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DE TOCQUEVILLE, 1925. + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER MONTVAL DES +PAPETERIES CANSON ET MONTGOLFIER, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 5 ET I à III; +DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15 +ET I à IV; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS +ARCHES 1 A 40 ET I à VI; ET QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER +VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 75 ET I à XV. + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Bernard Grasset, 1927. + + + + +[Illustration: Portrait authentique de SAINT VINCENT DE PAUL appartenant +à la maison-mère des Prêtres de la Mission.] + + + + +LA VRAIE VIE DE SAINT VINCENT DE PAUL + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DÉBUTS INCERTAINS + + +Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans plus tard que n’ont dit +la plupart de ses biographes. L’erreur est assez grave et c’est en tout +cas se tromper un peu vite que de le faire au premier mot qu’on écrit +sur un homme. Comment croire tout le reste, qui fut extraordinaire, +quand, sur un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est +étourdiment égaré pendant deux siècles et demi? Tous n’ont pas été des +étourdis. Avant ceux qui ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une +application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur, celui qui a +sciemment inscrit une date fausse à la première ligne de la première +relation de la vie du saint homme qui venait de mourir. C’est que +Vincent de Paul, contrairement aux prescriptions, alors toutes récentes, +du concile de Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop tôt, à +l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute qu’il importait de ne pas +laisser paraître. La date de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été +enregistrée dans des pièces d’une indiscutable authenticité, on n’y +pouvait toucher. On changea tranquillement celle de la naissance. Pour +que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis, 24 ans, on calcula qu’il +fallait placer en 1576 sa venue sur la terre. On grava cette date sur le +cercueil. On la coucha ensuite dans un livre. Et voilà comment on écrit +l’histoire. + +On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles édifiantes: «La vérité +étant comme l’âme de l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom +d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait à plaisir, vous pouvez +vous assurer qu’elle a été très fidèlement et très exactement observée +en celle-ci.» Il se peut que Louis Abelly, évêque de Rodez, qui a signé +l’ouvrage, ait dit sincèrement qu’il couvrait de son nom une œuvre +véridique, son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux des documents +préparés et fournis par un autre. Cet autre était le frère Ducournau, +secrétaire de M. Vincent, son plus notable confident, l’homme du monde +le mieux placé pour connaître la vérité, par conséquent pour la publier +ou la cacher, en tout cas l’accommoder selon les ordres de son +supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras, promu le jour même de +la mort du saint, qui porte la responsabilité du mensonge, hâtive et +pieuse tricherie, mais tricherie quand même. + +Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé Abelly. Nous n’avons que +lui, et c’est de lui que je vais être obligé de me servir, moi comme les +autres. Mais il y a la manière. On peut encore renchérir sur ce pieux +ouvrage et c’est ce qu’ont fait la plupart des hagiographes dans les +deux derniers siècles, même ceux qui ont borné leur tâche à le rééditer: +ils en ont embelli les beaux passages et, tantôt coupant, tantôt +ajoutant, ils ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que sans aucun +doute Abelly n’eût pas signés. D’autres ont donné leurs soins à suivre +la version première du livre, faisant état en outre des pièces +nombreuses produites au procès de canonisation: ceux-là furent honnêtes, +mais il n’est plus possible aujourd’hui de leur faire entièrement +crédit. Car nous avons depuis peu, pour contrôler Abelly et vérifier la +sincérité des témoignages apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors +nous manquaient: ce sont celles que M. Coste, prêtre de la Mission, +vient de publier, entre 1921 et 1925, en quatorze forts volumes, +contenant la correspondance de M. Vincent, ses entretiens et divers +autres documents authentiques touchant la vie du saint personnage: œuvre +remarquable, où apparaissaient à chaque page, à chaque ligne, à chaque +mot, un implacable souci de la vérité et le sens critique le plus +ombrageux, le plus sincère, vraiment le plus sagace[1]. Travaillant l’un +des premiers sur ces riches documents, disposant aussi de ceux que M. +Coste continue de découvrir à travers le monde et de classer aux +archives des prêtres de la Mission, et qu’avec une bonne grâce dont je +veux ici le remercier publiquement, il a bien voulu mettre sous mes +yeux, j’ai conscience de la responsabilité que j’assume en tentant +d’écrire une histoire vraie du bon M. Vincent. + + [1] _Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents_, + Édition publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission. + Paris, Gabalda. Quatorze volumes in-4º. 1921-1925. Tous les textes + qu’on trouvera dans les pages qui vont suivre ont été tirés de cet + ouvrage. C’est de lui et de divers articles et opuscules publiés sur + la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste que je me suis + surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources qui + sont suspectes. + + * * * * * + +Pas si bon que cela, disons-le tout de suite. Car dès les premières +lignes d’un livre comme celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à +la fois avec les légendes et avec les formules, les premières parce +qu’elles ont toujours été des menteuses, les secondes parce qu’elles le +sont devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux qui ont connu +Vincent de Paul donnaient à ce mot un certain sens, déterminé par sa +place et son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces. On tendrait +aujourd’hui, sur la foi d’une molle épithète, à se représenter un +bonhomme prompt à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait +pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par inclination. Il professait +que c’était là s’aimer à la façon des bêtes. «C’est, disait-il, un amour +de cheval et d’âne.» Ce prêtre charitable fut l’un des hommes les plus +rudes, les plus puissants qui soient jamais sortis des mains du +Créateur: sensibilité bouillonnante, c’est entendu; mais intelligence +ordonnatrice et volonté de fer; au total, merveilleuse machine à juger, +prévoir et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après jour, avec +une fécondité stupéfiante, des commandements précis, sages et sans +réplique. Il est d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un saint, +de trouver un homme. Nous honorerions davantage ceux que l’Église a +placés sur les autels, si nous savions mieux que pour cultiver certaines +vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à l’héroïsme et demeurer +fidèle à la grâce de Dieu sans défaillir, il est assez important de +disposer d’abord d’un lot puissant de facultés humaines. + +Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule vérité et de choisir pour +l’exprimer des mots que l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent +entendre exactement. + +Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance de Vincent de Paul tient +en très peu de lignes. + +Il naquit à Pouy--les Gascons prononcent Pouille--près de Dax, au mois +d’avril, aucun document religieux ni civil ne nous a jamais dit en +quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de son intelligence précise et +de sa belle mémoire commande de croire le saint sur parole quand +lui-même nous invite à calculer que ce fut en 1581. Il a écrit son âge à +douze reprises dans des lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois +il n’a donné une indication qui contredît les autres. Il savait compter. +A supposer qu’il eût oublié la date vraie de sa naissance, il n’ignorait +pas celle, si importante et qui se trouvait la plus facile du monde à +retenir, de son ordination: l’an 1600. Quand il se disait, en 1660, +vieux de 79 ans, il ajoutait certainement _in petto_, car cela, il le +savait et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses oraisons: «Et +j’ai soixante ans de sacerdoce.» Il était capable de faire une +soustraction. En ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés à +Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le grand jour où on l’avait +fait prêtre. Or il est une autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce +grand jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été scandalisé, en +se donnant 79 ans en 1660, de découvrir, car il est impossible qu’il ne +l’ait pas aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût été +scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né, cela résulte de ses +écrits, entre le 17 et le 27 avril. Abelly, qui connaissait le quantième +exact, nous dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576, tombait le +24. Il est probable qu’il naquit le 24 avril, et certain que ce fut en +1581. + +Ses parents étaient de très petits paysans gascons, ayant quelque bien, +mais misérables quand même. Les villageois de l’ancienne France, que La +Bruyère nous a montrés dans leurs tanières, vivant de racines et +d’herbes, étaient souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient. +Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons bien qu’ils ne sont pas plus +propres, ni mieux logés. «Au pays dont je suis, disait Vincent de Paul, +on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire +dans un pot; à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et +ceux de la maison viennent autour, prendre leur réfection, et après ils +vont à l’ouvrage.» Le père de Vincent de Paul, boiteux--c’est tout ce +qu’on sait de lui--n’était pas d’origine noble, quoique son nom donne à +penser. Les autres paysans de son village portaient tous, comme lui, la +particule, parce que l’usage était à l’origine de les désigner par le +lieu de leur naissance ou de leur habitation. On trouve encore +aujourd’hui à Pouy une maison et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une +famille qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette maison devint la +famille de Paul. Vincent a toujours signé Depaul en un seul mot. Nous +écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi qu’est universellement +connu le saint et qu’il serait téméraire et vain de revenir là-dessus. +Sa mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus noble que son mari, +«elle n’a, nous dit son fils, jamais eu de servante, ayant été servante +elle-même.» Ces bonnes gens eurent six enfants, quatre garçons, Jean, +Bernard, Gayon et Vincent, et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une +et l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères et sœurs vinrent +au monde. Abelly assure que Vincent arriva le troisième. + +Le village de Pouy, où vivait cette famille, on ne trouve plus son nom +sur la carte de France ni dans l’annuaire des communes. Il y figure +depuis 1828 sous celui de _Saint-Vincent-de-Paul_, et la petite station +de chemin de fer qui la dessert et qui est la dernière avant Dax quand +on vient de Bordeaux s’appelle _Berceau-de-Saint-Vincent de Paul_. + +C’est là que l’enfant garda les brebis, les vaches et les pourceaux de +son père. Tout ce qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde et +misérable est joli, mais incertain. Ce sont des anecdotes, pour +témoigner de la charité et de la piété précoces du petit porcher. On +sait par lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa vie et +jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien «un pauvre porcher de +naissance». Tout le reste est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on, +de prier sous un chêne auprès de la maison de ses parents. Il est +touchant que le chêne, trapu, rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui +des pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui un jour s’amusa et +peut-être pria sous ses branches. Mais rien ne nous permet de dire que +la piété du petit fût si remarquable: nous ne savons pas. On assure +qu’il donna un jour tout son avoir, trente sous, à un pauvre homme: +c’est possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent de Paul sur ce +qu’il a fait, non sur les propos édifiants de ses dévots. Les petites +broderies qu’on y met font pis que de défigurer un peu l’histoire; il +arrive qu’elles la faussent. + +Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que nous savons, c’est qu’un +bâton dans la main, il errait à travers de pauvres herbages, les plus +pauvres à peu près du pays de France. Cette région au nord d’Acqs, comme +on disait autrefois, de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors très +misérable. Il fallait que les brebis fissent beaucoup de chemin pour +arracher du sol ingrat leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans +l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier pour deux sortes +d’âmes, les très faibles et les puissantes. On nous raconte sans preuves +que le jeune Vincent était un petit innocent. Je pense que c’était +plutôt un petit prodige, et que, dans la solitude propice, son cerveau +travaillait. Celui qui devait être un incomparable homme d’action, eut, +à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il ne devait plus retrouver. +Il n’en usa point, si petit, pour faire oraison, mais sans doute pour +exercer par la méditation son intelligence et nourrir de projets son +estomac d’ambitieux. Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut +faire quand, ayant assez erré dans les champs et les pistes boueuses, il +aperçut un chemin pour passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le +vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille et nous embrouille à +plaisir dans l’emploi des années de jeunesse de son héros, et l’on ne +peut, derrière un tel guide, que marcher un peu à l’aventure. Mais il +paraît certain qu’à quinze ans Vincent avait passé au moins quatre +années à Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la maison de M. de +Comet, avocat en cette ville et juge du village de Pouy. Sans doute ce +Comet avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le lui confier. Si +le petit fut un temps pensionnaire au collège et précepteur ensuite, +comme le veut Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait deux fils, +ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur et suivait les cours aux +Cordeliers, on n’en saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un +gaillard déjà fort éloigné de son premier état de porcher. «Étant petit +garçon, a-t-il dit un jour, comme mon père me menait avec lui dans la +ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître pour mon +père, parce qu’il était mal habillé et un peu boiteux.» Et l’un de ses +historiens, renchérissant, assure qu’il tint un jour à Mme de Lamoignon +ce propos: «Je me souviens qu’au collège où j’étudiais, on vint me dire +que mon père, qui était un pauvre paysan, me demandait. Je refusai de +lui aller parler, en quoi je fis un grand péché.» Il devait, avant +d’accéder à la sainteté, en commettre plusieurs autres, encore plus +grands. En 1596, à quinze ans, il vient de recevoir dans des conditions, +circonstances et dispositions sans doute édifiantes, mais nous n’en +savons rien, la tonsure et les quatre ordres mineurs. On connaît le fait +matériel seulement. Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à +l’Université ses études théologiques. Comment subvient-il à ses besoins +dans cette ville? On n’a pas de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de +cette année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui les petits +abbés en vacances, d’un préceptorat dans une famille. Il le trouve au +château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues de Toulouse. Le seigneur du +lieu fut sans doute satisfait des services du jeune clerc, car il +décida, à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse, où M. Depaul +vivrait avec eux et veillerait, dans ses heures de loisir, sur leur +travail. Au cours de ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre, +Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour recevoir le sous-diaconat. +Il avait 17 ans. Trois mois après, le 19 décembre, il se rendait, +toujours courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque, Mgr +Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites, d’autres enfants +s’étant joints à ceux du châtelain de Buzet pour travailler sous la +surveillance du trépidant précepteur, celui-ci monta une sorte +d’institution ou pension de famille, dont nous dirions qu’elle fut +prospère si nous ne tenions de la plume du saint lui-même, que, du temps +qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté. Mais il continue de se +hâter. Quoiqu’il y ait un archevêque à Toulouse, où il habite, et un +évêque à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre 1600, +profitant une fois de plus des vacances, recevoir la prêtrise à 19 ans, +des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle, évêque +de Périgueux, qui l’ordonne dans la chapelle privée de son château de +Saint-julien. + +En 1658, deux ans avant la mort de saint Vincent, ses familiers +ignoraient encore qu’il fût entré de cette façon un peu expéditive au +service de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois d’août de +cette année-là, une longue lettre à Jean de Saint-Martin, chanoine de +Dax, lui demandant expressément en quel temps cet homme de Dieu «vint à +Paris, pourquoi, en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre». +Le bon frère ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où son +supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660, il trouvait dans le +bureau du mort, parmi ses papiers secrets, toutes les pièces établissant +la date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il, cet humble +frère, savaient-ils, tous les autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient? +Il n’est pas possible d’en douter. Ils découvraient alors une faute dans +la vie de leur père. Sans doute pensèrent-ils un moment que le saint +homme avait pu se tromper sur la date de sa naissance. Il restait alors +qu’on l’avait fait sous-diacre, puis diacre, à trois mois de distance, +autre faute certaine, et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord +était difficile à concilier avec ce qu’on savait par ailleurs de la vie +d’un tel homme. On décida que, du moins, on éviterait le plus gros +scandale; et, en l’absence de toute pièce officielle sur la naissance, +on fixa celle-ci, comme nous avons vu, au mardi de Pâques 1576. + +J’écris ce livre avec piété; je voudrais qu’il fût plus fervent qu’aucun +autre, et que par lui grandît encore la dévotion de ses fidèles envers +le saint. + +Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant sur la hardiesse de ses +premiers pas dans la vie. Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser, +n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes. Sans doute ne voulait-il +point manquer à la mémoire des prélats complices, dont la signature +couvrit par trois fois une déclaration, au moins téméraire, d’âge +légitime. Nous n’avons pas les mêmes raisons charitables de nous taire. +Et ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de faire de lui, à +vingt ans, le saint qu’il n’était pas; c’est le grandir encore, je +crois, que de le montrer tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme +nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser. + +Alors, soyons exact jusqu’au bout. + +Tous ses biographes ont rapporté, se copiant les uns les autres, la même +anecdote édifiante sur sa première messe. «On lui a ouï dire, écrit +Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la majesté de cette action +toute divine, qu’il en tremblait; et que, n’ayant pas le courage de la +célébrer publiquement, il choisit plutôt de la dire dans une chapelle +retirée à l’écart, assisté seulement d’un prêtre et d’un servant.» Et +cette scène, rendue populaire par l’image, est encore aujourd’hui l’une +de celles qu’on propose le plus volontiers à l’admiration des fidèles et +à leur méditation. Malheureusement, hors la parole du pieux Abelly, rien +ne nous permet de tenir pour vraie une aussi touchante histoire; il y a +même des raisons matérielles de n’y ajouter aucune foi; et par surcroît +une raison morale. Vincent s’occupait alors, nous l’allons voir, de +faire son chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer en Dieu. + +Dans une lettre fameuse, dont on trouvera plus loin le texte entier, il +parlait, à la date du 24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de +Rome et mandait à son correspondant, M. de Comet: «Mon dit seigneur m’a +commandé d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me +faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice.» Un peu plus tard, +ayant insisté sur l’attachement que lui porte le même prélat, il ajoute: +«Cette sienne affection et bienveillance donc me fait promettre, comme +il me l’a promis aussi, le moyen de faire une retirade honorable, me +faisant avoir à ces fins quelque honnête bénéfice en France.» Une +retraite honorable à 27 ans: il allait vite. Plus tard encore, en 1610, +la même préoccupation le possède. «J’espère tant en la grâce de Dieu, +écrit-il à sa mère, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt +le moyen de faire une honnête retraite pour employer le reste de mes +forces auprès de vous.» Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces +derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la bouche de saint Vincent +lui-même, «que les parents sont des empêchements à notre perfection». +Ceux qui se font d’Église pour sortir leur père et leur mère de la +misère ont trouvé en Vincent, tout au long de sa carrière, un juge +implacable, et dont il faut bien dire que parfois la dureté scandalise. +Dans une conférence du 2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces +mots terribles: «La règle dit encore une chose qui semble rude; +néanmoins il faut baisser la tête: le Fils de Dieu l’a dit tout net, +que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents.» Un jour, parlant +devant toute la compagnie des prêtres de la Mission, il leur dit ceci: +«M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents, +m’écrivait, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône; le +seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Monseigneur +l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore: +Monsieur Vincent, vos pauvres parents sont bien mal; si vous n’avez +pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie +qui sont morts pendant la guerre; il en reste encore, qui sont à +l’aumône.--Cependant que faire à cela? Je ne puis leur donner le bien de +la maison, car il ne m’appartient pas... Joint à cela que la plupart de +la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de +demander aussi qu’on les assistât. Voilà, messieurs, voilà, mes frères, +l’état où sont mes pauvres parents: à l’aumône, à l’aumône! Et moi-même, +si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y +serais aussi.» Et ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison par +ces mots: «Et pour ce que, au sujet des parents dont je viens ci-devant +de parler, j’ai donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie en +souffrant qu’un mien pauvre parent soit venu céans prendre son repas +pendant un espace de temps, j’ai pensé que j’en devais demander pardon à +la Compagnie.» Le narrateur ajoute: «Et en disant cela, M. Vincent s’est +mis à genoux aux pieds de la même Compagnie pour cet effet et lui a +demandé pardon.» + +Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait donc qu’on s’affranchît +de la servitude familiale. Il le voudrait encore aujourd’hui, car il +faut bien choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui arriverait-il +aussi de rappeler quelquefois le respect qu’on doit aux pères et aux +mères et l’amour dont il faut entourer les foyers dont est faite la +cité. Il n’y a rien sur la famille dans son enseignement, que des +imprécations. Cela étonne et gêne un peu. Cette erreur du grand saint, +la seule peut-être de tout son prodigieux apostolat, il est probable +qu’elle eut sa source dans le déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans +sa mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre; comme son ardeur à +réformer le clergé eut certainement pour origine le scandale dont +lui-même et les prélats complices de son ordination prématurée lui +laissèrent toute sa vie le mauvais souvenir. Quand il parlait, comme +dans certaine lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing, à Annecy, +«des abominations de sa vie passée», il s’entraînait sans doute, par des +propos volontairement excessifs, à l’humilité, mais il se mettait aussi, +en toute sincérité, au dernier rang des pécheurs, se souvenant fort bien +qu’à vingt ans, à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son +premier souci. + + * * * * * + +Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont je ne parlerai qu’avec +prudence. Vincent, fait prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à +Toulouse et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs fois répété au +cours de sa vie qu’il était un pauvre ignorant, un élève de quatrième, +il est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville ses lettres de +bachelier en théologie. Il vivait du produit de la petite pension qu’il +dirigeait. Parmi ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes parents +du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant conçu de l’estime pour le jeune +prêtre, se serait entremis pour lui faire obtenir quelque avantage +important, peut-être un siège épiscopal. Vincent se serait rendu à cet +effet à Bordeaux et il avoue dans une lettre qu’on lira un peu plus loin +qu’il avait alors grand besoin d’argent, étant à la poursuite d’une +affaire que sa témérité, dit-il, ne lui permet pas de nommer. + +Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces tentatives d’avancement un +peu rapide, mais du vivant du pape Clément VIII qui mourut en 1605, il +trouva sur ses économies le moyen d’aller à Rome; lui-même, à cinq ou +six reprises, affirme, en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a +vu de ses yeux ce pontife. + +Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en 1607, où nous le +retrouverons à Rome, si les pieux personnages qui entouraient le saint +dans ses dernières années n’avaient, en conservant pour nous une lettre +singulière, qu’il les avait suppliés de détruire, commis une petite +trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner. + +Entendez la voix de ce vieillard de près de 80 ans, qui va mourir dans +six mois. Il écrit au chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax: «Monsieur, +je vous conjure, par toutes les grâces qu’il a plu à Dieu de vous faire, +de me faire celle de m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention +de la Turquie; je parle de celle que M. d’Agès a trouvée parmi les +papiers de M. son père. Je vous prie derechef, par les entrailles de +Jésus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt la grâce que je +vous demande.» Le chanoine ne répondit pas, et pour cause. La lettre +était depuis deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare. + +Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint et cacher cette lettre +qu’il ne désirait pas qu’on connût. On l’a publiée partout, les uns, +comme Abelly, en biffant les passages trop difficiles à commenter, les +autres dans son entier, tous avec la même inconscience et prenant pour +de l’humilité la crainte que le grand homme avait de scandaliser. + +Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait rien à gagner à la +révélation d’un tel document; que son souci de s’abaisser à nos yeux et +aux siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le laisser connaître; +et que, s’il a voulu le cacher, c’est certainement pour des raisons +graves, qui ne regardaient que lui. + +Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies de détails pittoresques, +dont on a fait grand état dans les recueils édifiants et qui sont +devenus fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse, qui aurait +occupé deux ans de sa vie, mais sur laquelle nous n’avons aucun autre +témoignage de quelque nature que ce soit. Sans ce document que lui-même +qualifie de _misérable_, nous ne saurions rien, ni par lui, ni par +d’autres, de France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon, qui apportât +l’ombre d’une confirmation à ce qu’il raconte à M. de Comet en des +termes dont le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y mêle +évidemment au vrai. La seule ressource de l’historien, s’il ne veut pas +ajouter une trahison à celle des familiers du saint, c’est de publier la +lettre sans un mot de commentaire. Un seul commentateur était digne de +foi. Il est mort sans avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire +mieux gardé. + +Voici la lettre entière, dans son texte authentique. + + A MONSIEUR DE COMET + + Monsieur, + + L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence des favorables + progrès de mes affaires, que la fortune ne s’étudiait, contre mon + mérite, qu’à me rendre plus envié qu’imité; mais, hélas! ce n’était + que pour représenter en moi sa vicissitude et inconstance, + convertissant sa grâce en disgrâce et son heur en malheur. + + Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop averti de mes affaires, + comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma + faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le bien de laquelle + consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre + mi-partie de Castres lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus + qu’un méchant mauvais garnement lui devait; pour retirer partie duquel + je m’acheminai sur le lieu pour vendre le bien, comme conseillé de mes + meilleurs amis et de la nécessité que j’avais d’argent pour satisfaire + aux dettes que j’avais faites, et grande dépense que j’apercevais + qu’il me convenait faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité + ne me permet de nommer. + + Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, + pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour la + même dette, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à + Marseille et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur + conclut (comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le + requérait) qu’il me fallait acheminer à Marseille, estimant que + l’ayant prisonnier, j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus. + N’ayant point d’argent pour expédier cela, je vendis le cheval que + j’avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que + l’infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour + avoir laissé mes affaires si embrouillées; ce que je n’aurais fait si + Dieu m’eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que + l’apparence me le promettait. + + Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis + emprisonner et m’accordai à trois cents écus, qu’il me bailla + comptant. Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par + un gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer avec lui jusques + à Narbonne, vu la faveur du temps qui était; ce que je fis pour plus + tôt y être et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais être + et tout perdre. + + Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait pour nous rendre, ce + jour, à Narbonne, qu’était faire cinquante lieues, si Dieu n’eût + permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion + pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait + foire que l’on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous + eussent donné la charge et attaqués si vivement que, deux ou trois des + nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi, qui eus un + coup de flèche, qui me servira d’horloge tout le reste de ma vie, + n’eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que + tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre + pilote en cent mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des + leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce + fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, + poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins + liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés. + Et enfin, chargés de marchandise, au bout de sept ou huit jours, + prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs, sans + aveu du Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, + avec procès-verbal de notre capture, qu’ils disaient avoir été faite + dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été + délivrés par le consul que le roi tient de delà pour rendre libre le + commerce aux Français. + + Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils nous eurent + dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de braies, + un hoqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville + de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous + ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils + nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui + pouvait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies + n’étaient point mortelles; ce fait, nous ramenèrent à la place, où les + marchands nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait l’achat + d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter + nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant + cheminer le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et puis + lutter pour voir la force d’un chacun, et mille autres sortes de + brutalités. + + Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de + moi, pour n’avoir rien de si contraire que la mer, et depuis par le + pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de + quintessences, homme fort humain et traitable, lequel, ce qu’il me + disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre + philosophale, et en vain quant à la pierre, mais fort heureusement à + autre sorte de transmutation des métaux. En foi de quoi, je lui ai vu + souvent fondre autant d’or que d’argent ensemble, les mettre en petite + lamines, et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un autre de + lamines, et puis un autre de poudres dans un creuset ou vase à fondre + des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et + trouver l’argent être devenu or; et plus souvent encore congeler ou + fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il vendait pour donner aux + pauvres. Mon occupation était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux; + en quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de plaisir. Il + m’aimait fort et se plaisait fort de me discourir de l’alchimie et + plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m’attirer, + me promettant force richesses et tout son avoir. + + Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues + prières que je lui faisais et à la sainte Vierge Marie, par la seule + intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. + L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous revoir, monsieur, me + fit être assidu à le prier de m’enseigner le moyen de guérir de la + gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle; ce qu’il + fit; voire me fit préparer et administrer les ingrédients. Oh! combien + de fois ai-je désiré depuis d’avoir été esclave auparavant la mort de + feu Monsieur votre frère et _commaecenas_ à me bien faire, et avoir eu + le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d’aussi bon cœur + que ma croyance est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, + que la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par ce moyen), ores + que l’on die que les jours de l’homme sont comptés devant Dieu. Il est + vrai; mais ce n’est point parce que Dieu avait compté ses jours être + en tel nombre, mais le nombre a été compté devant Dieu, parce qu’il + est advenu ainsi; ou, pour plus clairement dire, il n’est point mort + pource que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours + être tel, mais il l’avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été + connu être tel qu’il a été, parce qu’il est mort lorsqu’il est mort. + + Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques + au mois d’août prochain qu’il fut pris et mené au grand sultan pour + travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les + chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me + revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme + M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes + et expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves + chrétiens. + + Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, m’acheta et m’en + emmena en son temat; ainsi s’appelle le bien que l’on tient comme + métayer du Grand Seigneur, car le peuple n’a rien; tout est au sultan. + Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est + extrêmement chaud et désert. L’une des trois femmes qu’il avait (comme + grecque-chrétienne, mais schismatique) avait un bel esprit et + m’affectionnait fort; et plus à la fin, une naturellement turque, qui + servit d’instrument à l’immense miséricorde de Dieu pour retirer son + mari de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, me fit + délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle était de savoir notre + façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je + fossoyais et après tout me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le + ressouvenir du _Quomodo cantabimus in terra aliena_ des enfants + d’Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à + l’œil, le psaume _Super flumina Babylonis_ et puis le _Salve, Regina_, + et plusieurs autres choses; en quoi elle prit autant de plaisir que la + merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le + soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait + extrêmement bonne, pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu + et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence; en + quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir qu’elle ne croyait + point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si + glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu’elle avait + pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il y avait quelque + merveille. + + Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par ses discours, que son + mari me dit dès le lendemain qu’il ne tenait qu’à commodité que nous + ne nous sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel remède, dans + peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois + qu’il m’entretint en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, + au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous + rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Aigues-Mortes et tôt après en + Avignon, où Monseigneur le vice-légat reçut publiquement le renégat, + avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans l’église de + Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et édification des spectateurs. + Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il + s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne, qu’il acheva le + jour de la saint Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire + entrer à l’austère couvent des _Fatebenefratelli_, où il s’est voué, + et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet + honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d’alchimie + que je lui ai appris, desquels il fait plus d’état, dit-il, que si _io + li avesse datto un monte di oro_, parce qu’il y a travaillé tout le + temps de sa vie et qu’il ne respire autre contentement. Mondit + seigneur, sachant comme je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer + quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me faire du bien et + très bien pourvoir de bénéfice. J’étais en peine pour trouver homme + affidé pour ce faire, quand un mien ami, de la maison de mondit + seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent porteur, qui s’en + allait à Toulouse, lequel j’ai prié de prendre la peine de donner un + coup d’éperon jusques à Dax pour vous aller rendre la présente et + recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins à Toulouse de + bachelier en théologie, que je vous supplie lui délivrer. Je vous + envoie, à ces fins, un reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison + et a exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter fidèlement de + sa charge et de m’envoyer les papiers à Rome, si tant est que nous + soyons partis. + + J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a taillées en pointe de + diamant, l’une desquelles je vous envoie, vous suppliant la recevoir + d’aussi bon cœur que humblement je la vous présente. + + Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes parents n’ayez été + scandalisés en moi par mes créanciers, que j’aurais déjà en partie + satisfaits de cent ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés, + si je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder + jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu’à faute + d’argent me pourraient advenir (ores que j’aie la table et le bon œil + de Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale se tournera en + bien. + + J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je vous supplie leur faire + tenir mes lettres par homme que Monsieur Canterelle paiera. Si, par + cas fortuit, ma mère avait retiré les lettres, à tout événement, elles + sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre chose sinon que, vous priant + de me continuer votre sainte affection, je demeure, monsieur, votre + très humble et obéissant serviteur. + + DEPAUL. + + En Avignon, ce 24 juillet 1607.» + +Suscription: A Monsieur de Cornet, avocat à la Cour présidiale de Dax, à +DAX. + + * * * * * + +Six mois plus tard, de Rome, il adressait une autre lettre au même M. de +Cornet, lettre qu’il eût essayé de détruire comme la première, si on ne +la lui avait cachée. En voici le passage essentiel: + + Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en cette ville de Rome, + où je continue mes études, entretenu par Monseigneur le vice-légat qui + était d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de désirer mon + avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que + j’appris pendant mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai + écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le + commencement, non la totale perfection, du miroir d’Archimède; un + ressort artificiel pour faire parler une tête de mort, de laquelle ce + misérable se servait pour séduire le peuple, lui disant que son dieu + Mahomet lui faisait entendre sa volonté par cette tête, et mille + autres belles choses géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles + mondit seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que j’accoste + personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, désirant avoir lui seul + la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire + voir quelques fois à Sa Sainteté et aux cardinaux. + +Et il explique que l’affection dudit légat lui vaudra des avantages _à +quoi est nécessaire_, ajoute-t-il, _une copie de mes lettres d’ordres, +signée et scellée de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de mondit +seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête sommaire de +quelques-uns de nos amis, comme l’on m’a toujours reconnu vivant en +homme de bien, avec toutes les autres petites solennités à ce requises._ + + * * * * * + +Il est impossible d’émettre un avis ferme sur la réalité des événements +consignés dans ces deux lettres et nous ferons comme saint Vincent, qui +les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les faits rapportés +demeurent mystérieux, le récit lui-même jette sur son auteur une lumière +crue. C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules excessifs en +matière d’argent, point trop marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait +pris à louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale de ses dettes, +de bons amis lui ayant suggéré de ne se point démunir, pour les +accidents qui faute d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela +tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un profit humain de son +état, ni sa joie d’être entretenu à Rome par un précieux légat épris +d’alchimie et autres belles choses géométriques. + +Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a coutume de proposer à notre +admiration, et c’est mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est plus +belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux curieuses lettres auront du +moins achevé de briser le vieux cadre où l’on avait enfermé comme un +petit saint l’un des plus rudes et des plus magnifiques personnages de +l’histoire de tous les temps. + +Pour en finir avec les légendes, écartons sans pitié l’une de celles +qu’on aurait le plus de plaisir à colporter après tous les historiens du +grand saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais c’est une +histoire sans preuves. Aucun témoignage, aucun document n’autorise à +tenir pour vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement laissé une +trace dans des archives, éveillé un souvenir, provoqué la confidence de +quelque personnage du temps. On veut qu’aux derniers jours de l’an 1608, +les trois ambassadeurs qu’entretenait alors le roi de France à Rome +aient chargé le jeune Vincent d’une mission verbale fort importante et +confidentielle auprès de leur bon maître Henri IV. Le jeune prêtre +aurait donc, après ses aventures lointaines, fait une assez jolie +rentrée en France, et gravi les marches du Louvre pour un tête-à-tête +avec le roy galant. Ce serait charmant, si c’était vrai. + +En somme on ne sait à peu près rien de Vincent de Paul jusqu’à cette +date de 1609, où il va s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu +de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas sans intérêt pour de +pieux hagiographes. Ils ont alors écrit de jolies choses, plutôt que de +laisser la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une conclusion des +premières démarches de cet extraordinaire garçon? On n’oserait le faire +sur elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie pour nous aider. +Chacun porte en soi, dès l’enfance, certaines marques profondes, que +l’éducation, même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit pas. Les +défauts, on s’en corrige, mais l’effort même pour les vaincre témoigne +qu’ils sont là; et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie; on +développe, avec un héroïsme inégal, celles qu’on portait en soi. + +Il apparaît nettement que Vincent, dans sa jeunesse, était un être +séduisant. Nous sommes fixés sur sa laideur physique. «Quel marouffle!» +s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. A considérer ses +portraits, il est impossible de supposer qu’un tel visage ait jamais +été, même dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais la bouche +était vaste, gourmande et sympathique. Sur un extraordinaire menton, un +menton solide comme une pièce de forge, menton de villageois dur au +travail, menton implacable de dictateur, ses lèvres souriaient avec +humanité. C’est par elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire, +tout petit, les précieuses conquêtes que nous savons. Car il a eu sans +cesse des protecteurs empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à Rome. +C’est une force et une faiblesse que de plaire ainsi. Il devait mettre +plus tard au service de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il +s’en servait alors pour sa propre ascension dans la vie, convenons du +moins qu’il n’a pas indéfiniment abusé du sort qui le gâtait. Son +intelligence, dont nous mesurerons la grandeur au cours de ce livre, +l’avait porté tout de suite fort au-dessus de sa petite condition de +villageois. Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, et de +la sensibilité tumultueuse qui était en lui comme en tous les saints, et +d’un certain esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta jamais +tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, s’il fut un clerc un peu +pressé, son âme portait, dès le début de sa carrière, les germes de +l’immense piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous n’avons là-dessus +qu’un témoignage, mais il n’est point suspect, car il est de lui-même en +un temps où la vérité seule tombait de sa plume. «Vous voilà donc enfin +arrivé à Rome, écrit-il le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la +Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de marcher par-dessus la +terre où ont marché tant de grands et saints personnages! Cette +considération m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a trente ans, +que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de +m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble.» Ses faiblesses +étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de beaucoup de prêtres de +ce siècle turbulent. Les ayant loyalement signalées en lui, qui mérite +d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons point d’avoir été, +pendant un temps, un pauvre homme pareil à d’autres. Nous dirons que, +rapidement porté vers les sommets humains par son génie, il fallait bien +qu’il fût choisi de Dieu pour n’avoir pas cédé au vertige. Et nous +l’aimerons dès maintenant pour le travail secret qui se faisait +certainement en lui, car nous savons bien qu’on n’improvise pas une +grande vie: les convertis, au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans +s’en douter; ce sont déjà des saints qui s’ignorent. + + + + +CHAPITRE II + +LA CHARNIÈRE + + +Voici donc Vincent, non à Paris même, mais aux portes de la ville, à +Saint-Germain des Prés, où il occupe un petit logement, rue de Seine. +Point riche, il y partagea quelque temps sa chambre avec un sieur Dulon, +gascon comme lui et, de son état, juge de paix dans la petite cité de +Sore, proche Mont-de-Marsan. On a démoli la maison, qui était à +l’enseigne de Saint-Nicolas. Elle se trouvait à l’endroit où se +rejoignent la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile gauche des +bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui la vue qu’avaient de là nos +compagnons sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on venait +d’assembler; car de sa maison champêtre des Tuileries, le monarque +pouvait enfin se rendre à couvert, par la grande galerie, encore toute +vibrante de la voix des ouvriers et du chant de leurs outils, à ses +appartements du Louvre; dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs, +Ravaillac commençait à rôder, un couteau dans la main. + +Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient leurs regards vers le +faubourg, Vincent et son ami voyaient, parmi les arbres, de vastes +bâtiments tout neufs élevés presque côte à côte par les deux femmes +vivantes du roy galant. La demeure somptueuse de la reine Margot, épouse +répudiée, se présentait d’abord aux regards, avec de beaux jardins +dévalant jusqu’au fleuve et, en annexe, un couvent pour les +Petits-Augustins. Plus loin vers la gauche, on apercevait l’hôpital de +la Charité, édifié par l’épouse régnante, Marie de Médicis, à l’entour +de la chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit aujourd’hui, des +Saints-Pères. Notons tout de suite, quoique les pieux détails donnés par +Abelly sur ce point soient fantaisistes, que son cœur charitable +conduisit probablement Vincent dans la maison des pauvres. Il alla +d’ailleurs dans le palais de l’aventurière aussi; nous en avons pour +preuve au moins trois documents authentiques, où le jeune prêtre est +qualifié de conseiller et aumônier de la reine Marguerite, duchesse de +Valois. + +Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de détails sur l’usage qu’il +fit de cette curieuse fonction. Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant +pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant, sur les deux ou trois +faits certains de cette époque de sa vie, que nous tâchions de +comprendre comment et pourquoi il se dégagea tout à coup des +incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un bon pas vers la sainteté. + +D’abord nous savons que le 17 février 1610 il était fâché que le souci +de son avancement le retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an, +peut-être deux, une vie probablement médiocre. Il l’a écrit en propres +termes à sa mère, auprès de qui son rêve était alors, nous l’avons vu, +de se retirer au plus tôt. Ses «désastres», écrit-il dans la même +lettre, lui ont ravi l’occasion de se pousser dans la carrière. Quels +désastres? S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires qu’il +aurait eues à Rome ou sur les bords de la Seine? Il ressemblait fort, à +ce moment, à ce que, depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris +pompait déjà, comme au XXe siècle, les jeunes provinciaux sans fortune +et de cœur aventureux; ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs, +comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous les diables de l’enfer. +Ses relations romaines ne l’avaient point servi auprès des gens en +place, car c’est sans doute à une camaraderie de table d’hôte qu’il dût, +peu de semaines après la lettre découragée à sa mère, d’entrer chez la +reine Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un sieur Dufresne, avec +qui nous verrons que, dans la suite de sa vie, Vincent demeurera lié +d’amitié. Dufresne devait prendre ses repas aux abords de cette rue de +Seine, toute grouillante alors de la domesticité de la princesse. Aucun +document ne nous commande de croire que ce fut bien par lui que Vincent +eut cette aubaine, ou fit, comme il disait ingénument, cette retirade. +Mais ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la porte de Marguerite +avant d’en passer le seuil. Il n’a donc point choisi le quartier pour la +commodité de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il se trouvait son +voisin qu’il est devenu son aumônier. + +Un autre fait plus certain, c’est que Vincent fut un jour accusé de vol +par son compagnon de chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a raconté +l’histoire et nous pouvons y ajouter foi, saint Vincent l’ayant +confirmée à la fin de sa vie en un document dont nous ferons état tout à +l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un jour de l’an 1609, le juge +de Sore s’étant «levé de grand matin... s’en alla en ville pour quelques +affaires, et oublia de fermer une armoire où il avait mis son argent. Il +laissa M. Vincent au lit, un peu indisposé, attendant une médecine qu’on +lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, étant venu avec sa +médecine, trouva cet argent, en cherchant un verre dans cette armoire +qu’il vit ouverte; et, sans dire mot, il le mit dans sa poche et +l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit que l’occasion fait le larron. +Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver plus sa bourse. Il +la demanda à M. Vincent, qui ne savait que lui en dire, sinon qu’il ne +l’avait ni prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et veut qu’il lui +réponde de sa perte; il l’oblige de se séparer de sa compagnie, le +diffame partout, comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes à +toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put +découvrir qu’il avait quelques habitudes.» Abelly, à cet endroit de son +récit, s’aventure probablement un peu. Il assure que M. Vincent +connaissait déjà, en cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous +aurons à parler au cours de ce livre, et que le volé s’en alla devant le +saint religieux qui était avec d’autres personnes d’honneur et de piété, +et voulut les prendre à témoin que le pauvre M. Depaul avait commis un +larcin. Celui-ci aurait répondu, avec une grande douceur, que _Dieu +savait la vérité_. Mais voici la version du saint lui-même dans une +conférence qu’il fit le 9 juin 1656: «Il y a une personne dans la +Compagnie, dit-il ce jour-là, qui, étant accusée d’avoir volé son +compagnon et ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la +chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et +pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée: «Te +justifieras-tu? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas +véritable. Oh! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je +souffre cela patiemment.» Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite? +Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui avait volé +étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda +pardon.» + +La date des premiers entretiens de Bérulle avec Vincent a trop +d’importance pour que nous osions la fixer sur le seul témoignage +d’Abelly. Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans en mal +d’avancement, il ait pris un vrai contact avec le futur fondateur de +l’Oratoire et gagné sa confiance, c’est le signe que déjà celui que nous +cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble plus au vagabond +qui courait la chance en Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous +parlerons de M. de Bérulle un peu plus tard, quand nous aurons la preuve +qu’il frayait avec Vincent. Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette +première conclusion, que voilà tout de même une aventure qui ne serait +pas arrivée à notre héros dans une autre partie de sa vie. Il fallait +qu’on le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et qu’il n’eût encore +donné que des gages imparfaits de la haute qualité de son âme, pour +qu’on osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une autre conclusion, +encore plus certaine. Vincent, à près de cinquante ans de distance, ne +se souvenait sans doute pas exactement de ses paroles ni de ses gestes +au moment de la fâcheuse affaire. Mais il n’aurait pas donné en exemple +le mouvement qui, dans cette minute d’émoi, le porta vers Dieu, s’il +avait cru, ce disant, trahir la vérité. Nous pouvons croire que, tout +harcelé qu’il fût à trente ans par des préoccupations matérielles, il y +avait en lui une piété robuste et déjà le goût d’en appeler des hommes à +Dieu, au moins dans les heures de traverse. + +Et le voilà donc chez la reine Marguerite. Tout de suite on le pourvoit +d’un bénéfice. Le lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac, de +l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi, un prêtre jeune, grand, un +peu voûté, avec une soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue du +temps qu’elle descendait au ras de ses talons, se glissait dans la foule +dont était tout noir le Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait +rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric, que nous écrivons +aujourd’hui Saint-Merri. Son chemin passait par le Palais, qu’entourait +une populace hurlante, le président de Harlay ayant entrepris +d’interroger cet après-midi là le meurtrier du roi. M. Depaul arriva +tant bien que mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte de messire +Paul Hurault de l’Hospital, archevêque d’Aix. Dans la maison, un peu +éloignée de son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église, un acte +fut signé par les présents, archevêque, prêtre, notaires et garde-notes +du roi au Châtelet, lequel acte faisait passer aux mains de M. Vincent +Depaul l’abbaye de Saint-Léonard de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse +de Saintes, à charge pour le preneur de bailler chaque année audit +seigneur archevêque sur les fruits et revenus de l’abbaye une pension de +douze cents livres. + +Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui, cette pension payée, +devait rester dans les mains du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe +d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire et nous le saurons +mieux tout à l’heure. Il est probable qu’au soir de cette journée +turbulente il alla porter à la reine Marguerite à la fois des +consolations et son remerciement, à supposer que la mort de son cousin +et ancien époux ait vraiment désolé cette princesse, à supposer aussi +que le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non au défunt roi le +cours heureux de ses affaires en cet après-midi de printemps. Essayons +de nous représenter ces deux êtres exceptionnels en tête à tête. Avec +tout ce que nous connaissons d’elle et de lui, tâchons de restituer à +Vincent son âme et son visage vrais à cette minute capitale. Car c’est +bien là, dans cette maison, dans ce temps, auprès de cette femme, qu’il +faut voir la charnière entre les deux vies de Vincent, l’aventureuse et +la sainte. + +La reine Margot était alors le type de la vieille coquette qui se range. +Sans insister sur les frasques de cette créature, si totalement +débauchée que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait déclaré, +pour l’amusement des seigneurs de sa cour, qu’en la personne du galant +Henri, c’était à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait, il +ressort de ses propres _Mémoires_ et du témoignage des contemporains, +qu’elle possédait à un degré peu commun le goût de l’intrigue et des +plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs copieusement servie par +les événements et reçut, par exemple, au deuxième jour de ses noces et +dans son lit même, le choc assez brutal de la _Saint-Barthélémy_. Fort +instruite et très fine, elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires +aux plus délicats. On ne vit pas quarante années dans le vice sans +traîner à la fin des habitudes dont on a peine à se défaire; et sans +doute rendait-elle la tâche assez scabreuse à son confesseur, même en +1610, où elle approchait de la soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe +noire, gonflée d’énormes vertugadins; son justaucorps tailladé de blanc +la fait mince comme une guêpe; sa gorge est amplement découverte, avec +un collet montant haut; sur son visage fané elle a entassé le +cosmétique, et l’histoire rapporte que ce produit de beauté a couvert sa +peau de boutons qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient dans sa +belle demeure de la rue de Seine une cour brillante de seigneurs et +d’hommes d’esprit, et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard. +Mais elle appartient au passé et ses meilleurs rêves sont maintenant des +souvenirs. Elle en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux, +de cette femme défraîchie qui s’accroche à ce qu’elle fut. Elle a fait +graver, il y a deux ans, sur le monastère édifié aux abords de sa +maison, une inscription qui commence ainsi: _Le 21 mars 1608 la Reine +Marguerite, Duchesse de Valois, petite-fille du grand Roy François, +fille du bon Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de la race +des Valois..._ Et c’est touchant, mais triste. Car on aperçoit, à lire +ces mots, que la grandeur a aussi ses petitesses. Cette femme a été, +elle est encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une épave. Elle +pouvait faire une princesse magnifique, et ce qu’elle nous découvre, si +elle énumère ses titres, c’est un nouveau péché après les autres, un +fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La vanité de ceux qui n’ont +aucun sujet de gloire importe peu. Celle des grands fait rire, parce +qu’ils sont grands et qu’elle est petite. + +Tous ne voient pas cela et les familiers de Marguerite la courtisent +plus que jamais. Mais placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée, +ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte avec soi quand on a, +pendant toute une vie, composé, par politesse, son visage et ses mots, +placez, avec tous ses contrastes, ce complexe amalgame de laideurs et +d’esprit sous le regard d’un bon paysan de France, qui aurait, comme il +se rencontre, l’intelligence bien faite et, demandez au bonhomme son +avis franc. + +Vincent a tout de suite jugé le personnage. Mais lui-même sera jugé par +cette femme, et il y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes gens +qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins descendissent jusqu’au +fleuve, et voilà les piétons du faubourg Saint-Germain privés d’un quai +qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal acquis. Ils disaient mal +acquet et l’on écrit aujourd’hui sur les plaques d’émail bleu de ce +coin-là: quai malaquais. Vincent est peuple: il sent ces choses. Dans +l’étrange maison où le voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il +cherchait un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la trentaine. +Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer parti. Nous savons qu’aux heures de +décision, il a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il n’est plus +question maintenant de s’en retourner à Pouy, mais de faire fortune. +Qu’on ne soit pas scandalisé de ce mot: c’est en effet tout le problème +de l’ambition que Vincent va résoudre à ce tournant de sa vie. Tout +homme jeune doit un jour choisir entre plusieurs chemins vers la gloire, +car nous la cherchons tous, en Dieu ou hors de lui. Je dis la gloire, +parce que je parle des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus +le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il a le titre de conseiller et +aumônier de la reine Marguerite: une aubaine pour un petit abbé de cour. +Mais avec ses gros souliers et sa barbe vilaine sur un menton qui n’en +finit pas, il n’a aucune chance d’occuper son poste avec honneur, s’il +se met au rang des autres dans la maison. Il a tout de suite toisé et +pesé son monde, de la maîtresse au dernier valet. «Plaise à +Notre-Seigneur, écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à l’un de ses +prêtres qui entrait au service de quelque gentilhomme, vous y faire +trouver le dégoût des choses du monde, par la plus grande connaissance +que vous acquerrez de la vanité d’icelles.» Il a bien vu, dès ce jour, +la sottise incurable des puissants. Mais il a vu aussi que lui-même +risquait de faire un plus grand sot. La question était de savoir qui +serait ridicule, de la reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier. Il a +préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le comprend! Tous ces grands, +qui l’intimidaient, il décida probablement de s’imposer à eux par une +autre grandeur. Ce séducteur, qui avait connu des succès plus faciles, +dut faire appel à Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car saint +Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur les autres et sur lui-même. +Sa tâche d’aumônier n’était pas commode, avec une impénitente pour +pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre dans la maison. Il +jugea bon, parce qu’il avait beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien +que cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant son intelligence, +il vouait son âme ambitieuse à la sainteté. + +En fait, nous ne trouverons plus une défaillance dans cette vie. Et la +tâche difficile de l’écrivain va commencer. Car on peut trembler, en +racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas assez montrer quel grand +homme il était; ou, si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur +part magnifique à ses vertus. + +C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite, que, pour la première +fois, nous le trouvons certainement en relation avec le prieur et les +religieux de l’hôpital de la Charité, voué alors à saint Jean-Baptiste. +Le 20 octobre 1611, il fait, par-devant notaire, un don de quinze mille +livres aux religieux de l’ordre du bienheureux Jean de Dieu en l’hôpital +Saint-Jean-Baptiste fondé par la reine régente Marie de Médicis. Il +verse cette somme «pour donner plus de moyens aux prieur et religieux +dudit hôpital de traiter et panser les pauvres malades qui vont et +viennent journellement se réfugier et faire panser audit lieu.» Il +stipule aussi que ce don servira à achever de payer ce qui reste dû sur +les frais de construction du bâtiment, et au besoin pour l’agrandir. On +faisait en ce temps-là beaucoup de choses avec quinze mille livres. D’où +venait l’argent? Le texte de l’acte notarié donne à penser que Vincent +n’a été en cette affaire que le mandataire des véritables donateurs. +Nous retiendrons que, pour doter les religieux de la Charité et leurs +pauvres malades, c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute +fraternisait-il déjà notoirement avec eux. Et du moment qu’il avait pris +le chemin de leur maison, toute la suite de sa vie nous commande de +croire que son regard honnête et malin de paysan la jugea tout de suite +plus habitable que le palais voisin. C’étaient deux abîmes de misère: il +eut le vertige et tomba du bon côté. + +Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son bénéfice--gros ou petit, +nous ne savons--passait peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être +à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi les documents assemblés et +publiés avec beaucoup de soin par M. Coste, on trouve, à la date du 7 +décembre 1612, alors qu’il jouissait encore des revenus de Saint-Léonard +au pays d’Aunis, un texte passé devant notaire où notre dit Vincent +«confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud, docteur en théologie, +demeurant à La Rochelle, absent, ou au porteur: à ce présent, stipulant +et acceptant pour lui, la somme de trois cent vingt livres tournois...» + +Pendant son séjour au palais de la reine Margot, une aventure lui +advint, que lui-même a contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais +avec des additions qu’il serait imprudent de tenir pour vraies. Un +fameux docteur en théologie, dont on ne nous dit point le nom, avait été +appelé auprès de la reine. «Comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus, +nous dit Vincent, il se trouva assailli, dans le repos où il était, +d’une rude tentation contre la foi.» Et le saint, faisant sans doute un +retour sur lui-même, qui connut aussi la vie molle dans les salons +cossus et le beau parc, ajoute avec gravité: «Ce qui nous apprend, en +passant, combien il est dangereux de se tenir dans l’oisiveté, soit du +corps, soit de l’esprit: car, comme une terre, quelque bonne qu’elle +puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche, +produit incontinent des chardons et des épines, ainsi notre âme ne peut +pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, qu’elle ne ressente +quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc, +se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il +était agité de tentations bien violentes contre la foi, et qu’il avait +des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de +désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une +fenêtre. Et il en fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin +l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe, et +même de faire aucune prière; d’autant que, lorsqu’il commençait +seulement à réciter le _Pater_, il lui semblait voir mille spectres, qui +le troublaient grandement; et son imagination était si desséchée, et son +esprit si épuisé, à force de faire des actes de désaveu de ses +tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun.» Vincent lui donna +de sages conseils, très humbles et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu +ayant eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul témoignage +certain que nous ayons sur l’emploi du temps de l’aumônier de la reine +Marguerite pendant les deux années qu’il fut au service de cette +pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse de céans lui échappant, il +remplit au moins une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi l’un +des familiers de la maison, cependant qu’un peu plus loin, de l’autre +côté des grands arbres, il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant +dévotement des malades. + +Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne nomme pas, assure que pour +délivrer son pénitent des horribles tentations qui le déchiraient, +Vincent supplia Dieu de l’en charger lui-même «imitant en ce point la +charité de Jésus-Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en +guérir». Et Dieu aurait pris au mot le digne homme, qui aurait été, +quatre ans entiers, possédé du diable en personne, tandis que l’autre, +guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il faut de belles et +bonnes preuves pour y croire, surtout quand il s’agit d’un tel +personnage. Gardons-nous d’admirer les grands saints de travers. +Celui-là était homme d’action; on aimerait à le peindre aussi en +mystique et en tourmenté; il est plus sage de ne pas se donner ce +plaisir. + +Le même Abelly nous assure que Vincent, pressé de confier son âme à des +mains sûres, non seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur, +mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire en formation. Ce dernier +détail est inexact, car des pièces authentiques témoignent que +l’aumônier de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue de Seine de 1610 +à 1612. + +D’autres pièces authentiques et datées vont d’ailleurs nous apporter une +première certitude sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le 13 +octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur et Saint-Médard de +Clichy, qui s’appelait Bourgoing, résignait sa cure en faveur de M. +Vincent de Paul; il quittait ses brebis pour entrer à l’Oratoire, dont +il devait un jour devenir le supérieur. Et c’est de toute évidence le P. +de Bérulle qui a conduit la double affaire, le retour à Paris de +celui-là et le départ de l’autre pour Clichy. + +Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître. C’est une nouveauté dans +sa vie. Enfant, il avait couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons +vu vagabonder un peu au temps de ses études et beaucoup depuis dix ans +qu’il est prêtre. Se vouer à l’obéissance, c’était se donner; et le don +de soi, seule issue des âmes en quête d’apaisement, il y a beaucoup de +gens intelligents pour en dire merveille, et des hommes sensibles qui +voudraient s’en griser; pour s’y plier jusqu’à la mort comme devait +faire celui-là, il faut être d’acier trempé. La poignée de main de ce M. +Vincent, il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris. + +Six mois plus tard, il quittait le service de la reine Marguerite pour +son installation solennelle à Clichy. Ainsi finissait la première étape +de sa carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente avait, d’un +clerc agité, fait un serviteur de Dieu. + + + + +CHAPITRE III + +LA FORTUNE COMPLICE + + +En devenant curé de campagne, Vincent de Paul, ne nous y trompons pas, +restait citadin. Clichy, alors un grand village, avec des champs, de +l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux confins du quartier +de la Madeleine. La gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont été +édifiées sur des terrains qui, au temps de notre héros, appartenaient à +sa paroisse. De sa fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être, +par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons de ses ouailles. Il +est probable qu’il résida tout de même, au moins pendant un an, auprès +de la petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et Saint-Médard, +dont il devenait le pasteur; mais ce n’est pas sûr. + +Ce qui, par contre, est certain, c’est que, même pendant cette année-là, +il se réserva son logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite, +jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt à la campagne, fort loin de +Paris, tantôt en leur demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue +Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il était toujours curé de +Clichy. C’est seulement après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure +aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel s’engageait à lui +verser cent livres tournois l’an jusqu’en 1630. Les mœurs du temps +permettaient qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa paroisse; et +nous verrons que Vincent fit un assez bel emploi de ses treize années de +ministère honoraire pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce chef. +Mais comme il faut se méfier des histoires qu’on raconte! En 1613, +c’est-à-dire un an après son installation à Clichy, Vincent, sur un mot +de son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter cette cure, mit, au +dire de ses pieux hagiographes, son petit mobilier sur une charrette, +l’accompagna à pied et se dirigea vers Paris. «Je m’éloignai tristement +de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un de ses amis; mes yeux +étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui +venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient +aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit +mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle.» Rien de plus pittoresque +que cette scène, rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement +le tableau est un faux, et la lettre aussi. + +Voici ce qu’on sait exactement du passage du saint à Clichy. + +Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession de sa cure que sept mois +plus tard. Le procès-verbal de son installation est ainsi rédigé: «Le 2 +mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de l’église de Clichy, et, +montrant l’acte de résignation approuvé à Rome, il en demanda la libre +entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. Introduit dans l’église, +il prit de l’eau bénite, fit l’aspersion, s’agenouilla devant le +crucifix et au pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé dessus +et le tabernacle où était renfermé le corps de Jésus-Christ, puis les +fonts baptismaux, s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, sonna +les cloches, en un mot, observa toutes les cérémonies usitées en +pareille circonstance. Conduit ensuite au presbytère, il y entra et en +sortit librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, à haute et +intelligible voix, publia et notifia cette prise de possession, et +personne ne réclamant, il en remit acte à Vincent de Paul sur sa +demande.» + +Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, sauf exception, pour +des chrétiens accomplis. Ils apprendront tout de même avec plaisir que +les villageois dont ils sont les fils furent pour Vincent de Paul des +paroissiens exemplaires et charmants. Le saint, au cours d’une +conférence qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, le 27 +juillet 1653, venant à parler du temps où il paissait les brebis de +Clichy-la-Garenne, leur tint ce langage: «J’ai été curé des champs +(pauvre curé!) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que +je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse +les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient +et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient +ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content, +que je me disais à moi-même: «Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si +bon peuple!» Et, un jour, Monseigneur le cardinal de Retz me dit: «Eh +bien! monsieur, comment êtes-vous?» Je lui dis: «Monseigneur, je suis si +content que je ne le vous puis dire.--Pourquoi?--C’est que j’ai un si +bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en +moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, monseigneur, n’êtes si heureux +que moi.» Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand +l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.» + +Le berger de ce troupeau savait commander. Il fit, dans son grand +village, du ministère ardent et il le fit dans l’allégresse. Nous le +verrons mieux à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons alors sa +méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à se montrer dès ce moment prêtre +actif et écouté, car il manquait d’habitude; et, par exemple, il n’avait +pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, d’apprendre à chanter. +Il s’en désolait encore, un an avant sa mort, dans une conférence du 26 +septembre 1659 aux pères de la Mission. Écoutez-le: «Je dirai, à ma +confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m’y +fallait prendre; j’entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes, +avec admiration, ne manquant pas d’une seule note. Pour lors je me +disais: «Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela»; et je +m’affligeais.» Il chantait mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait +trouvé une église en ruines, avec un mobilier et des ornements +pitoyables. Il construisit une église neuve et la dota de tous les +meubles et effets nécessaires. Les historiens disent que tout cela fut +fait en un an, mais il ne faut pas les croire. Les derniers vitraux +furent posés et les derniers comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize +ans après son arrivée à Clichy. Avec quel argent fit-il face à de telles +dépenses? Pas avec le sien, ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il +avait certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, de riches +personnages qu’il avait réussi à séduire. Dans ce temps même, quoique +pourvu d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était +personnellement endetté, nous l’avons vu, de trois cents livres. Pauvre, +avec de l’argent plein les mains: il commençait sa grande carrière. + +La petite église existe encore, communiquant par le fond du chœur +avec une autre, beaucoup plus grande, qui a été construite +perpendiculairement à elle il y a peu d’années. Du dehors elle est +vieillotte et touchante. Son toit de tuiles brunes la couvre à mi-corps +comme une petite chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture, +mais des murs bien droits en pierre dure avec les ouvertures qu’il faut +pour qu’on voie clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, avec un +toit pointu et un coq. On montre à l’intérieur la chaire où aurait +prêché le saint, les fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il +a peut-être tenue dans ses mains quand il allait visiter les malades. On +voudrait s’émouvoir devant la petite caisse de vieux bois d’où il +harangua ses ouailles pour la première fois. Car si, en 1612, le peuple +de Clichy fut si empressé à son confessionnal, c’est sans doute qu’il +sut l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est malheureusement +pas dans cette chaire que ces mots furent dits. Car celle-ci, comme tout +le mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment que la bâtisse +finie, ou au moins couverte. Il a probablement mis, il y a trois cents +ans, dans son église la chaire qu’on nous fait voir, mais il est bien +incertain que lui-même se soit jamais mis dans cette chaire-là. + +Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître qu’il avait trouvé pour +lui une bonne place à Paris. En vérité, la place était fameuse: il +s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire comprendre à des gens +d’aujourd’hui comment un homme de cette trempe put laisser son troupeau +pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, même puissant, surtout +puissant, il faut beaucoup d’explications. La première est sans doute +que, la chose paraissait bonne à M. de Bérulle, Vincent, qui s’exerçait +à l’obéissance, céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que son +directeur eût facilement fait faire une sottise à cet homme intelligent. +L’aventure était belle et méritait que Vincent abandonnât tout le reste +pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de suite, et partit. +Dès ce moment, il est difficile de déterminer les lieux exacts où il +résida. Il garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna pas +absolument son troupeau de Clichy, et veilla notamment à l’édification +de l’église nouvelle; et le principal de son temps, il le donna aux +Gondi. + +On voit au Louvre, au bas de la grande toile de Rubens qui commémore le +mariage de Marie de Médicis, un amour de petit chien, un chien de +manchon, disons un chien de reine. C’est une sorte d’épagneul tout menu, +avec des oreilles pendantes et soyeuses, une queue souple, richement +fournie; le poil est blanc et feu, en larges taches; les pattes sont +courtes; le corps flexible; il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la +mode, écraser un peu le museau, qui est pointu et trop long. On +apprendra peut-être avec surprise que c’est à deux ou trois roquets de +cette sorte, qui surent attirer sur eux l’attention d’une belle +Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire une certaine carrière et +pas une autre. Il y avait à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de +Médicis s’y trouvait de passage, un singulier ménage. Le mari, d’origine +italienne, s’appelait Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise +intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires du bonhomme, banquier +de son état, mais banquier véreux, avait imaginé de se donner un revenu +supplémentaire en élevant des chiens. La future reine--François Ier +vivait encore--eut envie des bêtes que sut lui présenter l’habile +aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit mieux: elle emmena aussi, +pour soigner la marchandise, la marchande et son mari. Le ménage avait +un fils, Albert, plus honnête que le père, ce qui n’est pas lui faire un +grand compliment, mais bien plus débrouillard encore que la mère, et +cela, c’est dire qu’il était un gaillard. + +Après avoir soigné les chiens, la dame fut priée d’élever les enfants de +la reine. Comment le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine, +puis sous les trois rois ses fils, on aurait plaisir à le raconter[2], +mais c’est Vincent qui nous intéresse et il faut abréger. Retenons que +peu d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une fortune +considérable. Il avait épousé une femme riche, Catherine de Clermont, +qui lui avait apporté le comté et la baronnie de Retz, aux bouches de la +Loire. On le fit maréchal et c’est sous le nom de maréchal de Retz qu’il +est connu. Premier gentilhomme de la Chambre sous Henri II, il +remplissait l’office de connétable au sacre de Henri III, et ce prince +le fit général des galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste, +avec les plus fastueux avantages matériels. Il avait des frères, dont +l’un fut d’église, et devint évêque de Paris et cardinal. Celui-là +occupait le siège quand Vincent entra dans la famille. + + [2] Cf., pour plus amples détails, _Le Cardinal de Retz_, par L. + Batiffol. Paris, Hachette, 1927. + +Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de la dame aux chiens, les +deux aînés prirent la soutane comme leur oncle et lui succédèrent l’un +après l’autre sur le siège de Paris, qui restait ainsi dans la famille. +Le premier fut évêque et cardinal; le second, qui ne reçut point la +pourpre, eut la petite compensation de voir le siège promu au rang +d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, s’appelait Philippe-Emmanuel +et c’est lui qui prenait Vincent à son service en 1613. Le seigneur qui +arrachait à ses ouailles le curé de Clichy n’avait pas hérité du génie, +mais de la fortune de son père et de ses titres, notamment de celui de +général des galères; et Vincent entrait, voilà l’important, chez le +neveu du cardinal et, par surcroît, chez le frère du coadjuteur; et, ce +coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait--mais on ne le +savait pas encore--régner aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église +de Paris; et la jeune Madame de Gondi, à peine Vincent avait-il posé le +pied dans la maison, mettait au monde un enfant méchant, qui, plus +tard--mais c’est cela surtout qu’on n’aurait jamais deviné--serait le +successeur endiablé de ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le +légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de cardinal de Retz. + +Convenons que pour un petit abbé sans nom, sans fortune, natif de Pouy +en Gascogne, la place était belle. Si l’on tient compte des mœurs du +temps, il faut croire que Bérulle, chargé par l’opulente famille de +trouver un précepteur convenable, choisit Vincent, non pour plaire à +celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le curé de Clichy +convenait, parce qu’il avait déjà frayé avec les puissants de ce monde. +Nous l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité de Marguerite, +fille de Catherine de Médicis; cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de +Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait d’ailleurs tant +d’intimité entre ces Gondi et les Valois, que la reine, quand les fossés +du Louvre, qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait habiter +dans la belle maison que possédaient ses amis au lieu où est aujourd’hui +le théâtre de l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des grands, avait +donné jusqu’ici à l’enseignement le plus clair de son temps: à Dax, à +Toulouse, probablement à Paris aussi, car il avait bien fallu, avant +d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât sa vie. Bérulle le savait, par +surcroît, excellent prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de l’avis, ni +de l’avenir de celui qu’il choisissait. C’était l’homme convenable: il +fallait qu’il obéît. + +L’homme convenable fut obéissant, mais à bon escient. Il apprit +d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient de lui les gens au service de +qui on l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, le +petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, né en 1610, était encore aux +mains des femmes; le dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours. +C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre les parents de son élève, +à Montmirail en Champagne, sur la ligne, où deux fois, au seuil du XIXe +siècle, et au seuil du XXe, s’est arrêtée la vague des envahisseurs. Les +Gondi possédaient là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui au +duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le maître de céans passait pour un +digne homme, mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le personnage +intéressant, c’était la femme. Elle devait s’entendre tout de suite avec +le précepteur de son enfant, car elle était pieuse, charitable, pleine +de scrupules; et de telles âmes, qui cherchent avidement des guides, +n’ont pas souvent l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude +qualité, dans leur maison. + +Vincent remplit sans doute avec application son office de précepteur, +quoique nous n’en sachions rien. Son élève ne lui a pas fait +spécialement honneur; il paraît qu’il était turbulent; dans la vie, ce +fut un brave garçon et un garçon brave, mais sans éclat. Quand +l’inévitable arriva et que Mme de Gondi devint la pénitente de Vincent, +elle et lui s’entendirent pour travailler à secourir, dans leurs âmes et +dans leurs corps, les pauvres gens qui peuplaient les immenses domaines +des Gondi. Elle offrait son argent et sa bonne volonté; et ce pauvre +prêtre, on peut dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été pour +Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce qui ne gâtait rien, ils se +faisaient ses disciples, entrant comme ils pouvaient dans ses vues, +impatients de bien faire à son école. Mais c’étaient un homme et une +femme de leur monde et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne +plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée à son directeur, +l’importunait. Lui, à la veille de l’assassinat du maréchal d’Ancre et +de l’exil à Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé dangereusement à +la politique. Les grandes familles de sang français en avaient assez des +Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi sans doute n’étaient pas +menacés, mais leur maison, où s’agitaient des partisans, se faisait +bruyante. Avec cela les enfants--car le petit Henri avait sept ans +maintenant et Vincent apprenait aussi le latin et le grec à +celui-là,--les enfants devenaient insupportables. Un soir de 1617, le +précepteur planta là tout son monde et disparut. + +Cette fuite extraordinaire fut un coup de génie, un acte dont Vincent +avait certainement mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. Il +faut convenir qu’il la joua bien. Si humble qu’il fût ou qu’il +s’efforçât d’être, il n’ignorait pas qu’en échappant aux Gondi, il +devenait leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites à la fois, +dans cette aventure, toutes ses ambitions, y compris la plus haute. Il +rêvait de se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il fit dès lors +et pour toujours, et c’était l’essentiel; mais il ne lui déplairait pas +de disposer comme devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui de +ces Gondi. Nous allons voir que son escapade eut cet effet, le jour où +il se retrouva dans leur maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère, +mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était grand. + +Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il fit dans la paroisse très +lointaine dont il devint tout à coup le curé. Car, sur une invitation de +Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, mais cette fois au +profit de Vincent et contre ses maîtres, il avait couru d’une traite de +Paris au fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, qu’on appelait +alors Châtillon-les-Dombes. Là il fit des sortes de prodiges et nous l’y +considérerons au prochain chapitre, dans le premier épanouissement de +son immense charité, dans sa sainteté commençante. + +Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir fut pitoyable. Les pauvres +gens l’exprimèrent en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à +nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée; on en a une aussi +de son mari. Elle avait pressenti, la pauvre femme, son grand malheur, +car elle commence ainsi, s’adressant à l’infidèle: «Je n’avais pas tort +de craindre de perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné tant +de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue.» C’était une créature inquiète; +pour Vincent, qui n’était pas patient, elle devait être exaspérante. +Lisez la suite: «L’angoisse où j’en suis m’est insupportable sans une +grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était +que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, mais quand je regarde +toutes les occasions où j’aurais besoin d’être assistée, par direction +et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se +renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps +porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir +assistance d’ailleurs, parce que vous savez bien que je n’ai pas la +liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.» C’est +celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette enfant gâtée n’entend point +s’adresser à n’importe qui; elle trouve intolérable que l’élu se soit +dérobé à son caprice; elle le menace: «Si après cela vous refusez, je +vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien +que je manquerai à faire, faute d’être aidée.» Et puis, sachant quel +homme il est, elle n’ose l’offenser davantage, et la voilà qui se fait +toute petite et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par son +mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse point de parler +d’elle-même, elle ne saurait; mais elle pense aussi aux autres, à ceux +qui intéressent surtout Vincent. «J’invoque Dieu et la Sainte Vierge de +vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de +beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer votre charité.» Elle +parle de son mari. «Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant +à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à celui de beaucoup +d’autres.» Ayant ainsi songé par deux fois dans la même lettre à son +prochain, elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, la +pauvrette. Et elle termine ainsi: «Je sais que, ma vie ne servant qu’à +offenser Dieu, il n’est pas dangereux de la mettre au hasard; mais mon +âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous de l’appréhension où +vous m’avez vue en ma dernière maladie en un village; je suis pour +arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal +que je ne sais si sans ma grande disposition précédente elle ne me +ferait pas mourir.» + +Pauvre femme! La voilà donc qui se meurt! Le mari, plus sobre, plus bref +surtout, parce qu’il est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui ne +sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, «que vous accorderez à mes +prières et aux conseils de tous vos amis le bien que je désire de vous. +Je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que +j’écris à ma femme. Je vous prie seulement de considérer qu’il semble +que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens +de bien.» + +Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite des vues de Dieu sur +Vincent de Paul, à moins qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et +de ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui pouvaient aussi +crier misère ou miséricorde. + +Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir le fugitif. Ce n’est pas +d’aujourd’hui qu’on se fait recommander, par ses amis et par les autres, +aux puissants dont on attend un avantage. Vincent ayant répondu à Mme de +Gondi par une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, au dire +d’Abelly, il invitait sa pénitente à se plier au bon plaisir de Dieu, +elle aurait pu répliquer que peut-être était-ce là seulement le bon +plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas d’humeur à plaisanter. Elle +fit faire à tout le monde des lettres de supplication. Ses enfants +écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un si bon homme; le +cardinal écrivit, et c’était pour donner à réfléchir à ce prêtre +obéissant; le P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. On ne +nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre ce religieux de bon conseil. +Et sans doute la question n’était-elle pas de savoir si Vincent +rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait. + +Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de la même année, veille de +Noël, il reprenait sa place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des +Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout nous autorise à croire +que, dès lors, il ne s’occupa plus jamais des enfants, et l’on a plaisir +à penser qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du troisième fils, le +futur cardinal de Retz. Ne dites pas que c’est dommage et que peut-être +il en eût fait un honnête homme: celui-là était un gredin de naissance +et d’ailleurs un gredin agréable, que Vincent, dans ses vieux jours, +devait couvrir d’une tendresse paternelle; et cette tendresse étonne +d’abord et pourrait scandaliser, mais elle n’allait pas au Prince de +l’Église, elle consolait un enfant méchant, devenu grand et malheureux. + +On verra, dans la suite de ce livre, le détail de ce qu’ont fait les +Gondi, le mari et la femme, pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres +gens de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau mérite d’ouvrir à +cet homme une carrière immense. Le cas est assez rare d’un tel accord +entre deux puissances si contraires: des grands, un paysan de génie. Car +il est resté, c’est sa force, un homme du petit peuple, c’est-à-dire un +juge pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs parce +qu’ils sont compliqués. Les simples, quand ils sont intelligents, +voient, avec leurs yeux clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres. +Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain ou impuissance, ne +savent rien de ceux qui marchent au-dessous d’eux. La lettre de Mme de +Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux qui l’ont commentée dans +des livres ont trouvé qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri +d’une égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit comme une colère +d’enfant. Il a vu qui lui parlait: alors l’idée d’obéir n’est pas entrée +dans son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient pas supposer +que leur tutelle si généreuse fût accablante. On sourit aux petits et on +les piétine en même temps. Mme de Gondi souriait avec mélancolie et, +sous sa fraise empesée, ne voyait pas ce que faisaient ses pieds. +Vincent, au lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres +continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur intimité put durer et fut +féconde. + +Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses missionnaires se trouve le +_Résumé d’une conférence sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand_. Il +y donne des conseils pleins de sens et dans la langue la plus +savoureuse. «Il serait à souhaiter, dit-il d’abord, que cet aumônier fût +un saint ou du moins un homme bien intérieur.» On assure que c’est +souvent d’eux-mêmes que parlent les romanciers dans leurs romans: les +saints aussi dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait sans +doute au temps où de se voir debout et gauche devant la reine Marguerite +l’avait jeté dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette pour +bien servir dans de telles maisons; il l’a d’ailleurs dite plusieurs +fois, dans d’autres entretiens et dans ses lettres, notamment le 29 +septembre 1636, où il écrivait à Robert de Serjis: «J’avais pour maxime +de regarder Monsieur le général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir +de même et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce +n’était qu’ils m’appelassent ou pour quelque affaire pressant et +d’importance.» Si l’on veut bien y réfléchir, rien de cela n’est très +flatteur pour les maîtres, qu’on transfigure avant de se tourner vers +eux, et à qui l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la poussait +fort loin. Après le conseil charmant de «beaucoup honorer les +domestiques et les traiter doucement, cordialement et fort +respectueusement», il ajoute, ce sage: «Et se faut bien garder de +s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de l’État»! Dans cette +conférence sur _l’Aumônier chez les grands_, il dit encore qu’il ne faut +point faire la morale à tout propos aux gens de la maison, «mais c’est, +dit-il, de gagner les serviteurs, marmitons, et les prendre en +particulier pour les instruire.» Mais le voici à table. «L’aumônier doit +dîner avec le maître d’hôtel; là, il se met à table après lui; la +coutume a prévalu pour ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de +vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup pour de petites choses et +même faire un peu la sourde oreille; ne pas trop élever quelquefois les +yeux au ciel; et si d’aventure il entendait, par exemple, que Dieu est +injuste, il doit, dans ces rencontres, prendre la parole; mais, hors ce +cas, attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, car de le +faire sur-le-champ, d’ordinaire ce sont des gens bien ferrés, le diable +se fourre là-dedans, et on y gagne fort peu.» + +Un jour il a vu François de Sales, après avoir dit sa messe et ôté sa +chasuble, se retourner vers Monsieur le général des galères et lui faire +une inclination. «Il me semble, de plus, écrit Vincent, qu’on doit +porter aux grands le corporal à baiser et que l’on leur va donner de +l’eau bénite après la messe.» Il ajoute tranquillement, parlant de ces +divers usages: «Je ne l’ai jamais fait et n’en sais rien; vous vous en +informerez.» Il était humble, discret, mais pas servile; moyennant quoi, +quand c’était son heure de commander, il se faisait obéir. Il a raconté +lui-même que ce pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée de se mettre +un jour, par une dévote assistance à la messe, en état de se battre en +duel, l’instant d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la grâce de +bien réussir un péché mortel. «Cet aumônier, nous dit Vincent parlant de +lui-même, après avoir célébré la messe et lorsque tout le monde se fut +retiré, s’alla jeter aux pieds de son maître, qui était à genoux, et là, +lui dit: «Monsieur, permettez qu’en toute humilité je vous dise un mot: +je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel; je vous dis, +de la part de mon Dieu, que je viens de vous montrer et que vous venez +d’adorer, que, si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa +justice sur vous et sur toute votre postérité.» + +Le général des galères ne résista pas à cet ordre pathétique: le duel +n’eut pas lieu. Et cette histoire, racontée par Abelly ou par un autre, +on hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui nous rapporte avec +simplicité ce qu’il a fait ce jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son +chapeau et à baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce livre que +nous ne parlerions pas du bon, mais du grand M. Vincent. Son cœur était +de feu et sous les mots qu’il disait couvait une passion ardente; mais +cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup plus. Il se savait un +pauvre misérable sur la terre et tous les hommes pareils à lui. La +détresse de la créature, il la connaissait par droit de naissance. Il +voyait chacun des hommes tout menu dans la main de Dieu, et tremblait +pour le destin de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile. +Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, aimant le prochain par +inclination, mais un être consumé de compassion pour les hommes, parce +qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié pour eux n’était pas un +sentiment, c’était une vue intense de leur bassesse: et pour redresser +leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des gestes et disait des +mots qu’on n’a pas égalés. + +Alors, du marmiton à Monsieur le général, tous obéissaient. Et la +générale, dont il nous dit, dans sa langue toujours emplie de politesse, +qu’elle était «sujette à une grande promptitude», ce qui, pour nous, +signifie qu’elle devait être insupportable, la générale cédait aussi à +cet homme irrésistible. «Il me souvient, disait-il un jour à ses Filles +de la Charité, que Madame la générale, son confesseur s’en allant une +fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était: «Eh! monsieur, lui +dit-elle, vous vous en allez! A qui aurai-je recours en mes peines?» Il +lui répondit: «Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à +Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et +celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit: et si l’un et +l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, madame, +de le chercher aux pieds de la croix.» Et Vincent nous assure que, peu +de jours après, la dame lui écrivait: «Monsieur, j’ai expérimenté les +moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines; +mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter aux pieds +d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je +cherchais; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures +ne me pouvaient donner.» + +Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé de Châtillon-les-Dombes, +quelque progrès. Elle en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui +survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois plus tôt, de présider à +la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission: elle pouvait, +ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume de Dieu. Vincent, +bien qu’elle le suppliât en son testament de demeurer auprès de son mari +et de ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu douze ans à +cette maison, qui, lui parti, se disloqua. Emmanuel de Gondi entra à +l’Oratoire. L’aîné des fils, devenu général des galères après son père, +épousa une cousine; et de ce ménage où se fondaient les branches +survivantes de la famille, naquirent deux filles, qui ne firent point +souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri à la chasse, à douze +ans, d’une chute de cheval. Le troisième a donné au nom de Retz plus +qu’à celui de Gondi l’éclat que nous savons. + +Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, qu’on croit anciennes et +solides et qui, comme tout le reste, surgissent et passent. La richesse, +la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères autrefois comme +aujourd’hui. Mais alors aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en +allant, laisser une œuvre ou seulement un peu de cendre. Les _Mémoires_ +du cardinal de Retz sont l’un des monuments qu’aura légués au monde la +branche française des Gondi. L’autre legs est plus précieux: c’est un +grand saint. + +Vincent de Paul eût vécu saintement sans les Gondi. Mais les hommes +l’auraient peut-être ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles +à tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait d’ailleurs les hautes +carrières qu’a découragées la malchance? Il faut la grâce de Dieu pour +faire un saint; il y faut aussi de grands dons; il y faut encore la +faveur du destin. La postérité retiendra que, pour M. Vincent, la +fortune complice avait pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de +Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son épouse. + + + + +CHAPITRE IV + +DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT + + +Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable en deux étapes. Il +s’est inquiété du bonheur éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort +humain ensuite. Sa première vocation, celle de pêcheur d’âmes, il l’a +reçue subitement, un matin qu’il prêchait en la petite église de +Folleville, en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour de +la conversion de saint Paul. Quelques mois plus tard, à +Châtillon-les-Dombes, il accédait à la deuxième étape; en chaire, comme +à Folleville, il connut tout à coup sa puissance pour secourir, dans +leur détresse matérielle, les malades et les pauvres. Aux sources +humaines de sa sainteté, on trouve, dans les deux cas, son éloquence. + +Le sermon de Folleville fut prononcé dans de curieuses circonstances. +Mme de Gondi avait coutume avant son mariage de se confesser pendant les +mois d’été dans cette petite paroisse, située au milieu des terres de +ses parents. Un jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête pour +recevoir son pardon, que le curé bredouillait n’importe quoi au lieu de +l’absoudre. Mais il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous +raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, nous dit-il, +«marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d’autres +fois qu’elle se confessa à lui; ce qui la mit un peu en peine; de sorte +qu’elle pria un jour un religieux qui l’alla voir de lui bailler par +écrit la formule de l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à +confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de +l’absolution contenues en ce papier; ce qu’il fit. Et elle continua de +le faire ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa à lui, lui +donnant son papier, pour ce qu’il ne savait pas les paroles qu’il +fallait prononcer, tant il était ignorant.» Vincent de Paul était fixé +sur la qualité du clergé de son temps, et c’est à le ramener à ses +devoirs qu’il devait plus tard consacrer un des grands efforts de sa +carrière. Tout de même ce curé de Folleville passait la mesure. Le plus +fort est qu’ainsi averti par Mme de Gondi devenue sa pénitente, Vincent +s’aperçut que lui aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois l’aveu +de ses fautes à des ignorants de cette espèce. «Je pris garde, nous +dit-il bien doucement, et fis plus particulière attention à ceux à qui +je me confessais, et trouvai qu’en effet cela était vrai et que +quelques-uns ne savaient pas les paroles de l’absolution.» + +Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient pas absous, et cela +durait, Vincent le savait, depuis des années. Un soir, on l’appela +auprès d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à trois lieues de +Folleville. Ce moribond «était, nous dit le saint, en réputation d’être +le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son +village.» L’aumônier de Mme de Gondi lui dit les paroles qu’il fallait +pour le décider à une révision de toutes ses confessions précédentes. Ce +faisant, il entendait réparer la faute du curé, du curé qui ne savait +pas donner l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait pas. A +peine absous par M. Vincent, le vieillard--il avait quatre-vingts +ans--se tourna vers Mme de Gondi qui venait d’entrer et lui dit: +«Madame, j’étais damné sans cette confession; oui, madame, j’étais +damné; j’avais des péchés que je n’avais osé confesser, et jamais je ne +m’en fusse confessé sans cette confession.» Et il avoua devant Mme la +générale un horrible péché de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait +toujours omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège à chaque +confession nouvelle et un autre sacrilège toutes les fois qu’il +communiait. Après quoi, il mourut. Et Mme de Gondi s’écria, parlant à M. +Vincent: «Ah! monsieur, qu’est-ce que cela? Qu’est-ce que nous venons +d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres +gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de +damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur +Vincent, que d’âmes se perdent! Quel remède à cela?» Et elle le pria de +faire sur-le-champ aux paysans de ce village un sermon pour les exhorter +à la confession générale. + +Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. «Dieu, dit-il, donna +bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés, +qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai +de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les +entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, +avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les révérends +pères Jésuites d’Amiens de venir au secours.» Et les Jésuites d’Amiens, +ajoute le saint dans son langage positif, «trouvèrent de quoi +s’occuper». + +Dès ce jour, les Missions, l’une des deux grandes œuvres de Vincent, +étaient fondées. Car, nous dit-il, «cela fut cause qu’on continua le +même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant +plusieurs années, laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer +des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants, +où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon +prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions +ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En +partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins...» + +Cette clef qu’on donne aux voisins quand on s’en va, ces cinquante écus +qu’on baille pour une année de travail à un confrère peu gourmand: voilà +les petites choses qui se retrouvent aux origines de tout ce qu’a fait +de grand M. Vincent. Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, un +grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. Cette âme sait les mots +qu’il faut dire pour emporter les hommes légers dans son mouvement, +comme du duvet dans un tourbillon. C’est un discours heureux qui a tout +engagé. Vincent gardera jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du 25 +janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements publics à la Providence +pour avoir employé ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble prêtre +il était bien incapable et bien indigne d’apercevoir. «Qui m’eût dit +cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins +c’était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous +voyez.» Et il ajoute, joignant les mains; «Appellerez-vous humain ce à +quoi nul n’avait jamais pensé?» + +On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce livre de ne pas faire +intervenir la grâce de Dieu à tous les bons endroits de son récit. Une +fois pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, pour accéder à la +sainteté et s’y maintenir, un secours surnaturel. Nous parlerons à +loisir des vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons connaître +de sa vie intérieure. Mais l’action divine en son âme est un secret dont +ni Dieu ni lui ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut mieux +n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on peut s’inquiéter des voies +humaines par où Dieu a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de +Vincent a été l’une de ces voies, au moins ce jour-là. + +Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance encore plus +émouvante. Nous allons raconter cette deuxième histoire, avant +d’examiner d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, dont nous +avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au temps de sa jeunesse il était un +charmeur. + +Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent quittait secrètement +les Gondi et courait à Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons que +nous avons déjà données de cette fuite, il faut évidemment placer +l’impatience du nouvel apôtre de secouer tout le reste pour se rendre +sans délai à l’appel de Dieu. Mme de Gondi l’a guidé, poussé, dans la +grande voie où il est maintenant engagé; mais de tels patronages sont à +la fois salutaires et pesants; ils aident et retiennent; ils suscitent +et ils entravent. Bref, Vincent s’était sauvé. + +Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de Clichy, sur qui étaient +tombées, voilà cinq ans, ses premières paroles ardentes, et qu’il avait +attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il fût alors un curé sans +expérience. Il aimait ce troupeau; il en était toujours le pasteur. On a +la preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par exemple pour des +baptêmes. Son retour y eût été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il +savait bien que la calèche de Mme de Gondi l’aurait été chercher là dès +le lendemain, il s’en fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on +le laissât tranquille. + +Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville de 2.000 habitants, se +trouvait sans curé, et le poste n’était point recherché. Les comtes de +Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient prié le supérieur de +l’Oratoire de Lyon, le Père Bence, de leur indiquer un «bon +ecclésiastique», dont ladite paroisse avait un extrême besoin; car +depuis près de quarante ans les curés bénéficiers ne s’y étaient +présentés que pour en percevoir le revenu; les notables avaient tous +passé à la religion «prétendue réformée»; et l’on ne comptait dans la +ville aucun religieux, aucune religieuse, mais six prêtres en tout, +libertins, ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse affaire, nous +explique Messire Charles Demia, prêtre de la Mission, écrivant peu après +la mort de M. Vincent, «à cause que cette cure était de grand travail et +n’avait de revenu en ce temps-là que cinq cents livres.» Le Père Bence +se tourna vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, qui n’hésita +pas à suggérer à Vincent de Paul que cette cure-là lui paraissait au +contraire excellente. + +A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit chez un huguenot, le +sieur Beynier. Un religieux de Lyon avait remis en effet à notre +voyageur une lettre d’introduction auprès de ce notable, le priant de +servir le nouveau venu en tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour +complaire à son bon ami lyonnais que parce que la maison curiale était +en ruines, retint Vincent chez lui et le logea. Notez que ce Beynier +vivait, nous dit-on, «dans tout le libertinage que la multitude des +biens dont il était pourvu abondamment» et sa jeunesse et ses +fréquentations «lui inspiraient.» Ce débauché accepta qu’une partie de +sa turbulente demeure devînt un lieu de silence et de prières. Vincent +s’adjoignit sur-le-champ un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans +la province pour sa piété; et tous deux, logés au deuxième étage de la +maison, se levant à cinq heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre, +vaquaient à leur dur ministère, sous le regard bienveillant dudit +Beynier et de ses familiers, tous riches, influents et, comme lui, +passés à la religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc point les +sectaires qu’on nous dit dans les manuels. Ils sortaient des guerres de +religion; mais sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. Et +puis, si certaines de leurs façons étaient plus grossières que les +nôtres, leur âme était plus près de la tradition chevaleresque. Une +civilisation est plus radieuse à ses débuts que quand elle a un peu +vieilli. On nous parle toujours du progrès, comme si la loi de beaucoup +de choses n’était pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui se +fane comme les autres. Il faut que nous tâchions aujourd’hui de cultiver +aussi des fleurs, heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains +d’aussi belles que ces bourgeois du pays de Bresse, qui aimaient leur +prochain avec tant de gentillesse, que tout tombait, la haine, les +préjugés, les passions, même le souci de la paix chez soi, devant un +étranger qu’on accueillait dans sa maison. Sans doute un notable +avait-il aussi dans ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers la +multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient pour les gardiens naturels +du troupeau sans pasteur. A l’arrivée de Vincent, il leur parut de +politesse élémentaire de présenter au nouveau berger ses brebis. Il +advint ce que déjà vous avez deviné. Tous ces gens aimables furent +bientôt pris au charme du grand homme tombé chez eux. Vincent fit, dans +la petite ville, du ministère à sa façon, qui était méthodique et +foudroyante. Il visita les maisons une à une, prêcha, administra les +sacrements, fut un si éloquent missionnaire et recommanda si bien, comme +à Folleville, la confession générale, que tout le monde, après quelques +semaines, y avait passé, le huguenot Beynier comme les autres et tous +ses amis à sa suite. + +Un dimanche d’été, probablement le 20 août, tandis que le nouveau curé +s’habillait pour la messe, une paroissienne, la femme du seigneur de la +Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en une maison écartée des +autres, une ferme sise à un quart de lieue de là, toute une famille +était malade, père, mère, enfants, et personne alentour pour assister +ces gens en détresse et très pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux +Filles de la Charité de cet incident tout menu et si gros cependant +qu’après trois siècles nous continuons d’en tirer des richesses, Vincent +avouait que la situation de ces malheureux lui avait «touché +sensiblement le cœur». Et il ajoutait: «Je ne manquai pas de les +recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux +qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour +ces pauvres affligés.» + +Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore Vincent qui nous le +dira lui-même: «Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de +la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous +rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu +plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant +les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins +pour se reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en avait tant, +que vous eussiez dit des processions.» + +Les paroles prononcées au prône avaient poussé toute la paroisse vers la +maison des malades. Ses ouailles compatissantes, Vincent les voyait +maintenant défaillir en grappes sous le soleil. S’il a gardé cette +vision, c’est que lui-même a senti brûler son sang aux feux de ce ciel +d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la terre montaient en lui. Et +le matin, s’il est allé sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est +que son cœur aussi avait chaud et sentait bon. + +Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais pas content. Ils ont bien +fait d’avoir eu pitié, les gens de Châtillon, mais voilà une charité mal +ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au secours d’une pauvre +famille, qui demain va se retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a +senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme que nous cherchons à +connaître. Sa sensibilité a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue +aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes a jeté un cri; et puis +il écoute sagement l’écho de sa voix et, maître de soi et des autres, il +va donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes dames, et +commandera qu’au lieu de combler en un jour la famille malade de +provisions qui se gâteront, «elles se cotisent désormais pour faire le +pot chacune sa journée.» Une à la fois, mais tous les jours: voilà la +consigne. Il la formule avec force: on s’incline. Bientôt il l’inscrit +dans un règlement; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. Elle a jailli de +son cœur, mais c’est sa tête qui l’a charpentée solidement. + +Nous allons suivre Vincent dans sa grande carrière. Nous verrons quelle +œuvre apostolique est sortie du sermon de Folleville et quelle +prodigieuse œuvre charitable du sermon de Châtillon. Mais de quoi donc +était faite l’éloquence de ce prêtre? Il n’est pas vain de s’en +inquiéter, car on peut discuter s’il est devenu un grand saint à cause +de l’ascendant de sa voix sur les hommes, ou si sa puissance oratoire +venait de sa sainteté commençante: il est certain que, dans l’ordre du +temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, le premier signe de +sa grandeur. + +De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté. Nous savons seulement +qu’il a dit un jour, parlant de ses tournées de village en village: «Je +n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille +façons. C’était de la crainte de Dieu.» + +Mais ses proches ont couché sur le papier, à la suite de ses +_Entretiens_ et _Conférences_ aux Filles de la Charité ou aux prêtres de +la Mission, des notes qui vont peut-être nous donner des lumières sur la +façon dont il parlait. «S’il se trouvait quelqu’un, écrivait un jour le +frère Ducournau, qui eût le concept et la main assez prompts pour écrire +mot à mot les mêmes paroles et les exclamations de M. Vincent au moment +qu’il les prononce, cela serait le meilleur.» Et messieurs les +assistants désignèrent justement cet habile frère pour ledit travail. +Nous sommes fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à transcrire, +comme il disait, les mêmes paroles de son maître, c’est-à-dire ses +paroles exactes et, puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations +authentiques. + +Car il y a tout le temps des exclamations dans les textes émanant de +Vincent, dans ses lettres comme dans ses entretiens. Cela leur donne un +certain air de naïveté auquel il ne faut pas se laisser prendre. L’homme +était parfaitement avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il a +constamment mêlé des cris à ses discours, ce n’était pas, comme +d’autres, pour se donner le temps de trouver des paroles plus utiles. +Ces sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation intérieure, et +Vincent, non seulement permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son +cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs dans un discours sont +ordinairement un mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop facile +de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais si vraiment c’est une +poitrine qui se vide sous l’effort d’une carcasse palpitante, alors les +humains penchent le front sous le souffle, comme des arbres dans la +tempête. + +D’autre part, il paraît que Vincent faisait beaucoup de gestes. Parlant +tout à la fin de sa vie, donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux +qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter et peut-être +provoquer des relâchements dans le zèle ou dans la discipline, il +présenta ainsi ces fâcheux: «Ce seront des esprits libertins, libertins, +qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se +mettent en peine d’autre chose. Quoi encore? Ce seront... Il vaut mieux +que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés...» Ici, le frère +Ducournau note un détail qui nous intéresse. «Saint Vincent, nous +dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains sous les aisselles, +contrefaisant les paresseux.» Plus loin, ayant rapporté un autre passage +du même discours, le frère dit encore: «A ce moment M. Vincent faisait +de certains gestes et des mouvements de tête, et avec une certaine +inflexion de voix dédaigneuse...» + +Une autre fois, le saint explique aux pauvres frères coadjuteurs que +Dieu les aime et les écoute et qu’ils aideront peut-être mieux que les +prédicateurs eux-mêmes au succès de la retraite qu’on va faire aux +ordinands. Voici, par exemple, un frère. «Il sera occupé, dit-il, à son +travail ordinaire et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent pour +le prier qu’il ait agréable de bénir l’ordination; et peut-être ainsi, +sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes +dispositions de son cœur.» N’est-ce pas charmant de dire ces choses aux +petits sur la terre? Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait +d’angélique et d’exquis dans la charité de cet homme. Il y a ceci «dans +les psaumes, ajoute-t-il: _Desiderium pauperum exaudivit Dominus_, le +Seigneur a écouté la prière des pauvres.» Mais le voilà qui s’arrête. Il +a oublié la suite. Alors il demande à ceux qui sont auprès de lui: +«Comment y a-t-il au reste du verset?» Un assistant le lui dit et, le +remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la beauté du texte et, +nous dit le fidèle Ducournau, le répète «plusieurs fois avec des +mouvements dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants.» + +Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet entretien du 4 août 1646 +aux Filles de la Charité, où, parlant en présence de quatre sœurs +désignées pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, il demande à +l’assemblée si l’on a jamais entendu dire «qu’il se soit trouvé des +personnes si détachées du sentiment de la nature que, sachant que de +quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades, +nonobstant cela, elles se présentent pour aller à leurs places et +disent: Monsieur, me voilà prête.» Il prononce alors, devant les pauvres +filles, des paroles d’une souveraine beauté. Elles vont aller au +martyre, ces petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur prêcher à +cette minute, c’est l’humilité. Ce qu’elles vont faire est si grand, +qu’étant de fragiles femmes elles en pourraient étourdiment tirer +vanité. «N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêterez que la +reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres; ne dites +rien de tout cela. Mais, si on vous demande: «Où allez-vous?» vous +répondrez: «Nous allons où Dieu nous appelle.» Ou encore: «Nous allons +en un tel lieu.»--«Faire quoi?»--«Ce qu’il plaira à Dieu qu’on nous +ordonne de faire.» Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage. +Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant +la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.» Cela n’empêche +point sa gorge d’être tout à coup remplie de sanglots. Quand il songe à +la morte, à celles qui peut-être tomberont demain et qui sont devant +lui, toutes ferventes; quand il parle du sang de ses filles qui en +appellera d’autres au sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la +grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre soudain. «Notre très +honoré père, écrit la pauvre sœur qui a recueilli pour nous l’entretien, +fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance de ses larmes.» + +Ce n’est pas tout. Il s’agite; il soupire et pleure; il a recours enfin +à un dernier moyen physique d’émouvoir, qui est de se frapper la +poitrine. Le frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu du discours +sur les relâchements dans la discipline, nous montre Vincent qui, se +recolligeant, c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se dit alors +à lui-même, en présence de tous ses prêtres: «O misérable, tu es un +vieillard semblable à ces gens-là; les petites choses te semblent +grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, messieurs, il n’y a pas +jusqu’au lever du matin, qui ne me paraisse une grande affaire, et les +moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de +petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des +pratiques et des occupations de la Compagnie.» + +Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots pareils ne sont pas faciles +à expliquer. «Des gens comme moi, dit-il, de petits esprits...» C’est +tout de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière ses paroles de +tout à l’heure et celles-ci, sous son éloquence qu’il s’agit de juger, +faire le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement engagé dans tout +cela. Voici l’occasion de poser la question de la sensibilité de +Vincent: débat capital, hors duquel on ne saurait résoudre le problème +de son éloquence, ni d’ailleurs celui de sa sainteté. + +L’extrême sensibilité est à la fois, pour un orateur, une nécessité et +un danger. Et de même il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente +foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux. + +N’accèdent guère à la véritable éloquence, n’accèdent jamais à la +sainteté, que les natures à la fois puissantes et équilibrées. +Intelligence ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes deux +sur une riche matière: un cœur de chair humaine. Ces cœurs-là sont +malheureusement impétueux à vingt ans, et c’est seulement à trente que +le caractère de l’homme a sa trempe définitive. De là, tant de déchets. +De là, les débuts tourmentés ou incertains des plus grands génies et des +saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, n’a trouvé son équilibre qu’à +l’âge de la volonté. Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa +pétulante sensibilité une puissance qui lui fût égale. + +Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser publiquement. Il y a dans +Marc-Aurèle une pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours à l’affût +des belles choses, l’a trouvée un jour dans un petit recueil édité à la +date émouvante de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit toute +une préface pour expliquer que la doctrine de l’empereur-philosophe +était pétrie de christianisme, a eu raison de faire grand état des mots +que voici: _Si tu perds le sentiment de tes fautes, il ne vaut plus la +peine de vivre._ Ce sentiment-là, saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en +lui toute sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession et à la +torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. C’était un homme, mais qui +voyait l’essentiel de lui-même: sa faiblesse. De cette faiblesse, les +êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas un jour d’être +scandalisés, s’ils n’étaient si légers. Car nous sommes tous des +étourdis, mais celui-là point: c’était un passionné. + +L’étalage que Vincent fait constamment, quand il parle ou quand il +écrit, de son indignité, de sa bassesse, de ses abominables péchés, +choque d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite que ce sont +seulement des formules, de fâcheuses formules, et l’on regrette, par +exemple, qu’au-dessous de sa signature, il trouve bon d’ajouter presque +toujours ces mots inutiles: _prêtre indigne_. On dirait qu’il les fait +tomber mécaniquement de sa plume comme un paraphe déplaisant, et l’on +songe à tous les gestes onctueux que font, par habitude, les hommes +confits en dévotion. + +Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait pourtant point de +manies. Il ne disait jamais de banalités, ne proférait jamais de propos +routiniers. Toujours il choisissait le mot juste, et pour formuler une +pensée originale. Quand il se frappait la poitrine, il est donc probable +que ce n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste dont il faut +que nous comprenions l’importance. + +Un jour, il fait à ses prêtres une conférence sur la _méthode à suivre +dans les prédications_. Il leur dit les merveilles accomplies par sa +méthode, qu’il appelle la _petite méthode_, parce qu’elle est toute +simple et sans faste. Il rappelle les belles conversions accomplies par +ses missionnaires; s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la +joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs au cours d’un +prêche, ou d’être escorté, quand on quitte le village après la mission, +par le troupeau des fidèles jetant ces cris: «Bienheureux les ventres +qui vous ont portés! Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités! +Oh! que vos mères sont heureuses!» Et tout à coup écoutez-le: «O Dieu, +dit-il, quels fruits a produits cette méthode partout où l’on a été! +Quel progrès! Eh! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne +les avais empêchés par mes péchés! Hélas! misérable que je suis! Ah! +j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur! pardonnez à ce +misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et +contredit partout; pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous +les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous +avez inspirée, à la gloire qui vous en serait revenue sans moi, +misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout +ce qui concerne votre service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je +vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours; je vous en +demande pardon.» Là-dessus il repart, dit des choses admirables et +notamment définit la véritable éloquence en des termes pareils, nous le +verrons tout à l’heure, à ceux que choisissait Pascal, au même moment, +pour nous expliquer comment on doit écrire; puis, pensant à lui-même, si +petit pour une tâche si haute, il s’écrie: «Il n’y a que moi, misérable, +qui gâche toujours tout.» Il s’accuse de ne rien comprendre à l’art, si +nécessaire, de parler avec fruit. «Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je +tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui +Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette +sainte méthode.» Et un peu plus loin, comme excédé de son insuffisance, +il y revient encore. «Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, de +dire les choses en détail, et que moi-même je ne les sais pas, moi, +misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre, +par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je +suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah! pauvre +bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en +particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien +pratiquer. Il le fera, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous +l’apprendra, s’il lui plaît.» + +Tout ce discours si curieux, il est clair que Vincent l’a prononcé dans +l’exaltation. Il y emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle +aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il ne dit pas: «Cela est +évident.» Il s’écrie: «Cela est si évident qu’il faudrait se crever les +yeux pour ne le voir pas.» Il a souvent recours à ces mots excessifs par +lesquels nous essayons, dans la langue familière, d’agir sur +l’imagination de nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres de +vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va chercher pour que sorte +bien toute sa pensée: «Faut-il que nous menions une vie... je ne sais +comment je dois dire... _lautior_; si l’on pouvait faire un mot français +de ce latin, _plus commode_... ce mot ne dit pas assez, _plus +voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens +du monde_.» + +Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut qu’on le sente de +même. Il met d’ailleurs en ses actes la même passion qu’en ses paroles. +Il a dit un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires: «Quel +compte a à rendre à Dieu un supérieur lâche!» Il est, cela ne surprendra +personne, pénétré de sa responsabilité de chef. Il ne sera pas un +supérieur lâche, et son commandement, il l’exercera totalement. C’est +ainsi que nous le voyons faire des remontrances, devant la Compagnie +assemblée, à de pauvres religieux qui ont commis des fautes, grandes ou +petites. Il est terrible quand il rend ainsi la justice; et ce bon M. +Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter un coupable. Il avait +coutume, lorsque la communauté avait fait oraison, de prendre place au +chœur, de faire approcher tout le monde, prêtres, frères coadjuteurs, +écoliers et séminaristes, et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou à +celui-là, il disait: «Monsieur, répétez tout haut l’oraison que vous +venez de faire.» Des paresseux, qui avaient rêvé ou dormi au lieu de +méditer, se trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il leur arrivait +de demander à M. Vincent qu’il les excusât pour cette fois. Un prêtre, +ancien de douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant excusé ainsi le +17 novembre 1658, Vincent lui dit, en termes vifs, son mécontentement. +Celui-ci, fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le saint lui +cria: «Monsieur, êtes-vous en état de recevoir l’avertissement qui est à +vous faire?» Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à genoux. Et +le frère Ducournau, qui était présent, nous rapporte ce qui se passa +ensuite. «M. Vincent, nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, le +vendredi précédent, il s’était absenté de la conférence du soir, +nonobstant qu’on lui eût dit d’y aller, appelant cela une désobéissance +formelle. Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement, +voulut lui présenter qu’il avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y +assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n’était +pas vrai, qu’au contraire il lui avait dit: «Allons, monsieur, allons!» +Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser: «Monsieur, on +ne doit point parler, ni s’excuser, quand on est averti de quelque +chose; mais il ne faut dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on +donne et l’accomplir.» Il lui dit de plus qu’étant déjà assez ancien +dans la maison, il devrait être à exemple; qu’autrefois il l’avait vu si +dévôt, lors même qu’il était petit garçon; qu’au Mans, où il avait été +envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis +environ deux ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était laissé +gagner à la paresse. «Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de +voir qu’étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de +cette sorte. Mais quoi! il faut bien avertir des défauts.» + +Et il fait tomber sur le coupable, devant tous ces hommes haletants, cet +arrêt solennel: «Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, qu’il doit +être disposé à rendre compte de son oraison lorsqu’on le priera de le +faire, et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, pour ce que +vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous +souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, comme aussi dans les autres +fautes dont vous venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui +et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous +donne.» + +Des scènes pareilles, disons-le net, sont odieuses ou magnifiques. +Odieuses, parce qu’il est trop facile, quand on dispose d’une autorité +totale, de torturer publiquement ceux qu’on a sous sa loi. Magnifiques, +si c’est vraiment un justicier qui parle: et celui qui mérite ce nom, on +le reconnaît au frémissement de sa voix, car il n’y a pas de justice +sans amour. Un juge sec, un juge froid, ce sont des usurpateurs: on les +déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, mais lui plus que tous. +Tandis qu’il tenait toute la Compagnie en haleine parce que c’était son +devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne pas humilier ce +pécheur, la majesté de son sacerdoce le soulevait et le terrifiait. +L’extrême sensibilité des saints les porte aux nues; et tout à coup, ils +prennent peur, car ils n’ont pas cessé, arrivés si haut, de tout sentir +à l’extrême. Si près de Dieu, quand on est si petit: c’est un constant +état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous essayons bien d’en +parler; nous ne le faisons jamais comme il faudrait, parce que nous +avons des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau drame; ils le +vivent dans l’exaltation; et ce sont les seuls sages. Nous savons +qu’arrivés au faîte des honneurs ou de la puissance des grands de ce +monde sont devenus humbles: voilà la sagesse courante. Celle des saints +est pareille, mais incomparablement plus haute et plus forte. Quand on +s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable de prendre les +humains en pitié et de tenir sa propre guenille pour misérable. + +Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à cause du rang du coupable, +Vincent avait à peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans +d’autres occasions. Par exemple, en voici une où ce sensible va nous +livrer son secret. Il s’agit d’une histoire bien ridicule. Un frère +coadjuteur, commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc falloir +humilier ce pauvre diable devant toute la communauté. Vincent voit leur +misère, à tous ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au fond, et il +pense: «Un supérieur qui ne punirait pas, qu’en dirait Dieu?» Alors il +faut frapper. Mais qui est-il pour cette œuvre de justice? Devant +l’Éternel tous les hommes ne sont-ils pas également chétifs? Entre un +frère qui titube et un supérieur qui fait aussi quelquefois des faux +pas, quelle si grande différence? Alors il s’adresse ainsi au coupable: +«O mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? le pourrai-je bien +dire sans rougir? Ah! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour +ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire? +Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en +suis coupable. Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, jusqu’à le +faire paraître en venant du dehors. O Sauveur, prendre trop de vin +jusqu’à le faire paraître! faire les actions d’un homme ivre! O +misérable! C’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre; et cela +ne serait pas arrivé sans mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus +tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes dans la cuisine devant +vos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de moi d’avoir de +telles personnes dans la Mission?» Voyez comme il l’aide à porter son +péché, comme il sait à la fois châtier le coupable et passer le bras +sous son bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, un homme tout +menu sous le Dieu splendide qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant +à cette minute. Toute la fin du petit sermon au frère ami de la +bouteille est un modèle de discours exalté. Il y a des pages très hautes +dans l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le sujet est une +bagatelle, montre mieux qu’aucune l’art parfait de ce prêtre, qui, avec +les mots les plus simples et dans l’ordre convenable, versait sur son +auditoire le trop-plein d’une âme de feu. «O messieurs, s’écrie-t-il, +priez pour nous; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez +pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons +pitié de sa misère. O! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu merci, +souvent humilié. Ah! que ferons-nous maintenant, mon frère? Vous avez +des défauts, vous avez des passions, et vous vous y laissez aller après +toutes les humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous +en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit +d’humilité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles +devenues? Où sont maintenant toutes ces protestations? Où sont-elles, +mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir +Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère? Et que deviendra +cette humiliation que vous faites maintenant? Que deviendra cette +confusion que nous buvons?» + +Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux homme agenouillé +devant lui. Il vida ce jour-là la coupe jusqu’au fond; puis, prenant en +pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur cette parole apaisante: +«Nous prierons Dieu pour vous, mon frère; et nous espérons qu’il vous +donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux faire à l’avenir.» + +Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à ceux qui l’écoutaient des +arguments bien déduits, il l’était plus encore à les magnétiser; et non +seulement son tempérament le portait à faire ainsi; mais il professait +que c’était mieux. Il estimait que c’est au cœur qu’on doit viser +d’abord. «Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, disait-il, +qu’a-t-elle besoin de raisons?» Et une autre fois: «Mes frères, je +remarque que, dans toutes les oraisons que vous faites tous, un chacun +s’efforce de rapporter quantité de raisons, et raisons sur raisons; +_mais vous ne vous affectionnez pas assez_.» Il ajoute: «Toutes nos +raisons sont sans fruit, _si nous ne venons aux affections_.» + +Il éprouvait un grand respect pour les médecins de son temps, qui +n’avaient pas encore défilé devant Molière. Si, revenant sur la terre, +il consultait ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant ouï seulement ses +premiers mots et mis son poignet dans leurs mains, ils lui diraient: +«Monsieur, vous êtes un grand affectif.» + +Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe quel saint, et par +exemple à tous ceux de son temps, à la mystique Marie des Vallées, au +bon François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de Chantal, ou à ceux de sa +lignée spirituelle, Vincent Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le +charitable. Et ils jugeraient de même n’importe quel orateur, n’importe +quel écrivain, du plus grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus +passionné, celui du fougueux Bossuet et de Racine, l’enfant de volupté. +Encore faut-il distinguer Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour +reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, nous allons +continuer de l’ausculter et lire un dernier texte. + +Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le 2 mai 1659 sur la +_Mortification_. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux +premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite +à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour +leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la +dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et +j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans +grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir. + +Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait +visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts +d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses +douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme +une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne +se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté. +Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général +des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il +m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de +partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que +j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche +le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour +chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me +dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de +Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu +plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps +éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs +parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au +public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et, +en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des +voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à +leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des +coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un +ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le +jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres +parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi +pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de +les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon +esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je +n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer +mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre +esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu +qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai +tant, qu’enfin il eut pitié de moi.» + +Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient +de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il +a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a +pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une +femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà +l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre +comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de +tous. + +C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots. +Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le +cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de +faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en +douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable, +mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à +base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante, +c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse, +quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint +François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est +en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé. +Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté +est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse. + +Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le +chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et +d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas +un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de +Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps +de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte, +et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà +vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice. +Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint +Vincent? Je ne crois pas. + +Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru +médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui +aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait +charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal +l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le +_poverello_ de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement, +comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous. +Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de +l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec +intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus +près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a +pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on +veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à +cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature. + +Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où +elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce +n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils +s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples +croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les +scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que +leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux +d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent +d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes +ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni +l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de +l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit +mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une +aumône sacrée comme une dette. + +Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa +carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation +unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler, +des saints du paradis. + + * * * * * + +La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire +irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il +faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci +voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces +dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur +puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut +aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui +fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et +en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu, +donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises, +dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie. + +Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les +possédait toutes. + +Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si +souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que +plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère +Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit, +que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le +pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles +sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne +le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin +d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres +extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel +ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour +contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire +dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient +certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même +Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait +par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour +cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs +sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents +s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y +être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur +témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire. +Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux, +n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à +faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à +déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure. + +Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste: +peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un +peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de +par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et +prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent, +même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme +ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la +chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci +était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce +qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le +brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et +vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup +plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit +frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est +de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont +un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le +ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils +ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent. +Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou +bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les +mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux +nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères +l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête. + + [3] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_, t. III. + +J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal +de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le +trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la +faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot +nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce +don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on +joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et +l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne +où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très +ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul +en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la +répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui +l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans +défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces +pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet +homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa +naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à +un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On +est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M. +Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M. +Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à +Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour +nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne +l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent +soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous +allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a +une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que +de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel +homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de +prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa +lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, _prions +pour lui_.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même +balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré, +il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé +dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous +voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir +en trois seulement, mais bien placés: _Priez pour nous!_ + +Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il +était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il +pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle. +Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait +garder une certaine disposition et un style accommodant, _à la portée et +au plus grand profit_ de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même +chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il +s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au +même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il, +«de _remplir tous les besoins_ de ses lecteurs.» Formule admirable, que +tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se +flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant +pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce +prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang. +Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le +mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les +regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux. + +Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant +les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand +seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient, +pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son +éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand +plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de +trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce +qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il +a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le +guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un +saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une +sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir +sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le +plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une +petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur. +Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée +mauvaise foi. + +Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des +hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant +au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais +ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent +avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force, +que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il +voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis +Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il +ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands +gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre +supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis +qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette +vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites. +Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact +avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là +qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête. + +Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à +nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la +poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons +restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur: +il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et +charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les +moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut +ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le +curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel +vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant +si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la +multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur +humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au +respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et +parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils +révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient +vers lui. + + + + +CHAPITRE V + +LES BARBICHETS + + +Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour +les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux +étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une +compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans +de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur +père, on les aimait; car ils portaient comme lui une grande pitié dans +leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les +barbichets. + +Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse, +et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le +prendre? + +Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La +plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient +le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle: il +institua une _Retraite des Ordinands_, qui devint bientôt fameuse. Le +clergé connaissait mal ses devoirs: il entreprit de les lui apprendre +dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les _Conférences +des Mardis_. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on +imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, _les Séminaires_. + +Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double: il s’est +occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si +passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et +autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi +ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent, +qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un +tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu. + +L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit +plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le +reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous +Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans +ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez +dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des +femmes d’une trempe extraordinaire. + +Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes, +qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité +par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands +vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse; «mais, +disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable +nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne +peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand +je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes +ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune +vocation.» Sept mille prêtres: voilà un bien gros chiffre. Condamner +l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos +rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents. +Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous +savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses _Représentations à +l’assemblée provinciale d’Aix_, qu’on peut consulter aux Archives des +Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont +son diocèse est composé, «il n’y en a pas cinquante auxquelles le +service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême +pauvreté des églises.» + +Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer ce que peut être une église +à l’abandon. Il n’y a pas bien longtemps, un religieux français, le Père +Doncœur, conduisant une troupe de jeunes garçons en pèlerinage au pays +de François d’Assise, trouva, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie, +un temple comme devaient être ceux de France au lendemain des guerres de +religion. «Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec tendresse dans +la sacristie la plus souillée que j’aie vue et m’offre un calice +désargenté que je ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à +l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille lingerie... Des +vieux sordides, qui partout ailleurs s’appelleraient des mendiants, sont +assis dans les stalles et crachent. Quand se découvre le pauvre ciboire, +les _particole_ que je dois distribuer à la communion me trouvent +interdit... Est-il possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte cette +humiliation?... Je bois à la communion un vinaigre brûlant, et les +garçons reçoivent avec un amour qui m’émeut les misérables hosties où la +splendeur éternelle se voile. Quel mystère!»[4] Ce mystère-là, nos +pères, au dire de Vincent lui-même, le trouvaient tout naturel. Il +écrivait à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne: «J’ai rougi +de confusion, comme vous, voyant ce que l’on vous a dit de la saleté et +désordre des églises de France et des irrévérences qu’on y fait... C’est +un grand mal, dont on ne s’avise pas assez, pour ce que l’on y est +accoutumé.» Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain l’Auxerrois dut +requérir que «défenses soient faites aux chanoines de se laisser suivre +dans le chœur par leurs chiens». Vincent, un an avant sa mort, +c’est-à-dire après que lui et d’autres ont lutté pendant un demi-siècle +contre les vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis Dupont, +supérieur de la Mission à Tréguier: «Une chose à laquelle vous devez +tendre particulièrement est de détruire ce mauvais esprit de la boisson, +qui est une source de désordre parmi les ecclésiastiques.» Dans un +entretien à ses missionnaires, il a dit un jour: «La semaine passée, il +se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres +d’une certaine province.» Le fait est qu’on voyait des curés officier en +bégayant et titubant. Ils se présentaient à l’autel le visage mal rasé, +les vêtements sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est pas un péché; +c’est une excuse peut-être. Il y avait des évêques grands seigneurs, +abondamment pourvus de tout, et des évêques crottés. Dans le bas clergé, +presque tous étaient crottés. Encore si leur âme était nette! Nous avons +vu qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé des prêtres débauchés. +Il dut les contraindre à chasser de leurs maisons les femmes et filles +suspectes; il empêcha ces malheureux de percevoir de l’argent pour les +confessions, et mit ordre à certaines orgies, qu’on appelait _le +Royaume_ et qui se faisaient dans le clocher. + + [4] _IIIe Carnet de Route, Roumieux_, à l’Art catholique, Paris. + +Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient point leur état et +n’en portaient guère l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à +d’autres évêques, s’écriait: «Avons-nous pudeur de paraître, par notre +tonsure... les sacrés esclaves du Rédempteur? Pour les habits, c’est de +même... Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je? mais à +moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques; où sont +nos soutanes, nos camails violets?» Nous savons que beaucoup de ces +évêques distribuaient le sacrement de l’Ordre à des clercs indignes ou +trop jeunes. En 1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans son +diocèse deux cents clercs promus avant l’âge légitime. On n’apprenait +pas aux futurs prêtres à officier, à conférer les sacrements. Nous en +avons vu qui ne savaient pas les paroles de l’absolution. Vincent, dans +une conférence du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa jeunesse, +chacun disait la messe à sa façon: «Aucuns commençaient par le _Pater +noster_; d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient +l’_Introïbo_, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J’étais une +fois à Saint-Germain en Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui +dirent tous la messe différemment... C’était une variété digne de +larmes.» Abelly, qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours avec +lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir trouvé une lettre d’un +évêque écrivant à Vincent: «Excepté le chanoine théologal de mon église, +je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux de mon diocèse qui puisse +s’acquitter d’aucune charge ecclésiastique.» Et cela, qui nous étonne, +n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une conférence du 5 août +1659: «Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré +de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui, +on ne savait ce que c’était... Un homme, après sa théologie, après sa +philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s’en +allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode.» Et il +ajoute, ce grand saint toujours humble: «Pour dire la vérité, je ne +sais, messieurs, si plusieurs d’entre nous se trouvaient obligés de +baptiser, s’ils n’y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l’autre +jour à quelqu’un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain +rencontre. Je vous assure, monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je +m’y prendrais.» Et voici, pour finir, un texte touchant et bien +authentique. Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait de +Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur général, M. Vincent. Elle +voudrait que son très honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle ne +sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades pourraient bien se +confesser. Parlant des prêtres qui sont en l’île, elle dit: «Il y en a +deux, dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit n’avoir point +permission de pas un évêque de confesser. C’est un prêtre qui m’a donné +cet avis, ce semble, par charité, disant que nos malades n’étaient pas +en sûreté entre ses mains. J’ai dit cela à quelques-uns de ces +messieurs; et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient montrer +qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour cela, monsieur, la plus grande +part des personnes qui sont ici ont scrupule; et pour nous, si nous +savions aussi bien faire de ne pas nous confesser que de le faire à des +personnes soupçonnées de n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous +attendrions votre avis à ce sujet.» Voyez comme elle est indulgente et +prudente, la pauvre fille. Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont +peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de l’Église et que +pourtant elle ne voudrait offenser, il va bien falloir qu’elle révèle +finalement que ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement! On +voit bien qu’elle a l’habitude. «Quant à ce qui est de nos pauvres, +dit-elle, cela m’a un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant pas +scandaliser celui qui leur administre les sacrements, je me sens obligée +au silence, joint qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque +chose qui fait parler le monde.» Des prêtres qui font parler le monde! +Oh! elle ne voulait pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes, +ce n’est pas pour s’en «être informée, mais, monsieur, vous savez que +l’on sait le mal trop tôt.» Elle ajoute tranquillement: «Il y a +seulement un prêtre dans l’île en bonne réputation.» Et sans doute s’en +contenterait-elle, mais «il est à deux lieues d’ici.» + +De cela et du reste nous concluerons que l’abbé Bourdoise avait +probablement raison quand il disait que ce qui se faisait de plus mal +parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. Ce pauvre +clergé, il faut pourtant avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton +que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend qu’il les a trop +souvent reçus à plein dos. Et quelquefois les bons payaient pour les +mauvais. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à Vincent, en 1643, +un gros scandale: «C’est un curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a +été battu et meurtri à coups de bâton par le seigneur de son village, en +présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus +d’ignominie et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique.» +Et il supplie le saint d’intervenir auprès de la reine en faveur des +prêtres des campagnes qui «n’ont pas de bouche pour se plaindre, et +semblent n’avoir que des épaules pour souffrir.» + +Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, il n’y a rien à dire après +Mme de Sévigné, qui a jugé celui d’alors et de tous les temps dans une +lettre du 21 juin 1680 à sa fille: «Tous les vices et toutes les vertus +jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de +paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement +les chevaux trottent.» A cela près que si les chevaux font naturellement +quelque chose, c’est de galoper. + + * * * * * + +Aux bergers de telles brebis, que manquait-il? De la science sans doute, +et jusqu’à la connaissance des éléments mêmes de leur ministère, mais, +par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre est un prêtre: la sainteté. Et +voici que justement va se lever une pléïade d’hommes de génie qui leur +enseigneront à devenir des saints et, parmi eux, Vincent, qui leur dira, +mais surtout leur montrera comment on fait. + +Le plus fameux de ces hommes apostoliques, c’est Bérulle. Nous l’avons +déjà rencontré tandis qu’il commençait d’exercer son ascendant sur un +jeune prêtre égaré dans la maison de la reine Margot. On voudrait avoir +la preuve que c’est lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit sans +le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de celui qui l’aurait vraiment +pris par la main pour le ramener dans les voies de Dieu, le «grand +affectif» que nous savons eût éprouvé une reconnaissance dont il nous +resterait des témoignages. Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi +sur Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. Ils ont pourvu, l’un +et l’autre, à la même tâche, et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé +Brémond a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous ceux qui +travaillaient alors à «relever l’état de prêtrise» des pages précieuses +aux hommes cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de Louis XIV +dans sa splendeur[5]. Ce Bérulle, en fondant l’Oratoire le 11 novembre +1611, avait dit à ses prêtres: «Nous sommes rassemblés pour reprendre +notre héritage.» Et l’abbé Brémond, commentant cette parole, écrit très +justement: «Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu du plus +noble de ses privilèges, sa vocation à la sainteté, avait en quelque +manière cédé ce droit d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint +Benoît, de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace.» +Écoutez Bérulle: «Hélas!... la malignité du monde, dans lequel nous +vivons, nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée en mains +étrangères...» Il veut dire celles des moines. Et, se tournant vers les +prélats et les prêtres, il les convie à reprendre «ce qui leur +appartient du privilège de leur sacerdoce, à rentrer dans leurs droits, +à jouir de leur succession légitime, pour avoir le Fils de Dieu en +partage.» + + [5] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_. Dix vol. + in-8º illustrés, Paris, Bloud et Gay. + +Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe autour de lui des +prêtres pour les sanctifier. A ces disciples, qui vont l’écouter avec +ferveur et feront école au point que tout ce qu’il y a de noble dans le +clergé de France est encore aujourd’hui sous leur splendide influence, +il enseignera que l’état de prêtrise «requiert une liaison particulière +à Jésus-Christ.» L’oratorien, dit-il, et nous verrons que cela deviendra +vrai de beaucoup d’autres et notamment du sulpicien et du prêtre de la +Mission de saint Vincent, doit «tendre continuellement à la perfection, +et à une très grande liaison d’honneur, d’amour et de dépendance à +Jésus-Christ.» Il a senti que l’heure était venue de donner aux prêtres +l’idée de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, plus près de +Dieu, que ceux qui se sont enfermés dans des couvents. Dans les autres +familles religieuses, on possède assurément toutes les vertus, mais on +se rend éminent et singulier «en l’exercice et la profession de +quelqu’une entre les autres, qui de la pauvreté comme les capucins, qui +de la solitude comme les chartreux, qui de l’obéissance comme les +jésuites.» A l’Oratoire, point de ces signes particuliers, mais on fera +mieux ce qui est essentiel: «Aimer et honorer intimement et +singulièrement Jésus-Christ.» + +Quand nous considérerons Vincent en prières, Vincent accédant doucement +aux sommets de la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, dont le +génie a renouvelé la piété de nos prêtres. «Ce que notre très honoré +Père, écrit l’ancien curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième +supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, autant que Dieu lui en +a donné le moyen, c’est l’esprit de religion, le culte suprême +d’adoration et de révérence dû à Dieu.» Dans le troupeau, il suffit +qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on le craigne pour sa justice; qu’on +fasse le bien pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à cause de +l’enfer; mais cette religion-là est indigne des prêtres. «Ici, nous dit +ce même Bourgoing, c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes +enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux de la primitive +religion que nous professons au baptême; nous apprenons à adorer les +grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les +jugements de Dieu et les mystères de son Fils.» Un enseignement pareil, +jetant le prêtre aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant +accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu familier, d’un Dieu utile, +souffrant pour nos péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, ce +redressement soudain d’une religion qui devenait trop commode et qu’on +porte d’un coup d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la marque d’un +siècle où les esprits, les cœurs, avides de grandeur, se complairont à +la gloire du Roi-Soleil; c’est bien aussi la leçon dont se devait +repaître avec une volupté singulière l’âme dévorante d’un Vincent, qui +avait soif et faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire: «Mon fils, +vous n’avez autre chose à faire qu’à l’adorer.» + +Malheureusement les hommes sont hommes, et vint un temps où Bérulle, le +grand Bérulle, tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, dans +le dos du plus saint de ses disciples. Vincent fondait alors, au collège +des Bons-Enfants, sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle eût-il +voulu que Vincent entrât à l’Oratoire? Le dépit de n’avoir pas fait +cette recrue le porta-t-il à juger vaine la création d’une nouvelle +société de prêtres? Il se montra hostile aux projets de cet autre +novateur. Et l’on a de lui une lettre au Père Bertin, à Rome, où, +parlant de la Mission, il écrit: «Le dessein que vous mandez être en +ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies diverses et, à mon +avis, obliques, le doivent rendre suspect et nous obliger à sortir hors +de la retenue et simplicité en laquelle j’estime à propos de demeurer +dans la conduite des affaires de Dieu.» + +Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier fondera le séminaire de +Vaugirard en 1641, Vincent aura à son tour quelque souci de voir une +maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant alors d’un «fort bon +ecclésiastique» qui désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, il +écrit que «si nous ne le prenons, il s’en ira se mettre au séminaire que +commencent messieurs les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques +autres à Vaugirard.» Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer son +correspondant et sans doute un peu lui-même: «Vous pouvez penser en quel +esprit je vous dis ceci, en vous disant que je prie Dieu tous les jours +plusieurs fois qu’il les bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse +si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il a sur nous. Hélas! +monsieur, qu’il nous importera peu quand nous serons au ciel, s’il plaît +à Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur sera +glorifié, pourvu qu’il le soit! Oh! certes, il n’y a point là de _meum_ +et _tuum_.» + +Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités puissantes, +ayant chacune son tempérament, sa méthode, son but et sa maison. +Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux hommes, mais rivalité +quand même. Ce sont d’ailleurs les différences entre ces hommes de génie +qu’il faut noter, si on veut restituer à chacun sa vraie figure. Entre +Bérulle et Vincent, il y avait d’abord une différence de but. Tous deux +voulaient que le clergé s’améliorât et tous deux l’ont sanctifié, l’un +par son enseignement, l’autre par son action; mais le premier, parce +qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres éminents, à +assembler autour de lui une élite de savants et de saints, tandis que le +second, qui était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes pasteurs pour +les paroisses. Surtout il y avait entre ces deux hommes une extrême +différence de tempérament. Le premier, chef d’école d’une incomparable +grandeur, a magnifiquement inspiré ses disciples. Il n’a parfaitement +réussi à conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et ministre par +Richelieu, il n’a pas été, dans ces postes éminents, égal à ce qu’on +attendait de lui. Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, n’a +pas eu la carrière des fondations de Vincent de Paul, qui voyait mieux +et plus loin. + +Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage de Vincent, au +milieu des hommes de rare distinction, de haute culture, de spiritualité +raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la terre, aux +destinées de l’Église de France. Voici Condren, successeur de Bérulle à +l’Oratoire. C’est un beau gentilhomme, souple de corps, brave et +charmant. Il se donne à Dieu et se met totalement à l’école bérullienne. +Il n’a pas voulu, lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans la +phalange des prêtres, qu’il voit «dans une obligation temporelle et +éternelle d’être les saints du Seigneur.» Lui aussi est à Dieu avant +d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse culture. Il a retenu +tous les vers qu’il a lus. Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu, +car il va jusqu’à professer que «pour atteindre aux plus hauts sommets +de la théologie naturelle, on ne saurait prendre d’autre guide.» Mais il +demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce de préférer l’oraison à +l’étude. «Tout prêtre, disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un +prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une oraison continuelle.» Il +avait une manière toute personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son +penchant pour la prière, la méditation ou la lecture de saint Thomas. +Bon chasseur, il préférait, nous dit son biographe Amelote, «la chasse à +l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait plus de liberté et +le dégageait davantage de toute compagnie.» Il s’en allait au loin, seul +avec ses pensées, pendant cinq heures; au retour, adroit comme un jeune +dieu, il emplissait en un instant son carnier. + +Une fois au moins, ce séraphique Condren a vu plus juste que Vincent. +Ils se connaissaient l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique si +totalement dépareillés. Condren a fait sa retraite d’ordinand à +Saint-Lazare. Il a retrouvé Vincent aux conférences des mardis, et, nous +le verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. Ils se +sont même rencontrés auprès de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé +tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, qui sera bientôt une +des gloires de l’Église, quitte la direction de Vincent, dont il était +le pénitent depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. Ce sont +des choses qui arrivent et dont on ne doit pas s’émouvoir. Cependant le +motif est curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une immense valeur +devînt évêque de Langres. En cela il poursuivait sa tâche: de bons +évêques, de bons prêtres partout; il les formait et les plaçait. Cette +fois, il échoua, et ce fut parce que les conditions posées par le prélat +démissionnaire n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît avoir +réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, mieux valait qu’il se +consacrât à former lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le +loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa conduite, apportant +d’ailleurs à ce mystique un aliment exquis, que le puissant et positif +Vincent ne lui eût pas voulu donner; et l’admirable carrière du +fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de +saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est Condren qui l’a +fixée. + +Notre grand homme s’est probablement trompé ce jour-là: une fois n’est +pas coutume. Il avait d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels, +l’enviable supériorité du bon sens. Avec tout leur génie, ils ne le +dépassaient pas. Car s’il ne tendait pas continuellement comme eux son +esprit vers les plus hautes spéculations, il les suivait tout de même +avec aisance et délectation dans ces régions splendides. On était alors +au début du siècle de la conversation. Tout permet de croire qu’il fut +un causeur disert, curieux et agréable. C’est en conversant beaucoup +entre eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier d’amitié. Il n’y +eut pas vraiment d’amitié humaine entre Vincent et les prêtres fameux +que nous venons de nommer: ils n’avaient pas le temps, ces docteurs et +ces apôtres, de jouir les uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour +trouvé sur son chemin, un grand mystique, très ardemment épris de Dieu, +d’ailleurs un peu fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si bien de +taille à disserter avec ce savant, ce chercheur de quintessence, qu’ils +en devinrent amis. La liaison du grand saint avec ce janséniste de +Saint-Cyran a fait un peu scandale: nous allons en reparler. Retenons +qu’en fait saint Vincent, qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et +régna parmi des hommes d’une culture apparemment très supérieure à la +sienne et que pourtant le jour où François de Sales eut à choisir parmi +ces hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte pût diriger après lui +sa fille de prédilection, Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais +Vincent qu’il désigna. + +Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du feu dans les âmes, même +dans les âmes déjà toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. En 1636, +le jeune Olier, écrivant aux prêtres de la conférence des mardis, ses +condisciples, leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux environs +de Brioude, aux confins de l’Auvergne. Là, il n’est plus qu’un élève de +M. Vincent; il vient de mettre en pratique les leçons de ce maître; il a +fait l’humble tâche commandée; il l’a faite dans l’exaltation et son +cœur déborde. Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en foule au +confessionnal: «Mais cela, messieurs, écrit-il, avec tels mouvements de +grâce que de tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres +confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et leurs sanglots, se +faisant entendre de toutes parts. Il nous fallait être parfois douze ou +treize prêtres pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait les +fidèles, depuis la pointe du jour au milieu de la chaleur, qui était +extraordinaire, jusqu’à la dernière prédication, sans boire ni manger... +Parfois, il fallait faire deux heures et plus de catéchisme, d’où ils +sortaient aussi affamés qu’en y entrant.» Admirez cette formule, qui +fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, s’écriant, après une +conversation avec l’éblouissant professeur de sainteté qu’était Condren: +«Je suis plein, plein jusqu’à la gorge.» Olier, quant à lui, n’arrivait +pas à rassasier le peuple de Brioude. «Cela, dit-il, nous laissait tout +confus.» Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait qu’il fît le +catéchisme, comme les autres instructions, «n’y ayant point de place +dans l’église, les environs du cimetière étant tout emplis, les portes +bouchées et les fenêtres toutes chargées de peuple.» Et il exhorte les +prêtres qui écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se vouer à +l’œuvre essentielle, «savoir l’instruction et la conversion totale des +peuples.» Il ajoute: «Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus... +Vous avez heureusement commencé et vos premiers exploits m’ont chassé de +Paris. Continuez en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la terre, +il n’y a rien de semblable.» + +C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute Olier, emporté par son +zèle apostolique, ébloui par un premier contact avec le peuple des +campagnes, exagère-t-il un peu quand il dit en terminant: «Paris, Paris, +tu arrêtes du monde, qui convertirait plusieurs mondes...» Il était bon, +alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde à Paris; c’est à Paris +que devra bien se fixer Olier lui-même; c’est là que Vincent a nourri +son âme; c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons voir, ont agi +sur lui au point que, sans eux, il n’eût pas été le grand saint que nous +aimons. + +Un trait étonne dans le caractère de saint Vincent de Paul. Ses +biographes l’ont signalé sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse +nous a montré un garçon ambitieux, allant au fait, courant les routes, +hardi, rapide et débrouillard. Sa carrière entière est celle d’un homme +de décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui se sont mis sous sa +conduite avec une autorité et une sûreté qui confondent. Dans tous ses +entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare ou chez les +Filles de la Charité, ce qu’on voit surtout, ce qu’on voit presque +uniquement, c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon ordre les +éléments de décision, et tout à coup juge. Sa fonction naturelle est là. +Il juge comme il respire. + +Et cependant, s’il est un article de foi quand on parle de cet homme, +c’est que, doué de toutes les autres vertus et qualités imaginables, il +manquait d’une seule: l’esprit d’initiative. Et non seulement on dit, +mais on prouve, d’ailleurs aisément, que c’était un timide. Les +institutions, les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les a +voulues; les circonstances lui ont vraiment commandé sa tâche. Il n’a +fait que suivre un chemin où le poussa pas à pas son destin. Non +seulement sa carrière a été conduite par les événements et point par +lui, mais il a publiquement et constamment professé que c’était mieux +ainsi et il a recommandé aux autres cette méthode d’abandon absolu à la +Providence. Sa carrière apostolique, dont nous allons voir le lent et +sûr développement au cours de ce chapitre, nous savons déjà que c’est un +incident fortuit, suivi d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même +pour sa carrière charitable, née du sermon de Châtillon. De même pour +toutes les grandes œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses, +dont nous verrons, en les étudiant une à une, qu’il n’a voulu +délibérément aucune. + +Il y aurait bien une explication. C’était un paysan de génie, mais tout +de même un paysan, c’est-à-dire un être sous le destin, craignant +l’orage, professant que, n’étant pas maître des saisons, le sage fait +son travail quotidien et n’engage pas l’avenir. Mais c’est une +explication détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties à chaux +et à sable, et elles ont défié le temps. Il voyait plus loin que +personne. Au surplus, son héritage entier est harmonieux, logique, +complet, évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il n’a fait que ce +qu’il a voulu et comme il l’a voulu. Sa paternité est certaine et +splendide. + +Non, il n’était pas timide. Son tempérament était au contraire +audacieux, ami de la grandeur et de tous les risques qu’on court à la +chercher. Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il donc mis un +masque sur son visage? Non pas. Mais il a peut-être fait violence à sa +nature. Il s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il a jugée +meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un artifice, mais tout de même +une timidité artificielle. Reste alors à savoir à quelle discipline il a +obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa vie une aussi +extraordinaire contrainte. + +On nous dit toujours qu’il a été un disciple de Bérulle. Regardons +Bérulle d’un peu près et Condren aussi, qui fut encore plus bérullien +que son maître. «Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard Lamy, parlant du +fondateur de l’Oratoire, se réduit à n’agir que par l’esprit de +Jésus-Christ. Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment nous +pouvons faire toutes nos actions dans les dispositions de Jésus-Christ +adorant son père.» Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. «Il +est toujours le même, nous dit l’abbé Brémond, aussi peu pressé de +passer de l’intention aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui... +C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire se fait +presque sans nous, et qu’il est à peine besoin que l’homme s’agite pour +que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde.» Mais, +direz-vous, voilà une bien vieille doctrine; c’est celle de tous les +saints. D’autres que les oratoriens et leurs disciples l’ont souvent +formulée. Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment dans son _Explication +des articles d’Ivry_: «Dieu est toujours auteur de tous bons conseils. +La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière... Cette +lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent _sans y +mettre rien du leur_, c’est-à-dire qui y coopèrent avec une _fidélité +tranquille_, que celles qui y coopèrent avec l’inquiétude et +l’empressement d’un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées +d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées _à leur propre +prudence_, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On +n’est jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses propres yeux, et +qu’on l’est sans intérêt propre. _On a moins de prévoyance et +d’arrangement éloignés_, suivant ce que dit Jésus-Christ: «A chaque jour +suffit son mal.» + +Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les conceptions de saint +Vincent de Paul, celles-là mêmes qui lui valent aujourd’hui sa +réputation de timidité. Il ne faisait point de projets, se fiant à Dieu +pour le guider. Cette philosophie-là, on trouve beaucoup de très saintes +gens pour la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son naturel, c’est +une autre affaire. Si Vincent, parmi tant de disciplines qui s’offraient +à son héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y plier sa volonté, a +réussi ce tour de force de rester maître d’une vie magnifique en +s’asservissant totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il jugeait +essentiel, dans son effort vers la sainteté, cet anéantissement absolu +de son être en la Providence. + +Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait passé par là. Car la +doctrine de la soumission entière à Dieu, du don parfait de soi, est +éternelle, c’est entendu; mais Bérulle, si l’on ose dire, l’a remise à +la mode. Elle est le terme nécessaire de tout son enseignement. On adore +Dieu; on fait oraison continuellement; on se pénètre de la grandeur +divine; on s’anéantit devant le Maître adorable; on lui voue tout son +être, ses facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul timide, +Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, c’est une légende. +Vincent organisateur, Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais se +contraignant à attendre toujours, avant d’agir, le bon plaisir de Dieu: +voilà la vérité. + +Vérité bien importante, car elle permet seule de comprendre un homme +dont le caractère, sans cette explication, paraîtrait étrange et serait +un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons parlé au chapitre +précédent, la timidité, que nous rencontrons maintenant, sont des vertus +toutes naturelles aux âmes simples. Quand des hommes de génie s’en +emparent, on a toujours peur qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que +des commodités supplémentaires. On les voit si humbles et pourtant si +forts, si détachés de tout et cependant si heureux dans leurs grandes +entreprises! Humainement, ils sont inexplicables. On comprend qu’au +temps où il vivait, Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type ne +se rencontre plus ou guère autour de nous. Il y avait de faux dévots, +mais aussi de grands saints, qui réussissaient cette merveille de +décupler encore leurs puissantes facultés en cherchant avec avidité la +volonté de Dieu avant la leur. + +Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire des lettres comme +celle-ci, dont on ne sait s’il faut admirer davantage la prudence ou la +grandeur. S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire apostolique à +Alger, Vincent lui mande: «Nous avons grand sujet de remercier Dieu du +zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce +zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous +entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans +les bagnes, de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres +gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de +suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte +souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit +selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font +penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison; ce +qui n’est pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le +bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense; c’est +comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices +des missions et des ordinands ont commencé, que la compagnie des Filles +de la Charité a été faite, que celle des Dames pour l’assistance des +pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est +établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les +œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. +Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part; mais +Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même +suscitées insensiblement; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions +pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien +loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le +commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous +modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du +sanctuaire devant que de les résoudre! Soyez plutôt pâtissant +qu’agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes +ensemble ne sauraient faire sans lui.» Il est certain que Dieu, par +Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, nous autres, si +fiers de nos initiatives humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec +humilité. + +Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, pour le guider vers la +sainteté, d’incomparables maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses +rencontres; et, dans cette rapide revue des hommes qui rayonnaient sur +l’Église tandis que lui-même entrait dans la carrière, voici le moment +de parler du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. +L’amitié que lui porta Vincent a fait un peu scandale, nous l’avons dit. +Il faut pourtant savoir que ces deux hommes, du même âge, presque du +même pays, nés tous deux en 1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne, +se rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps où le futur apôtre du +jansénisme était encore un prêtre indiscuté. Sur le degré de leur +intimité il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on peut croire +Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran si, au cours d’interrogatoires +dont nous parlerons tout à l’heure ou dans des documents authentiques +publiés par M. Coste, ils nous révèlent qu’au début de leurs relations, +en 1622, ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient l’un l’autre +à dîner, se donnaient réciproquement des conseils et se rendaient toutes +sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, est un informateur un +peu suspect. Il a beaucoup joué, pour défendre la mémoire de son oncle, +de l’amitié du saint, donnant par exemple à penser que plusieurs +événements heureux dans la carrière de Vincent furent déterminés ou +facilités par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du général des +galères pour qu’il se décidât à donner au fondateur de la Mission le +collège des Bons-Enfants; il aurait également aidé son ami à obtenir la +bulle d’approbation de la nouvelle compagnie. Tout cela est possible; ce +n’est pas sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de Saint-Cyran +auprès des juges de Vincent dans le procès intenté à celui-ci par les +religieux de Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré de +Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de doute que le jour où +Saint-Cyran dut quitter sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea +d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul; pour des raisons d’ordre +intérieur, celui-ci préféra qu’il n’en fût pas ainsi. + +Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, mais accueilli avec +l’indulgence d’un compagnon charitable et fidèle, un certain nombre de +propos fâcheux, commença d’espacer les visites. Duverger se flattait, +par exemple, d’exiger de ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre +mois de pénitence pour mériter l’absolution. Le relâchement de l’Église +à cet égard et en toutes matières le scandalisait. «Il me dit un jour, +écrivait Vincent beaucoup plus tard, que le dessein de Dieu était de +ruiner l’Église présente et que ceux qui s’employaient pour la soutenir +faisaient contre son dessein; et comme je lui dis que c’était le +prétexte que prenaient pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin, +il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu’il avait +entrepris, mais qu’il s’était mal défendu.» Il professait aussi, en +présence de Vincent, que le concile de Trente n’avait pas formulé la +vraie doctrine catholique et que ses décisions n’étaient point valables, +qu’enfin les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu de les conduire +vers la perfection, les en éloignaient. + +Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran quitterait bientôt +Paris pour se rendre auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent +l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que pour lui donner un +grave avertissement. Saint-Cyran se montra si ému, que Vincent jugea +meilleur de ne pas insister, s’excusa même et offrit à son interlocuteur +un cheval pour son voyage. + +Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer le temps nécessaire, ce +sont ses propres termes, «pour évaporer la chaleur» qui lui était montée +à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son ami. Il faut savoir +que, peu auparavant, il avait été très vivement pris à partie par Zamet, +l’évêque de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères de +l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. «Il m’est seulement resté, +écrit-il à Vincent, cette admiration dans l’âme, que vous, qui faites +profession d’être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d’un +soulèvement qui s’est fait contre moi par une simple cabale et pour des +intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n’eussiez osé +penser auparavant; et qu’ainsi, au lieu que je devais attendre de la +consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire, +contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour +m’accabler, ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez +entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que +nul des autres n’avait osé faire.» Cela dit, il se garde de discuter les +points suspects: il y en avait quatre. Il s’abrite, et cela lui suffit, +derrière le témoignage de hautes personnalités dont il fait maintenant +bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre est aigre-douce. Il ne +dit pas, mais laisse entendre à son correspondant qu’il ne le trouve +plus très intelligent. «Il n’y a aucun de ces messieurs les prélats qui +hantent chez vous, ajoute-t-il, avec qui je ne demeure d’accord.» Il ne +va cependant pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. «Je n’ai +aucun dessein, dit-il, de vous troubler dans l’honneur qu’ils vous +rendent et dans le repos dont vous jouissez dans leur entretien et +conversation.» On n’est pas plus aimable. Il entre alors dans une +discussion peu élégante sur les services qu’il a rendus à son +correspondant et, parlant justement des deux magistrats, dont l’un est +l’avocat-général Bignon, auprès de qui il a eu l’occasion d’agir au +profit de Vincent, il déclare tout net que s’il faisait part à ces +messieurs des reproches qu’on a osé lui adresser, «ils s’en riraient». +Il ajoute: «Ils apaiseraient ainsi, sans mot dire, toute la colère que +j’en aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous le pardonner, et de +vous dire en mon cœur une partie des paroles que le Fils de Dieu dit à +ceux qui le maltraitaient.» Ce qu’ayant lu, Vincent jugea qu’il n’y +avait, pour l’heure, qu’à laisser cet orgueilleux tranquille. Il +n’écrivit point; mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme un +malade, quand il le sut de retour à Paris. + +Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. Richelieu fait enfermer +Saint-Cyran à Vincennes. On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on +emporte des charretées de papiers. Dans ces papiers, les enquêteurs +trouvent le brouillon de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se +frotte les mains: il tient un incomparable témoin, qui va l’aider, sans +doute, à confondre le mauvais prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui +n’a pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars ne devant tomber +que quatre ans plus tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, se +mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent récuse ce juge laïque. +Cela étonne Richelieu, et l’intéresse. Il connaissait et estimait +Vincent. Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. Il +l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses et, c’est tout ce que nous +savons de l’entrevue, congédie le bonhomme en se grattant la tête. + +Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. Jacques Lescot, confesseur +du cardinal et délégué de l’archevêque de Paris, est désigné pour +recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise; et ce dernier +comparaît devant lui le 31 mars et les 1er et 2 avril 1639. Ce qu’il a +dit devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans un procès-verbal +qu’on a longtemps considéré comme apocryphe, alors que M. Coste le tient +aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, peut-être exacte, d’un +document authentique. Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont +jamais permis qu’on le confrontât avec le texte offert par eux à la +curiosité publique. Cette dernière pièce, trop longue pour que nous la +donnions ici, est donc suspecte. Vincent y déclare avoir eu, pendant +quinze ans ou environ, grande communication avec l’accusé, en qui il +aurait reconnu «un des plus hommes de bien» qu’il ait jamais vus. Il se +peut que Vincent ait dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de +même un très digne homme, d’une extrême piété, et ses familiers, ses +disciples, tous ceux qui frayaient avec lui, l’aimaient et le +respectaient fort. Le saint voulait sauver son malheureux ami, tombé +sous la griffe du cardinal. Qui l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait +pas encore à sa nocivité? Il n’avait d’inquiétude que pour le pécheur, +pas pour l’Église; et ce pécheur, il l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme +haute, que les grands de ce monde ne l’intimidaient guère et qu’il ne se +souciait certainement pas de rendre compte à Richelieu et à ses hommes +de ses conversations particulières avec un tiers. Mais ce fils de +paysans, si malin qu’il fût, on a peine à croire qu’il ait fait, à la +lettre, certaines réponses, un peu retorses, inscrites dans le texte +qu’on nous présente. Certes il a très fermement et joliment conduit la +défense de son ami. Par exemple, sur la demande de Jacques Lescot «s’il +n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape et la plupart des évêques ne +font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de l’esprit +de la grâce», voici ce qu’on trouve au procès-verbal: «Je réponds ne lui +avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce +n’est une fois seulement, _que plusieurs évêques étaient enfants de la +cour et n’avaient point de vocation_. Jamais néanmoins, je n’ai vu +personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni quelques évêques, comme +feu M. de Comminges. Il avait grande estime aussi de feu François de +Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux.» + +Et il continue: «Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que le concile de +Trente a changé et altéré la doctrine de l’Église, et n’est pas un +concile légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire cela; oui bien +qu’il y avait eu des brigues dans ledit concile.» + +Et cela est fort élégant et courageux. Mais d’autres réponses gênent un +peu par leur extrême, leur trop grande finesse. Il s’agissait, il est +vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de Saint-Cyran, et le cas +valait bien qu’un saint commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons vu +que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation le propos de +Saint-Cyran lui disant que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église +présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse sur ce point: Il +déclare «lui avoir ouï dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son +Église, et aussi, que selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent +fassent contre son intention.» C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une +fois, mais il l’a dit. «Et d’abord cette proposition me fit peine», +ajoute Vincent. Mais il a pensé ensuite, le fin personnage, qu’un Pape +avait tenu un jour un propos à peu près semblable et voilà de quoi le +rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran a sans doute parlé dans le +même sens que le Pape Clément VIII pleurant parce que «tandis que +l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait _qu’elle se détruisait de +deçà_.» Voilà qui est bien subtil et l’on pense involontairement à +Escobar. Non, il n’est pas facile de croire que Vincent ait écrit cela, +ou bien il se moquait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût +dans l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en tout cas, c’est +d’opposer aux propos malencontreux de son ami le témoignage de sa vie +incontestablement édifiante. Saint-Cyran a pu dire que c’était aller +contre les vues de Dieu que de soutenir son Église, mais ce sont là des +mots. Il faut voir les faits, «les actions de la vie dudit sieur de +Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour le soutien de l’Église.» + +Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable plaidoyer sur certains +de ses détails, mais en son ensemble. Vincent a défendu là son ami avec +une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a défendu et sauvé. + +Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine rendu à la liberté par Louis +XIII, était frappé d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle, +avait été le voir à sa sortie de prison; il alla prier dans la chambre +du mort et jeter de l’eau bénite sur son corps; contrairement à ce qu’on +a dit, il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes sortes de +condoléances à Barcos, le neveu du défunt, obtint pour lui l’abbaye de +son oncle et se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel abbé de +Saint-Cyran l’avantageuse affaire. + +Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, mais touchant, d’une +aventure qui va devenir dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si +obstinément enclin à la pitié pour son malheureux ami vivant, tout à +coup se met à accabler la mémoire du mort. Non seulement il frappe, mais +il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable autorité d’un +justicier. Ses coups portent si juste et si loin que Saint-Cyran d’abord +et tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé un adversaire plus +redoutable. L’abbé Brémond n’a pas hésité à écrire «que si l’on avait +laissé au saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette fronde +religieuse n’aurait pas duré plus longtemps que l’autre.» Rien n’est +plus exact. Reste alors à expliquer trois choses: pourquoi Vincent a été +si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la fin, surtout comment il a pu +se mettre dans le cas de se déjuger à ce point. Il est important de +répondre à cette triple question, car on a bientôt dit que, dans cette +affaire, il a manqué de flair au début, de calme ensuite. «C’est qu’il +l’avait échappé belle, et il l’a senti!» soupirent, en hochant la tête, +ceux qui lisent un peu vite. Lisons lentement et lisons tout. + +Il a été très indulgent tant que vivait son ami, parce que son âme +charitable l’a porté, dans ce cas comme toujours, à la pitié. Il ne +voulait pas qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement leur +conquête. Il avait certainement pris ombrage de certains propos de +Saint-Cyran, de quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu lui a +déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là fût bonne contre les +hérétiques, encore moins contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et +peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, sur cette ligne de +conduite qu’il garda toute sa vie, on trouve, dans sa correspondance et +ses entretiens, des quantités de textes, qui sont formels et +concordants. L’un des plus curieux est une lettre à Abelly, plus tard +son historien, à ce moment vicaire général à Bayonne. Son évêque avait +prié celui-ci de demander conseil au saint sur la conduite à tenir +vis-à-vis de certains religieux, qu’il s’agissait de ramener à +l’obéissance et à la sagesse. «Hélas! monsieur, lui répond Vincent, que +vous faites confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis +et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de +lui demander ses avis! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce +pauvre âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance qu’il devait à +celui qui lui commandait, à condition que, comme l’on ne fait point état +de ce que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi mondit +seigneur ni vous n’aurez aucun égard à ce que je vous dirai, sinon +autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis +et aux vôtres.» J’ai cité ce début parce qu’il est charmant et drôle. On +peut dire qu’on est un sot, quand on est assez malin pour le tourner +ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, on ferait bien de les +traiter comme faisait Notre-Seigneur avec ceux de son temps, en leur +donnant d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût fait Bérulle, il +ajoute: «Car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel, +et beaucoup plus un évêque.» Il continue: «Et après leur avoir parlé par +exemple un temps notable (Notre-Seigneur leur parla ce langage trente +ans durant) après cela il leur parla doucement et charitablement et +enfin fermement, sans pourtant user contre eux de suspension, +d’interdiction, d’excommunication et sans les priver de leur +exercice...» Et plus loin: «L’on fera bien des règlements; l’on usera de +censures; l’on privera de confesser, de prêcher et de quêter; mais pour +tout cela l’on ne s’amendera jamais; et jamais l’empire de Jésus-Christ +ne s’étendra ni conservera dans les âmes par là.» Ce qui suit est +magnifique: «Dieu, dit-il, a d’autres fois armé le ciel et la terre +contre l’homme. Hélas! qu’y a-t-il avancé? Et n’a-t-il pas fallu enfin +qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme pour lui faire agréer le +doux joug de son empire et de sa conduite? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire +avec toute sa puissance, comment le fera un prélat avec la sienne?» Et +l’on a dit que cet homme-là n’avait pas d’éloquence! + +Avec les huguenots, même politique. Il écrit le 22 mars 1638 à Lambert +aux Couteaux, prêtre de la Mission, à Richelieu: «M. l’avocat du roi de +Loudun m’a dit que le procédé de la Mission est excellent à l’égard des +hérétiques, en ce qu’elle établit les vérités divines, sans disputer des +points controversés, et que les huguenots sont ravis de cela. Qu’on +continue donc, s’il vous plaît.» A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan, +il donne ainsi ses ordres: «Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à +condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni +en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait +plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus +chrétiennes mises en pratique attirent les dévoyés au droit chemin et y +confirment les catholiques... Que si vous désirez parler de quelques +points de controverse, ne le faites point, si l’évangile du jour ne vous +y porte; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les +hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins +les nommer, ni parler d’eux.» Et quant aux jansénistes, il ne veut pas +non plus qu’on se querelle avec ceux-là: «Faut-il que les missionnaires +prêchent contre les opinions du temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent, +qu’ils disputent, attaquent et défendent à cor et à cri les anciennes +opinions? Ah! Jésus, monsieur, nenni! Voilà comme nous en usons: jamais +nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons... Quoi +donc, me direz-vous, défendez-vous qu’on dispute sur ces matières? Je +réponds que oui.» + +Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le même temps, tout le +contraire. Et voici qui nous mène au point tragique. Saint-Cyran est +mort le 11 octobre 1643. La première mention formelle d’hostilité de +Vincent aux doctrines du temps, c’est-à-dire aux idées introduites en +France par son défunt ami, nous ne la trouvons, dans les écrits qui nous +restent de lui, que trois ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646. +Il écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va élire en Sorbonne un +professeur de théologie, que les jansénistes «font grand’brigue pour en +faire élire un de leur parti», que ceux «de l’opinion commune» ont jeté +les yeux sur un homme sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant à +celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, il faudrait +surenchérir tout de suite. «Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs +du bon parti ont désiré que je propose à Votre Éminence si elle aura +agréable de lui assurer présentement douze cents livres en pension sur +quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle le fera dans quelque +temps.» Le 7, Mazarin lui répondait, le louant du soin qu’il prenait de +rompre la brigue des jansénistes et promettant tout ce qu’on lui +demandait. + +Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, s’est-il chargé d’une +telle commission? Car il s’était vraiment tu auparavant, laissant même +les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance de la position +qu’ils devaient prendre. Songez que l’un d’eux, et non des moindres, car +il était des deux ou trois premiers dans sa confiance, Jean Dehorgny, +pouvait lui écrire deux ans plus tard, en 1648, son étonnement +d’apprendre que la congrégation, en la personne de son chef, venait de +prendre parti contre les opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux +estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait et le lui disait tout +bonnement. Heureuse affaire pour nous, car elle nous a valu deux lettres +incomparables du saint, deux lettres où il donne les raisons de sa +nouvelle conduite. La première raison, qui étonne d’abord, la voici: +«C’est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans +lequel chacun s’est déclaré contre: la reine, Mgr le cardinal, M. le +chancelier et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu demeurer +neutre.» Pour une fois, il s’exprime assez mal, et donnerait à penser +qu’il s’est mis, ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque. +Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent ne se mêle pas de ce qui +ne le regarde pas. Il craint les initiatives inopportunes. Il attend. +Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect des vues de la +Providence, sa sagesse foncière aussi, lui commandent toujours, à +l’encontre d’ailleurs de son tempérament, qui est fougueux, et nous le +verrons bien. A la mort du roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué, +pour le règlement des affaires ecclésiastiques, un conseil de +conscience, qu’elle présidait. En faisaient partie un tout petit nombre +seulement de personnes considérables: Mazarin, Pierre Seguier, le grand +pénitencier, qui était alors Jacques Charton, les évêques de Beauvais et +de Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce conseil de délibérer +sur le jansénisme naissant? Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour +où la question y fut apportée, Vincent aurait trahi l’Église en +demeurant dans sa réserve habituelle. Sans doute avait-il eu raison de +se taire jusque-là. A cette minute, chargé de graves responsabilités +dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il trouvait devant lui un +nouveau devoir, et bien plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous +bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir enrayer le mal, et +d’abord il semble qu’il ait voulu s’instruire personnellement de tous +les éléments du débat. «Je vous avoue, monsieur, écrit-il à Dehorgny, +que j’ai fait quelque petite étude touchant ces questions et que c’est +le sujet ordinaire de mes chétives oraisons.» Mais plus que jamais il +recommande à qui l’approche de ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse +querelle. Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu à peu lui en fait +maintenant une obligation, lui seul en parle. Mais qu’on se taise! Et +pourquoi cela? Par charité peut-être, mais aussi parce qu’il est un chef +et n’aime pas les bavards. Il sait que les erreurs, c’est en les +combattant à coups de langue qu’on les propage. L’affaire est grave et +difficile: elle n’est pas du ressort de la foule. La foule, on veille +sur elle, on la conduit doucement, on ne la mêle pas à des disputes où +elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de toute son âme et n’avoir +pas un tempérament de parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce +sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et passe à tous ses +fidèles la consigne du silence. S’il parle, quant à lui, ses paroles +sont des sentences, donc des actes. Une seule fois, elles ont ressemblé +à un gémissement. C’était en 1647. Écrivant à ce même Dehorgny, qui va +d’ailleurs dans les mois suivants se laisser prendre pour un temps aux +fallacieuses doctrines, il lui dit: «Je crains bien fort que Dieu +permette l’anéantissement de l’Église en Europe, à cause de nos mœurs +corrompues, de tant de diverses et étranges opinions que nous voyons +s’élever de tous côtés, et du peu de progrès que font ceux qui +s’emploient pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. Les opinions +nouvelles font un tel ravage qu’il semble que la moitié du monde soit +là-dedans.» + +Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son tour. Alors tombent coup sur +coup sur le pauvre, sur l’heureux homme, les deux lettres splendides. +Rien n’a jamais été écrit de plus sage, de plus dur, de plus éclatant +contre le jansénisme. Elles sont du 25 juin et du 10 septembre 1648 et +figurent, à leur place, dans l’édition critique de M. Coste. On voudrait +avoir la place de les reproduire ici. La deuxième, la plus belle, porte +principalement sur l’ouvrage d’Antoine Arnauld, qui faisait alors grand +bruit, _De la fréquente communion_. On sait que les jansénistes ne +trouvaient jamais qu’on fût digne de communier. Saint Vincent ayant +discuté point à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et arrive, en +ses dernières lignes, aux sommets de l’éloquence: «Pour moi, écrit-il, +j’avoue franchement que, si je faisais autant état du livre de M. +Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à +la sainte messe et à la communion, par esprit d’humilité, mais même +j’aurais de l’horreur du sacrement, étant véritable qu’il le représente, +à l’égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que +l’Église approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui +empoisonne les âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent en +cet état de rien moins que de chiens, de pourceaux et d’antéchrists.» Il +va maintenant passer à l’ironie, et à la plus cinglante: «Se +trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu +qu’il se croie en état de pouvoir communier dignement? Cela n’appartient +qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut +point qu’un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se +vanter par plusieurs fois dans son apologie qu’il dit la messe tous les +jours.» Là-dessus, il s’emporte et s’écrie: «Comme cet auteur éloigne +tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les +églises ne demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que dit le +vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer le saint sacrifice +sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange +et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les +justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de +rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et +eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules +d’appliquer tous ces effets admirables aux mérites d’un prêtre qui se +retire de l’autel par esprit de pénitence;... il parle même plus +avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui +ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les +prêtres de négliger de dire la messe, puisqu’on gagne autant sans la +dire qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon les maximes de M. +Arnauld, qu’on gagne davantage? Car, comme il relève l’éloignement de la +communion beaucoup au-dessus de la communion, il faut aussi qu’il estime +beaucoup plus excellent l’éloignement de la messe que la messe même.» Il +ajoute alors que cette nouvelle discipline, qui consiste à s’éloigner de +Dieu par pénitence, est assurément la plus dure, selon les Pères +eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, mais aussi «la plus aisée +selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.» Ce +dernier mot est charmant, plein de finesse et de psychologie. Mais il ne +va pas clore sa lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il a jeté +toute sa réponse avec tant de hâte qu’il n’a pas eu, dit-il, «le loisir +de la relire.» Et il ajoute: «Je m’en vas en ce moment célébrer la +sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous faire connaître les +vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie. +J’aurais beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce sujet. Je prie +Notre-Seigneur qu’il vous les dise lui-même. Je vous prie de ne pas +faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles opinions.» +Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, et resta fidèle à son admirable +chef. + +Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans sa propre maison. Mais le +voici qui grandit tous les jours et devient, nous le verrons au cours de +ce livre, une sorte de grand aumônier de France. En 1651, le moment +paraît venu de solliciter du Saint-Siège une condamnation formelle des +doctrines nouvelles. Le supérieur de la Mission se découvre alors tout à +fait. Il écrit tour à tour à tous les évêques sur lesquels il a de +l’influence, leur demandant de signer un appel collectif au Saint-Père. +Il leur en envoie le texte et les presse. S’ils hésitent, il les secoue, +les bouscule. On a de lui une extraordinaire lettre de rappel aux +évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon et Étienne Caulet. Tous +les deux refusaient leur signature. Il commence par leur donner un bon +point. Il a lu leurs explications avec le respect qu’il doit à leur +vertu et à leur dignité, et y a «vu beaucoup de pensées dignes du rang» +qu’ils tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle aux évêques +avec déférence, mais en maître cependant. Il le peut; il n’y a pas +d’homme plus fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir ses mots. A +ceux-là et, plus tard, au doyen de Senlis, qui menaçait de s’en tenir +aux doctrines du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par s’y +fixer, il parle avec une autorité souveraine. Voici un passage de la +lettre qu’il écrivait à ce dernier le 2 août 1657: «D’attendre que Dieu +envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas; il vous +renvoie à l’Église, et l’Église assemblée à Trente vous renvoie au +Saint-Siège... D’attendre que le même saint Augustin revienne +s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l’on ne croit pas +aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscités +nous diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, il se +soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife. +D’attendre, d’un autre côté, qu’un grand docteur et très homme de bien +vous marque ce que vous avez à faire, où en trouverez-vous un en qui ces +deux qualités se rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle?» Est-il +possible d’être plus pressant et généreux à la fois? Nous sommes au +siècle de la politesse et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient +d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite pas à dire, et l’on ne +sait si c’est malice ou charité, qu’il y aurait encore bien d’autres +arguments, «que vous savez mieux que moi, qui voudrais les apprendre de +vous.» + +Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie qui se lève. Entre +l’erreur et la vérité, on ne transige pas, on ne temporise pas: on +choisit. Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux parties de +dogmatiser. Cela ne servirait qu’à donner pied à l’erreur. Se voyant +traiter de pair avec la vérité, elle prendrait ce temps pour «se +provigner» alors qu’il faut tout de suite «la déraciner». Il est dur +pour la secte, qu’il appelle «un petit monstre», dur pour Port-Royal, +qui est «une boutique», dur pour Saint-Cyran, «qui non seulement, +écrit-il à l’évêque de Luçon, n’avait pas disposition de se soumettre +aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles; je le +sais, monseigneur, pour l’avoir fort pratiqué.» + +Mais, même dans ses emportements, il demeure égal à lui-même, pensant à +tout, ayant mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. Il a fait +du succès des démarches à Rome son affaire personnelle. Alors il veille +sur les messagers que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas: «Ne vous +pressez pas, s’il vous plaît, leur écrit-il, et n’allez point pendant la +chaleur du jour; Notre-Seigneur aura fort agréable que, pour le mieux +servir, vous ménagiez vos forces.» + +Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, où il a installé des +Filles de la Charité, elles sont aux prises avec un curé janséniste, qui +leur mène la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres femmes se sont +énervées. Elles font porter l’affaire au conseil que préside M. Vincent. +Il attend, comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et juge. On +enverra là-bas une sœur qui examinera les choses sur place. Car, dit-il, +«il ne faut pas que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs les +curés;... c’est pour cela, mes chères sœurs, que nous devons choisir une +sœur de grande prudence: premièrement, pour connaître le tort de nos +sœurs, car il est bien à croire qu’il y en a de leur part; et puis il +sera bon de nous donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour y +donner ordre.» Les sœurs trop nerveuses furent admonestées sans doute, +mais à l’affaire elle-même il fut, comme promis, «donné ordre», et +radicalement. Quelques jours plus tard, la supérieure générale, Louise +de Marillac, notifiait en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, la +décision prise de lui retirer les sœurs: «M. Vincent a trouvé bon que +nous en usions ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de +s’accommoder à votre conduite, et que vous, monsieur, témoignez que vous +n’avez pas agréable le service qu’elles ont tâché de rendre aux pauvres. +J’écris à notre sœur Clémence qu’elle remette les meubles entre les +mains de messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je suis cependant +et serai toute ma vie...» Toute sa vie évidemment, elle sera une sainte +et généreuse femme, mais qui saura conduire sa barque, sous le regard +vigilant d’un fameux pilote. Ce jour-là le pilote tenait d’ailleurs la +barre lui-même, car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons pas +l’original, mais la minute, écrite tout entière de la main puissante de +M. Vincent. + +L’Église lui paraissant en péril, on comprend que ce bon pilote n’ait +pas hésité à sortir à la fin de sa réserve et à agir. Cependant nous +avons posé trois questions, et la dernière est encore à résoudre. Il est +naturel que Vincent ait pris, à l’égard du jansénisme, des attitudes +différentes selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est assez +grave et d’abord inexplicable, des jugements contradictoires sur +Saint-Cyran vivant et sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a +accablé, exactement sur les mêmes faits. Le moins qu’on puisse dire, +c’est qu’il n’avait, tandis qu’il frayait avec lui, rien compris à cet +homme, dont il excusait alors des propos qu’il devait plus tard +qualifier d’abominables et de perfides. «Moi, qui l’ai fort pratiqué...» +disait-il. Et c’étaient des paroles du temps de leur amitié qu’il +dénonçait avec indignation, des paroles d’un confident. On ne comprend +pas très bien. + +Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, du vivant de +Saint-Cyran? Qu’il parlait étourdiment, mais n’était pas dangereux. +Qu’a-t-il dit du même après sa mort? Qu’en ses paroles couvait une +abominable hérésie. Tel que nous le connaissons, il a dû, non seulement +dire la vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors ce ne serait +pas lui, ce serait Saint-Cyran qui aurait changé. Vraiment, est-ce +possible? + +Mais oui; l’explication, c’est justement que Saint-Cyran a changé. S’il +avait vécu, il serait demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un +chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, qui voyait cela, le +prenait en pitié. + +Mais il est mort; et ce que sa pauvre tête brûlante n’aurait pu faire, +son cadavre l’a réussi. Nous savons comment ses fidèles se partagèrent +ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent d’un mort qui, tout de +même, s’en était allé sans avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef +de secte sans le savoir, mais il l’est devenu; le poison qu’il portait +en lui ne serait jamais sorti, mais un coup d’apoplexie a mis le +malheureux homme à terre, et des fanatiques, en dispersant ses cendres, +ont jeté son venin à tous les vents. Alors, son pitoyable ami, il fallut +bien que Vincent le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât comme +perfides des paroles qui n’étaient vraiment qu’aventureuses et +n’auraient jamais fait tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu. + +Notez que je ne prétends pas établir d’abord que Saint-Cyran était un +pauvre homme, et tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était +intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je sais que Vincent était +très intelligent; je pense alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé +n’a pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être bien redoutable. +Je ne plaide pas pour Vincent. Je requiers incidemment contre l’autre. +Aux historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient réviser Sainte-Beuve +et qui feront bien alors de s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de +peser l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout. + + * * * * * + +L’Église de France au temps de saint Vincent était donc en plein +mouvement. Beaucoup de vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant +et débauché, mais à sa tête une poignée de gens d’élite. Entre ceux-ci, +les inévitables désaccords qui naissent des différences de tempérament; +les uns savent, d’autres point, penser et obéir à la fois. On n’en +finirait pas de nommer les prélats, les religieux, les curés, grands et +petits, qui ont été au temps de saint Vincent de Paul les bons ouvriers +de la même tâche apostolique. Nous les trouverons et les saluerons un à +un au cours de ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans un +siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, et les mœurs grandissent +aussitôt, parce que ces souveraines imposent le respect des choses du +cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi beaucoup de grandes +mystiques: et comme elles sont filles de France, c’est-à-dire ménagères +et de bon conseil, elles vont exercer une influence à la fois douce et +fortifiante sur les grands personnages et les saints de leur entourage. +Auprès de Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise de Marillac, +la duchesse d’Aiguillon, Geneviève Goussault, Marie de Polaillon, +Madeleine de Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, la +scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, épouse d’Emmanuel, puis la +marquise de Maignelay, sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, veuve +de Charles, le frère aîné du général des galères. Celle-là, dont les +biographes de Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était cachée +dans un cloître et qu’on ne la voyait pas rue des Petits-Champs, il est +probable que le parfum de son âme héroïque et si humble hantait pourtant +la maison où, pendant douze ans, vécut le serviteur de Dieu. Elle ne +voulait pas qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle eut +l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs de la ville pour +savoir s’il entrait vraiment dans les attributions du chef de l’Église +de l’empêcher de prier dans son coin[6]. + + [6] Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de + saint Benoît... par la mère de Blemur, _Édition de la Revue + Mabillon_, Paris, 1927. + + * * * * * + +Sachant comme il était entouré, nous allons maintenant regarder Vincent. +Nous l’avons laissé au lendemain du sermon de Folleville. C’est en 1617. +Il a 36 ans. Toutes les terres de Mme de Gondi sont à la disposition de +ce pêcheur d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de missionnaire. +Si ardente, que désormais toute autre occupation lui paraît vaine et lui +devient odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en Bresse. Il +inaugure là sa carrière charitable; et quand, après quelques mois, il se +retrouve dans la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le +bienfaiteur à la fois des paysans que Mme la générale le conviera à +visiter. Ses progrès dans la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse +seront d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, c’est-à-dire +jusqu’en 1625 où sera instituée sa compagnie des prêtres de la Mission, +il ne sera qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à la tâche, faisant +de son mieux, mais hors cadre, si l’on peut dire. Il est bien curé de +Clichy, mais si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de deux cures à +la fois, ayant pris aussi celle de Châtillon. Il n’est plus abbé de +Saint-Léonard de Chaulmes: il a résigné cela en 1616, après avoir reçu, +par les soins des Gondi, un autre bénéfice; on l’avait fait en 1615 +chanoine d’Écouis. Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale +où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination de ce «M. de Paoul», +à qui l’on avait donné la charge de trésorier. Malheureusement le +trésorier ne parut qu’une fois, pour offrir, selon l’usage, un repas à +ces messieurs du chapître. D’où protestation des intéressés, car +l’absence de ce «de Paoul» et de deux autres titulaires qu’on ne voyait +jamais non plus pourrait bien entraîner «la ruine entière de ladite +église et fondation.» Emmanuel de Gondi sans doute arrangea l’affaire. +Deux fois encore dans sa carrière, Vincent recevra des titres, sinon des +avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de Saint-Nicolas de +Grosse-Sauve, dans le diocèse de Langres. On ne sait pas du tout comment +il se défit de cet honneur; en 1626, en tout cas, c’était fini. Il fut +enfin nommé, en 1643, vicaire général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen. +Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât un grand nom, celui +de Richelieu. La fâcheuse vacance, le conseil de Conscience jugea qu’il +fallait momentanément y pourvoir et Vincent rendit le service de prêter +son nom quelque temps. Ce ne fut donc pas une «affaire». On a d’ailleurs +de lui trop de textes durs pour les bénéfices et leurs titulaires. «Nous +ne pouvons souffrir personne parmi nous, écrivait-il en 1658, qui +prétende aux bénéfices, et encore moins ceux qui y veulent entrer par +cette voie, _qui est odieuse_.» + +Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une sorte de volontaire pour les +missions. Mais voici coup sur coup deux événements qui vont le grandir. +Le 8 février 1619, il est nommé par le roi aumônier général des galères, +«avec les mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers +de la marine du Levant.» Le brevet porte que «Sa Majesté, ayant +compassion desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement +de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge +d’aumônier réal à Monsieur Vincent de Paul.» C’est une grande étape dans +sa vie. Des hommes pareils brisent les cadres ordinaires. Il leur faut +des emplois à leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins qu’eux-mêmes +ne les forgent de leurs mains, ce que Vincent commencera de faire un peu +plus tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons son œuvre +charitable, de sa compassion pour les galériens et de tout ce qu’il fit +pour ces pauvres diables. Retenons que le général des galères a su +promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul coup, à un rang considérable. +La charge d’aumônier de prison n’a jamais été très enviée; ici +l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de galérien donnaient à la +fonction nouvelle une majesté tragique; et puis l’élu devenait le +premier auxiliaire spirituel d’un immense personnage dans l’État, le +chef de la marine, et de quelle somptueuse et féerique marine! L’autre +événement est de 1622. Au mois de décembre 1618, revenant de Montmirail +où il a fait pendant trois mois œuvre évangélique et charitable, Vincent +s’est rencontré à Paris avec François de Sales. Dès le premier contact, +les deux saints se sont reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier des +galériens sera fait, à la prière de l’évêque de Genève, supérieur de la +Visitation. C’était, là aussi, une promotion capitale. Il est toujours +chez les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, et le voici +pourvu, à la tête d’un ordre de la plus haute spiritualité, d’un poste +difficile et précieux, encore ennobli et embaumé par les vertus, les +ardeurs et le mystique abandon de Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne +fait son chemin et sans doute est-il voué à de bien plus grands honneurs +encore. Une seule chose l’intéresse cependant: le secours qu’attendent +de lui les pauvres gens des campagnes; et, sans trêve, il prêche des +missions, fonde des charités, se donnant jusqu’à satiété la seule joie +qui compte, celle de répandre de la lumière et du bonheur autour de soi. + +Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres pour le seconder dans une +tâche pareille. Il les prenait où il pouvait, et Mme de Gondi, le voyant +faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que ce seul homme avec des +auxiliaires d’occasion n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer +une somme importante à une fondation pour une compagnie de prêtres qui +s’engageraient à évangéliser à perpétuité le peuple des campagnes. Elle +dit son projet à Vincent, qui, pendant sept années, toujours courant, +s’enquit comme il put, mais sans succès, d’un homme ou d’un +établissement qui acceptassent la somme avec la charge. A la fin, les +Gondi s’avisèrent qu’on cherchait sans doute un peu loin ce qu’on avait +sous la main. Ils comprenaient au bout de sept fois douze mois que le +bénéficiaire de la fondation ne pouvait être que Vincent lui-même avec +des auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger ensemble dans +une maison qu’on leur donnerait. Alors le général des galères alla +trouver l’archevêque de Paris, son frère. Le principal d’un collège de +la rive gauche venait justement de faire connaître qu’il céderait +volontiers sa place contre une pension de 200 livres. La pension fut +promise sur-le-champ et, le 1er mars 1624, Vincent de Paul était nommé +principal du collège des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des +Bons-Enfants à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre collège du même +nom, celui du quartier Saint-Honoré, sur la rive droite. L’établissement +qu’on donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne +Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à l’emplacement actuel du 2 de la +rue des Écoles, à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme il y a +quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé tout contre des remparts, le +long des fossés Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la ville; +cette fois c’est dans Paris, proche la porte Saint-Victor, sur la +paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qu’il va s’installer. +Entendons-nous. Mme de Gondi ne veut pas perdre son directeur et Vincent +continuera de loger chez elle. Ce sont les autres qui occuperont en son +nom le vieux collège. Quels autres? Antoine Portail d’abord; ensuite ce +prêtre dont nous avons déjà parlé, qui recevait pour sa peine cinquante +écus par an; et puis ce fut tout pendant les deux premières années. + +Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré pour la première fois en +Sorbonne, au temps où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient +des loisirs. C’était un jeune clerc natif de Beaucaire, qui étudiait +alors la théologie et qui, dès le premier regard, fut conquis par ce +grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une princesse galante, ce +gascon si attachant, si fin sous sa rude figure. On a dit que Portail +avait suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable: il avait alors 21 ans. +Il ne se mit sans doute à son service qu’après avoir reçu la prêtrise, +c’est-à-dire en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les galériens, puis +l’employa aux missions. Le pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans +doute confessait-il et faisait-il le catéchisme; il officiait aussi, +visitait les malades, administrait les sacrements, bref pourvoyait à +mille travaux, mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une mission +à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit pour la première fois un vrai +sermon. Vincent l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. «Vous +avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi fit saint Charles. Je vous +souhaite part à son esprit.» Il paraît qu’en effet saint Charles +Borromée avait le «trac», et plutôt que de se hisser dans la boîte de +chêne d’où l’on est assailli par des regards qui convergent de tous les +coins du temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il pouvait, +des marches de l’autel. Avec un tel collaborateur et le prêtre à gages, +on voit la belle part qui restait à Vincent. Portail devait rester aux +côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils moururent tous les deux en +1660, mais Portail d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du +serviteur et s’en allait le dernier, comme il convient. + +La comtesse de Joigny--c’est le titre qu’on donnait le plus communément +à Mme de Gondi--avait offert 45.000 livres. C’est avec le revenu de +cette somme qu’il fallait vivre et faire des missions gratuites aux +quatre coins de France. Les bâtiments où s’installèrent les +collaborateurs de Vincent étaient incommodes et délabrés. Saint Louis +avait légué au vieux collège 60 livres de rente et l’on avait instruit +là de tout temps de jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de +bourses transférées ensuite au collège de Clermont, devenu le lycée +Louis-le-Grand. Au temps où Vincent en prit possession, l’établissement +occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, avec jardins, cours, +préaux, une pauvre chapelle, quelques appartements à l’abandon et, tout +autour, deux ou trois maisons branlantes. Pour tirer du cadeau qu’on lui +faisait un bon parti, il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il +s’en garda bien et nous savons déjà que quand ses deux compagnons s’en +allaient au travail, ils confiaient au voisin la clef de la maison vide. + +C’est seulement après un an de ce régime que fut passé, en bonne forme, +entre le général des galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une +part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat de fondation. Il est +du 17 août 1625. Quelques-uns de ses termes sont d’une grande beauté. +C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé cet émouvant papier-là. +Le style est juridique et vieillot, mais pour dire de bien belles +choses, que cette forme rend plus savoureuses. Les époux fondateurs +déclarent en commençant qu’ayant plu à Dieu «pourvoir, par sa +miséricorde infinie, aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent +dans les villes de ce royaume par quantité de docteurs et religieux, qui +les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de +dévotion, il ne reste que ce pauvre peuple de la campagne, qui seul +demeure comme abandonné.» A quoi il leur semble qu’on pourrait remédier +«par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine, +piété et capacité connues, qui voulussent renoncer tant aux conditions +desdites villes qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église, +pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son +diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, +allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune, +prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les +porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie +passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière +que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils ont reçus +de la main libérale de Dieu.» + +Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit d’aller vers ceux qui +sont à l’abandon et de renoncer, pour cette œuvre de charité, à tout +honneur, avantage ou bénéfice. Le document trace en quelques lignes tout +le règlement de la communauté nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas +écrit cette page importante à la hâte; le fait est qu’il l’a si bien +conçue et rédigée qu’aujourd’hui encore les prêtres de la Mission +pourraient, sans rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en +tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout l’essentiel était +prévu: vie en commun sous l’autorité de Vincent et, après lui, d’un +supérieur élu à la pluralité des voix pour trois ans ou «pour tel autre +temps» qu’on jugera convenable; point de charges, bénéfices ou dignités +ecclésiastiques: le supérieur peut tout au plus accepter une cure pour +un missionnaire, si on le lui demande expressément et que celui-ci ait +servi dans la compagnie au moins pendant huit ans; on fait les missions +gratis; défense de prêcher ou d’administrer les sacrements dans les +lieux où il y a un archevêché, un évêché ou un établissement religieux; +mission de cinq ans en cinq ans dans toutes les terres des Gondi; +assistance spirituelle aux forçats; après un mois de travaux dans les +campagnes, on se repose, on se recueille pendant trois ou quatre jours, +puis on consacre une douzaine d’autres jours à la préparation de la +campagne suivante; en juillet, en août et septembre, les paysans sont +occupés aux champs et on les laisse tranquilles; pendant ce temps on +s’adonne à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on aide çà et là +les curés qui ont besoin de renfort. + +Deux mois après avoir signé cet acte, dans lequel, bien entendu, elle +n’avait pas omis de fixer en sa propre maison de la rue Pavée la +résidence du nouveau supérieur, ce qui était tout de même un peu fort, +Mme de Gondi rendait l’âme. Le général des galères trouva dans le +testament de la défunte, avec de nouvelles libéralités pour Vincent, le +vœu ardent que son mari et ses fils ne permissent jamais au saint homme +de s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, qui fut de partir +lui-même. Il décida d’entrer à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa +belle maison, ce dont fut bien aise le principal des Bons-Enfants, qui +courut retrouver aux fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son +compagnon. + +Car c’étaient toujours ces deux-là seulement qui constituaient avec lui +la compagnie nouvelle. Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne +renouvela pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, qu’on avait +beaucoup vus en Picardie, avaient fait dans cette province deux +conquêtes, et Vincent vit venir à lui fort à propos, dans l’été de 1636, +François du Coudray et Jean de la Salle, prêtres du diocèse d’Amiens. +L’archevêque de Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément à la +fondation des Gondi. Il était temps qu’elle prît corps et que la +communauté se recrutât. Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux +venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, par lequel ces quatre +serviteurs de Dieu se liaient à jamais les uns aux autres. Restait à +obtenir l’agrément du roi, qui fut donné, en fort bons termes, par +lettres patentes datées de mai 1627, et celui du pape; mais c’est ici +que les choses manquèrent de se gâter. + +Vincent, avant de se tourner vers Rome, s’était mis en règle de toutes +façons. Il avait résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné +Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à ses frères et sœurs tous ses +biens, notamment une créance qu’il avait sur eux et une métairie; enfin, +le 8 septembre 1627, il avait, au profit de la congrégation de la +Mission, dûment autorisée par Louis XIII à posséder, renoncé à ses +droits personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, biens et +charges, passait de ses mains au fonds commun. + +En juin 1628, il adressa au pape une supplique et se fit fortement +appuyer par le nonce et par le roi. Le 22 août, la supplique était +rejetée par la Propagande, en séance plénière, le pape présent. L’échec +était cuisant. Tout ce que Rome était disposée à permettre, c’était une +société de vingt à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, ni +confrérie, qui travaillerait en France seulement et sous la direction +des ordinaires. Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, qui +avait légèrement retouché sa supplique, en avait envoyé un second +exemplaire au Saint-Siège: d’où nouvel examen et nouvel échec, aussi +radical. «La Sacrée Congrégation a jugé que la demande devait être +complètement rejetée»: voilà tout ce qui fut répondu au saint homme. + +C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir si, dans l’orage, il +était solide sur ses jarrets. A Rome, quartier général de l’Église, on +décide; et, comme dans tous les états majors, comme auprès de tous les +chefs, c’est aux intéressés d’apporter les éléments sur lesquels le +commandement prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, échappe à +beaucoup de gens. On oublie que pour avoir raison, même au Vatican, il +ne suffit pas en effet d’avoir raison: il faut le faire savoir, éclairer +les juges, contrebattre les faux rapports, bref se mêler, soi-même ou +par des mandataires présents et agissants, de son affaire, de ses +affaires. C’est vrai pour les intérêts d’état; ce l’est aussi pour ceux +des particuliers. Vincent, aux heures graves, consultait la Providence; +mais il se consultait aussi lui-même, sachant qu’il faut quelquefois +gagner, en se débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu conclure +avec nonchalance qu’évidemment ses projets n’avaient point l’agrément du +Très-Haut, puisque son représentant sur la terre n’y prenait pas garde. +Il n’eut pas un instant cette idée-là. Tout venait d’une erreur, non du +pape, mais de lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était +d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, capable de déjouer n’importe +quelles manœuvres et de parler haut, car c’est ainsi seulement qu’on est +entendu. C’est du Coudray qui fut choisi pour ce rôle, où, sans doute, +il excella, car, le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de 1632, en +style romain, le Saint-Père, par sa bulle _Salvatoris Nostri_ accordait +tout ce qu’on lui demandait. + +Vincent avait envoyé à son délégué des instructions fermes comme du bon +acier: «Vous devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, que le +pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à son +salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette +nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible +pour y mettre ordre.» Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres +précis: «Pour ce faire, il faut vivre en congrégation et observer cinq +choses comme fondamentales de ce dessein.» Il les énumère brièvement et +nous n’en relèverons qu’une, la dernière: «5º, que le supérieur de la +compagnie ait l’entière direction d’icelle.» Voilà qui est parler. Il +conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un homme en plein +mouvement, dont les ordres sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse: +«Ces cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales de cette +congrégation. Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que +l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires. +Baste pour les paroles! mais pour la substance, _il faut qu’elle demeure +entière;... tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues +années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience_.» + +Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le rencontrer tout à l’heure dans +une autre affaire au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur en +Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. Car Vincent connaissait +toutes les bonnes adresses. Il avait demandé à Bérulle des leçons de +sainteté; la sagesse, c’était à des théologiens patentés de la lui +fournir. La Sorbonne lui était familière, car je n’ai pas dit encore +que, vers 1623, tout en courant les terres des Gondi, il avait trouvé +moyen, en ses jours de répit, de conquérir le titre de licencié en droit +canon de l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion qu’il remarqua +André Duval ou fut remarqué par celui-ci? Le fait est que vers le temps +où il fondait la Mission, il était devenu le pénitent de cet homme de +science et de jugement. + +Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans l’affaire du prieuré de +Saint-Lazare. Ce que je vais raconter se passait au moment même des +débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur la paroisse +Saint-Laurent, au lieu même où se trouve pour quelque temps encore la +prison des femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie ou +léproserie, vaste enclos de plus de 40 hectares. On cultivait le blé, +l’orge, la luzerne dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix de +Saint-André, par le boulevard Magenta et la rue Lafayette. Pour se faire +une idée de l’importance du domaine, il faut tracer un quadrilatère +entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue de Paradis au sud, le +faubourg Saint-Denis à l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On +englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, l’hôpital +Lariboisière, la prison que nous savons et, bien au milieu, une église +paroissiale de construction moderne, à laquelle il était inévitable, +après ce que nous allons apprendre, qu’on donnât saint Vincent de Paul +pour patron. Au XVIIe siècle, ce prieuré comprenait un premier groupe de +petites habitations situées le long de la rue actuelle du faubourg +Saint-Denis; chacune avait son jardin; tout au bout, vers le nord, une +petite chapelle: c’étaient les maisons et la chapelle des lépreux. Au +sud, entre la rue de Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une +église avec son cloître, une maison pour les chanoines de Saint-Victor, +maîtres de ces lieux, une prison, une maison de force pour aliénés, des +communs, des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, aucun lépreux +dans les locaux du nord. Dans ceux du sud étaient enfermés trois ou +quatre pauvres fous et quelques débauchés impénitents. Quant aux +chanoines, ils étaient huit ou neuf, vivant en communauté. Ces messieurs +s’entendaient si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que celui-ci, +dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice contre un autre. C’était un bon +homme, pas intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. Ayant +ouï parler de M. Vincent qui commençait, nous verrons pourquoi tout à +l’heure, de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut l’idée que +son prieuré conviendrait à souhait à ce prêtre entreprenant. Il l’alla +donc trouver et prit avec lui, pour cette démarche importante, le curé +de Saint-Laurent, qui s’appelait M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces +messieurs «effraya, disent les historiens, l’humilité du saint.» Il +refusa. Adrien Lebon rentra chez lui, mais, six mois plus tard, fit une +nouvelle démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, après six autres +mois d’attente, il obtint, sur des instances devenues plus vives, que +Vincent consulterait M. Duval. Naturellement Duval fut d’avis que son +pénitent prît Saint-Lazare; et peu de jours après, les barbichets, +supérieur en tête, devenaient les «lazaristes» qu’ils sont restés. Cette +histoire, telle qu’on la présente, ne doit pas être très vraie. On nous +assure que Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil domaine, se +mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter que c’était de peur et de +modestie. Je crois plutôt que c’était de joie. Il est certain que son +second mouvement fut, par trois fois, de refuser. Mais trois fois, +voyant entrer dans sa maison cet Adrien Lebon, flanqué du curé de +Saint-Laurent, il eut un tressaillement qu’on n’a aucune peine à lui +pardonner, même s’il trahissait son plaisir humain devant le destin +propice. Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de magnifiques +ambitions. Pourquoi n’en pas convenir et ne pas le voir comme il était? +Il s’est montré bien plus franc lui-même que tous ses historiens, quand, +un jour de 1656, apprenant qu’on proposait à ses frères de la région de +Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il écrivit à l’un des +intéressés: «Le bienfait proposé me semble si grand, que je me trouve au +même état où je me trouvais lorsque feu M. le prieur de Saint-Lazare me +vint offrir cette maison ici; j’avais les sens interdits comme un homme +surpris au bruit du canon qu’on tire proche de lui sans qu’il y pense; +il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai sans +parole, si fort étonné d’une telle proposition que lui-même, s’en +apercevant, me dit: «Quoi! vous tremblez!» Oui, mon cher frère, celle +dont vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet en moi, et je +n’ose y arrêter ma pensée, lorsque j’ai dans l’esprit la vue de notre +indignité, sinon pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin +d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie naissante et chétive +comme la nôtre.» En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour +Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité: on tremble de +plaisir. C’était trop de bonheur, voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait +pas beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait en possédait +probablement pour deux. Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès +le premier contact, que l’affaire aboutirait. + +Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la poigne était robuste, ne le +lâcha pas. Nous n’allons pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit +de toutes parts. Il dut plaider, se défendre: il fit vivement face à +tout, obtint, un à un, tous les titres qui devaient assurer à jamais la +jouissance des lieux à sa communauté; et sans doute André Duval lui +fut-il en toutes ces occasions d’un admirable secours; mais tout de même +cette campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, tambour battant, +l’a conduite. Une poule sur sa couvée n’a pas l’œil plus vif, les +membres plus tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait +quelquefois, le saint homme, à faire les pas en avant qui devaient peu à +peu le conduire à la grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune +aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, la bride lâchée, ne se +posséderait plus. Il s’imposait alors un frein brutal. Sa timidité, +c’était le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux. + +Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour les grandes bâtisses de +Saint-Lazare? Disons tout de suite que Vincent garda les deux: il en +avait besoin. Comme toujours, c’était un événement fortuit qui avait +tout à coup empli et fait déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec +Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande valeur, qui devait aller +un jour jusqu’à disputer le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon +s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est d’Abelly que nous +tenons l’histoire, mais désormais ce témoin-là nous sera moins suspect, +car il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même ou dont il a +vraiment pu contrôler l’exactitude. Potier se réveilla donc ou plutôt +ouvrit les yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, «mais qu’il +venait de penser quel serait le moyen le plus court et le plus assuré +pour bien dresser et préparer les prétendants aux saints ordres; et +qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire venir chez lui et de +les y retenir quelques jours pendant lesquels on leur ferait faire +quelques exercices convenables pour les informer des choses qu’ils +devaient savoir et des vertus qu’ils devaient pratiquer.»--«Cette pensée +vient de Dieu.» lui répondit Vincent. Et tous deux, dans le fond du +carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ des projets. Le prélat chargea +le missionnaire, qu’il savait débrouillard, de tracer un programme, de +choisir les sujets des entretiens, et le pria de revenir à Beauvais +quinze ou vingt jours avant l’ordination de septembre. A la date fixée, +Vincent arriva, escorté de deux docteurs en Sorbonne, Louis Messier et +Jérôme Duchesne. L’évêque prononça le discours d’ouverture et les trois +autres haranguèrent tour à tour les ordinands, puis on exerça les futurs +prêtres aux cérémonies, à l’administration des sacrements et, comme en +toute retraite, on termina par la confession générale. Comme toujours +aussi quand M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde voulut +dire ses péchés, tout le monde y compris l’un des prédicateurs, Jérôme +Duchesne. + +Bien désagréable pour la modestie du saint homme, ce dernier détail, +mais fort heureux pour le clergé de ce temps-là; car ce qui avait si +bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous la conduite du même +apôtre merveilleux, on le devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris. +Potier en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant Vincent mieux +que personne, acquiesça, mais pas tout de suite. C’est seulement le 21 +février 1631, que cet archevêque publia un mandement prescrivant à tous +les clercs de son diocèse qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de +se présenter au collège des Bons-Enfants «quinze jours auparavant pour +être interrogés et instruits gratuitement de leurs obligations et des +fonctions de leurs ordres.» Dès ce jour, tous les ordinands de Paris +passèrent en les mains de M. Vincent, ou, quand il était absent, en +celles de ses missionnaires. La retraite durait onze jours. C’est peu de +temps pour rendre égales à leur redoutable dignité des âmes destinées au +sacerdoce, mais c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait. +Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant montré un prélat +plein de zèle en exigeant que les ordinands de son diocèse vinssent, la +veille de l’ordination à trois heures, entendre un sermon et fissent +ensuite une confession générale. Il faut croire d’ailleurs que la +soumission de ces messieurs à cette double obligation ne rassurait le +prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans la nuit des visiteurs aux +lieux où les clercs étaient logés; et l’on ne rayait pas pour jamais, on +ajournait seulement à la prochaine ordination, ceux qu’on prenait en +train de faire la fête. On croit rêver. C’est à tout cela qu’il fallait +mettre fin. Vincent avait senti le premier jour l’importance de +l’institution. Il avait eu quelque mérite à se donner de toute son âme à +la retraite initiale, celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de +septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait que le pape ne voulait point +reconnaître sa compagnie de la Mission. Les forts ne sont jamais plus +ardents qu’aux heures où tout paraît les abandonner. Celui-là, nous +dirions aujourd’hui qu’il avait «de l’estomac». Il tint contre la +tempête. Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands de Paris, il +pourvut si bien à toutes choses, que des diocèses environnants des +quantités de clercs accoururent, voulant entendre la voix de ce prêtre, +tout à coup célèbre. Il y avait au début six réunions par an, tantôt aux +Bons-Enfants, tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une centaine de +retraitants qu’il fallait loger, nourrir, entretenir pendant près de +deux semaines. Vincent ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel +à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres; mais on ne prêchait point +sans avoir pris connaissance d’un manuscrit intitulé _Entretiens des +Ordinands_; on trouvait là des indications, auxquelles il fallait se +soumettre, sur le sujet, l’ordre, le plan des conférences et des leçons. +Les frais étaient couverts par ces générosités féminines qui jamais ne +manquèrent à Vincent. Nous verrons comme il avait touché le cœur des +femmes par son œuvre charitable. Quand elles virent cet ami des pauvres +s’adonner à la tâche principale, le relèvement du clergé, elles +accoururent. La présidente de Herse se chargea de tous les frais des +réunions pendant cinq ans; Anne d’Autriche, que ses dames d’honneur +avaient conduite un jour aux exercices, s’engagea pour les cinq années +suivantes; la marquise de Maignelay, sœur des Gondi, donna par testament +dix-huit mille livres pour la nourriture des ordinands. Bientôt, à +l’exemple de celui de Paris, d’autres archevêques, d’autres évêques +prescrivirent de semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on +s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions ou prêtât ses +missionnaires. Ce que devait être la maison de Saint-Lazare les jours de +retraite, on ne peut pas facilement s’en faire l’idée, car rien ne +subsiste des bâtiments d’alors. Il est bien probable que tout cela +n’était pas très confortable et qu’on avait dû, pour tant de monde, +créer des installations de fortune. Mais l’ordre régnait, soyons-en +sûrs, le silence aussi, et la bonne humeur; car le maître était là, qui +veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait qu’on fût heureux +sous son toit. Quand les ordinands arrivaient le premier soir, il +exigeait qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour les attendre +et les conduire à leur chambre. Lui-même, nous dit-on, allait parfois +au-devant d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait dans les +couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait pour leur montrer les +marches de l’escalier afin qu’ils y prissent garde et les quittait +poliment, avec un bon sourire et son salut. + +Le résultat fut considérable. «Il faut que vous sachiez, écrivait le +saint à son fidèle du Coudray en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de +donner une bénédiction toute particulière, et qui n’est pas imaginable, +aux exercices de nos ordinands; tous ceux qui y ont passé, ou la +plupart, mènent une vie telle que doit être celle de bons et parfaits +ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs qui sont considérables par +leur naissance ou par les autres qualités que Dieu a mises en eux, +lesquels vivent aussi réglés chez eux que nous vivons chez nous, et sont +autant et même plus intérieurs que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il +que moi-même. Ils ont leur temps réglé, font oraison mentale, célèbrent +la sainte messe, font les examens de conscience tous les jours, comme +nous; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les prisons, où ils +catéchisent, prêchent, confessent, comme aussi dans les collèges, avec +des bénédictions très particulières de Dieu. Entre plusieurs autres, il +y en a douze ou quinze dans Paris qui vivent de la sorte et qui sont +personnes de condition; ce qui commence à être connu du public.» + +En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait ressentir au fond de +lui. Ce qu’il avait rêvé s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre +souveraine, Dieu avait permis sa réalisation; et l’ouvrier, c’était lui, +le paysan de Pouy. C’est très beau, l’humilité. Mais cette vertu-là, +comme la bravoure, est bien plus noble quand on a dans le cœur le péché +contraire prêt à sortir et qu’il faut tout le temps étouffer. Etre +brave, c’est avoir grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent +humble, c’est un Vincent gonflé de joie pour tant de succès qu’il doit à +son génie et qui vont le griser; alors il se hâte vers Dieu, entre en +oraison, regarde le Maître avec amour; et sa joie demeure, mais +purifiée. Oui, Dieu seul a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre +homme, un pauvre homme illuminé de bonheur. + +Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de condition, qui mènent +publiquement dans Paris une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des +gens qui ont passé par la retraite des ordinands. Ils sont restés +fidèles aux leçons du maître étourdissant qui, un jour, a passé dans +leur vie. Ils ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour +s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu pendant si peu de temps +l’homme qui a su embraser leurs âmes, ne leur suffit point. Ils +délèguent l’un d’eux pour demander au saint de les employer selon son +plaisir. On bâtissait alors rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille, +la charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, un bijou que nous +devons à François Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant. +Vincent était, comme nous savons, le supérieur des Visitandines, qui +faisaient cette construction. Il répondit aux douze prêtres zélés qu’ils +feraient une œuvre excellente en prêchant la mission aux maçons et +charpentiers occupés à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à ce +travail, quand Vincent leur fit la surprise d’une visite. L’un d’eux lui +avait, dans l’intervalle, suggéré de faire une sorte de compagnie de ses +anciens ordinands afin de garder le contact avec eux. Il venait au +chantier faire part à tous les autres de cette idée, qui naturellement +les enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion avait lieu à +Saint-Lazare. Dans une seconde, du 9 juillet, on acheva de se mettre +d’accord sur ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre aux +vues du maître, et le 16 du même mois avait lieu la première _conférence +des mardis_. + +Cette institution-là complétait et couronnait la précédente. Il ne +s’agissait pas, comme on pourrait croire, d’entendre chaque mardi une +harangue de M. Vincent. C’était une sorte de société qu’on formait entre +prêtres attentifs à s’améliorer; le moyen était cette réunion +hebdomadaire, où ils traitaient entre eux, sous la direction du saint ou +de son délégué, d’un sujet fixé la semaine précédente. Le but, Vincent +l’a ainsi défini: _s’exciter et s’affectionner à l’exercice des vertus_. +D’autres avaient bien imaginé de réunir des prêtres pour disputer de +questions de doctrine. Il nous explique lui-même qu’il a voulu tout +autre chose, qu’on n’avait pas encore vu jusque-là, «et pour le moins, +dit-il, je ne l’ai point vu ni ouï dire». Il veut qu’on traite des +motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur nature, des actes +qu’elles inspirent, des moyens de s’y entraîner et entretenir et enfin +des obligations de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu qu’envers le +prochain. Il n’oublie jamais le prochain. Il n’oublie pas non plus de +rappeler souvent à ses missionnaires que d’avoir entrepris une pareille +tâche est un grand honneur. Il en est fier, c’est visible. Mais trop +intelligent pour faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment, +plus joli, pour rassasier son âme gourmande. «Il faut, dit-il, que +j’avoue par ma propre expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien +qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, que je lis ou que +je vois, qui me pénètre à l’égal de ces conférences.» Il s’enivre, mais +c’est du bonheur qu’il fait aux autres. + +Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient à certaines règles +de vie: lever de bon matin, lecture de l’office et d’ouvrages +spirituels, oraisons, œuvres charitables, examens de conscience, +retraites périodiques. En somme, ils devaient vivre, chacun chez soi, +selon l’idéal que Vincent proposait dans sa propre maison à ses +missionnaires. Il voulait un clergé à son image. Et c’est bien +l’ascendant de sa personne et de ses vertus qui a réussi cette +merveille: tout ce qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans le +diocèse pendant un siècle et demi uni en une sorte de confrérie où +chacun rivalisait d’élan dans l’ordre spirituel et dans celui de la +charité. On ne fait pas deux fois une expérience pareille. Des +institutions comme celle-là, on ne les fabrique pas par décret. Elles +sont l’œuvre d’un homme; il vaut mieux dire: d’un cœur. C’est parce +qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du clergé de Paris, le plus +indépendant du monde, l’un des plus savants et des plus saints, mais le +moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois bien, s’en flatte +encore, c’est parce qu’il y avait à Saint-Lazare un aimant irrésistible, +que ces hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa mort, l’élan +était pris; et puis son cœur était resté dans la maison et c’est à lui +qu’on venait encore, qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en +1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent cinquante ecclésiastiques +fréquentaient régulièrement les réunions du mardi. Un jour Richelieu +voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir le supérieur de la +Mission, l’interrogea et fut si ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le +saint de lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, avec +l’indication de ceux qu’il jugeait le plus qualifiés pour l’épiscopat. +Peu après, tous les candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. A la +mort du cardinal, Louis XIII demanda à M. Vincent de lui rendre le même +service, à quoi celui-ci consentit, à condition que le secret fût +rigoureusement gardé; car il avait institué ses conférences des mardis +pour faire des saints, pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux +évêques furent ainsi nommés sur la désignation de celui qui continuait +de se dire un prêtre ignorant et indigne, bon tout au plus à faire la +mission de village en village. + +Les titres impérissables de Vincent à l’amitié du clergé français, les +voilà donc. Il a, le premier, veillé sur les clercs à la veille de leur +ordination; il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de tenir en +haleine et de guider vers la sainteté tous les prêtres d’un diocèse. +A-t-il aussi, comme on le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires +français? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le seul, ni le premier. +Vers 1636, il avait ouvert aux Bons-Enfants un petit séminaire, +c’est-à-dire une école pour les enfants qu’on destinait au sacerdoce. Le +résultat fut pitoyable. Dans ce temps-là, on arrivait au sacerdoce en +menant la vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes de +grammaire finies, s’échappaient des maisons sévères où on prétendait les +enfermer. Vincent continua néanmoins de veiller sur la pépinière qu’il +avait instituée; mais il avait une autre idée en tête; il voulait de +grands séminaires diocésains, où l’on ne recevrait que des garçons d’au +moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement à la +prêtrise. Ayant fait part de ses vues à Richelieu, celui-ci lui offrit +mille écus et, le 9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour y +être logés, nourris et préparés gratuitement au sacerdoce, les douze +premiers séminaristes,--les douze premiers dans cette maison; car, cette +année-là justement, Olier ouvrait son séminaire de Vaugirard, les +Oratoriens créaient celui de Saint-Magloire à Paris et deux autres à +Rouen et à Toulouse; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, l’année +précédente, de transformer en établissement diocésain le séminaire +paroissial qu’il avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet. + +Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut tout de même pas le nommer sans +s’arrêter un instant pour le saluer. Il était d’une naissance si pauvre, +nous dit Vincent, «qu’il n’avait pu faire ses études que par le secours +des écoliers qui lui donnaient quelques morceaux de pain; et même quand +on en jetait à quelque chien, la faim l’obligeait à courir devant pour +le prendre.» Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche, +ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il voyait au clergé de son temps, +qu’il consacra sa vie à essayer de former des prêtres honorables. Il +commença avant Vincent; et son entrain, sa passion de bien faire étaient +tels, qu’il créa vraiment une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents +prêtres, assurent ses historiens, passèrent par ses mains entre 1631 et +1644. Il avait une sorte de génie turbulent, et l’histoire de l’Église +d’alors est remplie de son nom, mais on le trouvait tout de même un peu +remuant et agressif. Il s’est donné autant de mal que Vincent de Paul et +a fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est qu’il avait le +tempérament d’un fanatique et l’autre une âme évangélique, et ce n’est +pas du tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer pour ses +intentions, pour le grand bien qu’il a fait, pour son courage aussi, car +c’était un curé batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé +d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois tirer son chapeau. + +Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années plus tard, à fonder un +curieux établissement, une sorte de séminaire où il ne recevait que des +prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de Notre-Dame convint que ceux-ci +viendraient chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la cathédrale; +et Vincent, avec le prix des honoraires, les logeait, les nourrissait, +veillait à leur dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour les +loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les clercs et les jeunes +séminaristes qui faisaient là leurs humanités dans une annexe de +Saint-Lazare, qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. A Saint-Lazare +aussi furent internés en 1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés +de nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques fâcheux qui vivaient +alors à Paris, nous l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses, +logés en des quartiers mal famés, sachant à peine célébrer, se tenant +mal à l’autel, allant mendier d’église en église des honoraires de +messes et demandant sans vergogne la charité aux passants. A la fin ces +divers services et spécialement l’affluence des ordinands contraignirent +le supérieur de la Mission à édifier quelque part en son enclos de +nouveaux bâtiments ayant vingt-trois mètres de façade, neuf de +profondeur et quatre étages. La duchesse d’Aiguillon avait donné pour +cela dix mille livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui fait +part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, ajoute, en propriétaire +satisfait: «Et nous faisons entourer nos terres de murailles.» + +Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les autres diocèses de France, +Vincent, ses prêtres de la Mission, et les évêques formés par lui +prirent une part ardente à l’établissement des séminaires. Il y a +peut-être un peu de mélancolie dans le document qu’on va lire, mais il a +son prix, parce qu’il nous montre le grand saint attentif à ses émules, +à des émules quelquefois plus heureux. Il écrit à Guillaume Desdames à +Varsovie, en juin 1660, bien peu de semaines avant sa mort: «Quelques +prêtres de Normandie conduits par le Père Eudes, de qui je pense que +vous avez ouï parler, sont venus faire une mission dans Paris avec une +bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingt est bien grande, mais +elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux +prédications. En même temps un grand nombre d’ecclésiastiques sont +sortis de Paris pour aller travailler en d’autres villes; les uns sont +allés à Châteaudun et les autres à Dreux; et tous ont fait des fruits +qui ne se peuvent exprimer; et à tout cela nous n’avons pas de part, +parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons +seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si +belles et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à d’autres pour +s’y appliquer comme nous et avec plus de grâce que nous, non seulement +au fait des missions, mais encore des séminaires, qui se multiplient +beaucoup en France.» + +Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir quelquefois, derrière ce +très grand saint, un pauvre homme fait comme nous. Il admire et bénit le +succès des autres, mais il rappelle que c’est lui qui a commencé, et +cela le console. Voilà un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le +prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. Une consolation, en +langage ecclésiastique, c’est une joie, rien autre chose. Sans doute; +mais ici elle était un peu mêlée d’amertume. + +La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il raconte, avec une +parfaite malice, que d’autres n’ont pas réussi. Il avait à Rome un +établissement de la Mission et le Saint-Père envoyait là les ordinands +de la ville éternelle. «Il s’est même trouvé, écrit-il, une compagnie à +Rome, qui, voyant que le Pape envoyait les ordinands aux pauvres prêtres +de la Mission, comme on fait à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à +elle, s’offrant de leur faire faire les exercices; ce qu’elle aurait +fait sans doute avec succès si Sa Sainteté l’avait jugé à propos.» Ce +dernier bout de phrase est exquis. Il ajoute bien doucement: «Il y a +sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs pour l’avancement +de sa gloire et le salut des âmes.» Il pensait à la fois que ces +rivaux-là, le Saint-Père les avait très opportunément écartés et que +c’étaient des religieux bien estimables; car il y a place dans un grand +cœur pour plusieurs sentiments en même temps; le sien était brûlant et +toute impureté s’y consumait aussitôt; mais la tête était prompte et +maligne et voilà pourquoi, ces humaines contradictions en lui, il les a +exprimées ce jour-là, et si finement. + +Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, que nous avons laissés +depuis leur entrée à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père +poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient à la leur, bien +modeste, mais si utile. Pour Vincent lui-même, d’ailleurs, les missions +étaient toujours la grande, la principale affaire. Un curé du Dauphiné +l’ayant pressé d’abandonner cette œuvre pour se donner tout entier à +celle des séminaires, il écrivait: «Ayant plu à Dieu donner une +approbation universelle aux missions, en sorte que partout chacun +commence à y prendre goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde +de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, il me semble qu’il +faudrait quasi un ange du ciel pour nous persuader que c’est la volonté +de Dieu qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre un autre qu’on a déjà +entrepris en divers endroits et qui n’a point réussi.» + +A la mort de Vincent, la Mission avait trois résidences à Paris: +Saint-Lazare, le séminaire Saint-Charles, qui était une dépendance de +l’établissement principal, et les Bons-Enfants, devenus un séminaire +placé plus tard sous le vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait +vingt maisons. + +Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut regarder ceux-ci au moment +où la tourmente révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes +dirigeaient alors cinquante-deux grands séminaires et huit petits. A +Paris, la résidence générale était habitée en temps normal par quatre +cents personnes environ, parmi lesquelles quatre-vingts frères +coadjuteurs. La tendresse de Vincent pour ces humbles auxiliaires était +vraiment une jolie chose. «Je pense, disait-il, que ce qui trouble les +Ordres par les frères vient de ce qu’on les tient trop bas.» Il les +haranguait souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi leurs +privilèges. «Vous savez, leur expliquait-il, l’histoire du frère Gilles; +elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand +désir d’aimer Dieu. Oh! si j’étais savant, disait-il, oh! si j’étais +prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu! Et ce saint docteur lui ayant +dit que, tout frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait +autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une +pauvre femmelette le pouvait pareillement,--Quoi! dit-il, un +pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que +Bonaventure!--Oui.--Alors ce frère, conclut Vincent, fut transporté de +joie.» Et il leur expliquait que l’amour des pauvres gens «comme celui +de Notre-Seigneur, s’exerce dans la souffrance, dans les humiliations, +dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Le nôtre, +ajoutait-il, si nous en avons, en quoi paraît-il? Que faisons-nous qui +approche de ces marques de véritable amour?» Ces pauvres frères, il +fallait bien qu’il leur donnât du courage, car la maison, toujours +pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, outre les retraites +d’ordinands et les conférences des mardis, toutes sortes de retraites, +ecclésiastiques ou laïques, individuelles ou collectives. Pour +entretenir une maison pareille et subvenir aux missions, toujours +gratuites, il fallait beaucoup d’argent. Songez que Vincent n’admettait +même pas que ses prêtres, allant aux champs, fussent traités par les +curés, surtout par des curés riches. Et non seulement de grandes +ressources étaient nécessaires pour Saint-Lazare, mais pour toutes les +autres résidences. On n’installait une maison en province que si la +fondation indispensable était d’abord assurée. Vincent trouvait +d’ailleurs toujours à point nommé le bienfaiteur dont il avait besoin, +plus souvent la bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple, +pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu et donna pour celle de +Rome une somme considérable. C’est elle qui fit attribuer à la +congrégation de la Mission les consulats d’Alger et de Tunis. C’était +une femme extraordinaire, digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand +cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté d’entrer au carmel; +mais Richelieu, qui ne l’entendait pas ainsi, obtint que le pape lui +interdît le cloître; il la fit duchesse et l’installa près de lui dans +les dépendances du Petit-Luxembourg. Elle disposait d’immenses revenus +et, par son oncle, d’une influence considérable. De telles créatures se +faisaient naturellement les auxiliaires ardentes du serviteur de Dieu. + +Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, portait maintenant son regard +au delà de la France. Il se souvenait de Rome au temps de sa jeunesse et +savait que, là-bas aussi, le peuple était à l’abandon, et le clergé, +pour une bonne part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il conçut le +projet hardi de fonder un établissement de sa compagnie dans la Ville +Éternelle. Le succès fut complet, puisque nous savons déjà que les +ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent bientôt des retraites +comme à Paris. Après Rome, la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse. +Ici nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur de Gênes, +s’étant rendu un jour en une petite vallée corse, du nom de Niolo, avec +quelques autres prêtres, pour y prêcher la mission, fit à Vincent un +compte-rendu si remarquable de son voyage, que celui-ci en envoya copie +à tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en lire une page, qui est +une merveille. Alors on comprendra vraiment ce qu’étaient les missions, +quand des fils de saint Vincent les prêchaient. + +Blatiron commence ainsi: «Niolo est une vallée d’environ trois lieues de +long et une demi-lieue de large, entourée de montagnes, dont les accès +et les chemins pour y aborder sont les plus difficiles que j’aie jamais +vus, soit dans les monts pyrénéens ou dans la Savoie; ce qui fait que ce +lieu là est comme un refuge de tous les bandits et mauvais garnements de +l’île, qui, ayant cette retraite, exercent impunément leurs brigandages +et leurs meurtres, sans crainte des officiers de la justice.» + +Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires en campagne. +Blatiron explique ce qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau +monde, régulariser les mariages, séparer les concubinaires et les +incestueux, faire faire pénitence publique aux excommuniés, remettre en +le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du prochain. C’est que +justement tous ces Corses n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les +autres, et, sur cet article, la tâche sera dure. + +«Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, fut notre emploi pour +les réconciliations; et je puis dire que _hoc opus, hic labor_, parce +que la plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. Nous +fûmes quinze jours sans y pouvoir rien gagner, sinon qu’un jeune homme +pardonna à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet dans la +tête. Tous les autres demeuraient inflexibles dans leurs mauvaises +dispositions, sans se laisser émouvoir par aucune chose que nous leur +pussions dire; ce qui n’empêcha pas pourtant que le concours du peuple +ne fût toujours fort grand aux prédications, que nous continuions, tous +les jours, matin et soir. Tous les hommes venaient armés à la +prédication, l’épée au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur +équipage ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, outre ces +armes, avaient encore deux pistolets et deux ou trois dagues à la +ceinture. Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés de haine et +de désir de vengeance que tout ce qu’on pouvait dire pour les guérir de +cette étrange passion ne faisait aucune impression sur leurs esprits; +plusieurs même d’entre eux, lorsque l’on parlait du pardon des ennemis, +quittaient la prédication, de sorte que nous étions tous fort en peine, +et moi encore plus que tous les autres, comme étant plus +particulièrement obligé de traiter ces accommodements. + +«Enfin la veille de la communion générale, comme j’achevais la +prédication, après avoir exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu +m’inspira de prendre en mains le crucifix que je portais sur moi, et de +leur dire que ceux qui voudraient pardonner vinssent le baiser; et sur +cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, qui leur tendait +les bras, disant que ceux qui baiseraient ce crucifix donneraient une +marque qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts de se +réconcilier avec leurs ennemis. A ces paroles, ils commencèrent à +s’entre-regarder les uns les autres; mais, comme je vis que personne ne +venait, je fis semblant de me vouloir retirer et je cachais le crucifix, +me plaignant de la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne +méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que Notre-Seigneur leur +offrait. Sur cela, un religieux de la réforme de Saint-François, s’étant +levé, commença de crier: «O Niolo, O Niolo, tu veux donc être maudit de +Dieu! Tu ne veux pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen de +ces missionnaires, qui sont venus de si loin pour ton salut!» Pendant +que ce bon religieux proférait ces paroles et autres semblables, voilà +qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le meurtrier était présent +à cette prédication, vient se prosterner en terre et demande à baiser le +crucifix et en même temps dit à haute voix: «Qu’un tel s’approche +(c’était le meurtrier de son neveu) et que je l’embrasse.» Ce qu’ayant +fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de quelques-uns de ses +ennemis qui étaient présents; et ces deux furent suivis d’une grande +multitude d’autres; de façon que pendant l’espace d’une heure et demie, +on ne vit autre chose que réconciliations et embrassements; et pour une +plus grande sûreté, les choses les plus importantes se mettaient par +écrit, et le notaire en faisait un acte public. + +«Le lendemain, qui fut le jour de la communion, il se fit une +réconciliation générale, et le peuple, après avoir demandé pardon à +Dieu, le demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement au +peuple, et le tout se passa avec beaucoup d’édification. Après quoi, je +demandai s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point réconcilié +avec ses ennemis; et incontinent se leva un des curés, qui dit que oui, +et commença d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels, +s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement qui était exposé, et +sans aucune résistance ni difficulté s’embrassèrent cordialement les uns +les autres. O Seigneur, quelle édification à la terre et quelle joie au +ciel de voir des pères et des mères, qui, pour l’amour de Dieu, +pardonnaient la mort de leurs enfants; les femmes, de leurs maris; les +enfants, de leurs pères; les frères et les parents, de leurs plus +proches; et enfin de voir tant de personnes s’embrasser et pleurer sur +leurs ennemis! Dans les autres pays, c’est chose assez ordinaire de voir +pleurer les pénitents aux pieds des confesseurs; mais en Corse, c’est un +petit miracle. + +«Le lendemain de la communion, nous reçûmes lettre qu’il fallait nous +rendre à la Bastide, où une galère envoyée exprès par le sénat de Gênes +nous attendait. Nous tardâmes néanmoins encore deux jours, qui furent +employés fort utilement à faire quelques accommodements qui restaient et +le mardi se fit une prédication de la persévérance, où il y eut un si +grand concours de peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là se +renouvelèrent les promesses et protestations de vouloir mener une vie +vraiment chrétienne et y persévérer jusques à la mort; et les curés +promirent hautement d’enseigner le catéchisme et de se rendre plus +soigneux de leur devoir. + +«La pluie qui survint à la fin de la prédication nous empêcha de partir +ce jour-là; et le soir je m’en allai en un lieu distant d’une petite +lieue, pour parler à deux personnes qui n’avaient point voulu assister à +aucune prédication, de peur d’être obligés de pardonner à leurs ennemis +qui avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été priés par leur curé +de suspendre au moins l’effet de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils +m’eussent parlé, ils le firent; et il plût à Notre-Seigneur de leur +toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils pardonnèrent la mort de ce +frère. Et le mercredi matin, après les avoir confessés et communiés, +nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés de plusieurs +ecclésiastiques et autres principaux du lieu, lesquels, en signe de +réjouissance et pour une marque de leur reconnaissance pour les petits +services que nous leur avions rendus, tirèrent quantité de coups de +leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement.» + +Qu’ajouter à cela? Il importe peu que nous énumérions tous les +établissements qu’ont fondés hors de France et jusqu’en Barbarie, à +Madagascar, en Chine ou dans les Amériques, Vincent et ses successeurs. +Nous savons maintenant l’essentiel: l’âme du plus ardent des saints de +France avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci s’en allaient +jetant des flammes et purifiant quiconque approchait d’eux. + +Des prêtres zélés haranguant avec succès le pauvre peuple des campagnes +et même celui des villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu +depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces apôtres de passage est +dans la qualité de leur éloquence. Ce sont habituellement des hommes +simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement celui que redoutait +surtout Vincent: la rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci de +frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les conduit quelquefois à +user de procédés un peu gros. Il existe, à l’usage de telles +prédications tout un magasin d’anecdotes invraisemblables mais +édifiantes, d’arguments impressionnants quoique fragiles, d’appels à +diverses passions salutaires, y compris la peur. Les missionnaires qui +usent de ces moyens et cependant opèrent des conversions sont portés à +croire à l’excellence de la méthode; et parce que ce sont des justes qui +font de leur mieux, on scandaliserait peut-être en les critiquant; nous +les louerons donc, mais davantage celui qui, au XVIIe siècle, avait +porté d’un seul coup à la perfection un art bien difficile. Vincent +voulait aussi éveiller les intelligences aux vérités dont Dieu, en +l’accueillant parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais parce +que c’étaient des vérités toutes simples, quoique grandes et hautes +entre toutes, sa méthode était de les exposer avec beaucoup de clarté, +en usant des mots de la langue familière, comme on explique le +catéchisme, ou l’histoire, ou les éléments de n’importe quelle science, +à des enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, les rhéteurs, +les esprits forts et le diable même sont tout de suite démontés devant +des raisons toutes nues. Si on les habille, la bataille commence autour +des oripeaux et l’on n’en finit plus. Dans l’ordre du sentiment, il +connaissait mieux que personne la nécessité d’ébranler les cœurs après +avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle; mais il avait sa +recette personnelle pour émouvoir. C’était toujours la même, et il avait +pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait de Dieu, de Dieu +seul, de Dieu toujours. Ce sujet magnifique, il le traitait avec piété, +mais une piété si fervente que son amour pour le Maître adorable, sa +charité pour le misérable troupeau sous la houlette divine, il les +communiquait à tous ceux qui entendaient sa voix si honnête, et voyaient +la lumière de son visage, le sourire de ses lèvres, la tendresse de son +regard, les grands gestes de ses mains compatissantes. + +La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa vie à la recommander à +ses prêtres; il a compté sur elle seule pour régénérer le peuple des +campagnes auquel il s’adressait, pour rendre aussi le clergé à ses +devoirs. + +Méthode souveraine, mais à condition qu’on ait du génie. Il est très +vrai que le génie est une longue patience; car beaucoup d’hommes +seraient intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, comme tous les +saints, a aimé Dieu avec un entêtement génial. Il a répété pendant +cinquante ans les mêmes choses splendides et touchantes. Il se disait un +pauvre radoteur et c’est de cette humilité qu’était faite, il le savait +bien, sa grandeur. + +Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses prêtres, il a fait +jusqu’à sa mort une incroyable dépense d’énergie, de talent et d’amour. +Il faudrait lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens à ses +missionnaires; on en a déjà trouvé ici, on en trouvera dans la suite de +ce livre, quelques beaux passages, mais ce sont des étincelles çà et là, +quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour clore ce long chapitre, voici +un texte très court et fort simple. Je le choisis à dessein parce que, +suivant une expression chère à Vincent, il est sans faste; mais quel +charme et comme ils étaient heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu +ces paroles caressantes et si sages: «Vous souvient-il de cette belle +lecture de table qu’on nous fit hier? Elle nous disait que Dieu cache +aux humbles les trésors des grâces qu’il a mises en eux. Et ces jours +passés, un d’entre nous me demandait ce que c’était que la simplicité. +Il ne connaît pas cette vertu, et cependant il la possède; il ne croit +pas l’avoir, et c’est néanmoins une âme des plus candides de la +compagnie... S’il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et +recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous, tout +chétifs que nous sommes, pour faire quelque bien, non seulement à +l’égard du peuple, mais encore et principalement à l’égard des +ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot, si vous êtes bien occupés de +Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de +Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à +Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en +surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot, et +avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient +leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc +était une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être +autant et plus contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la mission, +que tout le reste. Les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les +distinguent des hommes charnels: c’est une certaine composition +extérieure, humble, recolligée et dévote, qui procède de la grâce qu’ils +ont au-dedans, laquelle porte ses opérations en l’âme de ceux qui les +considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne +les regarde jamais sans en être touché. Les peintres, dans les images +des saints, nous les représentent environnés de rayons; c’est que les +justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière +au dehors, qui n’est propre qu’à eux.» + +N’est-ce point charmant? Un autre jour, il a dit mieux encore. Il +parlait d’un frère qui venait de mourir et dont chacun pensait grand +bien. La cloche étant près de sonner, il dut abréger. «Ah! s’écria-t-il, +si les vertus pouvaient se voir comme on voit les plantes qui poussent +de la terre!» + +Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler ainsi tous les jours, ses +missionnaires aient cultivé de belles vertus dans leurs âmes, pour lui +donner la joie de les regarder pousser. + + + + +CHAPITRE VI + +LES SERVANTES DES PAUVRES + + +J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de Paul avait choisi qu’on +l’appelât familièrement M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait +observer au religieux qui est aujourd’hui le plus savant historien du +fondateur de la Mission que lui-même était connu sous le nom de M. Coste +et qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire M. Pierre. Ainsi +des autres de son ordre, qui se font, comme nous tous, désigner par leur +nom patronymique. Tous les amis de la mémoire de Vincent, les morts et +les vivants, m’ont fait la même réponse, celle que je ne voulais pas, +car je la crois mauvaise: c’est par humilité. On suppose que Vincent a +voulu qu’on le traitât comme on fait les serviteurs, à quoi il faut +riposter qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et non M. Baptiste. +On a pensé aussi que son nom à particule le gênait; mais il avait résolu +la difficulté en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas qu’il ait +vraiment craint de tirer vanité d’une si petite chose. Elle pouvait lui +donner de l’ennui, l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient nommer +pour la première fois que cette particule-là n’en était pas une ou +n’indiquait point qu’il eût de la naissance; et je crois qu’en effet il +a pu lui sembler plus commode de couper court en priant qu’on dît M. +Vincent, sans plus. Commodité, si on veut; mais pas humilité. Et +j’aperçois peut-être autre chose. On appelle le premier venu par son nom +et les amis par leur prénom. Vincent avait naturellement du goût pour +l’amitié des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour être payé de +retour, il était capable, nous l’avons déjà vu, de coquetterie. Je ne +dis pas qu’il ait prévu la popularité qui s’attacherait au nom si +simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité devait venir, +parce que ce cœur et ce nom s’accordaient. Je crois qu’il était assez +fin pour avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près de la foule. Et +puis son âme était fraîche et pleine de poésie: c’est son joli nom +d’enfant qu’il a voulu garder. + +Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. Nous allons parler +d’une vertu limpide et profonde comme l’eau des sources. Tous les +enfants ne sont pas charitables et le poète a pu dire que leur âge était +sans pitié. Mais il n’y a de charité pure que dans les âmes neuves. +C’est un don de Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille: nous le gaspillons +presque tous. Les illusions aussi viennent de Dieu, et la plupart +dispersent ce trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, a découvert +l’humanité quand il était petit. Il l’a même un peu mieux vue que vous +ou moi, car il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la +meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, la misère, la +bassesse des créatures, une pitié qui a labouré son cœur malléable; mais +peu à peu les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, à ce +rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout le temps son âme des premiers +jours. + +A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs étaient dures. On avait +pris coutume de se désintéresser de la souffrance d’autrui. On avait +fait tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, la sensibilité de +leurs années enfantines, le premier acte des hommes était de s’en +défaire, et violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide XVIIe +siècle, la France, tout enivrée de gloire, toute à ses héros, à ses +grands, avait laissé les petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque +Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le redressement seul, face +à l’orgueil, à l’étourderie, à l’égoïsme de tous les autres,--je parle +des hommes; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, mais sans pouvoir. + +Quand Emmanuel de Gondi parlait devant Vincent des galères dont il avait +le commandement, celui-ci admirait sans doute que le roi eût ces +fastueux et puissants bâtiments à son service, mais il pensait aussi aux +galériens. En cela, il était très original. Nous sommes un peu meilleurs +aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce petit pâtre des environs +de Dax qui a commencé. Un jour, il demanda à visiter les forçats dans +leurs cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il arrivait qu’on en +gardât à Paris. Vincent vit là une chose horrible. Des locaux humides et +noirs, des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, des plaies, des +immondices, de la puanteur, des blasphèmes: il fut épouvanté. Il courut +dire à Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait mal qu’on pût +se soucier d’êtres pareils: c’était du déchet. Vincent répondit que +c’étaient des hommes et qu’il fallait les aimer: il avait appris cela +tout petit dans son catéchisme, et s’en souvenait. Ce n’est pas +difficile d’avoir du génie: il ne s’agit que de garder son bagage en +grandissant. Gondi avait jeté du lest comme tout le monde. Il convint ce +jour-là qu’il avait trouvé son maître et donna à cet aumônier si humain +toutes facilités pour s’occuper à son gré de ses amis les galériens. A +force de patience, de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de +fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un chapelain des Gondi, +Belin, à assainir les cachots, et puis les corps, et finalement les +cœurs. Il fit merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous le +savons déjà, le titre et la charge d’aumônier général des galères. + +Alors il inspecta les ports et notamment accompagna plusieurs fois +Emmanuel de Gondi à Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les +épaules nues pour la caresse du fouet, les corps enchaînés, les visages +crispés par le désespoir ou par la haine; on lui avoua que tous +n’étaient pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et qu’on les +prenait où on pouvait, quelquefois parmi de pauvres diables, coupables +d’un médiocre larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux qu’il pût, +il adoucit les maux de ces misérables, et tâcha de les consoler. On a +raconté qu’un jour il avait pris la place d’un forçat: c’est une belle +histoire romantique, mais qui ne tient pas debout; et quoique de pieux +témoins soient venus dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient +entendue de personnes dignes de foi, nous serons des amis avisés du +saint et de sa gloire vraie, qui est si belle, en ne nous arrêtant pas à +des ragots. Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode +édifiante et la méthode historique, c’est la seconde qui est sainte. La +pitié de M. Vincent pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident +dans sa carrière charitable. Pris bientôt par tant d’autres œuvres, il +dut laisser à de moins occupés la tâche commencée, et nous verrons +notamment qu’à son heure la compagnie du Saint-Sacrement a fait beaucoup +pour les forçats, créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi +témoignage à l’initiative du saint. La fonction d’aumônier général des +galères, tant qu’il y aurait des rameurs dans les bâtiments du roi, +devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester aux mains des +supérieurs de la Mission, successeurs de Vincent. + + * * * * * + +Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, trois créations +charitables essentielles, nées l’une après l’autre et l’une de l’autre, +mais très distinctes: ce sont les _Charités_, les _Filles de la +Charité_, les _Dames de la Charité_. + +La première _Charité_, surgit à Châtillon-les-Dombes, nous le savons +déjà, le 23 août 1617, trois jours après le sermon fameux qui avait +poussé les dames de la ville, toutes ensemble, d’un seul élan, vers la +maison d’une famille abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de ne +pas se presser, mais il savait faire vite quand il voulait. On a +retrouvé, au milieu du siècle dernier, dans les archives de la mairie de +Châtillon, le procès-verbal de la réunion du 23 août. Il est en entier +de la main du saint qui, dès ce jour, vous l’allez voir, avait réglé +tout l’essentiel. + + Jésus, Maria. + + Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. + + Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six cent dix-sept, les dames + sousnommées se sont charitablement associées pour assister les pauvres + malades de la présente ville de Châtillon, chacune à leur tour, ayant, + d’un commun accord, résolu entre elles qu’une d’icelles prendra le + soin un jour entier seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par + ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles se proposent deux + fins, à savoir: d’aider le corps et l’âme; le corps en le nourrissant + et en le faisant médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux + qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui guériront. Et pource + que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses + d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la + gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne + et protectrice de l’œuvre et la supplient très humblement d’en prendre + un soin spécial, comme aussi saint Martin et saint André, vrais + exemples de charité, patrons dudit Châtillon; et commenceront, Dieu + aidant, à travailler au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint + Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites. + + Premièrement, Mme la Châtelaine pour son jour; Mlle de Brie pour le + sien; + + La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières; + + Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost; + + La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude Bouchour; + + Une des filles de la dame Perra; + + La dame Colette; + + Et enfin Mlle de la Chassaigne; après laquelle Mme la Châtelaine + commencera à prendre le même soin pour un autre jour, et ainsi les + autres alternativement, selon l’ordre susdit, se réservant que, quand + quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque juste occasion, vaquer à ce + saint exercice en son jour, elle avertira ou fera avertir, le jour + auparavant, celle qui la suit, de cette sienne impuissance afin + qu’elle entre en sa place, prenant le soin des pauvres pour le même + jour; ce qu’elle ne devra refuser de faire si elle en a le moyen, par + ce qu’en ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le jour + d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon l’ordre susdit. + Lequel ordre il faut journellement supplier Notre Bon Jésus vouloir + maintenir, et combler de ses bénédictions divines tous ceux et celles + qui travailleront de leurs mains, ou contribueront de leurs facultés + pour le maintien d’icelui; comme, sans doute, il fera, puisque c’est + lui-même qui nous assure par sa propre bouche que ce seront ceux qui + soulageront les pauvres qui entendront, au grand redoutable jour du + jugement, cette sienne si douce et agréable voix: «Venez, les bénis de + Mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le + commencement du monde»; et qu’au contraire ceux qui n’en auront point + eu aucun soin seront repoussés de lui avec ces autres tant dures et + effroyables paroles: «Maudit, départez-vous de moi; allez au feu + éternel qui est préparé au diable et à ses anges.» + + Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur et gloire par tous les + siècles des siècles. Ainsi soit-il. + +Ce document-là, il fallait le publier dans un livre comme celui-ci. +C’est l’acte de fondation d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois +siècles, sur la France et sur le monde, des trésors de bonté. Cet acte +fut complété, régularisé, rendu définitif et revêtu de toutes les +approbations de l’Ordinaire aux mois de novembre et décembre suivants. +On possède les pièces dressées à cet effet. Elles sont curieuses et +voici, par exemple, ce qu’on y trouve. «La confrérie s’appellera la +_Confrérie de la Charité_, à l’imitation de l’hôpital de la charité de +Rome; et les personnes dont elle sera principalement composée, +_servantes des pauvres_ ou _de la Charité_». Il y aura vingt servantes +des pauvres seulement «afin que la confusion ne se glisse dans la +confrérie par la multitude.» On espère qu’il se fera des fondations en +faveur de ladite confrérie, mais comme «ce n’est pas le propre des +femmes d’avoir seules le maniement d’icelles» les servantes des pauvres +éliront un procureur, prêtre ou bourgeois «vertueux, affectionné au bien +des pauvres et non guère embarrassé aux affaires temporelles.» Chaque +année, à la pluralité des voix, seront élues une prieure «que les autres +aimeront, respecteront comme une mère et lui obéiront» et deux +assistantes, dont l’une aura le titre de sous-prieure et l’autre de +trésorière. La prieure désignera pour être soignés par la confrérie «les +malades vraiment pauvres, et non ceux qui ont moyen de se soulager.» Le +règlement ajoute: «Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle en avertira +celle qui sera de jour de service, laquelle l’ira voir incontinent; et +la première chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une chemise +blanche, afin que, si ainsi est, elle lui en porte une de ladite +confrérie.» + +Hors les vingt servantes des pauvres, prises parmi les femmes de la +ville, «tant veuves, mariées que filles», la confrérie «fera choix de +deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion», qui s’appelleront +_gardes_ des pauvres malades. On les paiera «honnêtement». Elles feront, +si j’ai bien compris, les corvées, notamment la veillée des grands +malades, et participeront d’ailleurs «aux indulgences et assisteront aux +assemblées». On ajoute qu’elles n’y auront point voix délibératrice, +mais elles venaient: il y avait tout de même en ce temps-là, dans les +rapports de peuple à maître, une cordialité, une bonhomie qui sont +perdues. En somme, ces Charités sont des associations pour la garde et +le soin des malades à domicile. «Chacune desdites servantes des pauvres, +prescrit le règlement, apprêtera leur manger et les servira un jour +entier. La prieure commencera, la trésorière la suivra, et puis +l’assistante, et ainsi l’une après l’autre, selon l’ordre de leur +réception, jusques à la dernière venue... Celle qui sera de jour, ayant +pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en +son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant +les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le +lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du +pain, fera laver les mains aux malades et dira le _Benedicite_, trempera +le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant +le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à +manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, +comme si elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait +à lui-même le bien qu’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits +mots de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est +fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et +l’ayant ainsi mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le +laissera et en ira trouver un autre pour le traiter en la même sorte, se +ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et +de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus +longtemps.» On avouera que voilà une recommandation ingénieuse et +charmante. Les grands génies sont toujours des hommes de détail. Ils +voient grand, mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons +s’ils étaient bien traités, les malades de M. Vincent. Chacun, +prescrit-il, «aura autant de pain qu’il lui en faudra, quelque poule +bouillie pour leur dîner--elles étaient moins cher alors +qu’aujourd’hui;--on leur mettra leur viande en hachis au souper deux ou +trois fois la semaine. Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine de +vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. Ils auront, le +vendredi, samedi et autres jours d’abstinence, deux œufs avec le potage +et une petite tranche de beurre pour leur dîner et autant pour leur +souper, accommodant les œufs selon leur appétit. Que s’il se trouve du +poisson à quelque honnête prix, l’on leur en donnera seulement au +dîner.» Suivent les plus pressantes recommandations sur la mission +spirituelle des servantes des pauvres, qui devront «disposer à mieux +vivre ceux qui guériront et à bien mourir» les autres et «prieront +souvent Dieu pour cela et feront quelques petites élévations de cœur +pour cet effet.» Il est aussi question des assemblées mensuelles, à la +fin desquelles les membres de la confrérie «s’admonesteront +charitablement des fautes survenues au service des pauvres, le tout +néanmoins sans bruit et avec le moins de paroles que faire se pourra». +Il se défiait de la langue des femmes; et pensant qu’une recommandation +aussi générale ne suffirait point, il précisait qu’on donnerait +seulement «chaque fois demi-heure de temps» pour ce bavardage-là. + +Le dernier chapitre de ce précieux document porte un joli titre: _De +l’exercice de chacune à part soi_. Là, Vincent indique aux femmes zélées +qui entrent dans la Charité pour soigner des malades que servir les +pauvres est bien, mais qu’on n’est point digne de cet honneur sans une +vie personnelle exemplaire. «Le réveil, dit-il, se commencera par +l’invocation de Notre-Seigneur.» Il prescrit plusieurs pratiques de +piété, très simples et brèves, «et après, dit-il, ouïront la sainte +messe, si elles ont la commodité.» Puis, se souvenant «de la modestie +avec laquelle le Fils de Dieu accomplissait ses actions sur terre... +feront les leurs avec modestie et tranquillité.» Il n’aimait pas les +agitées. «Celles qui sauront lire, ajoute-t-il, liront chaque jour +posément et attentivement un chapitre du livre de monseigneur l’évêque +de Genève,--alors vivant--intitulé: _L’Introduction à la vie +dévote_...», enfin «s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité +et charité» et, «l’heure du coucher étant venue, elles feront l’examen +de conscience et diront trois fois le _Pater noster_ et trois fois +l’_Ave Maria_ et une fois le _De Profundis_ pour les trépassés...» + +Ce règlement-là, avec de rares modifications de détail, fut +successivement adopté, dans les mois, dans les années suivantes, par les +Charités que fonda Vincent partout où le portait sa vie de missionnaire. +Il commença par Villepreux, puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce +moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le savons déjà, François de +Sales. Ce fut une bénédiction pour tous les deux. L’évêque de Genève a +cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent a trente-huit ans et +commence la sienne. Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense avec +humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent à la suave piété de M. de +Sales, celui-ci à la sainteté de cet être compatissant. Ils se séparent +emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire pitié à des étourdis: +les sages les envieront, car il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on +s’élève, en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir; il est exact +que l’orgueil tue et que l’humilité vivifie. + +A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une charité mixte. «Les +hommes, dit le règlement, auront soin des valides et impotents, et les +femmes des malades seulement.» Il n’aimait pas les mendiants. Ceux-ci +constituaient d’ailleurs en ce temps-là une insolente corporation, +indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre les pauvres avec +ces gens-là. La confrérie avait mission de faire un catalogue de tous +les miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi des hommes admis +dans la société, ils couchèrent trois cents noms sur la liste. Ces +pauvres gens devaient s’assembler chaque dimanche pour entendre la +messe. On leur distribuait alors du pain et de l’argent à proportion de +leur misère et du nombre de leurs enfants; en hiver, on donnait aussi du +bois. Tous ceux qu’on surprenait à mendier dans la semaine étaient +privés de secours le dimanche suivant. Les vagabonds étaient logés une +nuit et renvoyés le lendemain avec deux sous. Tout n’a point changé, +puisque nous avons toujours des hospitalités de nuit, mais on ne donne +plus les deux sols: on n’oserait. Quant aux pauvres honteux, on les +assistait «sans éclat». + +Pour subvenir aux frais des Charités, chacun versait aux fonds commun. +Quand la caisse était vide, on avait recours à Vincent; il trouvait les +mots pour délier les cordons de n’importe quelle bourse; on ne lui +résistait pas. Il lui venait des idées charmantes. Beaucoup de gens qui +répugnaient, alors comme aujourd’hui, à donner de l’argent, auraient +bien fait l’aumône en nature. Alors il prescrivait qu’on prît sur la +caisse de quoi acheter des brebis, «lesquelles, disait-il, on +distribuera aux associés, qui feront la charité de les nourrir au profit +de ladite association, qui plus qui moins, selon leur pouvoir; et les +fruits--il veut dire la laine--provenant d’icelles brebis seront vendus +tous les ans, environ la fête de Saint-Jean.» On a trouvé aux archives +de la Mission un règlement curieux: «L’on donnera aux petits enfants, y +est-il commandé, aux impotents et aux décrépits ce qu’il leur faudra +pour vivre par semaine; à ceux qui gagneront une partie de leur vie, la +compagnie leur donnera l’autre; et pour les jeunes garçons, l’on les +mettra à quelque petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte que +trois ou quatre écus pour chaque apprenti, ou bien l’on dressera une +manufacture de quelque ouvrage, comme de bas d’estame» c’est-à-dire de +bas en tricot de laine. Suit tout un règlement de la manufacture, où +tout est prévu, y compris l’obligation pour les jeunes garçons, +obligation sous serment en présence de leurs pères et de leurs mères, +d’enseigner gratis à d’autres pauvres apprentis le métier qu’on leur +aura appris. Et l’admirable document s’achève sur des mots d’allégresse, +car ainsi «les pauvres sont instruits à la crainte de Dieu, enseignés à +gagner leur vie et assistés en leurs nécessités et finalement les villes +seront délivrées de plusieurs fainéants, tous vicieux, et méliorés par +le commerce des ouvrages des pauvres». + +Les lazaristes et leur supérieur allaient partout en mission: partout +surgirent des Charités, à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à +Villeneuve Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, à Verneuil, dans +toutes les terres des Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin dans +la grand’ville elle-même, où l’on en compta plus de quinze, attachées +chacune à une paroisse. + +L’œuvre était belle; elle a été féconde; mais elle demandait à ces +pauvres étourdis que sont les notables et les gens de bonne volonté des +villes et des villages un effort que, l’animateur parti, on ne devait +point soutenir longtemps. Et bientôt vinrent d’horribles années de +guerre civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent pendant et après +la Fronde: une œuvre de géant, mais qui le prit tout entier. Les +Charités, qui souffraient alors, parce que la misère était plus grande +et les ressources moindres, lui seul aurait pu les sauver. + +Il sauva, du moins, l’essentiel: les pauvres et les malades, par une +autre voie, furent secourus; et, cette fois, la méthode fut si heureuse, +le règlement si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut de son +fondateur un tel souffle et de Dieu de telles faveurs, qu’elle n’a cessé +de croître depuis trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise de +Marillac, qui devait être la grande ouvrière de cette fondation +magnifique, se mit sous la direction de M. Vincent; c’est huit ou neuf +ans plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée par elle et lui +la _Compagnie des Filles de la Charité_. Et nous voudrions tout de suite +arrêter notre regard sur cette page, toute parée d’amour et de poésie, +de la vie de Vincent. Dans l’ordre des dates, celles à qui plus tard on +devait donner spontanément partout le nom de leur père, les sœurs de +saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs venues avant la troisième œuvre +dont il faut aussi que nous parlions, celle des Dames de la Charité. +Nous allons cependant nous arrêter à ces dernières d’abord; il faut +garder le plus précieux pour la fin. + + * * * * * + +L’institution des _Dames de la Charité_ a été une initiative parisienne. +Il y avait, nous l’avons vu, des Charités dans Paris, attachées chacune +à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, une femme riche et +compatissante, veuve d’Antoine Goussault, en son vivant conseiller du +Roi et président en la Chambre des Comptes de Paris, eut l’idée d’une +Charité qui ne secourrait point, comme les autres, les pauvres d’un +village ou d’un quartier de Paris, mais les malades de l’Hôtel-Dieu. On +va tout de suite objecter que ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient +pourvus, et que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour les consoler +et les entourer de douceur et de piété, des religieuses. Certes, tout le +monde à l’hôpital occupait son poste, médecins, apothicaires et des +sœurs Augustines qui faisaient de leur mieux. Mais ce mieux n’allait pas +loin. Non de leur fait, les pauvres filles; elles suivaient la coutume +du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. Elles servaient +messieurs les gouverneurs, qui leur donnaient une tâche accablante dans +un inextricable taudis; servir les vrais maîtres du lieu, les malades, +comment l’eussent-elles fait? Seules, des femmes indépendantes disposant +de vastes ressources, de beaucoup d’autorité et de quelque crédit auprès +des grands, pouvaient tenter d’introduire un peu de charité dans les +lieux infects où l’on jetait alors les pauvres gens prêts à mourir. Ce +n’est pas du premier coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital +d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits blancs. Au temps de +saint Vincent, les lits, serrés les uns contre les autres, contenaient +chacun plusieurs moribonds, quelquefois six malades, trois dans un sens +et trois dans l’autre. Ce détail-là suffit. On devine le reste. + +Mme Goussault fut nommée supérieure de la nouvelle œuvre, qui, sous le +nom de confrérie des _Dames de la Charité_, prit rapidement une +importance et un éclat exceptionnels. «Nous en avons fait une depuis +peu, disait Vincent le 25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts +dames de haute qualité qui visitent tous les jours, et assistent, quatre +à quatre, huit ou neuf cents pauvres ou malades de gelées, consommés, +bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, outre leur +nourriture, que la maison leur fournit, pour disposer ces pauvres gens à +faire confession générale de leur vie passée... de sorte que cela se +fait avec une bénédiction particulière de Dieu.» + +Cent à cent vingt dames de haute qualité, nous dit Vincent. Cette +Charité se distinguait de toutes les autres par le nombre de ses +membres, mais surtout par leur rang. A l’appel de Mme Goussault avaient +répondu toutes les femmes de cœur de la haute société et c’était le +temps de la Fronde, où nous savons de quelle trempe étaient les âmes +féminines. Elle-même, veuve d’un puissant et riche personnage, mère de +cinq enfants, était sensible et belle. Elle le savait et le dit un jour +ingénuement à Vincent dans une longue lettre, qui est pleine à la fois +de candeur, d’abandon, de finesse: «Dimanche, écrit-elle, je me résolus +d’aller aux pauvres, aux fermes... et interrogeai les enfants... Mon +Père, cela réussit si parfaitement que Mademoiselle Le Fevre me dit au +retour y avoir pris très grand plaisir et qu’elle ne savait presque rien +de tout cela, et m’ajouta: L’on voit bien que vous aimez bien les +pauvres et que vous êtes à la joie de votre cœur parmi eux. _Vous +paraissez deux fois plus belle en leur parlant._» Il était assurément +ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, l’indulgent M. Vincent. Mais +c’était un homme pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. Il +avait bien à faire. + +La plus précieuse compagne de Mme Goussault dans son labeur charitable +s’appelait Marie Lumagne; celle-ci avait épousé et bientôt perdu +François Polaillon et de là vient que nous la connaissons sous le nom de +Mlle Polaillon. On disait Mme Goussault, parce que Goussault, le mari, +était seigneur de Souvigny; les femmes dont le conjoint n’avait point de +naissance, on les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac, +fondatrice des Filles de la Charité, veuve du sieur Antoine Le Gras, à +qui nous donnerons tantôt son nom de fille, tantôt celui de Mlle Le +Gras. Mlle Polaillon avait passé quelque temps à la cour; elle y était +dame d’honneur de la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants de +cette princesse. Elle devait plus tard fonder la maison et l’hôpital des +Filles de la Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui fut le +premier supérieur de cet institut. + +Aucune des femmes qui entourèrent Vincent n’était banale. L’une des plus +émouvantes devait être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune +immense et beaucoup de piété; mais elle était difforme. Nul des +historiens de Vincent ne l’a dit. Ils ont noté, en baissant les yeux, +qu’elle souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en saurions pas +plus, sans Vincent lui-même, qui nous dit tout bravement qu’elle avait +«une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l’autre». Au moins, voilà +qui est clair et l’on voit mieux ainsi la sainte fille, douce et +touchante parmi les autres, «unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au +point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si unie à Dieu que +celle-là». Il ajoute: «Elle avait coutume d’appeler sa cuisse sa «bénite +cuisse». + +Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à Dieu, par exemple celle de +Marie des Landes, femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé et +tout de même un peu inquiet des largesses de sa femme, lui disait: «Vous +allez nous réduire à la mendicité.» Cette extraordinaire Mme de +Lamoignon trouvait intéressant de s’exercer à la patience en écoutant +avec charité les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient +encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a de bons pauvres et +d’autres, pas commodes: il faut les servir tous. Elle le savait et +d’ailleurs s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit à +regarder du côté des criminels et à fonder, d’accord avec Vincent, une +_Société pour les prisonniers_, dont on a regret, l’ayant nommée, de ne +pas parler davantage, mais il faut se borner. Quand elle mourut à +soixante-quinze ans, on trouva sur son corps une haire et une ceinture +de fer avec des pointes. Les bonnes gens de Paris, pour garder son corps +près d’eux dans l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de +violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, comme elle l’avait +demandé, chez les Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes autour +d’un cercueil étaient dans le goût du temps. Tout au fond de la +Basse-Normandie, à peu près dans le même temps, le peuple se battait +pour les restes d’une autre femme, Marie des Vallées, de Coutances, la +sainte amie de ce père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à l’heure les +succès de missionnaire. + +A Mme de Lamoignon succéda, en la confrérie des Dames de la Charité, sa +fille Madeleine, si bonne que les satires de Boileau, évidemment peu +charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient l’histoire que je vais +rapporter après tout le monde et je ne jure point qu’elle soit vraie, +mais elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à Boileau d’être +méchant. + +--Me permettrez-vous au moins, lui dit le poète, de faire une satire +contre le Grand Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre +religion? + +--Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, et on doit toujours +respecter les souverains. + +--Eh bien! contre le diable? Ah! vous me permettrez bien de dire du mal +du diable; il en fait assez. + +--Le diable, monsieur, est assez puni, sans que nous nous y mettions; +occupons-nous seulement de ne dire du mal de personne pour ne pas +l’aller trouver. + +Mais voici des femmes de plus haute qualité encore. Nous avons déjà +rencontré la duchesse d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là +entourait Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans les dernières +années du saint, elle avait mis à sa disposition des chevaux et un +carrosse; et voici ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653: «Je ne puis +assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs de Saint-Lazare +souffrent que M. Vincent aille travailler à la campagne par la chaleur +qu’il fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air avec le soleil. +Il me semble que sa vie est trop précieuse et trop utile pour l’Église +et pour la Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de la sorte. Ils +me permettront de les supplier de l’empêcher d’en user ainsi, et de me +pardonner si je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de l’aller +quérir, et que l’on murmure fort contre eux d’en avoir si peu de soin. +L’on dit qu’ils ne connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné et +quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante et de la Compagnie +pour manquer à leur donner cet avis.» Elle avait raison, la tendre +femme; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, qui n’en faisait qu’à +sa tête; c’était un trésor, Portail le savait bien, mais pas bien +maniable. + +Une autre, Marie de Maupeou, mère du fameux surintendant Fouquet, +s’intéressait tellement aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea un +recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de rechercher pour en +extraire les bons passages. Le titre est prometteur et délicieux. +_Recueil de Receptes choisies, expérimentées et approuvées contre +quantité de maux fort communs, tant internes qu’externes, invétérés et +difficiles à guérir_. + +Et voici Mme Seguier, femme du chancelier Pierre Seguier: «Vous faites +de vos biens, lui disait un obscur poète, un entier sacrifice...» + + Et votre époux étant l’âme de la justice. + Vous l’êtes de la charité. + +Voici celle que Vincent et Louise de Marillac n’appelleront jamais que +Mme la Princesse: c’est Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du +grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente duchesse de +Longueville. Elle est toute charité. «Une fois, disait Vincent de Paul +dans une conférence du 25 août 1655, je vis Mme la Princesse, oui, Mme +la Princesse, aller en vingt-cinq ou trente maisons, visiter les +pauvres, les consoler, les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle +était toute je ne sais comment, ses robes toutes crottées jusqu’aux +genoux. O Sauveur! O Sauveur! O Sauveur! voilà comme ces bonnes dames +travaillent et suent après les pauvres, et voilà comme faisait saint +Louis!» + +Voici une femme d’archevêque: c’est Marie d’Orléans, qui épousa, le 22 +mai 1657, Henri de Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, quoique +n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, avait été fait un temps +archevêque de Reims. Les choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il +mourut vite et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une fortune +immense, ce qui ne gâtait rien. + +On vit aussi, dans l’entourage féminin de saint Vincent, cette étonnante +Mme de Miramion, veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize ans; et +si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin imagina de s’en emparer par la +force, réussit à l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle proie, +belle et follement riche, mais dut bientôt convenir que le fol, c’était +lui et lâcher sa prisonnière. Elle a dit un jour ce mot exquis: «Il me +semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai pas grand mérite, parce +que je suis payée dans le moment même.» Louis XIV fit d’elle la +distributrice de ses aumônes; c’était d’ailleurs une autre Dame de la +Charité, Mlle de Lamoignon, qui occupait cette précieuse fonction avant +elle. + +Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était si belle qu’on appelait +_l’Aurore_. D’abord fille d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne +d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle eut, parce qu’elle +était franche et endiablée, des difficultés avec Richelieu, avec +Mazarin, finalement avec la reine. Elle quitta la cour et épousa le +frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc de Schomberg. Veuve +après dix ans, n’ayant point d’enfant, la jolie Mme de Schomberg se jeta +enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la piété, d’où elle tomba +directement dans cet autre abîme, la charité. On l’appelait la Mère des +Pauvres. + +Une autre Dame de la Charité devint reine. C’est Marie-Louise de +Gonzague. Celle-là aussi était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV, +roi de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean Caserini, son frère +et l’héritier de son trône. Elle avait, à Paris, suivi les réunions des +Dames de la Charité et entendu souvent les conférences de M. Vincent. +Elle appela en Pologne des prêtres de la Mission, des Filles de la +Charité et des Visitandines. Elle a beaucoup correspondu avec Vincent, +lui envoyant, dans les temps d’horrible détresse qui suivirent la +Fronde, toutes sortes de largesses; le saint lui répondait avec mille +prévenances, ne craignant point de forcer un peu la politesse, comme il +convenait alors, quand on parlait à des rois, à des reines. «L’histoire, +écrivait-il un jour, nous fait voir une princesse qui filait tous les +ans le fil qu’il fallait pour ensevelir son corps, mais je ne me +souviens point d’avoir lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme +Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses mains au service des pauvres; +et c’est, madame, ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir aux +anges et aux âmes bienheureuses avec admiration...» Il me semble que +nous le prenons là en train de faire sa cour aux grands, le cher homme. +C’est d’ailleurs charmant; car toutes ces dames, cette princesse, cette +reine, le comblaient, plutôt comblaient ses pauvres et il fallait bien +qu’il les remerciât de son mieux. A Marie-Louise de Gonzague, qui +régnait, le mieux qu’on pût faire, c’étaient des compliments. Un jour +Mlle Le Gras fut priée de garder quelque temps un petit chien qu’on +destinait à la reine. Ce précieux animal mit en émoi toute la maison, et +Vincent comme les autres. «Il aime tellement l’une des sœurs de la +Charité, écrivait-il à un prêtre de la Mission en Pologne, qu’il ne +regarde pas seulement les autres, ni qui que ce soit; et dès qu’elle +sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a point de repos.» Mais +cet ami des bêtes est aussi un grand saint. Alors voyez comment il finit +son histoire: «Cette petite créature m’a bien donné de la confusion, +voyant son unique affection pour celui qui lui donne à manger, me voyant +si peu uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur et si peu détaché +de toutes les autres choses.» Le joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il +fallait aimer un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois jours plus +tard: «Vous direz à Mlle de Villers que le petit favori daigne commencer +à me regarder.» + +Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu et su s’entourer. Pour faire +la charité, il faut être deux: un riche et un pauvre. Les pauvres, on +les voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. Il s’enquit +alors des riches, vit tout de suite que leurs femmes valaient mieux +qu’eux. La fondation de la confrérie des Dames de la Charité, ce fut la +mobilisation nécessaire de quelques immenses fortunes; ce fut celle +aussi de quelques cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent ceux que +Vincent portait en lui. Il fallait tout cet incendie, toutes ces âmes +embrasées, pour réchauffer une société brillante et sans bonté. La +générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne croit, mais elle dort. Il +faut la secouer. L’apostolat de la charité, c’est une excitation +perpétuelle. Vincent a été l’animateur d’exception que demandait une +époque extraordinaire. Il a redit si souvent les mêmes choses qu’il a +créé à la fin, au bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde, +l’amour du prochain, un entraînement et une discipline. Il a cherché +d’abord des cœurs proches du sien et il les a mis à sa cadence. Chef +d’orchestre incomparable, mais exigeant, il n’a jamais admis une +discordance, il a fait des répétitions tous les jours jusqu’à sa mort, +et sous sa baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du monde, celui +des hommes et des femmes charitables, dont les paroles sont si saintes +et les voix si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, les écoute +avec émoi et les bénit. + +Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs eu du mal à trouver, +pour les femmes zélées qu’il entendait grouper autour de ses pauvres, +une occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il avait imaginé +d’ajouter à l’ordinaire des malades une collation, dont se chargeaient +ces dames. Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient en +personne, allant de lit en lit. L’idée n’était point mauvaise et les +pauvres gens qui en bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de +gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion de femmes de la +haute société dans les affaires des malades n’était pas du goût de tout +le monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, sans doute, +puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais les gouverneurs et tant de gens +tranquilles qui poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient pas +beaucoup qu’on en fît une vraie maison du Bon Dieu. Il arriva que, +groupées pour cette tâche particulière, les Dames de la Charité +retinrent surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes; et quand, +un jour, un autre objet s’offrit à leur activité, elles se donnèrent de +toute leur âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes: c’était +l’œuvre des _Enfants trouvés_. + +On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au temps de Richelieu et dans les +débuts du règne de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par leurs +parents dans les rues. Ce n’est pas leur nombre qu’il faut regarder: on +n’en recueillait alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à quatre +cents chaque année. Quelques-uns échappaient au malheur. «Dedans la +grande église de Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans sa +_Bibliothèque ou Trésor du Droit français_, il y a un bois de lit qui +tient au pavé, sur lequel, pendant les jours solennels, on met lesdits +enfants trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, auprès +duquel sont deux ou trois nourrices et un bassin pour recevoir les +aumônes des gens de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois +demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont point d’enfants, en +s’obligeant de les nourrir et élever comme leurs propres enfants.» Oui, +de braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les autres petits +mouraient tous. «Il ne s’en trouve pas un seul en vie depuis cinquante +ans» a pu dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé quelque part +en Paris, on le portait à la _Couche_. C’était le nom du refuge d’où on +l’envoyait en nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux +petits à chaque bonne femme. On préférait d’ailleurs les vendre. Pour +huit à vingt sols, n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon ou une +petite fille. Des misérables se trouvaient toujours là pour enlever +cette marchandise. Paris était couvert de mendiants comme d’une vermine +et ces êtres ignobles se procuraient des enfants pour les estropier et +les montrer aux passants, en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours +beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici que sur la foi de Vincent +lui-même, qui va d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique +de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il disait volontiers, auquel il +conviait les Dames de la Charité à se dévouer avec lui et comme lui. +Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées fortement pour ne +pas céder à mille difficultés qu’elles rencontraient. Il leur parlait +alors; et c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut entre 1640 +et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait plus de vivres que pour six +semaines à la maison et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à +cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses raisons. «_Primo_, parce +que ces enfants sont en nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes +obligées d’y pourvoir. _Non pavisti, occidisti._ L’on peut tuer un +pauvre enfant de deux façons; ou par mort violente, ou en lui refusant +la nourriture.» La deuxième raison, c’est que Dieu a appelé les Dames de +la Charité à cette tâche; et il explique par quelles voies il les y a +conduites. C’est l’histoire en trois lignes des débuts de l’œuvre, et +nous nous bornerons nous-mêmes à ces trois lignes, qui sont éloquentes +et suffisent. «Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs mères; et +voici l’ordre qu’il y a tenu: 1º il vous a fait rechercher pendant deux +ou trois ans par messieurs de Notre-Dame; 2º, vous avez fait diverses +assemblées à cet effet; 3º, vous en avez fait de grandes prières à Dieu; +4º, vous en avez pris conseil de personnes sages; 5º, vous en avez fait +un essai; 6º, vous l’avez enfin résolu.» + +Il donne maintenant les motifs qui les ont portées à cette résolution. +Ce sont ceux que nous avons dits, et notamment qu’on vendait les enfants +«à des gueux huit sols la pièce, qui leur rompaient bras et jambes pour +exciter le monde à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient +mourir de faim» ou encore «qu’on leur donnait des pilules de laudanum +pour les faire dormir, qui est un poison.» + +Il s’échauffe alors et jette ces mots: «Si vous les abandonnez, que dira +Dieu, qui vous a appelées à cela? Que dira le roi et le magistrat, qui, +par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de ces pauvres enfants? +Que dira le public, qui a fait des acclamations de bénédictions de voir +le soin que vous en prenez? Que diront ces petites créatures? «Que nos +propres mères nous aient abandonnés, baste! elles sont mauvaises; mais +que vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire que Dieu nous a +abandonnés et qu’il n’est pas notre Dieu.» Les dames entendaient cela, +pleuraient, et puis payaient. + +Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes de cette œuvre +difficile, ingrate, mais si touchante, qu’elle est restée, à tort ou à +raison, le titre le plus précieux de Vincent à l’amitié de la multitude. +La carrière touffue d’un tel saint est comme ces forêts où l’on se perd, +si l’on sort du chemin droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec +attention, mais passer vite; tout au plus peut-on cueillir en courant +deux ou trois fleurs et s’en aller plus avant. Ce qui paraît charmant +quand on voit Vincent et les bonnes dames ses amies s’engager dans cette +œuvre-là, c’est comme toujours la prudence, la discrétion des premiers +pas. Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles de la Charité et +d’abord à Louise de Marillac. Les femmes du monde, rien de mieux. Mais +il faut travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont trouvées +à point pour aider les grandes dames. Au début on avait pris seulement +un ou deux enfants. Cela n’allait pas tout seul et Vincent se +tourmentait. «Quel inconvénient, écrit-il à Louise de Marillac au mois +de janvier 1638, que vous fassiez acheter une chèvre...» Imagine-t-on +rien de plus modeste? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a grandi si +fort qu’on va s’installer dans le vaste château de Bicêtre. La décision +sans doute a été prise tout à coup, car Louise de Marillac en reçoit +avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par ce mot laconique et qui +fut mal reçu: «Mlle Le Gras est priée par les Dames de la Charité +d’envoyer demain dimanche, à une heure, quatre enfants, deux garçons et +deux filles, avec deux Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec +les hardes et sans les couches des enfants, et ce qu’il faudra pour +vivre le jour et le lendemain. Mme Truly ira prendre les enfants avec un +carrosse, à l’heure ci-dessus marquée, et le linge qu’il faudra, et les +amener chez Mme de Romilly, où Mme la chancelière et les autres dames +les iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque raison +particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient bien que Mlle Le +Gras fût en état d’être de cette conduite; mais il n’y faut pas penser, +comme je crois.» + +Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait alors en ruines. On +avait songé à y recueillir des soldats invalides. Louise de Marillac +jugeait que cette immense et sinistre caserne n’était pas pour ses +petits enfants trouvés. «Monsieur, écrivait-elle à Vincent quelques +jours plus tard, l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans +raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. Ces dames ont dessein +de tirer de nos sœurs l’impossible. Elles choisissent pour logement des +petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, et laissent les +grandes; mais nos pauvres sœurs n’osent rien dire... Voilà ma sœur +Geneviève; je vous supplie de prendre la peine lui parler. Elle vous +fera entendre toute la peine qu’elles ont et les prétentions des dames. +Je crains bien qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres +petits enfants.» Infortuné M. Vincent! Il redoutait les femmes, et comme +il avait raison! Il n’en voulait pas dans les fermes dépendant de la +Mission. «Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête et fort utile, +écrit-il un jour; mais pour ce qu’il y avait de nos frères, on y a +trouvé à redire, et aussitôt nous l’avons renvoyée... Vendez donc vos +vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez commettre le soin à +quelque bon garçon.» C’était bientôt dit, et l’on peut toujours, pour +s’occuper des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, il faut +des femmes, car elles sont meilleures que nous; mais elles se disputent, +même les saintes, même les pénitentes de M. Vincent. Nous cherchions des +fleurs, et voilà ce que j’ai trouvé. Mais ces histoires sont belles, +parce qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide; elles nous +montrent le grand homme dans sa vie de chaque jour, aux prises avec les +sottes difficultés qui nous rebutent, nous autres, et dont lui se +servait pour avancer dans l’héroïsme et la sainteté. + +C’est justement des mille déboires que lui avaient causés dès le début +ses «bonnes dames» que devait naître l’institution dont nous allons +parler maintenant, celle des Filles de la Charité. Nous retrouverons +d’ailleurs les «Dames» tout à l’heure quand nous parlerons de la Fronde +et de ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions dévastées. Et +l’on peut encore aujourd’hui parler d’elles et faire mieux: leur parler; +car elles sont là toujours. La confrérie fondée par Mme Goussault vécut +et prospéra pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution, +qui la brisa comme tout le reste. En 1840, une femme de cœur, Mme Le +Vavasseur, la fit renaître. Elle est aujourd’hui florissante sous le nom +d’_Œuvre générale des pauvres malades des Dames de la Charité de saint +Vincent de Paul_, avec des filiales dans le monde entier. + + * * * * * + +Comment est née la compagnie des Filles de la Charité, je m’en voudrais +de l’expliquer moi-même, quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le, +parlant à ses sœurs en la conférence du 24 février 1653. «La première +Charité de Dames établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, dit-il, +est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes +avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en +gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait +quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres; puis elle épelait +petit à petit; et quand il repassait d’autres personnes, elle leur +demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient, +elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient +recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six +lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission; elle se confessa à moi +et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y +affectionna tant, qu’elle me dit: «Je voudrais bien servir les pauvres +en cette sorte.» Vers ce temps-là, les dames de la Charité de +Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une +fille qui voulût porter le pot aux malades.» Ici, j’interromps le saint +pour dire les choses plus crûment que lui. Les dames de ce quartier et +beaucoup d’autres, à Paris ou en province, avaient tendance, étant de +condition, à faire porter leurs aumônes par leurs valets ou leurs +soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut plus rien ou pas +grand’chose. Vincent ne dit pas non plus que plus d’une femme enrôlée +dans ses Charités fut prise à refuser d’aller soigner les pestiférés. On +les excuse un peu: ayant des enfants, des maris, elles n’étaient point +libres. Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, demandaient une +assistante. Vincent envoya à Mlle Legras, pour qu’elle l’examinât, celle +dont il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, car il est d’une +sainte fille, Marguerite Naseau. «On lui demanda, dit-il, ce qu’elle +savait, d’où elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle +accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à +donner des remèdes, et à rendre tous les services nécessaires, et elle +réussit fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité dans la +paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui +avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis où elle mourut. +On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui +vinrent se présenter, et firent la même chose. Voilà, mes chères sœurs, +comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M. +Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il +faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne +voit point l’auteur d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite.» Vous +voyez comme il arrange les choses et se déclare innocent de tout ce +qu’ont bâti ses mains. Ils étaient pourtant trois coupables, sans +compter cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de nommer: +Mademoiselle, M. Portail et lui. + +Mademoiselle, nous la connaissons un peu déjà, c’est Louise de Marillac, +née en 1591, dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires de la +Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, mais, en 1626, à l’heure où +Louise entre dans notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son +père, étaient au sommet des honneurs: l’un maréchal de France, l’autre +garde des sceaux. Tandis que nous avons les yeux fixés sur elle et sur +le grand homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas qu’il se passe +toujours beaucoup de choses à la fois dans le même temps, les mêmes +lieux, autour des mêmes personnes. Par exemple, au mois de novembre +1630, le jour de la Saint-Martin, Vincent était à Beauvais, Louise de +Marillac à Montmirail, tous deux tranquillement occupés de Dieu et des +pauvres, cependant qu’à Paris, l’un des deux oncles de la jeune femme se +voyait soudain pris dans une tragique aventure et d’abord promu par +surprise à la dignité de premier ministre. La scène avait lieu dans les +appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg. Richelieu, après une +algarade d’une extrême violence, avait reçu du roi et des deux reines un +congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis le faible roi et +les solides honneurs et avantages qu’on lui voulait ravir. De cette +_journée des Dupes_, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, qui, +du fauteuil tout chaud où on l’avait hissé le matin, tomba le soir au +fond d’un cachot. Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut son +frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter un peu plus tard au milieu +de ses troupes en campagne, l’accusant du péché de malversation et +concussions, péché que peut-être il avait commis, mais pas plus que +beaucoup de ses pairs. Celui-là eut la tête tranchée en place de grève +en 1632, au mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du chagrin, +car Vincent la voulut consoler par le billet que voici: «Mademoiselle, +ce que vous me mandez de M. le maréchal de Marillac me paraît digne de +grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de +Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par +le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu, pourvu +qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus +assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point: mais +acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu.» + +Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient à se déclarer +satisfaits. Il faut tenir compte du temps: on tuait beaucoup. D’autre +part, nous ne sommes peut-être pas saints au point de négliger la façon +dont vont à Dieu nos parents, pourvu qu’ils y aillent; et quoiqu’il +conduise à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas impatients de +faire un bon usage, ni un usage quelconque, de certain genre de mort. +Louise de Marillac comprenait mieux que nous le langage de Vincent. Très +pieuse dès ses petites années, orpheline de bonne heure, élevée par une +tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, que le couvent où on la +faisait vivre, le monastère royal de Poissy, était trop beau, trop +riche; elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, puis aux +capucines, qui ne voulurent point de cette personne un peu chétive. +Alors elle se maria. C’était en 1613; elle avait vingt et un ans. De +l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus sûr est que sa femme +l’adorait. Il mourut en 1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas +cher. Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, sur cet enfant peu +rassurant. On dit dans les bons livres que ce garçon, ayant étudié le +droit, devint avocat, épousa en 1650 Mlle Le Clerc et vécut longtemps et +honnêtement. Tout cela est vrai, avec une omission: c’est qu’il donna, +pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil à retordre à sa mère; +c’était un paresseux et, l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de +Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme; et l’on n’est pas sûr +qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. Tout fini par s’arranger, +l’écervelé s’étant assagi. Mais Vincent avait eu du mal. «Je n’ai jamais +vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si fort mère que vous; vous +n’êtes point quasi femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle, +laissez votre fils au soin de son Père.» Il veut dire aux mains de celui +qui est dans les cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup plus +qu’elle ne saurait faire. Quant à sa «trop grande tendresse» pour ce +fils insupportable, «il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler +devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle n’est bonne qu’à vous +embarrasser l’esprit, et qu’elle vous prive de la tranquillité que +Notre-Seigneur désire en votre cœur». Il est décidément toujours le même +et traite les liens de famille avec une désinvolture à laquelle on ne se +fait pas si aisément. + +Comment était-il devenu le directeur de cette jeune femme? On sait +seulement qu’en 1626, un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle +s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non qu’elle eût des scrupules +comme la première grande pénitente de Vincent, Marguerite de Silly, mais +elle s’occupait à l’excès d’elle-même, se noyait dans ses propres +affaires, se tourmentait de mille choses, bref avait besoin qu’on lui +dît de se tenir tranquille. «Au nom de Dieu, mademoiselle, aimez votre +indigence et soyez tranquille. C’est l’honneur des honneurs que vous +pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, qui est la tranquillité +même.» Il la grondait quelquefois avec une grâce infinie: «Oh! certes, +Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous prendre pour sa mère, puisque +vous ne savez pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles.» Et +l’on trouve ceci au bas d’une de ses lettres: «P.-S. Je ne puis que vous +dire que je me propose de vous bien blâmer demain de ce que vous vous +laissez aller à ces vaines et frivoles appréhensions. Oh! apprêtez-vous +à être bien tancée.» + +Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais âme vigoureuse, volonté +puissante, extraordinaire esprit de décision: voilà la femme admirable +que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, décida un jour d’associer à +son œuvre charitable. Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on +l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une sorte de visiteuse de +ses Charités. C’étaient des œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir +sans cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à cette tâche, où +tout de suite elle réussit. Alors il s’attacha davantage à cette +créature exceptionnelle, la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque +chaque jour des lettres remplies de sagesse et de grâce, qu’on a +gardées. + +J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient toutes. D’abord on +y trouvera la formule sainte qu’il emploie toujours; puis de la +politesse, allant jusqu’aux compliments les plus tendres; enfin un +ordre, et sans réplique. + + Mademoiselle, + + La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais! + + Ce billet sera à trois fins: pour vous donner le bon jour, pour vous + remercier de ce tant beau et agréable parement que votre charité nous + a envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, voyant le vôtre + là dedans, et cela tout-à-coup entrant dans la chapelle, ne sachant + pas qu’il y fût et cette aise dura hier et dure encore avec une + tendresse inexplicable, laquelle opère en moi plusieurs pensées, + lesquelles, si Dieu l’a agréable, je vous pourrai dire, me contentant + cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il embellisse votre âme de + son parfait et divin amour, pendant que vous embellissez ainsi sa + maison de tant de beaux parements. + + La troisième fin est la prière que je vous fais de ne point aller + aujourd’hui aux pauvres, et qu’ainsi vous honorerez le non-faire du + Fils de Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la puissance du + ciel et de la terre en sa conduite et sous son pouvoir, a voulu + néanmoins paraître sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. Peut-être + que Dieu lui communiquera là quelque grâce dont elle a besoin, et à + vous celle de quelque degré d’humilité, de compassion des infirmes ou + de connaissance de vous-même, l’impuissance que vous avez de tendre à + ce que votre ferveur vous fait prétendre. + + Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour ce que Notre-Seigneur + le veut ainsi, en l’amour duquel et celui de sa sainte Mère et de + saint Joseph, je suis votre très humble serviteur. + + Vincent Depaul. + +Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la petite Marguerite Naseau, +puis, une à une, d’autres filles, qu’il avait mises dans diverses +Charités de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, deux à +Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à Saint-Laurent. On les avait logées où +on avait pu, dans des couvents ou chez des membres des Charités. Ne +vivant pas en communauté, mais comme des sortes de domestiques, +plusieurs avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission charitable, +et les dames qui les employaient n’étaient pas contentes. Alors Vincent +chercha une maison où elles pourraient vivre ensemble. Il la trouva près +des Bons-Enfants à deux pas de sa porte, dans une petite voie dont il ne +reste plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. On a dit, mais +ce n’est pas exact, que c’était l’immeuble qui porte aujourd’hui le +numéro 43 de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des Filles de la +Charité, mais beaucoup plus tard. Il fallait une supérieure: ce fut +mademoiselle Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure le 29 Novembre +1633. Des quatre filles qui l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec +certitude que le nom de Marguerite Naseau. Un an plus tard, elles +étaient douze. Louise de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu +pour toujours, obtint de Vincent la permission de prononcer, le 25 Mars +1634, des vœux perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait pas +d’instituer un ordre religieux, avec clôture et vœux, mais tout autre +chose. Il voulait de bonnes filles courant les rues, entrant partout, +servant les malades et les pauvres, les soignant et assistant chez eux, +les allant trouver dans leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait +jamais imaginé de demander à des religieuses. Celles-ci s’enfermaient +dans des couvents, s’y barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la +sainteté, plus elles se blotissaient contre le tabernacle. Vincent +voulait que ses filles aussi fussent des saintes, mais au service du +monde. C’était, pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. Les Filles +de la Charité, a-t-il dit un jour, auront «pour monastère la maison des +malades, pour cellule une chambre de louage, pour chapelle l’église +paroissiale, pour cloître les rues de la ville, pour clôture +l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu et pour voile la modestie.» +Ces paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard de son +inspiration, un jour qu’il haranguait simplement ses bonnes filles, mais +un poète, un écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les auraient +signées. Il arriva une fois qu’à l’issue d’un conseil de la communauté +fut posée une petite question qu’on pourrait croire sans importance. +Quand on voulait voir une sœur, on l’allait habituellement trouver dans +sa chambre. Mademoiselle--c’est ainsi qu’on appelait alors la +supérieure, Louise de Marillac--proposa qu’on fît un parloir. Elle l’a +proposé, nous dit la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de ce +conseil, «comme une chose bien nécessaire afin que toutes sortes de +personnes n’entrassent point céans et que ceux qui viendraient voir une +sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui se fait en la +communauté, et même pour empêcher que les gens de ceux qui viennent +n’entrassent céans.» Là-dessus Vincent fronce le sourcil. Il a tout de +suite aperçu un danger. «Il demanda, dit la sœur Hellot, si Mademoiselle +entendait y mettre une grille.» Elle, qui avait bien moins de malice, +répondit bonnement «que ce serait ainsi que sa charité le trouverait à +propos.» Ici je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette maison +et à Saint-Lazare, quand on parlait du saint ou de Mademoiselle, de dire +sa charité, comme on disait du roi sa majesté. Continuons de lire le +compte-rendu. On verra comment toutes choses étaient, dans ces petites +assemblées si sages, débattues en présence du maître, qui écoutait, et +puis tranchait. «Il s’agit, reprit à ce moment Vincent, de savoir, mes +filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir, et il semble que, +pour les raisons que Mademoiselle a dites, cela serait très nécessaire. +Mais il est à craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était +grillé, que, par succession de temps, ceci ne tournât en une religion.» +Il veut dire en un couvent comme les autres. «Il pourrait y avoir des +esprits dans la compagnie qui pourraient avoir cette démangeaison. Ce +pourrait être un attrait pour les sœurs des paroisses», celles qui, +vivant éloignées de la maison, sont plus libres, donc plus exposées et +qui «pourraient aimer davantage la maison à cause de cette observance et +croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. Et de plus le +monde même, voyant un parloir, pourrait penser que c’est une religion. +Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que vous ayez un parloir.» + +Là-dessus une sœur, se rangeant tout de suite à l’avis du chef, dit +qu’un parloir «lui semblait être bien nécessaire, pour toutes les +raisons qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas qu’il fût à +propos d’y mettre une grille, pour les raisons qui avaient été dites +aussi.» + +Les sœurs suivantes furent du même avis, et l’une ajouta qu’il serait +bien à propos qu’il y eût une compagne. + +«Il faut voir, dit Vincent, premièrement si nous aurons un parloir, et +puis on parlera s’il doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur +Alméras?» + +M. Alméras, premier assistant du supérieur de Saint-Lazare et plus tard +son successeur, occupait sans doute ce jour-là le poste de M. Portail, à +qui Vincent avait confié la direction spirituelle des Filles de la +Charité. La question posée était de savoir si chaque sœur au parloir +serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée d’un témoin, comme il est +d’usage en prison ou au couvent. + +«M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un parloir, mais qu’il ne +fallait point du tout qu’il y eût de grilles, parce que cela sentirait +la religion, et qu’on y pourrait venir quelque jour, si l’on ne +regardait à retrancher de bonne heure tout ce qui pourrait avoir +apparence, et puis que, nos sœurs des paroisses étant libres de parler, +il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. Pour une compagne, il +ne lui semblait pas nécessaire, puisque les mêmes sœurs des paroisses +vont le plus souvent seules; que les nouvelles venues, ne voyant parler +qu’en cette manière, penseraient être perdues quand elles se +trouveraient seules avec des hommes, et qu’il était bon de les aguerrir, +afin que, dans les rencontres où il faut qu’elles aillent séparément, il +ne leur soit point étrange, mais que, pour en ôter tout danger, il +serait bon que l’on en tînt toujours la porte ouverte, afin que les +allants et venants vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent +dans leur devoir.» + +M. Vincent reprit alors son discours et dit: «Oh bien! mes filles, je +pense qu’il est bon que vous ayez un parloir, mais il n’est pas +expédient qu’il y ait des grilles; car, quand on verrait cela, on +dirait: «Il n’y a plus qu’à fermer la porte.» Et peut-être que dans +quelque temps il y en aurait quelqu’une qui dirait: «Nous serions bien +mieux d’être religieuses.» Les autres l’écouteraient et on ne sait pas +ce qui pourrait arriver. Pour le présent, cela n’est pas à craindre. +Mais il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait advenir; car, +mes chères filles, ce serait tout le contraire de ce que Dieu demande de +vous. Pour une compagne, nous ne résoudrons point cela à cette heure; il +y faudra penser.» Là-dessus, il n’y avait plus qu’à dire la prière et à +s’en aller, ce qui fut fait. + +Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, saint Vincent est +constamment revenu sur cette question. «S’il se présentait parmi vous, +dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque esprit brouillon, idolâtre, +qui dît: «Il faudrait être religieuse, cela serait bien plus beau», ah! +mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. Craignez, mes sœurs, +et, si vous êtes encore en vie, empêchez cela; pleurez, gémissez, +représentez-le au supérieur, car qui dit _religieuse_ dit une _cloîtrée_ +et les Filles de la Charité doivent aller partout.» + +Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, point de vœux +perpétuels. Neuf ans après les vœux de Louise de Marillac, il permit +encore à quatre Filles de prendre un engagement devant Dieu pour +toujours, mais par une insigne faveur, qu’il ne prodigua jamais. Il +entendait qu’on ne s’engageât que pour un an. Voici la formule du vœu, +qui est simple et touchante: «_Je, soussignée, en la présence de Dieu, +réitère les promesses de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté +et obéissance au vénérable général des prêtres de la Mission, en la +compagnie des Filles de la Charité, pour m’appliquer toute cette année +au service corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables +maîtres; et ce, moyennant l’aide de Dieu que je lui demande par son Fils +Jésus crucifié et par les prières de la Sainte Vierge._» Voilà trois +siècles qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, toutes les +Filles de Saint Vincent sont libres, peuvent rentrer dans le monde, se +marier, renoncer à la pauvreté, quitter le soin des malades pour +s’occuper d’elles-mêmes; trois siècles qu’au matin du 25 mars, à la +messe, elles refont toutes à Dieu et à leur prochain le don de leur +volonté, de leur intelligence, de leur cœur charitable. + +Nous avons quelques détails sur les toutes premières Filles de la +Charité, parce que Vincent, qui a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup +d’entre elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt en conférence, +lui présent, des vertus de celle qui s’en était allée. Nous connaissons +ainsi Barbe Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là fut un +jour désignée pour se mettre aux ordres de la duchesse d’Aiguillon à qui +la fantaisie avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de M. +Vincent à sa personne. Elle accepta, parce qu’il faut toujours obéir. +«Entrant dans la cour de cette dame, elle vit quantité de carrosses, +comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la surprit, et elle dit à ces +demoiselles: «J’ai oublié de dire un mot à M. Vincent; je vous prie de +me permettre d’y aller.» Elles lui dirent: «Allez, ma sœur; nous vous +attendrons ici.» Elle s’en vint et me dit: «Ah! Monsieur, où +m’envoyez-vous? C’est une cour que cela.» Je lui dis: «Allez, ma sœur, +vous trouverez une personne qui aime bien les pauvres.» La pauvre fille +retourne. On la conduit à Madame, qui l’embrasse et lui témoigne grande +affection, attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle +serait hors de compagnie. Et encore que cette bonne fille sût bien que +cette demeure lui était un moyen de faire beaucoup de bien aux pauvres, +néanmoins elle paraissait triste, ne faisant que soupirer, ne mangeant +presque point. Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda: «Ma +fille, pourquoi ne vous aimez-vous pas avec moi?» Elle, sans dissimuler +le sujet de sa peine, lui dit: «Madame, je suis sortie d’auprès mon père +pour servir les pauvres, et vous êtes une grande dame, puissante et +riche. Si vous étiez pauvre, madame, je vous servirais volontiers.» Elle +disait la même chose à un chacun: «Si Madame était pauvre, je me +donnerais de grand cœur à son service; mais elle est riche.» + +Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la première fille noble qui soit +entrée dans la compagnie, Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite +Lauraine, qui avait grand’envie «passant par la place, où se faisaient +des sotties et jeux durant la foire, de se retourner pour en voir +quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la croix de son +chapelet et dit: «O mon Dieu, il vaut bien mieux vous regarder, +vous!...» Marie Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un jour un +peu mortifiée; elle ne semblait pas y prendre garde et, comme une autre +sœur s’en étonnait, elle lui dit bien doucement: «Ma sœur, il faut que +je m’anéantisse, afin que Jésus vive en moi.» + +Mais qui donc leur donnait cette humilité, cet ardent amour de Dieu, ce +zèle pour les pauvres gens? Vincent les avait bien choisies sans doute; +encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir pareilles à lui et que, la +leçon faite, il la leur répétât tous les jours. On a recueilli et M. +Coste, après d’autres, mais mieux et plus complètement que tous les +autres, a publié les notes que prenaient en cachette Louise de Marillac +ou quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait M. Vincent. Une des +plus jolies pages de ce précieux recueil est la conférence du 25 janvier +1643 sur _l’Imitation des filles des champs_. C’était à l’occasion de la +fête de sainte Geneviève, pauvre fille de village, pareille à celles +qu’il avait devant lui: «Je vous parlerai plus volontiers, leur dit-il, +des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en +ai par expérience et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, et +ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre +exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que +personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Je vous +dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de +village est extrêmement simple; point de finesse, point de paroles à +double entente; elles ne sont point entières, ni attachées à leurs sens; +car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur +dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la +Charité... Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande +humilité; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent +point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout +bonnement; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres, +elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec +toutes... Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la +grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté; elles ne se +trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au +visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que +c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village +qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir; et +même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes +filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles, +car y prendre plaisir serait un crime; qu’elles n’y répondent même pas +par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne +valent rien. Prenez-y garde.» N’est-ce pas charmant, et qui donc oserait +dire que, dans une anthologie des grands écrivains du XVIIe siècle, une +telle page ne serait pas à sa place? + +Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des filles simples qu’on +voyait alors, qu’on voit encore quelquefois dans le fond des villages. +Écoutez ceci: «Il n’y a pas plus grande obéissance que celle des vraies +filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour +prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et +crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail ou si +leur père et mère leur commandent de retourner, aussitôt elles s’en +retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans +regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les +vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des +malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit: «Il +faut aller porter ce remède à un malade», elles ne doivent point +regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer +la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères +sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité. +Oh! Dieu soit béni, mes sœurs! Je crois que vous êtes presque toutes +dans cette disposition.» + +Et le voici qui, songeant à la vocation des filles qui l’écoutent et +qu’il a pris mission de guider dans le service de Dieu et des pauvres, +s’échauffe et prononce ces paroles admirables: «Au nom de Dieu, mes +filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre +vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies +Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous +perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte +vocation, oh! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes +filles, je vous le dis encore: être appelées de Dieu pour un œuvre si +saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses +obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang. +C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en +me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait; +oh! mes sœurs, ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent +cette pensée et dire «Quoi! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre +chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez +(oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état); et je +serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions +requises!» Oh! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous +perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la +peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront +en cet état! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement, +et comme à une chose de très grande importance. «Quoi! j’ai été élue et +choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état!» Si +vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur. +Pour cela, mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes +résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de +travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.» + +Toutes les sœurs ayant témoigné être dans ces dispositions, «Dieu soit +béni! s’écria-t-il, Dieu soit béni, mes sœurs! Sachez, mes filles, que, +si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que +vous venez d’entendre.» + +Il leur disait à peu près la même chose cent fois par an, mais toujours +avec des accents nouveaux. Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de +l’obéissance et, comme à son habitude, posait des questions aux sœurs, +excitant ainsi leur esprit, les forçant à réfléchir, à trouver les mots +pour dire leur pensée. «Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour +quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir +la vertu d’obéissance? + +«Parce que, monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous +n’en avons point, et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions en +danger de faire beaucoup de fautes. + +«--Mon Dieu! c’est bien dit; ah! que c’est bien dit! Quoi donc, ma +fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les +cloîtres retiennent les religieuses? + +«A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit que oui, et qu’encore que +nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à +garder l’obéissance que les religieuses. + +«--De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà +qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle +s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un +lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa +parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus +que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la +retient de tout cela; elle ne va simplement que là où le travail l’exige +et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille, +c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont +des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance? +Ah! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien +l’obéissance fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître?» + +A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent repartit: + +«--Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir, +agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle +digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier +dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de +ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut +dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien +que par la sainte obéissance. Oh! non, assurez-vous, mes chères sœurs, +que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres, +ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance; et que ce que +vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver +chose plus grande.» + +Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans d’autres âmes les +richesses dont la sienne était gonflée, les en emplir, les en gaver si +fort qu’à leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes et que +cela durât pendant des siècles, les trois que nous savons et ceux qui +viendront encore après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, une +ingéniosité, une patience qui confondent. Il a tour à tour abordé tous +les sujets, fascinant son auditoire, l’élevant en des régions +habituellement ignorées des hommes; ces pauvres filles, prises à l’appât +de la sainteté, tremblaient de n’être pas dignes d’un tel maître et le +suivaient, extasiées, dans les régions sublimes où le portait son génie. +Un jour, il parlait de l’union nécessaire entre les filles d’une même +maison. Il en vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était de +s’accoutumer à se demander pardon les unes aux autres. Une sœur se leva +alors et dit: + +«--Monsieur, voudriez-vous me permettre de demander pardon présentement +à mes sœurs de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes +dédaignaient de me saluer par les rues, et à celles à qui je m’en suis +plainte aussi? + +«--Très volontiers, ma sœur. + +«Cette sœur se mit à genoux, et toutes les autres avec elle, et elle +demanda pardon avec grande humilité, nommant les sœurs l’une après +l’autre. + +«--Dieu soit béni, mes sœurs! C’est ainsi qu’il faut faire pour +conserver une parfaite union.» + +S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit sans effort à des gestes +pareils, c’est qu’il emploie une langue qu’elles comprennent toujours. +Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un cœur brûlant, mais les +mots sont simples. Il leur parle avec bonhomie de leur vie de tous les +jours, prend des exemples auxquels nous ne songeons pas, mais qui sont +bien intéressants, car ils témoignent qu’il voyait tout, entendait tout, +que les travers des hommes et des femmes sont éternels, qu’hier ou +aujourd’hui ceux-ci ont les mêmes grossièretés de façons, ceux-là les +mêmes agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on se supporte mal les +uns les autres, il nous plonge en pleine vie, nous jetant d’un mot au +réfectoire parmi ses bonnes filles: «Car, voyez-vous, mes sœurs, si peu +de chose suffit quelquefois à nous fâcher! L’aversion contre une sœur +vient en l’entendant manger.» + +Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des propos pittoresques et +charmants. Il met celles qui l’écoutent en garde contre le premier de +ces péchés, parce que, dit-il, elles sont «filles d’amour» et que +l’amour et l’envie sont comme le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une +sœur, il demande: «Vous semble-t-il pas, ma fille, que ce soit un bon +moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées?--Oui, +mon Père.--Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise +d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de +neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire +à Mlle Le Gras:--Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous +me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà +orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage? Oh! je suis +trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on +m’habille de la sorte. Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.» +Il peint l’envieuse en connaisseur: «Si elle entend dire du bien d’une +sœur contre laquelle elle a de la jalousie, cela la fait mourir et +sécher sur pied, et elle dit: «Voire, voire, il n’y a pas tant de bien +«que vous dites, vous ne la connaissez pas; ah! c’est une belle bigote!» +Sur l’orgueil caché, il fait de bien adroites observations. Une des +marques de ce vice, explique-t-il, «c’est quand on dit quelque chose à +sa louange. On ne le dit pas ouvertement, mais ouvertement l’on se +vante: «J’ai fait ceci ou cela.» Comme la fièvre se manifeste par la +chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si +aises de raconter ce que nous avons fait! Nous faisons venir cela de +loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous +loue.» Justement, ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs fois, +l’entendant parler à ses sœurs, qu’il n’était pas ouvertement +orgueilleux, mais que peut-être il se vantait, faisant venir cela de +loin. Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante du 26 août +1643, où une sœur s’était mise à genoux pour demander pardon à d’autres, +il fit connaître négligemment qu’il venait de voir le roi Louis XIII +prêt à mourir. Dans la conférence sur l’envie, il parle d’une assemblée +de prélats pour l’élection d’un supérieur. «Deux de ces bons prélats, +dit-il en passant, m’écrivirent, et je leur écrivis aussi.» Orgueil +caché, M. Vincent, orgueil caché! Et cependant, à le mieux regarder, +peut-être cet homme, tout rempli à la fois d’humilité et d’habileté, +voulait-il, dans ces occasions, étonner un peu les pauvres femmes qu’il +avait devant lui, parce qu’un chef doit soigner sa gloire. Il +s’abaissait devant ces filles pour leur donner l’exemple de l’humilité, +et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune n’ignorât sa puissance +et qu’il était le maître. Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout +de suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, entrevoir sa +grandeur, que ses filles en seraient éblouies. Il les pétrissait ainsi +violemment, tantôt les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se +redressant d’un bond. Il faut toujours répéter que c’était un manieur +d’âmes et un charmeur. + +Tout son enseignement tendait à faire de ces pauvres filles des saintes +à son image, du moins à l’image que lui-même se faisait de la sainteté. +Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient embrasées, purifiées, +dignes de se pencher sur les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres, +les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a rompu avec tout le +reste. Se donner, corps et âme, à eux seuls: voilà la charité selon +Vincent. «Oh! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour l’assistance +desquels il faudrait vendre jusqu’aux calices de l’église!» + +Ainsi formées, les douces filles s’en allaient trottinant par les rues, +la hotte au dos. Il s’agissait de porter beaucoup de choses à chaque +malade et ce fut toujours la mode à Paris de mettre sur son dos les +charges qu’ailleurs on fait pendre à son bras. Point de grandes +cornettes alors, que la haute machine d’osier eût maltraitées; mais la +même coiffe un peu moins vaste; c’était le début: les jolies ailes ne se +sont ouvertes que plus tard. La robe était moins bleue, plus grise que +celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point changé. C’était celle des +bonnes femmes du temps. + +Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la Charité; c’est celle de +M. Vincent; et je sais tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus +belle fondation du grand saint, mais il faut se borner. Le succès des +_Servantes des Pauvres_--c’est le nom qu’il avait choisi d’abord et qui +répond le mieux à sa pensée sur elles--on peut mesurer ce qu’il fut dès +ses débuts à la popularité dont elles jouissent encore au temps où nous +vivons. Nous avons coutume aujourd’hui de voir par nos rues diverses +sortes de religieuses; la charité publique a fait depuis trois siècles +des progrès importants; nous portons cependant aux Filles de la Charité +une admiration et une tendresse dont elles seraient fières si Vincent ne +les avait emplies d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au temps de +la minorité de Louis XIV, ces «chambrières» des pauvres donnaient aux +passants un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire dans les +maisons où on les voyait entrer était aussi une nouveauté. Alors on eut +bientôt fait de chérir partout ces «filles d’amour» et l’œuvre connut +tout de suite une immense prospérité. En 1636, le 17 mai, Mlle Le Gras +avait quitté sa petite maison de la rue de Versailles pour une autre, +plus vaste, située au village de la Chapelle près Saint-Denis. De là, en +1642, elle vint dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, que +devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. C’est là que +s’épanouit le nouvel établissement, sous le regard ardent, sous la main +ferme de ses trois fondateurs, qui moururent en la même année 1660, +Antoine Portail le 14 février, Louise de Marillac le 15 mars et Vincent +le 27 septembre. + + + + +CHAPITRE VII + +UN GRAND MINISTRE DES RÉGIONS LIBÉRÉES + + +A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de Paul avait 62 ans. C’est +l’âge où d’autres, fatigués, se mettent à la retraite: ils ont fini leur +vie. Pour lui, qui va remplir de son nom la rude époque de la Fronde, +les dix-sept années qu’il va durer encore seront les plus belles, les +plus riches de sa carrière. Toutes ses œuvres sont fondées: il pourrait +mourir. Il va recommencer de vivre, puissant tuteur que Dieu ne couchera +sur le sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la tempête. + +Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de même vécu dix-huit ans +sous le proconsulat du tout puissant Richelieu. Sa carrière politique, +dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux côtés du ministre de +Louis XIII qu’il l’a faite d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur +valeur, et nous savons déjà que, de l’humble prêtre et du grand +cardinal, celui qui, un jour, après une âpre conversation, ne trouva +qu’à se gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît peu de choses +certaines sur leurs rapports. Le fondateur de la Mission vit, +semble-t-il, assez souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable. +«Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, pour essayer de faire +la révérence à Son Éminence. Si je le puis et que j’aie lieu et temps, +je lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret.» A ce moment, Richelieu +avait déjà des liens d’au moins deux ans avec le saint. Ils avaient +passé ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte par lequel Vincent +prenait l’engagement de donner des missions dans le duché de Richelieu, +dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et d’envoyer sept prêtres +d’abord, trois autres un peu plus tard, pour exercer à Richelieu les +fonctions curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense en faisant +donation du revenu des greffes de Loudun, environ 4.550 livres, et +assurait le logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur mourut avant +d’avoir pu réaliser sa générosité, faute de laquelle les missionnaires +durent longtemps se contenter d’un revenu plus modeste, celui des coches +de la même ville. L’avantage était qu’on pouvait user desdits coches +aussi pour la commodité des déplacements des prêtres et des Filles de la +Charité, mais avec prudence, Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait +«divertir les coches de leurs voyages ordinaires sans faire crier le +public.» En ce début de l’an 1638, Vincent vit non seulement Richelieu, +mais toute la cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une mission à +Saint-Germain en Laye. Voici comment il conte à l’un de ses disciples, +Antoine Lucas, l’importante aventure: «La mission de Saint-Germain s’en +va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet +d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi +qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne +d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à +cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort +satisfait de tous les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il +fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais +grande difficulté d’envoyer en ce lieu-là, tandis que la cour y était; +mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait +ainsi, il fallut passer par-dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu +le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont +mises de la Charité, servent les pauvres en leur jour, et ont fait la +quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine.» Il +mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux billets qu’il écrivait. + +Richelieu suivit certainement de près l’apostolat du saint. La réforme +des couvents était dans son programme; celle du clergé aussi. Il +s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, Bérulle, Vincent, Olier, +les aidant tous de ses avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques +témoignages donnent à penser qu’il intervenait jusque dans les détails. +«Monseigneur le cardinal, écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un +jour de repos la semaine pendant la mission, par exemple le samedi, et +m’a commandé de faire en sorte que cela se pratique partout.» Sa nièce, +la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, toujours prompte à lui +donner des ressources nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute +les bons rapports entre les deux hommes, les deux grands hommes. Nous +avons vu qu’en 1642, peu avant sa mort, le ministre avait donné mille +livres pour la fondation d’un séminaire. Il en inscrivit 60.000 dans son +testament au profit de la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui +un protecteur puissant, avisé, peu commode, et malheureusement endetté. +Car, l’heure venue de percevoir le legs, «il nous a fallu, dit Vincent, +relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes de cette succession et +de l’humeur de ceux à qui nous avions à faire.» Je cite cela pour faire +entrevoir ce que durent être certains dessous de cette vie ardente et +les luttes que put mener cet homme pour le succès matériel de ses +œuvres. + +Un an après son ministre, Louis XIII s’en allait à son tour. Il avait +quarante-deux ans, vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait et +aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en 1619, aumônier général des +galères, et quoiqu’il ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement +parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit penser que le prêtre +paré d’une aussi singulière dignité ne lui fut pas indifférent. Peu +avant sa mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. D’autres prêtres, +d’autres religieux, dont le P. Dinet, jésuite, son confesseur, se +trouvaient aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission passa là +d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, mais toujours avec sa +bonhomie, sa tendresse habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le 15 +mai 1643: «Il plut hier à Dieu de disposer de notre bon roi, qui est le +jour auquel il avait commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa +Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nos Seigneurs de Lisieux +et de Meaux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur. +Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus +chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de +l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en +revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels +Notre-Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu +plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des +moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de +jugement en une personne en cet état. Avant-hier les médecins l’ayant vu +assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le +dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que +les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire +la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit, plein de +celui de Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon Père et le +remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait; et incontinent après, +levant les yeux et les bras au ciel, il dit le _Te Deum laudamus_ et +l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir m’attendrit tant à +l’heure que je vous parle.» + +Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission qu’il voulait exciter à +la piété en leur montrant l’éminence de leur vocation, il disait: «Le +feu roi, un peu avant son décès, me fit l’honneur de me dire que, s’il +revenait en santé, il ne permettrait pas qu’aucun évêque se fît, qu’il +n’eût passé trois ans à la Mission.» Ils parlaient aussi d’autres +choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un bouillon, que Sa Majesté +n’avait pas envie d’avaler. Le roi disait: «M. Vincent, le médecin me +presse de prendre de la nourriture... Que me conseillez-vous de faire?» +Et Vincent répondait: «Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre +de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire +toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de +vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils +peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté, +vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné.» Saint +Simon a écrit sur cette mort une page délicieuse. «De son lit, nous +dit-il, le roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et la +regardait avec joie; il avait défendu toutes les grandes cérémonies, et +permis seulement et à regret celles dont il n’était pas possible de se +dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui mènerait le chariot où +son corps serait porté et désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à +son convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, afin d’épargner +la peine aux curés de venir au-devant et d’accompagner. Il disait, en +montrant les tours de Saint-Denis: «Voilà où je serai bientôt et où je +demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont +mauvais.» J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il dit là, il +semble que ce soit Vincent qui le lui ait soufflé. La grandeur de ce +prêtre, c’est d’être resté toujours un fils de la terre. Aux minutes +mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la plus mystique ferveur, ses +pieds touchaient le sol familier et son regard, au long de la route, +était attentif à tous les autres hommes soumis comme lui aux nécessités +d’ici-bas. Louis, à l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité, +s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les chemins cahoteux. Le +saint qui veille à son côté lui a appris, à cette minute sacrée, à se +mettre au rang de tous les hommes. + +Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche était pieuse. Elle +avait, avant la mort du roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia +dès lors à lui plus intimement et fonda un _Conseil de Conscience_ dont +il fut membre. Avec Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller +aussi bien. Au début, rapports excellents. On s’écrit. De part et +d’autre on demande et l’on reçoit de menus services. Moins d’abandon +qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand homme, tout aussi grand +que le défunt, mais d’une souplesse effrayante. La force du premier le +rassurait; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être sent-il qu’un jour +il devra se dresser contre celui-là: il se tient en garde. Arrive la +Fronde, M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des amis, n’a que +des amis, dans les deux camps. Quel parti va-t-il prendre? Il se gardera +de toute politique et ne servira qu’un maître, la paix. La guerre civile +a éclaté en août 1648; des barricades ont surgi dans Paris; la reine, le +petit roi, Mazarin, effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé se +met à leur service et commence, avec une armée de 8.000 homme, le blocus +de Paris. Alors Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie vont +fondre sur le peuple: l’idée lui vient qu’il peut empêcher cela. Il sort +secrètement de la ville, accompagné de son secrétaire, le frère +Ducournau. Les voilà tous deux dans la nuit errant à cheval parmi les +bandes de malandrins et de pillards qu’étaient les soldats de ce +temps-là. Il arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le +reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre son chemin. A +Neuilly, la Seine faisait dans ce temps-là comme il lui arrive +quelquefois de nos jours: elle passait par-dessus le pont. Le saint +courut l’aventure et, tout mouillé et crotté, arriva de l’autre côté. +«Je trémoussais de peur», nous dit le bon frère, son compagnon. On le +croit sans peine. A Saint-Germain, le prêtre fut reçu par la reine, qui +l’écouta, promit de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il +concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de faire lui-même à +l’Italien cette commission-là. Vincent fut alors introduit chez le +ministre, lui fit connaître doucement, mais sans trembler, son +sentiment, à quoi l’autre répliqua: «Voilà une semonce bien vive, et +personne ne m’a encore osé tenir un tel langage.» + +Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait mille choses en tête, +et bien de quoi se distraire d’un tel échec. Songez qu’on était en +pleine bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et que la lettre de +Vincent à Dehorgny sur la _Fréquente Communion_ est exactement de ce +temps-là. Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs médisaient +déjà de sa démarche. On l’y faisait passer pour partisan de la reine et +du ministre, qu’il aurait secrètement mariés. «Cela est faux comme le +diable!» disait-il plus tard à ceux qui l’interrogeaient là-dessus. On a +de lui une lettre mélancolique à Portail, où il parle de son équipée. +Elle est datée de Villepreux, 22 janvier 1649: «Je partis de Paris le +14e de ce mois pour aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre quelque +petit service à Dieu; mais mes péchés m’en ont rendu indigne; et après +trois ou quatre jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où je +partirai après-demain pour aller visiter nos maisons. Il plaît à Dieu +que je sois maintenant inutile à tout autre chose.» + +Il se trompait et fut encore utile à deux choses importantes. La reine, +la paix de Rueil conclue, lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer +à Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour obéir, la tournée de ses +maisons. «Or, écrivait-il, je ne vois pas comment je puis faire la +volonté de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours cru et enseigné +que l’on doit obéir aux princes, même aux méchants, comme dit +l’Écriture.» Il rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, sans doute +avec Mazarin aussi, se donnant ainsi le moyen d’intervenir encore, si +l’occasion s’en offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas raconter +ici comment reprit la Fronde, et de quelles horreurs la France et Paris +furent pendant trois ans le théâtre. Quand chacun fut dégoûté de se +battre et que l’amnistie du 26 août 1652 eut ramené tout le monde à la +sagesse, il fallut songer au retour à Paris du petit roi Louis XIV et de +sa mère. On s’apprêtait à les acclamer, mais à condition que Mazarin ne +fût pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple et qui voulait +faire aussi son entrée parmi les fleurs et les cris d’allégresse. +Vincent avertit la reine du danger, qui était grand. Sentant qu’il ne +serait pas écouté et que personne n’oserait donner au ministre le +conseil nécessaire, il prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre +courageuse, dont voici quelques beaux passages. Elle est du 11 septembre +1652. «Monseigneur, je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence; +je la supplie de l’avoir agréable et que je lui dis que je vois +maintenant la ville de Paris revenue de l’état auquel elle était, et +demander le roi et la reine à cor et à cri; que je ne vas en aucun lieu +et ne vois personne qui ne me tienne le même discours. Il n’y a pas +jusques aux Dames de la Charité, qui sont des principales de Paris, qui +ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, qu’elles iront un +régiment de dames les recevoir en triomphe...» + +La présidente des Dames de la Charité était alors la duchesse +d’Aiguillon, nièce de Richelieu; plusieurs autres dames étaient, avec +elle, du parti de la Fronde; Mazarin, qui le savait, pouvait faire grand +cas de l’avis qu’on lui donnait aujourd’hui des nouvelles dispositions +de ces femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien d’autres +informations de cette qualité à glisser dans sa lettre, et son +intervention n’était pas téméraire. Parlant un peu plus loin du duc +d’Orléans et de Condé, il écrit que le premier «sera ravi de cette +occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l’autre, voyant Paris +remis à l’obéissance du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut pas +douter; je le sais de bonne part.» + +Il continue ainsi: «Quelques-uns pourront peut-être dire à Votre +Éminence qu’il faut châtier Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense, +Monseigneur, qu’il est expédient que Votre Éminence se ressouvienne +comme quoi se sont comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté; +elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et que Charles VI, pour avoir +châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville, +ne fit que mettre de l’huile dans le feu et enflammer le reste...» + +On prêtait à Mazarin l’intention de faire la paix d’abord avec l’Espagne +et les princes et de n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune +roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. Paris, dit-il, +tiendra alors la paix et ses bienfaits «de l’Espagne et de mesdits +seigneurs, et non du roi.» + +Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir que le roi ne revînt pas à +Paris et ne reçût pas son peuple en grâce sans la compagnie de Son +Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son avis: «Je réponds, +Monseigneur, qu’il n’importe pas tant que le retour de Votre Éminence +soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il soit, et que, le roi +étant rétabli dans Paris, Sa Majesté pourra faire venir Son Éminence +quand il lui plaira; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, si tant +est que Votre Éminence, laquelle regarde principalement le bien du roi +et de la reine et de l’État, contribue à la réunion de la maison royale +et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, Monseigneur, elle +regagnera les esprits, et dans peu de temps elle sera rappelée, et de la +bonne sorte, comme j’ai dit; mais tandis que les esprits seront dans la +révolte, il est bien à craindre que jamais on ne fera la paix... Il est +fort à craindre, Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se perde +et que la haine des peuples ne se tourne en rage. Au contraire, si Votre +Éminence conseille le roi de venir recevoir les acclamations de ce +peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux du royaume qui savent bien +ce qu’elle peut auprès du roi et de la reine, et chacun tiendra cette +grâce de Votre Éminence.» + +_Il est à craindre que la haine des peuples ne se tourne en rage!_ Il va +jusqu’au bout de sa pensée, ce M. Vincent, et ne se gêne point pour +offenser les grands de la terre. Il termine en donnant à Mazarin +l’assurance que le cardinal de Retz, frondeur en diable, n’est pour rien +dans sa démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille politesses, et +signe à son habitude: Vincent Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire: +_indigne prêtre de la Mission_. + +Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV et la reine faisaient dans +la capitale une entrée triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, dans +la retraite, que vînt l’heure, annoncée par M. Vincent, où on le +rappellerait à son tour. Cette heure vint le 5 février 1653. Il ne +restait plus à l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de lui +avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit en le révoquant +sur-le-champ du conseil de conscience. + +L’autre service que Vincent devait rendre au roi et à la France, c’était +de réparer les maux de la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le +seul convenable: je vais raconter l’histoire d’un grand ministre des +régions libérées. Car il n’y a pas beaucoup de différence entre ce qu’on +voyait alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière guerre et après +elle. On ose à peine révéler ce qu’on trouve dans les archives des +provinces sur la façon dont se conduisaient les soldats de ce temps-là +et sur les ruines qu’ils laissaient après eux. Il faudrait un volume +pour inscrire tous ces témoignages avec leurs références. Ici, je dirai +sommairement le principal de ce qu’on y apprend. Le lecteur curieux de +remonter aux sources trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage +d’Alphonse Feillet, _La Misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de +Paul_[7], et dans le _Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait +pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de Paris et des +environs et des provinces de Picardie et de Champagne pendant les années +1650, 1651, 1652, 1653 et 1654_[8]. + + [7] Paris, 1862, in-12. + + [8] Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de + ces _Relations_ a été publié par A. Feillet dans la _Revue de Paris_ + en 1856. + +Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du mal: les soldats, point +payés, se nourrissaient comme ils pouvaient; c’étaient des gens de sac +et de corde; et, lâchés dans les villages, ayant pris de quoi manger et +boire, ils s’offraient le reste; puis, repus et excités, ils brisaient, +incendiaient, profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils allaient +parfois à la maraude par bandes de quinze cents hommes, officiers en +tête; on battait le tambour; on traînait des canons; et la troupe +faisait la moisson, emportait le blé, massacrait ceux qui n’étaient pas +contents. + +Cela paraît effroyable. Mais voici un détail qui nous rappellera qu’on +faisait de même il n’y a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, les +armées en retraite sciaient au pied les arbres fruitiers, souillaient +les puits, faisaient le désert derrière elles. Et dans quels lieux se +passaient ces horreurs? Écoutez bien: à Guise, à Saint-Quentin, à Laon, +à Verdun, à Mézières, à Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais +rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A Guise, six cents +malheureux sont réduits à grignoter les carcasses des chiens et des +chevaux, reste de la curée des loups. A Mareuil, près de Soissons, deux +enfants mangent les cadavres de leurs parents. Les gens de Saint-Quentin +broutent l’herbe des champs. En Champagne, les hommes et les femmes, par +troupeaux, fouillent la terre comme des pourceaux, cherchant de +mauvaises racines; on mange ce qu’on trouve, des limaces, des vers, des +charognes. J’hésite d’ailleurs à croire ceux qui prétendent qu’on +déterrait les os des morts pour les sucer. + +Là-dessus surgit un autre fléau, que les troupes venues de l’est ont +traîné à leur suite. Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des +Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des Polonais après la guerre; +alors c’était la guerre même qui les amenait, avec leurs maladies. Et +nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, pour frapper ceux de +l’arrière; dans ce temps-là, on faisait mieux: c’était la peste. + +Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, le fisc prend d’odieuses +mesures, vend les troupeaux, les meubles, les vêtements de ceux qui ne +peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille de ces récalcitrants +en prison. Les agents du roi, mauvais créanciers, étaient aussi de +piètres débiteurs: on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait dans +l’été de 1652: «Ceux qui ont des rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont +des terres n’ont point moissonné cette année, et l’on ne peut semer pour +la prochaine.» Dans une lettre de la même époque à la reine Anne +d’Autriche, il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il avait +reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer du blé dans Paris. «Les +gens de guerre, dit-il, ne laissent pas de venir à troupes enlever les +blés, non seulement dans la plaine de Saint-Denis, comme je l’ai vu, +mais entre La Chapelle et la Villette, qui sont deux villages à un quart +de lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires qui osent en +approcher pour faire leur moisson.» C’était gai. Là-dessus d’ailleurs +tous les témoignages concordent et voici celui de la Mère Angélique, de +Port-Royal: «Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu’avec +une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins.» La +même écrivait une autre fois: «On essaye de renvoyer de Paris des +paysans pour serrer les grains; mais à mesure qu’ils serrent, les gens +de guerre les viennent battre et dérober et mettent tout en fuite.» +Famine, meurtres, incendies, peste, pillage des récoltes; et ce n’est +pas tout. «Nous vous enverrions une sœur pour vous aider s’il nous était +possible, écrit Vincent le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de +Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté des chemins.» Il +songeait aux loups qui, bien nourris, pullulaient, comme les rats dans +les tranchées de la dernière guerre. Nous nous sommes beaucoup plaints, +et c’était justice. Il faut tout de même convenir que nos pères ont été +plus malheureux que nous. Dans un document de 1652 sur la misère des +paysans[9], on lit ceci: «L’on en a vu... rampant sur des fumiers, comme +des lézards, d’autres sur la paille, comme immobiles par l’exténuation +de toutes les forces, et d’autres dans des cloaques et étables, comme +personnes déjà confisquées et tellement insensibles par la longueur et +l’excès des maux, qu’à peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu, +comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables.» Et ce n’est pas +encore tout. Des soldats éméchés sont déjà dangereux; la plupart de ceux +qui venaient de l’est étaient, par surcroît, des fanatiques, qui +profanaient les églises, pillaient les couvents. Dans une des +_Relations_ où sont consignés les détails les plus sûrs sur tant +d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, sur la Marne, ces lignes +qui donnent le frisson: «Les prêtres de la Mission ont pris pour leur +partage le quartier de delà et de deçà la Marne, lequel a toujours été +exposé aux allées et venues des armées. Leurs travaux ont été tels que +sept de cette Compagnie sent déjà tombés malades. L’on ne sait que trop +quelle a été l’extrémité de l’affliction de ces quartiers, outre la +profanation des églises, le vol des saints ciboires et du Saint des +saints, les violements des femmes. L’inhumanité a été à un tel point que +nous avons appris qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif +dans un four ardent et qu’un mari et une femme furent tellement fouettés +avec des épines qu’ils sont morts par ce supplice, qu’au village de +Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de tous ses membres, eut le +ventre ouvert, et ses entrailles lui furent mises entre les mains pour +l’obliger à déclarer où étaient les ornements de l’église.» Et nous nous +arrêterons là, s’il vous plaît. + + [9] _État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres + aux environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652_, in-8 de + douze pages. + +Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la tête. Un homme surgit +alors, un seul, qui décida de se mettre au travers du malheur: on +l’appelait M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens du roi se +trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, aussi bien, avaient fait une partie +du mal et permis le reste. La reine, comme le dernier de ses sujets, +était ruinée, ou presque, bonne seulement pour quelques aumônes. Faute +d’argent, elle offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit qu’elle +donna une fois aux Dames de la Charité un diamant de sept mille livres +et une autre fois des pendants d’oreilles qui furent vendus dix-huit +mille livres. Il s’agissait de bien autre chose, et non seulement de se +procurer de grosses sommes, mais d’en user avec méthode. On ne peut pas +chiffrer le budget dont disposa Vincent. On a parlé de douze millions de +livres, qui feraient deux cent quarante millions de nos francs +d’aujourd’hui. On n’en sait rien. Le fait est qu’il trouva des millions, +ce qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était encore mieux. + +Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous allons apprendre du +travail de géant qu’a fait Vincent pour rebâtir la France après la +guerre étrangère et la guerre civile, on le sait depuis trois cents ans. +Je parle des quelques-uns qui se soucient de l’histoire de leur pays: +les autres sont gens frivoles qui ne prennent jamais le temps de +s’informer de ce qui importe. Bref, connu ou non de la foule, le rôle de +Vincent, restaurateur des provinces dévastées, était dûment enregistré +dans nos annales. Tout à coup, voici vingt-cinq ans, surgit un livre +extraordinaire, qui remit si bien en question tout ce qu’on croyait +acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, le pauvre M. Vincent +parut, du jour au lendemain, découronné. Ce livre, _La Cabale des +dévots_[10] racontait une histoire vraie, l’histoire d’un événement +considérable, mais mystérieux, et demeuré pendant près de trois cents +ans dans un incroyable oubli. + + [10] Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin, + 1902, in-8º de 448 p. + +Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux environs de 1630, un +jeune seigneur qui avait nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa femme, +Marie-Louise de Piney-Luxembourg, était exquise et tellement pieuse que, +n’ayant point pris goût à l’état du mariage, elle réussit à mettre au +cœur de son mari la même aversion et obtint de lui que, tout en pleurs, +il la conduisît de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon. +Lui, fort exalté par cette singulière et touchante aventure, se voua +aussi à Dieu, mais dans le monde. Il en formait d’ailleurs le projet +depuis trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. Il l’est +maintenant et le voilà qui court à la rencontre des trois personnages +dans son complot: un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. Philippe; +un prêtre qui porte un beau nom et sera plus tard évêque de +Saint-Paul-trois-Châteaux, Jacques Adhémar de Monteil de Grignan; enfin +un officier de la maison de Louis XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à +eux quatre, une société secrète, qui s’appellera la _Compagnie du +Très-Saint-Sacrement de l’Autel_, ou, plus couramment, la _Compagnie du +Saint-Sacrement_. Cette mystérieuse société, les libertins du temps +l’eurent bientôt baptisée la _Cabale des dévôts_, et c’est elle, au dire +de Raoul Allier, auteur du livre retentissant de 1902, c’est elle, et +non M. Vincent, qui a remis debout la France après la Fronde. + +Voilà la question: il faut la vider tout de suite. La compagnie du +Saint-Sacrement a été très puissante. Les plus hauts personnages du +temps, clercs ou laïcs, en firent partie: des princes, des +gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois; et des évêques, des +prêtres, mais point de religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent +pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et Vincent de Paul, de la +Mission. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre dans la place avant +la décision, prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, ne +s’appartenant point entièrement, ne pourraient se plier toujours à la +loi suprême de la compagnie: le secret. Une circulaire officielle de +l’association définit ainsi, en 1660, son objet: «_Entreprendre tout le +bien possible et éloigner tout le mal possible_, en tout temps, en tout +lieu, à l’égard de toutes les personnes... La Compagnie n’a ni bornes ni +mesures, ni restrictions que celles que la prudence et le discernement +doivent donner dans les emplois. Elle travaille non seulement aux œuvres +ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les +affligés; mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des +hérétiques et à la prorogation de la foi dans toutes les parties du +monde; à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les +blasphèmes; en un mot, à prévenir tous les maux et à y apporter tous les +remèdes; à procurer tous les biens généraux et particuliers; à embrasser +toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées; et à s’y +appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l’étendue de la +charité.» En somme c’est le programme de Vincent, avec une addition. Ils +font œuvre apostolique, œuvre charitable, comme lui; mais œuvre de +guerre aussi, et cet article-là devait tout gâter. + +Le procès de la puissante et redoutable compagnie tient en ces deux +mots: _secret_ et _délation_. Elle a rendu de grands services et les +intentions de ses membres étaient droites; mais se cacher, même pour +faire le bien, ne vaut rien, parce qu’à prendre les façons des bandits, +on se fait une âme proche de la leur; à comploter dans des cavernes, on +se déshabitue de la lumière du soleil; d’agir sans se montrer fait +perdre le sens de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. Ce +comité secret, qui faisait tout le bien possible, mais aussi partait en +guerre contre tout le mal possible, des émissaires zélés et forcément +sournois, il faut le dire, lui apportaient toutes sortes de +dénonciations; et ces messieurs n’avaient pas besoin qu’on les excitât, +leur idée, fort simple, étant qu’on devait détruire le mal, +particulièrement l’hérésie et le libertinage, par tous les moyens. +L’inévitable arriva. En 1660, la compagnie fut brutalement dissoute par +Mazarin, et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé mit en la tête de +Molière l’idée de son _Tartufe_. + +Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de Paul? On ne trouve dans +tous ses écrits qu’un mot, très incident, sur cette société. Elle était +secrète: il n’en parlait point. Les documents qu’au XIXe siècle on a +exhumés et sur lesquels Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il +y a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports fréquents, mais +point nécessairement qu’il en fît partie. Il faut croire cependant, sur +la foi d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait accepté d’y entrer +tout au début. S’il y joua par la suite un rôle actif, et lequel, il est +probable qu’on n’en saura jamais rien. + +Tout cela posé, voici l’inquiétant débat: les historiens de Vincent ont +fait à ce grand saint la réputation d’avoir accompli seul, dans les +provinces dévastées, une œuvre de charité et de restauration +prodigieuse; et les documents apportés récemment révèlent que le +prodige, c’est la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu et réalisé, +les prêtres de la Mission et leur supérieur n’ayant été que ses bons +agents, parmi beaucoup d’autres. + +Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, celui de la compagnie et +celui de Vincent, que, s’il est équitable de rendre hommage aux +messieurs de la _cabale des dévôts_, qui ont vraiment fait, en une heure +de détresse, la mobilisation méthodique de toutes les ressources de la +charité à Paris et en Province, on peut leur porter ce témoignage sans +toucher à la gloire de Vincent. + +Car il domine ces hommes de bonne volonté de toute la hauteur de sa +sainteté. Les méthodes belliqueuses de la compagnie, on peut tenir pour +certain qu’il les a réprouvées; mais comment douter qu’il ait été l’âme +de leurs entreprises charitables? Ils auraient pu agir sans lui: nous +savons le contraire. Nous savons que tantôt il a utilisé des ressources +fournies par eux, tantôt accompli expressément une tâche qu’ils avaient +dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons pas admettre qu’il ait occupé +une autre place que la première. Si grandes que fussent son humilité, sa +timidité, elles ne l’empêchaient point d’être un chef et de commander +vigoureusement. Il était là dans son domaine. Ils se sont servis de lui, +nous dit-on. Je réponds qu’il s’est servi d’eux. Il avait une assemblée +de femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. L’assemblée d’hommes, +quand elle travaillait contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait +pas; mais, s’il s’agissait de charité, il est probable qu’on le voyait +aux réunions et que, son tour venu, il prenait la parole; alors les mots +ardents qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. De deux +choses l’une: ou les initiations dont nous allons le louer venaient de +lui, ce qui fut le cas très souvent, ou la compagnie les avait prises, +mais sous son inspiration. + +Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, voici un fait. Il +s’agit de savoir si c’est à Vincent ou à d’autres que revient l’honneur +d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées par la guerre. Une +ordonnance royale du 14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées +qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies se réveillaient tout à +coup quand arrivaient les prêtres de la Mission ou les Filles de la +Charité, des provisions plein les bras. Vincent signala à la reine le +danger que couraient ses prêtres et les servantes des pauvres, et voici +l’ordonnance qui fut aussitôt rendue: + + «De par le roi, + + «Sa Majesté étant bien informée que les habitants de la plupart des + villages de ses frontières de Picardie et de Champagne sont réduits à + la mendicité et à une entière misère, pour avoir été exposés aux + pillage et hostilités des ennemis et aux passages et logements de + toutes les armées; que plusieurs églises ont été pillées et + dépouillées de leurs ornements, et que, pour sustenter et nourrir les + pauvres et réparer les églises, plusieurs personnes de sa bonne ville + de Paris font de grandes et abondantes aumônes qui sont fort utilement + employées par les prêtres de la Mission de M. Vincent et autres + personnes charitables envoyées sur les lieux où il y a le plus de + ruines et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre de ces pauvres + gens a été soulagé dans la nécessité et la maladie.» Les personnes de + la bonne ville de Paris qui ont fait de grandes et abondantes aumônes, + c’est la compagnie du Saint-Sacrement et ce sont les Dames de la + Charité; les autres personnes charitables envoyées sur les lieux, ce + sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance se poursuit ainsi: + «Les gens de guerre, passant ou séjournant dans les lieux où lesdits + missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé les ornements + d’église et les provisions de vivres, d’habits et d’autres choses qui + étaient destinées pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté de + la part de Sa Majesté, il leur serait impossible de continuer une + œuvre si charitable et si importante à la gloire de Dieu et au + soulagement des sujets de Sa Majesté.» Là-dessus, de l’avis de la + reine régente, il est fait défense aux gouverneurs et lieutenants + généraux des provinces et armées et à tous officiers de loger où + permettre que soient logés des gens de guerre dans les «villages + desdites frontières de Picardie et de Champagne, pour lesquels lesdits + prêtres de la Mission leur demanderont sauvegarde pour assister les + pauvres et les malades, et y faire la distribution des provisions + qu’ils y porteront, en sorte qu’ils soient en pleine et entière + liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur + semblera. Défend en outre Sa Majesté à tous gens de guerre de prendre + aucune chose aux prêtres de la Mission et aux personnes employées avec + eux ou par eux, à peine de la vie, les prenant en sa protection et + sauvegarde spéciale, et enjoignant très expressément à tous les + baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux et autres officiers + qu’il appartiendra, de tenir la main à l’exécution et publication de + la présente, et de poursuivre les contrevenants, en sorte que la + punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté qu’aux copies de la + présente, dûment collationnées, foi soit ajoutée comme à l’original.» + +Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un brevet d’investiture. Le +gouvernement du roi, impuissant à assurer lui-même le relèvement des +pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, qui, là-bas, sur +les frontières, opère des prodiges; il fait officiellement de lui son +ministre de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, Vincent était +une sorte de grand aumônier de France: il devient le dictateur des +provinces dévastées. + +Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du Saint-Sacrement, je +m’attarderais au détail des immenses services qu’elle a rendus. Il +suffit, pour la sincérité de ce livre, que l’importance de son rôle soit +signalée et que nous considérions, cela dit, l’œuvre de Vincent. Cette +œuvre a été encouragée de Paris par ces messieurs; ils l’ont pourvue de +quantités de richesses, de meubles, d’effets, de denrées, méthodiquement +prélevés et emmagasinés par leurs soins; ils l’ont parfois guidée, +toujours entourée; d’autres que les prêtres de la Mission, pris dans le +clergé séculier et dans tous les ordres religieux d’hommes et de femmes +ont fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, le même +travail. Mais ils n’ont été, les uns que les pourvoyeurs, d’autres que +les collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard de soixante-dix +ans, M. Vincent. + +Ce qu’a fait ce vieillard? Relevons d’abord son propre témoignage. On +n’en saurait imaginer de plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se +vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, trois mois plus +tôt, venait d’opérer à Niolo, en Corse, de si extraordinaires +réconciliations; il lui confie sa consolation d’avoir en la compagnie +des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes et qui servent le +prochain au péril de leur vie. «Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que +depuis quelque temps, non seulement en ceux qui sont trépassés en +Barbarie pour la charité, et en plusieurs autres qui ont voulu s’exposer +au même danger pour le salut des esclaves, mais quasi en tous ceux que +nous avons céans, qui se sont portés avec ardeur au soulagement des +peuples dans leur affliction présente, nonobstant les périls de la +guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont tous tombés. Je ne dis +pas que tous aient été maltraités des soldats, mais tous ont été malades +et n’en peuvent revenir, excepté les derniers partis, qui sont comme +assurés de succomber comme les autres. Tant y a que nous sommes au bout; +nous n’avons plus personne pour envoyer à la campagne assister les +paroisses abandonnées. M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et, +s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où derechef on l’a tenu +pour mort, à cause d’une espèce de gangrène qui lui est venue au +fondement, pour laquelle on lui a déchiqueté la chair et beaucoup +tourmenté le corps; néanmoins il est un peu revenu, et je ne sais ce qui +en arrivera.» Nous non plus. On frémit pour ce pauvre M. Deschamps, sans +défense aux mains des chirurgiens de ce temps-là. + +Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. Au mois de juin +1652, le duc de Lorraine, qui était entré en personne jusque dans la +ville, ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, nous dit +Vincent, «1º donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres, +tant honteux que réfugiés; 2º l’on a retiré les filles réfugiées en des +maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au +nombre de huit cents. Jugez combien de maux se seraient faits si elles +étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du +faubourg Saint-Denis; 3º on va retirer du même danger les religieuses de +la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur +le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs +parents; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru +faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère, +sous la direction des Filles de Sainte-Marie. Et enfin on nous envoie +céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont +quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville; il nous en vient +tous les jours; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils +doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que nous +participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la +Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des +pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mlle Le +Gras à 1.300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800 +réfugiés; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces +Filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts +malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs +la même chose.» + +Mais passons aux frontières. Pour y envoyer du monde et des secours, il +faut d’abord de l’argent. Les puissants de la terre, Vincent les connaît +tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré d’eux tout le possible. Il +a maintenant l’idée de s’adresser à la charité de la multitude et de +recueillir les moindres aumônes. Pour les faire venir, il fonde un +journal. Plus exactement, il fait imprimer périodiquement les +_Relations_ que lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses Filles +de la Charité. Ce sont de petits fascicules de quatre pages in-4º, qu’on +distribue aux portes des églises. Les curés de Paris et les Dames de la +Charité y sont nommément désignés pour recueillir les aumônes. Quant au +rédacteur, c’est Vincent; et ce qui met en émoi les lecteurs, c’est le +récit de ce que font là-bas ses prêtres et ses bonnes filles. + +Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont allés partout, à Metz, +Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent par +petits groupes qui ont ordre de se diviser pour rayonner vers les +endroits les plus éprouvés. Plus tard, il les reliera sous un chef et +des visiteurs iront sur place les encourager et lui rendre compte. Il +faut d’abord donner aux pauvres gens le plus pressé: de la soupe. En +voici la recette. Lisez-la: c’est charmant. «Nourriture pour cent +pauvres. Il faudra remplir d’eau une marmite ou chaudron, contenant bord +à bord cinq seaux dans lesquels on mettra par morceaux environ +vingt-cinq livres de pain, sept quarts de graisse pour les jours gras, +et sept quarts de beurre pour les maigres, quatre litrons de pois ou +fèves, avec des herbes ou demi-boisseau de navets, ou des choux, +poireaux ou oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à proportion +pour quatorze sols environ; le tout cuit ensemble, et revenant à quatre +seaux, suffira pour cent personnes, et leur sera distribué avec une +cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, et en sera donné à +chacune famille autant de portions qu’il y aura de têtes à nourrir; et +toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols par cent personnes, +même en cette année où le blé est très cher.» C’étaient des Filles de la +Charité qui faisaient et distribuaient ces potages économiques. Les +pauvres gens se ruaient sur la marmite. A Saint-Quentin on commença par +nourrir deux cents malades; il fallut, quelques jours plus tard, en +rassasier quinze cents. Les Allemands avaient pillé et désolé des +villages dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos oreilles, +Sommepy, Donchery et tous ceux des rives de la Suippe; il fallut, dans +ces secteurs douloureux, ajouter à la soupe de la viande, des œufs, des +remèdes pour sept mille affamés et moribonds. Le mal s’étendait autour +de Paris même: les Filles de la Charité entretenaient en permanence, à +Étampes, six marmites sur le feu. Tout cela se faisait avec ordre et +bonté, sous le signe du génie et de la sainteté de M. Vincent. + +Ayant pourvu à la nourriture des survivants, il fallut s’occuper des +morts. Dans ce temps-là, on laissait sur les routes et dans les champs +les cadavres des chevaux et des hommes, et les armées passaient leur +chemin, laissant des charniers derrière elles. Les missionnaires +recrutent et conduisent à leur horrible travail des compagnies +_d’aereux_; ainsi les nomme-t-on parce que leur tâche sera de purifier +l’air. On hésite à faire seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le +pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a parlé tout à l’heure, trouva +devant lui, à Rethel, près de deux mille cadavres à demi dévorés par les +loups et les chiens, et qui empestaient: il les enterra tous et fit +brûler des parfums pour achever d’assainir la contrée. A Étampes, même +travail; il y a dans les maisons et les rues d’horribles monceaux +d’ordures, avec des corps entremêlés d’hommes, de femmes, de chevaux, +tout cela pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, on +parfume les demeures et les places, et ceux qui font tout cela «tombent, +nous dit Vincent, les armes à la main.» Qu’on nous pardonne de citer +sans ordre des textes de 1640 et de 1652. Les prêtres de la Mission et +les Filles de la Charité n’ont fait, après la Fronde, que reprendre leur +tâche précédente, ayant pourvu au salut des régions dévastées après +chaque envahissement et l’on sait si le sol français fut piétiné par la +soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. Voici comment Vincent, +dans une lettre de juillet 1652, raconte la mort d’un de ses +missionnaires, M. David. «Il n’y avait, écrit-il, que dix ou quinze +jours, qu’il assistait les pauvres malades d’Étampes, où l’armée de +messieurs les Princes a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu, +quoique non contagieux. M. Deschamps, avec lequel il était, m’a mandé +qu’il y a fait ce que pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard +des confessions, des catéchismes, de l’assistance corporelle, de +l’enterrement des morts pourris de longue-main. Il en fit enterrer douze +à Étrechy, qui infectaient le village; ensuite de quoi il tomba malade +et en est mort. Il me mande qu’il eut quelque appréhension de la justice +de Dieu quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria: «N’importe, +Seigneur, quand bien même vous me damneriez, je ne laisserais point de +vous aimer en enfer.» M. de la Fosse a demandé de grand cœur qu’on lui +permît d’aller prendre sa place, et notre frère Férot de l’accompagner. +Ils partirent hier avec un frère coadjuteur, comme trois victimes qui +seront sacrifiées pour le bien du prochain.» Et voici ce qu’en 1640, +écrivait le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant de M. de +Montevit, prêtre de la Mission, mort au champ d’honneur: «Les deux +chapitres de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les Pères Augustins; +mais ce qui honora le plus son enterrement, ce furent six à sept cents +pauvres qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge à la main, et qui +pleuraient aussi fort que s’ils eussent été au convoi de leur père. Les +pauvres lui devaient bien cette reconnaissance: il avait pris leur +pauvreté; il était toujours parmi eux et ne respirait point d’autre air +que leur puanteur. Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité, +et le matin et l’après-dînée, que je n’ai jamais pu gagner sur lui qu’il +prît une seule fois le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait +enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa maladie et où il a fait +le beau recueil des mérites dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux +jours avant qu’il mourût, son compagnon tomba malade d’une fièvre +continue qui l’a tenu dans le danger de la mort l’espace de huit jours; +il se porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet d’un trop grand +travail et d’une trop grande assiduité parmi les pauvres. La veille de +Noël, il fut vingt-quatre heures sans manger et sans dormir; il ne +quitta point le confessionnal que pour dire la messe. Vos messieurs sont +souples et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on leur donne +de prendre un peu de repos. Ils croient que leurs corps ne sont pas de +chair ou que leur vie ne doit durer qu’un an.» Enfin, à la même date, un +missionnaire, parlant des pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à +M. Vincent: «Monsieur, je vous le dis en vérité, il y en a plus de cent +qui semblent des squelettes couverts de peau et si affreux que, si +Notre-Seigneur ne me fortifiait, je ne les oserais regarder: ils ont la +peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur +paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout +renfrognés. Enfin, c’est la chose la plus épouvantable qui se puisse +jamais voir. Ils cherchent de certaines racines aux champs, qu’ils font +cuire et les mangent. J’ai bien voulu recommander ces grandes calamités +aux prières de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles qui +périssent de faim; et entre elles il y en a de jeunes, et j’appréhende +que le désespoir ne les fasse tomber dans une plus grande misère que la +temporelle.» + +Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé de pourvoir à leur +sépulture, s’il faut croire Vincent lui-même, qui, ayant un jour réuni +les Dames de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et houes pour +enterrer les morts, «qui est l’une des plus grandes peines des +missionnaires, pource qu’il faut gratter la terre avec les mains pour +faire les fosses, et porter les morts sur des échelles qu’on a peine à +rencontrer.» + +J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. Il ne trouva +point, en effet, que sa tâche fût remplie pour avoir nourri des affamés +et assaini des villes et des villages: il fallait rendre à ces choses et +à ces gens la vie perdue, en distribuant des matériaux, des outils, du +grain pour ensemencer les champs. Nous savons déjà le danger que +couraient les distributeurs; on les suivait à la trace pour ravir leurs +trésors. L’humanité est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards +du bien des pauvres. Mais toujours aussi les gens charitables ont trouvé +pour les servir de beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de +jouer au plus fin avec les bandits: ainsi ce Mathieu Regnard, qu’on +appelait frère Mathieu, qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois +voyages en Lorraine, «chargé chaque fois, nous dit M. Coste, de sommes +variant entre vingt mille et cinquante mille livres, surveillé par des +bandes de pillards qui étaient prévenus de son passage et savaient ce +qu’il portait, et toujours il parvint à destination avec son trésor. Sa +compagnie était considérée comme une sauvegarde. La comtesse de +Montgomery, qui hésitait à faire le voyage de Metz à Verdun, ne se +décida qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour compagnon de route. +La reine Anne d’Autriche écoutait avec plaisir, de la bouche même du +frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par écrit une relation, +aujourd’hui perdue, de dix-huit dangers auxquels il échappa.» En 1650, +Vincent, par le moyen d’émissaires de cette qualité, envoya, en deux +mois, pour vingt mille livres de semences de blé, d’orge, de pois, de +fèves; l’année suivante, la dépense fut de quarante mille livres. + +Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour M. Vincent, a pu écrire +que, tout compté, il n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense +tâche. «Vincent fut admirable, dit-il, quelque peu qu’il ait fait.» Et +une autre fois: «Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul fera peu +de chose.» + +Certes, au regard des besoins de ces immenses provinces où tout était +perdu, il a peu fait, en quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus +que le roi et ses ministres, plus même que nous au XXe siècle, où, pour +la restauration des pays libérés, l’État et ses agents ont disposé de +ressources sans fin en hommes, en argent, en matériel et matériaux. Oui, +plus, car il a fait l’aumône, et toujours avec méthode et prudence, ce +qu’on n’a pas vu partout de nos jours; mais il a donné mieux que +l’aumône: tout le feu de son cœur charitable. Le secours inestimable, le +voilà. Je citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront dans nos +esprits ce que trouvaient les missionnaires de M. Vincent quand ils +arrivaient aux frontières de Champagne, et dans quels sentiments exquis +et héroïques, ces pauvres hommes, impatients de rivaliser de sainteté +avec celui qui les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir. + +La première lettre est de 1650 ou du début de 1651. Elle a été envoyée à +M. Vincent par un groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, dans +la région de Reims et de Rethel: «Il n’y a point, écrivent-ils, de +langue qui puisse dire, ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons +vu dès le premier jour de nos visites: presque toutes les églises +profanées, sans épargner ce qu’il y a de plus saint et de plus adorable; +les ornements pillés; les prêtres ou tués, ou tourmentés, ou mis en +fuite; toutes les maisons démolies; la moisson emportée; la terre sans +labour et sans semence; la famine et la mortalité presque universelles; +les corps sans sépulture et exposés pour la plupart à servir de curée +aux loups; les pauvres qui restent de ce débris, réduits à ramasser par +les champs quelques grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris, +dont ils font du pain, qui est comme de la boue, et si malsain qu’ils en +sont presque tous malades. Ils se retirent dans des trous ou des +cabanes, où ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, sinon +quelques méchants lambeaux dont ils se couvrent; leurs visages sont +noirs et défigurés et avec cela leur patience est admirable. Il y a des +cantons tout déserts, dont les habitants qui ont échappé la mort sont +allés au loin chercher leur vie; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les +malades, les orphelins et les pauvres femmes veuves chargées d’enfants, +qui demeurent exposés à la rigueur de la famine, du froid et de toutes +sortes d’incommodités et de misères.» + +Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais dans le même temps, +par M. Deschamps, que nous connaissons bien: «Nous avons aujourd’hui +accompli à la lettre ce que Jésus-Christ a dit dans l’Évangile, d’aimer +et de bien faire à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient +ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres habitants et qui les +avaient battus et outragés. Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien +de vous obéir en une chose qui est particulièrement recommandée dans +l’Écriture Sainte. Je dirai pourtant que ces corps qui étaient épars çà +et là dans une grande campagne, nous ont donné beaucoup de peine à +ramasser, à cause que le dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu +incommodés. En quoi nous voyons que Dieu a favorisé cette pieuse +entreprise par le grand froid qui l’a accompagnée; car, si c’était à +recommencer, à présent que le dégel est venu, il n’y a personne qui +voulût s’y engager pour mille écus, et cependant il ne nous a coûté que +trois cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, qui doivent tous +un jour ressusciter, sont maintenant ensevelis dans le sein de leur +mère; et toute la province en a une obligation particulière aux +personnes charitables qui ont contribué à cette bonne œuvre, outre la +couronne que Dieu leur prépare dans le ciel pour récompense de leur +vertu.» + +Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut du ciel il jette un regard +sur la feuille où j’écris, mais je pense qu’un ministre des Réparations +de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis dans les années qui +ont suivi 1918. C’est la mode aujourd’hui de chercher un homme: en voilà +un. Celui que nous attendons, nous voudrions bien qu’il eût la tête d’un +chef, et sans doute, car il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer +à d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir qu’il eût l’âme d’un +saint. Dire que M. Vincent est arrivé sur la terre trois cents ans trop +tôt serait manquer à tous ceux que, depuis le XVIIe siècle, son cœur a +consolés; cependant quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans son +petit hameau de Pouy aux environs de 1881 ou de 1876, comme on voudra. + + + + +CHAPITRE VIII + +C’EST ASSEZ... + + +Les méchants qui soufflent méthodiquement la haine au cœur des pauvres +gens leur disent qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour où +règnera la justice, on n’aura plus jamais besoin de la bonté d’autrui. +Souhaitons qu’une heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de pauvres +sur la terre. Cependant on y verra toujours des malheureux. Il y a la +charité qui fait l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là +nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, quand ils sont blessés +ou malades, elle les panse ou veille sur eux. Elle est sainte et +nécessaire, cette pourvoyeuse des biens matériels; car ces biens-là sont +les plus pressants dans beaucoup de cas: il faut d’abord manger. Mais ce +ne sont jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus importants. Le +principal, c’est que nous donnions à tout homme les consolations et +l’amitié qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas souvent. Nous +oublions, dans nos rapports avec ceux que le malheur a touchés, que leur +âme est sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les morsures de la +souffrance ne l’ayant pas endurcie, mais mise à vif; nous oublions +qu’ils ont sans cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, comme +les enfants regardent leurs parents, pour les juger; et qu’aucune de nos +fautes ne leur échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les servons +poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils attendent de nous, ils disent que +c’est un peu de justice et c’est vrai, sans doute; mais la justice qu’on +doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, porte un plus beau nom: +c’est la bonté, bonté dans les paroles, les gestes, les moindres +attentions: tout est important. Vincent, qui le savait, fut d’une +exquise politesse toute sa vie. Et son histoire est belle, moins pour +les sommes fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et depuis sa +mort, des mains des riches en celles des pauvres, que pour la leçon de +charité qu’il a donnée, dans la simplicité de son cœur, aux hommes de +bonne volonté. + +Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes des œuvres nées de +son extraordinaire activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, mais +qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les vertus d’un grand saint. Je +n’ai parlé ici, ni de cette puissante _Charité_ d’hommes, où il avait, +autour de M. de Renty et du commandeur de Sillery, assemblé et mis au +service des pauvres et des malades une quantité de seigneurs et de +notables de Paris, donnant d’avance un programme et une méthode aux +Conférences qu’Ozanam, au XIXe siècle, devait fonder sous son patronage; +ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, de l’Hôpital +Général, où furent recueillis d’un seul coup les milliers de mendiants +qui traînaient dans Paris; ni de tout ce qu’il a fait pour les aliénés, +les incurables, les prisonniers; j’aurais pu, parlant des services qu’il +a rendus au royaume, faire mieux que de nommer incidemment ce Jean le +Vacher, prêtre de la Mission, pourvu, sur l’initiative de saint Vincent +de Paul, des fonctions de vicaire apostolique et consul de France, +d’abord à Tunis, puis à Alger, où il devait mourir en martyr, le 26 +juillet 1683, lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, Mezzo +Morio. L’histoire complète, détaillée, véritable, de tout ce qu’a fait +leur Père, c’est aux Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. M. +Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, l’écrit lentement, +avec le souci de ne rien omettre, de ne rien dire non plus que de +certain. Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une pareille +tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec mes pinceaux, une image du +saint, qui ne le trahît pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé +de mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se prennent à +vraiment aimer leur prochain, comme Vincent, d’un cœur sincère. + +Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi jusqu’au fond de +l’âme de cet homme exceptionnel. Ils verront là que la charité est fille +de la sainteté. Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins vif pour +les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, et la charité n’a rien à +voir avec la sensiblerie. Il s’agit de s’immoler soi-même, pour donner +aux autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la chaleur de son âme. +Il y a des degrés peut-être dans cette charité-là. Souhaitons-le, car +elle serait interdite à trop d’entre nous! Mais de la voir en Vincent +dans sa splendeur nous donnera d’elle une idée si haute, si pure, que +les plus endurcis en seront éblouis et voudront peut-être posséder en +leur cœur une étincelle de ce grand feu. + +Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux, c’est qu’il s’y mêle +un péché, le grand péché des hommes: l’égoïsme. Nous ne sommes jamais +entièrement nets de ce travers. Derrière nos gestes les plus obligeants, +les pauvres gens, qui voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent. +Ils ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins, un masque +charitable sur le nez, faire leurs affaires et recueillir, aux dépens +des malheureux, de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité serait +trop belle, et quiconque a un peu vécu n’y croit plus beaucoup. C’est +dommage, car si les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter d’un +cœur frais, elle ramènerait l’harmonie sur la terre et le bonheur. + +Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait vu tout petit la misère +des hommes: il ne l’a secourue souverainement qu’après avoir purgé son +âme du péché qui dessèche les nôtres. En se donnant à Dieu totalement, +en se renonçant soi-même, jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien +posséder, ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui nous enchaîne +tous, s’est lavé de ce qui nous ternit; alors, se tournant vers les +pauvres, il a pu leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans +mélange. + +La charité de Vincent, c’est cela, pas autre chose. Un saint, c’est un +être qui se donne, qui coupe sans pitié ses racines avec la terre et, +tourné vers Dieu, se met si totalement à son service, qu’il n’est plus, +dans les mains du Maître, qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de +Paul a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin des pauvres +villageois, des malades et de tous les miséreux. Il est allé vers eux, +leur apportant non point son amour, mais celui de Dieu même, dont il n’a +été que le serviteur--un serviteur, il est vrai, plein de tendresse et +de génie. + +Il n’est pas certain, pas même probable, que Bérulle ait lui-même +orienté Vincent vers cette voie splendide; il est sûr que, l’y trouvant +engagé, il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer dans +les régions sacrées où le fondateur de l’Oratoire a ainsi conduit son +précieux disciple. La prudence et le respect nous commandent ici de +regarder et de faire silence. Regardons bien, en retenant notre souffle. + +La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer Dieu, se livrer à lui, +se brûler à son feu; la vertu suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire +et suffisante, c’est donc la piété. Vincent a été un ange de piété. J’ai +dit assez de mal d’Abelly pour devoir à ce digne évêque une petite +compensation. Voici une page de lui, qui est d’une parfaite beauté. Il +n’aurait pu l’écrire, si lui-même n’avait subi le charme et suivi les +leçons de Bérulle et de Vincent. «Un des plus anciens de la Compagnie, +écrit-il, a observé que la dévotion de M. Vincent était toute singulière +en la célébration de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement +lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont remarqué que, +lorsqu’il rencontrait quelques paroles que Notre-Seigneur avait +proférées, il les prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus +affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux assistants qui +l’écoutaient. On a diverses fois entendu des personnes, qui, ne le +connaissant point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles comme +par admiration: «Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe! Il +faut que ce soit un saint homme.» D’autres ont dit qu’il leur semblait +voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont encore observé que lorsqu’il +lisait au saint Évangile quelques passages où Notre-Seigneur avait dit: +_Amen, amen dico vobis_, c’est-à-dire: _En vérité, en vérité, je vous le +dis_, il se rendait très attentif aux paroles qui suivaient, comme +étonné de cette double affirmation que le Dieu même de vérité employait; +et reconnaissant qu’il y avait du mystère, et que la chose était de +grande importance, il témoignait par un ton de voix encore plus affectif +et dévot la prompte soumission de son cœur. Il semblait sucer le sens +des passages de l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et en +tirant la moelle et la substance pour en sustenter et nourrir son âme; +ce qui faisait qu’en toutes ses actions et paroles il paraissait tout +rempli de l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait vers le peuple, +c’était avec un visage fort modeste et serein; et par le geste qu’il +faisait, ouvrant les mains et étendant ses bras, il donnait à connaître +la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il avait que +Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui étaient présents.» + +Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu: la piété n’est qu’une étape vers la +sainteté. + +Il faut se donner tout entier au maître: voilà le difficile. Saint +Vincent l’a fait tous les jours de sa vie, à toutes les minutes de +chaque journée. Car il s’agit de renouveler l’oblation sans cesse; +d’arracher tout le temps les racines, qui cherchent la terre et s’y +complaisent. Les saints sont des sortes de géants. Beaucoup d’autres +voient, dans de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où conduit +la voie brûlante et par où l’on s’y engage. Ils y font quelques pas, +tombent, recommencent, et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de +l’intelligence, c’est une idée fixe: il ne faut penser qu’à elle; dans +celui du sentiment, c’est une passion: il faut qu’on ait un brasier dans +le cœur; dans celui de la volonté, elle requiert cette longue patience, +qui laisse à ce point stupéfaits les hommes frivoles, qu’ils l’ont +appelée du génie. + +Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de l’œuvre écrite ou parlée +de Vincent où il ne transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de +Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux, toutes celles dont il +a dirigé les âmes; ses entretiens, ses conférences, ses notes, ses +instructions, ses règlements: il a tout rempli de Dieu, de Dieu seul, du +Dieu à qui tout son être appartenait. «La grâce de Notre-Seigneur soit +avec vous pour jamais!» écrivait-il, comme Bérulle, à la première ligne +de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment au hasard le recueil de sa +correspondance, pour y trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa +salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur, il écrit: +«Béni soit Dieu des difficultés qu’il a agréable que vous rencontriez! +Il faut bien, en cette occasion, honorer celles que son Fils a eues sur +la terre. O Monsieur, qu’elles étaient bien plus grandes, puisque, pour +l’aversion qu’on avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit +l’entrée de toute province, et il lui en coûta la vie!» Il ne +s’entretenait que de Dieu quand il parlait à autrui; et s’il était seul, +il ne cessait de parler avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure +d’oraison avant la messe; il poursuivait son action de grâces pendant +une ou deux messes, que parfois il servait lui-même. Dans la journée, il +trouvait, si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs fois auprès +du tabernacle. Et s’il sortait de Saint-Lazare ou y rentrait, il ne +manquait pas, comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison. Il +recommandait à tous ceux qu’il dirigeait de faire fidèlement oraison: +«Oh! disait-il, que l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle +est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement! On la verra +croître tous les jours de vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit +profiter ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il les arrose; on +verra cette âme s’avancer comme une belle aurore qui se lève le matin et +va toujours croissant jusqu’au midi...» On pourrait, à l’entendre, +imaginer qu’il avait des facilités particulières pour tendre ainsi +constamment son être vers le Créateur. Que nenni! nous dirait-il. Il +était homme comme chacun de nous, avec des tentations. Il se +contraignait à faire constamment des retraites pour retremper et +vivifier sa foi. Les saints sont des héros, et celui-là plus que +d’autres, parce qu’il ne s’est point terré dans une caverne: il +respirait comme nous tous l’odeur, mauvaise mais enivrante, du péché des +hommes. + +De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations souveraines. +Il n’est pas une de ses lettres à Louise de Marillac où il ne lui +recommande la gaîté. Arrivées à un certain degré de perfection, +c’est-à-dire de détachement, les âmes sont déliées de toutes nos +affections habituelles, mais aussi de nos soucis... La sérénité, +l’ingénuité, habitent alors en elles, et c’est sans doute infiniment +reposant. A l’école de Vincent, elles connaissaient une autre +délectation, encore bien plus haute: il les vouait à la charité; ces +cœurs libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se tourner vers +le prochain. Lui-même leur donnait l’exemple. Il avait offert à Dieu +tout son être, tous ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses +passions, et son âme entière avec son corps. Alors les malades et les +pauvres, quand il se penchait sur eux, sentaient qu’en celui-là au +moins, qui n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner dans +leur misère. + +Tout cela s’accordait avec la pleine possession de magnifiques facultés, +dont il a joué avec une maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut +dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis le sort le gâtait. Nous +avons dit et montré qu’il attendait, avant de s’engager dans une +entreprise, le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser qu’il n’y +avait point de mérite, étant de ces hommes heureux qui ne courent pas +après la fortune, accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin à +point nommé. + +Un personnage aussi heureux fait envie; mais il pourrait scandaliser. +C’était un homme de Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et d’homme +d’affaires. Et beaucoup de saints sont moins compliqués, qui ont tout +laissé pour Dieu seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié d’un +bras solide la pâte humaine: ce n’est pas un péché. En même temps il +priait, et moins facilement que d’autres dans leurs cellules. Il priait +pourtant comme un ange; et la seule question que pourraient poser des +méchants devant cet homme habile agenouillé serait celle de sa +sincérité. La seule, car on voit des dévots brasser des affaires +douteuses et se croire, de bonne foi, dans la familiarité de Dieu; mais +ils ont l’intelligence petite: il y a des sincérités imbéciles. Avec son +regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se méprendre sur ses titres +à l’amitié du Seigneur: du moment qu’il priait comme nous savons qu’il +faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait encore une impiété +que de dire: il a été un saint, quoiqu’il eût du génie; car de son génie +il s’est servi comme d’un robuste instrument pour des fins toujours +pures. + + * * * * * + +Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté jusqu’à quatre-vingts ans? +Mais parce qu’il était grand, solide, avec une hygiène excellente, +l’hygiène des saints. On a tort de croire que les saints sont des gens +excessifs; ce sont des gens parfaits, ce qui n’est pas du tout la même +chose. Ils font de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement +des sortes d’athlètes, qui se portent bien et vivent longtemps, +supportant sans dommage des traitements durs, qui nous jetteraient à +terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement entraîné aux plus sévères +disciplines, on est stupéfait de ce que celui-là pouvait encore +demander, dans ses dernières années, à sa vieille machine. Debout à +quatre heures chaque matin, il ne se couchait que son travail terminé. +Il haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres, tous les jours, et +souvent plusieurs fois, se donnant totalement dans ses moindres +discours. Il courait partout, allant, venant, voyant tout le monde, +luttant, peinant. Il est constamment question, dans ses lettres, d’une +certaine fièvre qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa +fiévrotte: il n’y prenait pas garde. Il dut, comme tous ceux de son +temps, subir quantité de purgations et de saignées, et fit à Forges +plusieurs saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter. Il +buvait du vin, mais, comme il disait, «bien trempé d’eau». On raconte +que les médecins lui avaient prescrit de priser. Au procès de +canonisation, l’avocat du diable aurait fait valoir que c’était là une +petite passion et que les saints n’en ont aucune; l’affaire eût mal +tourné si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance médicale +qu’heureusement elle avait mise en son dossier. Gardez vos ordonnances! +ajoute-t-on; et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent n’a jamais +prisé; les médecins ne le lui ont jamais commandé; et les plaideurs, à +son procès en cour de Rome, se sont occupés de tout autre chose que de +tabac. Toutes ces petites légendes sont bien jolies. Elles ont +malheureusement la vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs +toutes sortes d’indispositions et d’accidents: fluxions aux yeux, jambes +enflées, insomnies; un coup de pied de cheval en 1631; une chute de +cheval deux ans plus tard; et bien pis en 1649: il fut cette fois pris +sous sa monture, qui avait chu dans la rivière, près de Durtal. Un de +ses prêtres, qui était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il +enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher dans une petite +chaumière. Car il a beaucoup cheminé à dos de cheval, notre grand saint. +C’était un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses missionnaires. +Il fallait bien, pour lui, qu’il allât vite. Le jeune Despreaux, rôdant +par les rues, l’a bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour +et c’est de ce grand bonhomme de prêtre, parmi d’autres, qu’il a +peut-être parlé dans ses _Embarras de Paris_. A la fin, Vincent roulait +carrosse. C’était quelquefois celui de la duchesse d’Aiguillon, plus +souvent une voiture assez boiteuse, qui, un jour, se cassa en deux. «Je +vous écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de la chute d’un +carrosse, la tête la première, de laquelle, par la grâce de Dieu, je me +porte mieux». C’était au commencement de 1658. Il dut garder la chambre +quinze jours. + +Les deux années qui suivirent, les dernières de sa vie, furent peut-être +les plus fécondes de sa carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis +bien des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de se prêter aux +génuflexions de la messe. On dut le contraindre à la fin à demeurer +assis pour lire son bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait. Sa +lucidité, son activité restaient entières; et ses plus belles +conférences, ses plus éloquents entretiens, sont de 1659. Lors d’une +première alerte, le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au père +de Gondi, l’ancien général des galères, lui faisant ses adieux et lui +demandant pardon. Il faisait le même jour, ce qui étonne davantage, une +démarche semblable auprès du peu intéressant cardinal de Retz. Toute +l’année 1660, il est accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre, +perdant M. Portail, puis Louise de Marillac. + +«Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres, M. Vincent s’étant fait +lever et habiller, quoique déjà un peu assoupi, se fit porter à la +messe, où son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le rapportant, +le médecin le jugea en danger. On lui donna quelque purgation douce, et +l’après-midi le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures et demie M. +Dehorgny lui administra l’extrême-onction, présents MM. de Beaumont, +Bajoue, Maillard, Gicquel et autres.» + +Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil, entouré de beaucoup +de monde. Ces prêtres, ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un peu. +L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel, a noté tous les mots, tous +les gestes, de ces heures douloureuses. + +Comme ses missionnaires lui demandaient sa bénédiction, il répondit: «Ce +n’est pas moi»... Et, nous explique le narrateur, «voulant parler et +dire qu’il était indigne, l’assoupissement le reprend, et il demeure en +cet état, assis, la tête appuyée sur une serviette, soutenue par un de +nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute la nuit, parce que la +tête lui tombait sur le devant pendant l’assoupissement... + +«De quart en quart d’heure, et quelquefois de _Miserere_ en _Miserere_, +M. Gicquel ou M. Berthe lui disent: _Mater gratiæ, mater misericordiæ._ +Il le répète... + +«Vers les onze heures, une sueur le met tout en eau; et incontinent +après son pouls se retire; et cette sueur change et devient froide. L’on +fait les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie: «Jésus»; et il +répète: «Jésus». _Deus in adjutorium_, etc., et il répète tout bas: +_Deus in adjutorium_. + +«On lui présente quelque jus d’orange, et il serre les dents. + +«Monsieur Dehorgny lui dit: _Propitius esto_; et il répète: _Propitius +esto_. + +«A une heure et demie, une seconde fois on lui demande la bénédiction +pour sa famille, et il répond: «Dieu la bénisse»... + +«Monsieur Dehorgny lui demande pour les conférences et messieurs les +ecclésiastiques qui y assistent; et il répond: «Oui». + +--Pour les dames de la charité. + +--Oui. + +--Pour les enfants trouvés. + +--Oui. + +--Pour les pauvres du nom de Jésus. + +--Oui. + +--Pour tous les bienfaiteurs et amis. + +--Oui. + +«A deux heures, une deuxième sueur; il paraît vermeil et tout lumineux, +et puis devient blanc comme la neige. + +«Monsieur Gicquel lui dit trop souvent: _Deus in adjutorium_; et se +réveillant, il dit: «C’est assez!» + + * * * * * + +Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont pas su vous laisser mourir +en paix. Il a fallu que, même à cette minute sacrée, vous fissiez acte +d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi, qui vous étiez. +Vous les avez rappelés d’un mot à la sagesse, et vous avez pu vous +reposer doucement en Dieu, tandis que, penauds et attendris, ils +priaient et pleuraient tout bas. + +Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes sur la terre à demander +pardon à Dieu pour cette impatience. Elle était dans votre caractère, et +c’est pour cela que nous vous aimons tant. Vous avez été un grand saint, +mais aussi un homme gonflé de passions comme nous. + +Nous vous prions de tout notre cœur au ciel, où vous jouissez de la paix +des élus, mais il faut nous permettre de vous regarder aussi avec une +grande piété humaine dans cette petite chambre de Saint-Lazare, où vous +avez souffert votre nuit d’agonie et où l’on nous dit que vous avez +rendu l’âme un peu avant cinq heures, «dans votre chaise, tout habillé, +proche le feu». + + + + +TABLE + + + I.--Débuts incertains 5 + II.--La charnière 39 + III.--La fortune complice 57 + IV.--De l’utilité d’être éloquent 81 + V.--Les barbichets 123 + VI.--Les servantes des pauvres 225 + VII.--Un grand ministre des régions libérées 290 + VIII.--C’est assez... 332 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER LE + 4 NOVEMBRE 1927 PAR + L’IMPRIMERIE FLOCH, + A MAYENNE (FRANCE). + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 *** diff --git a/79016-h/79016-h.htm b/79016-h/79016-h.htm new file mode 100644 index 0000000..51233d7 --- /dev/null +++ b/79016-h/79016-h.htm @@ -0,0 +1,10808 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>La vraie vie de saint Vincent de Paul | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } + +figure, figcaption { text-align: center; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i3 { text-indent: 0; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> + +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***</div> + +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">ANTOINE REDIER</p> + +<h1><span class="small i">La vraie vie de</span><br> +<span class="xlarge">S</span>AINT <span class="xlarge">V</span>INCENT<br> +DE PAUL</h1> + + +<p class="c">PARIS<br> +<span class="large">BERNARD GRASSET, ÉDITEUR</span><br> +61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span>, <span class="xsmall">PARIS</span>, 6<sup>e</sup><br> +<span class="small">1927</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<p class="c">A LA LIBRAIRIE PAYOT</p> + +<ul> +<li><span class="sc">Méditations dans la tranchée</span>, 1916 (17<sup>e</sup> mille).<br> +<span class="small i">Ouvrage couronné par l’Académie française</span></li> +<li><span class="sc">Pierrette</span>, roman, 1917 (17<sup>e</sup> mille).</li> +<li><span class="sc">Le Mariage de Lison</span>, roman, 1918.</li> +<li><span class="sc">Le Capitaine</span>, 1919.</li> +<li><span class="sc">Léone</span>, roman, 1921.</li> +</ul> +<p class="c">A LA LIBRAIRIE DUNOD<br> +(ÉDITIONS DE LA VRAIE FRANCE)</p> + +<ul> +<li><span class="sc">La Guerre des Femmes</span>, 1923, (55<sup>e</sup> mille). +<span class="i small">Ouvrage couronné par l’Académie française</span></li> +</ul> +<p class="c">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN</p> + +<ul> +<li><span class="sc">Comme disait M. de Tocqueville</span>, 1925.</li> +</ul> +<div class="break"></div> + +<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> : <span class="xsmall">HUIT EXEMPLAIRES +SUR PAPIER MONTVAL DES PAPETERIES +CANSON ET MONTGOLFIER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS +MONTVAL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 5 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">III</span> ; <span class="xsmall">DIX-NEUF +EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES</span>, +<span class="xsmall">NUMÉROTÉS ANNAM</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">IV</span> ; <span class="xsmall">QUARANTE-SIX +EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN +D’ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 40 <span class="xsmall">ET I</span> +à <span class="xsmall">VI</span> ; <span class="xsmall">ET QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES +SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS +VÉLIN PUR FIL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 75 <span class="xsmall">ET I</span> à <span class="xsmall">XV</span>.</p> + + +<p class="c gap small">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.<br> +<span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Bernard Grasset,</span> 1927.</p> + +<div class="break"></div> + +<figure><img src="images/illu.jpg" alt=""> +<figcaption>Portrait authentique de <span class="xsmall">SAINT VINCENT DE PAUL</span><br> +appartenant à la maison-mère des Prêtres de la Mission.</figcaption> +</figure> +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">LA VRAIE VIE DE SAINT VINCENT DE PAUL</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="xsmall">CHAPITRE PREMIER</span><br> +DÉBUTS INCERTAINS</h2> + + +<p>Saint Vincent de Paul est né en 1581, cinq ans +plus tard que n’ont dit la plupart de ses biographes. +L’erreur est assez grave et c’est en tout cas +se tromper un peu vite que de le faire au premier +mot qu’on écrit sur un homme. Comment croire +tout le reste, qui fut extraordinaire, quand, sur +un détail matériel qu’on pouvait vérifier, on s’est +étourdiment égaré pendant deux siècles et demi ? +Tous n’ont pas été des étourdis. Avant ceux qui +ont copié l’erreur et l’ont recopiée avec une +application à peu près unanime, il y a eu l’inventeur, +celui qui a sciemment inscrit une date +fausse à la première ligne de la première relation +de la vie du saint homme qui venait de mourir. +C’est que Vincent de Paul, contrairement aux +prescriptions, alors toutes récentes, du concile de +Trente, avait été ordonné prêtre cinq ans trop +tôt, à l’âge de dix-neuf ans. C’était une faute +qu’il importait de ne pas laisser paraître. La date +de l’ordination, 23 septembre 1600, ayant été +enregistrée dans des pièces d’une indiscutable +authenticité, on n’y pouvait toucher. On changea +tranquillement celle de la naissance. Pour +que le jeune homme eût en 1600 l’âge requis, +24 ans, on calcula qu’il fallait placer en 1576 sa +venue sur la terre. On grava cette date sur le +cercueil. On la coucha ensuite dans un livre. +Et voilà comment on écrit l’histoire.</p> + +<p>On mit d’ailleurs au seuil du livre des paroles +édifiantes : « La vérité étant comme l’âme de +l’histoire, sans laquelle elle ne mérite pas le nom +d’histoire, mais plutôt de roman et de conte fait +à plaisir, vous pouvez vous assurer qu’elle a été +très fidèlement et très exactement observée en +celle-ci. » Il se peut que Louis Abelly, évêque de +Rodez, qui a signé l’ouvrage, ait dit sincèrement +qu’il couvrait de son nom une œuvre véridique, +son rôle n’ayant été que d’orner de son mieux +des documents préparés et fournis par un autre. +Cet autre était le frère Ducournau, secrétaire de +M. Vincent, son plus notable confident, l’homme +du monde le mieux placé pour connaître la vérité, +par conséquent pour la publier ou la cacher, en +tout cas l’accommoder selon les ordres de son +supérieur. C’est finalement celui-ci, M. Almeras, +promu le jour même de la mort du saint, qui +porte la responsabilité du mensonge, hâtive et +pieuse tricherie, mais tricherie quand même.</p> + +<p>Je me garderai de mépriser le livre qu’a signé +Abelly. Nous n’avons que lui, et c’est de lui que +je vais être obligé de me servir, moi comme les +autres. Mais il y a la manière. On peut encore +renchérir sur ce pieux ouvrage et c’est ce qu’ont +fait la plupart des hagiographes dans les deux +derniers siècles, même ceux qui ont borné leur +tâche à le rééditer : ils en ont embelli les beaux +passages et, tantôt coupant, tantôt ajoutant, ils +ont mis dans nos mains des récits d’Abelly, que +sans aucun doute Abelly n’eût pas signés. +D’autres ont donné leurs soins à suivre la version +première du livre, faisant état en outre des pièces +nombreuses produites au procès de canonisation : +ceux-là furent honnêtes, mais il n’est plus possible +aujourd’hui de leur faire entièrement crédit. +Car nous avons depuis peu, pour contrôler +Abelly et vérifier la sincérité des témoignages +apportés au procès, des pièces qui jusqu’alors +nous manquaient : ce sont celles que M. Coste, +prêtre de la Mission, vient de publier, entre 1921 +et 1925, en quatorze forts volumes, contenant la +correspondance de M. Vincent, ses entretiens +et divers autres documents authentiques touchant +la vie du saint personnage : œuvre remarquable, +où apparaissaient à chaque page, à chaque +ligne, à chaque mot, un implacable souci de la +vérité et le sens critique le plus ombrageux, le +plus sincère, vraiment le plus sagace<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Travaillant +l’un des premiers sur ces riches documents, disposant +aussi de ceux que M. Coste continue de +découvrir à travers le monde et de classer aux +archives des prêtres de la Mission, et qu’avec +une bonne grâce dont je veux ici le remercier +publiquement, il a bien voulu mettre sous mes +yeux, j’ai conscience de la responsabilité que +j’assume en tentant d’écrire une histoire vraie +du bon M. Vincent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents</i>, Édition +publiée et annotée par Pierre Coste, prêtre de la Mission. Paris, Gabalda. Quatorze +volumes in-4<sup>o</sup>. 1921-1925. Tous les textes qu’on trouvera dans les pages +qui vont suivre ont été tirés de cet ouvrage. C’est de lui et de divers articles +et opuscules publiés sur la vie et les œuvres de M. Vincent par M. Coste +que je me suis surtout servi, à l’exclusion de la plupart des autres sources +qui sont suspectes.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Pas si bon que cela, disons-le tout de suite. +Car dès les premières lignes d’un livre comme +celui-ci, qu’on veut sincère, il faut rompre à la +fois avec les légendes et avec les formules, les +premières parce qu’elles ont toujours été des +menteuses, les secondes parce qu’elles le sont +devenues. Quand ils parlaient de sa bonté, ceux +qui ont connu Vincent de Paul donnaient à ce +mot un certain sens, déterminé par sa place et +son rang auprès d’autres vertus, d’autres forces. +On tendrait aujourd’hui, sur la foi d’une molle +épithète, à se représenter un bonhomme prompt +à s’attendrir et tout en sensiblerie. Il ne voulait +pourtant point qu’on s’entr’aimât ici-bas par +inclination. Il professait que c’était là s’aimer à +la façon des bêtes. « C’est, disait-il, un amour +de cheval et d’âne. » Ce prêtre charitable fut +l’un des hommes les plus rudes, les plus puissants +qui soient jamais sortis des mains du Créateur : +sensibilité bouillonnante, c’est entendu ; +mais intelligence ordonnatrice et volonté de fer ; +au total, merveilleuse machine à juger, prévoir +et décider, d’où n’ont cessé de sortir, jour après +jour, avec une fécondité stupéfiante, des commandements +précis, sages et sans réplique. Il est +d’ailleurs bien agréable, quand on cherchait un +saint, de trouver un homme. Nous honorerions +davantage ceux que l’Église a placés sur les autels, +si nous savions mieux que pour cultiver certaines +vertus, même modestes, pour s’y élever jusqu’à +l’héroïsme et demeurer fidèle à la grâce de Dieu +sans défaillir, il est assez important de disposer +d’abord d’un lot puissant de facultés humaines.</p> + +<p>Cela dit, je tâcherai d’apporter ici la seule +vérité et de choisir pour l’exprimer des mots que +l’usage n’ait point gâchés et qui la fassent entendre +exactement.</p> + +<p>Ce qu’on sait de source certaine de l’enfance +de Vincent de Paul tient en très peu de lignes.</p> + +<p>Il naquit à Pouy — les Gascons prononcent +Pouille — près de Dax, au mois d’avril, aucun +document religieux ni civil ne nous a jamais dit +en quelle année. Mais tout ce qu’on connaît de +son intelligence précise et de sa belle mémoire +commande de croire le saint sur parole quand +lui-même nous invite à calculer que ce fut en +1581. Il a écrit son âge à douze reprises dans des +lettres qu’on a gardées de lui, et pas une fois il +n’a donné une indication qui contredît les autres. +Il savait compter. A supposer qu’il eût oublié la +date vraie de sa naissance, il n’ignorait pas celle, +si importante et qui se trouvait la plus facile du +monde à retenir, de son ordination : l’an 1600. +Quand il se disait, en 1660, vieux de 79 ans, il +ajoutait certainement <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, car cela, il le savait +et y pensait, il y pensait à la messe et dans ses +oraisons : « Et j’ai soixante ans de sacerdoce. » +Il était capable de faire une soustraction. En +ôtant des 79 qu’il se donnait ces soixante consacrés +à Dieu, il n’en laissait que dix-neuf avant le +grand jour où on l’avait fait prêtre. Or il est une +autre chose qu’il savait aussi, c’est qu’à ce grand +jour il avait tel âge et non tel autre. Il eût été +scandalisé, en se donnant 79 ans en 1660, de +découvrir, car il est impossible qu’il ne l’ait pas +aperçu, que cela le faisait prêtre à 19 ans. Il eût +été scandalisé, si ce n’eût été la vérité. Il est né, +cela résulte de ses écrits, entre le 17 et le 27 avril. +Abelly, qui connaissait le quantième exact, nous +dit que ce fut le mardi de Pâques, qui, en 1576, +tombait le 24. Il est probable qu’il naquit le +24 avril, et certain que ce fut en 1581.</p> + +<p>Ses parents étaient de très petits paysans +gascons, ayant quelque bien, mais misérables +quand même. Les villageois de l’ancienne France, +que La Bruyère nous a montrés dans leurs +tanières, vivant de racines et d’herbes, étaient +souvent propriétaires des champs qu’ils cultivaient. +Ceux d’aujourd’hui aussi, et nous voyons +bien qu’ils ne sont pas plus propres, ni mieux +logés. « Au pays dont je suis, disait Vincent de +Paul, on est nourri d’une petite graine appelée +millet, que l’on met cuire dans un pot ; à l’heure +du repas, elle est versée dans un vaisseau, et +ceux de la maison viennent autour, prendre leur +réfection, et après ils vont à l’ouvrage. » Le père +de Vincent de Paul, boiteux — c’est tout ce qu’on +sait de lui — n’était pas d’origine noble, quoique +son nom donne à penser. Les autres paysans de +son village portaient tous, comme lui, la particule, +parce que l’usage était à l’origine de les désigner +par le lieu de leur naissance ou de leur habitation. +On trouve encore aujourd’hui à Pouy une maison +et un ruisseau qu’on appelle Paul. Une famille +qui vivait près de ce ruisseau ou occupa cette +maison devint la famille de Paul. Vincent a +toujours signé Depaul en un seul mot. Nous +écrirons Vincent de Paul parce que c’est ainsi +qu’est universellement connu le saint et qu’il +serait téméraire et vain de revenir là-dessus. Sa +mère se nommait Bertrande de Moras. Pas plus +noble que son mari, « elle n’a, nous dit son fils, +jamais eu de servante, ayant été servante elle-même. » +Ces bonnes gens eurent six enfants, +quatre garçons, Jean, Bernard, Gayon et Vincent, +et deux filles, qu’ils appelèrent Marie l’une et +l’autre. On ne sait pas dans quel ordre ces frères +et sœurs vinrent au monde. Abelly assure que +Vincent arriva le troisième.</p> + +<p>Le village de Pouy, où vivait cette famille, on +ne trouve plus son nom sur la carte de France ni +dans l’annuaire des communes. Il y figure depuis +1828 sous celui de <i>Saint-Vincent-de-Paul</i>, et la +petite station de chemin de fer qui la dessert et qui +est la dernière avant Dax quand on vient de Bordeaux +s’appelle <i>Berceau-de-Saint-Vincent de Paul</i>.</p> + +<p>C’est là que l’enfant garda les brebis, les +vaches et les pourceaux de son père. Tout ce +qu’on raconte sur ses années de vie vagabonde +et misérable est joli, mais incertain. Ce sont des +anecdotes, pour témoigner de la charité et de +la piété précoces du petit porcher. On sait par +lui-même, qui l’a écrit et dit vingt fois dans sa +vie et jusqu’à ses derniers jours, qu’il était bien +« un pauvre porcher de naissance ». Tout le reste +est fantaisie. Il avait coutume, assure-t-on, de +prier sous un chêne auprès de la maison de ses +parents. Il est touchant que le chêne, trapu, +rongé, soit toujours là, et qu’aujourd’hui des +pèlerins le vénèrent en mémoire de celui qui +un jour s’amusa et peut-être pria sous ses branches. +Mais rien ne nous permet de dire que la +piété du petit fût si remarquable : nous ne savons +pas. On assure qu’il donna un jour tout son +avoir, trente sous, à un pauvre homme : c’est +possible. Encore faut-il admirer et aimer Vincent +de Paul sur ce qu’il a fait, non sur les propos +édifiants de ses dévots. Les petites broderies +qu’on y met font pis que de défigurer un peu +l’histoire ; il arrive qu’elles la faussent.</p> + +<p>Voici un gamin dans ses sabots. Tout ce que +nous savons, c’est qu’un bâton dans la main, il +errait à travers de pauvres herbages, les plus +pauvres à peu près du pays de France. Cette +région au nord d’Acqs, comme on disait autrefois, +de Dax, écrivons-nous maintenant, était alors +très misérable. Il fallait que les brebis fissent +beaucoup de chemin pour arracher du sol ingrat +leur nourriture. Courir derrière des bêtes dans +l’âpre plaine à tous les vents est un bon métier +pour deux sortes d’âmes, les très faibles et les +puissantes. On nous raconte sans preuves que le +jeune Vincent était un petit innocent. Je pense +que c’était plutôt un petit prodige, et que, dans +la solitude propice, son cerveau travaillait. Celui +qui devait être un incomparable homme d’action, +eut, à l’aube de sa vie, de précieux loisirs, qu’il +ne devait plus retrouver. Il n’en usa point, si +petit, pour faire oraison, mais sans doute pour +exercer par la méditation son intelligence et +nourrir de projets son estomac d’ambitieux. +Vous allez voir les fameuses enjambées qu’il sut +faire quand, ayant assez erré dans les champs +et les pistes boueuses, il aperçut un chemin pour +passer de la misère à la grandeur. Abelly, qui le +vieillit automatiquement de cinq ans, s’embrouille +et nous embrouille à plaisir dans l’emploi des +années de jeunesse de son héros, et l’on ne peut, +derrière un tel guide, que marcher un peu à +l’aventure. Mais il paraît certain qu’à quinze ans +Vincent avait passé au moins quatre années à +Dax, soit au collège des Cordeliers, ou dans la +maison de M. de Comet, avocat en cette ville +et juge du village de Pouy. Sans doute ce Comet +avait-il remarqué l’enfant et décidé le père à le +lui confier. Si le petit fut un temps pensionnaire +au collège et précepteur ensuite, comme le veut +Abelly, dans la maison de l’avocat, qui avait +deux fils, ou s’il logeait seulement chez son bienfaiteur +et suivait les cours aux Cordeliers, on n’en +saura jamais rien. Le certain, c’est que voilà un +gaillard déjà fort éloigné de son premier état de +porcher. « Étant petit garçon, a-t-il dit un jour, +comme mon père me menait avec lui dans la +ville, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaître +pour mon père, parce qu’il était mal habillé +et un peu boiteux. » Et l’un de ses historiens, +renchérissant, assure qu’il tint un jour à M<sup>me</sup> de +Lamoignon ce propos : « Je me souviens qu’au +collège où j’étudiais, on vint me dire que mon +père, qui était un pauvre paysan, me demandait. +Je refusai de lui aller parler, en quoi je fis un +grand péché. » Il devait, avant d’accéder à la +sainteté, en commettre plusieurs autres, encore +plus grands. En 1596, à quinze ans, il vient de +recevoir dans des conditions, circonstances et +dispositions sans doute édifiantes, mais nous +n’en savons rien, la tonsure et les quatre ordres +mineurs. On connaît le fait matériel seulement. +Il se rend aussitôt à Toulouse pour faire à l’Université +ses études théologiques. Comment subvient-il +à ses besoins dans cette ville ? On n’a pas +de précisions jusqu’en 1598. Dans l’été de cette +année-là, il s’enquiert, comme font encore aujourd’hui +les petits abbés en vacances, d’un +préceptorat dans une famille. Il le trouve au +château de Buzet-en-Condomois, à cinq lieues +de Toulouse. Le seigneur du lieu fut sans doute +satisfait des services du jeune clerc, car il décida, +à la rentrée, d’envoyer ses deux fils à Toulouse, +où M. Depaul vivrait avec eux et veillerait, dans +ses heures de loisir, sur leur travail. Au cours de +ces mêmes vacances de 1598, le 19 septembre, +Vincent s’était en hâte rendu à Tarbes pour +recevoir le sous-diaconat. Il avait 17 ans. Trois +mois après, le 19 décembre, il se rendait, toujours +courant, dans la même ville de Tarbes, où l’évêque, +Mgr Diharse, le faisait diacre. Sur ces entrefaites, +d’autres enfants s’étant joints à ceux du +châtelain de Buzet pour travailler sous la surveillance +du trépidant précepteur, celui-ci monta +une sorte d’institution ou pension de famille, +dont nous dirions qu’elle fut prospère si nous ne +tenions de la plume du saint lui-même, que, du +temps qu’il était à Toulouse, il s’était fort endetté. +Mais il continue de se hâter. Quoiqu’il y ait un +archevêque à Toulouse, où il habite, et un évêque +à Dax, son diocèse d’origine, il s’en va, le 23 septembre +1600, profitant une fois de plus des vacances, +recevoir la prêtrise à 19 ans, des mains d’un +prélat aveugle et moribond, François de Bourdelle, +évêque de Périgueux, qui l’ordonne dans +la chapelle privée de son château de Saint-julien.</p> + +<p>En 1658, deux ans avant la mort de saint +Vincent, ses familiers ignoraient encore qu’il fût +entré de cette façon un peu expéditive au service +de l’Église. Le frère Ducournau écrivait, au mois +d’août de cette année-là, une longue lettre à Jean +de Saint-Martin, chanoine de Dax, lui demandant +expressément en quel temps cet homme de +Dieu « vint à Paris, pourquoi, en quelle année et +en quel lieu il a été fait prêtre ». Le bon frère +ne reçut aucune réponse, mais, au jour même où +son supérieur rendait l’âme, le 27 septembre 1660, +il trouvait dans le bureau du mort, parmi ses +papiers secrets, toutes les pièces établissant la +date, le lieu, les conditions de l’ordination. Savait-il, +cet humble frère, savaient-ils, tous les +autres, l’âge de celui qu’ils pleuraient ? Il n’est +pas possible d’en douter. Ils découvraient alors +une faute dans la vie de leur père. Sans doute +pensèrent-ils un moment que le saint homme +avait pu se tromper sur la date de sa naissance. +Il restait alors qu’on l’avait fait sous-diacre, puis +diacre, à trois mois de distance, autre faute certaine, +et qu’au surplus l’ordination hâtive en Périgord +était difficile à concilier avec ce qu’on +savait par ailleurs de la vie d’un tel homme. On +décida que, du moins, on éviterait le plus gros +scandale ; et, en l’absence de toute pièce officielle +sur la naissance, on fixa celle-ci, comme +nous avons vu, au mardi de Pâques 1576.</p> + +<p>J’écris ce livre avec piété ; je voudrais qu’il fût +plus fervent qu’aucun autre, et que par lui grandît +encore la dévotion de ses fidèles envers le saint.</p> + +<p>Et j’ai d’abord craint de le trahir en insistant +sur la hardiesse de ses premiers pas dans la vie. +Lui-même, si humble, si prompt à s’accuser, +n’a jamais fait l’aveu de ses premières fautes. +Sans doute ne voulait-il point manquer à la +mémoire des prélats complices, dont la signature +couvrit par trois fois une déclaration, au moins +téméraire, d’âge légitime. Nous n’avons pas les +mêmes raisons charitables de nous taire. Et +ce serait offenser la vérité, qu’il aimait, que de +faire de lui, à vingt ans, le saint qu’il n’était pas ; +c’est le grandir encore, je crois, que de le montrer +tel qu’il fut, homme chargé de chaînes comme +nous tous, et qui, un jour, réussit à les briser.</p> + +<p>Alors, soyons exact jusqu’au bout.</p> + +<p>Tous ses biographes ont rapporté, se copiant +les uns les autres, la même anecdote édifiante +sur sa première messe. « On lui a ouï dire, écrit +Abelly, qu’il avait une telle appréhension de la +majesté de cette action toute divine, qu’il en +tremblait ; et que, n’ayant pas le courage de la +célébrer publiquement, il choisit plutôt de la +dire dans une chapelle retirée à l’écart, assisté +seulement d’un prêtre et d’un servant. » Et cette +scène, rendue populaire par l’image, est encore +aujourd’hui l’une de celles qu’on propose le plus +volontiers à l’admiration des fidèles et à leur +méditation. Malheureusement, hors la parole du +pieux Abelly, rien ne nous permet de tenir pour +vraie une aussi touchante histoire ; il y a même +des raisons matérielles de n’y ajouter aucune +foi ; et par surcroît une raison morale. Vincent +s’occupait alors, nous l’allons voir, de faire son +chemin dans la vie, beaucoup plus que de s’abîmer +en Dieu.</p> + +<p>Dans une lettre fameuse, dont on trouvera +plus loin le texte entier, il parlait, à la date du +24 juillet 1697, d’un prélat puissant en cour de +Rome et mandait à son correspondant, M. de +Comet : « Mon dit seigneur m’a commandé +d’envoyer quérir les lettres de mes ordres, m’assurant +de me faire du bien et très bien pourvoir +de bénéfice. » Un peu plus tard, ayant insisté sur +l’attachement que lui porte le même prélat, il +ajoute : « Cette sienne affection et bienveillance +donc me fait promettre, comme il me l’a promis +aussi, le moyen de faire une retirade honorable, +me faisant avoir à ces fins quelque honnête +bénéfice en France. » Une retraite honorable à +27 ans : il allait vite. Plus tard encore, en 1610, la +même préoccupation le possède. « J’espère tant +en la grâce de Dieu, écrit-il à sa mère, qu’il +bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt +le moyen de faire une honnête retraite pour +employer le reste de mes forces auprès de vous. » +Et rien, dira-t-on, de plus innocent que ces +derniers mots. A quoi nous répliquerons, par la +bouche de saint Vincent lui-même, « que les +parents sont des empêchements à notre perfection ». +Ceux qui se font d’Église pour sortir leur +père et leur mère de la misère ont trouvé en +Vincent, tout au long de sa carrière, un juge +implacable, et dont il faut bien dire que parfois +la dureté scandalise. Dans une conférence du +2 mai 1659 sur la mortification, on trouve ces +mots terribles : « La règle dit encore une chose +qui semble rude ; néanmoins il faut baisser la +tête : le Fils de Dieu l’a dit tout net, que, pour +renoncer à soi, il faut haïr ses parents. » Un jour, +parlant devant toute la compagnie des prêtres +de la Mission, il leur dit ceci : « M. de Saint-Martin, +qui a grande charité pour mes pauvres +parents, m’écrivait, ces jours passés, que mes +parents sont à l’aumône ; le seigneur de la paroisse +me l’a fait savoir aussi ; et Monseigneur +l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, +me disait encore : Monsieur Vincent, vos pauvres +parents sont bien mal ; si vous n’avez pitié d’eux, +ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une +partie qui sont morts pendant la guerre ; il en +reste encore, qui sont à l’aumône. — Cependant +que faire à cela ? Je ne puis leur donner le bien +de la maison, car il ne m’appartient pas… Joint +à cela que la plupart de la Compagnie ont des +parents qui sont pauvres et qui auraient sujet +de demander aussi qu’on les assistât. Voilà, +messieurs, voilà, mes frères, l’état où sont mes +pauvres parents : à l’aumône, à l’aumône ! Et +moi-même, si Dieu ne m’avait point fait la grâce +d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi. » Et +ce jour-là, 16 mars 1656, il termina son oraison +par ces mots : « Et pour ce que, au sujet des +parents dont je viens ci-devant de parler, j’ai +donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie +en souffrant qu’un mien pauvre parent soit +venu céans prendre son repas pendant un espace +de temps, j’ai pensé que j’en devais demander +pardon à la Compagnie. » Le narrateur ajoute : +« Et en disant cela, M. Vincent s’est mis à genoux +aux pieds de la même Compagnie pour cet effet +et lui a demandé pardon. »</p> + +<p>Saint Vincent, tout au service de Dieu, voulait +donc qu’on s’affranchît de la servitude familiale. +Il le voudrait encore aujourd’hui, car il faut bien +choisir entre les maîtres. Mais sans doute lui +arriverait-il aussi de rappeler quelquefois le +respect qu’on doit aux pères et aux mères et +l’amour dont il faut entourer les foyers dont est +faite la cité. Il n’y a rien sur la famille dans son +enseignement, que des imprécations. Cela étonne +et gêne un peu. Cette erreur du grand saint, la +seule peut-être de tout son prodigieux apostolat, +il est probable qu’elle eut sa source dans le +déplaisir qu’il éprouvait à repasser dans sa +mémoire ses propres faiblesses de jeune prêtre ; +comme son ardeur à réformer le clergé eut certainement +pour origine le scandale dont lui-même +et les prélats complices de son ordination +prématurée lui laissèrent toute sa vie le mauvais +souvenir. Quand il parlait, comme dans certaine +lettre du 21 janvier 1642 à Bernard Codoing, +à Annecy, « des abominations de sa vie passée », +il s’entraînait sans doute, par des propos volontairement +excessifs, à l’humilité, mais il se mettait +aussi, en toute sincérité, au dernier rang des +pécheurs, se souvenant fort bien qu’à vingt ans, +à vingt-cinq ans, la sainteté n’était pas encore son +premier souci.</p> + +<hr> + + +<p>Ici nous arrivons à un épisode de sa vie dont +je ne parlerai qu’avec prudence. Vincent, fait +prêtre le 23 septembre 1600, s’en revient à Toulouse +et poursuit ses études. Quoiqu’il ait plusieurs +fois répété au cours de sa vie qu’il était +un pauvre ignorant, un élève de quatrième, il +est certain qu’il reçut à l’Université de cette ville +ses lettres de bachelier en théologie. Il vivait du +produit de la petite pension qu’il dirigeait. Parmi +ses élèves se trouvaient, dit-on, deux jeunes +parents du duc d’Épernon. Ce dernier, ayant +conçu de l’estime pour le jeune prêtre, se serait +entremis pour lui faire obtenir quelque avantage +important, peut-être un siège épiscopal. Vincent +se serait rendu à cet effet à Bordeaux et il avoue +dans une lettre qu’on lira un peu plus loin qu’il +avait alors grand besoin d’argent, étant à la +poursuite d’une affaire que sa témérité, dit-il, +ne lui permet pas de nommer.</p> + +<p>Avant ou après ce voyage à Bordeaux et ces +tentatives d’avancement un peu rapide, mais du +vivant du pape Clément VIII qui mourut en +1605, il trouva sur ses économies le moyen d’aller +à Rome ; lui-même, à cinq ou six reprises, affirme, +en effet, dans ses lettres ou entretiens, qu’il a +vu de ses yeux ce pontife.</p> + +<p>Hors cela, nous ne saurions rien de lui jusqu’en +1607, où nous le retrouverons à Rome, si +les pieux personnages qui entouraient le saint +dans ses dernières années n’avaient, en conservant +pour nous une lettre singulière, qu’il les +avait suppliés de détruire, commis une petite +trahison qu’il est assez difficile de leur pardonner.</p> + +<p>Entendez la voix de ce vieillard de près de +80 ans, qui va mourir dans six mois. Il écrit au +chanoine Jean de Saint-Martin, à Dax : « Monsieur, +je vous conjure, par toutes les grâces qu’il +a plu à Dieu de vous faire, de me faire celle de +m’envoyer cette misérable lettre qui fait mention +de la Turquie ; je parle de celle que M. d’Agès a +trouvée parmi les papiers de M. son père. Je +vous prie derechef, par les entrailles de Jésus-Christ +Notre-Seigneur, de me faire au plus tôt +la grâce que je vous demande. » Le chanoine ne +répondit pas, et pour cause. La lettre était depuis +deux ans en lieu sûr, à Saint-Lazare.</p> + +<p>Je voudrais pouvoir répondre au vœu du saint +et cacher cette lettre qu’il ne désirait pas qu’on +connût. On l’a publiée partout, les uns, comme +Abelly, en biffant les passages trop difficiles à +commenter, les autres dans son entier, tous avec +la même inconscience et prenant pour de l’humilité +la crainte que le grand homme avait de scandaliser.</p> + +<p>Vous allez voir, en effet, que sa gloire n’avait +rien à gagner à la révélation d’un tel document ; +que son souci de s’abaisser à nos yeux et aux +siens eût plutôt conseillé à saint Vincent de le +laisser connaître ; et que, s’il a voulu le cacher, +c’est certainement pour des raisons graves, qui +ne regardaient que lui.</p> + +<p>Ces quelques pages sont d’ailleurs remplies +de détails pittoresques, dont on a fait grand état +dans les recueils édifiants et qui sont devenus +fameux. Vincent y parle d’une aventure merveilleuse, +qui aurait occupé deux ans de sa vie, mais +sur laquelle nous n’avons aucun autre témoignage +de quelque nature que ce soit. Sans ce document +que lui-même qualifie de <i>misérable</i>, nous ne +saurions rien, ni par lui, ni par d’autres, de +France, de Rome, de Barbarie, ou d’Avignon, +qui apportât l’ombre d’une confirmation à ce +qu’il raconte à M. de Comet en des termes dont +le moins qu’on puisse dire, c’est que le faux s’y +mêle évidemment au vrai. La seule ressource de +l’historien, s’il ne veut pas ajouter une trahison +à celle des familiers du saint, c’est de publier la +lettre sans un mot de commentaire. Un seul +commentateur était digne de foi. Il est mort sans +avoir expliqué un secret qu’il pouvait croire +mieux gardé.</p> + +<p>Voici la lettre entière, dans son texte authentique.</p> + +<blockquote> +<p class="c xsmall">A MONSIEUR DE COMET</p> + +<p class="ind i">Monsieur,</p> + +<p class="i">L’on aurait jugé, il y a deux ans, à voir l’apparence +des favorables progrès de mes affaires, que +la fortune ne s’étudiait, contre mon mérite, qu’à +me rendre plus envié qu’imité ; mais, hélas ! ce +n’était que pour représenter en moi sa vicissitude +et inconstance, convertissant sa grâce en disgrâce +et son heur en malheur.</p> + +<p class="i">Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop +averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon +retour de Bordeaux, un testament fait en ma +faveur par une bonne femme vieille de Toulouse, le +bien de laquelle consistait en quelques meubles et +quelques terres, que la chambre mi-partie de Castres +lui avait adjugés pour trois ou quatre cents écus +qu’un méchant mauvais garnement lui devait ; pour +retirer partie duquel je m’acheminai sur le lieu +pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs +amis et de la nécessité que j’avais d’argent +pour satisfaire aux dettes que j’avais faites, et +grande dépense que j’apercevais qu’il me convenait +faire à la poursuite de l’affaire que ma témérité +ne me permet de nommer.</p> + +<p class="i">Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait +quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne +femme avait contre lui pour la même dette, et fus +averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille +et qu’il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon +procureur conclut (comme aussi, à la vérité, la +nature des affaires le requérait) qu’il me fallait +acheminer à Marseille, estimant que l’ayant prisonnier, +j’en pourrais avoir deux ou trois cents écus. +N’ayant point d’argent pour expédier cela, je +vendis le cheval que j’avais pris de louage à Toulouse, +estimant le payer au retour, que l’infortune +fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand +pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ; ce +que je n’aurais fait si Dieu m’eût donné aussi heureux +succès en mon entreprise que l’apparence me +le promettait.</p> + +<p class="i">Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme +à Marseille, le fis emprisonner et m’accordai à trois +cents écus, qu’il me bailla comptant. Étant sur le +point de partir par terre, je fus persuadé par un +gentilhomme, avec qui j’avais logé, de m’embarquer +avec lui jusques à Narbonne, vu la faveur du temps +qui était ; ce que je fis pour plus tôt y être et pour +épargner, ou, pour mieux dire, pour n’y jamais +être et tout perdre.</p> + +<p class="i">Le vent nous fut aussi favorable qu’il fallait +pour nous rendre, ce jour, à Narbonne, qu’était +faire cinquante lieues, si Dieu n’eût permis que +trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du +Lion pour attraper les barques qui venaient de +Beaucaire, où il y avait foire que l’on estime être +des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent +donné la charge et attaqués si vivement que, deux +ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, +et même moi, qui eus un coup de flèche, qui me servira +d’horloge tout le reste de ma vie, n’eussions +été contraints de nous rendre à ces félons et pires +que tigres, les premiers éclats de la rage desquels +furent de hacher notre pilote en cent mille pièces, +pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre +quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. +Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement +pansés, poursuivirent leur pointe, faisant +mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux +qui se rendaient sans combattre, après les avoir +volés. Et enfin, chargés de marchandise, au bout de +sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie, +tanière et spélonque de voleurs, sans aveu du +Grand Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent +en vente, avec procès-verbal de notre capture, +qu’ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, +parce que, sans ce mensonge, nous aurions +été délivrés par le consul que le roi tient de delà +pour rendre libre le commerce aux Français.</p> + +<p class="i">Leur procédure à notre vente fut qu’après qu’ils +nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent +à chacun une paire de braies, un hoqueton de lin, +avec une bonnette, nous promenèrent par la ville +de Tunis, où ils étaient venus expressément pour +nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six +tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent +au bateau, afin que les marchands vinssent +voir qui pouvait bien manger et qui non, pour +montrer comme nos plaies n’étaient point mortelles ; +ce fait, nous ramenèrent à la place, où les marchands +nous vinrent visiter, tout de même que l’on fait +l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant +ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos +côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer +le pas, trotter et courir, puis tenir des fardeaux et +puis lutter pour voir la force d’un chacun, et mille +autres sortes de brutalités.</p> + +<p class="i">Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se +défaire bientôt de moi, pour n’avoir rien de si contraire +que la mer, et depuis par le pêcheur à un +vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de +quintessences, homme fort humain et traitable, +lequel, ce qu’il me disait, avait travaillé cinquante +ans à la recherche de la pierre philosophale, et en +vain quant à la pierre, mais fort heureusement à +autre sorte de transmutation des métaux. En foi +de quoi, je lui ai vu souvent fondre autant d’or +que d’argent ensemble, les mettre en petite lamines, +et puis mettre un lit de quelques poudres, puis un +autre de lamines, et puis un autre de poudres dans +un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir +au feu vingt-quatre heures, puis l’ouvrir et trouver +l’argent être devenu or ; et plus souvent encore +congeler ou fixer de l’argent vif en fin argent, qu’il +vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation +était à tenir le feu à dix ou douze fourneaux ; en +quoi, Dieu merci, je n’avais plus de peine que de +plaisir. Il m’aimait fort et se plaisait fort de me +discourir de l’alchimie et plus de sa loi, à laquelle +il faisait tous ses efforts de m’attirer, me promettant +force richesses et tout son avoir.</p> + +<p class="i">Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance +par les assidues prières que je lui faisais et +à la sainte Vierge Marie, par la seule intercession +de laquelle je crois fermement avoir été délivré. +L’espérance et ferme croyance que j’avais de vous +revoir, monsieur, me fit être assidu à le prier de +m’enseigner le moyen de guérir de la gravelle, en +quoi je lui voyais journellement faire miracle ; +ce qu’il fit ; voire me fit préparer et administrer les +ingrédients. Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis +d’avoir été esclave auparavant la mort de feu +Monsieur votre frère et <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">commaecenas</i> à me bien +faire, et avoir eu le secret que je vous envoie, vous +priant le recevoir d’aussi bon cœur que ma croyance +est ferme que, si j’eusse su ce que je vous envoie, que +la mort n’en aurait déjà triomphé (au moins par +ce moyen), ores que l’on die que les jours de l’homme +sont comptés devant Dieu. Il est vrai ; mais ce +n’est point parce que Dieu avait compté ses jours +être en tel nombre, mais le nombre a été compté +devant Dieu, parce qu’il est advenu ainsi ; ou, +pour plus clairement dire, il n’est point mort pource +que Dieu l’avait ainsi prévu ou compté le nombre +de ses jours être tel, mais il l’avait prévu ainsi et +le nombre de ses jours a été connu être tel qu’il a été, +parce qu’il est mort lorsqu’il est mort.</p> + +<p class="i">Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de +septembre 1605 jusques au mois d’août prochain +qu’il fut pris et mené au grand sultan pour travailler +pour lui, mais en vain, car il mourut de +regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, +vrai anthropomorphite, qui me revendit tôt après +la mort de son oncle, parce qu’il ouit dire comme +M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, +venait, avec bonnes et expresses patentes du Grand +Turc, pour recouvrer les esclaves chrétiens.</p> + +<p class="i">Un renégat de Nice, en Savoie, ennemi de nature, +m’acheta et m’en emmena en son temat ; ainsi +s’appelle le bien que l’on tient comme métayer du +Grand Seigneur, car le peuple n’a rien ; tout est +au sultan. Le temat de celui-ci était dans la montagne, +où le pays est extrêmement chaud et désert. +L’une des trois femmes qu’il avait (comme grecque-chrétienne, +mais schismatique) avait un bel esprit +et m’affectionnait fort ; et plus à la fin, une naturellement +turque, qui servit d’instrument à l’immense +miséricorde de Dieu pour retirer son mari +de l’apostasie et le remettre au giron de l’Église, +me fit délivrer de mon esclavage. Curieuse qu’elle +était de savoir notre façon de vivre, elle me venait +voir tous les jours aux champs où je fossoyais et +après tout me commanda de chanter louanges à +mon Dieu. Le ressouvenir du <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Quomodo cantabimus +in terra aliena</i> des enfants d’Israël, captifs en +Babylone, me fit commencer, avec la larme à l’œil, +le psaume <i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Super flumina Babylonis</i> et puis le +<i class="rm" lang="la" xml:lang="la">Salve, Regina</i>, et plusieurs autres choses ; en quoi +elle prit autant de plaisir que la merveille en fut +grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, +le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, +qu’elle estimait extrêmement bonne, pour un récit +que je lui avais fait de notre Dieu et quelques +louanges que je lui avais chantées en sa présence ; +en quoi, disait-elle, elle avait un si divin plaisir +qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères +et celui qu’elle espérait fût si glorieux, ni accompagné +de tant de joie que le plaisir qu’elle avait +pendant que je louais mon Dieu, concluant qu’il +y avait quelque merveille.</p> + +<p class="i">Cet autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit, par +ses discours, que son mari me dit dès le lendemain +qu’il ne tenait qu’à commodité que nous ne nous +sauvassions en France, mais qu’il y donnerait tel +remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué. +Ce peu de jours furent dix mois qu’il m’entretint +en ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, +au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit +esquif et nous rendîmes, le vingt-huitième de juin, +à Aigues-Mortes et tôt après en Avignon, où Monseigneur +le vice-légat reçut publiquement le renégat, +avec la larme à l’œil et le sanglot au gosier, dans +l’église de Saint-Pierre, à l’honneur de Dieu et +édification des spectateurs. Mondit seigneur nous +a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il +s’en va tout aussitôt que son successeur à la trienne, +qu’il acheva le jour de la saint Jean, sera venu. +Il a promis au pénitent de le faire entrer à l’austère +couvent des <i lang="it" class="rm">Fatebenefratelli</i>, où il s’est voué, et à +moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. +Il me fait cet honneur de me fort aimer et caresser, +pour quelques secrets d’alchimie que je lui ai appris, +desquels il fait plus d’état, dit-il, que si <i lang="it" class="rm">io li avesse +datto un monte di oro</i>, parce qu’il y a travaillé +tout le temps de sa vie et qu’il ne respire autre +contentement. Mondit seigneur, sachant comme +je suis homme d’église, m’a commandé d’envoyer +quérir les lettres de mes ordres, m’assurant de me +faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice. +J’étais en peine pour trouver homme affidé pour ce +faire, quand un mien ami, de la maison de mondit +seigneur, m’adressa Monsieur Canterelle, présent +porteur, qui s’en allait à Toulouse, lequel j’ai prié +de prendre la peine de donner un coup d’éperon +jusques à Dax pour vous aller rendre la présente +et recevoir mesdites lettres avec celles que j’obtins +à Toulouse de bachelier en théologie, que je vous +supplie lui délivrer. Je vous envoie, à ces fins, un +reçu. Ledit sieur Canterelle est de la maison et a +exprès commandement de Monseigneur de s’acquitter +fidèlement de sa charge et de m’envoyer +les papiers à Rome, si tant est que nous soyons +partis.</p> + +<p class="i">J’ai porté deux pierres de Turquie que nature a +taillées en pointe de diamant, l’une desquelles je +vous envoie, vous suppliant la recevoir d’aussi bon +cœur que humblement je la vous présente.</p> + +<p class="i">Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes +parents n’ayez été scandalisés en moi par mes créanciers, +que j’aurais déjà en partie satisfaits de cent +ou six-vingt écus, que notre pénitent m’a donnés, si +je n’avais été conseillé par mes meilleurs amis de les +garder jusques à mon retour de Rome, pour éviter +les accidents qu’à faute d’argent me pourraient +advenir (ores que j’aie la table et le bon œil de +Monseigneur) mais j’estime que tout ce scandale +se tournera en bien.</p> + +<p class="i">J’écris à Monsieur d’Arnaudin et à ma mère. Je +vous supplie leur faire tenir mes lettres par homme +que Monsieur Canterelle paiera. Si, par cas fortuit, +ma mère avait retiré les lettres, à tout événement, +elles sont insinuées chez Monsieur Rabel. Autre +chose sinon que, vous priant de me continuer votre +sainte affection, je demeure, monsieur, votre très +humble et obéissant serviteur.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Depaul</span>.</p> + +<p class="i">En Avignon, ce 24 juillet 1607. »</p> +</blockquote> + +<p>Suscription : A Monsieur de Cornet, avocat +à la Cour présidiale de Dax, à DAX.</p> + +<hr> + + +<p>Six mois plus tard, de Rome, il adressait une +autre lettre au même M. de Cornet, lettre qu’il +eût essayé de détruire comme la première, si on +ne la lui avait cachée. En voici le passage essentiel :</p> + +<blockquote> +<p class="i">Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en +cette ville de Rome, où je continue mes études, +entretenu par Monseigneur le vice-légat qui était +d’Avignon, qui me fait l’honneur de m’aimer et de +désirer mon avancement, pour lui avoir montré +force belles choses curieuses que j’appris pendant +mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai +écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités +est le commencement, non la totale perfection, +du miroir d’Archimède ; un ressort artificiel pour +faire parler une tête de mort, de laquelle ce misérable +se servait pour séduire le peuple, lui disant +que son dieu Mahomet lui faisait entendre sa +volonté par cette tête, et mille autres belles choses +géométriques, que j’ai appris de lui, desquelles mondit +seigneur est si jaloux qu’il ne veut pas même que +j’accoste personne, de peur qu’il a que je l’enseigne, +désirant avoir lui seul la réputation de savoir ces +choses, lesquelles il se plaît de faire voir quelques +fois à Sa Sainteté et aux cardinaux.</p> +</blockquote> + +<p>Et il explique que l’affection dudit légat lui +vaudra des avantages <i>à quoi est nécessaire</i>, ajoute-t-il, +<i>une copie de mes lettres d’ordres, signée et scellée +de Monseigneur de Dax, avec un témoignage de +mondit seigneur, qu’il pourrait retirer par une enquête +sommaire de quelques-uns de nos amis, comme +l’on m’a toujours reconnu vivant en homme de bien, +avec toutes les autres petites solennités à ce requises.</i></p> + +<hr> + + +<p>Il est impossible d’émettre un avis ferme sur +la réalité des événements consignés dans ces +deux lettres et nous ferons comme saint Vincent, +qui les a écrites et n’en a plus parlé. Mais si les +faits rapportés demeurent mystérieux, le récit lui-même +jette sur son auteur une lumière crue. +C’était alors un garçon besogneux, sans scrupules +excessifs en matière d’argent, point trop +marri d’avoir vendu le cheval qu’il avait pris à +louage, ni trop pressé de faire cesser le scandale +de ses dettes, de bons amis lui ayant suggéré de +ne se point démunir, pour les accidents qui faute +d’argent lui pourraient advenir. Il explique cela +tranquillement, ne cachant ni sa hâte de tirer un +profit humain de son état, ni sa joie d’être entretenu +à Rome par un précieux légat épris d’alchimie +et autres belles choses géométriques.</p> + +<p>Nous voilà loin du bon jeune homme qu’on a +coutume de proposer à notre admiration, et c’est +mieux ainsi. La vérité, même désagréable, est +plus belle que l’erreur, même édifiante. Ces deux +curieuses lettres auront du moins achevé de +briser le vieux cadre où l’on avait enfermé +comme un petit saint l’un des plus rudes et des +plus magnifiques personnages de l’histoire de +tous les temps.</p> + +<p>Pour en finir avec les légendes, écartons sans +pitié l’une de celles qu’on aurait le plus de plaisir +à colporter après tous les historiens du grand +saint. Elle est belle et lui ferait honneur. Mais +c’est une histoire sans preuves. Aucun témoignage, +aucun document n’autorise à tenir pour +vraie une démarche, qui, réelle, eût certainement +laissé une trace dans des archives, éveillé un +souvenir, provoqué la confidence de quelque +personnage du temps. On veut qu’aux derniers +jours de l’an 1608, les trois ambassadeurs qu’entretenait +alors le roi de France à Rome aient +chargé le jeune Vincent d’une mission verbale +fort importante et confidentielle auprès de leur +bon maître Henri IV. Le jeune prêtre aurait donc, +après ses aventures lointaines, fait une assez jolie +rentrée en France, et gravi les marches du Louvre +pour un tête-à-tête avec le roy galant. Ce +serait charmant, si c’était vrai.</p> + +<p>En somme on ne sait à peu près rien de Vincent +de Paul jusqu’à cette date de 1609, où il va +s’installer à Paris. Ce qu’on connaît avec un peu +de certitude est d’ailleurs troublant, en tout cas +sans intérêt pour de pieux hagiographes. Ils ont +alors écrit de jolies choses, plutôt que de laisser +la page blanche. Essaierons-nous ici de tirer une +conclusion des premières démarches de cet +extraordinaire garçon ? On n’oserait le faire sur +elles seules. Mais il y a toute la suite de sa vie +pour nous aider. Chacun porte en soi, dès l’enfance, +certaines marques profondes, que l’éducation, +même si elle aboutit à la sainteté, ne détruit +pas. Les défauts, on s’en corrige, mais l’effort +même pour les vaincre témoigne qu’ils sont là ; +et les vertus, on ne s’en pare pas à sa fantaisie ; +on développe, avec un héroïsme inégal, celles +qu’on portait en soi.</p> + +<p>Il apparaît nettement que Vincent, dans sa +jeunesse, était un être séduisant. Nous sommes +fixés sur sa laideur physique. « Quel marouffle ! » +s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. +A considérer ses portraits, il est impossible de +supposer qu’un tel visage ait jamais été, même +dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais +la bouche était vaste, gourmande et sympathique. +Sur un extraordinaire menton, un menton solide +comme une pièce de forge, menton de villageois +dur au travail, menton implacable de dictateur, +ses lèvres souriaient avec humanité. C’est par +elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire, +tout petit, les précieuses conquêtes que nous +savons. Car il a eu sans cesse des protecteurs +empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à +Rome. C’est une force et une faiblesse que de +plaire ainsi. Il devait mettre plus tard au service +de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il +s’en servait alors pour sa propre ascension dans +la vie, convenons du moins qu’il n’a pas indéfiniment +abusé du sort qui le gâtait. Son intelligence, +dont nous mesurerons la grandeur au +cours de ce livre, l’avait porté tout de suite fort +au-dessus de sa petite condition de villageois. +Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, +et de la sensibilité tumultueuse qui était +en lui comme en tous les saints, et d’un certain +esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta +jamais tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, +s’il fut un clerc un peu pressé, son âme portait, +dès le début de sa carrière, les germes de l’immense +piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous +n’avons là-dessus qu’un témoignage, mais il +n’est point suspect, car il est de lui-même en un +temps où la vérité seule tombait de sa plume. +« Vous voilà donc enfin arrivé à Rome, écrit-il +le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la +Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de +marcher par-dessus la terre où ont marché tant de +grands et saints personnages ! Cette considération +m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a +trente ans, que, quoique je fusse chargé de péchés, +je ne laissai point de m’attendrir, même +jusqu’aux larmes, ce me semble. » Ses faiblesses +étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de +beaucoup de prêtres de ce siècle turbulent. Les +ayant loyalement signalées en lui, qui mérite +d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons +point d’avoir été, pendant un temps, un pauvre +homme pareil à d’autres. Nous dirons que, rapidement +porté vers les sommets humains par son +génie, il fallait bien qu’il fût choisi de Dieu pour +n’avoir pas cédé au vertige. Et nous l’aimerons +dès maintenant pour le travail secret qui se faisait +certainement en lui, car nous savons bien qu’on +n’improvise pas une grande vie : les convertis, +au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans +s’en douter ; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="xsmall">CHAPITRE II</span><br> +LA CHARNIÈRE</h2> + + +<p>Voici donc Vincent, non à Paris même, mais +aux portes de la ville, à Saint-Germain des Prés, +où il occupe un petit logement, rue de Seine. +Point riche, il y partagea quelque temps sa +chambre avec un sieur Dulon, gascon comme +lui et, de son état, juge de paix dans la petite +cité de Sore, proche Mont-de-Marsan. On a +démoli la maison, qui était à l’enseigne de Saint-Nicolas. +Elle se trouvait à l’endroit où se rejoignent +la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile +gauche des bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui +la vue qu’avaient de là nos compagnons +sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on +venait d’assembler ; car de sa maison champêtre +des Tuileries, le monarque pouvait enfin se +rendre à couvert, par la grande galerie, encore +toute vibrante de la voix des ouvriers et du chant +de leurs outils, à ses appartements du Louvre ; +dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs, Ravaillac +commençait à rôder, un couteau dans la main.</p> + +<p>Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient +leurs regards vers le faubourg, Vincent et son +ami voyaient, parmi les arbres, de vastes bâtiments +tout neufs élevés presque côte à côte par +les deux femmes vivantes du roy galant. La +demeure somptueuse de la reine Margot, +épouse répudiée, se présentait d’abord aux +regards, avec de beaux jardins dévalant jusqu’au +fleuve et, en annexe, un couvent pour les Petits-Augustins. +Plus loin vers la gauche, on apercevait +l’hôpital de la Charité, édifié par l’épouse +régnante, Marie de Médicis, à l’entour de la +chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit +aujourd’hui, des Saints-Pères. Notons tout de +suite, quoique les pieux détails donnés par Abelly +sur ce point soient fantaisistes, que son cœur +charitable conduisit probablement Vincent dans +la maison des pauvres. Il alla d’ailleurs dans le +palais de l’aventurière aussi ; nous en avons pour +preuve au moins trois documents authentiques, +où le jeune prêtre est qualifié de conseiller et +aumônier de la reine Marguerite, duchesse de +Valois.</p> + +<p>Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de +détails sur l’usage qu’il fit de cette curieuse fonction. +Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant +pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant, +sur les deux ou trois faits certains de cette époque +de sa vie, que nous tâchions de comprendre +comment et pourquoi il se dégagea tout à coup +des incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un +bon pas vers la sainteté.</p> + +<p>D’abord nous savons que le 17 février 1610 il +était fâché que le souci de son avancement le +retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an, +peut-être deux, une vie probablement médiocre. +Il l’a écrit en propres termes à sa mère, auprès +de qui son rêve était alors, nous l’avons vu, de +se retirer au plus tôt. Ses « désastres », écrit-il +dans la même lettre, lui ont ravi l’occasion de +se pousser dans la carrière. Quels désastres ? +S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires +qu’il aurait eues à Rome ou sur les bords de la +Seine ? Il ressemblait fort, à ce moment, à ce que, +depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris +pompait déjà, comme au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, les jeunes +provinciaux sans fortune et de cœur aventureux ; +ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs, +comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous +les diables de l’enfer. Ses relations romaines ne +l’avaient point servi auprès des gens en place, +car c’est sans doute à une camaraderie de table +d’hôte qu’il dût, peu de semaines après la lettre +découragée à sa mère, d’entrer chez la reine +Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un +sieur Dufresne, avec qui nous verrons que, dans +la suite de sa vie, Vincent demeurera lié d’amitié. +Dufresne devait prendre ses repas aux abords +de cette rue de Seine, toute grouillante alors de +la domesticité de la princesse. Aucun document +ne nous commande de croire que ce fut bien +par lui que Vincent eut cette aubaine, ou fit, +comme il disait ingénument, cette retirade. Mais +ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la +porte de Marguerite avant d’en passer le seuil. +Il n’a donc point choisi le quartier pour la commodité +de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il +se trouvait son voisin qu’il est devenu son aumônier.</p> + +<p>Un autre fait plus certain, c’est que Vincent +fut un jour accusé de vol par son compagnon de +chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a +raconté l’histoire et nous pouvons y ajouter foi, +saint Vincent l’ayant confirmée à la fin de sa vie +en un document dont nous ferons état tout à +l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un +jour de l’an 1609, le juge de Sore s’étant « levé de +grand matin… s’en alla en ville pour quelques +affaires, et oublia de fermer une armoire où il +avait mis son argent. Il laissa M. Vincent au lit, +un peu indisposé, attendant une médecine qu’on +lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, +étant venu avec sa médecine, trouva cet argent, +en cherchant un verre dans cette armoire qu’il +vit ouverte ; et, sans dire mot, il le mit dans sa +poche et l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit +que l’occasion fait le larron. Ce juge étant de +retour fut bien étonné de ne trouver plus sa +bourse. Il la demanda à M. Vincent, qui ne +savait que lui en dire, sinon qu’il ne l’avait ni +prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et +veut qu’il lui réponde de sa perte ; il l’oblige de +se séparer de sa compagnie, le diffame partout, +comme un méchant et un voleur, et porte ses +plaintes à toutes les personnes qui le connaissaient, +et avec lesquelles il put découvrir qu’il +avait quelques habitudes. » Abelly, à cet endroit +de son récit, s’aventure probablement un peu. +Il assure que M. Vincent connaissait déjà, en +cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous +aurons à parler au cours de ce livre, et que le +volé s’en alla devant le saint religieux qui était +avec d’autres personnes d’honneur et de piété, +et voulut les prendre à témoin que le pauvre +M. Depaul avait commis un larcin. Celui-ci +aurait répondu, avec une grande douceur, que +<i>Dieu savait la vérité</i>. Mais voici la version du +saint lui-même dans une conférence qu’il fit le +9 juin 1656 : « Il y a une personne dans la Compagnie, +dit-il ce jour-là, qui, étant accusée +d’avoir volé son compagnon et ayant été publiée +pour telle dans la maison, quoique la chose ne +fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, +et pensa en elle-même, se voyant ainsi +faussement accusée : « Te justifieras-tu ? Voilà +une chose dont tu es accusée, qui n’est pas véritable. +Oh ! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il +faut que je souffre cela patiemment. » Et elle +le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite ? Messieurs, +voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui +avait volé étant à cent lieues d’ici, reconnut sa +faute et en écrivit et demanda pardon. »</p> + +<p>La date des premiers entretiens de Bérulle +avec Vincent a trop d’importance pour que nous +osions la fixer sur le seul témoignage d’Abelly. +Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans +en mal d’avancement, il ait pris un vrai contact +avec le futur fondateur de l’Oratoire et gagné sa +confiance, c’est le signe que déjà celui que nous +cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble +plus au vagabond qui courait la chance en +Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous parlerons +de M. de Bérulle un peu plus tard, quand +nous aurons la preuve qu’il frayait avec Vincent. +Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette première +conclusion, que voilà tout de même une +aventure qui ne serait pas arrivée à notre héros +dans une autre partie de sa vie. Il fallait qu’on +le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et +qu’il n’eût encore donné que des gages imparfaits +de la haute qualité de son âme, pour qu’on +osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une +autre conclusion, encore plus certaine. Vincent, +à près de cinquante ans de distance, ne se souvenait +sans doute pas exactement de ses paroles +ni de ses gestes au moment de la fâcheuse affaire. +Mais il n’aurait pas donné en exemple le mouvement +qui, dans cette minute d’émoi, le porta +vers Dieu, s’il avait cru, ce disant, trahir la +vérité. Nous pouvons croire que, tout harcelé +qu’il fût à trente ans par des préoccupations +matérielles, il y avait en lui une piété robuste et +déjà le goût d’en appeler des hommes à Dieu, +au moins dans les heures de traverse.</p> + +<p>Et le voilà donc chez la reine Marguerite. +Tout de suite on le pourvoit d’un bénéfice. Le +lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac, +de l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi, +un prêtre jeune, grand, un peu voûté, avec une +soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue +du temps qu’elle descendait au ras de ses talons, +se glissait dans la foule dont était tout noir le +Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait +rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric, +que nous écrivons aujourd’hui Saint-Merri. Son +chemin passait par le Palais, qu’entourait une +populace hurlante, le président de Harlay ayant +entrepris d’interroger cet après-midi là le meurtrier +du roi. M. Depaul arriva tant bien que +mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte +de messire Paul Hurault de l’Hospital, archevêque +d’Aix. Dans la maison, un peu éloignée de +son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église, +un acte fut signé par les présents, archevêque, +prêtre, notaires et garde-notes du roi au Châtelet, +lequel acte faisait passer aux mains de +M. Vincent Depaul l’abbaye de Saint-Léonard +de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse de +Saintes, à charge pour le preneur de bailler +chaque année audit seigneur archevêque sur les +fruits et revenus de l’abbaye une pension de +douze cents livres.</p> + +<p>Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui, +cette pension payée, devait rester dans les mains +du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe +d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire +et nous le saurons mieux tout à l’heure. Il est +probable qu’au soir de cette journée turbulente +il alla porter à la reine Marguerite à la fois des +consolations et son remerciement, à supposer que +la mort de son cousin et ancien époux ait vraiment +désolé cette princesse, à supposer aussi que +le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non +au défunt roi le cours heureux de ses affaires +en cet après-midi de printemps. Essayons de +nous représenter ces deux êtres exceptionnels +en tête à tête. Avec tout ce que nous connaissons +d’elle et de lui, tâchons de restituer à Vincent +son âme et son visage vrais à cette minute capitale. +Car c’est bien là, dans cette maison, dans +ce temps, auprès de cette femme, qu’il faut voir +la charnière entre les deux vies de Vincent, +l’aventureuse et la sainte.</p> + +<p>La reine Margot était alors le type de la vieille +coquette qui se range. Sans insister sur les frasques +de cette créature, si totalement débauchée +que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait +déclaré, pour l’amusement des seigneurs de sa +cour, qu’en la personne du galant Henri, c’était +à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait, +il ressort de ses propres <i>Mémoires</i> et du témoignage +des contemporains, qu’elle possédait à un +degré peu commun le goût de l’intrigue et des +plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs +copieusement servie par les événements et reçut, +par exemple, au deuxième jour de ses noces et +dans son lit même, le choc assez brutal de la +<i>Saint-Barthélémy</i>. Fort instruite et très fine, +elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires aux +plus délicats. On ne vit pas quarante années +dans le vice sans traîner à la fin des habitudes +dont on a peine à se défaire ; et sans doute rendait-elle +la tâche assez scabreuse à son confesseur, +même en 1610, où elle approchait de la +soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe noire, +gonflée d’énormes vertugadins ; son justaucorps +tailladé de blanc la fait mince comme une guêpe ; +sa gorge est amplement découverte, avec un +collet montant haut ; sur son visage fané elle a +entassé le cosmétique, et l’histoire rapporte que +ce produit de beauté a couvert sa peau de boutons +qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient +dans sa belle demeure de la rue de Seine une +cour brillante de seigneurs et d’hommes d’esprit, +et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard. +Mais elle appartient au passé et ses meilleurs +rêves sont maintenant des souvenirs. Elle +en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux, +de cette femme défraîchie qui s’accroche +à ce qu’elle fut. Elle a fait graver, il y a deux ans, +sur le monastère édifié aux abords de sa maison, +une inscription qui commence ainsi : <i>Le <span class="rm">21</span> mars +<span class="rm">1608</span> la Reine Marguerite, Duchesse de Valois, +petite-fille du grand Roy François, fille du bon +Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de +la race des Valois…</i> Et c’est touchant, mais triste. +Car on aperçoit, à lire ces mots, que la grandeur +a aussi ses petitesses. Cette femme a été, elle est +encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une +épave. Elle pouvait faire une princesse magnifique, +et ce qu’elle nous découvre, si elle énumère +ses titres, c’est un nouveau péché après les autres, +un fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La +vanité de ceux qui n’ont aucun sujet de gloire +importe peu. Celle des grands fait rire, parce +qu’ils sont grands et qu’elle est petite.</p> + +<p>Tous ne voient pas cela et les familiers de +Marguerite la courtisent plus que jamais. Mais +placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée, +ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte +avec soi quand on a, pendant toute une vie, +composé, par politesse, son visage et ses mots, +placez, avec tous ses contrastes, ce complexe +amalgame de laideurs et d’esprit sous le regard +d’un bon paysan de France, qui aurait, comme +il se rencontre, l’intelligence bien faite et, +demandez au bonhomme son avis franc.</p> + +<p>Vincent a tout de suite jugé le personnage. +Mais lui-même sera jugé par cette femme, et il +y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes +gens qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins +descendissent jusqu’au fleuve, et voilà les piétons +du faubourg Saint-Germain privés d’un quai +qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal +acquis. Ils disaient mal acquet et l’on écrit aujourd’hui +sur les plaques d’émail bleu de ce +coin-là : quai malaquais. Vincent est peuple : +il sent ces choses. Dans l’étrange maison où le +voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il cherchait +un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la +trentaine. Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer +parti. Nous savons qu’aux heures de décision, il +a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il +n’est plus question maintenant de s’en retourner +à Pouy, mais de faire fortune. Qu’on ne soit pas +scandalisé de ce mot : c’est en effet tout le problème +de l’ambition que Vincent va résoudre à +ce tournant de sa vie. Tout homme jeune doit +un jour choisir entre plusieurs chemins vers la +gloire, car nous la cherchons tous, en Dieu ou +hors de lui. Je dis la gloire, parce que je parle +des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus +le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il +a le titre de conseiller et aumônier de la reine +Marguerite : une aubaine pour un petit abbé de +cour. Mais avec ses gros souliers et sa barbe +vilaine sur un menton qui n’en finit pas, il n’a +aucune chance d’occuper son poste avec honneur, +s’il se met au rang des autres dans la maison. +Il a tout de suite toisé et pesé son monde, de la +maîtresse au dernier valet. « Plaise à Notre-Seigneur, +écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à +l’un de ses prêtres qui entrait au service de +quelque gentilhomme, vous y faire trouver le +dégoût des choses du monde, par la plus grande +connaissance que vous acquerrez de la vanité +d’icelles. » Il a bien vu, dès ce jour, la sottise +incurable des puissants. Mais il a vu aussi que +lui-même risquait de faire un plus grand sot. La +question était de savoir qui serait ridicule, de la +reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier. +Il a préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le +comprend ! Tous ces grands, qui l’intimidaient, +il décida probablement de s’imposer à eux par +une autre grandeur. Ce séducteur, qui avait +connu des succès plus faciles, dut faire appel à +Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car +saint Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur +les autres et sur lui-même. Sa tâche d’aumônier +n’était pas commode, avec une impénitente pour +pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre +dans la maison. Il jugea bon, parce qu’il avait +beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien que +cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant +son intelligence, il vouait son âme ambitieuse à +la sainteté.</p> + +<p>En fait, nous ne trouverons plus une défaillance +dans cette vie. Et la tâche difficile de l’écrivain +va commencer. Car on peut trembler, en +racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas +assez montrer quel grand homme il était ; ou, +si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur +part magnifique à ses vertus.</p> + +<p>C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite, +que, pour la première fois, nous le trouvons +certainement en relation avec le prieur et +les religieux de l’hôpital de la Charité, voué +alors à saint Jean-Baptiste. Le 20 octobre 1611, +il fait, par-devant notaire, un don de quinze +mille livres aux religieux de l’ordre du bienheureux +Jean de Dieu en l’hôpital Saint-Jean-Baptiste +fondé par la reine régente Marie de +Médicis. Il verse cette somme « pour donner plus +de moyens aux prieur et religieux dudit hôpital +de traiter et panser les pauvres malades +qui vont et viennent journellement se réfugier +et faire panser audit lieu. » Il stipule aussi que +ce don servira à achever de payer ce qui reste +dû sur les frais de construction du bâtiment, et +au besoin pour l’agrandir. On faisait en ce +temps-là beaucoup de choses avec quinze mille +livres. D’où venait l’argent ? Le texte de l’acte +notarié donne à penser que Vincent n’a été en +cette affaire que le mandataire des véritables +donateurs. Nous retiendrons que, pour doter les +religieux de la Charité et leurs pauvres malades, +c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute fraternisait-il +déjà notoirement avec eux. Et du moment +qu’il avait pris le chemin de leur maison, +toute la suite de sa vie nous commande de croire +que son regard honnête et malin de paysan la +jugea tout de suite plus habitable que le palais +voisin. C’étaient deux abîmes de misère : il eut le +vertige et tomba du bon côté.</p> + +<p>Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son +bénéfice — gros ou petit, nous ne savons — passait +peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être +à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi +les documents assemblés et publiés avec beaucoup +de soin par M. Coste, on trouve, à la date +du 7 décembre 1612, alors qu’il jouissait encore +des revenus de Saint-Léonard au pays d’Aunis, +un texte passé devant notaire où notre dit Vincent +« confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud, +docteur en théologie, demeurant à La +Rochelle, absent, ou au porteur : à ce présent, +stipulant et acceptant pour lui, la somme de trois +cent vingt livres tournois… »</p> + +<p>Pendant son séjour au palais de la reine Margot, +une aventure lui advint, que lui-même a +contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais +avec des additions qu’il serait imprudent de tenir +pour vraies. Un fameux docteur en théologie, +dont on ne nous dit point le nom, avait été +appelé auprès de la reine. « Comme il ne prêchait +ni ne catéchisait plus, nous dit Vincent, il +se trouva assailli, dans le repos où il était, d’une +rude tentation contre la foi. » Et le saint, faisant +sans doute un retour sur lui-même, qui connut +aussi la vie molle dans les salons cossus et le +beau parc, ajoute avec gravité : « Ce qui nous +apprend, en passant, combien il est dangereux +de se tenir dans l’oisiveté, soit du corps, soit +de l’esprit : car, comme une terre, quelque bonne +qu’elle puisse être, si néanmoins elle est laissée +quelque temps en friche, produit incontinent +des chardons et des épines, ainsi notre âme ne +peut pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, +qu’elle ne ressente quelques passions ou +tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc, +se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour +me déclarer qu’il était agité de tentations bien +violentes contre la foi, et qu’il avait des pensées +horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et +même de désespoir, jusque-là qu’il se sentait +poussé à se précipiter par une fenêtre. Et il en +fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin +l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer +la sainte messe, et même de faire aucune prière ; +d’autant que, lorsqu’il commençait seulement à +réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, il lui semblait voir mille spectres, +qui le troublaient grandement ; et son imagination +était si desséchée, et son esprit si épuisé, +à force de faire des actes de désaveu de ses tentations, +qu’il ne pouvait plus en produire aucun. » +Vincent lui donna de sages conseils, très humbles +et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu ayant +eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul +témoignage certain que nous ayons sur l’emploi +du temps de l’aumônier de la reine Marguerite +pendant les deux années qu’il fut au service de +cette pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse +de céans lui échappant, il remplit au moins +une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi +l’un des familiers de la maison, cependant qu’un +peu plus loin, de l’autre côté des grands arbres, +il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant +dévotement des malades.</p> + +<p>Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne +nomme pas, assure que pour délivrer son pénitent +des horribles tentations qui le déchiraient, Vincent +supplia Dieu de l’en charger lui-même +« imitant en ce point la charité de Jésus-Christ, +qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en +guérir ». Et Dieu aurait pris au mot le digne +homme, qui aurait été, quatre ans entiers, possédé +du diable en personne, tandis que l’autre, +guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il +faut de belles et bonnes preuves pour y croire, +surtout quand il s’agit d’un tel personnage. +Gardons-nous d’admirer les grands saints de +travers. Celui-là était homme d’action ; on aimerait +à le peindre aussi en mystique et en tourmenté ; +il est plus sage de ne pas se donner ce +plaisir.</p> + +<p>Le même Abelly nous assure que Vincent, +pressé de confier son âme à des mains sûres, non +seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur, +mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire +en formation. Ce dernier détail est inexact, car +des pièces authentiques témoignent que l’aumônier +de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue +de Seine de 1610 à 1612.</p> + +<p>D’autres pièces authentiques et datées vont +d’ailleurs nous apporter une première certitude +sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le +13 octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur +et Saint-Médard de Clichy, qui s’appelait +Bourgoing, résignait sa cure en faveur de +M. Vincent de Paul ; il quittait ses brebis pour +entrer à l’Oratoire, dont il devait un jour devenir +le supérieur. Et c’est de toute évidence le +P. de Bérulle qui a conduit la double affaire, +le retour à Paris de celui-là et le départ de l’autre +pour Clichy.</p> + +<p>Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître. +C’est une nouveauté dans sa vie. Enfant, il avait +couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons vu +vagabonder un peu au temps de ses études et +beaucoup depuis dix ans qu’il est prêtre. Se vouer +à l’obéissance, c’était se donner ; et le don de soi, +seule issue des âmes en quête d’apaisement, il +y a beaucoup de gens intelligents pour en dire +merveille, et des hommes sensibles qui voudraient +s’en griser ; pour s’y plier jusqu’à la mort +comme devait faire celui-là, il faut être d’acier +trempé. La poignée de main de ce M. Vincent, +il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris.</p> + +<p>Six mois plus tard, il quittait le service de la +reine Marguerite pour son installation solennelle +à Clichy. Ainsi finissait la première étape de sa +carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente +avait, d’un clerc agité, fait un serviteur de +Dieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="xsmall">CHAPITRE III</span><br> +LA FORTUNE COMPLICE</h2> + + +<p>En devenant curé de campagne, Vincent de +Paul, ne nous y trompons pas, restait citadin. +Clichy, alors un grand village, avec des champs, +de l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux +confins du quartier de la Madeleine. La +gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont +été édifiées sur des terrains qui, au temps de +notre héros, appartenaient à sa paroisse. De sa +fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être, +par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons +de ses ouailles. Il est probable qu’il résida tout +de même, au moins pendant un an, auprès de la +petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et +Saint-Médard, dont il devenait le pasteur ; mais +ce n’est pas sûr.</p> + +<p>Ce qui, par contre, est certain, c’est que, +même pendant cette année-là, il se réserva son +logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite, +jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt +à la campagne, fort loin de Paris, tantôt en leur +demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue +Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il +était toujours curé de Clichy. C’est seulement +après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure +aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel +s’engageait à lui verser cent livres tournois l’an +jusqu’en 1630. Les mœurs du temps permettaient +qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa +paroisse ; et nous verrons que Vincent fit un assez +bel emploi de ses treize années de ministère honoraire +pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce +chef. Mais comme il faut se méfier des histoires +qu’on raconte ! En 1613, c’est-à-dire un an après +son installation à Clichy, Vincent, sur un mot de +son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter +cette cure, mit, au dire de ses pieux hagiographes, +son petit mobilier sur une charrette, l’accompagna +à pied et se dirigea vers Paris. « Je +m’éloignai tristement de ma petite église de Clichy, +écrivait-il à un de ses amis ; mes yeux étaient +baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces +femmes qui venaient vers moi et que j’avais tant +aimés. Mes pauvres y étaient aussi, et ceux-là +me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon +petit mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle. » +Rien de plus pittoresque que cette scène, +rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement +le tableau est un faux, et la lettre aussi.</p> + +<p>Voici ce qu’on sait exactement du passage du +saint à Clichy.</p> + +<p>Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession +de sa cure que sept mois plus tard. Le procès-verbal +de son installation est ainsi rédigé : « Le +2 mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de +l’église de Clichy, et, montrant l’acte de résignation +approuvé à Rome, il en demanda la libre +entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. +Introduit dans l’église, il prit de l’eau bénite, fit +l’aspersion, s’agenouilla devant le crucifix et au +pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé +dessus et le tabernacle où était renfermé le corps +de Jésus-Christ, puis les fonts baptismaux, +s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, +sonna les cloches, en un mot, observa toutes les +cérémonies usitées en pareille circonstance. Conduit +ensuite au presbytère, il y entra et en sortit +librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, +à haute et intelligible voix, publia et notifia +cette prise de possession, et personne ne réclamant, +il en remit acte à Vincent de Paul sur sa +demande. »</p> + +<p>Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, +sauf exception, pour des chrétiens accomplis. +Ils apprendront tout de même avec plaisir +que les villageois dont ils sont les fils furent pour +Vincent de Paul des paroissiens exemplaires et +charmants. Le saint, au cours d’une conférence +qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, +le 27 juillet 1653, venant à parler du temps où il +paissait les brebis de Clichy-la-Garenne, leur +tint ce langage : « J’ai été curé des champs +(pauvre curé !) J’avais un si bon peuple et si +obéissant à faire ce que je lui demandais que, +lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse +les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient +pas. Ils y venaient et se confessaient, et +je voyais de jour en jour le profit que faisaient +ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, +et j’en étais si content, que je me disais à moi-même : +« Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir +un si bon peuple ! » Et, un jour, Monseigneur +le cardinal de Retz me dit : « Eh bien ! monsieur, +comment êtes-vous ? » Je lui dis : « Monseigneur, +je suis si content que je ne le vous puis dire. — Pourquoi ? — C’est +que j’ai un si bon peuple, +si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense +en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, +monseigneur, n’êtes si heureux que moi. » Oui, +mes sœurs, cela donne une consolation admirable +quand l’on voit un troupeau marcher dans +l’obéissance. »</p> + +<p>Le berger de ce troupeau savait commander. +Il fit, dans son grand village, du ministère ardent +et il le fit dans l’allégresse. Nous le verrons mieux +à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons +alors sa méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à +se montrer dès ce moment prêtre actif et écouté, +car il manquait d’habitude ; et, par exemple, il +n’avait pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, +d’apprendre à chanter. Il s’en désolait +encore, un an avant sa mort, dans une conférence +du 26 septembre 1659 aux pères de la Mission. +Écoutez-le : « Je dirai, à ma confusion, que, +quand je me voyais à ma cure, je ne savais +comme il m’y fallait prendre ; j’entendais ces +paysans qui entonnaient les psaumes, avec admiration, +ne manquant pas d’une seule note. Pour +lors je me disais : « Toi qui es leur père spirituel, +tu ignores cela » ; et je m’affligeais. » Il chantait +mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait trouvé +une église en ruines, avec un mobilier et des +ornements pitoyables. Il construisit une église +neuve et la dota de tous les meubles et effets +nécessaires. Les historiens disent que tout cela +fut fait en un an, mais il ne faut pas les croire. +Les derniers vitraux furent posés et les derniers +comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize ans +après son arrivée à Clichy. Avec quel argent +fit-il face à de telles dépenses ? Pas avec le sien, +ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il avait +certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, +de riches personnages qu’il avait réussi à +séduire. Dans ce temps même, quoique pourvu +d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était +personnellement endetté, nous l’avons vu, de +trois cents livres. Pauvre, avec de l’argent plein +les mains : il commençait sa grande carrière.</p> + +<p>La petite église existe encore, communiquant +par le fond du chœur avec une autre, beaucoup +plus grande, qui a été construite perpendiculairement +à elle il y a peu d’années. Du dehors elle +est vieillotte et touchante. Son toit de tuiles +brunes la couvre à mi-corps comme une petite +chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture, +mais des murs bien droits en pierre dure +avec les ouvertures qu’il faut pour qu’on voie +clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, +avec un toit pointu et un coq. On montre à +l’intérieur la chaire où aurait prêché le saint, les +fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il +a peut-être tenue dans ses mains quand il allait +visiter les malades. On voudrait s’émouvoir +devant la petite caisse de vieux bois d’où il +harangua ses ouailles pour la première fois. Car +si, en 1612, le peuple de Clichy fut si empressé +à son confessionnal, c’est sans doute qu’il sut +l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est +malheureusement pas dans cette chaire que ces +mots furent dits. Car celle-ci, comme tout le +mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment +que la bâtisse finie, ou au moins couverte. +Il a probablement mis, il y a trois cents ans, dans +son église la chaire qu’on nous fait voir, mais +il est bien incertain que lui-même se soit jamais +mis dans cette chaire-là.</p> + +<p>Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître +qu’il avait trouvé pour lui une bonne +place à Paris. En vérité, la place était fameuse : +il s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire +comprendre à des gens d’aujourd’hui comment +un homme de cette trempe put laisser son troupeau +pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, +même puissant, surtout puissant, il faut +beaucoup d’explications. La première est sans +doute que, la chose paraissait bonne à M. de +Bérulle, Vincent, qui s’exerçait à l’obéissance, +céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que +son directeur eût facilement fait faire une sottise +à cet homme intelligent. L’aventure était belle +et méritait que Vincent abandonnât tout le reste +pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de +suite, et partit. Dès ce moment, il est difficile +de déterminer les lieux exacts où il résida. Il +garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna +pas absolument son troupeau de Clichy, +et veilla notamment à l’édification de l’église +nouvelle ; et le principal de son temps, il le +donna aux Gondi.</p> + +<p>On voit au Louvre, au bas de la grande toile +de Rubens qui commémore le mariage de Marie +de Médicis, un amour de petit chien, un chien +de manchon, disons un chien de reine. C’est une +sorte d’épagneul tout menu, avec des oreilles +pendantes et soyeuses, une queue souple, richement +fournie ; le poil est blanc et feu, en larges +taches ; les pattes sont courtes ; le corps flexible ; +il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la mode, +écraser un peu le museau, qui est pointu et trop +long. On apprendra peut-être avec surprise que +c’est à deux ou trois roquets de cette sorte, qui +surent attirer sur eux l’attention d’une belle +Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire +une certaine carrière et pas une autre. Il y avait +à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de +Médicis s’y trouvait de passage, un singulier +ménage. Le mari, d’origine italienne, s’appelait +Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise +intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires +du bonhomme, banquier de son état, mais banquier +véreux, avait imaginé de se donner un +revenu supplémentaire en élevant des chiens. +La future reine — François I<sup>er</sup> vivait encore — eut +envie des bêtes que sut lui présenter l’habile +aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit +mieux : elle emmena aussi, pour soigner la marchandise, +la marchande et son mari. Le ménage +avait un fils, Albert, plus honnête que le père, +ce qui n’est pas lui faire un grand compliment, +mais bien plus débrouillard encore que la mère, +et cela, c’est dire qu’il était un gaillard.</p> + +<p>Après avoir soigné les chiens, la dame fut +priée d’élever les enfants de la reine. Comment +le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine, +puis sous les trois rois ses fils, on aurait +plaisir à le raconter<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, mais c’est Vincent qui nous +intéresse et il faut abréger. Retenons que peu +d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une +fortune considérable. Il avait épousé une femme +riche, Catherine de Clermont, qui lui avait +apporté le comté et la baronnie de Retz, aux +bouches de la Loire. On le fit maréchal et c’est +sous le nom de maréchal de Retz qu’il est connu. +Premier gentilhomme de la Chambre sous +Henri II, il remplissait l’office de connétable au +sacre de Henri III, et ce prince le fit général des +galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste, +avec les plus fastueux avantages matériels. Il +avait des frères, dont l’un fut d’église, et devint +évêque de Paris et cardinal. Celui-là occupait le +siège quand Vincent entra dans la famille.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cf., pour plus amples détails, <i>Le Cardinal de Retz</i>, +par L. Batiffol. Paris, Hachette, 1927.</p> +</div> +<p>Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de +la dame aux chiens, les deux aînés prirent la +soutane comme leur oncle et lui succédèrent +l’un après l’autre sur le siège de Paris, qui restait +ainsi dans la famille. Le premier fut évêque et +cardinal ; le second, qui ne reçut point la pourpre, +eut la petite compensation de voir le siège promu +au rang d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, +s’appelait Philippe-Emmanuel et c’est lui +qui prenait Vincent à son service en 1613. Le +seigneur qui arrachait à ses ouailles le curé de +Clichy n’avait pas hérité du génie, mais de la fortune +de son père et de ses titres, notamment de +celui de général des galères ; et Vincent entrait, +voilà l’important, chez le neveu du cardinal et, +par surcroît, chez le frère du coadjuteur ; et, ce +coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait — mais +on ne le savait pas encore — régner +aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église de +Paris ; et la jeune Madame de Gondi, à peine +Vincent avait-il posé le pied dans la maison, +mettait au monde un enfant méchant, qui, plus +tard — mais c’est cela surtout qu’on n’aurait +jamais deviné — serait le successeur endiablé de +ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le +légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de +cardinal de Retz.</p> + +<p>Convenons que pour un petit abbé sans nom, +sans fortune, natif de Pouy en Gascogne, la place +était belle. Si l’on tient compte des mœurs du +temps, il faut croire que Bérulle, chargé par +l’opulente famille de trouver un précepteur convenable, +choisit Vincent, non pour plaire à +celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le +curé de Clichy convenait, parce qu’il avait déjà +frayé avec les puissants de ce monde. Nous +l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité +de Marguerite, fille de Catherine de Médicis ; +cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de +Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait +d’ailleurs tant d’intimité entre ces Gondi et les +Valois, que la reine, quand les fossés du Louvre, +qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait +habiter dans la belle maison que possédaient +ses amis au lieu où est aujourd’hui le théâtre de +l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des +grands, avait donné jusqu’ici à l’enseignement +le plus clair de son temps : à Dax, à Toulouse, +probablement à Paris aussi, car il avait bien +fallu, avant d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât +sa vie. Bérulle le savait, par surcroît, excellent +prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de +l’avis, ni de l’avenir de celui qu’il choisissait. +C’était l’homme convenable : il fallait qu’il +obéît.</p> + +<p>L’homme convenable fut obéissant, mais à bon +escient. Il apprit d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient +de lui les gens au service de qui on +l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, +le petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, +né en 1610, était encore aux mains des femmes ; le +dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours. +C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre +les parents de son élève, à Montmirail en Champagne, +sur la ligne, où deux fois, au seuil du +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, et au seuil du <small>XX</small><sup>e</sup>, s’est arrêtée la +vague des envahisseurs. Les Gondi possédaient +là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui +au duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le +maître de céans passait pour un digne homme, +mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le +personnage intéressant, c’était la femme. Elle +devait s’entendre tout de suite avec le précepteur +de son enfant, car elle était pieuse, charitable, +pleine de scrupules ; et de telles âmes, qui cherchent +avidement des guides, n’ont pas souvent +l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude +qualité, dans leur maison.</p> + +<p>Vincent remplit sans doute avec application +son office de précepteur, quoique nous n’en +sachions rien. Son élève ne lui a pas fait spécialement +honneur ; il paraît qu’il était turbulent ; +dans la vie, ce fut un brave garçon et un garçon +brave, mais sans éclat. Quand l’inévitable arriva +et que M<sup>me</sup> de Gondi devint la pénitente de +Vincent, elle et lui s’entendirent pour travailler +à secourir, dans leurs âmes et dans leurs corps, +les pauvres gens qui peuplaient les immenses +domaines des Gondi. Elle offrait son argent et +sa bonne volonté ; et ce pauvre prêtre, on peut +dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été +pour Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce +qui ne gâtait rien, ils se faisaient ses disciples, +entrant comme ils pouvaient dans ses vues, +impatients de bien faire à son école. Mais +c’étaient un homme et une femme de leur monde +et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne +plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée +à son directeur, l’importunait. Lui, à la veille de +l’assassinat du maréchal d’Ancre et de l’exil à +Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé +dangereusement à la politique. Les grandes +familles de sang français en avaient assez des +Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi +sans doute n’étaient pas menacés, mais leur maison, +où s’agitaient des partisans, se faisait +bruyante. Avec cela les enfants — car le petit +Henri avait sept ans maintenant et Vincent apprenait +aussi le latin et le grec à celui-là, — les +enfants devenaient insupportables. Un soir de +1617, le précepteur planta là tout son monde et +disparut.</p> + +<p>Cette fuite extraordinaire fut un coup de +génie, un acte dont Vincent avait certainement +mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. +Il faut convenir qu’il la joua bien. Si humble +qu’il fût ou qu’il s’efforçât d’être, il n’ignorait +pas qu’en échappant aux Gondi, il devenait +leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites +à la fois, dans cette aventure, toutes ses +ambitions, y compris la plus haute. Il rêvait de +se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il +fit dès lors et pour toujours, et c’était l’essentiel ; +mais il ne lui déplairait pas de disposer comme +devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui +de ces Gondi. Nous allons voir que son escapade +eut cet effet, le jour où il se retrouva dans leur +maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère, +mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était +grand.</p> + +<p>Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il +fit dans la paroisse très lointaine dont il devint +tout à coup le curé. Car, sur une invitation de +Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, +mais cette fois au profit de Vincent et contre ses +maîtres, il avait couru d’une traite de Paris au +fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, +qu’on appelait alors Châtillon-les-Dombes. Là +il fit des sortes de prodiges et nous l’y considérerons +au prochain chapitre, dans le premier +épanouissement de son immense charité, dans +sa sainteté commençante.</p> + +<p>Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir +fut pitoyable. Les pauvres gens l’exprimèrent +en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à +nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée ; +on en a une aussi de son mari. Elle +avait pressenti, la pauvre femme, son grand +malheur, car elle commence ainsi, s’adressant à +l’infidèle : « Je n’avais pas tort de craindre de +perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné +tant de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue. » +C’était une créature inquiète ; pour Vincent, qui +n’était pas patient, elle devait être exaspérante. +Lisez la suite : « L’angoisse où j’en suis m’est +insupportable sans une grâce de Dieu tout +extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était +que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, +mais quand je regarde toutes les occasions où +j’aurais besoin d’être assistée, par direction et +par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes +douleurs se renouvellent. Jugez donc si mon +esprit et mon corps peuvent longtemps porter +ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni +recevoir assistance d’ailleurs, parce que vous +savez bien que je n’ai pas la liberté pour les +besoins de mon âme avec beaucoup de gens. » +C’est celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette +enfant gâtée n’entend point s’adresser à n’importe +qui ; elle trouve intolérable que l’élu se +soit dérobé à son caprice ; elle le menace : « Si +après cela vous refusez, je vous chargerai devant +Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien +que je manquerai à faire, faute d’être aidée. » Et +puis, sachant quel homme il est, elle n’ose l’offenser +davantage, et la voilà qui se fait toute petite +et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par +son mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse +point de parler d’elle-même, elle ne saurait ; +mais elle pense aussi aux autres, à ceux qui +intéressent surtout Vincent. « J’invoque Dieu +et la Sainte Vierge de vous redonner à notre +maison pour le salut de toute notre famille et de +beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer +votre charité. » Elle parle de son mari. « Ne +résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant +à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à +celui de beaucoup d’autres. » Ayant ainsi songé +par deux fois dans la même lettre à son prochain, +elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, +la pauvrette. Et elle termine ainsi : « Je sais que, +ma vie ne servant qu’à offenser Dieu, il n’est +pas dangereux de la mettre au hasard ; mais mon +âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous +de l’appréhension où vous m’avez vue en ma +dernière maladie en un village ; je suis pour +arriver en un pire état ; et la seule peur de cela +me ferait tant de mal que je ne sais si sans ma +grande disposition précédente elle ne me ferait +pas mourir. »</p> + +<p>Pauvre femme ! La voilà donc qui se meurt ! Le +mari, plus sobre, plus bref surtout, parce qu’il +est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui +ne sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, « que +vous accorderez à mes prières et aux conseils de +tous vos amis le bien que je désire de vous. Je ne +vous en dirai pas davantage, puisque vous avez +vu la lettre que j’écris à ma femme. Je vous prie +seulement de considérer qu’il semble que Dieu +veut que, par votre moyen, le père et les enfants +soient gens de bien. »</p> + +<p>Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite +des vues de Dieu sur Vincent de Paul, à moins +qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et de +ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui +pouvaient aussi crier misère ou miséricorde.</p> + +<p>Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir +le fugitif. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on se +fait recommander, par ses amis et par les autres, +aux puissants dont on attend un avantage. Vincent +ayant répondu à M<sup>me</sup> de Gondi par une +lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, +au dire d’Abelly, il invitait sa pénitente +à se plier au bon plaisir de Dieu, elle aurait pu +répliquer que peut-être était-ce là seulement le +bon plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas +d’humeur à plaisanter. Elle fit faire à tout le +monde des lettres de supplication. Ses enfants +écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un +si bon homme ; le cardinal écrivit, et c’était pour +donner à réfléchir à ce prêtre obéissant ; le +P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. +On ne nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre +ce religieux de bon conseil. Et sans doute la +question n’était-elle pas de savoir si Vincent +rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.</p> + +<p>Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de +la même année, veille de Noël, il reprenait sa +place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des +Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout +nous autorise à croire que, dès lors, il ne s’occupa +plus jamais des enfants, et l’on a plaisir à penser +qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du +troisième fils, le futur cardinal de Retz. Ne dites +pas que c’est dommage et que peut-être il en eût +fait un honnête homme : celui-là était un gredin +de naissance et d’ailleurs un gredin agréable, que +Vincent, dans ses vieux jours, devait couvrir +d’une tendresse paternelle ; et cette tendresse +étonne d’abord et pourrait scandaliser, mais elle +n’allait pas au Prince de l’Église, elle consolait +un enfant méchant, devenu grand et malheureux.</p> + +<p>On verra, dans la suite de ce livre, le détail de +ce qu’ont fait les Gondi, le mari et la femme, +pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres gens +de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau +mérite d’ouvrir à cet homme une carrière immense. +Le cas est assez rare d’un tel accord +entre deux puissances si contraires : des grands, +un paysan de génie. Car il est resté, c’est sa force, +un homme du petit peuple, c’est-à-dire un juge +pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs +parce qu’ils sont compliqués. Les simples, +quand ils sont intelligents, voient, avec leurs yeux +clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres. +Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain +ou impuissance, ne savent rien de ceux qui marchent +au-dessous d’eux. La lettre de M<sup>me</sup> de +Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux +qui l’ont commentée dans des livres ont trouvé +qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri d’une +égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit +comme une colère d’enfant. Il a vu qui lui parlait : +alors l’idée d’obéir n’est pas entrée dans +son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient +pas supposer que leur tutelle si généreuse +fût accablante. On sourit aux petits et on les +piétine en même temps. M<sup>me</sup> de Gondi souriait +avec mélancolie et, sous sa fraise empesée, ne +voyait pas ce que faisaient ses pieds. Vincent, au +lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres +continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur +intimité put durer et fut féconde.</p> + +<p>Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses +missionnaires se trouve le <i>Résumé d’une conférence +sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand</i>. +Il y donne des conseils pleins de sens et dans la +langue la plus savoureuse. « Il serait à souhaiter, +dit-il d’abord, que cet aumônier fût un saint ou +du moins un homme bien intérieur. » On assure +que c’est souvent d’eux-mêmes que parlent les +romanciers dans leurs romans : les saints aussi +dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait +sans doute au temps où de se voir debout et +gauche devant la reine Marguerite l’avait jeté +dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette +pour bien servir dans de telles maisons ; il l’a +d’ailleurs dite plusieurs fois, dans d’autres entretiens +et dans ses lettres, notamment le 29 septembre +1636, où il écrivait à Robert de Serjis : +« J’avais pour maxime de regarder Monsieur le +général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir +de même et à feu Madame comme à la Vierge, +et de ne me présenter si ce n’était qu’ils m’appelassent +ou pour quelque affaire pressant et +d’importance. » Si l’on veut bien y réfléchir, rien +de cela n’est très flatteur pour les maîtres, qu’on +transfigure avant de se tourner vers eux, et à qui +l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la +poussait fort loin. Après le conseil charmant de +« beaucoup honorer les domestiques et les traiter +doucement, cordialement et fort respectueusement », +il ajoute, ce sage : « Et se faut bien garder +de s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de +l’État » ! Dans cette conférence sur <i>l’Aumônier +chez les grands</i>, il dit encore qu’il ne faut point +faire la morale à tout propos aux gens de la +maison, « mais c’est, dit-il, de gagner les serviteurs, +marmitons, et les prendre en particulier +pour les instruire. » Mais le voici à table. « L’aumônier +doit dîner avec le maître d’hôtel ; là, il se +met à table après lui ; la coutume a prévalu pour +ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de +vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup +pour de petites choses et même faire un peu la +sourde oreille ; ne pas trop élever quelquefois les +yeux au ciel ; et si d’aventure il entendait, par +exemple, que Dieu est injuste, il doit, dans ces +rencontres, prendre la parole ; mais, hors ce cas, +attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, +car de le faire sur-le-champ, d’ordinaire ce +sont des gens bien ferrés, le diable se fourre là-dedans, +et on y gagne fort peu. »</p> + +<p>Un jour il a vu François de Sales, après avoir +dit sa messe et ôté sa chasuble, se retourner vers +Monsieur le général des galères et lui faire une +inclination. « Il me semble, de plus, écrit Vincent, +qu’on doit porter aux grands le corporal à baiser +et que l’on leur va donner de l’eau bénite après +la messe. » Il ajoute tranquillement, parlant de +ces divers usages : « Je ne l’ai jamais fait et n’en +sais rien ; vous vous en informerez. » Il était +humble, discret, mais pas servile ; moyennant +quoi, quand c’était son heure de commander, il +se faisait obéir. Il a raconté lui-même que ce +pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée +de se mettre un jour, par une dévote assistance +à la messe, en état de se battre en duel, l’instant +d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la +grâce de bien réussir un péché mortel. « Cet +aumônier, nous dit Vincent parlant de lui-même, +après avoir célébré la messe et lorsque tout le +monde se fut retiré, s’alla jeter aux pieds de son +maître, qui était à genoux, et là, lui dit : « Monsieur, +permettez qu’en toute humilité je vous +dise un mot : je sais que vous avez dessein de +vous aller battre en duel ; je vous dis, de la part +de mon Dieu, que je viens de vous montrer et +que vous venez d’adorer, que, si vous ne quittez +pas ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur +vous et sur toute votre postérité. »</p> + +<p>Le général des galères ne résista pas à cet +ordre pathétique : le duel n’eut pas lieu. Et cette +histoire, racontée par Abelly ou par un autre, on +hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui +nous rapporte avec simplicité ce qu’il a fait ce +jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son chapeau et à +baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce +livre que nous ne parlerions pas du bon, mais du +grand M. Vincent. Son cœur était de feu et sous +les mots qu’il disait couvait une passion ardente ; +mais cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup +plus. Il se savait un pauvre misérable sur la +terre et tous les hommes pareils à lui. La détresse +de la créature, il la connaissait par droit de naissance. +Il voyait chacun des hommes tout menu +dans la main de Dieu, et tremblait pour le destin +de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile. +Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, +aimant le prochain par inclination, mais un être +consumé de compassion pour les hommes, parce +qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié +pour eux n’était pas un sentiment, c’était une +vue intense de leur bassesse : et pour redresser +leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des +gestes et disait des mots qu’on n’a pas égalés.</p> + +<p>Alors, du marmiton à Monsieur le général, +tous obéissaient. Et la générale, dont il nous dit, +dans sa langue toujours emplie de politesse, +qu’elle était « sujette à une grande promptitude », +ce qui, pour nous, signifie qu’elle devait être +insupportable, la générale cédait aussi à cet +homme irrésistible. « Il me souvient, disait-il un +jour à ses Filles de la Charité, que Madame la +générale, son confesseur s’en allant une fois en +voyage à cinquante lieues d’où elle était : « Eh ! +monsieur, lui dit-elle, vous vous en allez ! A qui +aurai-je recours en mes peines ? » Il lui répondit : +« Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez +adresser à Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour +vos confessions ordinaires, et celui-là pour votre +conseil, si l’autre ne vous suffit : et si l’un et +l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je +vous conseille, madame, de le chercher aux pieds +de la croix. » Et Vincent nous assure que, peu +de jours après, la dame lui écrivait : « Monsieur, +j’ai expérimenté les moyens que vous m’avez +donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines ; +mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de +me jeter aux pieds d’un crucifix. Ce que les +hommes m’ont dit n’était point ce que je cherchais ; +je l’ai trouvé là avec toute la consolation +que les créatures ne me pouvaient donner. »</p> + +<p>Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé +de Châtillon-les-Dombes, quelque progrès. Elle +en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui +survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois +plus tôt, de présider à la fondation de la congrégation +des prêtres de la Mission : elle pouvait, +ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume +de Dieu. Vincent, bien qu’elle le suppliât en son +testament de demeurer auprès de son mari et de +ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu +douze ans à cette maison, qui, lui parti, se disloqua. +Emmanuel de Gondi entra à l’Oratoire. +L’aîné des fils, devenu général des galères après +son père, épousa une cousine ; et de ce ménage +où se fondaient les branches survivantes de la +famille, naquirent deux filles, qui ne firent point +souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri +à la chasse, à douze ans, d’une chute de cheval. +Le troisième a donné au nom de Retz plus qu’à +celui de Gondi l’éclat que nous savons.</p> + +<p>Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, +qu’on croit anciennes et solides et qui, comme +tout le reste, surgissent et passent. La richesse, +la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères +autrefois comme aujourd’hui. Mais alors +aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en +allant, laisser une œuvre ou seulement un peu +de cendre. Les <i>Mémoires</i> du cardinal de Retz +sont l’un des monuments qu’aura légués au +monde la branche française des Gondi. L’autre +legs est plus précieux : c’est un grand saint.</p> + +<p>Vincent de Paul eût vécu saintement sans les +Gondi. Mais les hommes l’auraient peut-être +ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles à +tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait +d’ailleurs les hautes carrières qu’a découragées +la malchance ? Il faut la grâce de Dieu pour faire +un saint ; il y faut aussi de grands dons ; il y faut +encore la faveur du destin. La postérité retiendra +que, pour M. Vincent, la fortune complice avait +pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de +Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son +épouse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="xsmall">CHAPITRE IV</span><br> +DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT</h2> + + +<p>Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable +en deux étapes. Il s’est inquiété du bonheur +éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort +humain ensuite. Sa première vocation, celle de +pêcheur d’âmes, il l’a reçue subitement, un +matin qu’il prêchait en la petite église de Folleville, +en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour +de la conversion de saint Paul. Quelques mois +plus tard, à Châtillon-les-Dombes, il accédait +à la deuxième étape ; en chaire, comme à Folleville, +il connut tout à coup sa puissance pour +secourir, dans leur détresse matérielle, les malades +et les pauvres. Aux sources humaines de sa sainteté, +on trouve, dans les deux cas, son éloquence.</p> + +<p>Le sermon de Folleville fut prononcé dans de +curieuses circonstances. M<sup>me</sup> de Gondi avait +coutume avant son mariage de se confesser pendant +les mois d’été dans cette petite paroisse, +située au milieu des terres de ses parents. Un +jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête +pour recevoir son pardon, que le curé bredouillait +n’importe quoi au lieu de l’absoudre. Mais +il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous +raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, +nous dit-il, « marmottait quelque chose entre +ses dents et fit ainsi encore d’autres fois qu’elle +se confessa à lui ; ce qui la mit un peu en peine ; +de sorte qu’elle pria un jour un religieux qui +l’alla voir de lui bailler par écrit la formule de +l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à +confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur +elle les paroles de l’absolution contenues en ce +papier ; ce qu’il fit. Et elle continua de le faire +ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa +à lui, lui donnant son papier, pour ce qu’il ne +savait pas les paroles qu’il fallait prononcer, tant +il était ignorant. » Vincent de Paul était fixé sur +la qualité du clergé de son temps, et c’est à le +ramener à ses devoirs qu’il devait plus tard consacrer +un des grands efforts de sa carrière. Tout +de même ce curé de Folleville passait la mesure. +Le plus fort est qu’ainsi averti par M<sup>me</sup> de Gondi +devenue sa pénitente, Vincent s’aperçut que lui +aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois +l’aveu de ses fautes à des ignorants de cette +espèce. « Je pris garde, nous dit-il bien doucement, +et fis plus particulière attention à ceux à +qui je me confessais, et trouvai qu’en effet cela +était vrai et que quelques-uns ne savaient pas +les paroles de l’absolution. »</p> + +<p>Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient +pas absous, et cela durait, Vincent le savait, +depuis des années. Un soir, on l’appela auprès +d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à +trois lieues de Folleville. Ce moribond « était, +nous dit le saint, en réputation d’être le plus +homme de bien, ou au moins un des plus hommes +de bien de son village. » L’aumônier de M<sup>me</sup> de +Gondi lui dit les paroles qu’il fallait pour le +décider à une révision de toutes ses confessions +précédentes. Ce faisant, il entendait réparer la +faute du curé, du curé qui ne savait pas donner +l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait +pas. A peine absous par M. Vincent, le vieillard — il +avait quatre-vingts ans — se tourna vers +M<sup>me</sup> de Gondi qui venait d’entrer et lui dit : +« Madame, j’étais damné sans cette confession ; +oui, madame, j’étais damné ; j’avais des péchés +que je n’avais osé confesser, et jamais je ne m’en +fusse confessé sans cette confession. » Et il +avoua devant M<sup>me</sup> la générale un horrible péché +de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait toujours +omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège +à chaque confession nouvelle et un autre sacrilège +toutes les fois qu’il communiait. Après quoi, +il mourut. Et M<sup>me</sup> de Gondi s’écria, parlant à +M. Vincent : « Ah ! monsieur, qu’est-ce que cela ? +Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est +sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. +Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de +bien, était en état de damnation, que sera-ce des +autres qui vivent plus mal ? Ah ! Monsieur Vincent, +que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ? » +Et elle le pria de faire sur-le-champ aux paysans +de ce village un sermon pour les exhorter à la +confession générale.</p> + +<p>Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. +« Dieu, dit-il, donna bénédiction à mon discours ; +et toutes ces bonnes gens furent si touchés, qu’ils +venaient tous pour faire leur confession générale. +Je continuai de les instruire et de les disposer aux +sacrements, et commençai de les entendre. Mais +la presse fut si grande que, ne pouvant plus y +suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame +envoya prier les révérends pères Jésuites +d’Amiens de venir au secours. » Et les Jésuites +d’Amiens, ajoute le saint dans son langage positif, +« trouvèrent de quoi s’occuper ».</p> + +<p>Dès ce jour, les Missions, l’une des deux +grandes œuvres de Vincent, étaient fondées. Car, +nous dit-il, « cela fut cause qu’on continua le +même exercice dans les autres paroisses des +terres de madite dame durant plusieurs années, +laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer +des missions et nous fit avoir à cet effet +le collège des Bons-Enfants, où nous nous retirâmes, +M. Portail et moi, et prîmes avec nous un +bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus +par an. Nous nous en allions ainsi tous trois +prêcher et faire la mission de village en village. +En partant, nous donnions la clef à quelqu’un +des voisins… »</p> + +<p>Cette clef qu’on donne aux voisins quand on +s’en va, ces cinquante écus qu’on baille pour +une année de travail à un confrère peu gourmand : +voilà les petites choses qui se retrouvent +aux origines de tout ce qu’a fait de grand M. Vincent. +Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, +un grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. +Cette âme sait les mots qu’il faut dire pour emporter +les hommes légers dans son mouvement, +comme du duvet dans un tourbillon. C’est un +discours heureux qui a tout engagé. Vincent gardera +jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du +25 janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements +publics à la Providence pour avoir employé +ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble +prêtre il était bien incapable et bien indigne +d’apercevoir. « Qui m’eût dit cela alors, j’aurais +cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins +c’était par là que Dieu voulait donner commencement +à ce que vous voyez. » Et il ajoute, joignant +les mains ; « Appellerez-vous humain ce à quoi +nul n’avait jamais pensé ? »</p> + +<p>On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce +livre de ne pas faire intervenir la grâce de Dieu +à tous les bons endroits de son récit. Une fois +pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, +pour accéder à la sainteté et s’y maintenir, un +secours surnaturel. Nous parlerons à loisir des +vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons +connaître de sa vie intérieure. Mais l’action +divine en son âme est un secret dont ni Dieu ni lui +ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut +mieux n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on +peut s’inquiéter des voies humaines par où Dieu +a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de Vincent +a été l’une de ces voies, au moins ce +jour-là.</p> + +<p>Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance +encore plus émouvante. Nous allons raconter +cette deuxième histoire, avant d’examiner +d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, +dont nous avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au +temps de sa jeunesse il était un charmeur.</p> + +<p>Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent +quittait secrètement les Gondi et courait à +Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons +que nous avons déjà données de cette fuite, il +faut évidemment placer l’impatience du nouvel +apôtre de secouer tout le reste pour se rendre +sans délai à l’appel de Dieu. M<sup>me</sup> de Gondi l’a +guidé, poussé, dans la grande voie où il est maintenant +engagé ; mais de tels patronages sont à la +fois salutaires et pesants ; ils aident et retiennent ; +ils suscitent et ils entravent. Bref, Vincent s’était +sauvé.</p> + +<p>Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de +Clichy, sur qui étaient tombées, voilà cinq ans, +ses premières paroles ardentes, et qu’il avait +attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il +fût alors un curé sans expérience. Il aimait ce +troupeau ; il en était toujours le pasteur. On a la +preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par +exemple pour des baptêmes. Son retour y eût +été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il +savait bien que la calèche de M<sup>me</sup> de Gondi +l’aurait été chercher là dès le lendemain, il s’en +fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on +le laissât tranquille.</p> + +<p>Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville +de 2.000 habitants, se trouvait sans curé, et le +poste n’était point recherché. Les comtes de +Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient +prié le supérieur de l’Oratoire de Lyon, le Père +Bence, de leur indiquer un « bon ecclésiastique », +dont ladite paroisse avait un extrême besoin ; +car depuis près de quarante ans les curés bénéficiers +ne s’y étaient présentés que pour en percevoir +le revenu ; les notables avaient tous passé +à la religion « prétendue réformée » ; et l’on ne +comptait dans la ville aucun religieux, aucune +religieuse, mais six prêtres en tout, libertins, +ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse +affaire, nous explique Messire Charles Demia, +prêtre de la Mission, écrivant peu après la mort +de M. Vincent, « à cause que cette cure était de +grand travail et n’avait de revenu en ce temps-là +que cinq cents livres. » Le Père Bence se tourna +vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, +qui n’hésita pas à suggérer à Vincent de Paul +que cette cure-là lui paraissait au contraire +excellente.</p> + +<p>A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit +chez un huguenot, le sieur Beynier. Un religieux +de Lyon avait remis en effet à notre voyageur +une lettre d’introduction auprès de ce +notable, le priant de servir le nouveau venu en +tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour complaire +à son bon ami lyonnais que parce que la +maison curiale était en ruines, retint Vincent chez +lui et le logea. Notez que ce Beynier vivait, nous +dit-on, « dans tout le libertinage que la multitude +des biens dont il était pourvu abondamment » +et sa jeunesse et ses fréquentations « lui inspiraient. » +Ce débauché accepta qu’une partie de +sa turbulente demeure devînt un lieu de silence +et de prières. Vincent s’adjoignit sur-le-champ +un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans +la province pour sa piété ; et tous deux, logés au +deuxième étage de la maison, se levant à cinq +heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre, +vaquaient à leur dur ministère, sous le regard +bienveillant dudit Beynier et de ses familiers, +tous riches, influents et, comme lui, passés à la +religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc +point les sectaires qu’on nous dit dans les manuels. +Ils sortaient des guerres de religion ; mais +sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. +Et puis, si certaines de leurs façons étaient plus +grossières que les nôtres, leur âme était plus près +de la tradition chevaleresque. Une civilisation est +plus radieuse à ses débuts que quand elle a un +peu vieilli. On nous parle toujours du progrès, +comme si la loi de beaucoup de choses n’était +pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui +se fane comme les autres. Il faut que nous tâchions +aujourd’hui de cultiver aussi des fleurs, +heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains +d’aussi belles que ces bourgeois du pays de +Bresse, qui aimaient leur prochain avec tant de +gentillesse, que tout tombait, la haine, les préjugés, +les passions, même le souci de la paix chez +soi, devant un étranger qu’on accueillait dans sa +maison. Sans doute un notable avait-il aussi dans +ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers +la multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient +pour les gardiens naturels du troupeau sans pasteur. +A l’arrivée de Vincent, il leur parut de politesse +élémentaire de présenter au nouveau berger +ses brebis. Il advint ce que déjà vous avez +deviné. Tous ces gens aimables furent bientôt +pris au charme du grand homme tombé chez +eux. Vincent fit, dans la petite ville, du ministère +à sa façon, qui était méthodique et foudroyante. +Il visita les maisons une à une, prêcha, administra +les sacrements, fut un si éloquent missionnaire +et recommanda si bien, comme à Folleville, +la confession générale, que tout le monde, après +quelques semaines, y avait passé, le huguenot +Beynier comme les autres et tous ses amis à sa +suite.</p> + +<p>Un dimanche d’été, probablement le 20 août, +tandis que le nouveau curé s’habillait pour la +messe, une paroissienne, la femme du seigneur +de la Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en +une maison écartée des autres, une ferme sise à +un quart de lieue de là, toute une famille était +malade, père, mère, enfants, et personne alentour +pour assister ces gens en détresse et très +pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux Filles +de la Charité de cet incident tout menu et si gros +cependant qu’après trois siècles nous continuons +d’en tirer des richesses, Vincent avouait que la +situation de ces malheureux lui avait « touché +sensiblement le cœur ». Et il ajoutait : « Je ne +manquai pas de les recommander au prône avec +affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui +m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus +de compassion pour ces pauvres affligés. »</p> + +<p>Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore +Vincent qui nous le dira lui-même : « Après les +vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de +la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin +d’y aller. Nous rencontrâmes sur le chemin +des femmes qui nous devançaient, et, un peu plus +avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était +en été et durant les grandes chaleurs, ces bonnes +dames s’asseyaient le long des chemins pour se +reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en +avait tant, que vous eussiez dit des processions. »</p> + +<p>Les paroles prononcées au prône avaient +poussé toute la paroisse vers la maison des malades. +Ses ouailles compatissantes, Vincent les +voyait maintenant défaillir en grappes sous le +soleil. S’il a gardé cette vision, c’est que lui-même +a senti brûler son sang aux feux de ce ciel +d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la +terre montaient en lui. Et le matin, s’il est allé +sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est que +son cœur aussi avait chaud et sentait bon.</p> + +<p>Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais +pas content. Ils ont bien fait d’avoir eu pitié, les +gens de Châtillon, mais voilà une charité mal +ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au +secours d’une pauvre famille, qui demain va se +retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a +senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme +que nous cherchons à connaître. Sa sensibilité +a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue +aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes +a jeté un cri ; et puis il écoute sagement l’écho +de sa voix et, maître de soi et des autres, il va +donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes +dames, et commandera qu’au lieu de combler +en un jour la famille malade de provisions qui se +gâteront, « elles se cotisent désormais pour faire +le pot chacune sa journée. » Une à la fois, mais +tous les jours : voilà la consigne. Il la formule +avec force : on s’incline. Bientôt il l’inscrit dans +un règlement ; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. +Elle a jailli de son cœur, mais c’est sa tête qui l’a +charpentée solidement.</p> + +<p>Nous allons suivre Vincent dans sa grande +carrière. Nous verrons quelle œuvre apostolique +est sortie du sermon de Folleville et quelle prodigieuse +œuvre charitable du sermon de Châtillon. +Mais de quoi donc était faite l’éloquence de +ce prêtre ? Il n’est pas vain de s’en inquiéter, car +on peut discuter s’il est devenu un grand saint +à cause de l’ascendant de sa voix sur les hommes, +ou si sa puissance oratoire venait de sa sainteté +commençante : il est certain que, dans l’ordre du +temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, +le premier signe de sa grandeur.</p> + +<p>De ses sermons, jamais écrits, rien n’est resté. +Nous savons seulement qu’il a dit un jour, parlant +de ses tournées de village en village : « Je +n’avais partout qu’une seule prédication, que je +tournais en mille façons. C’était de la crainte de +Dieu. »</p> + +<p>Mais ses proches ont couché sur le papier, à +la suite de ses <i>Entretiens</i> et <i>Conférences</i> aux Filles +de la Charité ou aux prêtres de la Mission, des +notes qui vont peut-être nous donner des lumières +sur la façon dont il parlait. « S’il se trouvait +quelqu’un, écrivait un jour le frère Ducournau, +qui eût le concept et la main assez prompts +pour écrire mot à mot les mêmes paroles et les +exclamations de M. Vincent au moment qu’il +les prononce, cela serait le meilleur. » Et messieurs +les assistants désignèrent justement cet +habile frère pour ledit travail. Nous sommes +fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à +transcrire, comme il disait, les mêmes paroles de +son maître, c’est-à-dire ses paroles exactes et, +puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations authentiques.</p> + +<p>Car il y a tout le temps des exclamations dans +les textes émanant de Vincent, dans ses lettres +comme dans ses entretiens. Cela leur donne un +certain air de naïveté auquel il ne faut pas se +laisser prendre. L’homme était parfaitement +avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il +a constamment mêlé des cris à ses discours, ce +n’était pas, comme d’autres, pour se donner le +temps de trouver des paroles plus utiles. Ces +sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation +intérieure, et Vincent, non seulement +permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son +cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs +dans un discours sont ordinairement un +mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop +facile de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais +si vraiment c’est une poitrine qui se vide sous +l’effort d’une carcasse palpitante, alors les humains +penchent le front sous le souffle, comme +des arbres dans la tempête.</p> + +<p>D’autre part, il paraît que Vincent faisait +beaucoup de gestes. Parlant tout à la fin de sa vie, +donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux +qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter +et peut-être provoquer des relâchements +dans le zèle ou dans la discipline, il présenta ainsi +ces fâcheux : « Ce seront des esprits libertins, +libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, +pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent en peine +d’autre chose. Quoi encore ? Ce seront… Il vaut +mieux que je ne le dise pas. Ce seront des gens +mitonnés… » Ici, le frère Ducournau note un +détail qui nous intéresse. « Saint Vincent, nous +dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains +sous les aisselles, contrefaisant les paresseux. » +Plus loin, ayant rapporté un autre passage du +même discours, le frère dit encore : « A ce moment +M. Vincent faisait de certains gestes et des +mouvements de tête, et avec une certaine inflexion +de voix dédaigneuse… »</p> + +<p>Une autre fois, le saint explique aux pauvres +frères coadjuteurs que Dieu les aime et les écoute +et qu’ils aideront peut-être mieux que les prédicateurs +eux-mêmes au succès de la retraite qu’on +va faire aux ordinands. Voici, par exemple, un +frère. « Il sera occupé, dit-il, à son travail ordinaire +et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent +pour le prier qu’il ait agréable de bénir +l’ordination ; et peut-être ainsi, sans qu’il y pense, +Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes +dispositions de son cœur. » N’est-ce pas charmant +de dire ces choses aux petits sur la terre ? +Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait d’angélique +et d’exquis dans la charité de cet homme. +Il y a ceci « dans les psaumes, ajoute-t-il : <i lang="la" xml:lang="la">Desiderium +pauperum exaudivit Dominus</i>, le Seigneur +a écouté la prière des pauvres. » Mais le voilà +qui s’arrête. Il a oublié la suite. Alors il demande +à ceux qui sont auprès de lui : « Comment y a-t-il +au reste du verset ? » Un assistant le lui dit et, +le remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la +beauté du texte et, nous dit le fidèle Ducournau, +le répète « plusieurs fois avec des mouvements +dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants. »</p> + +<p>Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet +entretien du 4 août 1646 aux Filles de la Charité, +où, parlant en présence de quatre sœurs désignées +pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, +il demande à l’assemblée si l’on a jamais entendu +dire « qu’il se soit trouvé des personnes si détachées +du sentiment de la nature que, sachant que +de quatre sœurs envoyées là, une est morte et les +autres sont fort malades, nonobstant cela, elles +se présentent pour aller à leurs places et disent : +Monsieur, me voilà prête. » Il prononce alors, +devant les pauvres filles, des paroles d’une souveraine +beauté. Elles vont aller au martyre, ces +petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur +prêcher à cette minute, c’est l’humilité. Ce +qu’elles vont faire est si grand, qu’étant de fragiles +femmes elles en pourraient étourdiment +tirer vanité. « N’allez pas dire aux hôtelleries où +vous vous arrêterez que la reine vous mande, +qu’elle vous a préférées à tant d’autres ; ne dites +rien de tout cela. Mais, si on vous demande : +« Où allez-vous ? » vous répondrez : « Nous +allons où Dieu nous appelle. » Ou encore : « Nous +allons en un tel lieu. » — « Faire quoi ? » — « Ce +qu’il plaira à Dieu qu’on nous ordonne de faire. » +Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage. +Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, +vous reconnaissant la plus misérable et la +plus imparfaite de la Compagnie. » Cela n’empêche +point sa gorge d’être tout à coup remplie +de sanglots. Quand il songe à la morte, à celles +qui peut-être tomberont demain et qui sont +devant lui, toutes ferventes ; quand il parle du +sang de ses filles qui en appellera d’autres au +sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la +grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre +soudain. « Notre très honoré père, écrit la pauvre +sœur qui a recueilli pour nous l’entretien, +fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance +de ses larmes. »</p> + +<p>Ce n’est pas tout. Il s’agite ; il soupire et pleure ; +il a recours enfin à un dernier moyen physique +d’émouvoir, qui est de se frapper la poitrine. Le +frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu +du discours sur les relâchements dans la discipline, +nous montre Vincent qui, se recolligeant, +c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se +dit alors à lui-même, en présence de tous ses +prêtres : « O misérable, tu es un vieillard semblable +à ces gens-là ; les petites choses te semblent +grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, +messieurs, il n’y a pas jusqu’au lever du matin, +qui ne me paraisse une grande affaire, et les +moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. +Ce seront donc de petits esprits, des +gens comme moi, qui voudront retrancher des +pratiques et des occupations de la Compagnie. »</p> + +<p>Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots +pareils ne sont pas faciles à expliquer. « Des gens +comme moi, dit-il, de petits esprits… » C’est tout +de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière +ses paroles de tout à l’heure et celles-ci, +sous son éloquence qu’il s’agit de juger, faire +le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement +engagé dans tout cela. Voici l’occasion de poser +la question de la sensibilité de Vincent : débat +capital, hors duquel on ne saurait résoudre le +problème de son éloquence, ni d’ailleurs celui +de sa sainteté.</p> + +<p>L’extrême sensibilité est à la fois, pour un +orateur, une nécessité et un danger. Et de même +il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente +foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.</p> + +<p>N’accèdent guère à la véritable éloquence, +n’accèdent jamais à la sainteté, que les natures +à la fois puissantes et équilibrées. Intelligence +ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes +deux sur une riche matière : un cœur de chair +humaine. Ces cœurs-là sont malheureusement +impétueux à vingt ans, et c’est seulement à +trente que le caractère de l’homme a sa trempe +définitive. De là, tant de déchets. De là, les débuts +tourmentés ou incertains des plus grands génies +et des saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, +n’a trouvé son équilibre qu’à l’âge de la volonté. +Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa pétulante +sensibilité une puissance qui lui fût égale.</p> + +<p>Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser +publiquement. Il y a dans Marc-Aurèle une +pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours +à l’affût des belles choses, l’a trouvée un jour +dans un petit recueil édité à la date émouvante +de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit +toute une préface pour expliquer que la doctrine +de l’empereur-philosophe était pétrie de christianisme, +a eu raison de faire grand état des mots +que voici : <i>Si tu perds le sentiment de tes fautes, +il ne vaut plus la peine de vivre.</i> Ce sentiment-là, +saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en lui toute +sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession +et à la torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. +C’était un homme, mais qui voyait l’essentiel de +lui-même : sa faiblesse. De cette faiblesse, les +êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas +un jour d’être scandalisés, s’ils n’étaient si légers. +Car nous sommes tous des étourdis, mais celui-là +point : c’était un passionné.</p> + +<p>L’étalage que Vincent fait constamment, quand +il parle ou quand il écrit, de son indignité, de sa +bassesse, de ses abominables péchés, choque +d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite +que ce sont seulement des formules, de fâcheuses +formules, et l’on regrette, par exemple, qu’au-dessous +de sa signature, il trouve bon d’ajouter +presque toujours ces mots inutiles : <i>prêtre +indigne</i>. On dirait qu’il les fait tomber mécaniquement +de sa plume comme un paraphe déplaisant, +et l’on songe à tous les gestes onctueux +que font, par habitude, les hommes confits en +dévotion.</p> + +<p>Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait +pourtant point de manies. Il ne disait jamais de +banalités, ne proférait jamais de propos routiniers. +Toujours il choisissait le mot juste, et +pour formuler une pensée originale. Quand il +se frappait la poitrine, il est donc probable que ce +n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste +dont il faut que nous comprenions l’importance.</p> + +<p>Un jour, il fait à ses prêtres une conférence +sur la <i>méthode à suivre dans les prédications</i>. Il leur +dit les merveilles accomplies par sa méthode, +qu’il appelle la <i>petite méthode</i>, parce qu’elle est +toute simple et sans faste. Il rappelle les belles +conversions accomplies par ses missionnaires ; +s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la +joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs +au cours d’un prêche, ou d’être escorté, quand +on quitte le village après la mission, par le troupeau +des fidèles jetant ces cris : « Bienheureux +les ventres qui vous ont portés ! Bienheureuses +les mamelles qui vous ont allaités ! Oh ! que vos +mères sont heureuses ! » Et tout à coup écoutez-le : +« O Dieu, dit-il, quels fruits a produits cette +méthode partout où l’on a été ! Quel progrès ! +Eh ! combien seraient-ils plus grands si moi, +misérable, ne les avais empêchés par mes péchés ! +Hélas ! misérable que je suis ! Ah ! j’en demande +pardon humblement à Dieu. O Sauveur ! pardonnez +à ce misérable pécheur, qui gâte tous +vos desseins, qui s’y oppose et contredit partout ; +pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, +tous les empêchements que j’ai apportés aux +fruits de la méthode que vous avez inspirée, à la +gloire qui vous en serait revenue sans moi, misérable. +Pardonnez-moi le scandale que je donne +en cela, comme en tout ce qui concerne votre +service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je +vous prie, le mauvais exemple que je vous donne +toujours ; je vous en demande pardon. » Là-dessus +il repart, dit des choses admirables et +notamment définit la véritable éloquence en des +termes pareils, nous le verrons tout à l’heure, à +ceux que choisissait Pascal, au même moment, +pour nous expliquer comment on doit écrire ; +puis, pensant à lui-même, si petit pour une tâche +si haute, il s’écrie : « Il n’y a que moi, misérable, +qui gâche toujours tout. » Il s’accuse de ne rien +comprendre à l’art, si nécessaire, de parler avec +fruit. « Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je tâcherai +de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de +la Compagnie, à qui Dieu a fait particulièrement +ce don, qui gardent merveilleusement cette +sainte méthode. » Et un peu plus loin, comme +excédé de son insuffisance, il y revient encore. +« Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, +de dire les choses en détail, et que moi-même je +ne les sais pas, moi, misérable, qui suis venu +jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre, par +ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette +méthode, tellement je suis grossier et stupide, +une grosse bête, une bête lourde, ah ! pauvre +bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, +nous en parlera en particulier, nous apprendra +comme il s’y faut comporter pour la bien pratiquer. +Il le fera, je l’en prie ; il sait bien cela, lui ; +il nous l’apprendra, s’il lui plaît. »</p> + +<p>Tout ce discours si curieux, il est clair que +Vincent l’a prononcé dans l’exaltation. Il y +emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle +aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il +ne dit pas : « Cela est évident. » Il s’écrie : « Cela +est si évident qu’il faudrait se crever les yeux +pour ne le voir pas. » Il a souvent recours à ces +mots excessifs par lesquels nous essayons, dans +la langue familière, d’agir sur l’imagination de +nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres +de vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va +chercher pour que sorte bien toute sa pensée : +« Faut-il que nous menions une vie… je ne sais +comment je dois dire… <i lang="la" xml:lang="la">lautior</i> ; si l’on pouvait +faire un mot français de ce latin, <i>plus commode</i>… +ce mot ne dit pas assez, <i>plus voluptueuse, plus +délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens +du monde</i>. »</p> + +<p>Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut +qu’on le sente de même. Il met d’ailleurs en ses +actes la même passion qu’en ses paroles. Il a dit +un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires : +« Quel compte a à rendre à Dieu un +supérieur lâche ! » Il est, cela ne surprendra +personne, pénétré de sa responsabilité de chef. +Il ne sera pas un supérieur lâche, et son commandement, +il l’exercera totalement. C’est ainsi que +nous le voyons faire des remontrances, devant +la Compagnie assemblée, à de pauvres religieux +qui ont commis des fautes, grandes ou petites. +Il est terrible quand il rend ainsi la justice ; et ce +bon M. Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter +un coupable. Il avait coutume, lorsque la +communauté avait fait oraison, de prendre place +au chœur, de faire approcher tout le monde, +prêtres, frères coadjuteurs, écoliers et séminaristes, +et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou +à celui-là, il disait : « Monsieur, répétez tout haut +l’oraison que vous venez de faire. » Des paresseux, +qui avaient rêvé ou dormi au lieu de méditer, se +trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il +leur arrivait de demander à M. Vincent qu’il les +excusât pour cette fois. Un prêtre, ancien de +douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant +excusé ainsi le 17 novembre 1658, Vincent lui +dit, en termes vifs, son mécontentement. Celui-ci, +fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le +saint lui cria : « Monsieur, êtes-vous en état de +recevoir l’avertissement qui est à vous faire ? » +Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à +genoux. Et le frère Ducournau, qui était présent, +nous rapporte ce qui se passa ensuite. « M. Vincent, +nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, +le vendredi précédent, il s’était absenté de la +conférence du soir, nonobstant qu’on lui eût dit +d’y aller, appelant cela une désobéissance formelle. +Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti +ainsi publiquement, voulut lui présenter qu’il +avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y assister +ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que +cela n’était pas vrai, qu’au contraire il lui avait +dit : « Allons, monsieur, allons ! » Il dit de plus +à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser : « Monsieur, +on ne doit point parler, ni s’excuser, quand +on est averti de quelque chose ; mais il ne faut +dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on +donne et l’accomplir. » Il lui dit de plus qu’étant +déjà assez ancien dans la maison, il devrait être +à exemple ; qu’autrefois il l’avait vu si dévôt, lors +même qu’il était petit garçon ; qu’au Mans, où +il avait été envoyé, il avait fort bien fait, et ici +aussi, et que cependant, depuis environ deux +ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était +laissé gagner à la paresse. « Peut-être que cela +fait peine, dit M. Vincent, de voir qu’étant +prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et +de cette sorte. Mais quoi ! il faut bien avertir des +défauts. »</p> + +<p>Et il fait tomber sur le coupable, devant +tous ces hommes haletants, cet arrêt solennel : +« Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, +qu’il doit être disposé à rendre compte +de son oraison lorsqu’on le priera de le faire, +et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, +pour ce que vous êtes plusieurs fois +tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous +souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, +comme aussi dans les autres fautes dont vous +venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui +et demain de célébrer la sainte messe. +Voilà la pénitence que je vous donne. »</p> + +<p>Des scènes pareilles, disons-le net, sont +odieuses ou magnifiques. Odieuses, parce qu’il +est trop facile, quand on dispose d’une autorité +totale, de torturer publiquement ceux qu’on a +sous sa loi. Magnifiques, si c’est vraiment un +justicier qui parle : et celui qui mérite ce nom, +on le reconnaît au frémissement de sa voix, car +il n’y a pas de justice sans amour. Un juge sec, +un juge froid, ce sont des usurpateurs : on les +déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, +mais lui plus que tous. Tandis qu’il tenait toute +la Compagnie en haleine parce que c’était son +devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne +pas humilier ce pécheur, la majesté de son sacerdoce +le soulevait et le terrifiait. L’extrême sensibilité +des saints les porte aux nues ; et tout à +coup, ils prennent peur, car ils n’ont pas cessé, +arrivés si haut, de tout sentir à l’extrême. Si près +de Dieu, quand on est si petit : c’est un constant +état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous +essayons bien d’en parler ; nous ne le faisons +jamais comme il faudrait, parce que nous avons +des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau +drame ; ils le vivent dans l’exaltation ; et ce sont +les seuls sages. Nous savons qu’arrivés au faîte +des honneurs ou de la puissance des grands de +ce monde sont devenus humbles : voilà la sagesse +courante. Celle des saints est pareille, mais incomparablement +plus haute et plus forte. Quand on +s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable +de prendre les humains en pitié et de tenir +sa propre guenille pour misérable.</p> + +<p>Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à +cause du rang du coupable, Vincent avait à +peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans +d’autres occasions. Par exemple, en voici une +où ce sensible va nous livrer son secret. Il s’agit +d’une histoire bien ridicule. Un frère coadjuteur, +commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc +falloir humilier ce pauvre diable devant toute +la communauté. Vincent voit leur misère, à tous +ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au +fond, et il pense : « Un supérieur qui ne punirait +pas, qu’en dirait Dieu ? » Alors il faut frapper. +Mais qui est-il pour cette œuvre de justice ? +Devant l’Éternel tous les hommes ne sont-ils +pas également chétifs ? Entre un frère qui titube +et un supérieur qui fait aussi quelquefois des +faux pas, quelle si grande différence ? Alors il +s’adresse ainsi au coupable : « O mon frère, le +dirai-je ? O Sauveur, le dirai-je ? le pourrai-je +bien dire sans rougir ? Ah ! mon frère, j’en suis +coupable ainsi que vous, pour ne vous avoir pas +donné de bonnes instructions. Le pourrai-je +bien dire ? Il faut que j’en avale la confusion +aussi bien que vous, parce que j’en suis coupable. +Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, +jusqu’à le faire paraître en venant du dehors. +O Sauveur, prendre trop de vin jusqu’à le faire +paraître ! faire les actions d’un homme ivre ! O +misérable ! C’est moi, pécheur, qui suis la cause +de ce désordre ; et cela ne serait pas arrivé sans +mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus +tous les deux ! Après cela, vous vous couchâtes +dans la cuisine devant vos frères ; quel exemple +aux nouveaux ! Que diront-ils de moi d’avoir de +telles personnes dans la Mission ? » Voyez comme +il l’aide à porter son péché, comme il sait à la +fois châtier le coupable et passer le bras sous son +bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, +un homme tout menu sous le Dieu splendide +qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant à +cette minute. Toute la fin du petit sermon au +frère ami de la bouteille est un modèle de discours +exalté. Il y a des pages très hautes dans +l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le +sujet est une bagatelle, montre mieux qu’aucune +l’art parfait de ce prêtre, qui, avec les mots les +plus simples et dans l’ordre convenable, versait +sur son auditoire le trop-plein d’une âme de feu. +« O messieurs, s’écrie-t-il, priez pour nous ; ô +mes frères, ayez compassion de notre frère et +priez pour nous supporter. Il est notre frère ; +pour l’amour de Dieu, ayons pitié de sa misère. +O ! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu +merci, souvent humilié. Ah ! que ferons-nous +maintenant, mon frère ? Vous avez des défauts, +vous avez des passions, et vous vous y laissez +aller après toutes les humiliations, prières, +recommandations, résolutions que vous en avez +faites ! Que ferons-nous maintenant ? Qu’est devenu +cet esprit d’humilité ? Que sont devenues +toutes ces recommandations ? Que sont-elles +devenues ? Où sont maintenant toutes ces protestations ? +Où sont-elles, mon frère ? Où sont +ces résolutions que vous avez faites de bien +servir Dieu ? Qu’est devenu tout cela ? O mon +pauvre frère ? Et que deviendra cette humiliation +que vous faites maintenant ? Que deviendra cette +confusion que nous buvons ? »</p> + +<p>Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux +homme agenouillé devant lui. Il vida +ce jour-là la coupe jusqu’au fond ; puis, prenant +en pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur +cette parole apaisante : « Nous prierons Dieu +pour vous, mon frère ; et nous espérons qu’il +vous donnera, si vous le voulez, la grâce de +mieux faire à l’avenir. »</p> + +<p>Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à +ceux qui l’écoutaient des arguments bien déduits, +il l’était plus encore à les magnétiser ; et non +seulement son tempérament le portait à faire +ainsi ; mais il professait que c’était mieux. Il +estimait que c’est au cœur qu’on doit viser +d’abord. « Quand l’âme, dans l’oraison, prend +feu aussitôt, disait-il, qu’a-t-elle besoin de raisons ? » +Et une autre fois : « Mes frères, je +remarque que, dans toutes les oraisons que vous +faites tous, un chacun s’efforce de rapporter +quantité de raisons, et raisons sur raisons ; <i>mais +vous ne vous affectionnez pas assez</i>. » Il ajoute : +« Toutes nos raisons sont sans fruit, <i>si nous ne +venons aux affections</i>. »</p> + +<p>Il éprouvait un grand respect pour les médecins +de son temps, qui n’avaient pas encore défilé +devant Molière. Si, revenant sur la terre, il consultait +ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant +ouï seulement ses premiers mots et mis son +poignet dans leurs mains, ils lui diraient : « Monsieur, +vous êtes un grand affectif. »</p> + +<p>Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe +quel saint, et par exemple à tous ceux de son +temps, à la mystique Marie des Vallées, au bon +François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de +Chantal, ou à ceux de sa lignée spirituelle, Vincent +Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le +charitable. Et ils jugeraient de même n’importe +quel orateur, n’importe quel écrivain, du plus +grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus +passionné, celui du fougueux Bossuet et de +Racine, l’enfant de volupté. Encore faut-il distinguer +Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour +reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, +nous allons continuer de l’ausculter et lire un +dernier texte.</p> + +<p>Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le +2 mai 1659 sur la <i>Mortification</i>. On se souvient +que nous avons un peu blâmé Vincent, aux +premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre +qu’il a toujours faite à ce qui pouvait survivre, en +lui et chez ses prêtres, de tendresse pour leurs +parents. Il traitait, dans la conférence que je vais +citer, de la dure obligation de se mortifier sur ce +point comme sur les autres, et j’avoue qu’ayant +rencontré cette page, je commençais de la lire +sans grand plaisir, quand je vis ce que vous-même +allez voir.</p> + +<p>Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui +ont imprudemment fait visite à leur famille : +« Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts +d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de +prospérité ; dans ses douleurs inutiles ou ses +vaines joies ; et ils s’y sont embarrassés comme +une mouche qui est tombée dans les filets d’une +araignée, d’où elle ne se peut tirer. » Voilà, soit +dit en passant, qui n’est pas mal présenté. Mais +la suite est mieux. « Du temps que j’étais encore +chez M. le général des galères, dit-il, il arriva que, +les galères étant à Bordeaux, il m’envoya là pour +faire mission aux pauvres forçats… Or, avant de +partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux +amis de l’ordre que j’en avais reçu, à qui je dis : +« Messieurs, je m’en vas travailler proche le lieu +d’où je suis ; je ne sais si je ferai bien d’aller faire +un tour chez nous. » Tous deux me le conseillèrent. +« Allez-y, monsieur, me dirent-ils, votre +présence consolera vos proches ; vous leur parlerez +de Dieu, etc. » La raison que j’avais d’en +douter, c’est que j’avais vu plusieurs bons ecclésiastiques +qui avaient fait merveille quelque +temps éloignés de leur pays, et j’avais remarqué +qu’étant allés voir leurs parents, ils en étaient +revenus tout changés et devenaient inutiles au +public… J’ai peur, disais-je, de m’attacher de +même aux parents. Et, en effet, ayant passé huit +ou dix jours avec eux pour les informer des voies +de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des +biens, jusqu’à leur dire qu’ils n’attendissent rien +de moi, que, quand j’aurais des coffres d’or et +d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un +ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu +et aux pauvres, le jour que je partis, j’eus tant de +douleur de quitter mes pauvres parents, que je +ne fis que pleurer tout le long du chemin, et +quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda +la pensée de les aider et de les mettre en meilleur +état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit +attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce +que je n’avais pas. Je fus trois mois dans cette +passion importune d’avancer mes frères et mes +sœurs ; c’était le poids continuel de mon pauvre +esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu +libre, je priais Dieu qu’il eût agréable de me +délivrer de cette tentation, et je l’en priai tant, +qu’enfin il eut pitié de moi. »</p> + +<p>Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur +le chemin parce qu’il vient de quitter ses frères +et ses sœurs ; saint Vincent prêt à donner ce qu’il +a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de +son cœur lui a pourtant commandé d’oublier ; +saint Vincent pris de tendresse comme une +femme parce qu’il a cessé quelques jours de +vivre en Dieu seul : voilà l’image pathétique +qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre +comment celui-là, aussi saint que les +autres, a été le plus grand de tous.</p> + +<p>C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez +garde au sens des mots. Saint François de +Sales, voilà un être bon. « Je le veux tant aimer, +le cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer ! +Il a plu à Dieu de faire ainsi mon cœur ! Oh ! +quand est-ce que nous serons tout détrempés +en douceur et en charité pour le prochain ? » +La bonté est une vertu aimable, mais, dans la +hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle +est à base d’indulgence et ne va guère sans un +peu de philosophie souriante, c’est-à-dire de +scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse, +quand d’aimer les hommes est une affaire si +grave. La bonté, selon saint François, est toute +détrempée en douceur et en charité : alors elle +est en rébellion sourde contre la justice de Dieu, +qui est d’acier trempé. Elle prend tout le monde +sous son aile, et console et caresse. La bonté est +charmante, et qui ne la bénirait ? Mais elle est +une faiblesse.</p> + +<p>Vincent de Paul a pleuré ; il a pleuré, ce bon +homme, pleuré sur le chemin en pensant à ses +pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et +d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les +siennes ? Ce n’était pas un grand mystique. Il +n’aurait pas eu, comme l’amie de François de +Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force +de passer sur le corps de son fils pour obéir au +Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte, et +par amour ; elle aimait Dieu plus que son enfant ; +et l’on avait déjà vu cela quand Abraham avait +brandi sur Isaac le glaive du sacrifice. Ceux-là +sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus +de saint Vincent ? Je ne crois pas.</p> + +<p>Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je +me repens déjà d’avoir paru médire, tous ont été +des passionnés, et François d’Assise aussi, qui +aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, +parce qu’il les trouvait charmants. Mais la +passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de +Chantal l’attisait, que François de Sales la voilait +d’indulgence et le <i lang="it" xml:lang="it">poverello</i> de poésie, Vincent +la laissait nue. Il pleurait simplement, comme un +pauvre homme sur la terre, un pauvre homme +tout près de nous. Il a aimé le prochain comme il +est humain de l’aimer. Grand saint de l’époque +classique, amoureux des hommes avec sagesse, +donc avec intensité, car le désordre disperse, il +a sondé les cœurs, étant plus près d’eux, plus +facilement et profondément qu’aucun autre ; +et il n’a pas été bon, mais miséricordieux, ce qui +est bien autre chose, si l’on veut considérer que +la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde +à cause d’elles : c’est pour sa misère qu’il faut +pleurer sur la créature.</p> + +<p>Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans +effort à des sommets où elle s’est confondue avec +la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce +n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste +envers eux. Ils s’abusent d’ailleurs souvent sur la +part qui leur est due. Les simples croient juste +que le monde tourne autour d’eux ; et l’injustice +qui les scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. +Ils estiment que leur bonheur, c’est +aux autres de le faire, quand c’est à chacun +d’eux d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien +des êtres. Ceux qui dépendent d’autrui sont le +jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres +fautes ajoutent du désordre à ce désordre. La +charité n’est pas la douceur ni l’extase, c’est +l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener +de l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun +ce qui revient à son petit mérite, faire aux pauvres +hommes une aumône, c’est entendu, mais une +aumône sacrée comme une dette.</p> + +<p>Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons +à loisir de sa carrière charitable, la vocation +de saint Vincent parmi nous, vocation unique, +qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi +parler, des saints du paradis.</p> + +<hr> + + +<p>La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu +son action oratoire irrésistible ; mais ce n’est pas +elle seule qui l’a fait éloquent. Il faut, pour +parler aux hommes assemblés, des dons nombreux ; +et ceux-ci voisinent rarement dans une +même âme, dans un même corps. L’un de ces +dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu +dans le sang. Cœur puissant ; mais tête encore +plus forte : ainsi tout s’arrangeait. Il faut aussi +une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité +d’esprit qui fait venir à l’instant le mot juste, +tous les mots justes, eux seuls, et en bon ordre. +Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être +entendu, donc de plaire, et, pour cette fin capitale, +deux vertus sont requises, dont ne parle +pas le catéchisme : souplesse et coquetterie.</p> + +<p>Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe +et complet, les possédait toutes.</p> + +<p>Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on +a peu d’idées. Et si souvent il a répété qu’il ne +savait rien, ne comprenait rien, que plusieurs +l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris +le frère Ducournau, ont écrit, sans doute +avec regret, mais enfin ils ont écrit, que leur +Père ne disait « pour l’ordinaire que des choses +communes ». Le pauvre frère Ducournau croit +tout arranger en ajoutant que « si elles sont +communes pour les savants et les personnes +spirituelles, elles ne le sont pas pour les frères +et les commençants, qui même ont besoin d’être +conduits et excités par ces choses, plutôt que par +d’autres extraordinaires, dont ils ne sont pas +capables. » On voit ici quel ascendant exerçait +ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, +pour contraindre ceux qui écoutaient dans le +ravissement sa parole à croire dans leur cœur que +c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient +certes. « Encore que M. Vincent parle sur un +sujet commun, écrit ce même Ducournau, c’est +avec une force qui n’est pas commune. » Et il +concluait par ces mots, pour lesquels on lui +pardonne tout le reste : « C’est pour cela qu’un +chacun se rend fort attentif quand il parle, que +plusieurs sont ravis de l’entendre, et que ceux +qui n’ont pas été présents s’informent souvent de +ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y +être pas trouvés. » N’attendons pas de ses contemporains +un meilleur témoignage. Il les enchantait +sans les étonner : voilà la grande affaire. +Pourquoi ce charme facile ? Parce qu’il faisait +un grand effort pour eux, n’en doutons pas ; +mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé +à faire oraison, donc à réfléchir, était habile +à concevoir clairement, à déduire avec ordre, à +toujours dégager l’essentiel et à conclure.</p> + +<p>Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne +saurait le dire au juste : peut-être ses gestes, sa +faconde, son humeur bouillante ; peut-être un +peu d’accent, mais nous n’en savons rien. +M. Henri Brémond, qui est de par là, tient que +les humbles du pays de Dax ont bien de la +finesse et prennent sans effort le ton et les façons +des milieux où il passent, même les plus hauts ; +et voilà, pense-t-il « une des clefs de cette âme +ambitieuse et flexible<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ». Je crois que la bonne +clef, elle est dans la chaumière où il est né, plutôt +que dans le coin de France où celle-ci était plantée. +Il doit beaucoup à son origine paysanne, +mais pas ce qu’on pourrait croire. M. Brémond +a raison de dire : « Ce n’était pas le brave homme +de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant +et vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de +Paul ne paraît pas beaucoup plus simple que +Fénelon. » Il était bien plus riche, mais avec +l’esprit frais des villageois. Ceux-ci parlent très +mal ou très bien. Il en est de sots, dont on ne tire +rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont +un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils +voient tout de suite le ridicule, c’est-à-dire le +trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils ne +pataugent pas dans les détails, où de plus savants +s’embourbent. Est-ce d’avoir le front battu par +le large qui leur lave l’esprit ? Ou bien leur privilège +est-il de vivre avec peu d’idées, toujours +les mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme +leurs bêtes ? Si l’un d’eux nourrit un jour son +cerveau davantage, il tient du moins de ses pères +l’habitude de ranger ce qu’il a dans la +tête.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Histoire littéraire du sentiment religieux en France</i>, t. III.</p> +</div> +<p>J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la +même idée que Pascal de l’art d’écrire. Pascal +cherchait le mot juste. Il faisait, pour le trouver, +des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui +n’a pas la faculté de biffer, pas même le droit +d’hésiter, doit trouver ce mot nécessaire au bout +de sa langue. C’est un don : Vincent jouissait de +ce don. Mais le mot heureux, il faut le mettre +au bon endroit. « Quand on joue à la paume, a +écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un +et l’autre, mais l’un la place mieux. » Vincent +envoyait toujours la sienne où il fallait. Le +11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est +très ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le +Vacher, qui est notre consul en Alger, a peut-être +été massacré par les Turcs. Il fait alors, à +la répétition d’oraison, un appel déchirant à la +compassion de ceux qui l’entourent. Il a pitié +des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans défense. +« O Sauveur ! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur ! +que deviendront ces pauvres gens ? Que feront-ils ? +Mais que fera notre pauvre frère, cet homme +qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le +lieu de sa naissance, où il pouvait vivre doucement ?… » +Et tout à coup il songe à un autre de +ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à +Madagascar. On est sans nouvelles et l’on a +peur. « M. Bourdaise, mes frères, M. Bourdaise, +qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. +M. Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non ? +Si vous l’êtes, plaise à Dieu vous vouloir conserver +la vie ! Si vous êtes au ciel, priez pour nous ! » +La splendeur de ces trois derniers mots, les +contemporains ne l’ont pas même aperçue. +L’essentiel était que les pauvres gens fussent +soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne +le jugeaient pas. Nous allons le juger. Le péché +des orateurs, c’est de ne point finir. On a une +idée, on s’y accroche ; et d’en bien sortir est +aussi périlleux que de sauter en pleine mer d’une +barque dans une autre. Ici, n’importe quel +homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise +vécût, aurait continué de prier pour +M. Bourdaise mort. Il se lamentait ; il serait +resté dans sa lamentation. « Prions pour que +Dieu le conserve, et, s’il a péri, <i>prions pour lui</i>. » +Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, +de la même balle, mais il en joue mieux. Il +gémissait et, tout à coup transfiguré, il lève les +yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a +déjà trouvé dans la mort l’apaisement et la +gloire. Remarquez combien de mots nous voilà +contraints de dire pour exprimer ce que lui, +orateur, a fait tenir en trois seulement, mais +bien placés : <i>Priez pour nous !</i></p> + +<p>Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler +cela du grand art. Il était d’ailleurs parfaitement +maître de cet art. Son métier, quoiqu’il +pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour +la règle essentielle. Parlant de sa méthode, il a +dit ceci : « C’est une vertu qui nous fait garder +une certaine disposition et un style accommodant, +<i>à la portée et au plus grand profit</i> de nos +auditeurs. » Pascal a dit exactement la même +chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, +d’un coup d’aile, il s’est porté fort au-dessus +de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au +même moment, sur le même sujet. Le souci de +Pascal était, nous dit-il, « de <i>remplir tous les besoins</i> +de ses lecteurs. » Formule admirable, que tout +orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. +Tant de gens se flattent de passer par-dessus +la tête du commun ! Il ne faudrait pourtant +pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater +justement de ce prêtre et de ce mathématicien, +les lettres françaises au plus haut rang. Nous +étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui +parlaient le mieux à tous les hommes. Vincent, +comme Pascal, non seulement les regardait tous +en parlant, mais il se penchait sur eux.</p> + +<p>Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait +avec souplesse, prenant les détours convenables, +se complaisant à des délicatesses de grand seigneur, +même à des coquetteries, pour flatter +ceux qui l’écoutaient, pour les séduire ; et soudain +il les serrait au poignet. Voilà son éloquence, +et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans +un grand plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez +que Vincent, depuis l’âge de trente ans, +n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, +a été ce qu’on appelle aujourd’hui une réussite. +Non seulement il règne, mais il a une conscience +parfaite des raisons de son triomphe ; et l’orgueil +le guette. Cependant à cet homme irrésistible +un seul être a résisté : un saint, qui s’appelait +Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une sorte +d’acharnement. On se demande comment, si +avisé, il a pu tenir sincèrement pour un sot le +gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le plus +doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, +n’est qu’une petite chose. S’il se compare, +alors seulement il prend de la hauteur. Vincent +a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la +plus effrontée mauvaise foi.</p> + +<p>Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont +tout de même des hommes. Ils ont des heures +de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant +au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa +pitoyable valeur. Mais ces minutes sont courtes, +et il y a toutes les autres, où ils rampent avec +nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour +user de sa force, que Vincent la connût. Il +n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il +voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité +des outils qu’avait mis Dieu dans sa main. Ces +avantages visibles, que, dans sa conscience, il +ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, +avec de grands gestes, qu’il ne les possédait +pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre +supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison +Dieu avait permis qu’il aperçût. Il se savait un +fort ici-bas, mais aussi que cette vérité-là était +petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites. +Alors il gardait, même quand son intelligence +n’avait plus de contact avec elle, le vocabulaire +d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là qui +lui dictait de braver le bon sens des hommes, et +de faire la bête.</p> + +<p>Il a si bien joué cette partie, que nous avons +mis trois cents ans à nous y reconnaître. Le +saint avait jeté le grand homme dans la poussière. +Nous honorerons sa sainteté davantage quand +nous aurons restitué son visage humain dans sa +splendeur. Il a été un grand orateur : il faut le +dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique +et charitable : il faut s’en réjouir. On va +peut-être objecter qu’alors les moins doués +désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu +prend où il veut ses élus. Il a justement suscité, +tout près de Châtillon-les-Dombes, le curé d’Ars, +qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir +un ciel vide, il faut admettre qu’il sera +ouvert à la foule médiocre. Cependant si des +saints, dont la mission est de rayonner ici-bas +et d’entraîner la multitude à leur suite, sont des +personnages d’une exceptionnelle valeur humaine, +c’est deux fois heureux, parce qu’ils +s’imposent ainsi au respect de tous, y compris +ceux qui ne savent pas lever les yeux, et parce +qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent +leur destin, ils révèlent à quelle immense fortune +les vouerait Dieu, s’ils se tournaient vers +lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="xsmall">CHAPITRE V</span><br> +LES BARBICHETS</h2> + + +<p>Les missionnaires sont des apôtres qu’on +envoie chez les sauvages pour les catéchiser. +Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous +les yeux étant en friche, traita la France en pays +de mission. Il institua une compagnie de prêtres, +qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans +de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans +pasteurs. Comme leur père, on les aimait ; car +ils portaient comme lui une grande pitié dans +leur regard et la barbiche au menton. On les +appela quelque temps les barbichets.</p> + +<p>Mais point ne suffit de s’occuper en passant +des brebis d’une paroisse, et puis de s’en +aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où +le prendre ?</p> + +<p>Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de +faire de bons prêtres. La plupart des clercs de +son temps, il en savait quelque chose, recevaient +le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation +spirituelle : il institua une <i>Retraite des +Ordinands</i>, qui devint bientôt fameuse. Le clergé +connaissait mal ses devoirs : il entreprit de les +lui apprendre dans des causeries qu’il fit lui-même +chaque semaine, les <i>Conférences des Mardis</i>. +Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution +dont on imagine mal qu’on ait pu se passer +jusque-là, <i>les Séminaires</i>.</p> + +<p>Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de +Dieu a été double : il s’est occupé à la fois des +fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si passionnément +tendu les bras vers les pauvres ouailles +de Folleville et autres lieux qu’à cause de la +défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi ce +chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique +de saint Vincent, qui précéda et commanda +son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un +tableau exact des mœurs du clergé français au +temps de Richelieu.</p> + +<p>L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas +certain que la vie soit plus belle aujourd’hui, +où les vices et les vertus se sont mis, comme le +reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre +dans la société que sous Louis XIII, plus de +sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, +dans ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait +de façon assez dégoûtante, nous verrons +qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des +femmes d’une trempe extraordinaire.</p> + +<p>Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit +avec quelques textes, qui courent partout. L’un +des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité +par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent +qu’aidé de ses grands vicaires, il travaillait de +son mieux au bien de son diocèse ; « mais, disait-il, +c’est avec peu de succès, pour le grand et +inexplicable nombre de prêtres ignorants et +vicieux qui composent mon clergé, qui ne peuvent +se corriger, ni par paroles, ni par exemples. +J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse +il y a presque sept mille prêtres ivrognes +ou impudiques qui montent tous les jours à +l’autel et qui n’ont aucune vocation. » Sept mille +prêtres : voilà un bien gros chiffre. Condamner +l’Église de France sur un témoignage pareil, +incertain comme un propos rapporté, serait +téméraire. Il y a malheureusement d’autres +documents. Au moment où Vincent s’apprêtait +à recevoir, avec la hâte que nous savons, la prêtrise, +l’évêque de Gap, dans ses <i>Représentations +à l’assemblée provinciale d’Aix</i>, qu’on peut consulter +aux Archives des Hautes-Alpes, osait écrire que +de trois cent cinquante paroisses dont son diocèse +est composé, « il n’y en a pas cinquante auxquelles +le service divin soit célébré ou qui le +puisse estre pour l’extrême pauvreté des églises. »</p> + +<p>Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer +ce que peut être une église à l’abandon. Il n’y +a pas bien longtemps, un religieux français, le +Père Doncœur, conduisant une troupe de jeunes +garçons en pèlerinage au pays de François d’Assise, +trouva, aux confins de la Toscane et de +l’Ombrie, un temple comme devaient être ceux +de France au lendemain des guerres de religion. +« Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec +tendresse dans la sacristie la plus souillée que +j’aie vue et m’offre un calice désargenté que je +ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à +l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille +lingerie… Des vieux sordides, qui partout ailleurs +s’appelleraient des mendiants, sont assis dans +les stalles et crachent. Quand se découvre le +pauvre ciboire, les <i>particole</i> que je dois distribuer +à la communion me trouvent interdit… Est-il +possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte +cette humiliation ?… Je bois à la communion +un vinaigre brûlant, et les garçons reçoivent avec +un amour qui m’émeut les misérables hosties +où la splendeur éternelle se voile. Quel mystère ! »<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> +Ce mystère-là, nos pères, au dire de Vincent +lui-même, le trouvaient tout naturel. Il écrivait +à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne : +« J’ai rougi de confusion, comme vous, voyant +ce que l’on vous a dit de la saleté et désordre +des églises de France et des irrévérences qu’on +y fait… C’est un grand mal, dont on ne s’avise +pas assez, pour ce que l’on y est accoutumé. » +Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain +l’Auxerrois dut requérir que « défenses soient +faites aux chanoines de se laisser suivre dans +le chœur par leurs chiens ». Vincent, un an avant +sa mort, c’est-à-dire après que lui et d’autres +ont lutté pendant un demi-siècle contre les +vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis +Dupont, supérieur de la Mission à Tréguier : +« Une chose à laquelle vous devez tendre particulièrement +est de détruire ce mauvais esprit de +la boisson, qui est une source de désordre parmi +les ecclésiastiques. » Dans un entretien à ses +missionnaires, il a dit un jour : « La semaine +passée, il se fit une assemblée d’évêques pour +remédier à l’ivrognerie des prêtres d’une certaine +province. » Le fait est qu’on voyait des +curés officier en bégayant et titubant. Ils se présentaient +à l’autel le visage mal rasé, les vêtements +sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est +pas un péché ; c’est une excuse peut-être. Il y +avait des évêques grands seigneurs, abondamment +pourvus de tout, et des évêques crottés. +Dans le bas clergé, presque tous étaient crottés. +Encore si leur âme était nette ! Nous avons vu +qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé +des prêtres débauchés. Il dut les contraindre à +chasser de leurs maisons les femmes et filles +suspectes ; il empêcha ces malheureux de percevoir +de l’argent pour les confessions, et mit ordre +à certaines orgies, qu’on appelait <i>le Royaume</i> +et qui se faisaient dans le clocher.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>III<sup>e</sup> Carnet de Route, Roumieux</i>, à l’Art catholique, Paris.</p> +</div> +<p>Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient +point leur état et n’en portaient guère +l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à +d’autres évêques, s’écriait : « Avons-nous pudeur +de paraître, par notre tonsure… les sacrés esclaves +du Rédempteur ? Pour les habits, c’est de même… +Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je ? +mais à moi-même qui prêche. Que faisons-nous +avec ces habits laïques ; où sont nos soutanes, +nos camails violets ? » Nous savons que beaucoup +de ces évêques distribuaient le sacrement de +l’Ordre à des clercs indignes ou trop jeunes. En +1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans +son diocèse deux cents clercs promus avant +l’âge légitime. On n’apprenait pas aux futurs +prêtres à officier, à conférer les sacrements. +Nous en avons vu qui ne savaient pas les paroles +de l’absolution. Vincent, dans une conférence +du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa +jeunesse, chacun disait la messe à sa façon : +« Aucuns commençaient par le <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i> ; +d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains +et disaient l’<i lang="la" xml:lang="la">Introïbo</i>, et puis ils mettaient sur +eux cette chasuble. J’étais une fois à Saint-Germain +en Laye, où je remarquai sept ou huit +prêtres qui dirent tous la messe différemment… +C’était une variété digne de larmes. » Abelly, +qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours +avec lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir +trouvé une lettre d’un évêque écrivant à Vincent : +« Excepté le chanoine théologal de mon église, +je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux +de mon diocèse qui puisse s’acquitter d’aucune +charge ecclésiastique. » Et cela, qui nous étonne, +n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une +conférence du 5 août 1659 : « Défunt le bon +M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré +de faire un séminaire pour y apprendre toutes +les rubriques. Avant lui, on ne savait ce que +c’était… Un homme, après sa théologie, après sa +philosophie, après de moindres études, après un +peu de latin, s’en allait dans une cure et y administrait +les sacrements à sa mode. » Et il ajoute, +ce grand saint toujours humble : « Pour dire la +vérité, je ne sais, messieurs, si plusieurs d’entre +nous se trouvaient obligés de baptiser, s’ils n’y +seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai +l’autre jour à quelqu’un de la Compagnie +comme il se comporterait en un certain rencontre. +Je vous assure, monsieur, me dit-il, que +je ne sais comme je m’y prendrais. » Et voici, +pour finir, un texte touchant et bien authentique. +Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait +de Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur +général, M. Vincent. Elle voudrait que son très +honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle +ne sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades +pourraient bien se confesser. Parlant des +prêtres qui sont en l’île, elle dit : « Il y en a deux, +dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit +n’avoir point permission de pas un évêque de +confesser. C’est un prêtre qui m’a donné cet +avis, ce semble, par charité, disant que nos +malades n’étaient pas en sûreté entre ses mains. +J’ai dit cela à quelques-uns de ces messieurs ; +et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient +montrer qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour +cela, monsieur, la plus grande part des personnes +qui sont ici ont scrupule ; et pour nous, si nous +savions aussi bien faire de ne pas nous confesser +que de le faire à des personnes soupçonnées de +n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous +attendrions votre avis à ce sujet. » Voyez comme +elle est indulgente et prudente, la pauvre fille. +Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont +peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de +l’Église et que pourtant elle ne voudrait offenser, +il va bien falloir qu’elle révèle finalement que +ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement ! +On voit bien qu’elle a l’habitude. « Quant +à ce qui est de nos pauvres, dit-elle, cela m’a +un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant +pas scandaliser celui qui leur administre les +sacrements, je me sens obligée au silence, joint +qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque +chose qui fait parler le monde. » Des prêtres +qui font parler le monde ! Oh ! elle ne voulait +pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes, +ce n’est pas pour s’en « être informée, mais, +monsieur, vous savez que l’on sait le mal trop +tôt. » Elle ajoute tranquillement : « Il y a seulement +un prêtre dans l’île en bonne réputation. » +Et sans doute s’en contenterait-elle, mais « il +est à deux lieues d’ici. »</p> + +<p>De cela et du reste nous concluerons que +l’abbé Bourdoise avait probablement raison +quand il disait que ce qui se faisait de plus mal +parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. +Ce pauvre clergé, il faut pourtant +avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton +que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend +qu’il les a trop souvent reçus à plein dos. Et +quelquefois les bons payaient pour les mauvais. +M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à +Vincent, en 1643, un gros scandale : « C’est un +curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a été battu +et meurtri à coups de bâton par le seigneur de +son village, en présence de ses paroissiens et à +la porte de son église, avec le plus d’ignominie +et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique. » +Et il supplie le saint d’intervenir +auprès de la reine en faveur des prêtres des +campagnes qui « n’ont pas de bouche pour se +plaindre, et semblent n’avoir que des épaules +pour souffrir. »</p> + +<p>Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, +il n’y a rien à dire après M<sup>me</sup> de Sévigné, qui a +jugé celui d’alors et de tous les temps dans une +lettre du 21 juin 1680 à sa fille : « Tous les vices +et toutes les vertus jetés pêle-mêle dans le fond +de ces provinces, car je trouve des âmes de +paysans plus droites que des lignes, aimant la +vertu comme naturellement les chevaux trottent. » +A cela près que si les chevaux font naturellement +quelque chose, c’est de galoper.</p> + +<hr> + + +<p>Aux bergers de telles brebis, que manquait-il ? +De la science sans doute, et jusqu’à la connaissance +des éléments mêmes de leur ministère, +mais, par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre +est un prêtre : la sainteté. Et voici que justement +va se lever une pléïade d’hommes de génie qui +leur enseigneront à devenir des saints et, parmi +eux, Vincent, qui leur dira, mais surtout leur +montrera comment on fait.</p> + +<p>Le plus fameux de ces hommes apostoliques, +c’est Bérulle. Nous l’avons déjà rencontré tandis +qu’il commençait d’exercer son ascendant sur +un jeune prêtre égaré dans la maison de la reine +Margot. On voudrait avoir la preuve que c’est +lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit +sans le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de +celui qui l’aurait vraiment pris par la main pour +le ramener dans les voies de Dieu, le « grand +affectif » que nous savons eût éprouvé une reconnaissance +dont il nous resterait des témoignages. +Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi sur +Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. +Ils ont pourvu, l’un et l’autre, à la même tâche, +et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé Brémond +a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous +ceux qui travaillaient alors à « relever l’état de +prêtrise » des pages précieuses aux hommes +cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de +Louis XIV dans sa splendeur<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Ce Bérulle, en +fondant l’Oratoire le 11 novembre 1611, avait +dit à ses prêtres : « Nous sommes rassemblés pour +reprendre notre héritage. » Et l’abbé Brémond, +commentant cette parole, écrit très justement : +« Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu +du plus noble de ses privilèges, sa vocation à la +sainteté, avait en quelque manière cédé ce droit +d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint +Benoît, de saint Dominique, de saint François +et de saint Ignace. » Écoutez Bérulle : « Hélas !… +la malignité du monde, dans lequel nous vivons, +nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée +en mains étrangères… » Il veut dire celles des +moines. Et, se tournant vers les prélats et les +prêtres, il les convie à reprendre « ce qui leur +appartient du privilège de leur sacerdoce, à +rentrer dans leurs droits, à jouir de leur succession +légitime, pour avoir le Fils de Dieu en +partage. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Histoire littéraire du sentiment religieux en France</i>. Dix vol. in-8<sup>o</sup> +illustrés, Paris, Bloud et Gay.</p> +</div> +<p>Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe +autour de lui des prêtres pour les sanctifier. A +ces disciples, qui vont l’écouter avec ferveur et +feront école au point que tout ce qu’il y a de +noble dans le clergé de France est encore aujourd’hui +sous leur splendide influence, il enseignera +que l’état de prêtrise « requiert une liaison particulière +à Jésus-Christ. » L’oratorien, dit-il, et +nous verrons que cela deviendra vrai de beaucoup +d’autres et notamment du sulpicien et du +prêtre de la Mission de saint Vincent, doit +« tendre continuellement à la perfection, et à +une très grande liaison d’honneur, d’amour et +de dépendance à Jésus-Christ. » Il a senti que +l’heure était venue de donner aux prêtres l’idée +de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, +plus près de Dieu, que ceux qui se sont enfermés +dans des couvents. Dans les autres familles religieuses, +on possède assurément toutes les vertus, +mais on se rend éminent et singulier « en l’exercice +et la profession de quelqu’une entre les +autres, qui de la pauvreté comme les capucins, +qui de la solitude comme les chartreux, qui de +l’obéissance comme les jésuites. » A l’Oratoire, +point de ces signes particuliers, mais on fera +mieux ce qui est essentiel : « Aimer et honorer +intimement et singulièrement Jésus-Christ. »</p> + +<p>Quand nous considérerons Vincent en prières, +Vincent accédant doucement aux sommets de +la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, +dont le génie a renouvelé la piété de nos prêtres. +« Ce que notre très honoré Père, écrit l’ancien +curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième +supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, +autant que Dieu lui en a donné le moyen, c’est +l’esprit de religion, le culte suprême d’adoration +et de révérence dû à Dieu. » Dans le troupeau, +il suffit qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on +le craigne pour sa justice ; qu’on fasse le bien +pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à +cause de l’enfer ; mais cette religion-là est indigne +des prêtres. « Ici, nous dit ce même Bourgoing, +c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes +enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux +de la primitive religion que nous professons au +baptême ; nous apprenons à adorer les grandeurs +et les perfections divines, les desseins, les volontés, +les jugements de Dieu et les mystères de son +Fils. » Un enseignement pareil, jetant le prêtre +aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant +accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu +familier, d’un Dieu utile, souffrant pour nos +péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, +ce redressement soudain d’une religion qui devenait +trop commode et qu’on porte d’un coup +d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la +marque d’un siècle où les esprits, les cœurs, +avides de grandeur, se complairont à la gloire du +Roi-Soleil ; c’est bien aussi la leçon dont se +devait repaître avec une volupté singulière +l’âme dévorante d’un Vincent, qui avait soif et +faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire : +« Mon fils, vous n’avez autre chose à faire qu’à +l’adorer. »</p> + +<p>Malheureusement les hommes sont hommes, +et vint un temps où Bérulle, le grand Bérulle, +tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, +dans le dos du plus saint de ses disciples. Vincent +fondait alors, au collège des Bons-Enfants, +sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle +eût-il voulu que Vincent entrât à l’Oratoire ? Le +dépit de n’avoir pas fait cette recrue le porta-t-il +à juger vaine la création d’une nouvelle société +de prêtres ? Il se montra hostile aux projets de +cet autre novateur. Et l’on a de lui une lettre au +Père Bertin, à Rome, où, parlant de la Mission, +il écrit : « Le dessein que vous mandez être en +ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies +diverses et, à mon avis, obliques, le doivent +rendre suspect et nous obliger à sortir hors de +la retenue et simplicité en laquelle j’estime à +propos de demeurer dans la conduite des affaires +de Dieu. »</p> + +<p>Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier +fondera le séminaire de Vaugirard en 1641, +Vincent aura à son tour quelque souci de voir +une maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant +alors d’un « fort bon ecclésiastique » qui +désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, +il écrit que « si nous ne le prenons, il s’en ira se +mettre au séminaire que commencent messieurs +les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques +autres à Vaugirard. » Mais il ajoute aussitôt, +pour rassurer son correspondant et sans doute +un peu lui-même : « Vous pouvez penser en +quel esprit je vous dis ceci, en vous disant que +je prie Dieu tous les jours plusieurs fois qu’il les +bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse +si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il +a sur nous. Hélas ! monsieur, qu’il nous importera +peu quand nous serons au ciel, s’il plaît à +Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur +sera glorifié, pourvu qu’il le soit ! Oh ! +certes, il n’y a point là de <i lang="la" xml:lang="la">meum</i> et <i lang="la" xml:lang="la">tuum</i>. »</p> + +<p>Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités +puissantes, ayant chacune son tempérament, +sa méthode, son but et sa maison. +Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux +hommes, mais rivalité quand même. Ce sont +d’ailleurs les différences entre ces hommes de +génie qu’il faut noter, si on veut restituer à +chacun sa vraie figure. Entre Bérulle et Vincent, +il y avait d’abord une différence de but. Tous +deux voulaient que le clergé s’améliorât et tous +deux l’ont sanctifié, l’un par son enseignement, +l’autre par son action ; mais le premier, parce +qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres +éminents, à assembler autour de lui une élite +de savants et de saints, tandis que le second, qui +était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes +pasteurs pour les paroisses. Surtout il y avait +entre ces deux hommes une extrême différence +de tempérament. Le premier, chef d’école d’une +incomparable grandeur, a magnifiquement inspiré +ses disciples. Il n’a parfaitement réussi à +conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et +ministre par Richelieu, il n’a pas été, dans ces +postes éminents, égal à ce qu’on attendait de lui. +Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, +n’a pas eu la carrière des fondations de Vincent +de Paul, qui voyait mieux et plus loin.</p> + +<p>Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage +de Vincent, au milieu des hommes de rare +distinction, de haute culture, de spiritualité +raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la +terre, aux destinées de l’Église de France. Voici +Condren, successeur de Bérulle à l’Oratoire. +C’est un beau gentilhomme, souple de corps, +brave et charmant. Il se donne à Dieu et se met +totalement à l’école bérullienne. Il n’a pas voulu, +lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans +la phalange des prêtres, qu’il voit « dans une +obligation temporelle et éternelle d’être les +saints du Seigneur. » Lui aussi est à Dieu avant +d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse +culture. Il a retenu tous les vers qu’il a lus. +Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu, +car il va jusqu’à professer que « pour atteindre +aux plus hauts sommets de la théologie naturelle, +on ne saurait prendre d’autre guide. » Mais il +demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce +de préférer l’oraison à l’étude. « Tout prêtre, +disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un +prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une +oraison continuelle. » Il avait une manière toute +personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son +penchant pour la prière, la méditation ou la lecture +de saint Thomas. Bon chasseur, il préférait, +nous dit son biographe Amelote, « la chasse à +l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait +plus de liberté et le dégageait davantage +de toute compagnie. » Il s’en allait au loin, seul +avec ses pensées, pendant cinq heures ; au retour, +adroit comme un jeune dieu, il emplissait en +un instant son carnier.</p> + +<p>Une fois au moins, ce séraphique Condren +a vu plus juste que Vincent. Ils se connaissaient +l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique +si totalement dépareillés. Condren a fait sa +retraite d’ordinand à Saint-Lazare. Il a retrouvé +Vincent aux conférences des mardis, et, nous le +verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. +Ils se sont même rencontrés auprès +de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé +tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, +qui sera bientôt une des gloires de l’Église, quitte +la direction de Vincent, dont il était le pénitent +depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. +Ce sont des choses qui arrivent et dont on +ne doit pas s’émouvoir. Cependant le motif est +curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une +immense valeur devînt évêque de Langres. En +cela il poursuivait sa tâche : de bons évêques, de +bons prêtres partout ; il les formait et les plaçait. +Cette fois, il échoua, et ce fut parce que les +conditions posées par le prélat démissionnaire +n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît +avoir réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, +mieux valait qu’il se consacrât à former +lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le +loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa +conduite, apportant d’ailleurs à ce mystique +un aliment exquis, que le puissant et positif +Vincent ne lui eût pas voulu donner ; et l’admirable +carrière du fondateur du séminaire de +Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de +saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est +Condren qui l’a fixée.</p> + +<p>Notre grand homme s’est probablement trompé +ce jour-là : une fois n’est pas coutume. Il avait +d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels, l’enviable +supériorité du bon sens. Avec tout leur +génie, ils ne le dépassaient pas. Car s’il ne tendait +pas continuellement comme eux son esprit +vers les plus hautes spéculations, il les suivait +tout de même avec aisance et délectation dans +ces régions splendides. On était alors au début +du siècle de la conversation. Tout permet de +croire qu’il fut un causeur disert, curieux et +agréable. C’est en conversant beaucoup entre +eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier +d’amitié. Il n’y eut pas vraiment d’amitié humaine +entre Vincent et les prêtres fameux que +nous venons de nommer : ils n’avaient pas le +temps, ces docteurs et ces apôtres, de jouir les +uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour +trouvé sur son chemin, un grand mystique, +très ardemment épris de Dieu, d’ailleurs un peu +fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si +bien de taille à disserter avec ce savant, ce chercheur +de quintessence, qu’ils en devinrent amis. +La liaison du grand saint avec ce janséniste de +Saint-Cyran a fait un peu scandale : nous allons +en reparler. Retenons qu’en fait saint Vincent, +qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et régna +parmi des hommes d’une culture apparemment +très supérieure à la sienne et que pourtant le jour +où François de Sales eut à choisir parmi ces +hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte +pût diriger après lui sa fille de prédilection, +Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais +Vincent qu’il désigna.</p> + +<p>Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du +feu dans les âmes, même dans les âmes déjà +toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. +En 1636, le jeune Olier, écrivant aux prêtres +de la conférence des mardis, ses condisciples, +leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux +environs de Brioude, aux confins de l’Auvergne. +Là, il n’est plus qu’un élève de M. Vincent ; il +vient de mettre en pratique les leçons de ce +maître ; il a fait l’humble tâche commandée ; il +l’a faite dans l’exaltation et son cœur déborde. +Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en +foule au confessionnal : « Mais cela, messieurs, +écrit-il, avec tels mouvements de grâce que de +tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres +confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et +leurs sanglots, se faisant entendre de toutes parts. +Il nous fallait être parfois douze ou treize prêtres +pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait +les fidèles, depuis la pointe du jour au milieu +de la chaleur, qui était extraordinaire, jusqu’à la +dernière prédication, sans boire ni manger… +Parfois, il fallait faire deux heures et plus de +catéchisme, d’où ils sortaient aussi affamés +qu’en y entrant. » Admirez cette formule, qui +fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, +s’écriant, après une conversation avec l’éblouissant +professeur de sainteté qu’était Condren : +« Je suis plein, plein jusqu’à la gorge. » Olier, +quant à lui, n’arrivait pas à rassasier le peuple +de Brioude. « Cela, dit-il, nous laissait tout confus. » +Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait +qu’il fît le catéchisme, comme les autres instructions, +« n’y ayant point de place dans l’église, +les environs du cimetière étant tout emplis, +les portes bouchées et les fenêtres toutes chargées +de peuple. » Et il exhorte les prêtres qui +écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se +vouer à l’œuvre essentielle, « savoir l’instruction +et la conversion totale des peuples. » Il ajoute : +« Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus… +Vous avez heureusement commencé et vos premiers +exploits m’ont chassé de Paris. Continuez +en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la +terre, il n’y a rien de semblable. »</p> + +<p>C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute +Olier, emporté par son zèle apostolique, ébloui +par un premier contact avec le peuple des campagnes, +exagère-t-il un peu quand il dit en terminant : +« Paris, Paris, tu arrêtes du monde, qui +convertirait plusieurs mondes… » Il était bon, +alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde +à Paris ; c’est à Paris que devra bien se fixer Olier +lui-même ; c’est là que Vincent a nourri son âme ; +c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons +voir, ont agi sur lui au point que, sans eux, il +n’eût pas été le grand saint que nous aimons.</p> + +<p>Un trait étonne dans le caractère de saint +Vincent de Paul. Ses biographes l’ont signalé +sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse nous +a montré un garçon ambitieux, allant au fait, +courant les routes, hardi, rapide et débrouillard. +Sa carrière entière est celle d’un homme de +décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui +se sont mis sous sa conduite avec une autorité +et une sûreté qui confondent. Dans tous ses +entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare +ou chez les Filles de la Charité, ce qu’on +voit surtout, ce qu’on voit presque uniquement, +c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon +ordre les éléments de décision, et tout à coup juge. +Sa fonction naturelle est là. Il juge comme il respire.</p> + +<p>Et cependant, s’il est un article de foi quand +on parle de cet homme, c’est que, doué de toutes +les autres vertus et qualités imaginables, il +manquait d’une seule : l’esprit d’initiative. Et +non seulement on dit, mais on prouve, d’ailleurs +aisément, que c’était un timide. Les institutions, +les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les +a voulues ; les circonstances lui ont vraiment +commandé sa tâche. Il n’a fait que suivre un +chemin où le poussa pas à pas son destin. Non +seulement sa carrière a été conduite par les événements +et point par lui, mais il a publiquement +et constamment professé que c’était mieux ainsi +et il a recommandé aux autres cette méthode +d’abandon absolu à la Providence. Sa carrière +apostolique, dont nous allons voir le lent et sûr +développement au cours de ce chapitre, nous +savons déjà que c’est un incident fortuit, suivi +d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même +pour sa carrière charitable, née du sermon de +Châtillon. De même pour toutes les grandes +œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses, +dont nous verrons, en les étudiant une à une, +qu’il n’a voulu délibérément aucune.</p> + +<p>Il y aurait bien une explication. C’était un +paysan de génie, mais tout de même un paysan, +c’est-à-dire un être sous le destin, craignant +l’orage, professant que, n’étant pas maître des +saisons, le sage fait son travail quotidien et +n’engage pas l’avenir. Mais c’est une explication +détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties +à chaux et à sable, et elles ont défié le temps. Il +voyait plus loin que personne. Au surplus, son +héritage entier est harmonieux, logique, complet, +évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il +n’a fait que ce qu’il a voulu et comme il l’a +voulu. Sa paternité est certaine et splendide.</p> + +<p>Non, il n’était pas timide. Son tempérament +était au contraire audacieux, ami de la grandeur +et de tous les risques qu’on court à la chercher. +Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il +donc mis un masque sur son visage ? Non pas. +Mais il a peut-être fait violence à sa nature. Il +s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il +a jugée meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un +artifice, mais tout de même une timidité artificielle. +Reste alors à savoir à quelle discipline +il a obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa +vie une aussi extraordinaire contrainte.</p> + +<p>On nous dit toujours qu’il a été un disciple de +Bérulle. Regardons Bérulle d’un peu près et +Condren aussi, qui fut encore plus bérullien que +son maître. « Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard +Lamy, parlant du fondateur de l’Oratoire, +se réduit à n’agir que par l’esprit de Jésus-Christ. +Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment +nous pouvons faire toutes nos actions dans les +dispositions de Jésus-Christ adorant son père. » +Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. +« Il est toujours le même, nous dit l’abbé +Brémond, aussi peu pressé de passer de l’intention +aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui… +C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire +se fait presque sans nous, et qu’il est à peine +besoin que l’homme s’agite pour que Dieu continue +dans le Christ à se réconcilier le monde. » +Mais, direz-vous, voilà une bien vieille doctrine ; +c’est celle de tous les saints. D’autres que les +oratoriens et leurs disciples l’ont souvent formulée. +Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment +dans son <i>Explication des articles d’Ivry</i> : « Dieu +est toujours auteur de tous bons conseils. La +grâce nous donne sans cesse en chaque moment +une lumière… Cette lumière prévient bien plus +fortement les âmes qui la reçoivent <i>sans y mettre +rien du leur</i>, c’est-à-dire qui y coopèrent avec +une <i>fidélité tranquille</i>, que celles qui y coopèrent +avec l’inquiétude et l’empressement d’un amour +intéressé. Les âmes simples et désappropriées +d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées +<i>à leur propre prudence</i>, sont plus prudentes +que les autres dans leur simplicité. On n’est +jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses +propres yeux, et qu’on l’est sans intérêt propre. +<i>On a moins de prévoyance et d’arrangement éloignés</i>, +suivant ce que dit Jésus-Christ : « A chaque +jour suffit son mal. »</p> + +<p>Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les +conceptions de saint Vincent de Paul, celles-là +mêmes qui lui valent aujourd’hui sa réputation +de timidité. Il ne faisait point de projets, se +fiant à Dieu pour le guider. Cette philosophie-là, +on trouve beaucoup de très saintes gens pour +la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son +naturel, c’est une autre affaire. Si Vincent, +parmi tant de disciplines qui s’offraient à son +héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y +plier sa volonté, a réussi ce tour de force de +rester maître d’une vie magnifique en s’asservissant +totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il +jugeait essentiel, dans son effort vers la sainteté, +cet anéantissement absolu de son être en la +Providence.</p> + +<p>Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait +passé par là. Car la doctrine de la soumission +entière à Dieu, du don parfait de soi, est éternelle, +c’est entendu ; mais Bérulle, si l’on ose +dire, l’a remise à la mode. Elle est le terme nécessaire +de tout son enseignement. On adore Dieu ; +on fait oraison continuellement ; on se pénètre +de la grandeur divine ; on s’anéantit devant le +Maître adorable ; on lui voue tout son être, ses +facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul +timide, Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, +c’est une légende. Vincent organisateur, +Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais +se contraignant à attendre toujours, avant d’agir, +le bon plaisir de Dieu : voilà la vérité.</p> + +<p>Vérité bien importante, car elle permet seule +de comprendre un homme dont le caractère, +sans cette explication, paraîtrait étrange et serait +un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons +parlé au chapitre précédent, la timidité, que nous +rencontrons maintenant, sont des vertus toutes +naturelles aux âmes simples. Quand des hommes +de génie s’en emparent, on a toujours peur +qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que des +commodités supplémentaires. On les voit si +humbles et pourtant si forts, si détachés de tout +et cependant si heureux dans leurs grandes +entreprises ! Humainement, ils sont inexplicables. +On comprend qu’au temps où il vivait, +Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type +ne se rencontre plus ou guère autour de nous. +Il y avait de faux dévots, mais aussi de grands +saints, qui réussissaient cette merveille de décupler +encore leurs puissantes facultés en cherchant +avec avidité la volonté de Dieu avant la +leur.</p> + +<p>Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire +des lettres comme celle-ci, dont on ne sait s’il +faut admirer davantage la prudence ou la grandeur. +S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire +apostolique à Alger, Vincent lui mande : +« Nous avons grand sujet de remercier Dieu du +zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres +esclaves ; mais ce zèle-là n’est pas bon, s’il n’est +discret. Il semble que vous entreprenez trop du +commencement, comme de vouloir faire mission +dans les bagnes, de vous y vouloir retirer et +d’introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles +pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous +prie de suivre l’usage de nos prêtres défunts qui +vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes +œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit +selon ses inclinations, qui emportent l’esprit +et la raison, et font penser que le bien que l’on +voit à faire est faisable et de saison ; ce qui n’est +pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais +succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de +lui-même, sans qu’on y pense ; c’est comme cela +que notre congrégation a pris naissance, que les +exercices des missions et des ordinands ont commencé, +que la compagnie des Filles de la Charité +a été faite, que celle des Dames pour l’assistance +des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des +malades des paroisses s’est établie, que l’on a +pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes +les œuvres dont nous nous trouvons à présent +chargés ont été mises au jour. Et rien de tout +cela n’a été entrepris avec dessein de notre part ; +mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, +les a lui-même suscitées insensiblement ; +et s’il s’est servi de nous, nous ne savions pourtant +où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons +faire, bien loin de nous empresser dans le +progrès, non plus que dans le commencement +de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je +souhaite que vous modériez votre ardeur et pesiez +mûrement les choses au poids du sanctuaire +devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant +qu’agissant ; et ainsi Dieu fera par vous +seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient +faire sans lui. » Il est certain que Dieu, +par Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, +nous autres, si fiers de nos initiatives +humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec +humilité.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, +pour le guider vers la sainteté, d’incomparables +maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses rencontres ; +et, dans cette rapide revue des hommes +qui rayonnaient sur l’Église tandis que lui-même +entrait dans la carrière, voici le moment de parler +du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé +de Saint-Cyran. L’amitié que lui porta Vincent +a fait un peu scandale, nous l’avons dit. Il faut +pourtant savoir que ces deux hommes, du même +âge, presque du même pays, nés tous deux en +1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne, se +rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps +où le futur apôtre du jansénisme était encore un +prêtre indiscuté. Sur le degré de leur intimité +il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on +peut croire Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran +si, au cours d’interrogatoires dont nous +parlerons tout à l’heure ou dans des documents +authentiques publiés par M. Coste, ils nous +révèlent qu’au début de leurs relations, en 1622, +ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient +l’un l’autre à dîner, se donnaient réciproquement +des conseils et se rendaient toutes +sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, +est un informateur un peu suspect. Il a beaucoup +joué, pour défendre la mémoire de son oncle, de +l’amitié du saint, donnant par exemple à penser +que plusieurs événements heureux dans la carrière +de Vincent furent déterminés ou facilités +par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du +général des galères pour qu’il se décidât à donner +au fondateur de la Mission le collège des +Bons-Enfants ; il aurait également aidé son ami +à obtenir la bulle d’approbation de la nouvelle +compagnie. Tout cela est possible ; ce n’est pas +sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de +Saint-Cyran auprès des juges de Vincent dans +le procès intenté à celui-ci par les religieux de +Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré +de Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de +doute que le jour où Saint-Cyran dut quitter +sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea +d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul ; +pour des raisons d’ordre intérieur, celui-ci préféra +qu’il n’en fût pas ainsi.</p> + +<p>Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, +mais accueilli avec l’indulgence d’un compagnon +charitable et fidèle, un certain nombre de +propos fâcheux, commença d’espacer les visites. +Duverger se flattait, par exemple, d’exiger de +ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre +mois de pénitence pour mériter l’absolution. +Le relâchement de l’Église à cet égard et en +toutes matières le scandalisait. « Il me dit un +jour, écrivait Vincent beaucoup plus tard, que +le dessein de Dieu était de ruiner l’Église présente +et que ceux qui s’employaient pour la +soutenir faisaient contre son dessein ; et comme +je lui dis que c’était le prétexte que prenaient +pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin, +il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait +en tout ce qu’il avait entrepris, mais qu’il s’était +mal défendu. » Il professait aussi, en présence +de Vincent, que le concile de Trente n’avait +pas formulé la vraie doctrine catholique et que +ses décisions n’étaient point valables, qu’enfin +les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu +de les conduire vers la perfection, les en éloignaient.</p> + +<p>Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran +quitterait bientôt Paris pour se rendre +auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent +l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que +pour lui donner un grave avertissement. Saint-Cyran +se montra si ému, que Vincent jugea meilleur +de ne pas insister, s’excusa même et offrit +à son interlocuteur un cheval pour son voyage.</p> + +<p>Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer +le temps nécessaire, ce sont ses propres termes, +« pour évaporer la chaleur » qui lui était montée +à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son +ami. Il faut savoir que, peu auparavant, il avait +été très vivement pris à partie par Zamet, l’évêque +de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères +de l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. « Il +m’est seulement resté, écrit-il à Vincent, cette +admiration dans l’âme, que vous, qui faites profession +d’être si doux et si retenu partout, ayez +pris sujet d’un soulèvement qui s’est fait contre +moi par une simple cabale et pour des intérêts +assez connus, de me dire des choses que vous +n’eussiez osé penser auparavant ; et qu’ainsi, au +lieu que je devais attendre de la consolation de +vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire, +contre votre inclination et coutume, de +vous joindre aux autres pour m’accabler, ajoutant +cela de plus aux excès des autres, que vous +avez entrepris de me le venir dire à moi-même +dans mon propre logis, ce que nul des autres +n’avait osé faire. » Cela dit, il se garde de discuter +les points suspects : il y en avait quatre. Il +s’abrite, et cela lui suffit, derrière le témoignage +de hautes personnalités dont il fait maintenant +bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre +est aigre-douce. Il ne dit pas, mais laisse entendre +à son correspondant qu’il ne le trouve plus très +intelligent. « Il n’y a aucun de ces messieurs les +prélats qui hantent chez vous, ajoute-t-il, avec +qui je ne demeure d’accord. » Il ne va cependant +pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. +« Je n’ai aucun dessein, dit-il, de vous troubler +dans l’honneur qu’ils vous rendent et dans le +repos dont vous jouissez dans leur entretien et +conversation. » On n’est pas plus aimable. Il +entre alors dans une discussion peu élégante sur +les services qu’il a rendus à son correspondant +et, parlant justement des deux magistrats, dont +l’un est l’avocat-général Bignon, auprès de qui +il a eu l’occasion d’agir au profit de Vincent, il +déclare tout net que s’il faisait part à ces messieurs +des reproches qu’on a osé lui adresser, +« ils s’en riraient ». Il ajoute : « Ils apaiseraient +ainsi, sans mot dire, toute la colère que j’en +aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous +le pardonner, et de vous dire en mon cœur une +partie des paroles que le Fils de Dieu dit à ceux +qui le maltraitaient. » Ce qu’ayant lu, Vincent +jugea qu’il n’y avait, pour l’heure, qu’à laisser +cet orgueilleux tranquille. Il n’écrivit point ; +mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme +un malade, quand il le sut de retour à Paris.</p> + +<p>Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. +Richelieu fait enfermer Saint-Cyran à Vincennes. +On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on +emporte des charretées de papiers. Dans ces +papiers, les enquêteurs trouvent le brouillon +de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se frotte +les mains : il tient un incomparable témoin, qui +va l’aider, sans doute, à confondre le mauvais +prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui n’a +pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars +ne devant tomber que quatre ans plus +tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, +se mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent +récuse ce juge laïque. Cela étonne Richelieu, +et l’intéresse. Il connaissait et estimait Vincent. +Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. +Il l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses +et, c’est tout ce que nous savons de l’entrevue, +congédie le bonhomme en se grattant la tête.</p> + +<p>Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. +Jacques Lescot, confesseur du cardinal et délégué +de l’archevêque de Paris, est désigné pour +recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise ; +et ce dernier comparaît devant lui le +31 mars et les 1<sup>er</sup> et 2 avril 1639. Ce qu’il a dit +devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans +un procès-verbal qu’on a longtemps considéré +comme apocryphe, alors que M. Coste le tient +aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, +peut-être exacte, d’un document authentique. +Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont +jamais permis qu’on le confrontât avec le texte +offert par eux à la curiosité publique. Cette +dernière pièce, trop longue pour que nous la +donnions ici, est donc suspecte. Vincent y +déclare avoir eu, pendant quinze ans ou environ, +grande communication avec l’accusé, en qui il +aurait reconnu « un des plus hommes de bien » +qu’il ait jamais vus. Il se peut que Vincent ait +dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de +même un très digne homme, d’une extrême +piété, et ses familiers, ses disciples, tous ceux +qui frayaient avec lui, l’aimaient et le respectaient +fort. Le saint voulait sauver son malheureux +ami, tombé sous la griffe du cardinal. Qui +l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait pas encore +à sa nocivité ? Il n’avait d’inquiétude que pour +le pécheur, pas pour l’Église ; et ce pécheur, il +l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme haute, que les +grands de ce monde ne l’intimidaient guère et +qu’il ne se souciait certainement pas de rendre +compte à Richelieu et à ses hommes de ses conversations +particulières avec un tiers. Mais ce +fils de paysans, si malin qu’il fût, on a peine à +croire qu’il ait fait, à la lettre, certaines réponses, +un peu retorses, inscrites dans le texte qu’on +nous présente. Certes il a très fermement et +joliment conduit la défense de son ami. Par +exemple, sur la demande de Jacques Lescot +« s’il n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape +et la plupart des évêques ne font pas la vraie +Église, étant dépourvus de la vocation et de +l’esprit de la grâce », voici ce qu’on trouve au +procès-verbal : « Je réponds ne lui avoir jamais +ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, +si ce n’est une fois seulement, <i>que plusieurs +évêques étaient enfants de la cour et n’avaient +point de vocation</i>. Jamais néanmoins, je n’ai vu +personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni +quelques évêques, comme feu M. de Comminges. +Il avait grande estime aussi de feu François +de Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux. »</p> + +<p>Et il continue : « Enquis si je ne lui ai pas ouï +dire que le concile de Trente a changé et altéré +la doctrine de l’Église, et n’est pas un concile +légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire +cela ; oui bien qu’il y avait eu des brigues dans +ledit concile. »</p> + +<p>Et cela est fort élégant et courageux. Mais +d’autres réponses gênent un peu par leur extrême, +leur trop grande finesse. Il s’agissait, il +est vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de +Saint-Cyran, et le cas valait bien qu’un saint +commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons +vu que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation +le propos de Saint-Cyran lui disant +que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église +présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse +sur ce point : Il déclare « lui avoir ouï +dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son +Église, et aussi, que selon cela, il semble que +ceux qui la soutiennent fassent contre son intention. » +C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une fois, +mais il l’a dit. « Et d’abord cette proposition +me fit peine », ajoute Vincent. Mais il a pensé +ensuite, le fin personnage, qu’un Pape avait tenu +un jour un propos à peu près semblable et voilà +de quoi le rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran +a sans doute parlé dans le même sens que +le Pape Clément VIII pleurant parce que « tandis +que l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait +<i>qu’elle se détruisait de deçà</i>. » Voilà qui est bien +subtil et l’on pense involontairement à Escobar. +Non, il n’est pas facile de croire que Vincent +ait écrit cela, ou bien il se moquait, ce qui ne +lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût dans +l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en +tout cas, c’est d’opposer aux propos malencontreux +de son ami le témoignage de sa vie incontestablement +édifiante. Saint-Cyran a pu dire +que c’était aller contre les vues de Dieu que de +soutenir son Église, mais ce sont là des mots. Il +faut voir les faits, « les actions de la vie dudit +sieur de Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour +le soutien de l’Église. »</p> + +<p>Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable +plaidoyer sur certains de ses détails, mais en son +ensemble. Vincent a défendu là son ami avec +une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a +défendu et sauvé.</p> + +<p>Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine +rendu à la liberté par Louis XIII, était frappé +d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle, +avait été le voir à sa sortie de prison ; il alla prier +dans la chambre du mort et jeter de l’eau bénite +sur son corps ; contrairement à ce qu’on a dit, +il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes +sortes de condoléances à Barcos, le neveu du +défunt, obtint pour lui l’abbaye de son oncle et +se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel +abbé de Saint-Cyran l’avantageuse affaire.</p> + +<p>Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, +mais touchant, d’une aventure qui va devenir +dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si +obstinément enclin à la pitié pour son malheureux +ami vivant, tout à coup se met à accabler la +mémoire du mort. Non seulement il frappe, +mais il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable +autorité d’un justicier. Ses coups portent si +juste et si loin que Saint-Cyran d’abord et +tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé +un adversaire plus redoutable. L’abbé Brémond +n’a pas hésité à écrire « que si l’on avait laissé au +saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette +fronde religieuse n’aurait pas duré plus longtemps +que l’autre. » Rien n’est plus exact. Reste +alors à expliquer trois choses : pourquoi Vincent +a été si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la +fin, surtout comment il a pu se mettre dans le +cas de se déjuger à ce point. Il est important de +répondre à cette triple question, car on a bientôt +dit que, dans cette affaire, il a manqué de flair +au début, de calme ensuite. « C’est qu’il l’avait +échappé belle, et il l’a senti ! » soupirent, en +hochant la tête, ceux qui lisent un peu vite. +Lisons lentement et lisons tout.</p> + +<p>Il a été très indulgent tant que vivait son ami, +parce que son âme charitable l’a porté, dans ce +cas comme toujours, à la pitié. Il ne voulait pas +qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement +leur conquête. Il avait certainement pris +ombrage de certains propos de Saint-Cyran, de +quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu +lui a déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là +fût bonne contre les hérétiques, encore moins +contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et +peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, +sur cette ligne de conduite qu’il garda toute +sa vie, on trouve, dans sa correspondance et ses +entretiens, des quantités de textes, qui sont +formels et concordants. L’un des plus curieux +est une lettre à Abelly, plus tard son historien, +à ce moment vicaire général à Bayonne. Son +évêque avait prié celui-ci de demander conseil +au saint sur la conduite à tenir vis-à-vis de certains +religieux, qu’il s’agissait de ramener à +l’obéissance et à la sagesse. « Hélas ! monsieur, +lui répond Vincent, que vous faites confus le +fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis +et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance +et dans le vice, de lui demander ses avis ! Je vous +obéirai néanmoins dans le sentiment de ce pauvre +âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance +qu’il devait à celui qui lui commandait, à condition +que, comme l’on ne fait point état de ce +que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi +mondit seigneur ni vous n’aurez aucun égard +à ce que je vous dirai, sinon autant que mondit +Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs +avis et aux vôtres. » J’ai cité ce début parce qu’il +est charmant et drôle. On peut dire qu’on est un +sot, quand on est assez malin pour le tourner +ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, +on ferait bien de les traiter comme faisait Notre-Seigneur +avec ceux de son temps, en leur donnant +d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût +fait Bérulle, il ajoute : « Car un prêtre doit être +plus parfait qu’un religieux comme tel, et beaucoup +plus un évêque. » Il continue : « Et après +leur avoir parlé par exemple un temps notable +(Notre-Seigneur leur parla ce langage trente ans +durant) après cela il leur parla doucement et +charitablement et enfin fermement, sans pourtant +user contre eux de suspension, d’interdiction, +d’excommunication et sans les priver de +leur exercice… » Et plus loin : « L’on fera bien +des règlements ; l’on usera de censures ; l’on privera +de confesser, de prêcher et de quêter ; mais +pour tout cela l’on ne s’amendera jamais ; et jamais +l’empire de Jésus-Christ ne s’étendra ni +conservera dans les âmes par là. » Ce qui suit +est magnifique : « Dieu, dit-il, a d’autres fois +armé le ciel et la terre contre l’homme. Hélas ! +qu’y a-t-il avancé ? Et n’a-t-il pas fallu enfin +qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme +pour lui faire agréer le doux joug de son empire +et de sa conduite ? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire +avec toute sa puissance, comment le fera un prélat +avec la sienne ? » Et l’on a dit que cet homme-là +n’avait pas d’éloquence !</p> + +<p>Avec les huguenots, même politique. Il écrit +le 22 mars 1638 à Lambert aux Couteaux, prêtre +de la Mission, à Richelieu : « M. l’avocat du roi +de Loudun m’a dit que le procédé de la Mission +est excellent à l’égard des hérétiques, en ce +qu’elle établit les vérités divines, sans disputer +des points controversés, et que les huguenots +sont ravis de cela. Qu’on continue donc, s’il vous +plaît. » A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan, +il donne ainsi ses ordres : « Lorsque le roi vous +envoya à Sedan, ce fut à condition de ne jamais +disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni +en particulier, sachant que cela sert de peu et que +bien souvent on fait plus de bruit que de fruit. +La bonne vie et la bonne odeur des vertus chrétiennes +mises en pratique attirent les dévoyés au +droit chemin et y confirment les catholiques… +Que si vous désirez parler de quelques points +de controverse, ne le faites point, si l’évangile +du jour ne vous y porte ; et alors vous pourrez +soutenir et prouver les vérités que les hérétiques +combattent, et même répondre à leurs raisons, +sans néanmoins les nommer, ni parler d’eux. » +Et quant aux jansénistes, il ne veut pas non plus +qu’on se querelle avec ceux-là : « Faut-il que les +missionnaires prêchent contre les opinions du +temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent, qu’ils disputent, +attaquent et défendent à cor et à cri les +anciennes opinions ? Ah ! Jésus, monsieur, nenni ! +Voilà comme nous en usons : jamais nous ne +disputons de ces matières, jamais nous n’en +prêchons… Quoi donc, me direz-vous, défendez-vous +qu’on dispute sur ces matières ? Je réponds +que oui. »</p> + +<p>Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le +même temps, tout le contraire. Et voici qui nous +mène au point tragique. Saint-Cyran est mort +le 11 octobre 1643. La première mention formelle +d’hostilité de Vincent aux doctrines du +temps, c’est-à-dire aux idées introduites en +France par son défunt ami, nous ne la trouvons, +dans les écrits qui nous restent de lui, que trois +ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646. Il +écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va +élire en Sorbonne un professeur de théologie, +que les jansénistes « font grand’brigue pour en +faire élire un de leur parti », que ceux « de l’opinion +commune » ont jeté les yeux sur un homme +sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant +à celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, +il faudrait surenchérir tout de suite. +« Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs +du bon parti ont désiré que je propose à Votre +Éminence si elle aura agréable de lui assurer +présentement douze cents livres en pension sur +quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle +le fera dans quelque temps. » Le 7, Mazarin +lui répondait, le louant du soin qu’il prenait +de rompre la brigue des jansénistes et promettant +tout ce qu’on lui demandait.</p> + +<p>Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, +s’est-il chargé d’une telle commission ? Car il +s’était vraiment tu auparavant, laissant même +les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance +de la position qu’ils devaient prendre. +Songez que l’un d’eux, et non des moindres, +car il était des deux ou trois premiers dans sa +confiance, Jean Dehorgny, pouvait lui écrire +deux ans plus tard, en 1648, son étonnement +d’apprendre que la congrégation, en la personne +de son chef, venait de prendre parti contre les +opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux +estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait +et le lui disait tout bonnement. Heureuse affaire +pour nous, car elle nous a valu deux lettres +incomparables du saint, deux lettres où il donne +les raisons de sa nouvelle conduite. La première +raison, qui étonne d’abord, la voici : « C’est +celle de mon emploi au conseil des choses +ecclésiastiques, dans lequel chacun s’est déclaré +contre : la reine, Mgr le cardinal, M. le chancelier +et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu +demeurer neutre. » Pour une fois, il s’exprime +assez mal, et donnerait à penser qu’il s’est mis, +ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque. +Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent +ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas. +Il craint les initiatives inopportunes. Il attend. +Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect +des vues de la Providence, sa sagesse foncière +aussi, lui commandent toujours, à l’encontre +d’ailleurs de son tempérament, qui est +fougueux, et nous le verrons bien. A la mort du +roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué, +pour le règlement des affaires ecclésiastiques, +un conseil de conscience, qu’elle présidait. En +faisaient partie un tout petit nombre seulement +de personnes considérables : Mazarin, Pierre +Seguier, le grand pénitencier, qui était alors +Jacques Charton, les évêques de Beauvais et de +Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce +conseil de délibérer sur le jansénisme naissant ? +Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour où +la question y fut apportée, Vincent aurait trahi +l’Église en demeurant dans sa réserve habituelle. +Sans doute avait-il eu raison de se taire jusque-là. +A cette minute, chargé de graves responsabilités +dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il +trouvait devant lui un nouveau devoir, et bien +plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous +bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir +enrayer le mal, et d’abord il semble qu’il ait +voulu s’instruire personnellement de tous les +éléments du débat. « Je vous avoue, monsieur, +écrit-il à Dehorgny, que j’ai fait quelque petite +étude touchant ces questions et que c’est le sujet +ordinaire de mes chétives oraisons. » Mais plus +que jamais il recommande à qui l’approche de +ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse querelle. +Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu +à peu lui en fait maintenant une obligation, lui +seul en parle. Mais qu’on se taise ! Et pourquoi +cela ? Par charité peut-être, mais aussi parce +qu’il est un chef et n’aime pas les bavards. Il +sait que les erreurs, c’est en les combattant à +coups de langue qu’on les propage. L’affaire est +grave et difficile : elle n’est pas du ressort de la +foule. La foule, on veille sur elle, on la conduit +doucement, on ne la mêle pas à des disputes où +elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de +toute son âme et n’avoir pas un tempérament de +parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce +sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et +passe à tous ses fidèles la consigne du silence. +S’il parle, quant à lui, ses paroles sont des sentences, +donc des actes. Une seule fois, elles ont +ressemblé à un gémissement. C’était en 1647. +Écrivant à ce même Dehorgny, qui va d’ailleurs +dans les mois suivants se laisser prendre pour un +temps aux fallacieuses doctrines, il lui dit : « Je +crains bien fort que Dieu permette l’anéantissement +de l’Église en Europe, à cause de nos +mœurs corrompues, de tant de diverses et étranges +opinions que nous voyons s’élever de tous +côtés, et du peu de progrès que font ceux qui s’emploient +pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. +Les opinions nouvelles font un tel ravage qu’il +semble que la moitié du monde soit là-dedans. »</p> + +<p>Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son +tour. Alors tombent coup sur coup sur le pauvre, +sur l’heureux homme, les deux lettres splendides. +Rien n’a jamais été écrit de plus sage, +de plus dur, de plus éclatant contre le jansénisme. +Elles sont du 25 juin et du 10 septembre +1648 et figurent, à leur place, dans l’édition critique +de M. Coste. On voudrait avoir la place +de les reproduire ici. La deuxième, la plus +belle, porte principalement sur l’ouvrage d’Antoine +Arnauld, qui faisait alors grand bruit, <i>De +la fréquente communion</i>. On sait que les jansénistes +ne trouvaient jamais qu’on fût digne de +communier. Saint Vincent ayant discuté point +à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et +arrive, en ses dernières lignes, aux sommets de +l’éloquence : « Pour moi, écrit-il, j’avoue franchement +que, si je faisais autant état du livre +de M. Arnauld que vous en faites, non seulement +je renoncerais pour toujours à la sainte +messe et à la communion, par esprit d’humilité, +mais même j’aurais de l’horreur du sacrement, +étant véritable qu’il le représente, à l’égard de +ceux qui communient avec les dispositions ordinaires +que l’Église approuve, comme un piège +de Satan et comme un venin qui empoisonne les +âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent +en cet état de rien moins que de chiens, +de pourceaux et d’antéchrists. » Il va maintenant +passer à l’ironie, et à la plus cinglante : +« Se trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si +bonne opinion de sa vertu qu’il se croie en état +de pouvoir communier dignement ? Cela n’appartient +qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis +ces dispositions à un si haut point qu’un saint +Paul eût appréhendé de communier, ne laisse +pas de se vanter par plusieurs fois dans son +apologie qu’il dit la messe tous les jours. » Là-dessus, +il s’emporte et s’écrie : « Comme cet +auteur éloigne tout le monde de la communion, +il ne tiendra pas à lui que toutes les églises ne +demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que +dit le vénérable Bède, que ceux qui laissent de +célébrer le saint sacrifice sans quelque légitime +empêchement, privent la Sainte Trinité de +louange et de gloire, les anges de réjouissance, +les pécheurs de pardon, les justes de secours et +de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de +rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles +de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et +de remède, il ne fait point de scrupules d’appliquer +tous ces effets admirables aux mérites d’un +prêtre qui se retire de l’autel par esprit de pénitence ;… +il parle même plus avantageusement de +cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, +qui ne voit que ce discours est très puissant pour +persuader à tous les prêtres de négliger de dire +la messe, puisqu’on gagne autant sans la dire +qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon +les maximes de M. Arnauld, qu’on gagne davantage ? +Car, comme il relève l’éloignement de la +communion beaucoup au-dessus de la communion, +il faut aussi qu’il estime beaucoup plus +excellent l’éloignement de la messe que la messe +même. » Il ajoute alors que cette nouvelle discipline, +qui consiste à s’éloigner de Dieu par +pénitence, est assurément la plus dure, selon les +Pères eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, +mais aussi « la plus aisée selon les hommes, +parce que tout le monde en est susceptible. » +Ce dernier mot est charmant, plein de finesse +et de psychologie. Mais il ne va pas clore sa +lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il +a jeté toute sa réponse avec tant de hâte qu’il +n’a pas eu, dit-il, « le loisir de la relire. » Et il +ajoute : « Je m’en vas en ce moment célébrer +la sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous +faire connaître les vérités que je vous dis, pour +lesquelles je suis prêt de donner ma vie. J’aurais +beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce +sujet. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous les dise +lui-même. Je vous prie de ne pas faire réponse +sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles +opinions. » Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, +et resta fidèle à son admirable chef.</p> + +<p>Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans +sa propre maison. Mais le voici qui grandit tous +les jours et devient, nous le verrons au cours de +ce livre, une sorte de grand aumônier de France. +En 1651, le moment paraît venu de solliciter du +Saint-Siège une condamnation formelle des doctrines +nouvelles. Le supérieur de la Mission se +découvre alors tout à fait. Il écrit tour à tour à +tous les évêques sur lesquels il a de l’influence, +leur demandant de signer un appel collectif au +Saint-Père. Il leur en envoie le texte et les presse. +S’ils hésitent, il les secoue, les bouscule. On a +de lui une extraordinaire lettre de rappel aux +évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon +et Étienne Caulet. Tous les deux refusaient leur +signature. Il commence par leur donner un bon +point. Il a lu leurs explications avec le respect +qu’il doit à leur vertu et à leur dignité, et y a +« vu beaucoup de pensées dignes du rang » qu’ils +tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle +aux évêques avec déférence, mais en maître +cependant. Il le peut ; il n’y a pas d’homme plus +fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir +ses mots. A ceux-là et, plus tard, au doyen de +Senlis, qui menaçait de s’en tenir aux doctrines +du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par +s’y fixer, il parle avec une autorité souveraine. +Voici un passage de la lettre qu’il écrivait à ce +dernier le 2 août 1657 : « D’attendre que Dieu +envoie un ange pour vous éclairer davantage, il +ne le fera pas ; il vous renvoie à l’Église, et l’Église +assemblée à Trente vous renvoie au Saint-Siège… +D’attendre que le même saint Augustin revienne +s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit +que, si l’on ne croit pas aux Écritures, on croira +encore moins à ce que les morts ressuscités nous +diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, +il se soumettrait encore, comme il a fait autrefois, +au Souverain Pontife. D’attendre, d’un autre +côté, qu’un grand docteur et très homme de bien +vous marque ce que vous avez à faire, où en +trouverez-vous un en qui ces deux qualités se +rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle ? » +Est-il possible d’être plus pressant et généreux +à la fois ? Nous sommes au siècle de la politesse +et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient +d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite +pas à dire, et l’on ne sait si c’est malice ou charité, +qu’il y aurait encore bien d’autres arguments, +« que vous savez mieux que moi, qui voudrais +les apprendre de vous. »</p> + +<p>Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie +qui se lève. Entre l’erreur et la vérité, on ne +transige pas, on ne temporise pas : on choisit. +Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux +parties de dogmatiser. Cela ne servirait qu’à +donner pied à l’erreur. Se voyant traiter de pair +avec la vérité, elle prendrait ce temps pour « se +provigner » alors qu’il faut tout de suite « la +déraciner ». Il est dur pour la secte, qu’il appelle +« un petit monstre », dur pour Port-Royal, qui +est « une boutique », dur pour Saint-Cyran, « qui +non seulement, écrit-il à l’évêque de Luçon, +n’avait pas disposition de se soumettre aux décisions +du Pape, mais même ne croyait pas aux +conciles ; je le sais, monseigneur, pour l’avoir +fort pratiqué. »</p> + +<p>Mais, même dans ses emportements, il demeure +égal à lui-même, pensant à tout, ayant +mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. +Il a fait du succès des démarches à Rome son +affaire personnelle. Alors il veille sur les messagers +que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas : +« Ne vous pressez pas, s’il vous plaît, leur +écrit-il, et n’allez point pendant la chaleur du +jour ; Notre-Seigneur aura fort agréable que, +pour le mieux servir, vous ménagiez vos forces. »</p> + +<p>Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, +où il a installé des Filles de la Charité, elles sont +aux prises avec un curé janséniste, qui leur mène +la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres +femmes se sont énervées. Elles font porter l’affaire +au conseil que préside M. Vincent. Il attend, +comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et +juge. On enverra là-bas une sœur qui examinera +les choses sur place. Car, dit-il, « il ne faut pas +que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs +les curés ;… c’est pour cela, mes chères +sœurs, que nous devons choisir une sœur de +grande prudence : premièrement, pour connaître +le tort de nos sœurs, car il est bien à croire qu’il +y en a de leur part ; et puis il sera bon de nous +donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour +y donner ordre. » Les sœurs trop nerveuses +furent admonestées sans doute, mais à l’affaire +elle-même il fut, comme promis, « donné ordre », +et radicalement. Quelques jours plus tard, la +supérieure générale, Louise de Marillac, notifiait +en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, +la décision prise de lui retirer les sœurs : +« M. Vincent a trouvé bon que nous en usions +ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de +s’accommoder à votre conduite, et que vous, +monsieur, témoignez que vous n’avez pas +agréable le service qu’elles ont tâché de rendre +aux pauvres. J’écris à notre sœur Clémence +qu’elle remette les meubles entre les mains de +messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je +suis cependant et serai toute ma vie… » Toute +sa vie évidemment, elle sera une sainte et généreuse +femme, mais qui saura conduire sa barque, +sous le regard vigilant d’un fameux pilote. Ce +jour-là le pilote tenait d’ailleurs la barre lui-même, +car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons +pas l’original, mais la minute, écrite tout entière +de la main puissante de M. Vincent.</p> + +<p>L’Église lui paraissant en péril, on comprend +que ce bon pilote n’ait pas hésité à sortir à la +fin de sa réserve et à agir. Cependant nous avons +posé trois questions, et la dernière est encore à +résoudre. Il est naturel que Vincent ait pris, à +l’égard du jansénisme, des attitudes différentes +selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est +assez grave et d’abord inexplicable, des jugements +contradictoires sur Saint-Cyran vivant et +sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a accablé, +exactement sur les mêmes faits. Le moins +qu’on puisse dire, c’est qu’il n’avait, tandis qu’il +frayait avec lui, rien compris à cet homme, dont +il excusait alors des propos qu’il devait plus tard +qualifier d’abominables et de perfides. « Moi, qui +l’ai fort pratiqué… » disait-il. Et c’étaient des +paroles du temps de leur amitié qu’il dénonçait +avec indignation, des paroles d’un confident. On +ne comprend pas très bien.</p> + +<p>Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, +du vivant de Saint-Cyran ? Qu’il parlait +étourdiment, mais n’était pas dangereux. Qu’a-t-il +dit du même après sa mort ? Qu’en ses paroles +couvait une abominable hérésie. Tel que nous +le connaissons, il a dû, non seulement dire la +vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors +ce ne serait pas lui, ce serait Saint-Cyran qui +aurait changé. Vraiment, est-ce possible ?</p> + +<p>Mais oui ; l’explication, c’est justement que +Saint-Cyran a changé. S’il avait vécu, il serait +demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un +chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, +qui voyait cela, le prenait en pitié.</p> + +<p>Mais il est mort ; et ce que sa pauvre tête brûlante +n’aurait pu faire, son cadavre l’a réussi. +Nous savons comment ses fidèles se partagèrent +ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent +d’un mort qui, tout de même, s’en était allé sans +avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef +de secte sans le savoir, mais il l’est devenu ; le +poison qu’il portait en lui ne serait jamais sorti, +mais un coup d’apoplexie a mis le malheureux +homme à terre, et des fanatiques, en dispersant +ses cendres, ont jeté son venin à tous les vents. +Alors, son pitoyable ami, il fallut bien que Vincent +le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât +comme perfides des paroles qui n’étaient vraiment +qu’aventureuses et n’auraient jamais fait +tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.</p> + +<p>Notez que je ne prétends pas établir d’abord +que Saint-Cyran était un pauvre homme, et +tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était +intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je +sais que Vincent était très intelligent ; je pense +alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé n’a +pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être +bien redoutable. Je ne plaide pas pour Vincent. +Je requiers incidemment contre l’autre. Aux +historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient +réviser Sainte-Beuve et qui feront bien alors de +s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de peser +l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.</p> + +<hr> + + +<p>L’Église de France au temps de saint Vincent +était donc en plein mouvement. Beaucoup de +vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant +et débauché, mais à sa tête une poignée de gens +d’élite. Entre ceux-ci, les inévitables désaccords +qui naissent des différences de tempérament ; les +uns savent, d’autres point, penser et obéir à la +fois. On n’en finirait pas de nommer les prélats, +les religieux, les curés, grands et petits, qui ont +été au temps de saint Vincent de Paul les bons +ouvriers de la même tâche apostolique. Nous les +trouverons et les saluerons un à un au cours de +ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans +un siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, +et les mœurs grandissent aussitôt, parce que ces +souveraines imposent le respect des choses du +cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi +beaucoup de grandes mystiques : et comme elles +sont filles de France, c’est-à-dire ménagères et de +bon conseil, elles vont exercer une influence à la +fois douce et fortifiante sur les grands personnages +et les saints de leur entourage. Auprès de +Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise +de Marillac, la duchesse d’Aiguillon, Geneviève +Goussault, Marie de Polaillon, Madeleine de +Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, +la scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, +épouse d’Emmanuel, puis la marquise de Maignelay, +sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, +veuve de Charles, le frère aîné du général +des galères. Celle-là, dont les biographes de +Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était +cachée dans un cloître et qu’on ne la voyait pas +rue des Petits-Champs, il est probable que le +parfum de son âme héroïque et si humble hantait +pourtant la maison où, pendant douze ans, +vécut le serviteur de Dieu. Elle ne voulait pas +qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle +eut l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs +de la ville pour savoir s’il entrait vraiment +dans les attributions du chef de l’Église de l’empêcher +de prier dans son coin<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de saint +Benoît… par la mère de Blemur, <i>Édition de la Revue Mabillon</i>, Paris, 1927.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Sachant comme il était entouré, nous allons +maintenant regarder Vincent. Nous l’avons laissé +au lendemain du sermon de Folleville. C’est en +1617. Il a 36 ans. Toutes les terres de M<sup>me</sup> de +Gondi sont à la disposition de ce pêcheur +d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de +missionnaire. Si ardente, que désormais toute +autre occupation lui paraît vaine et lui devient +odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en +Bresse. Il inaugure là sa carrière charitable ; et +quand, après quelques mois, il se retrouve dans +la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le +bienfaiteur à la fois des paysans que M<sup>me</sup> la +générale le conviera à visiter. Ses progrès dans +la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse seront +d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, +c’est-à-dire jusqu’en 1625 où sera instituée sa +compagnie des prêtres de la Mission, il ne sera +qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à +la tâche, faisant de son mieux, mais hors cadre, +si l’on peut dire. Il est bien curé de Clichy, mais +si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de +deux cures à la fois, ayant pris aussi celle de +Châtillon. Il n’est plus abbé de Saint-Léonard +de Chaulmes : il a résigné cela en 1616, après +avoir reçu, par les soins des Gondi, un autre +bénéfice ; on l’avait fait en 1615 chanoine d’Écouis. +Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale +où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination +de ce « M. de Paoul », à qui l’on avait donné la +charge de trésorier. Malheureusement le trésorier +ne parut qu’une fois, pour offrir, selon +l’usage, un repas à ces messieurs du chapître. +D’où protestation des intéressés, car l’absence +de ce « de Paoul » et de deux autres titulaires +qu’on ne voyait jamais non plus pourrait bien +entraîner « la ruine entière de ladite église et +fondation. » Emmanuel de Gondi sans doute +arrangea l’affaire. Deux fois encore dans sa +carrière, Vincent recevra des titres, sinon des +avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de +Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, dans le diocèse +de Langres. On ne sait pas du tout comment il +se défit de cet honneur ; en 1626, en tout cas, +c’était fini. Il fut enfin nommé, en 1643, vicaire +général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen. +Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât +un grand nom, celui de Richelieu. La fâcheuse +vacance, le conseil de Conscience jugea +qu’il fallait momentanément y pourvoir et Vincent +rendit le service de prêter son nom quelque +temps. Ce ne fut donc pas une « affaire ». On a +d’ailleurs de lui trop de textes durs pour les bénéfices +et leurs titulaires. « Nous ne pouvons souffrir +personne parmi nous, écrivait-il en 1658, +qui prétende aux bénéfices, et encore moins ceux +qui y veulent entrer par cette voie, <i>qui est +odieuse</i>. »</p> + +<p>Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une +sorte de volontaire pour les missions. Mais voici +coup sur coup deux événements qui vont le +grandir. Le 8 février 1619, il est nommé par le +roi aumônier général des galères, « avec les +mêmes honneurs et droits dont jouissent les +autres officiers de la marine du Levant. » Le +brevet porte que « Sa Majesté, ayant compassion +desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement +de leurs peines corporelles, a accordé +et fait don de ladite charge d’aumônier réal à +Monsieur Vincent de Paul. » C’est une grande +étape dans sa vie. Des hommes pareils brisent +les cadres ordinaires. Il leur faut des emplois à +leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins +qu’eux-mêmes ne les forgent de leurs mains, ce +que Vincent commencera de faire un peu plus +tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons +son œuvre charitable, de sa compassion pour +les galériens et de tout ce qu’il fit pour ces pauvres +diables. Retenons que le général des galères +a su promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul +coup, à un rang considérable. La charge d’aumônier +de prison n’a jamais été très enviée ; ici +l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de +galérien donnaient à la fonction nouvelle une +majesté tragique ; et puis l’élu devenait le premier +auxiliaire spirituel d’un immense personnage +dans l’État, le chef de la marine, et de quelle +somptueuse et féerique marine ! L’autre événement +est de 1622. Au mois de décembre 1618, +revenant de Montmirail où il a fait pendant trois +mois œuvre évangélique et charitable, Vincent +s’est rencontré à Paris avec François de Sales. +Dès le premier contact, les deux saints se sont +reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier +des galériens sera fait, à la prière de l’évêque de +Genève, supérieur de la Visitation. C’était, là +aussi, une promotion capitale. Il est toujours chez +les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, +et le voici pourvu, à la tête d’un ordre de +la plus haute spiritualité, d’un poste difficile +et précieux, encore ennobli et embaumé par les +vertus, les ardeurs et le mystique abandon de +Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne fait +son chemin et sans doute est-il voué à de bien +plus grands honneurs encore. Une seule chose +l’intéresse cependant : le secours qu’attendent +de lui les pauvres gens des campagnes ; et, sans +trêve, il prêche des missions, fonde des charités, +se donnant jusqu’à satiété la seule joie qui +compte, celle de répandre de la lumière et du +bonheur autour de soi.</p> + +<p>Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres +pour le seconder dans une tâche pareille. Il les +prenait où il pouvait, et M<sup>me</sup> de Gondi, le voyant +faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que +ce seul homme avec des auxiliaires d’occasion +n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer +une somme importante à une fondation pour une +compagnie de prêtres qui s’engageraient à évangéliser +à perpétuité le peuple des campagnes. +Elle dit son projet à Vincent, qui, pendant sept +années, toujours courant, s’enquit comme il put, +mais sans succès, d’un homme ou d’un établissement +qui acceptassent la somme avec la charge. +A la fin, les Gondi s’avisèrent qu’on cherchait +sans doute un peu loin ce qu’on avait sous la +main. Ils comprenaient au bout de sept fois +douze mois que le bénéficiaire de la fondation +ne pouvait être que Vincent lui-même avec des +auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger +ensemble dans une maison qu’on leur donnerait. +Alors le général des galères alla trouver +l’archevêque de Paris, son frère. Le principal +d’un collège de la rive gauche venait justement de +faire connaître qu’il céderait volontiers sa place +contre une pension de 200 livres. La pension +fut promise sur-le-champ et, le 1<sup>er</sup> mars 1624, +Vincent de Paul était nommé principal du collège +des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des Bons-Enfants +à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre +collège du même nom, celui du quartier Saint-Honoré, +sur la rive droite. L’établissement qu’on +donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne +Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à +l’emplacement actuel du 2 de la rue des Écoles, +à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme +il y a quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé +tout contre des remparts, le long des fossés +Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la +ville ; cette fois c’est dans Paris, proche la porte +Saint-Victor, sur la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, +qu’il va s’installer. Entendons-nous. +M<sup>me</sup> de Gondi ne veut pas perdre son directeur +et Vincent continuera de loger chez elle. Ce +sont les autres qui occuperont en son nom le +vieux collège. Quels autres ? Antoine Portail +d’abord ; ensuite ce prêtre dont nous avons déjà +parlé, qui recevait pour sa peine cinquante écus +par an ; et puis ce fut tout pendant les deux premières +années.</p> + +<p>Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré +pour la première fois en Sorbonne, au temps +où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient +des loisirs. C’était un jeune clerc natif +de Beaucaire, qui étudiait alors la théologie et +qui, dès le premier regard, fut conquis par ce +grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une +princesse galante, ce gascon si attachant, si fin +sous sa rude figure. On a dit que Portail avait +suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable : il +avait alors 21 ans. Il ne se mit sans doute à son +service qu’après avoir reçu la prêtrise, c’est-à-dire +en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les +galériens, puis l’employa aux missions. Le +pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans +doute confessait-il et faisait-il le catéchisme ; il +officiait aussi, visitait les malades, administrait +les sacrements, bref pourvoyait à mille travaux, +mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une +mission à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit +pour la première fois un vrai sermon. Vincent +l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. +« Vous avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi +fit saint Charles. Je vous souhaite part à son +esprit. » Il paraît qu’en effet saint Charles Borromée +avait le « trac », et plutôt que de se hisser +dans la boîte de chêne d’où l’on est assailli par +des regards qui convergent de tous les coins du +temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il +pouvait, des marches de l’autel. Avec un tel +collaborateur et le prêtre à gages, on voit la belle +part qui restait à Vincent. Portail devait rester +aux côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils +moururent tous les deux en 1660, mais Portail +d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du serviteur +et s’en allait le dernier, comme il convient.</p> + +<p>La comtesse de Joigny — c’est le titre qu’on +donnait le plus communément à M<sup>me</sup> de Gondi — avait +offert 45.000 livres. C’est avec le revenu +de cette somme qu’il fallait vivre et faire des +missions gratuites aux quatre coins de France. +Les bâtiments où s’installèrent les collaborateurs +de Vincent étaient incommodes et délabrés. +Saint Louis avait légué au vieux collège 60 livres +de rente et l’on avait instruit là de tout temps de +jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de +bourses transférées ensuite au collège de Clermont, +devenu le lycée Louis-le-Grand. Au temps +où Vincent en prit possession, l’établissement +occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, +avec jardins, cours, préaux, une pauvre chapelle, +quelques appartements à l’abandon et, tout autour, +deux ou trois maisons branlantes. Pour +tirer du cadeau qu’on lui faisait un bon parti, +il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il +s’en garda bien et nous savons déjà que quand +ses deux compagnons s’en allaient au travail, +ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.</p> + +<p>C’est seulement après un an de ce régime que +fut passé, en bonne forme, entre le général des +galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une +part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat +de fondation. Il est du 17 août 1625. Quelques-uns +de ses termes sont d’une grande beauté. +C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé +cet émouvant papier-là. Le style est juridique +et vieillot, mais pour dire de bien belles choses, +que cette forme rend plus savoureuses. Les +époux fondateurs déclarent en commençant +qu’ayant plu à Dieu « pourvoir, par sa miséricorde +infinie, aux nécessités spirituelles de ceux +qui habitent dans les villes de ce royaume par +quantité de docteurs et religieux, qui les prêchent, +catéchisent, excitent et conservent en +l’esprit de dévotion, il ne reste que ce pauvre +peuple de la campagne, qui seul demeure comme +abandonné. » A quoi il leur semble qu’on pourrait +remédier « par la pieuse association de quelques +ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité +connues, qui voulussent renoncer tant aux +conditions desdites villes qu’à tous bénéfices, +charges et dignités de l’Église, pour, sous le bon +plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son +diocèse, s’appliquer entièrement et purement +au salut du pauvre peuple, allant de village en +village, aux dépens de leur bourse commune, +prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces +pauvres gens et les porter à faire tous une bonne +confession générale de toute leur vie passée, +sans en prendre aucune rétribution en quelque +sorte ou manière que ce soit, afin de distribuer +gratuitement les dons qu’ils ont reçus de la main +libérale de Dieu. »</p> + +<p>Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit +d’aller vers ceux qui sont à l’abandon et de renoncer, +pour cette œuvre de charité, à tout honneur, +avantage ou bénéfice. Le document trace en +quelques lignes tout le règlement de la communauté +nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas +écrit cette page importante à la hâte ; le fait est +qu’il l’a si bien conçue et rédigée qu’aujourd’hui +encore les prêtres de la Mission pourraient, sans +rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en +tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout +l’essentiel était prévu : vie en commun sous l’autorité +de Vincent et, après lui, d’un supérieur +élu à la pluralité des voix pour trois ans ou « pour +tel autre temps » qu’on jugera convenable ; point +de charges, bénéfices ou dignités ecclésiastiques : +le supérieur peut tout au plus accepter une cure +pour un missionnaire, si on le lui demande +expressément et que celui-ci ait servi dans la +compagnie au moins pendant huit ans ; on fait +les missions gratis ; défense de prêcher ou d’administrer +les sacrements dans les lieux où il y +a un archevêché, un évêché ou un établissement +religieux ; mission de cinq ans en cinq ans dans +toutes les terres des Gondi ; assistance spirituelle +aux forçats ; après un mois de travaux dans les +campagnes, on se repose, on se recueille pendant +trois ou quatre jours, puis on consacre une +douzaine d’autres jours à la préparation de la campagne +suivante ; en juillet, en août et septembre, +les paysans sont occupés aux champs et on les +laisse tranquilles ; pendant ce temps on s’adonne +à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on +aide çà et là les curés qui ont besoin de renfort.</p> + +<p>Deux mois après avoir signé cet acte, dans +lequel, bien entendu, elle n’avait pas omis de +fixer en sa propre maison de la rue Pavée la résidence +du nouveau supérieur, ce qui était tout +de même un peu fort, M<sup>me</sup> de Gondi rendait +l’âme. Le général des galères trouva dans le testament +de la défunte, avec de nouvelles libéralités +pour Vincent, le vœu ardent que son mari et ses +fils ne permissent jamais au saint homme de +s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, +qui fut de partir lui-même. Il décida d’entrer +à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa +belle maison, ce dont fut bien aise le principal +des Bons-Enfants, qui courut retrouver aux +fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son +compagnon.</p> + +<p>Car c’étaient toujours ces deux-là seulement +qui constituaient avec lui la compagnie nouvelle. +Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne renouvela +pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, +qu’on avait beaucoup vus en Picardie, avaient +fait dans cette province deux conquêtes, et Vincent +vit venir à lui fort à propos, dans l’été de +1636, François du Coudray et Jean de la Salle, +prêtres du diocèse d’Amiens. L’archevêque de +Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément +à la fondation des Gondi. Il était temps qu’elle +prît corps et que la communauté se recrutât. +Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux +venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, +par lequel ces quatre serviteurs de Dieu se +liaient à jamais les uns aux autres. Restait à obtenir +l’agrément du roi, qui fut donné, en fort +bons termes, par lettres patentes datées de +mai 1627, et celui du pape ; mais c’est ici que les +choses manquèrent de se gâter.</p> + +<p>Vincent, avant de se tourner vers Rome, +s’était mis en règle de toutes façons. Il avait +résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné +Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à +ses frères et sœurs tous ses biens, notamment +une créance qu’il avait sur eux et une métairie ; +enfin, le 8 septembre 1627, il avait, au profit de +la congrégation de la Mission, dûment autorisée +par Louis XIII à posséder, renoncé à ses droits +personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, +biens et charges, passait de ses mains au fonds +commun.</p> + +<p>En juin 1628, il adressa au pape une supplique +et se fit fortement appuyer par le nonce et par le +roi. Le 22 août, la supplique était rejetée par la +Propagande, en séance plénière, le pape présent. +L’échec était cuisant. Tout ce que Rome était +disposée à permettre, c’était une société de vingt +à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, +ni confrérie, qui travaillerait en France +seulement et sous la direction des ordinaires. +Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, +qui avait légèrement retouché sa supplique, en +avait envoyé un second exemplaire au Saint-Siège : +d’où nouvel examen et nouvel échec, +aussi radical. « La Sacrée Congrégation a jugé +que la demande devait être complètement rejetée » : +voilà tout ce qui fut répondu au saint +homme.</p> + +<p>C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir +si, dans l’orage, il était solide sur ses jarrets. A +Rome, quartier général de l’Église, on décide ; +et, comme dans tous les états majors, comme +auprès de tous les chefs, c’est aux intéressés +d’apporter les éléments sur lesquels le commandement +prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, +échappe à beaucoup de gens. On oublie +que pour avoir raison, même au Vatican, il +ne suffit pas en effet d’avoir raison : il faut le +faire savoir, éclairer les juges, contrebattre les +faux rapports, bref se mêler, soi-même ou par +des mandataires présents et agissants, de son +affaire, de ses affaires. C’est vrai pour les intérêts +d’état ; ce l’est aussi pour ceux des particuliers. +Vincent, aux heures graves, consultait la Providence ; +mais il se consultait aussi lui-même, +sachant qu’il faut quelquefois gagner, en se +débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu +conclure avec nonchalance qu’évidemment ses +projets n’avaient point l’agrément du Très-Haut, +puisque son représentant sur la terre n’y prenait +pas garde. Il n’eut pas un instant cette idée-là. +Tout venait d’une erreur, non du pape, mais de +lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était +d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, +capable de déjouer n’importe quelles manœuvres +et de parler haut, car c’est ainsi seulement +qu’on est entendu. C’est du Coudray qui fut +choisi pour ce rôle, où, sans doute, il excella, car, +le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de +1632, en style romain, le Saint-Père, par sa +bulle <i lang="la" xml:lang="la">Salvatoris Nostri</i> accordait tout ce qu’on +lui demandait.</p> + +<p>Vincent avait envoyé à son délégué des instructions +fermes comme du bon acier : « Vous +devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, +que le pauvre peuple se damne, faute de savoir +les choses nécessaires à son salut et faute de +se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette +nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle +n’eût fait son possible pour y mettre ordre. » +Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres +précis : « Pour ce faire, il faut vivre en congrégation +et observer cinq choses comme fondamentales +de ce dessein. » Il les énumère brièvement +et nous n’en relèverons qu’une, la dernière : +« 5<sup>o</sup>, que le supérieur de la compagnie ait l’entière +direction d’icelle. » Voilà qui est parler. Il +conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un +homme en plein mouvement, dont les ordres +sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse : « Ces +cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales +de cette congrégation. Notez que l’avis +de M. Duval est qu’il ne faut point que l’on +change rien du tout au dessein dont je vous +envoie les mémoires. Baste pour les paroles ! +mais pour la substance, <i>il faut qu’elle demeure +entière ;… tenez-y donc ferme et faites entendre +qu’il y a de longues années que l’on pense à cela +et qu’on en a l’expérience</i>. »</p> + +<p>Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le +rencontrer tout à l’heure dans une autre affaire +au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur +en Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. +Car Vincent connaissait toutes les bonnes adresses. +Il avait demandé à Bérulle des leçons de +sainteté ; la sagesse, c’était à des théologiens +patentés de la lui fournir. La Sorbonne lui était +familière, car je n’ai pas dit encore que, vers +1623, tout en courant les terres des Gondi, il +avait trouvé moyen, en ses jours de répit, de +conquérir le titre de licencié en droit canon de +l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion +qu’il remarqua André Duval ou fut remarqué +par celui-ci ? Le fait est que vers le temps où il +fondait la Mission, il était devenu le pénitent +de cet homme de science et de jugement.</p> + +<p>Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans +l’affaire du prieuré de Saint-Lazare. Ce que je +vais raconter se passait au moment même des +débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur +la paroisse Saint-Laurent, au lieu même où se +trouve pour quelque temps encore la prison des +femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie +ou léproserie, vaste enclos de plus de +40 hectares. On cultivait le blé, l’orge, la luzerne +dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix +de Saint-André, par le boulevard Magenta et la +rue Lafayette. Pour se faire une idée de l’importance +du domaine, il faut tracer un quadrilatère +entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue +de Paradis au sud, le faubourg Saint-Denis à +l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On +englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, +l’hôpital Lariboisière, la prison que nous +savons et, bien au milieu, une église paroissiale +de construction moderne, à laquelle il était inévitable, +après ce que nous allons apprendre, +qu’on donnât saint Vincent de Paul pour patron. +Au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, ce prieuré comprenait un premier +groupe de petites habitations situées le long +de la rue actuelle du faubourg Saint-Denis ; chacune +avait son jardin ; tout au bout, vers le nord, +une petite chapelle : c’étaient les maisons et la +chapelle des lépreux. Au sud, entre la rue de +Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une église +avec son cloître, une maison pour les chanoines +de Saint-Victor, maîtres de ces lieux, une prison, +une maison de force pour aliénés, des communs, +des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, +aucun lépreux dans les locaux du nord. Dans +ceux du sud étaient enfermés trois ou quatre +pauvres fous et quelques débauchés impénitents. +Quant aux chanoines, ils étaient huit ou neuf, +vivant en communauté. Ces messieurs s’entendaient +si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que +celui-ci, dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice +contre un autre. C’était un bon homme, pas +intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. +Ayant ouï parler de M. Vincent qui commençait, +nous verrons pourquoi tout à l’heure, +de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut +l’idée que son prieuré conviendrait à souhait +à ce prêtre entreprenant. Il l’alla donc trouver +et prit avec lui, pour cette démarche importante, +le curé de Saint-Laurent, qui s’appelait +M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces messieurs +« effraya, disent les historiens, l’humilité +du saint. » Il refusa. Adrien Lebon rentra chez +lui, mais, six mois plus tard, fit une nouvelle +démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, +après six autres mois d’attente, il obtint, sur des +instances devenues plus vives, que Vincent consulterait +M. Duval. Naturellement Duval fut +d’avis que son pénitent prît Saint-Lazare ; et +peu de jours après, les barbichets, supérieur en +tête, devenaient les « lazaristes » qu’ils sont restés. +Cette histoire, telle qu’on la présente, ne +doit pas être très vraie. On nous assure que +Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil +domaine, se mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter +que c’était de peur et de modestie. Je crois +plutôt que c’était de joie. Il est certain que son +second mouvement fut, par trois fois, de refuser. +Mais trois fois, voyant entrer dans sa maison +cet Adrien Lebon, flanqué du curé de Saint-Laurent, +il eut un tressaillement qu’on n’a +aucune peine à lui pardonner, même s’il trahissait +son plaisir humain devant le destin propice. +Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de +magnifiques ambitions. Pourquoi n’en pas convenir +et ne pas le voir comme il était ? Il s’est +montré bien plus franc lui-même que tous ses +historiens, quand, un jour de 1656, apprenant +qu’on proposait à ses frères de la région de +Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il +écrivit à l’un des intéressés : « Le bienfait proposé +me semble si grand, que je me trouve au +même état où je me trouvais lorsque feu M. le +prieur de Saint-Lazare me vint offrir cette maison +ici ; j’avais les sens interdits comme un +homme surpris au bruit du canon qu’on tire +proche de lui sans qu’il y pense ; il reste comme +étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai +sans parole, si fort étonné d’une telle proposition +que lui-même, s’en apercevant, me dit : « Quoi ! +vous tremblez ! » Oui, mon cher frère, celle dont +vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet +en moi, et je n’ose y arrêter ma pensée, lorsque +j’ai dans l’esprit la vue de notre indignité, sinon +pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin +d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie +naissante et chétive comme la nôtre. » +En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour +Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité : +on tremble de plaisir. C’était trop de bonheur, +voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait pas +beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait +en possédait probablement pour deux. +Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès le +premier contact, que l’affaire aboutirait.</p> + +<p>Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la +poigne était robuste, ne le lâcha pas. Nous n’allons +pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit +de toutes parts. Il dut plaider, se défendre : il +fit vivement face à tout, obtint, un à un, tous les +titres qui devaient assurer à jamais la jouissance +des lieux à sa communauté ; et sans doute André +Duval lui fut-il en toutes ces occasions d’un +admirable secours ; mais tout de même cette +campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, +tambour battant, l’a conduite. Une poule sur sa +couvée n’a pas l’œil plus vif, les membres plus +tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait +quelquefois, le saint homme, à faire les pas en +avant qui devaient peu à peu le conduire à la +grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune +aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, +la bride lâchée, ne se posséderait plus. Il s’imposait +alors un frein brutal. Sa timidité, c’était +le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.</p> + +<p>Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour +les grandes bâtisses de Saint-Lazare ? Disons +tout de suite que Vincent garda les deux : il en +avait besoin. Comme toujours, c’était un événement +fortuit qui avait tout à coup empli et fait +déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec +Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande +valeur, qui devait aller un jour jusqu’à disputer +le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon +s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est +d’Abelly que nous tenons l’histoire, mais désormais +ce témoin-là nous sera moins suspect, car +il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même +ou dont il a vraiment pu contrôler l’exactitude. +Potier se réveilla donc ou plutôt ouvrit les +yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, +« mais qu’il venait de penser quel serait le moyen +le plus court et le plus assuré pour bien dresser +et préparer les prétendants aux saints ordres ; et +qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire +venir chez lui et de les y retenir quelques jours +pendant lesquels on leur ferait faire quelques +exercices convenables pour les informer des +choses qu’ils devaient savoir et des vertus qu’ils +devaient pratiquer. » — « Cette pensée vient de +Dieu. » lui répondit Vincent. Et tous deux, dans +le fond du carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ +des projets. Le prélat chargea le missionnaire, +qu’il savait débrouillard, de tracer un +programme, de choisir les sujets des entretiens, +et le pria de revenir à Beauvais quinze ou vingt +jours avant l’ordination de septembre. A la date +fixée, Vincent arriva, escorté de deux docteurs +en Sorbonne, Louis Messier et Jérôme Duchesne. +L’évêque prononça le discours d’ouverture et les +trois autres haranguèrent tour à tour les ordinands, +puis on exerça les futurs prêtres aux +cérémonies, à l’administration des sacrements et, +comme en toute retraite, on termina par la confession +générale. Comme toujours aussi quand +M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde +voulut dire ses péchés, tout le monde y compris +l’un des prédicateurs, Jérôme Duchesne.</p> + +<p>Bien désagréable pour la modestie du saint +homme, ce dernier détail, mais fort heureux +pour le clergé de ce temps-là ; car ce qui avait si +bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous +la conduite du même apôtre merveilleux, on le +devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris. Potier +en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant +Vincent mieux que personne, acquiesça, +mais pas tout de suite. C’est seulement le 21 février +1631, que cet archevêque publia un mandement +prescrivant à tous les clercs de son diocèse +qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de +se présenter au collège des Bons-Enfants « quinze +jours auparavant pour être interrogés et instruits +gratuitement de leurs obligations et des fonctions +de leurs ordres. » Dès ce jour, tous les ordinands +de Paris passèrent en les mains de M. Vincent, +ou, quand il était absent, en celles de ses missionnaires. +La retraite durait onze jours. C’est +peu de temps pour rendre égales à leur redoutable +dignité des âmes destinées au sacerdoce, mais +c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait. +Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant +montré un prélat plein de zèle en exigeant +que les ordinands de son diocèse vinssent, la +veille de l’ordination à trois heures, entendre un +sermon et fissent ensuite une confession générale. +Il faut croire d’ailleurs que la soumission de ces +messieurs à cette double obligation ne rassurait +le prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans +la nuit des visiteurs aux lieux où les clercs étaient +logés ; et l’on ne rayait pas pour jamais, on ajournait +seulement à la prochaine ordination, ceux +qu’on prenait en train de faire la fête. On croit +rêver. C’est à tout cela qu’il fallait mettre fin. +Vincent avait senti le premier jour l’importance +de l’institution. Il avait eu quelque mérite à se +donner de toute son âme à la retraite initiale, +celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de +septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait +que le pape ne voulait point reconnaître sa compagnie +de la Mission. Les forts ne sont jamais +plus ardents qu’aux heures où tout paraît les +abandonner. Celui-là, nous dirions aujourd’hui +qu’il avait « de l’estomac ». Il tint contre la tempête. +Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands +de Paris, il pourvut si bien à toutes choses, +que des diocèses environnants des quantités de +clercs accoururent, voulant entendre la voix de +ce prêtre, tout à coup célèbre. Il y avait au début +six réunions par an, tantôt aux Bons-Enfants, +tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une +centaine de retraitants qu’il fallait loger, nourrir, +entretenir pendant près de deux semaines. Vincent +ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel +à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres ; +mais on ne prêchait point sans avoir pris connaissance +d’un manuscrit intitulé <i>Entretiens des +Ordinands</i> ; on trouvait là des indications, auxquelles +il fallait se soumettre, sur le sujet, l’ordre, +le plan des conférences et des leçons. Les frais +étaient couverts par ces générosités féminines +qui jamais ne manquèrent à Vincent. Nous verrons +comme il avait touché le cœur des femmes +par son œuvre charitable. Quand elles virent +cet ami des pauvres s’adonner à la tâche principale, +le relèvement du clergé, elles accoururent. +La présidente de Herse se chargea de tous les +frais des réunions pendant cinq ans ; Anne d’Autriche, +que ses dames d’honneur avaient conduite +un jour aux exercices, s’engagea pour les +cinq années suivantes ; la marquise de Maignelay, +sœur des Gondi, donna par testament dix-huit +mille livres pour la nourriture des ordinands. +Bientôt, à l’exemple de celui de Paris, d’autres +archevêques, d’autres évêques prescrivirent de +semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on +s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions +ou prêtât ses missionnaires. Ce que +devait être la maison de Saint-Lazare les jours +de retraite, on ne peut pas facilement s’en faire +l’idée, car rien ne subsiste des bâtiments d’alors. +Il est bien probable que tout cela n’était pas très +confortable et qu’on avait dû, pour tant de +monde, créer des installations de fortune. Mais +l’ordre régnait, soyons-en sûrs, le silence aussi, +et la bonne humeur ; car le maître était là, qui +veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait +qu’on fût heureux sous son toit. Quand les +ordinands arrivaient le premier soir, il exigeait +qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour +les attendre et les conduire à leur chambre. Lui-même, +nous dit-on, allait parfois au-devant +d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait +dans les couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait +pour leur montrer les marches de l’escalier +afin qu’ils y prissent garde et les quittait poliment, +avec un bon sourire et son salut.</p> + +<p>Le résultat fut considérable. « Il faut que vous +sachiez, écrivait le saint à son fidèle du Coudray +en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de donner +une bénédiction toute particulière, et qui n’est +pas imaginable, aux exercices de nos ordinands ; +tous ceux qui y ont passé, ou la plupart, mènent +une vie telle que doit être celle de bons et parfaits +ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs +qui sont considérables par leur naissance ou par +les autres qualités que Dieu a mises en eux, lesquels +vivent aussi réglés chez eux que nous vivons +chez nous, et sont autant et même plus intérieurs +que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il que moi-même. +Ils ont leur temps réglé, font oraison +mentale, célèbrent la sainte messe, font les +examens de conscience tous les jours, comme +nous ; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les +prisons, où ils catéchisent, prêchent, confessent, +comme aussi dans les collèges, avec des bénédictions +très particulières de Dieu. Entre plusieurs +autres, il y en a douze ou quinze dans Paris qui +vivent de la sorte et qui sont personnes de condition ; +ce qui commence à être connu du public. »</p> + +<p>En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait +ressentir au fond de lui. Ce qu’il avait rêvé +s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre souveraine, +Dieu avait permis sa réalisation ; et l’ouvrier, +c’était lui, le paysan de Pouy. C’est très +beau, l’humilité. Mais cette vertu-là, comme la +bravoure, est bien plus noble quand on a dans +le cœur le péché contraire prêt à sortir et qu’il +faut tout le temps étouffer. Etre brave, c’est avoir +grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent +humble, c’est un Vincent gonflé de joie +pour tant de succès qu’il doit à son génie et qui +vont le griser ; alors il se hâte vers Dieu, entre +en oraison, regarde le Maître avec amour ; et +sa joie demeure, mais purifiée. Oui, Dieu seul +a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre +homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.</p> + +<p>Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de +condition, qui mènent publiquement dans Paris +une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des +gens qui ont passé par la retraite des ordinands. +Ils sont restés fidèles aux leçons du maître étourdissant +qui, un jour, a passé dans leur vie. Ils +ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour +s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu +pendant si peu de temps l’homme qui a su embraser +leurs âmes, ne leur suffit point. Ils délèguent +l’un d’eux pour demander au saint de les +employer selon son plaisir. On bâtissait alors +rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille, la +charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, +un bijou que nous devons à François +Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant. +Vincent était, comme nous savons, le supérieur +des Visitandines, qui faisaient cette construction. +Il répondit aux douze prêtres zélés +qu’ils feraient une œuvre excellente en prêchant +la mission aux maçons et charpentiers occupés +à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à +ce travail, quand Vincent leur fit la surprise +d’une visite. L’un d’eux lui avait, dans l’intervalle, +suggéré de faire une sorte de compagnie +de ses anciens ordinands afin de garder le contact +avec eux. Il venait au chantier faire part à tous +les autres de cette idée, qui naturellement les +enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion +avait lieu à Saint-Lazare. Dans une seconde, +du 9 juillet, on acheva de se mettre d’accord sur +ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre +aux vues du maître, et le 16 du même +mois avait lieu la première <i>conférence des mardis</i>.</p> + +<p>Cette institution-là complétait et couronnait +la précédente. Il ne s’agissait pas, comme on +pourrait croire, d’entendre chaque mardi une +harangue de M. Vincent. C’était une sorte de +société qu’on formait entre prêtres attentifs à +s’améliorer ; le moyen était cette réunion hebdomadaire, +où ils traitaient entre eux, sous la direction +du saint ou de son délégué, d’un sujet fixé +la semaine précédente. Le but, Vincent l’a ainsi +défini : <i>s’exciter et s’affectionner à l’exercice des +vertus</i>. D’autres avaient bien imaginé de réunir +des prêtres pour disputer de questions de doctrine. +Il nous explique lui-même qu’il a voulu +tout autre chose, qu’on n’avait pas encore vu +jusque-là, « et pour le moins, dit-il, je ne l’ai +point vu ni ouï dire ». Il veut qu’on traite des +motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur +nature, des actes qu’elles inspirent, des moyens +de s’y entraîner et entretenir et enfin des obligations +de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu +qu’envers le prochain. Il n’oublie jamais le prochain. +Il n’oublie pas non plus de rappeler souvent +à ses missionnaires que d’avoir entrepris +une pareille tâche est un grand honneur. Il en +est fier, c’est visible. Mais trop intelligent pour +faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment, +plus joli, pour rassasier son âme gourmande. +« Il faut, dit-il, que j’avoue par ma propre +expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien +qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, +que je lis ou que je vois, qui me pénètre +à l’égal de ces conférences. » Il s’enivre, mais c’est +du bonheur qu’il fait aux autres.</p> + +<p>Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient +à certaines règles de vie : lever de bon +matin, lecture de l’office et d’ouvrages spirituels, +oraisons, œuvres charitables, examens de conscience, +retraites périodiques. En somme, ils +devaient vivre, chacun chez soi, selon l’idéal que +Vincent proposait dans sa propre maison à ses +missionnaires. Il voulait un clergé à son image. +Et c’est bien l’ascendant de sa personne et de +ses vertus qui a réussi cette merveille : tout ce +qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans +le diocèse pendant un siècle et demi uni en une +sorte de confrérie où chacun rivalisait d’élan dans +l’ordre spirituel et dans celui de la charité. On +ne fait pas deux fois une expérience pareille. +Des institutions comme celle-là, on ne les fabrique +pas par décret. Elles sont l’œuvre d’un +homme ; il vaut mieux dire : d’un cœur. C’est +parce qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du +clergé de Paris, le plus indépendant du monde, +l’un des plus savants et des plus saints, mais le +moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois +bien, s’en flatte encore, c’est parce qu’il y avait +à Saint-Lazare un aimant irrésistible, que ces +hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa +mort, l’élan était pris ; et puis son cœur était resté +dans la maison et c’est à lui qu’on venait encore, +qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en +1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent +cinquante ecclésiastiques fréquentaient régulièrement +les réunions du mardi. Un jour Richelieu +voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir +le supérieur de la Mission, l’interrogea et fut si +ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le saint de +lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, +avec l’indication de ceux qu’il jugeait le plus +qualifiés pour l’épiscopat. Peu après, tous les +candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. +A la mort du cardinal, Louis XIII demanda à +M. Vincent de lui rendre le même service, à +quoi celui-ci consentit, à condition que le secret +fût rigoureusement gardé ; car il avait institué +ses conférences des mardis pour faire des saints, +pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux +évêques furent ainsi nommés sur la désignation +de celui qui continuait de se dire un prêtre ignorant +et indigne, bon tout au plus à faire la mission +de village en village.</p> + +<p>Les titres impérissables de Vincent à l’amitié +du clergé français, les voilà donc. Il a, le premier, +veillé sur les clercs à la veille de leur ordination ; +il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de +tenir en haleine et de guider vers la sainteté tous +les prêtres d’un diocèse. A-t-il aussi, comme on +le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires +français ? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le +seul, ni le premier. Vers 1636, il avait ouvert +aux Bons-Enfants un petit séminaire, c’est-à-dire +une école pour les enfants qu’on destinait +au sacerdoce. Le résultat fut pitoyable. Dans ce +temps-là, on arrivait au sacerdoce en menant la +vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes +de grammaire finies, s’échappaient des maisons +sévères où on prétendait les enfermer. Vincent +continua néanmoins de veiller sur la pépinière +qu’il avait instituée ; mais il avait une autre idée +en tête ; il voulait de grands séminaires diocésains, +où l’on ne recevrait que des garçons d’au +moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement +à la prêtrise. Ayant fait part de ses +vues à Richelieu, celui-ci lui offrit mille écus et, le +9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour +y être logés, nourris et préparés gratuitement au +sacerdoce, les douze premiers séminaristes, — les +douze premiers dans cette maison ; car, cette +année-là justement, Olier ouvrait son séminaire +de Vaugirard, les Oratoriens créaient celui de +Saint-Magloire à Paris et deux autres à Rouen et +à Toulouse ; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, +l’année précédente, de transformer en établissement +diocésain le séminaire paroissial qu’il +avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.</p> + +<p>Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut +tout de même pas le nommer sans s’arrêter un +instant pour le saluer. Il était d’une naissance +si pauvre, nous dit Vincent, « qu’il n’avait pu +faire ses études que par le secours des écoliers +qui lui donnaient quelques morceaux de pain ; +et même quand on en jetait à quelque chien, la +faim l’obligeait à courir devant pour le prendre. » +Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche, +ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il +voyait au clergé de son temps, qu’il consacra sa +vie à essayer de former des prêtres honorables. +Il commença avant Vincent ; et son entrain, sa +passion de bien faire étaient tels, qu’il créa vraiment +une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents +prêtres, assurent ses historiens, passèrent par +ses mains entre 1631 et 1644. Il avait une sorte +de génie turbulent, et l’histoire de l’Église d’alors +est remplie de son nom, mais on le trouvait tout +de même un peu remuant et agressif. Il s’est +donné autant de mal que Vincent de Paul et a +fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est +qu’il avait le tempérament d’un fanatique et +l’autre une âme évangélique, et ce n’est pas du +tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer +pour ses intentions, pour le grand bien qu’il a +fait, pour son courage aussi, car c’était un curé +batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé +d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois +tirer son chapeau.</p> + +<p>Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années +plus tard, à fonder un curieux établissement, +une sorte de séminaire où il ne recevait +que des prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de +Notre-Dame convint que ceux-ci viendraient +chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la +cathédrale ; et Vincent, avec le prix des honoraires, +les logeait, les nourrissait, veillait à leur +dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour +les loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les +clercs et les jeunes séminaristes qui faisaient +là leurs humanités dans une annexe de Saint-Lazare, +qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. +A Saint-Lazare aussi furent internés en +1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés de +nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques +fâcheux qui vivaient alors à Paris, nous +l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses, +logés en des quartiers mal famés, sachant +à peine célébrer, se tenant mal à l’autel, allant +mendier d’église en église des honoraires de +messes et demandant sans vergogne la charité +aux passants. A la fin ces divers services et +spécialement l’affluence des ordinands contraignirent +le supérieur de la Mission à édifier +quelque part en son enclos de nouveaux bâtiments +ayant vingt-trois mètres de façade, neuf +de profondeur et quatre étages. La duchesse +d’Aiguillon avait donné pour cela dix mille +livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui +fait part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, +ajoute, en propriétaire satisfait : « Et nous +faisons entourer nos terres de murailles. »</p> + +<p>Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les +autres diocèses de France, Vincent, ses prêtres +de la Mission, et les évêques formés par lui prirent +une part ardente à l’établissement des séminaires. +Il y a peut-être un peu de mélancolie dans +le document qu’on va lire, mais il a son prix, +parce qu’il nous montre le grand saint attentif +à ses émules, à des émules quelquefois plus heureux. +Il écrit à Guillaume Desdames à Varsovie, +en juin 1660, bien peu de semaines avant sa +mort : « Quelques prêtres de Normandie conduits +par le Père Eudes, de qui je pense que vous +avez ouï parler, sont venus faire une mission dans +Paris avec une bénédiction admirable. La cour +des Quinze-Vingt est bien grande, mais elle +était trop petite pour contenir le monde qui venait +aux prédications. En même temps un grand +nombre d’ecclésiastiques sont sortis de Paris +pour aller travailler en d’autres villes ; les uns +sont allés à Châteaudun et les autres à Dreux ; +et tous ont fait des fruits qui ne se peuvent exprimer ; +et à tout cela nous n’avons pas de part, parce +que notre partage est le pauvre peuple des +champs. Nous avons seulement la consolation de +voir que nos petites fonctions ont paru si belles +et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à +d’autres pour s’y appliquer comme nous et avec +plus de grâce que nous, non seulement au fait +des missions, mais encore des séminaires, qui +se multiplient beaucoup en France. »</p> + +<p>Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir +quelquefois, derrière ce très grand saint, un +pauvre homme fait comme nous. Il admire et +bénit le succès des autres, mais il rappelle que +c’est lui qui a commencé, et cela le console. Voilà +un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le +prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. +Une consolation, en langage ecclésiastique, c’est +une joie, rien autre chose. Sans doute ; mais ici +elle était un peu mêlée d’amertume.</p> + +<p>La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il +raconte, avec une parfaite malice, que d’autres +n’ont pas réussi. Il avait à Rome un établissement +de la Mission et le Saint-Père envoyait là les +ordinands de la ville éternelle. « Il s’est même +trouvé, écrit-il, une compagnie à Rome, qui, +voyant que le Pape envoyait les ordinands aux +pauvres prêtres de la Mission, comme on fait +à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à elle, +s’offrant de leur faire faire les exercices ; ce qu’elle +aurait fait sans doute avec succès si Sa Sainteté +l’avait jugé à propos. » Ce dernier bout de phrase +est exquis. Il ajoute bien doucement : « Il y a +sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs +pour l’avancement de sa gloire et le salut +des âmes. » Il pensait à la fois que ces rivaux-là, +le Saint-Père les avait très opportunément écartés +et que c’étaient des religieux bien estimables ; car +il y a place dans un grand cœur pour plusieurs +sentiments en même temps ; le sien était brûlant +et toute impureté s’y consumait aussitôt ; mais +la tête était prompte et maligne et voilà pourquoi, +ces humaines contradictions en lui, il les a exprimées +ce jour-là, et si finement.</p> + +<p>Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, +que nous avons laissés depuis leur entrée +à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père +poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient +à la leur, bien modeste, mais si utile. Pour Vincent +lui-même, d’ailleurs, les missions étaient +toujours la grande, la principale affaire. Un curé +du Dauphiné l’ayant pressé d’abandonner cette +œuvre pour se donner tout entier à celle des +séminaires, il écrivait : « Ayant plu à Dieu donner +une approbation universelle aux missions, en +sorte que partout chacun commence à y prendre +goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde +de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, +il me semble qu’il faudrait quasi un ange du ciel +pour nous persuader que c’est la volonté de Dieu +qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre +un autre qu’on a déjà entrepris en divers endroits +et qui n’a point réussi. »</p> + +<p>A la mort de Vincent, la Mission avait trois +résidences à Paris : Saint-Lazare, le séminaire +Saint-Charles, qui était une dépendance de +l’établissement principal, et les Bons-Enfants, +devenus un séminaire placé plus tard sous le +vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait +vingt maisons.</p> + +<p>Pour mesurer l’œuvre à ses résultats, il faut +regarder ceux-ci au moment où la tourmente +révolutionnaire les brisa, en 1792. Les Lazaristes +dirigeaient alors cinquante-deux grands +séminaires et huit petits. A Paris, la résidence +générale était habitée en temps normal par +quatre cents personnes environ, parmi lesquelles +quatre-vingts frères coadjuteurs. La tendresse +de Vincent pour ces humbles auxiliaires était +vraiment une jolie chose. « Je pense, disait-il, +que ce qui trouble les Ordres par les frères vient +de ce qu’on les tient trop bas. » Il les haranguait +souvent, pour leur dire leurs devoirs, mais aussi +leurs privilèges. « Vous savez, leur expliquait-il, +l’histoire du frère Gilles ; elle est assez triviale. +Il témoignait à saint Bonaventure un grand +désir d’aimer Dieu. Oh ! si j’étais savant, disait-il, +oh ! si j’étais prêtre comme vous, j’aimerais bien +Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout +frère qu’il était, sans étude et sans ordre, il pouvait +autant aimer Dieu que les plus savants constitués +en dignité, et qu’une pauvre femmelette +le pouvait pareillement, — Quoi ! dit-il, un +pauvre ignorant comme moi peut être aussi +amateur de Dieu que Bonaventure ! — Oui. — Alors +ce frère, conclut Vincent, fut transporté +de joie. » Et il leur expliquait que l’amour +des pauvres gens « comme celui de Notre-Seigneur, +s’exerce dans la souffrance, dans les +humiliations, dans le travail et dans la conformité +au bon plaisir de Dieu. Le nôtre, ajoutait-il, +si nous en avons, en quoi paraît-il ? Que faisons-nous +qui approche de ces marques de véritable +amour ? » Ces pauvres frères, il fallait bien qu’il +leur donnât du courage, car la maison, toujours +pleine, était lourde. On donnait à Saint-Lazare, +outre les retraites d’ordinands et les conférences +des mardis, toutes sortes de retraites, ecclésiastiques +ou laïques, individuelles ou collectives. +Pour entretenir une maison pareille et subvenir +aux missions, toujours gratuites, il fallait beaucoup +d’argent. Songez que Vincent n’admettait +même pas que ses prêtres, allant aux champs, +fussent traités par les curés, surtout par des +curés riches. Et non seulement de grandes ressources +étaient nécessaires pour Saint-Lazare, +mais pour toutes les autres résidences. On n’installait +une maison en province que si la fondation +indispensable était d’abord assurée. Vincent +trouvait d’ailleurs toujours à point nommé le +bienfaiteur dont il avait besoin, plus souvent la +bienfaitrice. La duchesse d’Aiguillon, par exemple, +pourvut à l’entretien de la maison de Richelieu +et donna pour celle de Rome une somme +considérable. C’est elle qui fit attribuer à la +congrégation de la Mission les consulats d’Alger +et de Tunis. C’était une femme extraordinaire, +digne de ces temps prodigieux. Nièce du grand +cardinal et veuve à dix-huit ans, elle avait tenté +d’entrer au carmel ; mais Richelieu, qui ne l’entendait +pas ainsi, obtint que le pape lui interdît +le cloître ; il la fit duchesse et l’installa près de lui +dans les dépendances du Petit-Luxembourg. +Elle disposait d’immenses revenus et, par son +oncle, d’une influence considérable. De telles +créatures se faisaient naturellement les auxiliaires +ardentes du serviteur de Dieu.</p> + +<p>Cependant celui-ci, poursuivant sa tâche, +portait maintenant son regard au delà de la +France. Il se souvenait de Rome au temps de sa +jeunesse et savait que, là-bas aussi, le peuple +était à l’abandon, et le clergé, pour une bonne +part, dans l’ignorance et le désordre. Alors il +conçut le projet hardi de fonder un établissement +de sa compagnie dans la Ville Éternelle. Le succès +fut complet, puisque nous savons déjà que +les ordinands, d’ordre du Saint-Père, y suivirent +bientôt des retraites comme à Paris. Après Rome, +la Mission s’installa à Gênes, puis en Corse. Ici +nous allons nous arrêter. Étienne Blatiron, supérieur +de Gênes, s’étant rendu un jour en une +petite vallée corse, du nom de Niolo, avec quelques +autres prêtres, pour y prêcher la mission, +fit à Vincent un compte-rendu si remarquable +de son voyage, que celui-ci en envoya copie à +tous ses prêtres et que nous-mêmes allons en +lire une page, qui est une merveille. Alors on +comprendra vraiment ce qu’étaient les missions, +quand des fils de saint Vincent les prêchaient.</p> + +<p>Blatiron commence ainsi : « Niolo est une +vallée d’environ trois lieues de long et une demi-lieue +de large, entourée de montagnes, dont les +accès et les chemins pour y aborder sont les +plus difficiles que j’aie jamais vus, soit dans les +monts pyrénéens ou dans la Savoie ; ce qui fait +que ce lieu là est comme un refuge de tous les +bandits et mauvais garnements de l’île, qui, +ayant cette retraite, exercent impunément leurs +brigandages et leurs meurtres, sans crainte des +officiers de la justice. »</p> + +<p>Dans ce charmant pays, voilà donc nos missionnaires +en campagne. Blatiron explique ce +qu’ils ont fait pour ramener à Dieu tout ce beau +monde, régulariser les mariages, séparer les +concubinaires et les incestueux, faire faire pénitence +publique aux excommuniés, remettre +en le cœur de tous l’amour de Dieu et celui du +prochain. C’est que justement tous ces Corses +n’ont pas accoutumé de s’aimer les uns les autres, +et, sur cet article, la tâche sera dure.</p> + +<p>« Le plus fort de notre travail, écrit Blatiron, +fut notre emploi pour les réconciliations ; et je +puis dire que <i lang="la" xml:lang="la">hoc opus, hic labor</i>, parce que la +plus grande partie de ce peuple vivait dans l’inimitié. +Nous fûmes quinze jours sans y pouvoir +rien gagner, sinon qu’un jeune homme pardonna +à un autre qui lui avait donné un coup de pistolet +dans la tête. Tous les autres demeuraient inflexibles +dans leurs mauvaises dispositions, sans +se laisser émouvoir par aucune chose que nous +leur pussions dire ; ce qui n’empêcha pas pourtant +que le concours du peuple ne fût toujours +fort grand aux prédications, que nous continuions, +tous les jours, matin et soir. Tous les +hommes venaient armés à la prédication, l’épée +au côté et le fusil sur l’épaule, qui est leur équipage +ordinaire. Mais les bandits et autres criminels, +outre ces armes, avaient encore deux +pistolets et deux ou trois dagues à la ceinture. +Et tous ces gens-là étaient tellement préoccupés +de haine et de désir de vengeance que tout ce +qu’on pouvait dire pour les guérir de cette +étrange passion ne faisait aucune impression +sur leurs esprits ; plusieurs même d’entre eux, +lorsque l’on parlait du pardon des ennemis, +quittaient la prédication, de sorte que nous +étions tous fort en peine, et moi encore plus que +tous les autres, comme étant plus particulièrement +obligé de traiter ces accommodements.</p> + +<p>« Enfin la veille de la communion générale, +comme j’achevais la prédication, après avoir +exhorté derechef le peuple à pardonner, Dieu +m’inspira de prendre en mains le crucifix que +je portais sur moi, et de leur dire que ceux qui +voudraient pardonner vinssent le baiser ; et sur +cela, je les y conviais de la part de Notre-Seigneur, +qui leur tendait les bras, disant que ceux qui +baiseraient ce crucifix donneraient une marque +qu’ils voulaient pardonner et qu’ils étaient prêts +de se réconcilier avec leurs ennemis. A ces +paroles, ils commencèrent à s’entre-regarder +les uns les autres ; mais, comme je vis que personne +ne venait, je fis semblant de me vouloir +retirer et je cachais le crucifix, me plaignant de +la dureté de leurs cœurs et leur disant qu’ils ne +méritaient pas la grâce, ni la bénédiction que +Notre-Seigneur leur offrait. Sur cela, un religieux +de la réforme de Saint-François, s’étant +levé, commença de crier : « O Niolo, O Niolo, +tu veux donc être maudit de Dieu ! Tu ne veux +pas recevoir la grâce qu’il t’envoie par le moyen +de ces missionnaires, qui sont venus de si loin +pour ton salut ! » Pendant que ce bon religieux +proférait ces paroles et autres semblables, voilà +qu’un curé, de qui le neveu avait été tué, et le +meurtrier était présent à cette prédication, vient +se prosterner en terre et demande à baiser le +crucifix et en même temps dit à haute voix : +« Qu’un tel s’approche (c’était le meurtrier de +son neveu) et que je l’embrasse. » Ce qu’ayant +fait, un autre prêtre en fit de même à l’égard de +quelques-uns de ses ennemis qui étaient présents ; +et ces deux furent suivis d’une grande +multitude d’autres ; de façon que pendant l’espace +d’une heure et demie, on ne vit autre chose +que réconciliations et embrassements ; et pour +une plus grande sûreté, les choses les plus importantes +se mettaient par écrit, et le notaire en +faisait un acte public.</p> + +<p>« Le lendemain, qui fut le jour de la communion, +il se fit une réconciliation générale, et le +peuple, après avoir demandé pardon à Dieu, le +demanda aussi à leurs curés, et les curés réciproquement +au peuple, et le tout se passa avec +beaucoup d’édification. Après quoi, je demandai +s’il restait encore quelqu’un qui ne se fût point +réconcilié avec ses ennemis ; et incontinent se +leva un des curés, qui dit que oui, et commença +d’en appeler plusieurs par leurs noms, lesquels, +s’approchant, adorèrent le Très Saint Sacrement +qui était exposé, et sans aucune résistance ni +difficulté s’embrassèrent cordialement les uns +les autres. O Seigneur, quelle édification à la +terre et quelle joie au ciel de voir des pères et +des mères, qui, pour l’amour de Dieu, pardonnaient +la mort de leurs enfants ; les femmes, de +leurs maris ; les enfants, de leurs pères ; les frères +et les parents, de leurs plus proches ; et enfin de +voir tant de personnes s’embrasser et pleurer +sur leurs ennemis ! Dans les autres pays, c’est +chose assez ordinaire de voir pleurer les pénitents +aux pieds des confesseurs ; mais en Corse, +c’est un petit miracle.</p> + +<p>« Le lendemain de la communion, nous reçûmes +lettre qu’il fallait nous rendre à la Bastide, +où une galère envoyée exprès par le sénat de +Gênes nous attendait. Nous tardâmes néanmoins +encore deux jours, qui furent employés fort +utilement à faire quelques accommodements qui +restaient et le mardi se fit une prédication de la +persévérance, où il y eut un si grand concours de +peuple, qu’il fallut prêcher hors de l’église. Là +se renouvelèrent les promesses et protestations +de vouloir mener une vie vraiment chrétienne +et y persévérer jusques à la mort ; et les curés +promirent hautement d’enseigner le catéchisme +et de se rendre plus soigneux de leur devoir.</p> + +<p>« La pluie qui survint à la fin de la prédication +nous empêcha de partir ce jour-là ; et le soir je +m’en allai en un lieu distant d’une petite lieue, +pour parler à deux personnes qui n’avaient point +voulu assister à aucune prédication, de peur +d’être obligés de pardonner à leurs ennemis qui +avaient tué leur frère. Et toutefois ayant été +priés par leur curé de suspendre au moins l’effet +de leur vengeance jusqu’à ce qu’ils m’eussent +parlé, ils le firent ; et il plût à Notre-Seigneur de +leur toucher le cœur par sa grâce, en sorte qu’ils +pardonnèrent la mort de ce frère. Et le mercredi +matin, après les avoir confessés et communiés, +nous partîmes tous ensemble et fûmes accompagnés +de plusieurs ecclésiastiques et autres +principaux du lieu, lesquels, en signe de réjouissance +et pour une marque de leur reconnaissance +pour les petits services que nous leur +avions rendus, tirèrent quantité de coups de +leurs fusils et autres armes à feu à notre embarquement. »</p> + +<p>Qu’ajouter à cela ? Il importe peu que nous +énumérions tous les établissements qu’ont fondés +hors de France et jusqu’en Barbarie, à Madagascar, +en Chine ou dans les Amériques, Vincent +et ses successeurs. Nous savons maintenant l’essentiel : +l’âme du plus ardent des saints de France +avait embrasé celle de ses disciples et ceux-ci +s’en allaient jetant des flammes et purifiant quiconque +approchait d’eux.</p> + +<p>Des prêtres zélés haranguant avec succès le +pauvre peuple des campagnes et même celui des +villes, on avait vu cela avant Vincent, on l’a vu +depuis, on le verra encore. Tout le secret de ces +apôtres de passage est dans la qualité de leur +éloquence. Ce sont habituellement des hommes +simples, un peu exaltés, et leur défaut est rarement +celui que redoutait surtout Vincent : la +rhétorique et les pompes oratoires. Mais le souci +de frapper les esprits et d’agir sur les cœurs les +conduit quelquefois à user de procédés un peu +gros. Il existe, à l’usage de telles prédications +tout un magasin d’anecdotes invraisemblables +mais édifiantes, d’arguments impressionnants +quoique fragiles, d’appels à diverses passions +salutaires, y compris la peur. Les missionnaires +qui usent de ces moyens et cependant opèrent +des conversions sont portés à croire à l’excellence +de la méthode ; et parce que ce sont des justes +qui font de leur mieux, on scandaliserait peut-être +en les critiquant ; nous les louerons donc, +mais davantage celui qui, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, avait +porté d’un seul coup à la perfection un art bien +difficile. Vincent voulait aussi éveiller les intelligences +aux vérités dont Dieu, en l’accueillant +parmi ses prêtres, l’avait fait le messager. Mais +parce que c’étaient des vérités toutes simples, +quoique grandes et hautes entre toutes, sa +méthode était de les exposer avec beaucoup de +clarté, en usant des mots de la langue familière, +comme on explique le catéchisme, ou l’histoire, +ou les éléments de n’importe quelle science, à des +enfants. Il pensait avec raison que les sophistes, +les rhéteurs, les esprits forts et le diable même +sont tout de suite démontés devant des raisons +toutes nues. Si on les habille, la bataille commence +autour des oripeaux et l’on n’en finit plus. +Dans l’ordre du sentiment, il connaissait mieux +que personne la nécessité d’ébranler les cœurs +après avoir donné à l’esprit la nourriture essentielle ; +mais il avait sa recette personnelle pour +émouvoir. C’était toujours la même, et il avait +pu la passer à ses prêtres de la Mission. Il parlait +de Dieu, de Dieu seul, de Dieu toujours. Ce +sujet magnifique, il le traitait avec piété, mais +une piété si fervente que son amour pour le +Maître adorable, sa charité pour le misérable +troupeau sous la houlette divine, il les communiquait +à tous ceux qui entendaient sa voix si +honnête, et voyaient la lumière de son visage, le +sourire de ses lèvres, la tendresse de son regard, +les grands gestes de ses mains compatissantes.</p> + +<p>La piété, voilà son beau secret. Il a passé sa +vie à la recommander à ses prêtres ; il a compté +sur elle seule pour régénérer le peuple des campagnes +auquel il s’adressait, pour rendre aussi +le clergé à ses devoirs.</p> + +<p>Méthode souveraine, mais à condition qu’on +ait du génie. Il est très vrai que le génie est une +longue patience ; car beaucoup d’hommes seraient +intelligents, mais ils sont frivoles. Vincent, +comme tous les saints, a aimé Dieu avec un +entêtement génial. Il a répété pendant cinquante +ans les mêmes choses splendides et touchantes. +Il se disait un pauvre radoteur et c’est de cette +humilité qu’était faite, il le savait bien, sa grandeur.</p> + +<p>Pour mettre à la chaleur du sien le cœur de ses +prêtres, il a fait jusqu’à sa mort une incroyable +dépense d’énergie, de talent et d’amour. Il faudrait +lire, l’un après l’autre, tous ses entretiens +à ses missionnaires ; on en a déjà trouvé ici, on +en trouvera dans la suite de ce livre, quelques +beaux passages, mais ce sont des étincelles çà +et là, quand il s’agit d’un torrent de feu. Pour +clore ce long chapitre, voici un texte très court +et fort simple. Je le choisis à dessein parce que, +suivant une expression chère à Vincent, il est +sans faste ; mais quel charme et comme ils étaient +heureux, ceux qui, de sa bouche, ont entendu +ces paroles caressantes et si sages : « Vous souvient-il +de cette belle lecture de table qu’on nous +fit hier ? Elle nous disait que Dieu cache aux +humbles les trésors des grâces qu’il a mises en +eux. Et ces jours passés, un d’entre nous me +demandait ce que c’était que la simplicité. Il ne +connaît pas cette vertu, et cependant il la possède ; +il ne croit pas l’avoir, et c’est néanmoins une +âme des plus candides de la compagnie… S’il +plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et +recueillis, nous pourrions espérer que Dieu se +servirait de nous, tout chétifs que nous sommes, +pour faire quelque bien, non seulement à l’égard +du peuple, mais encore et principalement à +l’égard des ecclésiastiques. Quand vous ne diriez +mot, si vous êtes bien occupés de Dieu, vous +toucherez les cœurs de votre seule présence. +MM. les abbés de Chandenier et ces autres messieurs +qui viennent de faire la mission à Metz en +Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux +à deux, en surplis, du logis à l’église et de l’église +au logis, sans dire mot, et avec une si grande +récollection que ceux qui les voyaient admiraient +leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. +Leur modestie donc était une prédication muette, +mais si efficace qu’elle a peut-être autant et plus +contribué, à ce qu’on m’a dit, au succès de la +mission, que tout le reste. Les serviteurs de Dieu +ont des espèces qui les distinguent des hommes +charnels : c’est une certaine composition extérieure, +humble, recolligée et dévote, qui procède +de la grâce qu’ils ont au-dedans, laquelle porte +ses opérations en l’âme de ceux qui les considèrent. +Il y a des personnes céans si remplies de +Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être +touché. Les peintres, dans les images des saints, +nous les représentent environnés de rayons ; +c’est que les justes qui vivent saintement sur la +terre répandent une certaine lumière au dehors, +qui n’est propre qu’à eux. »</p> + +<p>N’est-ce point charmant ? Un autre jour, il a +dit mieux encore. Il parlait d’un frère qui venait +de mourir et dont chacun pensait grand bien. La +cloche étant près de sonner, il dut abréger. « Ah ! +s’écria-t-il, si les vertus pouvaient se voir comme +on voit les plantes qui poussent de la terre ! »</p> + +<p>Ne soyons pas surpris que, l’entendant parler +ainsi tous les jours, ses missionnaires aient cultivé +de belles vertus dans leurs âmes, pour lui +donner la joie de les regarder pousser.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="xsmall">CHAPITRE VI</span><br> +LES SERVANTES DES PAUVRES</h2> + + +<p>J’ai cherché à savoir pourquoi Vincent de +Paul avait choisi qu’on l’appelât familièrement +M. Vincent, et non M. de Paul. J’ai fait observer +au religieux qui est aujourd’hui le plus savant +historien du fondateur de la Mission que lui-même +était connu sous le nom de M. Coste et +qu’il n’aimerait peut-être pas qu’on se mît à dire +M. Pierre. Ainsi des autres de son ordre, qui se +font, comme nous tous, désigner par leur nom +patronymique. Tous les amis de la mémoire de +Vincent, les morts et les vivants, m’ont fait la +même réponse, celle que je ne voulais pas, car +je la crois mauvaise : c’est par humilité. On suppose +que Vincent a voulu qu’on le traitât comme +on fait les serviteurs, à quoi il faut riposter +qu’on appelle son valet de chambre Baptiste et +non M. Baptiste. On a pensé aussi que son nom +à particule le gênait ; mais il avait résolu la difficulté +en l’écrivant d’un seul mot. Je ne pense pas +qu’il ait vraiment craint de tirer vanité d’une si +petite chose. Elle pouvait lui donner de l’ennui, +l’obliger à expliquer à ceux qui l’entendaient +nommer pour la première fois que cette particule-là +n’en était pas une ou n’indiquait point qu’il +eût de la naissance ; et je crois qu’en effet il a pu +lui sembler plus commode de couper court en +priant qu’on dît M. Vincent, sans plus. Commodité, +si on veut ; mais pas humilité. Et j’aperçois +peut-être autre chose. On appelle le premier +venu par son nom et les amis par leur prénom. +Vincent avait naturellement du goût pour l’amitié +des hommes. Il leur donnait la sienne et, pour +être payé de retour, il était capable, nous l’avons +déjà vu, de coquetterie. Je ne dis pas qu’il ait +prévu la popularité qui s’attacherait au nom si +simple, si familier, qu’il adoptait. Mais la popularité +devait venir, parce que ce cœur et ce nom +s’accordaient. Je crois qu’il était assez fin pour +avoir senti qu’ainsi nommé il serait plus près +de la foule. Et puis son âme était fraîche et pleine +de poésie : c’est son joli nom d’enfant qu’il a +voulu garder.</p> + +<p>Ces derniers mots ne sont pas de la littérature. +Nous allons parler d’une vertu limpide et profonde +comme l’eau des sources. Tous les enfants +ne sont pas charitables et le poète a pu dire que +leur âge était sans pitié. Mais il n’y a de charité +pure que dans les âmes neuves. C’est un don de +Dieu, qu’on garde ou qu’on gaspille : nous le +gaspillons presque tous. Les illusions aussi +viennent de Dieu, et la plupart dispersent ce +trésor. Vincent de Paul, comme chacun de nous, +a découvert l’humanité quand il était petit. Il +l’a même un peu mieux vue que vous ou moi, car +il était tout au bas, près de la terre, ce qui est la +meilleure place. Il a ressenti, devant la douleur, +la misère, la bassesse des créatures, une pitié qui +a labouré son cœur malléable ; mais peu à peu +les nôtres se sont endurcis, pas le sien. Son secret, +à ce rude bonhomme, c’est d’avoir conservé tout +le temps son âme des premiers jours.</p> + +<p>A l’époque où il entrait dans la vie, les mœurs +étaient dures. On avait pris coutume de se désintéresser +de la souffrance d’autrui. On avait fait +tant de guerres, on avait vu tant d’horreurs que, +la sensibilité de leurs années enfantines, le premier +acte des hommes était de s’en défaire, et +violemment. On a dit et écrit qu’en ce splendide +<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, la France, tout enivrée de gloire, +toute à ses héros, à ses grands, avait laissé les +petits à l’abandon. Ce n’est pas vrai, puisque +Vincent s’est trouvé là. Il a d’ailleurs fait le +redressement seul, face à l’orgueil, à l’étourderie, +à l’égoïsme de tous les autres, — je parle des +hommes ; car il y avait d’exquis cœurs de femmes, +mais sans pouvoir.</p> + +<p>Quand Emmanuel de Gondi parlait devant +Vincent des galères dont il avait le commandement, +celui-ci admirait sans doute que le roi eût +ces fastueux et puissants bâtiments à son service, +mais il pensait aussi aux galériens. En cela, il +était très original. Nous sommes un peu meilleurs +aujourd’hui que les gens d’alors, mais c’est ce +petit pâtre des environs de Dax qui a commencé. +Un jour, il demanda à visiter les forçats dans leurs +cachots. Avant de les envoyer dans les ports, il +arrivait qu’on en gardât à Paris. Vincent vit là +une chose horrible. Des locaux humides et noirs, +des gens enchaînés à la muraille, de la vermine, +des plaies, des immondices, de la puanteur, des +blasphèmes : il fut épouvanté. Il courut dire à +Gondi que cela devait changer. L’autre comprenait +mal qu’on pût se soucier d’êtres pareils : +c’était du déchet. Vincent répondit que c’étaient +des hommes et qu’il fallait les aimer : il avait +appris cela tout petit dans son catéchisme, et +s’en souvenait. Ce n’est pas difficile d’avoir du +génie : il ne s’agit que de garder son bagage en +grandissant. Gondi avait jeté du lest comme +tout le monde. Il convint ce jour-là qu’il avait +trouvé son maître et donna à cet aumônier si +humain toutes facilités pour s’occuper à son gré +de ses amis les galériens. A force de patience, +de zèle, d’ingéniosité, de tendresse, aussi de +fermeté, Vincent parvint, aidé de Portail et d’un +chapelain des Gondi, Belin, à assainir les cachots, +et puis les corps, et finalement les cœurs. Il fit +merveille, et le roi, informé, créa pour lui, nous +le savons déjà, le titre et la charge d’aumônier +général des galères.</p> + +<p>Alors il inspecta les ports et notamment accompagna +plusieurs fois Emmanuel de Gondi à +Marseille. Il vit les rameurs en bonnets, les +épaules nues pour la caresse du fouet, les corps +enchaînés, les visages crispés par le désespoir +ou par la haine ; on lui avoua que tous n’étaient +pas des bandits, qu’il fallait six mille hommes et +qu’on les prenait où on pouvait, quelquefois +parmi de pauvres diables, coupables d’un médiocre +larcin. Tout cela lui fit horreur et, le mieux +qu’il pût, il adoucit les maux de ces misérables, +et tâcha de les consoler. On a raconté qu’un jour +il avait pris la place d’un forçat : c’est une belle +histoire romantique, mais qui ne tient pas debout ; +et quoique de pieux témoins soient venus +dire au procès de canonisation qu’ils l’avaient +entendue de personnes dignes de foi, nous serons +des amis avisés du saint et de sa gloire vraie, qui +est si belle, en ne nous arrêtant pas à des ragots. +Des deux façons de traiter de tels faits, la méthode +édifiante et la méthode historique, c’est +la seconde qui est sainte. La pitié de M. Vincent +pour les galériens n’a d’ailleurs été qu’un incident +dans sa carrière charitable. Pris bientôt par +tant d’autres œuvres, il dut laisser à de moins +occupés la tâche commencée, et nous verrons +notamment qu’à son heure la compagnie du +Saint-Sacrement a fait beaucoup pour les forçats, +créant un hôpital à leur usage et rendant ainsi +témoignage à l’initiative du saint. La fonction +d’aumônier général des galères, tant qu’il y +aurait des rameurs dans les bâtiments du roi, +devait d’ailleurs, d’ordre de Sa Majesté, rester +aux mains des supérieurs de la Mission, successeurs +de Vincent.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a eu, dans la vie de saint Vincent de Paul, +trois créations charitables essentielles, nées l’une +après l’autre et l’une de l’autre, mais très distinctes : +ce sont les <i>Charités</i>, les <i>Filles de la Charité</i>, +les <i>Dames de la Charité</i>.</p> + +<p>La première <i>Charité</i>, surgit à Châtillon-les-Dombes, +nous le savons déjà, le 23 août 1617, +trois jours après le sermon fameux qui avait +poussé les dames de la ville, toutes ensemble, +d’un seul élan, vers la maison d’une famille +abandonnée. Il est souvent arrivé à Vincent de +ne pas se presser, mais il savait faire vite quand +il voulait. On a retrouvé, au milieu du siècle +dernier, dans les archives de la mairie de Châtillon, +le procès-verbal de la réunion du 23 août. +Il est en entier de la main du saint qui, dès ce +jour, vous l’allez voir, avait réglé tout l’essentiel.</p> + +<blockquote> +<p class="c i">Jésus, Maria.</p> + +<p class="c i">Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p class="i">Ce jour d’hui vingt-troisième d’août mil six +cent dix-sept, les dames sousnommées se sont charitablement +associées pour assister les pauvres malades +de la présente ville de Châtillon, chacune à +leur tour, ayant, d’un commun accord, résolu entre +elles qu’une d’icelles prendra le soin un jour entier +seulement de tous ceux qu’elles auront avisés, par +ensemble, avoir besoin de leur aide. En quoi elles +se proposent deux fins, à savoir : d’aider le corps +et l’âme ; le corps en le nourrissant et en le faisant +médeciner, et l’âme en disposant à bien mourir ceux +qui tendront à la mort et à bien vivre ceux qui +guériront. Et pource que, la Mère de Dieu étant +invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, +il ne se peut que tout n’aille à bien et ne +redonde à la gloire du Bon Jésus son Fils, lesdites +dames la prennent pour patronne et protectrice +de l’œuvre et la supplient très humblement d’en +prendre un soin spécial, comme aussi saint Martin +et saint André, vrais exemples de charité, patrons +dudit Châtillon ; et commenceront, Dieu aidant, à travailler +au bon œuvre dès demain, jour de la fête saint +Barthélemy, selon l’ordre qu’elles sont ici inscrites.</p> + +<p class="i">Premièrement, M<sup>me</sup> la Châtelaine pour son jour ; +M<sup>lle</sup> de Brie pour le sien ;</p> + +<p class="i">La dame Philiberte, femme du sieur des Hugonières ;</p> + +<p class="i">Benoîte, fille du sieur Ennemond Prost ;</p> + +<p class="i">La dame Denise Beynier, femme du sieur Claude +Bouchour ;</p> + +<p class="i">Une des filles de la dame Perra ;</p> + +<p class="i">La dame Colette ;</p> + +<p class="i">Et enfin M<sup>lle</sup> de la Chassaigne ; après laquelle +M<sup>me</sup> la Châtelaine commencera à prendre le même +soin pour un autre jour, et ainsi les autres alternativement, +selon l’ordre susdit, se réservant que, +quand quelqu’une d’elles ne pourra, pour quelque +juste occasion, vaquer à ce saint exercice en son +jour, elle avertira ou fera avertir, le jour auparavant, +celle qui la suit, de cette sienne impuissance +afin qu’elle entre en sa place, prenant le soin des +pauvres pour le même jour ; ce qu’elle ne devra +refuser de faire si elle en a le moyen, par ce qu’en +ce faisant elle sera déchargée d’un tel soin pour le +jour d’après, auquel il lui fût arrivé de l’avoir selon +l’ordre susdit. Lequel ordre il faut journellement +supplier Notre Bon Jésus vouloir maintenir, et +combler de ses bénédictions divines tous ceux et +celles qui travailleront de leurs mains, ou contribueront +de leurs facultés pour le maintien d’icelui ; +comme, sans doute, il fera, puisque c’est lui-même +qui nous assure par sa propre bouche que ce seront +ceux qui soulageront les pauvres qui entendront, +au grand redoutable jour du jugement, cette sienne +si douce et agréable voix : « Venez, les bénis de +Mon Père, posséder le royaume qui vous a été +préparé dès le commencement du monde » ; et qu’au +contraire ceux qui n’en auront point eu aucun soin +seront repoussés de lui avec ces autres tant dures +et effroyables paroles : « Maudit, départez-vous +de moi ; allez au feu éternel qui est préparé au +diable et à ses anges. »</p> + +<p class="i">Au juge Père, Fils et Saint-Esprit soit honneur +et gloire par tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.</p> +</blockquote> + +<p>Ce document-là, il fallait le publier dans un +livre comme celui-ci. C’est l’acte de fondation +d’une œuvre d’où ont découlé depuis trois +siècles, sur la France et sur le monde, des trésors +de bonté. Cet acte fut complété, régularisé, +rendu définitif et revêtu de toutes les approbations +de l’Ordinaire aux mois de novembre et +décembre suivants. On possède les pièces dressées +à cet effet. Elles sont curieuses et voici, par +exemple, ce qu’on y trouve. « La confrérie +s’appellera la <i>Confrérie de la Charité</i>, à l’imitation +de l’hôpital de la charité de Rome ; et les personnes +dont elle sera principalement composée, +<i>servantes des pauvres</i> ou <i>de la Charité</i> ». Il y aura +vingt servantes des pauvres seulement « afin que +la confusion ne se glisse dans la confrérie par la +multitude. » On espère qu’il se fera des fondations +en faveur de ladite confrérie, mais comme « ce +n’est pas le propre des femmes d’avoir seules le +maniement d’icelles » les servantes des pauvres +éliront un procureur, prêtre ou bourgeois « vertueux, +affectionné au bien des pauvres et non +guère embarrassé aux affaires temporelles. » +Chaque année, à la pluralité des voix, seront +élues une prieure « que les autres aimeront, +respecteront comme une mère et lui obéiront » +et deux assistantes, dont l’une aura le titre de +sous-prieure et l’autre de trésorière. La prieure +désignera pour être soignés par la confrérie +« les malades vraiment pauvres, et non ceux qui +ont moyen de se soulager. » Le règlement +ajoute : « Quand elle en aura reçu quelqu’un, elle +en avertira celle qui sera de jour de service, +laquelle l’ira voir incontinent ; et la première +chose qu’elle fera sera de voir s’il a besoin d’une +chemise blanche, afin que, si ainsi est, elle lui +en porte une de ladite confrérie. »</p> + +<p>Hors les vingt servantes des pauvres, prises +parmi les femmes de la ville, « tant veuves, +mariées que filles », la confrérie « fera choix de +deux pauvres femmes d’honnête vie et de dévotion », +qui s’appelleront <i>gardes</i> des pauvres +malades. On les paiera « honnêtement ». Elles +feront, si j’ai bien compris, les corvées, notamment +la veillée des grands malades, et participeront +d’ailleurs « aux indulgences et assisteront +aux assemblées ». On ajoute qu’elles n’y auront +point voix délibératrice, mais elles venaient : il +y avait tout de même en ce temps-là, dans les +rapports de peuple à maître, une cordialité, une +bonhomie qui sont perdues. En somme, ces +Charités sont des associations pour la garde et +le soin des malades à domicile. « Chacune desdites +servantes des pauvres, prescrit le règlement, +apprêtera leur manger et les servira un jour entier. +La prieure commencera, la trésorière la +suivra, et puis l’assistante, et ainsi l’une après +l’autre, selon l’ordre de leur réception, jusques +à la dernière venue… Celle qui sera de jour, ayant +pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture +des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, +le portera aux malades, en les abordant les saluera +gaiement et charitablement, accommodera la +tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, +une gondole et une cuillère et du pain, fera laver +les mains aux malades et dira le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, +trempera le potage dans une écuelle et mettra +la viande dans un plat, accommodant le tout sur +ladite tablette, puis conviera le malade charitablement +à manger, pour l’amour de Jésus et de +sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si +elle avait affaire à son fils ou plutôt à Dieu, qui +impute fait à lui-même le bien qu’on fait aux +pauvres. Elle lui dira quelques petits mots de +Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le +réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois +sa viande, lui versera à boire, et l’ayant ainsi +mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès +de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour +le traiter en la même sorte, se ressouvenant de +commencer toujours par celui qui a quelqu’un +avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin +de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps. » +On avouera que voilà une recommandation ingénieuse +et charmante. Les grands génies sont +toujours des hommes de détail. Ils voient grand, +mais ils voient tout. Lisons la suite et nous verrons +s’ils étaient bien traités, les malades de +M. Vincent. Chacun, prescrit-il, « aura autant +de pain qu’il lui en faudra, quelque poule bouillie +pour leur dîner — elles étaient moins cher alors +qu’aujourd’hui ; — on leur mettra leur viande +en hachis au souper deux ou trois fois la semaine. +Ceux qui seront sans fièvre auront une chopine +de vin par jour, moitié au matin et moitié au soir. +Ils auront, le vendredi, samedi et autres jours +d’abstinence, deux œufs avec le potage et une +petite tranche de beurre pour leur dîner et autant +pour leur souper, accommodant les œufs +selon leur appétit. Que s’il se trouve du poisson +à quelque honnête prix, l’on leur en donnera +seulement au dîner. » Suivent les plus pressantes +recommandations sur la mission spirituelle des +servantes des pauvres, qui devront « disposer +à mieux vivre ceux qui guériront et à bien mourir » +les autres et « prieront souvent Dieu pour cela +et feront quelques petites élévations de cœur +pour cet effet. » Il est aussi question des assemblées +mensuelles, à la fin desquelles les membres +de la confrérie « s’admonesteront charitablement +des fautes survenues au service des pauvres, +le tout néanmoins sans bruit et avec le moins de +paroles que faire se pourra ». Il se défiait de la +langue des femmes ; et pensant qu’une recommandation +aussi générale ne suffirait point, il +précisait qu’on donnerait seulement « chaque +fois demi-heure de temps » pour ce bavardage-là.</p> + +<p>Le dernier chapitre de ce précieux document +porte un joli titre : <i>De l’exercice de chacune à part +soi</i>. Là, Vincent indique aux femmes zélées qui +entrent dans la Charité pour soigner des malades +que servir les pauvres est bien, mais qu’on +n’est point digne de cet honneur sans une vie +personnelle exemplaire. « Le réveil, dit-il, se commencera +par l’invocation de Notre-Seigneur. » +Il prescrit plusieurs pratiques de piété, très +simples et brèves, « et après, dit-il, ouïront la +sainte messe, si elles ont la commodité. » Puis, se +souvenant « de la modestie avec laquelle le Fils +de Dieu accomplissait ses actions sur terre… +feront les leurs avec modestie et tranquillité. » +Il n’aimait pas les agitées. « Celles qui sauront +lire, ajoute-t-il, liront chaque jour posément et +attentivement un chapitre du livre de monseigneur +l’évêque de Genève, — alors vivant — intitulé : +<i>L’Introduction à la vie dévote</i>… », enfin +« s’exerceront soigneusement à l’humilité, simplicité +et charité » et, « l’heure du coucher étant +venue, elles feront l’examen de conscience et +diront trois fois le <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i> et trois fois l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave +Maria</i> et une fois le <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i> pour les trépassés… »</p> + +<p>Ce règlement-là, avec de rares modifications +de détail, fut successivement adopté, dans les +mois, dans les années suivantes, par les Charités +que fonda Vincent partout où le portait sa vie +de missionnaire. Il commença par Villepreux, +puis passa à Joigny, puis à Montmirail. A ce +moment, à la fin de 1618, il rencontra, nous le +savons déjà, François de Sales. Ce fut une bénédiction +pour tous les deux. L’évêque de Genève +a cinquante-deux ans et sa carrière va finir. Vincent +a trente-huit ans et commence la sienne. +Chacun s’émeut des vertus de l’autre et pense +avec humilité qu’il n’arrivera jamais, Vincent +à la suave piété de M. de Sales, celui-ci à la sainteté +de cet être compatissant. Ils se séparent +emplis d’une modestie nouvelle. Cela peut faire +pitié à des étourdis : les sages les envieront, car +il est vrai que c’est en s’abaissant qu’on s’élève, +en voyant sa petitesse qu’on se résout à grandir ; +il est exact que l’orgueil tue et que l’humilité +vivifie.</p> + +<p>A Joigny, Vincent avait eu l’idée de faire une +charité mixte. « Les hommes, dit le règlement, +auront soin des valides et impotents, et les +femmes des malades seulement. » Il n’aimait +pas les mendiants. Ceux-ci constituaient d’ailleurs +en ce temps-là une insolente corporation, +indigne de toute pitié. Il ne fallait point confondre +les pauvres avec ces gens-là. La confrérie +avait mission de faire un catalogue de tous les +miséreux de la ville. A Mâcon, où il y eut aussi +des hommes admis dans la société, ils couchèrent +trois cents noms sur la liste. Ces pauvres +gens devaient s’assembler chaque dimanche +pour entendre la messe. On leur distribuait alors +du pain et de l’argent à proportion de leur misère +et du nombre de leurs enfants ; en hiver, on donnait +aussi du bois. Tous ceux qu’on surprenait +à mendier dans la semaine étaient privés de +secours le dimanche suivant. Les vagabonds +étaient logés une nuit et renvoyés le lendemain +avec deux sous. Tout n’a point changé, puisque +nous avons toujours des hospitalités de nuit, +mais on ne donne plus les deux sols : on n’oserait. +Quant aux pauvres honteux, on les assistait +« sans éclat ».</p> + +<p>Pour subvenir aux frais des Charités, chacun +versait aux fonds commun. Quand la caisse était +vide, on avait recours à Vincent ; il trouvait les +mots pour délier les cordons de n’importe quelle +bourse ; on ne lui résistait pas. Il lui venait des +idées charmantes. Beaucoup de gens qui répugnaient, +alors comme aujourd’hui, à donner de +l’argent, auraient bien fait l’aumône en nature. +Alors il prescrivait qu’on prît sur la caisse de quoi +acheter des brebis, « lesquelles, disait-il, on distribuera +aux associés, qui feront la charité de les +nourrir au profit de ladite association, qui plus +qui moins, selon leur pouvoir ; et les fruits — il +veut dire la laine — provenant d’icelles brebis +seront vendus tous les ans, environ la fête de +Saint-Jean. » On a trouvé aux archives de la +Mission un règlement curieux : « L’on donnera +aux petits enfants, y est-il commandé, aux impotents +et aux décrépits ce qu’il leur faudra pour +vivre par semaine ; à ceux qui gagneront une partie +de leur vie, la compagnie leur donnera l’autre ; +et pour les jeunes garçons, l’on les mettra à quelque +petit métier, comme de tisserand, qui ne coûte +que trois ou quatre écus pour chaque apprenti, +ou bien l’on dressera une manufacture de quelque +ouvrage, comme de bas d’estame » c’est-à-dire +de bas en tricot de laine. Suit tout un règlement +de la manufacture, où tout est prévu, y compris +l’obligation pour les jeunes garçons, obligation +sous serment en présence de leurs pères et de +leurs mères, d’enseigner gratis à d’autres pauvres +apprentis le métier qu’on leur aura appris. +Et l’admirable document s’achève sur des mots +d’allégresse, car ainsi « les pauvres sont instruits +à la crainte de Dieu, enseignés à gagner leur vie +et assistés en leurs nécessités et finalement les +villes seront délivrées de plusieurs fainéants, +tous vicieux, et méliorés par le commerce des +ouvrages des pauvres ».</p> + +<p>Les lazaristes et leur supérieur allaient partout +en mission : partout surgirent des Charités, +à Angers, à Sedan, à Rethel, à Richelieu, à Villeneuve +Saint-Georges, à Étampes, à Fontainebleau, +à Verneuil, dans toutes les terres des +Gondi, dans toute la banlieue de Paris, enfin +dans la grand’ville elle-même, où l’on en compta +plus de quinze, attachées chacune à une paroisse.</p> + +<p>L’œuvre était belle ; elle a été féconde ; mais +elle demandait à ces pauvres étourdis que sont +les notables et les gens de bonne volonté des +villes et des villages un effort que, l’animateur +parti, on ne devait point soutenir longtemps. +Et bientôt vinrent d’horribles années de guerre +civile. Nous verrons tout ce qu’a fait Vincent +pendant et après la Fronde : une œuvre de géant, +mais qui le prit tout entier. Les Charités, qui +souffraient alors, parce que la misère était plus +grande et les ressources moindres, lui seul aurait +pu les sauver.</p> + +<p>Il sauva, du moins, l’essentiel : les pauvres et +les malades, par une autre voie, furent secourus ; +et, cette fois, la méthode fut si heureuse, le règlement +si bien fixé, l’œuvre, qui était sainte, reçut +de son fondateur un tel souffle et de Dieu de +telles faveurs, qu’elle n’a cessé de croître depuis +trois siècles. C’est en 1624 ou en 1625 que Louise +de Marillac, qui devait être la grande ouvrière +de cette fondation magnifique, se mit sous la +direction de M. Vincent ; c’est huit ou neuf ans +plus tard, le 29 novembre 1633, qu’était instituée +par elle et lui la <i>Compagnie des Filles de la +Charité</i>. Et nous voudrions tout de suite arrêter +notre regard sur cette page, toute parée d’amour +et de poésie, de la vie de Vincent. Dans l’ordre +des dates, celles à qui plus tard on devait donner +spontanément partout le nom de leur père, les +sœurs de saint Vincent de Paul, sont d’ailleurs +venues avant la troisième œuvre dont il faut +aussi que nous parlions, celle des Dames de la +Charité. Nous allons cependant nous arrêter à +ces dernières d’abord ; il faut garder le plus précieux +pour la fin.</p> + +<hr> + + +<p>L’institution des <i>Dames de la Charité</i> a été +une initiative parisienne. Il y avait, nous l’avons +vu, des Charités dans Paris, attachées chacune +à une paroisse. Dans les premiers mois de 1634, +une femme riche et compatissante, veuve d’Antoine +Goussault, en son vivant conseiller du Roi +et président en la Chambre des Comptes de +Paris, eut l’idée d’une Charité qui ne secourrait +point, comme les autres, les pauvres d’un village +ou d’un quartier de Paris, mais les malades de +l’Hôtel-Dieu. On va tout de suite objecter que +ceux-là, soignés à l’hôpital, étaient pourvus, et +que sans doute on avait mis auprès d’eux, pour +les consoler et les entourer de douceur et de +piété, des religieuses. Certes, tout le monde à l’hôpital +occupait son poste, médecins, apothicaires +et des sœurs Augustines qui faisaient de leur +mieux. Mais ce mieux n’allait pas loin. Non de leur +fait, les pauvres filles ; elles suivaient la coutume +du temps et d’ailleurs n’étaient que des servantes. +Elles servaient messieurs les gouverneurs, +qui leur donnaient une tâche accablante dans +un inextricable taudis ; servir les vrais maîtres +du lieu, les malades, comment l’eussent-elles +fait ? Seules, des femmes indépendantes disposant +de vastes ressources, de beaucoup d’autorité +et de quelque crédit auprès des grands, pouvaient +tenter d’introduire un peu de charité +dans les lieux infects où l’on jetait alors les pauvres +gens prêts à mourir. Ce n’est pas du premier +coup qu’on est arrivé aux salles d’hôpital +d’aujourd’hui, claires, spacieuses, avec des lits +blancs. Au temps de saint Vincent, les lits, serrés +les uns contre les autres, contenaient chacun +plusieurs moribonds, quelquefois six malades, +trois dans un sens et trois dans l’autre. Ce détail-là +suffit. On devine le reste.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Goussault fut nommée supérieure de +la nouvelle œuvre, qui, sous le nom de confrérie +des <i>Dames de la Charité</i>, prit rapidement une +importance et un éclat exceptionnels. « Nous +en avons fait une depuis peu, disait Vincent le +25 juillet 1634, composée de cent ou six vingts +dames de haute qualité qui visitent tous les +jours, et assistent, quatre à quatre, huit ou neuf +cents pauvres ou malades de gelées, consommés, +bouillons, confitures, et toutes sortes de douceurs, +outre leur nourriture, que la maison leur +fournit, pour disposer ces pauvres gens à faire +confession générale de leur vie passée… de sorte +que cela se fait avec une bénédiction particulière +de Dieu. »</p> + +<p>Cent à cent vingt dames de haute qualité, +nous dit Vincent. Cette Charité se distinguait +de toutes les autres par le nombre de ses membres, +mais surtout par leur rang. A l’appel de +M<sup>me</sup> Goussault avaient répondu toutes les femmes +de cœur de la haute société et c’était le +temps de la Fronde, où nous savons de quelle +trempe étaient les âmes féminines. Elle-même, +veuve d’un puissant et riche personnage, mère +de cinq enfants, était sensible et belle. Elle le +savait et le dit un jour ingénuement à Vincent +dans une longue lettre, qui est pleine à la fois de +candeur, d’abandon, de finesse : « Dimanche, +écrit-elle, je me résolus d’aller aux pauvres, aux +fermes… et interrogeai les enfants… Mon Père, +cela réussit si parfaitement que Mademoiselle +Le Fevre me dit au retour y avoir pris très grand +plaisir et qu’elle ne savait presque rien de tout +cela, et m’ajouta : L’on voit bien que vous +aimez bien les pauvres et que vous êtes à la joie +de votre cœur parmi eux. <i>Vous paraissez deux +fois plus belle en leur parlant.</i> » Il était assurément +ravi, comme nous-mêmes, de lire ces choses, +l’indulgent M. Vincent. Mais c’était un homme +pressé, et beaucoup d’autres lui écrivaient ainsi. +Il avait bien à faire.</p> + +<p>La plus précieuse compagne de M<sup>me</sup> Goussault +dans son labeur charitable s’appelait Marie +Lumagne ; celle-ci avait épousé et bientôt perdu +François Polaillon et de là vient que nous la connaissons +sous le nom de M<sup>lle</sup> Polaillon. On +disait M<sup>me</sup> Goussault, parce que Goussault, le +mari, était seigneur de Souvigny ; les femmes +dont le conjoint n’avait point de naissance, on +les appelait Mademoiselle. Ainsi Louise de Marillac, +fondatrice des Filles de la Charité, veuve +du sieur Antoine Le Gras, à qui nous donnerons +tantôt son nom de fille, tantôt celui de +M<sup>lle</sup> Le Gras. M<sup>lle</sup> Polaillon avait passé quelque +temps à la cour ; elle y était dame d’honneur de +la duchesse d’Orléans et gouvernante des enfants +de cette princesse. Elle devait plus tard +fonder la maison et l’hôpital des Filles de la +Providence, avec l’appui de saint Vincent, qui +fut le premier supérieur de cet institut.</p> + +<p>Aucune des femmes qui entourèrent Vincent +n’était banale. L’une des plus émouvantes devait +être cette Isabelle du Fay, qui avait une fortune +immense et beaucoup de piété ; mais elle était +difforme. Nul des historiens de Vincent ne l’a +dit. Ils ont noté, en baissant les yeux, qu’elle +souffrait d’une pénible infirmité et nous n’en +saurions pas plus, sans Vincent lui-même, qui +nous dit tout bravement qu’elle avait « une cuisse +deux ou trois fois plus grosse que l’autre ». Au +moins, voilà qui est clair et l’on voit mieux ainsi +la sainte fille, douce et touchante parmi les +autres, « unie à Dieu, nous dit le saint, jusqu’au +point que je ne sais si jamais j’ai vu une âme si +unie à Dieu que celle-là ». Il ajoute : « Elle avait +coutume d’appeler sa cuisse sa « bénite cuisse ».</p> + +<p>Il a d’ailleurs vu bien d’autres âmes unies à +Dieu, par exemple celle de Marie des Landes, +femme du Président Lamoignon, lequel, émerveillé +et tout de même un peu inquiet des largesses +de sa femme, lui disait : « Vous allez nous +réduire à la mendicité. » Cette extraordinaire +M<sup>me</sup> de Lamoignon trouvait intéressant de +s’exercer à la patience en écoutant avec charité +les plaintes de ceux qu’elle comblait et qui grognaient +encore. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il +y a de bons pauvres et d’autres, pas commodes : +il faut les servir tous. Elle le savait et d’ailleurs +s’intéressait surtout aux pires, ce qui la conduisit +à regarder du côté des criminels et à fonder, +d’accord avec Vincent, une <i>Société pour les prisonniers</i>, +dont on a regret, l’ayant nommée, de +ne pas parler davantage, mais il faut se borner. +Quand elle mourut à soixante-quinze ans, on +trouva sur son corps une haire et une ceinture +de fer avec des pointes. Les bonnes gens de +Paris, pour garder son corps près d’eux dans +l’église de Saint-Leu, n’hésitèrent pas à user de +violence contre ceux qui essayèrent de la conduire, +comme elle l’avait demandé, chez les +Récollets de Saint-Denis. Ces petites scènes +autour d’un cercueil étaient dans le goût du +temps. Tout au fond de la Basse-Normandie, à +peu près dans le même temps, le peuple se battait +pour les restes d’une autre femme, Marie +des Vallées, de Coutances, la sainte amie de ce +père Eudes, dont Vincent nous a dit tout à +l’heure les succès de missionnaire.</p> + +<p>A M<sup>me</sup> de Lamoignon succéda, en la confrérie +des Dames de la Charité, sa fille Madeleine, si +bonne que les satires de Boileau, évidemment peu +charitables, l’offensaient. Je ne sais d’où vient +l’histoire que je vais rapporter après tout le +monde et je ne jure point qu’elle soit vraie, mais +elle a beaucoup de sens. Donc, elle reprochait à +Boileau d’être méchant.</p> + +<p>— Me permettrez-vous au moins, lui dit le +poète, de faire une satire contre le Grand Turc, +cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre +religion ?</p> + +<p>— Non, monsieur, non, c’est une tête couronnée, +et on doit toujours respecter les souverains.</p> + +<p>— Eh bien ! contre le diable ? Ah ! vous me +permettrez bien de dire du mal du diable ; il en +fait assez.</p> + +<p>— Le diable, monsieur, est assez puni, sans +que nous nous y mettions ; occupons-nous seulement +de ne dire du mal de personne pour ne pas +l’aller trouver.</p> + +<p>Mais voici des femmes de plus haute qualité +encore. Nous avons déjà rencontré la duchesse +d’Aiguillon, la nièce de Richelieu. Celle-là entourait +Vincent d’une sollicitude maternelle. Dans +les dernières années du saint, elle avait mis à sa +disposition des chevaux et un carrosse ; et voici +ce qu’elle écrivait à Portail, en 1653 : « Je ne puis +assez m’étonner que M. Portail et les autres messieurs +de Saint-Lazare souffrent que M. Vincent +aille travailler à la campagne par la chaleur qu’il +fait, dans l’âge où il est et si longtemps à l’air +avec le soleil. Il me semble que sa vie est trop +précieuse et trop utile pour l’Église et pour la +Compagnie pour qu’on la lui laisse prodiguer de +la sorte. Ils me permettront de les supplier de +l’empêcher d’en user ainsi, et de me pardonner si +je leur dis qu’ils sont obligés en conscience de +l’aller quérir, et que l’on murmure fort contre +eux d’en avoir si peu de soin. L’on dit qu’ils ne +connaissent pas le trésor que Dieu leur a donné +et quelle perte ils feraient. Je suis trop leur servante +et de la Compagnie pour manquer à leur +donner cet avis. » Elle avait raison, la tendre +femme ; mais allez donc quérir un pareil bonhomme, +qui n’en faisait qu’à sa tête ; c’était un +trésor, Portail le savait bien, mais pas bien maniable.</p> + +<p>Une autre, Marie de Maupeou, mère du +fameux surintendant Fouquet, s’intéressait tellement +aux malades de M. Vincent, qu’elle rédigea +un recueil qu’on voudrait bien avoir le temps de +rechercher pour en extraire les bons passages. +Le titre est prometteur et délicieux. <i>Recueil de +Receptes choisies, expérimentées et approuvées +contre quantité de maux fort communs, tant +internes qu’externes, invétérés et difficiles à guérir</i>.</p> + +<p>Et voici M<sup>me</sup> Seguier, femme du chancelier +Pierre Seguier : « Vous faites de vos biens, lui +disait un obscur poète, un entier sacrifice… »</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et votre époux étant l’âme de la justice.</div> +<div class="verse i3">Vous l’êtes de la charité.</div> +</div> + +</div> +<p>Voici celle que Vincent et Louise de Marillac +n’appelleront jamais que M<sup>me</sup> la Princesse : c’est +Charlotte-Marguerite de Montmorency, mère du +grand Condé, du prince de Conti et de la turbulente +duchesse de Longueville. Elle est toute charité. +« Une fois, disait Vincent de Paul dans une +conférence du 25 août 1655, je vis M<sup>me</sup> la Princesse, +oui, M<sup>me</sup> la Princesse, aller en vingt-cinq +ou trente maisons, visiter les pauvres, les consoler, +les traiter, et à pied. Quand elle revint, elle +était toute je ne sais comment, ses robes toutes +crottées jusqu’aux genoux. O Sauveur ! O Sauveur ! +O Sauveur ! voilà comme ces bonnes dames +travaillent et suent après les pauvres, et voilà +comme faisait saint Louis ! »</p> + +<p>Voici une femme d’archevêque : c’est Marie +d’Orléans, qui épousa, le 22 mai 1657, Henri de +Valençay, duc de Nemours. Ce haut personnage, +quoique n’ayant jamais reçu les ordres sacrés, +avait été fait un temps archevêque de Reims. Les +choses allaient ainsi en ce siècle-là. Il mourut vite +et sa veuve devint une sainte. Elle disposait d’une +fortune immense, ce qui ne gâtait rien.</p> + +<p>On vit aussi, dans l’entourage féminin de +saint Vincent, cette étonnante M<sup>me</sup> de Miramion, +veuve d’un Beauharnais, veuve et mère à seize +ans ; et si jolie que ce fou de Bussy-Rabutin +imagina de s’en emparer par la force, réussit à +l’enlever, crut un moment qu’il tenait sa belle +proie, belle et follement riche, mais dut bientôt +convenir que le fol, c’était lui et lâcher sa prisonnière. +Elle a dit un jour ce mot exquis : « Il me +semble, quand je sers les pauvres, que je n’y ai +pas grand mérite, parce que je suis payée dans le +moment même. » Louis XIV fit d’elle la distributrice +de ses aumônes ; c’était d’ailleurs une autre +Dame de la Charité, M<sup>lle</sup> de Lamoignon, qui +occupait cette précieuse fonction avant elle.</p> + +<p>Et ce n’est pas tout. Marie de Hautefort était +si belle qu’on appelait <i>l’Aurore</i>. D’abord fille +d’honneur de Marie de Médicis, puis d’Anne +d’Autriche, puis dame d’atours de celle-ci, elle +eut, parce qu’elle était franche et endiablée, des +difficultés avec Richelieu, avec Mazarin, finalement +avec la reine. Elle quitta la cour et épousa +le frère de la petite duchesse de Liancourt, le duc +de Schomberg. Veuve après dix ans, n’ayant +point d’enfant, la jolie M<sup>me</sup> de Schomberg se +jeta enfin où l’appelait son cœur de feu, dans la +piété, d’où elle tomba directement dans cet autre +abîme, la charité. On l’appelait la Mère des +Pauvres.</p> + +<p>Une autre Dame de la Charité devint reine. +C’est Marie-Louise de Gonzague. Celle-là aussi +était belle et riche. Elle épousa Vladislas IV, roi +de Pologne, puis, à la mort de ce prince, Jean +Caserini, son frère et l’héritier de son trône. Elle +avait, à Paris, suivi les réunions des Dames de la +Charité et entendu souvent les conférences de +M. Vincent. Elle appela en Pologne des prêtres +de la Mission, des Filles de la Charité et des Visitandines. +Elle a beaucoup correspondu avec Vincent, +lui envoyant, dans les temps d’horrible +détresse qui suivirent la Fronde, toutes sortes de +largesses ; le saint lui répondait avec mille prévenances, +ne craignant point de forcer un peu la +politesse, comme il convenait alors, quand on +parlait à des rois, à des reines. « L’histoire, écrivait-il +un jour, nous fait voir une princesse qui +filait tous les ans le fil qu’il fallait pour ensevelir +son corps, mais je ne me souviens point d’avoir +lu que la piété d’aucune l’ait portée, comme +Votre Majesté, à employer l’ouvrage de ses +mains au service des pauvres ; et c’est, madame, +ce que je pense que Notre-Seigneur a fait voir +aux anges et aux âmes bienheureuses avec admiration… » +Il me semble que nous le prenons là en +train de faire sa cour aux grands, le cher homme. +C’est d’ailleurs charmant ; car toutes ces dames, +cette princesse, cette reine, le comblaient, plutôt +comblaient ses pauvres et il fallait bien qu’il les +remerciât de son mieux. A Marie-Louise de +Gonzague, qui régnait, le mieux qu’on pût faire, +c’étaient des compliments. Un jour M<sup>lle</sup> Le +Gras fut priée de garder quelque temps un petit +chien qu’on destinait à la reine. Ce précieux animal +mit en émoi toute la maison, et Vincent +comme les autres. « Il aime tellement l’une des +sœurs de la Charité, écrivait-il à un prêtre de la +Mission en Pologne, qu’il ne regarde pas seulement +les autres, ni qui que ce soit ; et dès qu’elle +sort la porte, il ne fait que se plaindre et n’a +point de repos. » Mais cet ami des bêtes est aussi +un grand saint. Alors voyez comment il finit son +histoire : « Cette petite créature m’a bien donné +de la confusion, voyant son unique affection pour +celui qui lui donne à manger, me voyant si peu +uniquement attaché à mon souverain bienfaiteur +et si peu détaché de toutes les autres choses. » Le +joli chien s’aperçut d’ailleurs qu’il fallait aimer +un homme pareil, lequel écrivait, deux ou trois +jours plus tard : « Vous direz à M<sup>lle</sup> de Villers que +le petit favori daigne commencer à me regarder. »</p> + +<p>Voilà de quelles femmes Vincent avait voulu +et su s’entourer. Pour faire la charité, il faut être +deux : un riche et un pauvre. Les pauvres, on les +voyait partout et Vincent les eut bientôt rejoints. +Il s’enquit alors des riches, vit tout de suite que +leurs femmes valaient mieux qu’eux. La fondation +de la confrérie des Dames de la Charité, +ce fut la mobilisation nécessaire de quelques +immenses fortunes ; ce fut celle aussi de quelques +cœurs magnifiques, dont les feux rejoignirent +ceux que Vincent portait en lui. Il fallait tout cet +incendie, toutes ces âmes embrasées, pour +réchauffer une société brillante et sans bonté. La +générosité est au fond de plus d’âmes qu’on ne +croit, mais elle dort. Il faut la secouer. L’apostolat +de la charité, c’est une excitation perpétuelle. +Vincent a été l’animateur d’exception que demandait +une époque extraordinaire. Il a redit si souvent +les mêmes choses qu’il a créé à la fin, au +bénéfice de ce qu’il y a de plus beau au monde, +l’amour du prochain, un entraînement et une +discipline. Il a cherché d’abord des cœurs proches +du sien et il les a mis à sa cadence. Chef d’orchestre +incomparable, mais exigeant, il n’a +jamais admis une discordance, il a fait des répétitions +tous les jours jusqu’à sa mort, et sous sa +baguette s’est élevé ainsi le plus beau chant du +monde, celui des hommes et des femmes charitables, +dont les paroles sont si saintes et les voix +si pures, que Dieu lui-même, penché sur la terre, +les écoute avec émoi et les bénit.</p> + +<p>Quelle que fût son ingéniosité, il avait d’ailleurs +eu du mal à trouver, pour les femmes zélées qu’il +entendait grouper autour de ses pauvres, une +occupation qui leur plût et fût vraiment utile. Il +avait imaginé d’ajouter à l’ordinaire des malades +une collation, dont se chargeaient ces dames. +Elles la fournissaient, l’accommodaient et l’offraient +en personne, allant de lit en lit. L’idée +n’était point mauvaise et les pauvres gens qui en +bénéficiaient se louèrent sans doute de tant de +gâteries inattendues. Mais on devine que l’intrusion +de femmes de la haute société dans les +affaires des malades n’était pas du goût de tout le +monde à l’Hôtel-Dieu. C’était la maison de Dieu, +sans doute, puisqu’ainsi l’avait-on nommée, mais +les gouverneurs et tant de gens tranquilles qui +poursuivaient là leur petite vie ne se souciaient +pas beaucoup qu’on en fît une vraie maison du +Bon Dieu. Il arriva que, groupées pour cette tâche +particulière, les Dames de la Charité retinrent +surtout qu’elles étaient groupées, donc puissantes ; +et quand, un jour, un autre objet s’offrit à +leur activité, elles se donnèrent de toute leur +âme à cette mission nouvelle, belle entre toutes : +c’était l’œuvre des <i>Enfants trouvés</i>.</p> + +<p>On imagine mal ce qu’on pouvait faire, au +temps de Richelieu et dans les débuts du règne +de Louis XIV, des pauvres êtres abandonnés par +leurs parents dans les rues. Ce n’est pas leur +nombre qu’il faut regarder : on n’en recueillait +alors, à Paris et dans la banlieue, que trois à +quatre cents chaque année. Quelques-uns échappaient +au malheur. « Dedans la grande église de +Notre-Dame, à main gauche, écrit Bouchel, dans +sa <i>Bibliothèque ou Trésor du Droit français</i>, il y a +un bois de lit qui tient au pavé, sur lequel, pendant +les jours solennels, on met lesdits enfants +trouvés, afin d’exciter le peuple à leur faire charité, +auprès duquel sont deux ou trois nourrices +et un bassin pour recevoir les aumônes des gens +de bien. Lesdits enfants trouvés sont quelquefois +demandés et pris par bonnes personnes qui n’ont +point d’enfants, en s’obligeant de les nourrir et +élever comme leurs propres enfants. » Oui, de +braves gens en prenaient, mais pas beaucoup. Les +autres petits mouraient tous. « Il ne s’en trouve +pas un seul en vie depuis cinquante ans » a pu +dire Vincent. Dès qu’un enfant avait été exposé +quelque part en Paris, on le portait à la <i>Couche</i>. +C’était le nom du refuge d’où on l’envoyait en +nourrice. On donnait quatre ou cinq de ces malheureux +petits à chaque bonne femme. On préférait +d’ailleurs les vendre. Pour huit à vingt sols, +n’importe qui pouvait acquérir un petit garçon +ou une petite fille. Des misérables se trouvaient +toujours là pour enlever cette marchandise. +Paris était couvert de mendiants comme d’une +vermine et ces êtres ignobles se procuraient des +enfants pour les estropier et les montrer aux passants, +en criant miséricorde. Ce n’est pas toujours +beau, la bête humaine. Je n’avance rien ici +que sur la foi de Vincent lui-même, qui va +d’ailleurs, en quelques mots, nous faire l’historique +de la belle œuvre, du bel œuvre, comme il +disait volontiers, auquel il conviait les Dames de +la Charité à se dévouer avec lui et comme lui. +Elles eurent besoin plus d’une fois d’être secouées +fortement pour ne pas céder à mille difficultés +qu’elles rencontraient. Il leur parlait alors ; et +c’est ainsi qu’un jour, M. Coste pense que ce fut +entre 1640 et 1650, il leur avoua qu’il n’y avait +plus de vivres que pour six semaines à la maison +et qu’elles seraient sans excuse de ne pas aviser à +cela aussitôt. Ce qu’ayant dit, il numérota ses +raisons. « <i>Primo</i>, parce que ces enfants sont en +nécessité extrême et qu’en ce cas vous êtes obligées +d’y pourvoir. <i lang="la" xml:lang="la">Non pavisti, occidisti.</i> L’on +peut tuer un pauvre enfant de deux façons ; ou +par mort violente, ou en lui refusant la nourriture. » +La deuxième raison, c’est que Dieu a +appelé les Dames de la Charité à cette tâche ; et +il explique par quelles voies il les y a conduites. +C’est l’histoire en trois lignes des débuts de +l’œuvre, et nous nous bornerons nous-mêmes à +ces trois lignes, qui sont éloquentes et suffisent. +« Notre-Seigneur vous a appelées pour être leurs +mères ; et voici l’ordre qu’il y a tenu : 1<sup>o</sup> il vous a +fait rechercher pendant deux ou trois ans par +messieurs de Notre-Dame ; 2<sup>o</sup>, vous avez fait +diverses assemblées à cet effet ; 3<sup>o</sup>, vous en avez +fait de grandes prières à Dieu ; 4<sup>o</sup>, vous en avez +pris conseil de personnes sages ; 5<sup>o</sup>, vous en avez +fait un essai ; 6<sup>o</sup>, vous l’avez enfin résolu. »</p> + +<p>Il donne maintenant les motifs qui les ont portées +à cette résolution. Ce sont ceux que nous +avons dits, et notamment qu’on vendait les +enfants « à des gueux huit sols la pièce, qui leur +rompaient bras et jambes pour exciter le monde +à pitié et leur donner l’aumône, et les laissaient +mourir de faim » ou encore « qu’on leur donnait +des pilules de laudanum pour les faire dormir, +qui est un poison. »</p> + +<p>Il s’échauffe alors et jette ces mots : « Si vous +les abandonnez, que dira Dieu, qui vous a appelées +à cela ? Que dira le roi et le magistrat, qui, +par lettres vérifiées, vous ont attribué le soin de +ces pauvres enfants ? Que dira le public, qui a fait +des acclamations de bénédictions de voir le soin +que vous en prenez ? Que diront ces petites créatures ? +« Que nos propres mères nous aient abandonnés, +baste ! elles sont mauvaises ; mais que +vous le fassiez, qui êtes bonnes, c’est autant dire +que Dieu nous a abandonnés et qu’il n’est pas +notre Dieu. » Les dames entendaient cela, pleuraient, +et puis payaient.</p> + +<p>Il faudrait un volume pour dire les vicissitudes +de cette œuvre difficile, ingrate, mais si touchante, +qu’elle est restée, à tort ou à raison, le titre le plus +précieux de Vincent à l’amitié de la multitude. +La carrière touffue d’un tel saint est comme ces +forêts où l’on se perd, si l’on sort du chemin +droit qu’on s’est tracé. Il faut regarder avec attention, +mais passer vite ; tout au plus peut-on +cueillir en courant deux ou trois fleurs et s’en +aller plus avant. Ce qui paraît charmant quand +on voit Vincent et les bonnes dames ses amies +s’engager dans cette œuvre-là, c’est comme toujours +la prudence, la discrétion des premiers pas. +Vous pensez bien qu’il a fallu recourir aux Filles +de la Charité et d’abord à Louise de Marillac. Les +femmes du monde, rien de mieux. Mais il faut +travailler tous les jours, et les bonnes filles se sont +trouvées à point pour aider les grandes dames. Au +début on avait pris seulement un ou deux enfants. +Cela n’allait pas tout seul et Vincent se tourmentait. +« Quel inconvénient, écrit-il à Louise de +Marillac au mois de janvier 1638, que vous fassiez +acheter une chèvre… » Imagine-t-on rien de plus +modeste ? Moins de dix ans plus tard, l’œuvre a +grandi si fort qu’on va s’installer dans le vaste +château de Bicêtre. La décision sans doute a été +prise tout à coup, car Louise de Marillac en +reçoit avis de saint Vincent, le 7 juillet 1647, par +ce mot laconique et qui fut mal reçu : « M<sup>lle</sup> Le +Gras est priée par les Dames de la Charité d’envoyer +demain dimanche, à une heure, quatre +enfants, deux garçons et deux filles, avec deux +Filles de la Charité, au château de Bicêtre, avec +les hardes et sans les couches des enfants, et ce +qu’il faudra pour vivre le jour et le lendemain. +M<sup>me</sup> Truly ira prendre les enfants avec un carrosse, +à l’heure ci-dessus marquée, et le linge +qu’il faudra, et les amener chez M<sup>me</sup> de Romilly, +où M<sup>me</sup> la chancelière et les autres dames les +iront prendre et les amèneront. Elles ont quelque +raison particulière d’en user de la sorte et souhaiteraient +bien que M<sup>lle</sup> Le Gras fût en état d’être +de cette conduite ; mais il n’y faut pas penser, +comme je crois. »</p> + +<p>Certes, il n’y fallait point penser. Bicêtre tombait +alors en ruines. On avait songé à y recueillir +des soldats invalides. Louise de Marillac jugeait +que cette immense et sinistre caserne n’était pas +pour ses petits enfants trouvés. « Monsieur, +écrivait-elle à Vincent quelques jours plus tard, +l’expérience nous fera voir que ce n’était pas sans +raison que j’appréhendais le logement de Bicêtre. +Ces dames ont dessein de tirer de nos sœurs +l’impossible. Elles choisissent pour logement des +petites chambres, où l’air sera incontinent corrompu, +et laissent les grandes ; mais nos pauvres +sœurs n’osent rien dire… Voilà ma sœur Geneviève ; +je vous supplie de prendre la peine lui parler. +Elle vous fera entendre toute la peine qu’elles +ont et les prétentions des dames. Je crains bien +qu’il nous faille quitter le service de ces pauvres +petits enfants. » Infortuné M. Vincent ! Il redoutait +les femmes, et comme il avait raison ! Il n’en +voulait pas dans les fermes dépendant de la Mission. +« Il y en avait une vieille à Orsigny, honnête +et fort utile, écrit-il un jour ; mais pour ce qu’il y +avait de nos frères, on y a trouvé à redire, et aussitôt +nous l’avons renvoyée… Vendez donc vos +vaches et le reste du tracas, si vous n’en pouvez +commettre le soin à quelque bon garçon. » C’était +bientôt dit, et l’on peut toujours, pour s’occuper +des bestiaux, trouver un bon garçon. Pour la charité, +il faut des femmes, car elles sont meilleures +que nous ; mais elles se disputent, même les +saintes, même les pénitentes de M. Vincent. +Nous cherchions des fleurs, et voilà ce que j’ai +trouvé. Mais ces histoires sont belles, parce +qu’elles mettent à notre plan l’œuvre splendide ; +elles nous montrent le grand homme dans sa vie +de chaque jour, aux prises avec les sottes difficultés +qui nous rebutent, nous autres, et dont lui +se servait pour avancer dans l’héroïsme et la +sainteté.</p> + +<p>C’est justement des mille déboires que lui +avaient causés dès le début ses « bonnes dames » +que devait naître l’institution dont nous allons +parler maintenant, celle des Filles de la Charité. +Nous retrouverons d’ailleurs les « Dames » tout à +l’heure quand nous parlerons de la Fronde et de +ce qu’avec elles a fait Vincent pour les régions +dévastées. Et l’on peut encore aujourd’hui parler +d’elles et faire mieux : leur parler ; car elles sont là +toujours. La confrérie fondée par M<sup>me</sup> Goussault +vécut et prospéra pendant le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle jusqu’à la Révolution, qui la brisa +comme tout le reste. En 1840, une femme de +cœur, M<sup>me</sup> Le Vavasseur, la fit renaître. Elle +est aujourd’hui florissante sous le nom d’<i>Œuvre +générale des pauvres malades des Dames de la +Charité de saint Vincent de Paul</i>, avec des +filiales dans le monde entier.</p> + +<hr> + + +<p>Comment est née la compagnie des Filles de la +Charité, je m’en voudrais de l’expliquer moi-même, +quand M. Vincent l’a si bien dit. Écoutez-le, +parlant à ses sœurs en la conférence du +24 février 1653. « La première Charité de Dames +établie dans Paris par l’inspiration de Dieu, +dit-il, est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, +une pauvre fille de Suresnes avait dévotion d’instruire +les pauvres. Elle avait appris à lire en gardant +les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, +quand elle voyait quelqu’un, elle le priait de lui +montrer ses lettres ; puis elle épelait petit à petit ; +et quand il repassait d’autres personnes, elle leur +demandait de l’aider à assembler ses mots, et +quand elles revenaient, elle voulait savoir si +c’était bien comme cela qu’ils lui avaient recommandé +de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à +cinq ou six lieues de Paris. Nous y allâmes faire la +mission ; elle se confessa à moi et me dit son dessein. +Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y +affectionna tant, qu’elle me dit : « Je voudrais +bien servir les pauvres en cette sorte. » Vers ce +temps-là, les dames de la Charité de Saint-Sauveur, +parce qu’elles étaient de condition, cherchaient +une fille qui voulût porter le pot aux +malades. » Ici, j’interromps le saint pour dire les +choses plus crûment que lui. Les dames de ce +quartier et beaucoup d’autres, à Paris ou en province, +avaient tendance, étant de condition, à +faire porter leurs aumônes par leurs valets ou +leurs soubrettes. Ainsi faite, la charité ne vaut +plus rien ou pas grand’chose. Vincent ne dit pas +non plus que plus d’une femme enrôlée dans ses +Charités fut prise à refuser d’aller soigner les +pestiférés. On les excuse un peu : ayant des +enfants, des maris, elles n’étaient point libres. +Bref, celles de Saint-Sauveur, les premières, +demandaient une assistante. Vincent envoya à +M<sup>lle</sup> Legras, pour qu’elle l’examinât, celle dont +il parle ici et dont nous pouvons retenir le nom, +car il est d’une sainte fille, Marguerite Naseau. +« On lui demanda, dit-il, ce qu’elle savait, d’où +elle était, si elle voulait servir les pauvres. Elle +accepta volontiers. Elle vint donc à Saint-Sauveur. +On lui apprit à donner des remèdes, et à +rendre tous les services nécessaires, et elle réussit +fort bien. Appelée pour l’établissement de la Charité +dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, +elle coucha avec une fille qui avait la +peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis +où elle mourut. On se trouva si bien de cette +pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui vinrent se +présenter, et firent la même chose. Voilà, mes +chères sœurs, comme Dieu a fait cette œuvre. +Mademoiselle n’y pensait point, M. Portail et moi +n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. +Or, il faut avouer, c’est la règle posée par saint +Augustin, que, quand on ne voit point l’auteur +d’une œuvre, c’est Dieu même qui l’a faite. » +Vous voyez comme il arrange les choses et se +déclare innocent de tout ce qu’ont bâti ses mains. +Ils étaient pourtant trois coupables, sans compter +cette pauvre fille, trois qu’il est bien obligé de +nommer : Mademoiselle, M. Portail et lui.</p> + +<p>Mademoiselle, nous la connaissons un peu +déjà, c’est Louise de Marillac, née en 1591, +dix ans juste après lui. Les Marillac, originaires +de la Haute-Auvergne, étaient de petite noblesse, +mais, en 1626, à l’heure où Louise entre dans +notre récit, deux de ses oncles, deux frères de son +père, étaient au sommet des honneurs : l’un maréchal +de France, l’autre garde des sceaux. Tandis +que nous avons les yeux fixés sur elle et sur le grand +homme qu’elle a pris pour guide, n’oublions pas +qu’il se passe toujours beaucoup de choses à la +fois dans le même temps, les mêmes lieux, +autour des mêmes personnes. Par exemple, au +mois de novembre 1630, le jour de la Saint-Martin, +Vincent était à Beauvais, Louise de Marillac +à Montmirail, tous deux tranquillement occupés +de Dieu et des pauvres, cependant qu’à Paris, +l’un des deux oncles de la jeune femme se voyait +soudain pris dans une tragique aventure et +d’abord promu par surprise à la dignité de premier +ministre. La scène avait lieu dans les appartements +de Marie de Médicis, au Luxembourg. +Richelieu, après une algarade d’une extrême violence, +avait reçu du roi et des deux reines un +congé hautain. Il partit. Le soir il avait reconquis +le faible roi et les solides honneurs et avantages +qu’on lui voulait ravir. De cette <i>journée des +Dupes</i>, l’un des plus dupés fut le pitoyable Marillac, +qui, du fauteuil tout chaud où on l’avait +hissé le matin, tomba le soir au fond d’un cachot. +Il devait y mourir de chagrin. Une autre dupe fut +son frère, le maréchal, que Richelieu fit arrêter +un peu plus tard au milieu de ses troupes en campagne, +l’accusant du péché de malversation et +concussions, péché que peut-être il avait commis, +mais pas plus que beaucoup de ses pairs. Celui-là +eut la tête tranchée en place de grève en 1632, au +mois de mai, et sa nièce en conçut assurément du +chagrin, car Vincent la voulut consoler par le billet +que voici : « Mademoiselle, ce que vous me mandez +de M. le maréchal de Marillac me paraît +digne de grande compassion et m’afflige. Honorons +là-dedans le bon plaisir de Dieu et le bonheur +de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu +par le leur. Il ne nous importe comme quoi nos +parents vont à Dieu, pourvu qu’ils y aillent. Or, +le bon usage de ce genre de mort est un des plus +assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons +donc point : mais acquiesçons à l’adorable +volonté de Dieu. »</p> + +<p>Voilà des consolations dont plusieurs hésiteraient +à se déclarer satisfaits. Il faut tenir +compte du temps : on tuait beaucoup. D’autre +part, nous ne sommes peut-être pas saints au +point de négliger la façon dont vont à Dieu nos +parents, pourvu qu’ils y aillent ; et quoiqu’il conduise +à la vie éternelle, nous ne nous sentons pas +impatients de faire un bon usage, ni un usage +quelconque, de certain genre de mort. Louise +de Marillac comprenait mieux que nous le langage +de Vincent. Très pieuse dès ses petites +années, orpheline de bonne heure, élevée par +une tante qui était religieuse, elle jugea, dit-on, +que le couvent où on la faisait vivre, le monastère +royal de Poissy, était trop beau, trop riche ; +elle songea, voulant prendre le voile, aux carmélites, +puis aux capucines, qui ne voulurent point +de cette personne un peu chétive. Alors elle se +maria. C’était en 1613 ; elle avait vingt et un ans. +De l’élu, Antoine Le Gras, ce qu’on sait de plus +sûr est que sa femme l’adorait. Il mourut en +1625, lui laissant un fils, qui ne valait pas cher. +Elle porta tout son amour, ardent et tourmenté, +sur cet enfant peu rassurant. On dit dans les +bons livres que ce garçon, ayant étudié le droit, +devint avocat, épousa en 1650 M<sup>lle</sup> Le Clerc et +vécut longtemps et honnêtement. Tout cela +est vrai, avec une omission : c’est qu’il donna, +pendant toute son enfance et sa jeunesse, du fil +à retordre à sa mère ; c’était un paresseux et, +l’âge venu, ce fut un effréné fêtard. Louise de +Marillac le voyait en prêtre, la sainte femme ; +et l’on n’est pas sûr qu’il n’ait pas été fait sous-diacre. +Tout fini par s’arranger, l’écervelé s’étant +assagi. Mais Vincent avait eu du mal. « Je n’ai +jamais vu, écrivait-il à sa pénitente, une mère si +fort mère que vous ; vous n’êtes point quasi +femme en autre chose. Au nom de Dieu, mademoiselle, +laissez votre fils au soin de son Père. » +Il veut dire aux mains de celui qui est dans les +cieux, et ajoute que celui-là l’aime beaucoup +plus qu’elle ne saurait faire. Quant à sa « trop +grande tendresse » pour ce fils insupportable, +« il me semble, lui dit-il, que vous devez travailler +devant Dieu à vous en faire quitte, puisqu’elle +n’est bonne qu’à vous embarrasser l’esprit, +et qu’elle vous prive de la tranquillité que +Notre-Seigneur désire en votre cœur ». Il est +décidément toujours le même et traite les liens +de famille avec une désinvolture à laquelle on +ne se fait pas si aisément.</p> + +<p>Comment était-il devenu le directeur de cette +jeune femme ? On sait seulement qu’en 1626, +un an après son veuvage, c’était à lui qu’elle +s’adressait. Elle avait besoin d’un guide, non +qu’elle eût des scrupules comme la première +grande pénitente de Vincent, Marguerite de +Silly, mais elle s’occupait à l’excès d’elle-même, +se noyait dans ses propres affaires, se tourmentait +de mille choses, bref avait besoin qu’on lui +dît de se tenir tranquille. « Au nom de Dieu, +mademoiselle, aimez votre indigence et soyez +tranquille. C’est l’honneur des honneurs que +vous pourrez rendre présentement à Notre-Seigneur, +qui est la tranquillité même. » Il la grondait +quelquefois avec une grâce infinie : « Oh ! +certes, Notre-Seigneur a bien fait de ne pas vous +prendre pour sa mère, puisque vous ne savez +pas honorer la tranquillité dans les cas difficiles. » +Et l’on trouve ceci au bas d’une de ses +lettres : « P.-S. Je ne puis que vous dire que je +me propose de vous bien blâmer demain de ce +que vous vous laissez aller à ces vaines et frivoles +appréhensions. Oh ! apprêtez-vous à être +bien tancée. »</p> + +<p>Corps frêle, cœur ardent, esprit inquiet, mais +âme vigoureuse, volonté puissante, extraordinaire +esprit de décision : voilà la femme admirable +que Vincent, l’ayant trouvée sur son chemin, +décida un jour d’associer à son œuvre charitable. +Ce dont elle avait le plus besoin était qu’on +l’occupât. Pour y pourvoir, il en fit d’abord une +sorte de visiteuse de ses Charités. C’étaient des +œuvres de femmes, et qu’il fallait tenir sans +cesse en haleine. N’y pouvant suffire, il la mit à +cette tâche, où tout de suite elle réussit. Alors il +s’attacha davantage à cette créature exceptionnelle, +la dirigeant pas à pas, lui écrivant presque +chaque jour des lettres remplies de sagesse et +de grâce, qu’on a gardées.</p> + +<p>J’en citerai une, qui suffira, car elle les contient +toutes. D’abord on y trouvera la formule +sainte qu’il emploie toujours ; puis de la politesse, +allant jusqu’aux compliments les plus +tendres ; enfin un ordre, et sans réplique.</p> + +<blockquote> +<p class="ind">Mademoiselle,</p> + +<p>La Grâce de Notre-Seigneur soit avec vous +pour jamais !</p> + +<p>Ce billet sera à trois fins : pour vous donner +le bon jour, pour vous remercier de ce tant beau +et agréable parement que votre charité nous a +envoyé, lequel me pensa ravir hier le cœur d’aise, +voyant le vôtre là dedans, et cela tout-à-coup +entrant dans la chapelle, ne sachant pas qu’il +y fût et cette aise dura hier et dure encore avec +une tendresse inexplicable, laquelle opère en +moi plusieurs pensées, lesquelles, si Dieu l’a +agréable, je vous pourrai dire, me contentant +cependant de vous dire que je prie Dieu qu’il +embellisse votre âme de son parfait et divin +amour, pendant que vous embellissez ainsi sa +maison de tant de beaux parements.</p> + +<p>La troisième fin est la prière que je vous fais +de ne point aller aujourd’hui aux pauvres, et +qu’ainsi vous honorerez le non-faire du Fils de +Dieu et celui de saint Joseph, lequel, ayant la +puissance du ciel et de la terre en sa conduite +et sous son pouvoir, a voulu néanmoins paraître +sans pouvoir. Envoyez-y madame Richard. +Peut-être que Dieu lui communiquera là quelque +grâce dont elle a besoin, et à vous celle de +quelque degré d’humilité, de compassion des +infirmes ou de connaissance de vous-même, +l’impuissance que vous avez de tendre à ce que +votre ferveur vous fait prétendre.</p> + +<p>Enfin vous y gagnerez, si vous le faites, pour +ce que Notre-Seigneur le veut ainsi, en l’amour +duquel et celui de sa sainte Mère et de saint +Joseph, je suis votre très humble serviteur.</p> + +<p class="sign">Vincent Depaul.</p> +</blockquote> + +<p>Vers 1630, il envoya à cette amie de choix la +petite Marguerite Naseau, puis, une à une, d’autres +filles, qu’il avait mises dans diverses Charités +de Paris. Deux étaient à Saint-Sulpice, +deux à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, une à +Saint-Laurent. On les avait logées où on avait +pu, dans des couvents ou chez des membres des +Charités. Ne vivant pas en communauté, mais +comme des sortes de domestiques, plusieurs +avaient pris goût à Paris plus qu’à leur mission +charitable, et les dames qui les employaient +n’étaient pas contentes. Alors Vincent chercha +une maison où elles pourraient vivre ensemble. +Il la trouva près des Bons-Enfants à deux pas de +sa porte, dans une petite voie dont il ne reste +plus trace et qu’on appelait la rue de Versailles. +On a dit, mais ce n’est pas exact, que c’était +l’immeuble qui porte aujourd’hui le numéro 43 +de la rue du Cardinal-Lemoine. Il y eut là des +Filles de la Charité, mais beaucoup plus tard. +Il fallait une supérieure : ce fut mademoiselle +Legras. Elle entra dans la nouvelle demeure +le 29 Novembre 1633. Des quatre filles qui +l’entouraient ce jour-là, on ne connaît avec +certitude que le nom de Marguerite Naseau. +Un an plus tard, elles étaient douze. Louise +de Marillac, impatiente de se consacrer à Dieu +pour toujours, obtint de Vincent la permission +de prononcer, le 25 Mars 1634, des vœux +perpétuels, mais elle seule. Car il ne s’agissait +pas d’instituer un ordre religieux, avec clôture +et vœux, mais tout autre chose. Il voulait de +bonnes filles courant les rues, entrant partout, +servant les malades et les pauvres, les soignant +et assistant chez eux, les allant trouver dans +leurs taudis. C’est ce qu’avant lui on n’avait +jamais imaginé de demander à des religieuses. +Celles-ci s’enfermaient dans des couvents, s’y +barricadaient. Plus elles s’élevaient dans la sainteté, +plus elles se blotissaient contre le tabernacle. +Vincent voulait que ses filles aussi fussent +des saintes, mais au service du monde. C’était, +pour le temps, d’une hardiesse sans pareille. +Les Filles de la Charité, a-t-il dit un jour, auront +« pour monastère la maison des malades, pour +cellule une chambre de louage, pour chapelle +l’église paroissiale, pour cloître les rues de la +ville, pour clôture l’obéissance, pour grille la +crainte de Dieu et pour voile la modestie. » Ces +paroles-là, c’est un saint qui les a dites au hasard +de son inspiration, un jour qu’il haranguait simplement +ses bonnes filles, mais un poète, un +écrivain de génie, un révolutionnaire aussi les +auraient signées. Il arriva une fois qu’à l’issue +d’un conseil de la communauté fut posée une +petite question qu’on pourrait croire sans importance. +Quand on voulait voir une sœur, on +l’allait habituellement trouver dans sa chambre. +Mademoiselle — c’est ainsi qu’on appelait alors +la supérieure, Louise de Marillac — proposa +qu’on fît un parloir. Elle l’a proposé, nous dit +la sœur Hellot, rédactrice du procès-verbal de +ce conseil, « comme une chose bien nécessaire +afin que toutes sortes de personnes n’entrassent +point céans et que ceux qui viendraient voir une +sœur ne vissent point toutes les autres, ni ce qui +se fait en la communauté, et même pour empêcher +que les gens de ceux qui viennent n’entrassent +céans. » Là-dessus Vincent fronce le sourcil. +Il a tout de suite aperçu un danger. « Il demanda, +dit la sœur Hellot, si Mademoiselle entendait +y mettre une grille. » Elle, qui avait bien moins +de malice, répondit bonnement « que ce serait +ainsi que sa charité le trouverait à propos. » Ici +je signale le joli usage qu’on avait pris dans cette +maison et à Saint-Lazare, quand on parlait du +saint ou de Mademoiselle, de dire sa charité, +comme on disait du roi sa majesté. Continuons +de lire le compte-rendu. On verra comment +toutes choses étaient, dans ces petites assemblées +si sages, débattues en présence du maître, +qui écoutait, et puis tranchait. « Il s’agit, reprit +à ce moment Vincent, de savoir, mes filles, s’il +est expédient que vous ayez un parloir, et il +semble que, pour les raisons que Mademoiselle +a dites, cela serait très nécessaire. Mais il est à +craindre, d’ailleurs, et particulièrement s’il était +grillé, que, par succession de temps, ceci ne +tournât en une religion. » Il veut dire en un couvent +comme les autres. « Il pourrait y avoir des +esprits dans la compagnie qui pourraient avoir +cette démangeaison. Ce pourrait être un attrait +pour les sœurs des paroisses », celles qui, vivant +éloignées de la maison, sont plus libres, donc +plus exposées et qui « pourraient aimer davantage +la maison à cause de cette observance et +croire qu’il y aurait plus de régularité qu’ailleurs. +Et de plus le monde même, voyant un +parloir, pourrait penser que c’est une religion. +Voyez donc, mes filles, s’il est expédient que +vous ayez un parloir. »</p> + +<p>Là-dessus une sœur, se rangeant tout de +suite à l’avis du chef, dit qu’un parloir « lui semblait +être bien nécessaire, pour toutes les raisons +qui avaient été dites, mais qu’elle ne pensait pas +qu’il fût à propos d’y mettre une grille, pour +les raisons qui avaient été dites aussi. »</p> + +<p>Les sœurs suivantes furent du même avis, et +l’une ajouta qu’il serait bien à propos qu’il y +eût une compagne.</p> + +<p>« Il faut voir, dit Vincent, premièrement si +nous aurons un parloir, et puis on parlera s’il +doit y avoir une compagne. Qu’en dit Monsieur +Alméras ? »</p> + +<p>M. Alméras, premier assistant du supérieur +de Saint-Lazare et plus tard son successeur, +occupait sans doute ce jour-là le poste de +M. Portail, à qui Vincent avait confié la direction +spirituelle des Filles de la Charité. La question +posée était de savoir si chaque sœur au +parloir serait seule avec ses visiteurs ou accompagnée +d’un témoin, comme il est d’usage en +prison ou au couvent.</p> + +<p>« M. Alméras dit qu’il était bon d’avoir un +parloir, mais qu’il ne fallait point du tout qu’il +y eût de grilles, parce que cela sentirait la religion, +et qu’on y pourrait venir quelque jour, si +l’on ne regardait à retrancher de bonne heure +tout ce qui pourrait avoir apparence, et puis que, +nos sœurs des paroisses étant libres de parler, +il semblerait qu’il y aurait ici plus de retenue. +Pour une compagne, il ne lui semblait pas nécessaire, +puisque les mêmes sœurs des paroisses +vont le plus souvent seules ; que les nouvelles +venues, ne voyant parler qu’en cette manière, +penseraient être perdues quand elles se trouveraient +seules avec des hommes, et qu’il était +bon de les aguerrir, afin que, dans les rencontres +où il faut qu’elles aillent séparément, il ne leur +soit point étrange, mais que, pour en ôter tout +danger, il serait bon que l’on en tînt toujours la +porte ouverte, afin que les allants et venants +vissent dedans et que ceux qui y seraient se tinssent +dans leur devoir. »</p> + +<p>M. Vincent reprit alors son discours et dit : +« Oh bien ! mes filles, je pense qu’il est bon que +vous ayez un parloir, mais il n’est pas expédient +qu’il y ait des grilles ; car, quand on verrait cela, +on dirait : « Il n’y a plus qu’à fermer la porte. » +Et peut-être que dans quelque temps il y en +aurait quelqu’une qui dirait : « Nous serions +bien mieux d’être religieuses. » Les autres l’écouteraient +et on ne sait pas ce qui pourrait arriver. +Pour le présent, cela n’est pas à craindre. Mais +il faut, s’il y a moyen, remédier à ce qui pourrait +advenir ; car, mes chères filles, ce serait tout le +contraire de ce que Dieu demande de vous. Pour +une compagne, nous ne résoudrons point cela +à cette heure ; il y faudra penser. » Là-dessus, il +n’y avait plus qu’à dire la prière et à s’en aller, +ce qui fut fait.</p> + +<p>Dans ses conférences, ses entretiens, ses lettres, +saint Vincent est constamment revenu sur +cette question. « S’il se présentait parmi vous, +dit-il un jour aux sœurs assemblées, quelque +esprit brouillon, idolâtre, qui dît : « Il faudrait +être religieuse, cela serait bien plus beau », ah ! +mes sœurs, la compagnie serait à l’extrême-onction. +Craignez, mes sœurs, et, si vous êtes +encore en vie, empêchez cela ; pleurez, gémissez, +représentez-le au supérieur, car qui dit <i>religieuse</i> +dit une <i>cloîtrée</i> et les Filles de la Charité +doivent aller partout. »</p> + +<p>Donc, point de clôture. Et, pour la même raison, +point de vœux perpétuels. Neuf ans après les +vœux de Louise de Marillac, il permit encore à +quatre Filles de prendre un engagement devant +Dieu pour toujours, mais par une insigne faveur, +qu’il ne prodigua jamais. Il entendait qu’on ne +s’engageât que pour un an. Voici la formule du +vœu, qui est simple et touchante : « <i>Je, soussignée, +en la présence de Dieu, réitère les promesses +de mon baptême et fais vœu de pauvreté et chasteté +et obéissance au vénérable général des prêtres de la +Mission, en la compagnie des Filles de la Charité, +pour m’appliquer toute cette année au service +corporel et spirituel des pauvres malades, nos véritables +maîtres ; et ce, moyennant l’aide de Dieu que +je lui demande par son Fils Jésus crucifié et par les +prières de la Sainte Vierge.</i> » Voilà trois siècles +qu’au soir du 24 mars de chaque année, à minuit, +toutes les Filles de Saint Vincent sont libres, +peuvent rentrer dans le monde, se marier, renoncer +à la pauvreté, quitter le soin des malades pour +s’occuper d’elles-mêmes ; trois siècles qu’au +matin du 25 mars, à la messe, elles refont toutes +à Dieu et à leur prochain le don de leur volonté, +de leur intelligence, de leur cœur charitable.</p> + +<p>Nous avons quelques détails sur les toutes premières +Filles de la Charité, parce que Vincent, qui +a vécu longtemps, a vu mourir beaucoup d’entre +elles, et voulait chaque fois qu’on s’entretînt +en conférence, lui présent, des vertus de celle qui +s’en était allée. Nous connaissons ainsi Barbe +Angiboust, qu’il appelait sa grande Barbe. Celle-là +fut un jour désignée pour se mettre aux ordres +de la duchesse d’Aiguillon à qui la fantaisie +avait pris d’attacher une de ces bonnes filles de +M. Vincent à sa personne. Elle accepta, parce +qu’il faut toujours obéir. « Entrant dans la cour +de cette dame, elle vit quantité de carrosses, +comme vous pourriez dire au Louvre. Ce qui la +surprit, et elle dit à ces demoiselles : « J’ai oublié +de dire un mot à M. Vincent ; je vous prie de me +permettre d’y aller. » Elles lui dirent : « Allez, +ma sœur ; nous vous attendrons ici. » Elle s’en +vint et me dit : « Ah ! Monsieur, où m’envoyez-vous ? +C’est une cour que cela. » Je lui +dis : « Allez, ma sœur, vous trouverez une personne +qui aime bien les pauvres. » La pauvre +fille retourne. On la conduit à Madame, qui +l’embrasse et lui témoigne grande affection, +attendant de lui dire ce qu’elle désirait d’elle lorsqu’elle +serait hors de compagnie. Et encore que +cette bonne fille sût bien que cette demeure lui +était un moyen de faire beaucoup de bien aux +pauvres, néanmoins elle paraissait triste, ne faisant +que soupirer, ne mangeant presque point. +Ce que cette dame ayant reconnu, elle lui demanda : +« Ma fille, pourquoi ne vous aimez-vous +pas avec moi ? » Elle, sans dissimuler le sujet de +sa peine, lui dit : « Madame, je suis sortie d’auprès +mon père pour servir les pauvres, et vous +êtes une grande dame, puissante et riche. Si +vous étiez pauvre, madame, je vous servirais +volontiers. » Elle disait la même chose à un chacun : +« Si Madame était pauvre, je me donnerais +de grand cœur à son service ; mais elle est riche. »</p> + +<p>Nous connaissons aussi Anne de Gennes, la +première fille noble qui soit entrée dans la compagnie, +Jeanne Dallemagne et cette petite Marguerite +Lauraine, qui avait grand’envie « passant +par la place, où se faisaient des sotties et +jeux durant la foire, de se retourner pour en voir +quelque chose, mais, au lieu d’y céder, elle prit la +croix de son chapelet et dit : « O mon Dieu, il +vaut bien mieux vous regarder, vous !… » Marie +Lullen enfin, qu’une de ses compagnes avait un +jour un peu mortifiée ; elle ne semblait pas y +prendre garde et, comme une autre sœur s’en +étonnait, elle lui dit bien doucement : « Ma sœur, +il faut que je m’anéantisse, afin que Jésus vive +en moi. »</p> + +<p>Mais qui donc leur donnait cette humilité, +cet ardent amour de Dieu, ce zèle pour les pauvres +gens ? Vincent les avait bien choisies sans +doute ; encore fallait-il qu’il leur apprît à devenir +pareilles à lui et que, la leçon faite, il la leur répétât +tous les jours. On a recueilli et M. Coste, +après d’autres, mais mieux et plus complètement +que tous les autres, a publié les notes que +prenaient en cachette Louise de Marillac ou +quelque sœur aux doigts agiles tandis que parlait +M. Vincent. Une des plus jolies pages de ce +précieux recueil est la conférence du 25 janvier +1643 sur <i>l’Imitation des filles des champs</i>. C’était +à l’occasion de la fête de sainte Geneviève, +pauvre fille de village, pareille à celles qu’il avait +devant lui : « Je vous parlerai plus volontiers, +leur dit-il, des vertus des bonnes villageoises à +cause de la connaissance que j’en ai par expérience +et par nature, étant fils d’un pauvre laboureur, +et ayant vécu à la campagne jusques en +l’âge de quinze ans. Et puis notre exercice depuis +longues années a été parmi les villageois, tellement +que personne ne les connaît plus que les +prêtres de la Mission. Je vous dirai donc, mes +chères filles, que l’esprit des véritables filles de +village est extrêmement simple ; point de finesse, +point de paroles à double entente ; elles ne sont +point entières, ni attachées à leurs sens ; car leur +simplicité leur fait croire tout simplement ce que +l’on leur dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent +être les Filles de la Charité… Il se remarque dans +les vraies filles des champs une grande humilité ; +elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne +parlent point de leur parenté, ne pensent point +avoir de l’esprit, vont tout bonnement ; et quoique +quelques-unes aient du bien plus que les autres, +elles ne font point les suffisantes, mais vivent +également avec toutes… Les filles des champs, +mes bonnes sœurs, telle qu’était la grande sainte +Geneviève, ont encore une grande pureté ; elles +ne se trouvent jamais seules avec les hommes, ne +les regardent jamais au visage, n’écoutent pas +leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que c’est +qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille +de village qu’elle est belle et gentille, sa pudeur +ne le pourrait souffrir ; et même elle ne comprendrait +pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes filles, +que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais +telles paroles, car y prendre plaisir serait un +crime ; qu’elles n’y répondent même pas par des +paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien +ne valent rien. Prenez-y garde. » N’est-ce +pas charmant, et qui donc oserait dire que, dans +une anthologie des grands écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +une telle page ne serait pas à sa place ?</p> + +<p>Il dit, l’une après l’autre, toutes les vertus des +filles simples qu’on voyait alors, qu’on voit encore +quelquefois dans le fond des villages. Écoutez +ceci : « Il n’y a pas plus grande obéissance que +celle des vraies filles des villages. Reviennent-elles +de leur travail à la maison pour prendre un +maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées +et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est +propre au travail ou si leur père et mère leur +commandent de retourner, aussitôt elles s’en +retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à +leurs crottes, et sans regarder comme elles sont +agencées. C’est ainsi que doivent faire les vraies +Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du +service des malades pour prendre leur repas, +si le médecin ou l’autre sœur dit : « Il faut aller +porter ce remède à un malade », elles ne doivent +point regarder en quel état elles sont, mais +s’oublier pour obéir, et préférer la commodité des +malades à la leur. C’est en cela, mes très chères +sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies +Filles de la Charité. Oh ! Dieu soit béni, mes +sœurs ! Je crois que vous êtes presque toutes +dans cette disposition. »</p> + +<p>Et le voici qui, songeant à la vocation des +filles qui l’écoutent et qu’il a pris mission de +guider dans le service de Dieu et des pauvres, +s’échauffe et prononce ces paroles admirables : +« Au nom de Dieu, mes filles, prenez bien +garde à l’obligation que vous avez de vous rendre +vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse +la grâce d’être vraies Filles de la Charité. Si vous +saviez l’obligation que vous avez de vous perfectionner +et quel malheur c’est de se rendre +indigne d’une si sainte vocation, oh ! mes sœurs, +vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes +filles, je vous le dis encore : être appelées de +Dieu pour un œuvre si saint, et ne pas reconnaître +cette grâce par la pratique de ses obligations, +cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de +sang. C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, +mes sœurs, moi misérable, en me voyant tel que +je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait ; +oh ! mes sœurs, ayons ensemble grande +crainte. Vous devez avoir souvent cette pensée +et dire « Quoi ! mon Dieu, vous m’avez choisie, +moi pauvre chétive créature, pour me mettre +en un état que vous seul connaissez (oui, mes +filles, Dieu seul sait la perfection de votre état) ; +et je serais assez lâche pour ne pas travailler à +avoir les conditions requises ! » Oh ! quel malheur +ce vous serait si, par votre faute, vous perdiez +votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne +preniez pas la peine d’acquérir la perfection que +Dieu veut en celles qui le serviront en cet état ! +Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement, +et comme à une chose de très grande +importance. « Quoi ! j’ai été élue et choisie +pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu +d’état ! » Si vous saviez ce que c’est que cette +infidélité, vous en auriez horreur. Pour cela, +mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et +fortes résolutions d’estimer plus que jamais votre +vocation et d’essayer de travailler avec plus de +fidélité à la perfection que Dieu vous demande. »</p> + +<p>Toutes les sœurs ayant témoigné être dans +ces dispositions, « Dieu soit béni ! s’écria-t-il, +Dieu soit béni, mes sœurs ! Sachez, mes filles, +que, si jamais je vous ai dit chose d’importance +et véritable, c’est ce que vous venez d’entendre. »</p> + +<p>Il leur disait à peu près la même chose cent +fois par an, mais toujours avec des accents nouveaux. +Ainsi, le 7 août 1650, il parlait de l’obéissance +et, comme à son habitude, posait des +questions aux sœurs, excitant ainsi leur esprit, +les forçant à réfléchir, à trouver les mots pour +dire leur pensée. « Vous, ma fille, dites-moi, je +vous prie, pour quelles raisons les Filles de la +Charité doivent travailler à acquérir la vertu +d’obéissance ?</p> + +<p>« Parce que, monsieur, les religieuses ont +des cloîtres, mais nous, nous n’en avons point, +et si l’obéissance ne nous retenait, nous serions +en danger de faire beaucoup de fautes.</p> + +<p>« — Mon Dieu ! c’est bien dit ; ah ! que c’est +bien dit ! Quoi donc, ma fille, vous estimez que +l’obéissance vous doit autant retenir que les +cloîtres retiennent les religieuses ?</p> + +<p>« A quoi, dit la narratrice, la sœur répondit +que oui, et qu’encore que nous ne fussions pas +enfermées, nous n’étions pas moins obligées à +garder l’obéissance que les religieuses.</p> + +<p>« — De sorte, mes filles, que l’obéissance vous +sert de murailles. Voilà qui est beau. Une fille +servira les malades dans une paroisse. Si elle +s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté +d’aller tantôt en un lieu, tantôt en un autre, +chez une dame de sa connaissance, chez sa +parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations +l’appellent plus que la nécessité des +affaires le requiert. La sainte obéissance la retient +de tout cela ; elle ne va simplement que là où le +travail l’exige et ne perd point de temps en visites +inutiles. N’est-ce pas, ma fille, c’est bien ce que +vous pensez quand vous dites que les religieuses +ont des cloîtres, mais que les Filles de la Charité +n’ont que l’obéissance ? Ah ! estimez-vous qu’une +Fille de la Charité qui observe bien l’obéissance +fasse aussi bien qu’une religieuse dans son +cloître ? »</p> + +<p>A quoi la sœur ayant répondu que oui, M. Vincent +repartit :</p> + +<p>« — Oui, mes filles, vous en êtes assurées. +S’il y a chose belle à voir, agréable à Dieu et +admirable aux anges et aux hommes, s’il y a +spectacle digne d’étonnement, c’est de voir des +filles vivre en leur particulier dans une chambre, +comme elles veulent, en apparence et au jugement +de ceux qui ne les connaissent pas, mais +en effet si soumises qu’il se peut dire qu’elles +ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne +font rien que par la sainte obéissance. Oh ! non, +assurez-vous, mes chères sœurs, que les religieuses +qui sont confinées toute leur vie dans les +cloîtres, ne font rien de plus que vous, si vous +avez l’obéissance ; et que ce que vous faites par +cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver +chose plus grande. »</p> + +<p>Pour faire ce qu’il voulait, pour mettre dans +d’autres âmes les richesses dont la sienne était +gonflée, les en emplir, les en gaver si fort qu’à +leur tour elles en fissent largesse à d’autres âmes +et que cela durât pendant des siècles, les trois +que nous savons et ceux qui viendront encore +après nous, il s’est dépensé, avec une ferveur, +une ingéniosité, une patience qui confondent. +Il a tour à tour abordé tous les sujets, fascinant +son auditoire, l’élevant en des régions habituellement +ignorées des hommes ; ces pauvres filles, +prises à l’appât de la sainteté, tremblaient de +n’être pas dignes d’un tel maître et le suivaient, +extasiées, dans les régions sublimes où le portait +son génie. Un jour, il parlait de l’union nécessaire +entre les filles d’une même maison. Il en +vint à dire qu’un bon moyen d’avoir la paix était +de s’accoutumer à se demander pardon les unes +aux autres. Une sœur se leva alors et dit :</p> + +<p>« — Monsieur, voudriez-vous me permettre +de demander pardon présentement à mes sœurs +de ce que j’ai murmuré, pensant que quelques-unes +dédaignaient de me saluer par les rues, et +à celles à qui je m’en suis plainte aussi ?</p> + +<p>« — Très volontiers, ma sœur.</p> + +<p>« Cette sœur se mit à genoux, et toutes les +autres avec elle, et elle demanda pardon avec +grande humilité, nommant les sœurs l’une après +l’autre.</p> + +<p>« — Dieu soit béni, mes sœurs ! C’est ainsi +qu’il faut faire pour conserver une parfaite +union. »</p> + +<p>S’il émeut ces pauvres femmes, s’il les conduit +sans effort à des gestes pareils, c’est qu’il emploie +une langue qu’elles comprennent toujours. +Derrière ses mots, sans doute, elles sentent un +cœur brûlant, mais les mots sont simples. Il leur +parle avec bonhomie de leur vie de tous les jours, +prend des exemples auxquels nous ne songeons +pas, mais qui sont bien intéressants, car ils témoignent +qu’il voyait tout, entendait tout, que +les travers des hommes et des femmes sont +éternels, qu’hier ou aujourd’hui ceux-ci ont les +mêmes grossièretés de façons, ceux-là les mêmes +agacements. Pour expliquer d’où vient qu’on +se supporte mal les uns les autres, il nous plonge +en pleine vie, nous jetant d’un mot au réfectoire +parmi ses bonnes filles : « Car, voyez-vous, mes +sœurs, si peu de chose suffit quelquefois à nous +fâcher ! L’aversion contre une sœur vient en +l’entendant manger. »</p> + +<p>Il tient sur l’envie, sur l’orgueil caché, des +propos pittoresques et charmants. Il met celles +qui l’écoutent en garde contre le premier de ces +péchés, parce que, dit-il, elles sont « filles +d’amour » et que l’amour et l’envie sont comme +le feu et l’eau. Puis, s’adressant à une sœur, il +demande : « Vous semble-t-il pas, ma fille, que +ce soit un bon moyen de ne point pécher par +envie, d’aimer les robes rapetassées ? — Oui, +mon Père. — Il est certain que c’est un fort bon +moyen, d’être bien aise d’avoir de méchants +habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de +neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs +que les autres, et dire à M<sup>lle</sup> Le Gras : — Mademoiselle, +voilà une robe trop bonne pour moi. +Vous me faites trop belle. Ne savez-vous pas +bien que je suis déjà orgueilleuse et que cela +m’enorgueillira encore davantage ? Oh ! je suis +trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je +ne mérite pas qu’on m’habille de la sorte. Voilà, +mes filles, comme il se faut comporter. » Il peint +l’envieuse en connaisseur : « Si elle entend dire +du bien d’une sœur contre laquelle elle a de la +jalousie, cela la fait mourir et sécher sur pied, +et elle dit : « Voire, voire, il n’y a pas tant de bien +« que vous dites, vous ne la connaissez pas ; ah ! +c’est une belle bigote ! » Sur l’orgueil caché, il +fait de bien adroites observations. Une des +marques de ce vice, explique-t-il, « c’est quand +on dit quelque chose à sa louange. On ne le dit +pas ouvertement, mais ouvertement l’on se +vante : « J’ai fait ceci ou cela. » Comme la fièvre +se manifeste par la chaleur, ainsi l’orgueil se +manifeste par la langue. Nous sommes si aises +de raconter ce que nous avons fait ! Nous faisons +venir cela de loin, de sorte qu’il ne semble pas +que nous désirions que l’on nous loue. » Justement, +ce Vincent si humble, il m’a semblé plusieurs +fois, l’entendant parler à ses sœurs, qu’il +n’était pas ouvertement orgueilleux, mais que +peut-être il se vantait, faisant venir cela de loin. +Par exemple, à la fin de cette réunion si émouvante +du 26 août 1643, où une sœur s’était mise +à genoux pour demander pardon à d’autres, il +fit connaître négligemment qu’il venait de voir +le roi Louis XIII prêt à mourir. Dans la conférence +sur l’envie, il parle d’une assemblée de +prélats pour l’élection d’un supérieur. « Deux de +ces bons prélats, dit-il en passant, m’écrivirent, +et je leur écrivis aussi. » Orgueil caché, M. Vincent, +orgueil caché ! Et cependant, à le mieux +regarder, peut-être cet homme, tout rempli à +la fois d’humilité et d’habileté, voulait-il, dans +ces occasions, étonner un peu les pauvres +femmes qu’il avait devant lui, parce qu’un chef +doit soigner sa gloire. Il s’abaissait devant ces +filles pour leur donner l’exemple de l’humilité, +et puis il se haussait tout à coup pour qu’aucune +n’ignorât sa puissance et qu’il était le maître. +Il était bien trop fin pour ne pas sentir tout de +suite, quand il laissait, d’un mot dit en passant, +entrevoir sa grandeur, que ses filles en seraient +éblouies. Il les pétrissait ainsi violemment, tantôt +les traînant avec lui dans l’humilité, tantôt se +redressant d’un bond. Il faut toujours répéter +que c’était un manieur d’âmes et un charmeur.</p> + +<p>Tout son enseignement tendait à faire de ces +pauvres filles des saintes à son image, du moins +à l’image que lui-même se faisait de la sainteté. +Splendide école, d’où les plus ferventes sortaient +embrasées, purifiées, dignes de se pencher sur +les pauvres. Car les pauvres sont les maîtres, +les seigneurs, qu’on ne sert bien que si l’on a +rompu avec tout le reste. Se donner, corps et +âme, à eux seuls : voilà la charité selon Vincent. +« Oh ! pauvres malades, s’écriait-il un jour, pour +l’assistance desquels il faudrait vendre jusqu’aux +calices de l’église ! »</p> + +<p>Ainsi formées, les douces filles s’en allaient +trottinant par les rues, la hotte au dos. Il s’agissait +de porter beaucoup de choses à chaque malade +et ce fut toujours la mode à Paris de mettre +sur son dos les charges qu’ailleurs on fait pendre +à son bras. Point de grandes cornettes alors, que +la haute machine d’osier eût maltraitées ; mais +la même coiffe un peu moins vaste ; c’était le +début : les jolies ailes ne se sont ouvertes que +plus tard. La robe était moins bleue, plus grise +que celle d’aujourd’hui, mais la coupe n’a point +changé. C’était celle des bonnes femmes du +temps.</p> + +<p>Ce livre n’est pas une histoire des Filles de la +Charité ; c’est celle de M. Vincent ; et je sais tout +ce qu’il y aurait encore à dire sur la plus belle +fondation du grand saint, mais il faut se borner. +Le succès des <i>Servantes des Pauvres</i> — c’est +le nom qu’il avait choisi d’abord et qui répond +le mieux à sa pensée sur elles — on peut mesurer +ce qu’il fut dès ses débuts à la popularité dont +elles jouissent encore au temps où nous vivons. +Nous avons coutume aujourd’hui de voir par +nos rues diverses sortes de religieuses ; la charité +publique a fait depuis trois siècles des progrès +importants ; nous portons cependant aux Filles de +la Charité une admiration et une tendresse dont +elles seraient fières si Vincent ne les avait emplies +d’humilité pour toujours. Sous Louis XIII, au +temps de la minorité de Louis XIV, ces « chambrières » +des pauvres donnaient aux passants +un spectacle nouveau et ce qu’elles allaient faire +dans les maisons où on les voyait entrer était +aussi une nouveauté. Alors on eut bientôt fait +de chérir partout ces « filles d’amour » et l’œuvre +connut tout de suite une immense prospérité. En +1636, le 17 mai, M<sup>lle</sup> Le Gras avait quitté sa +petite maison de la rue de Versailles pour une +autre, plus vaste, située au village de la Chapelle +près Saint-Denis. De là, en 1642, elle vint +dans la demeure, toute proche de Saint-Lazare, +que devaient occuper ses filles jusqu’à la Révolution. +C’est là que s’épanouit le nouvel établissement, +sous le regard ardent, sous la main +ferme de ses trois fondateurs, qui moururent +en la même année 1660, Antoine Portail le 14 février, +Louise de Marillac le 15 mars et Vincent +le 27 septembre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="xsmall">CHAPITRE VII</span><br> +UN GRAND MINISTRE +DES RÉGIONS LIBÉRÉES</h2> + + +<p>A la mort de Louis XIII, en 1643, Vincent de +Paul avait 62 ans. C’est l’âge où d’autres, fatigués, +se mettent à la retraite : ils ont fini leur vie. Pour +lui, qui va remplir de son nom la rude époque +de la Fronde, les dix-sept années qu’il va durer +encore seront les plus belles, les plus riches de sa +carrière. Toutes ses œuvres sont fondées : il +pourrait mourir. Il va recommencer de vivre, +puissant tuteur que Dieu ne couchera sur le +sol qu’au jour où son arbre sera plus fort que la +tempête.</p> + +<p>Avant d’avoir affaire à Mazarin, il a tout de +même vécu dix-huit ans sous le proconsulat du +tout puissant Richelieu. Sa carrière politique, +dont il sera question dans ce chapitre, c’est aux +côtés du ministre de Louis XIII qu’il l’a faite +d’abord. Les deux hommes se jugeaient à leur +valeur, et nous savons déjà que, de l’humble +prêtre et du grand cardinal, celui qui, un jour, +après une âpre conversation, ne trouva qu’à se +gratter la tête, ce ne fut pas Vincent. On connaît +peu de choses certaines sur leurs rapports. Le +fondateur de la Mission vit, semble-t-il, assez +souvent le ministre, lui fit une cour raisonnable. +« Je m’en vas à Rueil, écrit-il le 9 octobre 1640, +pour essayer de faire la révérence à Son Éminence. +Si je le puis et que j’aie lieu et temps, je +lui dirai un mot de l’affaire de M. Le Bret. » A +ce moment, Richelieu avait déjà des liens d’au +moins deux ans avec le saint. Ils avaient passé +ensemble, à Rueil, le 4 janvier 1638, un acte +par lequel Vincent prenait l’engagement de +donner des missions dans le duché de Richelieu, +dans les évêchés de Luçon et de Poitiers, et +d’envoyer sept prêtres d’abord, trois autres un +peu plus tard, pour exercer à Richelieu les fonctions +curiales. Le cardinal pourvoyait à la dépense +en faisant donation du revenu des greffes +de Loudun, environ 4.550 livres, et assurait le +logement. Il arriva d’ailleurs que le donateur +mourut avant d’avoir pu réaliser sa générosité, +faute de laquelle les missionnaires durent longtemps +se contenter d’un revenu plus modeste, +celui des coches de la même ville. L’avantage +était qu’on pouvait user desdits coches aussi +pour la commodité des déplacements des prêtres +et des Filles de la Charité, mais avec prudence, +Vincent ayant constaté qu’il ne pouvait « divertir +les coches de leurs voyages ordinaires sans faire +crier le public. » En ce début de l’an 1638, Vincent +vit non seulement Richelieu, mais toute la +cour. Ses prêtres et lui prêchaient alors une +mission à Saint-Germain en Laye. Voici comment +il conte à l’un de ses disciples, Antoine +Lucas, l’importante aventure : « La mission de +Saint-Germain s’en va achevée avec bénédiction, +quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet +d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est +peu de la maison du roi qui n’ait fait son devoir +avec le peuple et avec une dévotion digne d’édification. +La fermeté contre les gorges découvertes +a donné lieu à cet exercice de patience. Le roi +dit à M. Pavillon qu’il était fort satisfait de tous +les exercices de la mission, que c’est ainsi qu’il +fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage +partout. J’avais grande difficulté d’envoyer en ce +lieu-là, tandis que la cour y était ; mais, Sa Majesté +m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il +le désirait ainsi, il fallut passer par-dessus nos +difficultés. Celles qui en ont eu le plus au commencement +sont maintenant si ferventes qu’elles +se sont mises de la Charité, servent les pauvres +en leur jour, et ont fait la quête par le bourg en +quatre bandes. Ce sont les filles de la reine. » +Il mettait, l’habile homme, de jolies chutes aux +billets qu’il écrivait.</p> + +<p>Richelieu suivit certainement de près l’apostolat +du saint. La réforme des couvents était +dans son programme ; celle du clergé aussi. Il +s’informait de tout ce que faisaient Bourdoise, +Bérulle, Vincent, Olier, les aidant tous de ses +avis, de ses ordres, de sa bourse. Quelques +témoignages donnent à penser qu’il intervenait +jusque dans les détails. « Monseigneur le cardinal, +écrit Vincent, est d’avis qu’on se donne un +jour de repos la semaine pendant la mission, +par exemple le samedi, et m’a commandé de faire +en sorte que cela se pratique partout. » Sa nièce, +la duchesse d’Aiguillon, très liée avec le saint, +toujours prompte à lui donner des ressources +nouvelles pour ses œuvres, entretenait sans doute +les bons rapports entre les deux hommes, les +deux grands hommes. Nous avons vu qu’en 1642, +peu avant sa mort, le ministre avait donné mille +livres pour la fondation d’un séminaire. Il en +inscrivit 60.000 dans son testament au profit de +la Mission de Richelieu. Vincent perdait en lui +un protecteur puissant, avisé, peu commode, et +malheureusement endetté. Car, l’heure venue +de percevoir le legs, « il nous a fallu, dit Vincent, +relâcher de beaucoup à cause des grandes dettes +de cette succession et de l’humeur de ceux à qui +nous avions à faire. » Je cite cela pour faire entrevoir +ce que durent être certains dessous de cette +vie ardente et les luttes que put mener cet +homme pour le succès matériel de ses œuvres.</p> + +<p>Un an après son ministre, Louis XIII s’en +allait à son tour. Il avait quarante-deux ans, +vingt ans de moins que Vincent, qu’il connaissait +et aimait depuis longtemps. Il l’avait fait, en +1619, aumônier général des galères, et quoiqu’il +ne fût alors qu’un roi de dix-huit ans, justement +parce qu’il était un roi de dix-huit ans, on doit +penser que le prêtre paré d’une aussi singulière +dignité ne lui fut pas indifférent. Peu avant sa +mort, il demanda que Vincent vînt l’assister. +D’autres prêtres, d’autres religieux, dont le +P. Dinet, jésuite, son confesseur, se trouvaient +aussi auprès du roi. Le supérieur de la Mission +passa là d’émouvantes journées. Il en a peu parlé, +mais toujours avec sa bonhomie, sa tendresse +habituelles. Il écrivait à Bernard Codoing, le +15 mai 1643 : « Il plut hier à Dieu de disposer +de notre bon roi, qui est le jour auquel il avait +commencé à l’être, il y a trente-trois ans. Sa +Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec +Nos Seigneurs de Lisieux et de Meaux, son +premier aumônier, et le R. P. Dinet, son confesseur. +Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu +mourir une personne plus chrétiennement. Il y a +environ quinze jours qu’il me fit recommander +de l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux +le lendemain, je m’en revins. Et me fit redemander +il y a trois jours, pendant lesquels Notre-Seigneur +m’a fait la grâce d’être auprès de lui. +Jamais je n’ai vu plus d’élévation à Dieu, plus +de tranquillité, plus d’appréhension des moindres +atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, +ni plus de jugement en une personne en cet état. +Avant-hier les médecins l’ayant vu assoupi et +les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût +passer et le dirent au Père confesseur, qui l’éveilla +tout aussitôt et lui dit que les médecins estimaient +que le temps était venu auquel il fallait +faire la recommandation de son âme à Dieu. +Au même temps, cet esprit, plein de celui de +Dieu, embrassa tendrement et longtemps ce bon +Père et le remercia de la bonne nouvelle qu’il +lui donnait ; et incontinent après, levant les yeux +et les bras au ciel, il dit le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus</i> et +l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressouvenir +m’attendrit tant à l’heure que je vous parle. »</p> + +<p>Peu de temps après, à ses prêtres de la Mission +qu’il voulait exciter à la piété en leur montrant +l’éminence de leur vocation, il disait : « Le feu roi, +un peu avant son décès, me fit l’honneur de me +dire que, s’il revenait en santé, il ne permettrait +pas qu’aucun évêque se fît, qu’il n’eût passé trois +ans à la Mission. » Ils parlaient aussi d’autres +choses, ce roi et ce prêtre, et notamment d’un +bouillon, que Sa Majesté n’avait pas envie d’avaler. +Le roi disait : « M. Vincent, le médecin me +presse de prendre de la nourriture… Que me +conseillez-vous de faire ? » Et Vincent répondait : +« Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre +de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette +maxime d’en faire toujours prendre aux malades. +Tandis qu’il leur reste quelque soupir de vie, +ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque +moment auquel ils peuvent recouvrer la santé. +Voilà pourquoi, s’il plaît à Votre Majesté, vous +ferez mieux de prendre ce que le médecin vous +a ordonné. » Saint Simon a écrit sur cette mort +une page délicieuse. « De son lit, nous dit-il, le +roi voyait l’église de l’abbaye de Saint-Denis et +la regardait avec joie ; il avait défendu toutes les +grandes cérémonies, et permis seulement et à +regret celles dont il n’était pas possible de se +dispenser. Il ordonna lui-même de l’attelage qui +mènerait le chariot où son corps serait porté et +désigna le chemin qu’il voulut qu’on tînt à son +convoi, pour éviter autant qu’il pût les paroisses, +afin d’épargner la peine aux curés de venir au-devant +et d’accompagner. Il disait, en montrant +les tours de Saint-Denis : « Voilà où je serai +bientôt et où je demeurerai longtemps. Mon corps +sera bien ballotté, car les chemins sont mauvais. » +J’arrête la citation à ce beau passage. Ce qu’il +dit là, il semble que ce soit Vincent qui le lui +ait soufflé. La grandeur de ce prêtre, c’est d’être +resté toujours un fils de la terre. Aux minutes +mêmes où son âme se donnait à Dieu avec la +plus mystique ferveur, ses pieds touchaient le +sol familier et son regard, au long de la route, +était attentif à tous les autres hommes soumis +comme lui aux nécessités d’ici-bas. Louis, à +l’heure où il va rejoindre Dieu dans l’éternité, +s’inquiète des pauvres curés trottinant sur les +chemins cahoteux. Le saint qui veille à son côté +lui a appris, à cette minute sacrée, à se mettre +au rang de tous les hommes.</p> + +<p>Mais voici la régence et Mazarin. Anne d’Autriche +était pieuse. Elle avait, avant la mort du +roi, de l’attachement pour Vincent. Elle se lia +dès lors à lui plus intimement et fonda un <i>Conseil +de Conscience</i> dont il fut membre. Avec +Mazarin, les choses ne devaient pas toujours aller +aussi bien. Au début, rapports excellents. On +s’écrit. De part et d’autre on demande et l’on +reçoit de menus services. Moins d’abandon +qu’avec Richelieu. Vincent a flairé là un grand +homme, tout aussi grand que le défunt, mais +d’une souplesse effrayante. La force du premier +le rassurait ; celle de Mazarin lui fait peur. Peut-être +sent-il qu’un jour il devra se dresser contre +celui-là : il se tient en garde. Arrive la Fronde, +M. Vincent, connu, aimé de tout le monde, a des +amis, n’a que des amis, dans les deux camps. +Quel parti va-t-il prendre ? Il se gardera de toute +politique et ne servira qu’un maître, la paix. La +guerre civile a éclaté en août 1648 ; des barricades +ont surgi dans Paris ; la reine, le petit roi, Mazarin, +effrayés, se sont retirés à Saint-Germain. Condé +se met à leur service et commence, avec une +armée de 8.000 homme, le blocus de Paris. Alors +Vincent frémit. La misère, la famine, la maladie +vont fondre sur le peuple : l’idée lui vient qu’il +peut empêcher cela. Il sort secrètement de la +ville, accompagné de son secrétaire, le frère Ducournau. +Les voilà tous deux dans la nuit errant +à cheval parmi les bandes de malandrins et de +pillards qu’étaient les soldats de ce temps-là. Il +arrive à Clichy, où d’anciens paroissiens, le +reconnaissant, s’assurent qu’on le laissera poursuivre +son chemin. A Neuilly, la Seine faisait +dans ce temps-là comme il lui arrive quelquefois +de nos jours : elle passait par-dessus le pont. Le +saint courut l’aventure et, tout mouillé et +crotté, arriva de l’autre côté. « Je trémoussais de +peur », nous dit le bon frère, son compagnon. +On le croit sans peine. A Saint-Germain, le +prêtre fut reçu par la reine, qui l’écouta, promit +de laisser entrer du blé dans Paris et, comme il +concluait au renvoi de Mazarin, lui conseilla de +faire lui-même à l’Italien cette commission-là. +Vincent fut alors introduit chez le ministre, lui +fit connaître doucement, mais sans trembler, son +sentiment, à quoi l’autre répliqua : « Voilà une +semonce bien vive, et personne ne m’a encore osé +tenir un tel langage. »</p> + +<p>Et Vincent se retira, la partie perdue. Il avait +mille choses en tête, et bien de quoi se distraire +d’un tel échec. Songez qu’on était en pleine +bataille autour des écrits d’Antoine Arnauld et +que la lettre de Vincent à Dehorgny sur la <i>Fréquente +Communion</i> est exactement de ce temps-là. +Il ne rentra pas aussitôt dans Paris, où plusieurs +médisaient déjà de sa démarche. On l’y +faisait passer pour partisan de la reine et du ministre, +qu’il aurait secrètement mariés. « Cela est +faux comme le diable ! » disait-il plus tard à ceux +qui l’interrogeaient là-dessus. On a de lui une +lettre mélancolique à Portail, où il parle de son +équipée. Elle est datée de Villepreux, 22 janvier +1649 : « Je partis de Paris le 14<sup>e</sup> de ce mois pour +aller à Saint-Germain, à dessein d’y rendre +quelque petit service à Dieu ; mais mes péchés +m’en ont rendu indigne ; et après trois ou quatre +jours de séjour, je me suis rendu en ce lieu, d’où +je partirai après-demain pour aller visiter nos +maisons. Il plaît à Dieu que je sois maintenant +inutile à tout autre chose. »</p> + +<p>Il se trompait et fut encore utile à deux choses +importantes. La reine, la paix de Rueil conclue, +lui fit mander à plusieurs reprises de rentrer à +Paris. Il avait du regret d’interrompre, pour +obéir, la tournée de ses maisons. « Or, écrivait-il, +je ne vois pas comment je puis faire la volonté +de Dieu en n’obéissant pas, moi qui ai toujours +cru et enseigné que l’on doit obéir aux princes, +même aux méchants, comme dit l’Écriture. » Il +rentra, reprit contact avec Anne d’Autriche, +sans doute avec Mazarin aussi, se donnant ainsi +le moyen d’intervenir encore, si l’occasion s’en +offrait et d’être plus heureux. Je ne vais pas +raconter ici comment reprit la Fronde, et de +quelles horreurs la France et Paris furent pendant +trois ans le théâtre. Quand chacun fut +dégoûté de se battre et que l’amnistie du 26 août +1652 eut ramené tout le monde à la sagesse, il +fallut songer au retour à Paris du petit roi +Louis XIV et de sa mère. On s’apprêtait à les +acclamer, mais à condition que Mazarin ne fût +pas auprès d’eux, Mazarin que haïssait le peuple +et qui voulait faire aussi son entrée parmi les +fleurs et les cris d’allégresse. Vincent avertit +la reine du danger, qui était grand. Sentant +qu’il ne serait pas écouté et que personne n’oserait +donner au ministre le conseil nécessaire, il +prit sa belle plume et fit à Mazarin une lettre +courageuse, dont voici quelques beaux passages. +Elle est du 11 septembre 1652. « Monseigneur, +je me donne la confiance d’écrire à Votre Éminence ; +je la supplie de l’avoir agréable et que je +lui dis que je vois maintenant la ville de Paris +revenue de l’état auquel elle était, et demander +le roi et la reine à cor et à cri ; que je ne vas en +aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne +le même discours. Il n’y a pas jusques aux Dames +de la Charité, qui sont des principales de Paris, +qui ne me disent que, si Leurs Majestés s’approchent, +qu’elles iront un régiment de dames les +recevoir en triomphe… »</p> + +<p>La présidente des Dames de la Charité était +alors la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu ; +plusieurs autres dames étaient, avec elle, du +parti de la Fronde ; Mazarin, qui le savait, pouvait +faire grand cas de l’avis qu’on lui donnait +aujourd’hui des nouvelles dispositions de ces +femmes influentes. Vincent avait d’ailleurs bien +d’autres informations de cette qualité à glisser +dans sa lettre, et son intervention n’était pas +téméraire. Parlant un peu plus loin du duc d’Orléans +et de Condé, il écrit que le premier « sera +ravi de cette occasion pour se bien remettre avec +le roi, et que l’autre, voyant Paris remis à l’obéissance +du roi, se soumettra, et de cela il n’en faut +pas douter ; je le sais de bonne part. »</p> + +<p>Il continue ainsi : « Quelques-uns pourront +peut-être dire à Votre Éminence qu’il faut châtier +Paris pour le rendre sage. Et moi, je pense, +Monseigneur, qu’il est expédient que Votre +Éminence se ressouvienne comme quoi se sont +comportés les rois sous lesquels Paris s’est révolté ; +elle trouvera qu’ils ont procédé doucement et +que Charles VI, pour avoir châtié grand nombre +de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la +ville, ne fit que mettre de l’huile dans le feu et +enflammer le reste… »</p> + +<p>On prêtait à Mazarin l’intention de faire la +paix d’abord avec l’Espagne et les princes et de +n’envoyer qu’ensuite à Paris la reine et le jeune +roi. Vincent voit l’écueil et le signale au ministre. +Paris, dit-il, tiendra alors la paix et ses bienfaits +« de l’Espagne et de mesdits seigneurs, et non +du roi. »</p> + +<p>Enfin on prêtait au fâcheux cardinal le désir +que le roi ne revînt pas à Paris et ne reçût pas +son peuple en grâce sans la compagnie de Son +Éminence. Là-dessus Vincent dit hardiment son +avis : « Je réponds, Monseigneur, qu’il n’importe +pas tant que le retour de Votre Éminence +soit avant ou après celui du roi, pourvu qu’il +soit, et que, le roi étant rétabli dans Paris, Sa +Majesté pourra faire venir Son Éminence quand +il lui plaira ; et de cela j’en suis assuré. D’ailleurs, +si tant est que Votre Éminence, laquelle regarde +principalement le bien du roi et de la reine et de +l’État, contribue à la réunion de la maison royale +et de Paris et à l’obéissance du roi, assurément, +Monseigneur, elle regagnera les esprits, et dans +peu de temps elle sera rappelée, et de la bonne +sorte, comme j’ai dit ; mais tandis que les esprits +seront dans la révolte, il est bien à craindre que +jamais on ne fera la paix… Il est fort à craindre, +Monseigneur, si cela continue, que l’occasion se +perde et que la haine des peuples ne se tourne +en rage. Au contraire, si Votre Éminence conseille +le roi de venir recevoir les acclamations de +ce peuple, elle gagnera les cœurs de tous ceux +du royaume qui savent bien ce qu’elle peut auprès +du roi et de la reine, et chacun tiendra cette +grâce de Votre Éminence. »</p> + +<p><i>Il est à craindre que la haine des peuples ne se +tourne en rage !</i> Il va jusqu’au bout de sa pensée, +ce M. Vincent, et ne se gêne point pour offenser +les grands de la terre. Il termine en donnant +à Mazarin l’assurance que le cardinal de Retz, +frondeur en diable, n’est pour rien dans sa +démarche. Puis il met au bas de sa lettre mille +politesses, et signe à son habitude : Vincent +Depaul, i. p. d. l. M., ce qui veut dire : <i>indigne +prêtre de la Mission</i>.</p> + +<p>Peu de jours après, le 21 octobre, Louis XIV +et la reine faisaient dans la capitale une entrée +triomphale, sans Mazarin. Celui-ci attendit, +dans la retraite, que vînt l’heure, annoncée par +M. Vincent, où on le rappellerait à son tour. Cette +heure vint le 5 février 1653. Il ne restait plus à +l’italien retors qu’à remercier le saint prêtre de +lui avoir donné gratis un bon avis, ce qu’il fit +en le révoquant sur-le-champ du conseil de +conscience.</p> + +<p>L’autre service que Vincent devait rendre au +roi et à la France, c’était de réparer les maux de +la guerre. Le titre de ce chapitre est bien le seul +convenable : je vais raconter l’histoire d’un grand +ministre des régions libérées. Car il n’y a pas +beaucoup de différence entre ce qu’on voyait +alors et ce que nos yeux ont vu dans la dernière +guerre et après elle. On ose à peine révéler ce +qu’on trouve dans les archives des provinces sur +la façon dont se conduisaient les soldats de ce +temps-là et sur les ruines qu’ils laissaient après +eux. Il faudrait un volume pour inscrire tous ces +témoignages avec leurs références. Ici, je dirai +sommairement le principal de ce qu’on y apprend. +Le lecteur curieux de remonter aux sources +trouvera de précieuses indications dans l’ouvrage +d’Alphonse Feillet, <i>La Misère au temps de la +Fronde et Saint Vincent de Paul</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et dans le +<i>Recueil des Relations contenant ce qui s’est fait +pour l’assistance des pauvres, entre autres ceux de +Paris et des environs et des provinces de Picardie +et de Champagne pendant les années 1650, 1651, +1652, 1653 et 1654</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Paris, 1862, in-12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Paris, chez Savreux, Bibliothèque patronale, R 8370. Le texte de ces +<i>Relations</i> a été publié par A. Feillet dans la <i>Revue de Paris</i> en 1856.</p> +</div> +<p>Pour nous, allons au fait. D’abord, la cause du +mal : les soldats, point payés, se nourrissaient +comme ils pouvaient ; c’étaient des gens de sac +et de corde ; et, lâchés dans les villages, ayant pris +de quoi manger et boire, ils s’offraient le reste ; +puis, repus et excités, ils brisaient, incendiaient, +profanaient, faisaient le mal pour lui-même. Ils +allaient parfois à la maraude par bandes de +quinze cents hommes, officiers en tête ; on battait +le tambour ; on traînait des canons ; et la +troupe faisait la moisson, emportait le blé, massacrait +ceux qui n’étaient pas contents.</p> + +<p>Cela paraît effroyable. Mais voici un détail +qui nous rappellera qu’on faisait de même il n’y +a pas si longtemps. Alors comme aujourd’hui, +les armées en retraite sciaient au pied les arbres +fruitiers, souillaient les puits, faisaient le désert +derrière elles. Et dans quels lieux se passaient +ces horreurs ? Écoutez bien : à Guise, à Saint-Quentin, +à Laon, à Verdun, à Mézières, à +Fismes, à Braisne, à Reims, à Réthel. Je vais +rapporter au hasard un peu de ce que j’ai lu. A +Guise, six cents malheureux sont réduits à grignoter +les carcasses des chiens et des chevaux, +reste de la curée des loups. A Mareuil, près de +Soissons, deux enfants mangent les cadavres de +leurs parents. Les gens de Saint-Quentin broutent +l’herbe des champs. En Champagne, les +hommes et les femmes, par troupeaux, fouillent +la terre comme des pourceaux, cherchant de +mauvaises racines ; on mange ce qu’on trouve, des +limaces, des vers, des charognes. J’hésite d’ailleurs +à croire ceux qui prétendent qu’on déterrait +les os des morts pour les sucer.</p> + +<p>Là-dessus surgit un autre fléau, que les +troupes venues de l’est ont traîné à leur suite. +Car nous connaissons aujourd’hui l’invasion des +Tchéco-Slovaques, des Yougo-Slaves, et des +Polonais après la guerre ; alors c’était la guerre +même qui les amenait, avec leurs maladies. Et +nous avons eu la grippe au moment de l’armistice, +pour frapper ceux de l’arrière ; dans ce +temps-là, on faisait mieux : c’était la peste.</p> + +<p>Joignez à cela que, les impôts ne rentrant pas, +le fisc prend d’odieuses mesures, vend les troupeaux, +les meubles, les vêtements de ceux qui +ne peuvent payer. Il y eut un jour vingt-trois mille +de ces récalcitrants en prison. Les agents du roi, +mauvais créanciers, étaient aussi de piètres débiteurs : +on ne servait pas les rentes. Vincent écrivait +dans l’été de 1652 : « Ceux qui ont des +rentes n’en jouissent pas. Ceux qui ont des terres +n’ont point moissonné cette année, et l’on ne +peut semer pour la prochaine. » Dans une lettre +de la même époque à la reine Anne d’Autriche, +il suppliait que Sa Majesté tînt la promesse qu’il +avait reçue d’elle un peu plus tôt de laisser entrer +du blé dans Paris. « Les gens de guerre, dit-il, ne +laissent pas de venir à troupes enlever les blés, +non seulement dans la plaine de Saint-Denis, +comme je l’ai vu, mais entre La Chapelle et la +Villette, qui sont deux villages à un quart de +lieue de Paris, où ils courent sur les propriétaires +qui osent en approcher pour faire leur moisson. » +C’était gai. Là-dessus d’ailleurs tous les témoignages +concordent et voici celui de la Mère +Angélique, de Port-Royal : « Nous avons du blé, +mais on ne peut le faire moudre qu’avec une très +grande peine, à cause des soldats qui volent les +moulins. » La même écrivait une autre fois : « On +essaye de renvoyer de Paris des paysans pour +serrer les grains ; mais à mesure qu’ils serrent, +les gens de guerre les viennent battre et dérober +et mettent tout en fuite. » Famine, meurtres, +incendies, peste, pillage des récoltes ; et ce n’est +pas tout. « Nous vous enverrions une sœur pour +vous aider s’il nous était possible, écrit Vincent +le 23 juin 1652 aux Filles de la Charité de +Valpuiseaux, mais vous savez quelle est la difficulté +des chemins. » Il songeait aux loups qui, +bien nourris, pullulaient, comme les rats dans +les tranchées de la dernière guerre. Nous nous +sommes beaucoup plaints, et c’était justice. Il +faut tout de même convenir que nos pères ont +été plus malheureux que nous. Dans un document +de 1652 sur la misère des paysans<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, on lit +ceci : « L’on en a vu… rampant sur des fumiers, +comme des lézards, d’autres sur la paille, comme +immobiles par l’exténuation de toutes les forces, +et d’autres dans des cloaques et étables, comme +personnes déjà confisquées et tellement insensibles +par la longueur et l’excès des maux, qu’à +peine pouvaient-ils entendre parler de Dieu, +comme bêtes stupides plutôt que créatures raisonnables. » +Et ce n’est pas encore tout. Des +soldats éméchés sont déjà dangereux ; la plupart +de ceux qui venaient de l’est étaient, par surcroît, +des fanatiques, qui profanaient les églises, +pillaient les couvents. Dans une des <i>Relations</i> +où sont consignés les détails les plus sûrs sur +tant d’atroces misères, on lit, au sujet de Lagny, +sur la Marne, ces lignes qui donnent le frisson : +« Les prêtres de la Mission ont pris pour leur +partage le quartier de delà et de deçà la Marne, +lequel a toujours été exposé aux allées et venues +des armées. Leurs travaux ont été tels que sept +de cette Compagnie sent déjà tombés malades. +L’on ne sait que trop quelle a été l’extrémité de +l’affliction de ces quartiers, outre la profanation +des églises, le vol des saints ciboires et du Saint +des saints, les violements des femmes. L’inhumanité +a été à un tel point que nous avons appris +qu’au village de Nully un enfant fut jeté tout vif +dans un four ardent et qu’un mari et une femme +furent tellement fouettés avec des épines qu’ils +sont morts par ce supplice, qu’au village de +Dammart un pauvre marguillier fut mutilé de +tous ses membres, eut le ventre ouvert, et ses +entrailles lui furent mises entre les mains pour +l’obliger à déclarer où étaient les ornements de +l’église. » Et nous nous arrêterons là, s’il vous +plaît.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>État sommaire des misères de la campagne et besoins des pauvres aux +environs de Paris des 20, 22, 24 et 25 octobre 1652</i>, in-8 de douze pages.</p> +</div> +<p>Devant le fléau déchaîné, chacun courbait la +tête. Un homme surgit alors, un seul, qui décida +de se mettre au travers du malheur : on l’appelait +M. Vincent. Je dis qu’il était seul. Les gens +du roi se trouvaient sans pouvoir. Eux-mêmes, +aussi bien, avaient fait une partie du mal et permis +le reste. La reine, comme le dernier de ses +sujets, était ruinée, ou presque, bonne seulement +pour quelques aumônes. Faute d’argent, elle +offrait ses bijoux. Vincent de Paul nous dit +qu’elle donna une fois aux Dames de la Charité +un diamant de sept mille livres et une +autre fois des pendants d’oreilles qui furent +vendus dix-huit mille livres. Il s’agissait de bien +autre chose, et non seulement de se procurer de +grosses sommes, mais d’en user avec méthode. +On ne peut pas chiffrer le budget dont disposa +Vincent. On a parlé de douze millions +de livres, qui feraient deux cent quarante millions +de nos francs d’aujourd’hui. On n’en sait +rien. Le fait est qu’il trouva des millions, ce +qui était bien, et sut les dépenser, ce qui était +encore mieux.</p> + +<p>Il faut ici ouvrir une parenthèse. Ce que nous +allons apprendre du travail de géant qu’a fait +Vincent pour rebâtir la France après la guerre +étrangère et la guerre civile, on le sait depuis +trois cents ans. Je parle des quelques-uns qui se +soucient de l’histoire de leur pays : les autres +sont gens frivoles qui ne prennent jamais le +temps de s’informer de ce qui importe. Bref, +connu ou non de la foule, le rôle de Vincent, +restaurateur des provinces dévastées, était dûment +enregistré dans nos annales. Tout à coup, +voici vingt-cinq ans, surgit un livre extraordinaire, +qui remit si bien en question tout ce qu’on +croyait acquis sur le sujet, qu’aux yeux de plusieurs, +le pauvre M. Vincent parut, du jour au +lendemain, découronné. Ce livre, <i>La Cabale +des dévots</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> racontait une histoire vraie, l’histoire +d’un événement considérable, mais mystérieux, +et demeuré pendant près de trois cents ans dans +un incroyable oubli.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Allier (Raoul), La Cabale des dévots, 1627-1666, Paris, Colin, 1902, +in-8<sup>o</sup> de 448 p.</p> +</div> +<p>Cette histoire, la voici. Il y avait une fois, aux +environs de 1630, un jeune seigneur qui avait +nom Henri de Levis, duc de Ventadour. Sa +femme, Marie-Louise de Piney-Luxembourg, +était exquise et tellement pieuse que, n’ayant +point pris goût à l’état du mariage, elle réussit +à mettre au cœur de son mari la même aversion +et obtint de lui que, tout en pleurs, il la conduisît +de l’autre côté de la grille d’un carmel, en Avignon. +Lui, fort exalté par cette singulière et touchante +aventure, se voua aussi à Dieu, mais dans +le monde. Il en formait d’ailleurs le projet depuis +trois ans, quoique ne se sentant pas très libre. +Il l’est maintenant et le voilà qui court à la rencontre +des trois personnages dans son complot : +un capucin du faubourg Saint-Honoré, le P. +Philippe ; un prêtre qui porte un beau nom et +sera plus tard évêque de Saint-Paul-trois-Châteaux, +Jacques Adhémar de Monteil de Grignan ; +enfin un officier de la maison de Louis +XIII, Henri de Pichery. Ils fondent, à eux quatre, +une société secrète, qui s’appellera la <i>Compagnie +du Très-Saint-Sacrement de l’Autel</i>, ou, plus couramment, +la <i>Compagnie du Saint-Sacrement</i>. +Cette mystérieuse société, les libertins du temps +l’eurent bientôt baptisée la <i>Cabale des dévôts</i>, +et c’est elle, au dire de Raoul Allier, auteur du +livre retentissant de 1902, c’est elle, et non +M. Vincent, qui a remis debout la France après +la Fronde.</p> + +<p>Voilà la question : il faut la vider tout de suite. +La compagnie du Saint-Sacrement a été très +puissante. Les plus hauts personnages du temps, +clercs ou laïcs, en firent partie : des princes, des +gentilshommes, des officiers, de notables bourgeois ; +et des évêques, des prêtres, mais point de +religieux. Deux généraux d’ordres y entrèrent +pourtant, Charles de Condren, de l’Oratoire, et +Vincent de Paul, de la Mission. Il est vrai qu’ils +étaient l’un et l’autre dans la place avant la décision, +prise en 1633, d’écarter les réguliers, qui, +ne s’appartenant point entièrement, ne pourraient +se plier toujours à la loi suprême de la +compagnie : le secret. Une circulaire officielle +de l’association définit ainsi, en 1660, son objet : +« <i>Entreprendre tout le bien possible et éloigner tout +le mal possible</i>, en tout temps, en tout lieu, à +l’égard de toutes les personnes… La Compagnie +n’a ni bornes ni mesures, ni restrictions que celles +que la prudence et le discernement doivent donner +dans les emplois. Elle travaille non seulement +aux œuvres ordinaires des pauvres, des malades, +des prisonniers et de tous les affligés ; mais aux +missions, aux séminaires, à la conversion des +hérétiques et à la prorogation de la foi dans +toutes les parties du monde ; à empêcher tous +les scandales, toutes les impiétés, tous les blasphèmes ; +en un mot, à prévenir tous les maux et à +y apporter tous les remèdes ; à procurer tous les +biens généraux et particuliers ; à embrasser +toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, +abandonnées ; et à s’y appliquer, pour les besoins +du prochain, dans toute l’étendue de la charité. » +En somme c’est le programme de Vincent, avec +une addition. Ils font œuvre apostolique, œuvre +charitable, comme lui ; mais œuvre de guerre +aussi, et cet article-là devait tout gâter.</p> + +<p>Le procès de la puissante et redoutable compagnie +tient en ces deux mots : <i>secret</i> et <i>délation</i>. +Elle a rendu de grands services et les intentions +de ses membres étaient droites ; mais se cacher, +même pour faire le bien, ne vaut rien, parce +qu’à prendre les façons des bandits, on se fait +une âme proche de la leur ; à comploter dans des +cavernes, on se déshabitue de la lumière du +soleil ; d’agir sans se montrer fait perdre le sens +de la responsabilité et bientôt celui de l’honneur. +Ce comité secret, qui faisait tout le bien possible, +mais aussi partait en guerre contre tout le mal +possible, des émissaires zélés et forcément sournois, +il faut le dire, lui apportaient toutes sortes +de dénonciations ; et ces messieurs n’avaient +pas besoin qu’on les excitât, leur idée, fort +simple, étant qu’on devait détruire le mal, particulièrement +l’hérésie et le libertinage, par tous +les moyens. L’inévitable arriva. En 1660, la +compagnie fut brutalement dissoute par Mazarin, +et en 1667 l’état d’esprit qu’elle avait créé +mit en la tête de Molière l’idée de son <i>Tartufe</i>.</p> + +<p>Que faisait, dans tout cela, saint Vincent de +Paul ? On ne trouve dans tous ses écrits qu’un +mot, très incident, sur cette société. Elle était +secrète : il n’en parlait point. Les documents +qu’au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle on a exhumés et sur lesquels +Raoul Allier a bâti son livre, témoignent qu’il y +a eu, entre Vincent et la compagnie, des rapports +fréquents, mais point nécessairement qu’il en +fît partie. Il faut croire cependant, sur la foi +d’une pièce signalée par M. Coste, qu’il avait +accepté d’y entrer tout au début. S’il y joua par +la suite un rôle actif, et lequel, il est probable +qu’on n’en saura jamais rien.</p> + +<p>Tout cela posé, voici l’inquiétant débat : les +historiens de Vincent ont fait à ce grand saint +la réputation d’avoir accompli seul, dans les +provinces dévastées, une œuvre de charité et de +restauration prodigieuse ; et les documents apportés +récemment révèlent que le prodige, c’est +la compagnie du Saint-Sacrement qui l’a voulu +et réalisé, les prêtres de la Mission et leur supérieur +n’ayant été que ses bons agents, parmi +beaucoup d’autres.</p> + +<p>Je crois, ayant bien examiné les deux dossiers, +celui de la compagnie et celui de Vincent, que, +s’il est équitable de rendre hommage aux messieurs +de la <i>cabale des dévôts</i>, qui ont vraiment +fait, en une heure de détresse, la mobilisation +méthodique de toutes les ressources de la charité +à Paris et en Province, on peut leur porter +ce témoignage sans toucher à la gloire de Vincent.</p> + +<p>Car il domine ces hommes de bonne volonté +de toute la hauteur de sa sainteté. Les méthodes +belliqueuses de la compagnie, on peut tenir +pour certain qu’il les a réprouvées ; mais comment +douter qu’il ait été l’âme de leurs entreprises +charitables ? Ils auraient pu agir sans lui : +nous savons le contraire. Nous savons que tantôt +il a utilisé des ressources fournies par eux, +tantôt accompli expressément une tâche qu’ils +avaient dictée. Dans ce commerce, nous ne pouvons +pas admettre qu’il ait occupé une autre +place que la première. Si grandes que fussent +son humilité, sa timidité, elles ne l’empêchaient +point d’être un chef et de commander vigoureusement. +Il était là dans son domaine. Ils se +sont servis de lui, nous dit-on. Je réponds qu’il +s’est servi d’eux. Il avait une assemblée de +femmes, que présidait la duchesse d’Aiguillon. +L’assemblée d’hommes, quand elle travaillait +contre l’édit de Nantes, il ne la connaissait pas ; +mais, s’il s’agissait de charité, il est probable +qu’on le voyait aux réunions et que, son tour +venu, il prenait la parole ; alors les mots ardents +qui tombaient de ses lèvres devaient tout emporter. +De deux choses l’une : ou les initiations dont +nous allons le louer venaient de lui, ce qui fut +le cas très souvent, ou la compagnie les avait +prises, mais sous son inspiration.</p> + +<p>Et si l’on dit que voilà seulement une hypothèse, +voici un fait. Il s’agit de savoir si c’est à +Vincent ou à d’autres que revient l’honneur +d’avoir relevé de leurs ruines les provinces ravagées +par la guerre. Une ordonnance royale du +14 février 1651 va nous fixer. Des bandes armées +qui, au milieu des ruines, paraissaient assoupies +se réveillaient tout à coup quand arrivaient les +prêtres de la Mission ou les Filles de la Charité, +des provisions plein les bras. Vincent signala à +la reine le danger que couraient ses prêtres et +les servantes des pauvres, et voici l’ordonnance +qui fut aussitôt rendue :</p> + +<blockquote> +<p>« De par le roi,</p> + +<p>« Sa Majesté étant bien informée que les habitants +de la plupart des villages de ses frontières +de Picardie et de Champagne sont réduits à la +mendicité et à une entière misère, pour avoir +été exposés aux pillage et hostilités des ennemis +et aux passages et logements de toutes les armées ; +que plusieurs églises ont été pillées et dépouillées +de leurs ornements, et que, pour sustenter et +nourrir les pauvres et réparer les églises, plusieurs +personnes de sa bonne ville de Paris font +de grandes et abondantes aumônes qui sont fort +utilement employées par les prêtres de la Mission +de M. Vincent et autres personnes charitables +envoyées sur les lieux où il y a le plus de ruines +et le plus de mal, en sorte qu’un grand nombre +de ces pauvres gens a été soulagé dans la nécessité +et la maladie. » Les personnes de la bonne ville +de Paris qui ont fait de grandes et abondantes +aumônes, c’est la compagnie du Saint-Sacrement +et ce sont les Dames de la Charité ; les autres +personnes charitables envoyées sur les lieux, +ce sont les bonnes filles de M. Vincent. L’ordonnance +se poursuit ainsi : « Les gens de guerre, +passant ou séjournant dans les lieux où lesdits +missionnaires se sont trouvés, ont pris et détroussé +les ornements d’église et les provisions de vivres, +d’habits et d’autres choses qui étaient destinées +pour les pauvres, en sorte que s’ils n’ont sûreté +de la part de Sa Majesté, il leur serait impossible +de continuer une œuvre si charitable et si importante +à la gloire de Dieu et au soulagement des +sujets de Sa Majesté. » Là-dessus, de l’avis de +la reine régente, il est fait défense aux gouverneurs +et lieutenants généraux des provinces et +armées et à tous officiers de loger où permettre +que soient logés des gens de guerre dans les +« villages desdites frontières de Picardie et de +Champagne, pour lesquels lesdits prêtres de la +Mission leur demanderont sauvegarde pour +assister les pauvres et les malades, et y faire la +distribution des provisions qu’ils y porteront, +en sorte qu’ils soient en pleine et entière liberté +d’y exercer leur charité en la manière et à ceux +que bon leur semblera. Défend en outre Sa +Majesté à tous gens de guerre de prendre aucune +chose aux prêtres de la Mission et aux personnes +employées avec eux ou par eux, à peine de la vie, +les prenant en sa protection et sauvegarde spéciale, +et enjoignant très expressément à tous les +baillis, sénéchaux, juges, prévôts des maréchaux +et autres officiers qu’il appartiendra, de tenir la +main à l’exécution et publication de la présente, +et de poursuivre les contrevenants, en sorte que +la punition en serve d’exemple. Veut Sa Majesté +qu’aux copies de la présente, dûment collationnées, +foi soit ajoutée comme à l’original. »</p> +</blockquote> + +<p>Ce document-là n’a point de sens, ou c’est un +brevet d’investiture. Le gouvernement du roi, +impuissant à assurer lui-même le relèvement des +pays ruinés, prend sous sa protection ce M. Vincent, +qui, là-bas, sur les frontières, opère des prodiges ; +il fait officiellement de lui son ministre +de la Charité. Déjà, dans l’ordre ecclésiastique, +Vincent était une sorte de grand aumônier de +France : il devient le dictateur des provinces +dévastées.</p> + +<p>Si j’écrivais l’histoire de la compagnie du +Saint-Sacrement, je m’attarderais au détail des +immenses services qu’elle a rendus. Il suffit, pour +la sincérité de ce livre, que l’importance de son +rôle soit signalée et que nous considérions, cela +dit, l’œuvre de Vincent. Cette œuvre a été encouragée +de Paris par ces messieurs ; ils l’ont pourvue +de quantités de richesses, de meubles, d’effets, +de denrées, méthodiquement prélevés et emmagasinés +par leurs soins ; ils l’ont parfois guidée, +toujours entourée ; d’autres que les prêtres de la +Mission, pris dans le clergé séculier et dans tous +les ordres religieux d’hommes et de femmes ont +fait aussi, de côté et d’autre, avec un grand dévouement, +le même travail. Mais ils n’ont été, +les uns que les pourvoyeurs, d’autres que les +collaborateurs ou les fervents émules d’un vieillard +de soixante-dix ans, M. Vincent.</p> + +<p>Ce qu’a fait ce vieillard ? Relevons d’abord son +propre témoignage. On n’en saurait imaginer de +plus sincère. C’est un gascon, mais qui ne se +vante jamais. Il écrit à Étienne Blatiron, celui qui, +trois mois plus tôt, venait d’opérer à Niolo, en +Corse, de si extraordinaires réconciliations ; il lui +confie sa consolation d’avoir en la compagnie +des sujets qui sont plus à Dieu qu’à eux-mêmes +et qui servent le prochain au péril de leur vie. +« Je n’ai jamais mieux éprouvé cela que depuis +quelque temps, non seulement en ceux qui sont +trépassés en Barbarie pour la charité, et en plusieurs +autres qui ont voulu s’exposer au même +danger pour le salut des esclaves, mais quasi en +tous ceux que nous avons céans, qui se sont portés +avec ardeur au soulagement des peuples dans +leur affliction présente, nonobstant les périls de +la guerre et de la maladie, dans lesquels ils sont +tous tombés. Je ne dis pas que tous aient été +maltraités des soldats, mais tous ont été malades +et n’en peuvent revenir, excepté les derniers +partis, qui sont comme assurés de succomber +comme les autres. Tant y a que nous sommes au +bout ; nous n’avons plus personne pour envoyer +à la campagne assister les paroisses abandonnées. +M. Deschamps a été à l’extrémité à Étampes, et, +s’étant trouvé mieux, on l’a porté à Baville, où +derechef on l’a tenu pour mort, à cause d’une +espèce de gangrène qui lui est venue au fondement, +pour laquelle on lui a déchiqueté la chair +et beaucoup tourmenté le corps ; néanmoins il +est un peu revenu, et je ne sais ce qui en arrivera. » +Nous non plus. On frémit pour ce pauvre +M. Deschamps, sans défense aux mains des chirurgiens +de ce temps-là.</p> + +<p>Il faut veiller à tout, à Paris comme aux frontières. +Au mois de juin 1652, le duc de Lorraine, +qui était entré en personne jusque dans la ville, +ayant fait sa paix et rebroussé chemin, il fallut, +nous dit Vincent, « 1<sup>o</sup> donner du potage tous les +jours à près de 15.000 pauvres, tant honteux que +réfugiés ; 2<sup>o</sup> l’on a retiré les filles réfugiées en +des maisons particulières, où elles sont entretenues +et instruites jusqu’au nombre de huit +cents. Jugez combien de maux se seraient faits +si elles étaient demeurées vagabondes. Nous en +avons cent dans une maison du faubourg Saint-Denis ; +3<sup>o</sup> on va retirer du même danger les religieuses +de la campagne que les armées ont jetées +dans Paris, dont les unes sont sur le pavé, d’autres +logent en des lieux de soupçon et d’autres +chez leurs parents ; mais, toutes étant dans la +dissipation et le danger, on a cru faire un service +bien agréable à Dieu de les enfermer dans un +monastère, sous la direction des Filles de Sainte-Marie. +Et enfin on nous envoie céans les pauvres +curés, vicaires et autres prêtres des champs qui +ont quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette +ville ; il nous en vient tous les jours ; c’est pour +être nourris et exercés aux choses qu’ils doivent +savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu +que nous participions à tant de saintes entreprises. +Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part +que nous quant à l’assistance corporelle des pauvres. +Elles font et distribuent du potage tous les +jours chez M<sup>lle</sup> Le Gras à 1.300 pauvres honteux, +et dans le faubourg Saint-Denis à 800 réfugiés ; +et dans la seule paroisse de Saint-Paul +quatre ou cinq de ces Filles en donnent à +5.000 pauvres, outre soixante ou quatre vingts +malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a +d’autres qui font ailleurs la même chose. »</p> + +<p>Mais passons aux frontières. Pour y envoyer +du monde et des secours, il faut d’abord de l’argent. +Les puissants de la terre, Vincent les connaît +tous, les a rassemblés autour de lui, a tiré +d’eux tout le possible. Il a maintenant l’idée de +s’adresser à la charité de la multitude et de recueillir +les moindres aumônes. Pour les faire +venir, il fonde un journal. Plus exactement, il +fait imprimer périodiquement les <i>Relations</i> que +lui envoient de là-bas ses missionnaires et ses +Filles de la Charité. Ce sont de petits fascicules de +quatre pages in-4<sup>o</sup>, qu’on distribue aux portes +des églises. Les curés de Paris et les Dames de +la Charité y sont nommément désignés pour +recueillir les aumônes. Quant au rédacteur, c’est +Vincent ; et ce qui met en émoi les lecteurs, +c’est le récit de ce que font là-bas ses prêtres et +ses bonnes filles.</p> + +<p>Prêtres et bonnes filles, par son ordre, sont +allés partout, à Metz, Verdun, Saint-Mihiel, Bar-le-Duc, +Pont-à-Mousson, Nancy. Ils partent +par petits groupes qui ont ordre de se diviser +pour rayonner vers les endroits les plus éprouvés. +Plus tard, il les reliera sous un chef et des visiteurs +iront sur place les encourager et lui rendre +compte. Il faut d’abord donner aux pauvres +gens le plus pressé : de la soupe. En voici +la recette. Lisez-la : c’est charmant. « Nourriture +pour cent pauvres. Il faudra remplir +d’eau une marmite ou chaudron, contenant +bord à bord cinq seaux dans lesquels on mettra +par morceaux environ vingt-cinq livres de pain, +sept quarts de graisse pour les jours gras, et +sept quarts de beurre pour les maigres, quatre +litrons de pois ou fèves, avec des herbes ou demi-boisseau +de navets, ou des choux, poireaux ou +oignons, ou autres herbes potagères, et du sel à +proportion pour quatorze sols environ ; le tout +cuit ensemble, et revenant à quatre seaux, suffira +pour cent personnes, et leur sera distribué avec +une cuiller tenant une écuellée, qui est une portion, +et en sera donné à chacune famille autant +de portions qu’il y aura de têtes à nourrir ; et +toute cette nourriture ne reviendra qu’à cent sols +par cent personnes, même en cette année où le +blé est très cher. » C’étaient des Filles de la +Charité qui faisaient et distribuaient ces potages +économiques. Les pauvres gens se ruaient sur +la marmite. A Saint-Quentin on commença par +nourrir deux cents malades ; il fallut, quelques +jours plus tard, en rassasier quinze cents. Les +Allemands avaient pillé et désolé des villages +dont les noms tintent encore aujourd’hui à nos +oreilles, Sommepy, Donchery et tous ceux des +rives de la Suippe ; il fallut, dans ces secteurs +douloureux, ajouter à la soupe de la viande, +des œufs, des remèdes pour sept mille affamés et +moribonds. Le mal s’étendait autour de Paris +même : les Filles de la Charité entretenaient en +permanence, à Étampes, six marmites sur le feu. +Tout cela se faisait avec ordre et bonté, sous le +signe du génie et de la sainteté de M. Vincent.</p> + +<p>Ayant pourvu à la nourriture des survivants, +il fallut s’occuper des morts. Dans ce temps-là, +on laissait sur les routes et dans les champs les +cadavres des chevaux et des hommes, et les +armées passaient leur chemin, laissant des charniers +derrière elles. Les missionnaires recrutent +et conduisent à leur horrible travail des compagnies +<i>d’aereux</i> ; ainsi les nomme-t-on parce que +leur tâche sera de purifier l’air. On hésite à faire +seulement entrevoir ce que fut cette tâche. Le +pauvre M. Deschamps, dont Vincent nous a +parlé tout à l’heure, trouva devant lui, à Rethel, +près de deux mille cadavres à demi dévorés par +les loups et les chiens, et qui empestaient : il les +enterra tous et fit brûler des parfums pour achever +d’assainir la contrée. A Étampes, même travail ; +il y a dans les maisons et les rues d’horribles +monceaux d’ordures, avec des corps entremêlés +d’hommes, de femmes, de chevaux, tout cela +pourrissant depuis des mois. On enterre, on nettoie, +on parfume les demeures et les places, et +ceux qui font tout cela « tombent, nous dit Vincent, +les armes à la main. » Qu’on nous pardonne +de citer sans ordre des textes de 1640 et de 1652. +Les prêtres de la Mission et les Filles de la Charité +n’ont fait, après la Fronde, que reprendre +leur tâche précédente, ayant pourvu au salut des +régions dévastées après chaque envahissement +et l’on sait si le sol français fut piétiné par la +soldatesque au temps de Richelieu et de Mazarin. +Voici comment Vincent, dans une lettre de juillet +1652, raconte la mort d’un de ses missionnaires, +M. David. « Il n’y avait, écrit-il, que dix ou +quinze jours, qu’il assistait les pauvres malades +d’Étampes, où l’armée de messieurs les Princes +a séjourné longtemps et a laissé un air corrompu, +quoique non contagieux. M. Deschamps, avec +lequel il était, m’a mandé qu’il y a fait ce que +pourrait faire un homme venu du ciel, à l’égard +des confessions, des catéchismes, de l’assistance +corporelle, de l’enterrement des morts pourris +de longue-main. Il en fit enterrer douze à Étrechy, +qui infectaient le village ; ensuite de quoi il +tomba malade et en est mort. Il me mande qu’il +eut quelque appréhension de la justice de Dieu +quelque temps avant sa fin et qu’il s’écria : +« N’importe, Seigneur, quand bien même vous +me damneriez, je ne laisserais point de vous aimer +en enfer. » M. de la Fosse a demandé de +grand cœur qu’on lui permît d’aller prendre sa +place, et notre frère Férot de l’accompagner. Ils +partirent hier avec un frère coadjuteur, comme +trois victimes qui seront sacrifiées pour le bien +du prochain. » Et voici ce qu’en 1640, écrivait +le Père Roussel, jésuite, à saint Vincent, parlant +de M. de Montevit, prêtre de la Mission, mort +au champ d’honneur : « Les deux chapitres +de Bar honorèrent son convoi, comme aussi les +Pères Augustins ; mais ce qui honora le plus son +enterrement, ce furent six à sept cents pauvres +qui accompagnèrent son corps, chacun un cierge +à la main, et qui pleuraient aussi fort que s’ils +eussent été au convoi de leur père. Les pauvres +lui devaient bien cette reconnaissance : il avait +pris leur pauvreté ; il était toujours parmi eux et +ne respirait point d’autre air que leur puanteur. +Il entendait leurs confessions avec tant d’assiduité, +et le matin et l’après-dînée, que je n’ai +jamais pu gagner sur lui qu’il prît une seule fois +le relâche d’une promenade. Nous l’avons fait +enterrer auprès du confessionnal où il a pris sa +maladie et où il a fait le beau recueil des mérites +dont il jouit maintenant dans le ciel. Deux jours +avant qu’il mourût, son compagnon tomba +malade d’une fièvre continue qui l’a tenu dans +le danger de la mort l’espace de huit jours ; il se +porte bien maintenant. Sa maladie a été l’effet +d’un trop grand travail et d’une trop grande +assiduité parmi les pauvres. La veille de Noël, il +fut vingt-quatre heures sans manger et sans +dormir ; il ne quitta point le confessionnal que +pour dire la messe. Vos messieurs sont souples +et très dociles en tout, hormis dans les avis qu’on +leur donne de prendre un peu de repos. Ils +croient que leurs corps ne sont pas de chair ou +que leur vie ne doit durer qu’un an. » Enfin, +à la même date, un missionnaire, parlant des +pauvres qui foisonnent à Saint-Mihiel, écrit à +M. Vincent : « Monsieur, je vous le dis en vérité, +il y en a plus de cent qui semblent des squelettes +couverts de peau et si affreux que, si Notre-Seigneur +ne me fortifiait, je ne les oserais regarder : +ils ont la peau comme du marbre basané, +et tellement retirée que les dents leur paraissent +toutes sèches et découvertes, et les yeux et le +visage tout renfrognés. Enfin, c’est la chose la +plus épouvantable qui se puisse jamais voir. +Ils cherchent de certaines racines aux champs, +qu’ils font cuire et les mangent. J’ai bien voulu +recommander ces grandes calamités aux prières +de notre Compagnie. Il y a plusieurs demoiselles +qui périssent de faim ; et entre elles il y en a de +jeunes, et j’appréhende que le désespoir ne les +fasse tomber dans une plus grande misère que +la temporelle. »</p> + +<p>Quant aux cadavres, il n’était pas toujours aisé +de pourvoir à leur sépulture, s’il faut croire Vincent +lui-même, qui, ayant un jour réuni les Dames +de la Charité, leur demanda d’acheter des pics et +houes pour enterrer les morts, « qui est l’une des +plus grandes peines des missionnaires, pource +qu’il faut gratter la terre avec les mains pour +faire les fosses, et porter les morts sur des échelles +qu’on a peine à rencontrer. »</p> + +<p>J’ai dit qu’il avait restauré les provinces dévastées. +Il ne trouva point, en effet, que sa tâche fût +remplie pour avoir nourri des affamés et assaini +des villes et des villages : il fallait rendre à ces +choses et à ces gens la vie perdue, en distribuant +des matériaux, des outils, du grain pour ensemencer +les champs. Nous savons déjà le danger +que couraient les distributeurs ; on les suivait +à la trace pour ravir leurs trésors. L’humanité +est ainsi faite qu’il y a toujours eu des pillards +du bien des pauvres. Mais toujours aussi les +gens charitables ont trouvé pour les servir de +beaux aventuriers, capables, pour bien faire, de +jouer au plus fin avec les bandits : ainsi ce Mathieu +Regnard, qu’on appelait frère Mathieu, +qui, dès 1640, avait fait cinquante-trois voyages +en Lorraine, « chargé chaque fois, nous dit +M. Coste, de sommes variant entre vingt mille +et cinquante mille livres, surveillé par des bandes +de pillards qui étaient prévenus de son passage +et savaient ce qu’il portait, et toujours il parvint +à destination avec son trésor. Sa compagnie +était considérée comme une sauvegarde. La +comtesse de Montgomery, qui hésitait à faire +le voyage de Metz à Verdun, ne se décida +qu’après avoir obtenu le frère Mathieu pour +compagnon de route. La reine Anne d’Autriche +écoutait avec plaisir, de la bouche même du +frère, le récit de ses aventures. Il a laissé par +écrit une relation, aujourd’hui perdue, de dix-huit +dangers auxquels il échappa. » En 1650, +Vincent, par le moyen d’émissaires de cette +qualité, envoya, en deux mois, pour vingt mille +livres de semences de blé, d’orge, de pois, de +fèves ; l’année suivante, la dépense fut de quarante +mille livres.</p> + +<p>Michelet, qui éprouvait de la tendresse pour +M. Vincent, a pu écrire que, tout compté, il +n’avait pourvu qu’à une mince partie de l’immense +tâche. « Vincent fut admirable, dit-il, +quelque peu qu’il ait fait. » Et une autre fois : +« Richelieu mourra à la tâche, Vincent de Paul +fera peu de chose. »</p> + +<p>Certes, au regard des besoins de ces immenses +provinces où tout était perdu, il a peu fait, en +quantité. Plus qu’aucun autre cependant, plus +que le roi et ses ministres, plus même que nous +au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, où, pour la restauration des pays +libérés, l’État et ses agents ont disposé de ressources +sans fin en hommes, en argent, en matériel +et matériaux. Oui, plus, car il a fait l’aumône, +et toujours avec méthode et prudence, ce qu’on +n’a pas vu partout de nos jours ; mais il a donné +mieux que l’aumône : tout le feu de son cœur +charitable. Le secours inestimable, le voilà. Je +citerai, pour finir, deux documents, qui fixeront +dans nos esprits ce que trouvaient les missionnaires +de M. Vincent quand ils arrivaient aux +frontières de Champagne, et dans quels sentiments +exquis et héroïques, ces pauvres hommes, +impatients de rivaliser de sainteté avec celui qui +les envoyait là, accomplissaient leur beau devoir.</p> + +<p>La première lettre est de 1650 ou du début +de 1651. Elle a été envoyée à M. Vincent par un +groupe de ses prêtres à leur arrivée, croit-on, +dans la région de Reims et de Rethel : « Il n’y +a point, écrivent-ils, de langue qui puisse dire, +ni d’oreille qui ose entendre ce que nous avons +vu dès le premier jour de nos visites : presque +toutes les églises profanées, sans épargner ce +qu’il y a de plus saint et de plus adorable ; les +ornements pillés ; les prêtres ou tués, ou tourmentés, +ou mis en fuite ; toutes les maisons +démolies ; la moisson emportée ; la terre sans +labour et sans semence ; la famine et la mortalité +presque universelles ; les corps sans sépulture et +exposés pour la plupart à servir de curée aux +loups ; les pauvres qui restent de ce débris, +réduits à ramasser par les champs quelques +grains de blé ou d’avoine germés à demi pourris, +dont ils font du pain, qui est comme de la boue, +et si malsain qu’ils en sont presque tous malades. +Ils se retirent dans des trous ou des cabanes, où +ils sont couchés à plate terre, sans linge, ni habits, +sinon quelques méchants lambeaux dont ils se +couvrent ; leurs visages sont noirs et défigurés +et avec cela leur patience est admirable. Il y a +des cantons tout déserts, dont les habitants qui +ont échappé la mort sont allés au loin chercher +leur vie ; de sorte qu’il n’y reste plus sinon les +malades, les orphelins et les pauvres femmes +veuves chargées d’enfants, qui demeurent exposés +à la rigueur de la famine, du froid et de toutes +sortes d’incommodités et de misères. »</p> + +<p>Et voici la seconde, écrite d’un autre lieu, mais +dans le même temps, par M. Deschamps, que +nous connaissons bien : « Nous avons aujourd’hui +accompli à la lettre ce que Jésus-Christ +a dit dans l’Évangile, d’aimer et de bien faire +à ses ennemis, ayant fait enterrer ceux qui avaient +ravi les biens et causé la ruine de nos pauvres +habitants et qui les avaient battus et outragés. +Je me tiens trop heureux d’avoir eu le bien de +vous obéir en une chose qui est particulièrement +recommandée dans l’Écriture Sainte. Je dirai +pourtant que ces corps qui étaient épars çà et +là dans une grande campagne, nous ont donné +beaucoup de peine à ramasser, à cause que le +dégel, qui est venu sur la fin, nous a un peu +incommodés. En quoi nous voyons que Dieu +a favorisé cette pieuse entreprise par le grand +froid qui l’a accompagnée ; car, si c’était à recommencer, +à présent que le dégel est venu, il n’y +a personne qui voulût s’y engager pour mille +écus, et cependant il ne nous a coûté que trois +cents livres. Et par ce moyen, ces pauvres corps, +qui doivent tous un jour ressusciter, sont maintenant +ensevelis dans le sein de leur mère ; et +toute la province en a une obligation particulière +aux personnes charitables qui ont contribué +à cette bonne œuvre, outre la couronne que Dieu +leur prépare dans le ciel pour récompense de +leur vertu. »</p> + +<p>Je vais bien fâcher saint Vincent, si du haut +du ciel il jette un regard sur la feuille où j’écris, +mais je pense qu’un ministre des Réparations +de sa taille et de sa trempe nous eût bien servis +dans les années qui ont suivi 1918. C’est la mode +aujourd’hui de chercher un homme : en voilà +un. Celui que nous attendons, nous voudrions +bien qu’il eût la tête d’un chef, et sans doute, car +il s’agit de nous sauver tous et de nous livrer à +d’honnêtes mains, verrions-nous sans déplaisir +qu’il eût l’âme d’un saint. Dire que M. Vincent +est arrivé sur la terre trois cents ans trop tôt +serait manquer à tous ceux que, depuis le +<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, son cœur a consolés ; cependant +quelle bénédiction pour nous, s’il était né dans +son petit hameau de Pouy aux environs de 1881 +ou de 1876, comme on voudra.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="xsmall">CHAPITRE VIII</span><br> +C’EST ASSEZ…</h2> + + +<p>Les méchants qui soufflent méthodiquement +la haine au cœur des pauvres gens leur disent +qu’ils n’ont que faire de la charité, et que le jour +où règnera la justice, on n’aura plus jamais +besoin de la bonté d’autrui. Souhaitons qu’une +heure vienne, en effet, où il n’y aura plus de +pauvres sur la terre. Cependant on y verra toujours +des malheureux. Il y a la charité qui fait +l’aumône, qui donne à boire et à manger. Celle-là +nourrit les corps, les abrite, les réchauffe, et, +quand ils sont blessés ou malades, elle les panse +ou veille sur eux. Elle est sainte et nécessaire, +cette pourvoyeuse des biens matériels ; car ces +biens-là sont les plus pressants dans beaucoup +de cas : il faut d’abord manger. Mais ce ne sont +jamais, même pour les derniers ici-bas, les plus +importants. Le principal, c’est que nous donnions +à tout homme les consolations et l’amitié +qu’il attend. Et c’est ce que nous ne faisons pas +souvent. Nous oublions, dans nos rapports avec +ceux que le malheur a touchés, que leur âme est +sensible, beaucoup plus encore que la nôtre, les +morsures de la souffrance ne l’ayant pas endurcie, +mais mise à vif ; nous oublions qu’ils ont sans +cesse les yeux sur ceux qui se penchent vers eux, +comme les enfants regardent leurs parents, pour +les juger ; et qu’aucune de nos fautes ne leur +échappe. Ils savent bien reconnaître si nous les +servons poliment ou de mauvais gré. Ce qu’ils +attendent de nous, ils disent que c’est un peu de +justice et c’est vrai, sans doute ; mais la justice +qu’on doit à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, +porte un plus beau nom : c’est la bonté, +bonté dans les paroles, les gestes, les moindres +attentions : tout est important. Vincent, qui le +savait, fut d’une exquise politesse toute sa vie. Et +son histoire est belle, moins pour les sommes +fabuleuses qu’il a fait passer, de son vivant et +depuis sa mort, des mains des riches en celles des +pauvres, que pour la leçon de charité qu’il a donnée, +dans la simplicité de son cœur, aux hommes +de bonne volonté.</p> + +<p>Dans ce livre, j’ai nécessairement omis quelques-unes +des œuvres nées de son extraordinaire +activité. Je n’ai pas voulu faire un répertoire, +mais qu’on apprît à aimer, pour les imiter, les +vertus d’un grand saint. Je n’ai parlé ici, ni de +cette puissante <i>Charité</i> d’hommes, où il avait, +autour de M. de Renty et du commandeur de +Sillery, assemblé et mis au service des pauvres et +des malades une quantité de seigneurs et de +notables de Paris, donnant d’avance un programme +et une méthode aux Conférences qu’Ozanam, +au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, devait fonder sous son patronage ; +ni de son rôle dans la fondation, à la Salpêtrière, +de l’Hôpital Général, où furent recueillis +d’un seul coup les milliers de mendiants qui +traînaient dans Paris ; ni de tout ce qu’il a fait +pour les aliénés, les incurables, les prisonniers ; +j’aurais pu, parlant des services qu’il a rendus au +royaume, faire mieux que de nommer incidemment +ce Jean le Vacher, prêtre de la Mission, +pourvu, sur l’initiative de saint Vincent de +Paul, des fonctions de vicaire apostolique et +consul de France, d’abord à Tunis, puis à Alger, +où il devait mourir en martyr, le 26 juillet 1683, +lié à la bouche d’un canon par l’ordre du bey, +Mezzo Morio. L’histoire complète, détaillée, +véritable, de tout ce qu’a fait leur Père, c’est aux +Lazaristes à nous la donner. Ils la préparent. +M. Coste, qui en a réuni et publié tous les matériaux, +l’écrit lentement, avec le souci de ne rien +omettre, de ne rien dire non plus que de certain. +Il serait téméraire à tout autre de poursuivre une +pareille tâche. Je ne pouvais ici qu’esquisser, avec +mes pinceaux, une image du saint, qui ne le trahît +pas trop. J’ai fait de mon mieux et serai payé de +mon effort si quelques-uns, ayant lu ces pages, se +prennent à vraiment aimer leur prochain, comme +Vincent, d’un cœur sincère.</p> + +<p>Ils le feront, s’ils veulent bien regarder avec moi +jusqu’au fond de l’âme de cet homme exceptionnel. +Ils verront là que la charité est fille de la sainteté. +Il ne s’agit pas d’un penchant plus ou moins +vif pour les êtres qu’on voit souffrir autour de soi, +et la charité n’a rien à voir avec la sensiblerie. Il +s’agit de s’immoler soi-même, pour donner aux +autres ce qu’on possède, pour verser sur eux la +chaleur de son âme. Il y a des degrés peut-être +dans cette charité-là. Souhaitons-le, car elle serait +interdite à trop d’entre nous ! Mais de la voir en +Vincent dans sa splendeur nous donnera d’elle +une idée si haute, si pure, que les plus endurcis +en seront éblouis et voudront peut-être posséder +en leur cœur une étincelle de ce grand feu.</p> + +<p>Ce qui gâte la plupart de nos actes, même généreux, +c’est qu’il s’y mêle un péché, le grand péché +des hommes : l’égoïsme. Nous ne sommes jamais +entièrement nets de ce travers. Derrière nos +gestes les plus obligeants, les pauvres gens, qui +voient clair, l’aperçoivent et ils en souffrent. Ils +ont d’ailleurs vu, comme nous tous, des requins, +un masque charitable sur le nez, faire leurs +affaires et recueillir, aux dépens des malheureux, +de l’or et des honneurs. Bref, la vraie charité +serait trop belle, et quiconque a un peu vécu +n’y croit plus beaucoup. C’est dommage, car si +les humains qu’elle réchauffe la pouvaient accepter +d’un cœur frais, elle ramènerait l’harmonie +sur la terre et le bonheur.</p> + +<p>Saint Vincent a été à la source du mal. Il avait +vu tout petit la misère des hommes : il ne l’a +secourue souverainement qu’après avoir purgé +son âme du péché qui dessèche les nôtres. En se +donnant à Dieu totalement, en se renonçant soi-même, +jusqu’à ne vouloir être rien, ne rien posséder, +ne rien désirer, il s’est affranchi de ce qui +nous enchaîne tous, s’est lavé de ce qui nous +ternit ; alors, se tournant vers les pauvres, il a pu +leur offrir le trésor inestimable d’un amour sans +mélange.</p> + +<p>La charité de Vincent, c’est cela, pas autre +chose. Un saint, c’est un être qui se donne, qui +coupe sans pitié ses racines avec la terre et, +tourné vers Dieu, se met si totalement à son service, +qu’il n’est plus, dans les mains du Maître, +qu’un esclave sans volonté. Saint Vincent de Paul +a été cet esclave, commis par le Seigneur au soin +des pauvres villageois, des malades et de tous les +miséreux. Il est allé vers eux, leur apportant non +point son amour, mais celui de Dieu même, dont +il n’a été que le serviteur — un serviteur, il est +vrai, plein de tendresse et de génie.</p> + +<p>Il n’est pas certain, pas même probable, que +Bérulle ait lui-même orienté Vincent vers cette +voie splendide ; il est sûr que, l’y trouvant engagé, +il a soutenu et pressé ses pas. Je n’oserais m’aventurer +dans les régions sacrées où le fondateur de +l’Oratoire a ainsi conduit son précieux disciple. +La prudence et le respect nous commandent ici +de regarder et de faire silence. Regardons bien, en +retenant notre souffle.</p> + +<p>La doctrine de Bérulle, c’est qu’il faut adorer +Dieu, se livrer à lui, se brûler à son feu ; la vertu +suprême d’un prêtre, la vertu nécessaire et suffisante, +c’est donc la piété. Vincent a été un ange de +piété. J’ai dit assez de mal d’Abelly pour devoir +à ce digne évêque une petite compensation. +Voici une page de lui, qui est d’une parfaite +beauté. Il n’aurait pu l’écrire, si lui-même +n’avait subi le charme et suivi les leçons de +Bérulle et de Vincent. « Un des plus anciens de la +Compagnie, écrit-il, a observé que la dévotion de +M. Vincent était toute singulière en la célébration +de la messe, et qu’elle paraissait particulièrement +lorsqu’il récitait le saint Évangile. D’autres ont +remarqué que, lorsqu’il rencontrait quelques +paroles que Notre-Seigneur avait proférées, il les +prononçait d’un ton de voix plus tendre et plus +affectueux, ce qui donnait de la dévotion aux +assistants qui l’écoutaient. On a diverses fois +entendu des personnes, qui, ne le connaissant +point, avaient assisté à sa messe, dire entre elles +comme par admiration : « Mon Dieu, que voilà +un prêtre qui dit bien la messe ! Il faut que ce soit +un saint homme. » D’autres ont dit qu’il leur semblait +voir un ange à l’autel. Quelques-uns ont +encore observé que lorsqu’il lisait au saint Évangile +quelques passages où Notre-Seigneur avait +dit : <i lang="la" xml:lang="la">Amen, amen dico vobis</i>, c’est-à-dire : <i>En +vérité, en vérité, je vous le dis</i>, il se rendait très +attentif aux paroles qui suivaient, comme étonné +de cette double affirmation que le Dieu même de +vérité employait ; et reconnaissant qu’il y avait du +mystère, et que la chose était de grande importance, +il témoignait par un ton de voix encore +plus affectif et dévot la prompte soumission de +son cœur. Il semblait sucer le sens des passages de +l’Écriture comme un enfant le lait de sa mère, et +en tirant la moelle et la substance pour en sustenter +et nourrir son âme ; ce qui faisait qu’en toutes +ses actions et paroles il paraissait tout rempli de +l’esprit de Jésus-Christ. Quand il se tournait +vers le peuple, c’était avec un visage fort modeste +et serein ; et par le geste qu’il faisait, ouvrant les +mains et étendant ses bras, il donnait à connaître +la dilatation de son cœur, et le grand désir qu’il +avait que Jésus-Christ fût en chacun de ceux qui +étaient présents. »</p> + +<p>Mais il ne suffit pas d’aimer Dieu : la piété +n’est qu’une étape vers la sainteté.</p> + +<p>Il faut se donner tout entier au maître : voilà le +difficile. Saint Vincent l’a fait tous les jours de sa +vie, à toutes les minutes de chaque journée. Car il +s’agit de renouveler l’oblation sans cesse ; d’arracher +tout le temps les racines, qui cherchent la +terre et s’y complaisent. Les saints sont des +sortes de géants. Beaucoup d’autres voient, dans +de fugitifs instants de ferveur exceptionnelle, où +conduit la voie brûlante et par où l’on s’y engage. +Ils y font quelques pas, tombent, recommencent, +et puis renoncent. La sainteté, dans l’ordre de +l’intelligence, c’est une idée fixe : il ne faut penser +qu’à elle ; dans celui du sentiment, c’est une passion : +il faut qu’on ait un brasier dans le cœur ; +dans celui de la volonté, elle requiert cette longue +patience, qui laisse à ce point stupéfaits les +hommes frivoles, qu’ils l’ont appelée du génie.</p> + +<p>Cet effort terrible, il n’est pas une ligne de +l’œuvre écrite ou parlée de Vincent où il ne +transparaisse. Sa correspondance avec Jeanne de +Chantal, avec Louise de Marillac, avec tous ceux, +toutes celles dont il a dirigé les âmes ; ses entretiens, +ses conférences, ses notes, ses instructions, +ses règlements : il a tout rempli de Dieu, de Dieu +seul, du Dieu à qui tout son être appartenait. +« La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour +jamais ! » écrivait-il, comme Bérulle, à la première +ligne de ses moindres billets. Et j’ouvre vraiment +au hasard le recueil de sa correspondance, pour y +trouver une lettre à Jacques Perdu, où, après sa +salutation habituelle, joli appel à la grâce du Seigneur, +il écrit : « Béni soit Dieu des difficultés +qu’il a agréable que vous rencontriez ! Il faut bien, +en cette occasion, honorer celles que son Fils a +eues sur la terre. O Monsieur, qu’elles étaient +bien plus grandes, puisque, pour l’aversion qu’on +avait de lui et de sa doctrine, l’on lui interdit +l’entrée de toute province, et il lui en coûta la +vie ! » Il ne s’entretenait que de Dieu quand il parlait +à autrui ; et s’il était seul, il ne cessait de parler +avec Dieu. Chaque matin il faisait une heure +d’oraison avant la messe ; il poursuivait son action +de grâces pendant une ou deux messes, que parfois +il servait lui-même. Dans la journée, il trouvait, +si occupé qu’il fût, le temps de venir plusieurs +fois auprès du tabernacle. Et s’il sortait de +Saint-Lazare ou y rentrait, il ne manquait pas, +comme il disait, d’aller saluer le Maître de la maison. +Il recommandait à tous ceux qu’il dirigeait +de faire fidèlement oraison : « Oh ! disait-il, que +l’âme fera de grands fruits en peu de temps, si +elle est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré +arrosement ! On la verra croître tous les jours de +vertus en vertus, ainsi que le jardinier voit profiter +ses plantes de quelques degrés à mesure qu’il +les arrose ; on verra cette âme s’avancer comme +une belle aurore qui se lève le matin et va toujours +croissant jusqu’au midi… » On pourrait, +à l’entendre, imaginer qu’il avait des facilités +particulières pour tendre ainsi constamment son +être vers le Créateur. Que nenni ! nous dirait-il. +Il était homme comme chacun de nous, avec des +tentations. Il se contraignait à faire constamment +des retraites pour retremper et vivifier sa foi. Les +saints sont des héros, et celui-là plus que d’autres, +parce qu’il ne s’est point terré dans une +caverne : il respirait comme nous tous l’odeur, +mauvaise mais enivrante, du péché des hommes.</p> + +<p>De tels êtres goûtent, il est vrai, certaines compensations +souveraines. Il n’est pas une de ses +lettres à Louise de Marillac où il ne lui recommande +la gaîté. Arrivées à un certain degré de +perfection, c’est-à-dire de détachement, les âmes +sont déliées de toutes nos affections habituelles, +mais aussi de nos soucis… La sérénité, l’ingénuité, +habitent alors en elles, et c’est sans doute +infiniment reposant. A l’école de Vincent, elles +connaissaient une autre délectation, encore bien +plus haute : il les vouait à la charité ; ces cœurs +libérés, purs de tout alliage, il leur apprenait à se +tourner vers le prochain. Lui-même leur donnait +l’exemple. Il avait offert à Dieu tout son être, tous +ses désirs, toute sa sagesse humaine, et ses passions, +et son âme entière avec son corps. Alors +les malades et les pauvres, quand il se penchait +sur eux, sentaient qu’en celui-là au moins, qui +n’avait rien gardé pour lui, ils pouvaient s’abandonner +dans leur misère.</p> + +<p>Tout cela s’accordait avec la pleine possession +de magnifiques facultés, dont il a joué avec une +maîtrise qu’on ne prend pas une fois en défaut +dans une vie pourtant longue et chargée. Et puis +le sort le gâtait. Nous avons dit et montré qu’il +attendait, avant de s’engager dans une entreprise, +le bon plaisir de Dieu. On serait tenté de penser +qu’il n’y avait point de mérite, étant de ces hommes +heureux qui ne courent pas après la fortune, +accoutumés qu’ils sont de la trouver sur leur chemin +à point nommé.</p> + +<p>Un personnage aussi heureux fait envie ; mais +il pourrait scandaliser. C’était un homme de +Dieu, avec un tempérament d’homme d’État et +d’homme d’affaires. Et beaucoup de saints sont +moins compliqués, qui ont tout laissé pour Dieu +seul. Lui, ses deux pieds sur la terre, a manié +d’un bras solide la pâte humaine : ce n’est pas un +péché. En même temps il priait, et moins facilement +que d’autres dans leurs cellules. Il priait +pourtant comme un ange ; et la seule question +que pourraient poser des méchants devant cet +homme habile agenouillé serait celle de sa sincérité. +La seule, car on voit des dévots brasser des +affaires douteuses et se croire, de bonne foi, dans +la familiarité de Dieu ; mais ils ont l’intelligence +petite : il y a des sincérités imbéciles. Avec son +regard haut et clair, Vincent ne pouvait pas se +méprendre sur ses titres à l’amitié du Seigneur : +du moment qu’il priait comme nous savons qu’il +faisait, nous ne les discuterons pas. Et ce serait +encore une impiété que de dire : il a été un saint, +quoiqu’il eût du génie ; car de son génie il s’est +servi comme d’un robuste instrument pour des +fins toujours pures.</p> + +<hr> + + +<p>Comment sa carcasse humaine a-t-elle résisté +jusqu’à quatre-vingts ans ? Mais parce qu’il était +grand, solide, avec une hygiène excellente, l’hygiène +des saints. On a tort de croire que les saints +sont des gens excessifs ; ce sont des gens parfaits, +ce qui n’est pas du tout la même chose. Ils font +de l’athlétisme spirituel, et ce sont aussi physiquement +des sortes d’athlètes, qui se portent +bien et vivent longtemps, supportant sans dommage +des traitements durs, qui nous jetteraient +à terre. Très réglé, très sobre, méthodiquement +entraîné aux plus sévères disciplines, on est +stupéfait de ce que celui-là pouvait encore demander, +dans ses dernières années, à sa vieille +machine. Debout à quatre heures chaque matin, +il ne se couchait que son travail terminé. Il +haranguait ses prêtres, ses Filles, ou d’autres, +tous les jours, et souvent plusieurs fois, se donnant +totalement dans ses moindres discours. Il +courait partout, allant, venant, voyant tout le +monde, luttant, peinant. Il est constamment +question, dans ses lettres, d’une certaine fièvre +qui le prenait régulièrement et qu’il appelait sa +fiévrotte : il n’y prenait pas garde. Il dut, comme +tous ceux de son temps, subir quantité de purgations +et de saignées, et fit à Forges plusieurs +saisons. On le forçait à se soigner, à se bien alimenter. +Il buvait du vin, mais, comme il disait, +« bien trempé d’eau ». On raconte que les médecins +lui avaient prescrit de priser. Au procès +de canonisation, l’avocat du diable aurait fait +valoir que c’était là une petite passion et que les +saints n’en ont aucune ; l’affaire eût mal tourné +si l’autre partie n’eût aussitôt brandi une ordonnance +médicale qu’heureusement elle avait mise +en son dossier. Gardez vos ordonnances ! ajoute-t-on ; +et c’est un judicieux conseil. Mais Vincent +n’a jamais prisé ; les médecins ne le lui ont jamais +commandé ; et les plaideurs, à son procès en +cour de Rome, se sont occupés de tout autre +chose que de tabac. Toutes ces petites légendes +sont bien jolies. Elles ont malheureusement la +vie un peu dure. Le pauvre homme eut d’ailleurs +toutes sortes d’indispositions et d’accidents : +fluxions aux yeux, jambes enflées, insomnies ; un +coup de pied de cheval en 1631 ; une chute de cheval +deux ans plus tard ; et bien pis en 1649 : il fut +cette fois pris sous sa monture, qui avait chu dans +la rivière, près de Durtal. Un de ses prêtres, qui +était du voyage, ayant réussi à le tirer de là, il +enfourcha sa bête, tout trempé, et alla se sécher +dans une petite chaumière. Car il a beaucoup +cheminé à dos de cheval, notre grand saint. C’était +un luxe, qu’il n’accordait pas volontiers à ses +missionnaires. Il fallait bien, pour lui, qu’il allât +vite. Le jeune Despreaux, rôdant par les rues, l’a +bien rencontré quelque jour dans un mauvais carrefour +et c’est de ce grand bonhomme de prêtre, +parmi d’autres, qu’il a peut-être parlé dans ses +<i>Embarras de Paris</i>. A la fin, Vincent roulait carrosse. +C’était quelquefois celui de la duchesse +d’Aiguillon, plus souvent une voiture assez boiteuse, +qui, un jour, se cassa en deux. « Je vous +écris au retour d’une incommodité que j’ai eue de +la chute d’un carrosse, la tête la première, de +laquelle, par la grâce de Dieu, je me porte +mieux ». C’était au commencement de 1658. Il +dut garder la chambre quinze jours.</p> + +<p>Les deux années qui suivirent, les dernières de +sa vie, furent peut-être les plus fécondes de sa +carrière. Il en fit tant qu’il se tua. Depuis bien +des mois déjà, ses pauvres jambes refusaient de +se prêter aux génuflexions de la messe. On dut le +contraindre à la fin à demeurer assis pour lire son +bréviaire, puis à garder la chambre tout à fait. +Sa lucidité, son activité restaient entières ; et ses +plus belles conférences, ses plus éloquents entretiens, +sont de 1659. Lors d’une première alerte, +le 9 janvier de cette année-là, il avait écrit au +père de Gondi, l’ancien général des galères, lui +faisant ses adieux et lui demandant pardon. Il +faisait le même jour, ce qui étonne davantage, +une démarche semblable auprès du peu intéressant +cardinal de Retz. Toute l’année 1660, il est +accablé d’épreuves, ne quittant point la chambre, +perdant M. Portail, puis Louise de Marillac.</p> + +<p>« Le 26 septembre, écrit l’un de ses prêtres, +M. Vincent s’étant fait lever et habiller, quoique +déjà un peu assoupi, se fit porter à la messe, où +son assoupissement s’augmenta, en sorte qu’en le +rapportant, le médecin le jugea en danger. On +lui donna quelque purgation douce, et l’après-midi +le mal s’augmenta, en sorte qu’à six heures +et demie M. Dehorgny lui administra l’extrême-onction, +présents MM. de Beaumont, Bajoue, +Maillard, Gicquel et autres. »</p> + +<p>Alors commença l’agonie. Il était dans un fauteuil, +entouré de beaucoup de monde. Ces prêtres, +ces frères, le voyant mourir, s’agitaient un +peu. L’un d’eux, on pense que c’est M. Gicquel, +a noté tous les mots, tous les gestes, de ces heures +douloureuses.</p> + +<p>Comme ses missionnaires lui demandaient sa +bénédiction, il répondit : « Ce n’est pas moi »… +Et, nous explique le narrateur, « voulant parler +et dire qu’il était indigne, l’assoupissement le +reprend, et il demeure en cet état, assis, la tête +appuyée sur une serviette, soutenue par un de +nos frères, Prévost, Survire ou Ducournau, toute +la nuit, parce que la tête lui tombait sur le devant +pendant l’assoupissement…</p> + +<p>« De quart en quart d’heure, et quelquefois de +<i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> en <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>, M. Gicquel ou M. Berthe +lui disent : <i lang="la" xml:lang="la">Mater gratiæ, mater misericordiæ.</i> Il le +répète…</p> + +<p>« Vers les onze heures, une sueur le met tout +en eau ; et incontinent après son pouls se retire ; +et cette sueur change et devient froide. L’on fait +les recommandations de l’âme. Gicquel lui crie : +« Jésus » ; et il répète : « Jésus ». <i lang="la" xml:lang="la">Deus in adjutorium</i>, +etc., et il répète tout bas : <i lang="la" xml:lang="la">Deus in adjutorium</i>.</p> + +<p>« On lui présente quelque jus d’orange, et il +serre les dents.</p> + +<p>« Monsieur Dehorgny lui dit : <i lang="la" xml:lang="la">Propitius esto</i> ; +et il répète : <i lang="la" xml:lang="la">Propitius esto</i>.</p> + +<p>« A une heure et demie, une seconde fois on lui +demande la bénédiction pour sa famille, et il +répond : « Dieu la bénisse »…</p> + +<p>« Monsieur Dehorgny lui demande pour les +conférences et messieurs les ecclésiastiques qui +y assistent ; et il répond : « Oui ».</p> + +<p>— Pour les dames de la charité.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Pour les enfants trouvés.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Pour les pauvres du nom de Jésus.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— Pour tous les bienfaiteurs et amis.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>« A deux heures, une deuxième sueur ; il paraît +vermeil et tout lumineux, et puis devient blanc +comme la neige.</p> + +<p>« Monsieur Gicquel lui dit trop souvent : <i lang="la" xml:lang="la">Deus in +adjutorium</i> ; et se réveillant, il dit : « C’est assez ! »</p> + +<hr> + + +<p>Grand saint Vincent, les faibles hommes n’ont +pas su vous laisser mourir en paix. Il a fallu que, +même à cette minute sacrée, vous fissiez acte +d’autorité. Ils avaient oublié, vous voyant assoupi, +qui vous étiez. Vous les avez rappelés d’un mot à +la sagesse, et vous avez pu vous reposer doucement +en Dieu, tandis que, penauds et attendris, +ils priaient et pleuraient tout bas.</p> + +<p>Sans doute occupâtes-vous vos dernières minutes +sur la terre à demander pardon à Dieu pour +cette impatience. Elle était dans votre caractère, +et c’est pour cela que nous vous aimons tant. +Vous avez été un grand saint, mais aussi un +homme gonflé de passions comme nous.</p> + +<p>Nous vous prions de tout notre cœur au ciel, +où vous jouissez de la paix des élus, mais il faut +nous permettre de vous regarder aussi avec une +grande piété humaine dans cette petite chambre +de Saint-Lazare, où vous avez souffert votre nuit +d’agonie et où l’on nous dit que vous avez rendu +l’âme un peu avant cinq heures, « dans votre +chaise, tout habillé, proche le feu ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— Débuts incertains</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— La charnière</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— La fortune complice</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— De l’utilité d’être éloquent</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">81</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Les barbichets</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">123</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— Les servantes des pauvres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">225</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— Un grand ministre des régions libérées</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">290</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— C’est assez…</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">332</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D’IMPRIMER LE</span><br> +4 <span class="xsmall">NOVEMBRE</span> 1927 <span class="xsmall">PAR<br> +L’IMPRIMERIE FLOCH</span>,<br> +<span class="xsmall">A MAYENNE</span> (<span class="xsmall">FRANCE</span>).</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79016 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79016-h/images/cover.jpg b/79016-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8e58d66 --- /dev/null +++ b/79016-h/images/cover.jpg diff --git a/79016-h/images/illu.jpg b/79016-h/images/illu.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7df7199 --- /dev/null +++ b/79016-h/images/illu.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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