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+ <title>Badinage | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78993 ***</div>
+
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">JEAN DE LA BRÈTE</p>
+
+<h1>BADINAGE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br>
+E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p>
+
+<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs
+droits de reproduction et de traduction en France et
+dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la
+Norvège.</p>
+
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur
+(section de la librairie) en mai 1894.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON</span>, <span class="xsmall">NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup>, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 8.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge">BADINAGE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak">I</h2>
+
+
+<p class="date">2 mai 18…</p>
+
+<p>Lorsque grand’mère fait tourner son
+rouet, ma chère Yvonne, ma cousine,
+qui est philosophe, me dit fréquemment :</p>
+
+<p>« Ce bruit uniforme et monotone me
+rappelle la vie ; oui, vraiment, l’image est
+saisissante de vérité ! »</p>
+
+<p>En général ma cousine a de ces aphorismes
+bien faits pour déconcerter les gens,
+et lorsque, étonnée, je lève les yeux,
+jamais comparaison ne parut plus fausse
+à un esprit auquel le calice d’une fleur qui
+s’entr’ouvre offre un spectacle toujours
+nouveau.</p>
+
+<p>Toute révérence gardée pour ton charmant
+visage, je t’ai comparée ce matin à
+ma cousine pendant que, bien établie au
+pied d’une cépée, je lisais ta lettre en
+riant de ton dédain pour les infortunés
+attachés à leurs pierres.</p>
+
+<p>En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations
+européennes avec monsieur ton
+époux, que Dieu protège ! tu marches de
+découvertes en découvertes, comme moi
+autour de mon rocher… encore que ce
+mot soit pris au figuré, car on serait
+pendu, cent fois, avant de découvrir dans
+notre plaine le moindre vestige de granit.</p>
+
+<p>Ne crois pas que je me contente de
+cheminer solitairement sur mes routes
+droites, longues et bêtes comme un peuplier.
+Je me jette dans tous les petits
+chemins de traverse qui se croisent et
+s’entre-croisent sous mes pas ; et je trouve,
+dans ces sentiers à moi connus, une
+quantité d’êtres menus, fluets, à peine
+visibles quelquefois mais que, malgré la
+ténuité de leur forme, je sais cueillir sous
+le moindre brin d’herbe. Je les prends,
+je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons
+joyeusement ensemble.</p>
+
+<p>Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais
+à introduire ton amitié dans nos sarabandes ;
+aussi mes amis diaphanes et moi
+nous t’adressons avec enthousiasme nos
+compliments de bienvenue ; tu seras le
+roi bienveillant qui écoute discourir ses
+sujets et laisse tomber complaisamment
+un mot de grâce. Sous ton chêne, tu
+rendras des sentences devant lesquelles je
+m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai,
+car, depuis ce bon saint Louis, les
+temps ont bien changé : nous aurons des
+révolutions, des discussions, toute l’affreuse
+mêlée du parlementarisme au milieu
+de laquelle tu conserveras toutefois
+chêne et couronne.</p>
+
+<p>Mais où le prendre souvent ce roi vagabond ?
+Mes lettres pourront bien se perdre,
+car tu es comme ces oiseaux qui, de saison
+en saison, s’en vont chercher un coin
+ensoleillé ; or les oiseaux n’ont pas toujours
+de souvenance.</p>
+
+<p>Malgré mes craintes, ta royauté est
+commencée, car voici déjà une plainte et
+une critique qui s’échappent de mon vieux
+nid… un ancien prieuré aux murs épais,
+qui fut modifié par mon arrière-grand-père
+dont le goût était exécrable, ni plus
+ni moins. A la façade principale, qui se
+compose d’un carré long flanqué à droite
+et à gauche de deux autres carrés longs,
+il a donné une régularité qui était la joie
+de ses yeux et qui, cent ans plus tard,
+fait le désespoir de sa petite-fille. Des
+simulacres de fenêtres bouchées ont été
+pour lui une idée artistique lumineuse, et
+il a fait exécuter ce travail en longues
+rangées sur la façade, en même temps
+qu’aux vieux toits de formes inégales il
+donnait l’uniformité, sauf que l’église est
+couverte en tuiles et le reste en ardoises.
+Quant aux fenêtres réelles, devant et par
+derrière, par derrière surtout, il y en a de
+toutes les tailles : chaque goût sur les
+proportions peut être satisfait. Les portes,
+quand elles sont peintes, le sont en vert,
+en blanc, en brun ; il n’y a que l’embarras
+du choix, chacun ayant agi selon les ressources
+de sa bourse, variables comme le
+temps.</p>
+
+<p>Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a
+pu promener le compas ; un mouvement
+de terrain, le chœur de la chapelle et la
+terrasse ont sauvé la position.</p>
+
+<p>Les fenêtres ogivales de l’église n’ont
+plus de vitraux ; quelques petits carreaux
+sertis de plomb en sont les seuls vestiges.
+Un lierre, dont le gros tronc sort de
+l’épaisse muraille à un mètre de terre,
+cache en partie l’une des fenêtres. Deux
+autres sont garnies de clématites blanches
+qui ont poussé si drues dans l’une d’elles,
+qu’elles sont devenues une retraite impénétrable
+pour les oiseaux et leurs amours.</p>
+
+<p>La clématite pénètre discrètement dans
+l’église, mais le lierre, plus audacieux,
+a franchi un espace de plusieurs mètres
+pour s’accrocher, au-dessus de l’autel, au
+socle d’une Vierge décapitée qui tient
+dans ses bras l’Enfant Jésus, dont la tête,
+à moitié brisée, penche, depuis un siècle,
+sur son épaule d’un air commisératif.</p>
+
+<p>Les bons moines du dix-huitième siècle
+ont orné le chœur de sculptures en pierre
+exécutées dans le goût du temps, avec
+médaillons, coquilles et guirlandes. La
+légende raconte qu’au siècle dernier les
+révolutionnaires, après maints dégâts
+accomplis avec l’aménité qui les caractérise,
+essayèrent en vain de briser la statue
+de saint Étienne de Grammont, fondateur
+de l’Ordre, depuis longtemps
+éteint, qui avait ici un prieuré. On le
+précipita du haut de son piédestal, mais
+les doigts seuls se brisèrent. Modelé en
+terre italienne extrêmement dure, il a du
+mouvement et de l’expression, au milieu
+des défauts inhérents à la malheureuse
+statuaire religieuse. Saint Étienne, posé
+sur l’autel dépouillé de son tabernacle,
+est devenu dans le pays l’objet d’un
+culte particulier. On l’honore sous le
+nom de saint Coqueluchon, le pays entier
+étant convaincu qu’il guérit la coqueluche.
+En temps d’épidémie, quantité de
+bonnes femmes viennent lui adresser
+leurs patenôtres au milieu des barriques
+défoncées et des tas de fagots, car, ainsi
+des choses humaines et parfois même
+divines ! l’église sert de bûcher, de cellier
+et, au fond, on a installé un pressoir
+pour les années miraculeuses où nous
+avons du vin. Jadis il n’était pas rare de
+voir rangées dans la nef trois ou quatre
+cents barriques d’un vin généreux ou
+non, car jadis, comme tu le sais, a été de
+tout temps une époque heureuse et une
+ère de perfection pour les hommes. Depuis
+jadis nos grandes terres ont été vendues,
+et nous sommes ce qu’on appelle
+des gens sans le sou, à la profonde désolation
+de ma cousine, qui ne s’est jamais
+consolée de n’avoir pas trente mille francs
+de rente. Ce chiffre est pour elle le sommet
+de la fortune, alors que pour d’autres
+il serait presque la misère. Aussi, vive le
+relatif ! c’est la grande loi qui rend la vie
+supportable à tout le monde et me fait
+penser qu’après tout une masse de gens
+peuvent nous croire millionnaires.</p>
+
+<p>Car enfin nous avons un cheval et une
+calèche… une calèche solennelle, si haut
+montée sur ses ressorts que, lorsque nous
+sommes en marche, nous nous balançons
+comme un gros œuf au bout d’une ficelle.</p>
+
+<p>En revanche, notre cheval, qu’on a
+acheté presque expirant à un paysan
+pour la somme de trois pistoles, ressemble,
+attelé, à un basset, tant ses jambes
+sont courtes et tant son ventre est
+énorme. Mais de bons soins lui ont rendu
+la vie, quelque chose qui ressemble à du
+nerf, ou du moins à la force de nous
+conduire chez nos voisins quand son
+humeur se rencontre avec notre désir.</p>
+
+<p>Mais il arrive souvent que le désir est
+obligé de céder le pas à l’humeur ; dans
+ce cas nous rentrons philosophiquement.</p>
+
+<p>Ma cousine va rêver à la joie de posséder
+trente mille francs de rente qui permettent
+d’avoir un cheval avec un ventre
+normal, des jambes assez longues et une
+humeur égale ; grand’mère monte dans
+sa chambre et console sa déconvenue en
+jouant une valse sur sa guitare ou en me
+chantant une romance de Mlle Puget
+lorsque, voulant faire ma cour, je viens
+m’asseoir auprès d’elle et lui demande
+quelques morceaux de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Grand’mère en est restée à 1830, la
+belle époque de son âge et de ses idées.
+En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs
+à cette époque, à part les grands
+chagrins, se sont atténués, et le burin n’a
+bien marqué que les premières empreintes.
+Il en résulte des meubles sans grâce éparpillés
+dans la maison, un goût désastreux
+et une existence rétrospective qui établit
+sur un point fixe une intelligence restée
+très jeune et très inexpérimentée.</p>
+
+<p>En littérature, grand’mère a des préférences
+bien déterminées. Elle adore
+Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin.
+Elle pleure encore en relisant pour la centième
+fois le triomphe de Corinne, et
+Walter Scott est son idole.</p>
+
+<p>Grand’mère est romanesque et a une
+manière de trancher les grosses difficultés
+sans souci des obstacles et du
+danger.</p>
+
+<p>Pendant la guerre, alors qu’on parlait
+de l’arrivée des Prussiens en Anjou, elle
+ne s’est point troublée. Elle a vendu sa
+vache, qui aurait pu entraver ses mouvements,
+et fait autour d’elle cette déclaration
+étonnante :</p>
+
+<p>« Quand je saurai que les Prussiens
+sont à Tours, nous monterons dans ma
+calèche avec Walter Scott et nous irons
+indéfiniment devant nous pour leur
+échapper. »</p>
+
+<p>Et grand’mère se voyait comme Diana
+Vernon franchissant monts, vallées, dangers,
+précipices, avec la sérénité du courage
+et d’une âme tranquille.</p>
+
+<p>Afin de liquider la situation, on entassa
+l’argenterie avec quelques objets précieux
+dans une cachette improvisée par ma
+cousine, et improvisée de telle sorte
+qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux
+des conquérants s’ils avaient envahi le
+Vaulné, où ils eussent trouvé la solitude
+et des portes assez vermoulues pour tomber
+en poussière à la seule vue d’une
+baïonnette.</p>
+
+<p>Les choses ainsi préparées, on attendit.</p>
+
+<p>Aucun Prussien ne parut à l’horizon,
+mais la foudre entra au Vaulné avec la
+nouvelle de la mort de mon père, tué à
+l’ennemi, et l’arrivée de ma mère malade
+et désespérée. Elle n’eut que le temps de
+me confier aux deux pauvres femmes
+désolées, car elle fut emportée en quelques
+jours par une fièvre violente.</p>
+
+<p>Si grand’mère tourne encore le rouet
+de temps à autre, joue de la guitare et
+vit dans le premier tiers du siècle, Mme de
+Lines, ma cousine, s’agite, intellectuellement
+parlant, dans toute une période qui
+ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un
+intérêt passionné de la littérature de son
+temps, des luttes entre Veuillot, de détestable
+mémoire, et les catholiques libéraux.
+Elle rêve ou philosophe, et creuse
+des trous de souris, au fond desquels elle
+fait tout à coup des découvertes qu’elle
+consigne sur un cahier avec l’idée, je crois,
+de les voir passer à la postérité pour l’éclairer
+sur l’état psychologique de l’homme.</p>
+
+<p>A la mort de son mari, qu’elle a perdu
+fort jeune, elle s’est installée ici auprès de
+grand’mère, qui l’a toujours aimée comme
+une sœur et lui a laissé diriger sa fille
+d’abord, moi ensuite.</p>
+
+<p>La haute main de Mme de Lines est légère,
+car je ne pense pas qu’il y ait sur
+terre deux créatures aussi libres que ma
+personne. Mais, dans les déterminations
+sérieuses, elle impose sa voix avec autorité.
+C’est grâce à elle que, ayant passé
+trois ans à Neuilly chez les dames Augustines
+anglaises, j’ai appris que l’humanité
+ne s’était point arrêtée à tout jamais
+devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot.</p>
+
+<p>Si tu me demandes qui dirige la maison,
+je te répondrai qu’elle ne se dirige jamais
+mieux que lorsque personne ne s’en mêle,
+car grand’mère est comme toutes nos
+aïeules qui « avaient tant de bonnes recettes
+pour faire difficilement les choses
+faciles », et quand ma cousine, glissée
+dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir
+en grignotant quelque pensée, le
+pot-au-feu, dont elle connaît à peine le
+composant, peut s’en aller dans les flammes
+ou rester éternellement à l’état d’eau
+claire, sans que sa philosophie daigne le
+remarquer.</p>
+
+<p>Pour notre service immédiat, nous
+avons une vieille femme coiffée de la
+grande et lourde coiffe du pays ; ma
+pauvre mère, lorsqu’elle était enfant,
+l’avait baptisée du surnom de Marie la
+Vache, à cause de ses fonctions auprès de
+cet animal. Le nom lui est resté.</p>
+
+<p>Elle est pourvue, pour notre malheur,
+d’un vieux petit homme grincheux, auquel
+il faut se garder d’adresser une observation
+de peur d’attraper une scène épouvantable.
+Il a des talents de jardinier si
+fantaisistes que, lorsque nous voulons
+manger des légumes, il nous faut les acheter,
+à moins qu’il ne prenne en affection
+un végétal quelconque. Alors il en met
+partout, et nous devons nous en abreuver
+indéfiniment. De cette façon, au bout de
+quelques années, nous avons vu pousser
+dans le jardin une certaine variété de légumes.</p>
+
+<p>Quand grand’mère réclame, il répond
+de son ton bourru :</p>
+
+<p>« Madame n’y entend rien de rien.</p>
+
+<p>— Je sais toujours que je puis avoir
+plusieurs espèces de légumes à la fois,
+s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire
+une observation chez moi. »</p>
+
+<p>Alors le bonhomme baisse la tête d’un
+air finaud qui me donne envie de lui tordre
+le cou.</p>
+
+<p>Au demeurant il nous est attaché à sa
+façon, et nous supportons son odieux caractère
+à cause de sa femme, et peut-être
+aussi parce que nous n’avons pas trente
+mille francs de rente.</p>
+
+<p>Pour les choses sérieuses, comme la
+coupe du bois et les vendanges, nous
+avons un homme d’affaires, le père Jamin,
+qui est de l’âge de grand’mère, et si vert
+qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est
+un grand et fort bonhomme, dont la bonne
+figure placide ne peut tromper personne.
+Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment
+ou une mauvaise pensée ait jamais effleuré
+son âme. C’est le potentat de son village ;
+on ne l’appelle jamais que monsieur Jamin,
+et il appartient à une de ces vieilles,
+honorables familles de paysans dont l’éducation
+est supérieure au langage rustique.</p>
+
+<p>Il est chargé de prendre tous nos intérêts
+et, le cas échéant, de morigéner le
+fermier, dont il a une peur affreuse.</p>
+
+<p>Lorsqu’il surprend des braconniers passant
+par-dessus nos murs et la gibecière
+pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement :
+« Allons, mes gas, vous n’avez
+point raison. »</p>
+
+<p>Et il s’en va paisiblement, en méditant
+le plaisir que l’on doit éprouver à tuer
+quelques bêtes ; car, dans toute son existence,
+et malgré des efforts répétés, il n’a
+pu envoyer un lapin de vie à trépas.</p>
+
+<p>Sa femme est, comme lui, grande, forte,
+et, aussi bien assortis en vieillissant qu’à
+l’aube de leur jeunesse, je te les présente
+comme le modèle de l’union parfaite.
+Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à
+nous apprendre, maître Jamin nous expédie
+sa femme pour nous exécuter fermement.
+Au reste, que les nouvelles soient
+bonnes ou mauvaises, elle a un air lugubre
+perpétuel, et on croit toujours apprendre
+une horrible catastrophe quand elle ouvre
+la bouche pour annoncer que les vignes
+sont splendides.</p>
+
+<p>Je suis bien sûre de la réponse quand,
+la voyant, je lui crie :</p>
+
+<p>« Allons, madame Jamin, qu’est-ce
+qu’il y a ?</p>
+
+<p>— Ah ! mademoiselle, tout le pays est
+à la désole… C’est ben triste, allez !</p>
+
+<p>— Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse
+Jamin ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il pleut trop, mademoiselle. »</p>
+
+<p>Ou si c’est une année sèche :</p>
+
+<p>« Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle.
+Les blés sont épiés, mais il n’y
+aura rien dans les épis. »</p>
+
+<p>Si bien que, depuis que je me connais,
+j’aurais passé ma vie à croire que j’allais
+mourir de faim ou de soif si, chaque année,
+je ne m’étais retrouvée plus vivante
+que l’année précédente.</p>
+
+<p>Et maintenant que, comme tu le désirais,
+tu connais à peu près le cadre du
+portrait, comprendras-tu tout le charme
+qu’il peut y avoir dans une existence bucolique ?
+J’en doute… car, en pension, tu
+rêvais déjà la vie vagabonde. Au reste, si
+mes lettres te paraissent monotones, tu
+n’as qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences
+aux feuilles de mes arbres qui
+tremblotent au-dessus de ma tête et me
+content tant de jolies choses que souvent,
+bien que je ne sois pas fille romanesque,
+je reste bouche ouverte à les écouter.</p>
+
+<p>Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut,
+belle dame !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">II</h2>
+
+
+<p class="date">17 mai.</p>
+
+<p>Voilà ce qui s’appelle encourager les
+gens ! ma plume se sent plus alerte, et mes
+idées s’enchevêtrent si bien que je ne sais
+comment débrouiller l’écheveau.</p>
+
+<p>Cependant je tiens un bout, en attendant
+mieux, et je te le mets en main en
+t’affirmant, foi d’honnête solitaire, que
+l’étonnement de ton mari est d’une impertinence
+rare. S’imaginait-il, ce voyageur
+enragé, qu’un prieuré et les ombres de
+pieux moines devaient me conduire tout
+droit à l’idiotisme ou au désespoir !…
+Mon Dieu, oui, les jours coulent uniformes
+comme les eaux d’un paisible
+courant, avec le même bruit pour me bercer,
+et ma place dans le monde est bien
+petite ; mais si exiguë qu’elle soit, je me
+sens si pleine de vie que, parfois, je crois
+tenir le monde entier dans mes bras.</p>
+
+<p>J’attendais ta lettre avec toute l’anxiété
+d’un navigateur auquel des ravitaillements
+sont nécessaires pour continuer sa marche,
+et, les ravitaillements n’arrivant pas,
+je montais chaque matin dans le belvédère
+pour guetter, avec une grande lunette
+d’approche, le personnage émouvant
+qu’on appelle un facteur.</p>
+
+<p>Ce belvédère, planté au-dessus du
+chœur de l’église, en remplacement du
+clocher, qui menaçait de s’abattre sur la
+tête des habitants, est une chambre carrée
+percée de trois ouvertures, lesquelles lui
+donnent l’air avenant d’une lourde lanterne.
+La porte vitrée de ma lanterne
+ouvre sur une petite plate-forme d’où je
+domine le pays. Il m’arrive quelquefois,
+mais assez rarement, de venir lire, penser
+ou même écrire dans ce refuge haut perché.
+Pour parer à cette éventualité, j’y ai
+fait porter une table et un vieux fauteuil
+en paille, au fond duquel je tombais régulièrement
+chaque fois que je m’asseyais.
+Alors, avec une ingéniosité de pauvre
+gueux, que ton luxe ne te donnera jamais,
+j’ai maintenu les barreaux avec du cordon
+de tirage, et je reste en bonne intelligence
+avec mon fauteuil jusqu’au moment où,
+le cordon cédant, je suis obligée de recommencer
+mon opération. Ainsi installée,
+je vis comme un bernardin dans sa coquille.</p>
+
+<p>Les parois n’en sont pas luxueuses !
+Quand j’étais enfant, j’ai fait plus d’une
+fois des tentatives malheureuses pour les
+tapisser avec le reste des hideux papiers
+qui tombent en lambeaux dans une partie
+des chambres ; mais je suis toujours restée
+au milieu de mon travail. De sorte que
+mon œil s’arrête tantôt sur des petits
+personnages bleus qui dansent dans une
+prairie violette, tantôt, lorsque je me
+tourne d’un autre côté, sur des roses groseille
+entourées d’un dessin jaune. J’abandonne
+ces horreurs pour regarder droit
+devant moi par la porte ouverte, et ma
+vue se repose en plongeant sur la cime
+de vieux acacias si chargés de fleurs que
+c’est merveille de voir comment des branches
+aussi menues peuvent soutenir des
+grappes aussi lourdes.</p>
+
+<p>T’es-tu jamais avisée de regarder au-dessous
+de toi la cime fleurie d’un acacia,
+d’en admirer la richesse et la vieille vie
+toujours jeune ? Puis, de quitter ce blanc
+éclatant pour contempler, à l’horizon, je
+ne sais quel rêve fugace derrière un brouillard
+transparent, puis, le brouillard se
+déchirant, de voir… Ma chère, nous
+parlerons de cela plus tard, mais je
+crains, en vérité, que tu ne connaisses
+que la prose de la vie. La prose ! je maintiens
+ce mot : il prouvera à ton mari que
+j’aime la loi du talion.</p>
+
+<p>J’ai donné la clef des champs à ma
+plume, et la voici qui <i>broutille</i> à tort et à
+travers, alors que l’heure s’avance et que
+je veux te conter les choses graves qui se
+passent ici.</p>
+
+<p>J’étais assise ce matin sur un banc du
+bois… Ce banc est une simple planche
+posée sans l’ombre de façon sur deux
+pierres. La planche est devenue noire,
+elle s’effrite quand on la gratte un peu, et
+une petite mousse cramponnante la couvre
+en partie. Pendant que je rêvais vaguement
+devant ce lichen qui m’inspirait, je
+ne sais pourquoi, une quantité de réflexions,
+j’ai vu s’avancer Mme de Lines,
+sa robe sans mode au vent et son chapeau
+de jardin à la main. Son air grave me fit
+pressentir que nous étions en marche
+accélérée vers la philosophie.</p>
+
+<p>Le début fut, en effet, effrayant de profondeur.</p>
+
+<p>« Mon enfant, me dit-elle, le cœur
+est un clavier. »</p>
+
+<p>Instinctivement, je portai vivement la
+main à la place de cet organe pour voir
+un peu si c’était vrai, puis, souriant de
+ma naïveté, je répondis d’une voix faible :</p>
+
+<p>« Un clavier, madame !…</p>
+
+<p>— Un clavier, Claude, répondit-elle du
+ton ferme d’un penseur que des méditations
+profondes ont transporté au sein
+de la vérité. Un clavier dont les notes
+vibrent successivement les unes après les
+autres… à moins, ajouta-t-elle, que plusieurs
+ne parlent à la fois. »</p>
+
+<p>Cette image saisissante m’inspira un
+respect extrême, et, selon l’usage, d’autant
+plus grand que je n’y compris rien.</p>
+
+<p>Mais ce que c’est que d’avoir l’esprit
+obtus ! Il paraît que c’était parfaitement
+clair, car ma cousine reprit :</p>
+
+<p>« Tu as deviné, ma fille, qu’il s’agit
+d’un mariage. »</p>
+
+<p>J’ouvris de grands yeux, car, à moins
+que le ciel ou des amis ne s’en mêlent, je
+ne croyais pas qu’il y eût l’ombre d’un
+mari sur ma route… c’est-à-dire… hum !</p>
+
+<p>« Il viendra demain, reprit Mme de
+Lines ; tu l’as vu une fois, mais je ne veux
+pas te dire son nom aujourd’hui. Il est
+fort bien… Il a quinze mille francs de
+rente, plus sa clientèle, car il est médecin. »</p>
+
+<p>Ma cousine avait autrefois déclaré péremptoirement
+que les trente mille francs
+de rente, rêvés en vain pour elle, étaient
+son dernier mot pour moi.</p>
+
+<p>Elle établissait ce fait que, possédant
+dans ma parenté un financier non marié
+immensément riche, lequel m’avait servi
+de correspondant pendant mon séjour au
+couvent et m’envoyait généreusement
+chaque année un sac de chocolat et d’excellents
+marrons glacés, je deviendrais
+une héritière remarquable, et que mes
+prétentions devaient être à l’unisson de
+mes espérances. Mais cet homme avisé ne
+songe nullement à quitter la vie et, en
+réfléchissant que je pourrais bien avoir
+quarante printemps quand mon héritage
+présumé versera sa rosée bienfaisante sur
+ma tête, ma cousine s’est rabattue sur
+quinze mille francs.</p>
+
+<p>Et voilà que cette aubaine magnifique
+tombait sur moi comme la manne dans
+le désert. Si les Juifs l’ont mangée avec le
+dégoût que je mettais à la contempler, je
+les plains !</p>
+
+<p>Du bout du pied, je poussais des
+feuilles mortes d’un air piteux, tout en
+remarquant la satisfaction répandue sur
+le grave visage de ma cousine.</p>
+
+<p>« C’est surprenant ! » m’écriai-je.</p>
+
+<p>Et, répondant à son air étonné, je continuai
+avec chaleur :</p>
+
+<p>« Oui, surprenant qu’un homme dans
+une aussi bonne situation songe à moi qui
+n’ai rien. Ce doit être le fils d’un assassin
+ou quelque chose d’aussi bien.</p>
+
+<p>— La question est trop sérieuse pour
+plaisanter, répondit Mme de Lines d’un
+air mécontent. Il est d’une famille honorable,
+quoique moins bien posée que la
+tienne, et il a vingt ans de plus que toi.
+Voilà les deux côtés noirs de la situation. »</p>
+
+<p>Je comprenais ! c’était le libre échange
+appliqué au mariage.</p>
+
+<p>« L’expérience te manque pour juger
+sagement l’avenir, reprit ma cousine.
+Ensuite je sais qu’à ton âge les notes du
+clavier vibrent sans cesse sur un point.</p>
+
+<p>— Je jure par le Styx, m’écriai-je
+véhémentement, que mon clavier est
+muet comme… »</p>
+
+<p>J’allais dire « comme la tombe », mais
+je m’arrêtai tout à coup, et sentis qu’une
+vive rougeur se répandait sur mon visage.
+Fort heureusement que Mme de Lines,
+préoccupée, ne vit rien. Elle cherchait,
+je crois, quelque sentence foudroyante
+quand je repris, avec un peu d’hésitation,
+car je me sentais sur un terrain horriblement
+glissant :</p>
+
+<p>« Je ne tiens pas à l’argent, ma cousine.
+J’ai vécu vingt ans avec rien, et,
+m’en trouvant admirablement, je ne demande
+qu’à continuer. »</p>
+
+<p>Elle me regarda avec stupeur.</p>
+
+<p>« Tu aurais dix ans que tu ne raisonnerais
+pas autrement. L’argent fait les
+trois quarts du bonheur ; j’en sais quelque
+chose pour en avoir été privée toute ma vie.</p>
+
+<p>— Eh bien, si je ne me mariais pas ! »
+dis-je dans une illumination subite.</p>
+
+<p>Mais Mme de Lines, pour toute réponse,
+se contenta de hausser les épaules, ce qui
+rabattit ma découverte et mon illumination
+subite au rang d’une affreuse bêtise.</p>
+
+<p>Elle refusa encore, je ne sais trop pourquoi,
+de me dire le nom de ce prétendant ;
+probablement que j’ai émis une opinion
+défavorable sur son compte lorsque
+je l’ai vu, et qu’elle ne veut pas que mon
+imagination s’emporte sur cette première
+impression avant d’en avoir une seconde.</p>
+
+<p>Alors je suis allée trouver grand’mère
+avec l’espoir de vaincre facilement sa
+discrétion.</p>
+
+<p>Grand’mère surveillait la cuisson de
+confitures, en jouant de la guitare et en
+lisant les aventures de Mathilde et de
+Malek-Adel. Elle s’était installée dans
+l’arrière-cuisine, une pièce humide dont
+la voûte aux quatre nervures soutient la
+terrasse, pendant que le four prend la
+moitié de la place.</p>
+
+<p>Grand’mère, dont la main potelée et à
+peine ridée, malgré ses soixante-quinze
+ans, se promenait avec agilité sur les
+cordes de son instrument, s’interrompit
+lorsque je franchis la petite porte cintrée
+de ce singulier sanctuaire.</p>
+
+<p>« Grand’mère, je suis demandée en
+mariage, par qui ? »</p>
+
+<p>En général, ces questions à brûle-pourpoint
+me réussissent. Mais grand’mère
+me répondit d’un air mystérieux :</p>
+
+<p>« Tu le sauras demain… j’ai promis
+à Laure de ne pas te le dire.</p>
+
+<p>— Je voudrais le savoir tout de suite,
+dis-je. Et puis, ma chère grand’mère, je
+me moque, je vous assure, d’avoir ou de
+n’avoir pas quinze mille francs de rente.
+Et ensuite devenir la femme d’un médecin…
+pouah ! un homme qui vit au milieu
+des maladies, des morts ou des mourants !
+D’ailleurs je suis sûre qu’il… »</p>
+
+<p>Mais un bruit inquiétant, du côté des
+confitures, interrompit mon discours.</p>
+
+<p>« Mes confitures brûlent ! s’écria
+grand’mère en posant sa guitare sur une
+chaise et en jetant par terre Malek-Adel.
+Mon Dieu, est-il possible ! elles s’en vont
+dans le feu… Marie, René, Laure, Mina…
+mais arrivez donc ! levez la bassine,
+depêchez-vous ! »</p>
+
+<p>Dans sa détresse, grand’mère appelait
+à son aide jusqu’à sa chatte favorite. Je
+me précipitai, me brûlai les doigts et me
+noircis les mains dans l’intérêt de ma
+cause, ainsi qu’il arrive souvent dans le
+dévouement des hommes ; mais l’ampoule
+que je me suis faite à la main droite ne
+m’a servi de rien, ma chère amie. Grand’mère,
+contre son habitude, n’a commis
+aucune indiscrétion, et j’en suis réduite
+aux conjectures.</p>
+
+<p>Pendant le dîner, je me suis derechef
+élancée sur mon coursier préféré. J’ai
+parlé, avec conviction, de la vie de campagne
+simple et rustique ; des mérites
+moraux qui découlaient de la sagesse de
+nos aïeux, lesquels, ces bonnes gens, se
+contentaient de rideaux de mousseline et
+de vulgaire carrelage. Mais ma cousine
+m’a interrompue pour me dire :</p>
+
+<p>« Regarde le tableau généalogique
+qui est dans la bibliothèque, et tu verras
+s’ils étaient si simples. »</p>
+
+<p>Il est de fait que chaque note biographique
+se termine ainsi :</p>
+
+<p>« Il eut de grandes relations et se
+ruina. »</p>
+
+<p>La ruine a été leur position sociale, et
+nous avons conservé la tradition.</p>
+
+<p>Je tournai bride et pris un autre chemin,
+mais sans plus de succès. Il était si
+pierreux que mon coursier buttait à
+chaque pas, et que nous avons fini par
+rouler dans un fossé où nous sommes
+restés.</p>
+
+<p>Adieu, majesté ; demain le facteur emportera
+ces pages et, le soir, je t’en griffonnerai
+de nouvelles pour te conter comment
+cette manne miraculeuse, qui s’appelle
+un médecin pourvu d’une clientèle
+et de quinze mille francs de rente, est remontée
+au ciel d’où elle était tombée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">III</h2>
+
+
+<p class="date">26 mai.</p>
+
+<p>« O sainte pauvreté ! » disent les religieux.
+Depuis ce matin, ma chère amie,
+je me demande si je dois me froisser de
+ton scepticisme à mon égard ; il est insolent,
+et je ne sais de quel côté résoudre
+la question.</p>
+
+<p>Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas
+dans le cas de ces âmes sublunaires qui
+touchent aux cieux par la pensée et n’ont
+pas le sens commun sur la terre ? Ou, si
+la sainteté n’est pas ma voie, ce que je
+suis très disposée à croire, pourquoi ne
+ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a
+la sagesse de supprimer tous les agréments
+de la vie pour la rendre plus
+agréable ? C’est une sagesse, vois-tu, qui
+dépasse de cent coudées en profondeur
+toute la philosophie de ma cousine. Sainte
+pauvreté ! elle vous met en harmonie
+avec le fond sérieux de la vie et… Et tu
+ne crois pas un mot des raisons qui me
+la font aimer. Tes fossettes rient jusque
+dans ta lettre et, en femme amoureuse,
+lu vois mes idées revêtir une forme masculine
+qui me prendra dans ses bras un
+beau matin et m’emportera au loin… A
+une lieue d’ici, pas plus ; dans un manoir
+posé au milieu de notre plaine comme
+un vieux hibou déplumé qui a l’intention
+de vivre cent ans encore dans ses vieilles
+murailles chambranlantes. Cent ans ! c’est
+plus qu’il ne faut pour abriter nos
+amours. Et quand nous aimerions à vivre
+comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas
+que personne eût rien à reprendre à nos
+idées. Un hibou est un animal infiniment
+plus sympathique qu’un médecin ; il a du
+moins le bon goût de se taire toute la
+journée, et, comparativement, c’est une
+qualité transcendante.</p>
+
+<p>Quelle entrevue tumultueuse ! Il n’y
+avait pas trois minutes qu’il était assis
+qu’un jugement sans appel était prononcé
+en mon intime et que, nous prenant aux
+cheveux, je constatais qu’il ne pouvait
+être question entre nous de la rencontre
+des atomes crochus.</p>
+
+<p>C’est un de ces faiseurs de phrases qui
+sautent d’une dissertation sur la gloire à
+une question de ménage, de l’esthétique à
+la manière d’assaisonner un macaroni, de
+Platon aux contes de ma mère l’Oie ; qui
+discourent sans s’arrêter, sans respirer,
+sans vous écouter et croient être aimables.
+Ils parlent de lieux communs comme de
+découvertes transcendantes, et d’idées
+creuses ou vulgaires avec la satisfaction
+prud’hommesque d’un imbécile. Ah ! les
+stupides personnages !</p>
+
+<p>Selon eux, il n’y a de remarquables
+sous la voûte céleste que les individus
+dont ils représentent l’espèce : médecins,
+notaires, avoués, etc. L’armée se
+compose d’huîtres, les marins sont des
+ânes, les grands propriétaires des fainéants,
+les gens du monde des nullités,
+les diplomates distingués ont leur
+réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a
+de bien, d’intelligents, de studieux, de
+distingués, de moraux que les médecins
+en général et M. X… en particulier.</p>
+
+<p>Le voyant complètement fourvoyé, je
+le mis traîtreusement sur le chapitre de
+la religion, ce qui l’acheva.</p>
+
+<p>Il m’est arrivé de penser que mes opinions
+religieuses, relativement à celles de
+certaines gens, pourraient bien sentir un
+peu le roussi, et que je mériterais quelquefois
+d’être liée sur des fagots. Mais, en
+l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur
+extraordinaire ; je devenais apôtre,
+missionnaire, martyre s’il le fallait ; pis
+que cela, des ailes me poussaient pour
+suivre à grands pas sainte Thérèse dans le
+mysticisme, et jamais la prose d’un sot
+ne produisit plus magnifique effet.</p>
+
+<p>Ma cousine consternée, et grand’mère
+mécontente de moi, essayaient d’éteindre
+l’incendie, mais la maison brûlait par
+tous les bouts.</p>
+
+<p>Grand’mère, cependant, s’obstina à
+faire diversion. Mais d’abord grand’mère
+est terriblement distraite ; ensuite, de tout
+temps, elle a ressemblé, moins l’éloquence
+et l’intention, à saint Jean Chrysostome
+parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment
+ou par distraction, elle dit aux
+gens les vérités les plus crues, et nous
+met sans cesse sur le gril ma cousine et
+moi.</p>
+
+<p>« On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement,
+que votre père rendait sa
+femme malheureuse. C’est bien vilain !</p>
+
+<p>— Mais, madame… » murmura M. X…
+interloqué.</p>
+
+<p>Ma cousine essaya de pallier le désastre,
+mais grand’mère reprit à voix
+basse :</p>
+
+<p>« Tu sais bien, Laure, que nous l’avons
+entendu dire. »</p>
+
+<p>Pour nous tirer de ce mauvais pas, je
+repartis en guerre, en appliquant, de
+main habile, un petit coup de fouet sur
+les opinions de l’ennemi.</p>
+
+<p>Dans l’excitation de la discussion, sans
+souvenir du motif de sa visite, il eut la
+bonté de m’informer qu’il considérait
+comme niaises superstitions toutes les
+vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la
+science y ayant mis bon ordre, les
+croyants, à part quelques honorables
+exceptions, étaient des oies ou peu s’en
+faut.</p>
+
+<p>« La science, mademoiselle, la science
+achèvera de faire table rase de ces reliquats
+de la routine et de l’ignorance.</p>
+
+<p>— Je n’en doute pas, monsieur, je n’en
+doute pas, répondis-je innocemment. Et
+lorsque la science, à l’exclusion d’autre
+chose, aura infusé ses idées dans l’esprit
+des hommes rudimentaires qui sont, je
+crois bien, les mêmes en tout temps, vous
+aurez la joie d’être pendu haut et court à
+la première lanterne venue, afin que les
+braves gens qui vous pendront jouissent
+un peu de vos revenus. Ce qui sera du
+reste infiniment agréable pour vous ; car
+enfin, il doit être délicieux pour un savant,
+ou un philosophe, de fermer les
+yeux en servant d’application à la logique,
+qui est une des premières clefs de la raison
+et, par contre, de la science, si je ne
+me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans
+les siècles les plus noirs du moyen âge…
+quelle destinée et comme c’est grand ! »</p>
+
+<p>Sur ce, s’imaginant que je me moquais
+de lui, il prit son chapeau pour s’en aller
+à la recherche du martyre et court encore.</p>
+
+<p>Notre grand salon, que je ne t’ai pas
+encore présenté, retentit de gémissements
+et de reproches. Mme de Lines m’accusa
+de l’avoir fait exprès.</p>
+
+<p>« Exprès ! dis-je impatientée. Est-ce
+moi qui ai construit le cerveau de ce bourgeois
+bourgeoisant ?</p>
+
+<p>— Mais il est très bien ! dit grand’mère,
+qui trouve tout le monde bien et
+qui, quoique appartenant à une ancienne
+famille, n’a pris au moral que les traits
+de son père, qui avait perdu dans la
+bagarre révolutionnaire les affinements
+et les idées des vieilles souches.</p>
+
+<p>— C’est un parti que Claude ne retrouvera
+pas », dit ma cousine d’un ton
+pitoyable.</p>
+
+<p>Pendant ce conflit, je contemplais notre
+belle voûte du quatorzième siècle, badigeonnée
+par ma famille d’une affreuse
+couleur ; elle a vu des moines en prière,
+peut-être des saints en extase, mais elle
+n’avait pas accoutumance, certainement,
+d’un regard de jeune fille irritée.</p>
+
+<p>Pour comble de bonheur, maîtresse
+Jamin, au courant de la situation, apparut
+avec sa mine funèbre. En vieux serviteur
+zélé, elle accourait pour connaître
+les bonheurs de la famille.</p>
+
+<p>Le bonheur s’étant tourné en désastre,
+je me préparais, si la bonne femme se
+transformait en fontaine, à la faire servir
+de bouc émissaire à mon irritation. Mais
+elle se contenta de dire :</p>
+
+<p>« C’est bien malheureux, mademoiselle,
+mais enfin, si ce n’est pas votre
+goût… C’est que le mariage n’est point
+un marché ordinaire, allez ! »</p>
+
+<p>On en resta sur ce mot, mais le dîner
+fut morne.</p>
+
+<p>Pour nous distraire de nos sombres pensées,
+je proposai d’atteler Pâté s’il voulait
+bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles
+d’un ami qui vit solitairement avec
+ses rhumatismes et ses livres.</p>
+
+<p>Pâté, en excellentes dispositions morales,
+nous conduisit sans hésitation, de
+son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée
+d’un manoir peuplé pour moi de bons
+souvenirs.</p>
+
+<p>Ses murs sont écroulés en différents
+endroits ; les nôtres n’en sont encore qu’à
+menacer les passants, mais ceux-là ont
+cessé de tergiverser depuis longtemps.
+Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour
+attraper les gueules de loup qui poussent
+à profusion dans quelques grains de terre…
+quelques grains de terre seulement, sire,
+et leur vie n’en est pas moins et belle, et
+vigoureuse, et charmante !</p>
+
+<p>Le propriétaire, M. Moral de Chétigné,
+qui ressemble trait pour trait à un bourgmestre,
+eût été merveilleux dans une toile
+hollandaise. Il a rempli je ne sais quelles
+fonctions à la cour de Louis-Philippe ;
+fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il
+est pauvre comme Job.</p>
+
+<p>Malgré ses rhumatismes, il a conservé
+l’habitude courtoise d’offrir son bras à
+grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa
+calèche, tout en chancelant comme les
+vieilles murailles de son manoir. Il baise
+la main de ses visiteuses et met tout son
+esprit en mouvement pour leur être
+agréable. C’est un puits de science, qui
+se creuse encore, car il exhalera son dernier
+soupir en écrivant la dernière phrase
+d’un dernier ouvrage.</p>
+
+<p>« Claude voulait savoir comment vous
+alliez, a dit grand’mère en s’asseyant.</p>
+
+<p>— Comme un homme tout joyeux !
+a-t-il répondu. Mon fils arrive incessamment. »</p>
+
+<p>En entrant, j’avais lu dans ses yeux
+une bonne nouvelle ; mais, bien que j’eusse
+attiré grand’mère et ma cousine dans un
+guet-apens, ayant l’idée traîtresse d’entendre
+parler du compagnon de mon enfance,
+je m’attendais si peu à son arrivée
+prochaine que la surprise m’empêcha
+d’exprimer aucun sentiment.</p>
+
+<p>« J’espère, dit grand’mère distraite,
+qu’il a embelli, car il était bien laid en
+partant. »</p>
+
+<p>M. de Chétigné, qui est habitué à
+grand’mère, se mit à rire.</p>
+
+<p>« Mais comme tous les pères, dit-il, je
+vois mon fils avec des yeux prévenus, et
+je ne l’ai jamais trouvé laid. »</p>
+
+<p>Grand’mère, qui s’aperçut de son errement,
+n’insista pas, mais fit une grimace
+significative. Elle a sur la beauté physique
+des hommes des idées déterminées,
+comme en littérature ; et, pour lui plaire
+complètement, il faut qu’un homme soit
+beau, d’une beauté d’Andalou ou de brigand
+calabrais.</p>
+
+<p>« C’était, enfant, un bien bon petit
+garçon, dit Mme de Lines. Jeune homme,
+il m’a toujours semblé qu’il avait conservé
+ce bon fond. Et la bonté, ajouta-t-elle, est
+un tuyau par lequel passent et s’améliorent
+toutes les qualités d’un caractère. »</p>
+
+<p>Cette pensée neuve n’est-elle pas bien
+joliment tournée ? Médite, ma chère
+Yvonne, cet aperçu philosophique, comme
+je l’ai fait hier soir pendant que, balancées
+dans notre calèche, nous revenions
+au Vaulné par un beau ciel étoilé. La nuit
+était pure et mon cœur battait vite.</p>
+
+<p>Adieu ; je t’embrasse à grands bras, et
+ne dis plus que ma vie est monotone.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IV</h2>
+
+
+<p class="date">4 juin.</p>
+
+<p>Ta malice est en défaut, ma chère amie,
+car je le crois trop modeste pour s’appliquer
+l’orgueilleuse phrase de ton héros.
+Pourtant… s’il vient, il vaincra, c’est certain,
+mais ne l’assimile plus à César : je
+n’aime pas les conquérants.</p>
+
+<p>Si on laissait les pauvres gens vivre
+tranquillement chez eux à leur guise, soit
+en s’égorgeant si ce passe-temps leur
+plaît, soit en pratiquant des rapports plus
+doux, on s’éviterait des embarras bien
+désagréables. Mais les hommes ont la
+rage de se mêler de ce qui ne les regarde
+pas…</p>
+
+<p>Mon roman, comme tu l’appelles, sera-t-il
+pourvu des bottes de sept lieues ?</p>
+
+<p>Je crains, au contraire, qu’il ne marche
+à pas comptés, comme un perclus qui ne
+peut faire usage à la fois de tous ses
+membres.</p>
+
+<p>S’il jette un jour ses béquilles, il faudra
+qu’il coure sur la volonté de ma
+famille pour lui faire mordre la poussière ;
+mais le pays conquis, qu’il soit roman
+ou famille, ne se rendra pas sans
+débats et sans cris. Ce qui prouve que
+j’ai bien raison, et que la bonne parole
+n’est pas : « Convertissez-vous ! » mais :
+« Faites ce que vous voudrez ! » Les conversions,
+lance au poing, ne valent pas le
+diable !</p>
+
+<p>Nous étions à déjeuner quand maître
+Jamin est entré dans la salle à manger
+pour causer un peu et nous apprendre
+les nouvelles. Mais, au lieu de débuter
+par la seule chose qui m’intéressât, il
+commença par nous parler de ses petites
+affaires, et voulut nous convaincre que
+son âme, aussi placide que sa bonne
+figure, était en ébullition.</p>
+
+<p>« Je viens de rencontrer Guibert…
+voyez-vous, quand je vois cet homme-là,
+je ne sais pas ce que je lui ferais bien !…
+C’est lui qui a jeté, une nuite (nuit), un
+sort sur mes chevaux. Le jour où je lui
+donnerai une raclée, il l’aura pour de
+bon. »</p>
+
+<p>Dans ce pays-ci, les gens mettent des <i>t</i>
+partout, et les font sonner comme s’ils
+étaient suivis d’un <i>e</i>, ce qui ajoute au pittoresque
+de leur langage.</p>
+
+<p>Grand’mère a passé toute sa vie à la
+campagne, au milieu des paysans ; elle
+devrait être habituée à leurs croyances ;
+néanmoins, quand elle entend parler de
+sort, elle se fâche immédiatement.</p>
+
+<p>« Vous êtes aussi bête que cette carafe !
+s’écria-t-elle en frappant sur la
+table. Voyons, Jamin, personne ne jette
+de sort, vous le savez bien.</p>
+
+<p>— Pour sûr que c’est vrai pourtant,
+madame ! C’est sûr, pour de bon !… Ah !
+la canaille ! Je l’ai vu qui venait aujourd’huite
+à ma redevance…</p>
+
+<p>— Eh bien, l’avez-vous un peu battu ?
+demandai-je. C’était le cas d’en finir,
+monsieur Jamin.</p>
+
+<p>— J’ai pris un autre chemin, mademoiselle,
+parce que, voyez-vous, si je
+lui avais donné une tape par la goule,
+j’aurais bien été capable de le tuer. »</p>
+
+<p>Et, comme je riais, il reprit :</p>
+
+<p>« Pour sûr que je l’aurais tué… j’ai
+eu peur de moi, voilà pourquoi je n’ai
+pas voulu lui parler. Enfin, c’est pas tout
+ça… Eh bien, v’là donc M. Hervé revenu
+dans le pays ?</p>
+
+<p>— Vous l’avez vu ? dis-je vivement.</p>
+
+<p>— Non, mais j’ai rencontré le gars à la
+Viturin qui lui avait parlé. »</p>
+
+<p>Pendant que ma cousine et grand’mère
+le questionnaient, je baissai le nez sur mon
+assiette sans rien dire, en songeant à la
+joie de revoir, peut-être le jour même, ce
+vieux compagnon de mon enfance, le
+complice de toutes les sottises que j’avais
+envie autrefois d’exécuter.</p>
+
+<p>Comme on vieillit cependant ! Le voici
+devenu un savant comme son père ; il a
+été envoyé en Asie par je ne sais quelle
+Société, et, depuis quatre ans, il vit dans
+ces pays, observant et prenant des notes.</p>
+
+<p>« Son père et lui, c’est du bien bon
+monde ; seulement ça n’est point riche du
+toute, ajouta Jamin en se levant. Allons,
+adieu, mesdames ; portez-vous donc
+bien ! »</p>
+
+<p>Il nous verrait dix fois par jour qu’il
+nous ferait dix fois ce souhait charitable.</p>
+
+<p>« Le pauvre garçon n’est pas, en effet,
+dans une brillante position, dit ma cousine.
+La vie a des cruautés bien inutiles,
+ajouta-t-elle avec mélancolie.</p>
+
+<p>— Je suis sûre qu’Hervé en est encore
+à découvrir les cruautés de la vie, dis-je
+un peu nerveuse. S’il n’a pas d’argent,
+les murs resteront par terre au lieu d’être
+debout, voilà tout !</p>
+
+<p>— Il touchera du doigt les ennuis
+quand il voudra se créer un intérieur, et
+qu’il se verra obligé de rester vieux
+garçon.</p>
+
+<p>— Eh bien, dit grand’mère paisiblement,
+il travaillera à ses livres et vivra
+avec son père. »</p>
+
+<p>Comme si son père devait être éternel !
+J’enrageais de le voir ainsi condamné
+tout tranquillement, et comme la chose
+du monde la plus simple, à une vie d’isolement.</p>
+
+<p>« Il fera mieux, dis-je, d’épouser une
+femme pauvre comme lui…</p>
+
+<p>— Et de créer une famille pour la misère…
+c’est une idée pratique à toi,
+Claude ! »</p>
+
+<p>Cette réflexion est de ma cousine, qui,
+étant la femme la plus impratique de la
+terre, a la manie de chercher noise à mon
+sens pratique. Comme si ce sens n’était
+pas merveilleux quand il consiste à ne
+point rêver l’impossible et à tirer de sa
+position le parti qu’il convient ! Il faut
+bien que je m’adresse à moi-même quelques
+compliments puisque personne ne
+m’en fait…</p>
+
+<p>J’ai été d’humeur sombre toute la journée ;
+mes compagnons habituels s’étaient
+terrés comme des lapins et m’avaient
+abandonnée à mon marasme, qui grandissait
+d’heure en heure, parce que je comptais
+sur une visite qui n’arrivait pas. A
+l’horizon, il n’y avait qu’herbe roussie et
+poussière poudroyante.</p>
+
+<p>Mais tu sauras que je ne suis pas
+femme à laisser ma mauvaise humeur
+s’ingérer si bien dans mes affaires que
+ce n’est plus moi qui les dirige. J’envoyai
+promener ma visiteuse, et, prenant
+Hamlet, j’allai m’asseoir à l’extrémité
+d’une avenue abandonnée. Ses noyers
+sont si vieux, si vieux que leurs têtes deviennent
+chauves et, dans leurs gros
+troncs, les abeilles essaiment chaque
+année.</p>
+
+<p>Je m’installai sur un petit mur, à l’entrée
+d’un clos qui fut autrefois à nous et
+que la maladie a ravagé. Ainsi entourée
+de noyers expirants et de vignes qui ont
+vécu, j’aurais pu méditer sur la fragilité
+des choses terrestres s’il ne m’avait paru
+plus simple d’admirer les rayons de
+soleil sur l’herbe verte… c’est-à-dire
+quand elle est verte, car la nôtre, à cause
+de la chaleur exceptionnelle, est rôtie depuis
+longtemps. Puis, me plongeant avec
+ardeur dans Hamlet, mon esprit s’en allait
+courir dans la philosophie et, répétant
+« <span lang="en" xml:lang="en">te be or not te be</span> », j’arrivais à la conclusion
+que j’étais sûre d’exister, que
+toutes les idées, même les idées folles,
+n’avaient pas pour principe de vie…</p>
+
+<p>Parvenue à ce point de ma sagesse, je
+m’interrompis pour lever les yeux et,
+dans le chemin défoncé, j’aperçus, planté
+sur un cheval plus maigre que Rossinante,
+un cavalier qui me regardait effrontément.</p>
+
+<p>Je le regardai de la même façon, et une
+foule d’échos résonnèrent autour de moi,
+comme les notes charmantes d’un instrument
+délicat. De fines vibrations s’échappaient
+des blés qui jaunissent, des herbes
+brûlées, des ornières du chemin ; elles
+nous enveloppaient comme une légion
+d’amies exquises qui parlaient toutes à la
+fois dans leur joie de nous retrouver.</p>
+
+<p>Peut-être Hervé écoutait-il comme moi
+leurs voix fugitives, car il resta une bonne
+minute sans bouger ni parler, et j’aurais,
+pour ma part, prolongé plus longtemps ce
+moment qui me donnait peu à peu l’impression
+troublante de vieux parfums enfermés
+dans des tiroirs rarement ouverts
+et passant ainsi à plusieurs générations.</p>
+
+<p>Mais il parla, et le charme fut rompu.</p>
+
+<p>« Claude !… vous me reconnaissez ?</p>
+
+<p>— Assurément, dis-je, bien que vous
+ressembliez quelque peu à un Maure. »</p>
+
+<p>Je m’approchai et lui donnai ma main,
+qu’il garda dans la sienne en frappant
+distraitement sur mes doigts avec l’extrémité
+de ses rênes.</p>
+
+<p>Je mourais d’envie de savoir ce qu’il
+pensait pendant que, sans mot dire, il
+m’examinait avec la gravité d’un Arabe
+en prière.</p>
+
+<p>« C’est une habitude que vous avez
+prise là-bas ? demandai-je un peu impatientée.</p>
+
+<p>— J’ai traversé tant de pays dangereux,
+répliqua-t-il, que je ne puis faire un
+pas maintenant sans regarder avec défiance
+autour de moi.</p>
+
+<p>— Merci bien ! dis-je en riant. Mais
+vous êtes dans notre bonne province
+d’Anjou, et les femmes n’y sont point des
+bêtes féroces.</p>
+
+<p>— Que sait-on ?… » me répondit-il
+avec gravité.</p>
+
+<p>Je l’aurais battu. C’était trop fort, après
+quatre ans d’absence, de ne trouver rien
+de mieux à dire que de me comparer à
+un crocodile ou à un jaguar.</p>
+
+<p>« Est-ce la politesse des Persans que
+vous rapportez ? demandai-je. Vous m’avez
+l’air de ne plus connaître la civilisation.</p>
+
+<p>— Vous croyez ? dit-il en riant et laissant
+tomber ma main. Après cela, c’est
+bien possible ; mais j’aurai le temps de
+renouveler connaissance avec elle, car
+adieu les missions et les voyages !</p>
+
+<p>— Vous revenez donc définitivement à
+Chétigné, Hervé ?</p>
+
+<p>— Oui… Mon père est bien infirme
+maintenant, et je ne puis le laisser seul
+plus longtemps. On m’avait proposé une
+nouvelle mission, je l’ai refusée. Mais
+bah ! dit-il en faisant un geste comme
+pour chasser un dernier regret, il est aisé
+de se plaire partout. »</p>
+
+<p>Cette phrase, ma chère amie, te le peint
+tout entier… A peine sera-t-il complètement
+installé qu’il s’organisera une bonne
+petite vie occupée qu’il trouvera délicieuse.
+Il écrira un ouvrage géographique
+ou historique en collaboration avec son
+père, il m’en a déjà parlé, ce projet lui
+tenant au cœur ; il illustrera lui-même
+son livre, car il dessine à merveille. Il est
+assez musicien pour jouer agréablement
+du violon, et nous ferons de la musique
+ensemble, comme autrefois quand nous
+débutions. Qu’importe alors d’habiter, au
+fond d’un village, de vieux murs écroulés !</p>
+
+<p>« Claude plaide pour son saint… Claude
+plaide pour son saint ! »</p>
+
+<p>Cette petite phrase m’arrivera en sourdine
+à travers de lointaines contrées,
+quand tu liras ma lettre. Mais mon saint,
+crois-le bien, est le plus aimable des
+saints. Si jamais il organise mon foyer et
+prenne enfin sa place dans l’âtre, tu verras
+s’il manque de séduction, tout saint qu’il
+soit !</p>
+
+<p>Il s’était remis à m’examiner pendant
+que je marchais auprès de Rossinante.
+Puis, regardant autour de lui, il s’étonnait
+de retrouver tout semblable : les mêmes
+crevasses dans le mur, les mêmes pierres
+effritées au vieux portail construit en
+même temps que le prieuré et sur le haut
+duquel poussent des œillets sauvages et
+des églantiers, pendant qu’un tilleul argenté
+le couvre en partie de ses branches.</p>
+
+<p>« Mais, dis-je, songez que depuis quatre
+ans seulement vous êtes parti, et que le
+Vaulné a vu passer cinq cents ans sur lui
+sans être ébranlé.</p>
+
+<p>— C’est vrai ! dit-il en sautant à bas de
+son cheval, pour le faire passer par la
+petite porte ronde qui est à gauche de
+l’épais portail, afin que je n’eusse pas la
+peine de lui ouvrir les grandes portes à
+claires-voies toutes vermoulues… Mais j’ai
+vu tant de choses, dans ces quatre années,
+que l’immobilité des objets familiers me
+paraît étrange. »</p>
+
+<p>Pendant que nous traversions la grande
+cour de ferme, par laquelle il est nécessaire
+de passer pour arriver au château,
+car tels étaient les lieux il y a deux cents
+ans, tels ils sont restés, j’avais bien envie
+de lui demander son impression sur moi,
+car enfin, je n’ai pas dû être immobile
+comme une pierre !… Mais il entra en
+silence, et d’un air recueilli, dans la petite
+cour comprise dans l’enceinte des trois
+corps de logis, qui forment la façade
+principale de l’habitation. Autrefois elle
+était toute en cloîtres, dont il ne reste
+aucun vestige ; un mur d’appui, surmonté
+d’une grille en bois entièrement garnie de
+plantes grimpantes, la sépare de la grande
+cour. Les murailles de la maison sont
+couvertes, jusqu’à mi-hauteur, de lierre,
+de jasmin et de viorne.</p>
+
+<p>Hervé s’extasia sur la vigueur du lierre,
+tellement épais que, dans le renfoncement
+des portes, on serait à l’abri des pluies les
+plus violentes.</p>
+
+<p>« Il a épaissi de moitié depuis mon
+départ ; cependant tout est bien pareil ! »
+ajouta-t-il en regardant la pompe posée
+au milieu de la cour dans un rond-point
+de gazon, et les fleurs rustiques qui, dans
+les plates-bandes circulaires, s’ouvrent à
+la vie va comme je te pousse… »</p>
+
+<p>Puis son expression se rembrunit en me
+regardant, et, comme nous entrions dans
+la salle à manger, qui sert également
+de vestibule, il s’arrêta tout à coup :</p>
+
+<p>« Et cependant, dit-il, il y a un grand
+changement ici, puisque vous vous
+mariez !</p>
+
+<p>— Qui vous a appris cela, Hervé ?</p>
+
+<p>— Tout le monde ; du moins les bonnes
+gens auxquels j’ai parlé. C’est le bruit du
+pays.</p>
+
+<p>— Le fait extraordinaire d’un prétendant
+s’est en effet produit », répondis-je
+laconiquement.</p>
+
+<p>J’eus, un instant, la pensée de le laisser
+en suspens, mais il y avait, dans cette
+façon d’agir, un jeu de coquetterie tout à
+fait en dehors de mon caractère ; aussi
+j’ajoutai :</p>
+
+<p>« J’ai jeté ce prétendant à l’eau. »</p>
+
+<p>Et, satisfaite de l’éclair qui passa dans
+ses yeux, j’ouvris vivement la porte du
+salon.</p>
+
+<p>Il fut accablé des questions les plus
+variées, grand’mère voulant absolument
+savoir si les Thibétains sont bons maris,
+s’ils mangent de la soupe aux choux verts,
+et s’ils savent que Charles X était un sot.</p>
+
+<p>Ma cousine s’occupait avec sollicitude
+des Persans.</p>
+
+<p>« Ils ont une philosophie à eux, n’est-ce
+pas ? Beaucoup d’idées profondes ? Lisent-ils
+nos auteurs ? Et leur religion ? Elle ne tient
+pas debout, je crois ?</p>
+
+<p>— Mais, dit Hervé malicieusement, il y
+a parfois une grande similitude entre leurs
+sentiments religieux et les nôtres.</p>
+
+<p>— Par exemple ! s’écria grand’mère
+fâchée. Allez-vous vanter aussi leurs
+mœurs ?</p>
+
+<p>— Mon Dieu, elles sont celles de la plupart
+des Orientaux, répondit Hervé avec
+la philosophie d’un homme qui a beaucoup
+vu.</p>
+
+<p>— Et vous les trouvez belles ? reprit
+grand’mère en se fâchant un peu plus.
+Voyez-vous, je ne fais pas plus de cas de
+vos Persans que de ce petit bout de papier.
+J’ai lu qu’ils avaient au moins cinquante
+femmes à la fois ; c’est bien laid ! »</p>
+
+<p>Et grand’mère, qui dit tout, se fourvoya
+dans une dissertation équivoque.</p>
+
+<p>« Ils ont de charmants proverbes, interrompit
+vivement Mme de Lines.</p>
+
+<p>— Moi je les appelle des bêtes, dit
+grand’mère en poursuivant son idée,
+et…</p>
+
+<p>— Voulez-vous m’en donner quelques-uns,
+Hervé ? demanda ma cousine.</p>
+
+<p>— Et toutes ces femmes-là, reprit
+grand’mère, femmes et hommes d’ailleurs,
+d’après ce que j’ai lu, et ce que j’ai lu
+n’est pas beau… Ainsi…</p>
+
+<p>— Votre père doit être bien heureux
+de votre retour ? s’écria Mme de Lines qui,
+dans sa détresse, ne trouva pas de meilleure
+diversion.</p>
+
+<p>— Mais, Laure, je ne sais pas pourquoi
+tu m’interromps toujours, dit grand’mère
+en s’impatientant. Laisse-moi donc expliquer
+à Hervé que ses Persans, qu’il a l’air
+d’aimer, sont des… »</p>
+
+<p>Puis, sur un signe de ma cousine, ses
+yeux tombèrent sur moi, et elle reprit son
+ouvrage en disant avec humeur :</p>
+
+<p>« Mon Dieu, ce que j’allais dire n’était
+pas si terrible ! »</p>
+
+<p>Pendant la visite d’Hervé je restai
+silencieuse, car j’avais fort à faire de
+débrouiller mes sentiments et mes observations.
+Puis je m’amusais de l’effet
+que produit la solitude sur trois ermites
+qui sont arrivés à posséder la conviction
+que les riens de leur vie doivent avoir
+aux yeux de l’univers, voire des Persans,
+l’importance de curieux événements.</p>
+
+<p>Est-ce ta pensée en me lisant ? Il est
+vrai que tu n’es ni univers, ni habitante
+de la Perse.</p>
+
+<p>Ma soirée s’est passée à entendre discuter
+les mérites du voyageur.</p>
+
+<p>Grand’mère disait :</p>
+
+<p>« Il a plutôt embelli, car ce teint brun
+le fait ressembler à un Espagnol.</p>
+
+<p>— Il parle vraiment en homme intelligent »,
+disait ma cousine d’un air étonné.</p>
+
+<p>Voilà qui est surprenant après toutes
+les preuves d’intelligence qu’il a données
+dans son enfance et par le résultat de ses
+brillantes études ! Mais on dit qu’il est
+difficile de passer pour esprit supérieur
+auprès des gens qui vous ont vu naître
+ou vous ont toujours connu. Hervé sera
+toujours considéré ici comme un enfant.</p>
+
+<p>Ensuite, je ne sais pourquoi il doit être
+si satisfaisant de ressembler à un Espagnol,
+au lieu de ressembler tout bonnement
+à un Français… Si ce n’est peut-être
+que, pour certains yeux, les objets éloignés
+revêtent un charme d’autant plus
+séduisant qu’il est inconnu.</p>
+
+<p>Pour moi, j’admire et j’aime ce qui
+m’approche ou m’entoure, sans en chercher
+plus long. Je suis bien convaincue
+que mes chênes, à leur façon, valent les
+cèdres du Liban, ne serait-ce que parce
+que, si on parlait d’eux dans le Liban, ils
+y seraient admirés de confiance.</p>
+
+<p>Adieu. J’éprouve un plaisir extrême à
+te conter ma vie par le menu et le détail.
+Malgré les enthousiasmes de touriste qui
+débordent dans ta dernière lettre, sache
+bien que point n’est besoin de s’en aller
+de montagne en montagne pour découvrir
+des merveilles : ma plaine en contient
+assez pour occuper une existence courte
+ou longue.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">V</h2>
+
+
+<p class="date">30 juin</p>
+
+<p>Voici des reproches curieux, ma chère
+amie ! N’est-il pas plus charmant de créer
+un portrait à sa guise et de laisser son
+imagination vagabonder, au lieu de l’asseoir
+bonnement en face de la réalité ?
+Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché ;
+elle n’est pas vraie seulement pour l’amour,
+et un petit voile d’idéal sur toute chose
+n’a rien de déplaisant.</p>
+
+<p>Si je t’envoie une description détaillée,
+preste ! le voile s’envolera, au lieu que,
+livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra
+entouré du nimbe que donnent les amours
+naissantes. A moins que, par malice et
+sans cause, comme dit le curé, tu ne te
+le figures déjà voûté sous le poids de la
+science, les cheveux grisonnants, l’air d’un
+séminariste et les habits râpés en sa qualité
+de savant. Au reste, que la folle de
+ton logis parle à sa guise ! La folie de la
+mienne est si grande qu’elle serait incapable,
+en vérité, de t’apprendre la couleur
+de ses yeux. J’affirme seulement qu’il
+n’est point aveugle, qu’il possède quatre
+membres, comme tout le monde, et qu’il
+est de hauteur moyenne, car, un jour que
+nous étions debout devant une glace, il
+me souvient d’avoir remarqué que nos
+tailles respectives s’accordaient parfaitement.</p>
+
+<p>Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un
+moment où je deviendrai muette ? Quel
+mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui
+grandit entre Hervé et moi ? Outre que tu
+es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu,
+sont un peu trop silencieux dans leur
+façon d’accueillir mes confidences, encore
+qu’ils chantent à leur manière l’amour
+discret. Il me paraît tout simple d’aimer,
+et tout simple également de le dire. Sois
+sûre que ma loquacité n’est pas près de
+tarir.</p>
+
+<p>Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a
+six semaines qu’Hervé est de retour, il y
+en a bien quatre que sa nouvelle existence
+lui paraît charmante.</p>
+
+<p>C’est un caractère sérieux, paisible,
+aussi rempli de bienveillance pour les
+choses morales que pour le prochain.
+Aux contrariétés et aux contradictions
+qu’il rencontre sur sa route, il oppose
+une aménité tranquille qui écarte les
+orages et les grandes révoltes. Je ne sais
+plus qui a dit je ne sais plus où : « Je
+n’ai pas eu un chagrin qu’une heure de
+travail n’ait consolé. » Ce mot devrait
+être presque la devise d’Hervé ; je dis
+<i>presque</i>, parce que je soupçonne le bonhomme
+qui a écrit ces lignes d’avoir eu
+le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le
+cas présent, et je ne m’arrangerais pas du
+tout qu’en certaine circonstance bien connue
+de moi, quelques pages d’in-folio
+consolassent mon savant de si belle façon.
+Mais il est certain qu’un livre et le travail
+lui suffisent pour être content et oublier
+bien des mécomptes. Il est d’ailleurs la
+répétition exacte de son père, moins l’air
+d’un bon gros bourgmestre, et avec des
+échappées de jeunesse qui ne te permettent
+pas de l’imaginer avec une calotte
+grecque et des lunettes d’or.</p>
+
+<p>Parfois cependant, lorsqu’on parle de
+voyages, je le vois regarder devant lui d’un
+air un peu attristé ; alors mes yeux deviennent
+humides, et je commence à comprendre
+que l’argent a des dons que
+j’aimerais à semer sous ses pas. Mais le
+nuage disparaît et je n’y pense plus. Au
+surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre
+lui et moi, un obstacle que sa délicatesse
+franchirait avec peine, car il a, sur certains
+points, les idées d’un autre âge.</p>
+
+<p>Amour discret… c’est notre devise
+actuelle. Il semble que cet amour n’ait
+attendu qu’un signal pour se dégager d’un
+passé tout plein d’enfantillages et de protestations
+d’amitié. Quand nous nous promenons,
+il n’y a pas un coin de notre
+étrange jardin, — où rien ne se passe
+comme partout ailleurs, — d’où ne jaillissent
+les mots écrits dans notre cœur et
+que nos lèvres n’ont point encore osé formuler.</p>
+
+<p>Nous jouissons d’une grande liberté,
+car ici, comme je le présumais, on ne
+prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois
+Mme de Lines laisse à regret ses cahiers et
+le domaine de la pensée pure pour nous
+observer. En nous voyant circuler placidement
+autour de la pelouse, au milieu
+de laquelle on a planté, de façon régulière,
+quatre sapins dont trois sont devenus
+gigantesques, elle se penche à sa
+fenêtre et crie à Hervé :</p>
+
+<p>« Vous êtes vraiment resté un bon petit
+garçon, Hervé ! Votre père est heureux
+d’avoir un fils aussi raisonnable. »</p>
+
+<p>J’enragerais de le voir traité avec cette
+désinvolture s’il ne savait profiter de la
+circonstance pour venir sans cesse au
+Vaulné.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque ma cousine émet
+devant lui ses idées sur la fortune, encore
+qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée,
+il est saisi d’horribles scrupules et reste
+plusieurs jours confiné dans son trou.</p>
+
+<p>Alors je lui envoie un mot quelconque :
+« Je sais la sonate ; venez m’accompagner. »</p>
+
+<p>Il s’empresse de jeter à la porte la
+vertu, — c’est ce qu’il a de mieux à faire, — et,
+grimpant sur Rossinante, il nous
+revient tout joyeux.</p>
+
+<p>Parfois, sous je ne sais quelle influence,
+il parle comme un moraliste s’adressant à
+un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager
+dans une voie funeste.</p>
+
+<p>« Vous ne connaissez rien de la vie,
+Claude, me disait-il hier en haussant les
+épaules. Si les circonstances changeaient
+pour vous, vous changeriez complètement
+d’idées.</p>
+
+<p>— Grand merci ! dis-je avec dépit. Je
+ne suis pas un oiseau posé sur une
+girouette.</p>
+
+<p>— Comprenez ce que je veux dire,
+Claude, vous ne…</p>
+
+<p>— Je sais que c’est faux, interrompis-je.
+Tenez, la preuve, la voici : ce prétendant
+de l’autre jour est revenu à la charge,
+bien que je l’eusse houspillé de belle manière.
+Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût
+empêchée d’empoigner la circonstance
+aux cheveux et d’entrer bras dessus bras
+dessous avec elle dans la vie ?</p>
+
+<p>— C’est une autre question », murmura
+Hervé, me lançant un regard dans lequel
+une lueur avait brillé comme une étoile.</p>
+
+<p>A tout instant, lorsque je sens que
+l’amour est si près, si près qu’il suffirait
+d’un mot pour lui donner l’éclat de la
+vie, je suis tentée de dire :</p>
+
+<p>« Voyons, Hervé, entendons-nous.
+Les scrupules ne signifient rien dans notre
+position. Je suis aussi pauvre que vous,
+et on sera bien obligé de renoncer pour
+moi aux rêves fantastiques de la fortune.
+Dans ce coin perdu, qui donc songerait à
+Claude Métierne ? »</p>
+
+<p>D’autant plus que mon physique, tu le
+sais, n’a rien de remarquable. Hervé m’a
+même dit hier :</p>
+
+<p>« Vous ressemblez incroyablement à
+Mlle de L’Espinasse, Claude ! »</p>
+
+<p>Délicat compliment ! sur le portrait mal
+dessiné que nous avons de cette demoiselle,
+je la trouve affreuse. Mais lors
+même que je ressemblerais à Hébé, mes
+arbres et quelques voisins seraient seuls à
+le savoir.</p>
+
+<p>Ton idée sur Mme de Lines est erronée,
+et la faute en est à moi. Je m’amuse
+de ses petits ridicules plus, sans doute,
+que ne le voudrait le respect. Elle est
+excellente, mais c’est une femme sur
+laquelle une jeunesse terne, suivie d’une
+vie également terne, a laissé à tout jamais
+sa marque mélancolique. Dans une existence
+qui le comprimait, l’esprit de
+Mme de Lines a perdu quelques plumes de
+son aile. Mais si son jugement est intermittent,
+son cœur ne l’est jamais ; par
+malheur, elle a des idées fixes et entêtées
+difficiles à déraciner. Elle a grand air
+avec ses bandeaux gris, son visage grave
+aux traits réguliers et sa démarche lente.
+Quand elle se promène, elle s’arrête souvent
+pour percer à jour une idée, connue
+depuis que le monde est monde, et elle
+prend au grand sérieux, comme je te l’ai
+déjà dit, la tournure spéculative de son
+esprit.</p>
+
+<p>En attendant qu’elle voie clair à mon
+sujet, et il serait plus simple de débuter
+par là, elle veut construire mon bonheur
+à la façon qui eût convenu à ses goûts, et
+je soupçonne que beaucoup de gens sont
+ainsi faits.</p>
+
+<p>Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur
+charitable a plaidé pour la flamme que
+Prud’homme, en mon honneur, active
+dans son âme à laquelle il ne croit pas,
+Mme de Lines est venue me trouver dans
+le jardin.</p>
+
+<p>« Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis
+encore. Que n’ai-je cinq cent mille francs
+de dot à te donner ! Mais, ma pauvre
+enfant, dans ta position il faut accepter
+des sacrifices pour se marier. Si ce n’était
+pas un homme estimable, tu sais bien que
+je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu corrigeras
+ses travers. Crois-moi, la vie, sans
+argent, est un fagot d’épines.</p>
+
+<p>— C’est singulier ! dis-je. Jusqu’ici, je
+ne les ai jamais senties.</p>
+
+<p>— Parce que tes vingt ans sont à ton
+esprit ce que le soleil est à la fleur. »</p>
+
+<p>Cette forme algébrique d’une pensée
+poétique à laquelle, je crois, elle trouvait
+un petit air persan, enchanta ma cousine,
+qui la développa longuement pour la bien
+ancrer dans mon esprit, incapable de
+comprendre du premier coup les profondeurs
+de l’esprit humain, surtout
+quand il saute par-dessus le Caucase pour
+venir jusqu’à moi.</p>
+
+<p>Mais ma réponse fut catégorique.</p>
+
+<p>« Je n’épouserai jamais ce médecin.
+Sans savoir ce qui m’attend dans la vie,
+et en supposant que mon inexpérience
+m’égare, il est naturel d’agir d’après sa
+conviction présente, et je suis convaincue
+qu’on peut être heureux dans son petit
+coin en mangeant des choux sans perdrix
+s’il le faut, et en remplaçant la soie par
+du droguet si c’est nécessaire.</p>
+
+<p>— Mais, malheureuse enfant ! s’écria
+Mme de Lines en révélant le fond de son
+angoisse, qui dit même que tu trouveras
+un mari ?</p>
+
+<p>— Oh ! cela !… »</p>
+
+<p>J’allais dire que je n’avais aucun doute
+sur la question, mais c’eût été éveiller des
+soupçons, et ma cousine n’était pas assez
+bien disposée moralement pour que j’essayasse
+de plaider une cause si mal engagée.</p>
+
+<p>« O heureux l’homme des champs s’il
+connaissait son bonheur ! a dit Virgile.
+Ma cousine, écoutez Virgile.</p>
+
+<p>— Que le diable emporte Virgile ! »
+m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant
+ennuyée toute sa vie dans les champs,
+leur en veut mortellement.</p>
+
+<p>Elle se leva sur cette exclamation, qui
+sillonnait nettement les nuages spéculatifs
+de son esprit, et me livra à mes pensées.</p>
+
+<p>Le soleil glissait sous les grandes
+branches de sapin qui rasent le sol ; des
+roses étaient perdues au milieu d’avoine
+folle, et sur le fond sombre de la tonnelle
+qui se trouve en face de celle dans laquelle
+j’étais assise, trois iris, de caractère
+particulièrement contrariant, dressaient,
+longtemps après saison passée,
+leurs têtes violettes.</p>
+
+<p>Je me levai vivement en sentant mon
+cœur bondir à de vagues pensées joyeuses,
+le sang actif couler dans mes veines et
+mon esprit courir les champs que j’aime
+à la suite d’une pensée que j’aime encore
+plus.</p>
+
+<p>Il arrive à de jeunes sentinelles de
+vivre dans leur rêve au lieu de surveiller
+l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la
+vedette romanesque que j’essaye de détourner
+du droit chemin tracé par ma
+cousine.</p>
+
+<p>Cet après-midi encore, après avoir relu
+les encouragements contenus dans ta
+lettre, j’ai descendu, avec des projets de
+corruption, notre large escalier de pierre,
+usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui
+par ceux des profanes qui, à
+leur tour, sont venus jeter un regard
+curieux sur la vie et lui demander tant
+de bonnes choses que peut-être elle ne
+peut donner. C’est du moins ce que ces
+ombres saintes me disent ; seulement je ne
+ne les crois pas.</p>
+
+<p>J’arrivais dans un mauvais moment.</p>
+
+<p>Grand’mère était dans la salle à manger,
+en contemplation désespérée devant
+le désastre causé par une chatte qui, au
+milieu des innombrables chats de la maison,
+est la bête préférée. Mina avait sauté
+sur une console et renversé une cloche de
+cristal pour s’emparer d’un fromage avec
+lequel elle s’était sauvée.</p>
+
+<p>Grand’mère, voulant courir après Mina,
+avait saisi un balai et disait d’un ton
+navré :</p>
+
+<p>« Mon Dieu ! une chatte que j’aimais
+tant ! »</p>
+
+<p>Je laissai au conflit le temps de se calmer,
+puis je vins retrouver grand’mère
+lorsque je la vis assise à sa place habituelle
+dans le salon. Cette place est la
+profonde embrasure d’une porte-fenêtre
+par laquelle, en descendant deux marches,
+on entre du jardin dans l’appartement.</p>
+
+<p>Grand’mère venait de penser à sa fille,
+car des larmes étaient encore sur ses
+joues, mais, en même temps, elle souriait
+à un souvenir de jeunesse. Ses impressions,
+ainsi que celles d’un enfant, se succèdent
+comme des rides légères sur une
+eau dormante.</p>
+
+<p>Je me laissai tomber sur une marche
+avec un soupir de satisfaction.</p>
+
+<p>« Comme on est bien dans ce Vaulné !
+dis-je.</p>
+
+<p>— Je suis contente que tu t’y plaises
+tant ! répondit grand’mère, que l’on flatte
+toujours en vantant la propriété dans
+laquelle elle est née et qu’elle n’a jamais
+quittée.</p>
+
+<p>— Et pourtant, grand’mère, si j’avais
+voulu dire oui pour cet imbécile de l’autre
+jour…</p>
+
+<p>— Mais ce n’était pas un imbécile, dit
+grand’mère en se fâchant un peu. C’était
+un très bon mariage ; il est fort bien de sa
+personne.</p>
+
+<p>— Fort bien ?… je le trouve aussi commun
+que ses idées, répliquai-je de mauvaise
+humeur. D’ailleurs un mariage
+n’est bon que proportionnellement à la
+sympathie que l’on s’inspire réciproquement.</p>
+
+<p>— Assurément, répondit grand’mère,
+si Marie avait mis le fromage dans l’office,
+Mina ne l’aurait pas pris…</p>
+
+<p>— Vous ne répondez pas, grand’mère,
+insinuai-je.</p>
+
+<p>— Certainement, ma petite-fille, il faut
+de la sympathie… Je gronderai Marie la
+Vache ; c’est bien plus sa faute que celle
+de Mina. »</p>
+
+<p>Alors je me décidai à battre résolument
+le fourré, quitte à découvrir un ennemi.</p>
+
+<p>« Il y a tant de gens qui vivent comme
+nous et qui vivent très heureux, remarquez
+bien, grand’mère ! A Chétigné, par
+exemple, nos amis sont au moins aussi
+pauvres que nous… »</p>
+
+<p>Je retins mon souffle pour mieux entendre
+la réponse, mais grand’mère songeait
+à l’héroïne du roman qu’elle lit en
+ce moment et se mettait très fort en colère
+contre elle, absolument comme si c’était
+un personnage réel.</p>
+
+<p>« Cette Madeleine n’a pas le sens commun
+à force d’être bonne ! s’écria-t-elle.
+Il fallait mettre sa belle-mère à la porte.
+Est-ce qu’il y a des gens aussi bons que
+cela ! Elle dit oui à tout, n’a aucun défaut…
+elle en devient bête. »</p>
+
+<p>Désespérée, je donnai un grand coup
+de faux aux buissons pour m’en débarrasser
+et laisser le jour pénétrer dans la
+place ; l’astuce d’un Mohican et moi nous
+avons toujours été brouillées, et, si j’errais
+dans les pampas, il ne serait pas difficile
+de m’y scalper prestement.</p>
+
+<p>« Grand’mère, dis-je résolument, si
+Hervé, par exemple, demandait ma main,
+que diriez-vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! il n’y a aucun danger, répliqua
+grand’mère, glissant tranquillement un
+gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait
+raccommoder. Il est trop pauvre ; il
+lui faut une femme qui lui apporte un peu
+d’aisance. Mais où la trouvera-t-il ? car il
+n’est pas beau. »</p>
+
+<p>Cette réponse me fut faite avec une
+conviction si tranquille que soudain je vis
+venir à moi un affreux petit homme absolument
+semblable aux gens d’affaires tels
+que je me les figure, et qui, en un tour de
+main, brouilla toutes mes idées. J’eus
+beau me débattre, le doute pénétra si
+bien en moi que toute la journée, comme
+un huissier retors, il a bouleversé ma
+maison.</p>
+
+<p>Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par
+l’évidence, il a pris la porte et s’est sauvé.</p>
+
+<p>Enfin, puisque personne ici ne veut ni
+voir ni comprendre, j’attendrai patiemment,
+et me contenterai de t’écrire, sans
+essayer dans mon entourage de devancer
+l’heure propice. Adieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VI</h2>
+
+
+<p class="date">19 juillet.</p>
+
+<p>Veux-tu que je te dise un conte exquis,
+à nul autre semblable ?… Il était une fois
+un souverain qui avait le don de prendre
+les formes les plus diverses et de chanter
+le même air mélodieux, qu’il fût fleur parfumée,
+brise légère ou tempête foudroyante.
+En quelque endroit que l’on
+allât, il découvrait le moyen de vous
+suivre pas à pas et, se glissant dans un
+brin d’herbe, de dire sa folle chanson. Si
+on s’asseyait sous un arbre, les feuilles
+n’étaient plus feuilles et leur bruissement
+était sa voix, et sa voix, sans qu’on sût
+comment, résonnait dans l’atmosphère
+qui devenait lui tout entier. Je connais
+certain prieuré où ce monarque entreprenant
+se cachait dans les moindres recoins,
+que toutes les vieilles pierres connaissaient
+et qui, un jour enfin, parlant par
+voix humaine, se nomma ouvertement. Il
+appela son royaume l’univers et sa chanson
+l’amour…</p>
+
+<p>C’était hier soir… Dans la journée nous
+avions reçu deux visites, et les visites ici
+se passent généralement de façon singulière,
+parce que, si on parle des événements
+publics, nous avons toujours l’air
+de revenir du fond des savanes, étant
+invariablement en retard de huit jours
+dans nos informations, car grand’mère
+ne reçoit qu’un journal départemental qui
+paraît chaque semaine. De sorte que si la
+politesse ne les retenait pas, nos visiteurs,
+à chaque instant, s’écrieraient :
+« Mais, madame, Henri IV est mort ! »</p>
+
+<p>Ensuite Mme de Lines, qui aime la discussion,
+se jette sur l’occasion qui se présente
+avec l’empressement d’un gourmet
+sur des denrées rares. A tout hasard, elle
+livre aux espaces une idée quelconque, et,
+bon gré, mal gré, il faut que le gant soit
+relevé et que la lutte s’engage. Mais hier,
+au début, la conversation tomba sur les
+Chétigné. Nos visiteurs éprouvaient le
+besoin de leur appliquer quelques bons
+coups de bâton, en signe d’amitié ; tu as
+dû remarquer bien des fois que les coups
+de bâton étaient la caractéristique des
+plus vives amitiés ?</p>
+
+<p>— Ce sont des hommes charmants, dit
+Mme M… On les voit trop rarement. Ils
+sont un peu excentriques… on se demande
+pourquoi ils vivent ainsi en loups. Ils sont
+si pauvres, il est vrai. Pauvres gens ! que
+peuvent-ils faire ainsi enterrés dans leurs
+ruines ?</p>
+
+<p>— Mais ils ne m’ont point l’air à
+plaindre, dis-je en réprimant une bouffée
+de colère.</p>
+
+<p>— Ils lisent et travaillent beaucoup,
+répondit Mme de Lines.</p>
+
+<p>— C’est un peu une pose, je crois, répliqua
+le fils de Mme M… Hervé, que
+j’aime beaucoup, n’avait rien d’un travailleur
+au collège. Il était comme les
+autres, ni plus ni moins. On dit que les
+relations de son père lui ont beaucoup
+servi. »</p>
+
+<p>Ma patience n’est pas et ne sera jamais
+angélique, c’est positif, et devant l’injustice,
+ou quand on attaque mes amis, mon
+esprit éprouve le même frémissement que
+mes doigts qui aimeraient à cravacher
+quelqu’un.</p>
+
+<p>« Certains hommes se transforment
+heureusement, répliquai-je d’un ton vif,
+tandis que beaucoup s’arrêtent à une première
+station et n’en bougent plus. J’aime
+mieux les premiers.</p>
+
+<p>— Oh ! je ne l’attaque pas, mademoiselle ;
+c’est mon ami, et un bien bon garçon ;
+mais je le trouve un peu poseur.</p>
+
+<p>— Parce que c’est un homme distingué ?
+demandai-je ironiquement. Je l’engagerai,
+en tout cas, à faire la célèbre
+prière : O Dieu, laissez-moi mes ennemis et
+sauvez-moi de mes amis ! »</p>
+
+<p>Le diable, lui-même, s’en fût mêlé qu’il
+n’eût pu m’empêcher de lancer ma réponse
+dont l’impertinence, jointe à la vivacité
+du ton, donna l’éveil à Mme de Lines,
+pendant qu’au sourire discret qui effleura
+les lèvres de mes adversaires, je m’aperçus
+qu’on m’avait tendu un piège et que,
+tête baissée, j’étais tombée dedans.</p>
+
+<p>Ma cousine changea vivement la conversation
+en parlant des récoltes. Connais-tu
+une race plus désagréable que
+celle des propriétaires ? On dirait une
+légion de Prométhées dévorés par un
+éternel vautour, et ils ne posséderaient
+rien du tout que leurs lamentations ne
+seraient pas plus lugubres. Au milieu de la
+conversation, Hervé est entré, le regard
+soucieux et même un peu triste, pour
+moi du moins qui le connais bien.</p>
+
+<p>Avec une politesse un peu surannée
+qu’il tient de son père, il s’est moqué
+agréablement des désespoirs qui l’entouraient,
+puis, à quelques questions qui lui
+furent posées sur ses voyages, le niveau
+de la conversation s’éleva promptement.
+Bien qu’il ne soit pas très causeur, il prend
+toujours part à la conversation avec beaucoup
+de bonne grâce, et la banalité, à sa
+voix, se sauve à toutes jambes. En voyant,
+hier, cet effet se produire immédiatement,
+j’ai compris la critique qui avait précédé
+son entrée, la médiocrité, comme tu le
+sais, n’aimant que sa propre personne. Je
+ne sais pas si l’intelligence d’Hervé est
+supérieure, mais il a une instruction étendue
+qui est lettre morte pour nos bons
+voisins ; vivant autour de leur unique
+journal et de leur marmite, ils croient
+avec fermeté que marmite et journal sont
+le dernier mot de la création.</p>
+
+<p>Après avoir roulé avec quelque impétuosité
+sur une question de sentiment, la
+discussion aborda le terrain des bouleversements
+sociaux, et je croyais que nous
+n’en verrions jamais la fin quand ma cousine,
+qui se recueillait depuis un moment,
+pour frapper un grand coup, s’écria :</p>
+
+<p>« Du reste, Dieu seul est grand ! Si
+Massillon ne l’avait pas dit, eh bien ! moi
+je l’aurais dit ! »</p>
+
+<p>Cette pensée nouvelle, tombant au milieu
+de nous avec l’à-propos d’une bombe
+dans une réunion de paisibles villageois,
+servit l’impatience où j’étais d’assister à
+la disparition de nos visiteurs, qui se levèrent
+comme si l’accord final était donné.</p>
+
+<p>Il était tard, et je regardais avec désolation
+la pendule en songeant qu’Hervé
+allait partir sans que je pusse sonder
+délicatement le motif de sa préoccupation ;
+mais voilà que grand’mère eut la bienheureuse
+inspiration de le retenir à dîner.
+Malheureusement Mme de Lines, dérogeant
+à ses habitudes, ne nous quitta pas,
+car ma fougue, en défendant les Chétigné,
+l’avait inquiétée. Toutefois elle se rassura
+devant l’air distrait d’Hervé et la façon
+placide dont je dévorais à belles dents
+mon dîner.</p>
+
+<p>Il était nuit lorsque Hervé, qui s’était
+promené avec nous sans que je pusse lui
+parler, songea à nous quitter.</p>
+
+<p>Adieu, dis-je brusquement, car
+j’étais furieuse. Après cela je vais vous
+conduire jusqu’à la grande cour, ajoutai-je
+en me ravisant.</p>
+
+<p>— Je vous accompagne, mes enfants »,
+dit grand’mère.</p>
+
+<p>Ainsi tranquillisée, Mme de Lines s’enfonça
+dans le bois, afin d’arracher au
+clair de lune tous ses secrets. Quant à
+nous, nous n’avions pas fait dix pas que
+grand’mère s’en allait de son côté sans
+plus songer à notre existence.</p>
+
+<p>En approchant de la maison, je montrai
+à Hervé une assez vive lumière dans
+le chœur de l’église.</p>
+
+<p>« Des pèlerinages ont passé par là,
+dis-je. Allons voir s’il n’y a aucun danger
+pour le feu. »</p>
+
+<p>Trois bonnes femmes, en effet, étaient
+venues dans la soirée faire « un voyage »,
+selon l’expression du pays, et des bouts
+de bougie, qu’elles étaient allées demander
+à la cuisine, achevaient de brûler.
+L’une d’elles avait mis un cierge qui
+éclairait saint Coqueluchon du haut en
+bas, et l’expression extatique du saint,
+au milieu des ombres portées très fortes,
+paraissait étrangement suppliante. Des
+rayons lunaires pénétraient dans la chapelle,
+mais sans éclairer la longue nef, où
+se distinguaient vaguement un moulin
+pour le blé, des échelles, de vieux pupitres
+qui servaient autrefois au lutrin et la
+provision de bois de la maison.</p>
+
+<p>Nous montâmes cinq marches à peu
+près intactes pour nous approcher de
+l’autel. Il y a dans l’église un courant d’air
+perpétuel, et il n’est pas besoin d’un vent
+bien vif pour l’entendre soupirer : la moindre
+brise qui passe rompt le silence de ces
+grandes murailles, et les lianes de lierre
+qui entourent la Vierge décapitée battent
+comme des ailes d’oiseau.</p>
+
+<p>Oubliant que je voulais questionner
+Hervé, je restai immobile sans songer à
+parler ; j’écoutais, dans le silence recueilli
+de ces ruines, le frémissement des clématites
+accrochées aux ogives des fenêtres
+et l’air très faible qui courait par instants
+dans le vaisseau… C’était comme la plainte
+très douce d’un passé oublié qui nous
+conviait nous-mêmes à l’oubli éternel,
+quand l’heure serait venue, et, tout émue
+du mystère dont l’influence m’enveloppait,
+je me tournai vers Hervé pour lui
+exprimer mes impressions.</p>
+
+<p>En le regardant, ma respiration devint
+plus courte et mon cœur battit comme un
+fou. Ses yeux étaient parlants, et à peine
+avais-je eu le temps de penser qu’il allait
+enfin prononcer des mots décisifs que,
+penché vers moi, il me disait comme autrefois
+dans mon enfance :</p>
+
+<p>« Claude… m’aimes-tu ? »</p>
+
+<p>Et des débris de saints, des sculptures
+Louis XV mutilées, de la haute voûte
+lézardée, des rayons d’incertaine lumière,
+j’entendis :</p>
+
+<p>« M’aimes-tu ? »</p>
+
+<p>Une voix, comme un souffle, répondit
+« oui ! » et glissa dans le silence de l’église,
+mais pas plus rapidement que l’ombre
+qui suivait ma fuite précipitée après l’aveu
+franc et spontané de mon âme.</p>
+
+<p>Hervé me rejoignit au milieu de la nef.
+Il passa son bras sous le mien, m’entraîna
+en arrière, me fit remonter les marches
+du chœur et, se tenant en face de moi,
+me dit d’une voix tremblante :</p>
+
+<p>« Claude… ma chère Claude ? »</p>
+
+<p>Et comme si les mots lui manquaient
+pour s’exprimer, il répétait indéfiniment
+mon nom, qui me parut avoir une éloquence
+qu’assurément je ne lui soupçonnais
+pas.</p>
+
+<p>« Vous avez dit oui, Claude ?</p>
+
+<p>— Oui encore, dis-je en portant mes
+mains à mon visage brûlant. Je ne sais
+guère déguiser la vérité, Hervé, et celle-là
+vous la connaissiez certainement.</p>
+
+<p>— J’y croyais souvent, et souvent aussi
+je n’y croyais plus.</p>
+
+<p>— Alors vous étiez un peu stupide ! »</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à rire, puis… puis il
+me serait impossible de te narrer ce que
+nous avons dit. Mais Dieu que je la trouvais
+jolie cette forme définitive de la chanson
+que, depuis longtemps, j’entendais chanter
+autour de moi !</p>
+
+<p>Combien de temps avons-nous causé
+ainsi ? Avons-nous même parlé ? Je n’en
+sais rien, mais Hervé s’avisa soudainement
+de troubler notre quiétude.</p>
+
+<p>« Ma pauvre Claude, me dit-il, vous
+acceptez une vie bien monotone et bien
+modeste. C’est à peine si mon père et
+moi avons 5,000 francs de revenus, et
+force nous sera de vivre à Chétigné pour
+arriver à vivre. »</p>
+
+<p>Ainsi rappelée à la vérité, je me frappai
+le front avec désespoir.</p>
+
+<p>« Grand Dieu ! m’écriai-je, et les
+15,000 francs de rente de ma cousine !</p>
+
+<p>— Comment les 15,000 francs de rente ?</p>
+
+<p>— Oui, oui ; Mme de Lines s’est mis en
+tête que j’épouse 15,000 francs de rente,
+pas un sou de moins ! sous prétexte
+que, le suprême bonheur étant d’avoir
+30,000 francs à dépenser par an, je dois
+au moins posséder la moitié du bonheur
+suprême.</p>
+
+<p>— L’écart est énorme ! me dit-il en
+laissant tomber ma main d’un air consterné.
+Je savais qu’elle eût voulu pour
+vous une position plus brillante que la
+mienne, mais je ne connaissais pas toutes
+ses ambitions. Néanmoins, sans l’entraînement
+de ce soir, Claude, je crois que
+j’aurais attendu longtemps encore avant
+de me déclarer.</p>
+
+<p>— Vous auriez fait une bêtise,
+m’écriai-je, parce que, moi, je n’ai pas
+du tout les idées de ma famille.</p>
+
+<p>— Oui… mais vous dépendez de sa
+volonté. »</p>
+
+<p>Il avait raison, et ma détresse était
+plus grande que je ne la voulais montrer.</p>
+
+<p>Je levai les yeux vers saint Coqueluchon
+qui, à la lueur des bougies mourantes,
+suppliait certainement le ciel de
+nous accorder ses bénédictions.</p>
+
+<p>« Ne nous désespérons pas, Hervé,
+dis-je, et, si vous voulez, établissons tout
+de suite notre budget, afin d’opposer un
+démenti formel aux craintes de ma cousine,
+quand le moment sera venu de discuter,
+et de prouver mathématiquement
+que nous sommes des gens pratiques. »</p>
+
+<p>Nous nous sommes assis sur les marches
+couvertes de poussière, de feuilles
+et de pétales de fleurs qui pénètrent tout
+l’été par les vitraux sans vitres.</p>
+
+<p>« Mais, dis-je avec quelque inquiétude,
+vous y connaissez-vous bien ?</p>
+
+<p>— Pas beaucoup ! me dit-il d’un air
+anxieux. C’est mon père qui dirige la
+maison, et, comme lui, je n’attache pas
+grande importance aux choses extérieures
+puisque je suis toujours plongé dans mes
+livres.</p>
+
+<p>— Il est grand temps que j’aille mettre
+de l’ordre dans ce taudis, répliquai-je en
+riant.</p>
+
+<p>— Et dire que je n’ai pas mieux à
+vous offrir ! s’écria-t-il en s’agitant si bien
+que j’avalai force poussière.</p>
+
+<p>— Vous m’offririez de vivre au fond
+d’une mine avec vous que je serais heureuse ! »
+dis-je dans un élan étourdi.</p>
+
+<p>Étourdi est bien le mot, car, ne connaissant
+pas les hommes, j’aurais dû être
+en défiance, d’autant qu’il n’est pas dans
+les usages reçus, je le savais bien, d’écouter
+et de dire de tendres paroles dans
+l’ombre d’une chapelle en ruine.</p>
+
+<p>A peine ma phrase se promenait-elle
+dans les airs que cet imbécile me prenait
+dans ses bras et me donnait la plus chaude
+des accolades, ce qui me jeta dans un
+émoi où la colère, et je ne sais quelle joie
+excessive, se mêlaient si bien que je perdais
+la tête.</p>
+
+<p>« Je m’en vais ! » criai-je rouge de confusion
+et sautant trois marches à la fois.</p>
+
+<p>Il se jeta devant moi.</p>
+
+<p>« Non, non, ne partez pas… Claude,
+je vous en prie ! »</p>
+
+<p>Je m’arrêtai hésitante.</p>
+
+<p>« Vraiment, dis-je d’un ton sévère, si
+l’homme n’est qu’un misérable chiffon, il
+faut le dire tout de suite… »</p>
+
+<p>Mais je m’aperçus aussitôt que je
+n’avais pas le droit de parler, et que mon
+âme était passée, elle aussi, à l’état lamentable
+de chiffon, car, cédant aux supplications
+d’Hervé, je remontai les saints
+degrés et allai m’appuyer avec dignité à
+l’autel.</p>
+
+<p>« Reprenons notre budget, Claude ! me
+dit-il humblement.</p>
+
+<p>— C’est sage… parlons sérieusement,
+répondis-je avec gravité. Ainsi vous avez
+cinq… Mais, à propos, dites-moi d’abord
+pourquoi vous aviez l’air si triste dans la
+journée ?</p>
+
+<p>— Parce que j’étais dans mes heures
+de doute, ma chère Claude. Parce que je
+me demandais si vraiment vous m’aimiez
+et si j’oserais vous dire tout mon amour.
+Je crois vraiment que je vous aime depuis
+toujours… »</p>
+
+<p>J’allais répondre étourdiment :</p>
+
+<p>« Comme moi ! »</p>
+
+<p>Mais, me défiant désormais de l’eau qui
+dort, je me dirigeai prudemment vers les
+mathématiques.</p>
+
+<p>« Cinq mille francs, et quinze cents que
+j’ai en dot, total six mille cinq cents. Mais
+c’est énorme ! m’écriai-je éblouie.</p>
+
+<p>— J’ai peur que non…</p>
+
+<p>— Alors que ne suis-je très riche pour
+que vous le deveniez ! dis-je piteusement.</p>
+
+<p>— Si vous étiez riche, Claude, je ne
+demanderais pas votre main.</p>
+
+<p>— Il est certain, repris-je en soupirant,
+qu’il y a harmonie… si vos murs
+sont tombés, les nôtres sont sur le point
+d’en faire autant, et, une fois par terre,
+je voudrais bien savoir qui les relèvera…
+Bah ! nous nous en tirerons parfaitement ! »</p>
+
+<p>Et lui montrant saint Coqueluchon,
+j’ajoutai :</p>
+
+<p>« Si nous étions des saints, comme lui,
+je suis sûre que nous n’aurions même pas
+besoin de six mille francs pour vivre satisfaits.</p>
+
+<p>— Brr !… me dit-il en frissonnant. S’il
+faut pour cela devenir un saint !…</p>
+
+<p>— Oui… ce serait bien ennuyeux ! »
+dis-je avec conviction.</p>
+
+<p>Au moment où je prononçais cette belle
+conclusion, le dernier bout de bougie
+expira, suivant en cela l’exemple du
+cierge qu’un coup de vent venait d’éteindre,
+et, en même temps, j’entendis ouvrir
+la porte double du salon qui communique
+avec la sacristie.</p>
+
+<p>« On vient, murmurai-je ; c’est Mme de
+Lines, sans doute ; elle me cherche… ou
+bien, en rentrant, elle a été inquiétée par
+les lumières. Sauvons-nous ! »</p>
+
+<p>Nous courûmes à la lourde porte qui
+ouvre sur la petite cour, et nous nous
+échappâmes comme d’affreux coupables.</p>
+
+<p>Je reconduisis Hervé jusqu’à la barrière,
+en disant précipitamment :</p>
+
+<p>« Demain, que votre père vienne faire
+la demande… et Dieu protège notre
+galère ! »</p>
+
+<p>Une seconde après, sans rencontrer
+personne, je volais à tâtons dans les escaliers
+aux voûtes basses et les grands corridors
+délabrés. Je me précipitai dans ma
+chambre, allumai une bougie et, un livre
+devant moi, j’attendis que les éventualités
+se produisissent.</p>
+
+<p>L’horrible chose qu’une conscience
+troublée ! Je pâlissais, rougissais, pâlissais
+de nouveau et, bien que je fusse en mesure
+d’affronter des explications sans me
+compromettre, je sentais qu’à la seule
+vue de Mme de Lines j’allais crier mon
+forfait.</p>
+
+<p>Lorsque j’entendis son pas grave résonner
+sur les carreaux du corridor, mon
+âme fut livrée à toutes les furies, comme
+disaient jadis les héros de roman. Toutefois
+ces bonnes femmes ne me firent pas
+crier : Ciel et terre ! très convaincue que
+je suis, d’ailleurs, qu’en maintes occurrences
+le ciel et la terre sont affligés, l’un
+et l’autre, d’une surdité profonde ; mais
+quand Mme de Lines parla à travers ma
+porte, j’ouvris trois fois la bouche sans
+pouvoir prononcer un mot. Que les dieux
+me préservent des eaux troubles, car je
+ne suis pas faite pour elles, et je plains
+de toute mon âme les grands coupables !</p>
+
+<p>« Claude, es-tu là ?… Est-ce que tu
+dors, Claude ?</p>
+
+<p>— C’est vous, madame ? dis-je d’une
+voix enrouée.</p>
+
+<p>— Mais oui, c’est moi… Je me demandais
+si tu n’étais pas encore avec Hervé,
+ce qui eût été inconvenant, car ta grand’mère
+est montée, je crois ?</p>
+
+<p>— Il est parti, répondis-je en reprenant
+un peu d’aplomb ; et j’ai entendu grand’mère
+faire sa ronde habituelle pour voir
+s’il n’y avait pas quelque voleur caché
+dans les armoires et les tiroirs de la commode.</p>
+
+<p>— Bien… Moi j’arrive de l’église où
+j’avais aperçu de la lumière ; c’était un
+cierge et des bouts de bougie que des
+pèlerins avaient laissés. Mais le tout est
+éteint maintenant.</p>
+
+<p>— Vraiment… c’est éteint ? criai-je.</p>
+
+<p>— Oui… il n’y a aucun danger pour
+le feu. Dors bien ! »</p>
+
+<p>C’est ce que j’ai fait avec une tranquillité
+surprenante, malgré les troubles de
+ma conscience, et, lorsque je me suis
+levée de bonne heure, ce matin, pour
+avoir le temps de t’écrire mon récit avant
+l’arrivée du facteur, j’ai découvert que
+la vie avait singulièrement embelli depuis
+hier… La grande bataille se livrera
+aujourd’hui, mais je suis calme.</p>
+
+<p>La vie sans beaucoup de superflu te
+paraît un désastre, et, dans tes encouragements,
+je sens bien des réticences, ma
+chère amie. Il est certain que le fils du
+roi, quand il est allé chez les fées chercher
+l’aile de papillon et la goutte de
+rosée chers au poète, est mort d’inanition
+après avoir fait si plantureuse chère.
+Mais nous, nous aurons le papillon tout
+entier et des coupes débordantes de
+rosée.</p>
+
+<p>Je suis une heureuse femme ; embrasse-moi
+et ne gâte rien par tes remontrances.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VII</h2>
+
+
+<p class="date">24 juillet.</p>
+
+<p>Depuis hier, je ressemble considérablement
+à Ajax exterminant dans sa colère
+tout un troupeau de moutons qu’il a pris
+pour une légion d’ennemis. Par le ciel,
+Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs
+aveugles ! bien que je trouve Ajax
+extraordinairement ridicule. Encore s’il
+avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même
+de livrer son âme aux passions
+dévastatrices…</p>
+
+<p>Je venais de donner ma lettre au facteur,
+et j’allais me retirer dans ma chambre
+afin de puiser, dans la méditation, des
+forces pour la lutte, quand je fus distraite
+de cette idée par l’arrivée de maîtresse
+Jamin.</p>
+
+<p>Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui
+vient d’assister à l’enterrement de toute
+sa famille, et, bien qu’en certains moments
+la famille soit très désagréable, on
+n’aime pas généralement l’ensevelir en
+masse.</p>
+
+<p>« Je voudrais parler à Mme Azay et à
+Mme de Lines, me dit-elle avec consternation.</p>
+
+<p>— Grand’mère est dans le grenier, et
+Mme de Lines dans la cave », répondis-je.</p>
+
+<p>C’était l’exacte vérité, ces dames ayant
+découvert la veille que l’ordre pourrait
+bien n’être pas le principe dominant de la
+maison. Alors il a été convenu que grand’mère
+commencerait par un bout, ma cousine
+par un autre, et qu’on se rejoindrait
+au milieu, ce qui arrivera peut-être dans
+quelque vingt ans.</p>
+
+<p>Il est probable, en effet, que Mme de
+Lines, au lieu de regarder si les barriques
+avaient besoin d’être « rebattues », est
+sortie de la cave avec une méditation en
+poche sur le danger de l’amour du vin ;
+mais les événements tragiques de la journée
+ont changé le cours de ses idées.</p>
+
+<p>Quant à grand’mère, que j’ai suivie un
+instant, elle s’est promenée avec grande joie
+dans ses greniers, dont elle n’a vu que la
+beauté et les vastes proportions. Elle s’est
+assise, pour se reposer, sur un vieux coffre,
+a mis ses lunettes et, aussi tranquillement
+que dans son salon, a lu « De l’emploi du
+temps » de Mme de Genlis, qui se connaissait
+si bien en toute chose, une seule petite
+exceptée ; car il me paraît qu’elle eût
+pu commencer par apprendre à ne pas
+trébucher en marchant dans la vie. C’est
+grand’mère qui, avec beaucoup de détails,
+m’a raconté l’histoire de ses amours, et,
+à mes cris indignés, elle m’a répondu
+tranquillement :</p>
+
+<p>« Que veux-tu ? ma petite-fille, ce n’était
+point joli, mais dans ce temps-là !… »</p>
+
+<p>Voilà, voilà ! la tolérance nous perd,
+les nations se démoralisent et Claude, ton
+amie, se sent en voie d’intolérance farouche.
+Je suis d’une humeur à prendre en
+grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison
+et tout ce qu’il y a dedans.</p>
+
+<p>Mais je divague ! chantons nos moutons,
+comme Mme Deshoulières.</p>
+
+<p>« Dans la cave ! répondit Mme Jamin
+de plus en plus consternée.</p>
+
+<p>— Parfaitement.</p>
+
+<p>— C’est que c’est bien dangereux, allez,
+mademoiselle ! Si elles tombaient !…</p>
+
+<p>— Elles vont nous revenir en miettes,
+évidemment, répliquai-je avec gravité.
+En attendant je vais les sonner. »</p>
+
+<p>Et j’entrai dans la grande cuisine,
+voûtée et enfumée, pour mettre en branle
+la cloche qui nous appelle, chaque jour,
+à nos devoirs domestiques.</p>
+
+<p>« Vous avez l’air au désespoir, madame
+Jamin, dis-je en m’arrêtant.</p>
+
+<p>— Ah ! mademoiselle, il se passe tant
+de vilaines choses, allez !</p>
+
+<p>— Eh bien, qu’est-ce que cela vous
+fait ?</p>
+
+<p>— Ça ne me fait rien à moi… mais
+c’est tout de même triste. Le monde est
+bien méchant, et vous êtes bien jeune,
+mademoiselle Claude, tenez !</p>
+
+<p>— Vraiment ? dis-je en dressant l’oreille.
+Qu’est-ce que vous voulez dire, madame
+Jamin ? »</p>
+
+<p>La bonne femme secoua la tête d’un
+air navré.</p>
+
+<p>« Il faut se surveiller quand on est
+jeune, mademoiselle.</p>
+
+<p>— Enfin quelle est votre idée ? dis-je
+en m’impatientant. Mais voici grand’mère
+qui appelle ; montez dans sa chambre,
+quand Mme de Lines passera ici, je lui dirai
+d’aller vous rejoindre. »</p>
+
+<p>Ma mission remplie, l’incident me tourmentait
+et, sous la consternation mystérieuse
+de maîtresse Jamin, je flairais un
+danger. J’allai m’asseoir sous la fenêtre
+ouverte de grand’mère, sur le rebord
+d’un timbre qui sert de déversoir aux
+eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin
+parlait aussi bas qu’un criminel poltron qui
+avoue ses turpitudes, et je me désespérais
+quand Mme de Lines me tira d’embarras.</p>
+
+<p>« C’est à n’y pas croire ! s’écria-t-elle.
+Comment voulez-vous qu’ils s’aiment ? Ils
+se connaissent trop. »</p>
+
+<p>Le scepticisme du mot ne te paraît-il
+pas plaisant ?</p>
+
+<p>« Le monde disent qu’ils sont en grandes
+amitiés, reprit Mme Jamin de sa voix ordinaire.
+Je voyais bien que vous n’y pensiez
+pas, c’est pourquoi que je suis venue
+vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais
+je trouve qu’il n’avait point raison.</p>
+
+<p>— C’est bien simple, Laure, dit grand’mère,
+j’écrirai à M. de Chétigné pour que
+son fils ne vienne plus aussi souvent ici.</p>
+
+<p>— Si vous ne voulez pas du mariage,
+vous ferez bien, madame, car le monde
+sont si méchant ! un malheur est vite
+arrivé, allez ! »</p>
+
+<p>A ces mots que je n’ai pas bien compris,
+car je ne vois pas trop quel malheur
+peut nous menacer, grand’mère et
+Mme de Lines ont jeté des cris perçants.</p>
+
+<p>« Ah çà, s’écria grand’mère en colère,
+êtes-vous folle, maîtresse Jamin ? Allez-vous
+venir me dire qu’on manque de respect
+à ma petite-fille et qu’elle puisse être
+soupçonnée ?</p>
+
+<p>— Non, non, non, madame, pour sûr !
+répondit la bonne femme avec épouvante.
+Mais vous savez bien comment sont le
+monde par icite. On sait bien tout de même
+que M. Hervé vient pour le bon motif.</p>
+
+<p>— Il ne manquerait plus qu’on crût le
+contraire ! s’écria Mme de Lines. C’est par
+trop absurde !</p>
+
+<p>— Il n’y a pas de doute, répondit
+Mme Jamin, qui, ne sachant plus comment
+se tirer de la façon bête dont elle avait
+commencé ses révélations, s’embourbait
+à chaque mot. Seulement, dans votre
+grand rang, vous n’avez point la même
+liberté que chez nous. Hier il était nuit
+tout à fait quand vos fermiers ont vu
+Mlle Claude et M. Hervé entrer dans l’église,
+où ils sont restés longtemps.</p>
+
+<p>— Pardi, la belle affaire ! répondit
+grand’mère. Ils sont allés assez de fois
+regarder ensemble saint Coqueluchon ! »</p>
+
+<p>En ce moment, Mme de Lines se pencha
+à la fenêtre, et, en m’apercevant, la ferma
+vivement.</p>
+
+<p>J’étouffais de colère ! Soupçonnée de
+quoi ?</p>
+
+<p>J’aurais étranglé avec bonheur cette
+affreuse bonne femme qui venait déranger
+nos plans, révéler notre innocente équipée,
+et préparer le terrain à M. de Chétigné
+de telle sorte qu’il serait probablement
+reçu comme le peut être le diable,
+quand il imagine de plonger dans un bénitier !</p>
+
+<p>Cependant son intention était bonne :
+elle pensait rendre service en racontant
+les propos des paysans, qui sont, dans
+notre contrée, curieux comme des nonnes,
+cancaniers comme on ne l’est pas et méchants
+comme la gale.</p>
+
+<p>Néanmoins, quand elle partit, mon
+premier mouvement fut de courir à elle
+afin de la secouer, au moral j’entends,
+comme les pommiers de notre jardin. Mais
+je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette
+désinvolture un aussi vieux serviteur et
+que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait
+m’en prendre à la nature, qui devrait
+bien un peu mieux entendre l’intérêt
+des hommes, en déposant un bon
+grain d’intelligence dans toutes les cervelles.</p>
+
+<p>Le déjeuner, qui sonna, fit diversion
+au tumulte de mes pensées. Je m’assis à
+table sans le moindre embarras, car j’avais
+pris subitement la résolution de tenir
+tête à l’orage et de dire, avec la plus
+grande simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais
+l’épouser.</p>
+
+<p>Mais, à ma profonde surprise, je n’eus
+pas besoin de me débattre ; grand’mère et
+Mme de Lines avaient tout bonnement
+décidé de régler entre elles cette petite
+affaire.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, grand’mère appela
+René et lui dit, en tirant une lettre de la
+poche de son tablier :</p>
+
+<p>« Quand vous aurez dîné, René, vous
+porterez cette lettre à Chétigné.</p>
+
+<p>— Sortir par cette chaleur-là ! comment
+madame veut-elle que je fasse ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas bien loin… mais prenez
+Pâté si vous voulez.</p>
+
+<p>— Monter sur Pâté !… pour qu’il me
+fiche par terre et que je revienne avec des
+côtes de moins !</p>
+
+<p>— Eh bien, allez à pied, sur la tête ou
+sur les mains, comme vous voudrez !
+répondit grand’mère qui s’impatientait.</p>
+
+<p>— Hon ! sur la tête, ce serait bien fatigant,
+répondit le bonhomme d’un ton goguenard,
+et sur les pieds, ça me dérange
+de mon ouvrage. J’ai à bêcher mes pommes
+de terre et à pomper de l’eau dans
+le grand bassin pour arroser.</p>
+
+<p>— Enfin, s’écria grand’mère en frappant
+du pied, je vous aurais dit de sarcler
+que vous m’auriez répondu que vous vouliez
+monter sur le clocher de Cizay ! N’y
+allez pas ! je vais charger le fermier de la
+commission.</p>
+
+<p>— C’est ça !… comme si je n’étais pas capable
+de la faire… Allons, que madame me
+donne la lettre, je vas y aller tout de même. »</p>
+
+<p>Grand’mère, sciemment ou non, avait
+employé le plus sûr moyen d’être obéie.
+Il y a toujours eu un terrible antagonisme
+entre la cuisine et la ferme ; or il suffit
+qu’on ait l’air de protéger Capulet pour
+que Montaigu déploie au plus vite un zèle
+extraordinaire.</p>
+
+<p>« En attendant, pensai-je, il y a des
+chances pour que M. de Chétigné soit ici
+avant d’avoir reçu la lettre. »</p>
+
+<p>Les domestiques, en effet, n’avaient pas
+fini de dîner quand un vieux panier, dont
+les jantes ne tiennent guère et dont la couleur
+ne se peut plus deviner, entra dans
+la petite cour, dont la porte avait été précipitamment
+ouverte par Marie la Vache,
+et s’arrêta devant la porte de la salle à
+manger.</p>
+
+<p>Mme de Lines tricotait dans le salon,
+et grand’mère, confortablement installée
+dans un grand fauteuil, avait laissé tomber
+son livre sur ses genoux et faisait son petit
+somme digestif, un mouchoir étendu sur
+son visage pour se préserver des mouches.</p>
+
+<p>« Quoi ! qu’est-ce ? qu’y a-t-il, mes
+enfants ? » dit-elle en s’éveillant.</p>
+
+<p>L’arrivée de M. de Chétigné parut
+émouvoir Mme de Lines, pendant que
+grand’mère disait avec tranquillité :</p>
+
+<p>« Ce n’était pas la peine d’écrire,
+Laure.</p>
+
+<p>— Vous m’aviez écrit ? pour quelle raison ? »
+demanda M. de Chétigné.</p>
+
+<p>Mais, avant de donner aucune explication,
+on me mit à la porte, comme si ma
+destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes
+centenaires, ne devait pas plus m’intéresser
+que celle du Grand Turc.</p>
+
+<p>J’allai promener mon anxiété derrière
+l’église, où se trouvait, dit-on, le cimetière
+des moines. C’est un coin sauvage,
+dans lequel les framboisiers viennent en
+touffes épaisses ; mais l’herbe y est dure
+et la terre mauvaise, bien que les cyprès,
+les sureaux et les lilas y vivent à l’aise.
+Deux grands tilleuls, dont les branches
+basses caressent le sol, donnent une
+ombre impénétrable. En face d’eux, dans
+l’angle d’un mur, grand’mère a fait faire
+une niche dans laquelle a été déposée
+une statue de la Vierge qu’une vitre protège
+de l’humidité. Des lauriers-tins,
+des lilas blancs entourent ce petit sanctuaire,
+et des cerceaux de barrique, disposés
+en dôme au-dessus de la niche, sont
+recouverts d’une viorne odorante. C’est
+l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement,
+dans la belle saison, y vient
+dire ses prières. Quand on a gravi les
+marches de gazon qui mènent à la Vierge,
+on dépasse le mur de toute la tête, et il
+m’est arrivé souvent de profiter des tas de
+bourrées, toujours déposés en été de
+l’autre côté du mur, pour descendre dans
+le chemin extérieur. C’est la prouesse que
+j’ai exécutée une fois encore, sans souci
+de ma dignité, et j’allai attendre la voiture
+de M. de Chétigné dans l’avenue carrossable
+qui relie le Vaulné à la route.</p>
+
+<p>Malheureusement pour mes intérêts, je
+n’attendis pas longtemps. En m’apercevant,
+le bon bourgmestre descendit de
+son carrosse et, s’approchant de moi, répondit
+à mes questions pressantes :</p>
+
+<p>« Ça va mal, Claude, très mal !</p>
+
+<p>— Mais vous savez ce qui s’est passé
+hier entre Hervé et moi ? m’écriai-je.</p>
+
+<p>— Oui, mon enfant, me dit-il en me
+prenant la main avec tendresse, mais ni
+Mme Azay ni votre cousine n’ont bien
+accueilli ma demande. Elles ont été glacées,
+surtout Mme de Lines. Je me croyais
+en Sibérie, ajouta-t-il avec un fin sourire.</p>
+
+<p>— Vous n’êtes pas au milieu des glaces
+avec moi ! dis-je avec chaleur. Vous comprenez
+que rien n’est perdu, c’est la première
+impression. Je ne pense pas qu’on
+veuille disposer de ma personne sans me
+consulter, ajoutai-je, les yeux brillants
+de colère.</p>
+
+<p>— Eh bien, eh bien, voulez-vous bien
+être sage ! me répondit-il avec son beau
+calme flamand. Allez trouver ces dames,
+c’est elles et non moi qui doivent vous
+rendre compte de ma visite. »</p>
+
+<p>En approchant du salon, par le jardin,
+j’entendis quelques bribes d’une conversation
+animée.</p>
+
+<p>« Nous ne devons pas y consentir,
+Agathe, disait Mme de Lines ; c’est la jeter
+dans une position misérable.</p>
+
+<p>— Sans aucun doute, elle ne peut
+pas épouser un homme aussi laid, répondait
+grand’mère. Elle aurait des enfants
+affreux !</p>
+
+<p>— La pauvre petite ! à vingt ans, accepter
+une vie de soucis et de privations !</p>
+
+<p>— Ses filles seraient des laiderons,
+jamais elle ne trouverait à les marier. »</p>
+
+<p>Que te semble de cette sollicitude pour
+des êtres qui ne vivront peut-être jamais ?
+Amusante affaire que l’esprit humain !</p>
+
+<p>Mme de Lines, après un grand effort sur
+elle-même, me mit au courant de la situation.</p>
+
+<p>« Je le savais, dis-je franchement.
+C’est moi qui ai dit hier soir à Hervé de
+demander ma main aujourd’hui. Nous
+nous aimons.</p>
+
+<p>— Tu l’aimes ?… lui en as-tu fait
+l’aveu ? demanda Mme de Lines.</p>
+
+<p>— Il m’a questionnée… j’ai répondu
+la vérité naturellement.</p>
+
+<p>— Ce n’est point joli, dit grand’mère
+indignée ; une demoiselle ne doit dire ça
+qu’à son mari.</p>
+
+<p>— Alors elle n’est plus une demoiselle,
+grand’mère ! Et pour devenir mari, il
+faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en
+tenir.</p>
+
+<p>— Mais Hervé ne peut pas devenir ton
+mari, reprit Mme de Lines avec agitation.
+Comment peux-tu supposer, ma pauvre
+enfant, que nous te livrerons au triste
+sort d’un avenir à peine assuré, de goûts
+continuellement contrariés faute d’argent,
+de l’ennui écrasant d’une existence sans
+distractions de ton âge ? Est-il de notre
+devoir d’accepter que tu t’étioles à tout
+jamais, cœur, corps, intelligence, dans
+une maison mortellement triste d’où tu ne
+pourrais plus sortir ?… »</p>
+
+<p>Le ton et la forme étaient positivement
+éloquents.</p>
+
+<p>« M’étioler ! dis-je sans frissonner
+devant le tableau épouvantable que
+Mme de Lines dessinait à grands traits
+d’après des souvenirs personnels. Je ne
+m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici.
+Cette vie répond à mes goûts… et
+j’aime ! ajoutai-je dramatiquement.</p>
+
+<p>— Tu aimes ?… tu le crois du moins,
+répondit Mme de Lines. C’est donc hier
+soir que tu as fait cette sottise ?</p>
+
+<p>— Sottise pleine de douceur, dis-je en
+souriant, et accomplie sous l’égide de
+saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous
+assure, de plaider en faveur de notre
+folie.</p>
+
+<p>— C’est extraordinaire, Laure, reprit
+grand’mère qui, lorsqu’elle est déroutée
+par quelque fait, s’adresse toujours à ma
+cousine ; je suis très mécontente de ma
+petite-fille.</p>
+
+<p>— Sérieusement, Claude, reprit Mme de
+Lines, tu as commis une étourderie. Elle
+n’ira pas plus loin parce que tu as affaire
+à un homme bien élevé, mais maintenant
+n’en parlons plus. Dans trois jours, nous
+écrirons poliment le résultat de nos
+réflexions à M. de Chétigné, et ce résultat
+ne peut être qu’un refus. »</p>
+
+<p>Je tombais des nues ! c’était inouï,
+réellement, de s’imaginer que les choses
+se passeraient ainsi sans révolte et sans
+cris.</p>
+
+<p>« Prenez garde ! dis-je, commençant
+à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas
+un caractère léger ; quand je dis que
+j’aime Hervé, c’est que je suis sûre de
+l’aimer, et je veux, je veux l’épouser ! »</p>
+
+<p>A ces mots, prononcés d’un ton très
+ferme et très ému, grand’mère et Mme de
+Lines se regardèrent d’un air consterné.</p>
+
+<p>« Tu ne peux pas te marier sans mon
+consentement, dit grand’mère.</p>
+
+<p>— Je le sais bien, ma chère grand’mère,
+et Dieu sait que je n’en ai nul désir !
+Mais il faut que vous le donniez, ce
+consentement. Ne vous êtes-vous pas
+trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez
+toujours vécu simplement ? D’ailleurs, nous
+avons déjà fait notre budget, nous sommes
+des gens pratiques, je vous assure !
+Hervé écrit un livre qui aura peut-être
+un grand succès ; ce sera l’ouverture
+d’une nouvelle existence pleine d’intérêt,
+et une source de fortune.</p>
+
+<p>— Les savants passent leur vie à tirer
+le diable par la queue, répondit grand’mère
+d’un air distrait.</p>
+
+<p>— Eh bien ! si nous sommes enchantés
+de la tirer, cette queue, cela ne regarde
+que nous !</p>
+
+<p>— Ton Hervé est laid ! reprit grand’mère
+d’un ton concluant.</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez,
+grand’mère ! m’écriai-je avec désespoir.
+Sa figure me plaît à moi ! et je vous
+assure que vous êtes seule à le trouver
+laid, parce que vous n’aimez que les
+hommes d’une beauté exceptionnelle. Je
+vous répète que, depuis des années, j’ai
+la plus vive affection pour Hervé, et que
+mes rêves d’avenir n’ont jamais varié.</p>
+
+<p>— Tu y pensais donc quand tu as refusé
+ce bon parti de l’autre jour ? demanda
+Mme de Lines.</p>
+
+<p>— J’y pense depuis six ans », répondis-je
+avec tranquillité.</p>
+
+<p>Ma pauvre cousine avait l’expression
+penaude de l’astrologue qui, en regardant
+les étoiles, s’est laissé choir dans un puits.
+Au fond de sa citerne, elle réfléchissait
+avec un bien grand étonnement aux cas
+terrestres dont le plus surprenant est assurément
+celui d’une fille de vingt ans et
+d’un homme de vingt-six qui, se voyant
+quatre fois par semaine dans l’intimité de
+la campagne et des souvenirs, en profitent
+pour s’aimer. Tu conviendras qu’il
+y a bien de quoi précipiter un astrologue
+dans un bain glacé.</p>
+
+<p>Grand’mère, ébranlée, se tourna vers
+ma cousine :</p>
+
+<p>« Elle a l’air d’être sérieuse, Laure !</p>
+
+<p>— Eh bien, Claude, dit Mme de Lines
+sortant de son puits et parlant avec la
+résolution de quelqu’un qui se décide,
+jusqu’à nouvel ordre, à ne vivre ni dans
+les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a
+été souvent pour elle en face de graves
+décisions… eh bien, Claude, nous allons
+causer ensemble, ta grand’mère et moi,
+et, ce soir, nous te parlerons de nouveau
+de ce triste mariage.</p>
+
+<p>— Triste mariage quand on s’aime !
+m’écriai-je. Nos familles, nos goûts, nos
+situations sont assortis ; ensuite…</p>
+
+<p>— Bien, bien ! interrompit Mme de Lines
+avec impatience. Maintenant que nous connaissons
+ta pensée, laisse-nous causer. »</p>
+
+<p>Crois-tu, par hasard, que le résultat de
+leur méditation ait été bien satisfaisant ?
+Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère,
+m’a tenu ce discours :</p>
+
+<p>« Mon enfant, nous avons beaucoup
+réfléchi, et nous ne pouvons pas te permettre
+de jouer ta vie entière sur un sentiment
+qui pourrait bien n’être qu’une
+illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi
+dire, qu’Hervé. Ne te récrie pas… tu
+viens d’avoir vingt ans, dans onze mois
+tu seras majeure, et si, dans ce temps-là,
+tu n’as pas changé d’avis, nous reparlerons
+du projet. Nous allons écrire dans ce
+sens à M. de Chétigné, en le priant de
+faire cesser les visites de son fils.</p>
+
+<p>— Ne plus le voir !… m’écriai-je avec
+terreur.</p>
+
+<p>— Du moins, aussi souvent… il viendra
+avec son père, c’est-à-dire plus cérémonieusement.</p>
+
+<p>— C’est amusant ! dis-je avec un visage
+allongé, et sentant bien que la décision
+ne pouvait plus être combattue.</p>
+
+<p>— Bah ! petite-fille, si tu l’épouses, tu
+le verras bien assez dans ta vie ! » m’a dit
+grand’mère, qui est généralement pessimiste
+quand il s’agit de la vie maritale.</p>
+
+<p>Comme c’est consolant pour le présent !
+Ne trouves-tu pas que, moins les parfums
+et les fleurs, je ressemble à une victime
+antique sacrifiée à un dieu bien aveugle
+et bien stupide ?</p>
+
+<p>Ma vie délicieuse… c’en est fait ! Oh !
+ma chère, un seul homme a été sage sur
+cette terre : c’est Diogène et son tonneau.
+Puisque les hommes, pour se bien diriger
+eux-mêmes, ont absolument besoin d’un
+modèle, on devrait toujours leur présenter
+ce sage qui savait si bien simplifier la
+vie et qui n’aurait même pas eu besoin de
+6,000 francs de rente pour vivre content !
+Et s’il avait voulu épouser une fille sans
+le sou, il l’eût fait séance tenante, et
+aux grand’mères ou aux cousines qui se
+fussent jetées devant lui pour l’en empêcher,
+il eût crié avec la simplicité de langage
+qui le caractérisait : « Otez-vous de
+mon soleil ! »</p>
+
+<p>Après quoi, il eût fourré sa femme dans
+le tonneau, lui après, fermé la porte, s’il
+y avait une porte, et laissé les protestations
+de la prudence humaine s’évaporer
+en vains sons.</p>
+
+<p>Ces païens nous étaient bien supérieurs.
+Adieu ; mon état d’âme est une catastrophe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">VIII</h2>
+
+
+<p class="date">15 août.</p>
+
+<p>Elle est précieuse ton amitié, si c’est
+ainsi que tu me soutiens ! Comment, ma
+petite, tu oses me dire que ma famille
+agit avec sagesse en me privant pendant
+un an de mon bonheur !… Et pourquoi ?
+Un automne, un hiver, un printemps
+passés sur mon amour pourront-ils le détruire ?
+Qu’espère-t-on ? Les persécutions
+ont toujours multiplié les croyants en
+toutes religions ; depuis huit jours, il me
+semble qu’un grand vent a soufflé sur
+ma flamme et l’a fait monter jusqu’aux
+nues.</p>
+
+<p>Néanmoins je dois te dire que, dans
+mon désespoir, je n’ai ni déchiré mes
+vêtements, ni couvert ma tête de cendre.
+La justice m’oblige à avouer également
+que la persécution n’est pas atroce, et
+que j’ai pleuré d’attendrissement toute
+une soirée après avoir entendu Mme de
+Lines confier à grand’mère qu’elle était
+décidée à vendre quelques obligations
+afin d’avoir les moyens de me distraire si
+ma tristesse augmentait.</p>
+
+<p>« Avec cet argent, nous pourrons louer
+un petit appartement à Saumur et y passer
+l’hiver. Nous la mènerons aux bals de
+l’École.</p>
+
+<p>— Ce sera comme tu voudras, Laure »,
+a répondu grand’mère.</p>
+
+<p>Me vois-tu imposant un sacrifice à ces
+chères femmes, que j’aime de toute mon
+âme, pour me distraire d’une peine bien
+éphémère en somme ! Onze mois sont
+promptement écoulés, et à peine ai-je
+découvert les projets dévoués de ma cousine
+que j’ai repris ma belle humeur et
+que je suis redevenue Gros-Jean comme
+devant.</p>
+
+<p>Cependant, quand il est seul, Gros-Jean
+promène un front soucieux de par les
+champs. Il a découvert que « la vie a des
+cruautés bien inutiles », comme lui a dit
+un jour Mme de Lines, et, bien qu’il soit
+d’un naturel à ne se point grossir les
+choses, il soupire à fendre l’âme sur la
+privation qui lui est imposée.</p>
+
+<p>Après cela, je me suis déjà aperçue
+que cette situation avait des douceurs
+étranges, des hasards et des surprises qui
+lui donnent tout le charme de l’imprévu.</p>
+
+<p>Hier, par exemple, en sortant par la
+petite porte du bois, je me suis trouvée
+en face de Rossinante. Bête et cavalier,
+immobiles devant la terre promise, rêvaient
+avec mélancolie au jour trop lointain
+où Jéhovah abattra les murailles.
+Cette petite porte, ouverte à l’improviste,
+était un aperçu des délices à venir, et tu
+m’avoueras que, n’ayant rien fait volontairement
+contre les volontés du ciel,
+nous ne pouvions pas pousser la vertu
+jusqu’à la démence.</p>
+
+<p>Aussi nous sommes-nous serrés la main
+comme des êtres dont l’amitié est cimentée,
+exaltée par une douleur commune.</p>
+
+<p>« Enfin, dis-je, ce ne sont que quelques
+mois à passer.</p>
+
+<p>— Ce sera bien long ! me dit-il en
+soupirant.</p>
+
+<p>— Oui… bien long, soupirai-je de
+même.</p>
+
+<p>— On a dit devant moi, dans une
+maison, que Mme de Lines voulait passer
+l’hiver à Saumur et vous mener dans le
+monde ?</p>
+
+<p>— Elle en avait parlé pour me distraire
+si j’étais triste, mais, bien entendu, je
+dissimule mes angoisses afin qu’elle ne
+s’impose pas un sacrifice.</p>
+
+<p>— C’est un projet plus arrêté que vous
+ne croyez, me dit-il d’un air sombre.
+Elle espère que la bonne mine d’un officier
+fera diversion à vos sentiments. Mais
+je me ferai inviter partout où vous irez !
+s’écria-t-il en donnant, dans sa rage,
+un coup de cravache à la pauvre Rossinante,
+qui sauta sur place comme un
+cabri.</p>
+
+<p>— Alors bénissons ce projet ! dis-je.</p>
+
+<p>— Bénissons, bénissons !… je suis un
+ours, moi ! je ne sais pas plus danser qu’un
+Thibétain.</p>
+
+<p>— Eh bien, vous me regarderez valser !
+dis-je en riant aux éclats de sa jalousie
+préventive.</p>
+
+<p>— C’est abominable ! s’écria-t-il avec
+indignation. Je me morfonds et vous riez.
+Vous ne m’aimez pas comme je vous aime,
+Claude !</p>
+
+<p>— Je suis plus courageuse et plus raisonnable
+que vous, et c’est tout, Hervé.
+Travaillez-vous en ce moment ?</p>
+
+<p>— Travailler !… quand je ne vous vois
+plus, quand je suis navré ! me dit-il
+d’un ton lamentable.</p>
+
+<p>— C’est pourtant ce qu’il faut faire, répondis-je
+avec fermeté et ravie de constater
+qu’il ne ressemblait que très approximativement
+à Montesquieu. Avancez votre
+ouvrage pendant ces dix mois, Hervé ;
+si vous saviez combien je me réjouis de
+le lire ! Puis, si vous réussissez, et vous
+réussirez, quel beau chemin ouvert devant
+vous !</p>
+
+<p>— C’est vrai ! me dit-il, le visage tout
+éclairé. Chassons le découragement.
+D’autant, ajouta-t-il avec une sorte de
+timidité, que j’ai confiance en mon œuvre,
+Claude.</p>
+
+<p>— Et moi donc ! travaillez pendant que
+je pense à vous. Adieu… nous ne devons
+pas nous voir en cachette, c’est indigne
+de vous et de moi.</p>
+
+<p>— Ah ! Dieu, vous quitter déjà ! murmura-t-il
+en se penchant sur sa selle pour
+baiser encore et encore ma main que je
+ne pouvais plus dégager.</p>
+
+<p>— Assez, assez ! dis-je, réussissant à
+me sauver.</p>
+
+<p>— Vous ne vous laisserez pas influencer,
+Claude ! » me cria-t-il en poussant son
+cheval jusqu’à la porte.</p>
+
+<p>Déjà je l’avais refermée, mais, l’entrebâillant
+et passant ma tête dans l’ouverture,
+je répondis avec chaleur :</p>
+
+<p>« Soyez sûr que je répéterai jusqu’à
+la fin de ma vie le « oui » de l’autre jour. »</p>
+
+<p>Plusieurs fois, depuis, je l’ai aperçu de
+loin errant comme un chevalier inquiet
+en quête de sa Dame ; et tu n’imagines
+pas combien la moindre promenade a
+d’intérêt pour moi. Plus souvent encore
+que par le passé, je vague à l’aventure
+autour du Vaulné, livrée aux émotions
+poignantes du doute et de l’espoir. Une
+silhouette, un signe de tête de loin, et
+voilà une bonne journée. Ainsi les choses
+iront-elles jusqu’à l’été prochain, car j’espère
+encore que nous resterons paisiblement
+ici enfouies sous les frimas, nous
+chauffant aux claires flambées de <i>javelles</i>
+ou trottant par une belle gelée dans les
+chemins durs et sonores. Au moindre
+rayon de soleil, Hervé s’échappera de
+Chétigné, et, bien enveloppée dans ma
+mante, je le guetterai du haut de ma
+tour ou au coin des chemins.</p>
+
+<p>Les bonnes gens, quand je sortirai, me
+parleront de lui… Et ainsi, d’étape en
+étape, nous arriverons tout doucement
+au terme de l’épreuve. La curiosité des
+paysans est éveillée, car ils ont remarqué
+l’interruption des visites fréquentes
+d’Hervé, et aujourd’hui j’ai supporté
+quelques attaques.</p>
+
+<p>« Bonjour, mam’zelle ! vous faites
+donc un petit tour ? »</p>
+
+<p>Cette question est invariable chez eux.
+De même que, souvent, ils entrent en
+conversation avant de vous dire bonjour.</p>
+
+<p>« Mais oui, père Babin, répondis-je.
+Comment va votre voisin ? Il est très malade,
+je crois ?</p>
+
+<p>— Ah ! je crois ben qu’y va fini à la
+chute du jour. Dame ! que voulez-vous !
+à quatre-vingts ans, c’est ben le boute !…
+mais ça va ben déranger sa bourgeoise,
+dame !</p>
+
+<p>— Oui, pauvre femme !</p>
+
+<p>— Faut ben qu’elle se résout… on ne
+peut pas rester toujours sur la terre ; faut
+faire la place aux autres. J’ai dans les
+imaginations qu’elle prendra une servante…
+elle a ben de quoi faire.</p>
+
+<p>— Elle aura raison… c’est triste de
+rester seule.</p>
+
+<p>— Ma foi, ce n’est point agréable
+du toute !… il y a vingt ans que je suis
+comme ça, moi : mais faut ben savoir
+souffri ce qu’on ne peut empêcher. C’est
+sûr que c’est désagréable de n’avoir
+persounne à qui parler quand on rentre
+chez soi… on est là comme une estatue,
+quoi !… Eh ben, et M. Hervé, qué donc
+qui dit ?</p>
+
+<p>— Mais je pense qu’il est content d’être
+revenu dans le pays.</p>
+
+<p>— Immanquable… il y a déjà un bout
+de temps qu’il est chez lui, à ce que le
+monde m’ont dite… V’là ben trois semaines
+qu’on ne l’a vu venir au château,
+tout de même ?</p>
+
+<p>— Il voyage peut-être, dis-je.</p>
+
+<p>— C’est ben possible… Pourtant le
+père Moyne en Plémont… mam’zelle connaît
+ben le père Moyne, vanqué ?</p>
+
+<p>— Oui, je sais…</p>
+
+<p>— Eh ben, il a vu comme ça hier
+M. Hervé qui dévalait par Roux… ça
+prouve tout de même qu’y ne voyage pas.</p>
+
+<p>— C’est vrai… allons, bonsoir, père
+Babin.</p>
+
+<p>— Allons, bonsoir, mam’zelle ! »</p>
+
+<p>Un peu plus loin, c’est une bonne
+femme qui me fait part de ses impressions.</p>
+
+<p>« Bonjour, la Boutin ; comment ça
+va-t-il ?</p>
+
+<p>— Mam’zelle est ben hounnête ! Vous
+v’là donc à faire un petit tour ? bonjour,
+mam’zelle.</p>
+
+<p>— Mais oui… je me promène.</p>
+
+<p>— Ah ! faut-y, la belle demoiselle que
+ça fait là !… c’est que je vous ai vue toute
+pouponne, tenez, mam’zelle !</p>
+
+<p>— Mais oui.</p>
+
+<p>— Eh ben, et à la maison, qué donc
+qu’on dit ?</p>
+
+<p>— Tout le monde va bien, merci !</p>
+
+<p>— Vous avez donc retrouvé votre camarade,
+mam’zelle Claude ? C’est que
+vous étiez ben malicieux tous les deux
+quand je faisions les métives chez vous !…</p>
+
+<p>— Oui… je me rappelle.</p>
+
+<p>— Ah çà ! vous étiez malicieux pour de
+bon. Eh ben, mais, le monde disent comme
+ça qu’on ne l’a point vu venir au château
+depuis vanqué trois semaines, lui qui y
+venait souvent, allons !</p>
+
+<p>— Le monde est bien bavard, mère
+Boutin.</p>
+
+<p>— Ah ! ça c’est ben vrai, mam’zelle !
+faut toujours qu’on s’occupe du voisin.
+On ferait mieux de regarder dans sa
+soupe, comme n’on dit.</p>
+
+<p>— Mais oui… bonsoir, la Boutin.</p>
+
+<p>— Allons, bonsoir, mam’zelle. »</p>
+
+<p>Après deux ou trois essais de ce genre,
+ils ne diront plus rien directement, car
+ils sont discrets. Mais le bruit court que
+je n’ai pas voulu d’Hervé comme « bon
+ami ». Son triomphe n’en sera que plus
+éclatant dans un an.</p>
+
+<p>J’en veux à ta sagesse, mais je t’embrasse
+« tout de même », pour employer
+le style du père Babin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">IX</h2>
+
+
+<p class="date">6 octobre.</p>
+
+<p>L’homme propose et Dieu dispose…
+cette vérité m’accable aujourd’hui. Pourquoi
+bouleverser les vies paisibles qui ne
+demandent qu’à rester paisibles ? pourquoi
+donner aux gens précisément le contraire
+de leurs désirs ? pourquoi trépasse-t-on
+quand on ferait si bien de rester en
+vie ? Mais les questions se poseraient à
+l’infini, et nul ne saurait y répondre.</p>
+
+<p>Et ce qui me met en colère, ma chère
+amie, c’est que, bien certainement, en
+apprenant l’événement tu vas chanter
+hosannah ! C’est une manie de l’homme,
+et surtout de la femme, qui est parfois un
+peu plus bête que le premier en matière
+de pur raisonnement, de vouloir juger les
+sentiments des autres d’après ses propres
+sentiments. Il y a longtemps que la raison
+et l’humanité sont brouillées à mort,
+hélas !</p>
+
+<p>Je sortais à peine des portes du Vaulné
+et, assise sur ce petit mur, tu sais, au bout
+de l’allée des noyers mourants, je méditais.</p>
+
+<p>Cet endroit est enchanté pour moi…
+J’y revis sans cesse cette sensation de
+bonheur aiguë que m’apporta, un soir,
+certain revenant de la Perse. J’emporte
+un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère,
+si ce n’est en moi, et l’œuvre me paraît
+si pleine d’intérêt que je me surprends à
+oublier le monde entier, à l’exception
+d’un seul homme.</p>
+
+<p>Avant-hier, dans cette admirable journée
+d’octobre, mes impressions heureuses
+étaient plus vives, plus enveloppantes
+qu’elles ne l’avaient encore été. Je vivais,
+en vérité, dans une plénitude de joie que
+tu dois connaître, et, prêtant l’oreille aux
+divers bruits des champs, j’écoutais si
+Rossinante n’arrivait pas en buttant contre
+les pierres blanches dont est rempli le
+chemin qui contourne le mur extérieur
+du parc.</p>
+
+<p>Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me
+sortit de ma rêverie. Tirée par une main
+vigoureuse, à toute volée elle me disait
+de revenir à la maison, ce que je fis avec
+humeur, et sans me presser. En entrant
+dans la grande cour, je vis l’équipage
+rustique de notre notaire, et j’allai à la
+cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue
+de me faire rentrer pour si peu.</p>
+
+<p>« Qu’y a-t-il donc ? Pourquoi m’appelle-t-on ?
+demandai-je à René, qui continuait
+à sonner avec acharnement.</p>
+
+<p>— C’est enfin vous, mademoiselle, ce
+n’est pas malheureux ! dit-il en lâchant la
+corde. Pardi ! ce qu’il y a ! allez dans le
+salon, vous le saurez.</p>
+
+<p>— Personne n’est malade ?</p>
+
+<p>— Ah ! bien oui, malade ! Si ce n’est
+qu’ils sont tous fous… »</p>
+
+<p>Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut
+jusqu’au salon.</p>
+
+<p>Grand’mère, dans son embrasure de
+fenêtre, écoulait le notaire qui parlait
+d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère
+était brillant de larmes et son visage
+rose tout souriant. Marie la Vache,
+dans un coin, s’essuyait les yeux avec son
+tablier ; le père Jamin, debout, bien campé
+sur ses pieds, sa blouse ouverte et son
+chapeau sur la tête, selon l’habitude,
+répétait d’un air stupéfait :</p>
+
+<p>« Onze cent mille !… C’est-y vrai seulement ?
+Ah ! onze cent mille !!! »</p>
+
+<p>La mère Jamin, plongée dans un ahurissement
+funèbre, semblait ne plus rien
+comprendre du tout à la vie ; ce qui lui
+arrive souvent.</p>
+
+<p>En m’apercevant, Mme de Lines, le
+visage bouleversé par l’émotion, mais avec
+un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour,
+s’élança vers moi et me serra dans ses
+bras en disant :</p>
+
+<p>« Ma chère fille, mon enfant… il est
+mort ! »</p>
+
+<p>Je jetai un grand cri :</p>
+
+<p>« Hervé !… »</p>
+
+<p>J’ignore si mes lèvres ont proféré le
+nom, mais mon cœur l’avait crié et, dans
+son angoisse subite, il cessa de battre ; du
+moins c’est la sensation que j’éprouvai.</p>
+
+<p>Quand je revins à moi, j’étais étendue
+sur la grande chaise longue Louis XV ;
+Mme de Lines me soutenait la tête, en
+me bassinant le front avec son mouchoir
+qu’elle avait précipitamment trempé dans
+un des vases pleins de fleurs du salon.</p>
+
+<p>« Elle revient… ses yeux s’ouvrent ;
+ce ne sera rien ! » dit-elle d’une voix
+angoissée.</p>
+
+<p>Mes yeux contemplaient en effet avec
+étonnement les visages effarés qui m’entouraient,
+et je fis un mouvement pour
+me lever.</p>
+
+<p>« Mais, mon enfant, qu’as-tu ? s’écria
+Mme de Lines ; pourquoi cette grande
+impression ? Tu le connaissais à peine !</p>
+
+<p>— Mais qui, qui donc ? dis-je en me
+redressant tout à fait.</p>
+
+<p>— Ton cousin… M. Métierne.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est lui !… »</p>
+
+<p>S’imagine-t-on, quand on meurt, que
+sa mort produira un tel apaisement dans
+un cœur ? Je me levai, en affirmant que
+je n’éprouvais plus aucun malaise.</p>
+
+<p>« Mais tu es encore toute pâle, dit
+grand’mère en reprenant sa place qu’elle
+avait à peine eu le temps de quitter, car
+ma syncope n’avait pas duré trois minutes.
+Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à
+voix basse, vaudrait-il mieux attendre
+pour lui dire qu’elle hérite.</p>
+
+<p>— Mais tu le lui apprends, Agathe.</p>
+
+<p>— J’hérite ? de quoi ? dis-je tranquillement.</p>
+
+<p>— Mon enfant chérie, s’écria Mme de
+Lines qui ne pouvait plus modérer son
+impatience, ma petite Claude, ta vie est
+métamorphosée. Tu hérites de onze cent
+mille francs ! »</p>
+
+<p>Ils avaient tous fait un mouvement,
+comme à l’annonce d’une Altesse, et
+c’était bien, hélas ! un prince qui entrait
+dans ma vie pour la bouleverser. Ils me
+regardaient avec étonnement, car, immobile,
+les bras ballants, je ne disais rien.</p>
+
+<p>Mon esprit avait couru à Chétigné et
+n’en pouvait plus sortir.</p>
+
+<p>« Il fera des voyages, il n’aura aucun
+souci d’argent, il sera plus heureux. »</p>
+
+<p>Telle avait été ma première pensée.
+Mais, presque aussitôt, je m’écriai en
+moi-même : « Il ne voudra plus m’épouser…
+il me l’a dit ! »</p>
+
+<p>Cette terrible pensée m’écrasait quand
+Mme de Lines reprit :</p>
+
+<p>« Tu ne dis rien, mon enfant ? parle
+donc !</p>
+
+<p>— Quel malheur ! dis-je lamentablement.</p>
+
+<p>— Un malheur !… »</p>
+
+<p>L’exclamation fut générale.</p>
+
+<p>« Mlle Métierne est encore souffrante,
+étourdie, insinua le notaire, et ne comprend
+pas bien la situation.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas une bête, monsieur !
+dis-je, me tournant vers lui d’un air furibond,
+et ravie de trouver une cible pour
+l’irritation incompréhensible que j’éprouvais
+tout à coup. J’ai l’habitude de comprendre
+du premier coup ce qu’on me
+dit.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure ? dit
+grand’mère. Je ne l’ai jamais vue ainsi !</p>
+
+<p>— Allons, mademoiselle Claude, allons,
+dit maître Jamin dont la bonne figure placide
+rayonnait de satisfaction, M. le notaire
+a raison : vous n’avez point encore
+retrouvé vos esprites… Mais vous comprendrez
+plus tard pour de bon. Immanquable
+que vous pourrez vous donner maintenant
+tout le plaisir que vous voudrez. »</p>
+
+<p>Le plaisir ! quand ma vie en était pleine !
+Mais je me secouai moi-même pour entrer
+dans la satisfaction des autres.</p>
+
+<p>« Vous avez raison, monsieur Jamin »,
+répondis-je.</p>
+
+<p>Ce mot fut une détente. Le notaire
+me félicita ; ma cousine, dont la joie était
+inexprimable, ne cherchait pas non plus
+à l’exprimer. Grand’mère, qui avait repris
+tranquillement son ouvrage, nous dit :</p>
+
+<p>« Alors on pourra faire changer la porte
+de la terrasse, dont un morceau m’est
+tombé sur la tête hier soir… »</p>
+
+<p>Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement,
+m’adressa ses compliments.</p>
+
+<p>« Ce n’est pas une petite affaire qu’un
+héritage, mademoiselle Claude. Vous allez
+avoir ben du tourment, allez !</p>
+
+<p>— Voyons, voyons, mon enfant, lui
+dit son mari, tu vois toujours en noir.</p>
+
+<p>— Dame, comment donc faire pour
+placer tout ça ! C’est qu’il y a bien des
+voleurs et du mauvais monde sur la
+terre !</p>
+
+<p>— Il y en a bien du bon aussite ! répliqua
+Jamin. Voilà M. le notaire qui s’occupera
+de tout ça. J’allons laisser ces dames
+avec lui. Allons, bonsoir, mesdames et
+la compagnie, portez-vous donc bien ! »</p>
+
+<p>Je profitai de leur départ pour me
+sauver, et, montant dans ma chambre,
+j’écrivis à Hervé le billet suivant :</p>
+
+<p>« Une terrible catastrophe est arrivée…
+Venez vite ; je vous attendrai dans deux
+heures à la porte du Pontignon, au bout
+du bois. »</p>
+
+<p>Heureusement c’était un jeudi, et le
+petit garçon de la ferme n’était pas à
+l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui
+promettant cinq francs s’il ne mettait pas
+plus d’une heure à faire la course.</p>
+
+<p>Quand je rentrai dans le salon, Mme de
+Lines, calmée, et grand’mère consultaient
+le notaire sur le moment où nous entrerions
+en jouissance et sur les placements
+qui offraient le plus de garanties.</p>
+
+<p>« Vous entrerez en jouissance immédiatement,
+d’après ce que m’écrit mon
+collègue de Paris, répondit-il. Quant aux
+placements, on réfléchira, on consultera
+le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable
+que vous hériterez de bonnes
+valeurs, car le défunt s’y connaissait
+bien. »</p>
+
+<p>Il se leva sur ces derniers mots, et,
+quand il eut disparu, je pensais que le
+moment était arrivé où nous allions enfin
+parler d’Hervé.</p>
+
+<p>« Voilà ma petite-fille très riche, dit
+grand’mère d’un air satisfait. Il faudra,
+Laure, la conduire chez une bonne couturière.</p>
+
+<p>— Dites : nous sommes riches, grand’mère !
+répliquai-je avec vivacité. J’espère
+bien que vous prendrez pour vous la moitié
+de cette fortune.</p>
+
+<p>— Nous n’en avons pas le droit, répondit
+Mme de Lines en riant, et nous n’en
+avons pas besoin. Nous sommes trop
+vieilles maintenant. Nous jouirons avec
+toi des revenus tant que tu seras avec
+nous, mais je crois que ce ne sera pas
+long…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire ? balbutiai-je
+le cœur battant.</p>
+
+<p>— Je veux dire que tu te marieras
+maintenant comme tu voudras. Mon avis
+est que nous allions passer l’hiver à Paris,
+où tu verras le monde. Les prétendants ne
+manqueront pas, et tu pourras choisir… »</p>
+
+<p>J’étais pétrifiée… Il semblait qu’elles
+eussent absolument perdu le souvenir
+d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais
+existé.</p>
+
+<p>« Ah ! bien, mes enfants, si vous allez
+à Paris, dit grand’mère qui relevait tranquillement
+les mailles de son tricot, vous
+me chercherez des caoutchoucs comme je
+les aime… à Saumur je n’en trouve pas à
+mon gré. »</p>
+
+<p>Je sortis brusquement, de peur de
+m’emporter, ou du moins de parler en
+moment inopportun, et je courus dans le
+bois.</p>
+
+<p>La commission avait été faite si promptement
+que, en approchant de la petite
+porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante
+qui, sous l’éperon d’Hervé, avait
+trotté éperdument.</p>
+
+<p>« Est-ce vous, Claude ? cria Hervé en
+cognant dans la porte. Au nom du ciel
+qu’y a-t-il ? Ouvrez vite ! Est-ce que tout
+le monde est mort ici ?</p>
+
+<p>— Non, non, dis-je en employant
+toutes mes forces pour tourner la clef
+dans la serrure rouillée ; au Vaulné, on
+est en vie, et plaise à Dieu qu’il en fût
+ainsi partout ! »</p>
+
+<p>Il était pâle, et tenait par la bride la
+pauvre bête qu’il attacha à un chêne.</p>
+
+<p>« Eh bien, eh bien, Claude ?</p>
+
+<p>— M. Métierne est mort… »</p>
+
+<p>Puis je m’arrêtai.</p>
+
+<p>« Qui ça, Métierne ? Ah ! votre cousin
+l’industriel, le financier, je ne sais quoi !</p>
+
+<p>— Je suis au nombre de ses héritiers…
+j’hérite de onze cent mille francs ! » criai-je
+d’un trait.</p>
+
+<p>J’avais baissé les yeux d’un air confus,
+comme à l’aveu d’une faute énorme.</p>
+
+<p>Un silence profond accueillit ma révélation.</p>
+
+<p>« Voulez-vous encore de moi, Hervé ? »
+dis-je timidement, me décidant à le regarder.</p>
+
+<p>Il mordait ses lèvres, changeait de couleur
+à chaque seconde et, tous les deux,
+devions avoir l’air épouvanté.</p>
+
+<p>« Parlez ! dis-je d’un ton suppliant.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous que je vous dise,
+Claude ? Je vous félicite… mais adieu mon
+pauvre bonheur ! me dit-il très bas.</p>
+
+<p>— Êtes-vous fou ? m’écriai-je, recouvrant
+aussitôt toute mon énergie. Adieu
+votre bonheur ? pour quelle raison ? Désormais
+notre vie est délivrée de soucis et
+d’entraves. Nous serons plus heureux,
+cent fois plus heureux ! Vos chers voyages
+que vous regrettez au fond, je le sais,
+nous les ferons ensemble, Hervé. Puis
+nous reviendrons dans notre manoir restauré
+pour repartir ensuite quand bon
+nous semblera. L’argent écarte toutes les
+difficultés ; c’est un bonheur ajouté à
+l’ancien. »</p>
+
+<p>Comme on a bien toujours deux poids
+et deux mesures ! J’aurais désiré toute ma
+vie la fortune, ma chère amie, que ma
+conviction n’eût pas été plus profonde.
+La versatilité de l’homme est effrayante ;
+en accourant au fond du bois, mon imagination
+avait eu le temps de saisir tous
+les côtés séduisants de la situation et de
+créer une existence délicieuse.</p>
+
+<p>Mais Hervé me regardait du même air
+triste.</p>
+
+<p>« C’est trop bête ! dis-je alors d’une
+voix entrecoupée ; c’est trop bête ! »</p>
+
+<p>Et, durant quelques instants, je ne pus
+que répéter cette phrase qui exprimait
+admirablement ma pensée.</p>
+
+<p>« Voyons, Claude, entendons-nous,
+me dit-il.</p>
+
+<p>— Assurément, interrompis-je avec
+vivacité, si c’était vous qui aviez ces diables
+de onze cent mille francs, je n’hésiterais
+pas un instant à vous épouser !</p>
+
+<p>— D’abord ce n’est pas la même chose,
+me dit-il. Il est très pénible pour un
+homme de se mettre dans une dépendance
+complète vis-à-vis de sa femme.</p>
+
+<p>— Allez vous promener avec votre orgueil
+d’un autre âge ! dis-je en frappant
+du pied. Est-ce ainsi que l’on pense
+aujourd’hui ? Tâchez d’être un peu plus
+de votre temps, Hervé ! Vous et votre
+père vous êtes les êtres les plus vieillots
+que je verrai jamais.</p>
+
+<p>— C’est possible ! répliqua-t-il d’un ton
+vif, mais j’ai plus d’un ami qui pense
+comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai. »</p>
+
+<p>Dans mon impatience, j’avais fait fausse
+route, et nous discutions du reste sur un
+malentendu.</p>
+
+<p>« Hervé, repris-je d’une voix caressante
+en posant ma main sur son bras, une misérable
+question d’argent va-t-elle nous
+diviser ? Allez-vous, par une fierté exagérée,
+compromettre notre bonheur à tous
+les deux ? Vous n’en avez pas le droit.</p>
+
+<p>— Nous ne nous comprenons pas bien,
+Claude… J’ai répondu avec vivacité
+à des paroles froissantes pour un sentiment
+qui a toujours été le mien et celui
+de mon père. Mais je sais que ma fierté
+est sauvegardée, puisque j’avais parlé
+avant cet héritage. Aussi les obstacles ne
+viendront-ils pas de moi. Mais voyez les
+difficultés soulevées devant le projet de
+notre mariage alors que, nos positions
+étant les mêmes, nous pouvions nous aimer !
+Si au moins j’avais une position brillante,
+un nom, quelque chose enfin à
+vous offrir !… s’écria-t-il d’un ton désespéré.</p>
+
+<p>— Vos paroles sont blessantes, dis-je
+avec chaleur. Si vous calculez, vous n’aimez
+pas, Hervé. Quand on m’a dit que
+j’étais riche, je n’ai pensé qu’à vous, moi !
+Un nom ? vous l’acquerrez un jour dans
+les lettres ; mais ai-je besoin de la sanction
+du monde pour savoir ce que vous valez
+et pour être contente de devenir votre
+femme ? »</p>
+
+<p>En dépit de son petit air calme, cet
+homme, ma chère Yvonne, est un brandon.
+Il prend feu comme de l’étoupe ; ou
+mieux, c’est une chaudière qui bout, et
+un ardent baiser de fiancé est, paraît-il,
+une soupape de sûreté.</p>
+
+<p>« La paix est faite ! dis-je en me dégageant.
+Venez demain renouveler votre
+demande, Hervé.</p>
+
+<p>— Oh ! ça, jamais ! » s’écria-t-il en rougissant
+et reculant de trois pas.</p>
+
+<p>Je restai une minute complètement
+abasourdie.</p>
+
+<p>« Quel être plein d’orgueil ! dis-je avec
+dédain. Il est si grand, cet orgueil, que
+vous ne pouvez même pas le sacrifier à
+votre amour. Eh bien, j’agirai sans votre
+aide. »</p>
+
+<p>Sans rien répondre, il détacha Rossinante,
+et, une fois en selle dans le chemin
+du Minerve, il me tendit la main d’un air
+triste en disant :</p>
+
+<p>« Ma pauvre Claude… vous n’arrangerez
+rien, soyez-en certaine. De toutes
+façons, on vous circonviendra pour vous
+décider à faire un brillant mariage et…</p>
+
+<p>— Et quoi ? dis-je. Douteriez-vous de
+moi, par hasard ?</p>
+
+<p>— De vous, non ! De la faiblesse humaine…
+oui ! »</p>
+
+<p>Et il partit au grand trot. Je le regardai
+s’éloigner dans le crépuscule. Ses doutes,
+au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil
+à la pensée des preuves qui sanctionneraient
+ma tendresse. Mon cœur plein
+d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais
+mieux senti la poésie qui se dégageait de la
+terre voilée et des élans de mon âme. En
+retraversant le bois, complètement abandonnée
+à mes émotions intimes, j’avais
+oublié le grand événement de la journée.</p>
+
+<p>Je retombai sur la terre, à la voix de
+Mme de Lines.</p>
+
+<p>« Mais où étais-tu donc, Claude ? nous
+avons tant de choses à nous dire, tant de
+projets à déterminer !</p>
+
+<p>— C’est vrai ! dis-je, résolue à parler
+sans attendre une seconde et m’asseyant
+sur la marche du salon.</p>
+
+<p>— Faites vos projets, mes enfants, dit
+grand’mère, pour moi je ne bouge pas du
+Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez,
+et cela me suffira. »</p>
+
+<p>Aussitôt je courus au gouffre et je m’y
+jetai la tête la première.</p>
+
+<p>« Ce que nous verrons, grand’mère,
+dis-je d’un ton calme et sérieux, c’est
+mon mariage immédiat avec Hervé. »</p>
+
+<p>Aux regards qu’elles échangèrent, je
+vis que la question avait été traitée en
+mon absence.</p>
+
+<p>« Hervé ! »</p>
+
+<p>Ce nom fut prononcé du ton que l’on
+prend pour répondre à un caprice de
+petit enfant.</p>
+
+<p>« Nous verrons cela l’année prochaine,
+ma petite-fille, répondit tranquillement
+grand’mère avec un sourire qui disait
+clairement que, dans ce temps-là, il y
+aurait beau jour que le cours de la rivière
+serait changé…</p>
+
+<p>— L’année prochaine ? Et pourquoi pas
+tout de suite ? Quelle difficulté pouvez-vous
+soulever maintenant ? Ma cousine,
+votre rêve est réalisé, je suis riche, et
+riche pour deux. Je viens de causer avec
+Hervé et…</p>
+
+<p>— Comment ? de causer avec Hervé !…
+s’écrièrent-elles.</p>
+
+<p>— Oui, oui ; j’ai envoyé le petit garçon
+de la ferme à Chétigné, car je voulais apprendre
+moi-même à Hervé notre malh…
+c’est-à-dire le grand bonheur qui nous
+arrivait. »</p>
+
+<p>Longtemps j’ai parlé ; j’ai dit qu’Hervé
+était trop délicat pour renouveler sa demande,
+que je m’étais chargée à moi toute
+seule d’enlever la redoute ; qu’il fallait
+que la redoute se rendît au plus vite,
+parce que forcément elle en viendrait là,
+l’amour étant le plus fort, le plus habile,
+le plus entêté des guerriers…</p>
+
+<p>Mme de Lines me répondit avec l’insouciance
+de quelqu’un qui ne croit plus au
+danger :</p>
+
+<p>« Nous t’avons dit, avant cet événement,
+que tu attendrais un an… eh bien,
+nous ne changeons pas d’avis. C’est ce
+que nous écrirons demain à M. de Chétigné. »</p>
+
+<p>Le soir, je suis allée trouver grand’mère
+dans sa chambre et, de nouveau, j’ai
+plaidé chaleureusement.</p>
+
+<p>« Passe-moi mon bonnet », m’a dit
+grand’mère qui procédait à sa toilette de
+nuit.</p>
+
+<p>Je saisis le bonnet et le lui présentai
+dans un grand mouvement oratoire.</p>
+
+<p>« Je l’aime, grand’mère, puisque je
+l’aime !… »</p>
+
+<p>Et grand’mère m’a répondu tranquillement :</p>
+
+<p>« Tuh ! tuh !… »</p>
+
+<p>Adieu ; je suis sens dessus dessous,
+comme ce prieuré qui n’a jamais abrité
+tant de folie, même quand des saints
+l’habitaient. Il semble que notre vie, jusqu’ici,
+n’ait été qu’une méchante plaisanterie
+et que nous allons enfin nous
+plonger dans les « ondes vitales ». Le
+mot est de ma cousine, qui écrit toute la
+journée des lettres, des pensées, des recettes
+pour bien voyager, et reçoit avec
+dignité le ban et l’arrière-ban des voisins,
+qui viennent contempler dans notre
+attitude le spectacle d’un million.</p>
+
+<p>Nous partirons incessamment… Mme de
+Lines a fait descendre des greniers toutes
+les malles ; il y en a onze, et chaque jour
+elle passe en revue son bataillon.</p>
+
+<p>Supposes-tu que j’aie le cœur content
+au milieu de ce bouleversement ? Mais tu
+es capable de sourire et d’applaudir aux
+caprices de la fortune.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">X</h2>
+
+
+<p class="date">23 octobre.</p>
+
+<p class="ind sc">Ma chère amie,</p>
+
+<p>C’est fait, nous partons ! Quant à répondre
+à ta dernière lettre, je m’en garderais
+bien, car ce serait te dire des
+injures… Nous ne sommes pas du même
+avis, voilà tout ! Le bonheur est à ma
+porte, je n’aurais qu’à la lui ouvrir, et on
+m’oblige à pousser les verrous. Il n’est
+donc pas possible que je partage l’exaltation
+des gens qui m’aiment à tort et à
+travers. Il m’importe peu qu’on refuse
+d’admettre que mon amour est sérieux :
+je saurai prouver l’égarement
+des hommes, mais je suis blessée pour
+Hervé.</p>
+
+<p>Parfaitement ! il est blessant pour lui
+qu’on veuille me lancer sur une mer nouvelle
+avec l’espoir que je m’y perdrai
+corps et biens. Mais il peut être tranquille !
+les vents lui seront propices, et
+mon bateau ne coulera pas, j’en fais le
+serment.</p>
+
+<p>Au reste, Hervé est un joueur qui présente
+un visage serein à la mauvaise fortune.
+M. de Chétigné et lui sont venus
+nous voir aussitôt après avoir reçu la
+lettre de grand’mère. J’avais décrété en
+moi-même que, à peine assis, ils auraient
+à écouter une harangue de ma façon,
+qu’elle serait courte et bonne, et débitée
+avec l’aplomb d’un tribun.</p>
+
+<p>« Messieurs, je ne puis empêcher ce
+qui se passe. Mon désir était que notre
+mariage eût lieu immédiatement, mais
+on veut que je voie le monde avant d’engager
+ma vie. Je ne suis pour rien, rien,
+absolument rien, dans cette décision. »</p>
+
+<p>Grand’mère, stupéfaite, s’est tournée
+vers ma cousine scandalisée, en disant :</p>
+
+<p>« Laure, ma petite-fille est étonnante ! »</p>
+
+<p>Hervé m’a jeté un regard reconnaissant,
+et M. de Chétigné a répondu d’un
+ton posé :</p>
+
+<p>« Votre famille a raison, Claude ; vous
+n’êtes, en tout cas, engagée à rien vis-à-vis
+de mon fils. Vous n’êtes pas fiancée,
+mon enfant, rappelez-vous bien cela ;
+votre liberté est complète, et je trouve très
+sage qu’on vous en fasse jouir avant de
+vous laisser prendre des engagements. »</p>
+
+<p>Et aussitôt après ce joli discours, tout
+orné de raison et de dignité, il a parlé de
+nos projets, et la conversation est devenue
+l’expression de notre folie. Leur visite
+a été courte, car nous avions, les uns
+vis-à-vis des autres, l’aisance de ces braves
+gens qui courent dans des sacs les jours
+de fêtes villageoises…</p>
+
+<p>C’est demain que nous partons, et ma
+mélancolie augmente avec les minutes
+écoulées. Tu ris ? Il est certain que je ne
+pars pas pour le Kamtchatka, encore
+qu’on pourrait le supposer, d’après l’agitation
+de nos esprits. Jamais caravane
+s’enfonçant dans les vastes solitudes du
+Sahara n’a pris tant de précautions.
+Aujourd’hui encore, ma cousine est allée
+à Saumur pour acheter une multitude de
+choses dont nous n’avons pas besoin, et
+grand’mère, qui adore circuler dans sa
+voiture, l’a accompagnée.</p>
+
+<p>Avec grande satisfaction, car je prévoyais
+qu’Hervé ne résisterait pas à la
+tentation de me voir une dernière fois,
+j’ai assisté au départ, toujours long et
+difficile, à cause de grand’mère qui commence
+à se livrer à quantité de petites
+occupations quand on vient lui dire que
+c’est attelé. Pâté s’impatiente, René
+grogne, mais grand’mère, sans se troubler,
+va faire le tour de son jardin,
+arrange elle-même sa lampe pour le soir,
+met du feu dans sa <i>chaufferette</i> pour le
+voyage, quand il fait froid comme aujourd’hui,
+dépose sur le feu une pelure de
+pomme, en guise de parfum, et enfin se
+décide à monter en voiture.</p>
+
+<p>Au milieu de la grande cour, des cris
+se font entendre :</p>
+
+<p>« Mon Dieu, mon Dieu !… Arrêtez,
+arrêtez ! »</p>
+
+<p>René, furieux, retient brusquement
+Pâté, ce qui imprime une telle oscillation
+à la calèche que nous tombons les uns sur
+les autres, comme des capucins de cartes.</p>
+
+<p>Grand’mère passe la tête à la portière
+et crie :</p>
+
+<p>« Surtout fermez la porte à cause des
+canards ! »</p>
+
+<p>Car nous sommes en guerre perpétuelle
+avec ces volatiles, qui ont tous les instincts
+de l’humanité ; ils aiment avec passion
+le fruit défendu, et quand ils peuvent
+fourrager les fleurs de la petite cour, ils
+accomplissent cet exploit avec la joie que
+nous éprouvons dans l’immoralité.</p>
+
+<p>Tous les rites accomplis, y compris la
+fermeture des portes, je restai seule, et
+aussitôt je m’en allai à la recherche de
+mon seigneur qui, doué d’un sens divinatoire
+très juste, s’avançait clopin-clopant
+au milieu des pierres du chemin,
+comme nous tous, pauvres malheureux,
+qui devons gagner le ciel en traversant
+tant de ronces et d’épines, ce qui est bien
+désagréable.</p>
+
+<p>« Comment ! sans votre inséparable
+Rossinante ? dis-je.</p>
+
+<p>— Elle boite, me répondit-il lugubrement.</p>
+
+<p>— Quelle figure ! dis-je sans pouvoir
+m’empêcher de rire. Vous venez faire une
+visite à grand’mère, mais il n’y a personne
+à la maison, que votre servante,
+qui va vous recevoir avec toute la dignité
+d’une vieille femme. »</p>
+
+<p>Son visage s’éclaira, et nous revînmes
+au Vaulné, que nous avons parcouru une
+dernière fois de la cave au grenier, et de
+l’extrémité du bois à la pointe extrême
+du potager. Au milieu des choux nous
+avons échangé de nouveaux serments, et
+la poésie n’y perdait rien, car les feuilles
+frisées de ce végétal, d’ailleurs très calomnié,
+étaient couvertes d’une rosée qui
+scintillait.</p>
+
+<p>Telle a été ma dernière journée ici…,
+journée délicieuse ! et lorsque je pense
+qu’il eût été si facile de n’en avoir plus
+que de semblables, je ne puis, ma chère
+amie, dominer ma mélancolie et ma rancune.</p>
+
+<p>Tu me demandes comment nous allons
+nous débrouiller en arrivant à Paris…
+D’abord nous y avons des relations ; ensuite
+un banquier en qui, nous écrit mon
+tuteur, nous pouvons avoir la plus entière
+confiance, se chargera de toutes mes
+affaires. Il a même poussé l’obligeance
+jusqu’à nous retenir un appartement dans
+un hôtel, et cette circonstance rassure ma
+cousine, qui, au fond, est plus effrayée
+qu’elle ne veut l’avouer à la pensée de se
+plonger ainsi toute crue dans les ondes
+furieuses de la vie…</p>
+
+<p>Bonsoir ; je n’aime ni l’inconnu, ni les
+amies zélées qui chantent un cantique
+d’action de grâces sur les ruines morales
+d’une âme aux abois. Arrivée à Paris, je
+t’écrirai.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XI</h2>
+
+
+<p class="date">Paris, 25 novembre.</p>
+
+<p>Depuis un mois que nous sommes installées
+ici, ma chère amie, je n’ai pas
+encore trouvé un instant pour t’envoyer
+le récit que tu me demandes. Aujourd’hui
+Mme de Lines a la migraine : j’en bénis le
+ciel, quoique je souhaite tout le bien imaginable
+à ma cousine, mais vraiment je
+devenais fourbue, et ces instants de repos
+sont précieux.</p>
+
+<p>Nous avons quitté le Vaulné par un
+temps doux qui nous invitait à rester au
+milieu de nos chênes ; ils perdaient leurs
+feuilles, le taillis de noisetiers était dénudé,
+mais j’aime ce moment de transition ;
+je l’aime autant que le printemps
+quand les bourgeons gonflés éclatent et
+débordent de vie…</p>
+
+<p>Un omnibus, demandé à Saumur, nous
+attendait dans la petite cour. Grand’mère
+accompagnait notre départ d’une larme,
+immédiatement remplacée par un sourire.
+Elle ne redoute pas la solitude, puisqu’elle
+vit perpétuellement avec ses souvenirs ;
+néanmoins nous avons obtenu qu’elle fît
+venir auprès d’elle une vieille amie, qui
+passera l’hiver au Vaulné.</p>
+
+<p>« Saurez-vous bien prendre vos billets,
+mes enfants ? disait-elle. Je crains que
+vous n’ayez pas assez de sacs ; je vous ai
+descendu mon cabas, il est très commode ;
+mais vous me le renverrez. »</p>
+
+<p>Un cabas en tapisserie, que grand’mère
+emporte consciencieusement avec elle dès
+qu’elle quitte le Vaulné pour une journée.
+Il nous eût achevées !</p>
+
+<p>M. et Mme Jamin nous avaient apporté
+un panier de pommes ; Marie la Vache avait
+parlé, la veille, de confectionner un tôt-fait,
+de tuer deux poulets et de les faire
+rôtir pour notre voyage, et ma cousine,
+tout en refusant pommes, gâteau et poulets,
+avait bourré son sac de tartines de
+rillettes, sous prétexte qu’en six heures
+de trajet nous avions le temps de périr
+d’inanition.</p>
+
+<p>« Faudra écrire tout de suite à madame,
+disait maîtresse Jamin. Il y a tant
+d’accidents sur les chemins de fer ! Faudra
+que madame soit prévenue ; si vous êtes
+blessées, vous ne le serez pas toutes les
+deux à la fois, peut-être bien ? S’il arrive
+quelque chose, il y en aura toujours une
+qui pourra écrire.</p>
+
+<p>— Ah ! bien oui, des accidents ! dit
+Jamin. Est-ce que ces messieurs-là ne surveillent
+pas bien leur ouvrage ! Ce ne sont
+pas des feignants.</p>
+
+<p>— Allons, adieu, mes enfants, dit
+grand’mère en laissant le sourire pour la
+larme ; j’espère que vous ne manquerez
+de rien là-bas. Amusez-vous bien. »</p>
+
+<p>Et nous quittons nos chères habitudes,
+notre vieux couvent aux ais disjoints,
+nos petits chemins pierreux, notre plaine
+monotone, notre ciel d’Anjou encore limpide
+pour un hôtel banal, où l’on est bien,
+j’en conviens, et pour vivre effarées au
+milieu d’inconnus dont l’affairement paraît
+être la plus claire des occupations.</p>
+
+<p>En approchant de Paris, je voyais que
+l’émotion de Mme de Lines disparaissait.
+Toute sa vie, elle avait attendu l’événement,
+et l’événement la trouvait forte. Elle
+descendit du train avec son calme habituel.</p>
+
+<p>« Avez-vous dans votre sac quelque
+chose à déclarer ?</p>
+
+<p>— Des tartines de rillettes ! répondit-elle
+avec gravité.</p>
+
+<p>— Ça ne paye pas ! » répliqua l’employé
+d’un ton bourru, croyant qu’on se moquait
+de lui.</p>
+
+<p>Nos malles, je ne sais pourquoi, inspirèrent
+des inquiétudes ; peut-être craignait-on
+qu’elles ne renfermassent quelque
+terrible engin, bien qu’il fût aisé de voir,
+ce me semble, que nous étions des gens
+de mœurs surannées. On nous enjoignit
+d’ouvrir une caisse, mais ma cousine s’y
+refusa énergiquement.</p>
+
+<p>« La bienséance s’y oppose, monsieur,
+et la bienséance est la clef de l’éducation. »</p>
+
+<p>L’employé ouvrit des yeux énormes ; il
+insista, perdit patience, et je vis le moment
+où Mme de Lines, au nom de la bienséance,
+allait lui casser son parapluie sur les
+épaules.</p>
+
+<p>Elle n’était pas complètement calmée
+lorsque nous arrivâmes à l’hôtel, et prîmes
+possession d’un appartement gai, confortable,
+et même luxueux. Cependant
+ma cousine éprouvait, comme moi, une
+défaillance intime qu’elle manifesta ainsi :</p>
+
+<p>« Il faut toujours un certain temps pour
+s’habituer à un habit neuf ! me dit-elle
+en tirant son carnet pour noter l’impression
+et la pensée.</p>
+
+<p>— Et quand l’ancien n’est pas usé, on
+a grand tort de le quitter, répliquai-je. Ma
+cousine, il ne tiendra qu’à nous de reprendre
+dès demain ce vieil habit.</p>
+
+<p>— Tu n’as pas le sens commun, Claude ! »</p>
+
+<p>Et elle se leva pour secouer la mélancolie
+que lui inspiraient notre isolement et
+la banalité de l’hôtel.</p>
+
+<p>J’avais espéré exploiter à mon profit
+cette impression, mais la vue du banquier
+auquel nous étions recommandées dissipa
+tous les noirs qui assombrissaient l’âme de
+Mme de Lines.</p>
+
+<p>Cet homme aimable nous arriva vers
+sept heures, en tenue de bal. Il allait
+dîner chez sa fille qui recevait, cette nuit
+même, deux ou trois cents personnes. Sa
+bonhomie, jointe à son usage du monde,
+nous a charmées.</p>
+
+<p>« Mademoiselle est l’héritière ? dit-il
+en me regardant avec un vague intérêt.</p>
+
+<p>— Oui, monsieur…</p>
+
+<p>— Votre tuteur, qui est un de mes bons
+amis, m’a écrit au sujet de cette petite
+fortune… Je verrai à la placer le mieux
+possible en vue de vos intérêts. »</p>
+
+<p>Nous eûmes l’air étonné de sauvages
+qui voient pour la première fois un ballon.</p>
+
+<p>Petite fortune ! onze cent mille francs !
+Depuis, j’ai tant entendu parler de millions
+chez M. Mérite, que je me demande
+si je ne suis pas une pauvresse bien à
+plaindre. Il m’est arrivé de regarder tout
+à coup avec inquiétude nos vêtements,
+craignant de découvrir des haillons.</p>
+
+<p>« J’ai les pleins pouvoirs du tuteur de
+Claude, monsieur, dit Mme de Lines, et je
+désire causer avec vous des affaires.</p>
+
+<p>— Très volontiers, madame ; demain
+matin vers dix heures, si cet arrangement
+vous convient, j’aurai l’honneur de me
+présenter ici, et je serai entièrement à
+votre disposition. »</p>
+
+<p>Le résultat de cette seconde entrevue
+a été que M. Mérite placerait dans sa
+banque tous mes fonds, non seulement au
+taux de 5 pour 100, mais encore avec
+l’espoir de les faire prospérer.</p>
+
+<p>Mme de Lines est enchantée.</p>
+
+<p>« Il prétend, m’a-t-elle dit, que, par
+d’heureuses combinaisons, il arrivera probablement
+à doubler ton capital.</p>
+
+<p>— Pourquoi faire le doubler ? dis-je
+avec ennui. C’était déjà trop bien ainsi.</p>
+
+<p>— Tu ne sais ce que tu dis ! M. Mérite
+m’a fait comprendre qu’un million de dot
+ici n’allait pas bien loin. Du reste, rien ne
+sera réglé sans l’assentiment de ton tuteur,
+car je ne veux pas prendre la responsabilité
+de cette décision. »</p>
+
+<p>Et mon tuteur ayant écrit qu’il était parfait
+de s’en rapporter entièrement à son
+ami, tout est pour le mieux dans le meilleur
+des mondes. Tu comprends que je ne
+discute pas, puisque mon sort est à jamais
+fixé dans le fond de mon cœur. Que mes
+capitaux prospèrent ou non, il m’importe
+peu !</p>
+
+<p>En attendant, je suis, dans ce monde
+nouveau, comme un malheureux auquel
+on supprime les horizons qu’il a toujours
+connus pour les remplacer par des lignes
+nouvelles qui s’embrouillent à plaisir sous
+ses yeux. C’est une déroute de mon moi
+habituel, et Claude II, que je n’aime guère,
+me jette dans une stupéfaction qui m’étourdit.
+Je suis comme un étranger dans
+un pays compliqué. Mes pensées sont
+autant d’auberges auxquelles je m’arrête
+pour demander ma route, mais je n’ai pu
+encore me décider à gîter dans l’une d’elles
+et je ressemble au Juif errant.</p>
+
+<p>O mes arbres, ô mes champs, où êtes-vous ?</p>
+
+<p>« Pleurez, mes yeux, pleurez, mon
+âme !… »</p>
+
+<p>Cette élégie, sanglotée en mon intime,
+en l’honneur d’Hervé, est un apaisement
+pour mon cœur, peut-être aussi pour ma
+conscience, car l’infortuné que j’aime est
+parfois égaré par moi dans le dédale de
+mes impressions nouvelles. Il n’est pas
+aisé de se débrouiller au milieu des foules,
+surtout quand on les déteste. Je cours après
+Hervé entre deux courses, deux spectacles,
+deux monuments, deux tableaux, Mme de
+Lines trouvant apparemment que les lois
+naturelles sont renversées ici et qu’il est
+inutile de respirer. Tout à coup, au coin
+d’une rue je le rattrape ; mais, à peine
+ai-je eu le temps de le regarder, que nous
+sommes bousculés, lui et moi, par les passants,
+séparés violemment, et, à la fin du
+jour, la fatigue me domine si bien que
+je n’ai même pas le courage de lui dire
+bonsoir.</p>
+
+<p>Il paraît que cette vie d’écureuil, qui
+ne laisse penser à rien, fait partie des
+ondes vitales. Rouler ainsi aux quatre
+coins de Paris donne de l’intelligence aux
+gens qui n’en ont pas, développe, dans de
+vastes proportions, celle de ceux qui en
+possèdent, est enfin une panacée pour la
+bêtise, qui perd là dedans ses racines.
+Nous sortirons de cet exercice avec un
+esprit renouvelé, frais, pimpant, profond,
+capable de trancher n’importe quelle question.
+Jusqu’ici, nous avons été des huîtres,
+mais maintenant que nous sommes transformées
+en brouillons, que des queues
+d’idées surgissent — et surgiront — dans
+nos cerveaux essoufflés, nous appartiendrons
+à l’humanité ; ce qui, jusque-là,
+pourrait bien n’avoir point été notre cas.</p>
+
+<p>C’est évidemment l’opinion de Mme de
+Lines, et si on me demandait ce que je
+trouve de plus curieux ici, je ne répondrais
+pas comme le doge : « C’est de m’y
+voir ! » mais bien : « C’est d’y observer
+ma cousine. »</p>
+
+<p>Pendant que je promène un ahurissement
+incroyable qui me fait croire, par
+instants, que l’âme de maîtresse Jamin a
+passé dans la mienne, Mme de Lines rajeunit
+chaque jour d’une année. Elle ressemble
+à un émouchet, tant elle est éveillée. Elle
+saute d’un émerveillement à un autre
+émerveillement, elle admire de confiance,
+et les choses se casent dans son esprit
+comme dans les cartons d’un notaire.
+Sous prétexte que je dois avoir l’ardent
+désir de tout observer, elle se dévoue avec
+une abnégation admirable !</p>
+
+<p>De longue main, elle avait vécu son
+rêve ; aussi n’a-t-elle pas de grands étonnements ;
+mais, au point de vue matériel,
+on ne quitte pas des habitudes de soixante
+ans sans qu’il en reste l’écorce, et je subis
+des affronts que je dévore en riant.</p>
+
+<p>Par exemple, ma cousine, oubliant
+qu’elle n’est pas dans une allée de notre
+bois, s’arrête tout à coup sur les boulevards
+ou dans les rues, et, son parapluie dans
+la main droite, la main gauche appuyée
+sur la hanche, médite profondément jusqu’au
+moment où je lui rappelle que nous
+sommes loin du Vaulné. Ou bien, comme
+elle meurt de peur quand il s’agit de traverser
+une voie, elle appelle deux sergents,
+et, flanquée à droite et à gauche de
+ses gardiens comme un insigne malfaiteur,
+elle passe avec effroi et majesté au milieu
+des voitures.</p>
+
+<p>L’autre jour, en face de la Madeleine,
+elle s’est assise tout à coup sur un banc.</p>
+
+<p>« J’attendrai, m’a-t-elle dit résolument.</p>
+
+<p>— Attendre quoi ? demandai-je étonnée.</p>
+
+<p>— Qu’il ne passe plus une voiture. »</p>
+
+<p>Et nous y serions encore si je ne l’avais
+fait monter dans un fiacre qui nous a
+déposées sur l’autre trottoir.</p>
+
+<p>Nous courons les restaurants comme
+deux gamins en vacances. Hier, chez
+Bignon, ma cousine a refusé tous les
+potages et demandé de la soupe aux
+choux verts.</p>
+
+<p>« Madame ne veut pas de la purée à
+l’italienne, une bisque… »</p>
+
+<p>Mais Mme de Lines, joignant l’éloquence
+du geste à celle de la parole, a posé un
+doigt sur la table d’un air résolu, en répétant
+avec fermeté :</p>
+
+<p>« Je veux de la soupe aux choux
+verts ! »</p>
+
+<p>Le garçon, éploré, est allé quérir un
+monsieur imposant qui, avec une exquise
+courtoisie, nous a exprimé ses regrets
+affreux : Bignon n’avait pas de choux
+verts !</p>
+
+<p>« En Anjou, il y en a partout dans les
+champs », répondit Mme de Lines, d’un
+ton sévère.</p>
+
+<p>Il insinua que les champs et Paris
+étaient choses différentes, mais que, si
+nous voulions attendre quelques instants,
+on pourrait nous servir un potage aux
+choux blancs.</p>
+
+<p>« Verts, verts ! répliqua Mme de Lines.
+Les deux n’ont aucun rapport. Je ne veux
+pas attendre, donnez-moi ce que vous
+voudrez. »</p>
+
+<p>J’ai souvent de ces alertes humiliantes,
+mais j’ai pris le parti de m’amuser, de
+vivre au jour la journée et, pendant mes
+mois d’exil, de considérer la vie comme
+une comédie, les hommes comme de
+plaisantes marionnettes créées précisément
+pour me divertir, et moi comme
+une étrangère qui se fait visite à elle-même.</p>
+
+<p>Ta sollicitude pour ma toilette me remplit
+de reconnaissance. Je m’empresse de
+calmer tes angoisses en t’apprenant que
+Mme Mérite, qui est une aimable femme,
+nous a conduites dans une excellente
+maison où nous avons été entourées de
+dames bien dressées, dont la politesse
+recouvre une impertinence qui échouait
+devant la gravité de Mme de Lines comme
+un flot au pied d’une muraille de granit.
+Elles se disaient en nous regardant :</p>
+
+<p>« Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que
+ça ! »</p>
+
+<p>Mais enfin elles ont daigné nous bien
+habiller, et nous sommes sous les armes
+pour accepter les invitations. Demain
+nous commençons une série de visites.</p>
+
+<p>« Nous allons, maintenant, avoir une
+vie un peu plus tranquille et, dans un
+sens, plus intellectuelle, m’a dit Mme de
+Lines. Bien que nous sortions de l’Anjou,
+nous sommes femmes à apprécier l’esprit
+fin et varié des conversations parisiennes.</p>
+
+<p>— Amen ! » répondis-je en tirant de
+ma poche une lettre qui m’intéressait plus
+que Paris et ses habitants.</p>
+
+<p>C’était grand’mère qui m’écrivait :</p>
+
+<p>« Je remercie ma petite-fille, mais je
+ne veux pas commencer les réparations
+du Vaulné ni changer ma manière de
+vivre avant le printemps prochain. J’ai
+porté les 25,000 francs chez mon notaire,
+à qui j’ai dit que son poêle était désagréable,
+et qu’il ferait bien de brûler du bois ;
+c’est la seule manière agréable de se
+chauffer. En revenant, j’ai voulu passer
+par Chétigné, mais Pâté n’a jamais voulu
+tourner, car ce n’est pas dans ses habitudes.
+Nous serons obligées d’avoir un
+meilleur cheval. Hervé est venu me voir
+aujourd’hui. Il a l’air ennuyé, et cet air-là
+n’embellit pas. J’espère bien que ma
+petite-fille aura meilleur goût à Paris. J’ai
+conseillé à Hervé de se couper la barbe
+pour être un peu moins laid, — je n’aime
+pas les hommes barbus, — et de faire la
+cour à Mlle d’Allonge, qui est aussi insignifiante
+que lui, à mon avis ; ils iraient
+très bien ensemble.</p>
+
+<p>« Les Jamin vont bien. Je brûle beaucoup
+de javelles ; toi qui aimes, ma petite-fille,
+à les faire flamber, tu serais contente
+si tu étais au Vaulné. Les vendanges
+étaient bonnes et t’auraient amusée. Je ne
+m’ennuie pas, et suis contente de vous
+savoir à Paris. Le temps n’est pas très
+froid jusqu’ici. Un des fûts, qu’on avait
+bondé trop tôt, a éclaté, et la cave, inondée
+de vin, sent bien mauvais. Adieu,
+ma chère enfant, amuse-toi bien. »</p>
+
+<p>Ce bon souffle de terroir fait rêver.
+Quand nous avons quitté le Vaulné, on
+ne parlait que vignes, vendanges et barriques.
+C’est un moment que j’aime par-dessus
+tout, quand l’automne est beau
+et que les gens sont contents. Par gens
+contents, j’entends parler des cultivateurs,
+car des propriétaires satisfaits, on
+n’en peut jaser. Lorsque nous sommes
+parties, ils jetaient les hauts cris, parce
+que la récolte s’annonçait comme devant
+être superbe. Vois-tu, les vendanges au
+Vaulné sont un spectacle plus pittoresque
+que celui des passants que je regardais
+circuler, il y a un instant, dans l’avenue
+de l’Opéra.</p>
+
+<p>Le soir, quand on presse le raisin au
+fond de la nef, nous nous enveloppons
+dans des châles et, un flambeau à la
+main, nous passons par la sacristie pour
+entrer dans l’église. A la lumière de nos
+bougies et des lanternes apportées par les
+fermiers, nous regardons les hommes qui
+pèsent sur la grande barre pour serrer
+l’énorme vis… le vin coule en gros ruisseau
+dans l’<i>enchère</i>, les chauves-souris
+volent autour de nous, les visages, dans
+la lumière heurtée, ont du caractère.
+Grand’mère, assise sur des poutres, raconte
+que, lorsqu’on a établi le pressoir, des ossements
+de moines ont été trouvés en quantité ;
+et les hommes, qui connaissent les
+traditions du Vaulné, rappellent avec
+admiration le temps où l’enchère, cinq
+fois grande comme aujourd’hui, contenait
+à la fois jusqu’à trente barriques de vin…
+Et puis nous nous en allons en trébuchant
+dans l’ombre, malgré nos flambeaux ;
+nous saluons saint Coqueluchon en passant
+et, du chœur en ruine, nous apercevons, à
+travers les trois portes restées ouvertes,
+le grand salon bien éclairé ; le contraste
+est exquis !</p>
+
+<p>J’ai beau digresser pour m’étourdir, je
+ne puis m’empêcher de te tout confier.
+As-tu remarqué combien souvent il serait
+agréable de ficeler ses principes en un
+petit paquet, de les enfouir au fond de sa
+poche et de ne les en tirer qu’une fois la
+sottise accomplie ? Au reçu de la lettre de
+grand’mère, j’ai écrit à Hervé que j’avais
+entendu parler de lui, et que s’il s’avisait
+de faire la cour même à une bûche, je me
+ferais enlever par le premier prince russe
+qui me tombera sous la main. J’attends la
+réponse. Adieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XII</h2>
+
+
+<p class="date">19 décembre.</p>
+
+<p>« Chaque fois que je suis allé parmi les
+hommes, disait Sénèque, je suis revenu
+moins homme que je n’étais. » Eh bien,
+ma vieille amie, je ressemble trait pour
+trait à Sénèque ; je sens que je passe à
+l’état d’atome ; que, dans peu de temps,
+il ne restera de moi ni homme, ni femme,
+ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que
+je cherche avec anxiété dans les foules,
+mais moi-même. Je sens que je m’éparpille
+aux quatre vents du ciel, et, si tu
+arrives à Paris avant que je l’aie quitté,
+je crois bien que tu ne trouveras de ton
+amie qu’un peu de poussière semée sur les
+grandes routes. C’est ce qu’on appelle se
+retremper.</p>
+
+<p>A propos d’Hervé, il m’a expédié
+la lettre la plus tendre qui se puisse
+écrire. Ma cousine est entrée dans ma
+chambre pendant que, suffoquée d’émotion,
+je dévorais ces lignes qui me transportaient
+dans un monde réel, au milieu
+des grands arbres verts de Chétigné et
+des murailles tombées ornées de gueules-de-loup.</p>
+
+<p>« Pourquoi pleures-tu, Claude ? me
+dit-elle inquiète.</p>
+
+<p>— C’est une bonne lettre d’Hervé,
+répondis-je en tirant mon mouchoir.</p>
+
+<p>— Quoi ! il se permet de t’écrire ! s’écria
+Mme de Lines avec indignation.</p>
+
+<p>— J’avais commencé… et c’est la faute
+de grand’mère », ajoutai-je vivement.</p>
+
+<p>Adam, lui-même, n’ayant pas eu le
+courage de son opinion, il est rationnel de
+marcher sur ses traces, et charger grand’mère
+de ma faute me paraît être l’expression
+d’un grand respect pour les hautes
+traditions.</p>
+
+<p>Après m’avoir morigénée, Mme de Lines
+est allée s’enfermer dans sa chambre pour
+gronder grand’mère, qui a répondu :</p>
+
+<p>« C’est bien vilain qu’une demoiselle
+écrive à un monsieur ! J’envoie à Claude
+un ouvrage sur l’éducation, de Mme de
+Genlis. »</p>
+
+<p>Je crois que j’en remontrerais très fort à
+cette incomparable comtesse ! et il est plaisant
+d’admirer dans leurs livres la morale
+de gens qui tombent dans tant de trous…
+La théorie est une belle chose, mais la pratique
+vaut encore mieux, et dans l’émission
+de cette vérité, La Palice ne s’en serait
+pas tiré d’une façon plus merveilleuse que
+ta servante.</p>
+
+<p>Tu requiers mes premières impressions
+mondaines ? Ah ! Dieu, elles sont
+toutes à l’avantage de cette civilisation,
+belle dame ! Depuis quinze jours, nous
+avons expédié bon nombre de visites, et
+je perçois déjà qu’elles feront boule de
+neige, car le million qui sonne dans ma
+poche est comme la musique d’Orphée
+qui charmait et attirait tous les animaux
+de la création.</p>
+
+<p>Ma cousine, qui est une magnifique
+vieille femme dans ses fourrures, est montée
+en carrosse l’air radieux.</p>
+
+<p>« Cette vie en l’air ne peut s’éviter
+quand on arrive à Paris, me dit-elle.
+Nous avons maintenant besoin de causer. »</p>
+
+<p>Ce jour-là nous avions une dizaine de
+visites à exécuter avec la certitude de
+trouver les gens, parce que c’était leur
+jour.</p>
+
+<p>Pendant la première on nous demanda
+si nous avions vu le tableau de Munkaczy.
+Superbe ! mais ajouta la dame :</p>
+
+<p>« Le Christ, qui est beau, n’est pas
+mon idéal. »</p>
+
+<p>La seconde, on parla du tableau de
+Munkaczy en ajoutant :</p>
+
+<p>« Le Christ a une belle tête, mais ce
+n’est pas l’idéal. »</p>
+
+<p>La troisième, il fut question de Munkaczy,
+et un chœur s’écria :</p>
+
+<p>« Le Christ n’est pas mon idéal ! »</p>
+
+<p>La quatrième, il fut dit la même chose ;
+les cinquième, sixième et suivantes, la
+formule fut aussi variée, et, en sortant de
+la dixième, je ressemblais à l’homme de
+la chanson poursuivi par une obsession, et
+si, comme lui, je m’étais noyée, c’eût été
+en chantant : « Ce n’est pas mon idéal, ce
+n’est pas mon idée… »</p>
+
+<p>Et l’Éternité eût emporté le reste.</p>
+
+<p>En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil
+je regardais Mme de Lines qui, gravement,
+passait son mouchoir de fine batiste sur
+un front un peu moite.</p>
+
+<p>« T’es-tu amusée, Claude ? me dit-elle.</p>
+
+<p>— Énormément ! répondis-je.</p>
+
+<p>— C’est l’avantage de Paris… reprit-elle,
+que ces conversations sur des sujets
+intéressants.</p>
+
+<p>— C’est aussi fin que varié, dis-je
+avec enthousiasme. J’ai pensé à nos
+paysans qui nous disent les uns après les
+autres : « Eh bien, vous faites donc un
+petit tour ? »</p>
+
+<p>Mme de Lines haussa les épaules.</p>
+
+<p>« Et tout l’avantage est de leur côté,
+repris-je avec malice ; parce que quand
+on vous demande si vous faites un petit
+tour, la question ou l’observation est
+claire ; tandis que quand on vous dit : Le
+Christ n’est pas mon idéal ! on se demande
+ce que cela peut bien vouloir dire.</p>
+
+<p>— Tu es dénigrante, Claude ! » me répondit
+ma cousine, d’autant plus fâchée
+que j’exprimais une pensée qu’elle ne
+voulait pas avouer.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, elle reprit
+d’un air préoccupé :</p>
+
+<p>« Nous avons eu tort de ne pas aller
+voir ce tableau ; nous irons demain. »</p>
+
+<p>Et, le matin suivant, nous nous sommes
+transportées rue La Rochefoucauld, afin de
+parvenir à la hauteur de notre situation.</p>
+
+<p>Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de
+l’épidémie générale et, dans la journée,
+a placé adroitement la phrase sacramentelle
+qui pouvait faire supposer qu’en
+question d’art elle était un bien grand
+vétéran.</p>
+
+<p>Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit
+est contagieux et la profondeur des connaissances
+également. Je m’épanouis à ce
+soleil, et ne puis dire que ma mauvaise
+humeur, comme tu l’appelles, résiste à
+certains attraits. Musique, théâtre et
+autres appas sont des jouissances indéniables ;
+aussi ai-je déjà, en mon for intérieur,
+arrangé pour Hervé et pour moi
+une vie qui ne manquera de rien. Nous
+viendrons ici butiner le suc des belles
+plantes, après quoi nous volerons en Anjou
+ou vers des rives lointaines, pour y
+fabriquer notre miel dans la paix et la vie
+à deux…</p>
+
+<p>Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne
+pourras me faire convenir que, dans les
+salons où jusqu’ici nous sommes allées, la
+conversation ait été palpitante d’intérêt.
+Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à
+sa vieillesse, est-elle devenue si obtuse
+qu’il est nécessaire de lui mettre indéfiniment
+le même cliché sous les yeux pour
+qu’elle arrive à comprendre. Peut-être
+aussi que les caquets lui sont une nourriture
+suffisante… Elle sautille avec un
+entrain qui me rappelle les pies de notre
+bois. Ce genre de conversation hachée,
+décousue, affole Mme de Lines, qui a renoncé
+au projet d’écrire jour par jour
+ses notes et ses impressions, ne sachant
+plus retrouver ses sentiers connus au milieu
+des petits monticules de ce petit chaos.
+Un chaos qui n’aura jamais de grandeur,
+bon Dieu ! et des monticules qui se garderont
+de pousser en montagnes !…</p>
+
+<p>Dis, si tu veux, que je deviens grognon,
+mais vraiment ces esprits qui dansent
+tous sur la même corde, non sans grâce et
+sans désinvolture, je l’avoue, m’agacent
+d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux.</p>
+
+<p>Si les conversations, purement mondaines,
+affolent ma pauvre cousine, celles
+sur les pensées d’un certain courant la
+font ressembler à la carpe qui bâille hors
+de son eau.</p>
+
+<p>Hier, elle a eu le vertige en écoutant
+discourir une dame qui écrit un traité sur
+l’émancipation de la femme. Il paraît, le
+savais-tu ? que c’est un des traits caractéristiques
+de notre époque d’apprendre à
+l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos
+jours, comme un éclopé entêté qui refuse
+de faire guérir sa fracture par une main
+habile. La pauvre s’en est allée à travers
+les siècles boitant à faire pitié, et cherchant
+en vain à recouvrer un équilibre
+satisfaisant.</p>
+
+<p>Il appartenait à la largeur d’esprit
+d’un temps privilégié de découvrir le
+baume qui, appliqué aux plaies des nations,
+les mènera grand train dans la
+voie de la guérison. Il paraît que l’âge
+d’or renaîtra lorsque la femme, habillée
+dans les droits du citoyen, apprendra à
+l’homme la Vérité ! Rien que cela, mon
+Dieu, oui, tout bonnement ; la Vérité ! La
+chose est grande, peut-être un peu confuse,
+étant donné que, depuis un certain
+temps qui pourrait bien remonter au commencement
+du monde, on en cherche
+avec inquiétude la base. Mais pour nous
+(je suppose que nous votons), la Vérité n’a
+pas besoin de démonstration : <i lang="la" xml:lang="la">Ego sum !</i>
+voilà tout. C’est simple et net. Bien des
+générations ont allumé en vain des lanternes
+pour la trouver, mais il leur manquait
+la lumière indispensable, c’est-à-dire
+la femme ornée des droits civils et
+politiques.</p>
+
+<p>Ma cousine était tout étourdie.</p>
+
+<p>« Mais le bon sens, madame ! » s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>De quel trou sortons-nous ! le bon
+sens !… Ce bonhomme n’est qu’un bourgeois,
+horreur ! et tout esprit qui se respecte
+doit lui tourner le dos. De la tête
+aux pieds, il est bâti de routine et de convention,
+ce qui explique pourquoi il est,
+hélas ! si difficile à déraciner.</p>
+
+<p>« Mais, dis-je, et la nature ? elle est,
+après tout, intimement liée avec le bon
+sens. Lutter contre elle, c’est se lancer
+dans certaine aventure qui fut désagréable
+au pot de terre. »</p>
+
+<p>Cette bonne dame, qui devrait fonder
+une Société protectrice de la folie, m’a
+prouvé que la nature n’est elle-même
+qu’une bourgeoise à courte vue à laquelle
+on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma
+chère amie, attends-toi à voir tes filles ou
+petites-filles revêtir le casque et la cuirasse.
+Car enfin, il est bon de pousser la
+logique jusqu’à ses extrêmes, et si nous
+votons des lois militaires, il me semble
+que nous en devons supporter le poids.</p>
+
+<p>Ce qui sera, du reste, bien supérieur à
+l’état actuel de l’économie sociale, car
+lorsque deux armées se trouveront en
+présence, elles auront une peur si terrible
+l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront
+comme une volée de moineaux. Ainsi
+l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour
+moi, à la première alerte, je demande à
+être enfouie dans un fourgon et à n’en pas
+bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre
+le plus complet.</p>
+
+<p>Sur ce, ma cousine a eu derechef la
+migraine.</p>
+
+<p>Bonsoir, bonsoir ! tu vois que je rends
+justice à mes semblables, et je te défends
+d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher,
+et rêver toute la nuit Chétigné et bucolisme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIII</h2>
+
+
+<p class="date">28 janvier.</p>
+
+<p>Ta lettre m’a amusée, ma chère amie ;
+tu parles comme une reine offensée qui
+ne doute pas de sa puissance. Nonobstant,
+je persiste à penser que nous brouillerions
+à qui mieux mieux tous les jeux. Les
+hommes, pour gouverner les hommes,
+s’en tirent déjà si mal que nous marcherions
+sur leurs brisées en barbotant un
+peu plus qu’ils n’ont accoutumance de le
+faire. Les grandes lignes et les intérêts
+généraux sombreraient quatre à quatre
+dans les questions de sentiments, et de
+nation diminuée nous deviendrions nation
+microscopique. Je croirai difficilement
+que, même pour ton esprit ambitieux,
+le choix d’un chapeau ne paraîtra
+pas toujours plus intéressant que le vote
+des <span lang="en" xml:lang="en">tories</span> ou la question des vins. Que des
+droits civils deviennent nécessaires pour
+protéger tant de pauvres créatures qui
+luttent pour la vie, c’est possible ! qu’on
+nous facilite, par certaines lois émancipatrices,
+la conduite de nos petites affaires
+que, les trois quarts du temps, nous saurions
+diriger avec infiniment plus de bon
+sens que le roi de la création, c’est parfait !
+Mais pour le reste, ma petite, filons
+notre laine, charmons ou faisons enrager
+ce roi orgueilleux, et soyons-lui supérieures
+au point de vue moral… ce qui
+n’est pas bien difficile, dit grand’mère.
+En relisant ta lettre tout à l’heure, au coin
+de mon feu, il m’est venu sur ce sujet
+une foule d’idées qu’il serait trop long de
+t’envoyer.</p>
+
+<p>Si j’ai des succès dans le monde ?…
+D’où sors-tu, ma pauvre ? Tu habites le
+bleu, l’éther, que sais-je ! et tu ne connais
+plus les hommes. Un bœuf est un bœuf,
+personne ne peut le nier, et un million est
+un million. Ce dernier point est encore
+plus incontestable, car il nous arrive souvent
+de manger de la vache pour du bœuf,
+si j’en juge d’après la guerre chronique
+qui existe entre grand’mère et son boucher.
+Quant au propriétaire de la bête,
+c’est un détail infime. Il ne nous arrive
+jamais de demander si notre fournisseur
+est un bel homme ou s’il remplit ses devoirs
+d’honnête chrétien. Qu’il rêve à la
+lune ou qu’il batte sa femme, qu’est-ce
+que cela fait, pourvu que ses denrées
+soient de vraies denrées !</p>
+
+<p>Je ne puis dire combien je suis flattée :
+les demandes en mariage ne se comptent
+plus, c’est de la monnaie courante que
+des gens, qui ne m’ont jamais vue, jettent
+négligemment dans ma bourse. Gentilshommes,
+officiers, financiers, industriels,
+sont entrés en chasse avec une fougue
+toute chevaleresque. Les temps ne sont
+plus où courre le cerf n’était pas plaisir de
+vilains.</p>
+
+<p>Tantôt c’est une fabrique qui voudrait
+à toute force m’épouser ; elle marche péniblement,
+et mon million lui enlèverait ses
+rhumatismes. Tantôt c’est un nom charmant
+auquel il ne manque que des revenus
+pour briller non pas d’un vif éclat,
+car, après tout, un million c’est peu de
+chose, mais enfin pour ressembler à un
+lumignon : on se contenterait de cette
+lumière discrète. Ou bien, comme hier,
+c’est une lettre envoyée en Anjou à notre
+curé, à qui un jeune hobereau explique
+sa détresse ; son castel est sur le point
+d’être mis en vente ; il est au désespoir,
+car il adore la demeure de ses aïeux, et il
+a pensé que Mlle Métierne, dont il connaît
+les goûts champêtres, consentira à
+se dresser, comme la statue du Commandeur,
+entre lui et ses créanciers. Il est
+comme moi, ce pauvre jeune homme ! il
+aime ses vieilles pierres et la tradition ; je
+l’en félicite, et suis contente de voir qu’il
+y a encore du sens commun sur la terre.</p>
+
+<p>Dans les salons, mes triomphes sont
+étourdissants.</p>
+
+<p>« Quelle est cette jeune fille ?</p>
+
+<p>— Mlle Métierne…</p>
+
+<p>— Je ne connais pas… elle n’est pas jolie.</p>
+
+<p>— Un million de fortune.</p>
+
+<p>— Quelle physionomie originale !</p>
+
+<p>— Elle en jouit tout de suite… c’est un
+héritage.</p>
+
+<p>— Elle est charmante !… quelle jolie
+taille ! présentez-moi. »</p>
+
+<p>Et tous les angles de ma grâce un peu
+fruste sont polis et repolis par la musique
+d’Orphée.</p>
+
+<p>Depuis six semaines que je ne t’ai écrit,
+nous sommes entrées à pleines voiles dans
+la vie militante. Ma cousine nagerait dans
+la joie si ma placidité et mon dédain ne la
+plongeaient dans la douleur. Je ne lui
+parle plus d’Hervé, parce que ce sujet
+amenait des scènes, et j’affecte de discuter
+les partis ; mais il y a, il y aura toujours
+un vice capital.</p>
+
+<p>Mme de Lines en a référé à grand’mère,
+qui m’a écrit pour me décider :</p>
+
+<p>« Ma petite-fille, je trouve que les
+hommes sont bien laids au moral et au
+physique. Il y a beaucoup de maris infidèles ;
+ils ont beau avoir une jolie femme,
+ils courent après les donzelles. J’en ai
+connu qui brutalisaient leurs femmes,
+mais, dans notre monde, c’est l’exception.
+Tu feras bien de choisir. René devient
+plus aimable ; je crois qu’il a peur d’être
+renvoyé, maintenant qu’il sait que nous
+pouvons avoir d’autres domestiques. Il a
+bien voulu faire tous les semis que je désirais,
+et je suis sûre que mon jardin potager
+sera réussi. Il y a des maris bien
+mal commodes, et des tatillons qui sont
+tout ce qu’il y a de plus désagréables. Je
+crois que j’aimerais encore mieux un mari
+infidèle. Comme cette pauvre Mme la G…
+qui me parlait de son passé ; elle n’aime
+guère les hommes, mais elle passait, elle
+aussi, pour n’être pas commode ; c’est ce
+que je lui ai dit. Adieu, ma petite-fille ;
+dans tes prétendants, il y en a certainement
+qui sont plaisants. Ne les renvoie
+pas sans réfléchir. »</p>
+
+<p>A quoi j’ai répondu :</p>
+
+<p>« Ma chère grand’mère, je connais un
+homme qui ne sera ni infidèle, il m’aime
+trop ; ni tatillon, il est trop intelligent ; ni
+difficile, il a un charmant caractère. C’est
+Hervé, vive Hervé ! »</p>
+
+<p>Malgré tout, Mme de Lines, qui ne veut
+pas désespérer de me voir convoler brillamment,
+ne se lasse pas de vanter les
+candidats, surtout quand ils ont un titre,
+car, n’ayant jamais connu le monde et ses
+pompes, elle est loin d’en être revenue.
+Elle aime follement les pompes et les
+démons, ma cousine !</p>
+
+<p>De son catéchisme il n’est plus question,
+et elle entend que je jouisse de la
+vie par tous les pores, y compris ceux de
+la vanité. Lorsque je lui rappelle son enthousiasme
+pour certain médecin, elle
+baisse la tête et rougit de confusion. Il
+ferait piètre mine au milieu des bourdons
+brillants qui ronflent autour de moi et
+me suivent en essaim serré… Quelqu’un
+a dit que le mérite est pour la noblesse ce
+qu’un zéro est après l’unité. Ce quelqu’un-là
+parlait d’or, et je ne veux pas
+seulement l’unité, je veux le zéro avec.
+C’est ce que j’ai signifié hier à Mme de
+Lines.</p>
+
+<p>« Rappelle-toi la fable du héron,
+Claude.</p>
+
+<p>— J’ai le temps d’y songer, répondis-je ;
+ce héron était plus vieux que moi.</p>
+
+<p>— Peut-être l’année prochaine ne pourrons-nous
+faire comme aujourd’hui… Il
+peut toujours se produire des éventualités
+qui ne nous permettent pas d’aller dans le
+monde. »</p>
+
+<p>Fidèle à sa tactique, Mme de Lines affecte
+de ne pas savoir qu’Hervé est bien
+vivant.</p>
+
+<p>« Ne craignez rien, dis-je ; si ma personne
+est enfouie au Vaulné, mon million,
+lui, ne sera jamais enterré.</p>
+
+<p>— Claude, s’est écriée Mme de Lines
+d’un ton solennel, tu deviens misanthrope ! »</p>
+
+<p>Je m’en garderais bien, et je n’ai pu
+m’empêcher de rire à cette idée. Je ne
+blâme pas mes semblables d’avoir l’esprit
+pratique, et la misanthropie me fait l’effet
+d’un vieil habit démodé, couleur cendre,
+fort laid, dont on affuble sa personne
+aussi bien que son prochain. A ce prochain
+je sais un gré infini de m’amuser…
+et pourtant je m’ennuie !</p>
+
+<p>Ce matin, en descendant en voiture les
+Champs-Élysées, je suivais d’un regard
+vague dames, cavaliers et plébéiens qui
+passaient à côté de moi, comme les
+ombres d’une contrée inconnue. Absorbée
+en moi-même, je les croyais à une
+distance incommensurable de mon monde
+intérieur, et volontiers je ne leur aurais
+pas accordé plus de cœur, plus d’esprit
+qu’à des fantoches. Cependant beaucoup,
+sans doute, n’étaient pas dans une situation
+morale différente de la mienne. Combien
+prenaient au sérieux ce qui frappait
+leurs yeux ? Ils vivaient dans leur monde
+invisible en ayant l’air de se donner à la
+vie extérieure. Chaque individu passait à
+côté de l’individu sans songer à la corrélation
+qui existait entre ses sentiments et
+les siens. Étrangers les uns aux autres en
+apparence, ils vivaient toutefois dans les
+mêmes éléments moraux et physiques ;
+sauf les nuances, sauf la forme, mêmes
+préoccupations, mêmes soucis, mêmes
+joies ; courant après les mêmes chimères,
+discourant sur les mêmes matières…
+cette idée me fit rire, puis me donna envie
+de pleurer. Moi qui connais si peu l’amertume,
+un sentiment amer du vide et du
+factice s’est emparé de moi.</p>
+
+<p>Claude, la vraie, la bonne, a couru vers
+son prieuré où tant de souvenirs l’appellent,
+où un amour véritable l’attend avec
+grande hâte, où, dans la poésie de ses
+ruines, aux pieds d’un vieux saint légendaire,
+elle a senti tressaillir deux cœurs
+émus de la même tendresse…</p>
+
+<p>« Que je m’ennuie ! m’écriai-je. Ma cousine,
+retournons auprès de saint Coqueluchon… »</p>
+
+<p>Mais la corrélation dont je parlais il y
+a un instant n’existait pas entre les sentiments
+de Mme de Lines et les miens !</p>
+
+<p>Elle est tombée du haut du ciel…</p>
+
+<p>« Il fait un temps délicieux, et l’animation
+des Champs-Élysées est amusante,
+me dit-elle d’un ton scandalisé.</p>
+
+<p>— Je m’ennuie ! répétai-je piteusement.</p>
+
+<p>— Eh bien, il faut chercher d’autres
+distractions. Nous irons entendre des
+cours et des conférences à la Sorbonne,
+si tu veux. »</p>
+
+<p>Au fond, je suis mécontente de moi ;
+c’est, je crois, la cause véritable de mon
+ennui. J’entasse dédains sur dédains, je
+forme ainsi une petite montagne sur laquelle
+je m’assois dignement. De cette
+hauteur, je regarde les jeunes seigneurs
+qui s’agitent à mes pieds, et je les crois à
+si grande distance que je prétends ne voir
+que des insectes. Arrivée à ce point culminant
+de la pratique philosophique, je
+regarde à l’horizon avec satisfaction ; je
+défie abeilles et bourdons de monter jusqu’à
+moi. Mais aucun animal n’est plus
+entêté qu’une mouche. Et il y en a de
+bien jolies ! Dans ma tour, je me rappelle
+en avoir admiré dont la tête était vert
+émeraude et le corps rouge pur. Mais enfin
+ce n’étaient que des mouches. Deviendrais-je
+coquette ? et Hervé était-il un sage
+en me criant qu’il se défiait de la faiblesse
+humaine ?</p>
+
+<p>Adieu ; quand reviens-tu ? Je suis certaine
+que, malgré tes affirmations, tu es
+partie pour la Grèce ? Je t’embrasse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIV</h2>
+
+
+<p class="date">17 février.</p>
+
+<p>Ici le diable montre ses cornes, et tu
+fais cause commune avec lui, ma vieille
+amie, en approuvant que, même superficiellement,
+je me laisse distraire de mon
+amour. Tu es une démoralisatrice, comme
+l’atmosphère mondaine qui est dissolvante
+pour les sentiments sérieux.</p>
+
+<p>« Il y a de certaines philosophies qui
+sont en pure perte et dont personne ne
+vous sait gré. »</p>
+
+<p>Mme de Sévigné a raison ; mais, en la
+citant, tu aurais dû ajouter à quel propos
+elle émettait cette pensée. Je te trouve
+démon tout à fait perfide.</p>
+
+<p>Tu connais la vie parisienne quand
+on va un peu dans le monde ; donc, en
+fait de nouveautés, que veux-tu que je te
+conte ? Nous continuons à tourbillonner,
+et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique.</p>
+
+<p>Tu crois donc que les gens qui nous
+ont précédés et ont expérimenté la vie
+avant nous étaient plus stupides que nous
+ne le sommes ? Cette croyance, que je rencontre
+fréquemment, m’amuse extraordinairement.
+Viens ici, et lance ta ligne
+dans les salons, au milieu de ce remue-ménage
+d’idées, et tu me diras si tu attrapes
+souvent quelque bon brochet ;
+l’animal est rare, mais, en revanche, les
+goujons pullulent. On s’en peut contenter,
+et, quand ils sont bien accommodés,
+on les croque, têtes et queues, avec
+plaisir.</p>
+
+<p>J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer
+mes idées sur ce point, mais elle ne
+m’a pas répondu, mes figures ayant seulement
+éveillé dans son esprit des désirs
+se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui
+fait que nous sommes bien étranges de
+prendre au sérieux nos idées et nos impressions,
+quand on voit combien chacun
+est saisi et gardé par son petit engrenage…</p>
+
+<p>« Je voudrais bien, me dit grand’mère,
+avoir un cours d’eau au bout de
+mon bois, le terrain serait bien meilleur ;
+j’aimerais bien qu’il y eût dedans des goujons.
+Pourtant je n’aime pas beaucoup le
+poisson de rivière, excepté la carpe qui,
+à la sauce blanche, est très bonne à mon
+avis, quoique, en général, on l’aime mieux
+frite. Laure m’écrit que vous faites tous
+les jours de nouvelles relations, que ma
+petite-fille a de grands succès ; ce qui me
+flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais
+Laure dit que tu es toujours bien dédaigneuse :
+il ne faut pas faire cela… »</p>
+
+<p>Et voilà comme quoi la constance et la
+fidélité prennent aux yeux des autres un
+vilain déguisement. Gardons-nous des jugements
+sévères quand on voit de quelle
+façon la grandeur d’âme est appréciée.
+Aussi, en ces matières, je deviens d’un
+scepticisme achevé. Quand on me dit que
+telle personne pense de telle manière et
+que l’affirmation est basée sur des suppositions,
+je prends immédiatement le contrepied,
+et ainsi je suis certaine de creuser
+en droite ligne l’humanité.</p>
+
+<p>Pour me réconforter, nous sommes
+allées entendre un cours de philosophie
+sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y
+avait des bancs, quatre étudiants, des
+encriers, un vieux monsieur, des bûches,
+une hache, des chevalets dans un coin, et
+nous, qui comprenions autant que les
+chevalets.</p>
+
+<p>En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends
+que nos cerveaux valent les cerveaux
+masculins. Nous étions en nage !</p>
+
+<p>« Nous ne sommes pas de force !
+dis-je.</p>
+
+<p>— C’est surtout que la signification de
+certains mots nous échappe », me répondit
+Mme de Lines, qui entend garder
+une place supérieure dans la hiérarchie
+intellectuelle et voulait sauvegarder notre
+dignité.</p>
+
+<p>Alors nous nous sommes rabattues sur
+la littérature, et, le lendemain, nous
+sommes arrivées tout feu, tout flamme, à
+la Sorbonne.</p>
+
+<p>Le conférencier fait courir tout Paris,
+et trois ou quatre cents personnes, rangées
+dans la cour comme des oignons,
+attendaient qu’on voulût bien les mettre
+à l’abri du vent et de la pluie. Il est
+plaisant de songer que c’est là tout
+Paris ! Après cela peut-être n’y a-t-il que
+trois cents intelligences dont l’opinion
+compte, ce qui n’est guère flatteur pour
+le genre humain parisien.</p>
+
+<p>« Comment ! s’écria Mme de Lines, nous
+allons attendre debout !…</p>
+
+<p>— On peut s’asseoir sur les marches de
+l’église, répondis-je.</p>
+
+<p>— Pour attraper un rhume… Quelle
+organisation !</p>
+
+<p>— Elles sont seulement trempées »,
+dis-je d’un air aimable afin de l’encourager.</p>
+
+<p>Sans répondre, Mme de Lines s’avança
+gravement pour prendre la meilleure place,
+en tête de ligne ; un murmure général accueillit
+cette démarche ; des groupes d’étudiants
+firent : « Hou ! hou ! » et ma cousine,
+très molestée, se mit à la queue.</p>
+
+<p>« Tous ces gens-là ne sont pas élevés,
+me dit-elle.</p>
+
+<p>— Ils n’ont pas le temps, répondis-je
+avec indulgence ; on les empâte dans la
+science et la littérature. C’est très méritoire ! »</p>
+
+<p>Mais les gens ainsi empâtés sont bien
+laids. Bon Dieu que la science est laide !
+Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque ?</p>
+
+<p>Après avoir été, en entrant, bousculées
+par la foule, après avoir perdu nos robes
+dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait
+pas été balayée depuis Sorbon, si la
+Sorbonne actuelle remontait à lui, nous
+nous trouvâmes assises sur des bancs
+très durs qui affligèrent profondément
+Mme de Lines. Mais la conférence lui fit
+oublier le côté barbare de son siège. Elle
+a été si ravie que, voulant toujours me
+distraire, dès le lendemain, nous sommes
+retournées entendre un second conférencier.
+Le sujet était le même, ou à peu près,
+mais les opinions respectives étaient complètement
+différentes. Ainsi ballottées,
+nous prenons le parti de n’avoir pas d’opinion
+du tout, ce qui est peut-être le meilleur
+moyen d’en avoir une. Tu vois si je
+me pénètre de la morale parisienne !</p>
+
+<p>Il en a été de même pour les divers sujets
+que nous avons entendu traiter. Mme de
+Lines n’en revient pas de tous les courants
+d’idées qui l’entraînent comme un bateau
+en détresse. Au reste, on serait en désarroi
+à moins. Ici nous pêchons des brochets,
+lesquels d’ailleurs se transforment en goujons
+aussitôt qu’ils passent dans les salons.
+Mais la pêche est trop abondante ; on ne
+sait où la fourrer. Ma cousine en perd la
+tête. Elle ne se doutait en aucune façon
+de ce que pouvait être une fourmilière
+d’idées, et des guerres effroyables que les
+fourmis se livraient entre elles. C’est une
+mêlée dans laquelle, pour se guider, on
+cherche vainement le panache blanc.</p>
+
+<p>Ma cousine emporte toujours quelques
+fourmis dans sa poche ; elles la font bien
+enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent
+du terrain.</p>
+
+<p>Hier, elle me dit tout à coup :</p>
+
+<p>« Crois-tu au Grand Tout, Claude ?
+C’est une grande idée. »</p>
+
+<p>Le Grand Tout !… moi qui rêvais à
+Hervé, me voilà bien effarée, me levant
+précipitamment pour courir après le Grand
+Tout. Puis, je me rassis en disant :</p>
+
+<p>« Je ne crois pas la conception nouvelle,
+ma cousine. D’après ce qu’on nous
+disait hier, elle est renouvelée des Grecs.</p>
+
+<p>— On la creuse de nos jours, reprit-elle,
+et si je n’étais pas catholique…</p>
+
+<p>— Au nom du ciel, m’écriai-je avec
+épouvante, n’allez pas perdre votre foi,
+ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui
+ressemblent à une salade russe mal assaisonnée !</p>
+
+<p>— L’idée est grande », répéta-t-elle
+en rêvant.</p>
+
+<p>Ce travail souterrain dans l’esprit de
+Mme de Lines m’a fait discuter avec ardeur.
+Me vois-tu traînant après moi une
+panthéiste, une bouddhiste, que sais-je ?
+en rentrant au Vaulné ! Car le bouddhisme
+qui est, paraît-il, à l’ordre du jour sans
+qu’on ait jamais pu savoir pourquoi, a
+frappé d’admiration ma cousine. Il est
+bien certain que devenir, après sa mort,
+ruisseau murmurant ou feuille bruissante,
+c’est délicieusement poétique. C’est
+surtout réconfortant pour les gens qui
+souffrent, et très instructif pour ceux qui
+meurent d’envie de se précipiter par-dessus
+leurs moulins, sans plus songer à
+les faire tourner sagement. Si j’étais bouddhiste
+ou si je croyais au Grand Tout, je
+me jetterais certainement dans les bras
+d’Hervé sans plus attendre.</p>
+
+<p>J’exprimai énergiquement cette opinion
+à Mme de Lines, qui comprit qu’elle m’entraînait
+aux précipices. Afin de n’y pas
+rouler l’une et l’autre, nous avons pris le
+parti de suivre avec componction quelques
+prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est
+la mode… quand elle est modérée.</p>
+
+<p>La mode !… ce petit mot renferme un
+abîme de stupidité, dans lequel je ne puis
+plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait
+ni le temps ni la force d’en sonder la
+profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai
+remarquer qu’il est de mode, au nom de
+la mode, de s’enlaidir, de se contrarier,
+de se ruiner, de brouiller ses idées, de
+s’ennuyer, d’admirer avec confiance, de
+critiquer sans savoir, de donner des fièvres
+cérébrales aux infortunés chargés de vous
+habiller, et à soi-même des maladies de
+nerfs. Dernier résultat absolument immoral,
+si l’on veut bien y réfléchir, car les
+gens nerveux sont terribles dans leur intérieur,
+et je suis convaincue que bon nombre
+de ménages ont été brouillés grâce à
+un chapeau qui enlaidissait la femme, ou
+à une cravate qui étranglait le mari. Les
+prédicateurs pourraient bien amener le
+même résultat, car ils suscitent des polémiques
+violentes, non par leur faute, mais
+par celle des ouailles qu’ils évangélisent.
+Ici, comme ailleurs, l’inconséquence des
+gens qu’on appelle croyants est probante.
+Ils tirent sur leurs propres troupes avec
+une désinvolture sans pareille. Vois-tu
+quelquefois un prêtre plaire complètement
+aux gens du monde ? As-tu remarqué leur
+sévérité et leur dédain pour des hommes
+qui valent mieux qu’eux ? « Très indulgents
+pour les qualités du vice, et très sévères
+pour les imperfections de la vertu. » Ils
+manifestent une indignation de bon goût
+quand des libres penseurs ont du parti
+pris ; mais eux, comme des chats, ils caressent
+d’une patte dont les griffes ne sont
+pas précisément rentrées. Un prêtre est
+toujours dans la position de ce pauvre
+petit prince de Monaco : « Je donne des
+fêtes, quelle prodigalité ! Je n’en donne
+pas, quelle avarice ! » Ah ! il fera bien de
+faire trotter son âne à sa guise ; car, qu’il
+monte dessus, marche à ses côtés, ou le
+charge sur ses épaules, il n’en sera ni
+plus ni moins. Ajoute la sévérité des
+femmes de haute piété, et les parties du
+tableau seront entièrement esquissées.
+Elles réclament des saints avec une sombre
+indignation, et c’est assurément une offense
+à leur propre personne que l’humanité ne
+disparaisse pas instantanément quand on
+revêt la dalmatique. « Seigneur, Seigneur ! »
+disait le pharisien. Et comme il
+aurait bien dû ajouter : « Seigneur, pourquoi
+nous avez-vous faits si bêtes ! » Il est
+vrai que ce n’était pas dans sa tournure
+d’esprit. Comme ce serait malheureux si
+le bon Dieu nous ressemblait !</p>
+
+<p>Bonsoir ; je suis de mauvaise humeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XV</h2>
+
+
+<p class="date">18 février.</p>
+
+<p>Tu comprends, ma chère Yvonne, que
+depuis ma dernière lettre mon humeur
+mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir ;
+aussi n’en est-il plus question.</p>
+
+<p>Le temps avance, avance…, le soleil
+brille, c’est charmant ! Par ce temps radieux,
+le Vaulné et Chétigné doivent être
+exquis. Grand’mère écrit qu’il y a des
+violettes partout, et, de loin, je respire les
+brises tièdes qui font frémir les branches
+bourgeonnées et apportent le printemps.
+La vie est vraiment une belle, une bonne
+invention, et le pessimisme devrait bien
+porter le deuil de ses illusions tout de blanc
+habillé, comme jadis les grands. Et ce
+serait d’autant plus rationnel pour lui qu’il
+a la prétention d’être le souverain de notre
+époque ; c’est un souverain dont l’air
+morne n’est pas fait pour rétablir le prestige
+des rois aux yeux des peuples… En
+regardant cette grande figure grognon, on
+comprend les émeutes et les révolutions.</p>
+
+<p>Tu prétends que je m’amuse à marivauder
+avec mon esprit moqueur, au lieu de me
+confesser, et que mon amour ayant reçu
+une atteinte, je n’ose l’avouer. N’en déplaise
+à tes pronostics, il est resté immuable
+en face des sollicitations, de la persécution,
+des traîtrises de ma cousine et des
+hommages d’un gentilhomme que Mme de
+Lines eût épousé d’emblée, s’il avait mis
+autrefois à ses pieds comme aux miens les
+grâces et les séductions de sa personne.
+Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien ;
+mais il a jeté quelque trouble dans ma vie
+morale, parce que la femme est un petit
+être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse,
+tout disposé à se prosterner devant sa propre
+puissance. Il est bon de revenir de ses
+illusions : c’est sain au jugement et à
+l’âme.</p>
+
+<p>J’avais fait la splendide découverte que
+j’étais aimée, et j’éprouvais une pitié attendrie
+en songeant au sort pénible qui
+attendait celui dont le cœur se donnait…
+Car je croyais tout bêtement que j’étais
+adorée pour mon pauvre petit individu qui
+se mettait, — Dieu et l’amour me pardonnent ! — en
+frais de coquetterie. Le soir,
+j’avais des remords, et le lendemain, je
+recommençais avec un entrain qui ravissait
+Mme de Lines.</p>
+
+<p>Elle résolut alors de frapper le dernier
+coup en permettant une déclaration tête
+à tête.</p>
+
+<p>Depuis une heure environ, j’étais revenue
+du concours hippique ; pour me
+remettre des conversations pleines de sel
+et d’esprit que j’avais entendues, je lisais
+Molière, et j’étais toute à lui quand on
+m’annonça le comte de B…</p>
+
+<p>Son air était absolument aimable, son
+aisance celle d’un homme sûr de lui, et il
+me tendit la main de cette façon gracieuse
+qui consiste à faire croire qu’on a eu le
+bras cassé par un si terrible accident que
+les articulations n’ont jamais pu reprendre
+leur souplesse.</p>
+
+<p>La première fois que j’ai vu ce spectacle,
+j’ai manifesté une grande commisération
+et me suis écriée d’un ton compatissant :</p>
+
+<p>« Oh !… Comment avez-vous été
+blessé ? »</p>
+
+<p>On m’expliqua que c’était l’usage, probablement,
+parce que tendre la main
+naturellement devenait fastidieux et
+qu’il fallait donner raison au poète qui a
+écrit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« L’ennui naquit un jour de l’uniformité. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Dira-t-on encore que les mondains ne
+sont pas sérieux quand leurs moindres
+gestes doivent avoir sur les sociétés une
+influence morale considérable ?</p>
+
+<p>Après la cérémonie, M. de B… s’assit
+auprès de moi. C’est un esprit qui n’aime
+pas prendre cinq ou six chemins à la fois,
+et qui ne s’arrêterait pas, comme je le
+fais si souvent, à examiner avec des extases
+les mousses du sentier. Il est assurément
+bien au-dessus de pareilles faiblesses, et
+il s’avance tout droit vers l’extrémité de
+l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche,
+bien sûr qu’aucune branche ne lui
+fracassera la tête. Du moins, c’était sa
+pensée avant l’autre jour…</p>
+
+<p>« Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé
+par Mme de Lines à vous dire que
+vous pouvez me rendre le plus heureux
+des hommes. Il est des sympathies auxquelles
+un instant suffit pour devenir si
+profondes que le temps certainement ne
+pourrait jamais rien contre elles… je vous
+aime et… »</p>
+
+<p>Et il s’interrompit… peut-être parce
+que ma mine était fort expressive. Moi qui
+connaissais la ravissante chanson, je savais
+bien avec quel accent elle devait être modulée,
+et que, dite autrement, elle n’était
+que l’insignifiant refrain d’un air très banal.
+Qu’il faut peu de chose pour enlever
+à un homme tout son prestige !</p>
+
+<p>Mes yeux tombèrent sur une page du
+volume resté ouvert sur ma table, et je
+m’écriai comme l’avare soupçonneux :</p>
+
+<p>« Ouais !… qu’est-ce que cela ?</p>
+
+<p>— Comment ! » me dit M. de B… surpris.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, se remettant, car il sait
+que mon langage n’est pas toujours celui de
+la convention, il me répéta qu’il m’aimait.
+Une phrase un peu longue, un peu embrouillée,
+moi qui aime la netteté… et dite
+avec une grâce ! et un air de certifier :</p>
+
+<p>« Je suis si sûr d’enlever cette petite !…
+Est-ce que je n’arrive pas toujours au bout
+du chemin, bien tranquillement, sans
+même qu’une pierre vienne me faire
+butter ?… »</p>
+
+<p>Pendant qu’il parlait, une bonne odeur
+de clématite m’arrivait par bouffées ; une
+brise pleurait très doucement ; les feuilles
+frissonnaient aux ogives des vieilles fenêtres ;
+une voix émue et tremblante s’écriait :
+« Claude… m’aimes-tu ? » Aussitôt,
+s’échappant des lézardes et de la poussière,
+des sons délicats répétaient :
+« Claude… m’aimes-tu ? » Un souffle répondait :
+« Oui ! » et les moindres trous
+de la vieille chapelle chantaient notre
+amour vrai et notre sincérité.</p>
+
+<p>Mes yeux se mouillèrent ; à travers un
+voile, je vis l’air heureux et triomphant
+du comte, qui croyait fermement que mon
+attendrissement était son œuvre.</p>
+
+<p>« Je savais bien, dis-je avec une émotion
+contenue, que saint Coqueluchon
+nous protégeait, Hervé et moi !… »</p>
+
+<p>M. de B… leva ses sourcils très haut,
+et ce mouvement était aussi éloquent que
+si toute sa personne avait sauté jusqu’au
+plafond. Une branche énorme lui était
+tombée sur la tête, et à la secousse désagréable
+se joignait l’étonnement d’une
+chose qu’il n’avait jamais vue.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que ce saint… et ce monsieur ? »
+me dit-il.</p>
+
+<p>Il n’y avait plus moyen de reculer.</p>
+
+<p>« Hervé est mon fiancé, dis-je bravement ;
+et saint Coqueluchon, le témoin de
+nos serments. »</p>
+
+<p>Sa figure se contracta, et ce fut d’une
+voix où l’on sentait les sourds grondements
+d’un fauve agacé qu’il s’écria :</p>
+
+<p>« Vous êtes fiancée !… et Mme de
+Lines a cru devoir me dire…</p>
+
+<p>— Attendez, attendez ! interrompis-je
+vivement. Mme de Lines et grand’mère
+ne veulent pas de mon mariage, et je
+ne suis fiancée que vis-à-vis de ma conscience. »</p>
+
+<p>J’ajoutai mentalement : « surtout de
+mon cœur ! »</p>
+
+<p>Un silence… pendant lequel je fus prise
+d’une immense colère contre lui, encore
+plus contre ma naïveté qui m’avait fait
+oublier pendant quelque temps l’irrésistible
+attrait d’un million. Les faits criaient
+vengeance, et l’exécution suivit immédiatement
+la pensée.</p>
+
+<p>« Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je
+négligemment. Et, dans les rêves de ma
+cousine, titres et armoiries jouent un
+rôle prépondérant.</p>
+
+<p>— C’est flatteur ! » me dit-il sèchement,
+ne sachant encore, dans sa déconvenue,
+quel parti il devait prendre.</p>
+
+<p>Je le regardai avec candeur, et posant
+la main sur mon livre, je lui dis avec un
+sourire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Je n’aime pas Molière ! » me dit-il
+avec des yeux terribles.</p>
+
+<p>Hervé devrait prendre quelquefois cet
+air-là ; vraiment il va bien à un homme.</p>
+
+<p>« Et moi je l’adore ! » dis-je en riant.</p>
+
+<p>Puis, me levant, j’ajoutai :</p>
+
+<p>« Vous voyez quel ménage affreux eût
+été le nôtre ! »</p>
+
+<p>Alors, se décidant à prendre son aventure
+en homme d’esprit, il répliqua, en
+souriant, sans aucune conviction :</p>
+
+<p>« Mademoiselle, vous m’avez laissé
+entendre que vous n’étiez dupe de rien ;
+vous l’êtes cependant, croyez-moi, de
+votre perspicacité. Certaines femmes sont
+trop charmantes pour n’être pas toujours
+très aimées. Je souhaite que ce saint dont
+vous parliez vous soit toujours favorable,
+ajouta-t-il avec dépit.</p>
+
+<p>— Saint Coqueluchon !… dis-je avec
+gravité. C’est un très grand saint !… Je
+lui demanderai pour vous, monsieur,
+toutes les grâces spirituelles… et matérielles. »</p>
+
+<p>Il s’inclina, et je lui fis une révérence
+que Mme de Genlis, je le dirai à grand’mère
+quand je la verrai, n’eût point
+désavouée.</p>
+
+<p>Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables ?
+et la poudre m’aveugle-t-elle pour
+un temps bien long ? Jamais l’amour
+simple, vrai, d’Hervé n’a brillé d’un éclat
+plus doux et plus vif à la fois.</p>
+
+<p>Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments
+de Mme de Lines, parce qu’il faudrait
+avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent
+de psychologue. Pendant mon récit, elle
+a dissimulé avec sang-froid ses impressions
+jusqu’au moment où j’ai dit que, à
+la face du comte, du ciel et du monde,
+j’avais confessé hautement ma foi et mes
+fiançailles. Elle a pâli, et s’est retirée dans
+sa chambre pour méditer ses chagrins.
+Depuis trois jours elle parle peu, bien que
+je me mette en frais de grande amabilité.
+Bah ! du moment que je…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="date">Mardi soir.</p>
+
+<p>Ce matin j’ai été interrompue par une
+lettre du Vaulné. Des nuages tourbillonnent
+dans mon ciel et je suis furieuse.</p>
+
+<p>« Ma chère enfant, me dit grand’mère,
+j’aime beaucoup la constance, quoique
+les hommes ne la méritent guère ;
+mais il ne faut pas continuer à croire que
+nous te permettrons de faire un si mauvais
+mariage. Pourquoi as-tu refusé ce
+monsieur ? Nous ne voulons pas, ma petite
+fille, que tu épouses Hervé. Il ne faut
+pas être aussi entêtée, et quand on est
+jeune, il faut écouter les gens raisonnables.</p>
+
+<p>« Je ne trouve pas que ce soit joli de
+se moquer d’un homme qui demande
+votre main ; il fallait le remercier. Laure
+m’a tout raconté. Et on ne dit pas non
+plus à un monsieur qu’on priera un saint
+pour lui. Adieu, ma petite-fille, tu ne dois
+pas te marier contre mon gré. Vois dans
+<i>Corinne</i> : Oswald ne se décide pas à
+l’épouser, parce qu’il pensait que ce mariage
+n’eût pas été dans les idées de son
+père. Dans ce temps-là, on avait un grand
+respect filial. C’est un beau sentiment que
+Mme de Staël a bien exprimé. »</p>
+
+<p>Précisément, je trouve Oswald imbécile !
+C’est à s’arracher les cheveux de
+désespoir de se le voir présenter en
+exemple, lui et ses sentiments faux.</p>
+
+<p>Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à
+Mme de Lines, et j’ai répondu à grand’mère
+que je ne me marierai pas contre sa
+volonté, mais que je me vouais au célibat
+avec manies innombrables pour me consoler.</p>
+
+<p>Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage
+d’un crêpe épais ; et c’est sous ces
+voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine
+me traînera dans les lieux de plaisir.
+C’est fini, je n’en démords pas ! Et je
+pense maintenant que c’est une bêtise de
+porter le deuil de ses illusions en blanc.
+On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière
+on en est encore à Oswald et à
+l’ombre de son père, qui arrive toujours
+pour détruire le peu de sens commun que
+possède cet Anglais. Adieu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVI</h2>
+
+
+<p class="date">20 mars.</p>
+
+<p>Toutes tes protestations, ma chère
+Yvonne, ne changeront rien à mes idées.
+Il est très curieux qu’on ne puisse arriver
+à comprendre que le malheur des uns
+peut être le bonheur des autres. Pourtant
+c’est la vie… Regarde autour de toi ! Compare
+simplement nos deux natures. Tu
+adores le mouvement, et moi je jouis de
+la réflexion des choses extérieures sur
+mon âme et mes pensées, beaucoup plus
+que je ne le ferais des agitations d’un
+voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta
+couronne donnent leur éclat à ta charmante
+silhouette, et tu trouves que la
+silhouette a grandement raison de ne les
+point dédaigner, mais tu es une mondaine
+et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi
+qu’elle fasse, aimera toujours les violettes.
+Cependant, j’ai pensé que tu avais
+raison, — une fois par hasard, — en me
+conseillant de renoncer au grand deuil.
+C’est fort encombrant, en effet, quand
+on a envie de rire de tout et de tous ; aussi
+ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée
+à regarder mes semblables avec un
+visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin
+noir que lorsque je suis seule avec
+ma cousine.</p>
+
+<p>Elle a parlé de fixer notre retour en
+Anjou aux premiers jours de juin ; je n’ai
+donc plus que onze semaines environ à
+attendre, pour revoir grand’mère et enlever
+de vive voix un consentement qu’il
+faudra bien qu’on me donne.</p>
+
+<p>Mon tuteur, qui est ici, sera un allié.
+Quelques bruits alarmants sur la situation
+de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il
+veut retirer ma fortune de la Banque.</p>
+
+<p>« Il est possible, nous a-t-il dit, que
+Mérite ne traverse aucune crise dangereuse,
+mais je crois prudent de prendre
+mes précautions ! »</p>
+
+<p>Mme de Lines s’est montée la tête, bien
+que le banquier ait promis de remettre
+les fonds dans huit jours. Ma fortune
+serait un peu écornée que, peut-être, on
+me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait
+de trouver que l’amour vrai et la
+belle nature sont l’idéal dans la vie. Les
+agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma
+cousine n’altèrent donc nullement mon
+calme.</p>
+
+<p>M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque
+qui se remue difficilement, ainsi
+que tous les êtres de son espèce, mais, une
+fois sorti de son trou, il se transforme et
+devient un petit homme éveillé avec lequel
+j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait
+pas vue depuis cinq ans et il m’a prise en
+gré ; j’en profite pour lui conter mes secrets
+et lui parler Chétigné. Je l’assassine
+de mes redites, mais il n’a point l’air de
+s’en fatiguer.</p>
+
+<p>« Quelle chose charmante que la jeunesse…
+et que l’amour ! ajoute-t-il avec
+un soupir.</p>
+
+<p>— Alors, vous êtes pour moi ? »</p>
+
+<p>Et je recommence à lui vanter les délices
+d’une existence que mon million ornera,
+du reste, d’une infinité d’agréments.</p>
+
+<p>Tu le vois, ma chère, on peut être
+tuteur, on peut être vieux, et comprendre
+les mouvements du cœur humain beaucoup
+mieux qu’une jeune mariée positive
+qui devrait se ranger du côté des fous, si
+elle était raisonnable. Je te pendrais volontiers
+quand tu m’envoies des lettres
+comme celles d’hier : graves comme un
+pasteur, ennuyeuses comme des chiffres.</p>
+
+<p>Es-tu entrée dans une secte de méthodistes,
+ou fais-tu partie de l’Armée du
+Salut ? On m’appelle ; adieu. A la hâte, je
+félicite ton mari de se ranger de mon
+côté ; c’est un homme de grand jugement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVII</h2>
+
+
+<p class="date">4 avril.</p>
+
+<p>Les journaux n’ont rien exagéré, ma
+pauvre Yvonne ; ta lettre alarmée m’est
+parvenue au moment où j’allais t’envoyer
+la nouvelle malheureuse… Prends ton
+parti de n’avoir désormais pour amie que
+l’habitante rustique d’une maison délabrée.
+Hélas !… Claude n’a été qu’une
+étoile filante, et les chercheurs de dot
+peuvent lever les yeux au ciel, ils ne verront
+rien, ce qui s’appelle rien !…</p>
+
+<p>Il est des choses auxquelles on s’habitue
+bien promptement ; si on les méprise,
+c’est un peu comme le renard, ou bien
+lorsque, au contraire, toute sa vie on a
+mangé à foison les raisins. Je ne puis
+m’empêcher de regarder d’un œil marri
+mon pot cassé et mon lait répandu.
+« Adieu, veau, vache, cochon, couvées ! »
+Et mes couvées étaient si réussies !… Évidemment,
+de toute éternité nous étions
+destinés à la vie d’anachorète, Hervé et
+moi. Nous sommes, en tout cas, des anachorètes
+qui comprenons le prix des
+fleurs, des herbes folles et des nuages qui
+passent. Cependant, je trouve que, s’il y
+a une Providence pour les amours contrecarrés,
+elle emploie des moyens bien
+vifs ! Mme de Lines a failli en mourir, et
+moi je fais, il ne faut pas le dissimuler,
+une grimace épouvantable.</p>
+
+<p>Lorsque mon tuteur est venu nous dire
+que les payements étaient suspendus, le
+banquier en fuite, et qu’il y avait lieu de
+craindre que, pour nous, le naufrage ne
+fût complet, Mme de Lines s’est renversée
+en arrière, rouge comme du feu. J’ai jeté
+des cris perçants, M. d’Allaine l’a portée
+sur son lit, et un médecin qui se trouvait
+dans l’hôtel lui a sauvé la vie par une
+grande saignée. Mais pendant deux jours
+elle a eu le délire, et quoiqu’elle soit bien
+aujourd’hui, son affaissement moral est
+extrême.</p>
+
+<p>Au premier moment, je n’ai pas eu le
+temps de penser à mes propres impressions ;
+j’essayais de relever le courage de
+ma pauvre cousine, et aussi celui de mon
+tuteur, qui passe son temps à me demander
+pardon, en m’assurant que si sa propre
+fortune n’avait pas été en terres, il l’eût
+confiée des deux mains à son ami. Je le
+crois et lui pardonne son imprudence de
+grand cœur ; ce qui ne rétablit pas les
+affaires.</p>
+
+<p>Le chagrin de grand’mère est plus calme.</p>
+
+<p>« Ma pauvre enfant, m’écrit-elle, j’ai
+bien pleuré en recevant ta lettre. J’étais si
+contente que ma petite-fille fût riche ! car
+c’est bien agréable d’avoir de la fortune,
+et il y a longtemps que le Vaulné serait
+réparé si j’avais eu de l’argent. Mais puisque
+tu l’aimais comme il est, tu t’y trouveras
+peut-être encore bien. Cependant
+je crains que la vie de Paris et le luxe que
+que tu as vu ne te fassent paraître bien
+laide ma maison. C’est un grand malheur
+que cette ruine ; il eût mieux valu que tu
+n’eusses pas connu la fortune. Je suis bien
+affligée. Ton tuteur n’est qu’une bête et,
+comme tous les hommes, un égoïste. S’il
+s’était dérangé plus tôt, il eût peut-être
+empêché une partie du mal.</p>
+
+<p>« J’ai reçu la visite de mon voisin. Il
+m’a de nouveau demandé ta main pour
+son fils. J’ai répondu que je ne comprenais
+pas qu’on n’épousât pas un bel
+homme. Ton grand-père était très beau.
+Aussitôt que Laure sera remise de son
+indisposition, je pense que vous reviendrez.
+Les Jamin vous envoient leur respect ;
+ils sont désolés. René est redevenu maussade,
+ce qui est bien laid ; mais sa femme
+prend part à notre chagrin. »</p>
+
+<p>Je savais bien qu’Hervé accourrait pour
+confirmer sa tendresse ! Adieu ; suis-je
+vraiment aussi à plaindre que tu le crois ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XVIII</h2>
+
+
+<p class="date">26 avril.</p>
+
+<p>Aucune épave, ma pauvre amie ! La
+mer a tout emporté et n’a rien rejeté sur
+le sable.</p>
+
+<p>Merci de tant t’apitoyer, mais je commence
+à me rasséréner, et ma cousine est
+courageuse, quoique navrée. De tous côtés
+on nous envoie des compliments de
+condoléances à la sincérité desquels je
+crois ou ne crois pas… Paris rend sceptique.</p>
+
+<p>Quant aux mouches brillantes, pas une
+de tout l’essaim n’a essayé encore de faire
+sa ruche ; le sucre a fondu, elles sont
+parties avec le sucre ! Tout orgueil s’effondre
+sous de pareilles épreuves.</p>
+
+<p>Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé
+m’a écrite ! Je l’ai montrée à Mme de Lines
+pour la consoler ; je n’ai réussi qu’à la
+faire pleurer, non sur la lettre, mais sur
+l’acceptation inévitable maintenant de
+mon mariage.</p>
+
+<p>« J’avais tant espéré pour toi une vie
+complètement heureuse ! s’est-elle écriée.
+Quels remords pour moi que cette ruine ! »</p>
+
+<p>A quoi j’ai répondu que j’étais bien
+assommée d’entendre parler de remords,
+étant donné que, pendant huit jours, mon
+tuteur, bourrelé, avait scruté devant moi
+cet état d’âme ; qu’on avait fait pour le
+mieux, et que les événements ayant tourné
+contre le mieux, ainsi qu’il arrive souvent
+dans la vie, il fallait montrer aux événements
+un visage un peu stoïque.</p>
+
+<p>« Vous avez bien vu, ajoutai-je, que
+je ne me suis point laissé éblouir par l’opulence
+et les plaisirs de toutes sortes que
+vous m’avez donnés.</p>
+
+<p>— Tu ne dis pas tout ce que tu penses…
+m’a-t-elle répondu d’un ton pitoyable.</p>
+
+<p>— Ce que je pense ! dis-je avec un peu
+d’impatience ; évidemment j’aurais préféré
+garder ma fortune, mais je vais reprendre
+avec joie ma vie où je l’avais laissée avant
+de venir ici… et vous savez si je la trouvais
+bonne ! »</p>
+
+<p>Pauvre femme ! elle m’a embrassée
+sans rien répondre ; c’est un coup dont
+le retentissement se prolongera bien avant
+dans son existence.</p>
+
+<p>Pour moi, je continue à bouder la Providence…
+et pourtant de quoi me plaindrais-je
+quand je reçois des lignes comme
+celles-ci :</p>
+
+<p>« Ma Claude chérie, si je déplore pour
+votre bien-être à venir la perte de cette
+fortune, je ne puis, en égoïste que je
+suis, m’empêcher d’être heureux que mon
+amour seul vous apprenne ce qu’est une
+longue vie de bonheur… » ?</p>
+
+<p>Ces mots ont suffi pour détruire tout le
+plâtrage que les événements, depuis six
+mois, avaient mis sur mes idées et ma
+nature. Dieu soit loué ! ce n’était que du
+plâtre en effet, et une secousse l’a fait
+tomber. Papillon et rosée ont reparu avec
+leur grâce et leur poésie.</p>
+
+<p>Bonsoir ; je ne t’écrirai maintenant que
+du Vaulné.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XIX</h2>
+
+
+<p class="date">Le Vaulné, 3 mai.</p>
+
+<p>Si mon écriture est illisible, ne t’en
+étonne pas, ma chère amie ; j’ai emporté
+mon buvard dans le bois, et c’est sur mes
+genoux que j’écris, au milieu de feuilles
+tendres qui ont encore le velouté de la
+grande jeunesse… Bientôt les violettes,
+les coucous et les anémones auront entièrement
+disparu, mais des fleurs d’un bleu
+très pur les remplacent ; dans un mois,
+sous aurons des ancolies violettes et
+blanches, des orchidées sauvages, toute
+une flore fine et variée qui sera l’accompagnement
+heureux de notre bonheur.</p>
+
+<p>Notre arrivée ici a été peine pour les
+uns, mais joie parfaite pour les autres. A
+la gare, nous aperçûmes tout de suite le
+visage rose et très peu ridé de grand’mère,
+bien encadré dans ses papillotes châtaines,
+car grand’mère mourra sans connaître les
+neiges. De précaution, elle avait tiré son
+mouchoir, et, avant de nous embrasser,
+elle essuya quelques larmes que la vue de
+nos personnes ruinées avait fait couler.</p>
+
+<p>« Il ne faut pas trop y songer, mes
+enfants, nous dit-elle. Vous n’avez rien
+oublié dans votre compartiment ? Je n’ai
+jamais vu Claude aussi bien habillée… »</p>
+
+<p>Pâté et la calèche nous attendaient.
+René nous salua de façon rogue et en
+ayant l’air de dire :</p>
+
+<p>« Voilà ce que c’est !… il ne fallait pas
+y aller ! »</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes en voiture, grand’mère
+nous questionna et nous donna
+toutes les petites nouvelles du Vaulné.</p>
+
+<p>Le jardin était en bon état, il y avait
+beaucoup de légumes, mais, dans la petite
+cour, les canards avaient arraché les plants
+de pétunias. C’est la faute de Marie la
+Vache, qui ne peut pas fermer les portes.
+La femme Méran avait donné une claque
+à son gendre, qui était parti chez lui, à
+Montfort, emmenant sa femme. Une dame
+de Saumur, en regardant la voiture de
+grand’mère, avait dit : « Mme Azay n’a
+pas un bel équipage ! » A quoi René, très
+offensé, avait répondu :</p>
+
+<p>« Et vous, madame, avez-vous seulement
+une brouette pour vous traîner ? »</p>
+
+<p>Après avoir entremêlé questions et récit
+de ses distractions habituelles, grand’mère
+ajouta en regardant Mme de Lines :</p>
+
+<p>« Laure… il y a toujours les 25,000
+francs.</p>
+
+<p>— Je sais ! répondit d’un ton désolé
+ma pauvre cousine, qui ne pouvait accepter
+avec philosophie cette mince consolation.</p>
+
+<p>— Je crois, Laure, reprit grand’mère à
+voix basse et mystérieuse, que nous serons
+obligées de les laisser se marier ?</p>
+
+<p>— La figure de Claude le dit bien ! »
+répondit Mme de Lines en essayant de
+sourire.</p>
+
+<p>Je me laissais en effet bercer avec délices
+sur les pavés cahotants de Saumur,
+et, en approchant du Vaulné, mes dernières
+mélancolies ont disparu et ne sont
+plus revenues.</p>
+
+<p>Lorsque la vie a subi différentes transformations,
+c’est un plaisir d’une grande
+vivacité, plaisir que tu ignores, de revoir
+tant de visages connus qui sourient sur
+votre passage. Les paysans, hommes et
+femmes, s’arrêtaient dans leur travail,
+soulevant leurs chapeaux, en inclinant la
+tête d’un petit mouvement sec qui remuait
+les ailes des grandes coiffes.</p>
+
+<p>« Les v’là revenues ! »</p>
+
+<p>Et j’entendais, comme s’ils avaient été
+dits devant moi, les commentaires plus ou
+moins bienveillants de ces braves gens aux
+yeux desquels notre prestige a dû diminuer,
+l’argent, dans cette contrée, étant
+tout l’idéal. Mais je les aime quand même,
+ces humains terre à terre ; j’aime jusqu’au
+garde champêtre qui nous a fait un grand
+salut quand nous l’avons croisé, mais qui
+devrait bien commencer par s’empoigner
+lui-même, tant sa mine est suspecte !</p>
+
+<p>Marie la Vache, M. et Mme Jamin nous
+attendaient dans la petite cour, de chaque
+côté de la porte ronde enfouie dans le
+lierre épais : ils étaient plantés là comme
+des dieux lares ; toutefois, j’espère pour
+les Anciens que leurs divinités protectrices
+avaient un air plus égayé que celui
+de maîtresse Jamin.</p>
+
+<p>« Je l’avais bien dite tout de même qu’il
+y avait du mauvais monde sur la terre ! »</p>
+
+<p>Grand’mère, qui descendait lentement
+de voiture, s’arrêta sur le marchepied
+pour se fâcher.</p>
+
+<p>« Mon Dieu, madame Jamin, on le
+sait bien qu’il y a des voleurs dans le
+monde ! Quand vous le répéteriez indéfiniment,
+ce n’est pas cela qui rendra l’argent. »</p>
+
+<p>Jamin, avec sa philosophie de paysan
+résigné, nous dit :</p>
+
+<p>« Puisque ces dames étaient heureuses
+avant, immanquable qu’elles pourront
+bien le devenir encore après. »</p>
+
+<p>Je répondis par un signe de tête affirmatif,
+car cette bouche simple exprimait
+toute ma sagesse.</p>
+
+<p>Grand’mère, voyant que j’avalais si vite
+mon dîner que j’étais tout étouffée, consulta
+Mme de Lines :</p>
+
+<p>« Laure… qu’est-ce qu’elle a ?</p>
+
+<p>— Elle veut aller trouver Hervé, répondit
+ma cousine, qui avait deviné que
+le rôdeur ne devait pas être loin et qui ne
+se reconnaissait plus le droit d’empêcher
+notre réunion.</p>
+
+<p>— Autrefois, on se faisait désirer pour
+que la flamme fût plus vive ; c’était beaucoup
+mieux ! dit grand’mère, qui a sur ce
+point les idées les plus romanesques.</p>
+
+<p>— Pourquoi faire souffrir les autres ? »
+dis-je en m’échappant.</p>
+
+<p>Si physiquement j’avais la légèreté de
+mon âme, je devais ressembler à un sylphe
+en passant sous le vieux portail ouvert et
+en m’avançant vers l’extrémité de l’allée
+des noyers.</p>
+
+<p>Rossinante broutait paisiblement l’herbe
+nouvelle, tout près d’un grand trou que
+les blaireaux ont fait dans le mur du bois.
+Hervé, son stick à la main, était appuyé
+contre un arbre et, les yeux baissés,
+attendait mon arrivée, qu’il ne croyait
+pas être aussi prompte. Aussi, quand il
+m’aperçut à quelques pas de lui, il s’élança
+vers moi et instantanément me fit disparaître
+dans ses bras.</p>
+
+<p>Ta correction mondaine blâmera cette
+façon très primitive d’exprimer ses sentiments,
+mais souviens-toi que l’amour aux
+champs est démonstratif, et que dans un
+prieuré la simplicité est une vertu. En
+cette sainte demeure nous sommes tout
+ronds, et point du tout alambiqués ou
+entortillés comme les amoureux parisiens.</p>
+
+<p>Hervé m’attira vers le petit mur d’où je
+l’avais vu revenir de la Perse, un an auparavant,
+et, assis tout près de moi, me tenant
+les mains, il me dit ces folies charmantes
+qui ne s’oublient jamais. Puis il
+imagina de plonger au fond de ma conscience.</p>
+
+<p>« Pas une fois, pas un jour, vous ne
+m’avez oublié, Claude ? »</p>
+
+<p>Je toussai un peu.</p>
+
+<p>« Oublié ?… jamais ! Seulement…</p>
+
+<p>— Seulement quoi ?… dites, dites !</p>
+
+<p>— Supposez, répondis-je, que vous
+soyez transporté à Tombouctou, que vous
+n’avez jamais vu…, vous penserez bien
+plus à Tombouctou qu’à votre pays.</p>
+
+<p>— Je ne crois pas… mais ce n’est pas
+de ce genre de distractions que je veux
+parler, Claude !</p>
+
+<p>— Mon Dieu… beaucoup de soupirants
+m’ont entourée, dis-je avec malignité,
+car je n’ai pas traversé pour rien
+un foyer de coquetterie.</p>
+
+<p>— Eh bien ?</p>
+
+<p>— L’un d’eux aimait… dis-je du bout
+des lèvres.</p>
+
+<p>— Ah !… est-ce qu’il s’est permis
+de…</p>
+
+<p>— Ne me brisez pas les mains, Hervé…
+Mais oui, il a parlé.</p>
+
+<p>— Et vous ?… Que pensiez-vous ?
+Pourquoi m’en parlez-vous ?… Étiez-vous
+donc émue, hésitante ?</p>
+
+<p>— Quel inquisiteur ! m’écriai-je. Il
+était charmant !…</p>
+
+<p>— Si je le tenais !… me dit-il les dents
+serrées.</p>
+
+<p>— Vous lui ressemblez avec vos yeux
+furieux, Hervé. Oui, il aimait… passionnément !
+mais… c’était ma dot.</p>
+
+<p>— L’imbécile !</p>
+
+<p>— J’ai seulement été peinée un instant…,
+un peu troublée… parce que je
+l’avais cru sincère. Mais quand il a
+parlé… quelle chute ! Pendant sa déclaration
+compassée, je n’ai pensé qu’à votre
+aveu aux pieds de saint Coqueluchon…
+Allons le voir ! » dis-je en sautant à bas
+du mur.</p>
+
+<p>Il prit Rossinante par la bride, je m’appuyai
+sur son bras, et nous revînmes lentement
+à la maison.</p>
+
+<p>Les fermiers, de retour des champs,
+nous disaient :</p>
+
+<p>« Vous voilà donc revenue par icite ?
+Vous n’avez point pâti dans votre voyage,
+mam’selle. Bonjour, mam’selle ! »</p>
+
+<p>Et quand, à leur grande surprise, après
+leur avoir confié Rossinante, nous entrâmes
+dans l’église par le portail du bas
+de la nef, qui était autrefois l’entrée principale,
+ils se dirent :</p>
+
+<p>« C’est son bon ami, tout de même ! »</p>
+
+<p>La chapelle était sombre, car il n’y
+avait pas eu de pèlerinage, et aucune
+lumière ne faisait ressortir le chœur. Nous
+nous avançâmes en tâtonnant jusqu’au
+bas des marches, et je sentais qu’Hervé
+était aussi ému que moi.</p>
+
+<p>« Quel souvenir ! » me dit-il en me
+pressant tendrement contre lui.</p>
+
+<p>Mes yeux s’habituaient à la pénombre,
+je regardais avec un plaisir extraordinaire
+saint Étienne de Grammont, aux couleurs
+effacées par le temps et dont la silhouette,
+dans le crépuscule, se détachait à peine
+sur le fond du chœur. Je revoyais sa
+belle expression implorante, toute pleine
+d’amour divin… et, un sentiment de reconnaissance
+m’attendrissant soudain, je
+dis à Hervé :</p>
+
+<p>« Laissez-moi remercier saint Coqueluchon… »</p>
+
+<p>Je m’agenouillai dévotement, comme
+les bonnes femmes, pendant que M. de
+Chétigné se découvrait avec gravité, car
+mon savant est un savant tout à fait
+démodé, tant il aime la vieille foi et les
+vieilles idées.</p>
+
+<p>Lorsque nous sommes entrés dans le
+salon, Mme de Lines donna la main à
+Hervé en disant avec beaucoup de bonne
+grâce :</p>
+
+<p>« Votre temps d’épreuve est fini,
+Hervé ! »</p>
+
+<p>Grand’mère le regarda avec une mine
+qui signifiait que, malgré sa poésie de
+fiancé, elle le trouvait toujours fort laid ;
+je connais la physionomie de grand’mère,
+mais elle lui tendit, elle aussi, sa main
+potelée :</p>
+
+<p>« Allons, mes enfants, puisque vous le
+voulez absolument, mariez-vous… J’ai
+une petite-fille extraordinaire ! »</p>
+
+<p>Il arrive par conséquent que le Vaulné
+est un vieux paradis qui déborde de
+bonheur. On me voit trop heureuse pour
+que les douleurs de la ruine ne s’apaisent
+point, et que grand’mère ne s’humanise
+pas complètement avec Hervé.</p>
+
+<p>Elle s’habitue déjà à le voir assis tout
+près de moi, me contant des choses étrangement
+douces, au milieu des fleurs et des
+livres, et sous notre voûte magnifique aux
+douze nervures.</p>
+
+<p>Que penseraient les Gramontins s’ils
+voyaient leur salle de Chapitre ornée par
+l’Encyclopédie, et, dans ces vieux murs
+très saints, des amants échanger des caresses
+très tendres lorsque grand’mère
+s’endort en lisant Mme de Genlis ?…</p>
+
+<p>Adieu, chère Yvonne ; jamais les amis
+innombrables que je possède sous les
+brins d’herbe les plus menus n’ont eu un
+babillage si vif, si continu et si charmant.
+Si je suivais leur exemple et mon penchant,
+je t’écrirais indéfiniment, tant je
+trouve adorable ma vie présente, mon
+vieux prieuré aux contrastes délicieux,
+aux traditions austères qui ont été remplacées
+par la jeunesse et l’amour… Toutefois,
+dis-moi pourquoi ces traditions
+graves mettent tant de poésie dans ma
+vie, tant de saveur dans mes impressions.
+Adieu encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">XX</h2>
+
+
+<p class="date">Chétigné, 21 juillet.</p>
+
+<p class="ind sc">Ma chère amie,</p>
+
+<p>Ton cri de détresse en songeant à mon
+sort nous a fort divertis, Hervé et moi. Il
+y a cinq semaines, tout a été consommé
+en effet dans notre petite église de Cizay ;
+désormais je revêts le droguet et me prépare
+avec un rare courage à manger
+énormément de perdrix aux choux sans
+perdrix.</p>
+
+<p>Le manoir est enfoui derrière de grands
+arbres verts rangés en cercle ; les murs,
+en maints endroits, comme je te l’ai déjà
+dit, n’existent plus ; la ferme, je crois, ne
+tient guère ; dans un coin du jardin, une
+petite chapelle ne me paraît pas bien
+solide… tout est pauvre, chancelant et
+charmant.</p>
+
+<p>Quand Mme de Lines vient à Chétigné,
+son visage s’assombrit ; elle voudrait fermer
+les yeux pour ne rien voir, et, quand
+elle m’embrasse, c’est avec une énergie
+nerveuse qui exprime ses angoisses. Elle
+fait élever des quantités de poulets, de
+pintades, de dindons, et nous devons nous
+attendre à ce que, chaque semaine, Pâté
+arrive ici avec un chargement pour soulager
+notre famine.</p>
+
+<p>Grand’mère pense seulement que le
+Vaulné est bien plus joli ; elle le dit à
+M. de Chétigné, qui discute avec elle et
+finit par convenir qu’il lui manque des
+voûtes, un saint et des pèlerinages.</p>
+
+<p>Mais il parle de son ruisseau, qui donne
+à ce petit coin une fraîcheur inconnue au
+Vaulné et permet à Rossinante de pâturer
+en liberté dans le pré ombragé de grands
+arbres semés à l’aventure derrière la
+maison.</p>
+
+<p>Ce soir, mon mari m’a trouvée rêvant
+en face du chemin qui s’en va vers Distré,
+notre paroisse, rejoindre la route de Montreuil-Bellay
+et de Saumur. Il me fit tressaillir
+en jetant sans crier gare un bras
+caressant autour de moi.</p>
+
+<p>« Quelle rêveuse !… Es-tu triste,
+Claude ? Regrettes-tu ?…</p>
+
+<p>— Je songeais, dis-je, à cette quiétude
+profonde dans laquelle nous vivons ; si un
+jour la fortune nous revient et que nous
+prenions ce chemin pour nous sauver, je
+crois bien que nous laisserons quiétude et
+bonheur sur les grandes routes.</p>
+
+<p>— En attendant laissons-la agir ! me
+répondit Hervé en riant. Je crois qu’elle
+se fera assez attendre pour que nous jouissions
+longtemps du moment présent…</p>
+
+<p>— Je songeais aussi à Yvonne, repris-je.
+Je pense que le chemin pour s’enfuir serait
+à ses yeux le principal attrait de Chétigné.</p>
+
+<p>— Qu’elle vienne donc y voir ! » s’écria-t-il.</p>
+
+<p>Tu entends ! Viens contempler de près
+ce phénomène singulier de gens qui ne
+désirent rien. La nouveauté de te sentir
+abritée par un toit qui crie misère et de
+manger prosaïquement la poule au pot ou
+les pintades de Mme de Lines te reposera
+des raffinements du luxe.</p>
+
+<p>Au revoir ! Je compte sur toi, et je me
+fais un plaisir d’obtenir ton approbation
+pour notre rusticité. Tu protestes et, en
+femme pratique, tu penses que nous
+sommes des enfants, et qu’on ne vit pas
+éternellement d’une idylle ? Pourquoi pas ?
+Les besoins factices sont-ils plus vrais ?
+Laisse vivre nos illusions. Elles sont
+comme les roses qui naissent avec le printemps,
+s’effeuillent avec lui, puis refleurissent
+en automne, avec des couleurs
+moins vives, mais aussi séduisantes. A
+notre âge, le printemps est long… Qui
+peut en limiter pour nous la durée ?</p>
+
+<p class="ind small">Breuil, 1893.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">FIN</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">PARIS<br>
+<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br>
+Rue Garancière, 8.</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78993 ***</div>
+</body>
+</html>
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