
+tâche. « Vincent fut admirable, dit-il,
+quelque peu qu’il ait fait. » Et une autre fois :
+« Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul
+fera peu de chose. »</p>
+
+<p>Certes, au regard des besoins de ces immenses
+provinces où tout était perdu, il a peu fait, en
+quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus
+que le roi et ses ministres, plus même que nous
+au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, où, pour la restauration des pays
+libérés, l’État et ses agents ont disposé de ressources
+sans fin en hommes, en argent, en matériel
+et matériaux. Oui, plus, car il a fait l’aumône,
+et toujours avec méthode et prudence, ce qu’on
+n’a pas vu partout de nos jours ; mais il a donné
+mieux que l’aumône : tout le feu de son cœur
+charitable. Le secours inestimable, le voilà. Je
+citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront
+dans nos esprits ce que trouvaient les missionnaires
+de M. Vincent quand ils arrivaient aux
+frontières de Champagne, et dans quels sentiments
+exquis et héroïques, ces pauvres hommes,
+impatients de rivaliser de sainteté avec celui qui
+les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.</p>
+
+<p>La première lettre est de 1650 ou du début
+de 1651. Elle a été envoyée à M. Vincent par un
+groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on,
+dans la région de Reims et de Rethel : « Il n’y
+a point, écrivent-ils, de langue qui puisse dire,
+ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons
+vu dès le premier jour de nos visites : presque
+toutes les églises profanées, sans épargner ce
+qu’il y a de plus saint et de plus adorable ; les
+ornements pillés ; les prêtres ou tués, ou tourmentés,
+ou mis en fuite ; toutes les maisons
+démolies ; la moisson emportée ; la terre sans
+labour et sans semence ; la famine et la mortalité
+presque universelles ; les corps sans sépulture et
+exposés pour la plupart à servir de curée aux
+loups ; les pauvres qui restent de ce débris,
+réduits à ramasser par les champs quelques
+grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris,
+dont ils font du pain, qui est comme de la boue,
+et si malsain qu’ils en sont presque tous malades.
+Ils se retirent dans des trous ou des cabanes, où
+ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits,
+sinon quelques méchants lambeaux dont ils se
+couvrent ; leurs visages sont noirs et défigurés
+et avec cela leur patience est admirable. Il y a
+des cantons tout déserts, dont les habitants qui
+ont échappé la mort sont allés au loin chercher
+leur vie ; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les
+malades, les orphelins et les pauvres femmes
+veuves chargées d’enfants, qui demeurent exposés
+à la rigueur de la famine, du froid et de toutes
+sortes d’incommodités et de misères. »</p>
+
+<p>Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais
+dans le même temps, par M. Deschamps, que
+nous connaissons bien : « Nous avons aujourd’hui
+accompli à la lettre ce que Jésus-Christ
+a dit dans l’Évangile, d’aimer et de bien faire
+à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient
+ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres
+habitants et qui les avaient battus et outragés.
+Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien de
+vous obéir en une chose qui est particulièrement
+recommandée dans l’Écriture Sainte. Je dirai
+pourtant que ces corps qui étaient épars çà et
+là dans une grande campagne, nous ont donné
+beaucoup de peine à ramasser, à cause que le
+dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu
+incommodés. En quoi nous voyons que Dieu
+a favorisé cette pieuse entreprise par le grand
+froid qui l’a accompagnée ; car, si c’était à recommencer,
+à présent que le dégel est venu, il n’y
+a personne qui voulût s’y engager pour mille
+écus, et cependant il ne nous a coûté que trois
+cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps,
+qui doivent tous un jour ressusciter, sont maintenant
+ensevelis dans le sein de leur mère ; et
+toute la province en a une obligation particulière
+aux personnes charitables qui ont contribué
+à cette bonne œuvre, outre la couronne que Dieu
+leur prépare dans le ciel pour récompense de
+leur vertu. »</p>
+
+<p>Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut
+du ciel il jette un regard sur la feuille où j’écris,
+mais je pense qu’un ministre des Réparations
+de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis
+dans les années qui ont suivi 1918. C’est la mode
+aujourd’hui de chercher un homme : en voilà
+un. Celui que nous attendons, nous voudrions
+bien qu’il eût la tête d’un chef, et sans doute, car
+il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer à
+d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir
+qu’il eût l’âme d’un saint. Dire que M. Vincent
+est arrivé sur la terre trois cents ans trop tôt
+serait manquer à tous ceux que, depuis le
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, son cœur a consolés ; cependant
+quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans
+son petit hameau de Pouy aux environs de 1881
+ou de 1876, comme on voudra.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="xsmall">CHAPITRE VIII</span><br>
+C’EST ASSEZ…</h2>
+
+
+<p>Les méchants qui soufflent méthodiquement
+la haine au cœur des pauvres gens leur disent
+qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour
+où règnera la justice, on n’aura plus jamais
+besoin de la bonté d’autrui. Souhaitons qu’une
+heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de
+pauvres sur la terre. Cependant on y verra toujours
+des malheureux. Il y a la charité qui fait
+l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là
+nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et,
+quand ils sont blessés ou malades, elle les panse
+ou veille sur eux. Elle est sainte et nécessaire,
+cette pourvoyeuse des biens matériels ; car ces
+biens-là sont les plus pressants dans beaucoup
+de cas : il faut d’abord manger. Mais ce ne sont
+jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus
+importants. Le principal, c’est que nous donnions
+à tout homme les consolations et l’amitié
+qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas
+souvent. Nous oublions, dans nos rapports avec
+ceux que le malheur a touchés, que leur âme est
+sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les
+morsures de la souffrance ne l’ayant pas endurcie,
+mais mise à vif ; nous oublions qu’ils ont sans
+cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux,
+comme les enfants regardent leurs parents, pour
+les juger ; et qu’aucune de nos fautes ne leur
+échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les
+servons poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils
+attendent de nous, ils disent que c’est un peu de
+justice et c’est vrai, sans doute ; mais la justice
+qu’on doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent,
+porte un plus beau nom : c’est la bonté,
+bonté dans les paroles, les gestes, les moindres
+attentions : tout est important. Vincent, qui le
+savait, fut d’une exquise politesse toute sa vie. Et
+son histoire est belle, moins pour les sommes
+fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et
+depuis sa mort, des mains des riches en celles des
+pauvres, que pour la leçon de charité qu’il a donnée,
+dans la simplicité de son cœur, aux hommes
+de bonne volonté.</p>
+
+<p>Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes
+des œuvres nées de son extraordinaire
+activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire,
+mais qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les
+vertus d’un grand saint. Je n’ai parlé ici, ni de
+cette puissante <i>Charité</i> d’hommes, où il avait,
+autour de M. de Renty et du commandeur de
+Sillery, assemblé et mis au service des pauvres et
+des malades une quantité de seigneurs et de
+notables de Paris, donnant d’avance un programme
+et une méthode aux Conférences qu’Ozanam,
+au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, devait fonder sous son patronage ;
+ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière,
+de l’Hôpital Général, où furent recueillis
+d’un seul coup les milliers de mendiants qui
+traînaient dans Paris ; ni de tout ce qu’il a fait
+pour les aliénés, les incurables, les prisonniers ;
+j’aurais pu, parlant des services qu’il a rendus au
+royaume, faire mieux que de nommer incidemment
+ce Jean le Vacher, prêtre de la Mission,
+pourvu, sur l’initiative de saint Vincent de
+Paul, des fonctions de vicaire apostolique et
+consul de France, d’abord à Tunis, puis à Alger,
+où il devait mourir en martyr, le 26 juillet 1683,
+lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey,
+Mezzo Morio. L’histoire complète, détaillée,
+véritable, de tout ce qu’a fait leur Père, c’est aux
+Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent.
+M. Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux,
+l’écrit lentement, avec le souci de ne rien
+omettre, de ne rien dire non plus que de certain.
+Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une
+pareille tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec
+mes pinceaux, une image du saint, qui ne le trahît
+pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé de
+mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se
+prennent à vraiment aimer leur prochain, comme
+Vincent, d’un cœur sincère.</p>
+
+<p>Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi
+jusqu’au fond de l’âme de cet homme exceptionnel.
+Ils verront là que la charité est fille de la sainteté.
+Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins
+vif pour les êtres qu’on voit souffrir autour de soi,
+et la charité n’a rien à voir avec la sensiblerie. Il
+s’agit de s’immoler soi-même, pour donner aux
+autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la
+chaleur de son âme. Il y a des degrés peut-être
+dans cette charité-là. Souhaitons-le, car elle serait
+interdite à trop d’entre nous ! Mais de la voir en
+Vincent dans sa splendeur nous donnera d’elle
+une idée si haute, si pure, que les plus endurcis
+en seront éblouis et voudront peut-être posséder
+en leur cœur une étincelle de ce grand feu.</p>
+
+<p>Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux,
+c’est qu’il s’y mêle un péché, le grand péché
+des hommes : l’égoïsme. Nous ne sommes jamais
+entièrement nets de ce travers. Derrière nos
+gestes les plus obligeants, les pauvres gens, qui
+voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent. Ils
+ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins,
+un masque charitable sur le nez, faire leurs
+affaires et recueillir, aux dépens des malheureux,
+de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité
+serait trop belle, et quiconque a un peu vécu
+n’y croit plus beaucoup. C’est dommage, car si
+les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter
+d’un cœur frais, elle ramènerait l’harmonie
+sur la terre et le bonheur.</p>
+
+<p>Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait
+vu tout petit la misère des hommes : il ne l’a
+secourue souverainement qu’après avoir purgé
+son âme du péché qui dessèche les nôtres. En se
+donnant à Dieu totalement, en se renonçant soi-même,
+jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien posséder,
+ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui
+nous enchaîne tous, s’est lavé de ce qui nous
+ternit ; alors, se tournant vers les pauvres, il a pu
+leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans
+mélange.</p>
+
+<p>La charité de Vincent, c’est cela, pas autre
+chose. Un saint, c’est un être qui se donne, qui
+coupe sans pitié ses racines avec la terre et,
+tourné vers Dieu, se met si totalement à son service,
+qu’il n’est plus, dans les mains du Maître,
+qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de Paul
+a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin
+des pauvres villageois, des malades et de tous les
+miséreux. Il est allé vers eux, leur apportant non
+point son amour, mais celui de Dieu même, dont
+il n’a été que le serviteur — un serviteur, il est
+vrai, plein de tendresse et de génie.</p>
+
+<p>Il n’est pas certain, pas même probable, que
+Bérulle ait lui-même orienté Vincent vers cette
+voie splendide ; il est sûr que, l’y trouvant engagé,
+il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer
+dans les régions sacrées où le fondateur de
+l’Oratoire a ainsi conduit son précieux disciple.
+La prudence et le respect nous commandent ici
+de regarder et de faire silence. Regardons bien, en
+retenant notre souffle.</p>
+
+<p>La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer
+Dieu, se livrer à lui, se brûler à son feu ; la vertu
+suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire et suffisante,
+c’est donc la piété. Vincent a été un ange de
+piété. J’ai dit assez de mal d’Abelly pour devoir
+à ce digne évêque une petite compensation.
+Voici une page de lui, qui est d’une parfaite
+beauté. Il n’aurait pu l’écrire, si lui-même
+n’avait subi le charme et suivi les leçons de
+Bérulle et de Vincent. « Un des plus anciens de la
+Compagnie, écrit-il, a observé que la dévotion de
+M. Vincent était toute singulière en la célébration
+de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement
+lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont
+remarqué que, lorsqu’il rencontrait quelques
+paroles que Notre-Seigneur avait proférées, il les
+prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus
+affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux
+assistants qui l’écoutaient. On a diverses fois
+entendu des personnes, qui, ne le connaissant
+point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles
+comme par admiration : « Mon Dieu, que voilà
+un prêtre qui dit bien la messe ! Il faut que ce soit
+un saint homme. » D’autres ont dit qu’il leur semblait
+voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont
+encore observé que lorsqu’il lisait au saint Évangile
+quelques passages où Notre-Seigneur avait
+dit : <i lang="la" xml:lang="la">Amen, amen dico vobis</i>, c’est-à-dire : <i>En
+vérité, en vérité, je vous le dis</i>, il se rendait très
+attentif aux paroles qui suivaient, comme étonné
+de cette double affirmation que le Dieu même de
+vérité employait ; et reconnaissant qu’il y avait du
+mystère, et que la chose était de grande importance,
+il témoignait par un ton de voix encore
+plus affectif et dévot la prompte soumission de
+son cœur. Il semblait sucer le sens des passages de
+l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et
+en tirant la moelle et la substance pour en sustenter
+et nourrir son âme ; ce qui faisait qu’en toutes
+ses actions et paroles il paraissait tout rempli de
+l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait
+vers le peuple, c’était avec un visage fort modeste
+et serein ; et par le geste qu’il faisait, ouvrant les
+mains et étendant ses bras, il donnait à connaître
+la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il
+avait que Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui
+étaient présents. »</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu : la piété
+n’est qu’une étape vers la sainteté.</p>
+
+<p>Il faut se donner tout entier au maître : voilà le
+difficile. Saint Vincent l’a fait tous les jours de sa
+vie, à toutes les minutes de chaque journée. Car il
+s’agit de renouveler l’oblation sans cesse ; d’arracher
+tout le temps les racines, qui cherchent la
+terre et s’y complaisent. Les saints sont des
+sortes de géants. Beaucoup d’autres voient, dans
+de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où
+conduit la voie brûlante et par où l’on s’y engage.
+Ils y font quelques pas, tombent, recommencent,
+et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de
+l’intelligence, c’est une idée fixe : il ne faut penser
+qu’à elle ; dans celui du sentiment, c’est une passion :
+il faut qu’on ait un brasier dans le cœur ;
+dans celui de la volonté, elle requiert cette longue
+patience, qui laisse à ce point stupéfaits les
+hommes frivoles, qu’ils l’ont appelée du génie.</p>
+
+<p>Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de
+l’œuvre écrite ou parlée de Vincent où il ne
+transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de
+Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux,
+toutes celles dont il a dirigé les âmes ; ses entretiens,
+ses conférences, ses notes, ses instructions,
+ses règlements : il a tout rempli de Dieu, de Dieu
+seul, du Dieu à qui tout son être appartenait.
+« La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour
+jamais ! » écrivait-il, comme Bérulle, à la première
+ligne de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment
+au hasard le recueil de sa correspondance, pour y
+trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa
+salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur,
+il écrit : « Béni soit Dieu des difficultés
+qu’il a agréable que vous rencontriez ! Il faut bien,
+en cette occasion, honorer celles que son Fils a
+eues sur la terre. O Monsieur, qu’elles étaient
+bien plus grandes, puisque, pour l’aversion qu’on
+avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit
+l’entrée de toute province, et il lui en coûta la
+vie ! » Il ne s’entretenait que de Dieu quand il parlait
+à autrui ; et s’il était seul, il ne cessait de parler
+avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure
+d’oraison avant la messe ; il poursuivait son action
+de grâces pendant une ou deux messes, que parfois
+il servait lui-même. Dans la journée, il trouvait,
+si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs
+fois auprès du tabernacle. Et s’il sortait de
+Saint-Lazare ou y rentrait, il ne manquait pas,
+comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison.
+Il recommandait à tous ceux qu’il dirigeait
+de faire fidèlement oraison : « Oh ! disait-il, que
+l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si
+elle est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré
+arrosement ! On la verra croître tous les jours de
+vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit profiter
+ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il
+les arrose ; on verra cette âme s’avancer comme
+une belle aurore qui se lève le matin et va toujours
+croissant jusqu’au midi… » On pourrait,
+à l’entendre, imaginer qu’il avait des facilités
+particulières pour tendre ainsi constamment son
+être vers le Créateur. Que nenni ! nous dirait-il.
+Il était homme comme chacun de nous, avec des
+tentations. Il se contraignait à faire constamment
+des retraites pour retremper et vivifier sa foi. Les
+saints sont des héros, et celui-là plus que d’autres,
+parce qu’il ne s’est point terré dans une
+caverne : il respirait comme nous tous l’odeur,
+mauvaise mais enivrante, du péché des hommes.</p>
+
+<p>De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations
+souveraines. Il n’est pas une de ses
+lettres à Louise de Marillac où il ne lui recommande
+la gaîté. Arrivées à un certain degré de
+perfection, c’est-à-dire de détachement, les âmes
+sont déliées de toutes nos affections habituelles,
+mais aussi de nos soucis… La sérénité, l’ingénuité,
+habitent alors en elles, et c’est sans doute
+infiniment reposant. A l’école de Vincent, elles
+connaissaient une autre délectation, encore bien
+plus haute : il les vouait à la charité ; ces cœurs
+libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se
+tourner vers le prochain. Lui-même leur donnait
+l’exemple. Il avait offert à Dieu tout son être, tous
+ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses passions,
+et son âme entière avec son corps. Alors
+les malades et les pauvres, quand il se penchait
+sur eux, sentaient qu’en celui-là au moins, qui
+n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner
+dans leur misère.</p>
+
+<p>Tout cela s’accordait avec la pleine possession
+de magnifiques facultés, dont il a joué avec une
+maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut
+dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis
+le sort le gâtait. Nous avons dit et montré qu’il
+attendait, avant de s’engager dans une entreprise,
+le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser
+qu’il n’y avait point de mérite, étant de ces hommes
+heureux qui ne courent pas après la fortune,
+accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin
+à point nommé.</p>
+
+<p>Un personnage aussi heureux fait envie ; mais
+il pourrait scandaliser. C’était un homme de
+Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et
+d’homme d’affaires. Et beaucoup de saints sont
+moins compliqués, qui ont tout laissé pour Dieu
+seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié
+d’un bras solide la pâte humaine : ce n’est pas un
+péché. En même temps il priait, et moins facilement
+que d’autres dans leurs cellules. Il priait
+pourtant comme un ange ; et la seule question
+que pourraient poser des méchants devant cet
+homme habile agenouillé serait celle de sa sincérité.
+La seule, car on voit des dévots brasser des
+affaires douteuses et se croire, de bonne foi, dans
+la familiarité de Dieu ; mais ils ont l’intelligence
+petite : il y a des sincérités imbéciles. Avec son
+regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se
+méprendre sur ses titres à l’amitié du Seigneur :
+du moment qu’il priait comme nous savons qu’il
+faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait
+encore une impiété que de dire : il a été un saint,
+quoiqu’il eût du génie ; car de son génie il s’est
+servi comme d’un robuste instrument pour des
+fins toujours pures.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté
+jusqu’à quatre-vingts ans ? Mais parce qu’il était
+grand, solide, avec une hygiène excellente, l’hygiène
+des saints. On a tort de croire que les saints
+sont des gens excessifs ; ce sont des gens parfaits,
+ce qui n’est pas du tout la même chose. Ils font
+de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement
+des sortes d’athlètes, qui se portent
+bien et vivent longtemps, supportant sans dommage
+des traitements durs, qui nous jetteraient
+à terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement
+entraîné aux plus sévères disciplines, on est
+stupéfait de ce que celui-là pouvait encore demander,
+dans ses dernières années, à sa vieille
+machine. Debout à quatre heures chaque matin,
+il ne se couchait que son travail terminé. Il
+haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres,
+tous les jours, et souvent plusieurs fois, se donnant
+totalement dans ses moindres discours. Il
+courait partout, allant, venant, voyant tout le
+monde, luttant, peinant. Il est constamment
+question, dans ses lettres, d’une certaine fièvre
+qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa
+fiévrotte : il n’y prenait pas garde. Il dut, comme
+tous ceux de son temps, subir quantité de purgations
+et de saignées, et fit à Forges plusieurs
+saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter.
+Il buvait du vin, mais, comme il disait,
+« bien trempé d’eau ». On raconte que les médecins
+lui avaient prescrit de priser. Au procès
+de canonisation, l’avocat du diable aurait fait
+valoir que c’était là une petite passion et que les
+saints n’en ont aucune ; l’affaire eût mal tourné
+si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance
+médicale qu’heureusement elle avait mise
+en son dossier. Gardez vos ordonnances ! ajoute-t-on ;
+et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent
+n’a jamais prisé ; les médecins ne le lui ont jamais
+commandé ; et les plaideurs, à son procès en
+cour de Rome, se sont occupés de tout autre
+chose que de tabac. Toutes ces petites légendes
+sont bien jolies. Elles ont malheureusement la
+vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs
+toutes sortes d’indispositions et d’accidents :
+fluxions aux yeux, jambes enflées, insomnies ; un
+coup de pied de cheval en 1631 ; une chute de cheval
+deux ans plus tard ; et bien pis en 1649 : il fut
+cette fois pris sous sa monture, qui avait chu dans
+la rivière, près de Durtal. Un de ses prêtres, qui
+était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il
+enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher
+dans une petite chaumière. Car il a beaucoup
+cheminé à dos de cheval, notre grand saint. C’était
+un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses
+missionnaires. Il fallait bien, pour lui, qu’il allât
+vite. Le jeune Despreaux, rôdant par les rues, l’a
+bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour
+et c’est de ce grand bonhomme de prêtre,
+parmi d’autres, qu’il a peut-être parlé dans ses
+<i>Embarras de Paris</i>. A la fin, Vincent roulait carrosse.
+C’était quelquefois celui de la duchesse
+d’Aiguillon, plus souvent une voiture assez boiteuse,
+qui, un jour, se cassa en deux. « Je vous
+écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de
+la chute d’un carrosse, la tête la première, de
+laquelle, par la grâce de Dieu, je me porte
+mieux ». C’était au commencement de 1658. Il
+dut garder la chambre quinze jours.</p>
+
+<p>Les deux années qui suivirent, les dernières de
+sa vie, furent peut-être les plus fécondes de sa
+carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis bien
+des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de
+se prêter aux génuflexions de la messe. On dut le
+contraindre à la fin à demeurer assis pour lire son
+bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait.
+Sa lucidité, son activité restaient entières ; et ses
+plus belles conférences, ses plus éloquents entretiens,
+sont de 1659. Lors d’une première alerte,
+le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au
+père de Gondi, l’ancien général des galères, lui
+faisant ses adieux et lui demandant pardon. Il
+faisait le même jour, ce qui étonne davantage,
+une démarche semblable auprès du peu intéressant
+cardinal de Retz. Toute l’année 1660, il est
+accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre,
+perdant M. Portail, puis Louise de Marillac.</p>
+
+<p>« Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres,
+M. Vincent s’étant fait lever et habiller, quoique
+déjà un peu assoupi, se fit porter à la messe, où
+son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le
+rapportant, le médecin le jugea en danger. On
+lui donna quelque purgation douce, et l’après-midi
+le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures
+et demie M. Dehorgny lui administra l’extrême-onction,
+présents MM. de Beaumont, Bajoue,
+Maillard, Gicquel et autres. »</p>
+
+<p>Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil,
+entouré de beaucoup de monde. Ces prêtres,
+ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un
+peu. L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel,
+a noté tous les mots, tous les gestes, de ces heures
+douloureuses.</p>
+
+<p>Comme ses missionnaires lui demandaient sa
+bénédiction, il répondit : « Ce n’est pas moi »…
+Et, nous explique le narrateur, « voulant parler
+et dire qu’il était indigne, l’assoupissement le
+reprend, et il demeure en cet état, assis, la tête
+appuyée sur une serviette, soutenue par un de
+nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute
+la nuit, parce que la tête lui tombait sur le devant
+pendant l’assoupissement…</p>
+
+<p>« De quart en quart d’heure, et quelquefois de
+<i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> en <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>, M. Gicquel ou M. Berthe
+lui disent : <i lang="la" xml:lang="la">Mater gratiæ, mater misericordiæ.</i> Il le
+répète…</p>
+
+<p>« Vers les onze heures, une sueur le met tout
+en eau ; et incontinent après son pouls se retire ;
+et cette sueur change et devient froide. L’on fait
+les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie :
+« Jésus » ; et il répète : « Jésus ». <i lang="la" xml:lang="la">Deus in adjutorium</i>,
+etc., et il répète tout bas : <i lang="la" xml:lang="la">Deus in adjutorium</i>.</p>
+
+<p>« On lui présente quelque jus d’orange, et il
+serre les dents.</p>
+
+<p>« Monsieur Dehorgny lui dit : <i lang="la" xml:lang="la">Propitius esto</i> ;
+et il répète : <i lang="la" xml:lang="la">Propitius esto</i>.</p>
+
+<p>« A une heure et demie, une seconde fois on lui
+demande la bénédiction pour sa famille, et il
+répond : « Dieu la bénisse »…</p>
+
+<p>« Monsieur Dehorgny lui demande pour les
+conférences et messieurs les ecclésiastiques qui
+y assistent ; et il répond : « Oui ».</p>
+
+<p>— Pour les dames de la charité.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Pour les enfants trouvés.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Pour les pauvres du nom de Jésus.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— Pour tous les bienfaiteurs et amis.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>« A deux heures, une deuxième sueur ; il paraît
+vermeil et tout lumineux, et puis devient blanc
+comme la neige.</p>
+
+<p>« Monsieur Gicquel lui dit trop souvent : <i lang="la" xml:lang="la">Deus in
+adjutorium</i> ; et se réveillant, il dit : « C’est assez ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont
+pas su vous laisser mourir en paix. Il a fallu que,
+même à cette minute sacrée, vous fissiez acte
+d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi,
+qui vous étiez. Vous les avez rappelés d’un mot à
+la sagesse, et vous avez pu vous reposer doucement
+en Dieu, tandis que, penauds et attendris,
+ils priaient et pleuraient tout bas.</p>
+
+<p>Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes
+sur la terre à demander pardon à Dieu pour
+cette impatience. Elle était dans votre caractère,
+et c’est pour cela que nous vous aimons tant.
+Vous avez été un grand saint, mais aussi un
+homme gonflé de passions comme nous.</p>
+
+<p>Nous vous prions de tout notre cœur au ciel,
+où vous jouissez de la paix des élus, mais il faut
+nous permettre de vous regarder aussi avec une
+grande piété humaine dans cette petite chambre
+de Saint-Lazare, où vous avez souffert votre nuit
+d’agonie et où l’on nous dit que vous avez rendu
+l’âme un peu avant cinq heures, « dans votre
+chaise, tout habillé, proche le feu ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— Débuts incertains</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— La charnière</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— La fortune complice</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— De l’utilité d’être éloquent</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— Les barbichets</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">123</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">— Les servantes des pauvres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">225</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">— Un grand ministre des régions libérées</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">290</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">— C’est assez…</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">332</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER LE</span><br>
+4 <span class="xsmall">NOVEMBRE</span> 1927 <span class="xsmall">PAR<br>
+L’IMPRIMERIE FLOCH</span>,<br>
+<span class="xsmall">A MAYENNE</span> (<span class="xsmall">FRANCE</span>).</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***</div>
+</body>
+</html>
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