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PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +BADINAGE + + + + +I + + +2 mai 18... + +Lorsque grand’mère fait tourner son rouet, ma chère Yvonne, ma cousine, +qui est philosophe, me dit fréquemment: + +«Ce bruit uniforme et monotone me rappelle la vie; oui, vraiment, +l’image est saisissante de vérité!» + +En général ma cousine a de ces aphorismes bien faits pour déconcerter +les gens, et lorsque, étonnée, je lève les yeux, jamais comparaison ne +parut plus fausse à un esprit auquel le calice d’une fleur qui +s’entr’ouvre offre un spectacle toujours nouveau. + +Toute révérence gardée pour ton charmant visage, je t’ai comparée ce +matin à ma cousine pendant que, bien établie au pied d’une cépée, je +lisais ta lettre en riant de ton dédain pour les infortunés attachés à +leurs pierres. + +En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations européennes avec +monsieur ton époux, que Dieu protège! tu marches de découvertes en +découvertes, comme moi autour de mon rocher... encore que ce mot soit +pris au figuré, car on serait pendu, cent fois, avant de découvrir dans +notre plaine le moindre vestige de granit. + +Ne crois pas que je me contente de cheminer solitairement sur mes routes +droites, longues et bêtes comme un peuplier. Je me jette dans tous les +petits chemins de traverse qui se croisent et s’entre-croisent sous mes +pas; et je trouve, dans ces sentiers à moi connus, une quantité d’êtres +menus, fluets, à peine visibles quelquefois mais que, malgré la ténuité +de leur forme, je sais cueillir sous le moindre brin d’herbe. Je les +prends, je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons +joyeusement ensemble. + +Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais à introduire ton amitié dans nos +sarabandes; aussi mes amis diaphanes et moi nous t’adressons avec +enthousiasme nos compliments de bienvenue; tu seras le roi bienveillant +qui écoute discourir ses sujets et laisse tomber complaisamment un mot +de grâce. Sous ton chêne, tu rendras des sentences devant lesquelles je +m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai, car, depuis ce bon saint +Louis, les temps ont bien changé: nous aurons des révolutions, des +discussions, toute l’affreuse mêlée du parlementarisme au milieu de +laquelle tu conserveras toutefois chêne et couronne. + +Mais où le prendre souvent ce roi vagabond? Mes lettres pourront bien se +perdre, car tu es comme ces oiseaux qui, de saison en saison, s’en vont +chercher un coin ensoleillé; or les oiseaux n’ont pas toujours de +souvenance. + +Malgré mes craintes, ta royauté est commencée, car voici déjà une +plainte et une critique qui s’échappent de mon vieux nid... un ancien +prieuré aux murs épais, qui fut modifié par mon arrière-grand-père dont +le goût était exécrable, ni plus ni moins. A la façade principale, qui +se compose d’un carré long flanqué à droite et à gauche de deux autres +carrés longs, il a donné une régularité qui était la joie de ses yeux et +qui, cent ans plus tard, fait le désespoir de sa petite-fille. Des +simulacres de fenêtres bouchées ont été pour lui une idée artistique +lumineuse, et il a fait exécuter ce travail en longues rangées sur la +façade, en même temps qu’aux vieux toits de formes inégales il donnait +l’uniformité, sauf que l’église est couverte en tuiles et le reste en +ardoises. Quant aux fenêtres réelles, devant et par derrière, par +derrière surtout, il y en a de toutes les tailles: chaque goût sur les +proportions peut être satisfait. Les portes, quand elles sont peintes, +le sont en vert, en blanc, en brun; il n’y a que l’embarras du choix, +chacun ayant agi selon les ressources de sa bourse, variables comme le +temps. + +Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a pu promener le compas; un +mouvement de terrain, le chœur de la chapelle et la terrasse ont sauvé +la position. + +Les fenêtres ogivales de l’église n’ont plus de vitraux; quelques petits +carreaux sertis de plomb en sont les seuls vestiges. Un lierre, dont le +gros tronc sort de l’épaisse muraille à un mètre de terre, cache en +partie l’une des fenêtres. Deux autres sont garnies de clématites +blanches qui ont poussé si drues dans l’une d’elles, qu’elles sont +devenues une retraite impénétrable pour les oiseaux et leurs amours. + +La clématite pénètre discrètement dans l’église, mais le lierre, plus +audacieux, a franchi un espace de plusieurs mètres pour s’accrocher, +au-dessus de l’autel, au socle d’une Vierge décapitée qui tient dans ses +bras l’Enfant Jésus, dont la tête, à moitié brisée, penche, depuis un +siècle, sur son épaule d’un air commisératif. + +Les bons moines du dix-huitième siècle ont orné le chœur de sculptures +en pierre exécutées dans le goût du temps, avec médaillons, coquilles et +guirlandes. La légende raconte qu’au siècle dernier les +révolutionnaires, après maints dégâts accomplis avec l’aménité qui les +caractérise, essayèrent en vain de briser la statue de saint Étienne de +Grammont, fondateur de l’Ordre, depuis longtemps éteint, qui avait ici +un prieuré. On le précipita du haut de son piédestal, mais les doigts +seuls se brisèrent. Modelé en terre italienne extrêmement dure, il a du +mouvement et de l’expression, au milieu des défauts inhérents à la +malheureuse statuaire religieuse. Saint Étienne, posé sur l’autel +dépouillé de son tabernacle, est devenu dans le pays l’objet d’un culte +particulier. On l’honore sous le nom de saint Coqueluchon, le pays +entier étant convaincu qu’il guérit la coqueluche. En temps d’épidémie, +quantité de bonnes femmes viennent lui adresser leurs patenôtres au +milieu des barriques défoncées et des tas de fagots, car, ainsi des +choses humaines et parfois même divines! l’église sert de bûcher, de +cellier et, au fond, on a installé un pressoir pour les années +miraculeuses où nous avons du vin. Jadis il n’était pas rare de voir +rangées dans la nef trois ou quatre cents barriques d’un vin généreux ou +non, car jadis, comme tu le sais, a été de tout temps une époque +heureuse et une ère de perfection pour les hommes. Depuis jadis nos +grandes terres ont été vendues, et nous sommes ce qu’on appelle des gens +sans le sou, à la profonde désolation de ma cousine, qui ne s’est jamais +consolée de n’avoir pas trente mille francs de rente. Ce chiffre est +pour elle le sommet de la fortune, alors que pour d’autres il serait +presque la misère. Aussi, vive le relatif! c’est la grande loi qui rend +la vie supportable à tout le monde et me fait penser qu’après tout une +masse de gens peuvent nous croire millionnaires. + +Car enfin nous avons un cheval et une calèche... une calèche solennelle, +si haut montée sur ses ressorts que, lorsque nous sommes en marche, nous +nous balançons comme un gros œuf au bout d’une ficelle. + +En revanche, notre cheval, qu’on a acheté presque expirant à un paysan +pour la somme de trois pistoles, ressemble, attelé, à un basset, tant +ses jambes sont courtes et tant son ventre est énorme. Mais de bons +soins lui ont rendu la vie, quelque chose qui ressemble à du nerf, ou du +moins à la force de nous conduire chez nos voisins quand son humeur se +rencontre avec notre désir. + +Mais il arrive souvent que le désir est obligé de céder le pas à +l’humeur; dans ce cas nous rentrons philosophiquement. + +Ma cousine va rêver à la joie de posséder trente mille francs de rente +qui permettent d’avoir un cheval avec un ventre normal, des jambes assez +longues et une humeur égale; grand’mère monte dans sa chambre et console +sa déconvenue en jouant une valse sur sa guitare ou en me chantant une +romance de Mlle Puget lorsque, voulant faire ma cour, je viens m’asseoir +auprès d’elle et lui demande quelques morceaux de sa jeunesse. + +Grand’mère en est restée à 1830, la belle époque de son âge et de ses +idées. En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs à cette époque, à +part les grands chagrins, se sont atténués, et le burin n’a bien marqué +que les premières empreintes. Il en résulte des meubles sans grâce +éparpillés dans la maison, un goût désastreux et une existence +rétrospective qui établit sur un point fixe une intelligence restée très +jeune et très inexpérimentée. + +En littérature, grand’mère a des préférences bien déterminées. Elle +adore Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin. Elle pleure encore en +relisant pour la centième fois le triomphe de Corinne, et Walter Scott +est son idole. + +Grand’mère est romanesque et a une manière de trancher les grosses +difficultés sans souci des obstacles et du danger. + +Pendant la guerre, alors qu’on parlait de l’arrivée des Prussiens en +Anjou, elle ne s’est point troublée. Elle a vendu sa vache, qui aurait +pu entraver ses mouvements, et fait autour d’elle cette déclaration +étonnante: + +«Quand je saurai que les Prussiens sont à Tours, nous monterons dans ma +calèche avec Walter Scott et nous irons indéfiniment devant nous pour +leur échapper.» + +Et grand’mère se voyait comme Diana Vernon franchissant monts, vallées, +dangers, précipices, avec la sérénité du courage et d’une âme +tranquille. + +Afin de liquider la situation, on entassa l’argenterie avec quelques +objets précieux dans une cachette improvisée par ma cousine, et +improvisée de telle sorte qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux des +conquérants s’ils avaient envahi le Vaulné, où ils eussent trouvé la +solitude et des portes assez vermoulues pour tomber en poussière à la +seule vue d’une baïonnette. + +Les choses ainsi préparées, on attendit. + +Aucun Prussien ne parut à l’horizon, mais la foudre entra au Vaulné avec +la nouvelle de la mort de mon père, tué à l’ennemi, et l’arrivée de ma +mère malade et désespérée. Elle n’eut que le temps de me confier aux +deux pauvres femmes désolées, car elle fut emportée en quelques jours +par une fièvre violente. + +Si grand’mère tourne encore le rouet de temps à autre, joue de la +guitare et vit dans le premier tiers du siècle, Mme de Lines, ma +cousine, s’agite, intellectuellement parlant, dans toute une période qui +ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un intérêt passionné de la +littérature de son temps, des luttes entre Veuillot, de détestable +mémoire, et les catholiques libéraux. Elle rêve ou philosophe, et creuse +des trous de souris, au fond desquels elle fait tout à coup des +découvertes qu’elle consigne sur un cahier avec l’idée, je crois, de les +voir passer à la postérité pour l’éclairer sur l’état psychologique de +l’homme. + +A la mort de son mari, qu’elle a perdu fort jeune, elle s’est installée +ici auprès de grand’mère, qui l’a toujours aimée comme une sœur et lui a +laissé diriger sa fille d’abord, moi ensuite. + +La haute main de Mme de Lines est légère, car je ne pense pas qu’il y +ait sur terre deux créatures aussi libres que ma personne. Mais, dans +les déterminations sérieuses, elle impose sa voix avec autorité. C’est +grâce à elle que, ayant passé trois ans à Neuilly chez les dames +Augustines anglaises, j’ai appris que l’humanité ne s’était point +arrêtée à tout jamais devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot. + +Si tu me demandes qui dirige la maison, je te répondrai qu’elle ne se +dirige jamais mieux que lorsque personne ne s’en mêle, car grand’mère +est comme toutes nos aïeules qui «avaient tant de bonnes recettes pour +faire difficilement les choses faciles», et quand ma cousine, glissée +dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir en grignotant quelque +pensée, le pot-au-feu, dont elle connaît à peine le composant, peut s’en +aller dans les flammes ou rester éternellement à l’état d’eau claire, +sans que sa philosophie daigne le remarquer. + +Pour notre service immédiat, nous avons une vieille femme coiffée de la +grande et lourde coiffe du pays; ma pauvre mère, lorsqu’elle était +enfant, l’avait baptisée du surnom de Marie la Vache, à cause de ses +fonctions auprès de cet animal. Le nom lui est resté. + +Elle est pourvue, pour notre malheur, d’un vieux petit homme grincheux, +auquel il faut se garder d’adresser une observation de peur d’attraper +une scène épouvantable. Il a des talents de jardinier si fantaisistes +que, lorsque nous voulons manger des légumes, il nous faut les acheter, +à moins qu’il ne prenne en affection un végétal quelconque. Alors il en +met partout, et nous devons nous en abreuver indéfiniment. De cette +façon, au bout de quelques années, nous avons vu pousser dans le jardin +une certaine variété de légumes. + +Quand grand’mère réclame, il répond de son ton bourru: + +«Madame n’y entend rien de rien. + +--Je sais toujours que je puis avoir plusieurs espèces de légumes à la +fois, s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire une observation chez +moi.» + +Alors le bonhomme baisse la tête d’un air finaud qui me donne envie de +lui tordre le cou. + +Au demeurant il nous est attaché à sa façon, et nous supportons son +odieux caractère à cause de sa femme, et peut-être aussi parce que nous +n’avons pas trente mille francs de rente. + +Pour les choses sérieuses, comme la coupe du bois et les vendanges, nous +avons un homme d’affaires, le père Jamin, qui est de l’âge de +grand’mère, et si vert qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est un +grand et fort bonhomme, dont la bonne figure placide ne peut tromper +personne. Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment ou une mauvaise pensée +ait jamais effleuré son âme. C’est le potentat de son village; on ne +l’appelle jamais que monsieur Jamin, et il appartient à une de ces +vieilles, honorables familles de paysans dont l’éducation est supérieure +au langage rustique. + +Il est chargé de prendre tous nos intérêts et, le cas échéant, de +morigéner le fermier, dont il a une peur affreuse. + +Lorsqu’il surprend des braconniers passant par-dessus nos murs et la +gibecière pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement: «Allons, +mes gas, vous n’avez point raison.» + +Et il s’en va paisiblement, en méditant le plaisir que l’on doit +éprouver à tuer quelques bêtes; car, dans toute son existence, et malgré +des efforts répétés, il n’a pu envoyer un lapin de vie à trépas. + +Sa femme est, comme lui, grande, forte, et, aussi bien assortis en +vieillissant qu’à l’aube de leur jeunesse, je te les présente comme le +modèle de l’union parfaite. Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à +nous apprendre, maître Jamin nous expédie sa femme pour nous exécuter +fermement. Au reste, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elle +a un air lugubre perpétuel, et on croit toujours apprendre une horrible +catastrophe quand elle ouvre la bouche pour annoncer que les vignes sont +splendides. + +Je suis bien sûre de la réponse quand, la voyant, je lui crie: + +«Allons, madame Jamin, qu’est-ce qu’il y a? + +--Ah! mademoiselle, tout le pays est à la désole... C’est ben triste, +allez! + +--Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse Jamin? + +--Parce qu’il pleut trop, mademoiselle.» + +Ou si c’est une année sèche: + +«Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle. Les blés sont épiés, mais il +n’y aura rien dans les épis.» + +Si bien que, depuis que je me connais, j’aurais passé ma vie à croire +que j’allais mourir de faim ou de soif si, chaque année, je ne m’étais +retrouvée plus vivante que l’année précédente. + +Et maintenant que, comme tu le désirais, tu connais à peu près le cadre +du portrait, comprendras-tu tout le charme qu’il peut y avoir dans une +existence bucolique? J’en doute... car, en pension, tu rêvais déjà la +vie vagabonde. Au reste, si mes lettres te paraissent monotones, tu n’as +qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences aux feuilles de mes arbres +qui tremblotent au-dessus de ma tête et me content tant de jolies choses +que souvent, bien que je ne sois pas fille romanesque, je reste bouche +ouverte à les écouter. + +Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut, belle dame! + + + + +II + + +17 mai. + +Voilà ce qui s’appelle encourager les gens! ma plume se sent plus +alerte, et mes idées s’enchevêtrent si bien que je ne sais comment +débrouiller l’écheveau. + +Cependant je tiens un bout, en attendant mieux, et je te le mets en main +en t’affirmant, foi d’honnête solitaire, que l’étonnement de ton mari +est d’une impertinence rare. S’imaginait-il, ce voyageur enragé, qu’un +prieuré et les ombres de pieux moines devaient me conduire tout droit à +l’idiotisme ou au désespoir!... Mon Dieu, oui, les jours coulent +uniformes comme les eaux d’un paisible courant, avec le même bruit pour +me bercer, et ma place dans le monde est bien petite; mais si exiguë +qu’elle soit, je me sens si pleine de vie que, parfois, je crois tenir +le monde entier dans mes bras. + +J’attendais ta lettre avec toute l’anxiété d’un navigateur auquel des +ravitaillements sont nécessaires pour continuer sa marche, et, les +ravitaillements n’arrivant pas, je montais chaque matin dans le +belvédère pour guetter, avec une grande lunette d’approche, le +personnage émouvant qu’on appelle un facteur. + +Ce belvédère, planté au-dessus du chœur de l’église, en remplacement du +clocher, qui menaçait de s’abattre sur la tête des habitants, est une +chambre carrée percée de trois ouvertures, lesquelles lui donnent l’air +avenant d’une lourde lanterne. La porte vitrée de ma lanterne ouvre sur +une petite plate-forme d’où je domine le pays. Il m’arrive quelquefois, +mais assez rarement, de venir lire, penser ou même écrire dans ce refuge +haut perché. Pour parer à cette éventualité, j’y ai fait porter une +table et un vieux fauteuil en paille, au fond duquel je tombais +régulièrement chaque fois que je m’asseyais. Alors, avec une ingéniosité +de pauvre gueux, que ton luxe ne te donnera jamais, j’ai maintenu les +barreaux avec du cordon de tirage, et je reste en bonne intelligence +avec mon fauteuil jusqu’au moment où, le cordon cédant, je suis obligée +de recommencer mon opération. Ainsi installée, je vis comme un bernardin +dans sa coquille. + +Les parois n’en sont pas luxueuses! Quand j’étais enfant, j’ai fait plus +d’une fois des tentatives malheureuses pour les tapisser avec le reste +des hideux papiers qui tombent en lambeaux dans une partie des chambres; +mais je suis toujours restée au milieu de mon travail. De sorte que mon +œil s’arrête tantôt sur des petits personnages bleus qui dansent dans +une prairie violette, tantôt, lorsque je me tourne d’un autre côté, sur +des roses groseille entourées d’un dessin jaune. J’abandonne ces +horreurs pour regarder droit devant moi par la porte ouverte, et ma vue +se repose en plongeant sur la cime de vieux acacias si chargés de fleurs +que c’est merveille de voir comment des branches aussi menues peuvent +soutenir des grappes aussi lourdes. + +T’es-tu jamais avisée de regarder au-dessous de toi la cime fleurie d’un +acacia, d’en admirer la richesse et la vieille vie toujours jeune? Puis, +de quitter ce blanc éclatant pour contempler, à l’horizon, je ne sais +quel rêve fugace derrière un brouillard transparent, puis, le brouillard +se déchirant, de voir... Ma chère, nous parlerons de cela plus tard, +mais je crains, en vérité, que tu ne connaisses que la prose de la vie. +La prose! je maintiens ce mot: il prouvera à ton mari que j’aime la loi +du talion. + +J’ai donné la clef des champs à ma plume, et la voici qui _broutille_ à +tort et à travers, alors que l’heure s’avance et que je veux te conter +les choses graves qui se passent ici. + +J’étais assise ce matin sur un banc du bois... Ce banc est une simple +planche posée sans l’ombre de façon sur deux pierres. La planche est +devenue noire, elle s’effrite quand on la gratte un peu, et une petite +mousse cramponnante la couvre en partie. Pendant que je rêvais vaguement +devant ce lichen qui m’inspirait, je ne sais pourquoi, une quantité de +réflexions, j’ai vu s’avancer Mme de Lines, sa robe sans mode au vent et +son chapeau de jardin à la main. Son air grave me fit pressentir que +nous étions en marche accélérée vers la philosophie. + +Le début fut, en effet, effrayant de profondeur. + +«Mon enfant, me dit-elle, le cœur est un clavier.» + +Instinctivement, je portai vivement la main à la place de cet organe +pour voir un peu si c’était vrai, puis, souriant de ma naïveté, je +répondis d’une voix faible: + +«Un clavier, madame!... + +--Un clavier, Claude, répondit-elle du ton ferme d’un penseur que des +méditations profondes ont transporté au sein de la vérité. Un clavier +dont les notes vibrent successivement les unes après les autres... à +moins, ajouta-t-elle, que plusieurs ne parlent à la fois.» + +Cette image saisissante m’inspira un respect extrême, et, selon l’usage, +d’autant plus grand que je n’y compris rien. + +Mais ce que c’est que d’avoir l’esprit obtus! Il paraît que c’était +parfaitement clair, car ma cousine reprit: + +«Tu as deviné, ma fille, qu’il s’agit d’un mariage.» + +J’ouvris de grands yeux, car, à moins que le ciel ou des amis ne s’en +mêlent, je ne croyais pas qu’il y eût l’ombre d’un mari sur ma route... +c’est-à-dire... hum! + +«Il viendra demain, reprit Mme de Lines; tu l’as vu une fois, mais je ne +veux pas te dire son nom aujourd’hui. Il est fort bien... Il a quinze +mille francs de rente, plus sa clientèle, car il est médecin.» + +Ma cousine avait autrefois déclaré péremptoirement que les trente mille +francs de rente, rêvés en vain pour elle, étaient son dernier mot pour +moi. + +Elle établissait ce fait que, possédant dans ma parenté un financier non +marié immensément riche, lequel m’avait servi de correspondant pendant +mon séjour au couvent et m’envoyait généreusement chaque année un sac de +chocolat et d’excellents marrons glacés, je deviendrais une héritière +remarquable, et que mes prétentions devaient être à l’unisson de mes +espérances. Mais cet homme avisé ne songe nullement à quitter la vie et, +en réfléchissant que je pourrais bien avoir quarante printemps quand mon +héritage présumé versera sa rosée bienfaisante sur ma tête, ma cousine +s’est rabattue sur quinze mille francs. + +Et voilà que cette aubaine magnifique tombait sur moi comme la manne +dans le désert. Si les Juifs l’ont mangée avec le dégoût que je mettais +à la contempler, je les plains! + +Du bout du pied, je poussais des feuilles mortes d’un air piteux, tout +en remarquant la satisfaction répandue sur le grave visage de ma +cousine. + +«C’est surprenant!» m’écriai-je. + +Et, répondant à son air étonné, je continuai avec chaleur: + +«Oui, surprenant qu’un homme dans une aussi bonne situation songe à moi +qui n’ai rien. Ce doit être le fils d’un assassin ou quelque chose +d’aussi bien. + +--La question est trop sérieuse pour plaisanter, répondit Mme de Lines +d’un air mécontent. Il est d’une famille honorable, quoique moins bien +posée que la tienne, et il a vingt ans de plus que toi. Voilà les deux +côtés noirs de la situation.» + +Je comprenais! c’était le libre échange appliqué au mariage. + +«L’expérience te manque pour juger sagement l’avenir, reprit ma cousine. +Ensuite je sais qu’à ton âge les notes du clavier vibrent sans cesse sur +un point. + +--Je jure par le Styx, m’écriai-je véhémentement, que mon clavier est +muet comme...» + +J’allais dire «comme la tombe», mais je m’arrêtai tout à coup, et sentis +qu’une vive rougeur se répandait sur mon visage. Fort heureusement que +Mme de Lines, préoccupée, ne vit rien. Elle cherchait, je crois, quelque +sentence foudroyante quand je repris, avec un peu d’hésitation, car je +me sentais sur un terrain horriblement glissant: + +«Je ne tiens pas à l’argent, ma cousine. J’ai vécu vingt ans avec rien, +et, m’en trouvant admirablement, je ne demande qu’à continuer.» + +Elle me regarda avec stupeur. + +«Tu aurais dix ans que tu ne raisonnerais pas autrement. L’argent fait +les trois quarts du bonheur; j’en sais quelque chose pour en avoir été +privée toute ma vie. + +--Eh bien, si je ne me mariais pas!» dis-je dans une illumination +subite. + +Mais Mme de Lines, pour toute réponse, se contenta de hausser les +épaules, ce qui rabattit ma découverte et mon illumination subite au +rang d’une affreuse bêtise. + +Elle refusa encore, je ne sais trop pourquoi, de me dire le nom de ce +prétendant; probablement que j’ai émis une opinion défavorable sur son +compte lorsque je l’ai vu, et qu’elle ne veut pas que mon imagination +s’emporte sur cette première impression avant d’en avoir une seconde. + +Alors je suis allée trouver grand’mère avec l’espoir de vaincre +facilement sa discrétion. + +Grand’mère surveillait la cuisson de confitures, en jouant de la guitare +et en lisant les aventures de Mathilde et de Malek-Adel. Elle s’était +installée dans l’arrière-cuisine, une pièce humide dont la voûte aux +quatre nervures soutient la terrasse, pendant que le four prend la +moitié de la place. + +Grand’mère, dont la main potelée et à peine ridée, malgré ses +soixante-quinze ans, se promenait avec agilité sur les cordes de son +instrument, s’interrompit lorsque je franchis la petite porte cintrée de +ce singulier sanctuaire. + +«Grand’mère, je suis demandée en mariage, par qui?» + +En général, ces questions à brûle-pourpoint me réussissent. Mais +grand’mère me répondit d’un air mystérieux: + +«Tu le sauras demain... j’ai promis à Laure de ne pas te le dire. + +--Je voudrais le savoir tout de suite, dis-je. Et puis, ma chère +grand’mère, je me moque, je vous assure, d’avoir ou de n’avoir pas +quinze mille francs de rente. Et ensuite devenir la femme d’un +médecin... pouah! un homme qui vit au milieu des maladies, des morts ou +des mourants! D’ailleurs je suis sûre qu’il...» + +Mais un bruit inquiétant, du côté des confitures, interrompit mon +discours. + +«Mes confitures brûlent! s’écria grand’mère en posant sa guitare sur une +chaise et en jetant par terre Malek-Adel. Mon Dieu, est-il possible! +elles s’en vont dans le feu... Marie, René, Laure, Mina... mais arrivez +donc! levez la bassine, depêchez-vous!» + +Dans sa détresse, grand’mère appelait à son aide jusqu’à sa chatte +favorite. Je me précipitai, me brûlai les doigts et me noircis les mains +dans l’intérêt de ma cause, ainsi qu’il arrive souvent dans le +dévouement des hommes; mais l’ampoule que je me suis faite à la main +droite ne m’a servi de rien, ma chère amie. Grand’mère, contre son +habitude, n’a commis aucune indiscrétion, et j’en suis réduite aux +conjectures. + +Pendant le dîner, je me suis derechef élancée sur mon coursier préféré. +J’ai parlé, avec conviction, de la vie de campagne simple et rustique; +des mérites moraux qui découlaient de la sagesse de nos aïeux, lesquels, +ces bonnes gens, se contentaient de rideaux de mousseline et de vulgaire +carrelage. Mais ma cousine m’a interrompue pour me dire: + +«Regarde le tableau généalogique qui est dans la bibliothèque, et tu +verras s’ils étaient si simples.» + +Il est de fait que chaque note biographique se termine ainsi: + +«Il eut de grandes relations et se ruina.» + +La ruine a été leur position sociale, et nous avons conservé la +tradition. + +Je tournai bride et pris un autre chemin, mais sans plus de succès. Il +était si pierreux que mon coursier buttait à chaque pas, et que nous +avons fini par rouler dans un fossé où nous sommes restés. + +Adieu, majesté; demain le facteur emportera ces pages et, le soir, je +t’en griffonnerai de nouvelles pour te conter comment cette manne +miraculeuse, qui s’appelle un médecin pourvu d’une clientèle et de +quinze mille francs de rente, est remontée au ciel d’où elle était +tombée. + + + + +III + + +26 mai. + +«O sainte pauvreté!» disent les religieux. Depuis ce matin, ma chère +amie, je me demande si je dois me froisser de ton scepticisme à mon +égard; il est insolent, et je ne sais de quel côté résoudre la question. + +Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas dans le cas de ces âmes sublunaires +qui touchent aux cieux par la pensée et n’ont pas le sens commun sur la +terre? Ou, si la sainteté n’est pas ma voie, ce que je suis très +disposée à croire, pourquoi ne ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a +la sagesse de supprimer tous les agréments de la vie pour la rendre plus +agréable? C’est une sagesse, vois-tu, qui dépasse de cent coudées en +profondeur toute la philosophie de ma cousine. Sainte pauvreté! elle +vous met en harmonie avec le fond sérieux de la vie et... Et tu ne crois +pas un mot des raisons qui me la font aimer. Tes fossettes rient jusque +dans ta lettre et, en femme amoureuse, lu vois mes idées revêtir une +forme masculine qui me prendra dans ses bras un beau matin et +m’emportera au loin... A une lieue d’ici, pas plus; dans un manoir posé +au milieu de notre plaine comme un vieux hibou déplumé qui a l’intention +de vivre cent ans encore dans ses vieilles murailles chambranlantes. +Cent ans! c’est plus qu’il ne faut pour abriter nos amours. Et quand +nous aimerions à vivre comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas que +personne eût rien à reprendre à nos idées. Un hibou est un animal +infiniment plus sympathique qu’un médecin; il a du moins le bon goût de +se taire toute la journée, et, comparativement, c’est une qualité +transcendante. + +Quelle entrevue tumultueuse! Il n’y avait pas trois minutes qu’il était +assis qu’un jugement sans appel était prononcé en mon intime et que, +nous prenant aux cheveux, je constatais qu’il ne pouvait être question +entre nous de la rencontre des atomes crochus. + +C’est un de ces faiseurs de phrases qui sautent d’une dissertation sur +la gloire à une question de ménage, de l’esthétique à la manière +d’assaisonner un macaroni, de Platon aux contes de ma mère l’Oie; qui +discourent sans s’arrêter, sans respirer, sans vous écouter et croient +être aimables. Ils parlent de lieux communs comme de découvertes +transcendantes, et d’idées creuses ou vulgaires avec la satisfaction +prud’hommesque d’un imbécile. Ah! les stupides personnages! + +Selon eux, il n’y a de remarquables sous la voûte céleste que les +individus dont ils représentent l’espèce: médecins, notaires, avoués, +etc. L’armée se compose d’huîtres, les marins sont des ânes, les grands +propriétaires des fainéants, les gens du monde des nullités, les +diplomates distingués ont leur réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a +de bien, d’intelligents, de studieux, de distingués, de moraux que les +médecins en général et M. X... en particulier. + +Le voyant complètement fourvoyé, je le mis traîtreusement sur le +chapitre de la religion, ce qui l’acheva. + +Il m’est arrivé de penser que mes opinions religieuses, relativement à +celles de certaines gens, pourraient bien sentir un peu le roussi, et +que je mériterais quelquefois d’être liée sur des fagots. Mais, en +l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur extraordinaire; je +devenais apôtre, missionnaire, martyre s’il le fallait; pis que cela, +des ailes me poussaient pour suivre à grands pas sainte Thérèse dans le +mysticisme, et jamais la prose d’un sot ne produisit plus magnifique +effet. + +Ma cousine consternée, et grand’mère mécontente de moi, essayaient +d’éteindre l’incendie, mais la maison brûlait par tous les bouts. + +Grand’mère, cependant, s’obstina à faire diversion. Mais d’abord +grand’mère est terriblement distraite; ensuite, de tout temps, elle a +ressemblé, moins l’éloquence et l’intention, à saint Jean Chrysostome +parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment ou par distraction, elle +dit aux gens les vérités les plus crues, et nous met sans cesse sur le +gril ma cousine et moi. + +«On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement, que votre père rendait +sa femme malheureuse. C’est bien vilain! + +--Mais, madame...» murmura M. X... interloqué. + +Ma cousine essaya de pallier le désastre, mais grand’mère reprit à voix +basse: + +«Tu sais bien, Laure, que nous l’avons entendu dire.» + +Pour nous tirer de ce mauvais pas, je repartis en guerre, en appliquant, +de main habile, un petit coup de fouet sur les opinions de l’ennemi. + +Dans l’excitation de la discussion, sans souvenir du motif de sa visite, +il eut la bonté de m’informer qu’il considérait comme niaises +superstitions toutes les vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la +science y ayant mis bon ordre, les croyants, à part quelques honorables +exceptions, étaient des oies ou peu s’en faut. + +«La science, mademoiselle, la science achèvera de faire table rase de +ces reliquats de la routine et de l’ignorance. + +--Je n’en doute pas, monsieur, je n’en doute pas, répondis-je +innocemment. Et lorsque la science, à l’exclusion d’autre chose, aura +infusé ses idées dans l’esprit des hommes rudimentaires qui sont, je +crois bien, les mêmes en tout temps, vous aurez la joie d’être pendu +haut et court à la première lanterne venue, afin que les braves gens qui +vous pendront jouissent un peu de vos revenus. Ce qui sera du reste +infiniment agréable pour vous; car enfin, il doit être délicieux pour un +savant, ou un philosophe, de fermer les yeux en servant d’application à +la logique, qui est une des premières clefs de la raison et, par contre, +de la science, si je ne me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans les +siècles les plus noirs du moyen âge... quelle destinée et comme c’est +grand!» + +Sur ce, s’imaginant que je me moquais de lui, il prit son chapeau pour +s’en aller à la recherche du martyre et court encore. + +Notre grand salon, que je ne t’ai pas encore présenté, retentit de +gémissements et de reproches. Mme de Lines m’accusa de l’avoir fait +exprès. + +«Exprès! dis-je impatientée. Est-ce moi qui ai construit le cerveau de +ce bourgeois bourgeoisant? + +--Mais il est très bien! dit grand’mère, qui trouve tout le monde bien +et qui, quoique appartenant à une ancienne famille, n’a pris au moral +que les traits de son père, qui avait perdu dans la bagarre +révolutionnaire les affinements et les idées des vieilles souches. + +--C’est un parti que Claude ne retrouvera pas», dit ma cousine d’un ton +pitoyable. + +Pendant ce conflit, je contemplais notre belle voûte du quatorzième +siècle, badigeonnée par ma famille d’une affreuse couleur; elle a vu des +moines en prière, peut-être des saints en extase, mais elle n’avait pas +accoutumance, certainement, d’un regard de jeune fille irritée. + +Pour comble de bonheur, maîtresse Jamin, au courant de la situation, +apparut avec sa mine funèbre. En vieux serviteur zélé, elle accourait +pour connaître les bonheurs de la famille. + +Le bonheur s’étant tourné en désastre, je me préparais, si la bonne +femme se transformait en fontaine, à la faire servir de bouc émissaire à +mon irritation. Mais elle se contenta de dire: + +«C’est bien malheureux, mademoiselle, mais enfin, si ce n’est pas votre +goût... C’est que le mariage n’est point un marché ordinaire, allez!» + +On en resta sur ce mot, mais le dîner fut morne. + +Pour nous distraire de nos sombres pensées, je proposai d’atteler Pâté +s’il voulait bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles d’un ami +qui vit solitairement avec ses rhumatismes et ses livres. + +Pâté, en excellentes dispositions morales, nous conduisit sans +hésitation, de son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée d’un manoir +peuplé pour moi de bons souvenirs. + +Ses murs sont écroulés en différents endroits; les nôtres n’en sont +encore qu’à menacer les passants, mais ceux-là ont cessé de tergiverser +depuis longtemps. Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour attraper +les gueules de loup qui poussent à profusion dans quelques grains de +terre... quelques grains de terre seulement, sire, et leur vie n’en est +pas moins et belle, et vigoureuse, et charmante! + +Le propriétaire, M. Moral de Chétigné, qui ressemble trait pour trait à +un bourgmestre, eût été merveilleux dans une toile hollandaise. Il a +rempli je ne sais quelles fonctions à la cour de Louis-Philippe; +fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il est pauvre comme Job. + +Malgré ses rhumatismes, il a conservé l’habitude courtoise d’offrir son +bras à grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa calèche, tout en +chancelant comme les vieilles murailles de son manoir. Il baise la main +de ses visiteuses et met tout son esprit en mouvement pour leur être +agréable. C’est un puits de science, qui se creuse encore, car il +exhalera son dernier soupir en écrivant la dernière phrase d’un dernier +ouvrage. + +«Claude voulait savoir comment vous alliez, a dit grand’mère en +s’asseyant. + +--Comme un homme tout joyeux! a-t-il répondu. Mon fils arrive +incessamment.» + +En entrant, j’avais lu dans ses yeux une bonne nouvelle; mais, bien que +j’eusse attiré grand’mère et ma cousine dans un guet-apens, ayant l’idée +traîtresse d’entendre parler du compagnon de mon enfance, je m’attendais +si peu à son arrivée prochaine que la surprise m’empêcha d’exprimer +aucun sentiment. + +«J’espère, dit grand’mère distraite, qu’il a embelli, car il était bien +laid en partant.» + +M. de Chétigné, qui est habitué à grand’mère, se mit à rire. + +«Mais comme tous les pères, dit-il, je vois mon fils avec des yeux +prévenus, et je ne l’ai jamais trouvé laid.» + +Grand’mère, qui s’aperçut de son errement, n’insista pas, mais fit une +grimace significative. Elle a sur la beauté physique des hommes des +idées déterminées, comme en littérature; et, pour lui plaire +complètement, il faut qu’un homme soit beau, d’une beauté d’Andalou ou +de brigand calabrais. + +«C’était, enfant, un bien bon petit garçon, dit Mme de Lines. Jeune +homme, il m’a toujours semblé qu’il avait conservé ce bon fond. Et la +bonté, ajouta-t-elle, est un tuyau par lequel passent et s’améliorent +toutes les qualités d’un caractère.» + +Cette pensée neuve n’est-elle pas bien joliment tournée? Médite, ma +chère Yvonne, cet aperçu philosophique, comme je l’ai fait hier soir +pendant que, balancées dans notre calèche, nous revenions au Vaulné par +un beau ciel étoilé. La nuit était pure et mon cœur battait vite. + +Adieu; je t’embrasse à grands bras, et ne dis plus que ma vie est +monotone. + + + + +IV + + +4 juin. + +Ta malice est en défaut, ma chère amie, car je le crois trop modeste +pour s’appliquer l’orgueilleuse phrase de ton héros. Pourtant... s’il +vient, il vaincra, c’est certain, mais ne l’assimile plus à César: je +n’aime pas les conquérants. + +Si on laissait les pauvres gens vivre tranquillement chez eux à leur +guise, soit en s’égorgeant si ce passe-temps leur plaît, soit en +pratiquant des rapports plus doux, on s’éviterait des embarras bien +désagréables. Mais les hommes ont la rage de se mêler de ce qui ne les +regarde pas... + +Mon roman, comme tu l’appelles, sera-t-il pourvu des bottes de sept +lieues? + +Je crains, au contraire, qu’il ne marche à pas comptés, comme un perclus +qui ne peut faire usage à la fois de tous ses membres. + +S’il jette un jour ses béquilles, il faudra qu’il coure sur la volonté +de ma famille pour lui faire mordre la poussière; mais le pays conquis, +qu’il soit roman ou famille, ne se rendra pas sans débats et sans cris. +Ce qui prouve que j’ai bien raison, et que la bonne parole n’est pas: +«Convertissez-vous!» mais: «Faites ce que vous voudrez!» Les +conversions, lance au poing, ne valent pas le diable! + +Nous étions à déjeuner quand maître Jamin est entré dans la salle à +manger pour causer un peu et nous apprendre les nouvelles. Mais, au lieu +de débuter par la seule chose qui m’intéressât, il commença par nous +parler de ses petites affaires, et voulut nous convaincre que son âme, +aussi placide que sa bonne figure, était en ébullition. + +«Je viens de rencontrer Guibert... voyez-vous, quand je vois cet +homme-là, je ne sais pas ce que je lui ferais bien!... C’est lui qui a +jeté, une nuite (nuit), un sort sur mes chevaux. Le jour où je lui +donnerai une raclée, il l’aura pour de bon.» + +Dans ce pays-ci, les gens mettent des _t_ partout, et les font sonner +comme s’ils étaient suivis d’un _e_, ce qui ajoute au pittoresque de +leur langage. + +Grand’mère a passé toute sa vie à la campagne, au milieu des paysans; +elle devrait être habituée à leurs croyances; néanmoins, quand elle +entend parler de sort, elle se fâche immédiatement. + +«Vous êtes aussi bête que cette carafe! s’écria-t-elle en frappant sur +la table. Voyons, Jamin, personne ne jette de sort, vous le savez bien. + +--Pour sûr que c’est vrai pourtant, madame! C’est sûr, pour de bon!... +Ah! la canaille! Je l’ai vu qui venait aujourd’huite à ma redevance... + +--Eh bien, l’avez-vous un peu battu? demandai-je. C’était le cas d’en +finir, monsieur Jamin. + +--J’ai pris un autre chemin, mademoiselle, parce que, voyez-vous, si je +lui avais donné une tape par la goule, j’aurais bien été capable de le +tuer.» + +Et, comme je riais, il reprit: + +«Pour sûr que je l’aurais tué... j’ai eu peur de moi, voilà pourquoi je +n’ai pas voulu lui parler. Enfin, c’est pas tout ça... Eh bien, v’là +donc M. Hervé revenu dans le pays? + +--Vous l’avez vu? dis-je vivement. + +--Non, mais j’ai rencontré le gars à la Viturin qui lui avait parlé.» + +Pendant que ma cousine et grand’mère le questionnaient, je baissai le +nez sur mon assiette sans rien dire, en songeant à la joie de revoir, +peut-être le jour même, ce vieux compagnon de mon enfance, le complice +de toutes les sottises que j’avais envie autrefois d’exécuter. + +Comme on vieillit cependant! Le voici devenu un savant comme son père; +il a été envoyé en Asie par je ne sais quelle Société, et, depuis quatre +ans, il vit dans ces pays, observant et prenant des notes. + +«Son père et lui, c’est du bien bon monde; seulement ça n’est point +riche du toute, ajouta Jamin en se levant. Allons, adieu, mesdames; +portez-vous donc bien!» + +Il nous verrait dix fois par jour qu’il nous ferait dix fois ce souhait +charitable. + +«Le pauvre garçon n’est pas, en effet, dans une brillante position, dit +ma cousine. La vie a des cruautés bien inutiles, ajouta-t-elle avec +mélancolie. + +--Je suis sûre qu’Hervé en est encore à découvrir les cruautés de la +vie, dis-je un peu nerveuse. S’il n’a pas d’argent, les murs resteront +par terre au lieu d’être debout, voilà tout! + +--Il touchera du doigt les ennuis quand il voudra se créer un intérieur, +et qu’il se verra obligé de rester vieux garçon. + +--Eh bien, dit grand’mère paisiblement, il travaillera à ses livres et +vivra avec son père.» + +Comme si son père devait être éternel! J’enrageais de le voir ainsi +condamné tout tranquillement, et comme la chose du monde la plus simple, +à une vie d’isolement. + +«Il fera mieux, dis-je, d’épouser une femme pauvre comme lui... + +--Et de créer une famille pour la misère... c’est une idée pratique à +toi, Claude!» + +Cette réflexion est de ma cousine, qui, étant la femme la plus +impratique de la terre, a la manie de chercher noise à mon sens +pratique. Comme si ce sens n’était pas merveilleux quand il consiste à +ne point rêver l’impossible et à tirer de sa position le parti qu’il +convient! Il faut bien que je m’adresse à moi-même quelques compliments +puisque personne ne m’en fait... + +J’ai été d’humeur sombre toute la journée; mes compagnons habituels +s’étaient terrés comme des lapins et m’avaient abandonnée à mon marasme, +qui grandissait d’heure en heure, parce que je comptais sur une visite +qui n’arrivait pas. A l’horizon, il n’y avait qu’herbe roussie et +poussière poudroyante. + +Mais tu sauras que je ne suis pas femme à laisser ma mauvaise humeur +s’ingérer si bien dans mes affaires que ce n’est plus moi qui les +dirige. J’envoyai promener ma visiteuse, et, prenant Hamlet, j’allai +m’asseoir à l’extrémité d’une avenue abandonnée. Ses noyers sont si +vieux, si vieux que leurs têtes deviennent chauves et, dans leurs gros +troncs, les abeilles essaiment chaque année. + +Je m’installai sur un petit mur, à l’entrée d’un clos qui fut autrefois +à nous et que la maladie a ravagé. Ainsi entourée de noyers expirants et +de vignes qui ont vécu, j’aurais pu méditer sur la fragilité des choses +terrestres s’il ne m’avait paru plus simple d’admirer les rayons de +soleil sur l’herbe verte... c’est-à-dire quand elle est verte, car la +nôtre, à cause de la chaleur exceptionnelle, est rôtie depuis longtemps. +Puis, me plongeant avec ardeur dans Hamlet, mon esprit s’en allait +courir dans la philosophie et, répétant «te be or not te be», j’arrivais +à la conclusion que j’étais sûre d’exister, que toutes les idées, même +les idées folles, n’avaient pas pour principe de vie... + +Parvenue à ce point de ma sagesse, je m’interrompis pour lever les yeux +et, dans le chemin défoncé, j’aperçus, planté sur un cheval plus maigre +que Rossinante, un cavalier qui me regardait effrontément. + +Je le regardai de la même façon, et une foule d’échos résonnèrent autour +de moi, comme les notes charmantes d’un instrument délicat. De fines +vibrations s’échappaient des blés qui jaunissent, des herbes brûlées, +des ornières du chemin; elles nous enveloppaient comme une légion +d’amies exquises qui parlaient toutes à la fois dans leur joie de nous +retrouver. + +Peut-être Hervé écoutait-il comme moi leurs voix fugitives, car il resta +une bonne minute sans bouger ni parler, et j’aurais, pour ma part, +prolongé plus longtemps ce moment qui me donnait peu à peu l’impression +troublante de vieux parfums enfermés dans des tiroirs rarement ouverts +et passant ainsi à plusieurs générations. + +Mais il parla, et le charme fut rompu. + +«Claude!... vous me reconnaissez? + +--Assurément, dis-je, bien que vous ressembliez quelque peu à un Maure.» + +Je m’approchai et lui donnai ma main, qu’il garda dans la sienne en +frappant distraitement sur mes doigts avec l’extrémité de ses rênes. + +Je mourais d’envie de savoir ce qu’il pensait pendant que, sans mot +dire, il m’examinait avec la gravité d’un Arabe en prière. + +«C’est une habitude que vous avez prise là-bas? demandai-je un peu +impatientée. + +--J’ai traversé tant de pays dangereux, répliqua-t-il, que je ne puis +faire un pas maintenant sans regarder avec défiance autour de moi. + +--Merci bien! dis-je en riant. Mais vous êtes dans notre bonne province +d’Anjou, et les femmes n’y sont point des bêtes féroces. + +--Que sait-on?...» me répondit-il avec gravité. + +Je l’aurais battu. C’était trop fort, après quatre ans d’absence, de ne +trouver rien de mieux à dire que de me comparer à un crocodile ou à un +jaguar. + +«Est-ce la politesse des Persans que vous rapportez? demandai-je. Vous +m’avez l’air de ne plus connaître la civilisation. + +--Vous croyez? dit-il en riant et laissant tomber ma main. Après cela, +c’est bien possible; mais j’aurai le temps de renouveler connaissance +avec elle, car adieu les missions et les voyages! + +--Vous revenez donc définitivement à Chétigné, Hervé? + +--Oui... Mon père est bien infirme maintenant, et je ne puis le laisser +seul plus longtemps. On m’avait proposé une nouvelle mission, je l’ai +refusée. Mais bah! dit-il en faisant un geste comme pour chasser un +dernier regret, il est aisé de se plaire partout.» + +Cette phrase, ma chère amie, te le peint tout entier... A peine +sera-t-il complètement installé qu’il s’organisera une bonne petite vie +occupée qu’il trouvera délicieuse. Il écrira un ouvrage géographique ou +historique en collaboration avec son père, il m’en a déjà parlé, ce +projet lui tenant au cœur; il illustrera lui-même son livre, car il +dessine à merveille. Il est assez musicien pour jouer agréablement du +violon, et nous ferons de la musique ensemble, comme autrefois quand +nous débutions. Qu’importe alors d’habiter, au fond d’un village, de +vieux murs écroulés! + +«Claude plaide pour son saint... Claude plaide pour son saint!» + +Cette petite phrase m’arrivera en sourdine à travers de lointaines +contrées, quand tu liras ma lettre. Mais mon saint, crois-le bien, est +le plus aimable des saints. Si jamais il organise mon foyer et prenne +enfin sa place dans l’âtre, tu verras s’il manque de séduction, tout +saint qu’il soit! + +Il s’était remis à m’examiner pendant que je marchais auprès de +Rossinante. Puis, regardant autour de lui, il s’étonnait de retrouver +tout semblable: les mêmes crevasses dans le mur, les mêmes pierres +effritées au vieux portail construit en même temps que le prieuré et sur +le haut duquel poussent des œillets sauvages et des églantiers, pendant +qu’un tilleul argenté le couvre en partie de ses branches. + +«Mais, dis-je, songez que depuis quatre ans seulement vous êtes parti, +et que le Vaulné a vu passer cinq cents ans sur lui sans être ébranlé. + +--C’est vrai! dit-il en sautant à bas de son cheval, pour le faire +passer par la petite porte ronde qui est à gauche de l’épais portail, +afin que je n’eusse pas la peine de lui ouvrir les grandes portes à +claires-voies toutes vermoulues... Mais j’ai vu tant de choses, dans ces +quatre années, que l’immobilité des objets familiers me paraît étrange.» + +Pendant que nous traversions la grande cour de ferme, par laquelle il +est nécessaire de passer pour arriver au château, car tels étaient les +lieux il y a deux cents ans, tels ils sont restés, j’avais bien envie de +lui demander son impression sur moi, car enfin, je n’ai pas dû être +immobile comme une pierre!... Mais il entra en silence, et d’un air +recueilli, dans la petite cour comprise dans l’enceinte des trois corps +de logis, qui forment la façade principale de l’habitation. Autrefois +elle était toute en cloîtres, dont il ne reste aucun vestige; un mur +d’appui, surmonté d’une grille en bois entièrement garnie de plantes +grimpantes, la sépare de la grande cour. Les murailles de la maison sont +couvertes, jusqu’à mi-hauteur, de lierre, de jasmin et de viorne. + +Hervé s’extasia sur la vigueur du lierre, tellement épais que, dans le +renfoncement des portes, on serait à l’abri des pluies les plus +violentes. + +«Il a épaissi de moitié depuis mon départ; cependant tout est bien +pareil!» ajouta-t-il en regardant la pompe posée au milieu de la cour +dans un rond-point de gazon, et les fleurs rustiques qui, dans les +plates-bandes circulaires, s’ouvrent à la vie va comme je te pousse...» + +Puis son expression se rembrunit en me regardant, et, comme nous +entrions dans la salle à manger, qui sert également de vestibule, il +s’arrêta tout à coup: + +«Et cependant, dit-il, il y a un grand changement ici, puisque vous vous +mariez! + +--Qui vous a appris cela, Hervé? + +--Tout le monde; du moins les bonnes gens auxquels j’ai parlé. C’est le +bruit du pays. + +--Le fait extraordinaire d’un prétendant s’est en effet produit», +répondis-je laconiquement. + +J’eus, un instant, la pensée de le laisser en suspens, mais il y avait, +dans cette façon d’agir, un jeu de coquetterie tout à fait en dehors de +mon caractère; aussi j’ajoutai: + +«J’ai jeté ce prétendant à l’eau.» + +Et, satisfaite de l’éclair qui passa dans ses yeux, j’ouvris vivement la +porte du salon. + +Il fut accablé des questions les plus variées, grand’mère voulant +absolument savoir si les Thibétains sont bons maris, s’ils mangent de la +soupe aux choux verts, et s’ils savent que Charles X était un sot. + +Ma cousine s’occupait avec sollicitude des Persans. + +«Ils ont une philosophie à eux, n’est-ce pas? Beaucoup d’idées +profondes? Lisent-ils nos auteurs? Et leur religion? Elle ne tient pas +debout, je crois? + +--Mais, dit Hervé malicieusement, il y a parfois une grande similitude +entre leurs sentiments religieux et les nôtres. + +--Par exemple! s’écria grand’mère fâchée. Allez-vous vanter aussi leurs +mœurs? + +--Mon Dieu, elles sont celles de la plupart des Orientaux, répondit +Hervé avec la philosophie d’un homme qui a beaucoup vu. + +--Et vous les trouvez belles? reprit grand’mère en se fâchant un peu +plus. Voyez-vous, je ne fais pas plus de cas de vos Persans que de ce +petit bout de papier. J’ai lu qu’ils avaient au moins cinquante femmes à +la fois; c’est bien laid!» + +Et grand’mère, qui dit tout, se fourvoya dans une dissertation +équivoque. + +«Ils ont de charmants proverbes, interrompit vivement Mme de Lines. + +--Moi je les appelle des bêtes, dit grand’mère en poursuivant son idée, +et... + +--Voulez-vous m’en donner quelques-uns, Hervé? demanda ma cousine. + +--Et toutes ces femmes-là, reprit grand’mère, femmes et hommes +d’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, et ce que j’ai lu n’est pas beau... +Ainsi... + +--Votre père doit être bien heureux de votre retour? s’écria Mme de +Lines qui, dans sa détresse, ne trouva pas de meilleure diversion. + +--Mais, Laure, je ne sais pas pourquoi tu m’interromps toujours, dit +grand’mère en s’impatientant. Laisse-moi donc expliquer à Hervé que ses +Persans, qu’il a l’air d’aimer, sont des...» + +Puis, sur un signe de ma cousine, ses yeux tombèrent sur moi, et elle +reprit son ouvrage en disant avec humeur: + +«Mon Dieu, ce que j’allais dire n’était pas si terrible!» + +Pendant la visite d’Hervé je restai silencieuse, car j’avais fort à +faire de débrouiller mes sentiments et mes observations. Puis je +m’amusais de l’effet que produit la solitude sur trois ermites qui sont +arrivés à posséder la conviction que les riens de leur vie doivent avoir +aux yeux de l’univers, voire des Persans, l’importance de curieux +événements. + +Est-ce ta pensée en me lisant? Il est vrai que tu n’es ni univers, ni +habitante de la Perse. + +Ma soirée s’est passée à entendre discuter les mérites du voyageur. + +Grand’mère disait: + +«Il a plutôt embelli, car ce teint brun le fait ressembler à un +Espagnol. + +--Il parle vraiment en homme intelligent», disait ma cousine d’un air +étonné. + +Voilà qui est surprenant après toutes les preuves d’intelligence qu’il a +données dans son enfance et par le résultat de ses brillantes études! +Mais on dit qu’il est difficile de passer pour esprit supérieur auprès +des gens qui vous ont vu naître ou vous ont toujours connu. Hervé sera +toujours considéré ici comme un enfant. + +Ensuite, je ne sais pourquoi il doit être si satisfaisant de ressembler +à un Espagnol, au lieu de ressembler tout bonnement à un Français... Si +ce n’est peut-être que, pour certains yeux, les objets éloignés revêtent +un charme d’autant plus séduisant qu’il est inconnu. + +Pour moi, j’admire et j’aime ce qui m’approche ou m’entoure, sans en +chercher plus long. Je suis bien convaincue que mes chênes, à leur +façon, valent les cèdres du Liban, ne serait-ce que parce que, si on +parlait d’eux dans le Liban, ils y seraient admirés de confiance. + +Adieu. J’éprouve un plaisir extrême à te conter ma vie par le menu et le +détail. Malgré les enthousiasmes de touriste qui débordent dans ta +dernière lettre, sache bien que point n’est besoin de s’en aller de +montagne en montagne pour découvrir des merveilles: ma plaine en +contient assez pour occuper une existence courte ou longue. + + + + +V + + +30 juin + +Voici des reproches curieux, ma chère amie! N’est-il pas plus charmant +de créer un portrait à sa guise et de laisser son imagination +vagabonder, au lieu de l’asseoir bonnement en face de la réalité? +Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché; elle n’est pas vraie seulement +pour l’amour, et un petit voile d’idéal sur toute chose n’a rien de +déplaisant. + +Si je t’envoie une description détaillée, preste! le voile s’envolera, +au lieu que, livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra entouré du nimbe que +donnent les amours naissantes. A moins que, par malice et sans cause, +comme dit le curé, tu ne te le figures déjà voûté sous le poids de la +science, les cheveux grisonnants, l’air d’un séminariste et les habits +râpés en sa qualité de savant. Au reste, que la folle de ton logis parle +à sa guise! La folie de la mienne est si grande qu’elle serait +incapable, en vérité, de t’apprendre la couleur de ses yeux. J’affirme +seulement qu’il n’est point aveugle, qu’il possède quatre membres, comme +tout le monde, et qu’il est de hauteur moyenne, car, un jour que nous +étions debout devant une glace, il me souvient d’avoir remarqué que nos +tailles respectives s’accordaient parfaitement. + +Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un moment où je deviendrai muette? +Quel mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui grandit entre Hervé et +moi? Outre que tu es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu, sont un +peu trop silencieux dans leur façon d’accueillir mes confidences, encore +qu’ils chantent à leur manière l’amour discret. Il me paraît tout simple +d’aimer, et tout simple également de le dire. Sois sûre que ma loquacité +n’est pas près de tarir. + +Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a six semaines qu’Hervé est de +retour, il y en a bien quatre que sa nouvelle existence lui paraît +charmante. + +C’est un caractère sérieux, paisible, aussi rempli de bienveillance pour +les choses morales que pour le prochain. Aux contrariétés et aux +contradictions qu’il rencontre sur sa route, il oppose une aménité +tranquille qui écarte les orages et les grandes révoltes. Je ne sais +plus qui a dit je ne sais plus où: «Je n’ai pas eu un chagrin qu’une +heure de travail n’ait consolé.» Ce mot devrait être presque la devise +d’Hervé; je dis _presque_, parce que je soupçonne le bonhomme qui a +écrit ces lignes d’avoir eu le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le cas +présent, et je ne m’arrangerais pas du tout qu’en certaine circonstance +bien connue de moi, quelques pages d’in-folio consolassent mon savant de +si belle façon. Mais il est certain qu’un livre et le travail lui +suffisent pour être content et oublier bien des mécomptes. Il est +d’ailleurs la répétition exacte de son père, moins l’air d’un bon gros +bourgmestre, et avec des échappées de jeunesse qui ne te permettent pas +de l’imaginer avec une calotte grecque et des lunettes d’or. + +Parfois cependant, lorsqu’on parle de voyages, je le vois regarder +devant lui d’un air un peu attristé; alors mes yeux deviennent humides, +et je commence à comprendre que l’argent a des dons que j’aimerais à +semer sous ses pas. Mais le nuage disparaît et je n’y pense plus. Au +surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre lui et moi, un obstacle +que sa délicatesse franchirait avec peine, car il a, sur certains +points, les idées d’un autre âge. + +Amour discret... c’est notre devise actuelle. Il semble que cet amour +n’ait attendu qu’un signal pour se dégager d’un passé tout plein +d’enfantillages et de protestations d’amitié. Quand nous nous promenons, +il n’y a pas un coin de notre étrange jardin,--où rien ne se passe comme +partout ailleurs,--d’où ne jaillissent les mots écrits dans notre cœur +et que nos lèvres n’ont point encore osé formuler. + +Nous jouissons d’une grande liberté, car ici, comme je le présumais, on +ne prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois Mme de Lines laisse à regret +ses cahiers et le domaine de la pensée pure pour nous observer. En nous +voyant circuler placidement autour de la pelouse, au milieu de laquelle +on a planté, de façon régulière, quatre sapins dont trois sont devenus +gigantesques, elle se penche à sa fenêtre et crie à Hervé: + +«Vous êtes vraiment resté un bon petit garçon, Hervé! Votre père est +heureux d’avoir un fils aussi raisonnable.» + +J’enragerais de le voir traité avec cette désinvolture s’il ne savait +profiter de la circonstance pour venir sans cesse au Vaulné. + +Cependant, lorsque ma cousine émet devant lui ses idées sur la fortune, +encore qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée, il est saisi +d’horribles scrupules et reste plusieurs jours confiné dans son trou. + +Alors je lui envoie un mot quelconque: «Je sais la sonate; venez +m’accompagner.» + +Il s’empresse de jeter à la porte la vertu,--c’est ce qu’il a de mieux à +faire,--et, grimpant sur Rossinante, il nous revient tout joyeux. + +Parfois, sous je ne sais quelle influence, il parle comme un moraliste +s’adressant à un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager dans une voie +funeste. + +«Vous ne connaissez rien de la vie, Claude, me disait-il hier en +haussant les épaules. Si les circonstances changeaient pour vous, vous +changeriez complètement d’idées. + +--Grand merci! dis-je avec dépit. Je ne suis pas un oiseau posé sur une +girouette. + +--Comprenez ce que je veux dire, Claude, vous ne... + +--Je sais que c’est faux, interrompis-je. Tenez, la preuve, la voici: ce +prétendant de l’autre jour est revenu à la charge, bien que je l’eusse +houspillé de belle manière. Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût +empêchée d’empoigner la circonstance aux cheveux et d’entrer bras dessus +bras dessous avec elle dans la vie? + +--C’est une autre question», murmura Hervé, me lançant un regard dans +lequel une lueur avait brillé comme une étoile. + +A tout instant, lorsque je sens que l’amour est si près, si près qu’il +suffirait d’un mot pour lui donner l’éclat de la vie, je suis tentée de +dire: + +«Voyons, Hervé, entendons-nous. Les scrupules ne signifient rien dans +notre position. Je suis aussi pauvre que vous, et on sera bien obligé de +renoncer pour moi aux rêves fantastiques de la fortune. Dans ce coin +perdu, qui donc songerait à Claude Métierne?» + +D’autant plus que mon physique, tu le sais, n’a rien de remarquable. +Hervé m’a même dit hier: + +«Vous ressemblez incroyablement à Mlle de L’Espinasse, Claude!» + +Délicat compliment! sur le portrait mal dessiné que nous avons de cette +demoiselle, je la trouve affreuse. Mais lors même que je ressemblerais à +Hébé, mes arbres et quelques voisins seraient seuls à le savoir. + +Ton idée sur Mme de Lines est erronée, et la faute en est à moi. Je +m’amuse de ses petits ridicules plus, sans doute, que ne le voudrait le +respect. Elle est excellente, mais c’est une femme sur laquelle une +jeunesse terne, suivie d’une vie également terne, a laissé à tout jamais +sa marque mélancolique. Dans une existence qui le comprimait, l’esprit +de Mme de Lines a perdu quelques plumes de son aile. Mais si son +jugement est intermittent, son cœur ne l’est jamais; par malheur, elle a +des idées fixes et entêtées difficiles à déraciner. Elle a grand air +avec ses bandeaux gris, son visage grave aux traits réguliers et sa +démarche lente. Quand elle se promène, elle s’arrête souvent pour percer +à jour une idée, connue depuis que le monde est monde, et elle prend au +grand sérieux, comme je te l’ai déjà dit, la tournure spéculative de son +esprit. + +En attendant qu’elle voie clair à mon sujet, et il serait plus simple de +débuter par là, elle veut construire mon bonheur à la façon qui eût +convenu à ses goûts, et je soupçonne que beaucoup de gens sont ainsi +faits. + +Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur charitable a plaidé pour la flamme +que Prud’homme, en mon honneur, active dans son âme à laquelle il ne +croit pas, Mme de Lines est venue me trouver dans le jardin. + +«Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis encore. Que n’ai-je cinq cent mille +francs de dot à te donner! Mais, ma pauvre enfant, dans ta position il +faut accepter des sacrifices pour se marier. Si ce n’était pas un homme +estimable, tu sais bien que je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu +corrigeras ses travers. Crois-moi, la vie, sans argent, est un fagot +d’épines. + +--C’est singulier! dis-je. Jusqu’ici, je ne les ai jamais senties. + +--Parce que tes vingt ans sont à ton esprit ce que le soleil est à la +fleur.» + +Cette forme algébrique d’une pensée poétique à laquelle, je crois, elle +trouvait un petit air persan, enchanta ma cousine, qui la développa +longuement pour la bien ancrer dans mon esprit, incapable de comprendre +du premier coup les profondeurs de l’esprit humain, surtout quand il +saute par-dessus le Caucase pour venir jusqu’à moi. + +Mais ma réponse fut catégorique. + +«Je n’épouserai jamais ce médecin. Sans savoir ce qui m’attend dans la +vie, et en supposant que mon inexpérience m’égare, il est naturel d’agir +d’après sa conviction présente, et je suis convaincue qu’on peut être +heureux dans son petit coin en mangeant des choux sans perdrix s’il le +faut, et en remplaçant la soie par du droguet si c’est nécessaire. + +--Mais, malheureuse enfant! s’écria Mme de Lines en révélant le fond de +son angoisse, qui dit même que tu trouveras un mari? + +--Oh! cela!...» + +J’allais dire que je n’avais aucun doute sur la question, mais c’eût été +éveiller des soupçons, et ma cousine n’était pas assez bien disposée +moralement pour que j’essayasse de plaider une cause si mal engagée. + +«O heureux l’homme des champs s’il connaissait son bonheur! a dit +Virgile. Ma cousine, écoutez Virgile. + +--Que le diable emporte Virgile!» m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant +ennuyée toute sa vie dans les champs, leur en veut mortellement. + +Elle se leva sur cette exclamation, qui sillonnait nettement les nuages +spéculatifs de son esprit, et me livra à mes pensées. + +Le soleil glissait sous les grandes branches de sapin qui rasent le sol; +des roses étaient perdues au milieu d’avoine folle, et sur le fond +sombre de la tonnelle qui se trouve en face de celle dans laquelle +j’étais assise, trois iris, de caractère particulièrement contrariant, +dressaient, longtemps après saison passée, leurs têtes violettes. + +Je me levai vivement en sentant mon cœur bondir à de vagues pensées +joyeuses, le sang actif couler dans mes veines et mon esprit courir les +champs que j’aime à la suite d’une pensée que j’aime encore plus. + +Il arrive à de jeunes sentinelles de vivre dans leur rêve au lieu de +surveiller l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la vedette romanesque +que j’essaye de détourner du droit chemin tracé par ma cousine. + +Cet après-midi encore, après avoir relu les encouragements contenus dans +ta lettre, j’ai descendu, avec des projets de corruption, notre large +escalier de pierre, usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui +par ceux des profanes qui, à leur tour, sont venus jeter un regard +curieux sur la vie et lui demander tant de bonnes choses que peut-être +elle ne peut donner. C’est du moins ce que ces ombres saintes me disent; +seulement je ne ne les crois pas. + +J’arrivais dans un mauvais moment. + +Grand’mère était dans la salle à manger, en contemplation désespérée +devant le désastre causé par une chatte qui, au milieu des innombrables +chats de la maison, est la bête préférée. Mina avait sauté sur une +console et renversé une cloche de cristal pour s’emparer d’un fromage +avec lequel elle s’était sauvée. + +Grand’mère, voulant courir après Mina, avait saisi un balai et disait +d’un ton navré: + +«Mon Dieu! une chatte que j’aimais tant!» + +Je laissai au conflit le temps de se calmer, puis je vins retrouver +grand’mère lorsque je la vis assise à sa place habituelle dans le salon. +Cette place est la profonde embrasure d’une porte-fenêtre par laquelle, +en descendant deux marches, on entre du jardin dans l’appartement. + +Grand’mère venait de penser à sa fille, car des larmes étaient encore +sur ses joues, mais, en même temps, elle souriait à un souvenir de +jeunesse. Ses impressions, ainsi que celles d’un enfant, se succèdent +comme des rides légères sur une eau dormante. + +Je me laissai tomber sur une marche avec un soupir de satisfaction. + +«Comme on est bien dans ce Vaulné! dis-je. + +--Je suis contente que tu t’y plaises tant! répondit grand’mère, que +l’on flatte toujours en vantant la propriété dans laquelle elle est née +et qu’elle n’a jamais quittée. + +--Et pourtant, grand’mère, si j’avais voulu dire oui pour cet imbécile +de l’autre jour... + +--Mais ce n’était pas un imbécile, dit grand’mère en se fâchant un peu. +C’était un très bon mariage; il est fort bien de sa personne. + +--Fort bien?... je le trouve aussi commun que ses idées, répliquai-je de +mauvaise humeur. D’ailleurs un mariage n’est bon que proportionnellement +à la sympathie que l’on s’inspire réciproquement. + +--Assurément, répondit grand’mère, si Marie avait mis le fromage dans +l’office, Mina ne l’aurait pas pris... + +--Vous ne répondez pas, grand’mère, insinuai-je. + +--Certainement, ma petite-fille, il faut de la sympathie... Je gronderai +Marie la Vache; c’est bien plus sa faute que celle de Mina.» + +Alors je me décidai à battre résolument le fourré, quitte à découvrir un +ennemi. + +«Il y a tant de gens qui vivent comme nous et qui vivent très heureux, +remarquez bien, grand’mère! A Chétigné, par exemple, nos amis sont au +moins aussi pauvres que nous...» + +Je retins mon souffle pour mieux entendre la réponse, mais grand’mère +songeait à l’héroïne du roman qu’elle lit en ce moment et se mettait +très fort en colère contre elle, absolument comme si c’était un +personnage réel. + +«Cette Madeleine n’a pas le sens commun à force d’être bonne! +s’écria-t-elle. Il fallait mettre sa belle-mère à la porte. Est-ce qu’il +y a des gens aussi bons que cela! Elle dit oui à tout, n’a aucun +défaut... elle en devient bête.» + +Désespérée, je donnai un grand coup de faux aux buissons pour m’en +débarrasser et laisser le jour pénétrer dans la place; l’astuce d’un +Mohican et moi nous avons toujours été brouillées, et, si j’errais dans +les pampas, il ne serait pas difficile de m’y scalper prestement. + +«Grand’mère, dis-je résolument, si Hervé, par exemple, demandait ma +main, que diriez-vous? + +--Oh! il n’y a aucun danger, répliqua grand’mère, glissant +tranquillement un gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait +raccommoder. Il est trop pauvre; il lui faut une femme qui lui apporte +un peu d’aisance. Mais où la trouvera-t-il? car il n’est pas beau.» + +Cette réponse me fut faite avec une conviction si tranquille que soudain +je vis venir à moi un affreux petit homme absolument semblable aux gens +d’affaires tels que je me les figure, et qui, en un tour de main, +brouilla toutes mes idées. J’eus beau me débattre, le doute pénétra si +bien en moi que toute la journée, comme un huissier retors, il a +bouleversé ma maison. + +Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par l’évidence, il a pris la porte +et s’est sauvé. + +Enfin, puisque personne ici ne veut ni voir ni comprendre, j’attendrai +patiemment, et me contenterai de t’écrire, sans essayer dans mon +entourage de devancer l’heure propice. Adieu. + + + + +VI + + +19 juillet. + +Veux-tu que je te dise un conte exquis, à nul autre semblable?... Il +était une fois un souverain qui avait le don de prendre les formes les +plus diverses et de chanter le même air mélodieux, qu’il fût fleur +parfumée, brise légère ou tempête foudroyante. En quelque endroit que +l’on allât, il découvrait le moyen de vous suivre pas à pas et, se +glissant dans un brin d’herbe, de dire sa folle chanson. Si on +s’asseyait sous un arbre, les feuilles n’étaient plus feuilles et leur +bruissement était sa voix, et sa voix, sans qu’on sût comment, résonnait +dans l’atmosphère qui devenait lui tout entier. Je connais certain +prieuré où ce monarque entreprenant se cachait dans les moindres +recoins, que toutes les vieilles pierres connaissaient et qui, un jour +enfin, parlant par voix humaine, se nomma ouvertement. Il appela son +royaume l’univers et sa chanson l’amour... + +C’était hier soir... Dans la journée nous avions reçu deux visites, et +les visites ici se passent généralement de façon singulière, parce que, +si on parle des événements publics, nous avons toujours l’air de revenir +du fond des savanes, étant invariablement en retard de huit jours dans +nos informations, car grand’mère ne reçoit qu’un journal départemental +qui paraît chaque semaine. De sorte que si la politesse ne les retenait +pas, nos visiteurs, à chaque instant, s’écrieraient: «Mais, madame, +Henri IV est mort!» + +Ensuite Mme de Lines, qui aime la discussion, se jette sur l’occasion +qui se présente avec l’empressement d’un gourmet sur des denrées rares. +A tout hasard, elle livre aux espaces une idée quelconque, et, bon gré, +mal gré, il faut que le gant soit relevé et que la lutte s’engage. Mais +hier, au début, la conversation tomba sur les Chétigné. Nos visiteurs +éprouvaient le besoin de leur appliquer quelques bons coups de bâton, en +signe d’amitié; tu as dû remarquer bien des fois que les coups de bâton +étaient la caractéristique des plus vives amitiés? + +--Ce sont des hommes charmants, dit Mme M... On les voit trop rarement. +Ils sont un peu excentriques... on se demande pourquoi ils vivent ainsi +en loups. Ils sont si pauvres, il est vrai. Pauvres gens! que +peuvent-ils faire ainsi enterrés dans leurs ruines? + +--Mais ils ne m’ont point l’air à plaindre, dis-je en réprimant une +bouffée de colère. + +--Ils lisent et travaillent beaucoup, répondit Mme de Lines. + +--C’est un peu une pose, je crois, répliqua le fils de Mme M... Hervé, +que j’aime beaucoup, n’avait rien d’un travailleur au collège. Il était +comme les autres, ni plus ni moins. On dit que les relations de son père +lui ont beaucoup servi.» + +Ma patience n’est pas et ne sera jamais angélique, c’est positif, et +devant l’injustice, ou quand on attaque mes amis, mon esprit éprouve le +même frémissement que mes doigts qui aimeraient à cravacher quelqu’un. + +«Certains hommes se transforment heureusement, répliquai-je d’un ton +vif, tandis que beaucoup s’arrêtent à une première station et n’en +bougent plus. J’aime mieux les premiers. + +--Oh! je ne l’attaque pas, mademoiselle; c’est mon ami, et un bien bon +garçon; mais je le trouve un peu poseur. + +--Parce que c’est un homme distingué? demandai-je ironiquement. Je +l’engagerai, en tout cas, à faire la célèbre prière: O Dieu, laissez-moi +mes ennemis et sauvez-moi de mes amis!» + +Le diable, lui-même, s’en fût mêlé qu’il n’eût pu m’empêcher de lancer +ma réponse dont l’impertinence, jointe à la vivacité du ton, donna +l’éveil à Mme de Lines, pendant qu’au sourire discret qui effleura les +lèvres de mes adversaires, je m’aperçus qu’on m’avait tendu un piège et +que, tête baissée, j’étais tombée dedans. + +Ma cousine changea vivement la conversation en parlant des récoltes. +Connais-tu une race plus désagréable que celle des propriétaires? On +dirait une légion de Prométhées dévorés par un éternel vautour, et ils +ne posséderaient rien du tout que leurs lamentations ne seraient pas +plus lugubres. Au milieu de la conversation, Hervé est entré, le regard +soucieux et même un peu triste, pour moi du moins qui le connais bien. + +Avec une politesse un peu surannée qu’il tient de son père, il s’est +moqué agréablement des désespoirs qui l’entouraient, puis, à quelques +questions qui lui furent posées sur ses voyages, le niveau de la +conversation s’éleva promptement. Bien qu’il ne soit pas très causeur, +il prend toujours part à la conversation avec beaucoup de bonne grâce, +et la banalité, à sa voix, se sauve à toutes jambes. En voyant, hier, +cet effet se produire immédiatement, j’ai compris la critique qui avait +précédé son entrée, la médiocrité, comme tu le sais, n’aimant que sa +propre personne. Je ne sais pas si l’intelligence d’Hervé est +supérieure, mais il a une instruction étendue qui est lettre morte pour +nos bons voisins; vivant autour de leur unique journal et de leur +marmite, ils croient avec fermeté que marmite et journal sont le dernier +mot de la création. + +Après avoir roulé avec quelque impétuosité sur une question de +sentiment, la discussion aborda le terrain des bouleversements sociaux, +et je croyais que nous n’en verrions jamais la fin quand ma cousine, qui +se recueillait depuis un moment, pour frapper un grand coup, s’écria: + +«Du reste, Dieu seul est grand! Si Massillon ne l’avait pas dit, eh +bien! moi je l’aurais dit!» + +Cette pensée nouvelle, tombant au milieu de nous avec l’à-propos d’une +bombe dans une réunion de paisibles villageois, servit l’impatience où +j’étais d’assister à la disparition de nos visiteurs, qui se levèrent +comme si l’accord final était donné. + +Il était tard, et je regardais avec désolation la pendule en songeant +qu’Hervé allait partir sans que je pusse sonder délicatement le motif de +sa préoccupation; mais voilà que grand’mère eut la bienheureuse +inspiration de le retenir à dîner. Malheureusement Mme de Lines, +dérogeant à ses habitudes, ne nous quitta pas, car ma fougue, en +défendant les Chétigné, l’avait inquiétée. Toutefois elle se rassura +devant l’air distrait d’Hervé et la façon placide dont je dévorais à +belles dents mon dîner. + +Il était nuit lorsque Hervé, qui s’était promené avec nous sans que je +pusse lui parler, songea à nous quitter. + +Adieu, dis-je brusquement, car j’étais furieuse. Après cela je vais vous +conduire jusqu’à la grande cour, ajoutai-je en me ravisant. + +--Je vous accompagne, mes enfants», dit grand’mère. + +Ainsi tranquillisée, Mme de Lines s’enfonça dans le bois, afin +d’arracher au clair de lune tous ses secrets. Quant à nous, nous +n’avions pas fait dix pas que grand’mère s’en allait de son côté sans +plus songer à notre existence. + +En approchant de la maison, je montrai à Hervé une assez vive lumière +dans le chœur de l’église. + +«Des pèlerinages ont passé par là, dis-je. Allons voir s’il n’y a aucun +danger pour le feu.» + +Trois bonnes femmes, en effet, étaient venues dans la soirée faire «un +voyage», selon l’expression du pays, et des bouts de bougie, qu’elles +étaient allées demander à la cuisine, achevaient de brûler. L’une +d’elles avait mis un cierge qui éclairait saint Coqueluchon du haut en +bas, et l’expression extatique du saint, au milieu des ombres portées +très fortes, paraissait étrangement suppliante. Des rayons lunaires +pénétraient dans la chapelle, mais sans éclairer la longue nef, où se +distinguaient vaguement un moulin pour le blé, des échelles, de vieux +pupitres qui servaient autrefois au lutrin et la provision de bois de la +maison. + +Nous montâmes cinq marches à peu près intactes pour nous approcher de +l’autel. Il y a dans l’église un courant d’air perpétuel, et il n’est +pas besoin d’un vent bien vif pour l’entendre soupirer: la moindre brise +qui passe rompt le silence de ces grandes murailles, et les lianes de +lierre qui entourent la Vierge décapitée battent comme des ailes +d’oiseau. + +Oubliant que je voulais questionner Hervé, je restai immobile sans +songer à parler; j’écoutais, dans le silence recueilli de ces ruines, le +frémissement des clématites accrochées aux ogives des fenêtres et l’air +très faible qui courait par instants dans le vaisseau... C’était comme +la plainte très douce d’un passé oublié qui nous conviait nous-mêmes à +l’oubli éternel, quand l’heure serait venue, et, tout émue du mystère +dont l’influence m’enveloppait, je me tournai vers Hervé pour lui +exprimer mes impressions. + +En le regardant, ma respiration devint plus courte et mon cœur battit +comme un fou. Ses yeux étaient parlants, et à peine avais-je eu le temps +de penser qu’il allait enfin prononcer des mots décisifs que, penché +vers moi, il me disait comme autrefois dans mon enfance: + +«Claude... m’aimes-tu?» + +Et des débris de saints, des sculptures Louis XV mutilées, de la haute +voûte lézardée, des rayons d’incertaine lumière, j’entendis: + +«M’aimes-tu?» + +Une voix, comme un souffle, répondit «oui!» et glissa dans le silence de +l’église, mais pas plus rapidement que l’ombre qui suivait ma fuite +précipitée après l’aveu franc et spontané de mon âme. + +Hervé me rejoignit au milieu de la nef. Il passa son bras sous le mien, +m’entraîna en arrière, me fit remonter les marches du chœur et, se +tenant en face de moi, me dit d’une voix tremblante: + +«Claude... ma chère Claude?» + +Et comme si les mots lui manquaient pour s’exprimer, il répétait +indéfiniment mon nom, qui me parut avoir une éloquence qu’assurément je +ne lui soupçonnais pas. + +«Vous avez dit oui, Claude? + +--Oui encore, dis-je en portant mes mains à mon visage brûlant. Je ne +sais guère déguiser la vérité, Hervé, et celle-là vous la connaissiez +certainement. + +--J’y croyais souvent, et souvent aussi je n’y croyais plus. + +--Alors vous étiez un peu stupide!» + +Nous nous mîmes à rire, puis... puis il me serait impossible de te +narrer ce que nous avons dit. Mais Dieu que je la trouvais jolie cette +forme définitive de la chanson que, depuis longtemps, j’entendais +chanter autour de moi! + +Combien de temps avons-nous causé ainsi? Avons-nous même parlé? Je n’en +sais rien, mais Hervé s’avisa soudainement de troubler notre quiétude. + +«Ma pauvre Claude, me dit-il, vous acceptez une vie bien monotone et +bien modeste. C’est à peine si mon père et moi avons 5,000 francs de +revenus, et force nous sera de vivre à Chétigné pour arriver à vivre.» + +Ainsi rappelée à la vérité, je me frappai le front avec désespoir. + +«Grand Dieu! m’écriai-je, et les 15,000 francs de rente de ma cousine! + +--Comment les 15,000 francs de rente? + +--Oui, oui; Mme de Lines s’est mis en tête que j’épouse 15,000 francs de +rente, pas un sou de moins! sous prétexte que, le suprême bonheur étant +d’avoir 30,000 francs à dépenser par an, je dois au moins posséder la +moitié du bonheur suprême. + +--L’écart est énorme! me dit-il en laissant tomber ma main d’un air +consterné. Je savais qu’elle eût voulu pour vous une position plus +brillante que la mienne, mais je ne connaissais pas toutes ses +ambitions. Néanmoins, sans l’entraînement de ce soir, Claude, je crois +que j’aurais attendu longtemps encore avant de me déclarer. + +--Vous auriez fait une bêtise, m’écriai-je, parce que, moi, je n’ai pas +du tout les idées de ma famille. + +--Oui... mais vous dépendez de sa volonté.» + +Il avait raison, et ma détresse était plus grande que je ne la voulais +montrer. + +Je levai les yeux vers saint Coqueluchon qui, à la lueur des bougies +mourantes, suppliait certainement le ciel de nous accorder ses +bénédictions. + +«Ne nous désespérons pas, Hervé, dis-je, et, si vous voulez, établissons +tout de suite notre budget, afin d’opposer un démenti formel aux +craintes de ma cousine, quand le moment sera venu de discuter, et de +prouver mathématiquement que nous sommes des gens pratiques.» + +Nous nous sommes assis sur les marches couvertes de poussière, de +feuilles et de pétales de fleurs qui pénètrent tout l’été par les +vitraux sans vitres. + +«Mais, dis-je avec quelque inquiétude, vous y connaissez-vous bien? + +--Pas beaucoup! me dit-il d’un air anxieux. C’est mon père qui dirige la +maison, et, comme lui, je n’attache pas grande importance aux choses +extérieures puisque je suis toujours plongé dans mes livres. + +--Il est grand temps que j’aille mettre de l’ordre dans ce taudis, +répliquai-je en riant. + +--Et dire que je n’ai pas mieux à vous offrir! s’écria-t-il en s’agitant +si bien que j’avalai force poussière. + +--Vous m’offririez de vivre au fond d’une mine avec vous que je serais +heureuse!» dis-je dans un élan étourdi. + +Étourdi est bien le mot, car, ne connaissant pas les hommes, j’aurais dû +être en défiance, d’autant qu’il n’est pas dans les usages reçus, je le +savais bien, d’écouter et de dire de tendres paroles dans l’ombre d’une +chapelle en ruine. + +A peine ma phrase se promenait-elle dans les airs que cet imbécile me +prenait dans ses bras et me donnait la plus chaude des accolades, ce qui +me jeta dans un émoi où la colère, et je ne sais quelle joie excessive, +se mêlaient si bien que je perdais la tête. + +«Je m’en vais!» criai-je rouge de confusion et sautant trois marches à +la fois. + +Il se jeta devant moi. + +«Non, non, ne partez pas... Claude, je vous en prie!» + +Je m’arrêtai hésitante. + +«Vraiment, dis-je d’un ton sévère, si l’homme n’est qu’un misérable +chiffon, il faut le dire tout de suite...» + +Mais je m’aperçus aussitôt que je n’avais pas le droit de parler, et que +mon âme était passée, elle aussi, à l’état lamentable de chiffon, car, +cédant aux supplications d’Hervé, je remontai les saints degrés et allai +m’appuyer avec dignité à l’autel. + +«Reprenons notre budget, Claude! me dit-il humblement. + +--C’est sage... parlons sérieusement, répondis-je avec gravité. Ainsi +vous avez cinq... Mais, à propos, dites-moi d’abord pourquoi vous aviez +l’air si triste dans la journée? + +--Parce que j’étais dans mes heures de doute, ma chère Claude. Parce que +je me demandais si vraiment vous m’aimiez et si j’oserais vous dire tout +mon amour. Je crois vraiment que je vous aime depuis toujours...» + +J’allais répondre étourdiment: + +«Comme moi!» + +Mais, me défiant désormais de l’eau qui dort, je me dirigeai prudemment +vers les mathématiques. + +«Cinq mille francs, et quinze cents que j’ai en dot, total six mille +cinq cents. Mais c’est énorme! m’écriai-je éblouie. + +--J’ai peur que non... + +--Alors que ne suis-je très riche pour que vous le deveniez! dis-je +piteusement. + +--Si vous étiez riche, Claude, je ne demanderais pas votre main. + +--Il est certain, repris-je en soupirant, qu’il y a harmonie... si vos +murs sont tombés, les nôtres sont sur le point d’en faire autant, et, +une fois par terre, je voudrais bien savoir qui les relèvera... Bah! +nous nous en tirerons parfaitement!» + +Et lui montrant saint Coqueluchon, j’ajoutai: + +«Si nous étions des saints, comme lui, je suis sûre que nous n’aurions +même pas besoin de six mille francs pour vivre satisfaits. + +--Brr!... me dit-il en frissonnant. S’il faut pour cela devenir un +saint!... + +--Oui... ce serait bien ennuyeux!» dis-je avec conviction. + +Au moment où je prononçais cette belle conclusion, le dernier bout de +bougie expira, suivant en cela l’exemple du cierge qu’un coup de vent +venait d’éteindre, et, en même temps, j’entendis ouvrir la porte double +du salon qui communique avec la sacristie. + +«On vient, murmurai-je; c’est Mme de Lines, sans doute; elle me +cherche... ou bien, en rentrant, elle a été inquiétée par les lumières. +Sauvons-nous!» + +Nous courûmes à la lourde porte qui ouvre sur la petite cour, et nous +nous échappâmes comme d’affreux coupables. + +Je reconduisis Hervé jusqu’à la barrière, en disant précipitamment: + +«Demain, que votre père vienne faire la demande... et Dieu protège notre +galère!» + +Une seconde après, sans rencontrer personne, je volais à tâtons dans les +escaliers aux voûtes basses et les grands corridors délabrés. Je me +précipitai dans ma chambre, allumai une bougie et, un livre devant moi, +j’attendis que les éventualités se produisissent. + +L’horrible chose qu’une conscience troublée! Je pâlissais, rougissais, +pâlissais de nouveau et, bien que je fusse en mesure d’affronter des +explications sans me compromettre, je sentais qu’à la seule vue de Mme +de Lines j’allais crier mon forfait. + +Lorsque j’entendis son pas grave résonner sur les carreaux du corridor, +mon âme fut livrée à toutes les furies, comme disaient jadis les héros +de roman. Toutefois ces bonnes femmes ne me firent pas crier: Ciel et +terre! très convaincue que je suis, d’ailleurs, qu’en maintes +occurrences le ciel et la terre sont affligés, l’un et l’autre, d’une +surdité profonde; mais quand Mme de Lines parla à travers ma porte, +j’ouvris trois fois la bouche sans pouvoir prononcer un mot. Que les +dieux me préservent des eaux troubles, car je ne suis pas faite pour +elles, et je plains de toute mon âme les grands coupables! + +«Claude, es-tu là?... Est-ce que tu dors, Claude? + +--C’est vous, madame? dis-je d’une voix enrouée. + +--Mais oui, c’est moi... Je me demandais si tu n’étais pas encore avec +Hervé, ce qui eût été inconvenant, car ta grand’mère est montée, je +crois? + +--Il est parti, répondis-je en reprenant un peu d’aplomb; et j’ai +entendu grand’mère faire sa ronde habituelle pour voir s’il n’y avait +pas quelque voleur caché dans les armoires et les tiroirs de la commode. + +--Bien... Moi j’arrive de l’église où j’avais aperçu de la lumière; +c’était un cierge et des bouts de bougie que des pèlerins avaient +laissés. Mais le tout est éteint maintenant. + +--Vraiment... c’est éteint? criai-je. + +--Oui... il n’y a aucun danger pour le feu. Dors bien!» + +C’est ce que j’ai fait avec une tranquillité surprenante, malgré les +troubles de ma conscience, et, lorsque je me suis levée de bonne heure, +ce matin, pour avoir le temps de t’écrire mon récit avant l’arrivée du +facteur, j’ai découvert que la vie avait singulièrement embelli depuis +hier... La grande bataille se livrera aujourd’hui, mais je suis calme. + +La vie sans beaucoup de superflu te paraît un désastre, et, dans tes +encouragements, je sens bien des réticences, ma chère amie. Il est +certain que le fils du roi, quand il est allé chez les fées chercher +l’aile de papillon et la goutte de rosée chers au poète, est mort +d’inanition après avoir fait si plantureuse chère. Mais nous, nous +aurons le papillon tout entier et des coupes débordantes de rosée. + +Je suis une heureuse femme; embrasse-moi et ne gâte rien par tes +remontrances. + + + + +VII + + +24 juillet. + +Depuis hier, je ressemble considérablement à Ajax exterminant dans sa +colère tout un troupeau de moutons qu’il a pris pour une légion +d’ennemis. Par le ciel, Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs +aveugles! bien que je trouve Ajax extraordinairement ridicule. Encore +s’il avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même de livrer son âme aux +passions dévastatrices... + +Je venais de donner ma lettre au facteur, et j’allais me retirer dans ma +chambre afin de puiser, dans la méditation, des forces pour la lutte, +quand je fus distraite de cette idée par l’arrivée de maîtresse Jamin. + +Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui vient d’assister à +l’enterrement de toute sa famille, et, bien qu’en certains moments la +famille soit très désagréable, on n’aime pas généralement l’ensevelir en +masse. + +«Je voudrais parler à Mme Azay et à Mme de Lines, me dit-elle avec +consternation. + +--Grand’mère est dans le grenier, et Mme de Lines dans la cave», +répondis-je. + +C’était l’exacte vérité, ces dames ayant découvert la veille que l’ordre +pourrait bien n’être pas le principe dominant de la maison. Alors il a +été convenu que grand’mère commencerait par un bout, ma cousine par un +autre, et qu’on se rejoindrait au milieu, ce qui arrivera peut-être dans +quelque vingt ans. + +Il est probable, en effet, que Mme de Lines, au lieu de regarder si les +barriques avaient besoin d’être «rebattues», est sortie de la cave avec +une méditation en poche sur le danger de l’amour du vin; mais les +événements tragiques de la journée ont changé le cours de ses idées. + +Quant à grand’mère, que j’ai suivie un instant, elle s’est promenée avec +grande joie dans ses greniers, dont elle n’a vu que la beauté et les +vastes proportions. Elle s’est assise, pour se reposer, sur un vieux +coffre, a mis ses lunettes et, aussi tranquillement que dans son salon, +a lu «De l’emploi du temps» de Mme de Genlis, qui se connaissait si bien +en toute chose, une seule petite exceptée; car il me paraît qu’elle eût +pu commencer par apprendre à ne pas trébucher en marchant dans la vie. +C’est grand’mère qui, avec beaucoup de détails, m’a raconté l’histoire +de ses amours, et, à mes cris indignés, elle m’a répondu tranquillement: + +«Que veux-tu? ma petite-fille, ce n’était point joli, mais dans ce +temps-là!...» + +Voilà, voilà! la tolérance nous perd, les nations se démoralisent et +Claude, ton amie, se sent en voie d’intolérance farouche. Je suis d’une +humeur à prendre en grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison et +tout ce qu’il y a dedans. + +Mais je divague! chantons nos moutons, comme Mme Deshoulières. + +«Dans la cave! répondit Mme Jamin de plus en plus consternée. + +--Parfaitement. + +--C’est que c’est bien dangereux, allez, mademoiselle! Si elles +tombaient!... + +--Elles vont nous revenir en miettes, évidemment, répliquai-je avec +gravité. En attendant je vais les sonner.» + +Et j’entrai dans la grande cuisine, voûtée et enfumée, pour mettre en +branle la cloche qui nous appelle, chaque jour, à nos devoirs +domestiques. + +«Vous avez l’air au désespoir, madame Jamin, dis-je en m’arrêtant. + +--Ah! mademoiselle, il se passe tant de vilaines choses, allez! + +--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait? + +--Ça ne me fait rien à moi... mais c’est tout de même triste. Le monde +est bien méchant, et vous êtes bien jeune, mademoiselle Claude, tenez! + +--Vraiment? dis-je en dressant l’oreille. Qu’est-ce que vous voulez +dire, madame Jamin?» + +La bonne femme secoua la tête d’un air navré. + +«Il faut se surveiller quand on est jeune, mademoiselle. + +--Enfin quelle est votre idée? dis-je en m’impatientant. Mais voici +grand’mère qui appelle; montez dans sa chambre, quand Mme de Lines +passera ici, je lui dirai d’aller vous rejoindre.» + +Ma mission remplie, l’incident me tourmentait et, sous la consternation +mystérieuse de maîtresse Jamin, je flairais un danger. J’allai m’asseoir +sous la fenêtre ouverte de grand’mère, sur le rebord d’un timbre qui +sert de déversoir aux eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin parlait +aussi bas qu’un criminel poltron qui avoue ses turpitudes, et je me +désespérais quand Mme de Lines me tira d’embarras. + +«C’est à n’y pas croire! s’écria-t-elle. Comment voulez-vous qu’ils +s’aiment? Ils se connaissent trop.» + +Le scepticisme du mot ne te paraît-il pas plaisant? + +«Le monde disent qu’ils sont en grandes amitiés, reprit Mme Jamin de sa +voix ordinaire. Je voyais bien que vous n’y pensiez pas, c’est pourquoi +que je suis venue vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais je trouve +qu’il n’avait point raison. + +--C’est bien simple, Laure, dit grand’mère, j’écrirai à M. de Chétigné +pour que son fils ne vienne plus aussi souvent ici. + +--Si vous ne voulez pas du mariage, vous ferez bien, madame, car le +monde sont si méchant! un malheur est vite arrivé, allez!» + +A ces mots que je n’ai pas bien compris, car je ne vois pas trop quel +malheur peut nous menacer, grand’mère et Mme de Lines ont jeté des cris +perçants. + +«Ah çà, s’écria grand’mère en colère, êtes-vous folle, maîtresse Jamin? +Allez-vous venir me dire qu’on manque de respect à ma petite-fille et +qu’elle puisse être soupçonnée? + +--Non, non, non, madame, pour sûr! répondit la bonne femme avec +épouvante. Mais vous savez bien comment sont le monde par icite. On sait +bien tout de même que M. Hervé vient pour le bon motif. + +--Il ne manquerait plus qu’on crût le contraire! s’écria Mme de Lines. +C’est par trop absurde! + +--Il n’y a pas de doute, répondit Mme Jamin, qui, ne sachant plus +comment se tirer de la façon bête dont elle avait commencé ses +révélations, s’embourbait à chaque mot. Seulement, dans votre grand +rang, vous n’avez point la même liberté que chez nous. Hier il était +nuit tout à fait quand vos fermiers ont vu Mlle Claude et M. Hervé +entrer dans l’église, où ils sont restés longtemps. + +--Pardi, la belle affaire! répondit grand’mère. Ils sont allés assez de +fois regarder ensemble saint Coqueluchon!» + +En ce moment, Mme de Lines se pencha à la fenêtre, et, en m’apercevant, +la ferma vivement. + +J’étouffais de colère! Soupçonnée de quoi? + +J’aurais étranglé avec bonheur cette affreuse bonne femme qui venait +déranger nos plans, révéler notre innocente équipée, et préparer le +terrain à M. de Chétigné de telle sorte qu’il serait probablement reçu +comme le peut être le diable, quand il imagine de plonger dans un +bénitier! + +Cependant son intention était bonne: elle pensait rendre service en +racontant les propos des paysans, qui sont, dans notre contrée, curieux +comme des nonnes, cancaniers comme on ne l’est pas et méchants comme la +gale. + +Néanmoins, quand elle partit, mon premier mouvement fut de courir à elle +afin de la secouer, au moral j’entends, comme les pommiers de notre +jardin. Mais je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette désinvolture un +aussi vieux serviteur et que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait +m’en prendre à la nature, qui devrait bien un peu mieux entendre +l’intérêt des hommes, en déposant un bon grain d’intelligence dans +toutes les cervelles. + +Le déjeuner, qui sonna, fit diversion au tumulte de mes pensées. Je +m’assis à table sans le moindre embarras, car j’avais pris subitement la +résolution de tenir tête à l’orage et de dire, avec la plus grande +simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais l’épouser. + +Mais, à ma profonde surprise, je n’eus pas besoin de me débattre; +grand’mère et Mme de Lines avaient tout bonnement décidé de régler entre +elles cette petite affaire. + +Après le déjeuner, grand’mère appela René et lui dit, en tirant une +lettre de la poche de son tablier: + +«Quand vous aurez dîné, René, vous porterez cette lettre à Chétigné. + +--Sortir par cette chaleur-là! comment madame veut-elle que je fasse? + +--Ce n’est pas bien loin... mais prenez Pâté si vous voulez. + +--Monter sur Pâté!... pour qu’il me fiche par terre et que je revienne +avec des côtes de moins! + +--Eh bien, allez à pied, sur la tête ou sur les mains, comme vous +voudrez! répondit grand’mère qui s’impatientait. + +--Hon! sur la tête, ce serait bien fatigant, répondit le bonhomme d’un +ton goguenard, et sur les pieds, ça me dérange de mon ouvrage. J’ai à +bêcher mes pommes de terre et à pomper de l’eau dans le grand bassin +pour arroser. + +--Enfin, s’écria grand’mère en frappant du pied, je vous aurais dit de +sarcler que vous m’auriez répondu que vous vouliez monter sur le clocher +de Cizay! N’y allez pas! je vais charger le fermier de la commission. + +--C’est ça!... comme si je n’étais pas capable de la faire... Allons, +que madame me donne la lettre, je vas y aller tout de même.» + +Grand’mère, sciemment ou non, avait employé le plus sûr moyen d’être +obéie. Il y a toujours eu un terrible antagonisme entre la cuisine et la +ferme; or il suffit qu’on ait l’air de protéger Capulet pour que +Montaigu déploie au plus vite un zèle extraordinaire. + +«En attendant, pensai-je, il y a des chances pour que M. de Chétigné +soit ici avant d’avoir reçu la lettre.» + +Les domestiques, en effet, n’avaient pas fini de dîner quand un vieux +panier, dont les jantes ne tiennent guère et dont la couleur ne se peut +plus deviner, entra dans la petite cour, dont la porte avait été +précipitamment ouverte par Marie la Vache, et s’arrêta devant la porte +de la salle à manger. + +Mme de Lines tricotait dans le salon, et grand’mère, confortablement +installée dans un grand fauteuil, avait laissé tomber son livre sur ses +genoux et faisait son petit somme digestif, un mouchoir étendu sur son +visage pour se préserver des mouches. + +«Quoi! qu’est-ce? qu’y a-t-il, mes enfants?» dit-elle en s’éveillant. + +L’arrivée de M. de Chétigné parut émouvoir Mme de Lines, pendant que +grand’mère disait avec tranquillité: + +«Ce n’était pas la peine d’écrire, Laure. + +--Vous m’aviez écrit? pour quelle raison?» demanda M. de Chétigné. + +Mais, avant de donner aucune explication, on me mit à la porte, comme si +ma destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes centenaires, ne devait +pas plus m’intéresser que celle du Grand Turc. + +J’allai promener mon anxiété derrière l’église, où se trouvait, dit-on, +le cimetière des moines. C’est un coin sauvage, dans lequel les +framboisiers viennent en touffes épaisses; mais l’herbe y est dure et la +terre mauvaise, bien que les cyprès, les sureaux et les lilas y vivent à +l’aise. Deux grands tilleuls, dont les branches basses caressent le sol, +donnent une ombre impénétrable. En face d’eux, dans l’angle d’un mur, +grand’mère a fait faire une niche dans laquelle a été déposée une statue +de la Vierge qu’une vitre protège de l’humidité. Des lauriers-tins, des +lilas blancs entourent ce petit sanctuaire, et des cerceaux de barrique, +disposés en dôme au-dessus de la niche, sont recouverts d’une viorne +odorante. C’est l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement, +dans la belle saison, y vient dire ses prières. Quand on a gravi les +marches de gazon qui mènent à la Vierge, on dépasse le mur de toute la +tête, et il m’est arrivé souvent de profiter des tas de bourrées, +toujours déposés en été de l’autre côté du mur, pour descendre dans le +chemin extérieur. C’est la prouesse que j’ai exécutée une fois encore, +sans souci de ma dignité, et j’allai attendre la voiture de M. de +Chétigné dans l’avenue carrossable qui relie le Vaulné à la route. + +Malheureusement pour mes intérêts, je n’attendis pas longtemps. En +m’apercevant, le bon bourgmestre descendit de son carrosse et, +s’approchant de moi, répondit à mes questions pressantes: + +«Ça va mal, Claude, très mal! + +--Mais vous savez ce qui s’est passé hier entre Hervé et moi? +m’écriai-je. + +--Oui, mon enfant, me dit-il en me prenant la main avec tendresse, mais +ni Mme Azay ni votre cousine n’ont bien accueilli ma demande. Elles ont +été glacées, surtout Mme de Lines. Je me croyais en Sibérie, ajouta-t-il +avec un fin sourire. + +--Vous n’êtes pas au milieu des glaces avec moi! dis-je avec chaleur. +Vous comprenez que rien n’est perdu, c’est la première impression. Je ne +pense pas qu’on veuille disposer de ma personne sans me consulter, +ajoutai-je, les yeux brillants de colère. + +--Eh bien, eh bien, voulez-vous bien être sage! me répondit-il avec son +beau calme flamand. Allez trouver ces dames, c’est elles et non moi qui +doivent vous rendre compte de ma visite.» + +En approchant du salon, par le jardin, j’entendis quelques bribes d’une +conversation animée. + +«Nous ne devons pas y consentir, Agathe, disait Mme de Lines; c’est la +jeter dans une position misérable. + +--Sans aucun doute, elle ne peut pas épouser un homme aussi laid, +répondait grand’mère. Elle aurait des enfants affreux! + +--La pauvre petite! à vingt ans, accepter une vie de soucis et de +privations! + +--Ses filles seraient des laiderons, jamais elle ne trouverait à les +marier.» + +Que te semble de cette sollicitude pour des êtres qui ne vivront +peut-être jamais? Amusante affaire que l’esprit humain! + +Mme de Lines, après un grand effort sur elle-même, me mit au courant de +la situation. + +«Je le savais, dis-je franchement. C’est moi qui ai dit hier soir à +Hervé de demander ma main aujourd’hui. Nous nous aimons. + +--Tu l’aimes?... lui en as-tu fait l’aveu? demanda Mme de Lines. + +--Il m’a questionnée... j’ai répondu la vérité naturellement. + +--Ce n’est point joli, dit grand’mère indignée; une demoiselle ne doit +dire ça qu’à son mari. + +--Alors elle n’est plus une demoiselle, grand’mère! Et pour devenir +mari, il faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en tenir. + +--Mais Hervé ne peut pas devenir ton mari, reprit Mme de Lines avec +agitation. Comment peux-tu supposer, ma pauvre enfant, que nous te +livrerons au triste sort d’un avenir à peine assuré, de goûts +continuellement contrariés faute d’argent, de l’ennui écrasant d’une +existence sans distractions de ton âge? Est-il de notre devoir +d’accepter que tu t’étioles à tout jamais, cœur, corps, intelligence, +dans une maison mortellement triste d’où tu ne pourrais plus sortir?...» + +Le ton et la forme étaient positivement éloquents. + +«M’étioler! dis-je sans frissonner devant le tableau épouvantable que +Mme de Lines dessinait à grands traits d’après des souvenirs personnels. +Je ne m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici. Cette vie +répond à mes goûts... et j’aime! ajoutai-je dramatiquement. + +--Tu aimes?... tu le crois du moins, répondit Mme de Lines. C’est donc +hier soir que tu as fait cette sottise? + +--Sottise pleine de douceur, dis-je en souriant, et accomplie sous +l’égide de saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous assure, de +plaider en faveur de notre folie. + +--C’est extraordinaire, Laure, reprit grand’mère qui, lorsqu’elle est +déroutée par quelque fait, s’adresse toujours à ma cousine; je suis très +mécontente de ma petite-fille. + +--Sérieusement, Claude, reprit Mme de Lines, tu as commis une +étourderie. Elle n’ira pas plus loin parce que tu as affaire à un homme +bien élevé, mais maintenant n’en parlons plus. Dans trois jours, nous +écrirons poliment le résultat de nos réflexions à M. de Chétigné, et ce +résultat ne peut être qu’un refus.» + +Je tombais des nues! c’était inouï, réellement, de s’imaginer que les +choses se passeraient ainsi sans révolte et sans cris. + +«Prenez garde! dis-je, commençant à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas +un caractère léger; quand je dis que j’aime Hervé, c’est que je suis +sûre de l’aimer, et je veux, je veux l’épouser!» + +A ces mots, prononcés d’un ton très ferme et très ému, grand’mère et Mme +de Lines se regardèrent d’un air consterné. + +«Tu ne peux pas te marier sans mon consentement, dit grand’mère. + +--Je le sais bien, ma chère grand’mère, et Dieu sait que je n’en ai nul +désir! Mais il faut que vous le donniez, ce consentement. Ne vous +êtes-vous pas trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez toujours vécu +simplement? D’ailleurs, nous avons déjà fait notre budget, nous sommes +des gens pratiques, je vous assure! Hervé écrit un livre qui aura +peut-être un grand succès; ce sera l’ouverture d’une nouvelle existence +pleine d’intérêt, et une source de fortune. + +--Les savants passent leur vie à tirer le diable par la queue, répondit +grand’mère d’un air distrait. + +--Eh bien! si nous sommes enchantés de la tirer, cette queue, cela ne +regarde que nous! + +--Ton Hervé est laid! reprit grand’mère d’un ton concluant. + +--Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez, grand’mère! m’écriai-je avec +désespoir. Sa figure me plaît à moi! et je vous assure que vous êtes +seule à le trouver laid, parce que vous n’aimez que les hommes d’une +beauté exceptionnelle. Je vous répète que, depuis des années, j’ai la +plus vive affection pour Hervé, et que mes rêves d’avenir n’ont jamais +varié. + +--Tu y pensais donc quand tu as refusé ce bon parti de l’autre jour? +demanda Mme de Lines. + +--J’y pense depuis six ans», répondis-je avec tranquillité. + +Ma pauvre cousine avait l’expression penaude de l’astrologue qui, en +regardant les étoiles, s’est laissé choir dans un puits. Au fond de sa +citerne, elle réfléchissait avec un bien grand étonnement aux cas +terrestres dont le plus surprenant est assurément celui d’une fille de +vingt ans et d’un homme de vingt-six qui, se voyant quatre fois par +semaine dans l’intimité de la campagne et des souvenirs, en profitent +pour s’aimer. Tu conviendras qu’il y a bien de quoi précipiter un +astrologue dans un bain glacé. + +Grand’mère, ébranlée, se tourna vers ma cousine: + +«Elle a l’air d’être sérieuse, Laure! + +--Eh bien, Claude, dit Mme de Lines sortant de son puits et parlant avec +la résolution de quelqu’un qui se décide, jusqu’à nouvel ordre, à ne +vivre ni dans les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a été souvent +pour elle en face de graves décisions... eh bien, Claude, nous allons +causer ensemble, ta grand’mère et moi, et, ce soir, nous te parlerons de +nouveau de ce triste mariage. + +--Triste mariage quand on s’aime! m’écriai-je. Nos familles, nos goûts, +nos situations sont assortis; ensuite... + +--Bien, bien! interrompit Mme de Lines avec impatience. Maintenant que +nous connaissons ta pensée, laisse-nous causer.» + +Crois-tu, par hasard, que le résultat de leur méditation ait été bien +satisfaisant? Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère, m’a tenu ce +discours: + +«Mon enfant, nous avons beaucoup réfléchi, et nous ne pouvons pas te +permettre de jouer ta vie entière sur un sentiment qui pourrait bien +n’être qu’une illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi dire, qu’Hervé. +Ne te récrie pas... tu viens d’avoir vingt ans, dans onze mois tu seras +majeure, et si, dans ce temps-là, tu n’as pas changé d’avis, nous +reparlerons du projet. Nous allons écrire dans ce sens à M. de Chétigné, +en le priant de faire cesser les visites de son fils. + +--Ne plus le voir!... m’écriai-je avec terreur. + +--Du moins, aussi souvent... il viendra avec son père, c’est-à-dire plus +cérémonieusement. + +--C’est amusant! dis-je avec un visage allongé, et sentant bien que la +décision ne pouvait plus être combattue. + +--Bah! petite-fille, si tu l’épouses, tu le verras bien assez dans ta +vie!» m’a dit grand’mère, qui est généralement pessimiste quand il +s’agit de la vie maritale. + +Comme c’est consolant pour le présent! Ne trouves-tu pas que, moins les +parfums et les fleurs, je ressemble à une victime antique sacrifiée à un +dieu bien aveugle et bien stupide? + +Ma vie délicieuse... c’en est fait! Oh! ma chère, un seul homme a été +sage sur cette terre: c’est Diogène et son tonneau. Puisque les hommes, +pour se bien diriger eux-mêmes, ont absolument besoin d’un modèle, on +devrait toujours leur présenter ce sage qui savait si bien simplifier la +vie et qui n’aurait même pas eu besoin de 6,000 francs de rente pour +vivre content! Et s’il avait voulu épouser une fille sans le sou, il +l’eût fait séance tenante, et aux grand’mères ou aux cousines qui se +fussent jetées devant lui pour l’en empêcher, il eût crié avec la +simplicité de langage qui le caractérisait: «Otez-vous de mon soleil!» + +Après quoi, il eût fourré sa femme dans le tonneau, lui après, fermé la +porte, s’il y avait une porte, et laissé les protestations de la +prudence humaine s’évaporer en vains sons. + +Ces païens nous étaient bien supérieurs. Adieu; mon état d’âme est une +catastrophe. + + + + +VIII + + +15 août. + +Elle est précieuse ton amitié, si c’est ainsi que tu me soutiens! +Comment, ma petite, tu oses me dire que ma famille agit avec sagesse en +me privant pendant un an de mon bonheur!... Et pourquoi? Un automne, un +hiver, un printemps passés sur mon amour pourront-ils le détruire? +Qu’espère-t-on? Les persécutions ont toujours multiplié les croyants en +toutes religions; depuis huit jours, il me semble qu’un grand vent a +soufflé sur ma flamme et l’a fait monter jusqu’aux nues. + +Néanmoins je dois te dire que, dans mon désespoir, je n’ai ni déchiré +mes vêtements, ni couvert ma tête de cendre. La justice m’oblige à +avouer également que la persécution n’est pas atroce, et que j’ai pleuré +d’attendrissement toute une soirée après avoir entendu Mme de Lines +confier à grand’mère qu’elle était décidée à vendre quelques obligations +afin d’avoir les moyens de me distraire si ma tristesse augmentait. + +«Avec cet argent, nous pourrons louer un petit appartement à Saumur et y +passer l’hiver. Nous la mènerons aux bals de l’École. + +--Ce sera comme tu voudras, Laure», a répondu grand’mère. + +Me vois-tu imposant un sacrifice à ces chères femmes, que j’aime de +toute mon âme, pour me distraire d’une peine bien éphémère en somme! +Onze mois sont promptement écoulés, et à peine ai-je découvert les +projets dévoués de ma cousine que j’ai repris ma belle humeur et que je +suis redevenue Gros-Jean comme devant. + +Cependant, quand il est seul, Gros-Jean promène un front soucieux de par +les champs. Il a découvert que «la vie a des cruautés bien inutiles», +comme lui a dit un jour Mme de Lines, et, bien qu’il soit d’un naturel à +ne se point grossir les choses, il soupire à fendre l’âme sur la +privation qui lui est imposée. + +Après cela, je me suis déjà aperçue que cette situation avait des +douceurs étranges, des hasards et des surprises qui lui donnent tout le +charme de l’imprévu. + +Hier, par exemple, en sortant par la petite porte du bois, je me suis +trouvée en face de Rossinante. Bête et cavalier, immobiles devant la +terre promise, rêvaient avec mélancolie au jour trop lointain où Jéhovah +abattra les murailles. Cette petite porte, ouverte à l’improviste, était +un aperçu des délices à venir, et tu m’avoueras que, n’ayant rien fait +volontairement contre les volontés du ciel, nous ne pouvions pas pousser +la vertu jusqu’à la démence. + +Aussi nous sommes-nous serrés la main comme des êtres dont l’amitié est +cimentée, exaltée par une douleur commune. + +«Enfin, dis-je, ce ne sont que quelques mois à passer. + +--Ce sera bien long! me dit-il en soupirant. + +--Oui... bien long, soupirai-je de même. + +--On a dit devant moi, dans une maison, que Mme de Lines voulait passer +l’hiver à Saumur et vous mener dans le monde? + +--Elle en avait parlé pour me distraire si j’étais triste, mais, bien +entendu, je dissimule mes angoisses afin qu’elle ne s’impose pas un +sacrifice. + +--C’est un projet plus arrêté que vous ne croyez, me dit-il d’un air +sombre. Elle espère que la bonne mine d’un officier fera diversion à vos +sentiments. Mais je me ferai inviter partout où vous irez! s’écria-t-il +en donnant, dans sa rage, un coup de cravache à la pauvre Rossinante, +qui sauta sur place comme un cabri. + +--Alors bénissons ce projet! dis-je. + +--Bénissons, bénissons!... je suis un ours, moi! je ne sais pas plus +danser qu’un Thibétain. + +--Eh bien, vous me regarderez valser! dis-je en riant aux éclats de sa +jalousie préventive. + +--C’est abominable! s’écria-t-il avec indignation. Je me morfonds et +vous riez. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime, Claude! + +--Je suis plus courageuse et plus raisonnable que vous, et c’est tout, +Hervé. Travaillez-vous en ce moment? + +--Travailler!... quand je ne vous vois plus, quand je suis navré! me +dit-il d’un ton lamentable. + +--C’est pourtant ce qu’il faut faire, répondis-je avec fermeté et ravie +de constater qu’il ne ressemblait que très approximativement à +Montesquieu. Avancez votre ouvrage pendant ces dix mois, Hervé; si vous +saviez combien je me réjouis de le lire! Puis, si vous réussissez, et +vous réussirez, quel beau chemin ouvert devant vous! + +--C’est vrai! me dit-il, le visage tout éclairé. Chassons le +découragement. D’autant, ajouta-t-il avec une sorte de timidité, que +j’ai confiance en mon œuvre, Claude. + +--Et moi donc! travaillez pendant que je pense à vous. Adieu... nous ne +devons pas nous voir en cachette, c’est indigne de vous et de moi. + +--Ah! Dieu, vous quitter déjà! murmura-t-il en se penchant sur sa selle +pour baiser encore et encore ma main que je ne pouvais plus dégager. + +--Assez, assez! dis-je, réussissant à me sauver. + +--Vous ne vous laisserez pas influencer, Claude!» me cria-t-il en +poussant son cheval jusqu’à la porte. + +Déjà je l’avais refermée, mais, l’entrebâillant et passant ma tête dans +l’ouverture, je répondis avec chaleur: + +«Soyez sûr que je répéterai jusqu’à la fin de ma vie le «oui» de l’autre +jour.» + +Plusieurs fois, depuis, je l’ai aperçu de loin errant comme un chevalier +inquiet en quête de sa Dame; et tu n’imagines pas combien la moindre +promenade a d’intérêt pour moi. Plus souvent encore que par le passé, je +vague à l’aventure autour du Vaulné, livrée aux émotions poignantes du +doute et de l’espoir. Une silhouette, un signe de tête de loin, et voilà +une bonne journée. Ainsi les choses iront-elles jusqu’à l’été prochain, +car j’espère encore que nous resterons paisiblement ici enfouies sous +les frimas, nous chauffant aux claires flambées de _javelles_ ou +trottant par une belle gelée dans les chemins durs et sonores. Au +moindre rayon de soleil, Hervé s’échappera de Chétigné, et, bien +enveloppée dans ma mante, je le guetterai du haut de ma tour ou au coin +des chemins. + +Les bonnes gens, quand je sortirai, me parleront de lui... Et ainsi, +d’étape en étape, nous arriverons tout doucement au terme de l’épreuve. +La curiosité des paysans est éveillée, car ils ont remarqué +l’interruption des visites fréquentes d’Hervé, et aujourd’hui j’ai +supporté quelques attaques. + +«Bonjour, mam’zelle! vous faites donc un petit tour?» + +Cette question est invariable chez eux. De même que, souvent, ils +entrent en conversation avant de vous dire bonjour. + +«Mais oui, père Babin, répondis-je. Comment va votre voisin? Il est très +malade, je crois? + +--Ah! je crois ben qu’y va fini à la chute du jour. Dame! que +voulez-vous! à quatre-vingts ans, c’est ben le boute!... mais ça va ben +déranger sa bourgeoise, dame! + +--Oui, pauvre femme! + +--Faut ben qu’elle se résout... on ne peut pas rester toujours sur la +terre; faut faire la place aux autres. J’ai dans les imaginations +qu’elle prendra une servante... elle a ben de quoi faire. + +--Elle aura raison... c’est triste de rester seule. + +--Ma foi, ce n’est point agréable du toute!... il y a vingt ans que je +suis comme ça, moi: mais faut ben savoir souffri ce qu’on ne peut +empêcher. C’est sûr que c’est désagréable de n’avoir persounne à qui +parler quand on rentre chez soi... on est là comme une estatue, quoi!... +Eh ben, et M. Hervé, qué donc qui dit? + +--Mais je pense qu’il est content d’être revenu dans le pays. + +--Immanquable... il y a déjà un bout de temps qu’il est chez lui, à ce +que le monde m’ont dite... V’là ben trois semaines qu’on ne l’a vu venir +au château, tout de même? + +--Il voyage peut-être, dis-je. + +--C’est ben possible... Pourtant le père Moyne en Plémont... mam’zelle +connaît ben le père Moyne, vanqué? + +--Oui, je sais... + +--Eh ben, il a vu comme ça hier M. Hervé qui dévalait par Roux... ça +prouve tout de même qu’y ne voyage pas. + +--C’est vrai... allons, bonsoir, père Babin. + +--Allons, bonsoir, mam’zelle!» + +Un peu plus loin, c’est une bonne femme qui me fait part de ses +impressions. + +«Bonjour, la Boutin; comment ça va-t-il? + +--Mam’zelle est ben hounnête! Vous v’là donc à faire un petit tour? +bonjour, mam’zelle. + +--Mais oui... je me promène. + +--Ah! faut-y, la belle demoiselle que ça fait là!... c’est que je vous +ai vue toute pouponne, tenez, mam’zelle! + +--Mais oui. + +--Eh ben, et à la maison, qué donc qu’on dit? + +--Tout le monde va bien, merci! + +--Vous avez donc retrouvé votre camarade, mam’zelle Claude? C’est que +vous étiez ben malicieux tous les deux quand je faisions les métives +chez vous!... + +--Oui... je me rappelle. + +--Ah çà! vous étiez malicieux pour de bon. Eh ben, mais, le monde disent +comme ça qu’on ne l’a point vu venir au château depuis vanqué trois +semaines, lui qui y venait souvent, allons! + +--Le monde est bien bavard, mère Boutin. + +--Ah! ça c’est ben vrai, mam’zelle! faut toujours qu’on s’occupe du +voisin. On ferait mieux de regarder dans sa soupe, comme n’on dit. + +--Mais oui... bonsoir, la Boutin. + +--Allons, bonsoir, mam’zelle.» + +Après deux ou trois essais de ce genre, ils ne diront plus rien +directement, car ils sont discrets. Mais le bruit court que je n’ai pas +voulu d’Hervé comme «bon ami». Son triomphe n’en sera que plus éclatant +dans un an. + +J’en veux à ta sagesse, mais je t’embrasse «tout de même», pour employer +le style du père Babin. + + + + +IX + + +6 octobre. + +L’homme propose et Dieu dispose... cette vérité m’accable aujourd’hui. +Pourquoi bouleverser les vies paisibles qui ne demandent qu’à rester +paisibles? pourquoi donner aux gens précisément le contraire de leurs +désirs? pourquoi trépasse-t-on quand on ferait si bien de rester en vie? +Mais les questions se poseraient à l’infini, et nul ne saurait y +répondre. + +Et ce qui me met en colère, ma chère amie, c’est que, bien certainement, +en apprenant l’événement tu vas chanter hosannah! C’est une manie de +l’homme, et surtout de la femme, qui est parfois un peu plus bête que le +premier en matière de pur raisonnement, de vouloir juger les sentiments +des autres d’après ses propres sentiments. Il y a longtemps que la +raison et l’humanité sont brouillées à mort, hélas! + +Je sortais à peine des portes du Vaulné et, assise sur ce petit mur, tu +sais, au bout de l’allée des noyers mourants, je méditais. + +Cet endroit est enchanté pour moi... J’y revis sans cesse cette +sensation de bonheur aiguë que m’apporta, un soir, certain revenant de +la Perse. J’emporte un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère, si ce +n’est en moi, et l’œuvre me paraît si pleine d’intérêt que je me +surprends à oublier le monde entier, à l’exception d’un seul homme. + +Avant-hier, dans cette admirable journée d’octobre, mes impressions +heureuses étaient plus vives, plus enveloppantes qu’elles ne l’avaient +encore été. Je vivais, en vérité, dans une plénitude de joie que tu dois +connaître, et, prêtant l’oreille aux divers bruits des champs, +j’écoutais si Rossinante n’arrivait pas en buttant contre les pierres +blanches dont est rempli le chemin qui contourne le mur extérieur du +parc. + +Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me sortit de ma rêverie. Tirée par +une main vigoureuse, à toute volée elle me disait de revenir à la +maison, ce que je fis avec humeur, et sans me presser. En entrant dans +la grande cour, je vis l’équipage rustique de notre notaire, et j’allai +à la cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue de me faire rentrer +pour si peu. + +«Qu’y a-t-il donc? Pourquoi m’appelle-t-on? demandai-je à René, qui +continuait à sonner avec acharnement. + +--C’est enfin vous, mademoiselle, ce n’est pas malheureux! dit-il en +lâchant la corde. Pardi! ce qu’il y a! allez dans le salon, vous le +saurez. + +--Personne n’est malade? + +--Ah! bien oui, malade! Si ce n’est qu’ils sont tous fous...» + +Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut jusqu’au salon. + +Grand’mère, dans son embrasure de fenêtre, écoulait le notaire qui +parlait d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère était brillant de +larmes et son visage rose tout souriant. Marie la Vache, dans un coin, +s’essuyait les yeux avec son tablier; le père Jamin, debout, bien campé +sur ses pieds, sa blouse ouverte et son chapeau sur la tête, selon +l’habitude, répétait d’un air stupéfait: + +«Onze cent mille!... C’est-y vrai seulement? Ah! onze cent mille!!!» + +La mère Jamin, plongée dans un ahurissement funèbre, semblait ne plus +rien comprendre du tout à la vie; ce qui lui arrive souvent. + +En m’apercevant, Mme de Lines, le visage bouleversé par l’émotion, mais +avec un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour, s’élança vers moi et me +serra dans ses bras en disant: + +«Ma chère fille, mon enfant... il est mort!» + +Je jetai un grand cri: + +«Hervé!...» + +J’ignore si mes lèvres ont proféré le nom, mais mon cœur l’avait crié +et, dans son angoisse subite, il cessa de battre; du moins c’est la +sensation que j’éprouvai. + +Quand je revins à moi, j’étais étendue sur la grande chaise longue Louis +XV; Mme de Lines me soutenait la tête, en me bassinant le front avec son +mouchoir qu’elle avait précipitamment trempé dans un des vases pleins de +fleurs du salon. + +«Elle revient... ses yeux s’ouvrent; ce ne sera rien!» dit-elle d’une +voix angoissée. + +Mes yeux contemplaient en effet avec étonnement les visages effarés qui +m’entouraient, et je fis un mouvement pour me lever. + +«Mais, mon enfant, qu’as-tu? s’écria Mme de Lines; pourquoi cette grande +impression? Tu le connaissais à peine! + +--Mais qui, qui donc? dis-je en me redressant tout à fait. + +--Ton cousin... M. Métierne. + +--Ah! c’est lui!...» + +S’imagine-t-on, quand on meurt, que sa mort produira un tel apaisement +dans un cœur? Je me levai, en affirmant que je n’éprouvais plus aucun +malaise. + +«Mais tu es encore toute pâle, dit grand’mère en reprenant sa place +qu’elle avait à peine eu le temps de quitter, car ma syncope n’avait pas +duré trois minutes. Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à voix basse, +vaudrait-il mieux attendre pour lui dire qu’elle hérite. + +--Mais tu le lui apprends, Agathe. + +--J’hérite? de quoi? dis-je tranquillement. + +--Mon enfant chérie, s’écria Mme de Lines qui ne pouvait plus modérer +son impatience, ma petite Claude, ta vie est métamorphosée. Tu hérites +de onze cent mille francs!» + +Ils avaient tous fait un mouvement, comme à l’annonce d’une Altesse, et +c’était bien, hélas! un prince qui entrait dans ma vie pour la +bouleverser. Ils me regardaient avec étonnement, car, immobile, les bras +ballants, je ne disais rien. + +Mon esprit avait couru à Chétigné et n’en pouvait plus sortir. + +«Il fera des voyages, il n’aura aucun souci d’argent, il sera plus +heureux.» + +Telle avait été ma première pensée. Mais, presque aussitôt, je m’écriai +en moi-même: «Il ne voudra plus m’épouser... il me l’a dit!» + +Cette terrible pensée m’écrasait quand Mme de Lines reprit: + +«Tu ne dis rien, mon enfant? parle donc! + +--Quel malheur! dis-je lamentablement. + +--Un malheur!...» + +L’exclamation fut générale. + +«Mlle Métierne est encore souffrante, étourdie, insinua le notaire, et +ne comprend pas bien la situation. + +--Je ne suis pas une bête, monsieur! dis-je, me tournant vers lui d’un +air furibond, et ravie de trouver une cible pour l’irritation +incompréhensible que j’éprouvais tout à coup. J’ai l’habitude de +comprendre du premier coup ce qu’on me dit. + +--Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure? dit grand’mère. Je ne l’ai jamais vue +ainsi! + +--Allons, mademoiselle Claude, allons, dit maître Jamin dont la bonne +figure placide rayonnait de satisfaction, M. le notaire a raison: vous +n’avez point encore retrouvé vos esprites... Mais vous comprendrez plus +tard pour de bon. Immanquable que vous pourrez vous donner maintenant +tout le plaisir que vous voudrez.» + +Le plaisir! quand ma vie en était pleine! Mais je me secouai moi-même +pour entrer dans la satisfaction des autres. + +«Vous avez raison, monsieur Jamin», répondis-je. + +Ce mot fut une détente. Le notaire me félicita; ma cousine, dont la joie +était inexprimable, ne cherchait pas non plus à l’exprimer. Grand’mère, +qui avait repris tranquillement son ouvrage, nous dit: + +«Alors on pourra faire changer la porte de la terrasse, dont un morceau +m’est tombé sur la tête hier soir...» + +Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement, m’adressa ses compliments. + +«Ce n’est pas une petite affaire qu’un héritage, mademoiselle Claude. +Vous allez avoir ben du tourment, allez! + +--Voyons, voyons, mon enfant, lui dit son mari, tu vois toujours en +noir. + +--Dame, comment donc faire pour placer tout ça! C’est qu’il y a bien des +voleurs et du mauvais monde sur la terre! + +--Il y en a bien du bon aussite! répliqua Jamin. Voilà M. le notaire qui +s’occupera de tout ça. J’allons laisser ces dames avec lui. Allons, +bonsoir, mesdames et la compagnie, portez-vous donc bien!» + +Je profitai de leur départ pour me sauver, et, montant dans ma chambre, +j’écrivis à Hervé le billet suivant: + +«Une terrible catastrophe est arrivée... Venez vite; je vous attendrai +dans deux heures à la porte du Pontignon, au bout du bois.» + +Heureusement c’était un jeudi, et le petit garçon de la ferme n’était +pas à l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui promettant cinq francs +s’il ne mettait pas plus d’une heure à faire la course. + +Quand je rentrai dans le salon, Mme de Lines, calmée, et grand’mère +consultaient le notaire sur le moment où nous entrerions en jouissance +et sur les placements qui offraient le plus de garanties. + +«Vous entrerez en jouissance immédiatement, d’après ce que m’écrit mon +collègue de Paris, répondit-il. Quant aux placements, on réfléchira, on +consultera le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable que vous +hériterez de bonnes valeurs, car le défunt s’y connaissait bien.» + +Il se leva sur ces derniers mots, et, quand il eut disparu, je pensais +que le moment était arrivé où nous allions enfin parler d’Hervé. + +«Voilà ma petite-fille très riche, dit grand’mère d’un air satisfait. Il +faudra, Laure, la conduire chez une bonne couturière. + +--Dites: nous sommes riches, grand’mère! répliquai-je avec vivacité. +J’espère bien que vous prendrez pour vous la moitié de cette fortune. + +--Nous n’en avons pas le droit, répondit Mme de Lines en riant, et nous +n’en avons pas besoin. Nous sommes trop vieilles maintenant. Nous +jouirons avec toi des revenus tant que tu seras avec nous, mais je crois +que ce ne sera pas long... + +--Que voulez-vous dire? balbutiai-je le cœur battant. + +--Je veux dire que tu te marieras maintenant comme tu voudras. Mon avis +est que nous allions passer l’hiver à Paris, où tu verras le monde. Les +prétendants ne manqueront pas, et tu pourras choisir...» + +J’étais pétrifiée... Il semblait qu’elles eussent absolument perdu le +souvenir d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais existé. + +«Ah! bien, mes enfants, si vous allez à Paris, dit grand’mère qui +relevait tranquillement les mailles de son tricot, vous me chercherez +des caoutchoucs comme je les aime... à Saumur je n’en trouve pas à mon +gré.» + +Je sortis brusquement, de peur de m’emporter, ou du moins de parler en +moment inopportun, et je courus dans le bois. + +La commission avait été faite si promptement que, en approchant de la +petite porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante qui, sous +l’éperon d’Hervé, avait trotté éperdument. + +«Est-ce vous, Claude? cria Hervé en cognant dans la porte. Au nom du +ciel qu’y a-t-il? Ouvrez vite! Est-ce que tout le monde est mort ici? + +--Non, non, dis-je en employant toutes mes forces pour tourner la clef +dans la serrure rouillée; au Vaulné, on est en vie, et plaise à Dieu +qu’il en fût ainsi partout!» + +Il était pâle, et tenait par la bride la pauvre bête qu’il attacha à un +chêne. + +«Eh bien, eh bien, Claude? + +--M. Métierne est mort...» + +Puis je m’arrêtai. + +«Qui ça, Métierne? Ah! votre cousin l’industriel, le financier, je ne +sais quoi! + +--Je suis au nombre de ses héritiers... j’hérite de onze cent mille +francs!» criai-je d’un trait. + +J’avais baissé les yeux d’un air confus, comme à l’aveu d’une faute +énorme. + +Un silence profond accueillit ma révélation. + +«Voulez-vous encore de moi, Hervé?» dis-je timidement, me décidant à le +regarder. + +Il mordait ses lèvres, changeait de couleur à chaque seconde et, tous +les deux, devions avoir l’air épouvanté. + +«Parlez! dis-je d’un ton suppliant. + +--Que voulez-vous que je vous dise, Claude? Je vous félicite... mais +adieu mon pauvre bonheur! me dit-il très bas. + +--Êtes-vous fou? m’écriai-je, recouvrant aussitôt toute mon énergie. +Adieu votre bonheur? pour quelle raison? Désormais notre vie est +délivrée de soucis et d’entraves. Nous serons plus heureux, cent fois +plus heureux! Vos chers voyages que vous regrettez au fond, je le sais, +nous les ferons ensemble, Hervé. Puis nous reviendrons dans notre manoir +restauré pour repartir ensuite quand bon nous semblera. L’argent écarte +toutes les difficultés; c’est un bonheur ajouté à l’ancien.» + +Comme on a bien toujours deux poids et deux mesures! J’aurais désiré +toute ma vie la fortune, ma chère amie, que ma conviction n’eût pas été +plus profonde. La versatilité de l’homme est effrayante; en accourant au +fond du bois, mon imagination avait eu le temps de saisir tous les côtés +séduisants de la situation et de créer une existence délicieuse. + +Mais Hervé me regardait du même air triste. + +«C’est trop bête! dis-je alors d’une voix entrecoupée; c’est trop bête!» + +Et, durant quelques instants, je ne pus que répéter cette phrase qui +exprimait admirablement ma pensée. + +«Voyons, Claude, entendons-nous, me dit-il. + +--Assurément, interrompis-je avec vivacité, si c’était vous qui aviez +ces diables de onze cent mille francs, je n’hésiterais pas un instant à +vous épouser! + +--D’abord ce n’est pas la même chose, me dit-il. Il est très pénible +pour un homme de se mettre dans une dépendance complète vis-à-vis de sa +femme. + +--Allez vous promener avec votre orgueil d’un autre âge! dis-je en +frappant du pied. Est-ce ainsi que l’on pense aujourd’hui? Tâchez d’être +un peu plus de votre temps, Hervé! Vous et votre père vous êtes les +êtres les plus vieillots que je verrai jamais. + +--C’est possible! répliqua-t-il d’un ton vif, mais j’ai plus d’un ami +qui pense comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai.» + +Dans mon impatience, j’avais fait fausse route, et nous discutions du +reste sur un malentendu. + +«Hervé, repris-je d’une voix caressante en posant ma main sur son bras, +une misérable question d’argent va-t-elle nous diviser? Allez-vous, par +une fierté exagérée, compromettre notre bonheur à tous les deux? Vous +n’en avez pas le droit. + +--Nous ne nous comprenons pas bien, Claude... J’ai répondu avec vivacité +à des paroles froissantes pour un sentiment qui a toujours été le mien +et celui de mon père. Mais je sais que ma fierté est sauvegardée, +puisque j’avais parlé avant cet héritage. Aussi les obstacles ne +viendront-ils pas de moi. Mais voyez les difficultés soulevées devant le +projet de notre mariage alors que, nos positions étant les mêmes, nous +pouvions nous aimer! Si au moins j’avais une position brillante, un nom, +quelque chose enfin à vous offrir!... s’écria-t-il d’un ton désespéré. + +--Vos paroles sont blessantes, dis-je avec chaleur. Si vous calculez, +vous n’aimez pas, Hervé. Quand on m’a dit que j’étais riche, je n’ai +pensé qu’à vous, moi! Un nom? vous l’acquerrez un jour dans les lettres; +mais ai-je besoin de la sanction du monde pour savoir ce que vous valez +et pour être contente de devenir votre femme?» + +En dépit de son petit air calme, cet homme, ma chère Yvonne, est un +brandon. Il prend feu comme de l’étoupe; ou mieux, c’est une chaudière +qui bout, et un ardent baiser de fiancé est, paraît-il, une soupape de +sûreté. + +«La paix est faite! dis-je en me dégageant. Venez demain renouveler +votre demande, Hervé. + +--Oh! ça, jamais!» s’écria-t-il en rougissant et reculant de trois pas. + +Je restai une minute complètement abasourdie. + +«Quel être plein d’orgueil! dis-je avec dédain. Il est si grand, cet +orgueil, que vous ne pouvez même pas le sacrifier à votre amour. Eh +bien, j’agirai sans votre aide.» + +Sans rien répondre, il détacha Rossinante, et, une fois en selle dans le +chemin du Minerve, il me tendit la main d’un air triste en disant: + +«Ma pauvre Claude... vous n’arrangerez rien, soyez-en certaine. De +toutes façons, on vous circonviendra pour vous décider à faire un +brillant mariage et... + +--Et quoi? dis-je. Douteriez-vous de moi, par hasard? + +--De vous, non! De la faiblesse humaine... oui!» + +Et il partit au grand trot. Je le regardai s’éloigner dans le +crépuscule. Ses doutes, au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil à +la pensée des preuves qui sanctionneraient ma tendresse. Mon cœur plein +d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais mieux senti la poésie qui se +dégageait de la terre voilée et des élans de mon âme. En retraversant le +bois, complètement abandonnée à mes émotions intimes, j’avais oublié le +grand événement de la journée. + +Je retombai sur la terre, à la voix de Mme de Lines. + +«Mais où étais-tu donc, Claude? nous avons tant de choses à nous dire, +tant de projets à déterminer! + +--C’est vrai! dis-je, résolue à parler sans attendre une seconde et +m’asseyant sur la marche du salon. + +--Faites vos projets, mes enfants, dit grand’mère, pour moi je ne bouge +pas du Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez, et cela me suffira.» + +Aussitôt je courus au gouffre et je m’y jetai la tête la première. + +«Ce que nous verrons, grand’mère, dis-je d’un ton calme et sérieux, +c’est mon mariage immédiat avec Hervé.» + +Aux regards qu’elles échangèrent, je vis que la question avait été +traitée en mon absence. + +«Hervé!» + +Ce nom fut prononcé du ton que l’on prend pour répondre à un caprice de +petit enfant. + +«Nous verrons cela l’année prochaine, ma petite-fille, répondit +tranquillement grand’mère avec un sourire qui disait clairement que, +dans ce temps-là, il y aurait beau jour que le cours de la rivière +serait changé... + +--L’année prochaine? Et pourquoi pas tout de suite? Quelle difficulté +pouvez-vous soulever maintenant? Ma cousine, votre rêve est réalisé, je +suis riche, et riche pour deux. Je viens de causer avec Hervé et... + +--Comment? de causer avec Hervé!... s’écrièrent-elles. + +--Oui, oui; j’ai envoyé le petit garçon de la ferme à Chétigné, car je +voulais apprendre moi-même à Hervé notre malh... c’est-à-dire le grand +bonheur qui nous arrivait.» + +Longtemps j’ai parlé; j’ai dit qu’Hervé était trop délicat pour +renouveler sa demande, que je m’étais chargée à moi toute seule +d’enlever la redoute; qu’il fallait que la redoute se rendît au plus +vite, parce que forcément elle en viendrait là, l’amour étant le plus +fort, le plus habile, le plus entêté des guerriers... + +Mme de Lines me répondit avec l’insouciance de quelqu’un qui ne croit +plus au danger: + +«Nous t’avons dit, avant cet événement, que tu attendrais un an... eh +bien, nous ne changeons pas d’avis. C’est ce que nous écrirons demain à +M. de Chétigné.» + +Le soir, je suis allée trouver grand’mère dans sa chambre et, de +nouveau, j’ai plaidé chaleureusement. + +«Passe-moi mon bonnet», m’a dit grand’mère qui procédait à sa toilette +de nuit. + +Je saisis le bonnet et le lui présentai dans un grand mouvement +oratoire. + +«Je l’aime, grand’mère, puisque je l’aime!...» + +Et grand’mère m’a répondu tranquillement: + +«Tuh! tuh!...» + +Adieu; je suis sens dessus dessous, comme ce prieuré qui n’a jamais +abrité tant de folie, même quand des saints l’habitaient. Il semble que +notre vie, jusqu’ici, n’ait été qu’une méchante plaisanterie et que nous +allons enfin nous plonger dans les «ondes vitales». Le mot est de ma +cousine, qui écrit toute la journée des lettres, des pensées, des +recettes pour bien voyager, et reçoit avec dignité le ban et +l’arrière-ban des voisins, qui viennent contempler dans notre attitude +le spectacle d’un million. + +Nous partirons incessamment... Mme de Lines a fait descendre des +greniers toutes les malles; il y en a onze, et chaque jour elle passe en +revue son bataillon. + +Supposes-tu que j’aie le cœur content au milieu de ce bouleversement? +Mais tu es capable de sourire et d’applaudir aux caprices de la fortune. + + + + +X + + +23 octobre. + +Ma chère amie, + +C’est fait, nous partons! Quant à répondre à ta dernière lettre, je m’en +garderais bien, car ce serait te dire des injures... Nous ne sommes pas +du même avis, voilà tout! Le bonheur est à ma porte, je n’aurais qu’à la +lui ouvrir, et on m’oblige à pousser les verrous. Il n’est donc pas +possible que je partage l’exaltation des gens qui m’aiment à tort et à +travers. Il m’importe peu qu’on refuse d’admettre que mon amour est +sérieux: je saurai prouver l’égarement des hommes, mais je suis blessée +pour Hervé. + +Parfaitement! il est blessant pour lui qu’on veuille me lancer sur une +mer nouvelle avec l’espoir que je m’y perdrai corps et biens. Mais il +peut être tranquille! les vents lui seront propices, et mon bateau ne +coulera pas, j’en fais le serment. + +Au reste, Hervé est un joueur qui présente un visage serein à la +mauvaise fortune. M. de Chétigné et lui sont venus nous voir aussitôt +après avoir reçu la lettre de grand’mère. J’avais décrété en moi-même +que, à peine assis, ils auraient à écouter une harangue de ma façon, +qu’elle serait courte et bonne, et débitée avec l’aplomb d’un tribun. + +«Messieurs, je ne puis empêcher ce qui se passe. Mon désir était que +notre mariage eût lieu immédiatement, mais on veut que je voie le monde +avant d’engager ma vie. Je ne suis pour rien, rien, absolument rien, +dans cette décision.» + +Grand’mère, stupéfaite, s’est tournée vers ma cousine scandalisée, en +disant: + +«Laure, ma petite-fille est étonnante!» + +Hervé m’a jeté un regard reconnaissant, et M. de Chétigné a répondu d’un +ton posé: + +«Votre famille a raison, Claude; vous n’êtes, en tout cas, engagée à +rien vis-à-vis de mon fils. Vous n’êtes pas fiancée, mon enfant, +rappelez-vous bien cela; votre liberté est complète, et je trouve très +sage qu’on vous en fasse jouir avant de vous laisser prendre des +engagements.» + +Et aussitôt après ce joli discours, tout orné de raison et de dignité, +il a parlé de nos projets, et la conversation est devenue l’expression +de notre folie. Leur visite a été courte, car nous avions, les uns +vis-à-vis des autres, l’aisance de ces braves gens qui courent dans des +sacs les jours de fêtes villageoises... + +C’est demain que nous partons, et ma mélancolie augmente avec les +minutes écoulées. Tu ris? Il est certain que je ne pars pas pour le +Kamtchatka, encore qu’on pourrait le supposer, d’après l’agitation de +nos esprits. Jamais caravane s’enfonçant dans les vastes solitudes du +Sahara n’a pris tant de précautions. Aujourd’hui encore, ma cousine est +allée à Saumur pour acheter une multitude de choses dont nous n’avons +pas besoin, et grand’mère, qui adore circuler dans sa voiture, l’a +accompagnée. + +Avec grande satisfaction, car je prévoyais qu’Hervé ne résisterait pas à +la tentation de me voir une dernière fois, j’ai assisté au départ, +toujours long et difficile, à cause de grand’mère qui commence à se +livrer à quantité de petites occupations quand on vient lui dire que +c’est attelé. Pâté s’impatiente, René grogne, mais grand’mère, sans se +troubler, va faire le tour de son jardin, arrange elle-même sa lampe +pour le soir, met du feu dans sa _chaufferette_ pour le voyage, quand il +fait froid comme aujourd’hui, dépose sur le feu une pelure de pomme, en +guise de parfum, et enfin se décide à monter en voiture. + +Au milieu de la grande cour, des cris se font entendre: + +«Mon Dieu, mon Dieu!... Arrêtez, arrêtez!» + +René, furieux, retient brusquement Pâté, ce qui imprime une telle +oscillation à la calèche que nous tombons les uns sur les autres, comme +des capucins de cartes. + +Grand’mère passe la tête à la portière et crie: + +«Surtout fermez la porte à cause des canards!» + +Car nous sommes en guerre perpétuelle avec ces volatiles, qui ont tous +les instincts de l’humanité; ils aiment avec passion le fruit défendu, +et quand ils peuvent fourrager les fleurs de la petite cour, ils +accomplissent cet exploit avec la joie que nous éprouvons dans +l’immoralité. + +Tous les rites accomplis, y compris la fermeture des portes, je restai +seule, et aussitôt je m’en allai à la recherche de mon seigneur qui, +doué d’un sens divinatoire très juste, s’avançait clopin-clopant au +milieu des pierres du chemin, comme nous tous, pauvres malheureux, qui +devons gagner le ciel en traversant tant de ronces et d’épines, ce qui +est bien désagréable. + +«Comment! sans votre inséparable Rossinante? dis-je. + +--Elle boite, me répondit-il lugubrement. + +--Quelle figure! dis-je sans pouvoir m’empêcher de rire. Vous venez +faire une visite à grand’mère, mais il n’y a personne à la maison, que +votre servante, qui va vous recevoir avec toute la dignité d’une vieille +femme.» + +Son visage s’éclaira, et nous revînmes au Vaulné, que nous avons +parcouru une dernière fois de la cave au grenier, et de l’extrémité du +bois à la pointe extrême du potager. Au milieu des choux nous avons +échangé de nouveaux serments, et la poésie n’y perdait rien, car les +feuilles frisées de ce végétal, d’ailleurs très calomnié, étaient +couvertes d’une rosée qui scintillait. + +Telle a été ma dernière journée ici..., journée délicieuse! et lorsque +je pense qu’il eût été si facile de n’en avoir plus que de semblables, +je ne puis, ma chère amie, dominer ma mélancolie et ma rancune. + +Tu me demandes comment nous allons nous débrouiller en arrivant à +Paris... D’abord nous y avons des relations; ensuite un banquier en qui, +nous écrit mon tuteur, nous pouvons avoir la plus entière confiance, se +chargera de toutes mes affaires. Il a même poussé l’obligeance jusqu’à +nous retenir un appartement dans un hôtel, et cette circonstance rassure +ma cousine, qui, au fond, est plus effrayée qu’elle ne veut l’avouer à +la pensée de se plonger ainsi toute crue dans les ondes furieuses de la +vie... + +Bonsoir; je n’aime ni l’inconnu, ni les amies zélées qui chantent un +cantique d’action de grâces sur les ruines morales d’une âme aux abois. +Arrivée à Paris, je t’écrirai. + + + + +XI + + +Paris, 25 novembre. + +Depuis un mois que nous sommes installées ici, ma chère amie, je n’ai +pas encore trouvé un instant pour t’envoyer le récit que tu me demandes. +Aujourd’hui Mme de Lines a la migraine: j’en bénis le ciel, quoique je +souhaite tout le bien imaginable à ma cousine, mais vraiment je devenais +fourbue, et ces instants de repos sont précieux. + +Nous avons quitté le Vaulné par un temps doux qui nous invitait à rester +au milieu de nos chênes; ils perdaient leurs feuilles, le taillis de +noisetiers était dénudé, mais j’aime ce moment de transition; je l’aime +autant que le printemps quand les bourgeons gonflés éclatent et +débordent de vie... + +Un omnibus, demandé à Saumur, nous attendait dans la petite cour. +Grand’mère accompagnait notre départ d’une larme, immédiatement +remplacée par un sourire. Elle ne redoute pas la solitude, puisqu’elle +vit perpétuellement avec ses souvenirs; néanmoins nous avons obtenu +qu’elle fît venir auprès d’elle une vieille amie, qui passera l’hiver au +Vaulné. + +«Saurez-vous bien prendre vos billets, mes enfants? disait-elle. Je +crains que vous n’ayez pas assez de sacs; je vous ai descendu mon cabas, +il est très commode; mais vous me le renverrez.» + +Un cabas en tapisserie, que grand’mère emporte consciencieusement avec +elle dès qu’elle quitte le Vaulné pour une journée. Il nous eût +achevées! + +M. et Mme Jamin nous avaient apporté un panier de pommes; Marie la Vache +avait parlé, la veille, de confectionner un tôt-fait, de tuer deux +poulets et de les faire rôtir pour notre voyage, et ma cousine, tout en +refusant pommes, gâteau et poulets, avait bourré son sac de tartines de +rillettes, sous prétexte qu’en six heures de trajet nous avions le temps +de périr d’inanition. + +«Faudra écrire tout de suite à madame, disait maîtresse Jamin. Il y a +tant d’accidents sur les chemins de fer! Faudra que madame soit +prévenue; si vous êtes blessées, vous ne le serez pas toutes les deux à +la fois, peut-être bien? S’il arrive quelque chose, il y en aura +toujours une qui pourra écrire. + +--Ah! bien oui, des accidents! dit Jamin. Est-ce que ces messieurs-là ne +surveillent pas bien leur ouvrage! Ce ne sont pas des feignants. + +--Allons, adieu, mes enfants, dit grand’mère en laissant le sourire pour +la larme; j’espère que vous ne manquerez de rien là-bas. Amusez-vous +bien.» + +Et nous quittons nos chères habitudes, notre vieux couvent aux ais +disjoints, nos petits chemins pierreux, notre plaine monotone, notre +ciel d’Anjou encore limpide pour un hôtel banal, où l’on est bien, j’en +conviens, et pour vivre effarées au milieu d’inconnus dont l’affairement +paraît être la plus claire des occupations. + +En approchant de Paris, je voyais que l’émotion de Mme de Lines +disparaissait. Toute sa vie, elle avait attendu l’événement, et +l’événement la trouvait forte. Elle descendit du train avec son calme +habituel. + +«Avez-vous dans votre sac quelque chose à déclarer? + +--Des tartines de rillettes! répondit-elle avec gravité. + +--Ça ne paye pas!» répliqua l’employé d’un ton bourru, croyant qu’on se +moquait de lui. + +Nos malles, je ne sais pourquoi, inspirèrent des inquiétudes; peut-être +craignait-on qu’elles ne renfermassent quelque terrible engin, bien +qu’il fût aisé de voir, ce me semble, que nous étions des gens de mœurs +surannées. On nous enjoignit d’ouvrir une caisse, mais ma cousine s’y +refusa énergiquement. + +«La bienséance s’y oppose, monsieur, et la bienséance est la clef de +l’éducation.» + +L’employé ouvrit des yeux énormes; il insista, perdit patience, et je +vis le moment où Mme de Lines, au nom de la bienséance, allait lui +casser son parapluie sur les épaules. + +Elle n’était pas complètement calmée lorsque nous arrivâmes à l’hôtel, +et prîmes possession d’un appartement gai, confortable, et même luxueux. +Cependant ma cousine éprouvait, comme moi, une défaillance intime +qu’elle manifesta ainsi: + +«Il faut toujours un certain temps pour s’habituer à un habit neuf! me +dit-elle en tirant son carnet pour noter l’impression et la pensée. + +--Et quand l’ancien n’est pas usé, on a grand tort de le quitter, +répliquai-je. Ma cousine, il ne tiendra qu’à nous de reprendre dès +demain ce vieil habit. + +--Tu n’as pas le sens commun, Claude!» + +Et elle se leva pour secouer la mélancolie que lui inspiraient notre +isolement et la banalité de l’hôtel. + +J’avais espéré exploiter à mon profit cette impression, mais la vue du +banquier auquel nous étions recommandées dissipa tous les noirs qui +assombrissaient l’âme de Mme de Lines. + +Cet homme aimable nous arriva vers sept heures, en tenue de bal. Il +allait dîner chez sa fille qui recevait, cette nuit même, deux ou trois +cents personnes. Sa bonhomie, jointe à son usage du monde, nous a +charmées. + +«Mademoiselle est l’héritière? dit-il en me regardant avec un vague +intérêt. + +--Oui, monsieur... + +--Votre tuteur, qui est un de mes bons amis, m’a écrit au sujet de cette +petite fortune... Je verrai à la placer le mieux possible en vue de vos +intérêts.» + +Nous eûmes l’air étonné de sauvages qui voient pour la première fois un +ballon. + +Petite fortune! onze cent mille francs! Depuis, j’ai tant entendu parler +de millions chez M. Mérite, que je me demande si je ne suis pas une +pauvresse bien à plaindre. Il m’est arrivé de regarder tout à coup avec +inquiétude nos vêtements, craignant de découvrir des haillons. + +«J’ai les pleins pouvoirs du tuteur de Claude, monsieur, dit Mme de +Lines, et je désire causer avec vous des affaires. + +--Très volontiers, madame; demain matin vers dix heures, si cet +arrangement vous convient, j’aurai l’honneur de me présenter ici, et je +serai entièrement à votre disposition.» + +Le résultat de cette seconde entrevue a été que M. Mérite placerait dans +sa banque tous mes fonds, non seulement au taux de 5 pour 100, mais +encore avec l’espoir de les faire prospérer. + +Mme de Lines est enchantée. + +«Il prétend, m’a-t-elle dit, que, par d’heureuses combinaisons, il +arrivera probablement à doubler ton capital. + +--Pourquoi faire le doubler? dis-je avec ennui. C’était déjà trop bien +ainsi. + +--Tu ne sais ce que tu dis! M. Mérite m’a fait comprendre qu’un million +de dot ici n’allait pas bien loin. Du reste, rien ne sera réglé sans +l’assentiment de ton tuteur, car je ne veux pas prendre la +responsabilité de cette décision.» + +Et mon tuteur ayant écrit qu’il était parfait de s’en rapporter +entièrement à son ami, tout est pour le mieux dans le meilleur des +mondes. Tu comprends que je ne discute pas, puisque mon sort est à +jamais fixé dans le fond de mon cœur. Que mes capitaux prospèrent ou +non, il m’importe peu! + +En attendant, je suis, dans ce monde nouveau, comme un malheureux auquel +on supprime les horizons qu’il a toujours connus pour les remplacer par +des lignes nouvelles qui s’embrouillent à plaisir sous ses yeux. C’est +une déroute de mon moi habituel, et Claude II, que je n’aime guère, me +jette dans une stupéfaction qui m’étourdit. Je suis comme un étranger +dans un pays compliqué. Mes pensées sont autant d’auberges auxquelles je +m’arrête pour demander ma route, mais je n’ai pu encore me décider à +gîter dans l’une d’elles et je ressemble au Juif errant. + +O mes arbres, ô mes champs, où êtes-vous? + +«Pleurez, mes yeux, pleurez, mon âme!...» + +Cette élégie, sanglotée en mon intime, en l’honneur d’Hervé, est un +apaisement pour mon cœur, peut-être aussi pour ma conscience, car +l’infortuné que j’aime est parfois égaré par moi dans le dédale de mes +impressions nouvelles. Il n’est pas aisé de se débrouiller au milieu des +foules, surtout quand on les déteste. Je cours après Hervé entre deux +courses, deux spectacles, deux monuments, deux tableaux, Mme de Lines +trouvant apparemment que les lois naturelles sont renversées ici et +qu’il est inutile de respirer. Tout à coup, au coin d’une rue je le +rattrape; mais, à peine ai-je eu le temps de le regarder, que nous +sommes bousculés, lui et moi, par les passants, séparés violemment, et, +à la fin du jour, la fatigue me domine si bien que je n’ai même pas le +courage de lui dire bonsoir. + +Il paraît que cette vie d’écureuil, qui ne laisse penser à rien, fait +partie des ondes vitales. Rouler ainsi aux quatre coins de Paris donne +de l’intelligence aux gens qui n’en ont pas, développe, dans de vastes +proportions, celle de ceux qui en possèdent, est enfin une panacée pour +la bêtise, qui perd là dedans ses racines. Nous sortirons de cet +exercice avec un esprit renouvelé, frais, pimpant, profond, capable de +trancher n’importe quelle question. Jusqu’ici, nous avons été des +huîtres, mais maintenant que nous sommes transformées en brouillons, que +des queues d’idées surgissent--et surgiront--dans nos cerveaux +essoufflés, nous appartiendrons à l’humanité; ce qui, jusque-là, +pourrait bien n’avoir point été notre cas. + +C’est évidemment l’opinion de Mme de Lines, et si on me demandait ce que +je trouve de plus curieux ici, je ne répondrais pas comme le doge: +«C’est de m’y voir!» mais bien: «C’est d’y observer ma cousine.» + +Pendant que je promène un ahurissement incroyable qui me fait croire, +par instants, que l’âme de maîtresse Jamin a passé dans la mienne, Mme +de Lines rajeunit chaque jour d’une année. Elle ressemble à un émouchet, +tant elle est éveillée. Elle saute d’un émerveillement à un autre +émerveillement, elle admire de confiance, et les choses se casent dans +son esprit comme dans les cartons d’un notaire. Sous prétexte que je +dois avoir l’ardent désir de tout observer, elle se dévoue avec une +abnégation admirable! + +De longue main, elle avait vécu son rêve; aussi n’a-t-elle pas de grands +étonnements; mais, au point de vue matériel, on ne quitte pas des +habitudes de soixante ans sans qu’il en reste l’écorce, et je subis des +affronts que je dévore en riant. + +Par exemple, ma cousine, oubliant qu’elle n’est pas dans une allée de +notre bois, s’arrête tout à coup sur les boulevards ou dans les rues, +et, son parapluie dans la main droite, la main gauche appuyée sur la +hanche, médite profondément jusqu’au moment où je lui rappelle que nous +sommes loin du Vaulné. Ou bien, comme elle meurt de peur quand il s’agit +de traverser une voie, elle appelle deux sergents, et, flanquée à droite +et à gauche de ses gardiens comme un insigne malfaiteur, elle passe avec +effroi et majesté au milieu des voitures. + +L’autre jour, en face de la Madeleine, elle s’est assise tout à coup sur +un banc. + +«J’attendrai, m’a-t-elle dit résolument. + +--Attendre quoi? demandai-je étonnée. + +--Qu’il ne passe plus une voiture.» + +Et nous y serions encore si je ne l’avais fait monter dans un fiacre qui +nous a déposées sur l’autre trottoir. + +Nous courons les restaurants comme deux gamins en vacances. Hier, chez +Bignon, ma cousine a refusé tous les potages et demandé de la soupe aux +choux verts. + +«Madame ne veut pas de la purée à l’italienne, une bisque...» + +Mais Mme de Lines, joignant l’éloquence du geste à celle de la parole, a +posé un doigt sur la table d’un air résolu, en répétant avec fermeté: + +«Je veux de la soupe aux choux verts!» + +Le garçon, éploré, est allé quérir un monsieur imposant qui, avec une +exquise courtoisie, nous a exprimé ses regrets affreux: Bignon n’avait +pas de choux verts! + +«En Anjou, il y en a partout dans les champs», répondit Mme de Lines, +d’un ton sévère. + +Il insinua que les champs et Paris étaient choses différentes, mais que, +si nous voulions attendre quelques instants, on pourrait nous servir un +potage aux choux blancs. + +«Verts, verts! répliqua Mme de Lines. Les deux n’ont aucun rapport. Je +ne veux pas attendre, donnez-moi ce que vous voudrez.» + +J’ai souvent de ces alertes humiliantes, mais j’ai pris le parti de +m’amuser, de vivre au jour la journée et, pendant mes mois d’exil, de +considérer la vie comme une comédie, les hommes comme de plaisantes +marionnettes créées précisément pour me divertir, et moi comme une +étrangère qui se fait visite à elle-même. + +Ta sollicitude pour ma toilette me remplit de reconnaissance. Je +m’empresse de calmer tes angoisses en t’apprenant que Mme Mérite, qui +est une aimable femme, nous a conduites dans une excellente maison où +nous avons été entourées de dames bien dressées, dont la politesse +recouvre une impertinence qui échouait devant la gravité de Mme de Lines +comme un flot au pied d’une muraille de granit. Elles se disaient en +nous regardant: + +«Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça!» + +Mais enfin elles ont daigné nous bien habiller, et nous sommes sous les +armes pour accepter les invitations. Demain nous commençons une série de +visites. + +«Nous allons, maintenant, avoir une vie un peu plus tranquille et, dans +un sens, plus intellectuelle, m’a dit Mme de Lines. Bien que nous +sortions de l’Anjou, nous sommes femmes à apprécier l’esprit fin et +varié des conversations parisiennes. + +--Amen!» répondis-je en tirant de ma poche une lettre qui m’intéressait +plus que Paris et ses habitants. + +C’était grand’mère qui m’écrivait: + +«Je remercie ma petite-fille, mais je ne veux pas commencer les +réparations du Vaulné ni changer ma manière de vivre avant le printemps +prochain. J’ai porté les 25,000 francs chez mon notaire, à qui j’ai dit +que son poêle était désagréable, et qu’il ferait bien de brûler du bois; +c’est la seule manière agréable de se chauffer. En revenant, j’ai voulu +passer par Chétigné, mais Pâté n’a jamais voulu tourner, car ce n’est +pas dans ses habitudes. Nous serons obligées d’avoir un meilleur cheval. +Hervé est venu me voir aujourd’hui. Il a l’air ennuyé, et cet air-là +n’embellit pas. J’espère bien que ma petite-fille aura meilleur goût à +Paris. J’ai conseillé à Hervé de se couper la barbe pour être un peu +moins laid,--je n’aime pas les hommes barbus,--et de faire la cour à +Mlle d’Allonge, qui est aussi insignifiante que lui, à mon avis; ils +iraient très bien ensemble. + +«Les Jamin vont bien. Je brûle beaucoup de javelles; toi qui aimes, ma +petite-fille, à les faire flamber, tu serais contente si tu étais au +Vaulné. Les vendanges étaient bonnes et t’auraient amusée. Je ne +m’ennuie pas, et suis contente de vous savoir à Paris. Le temps n’est +pas très froid jusqu’ici. Un des fûts, qu’on avait bondé trop tôt, a +éclaté, et la cave, inondée de vin, sent bien mauvais. Adieu, ma chère +enfant, amuse-toi bien.» + +Ce bon souffle de terroir fait rêver. Quand nous avons quitté le Vaulné, +on ne parlait que vignes, vendanges et barriques. C’est un moment que +j’aime par-dessus tout, quand l’automne est beau et que les gens sont +contents. Par gens contents, j’entends parler des cultivateurs, car des +propriétaires satisfaits, on n’en peut jaser. Lorsque nous sommes +parties, ils jetaient les hauts cris, parce que la récolte s’annonçait +comme devant être superbe. Vois-tu, les vendanges au Vaulné sont un +spectacle plus pittoresque que celui des passants que je regardais +circuler, il y a un instant, dans l’avenue de l’Opéra. + +Le soir, quand on presse le raisin au fond de la nef, nous nous +enveloppons dans des châles et, un flambeau à la main, nous passons par +la sacristie pour entrer dans l’église. A la lumière de nos bougies et +des lanternes apportées par les fermiers, nous regardons les hommes qui +pèsent sur la grande barre pour serrer l’énorme vis... le vin coule en +gros ruisseau dans l’_enchère_, les chauves-souris volent autour de +nous, les visages, dans la lumière heurtée, ont du caractère. +Grand’mère, assise sur des poutres, raconte que, lorsqu’on a établi le +pressoir, des ossements de moines ont été trouvés en quantité; et les +hommes, qui connaissent les traditions du Vaulné, rappellent avec +admiration le temps où l’enchère, cinq fois grande comme aujourd’hui, +contenait à la fois jusqu’à trente barriques de vin... Et puis nous nous +en allons en trébuchant dans l’ombre, malgré nos flambeaux; nous saluons +saint Coqueluchon en passant et, du chœur en ruine, nous apercevons, à +travers les trois portes restées ouvertes, le grand salon bien éclairé; +le contraste est exquis! + +J’ai beau digresser pour m’étourdir, je ne puis m’empêcher de te tout +confier. As-tu remarqué combien souvent il serait agréable de ficeler +ses principes en un petit paquet, de les enfouir au fond de sa poche et +de ne les en tirer qu’une fois la sottise accomplie? Au reçu de la +lettre de grand’mère, j’ai écrit à Hervé que j’avais entendu parler de +lui, et que s’il s’avisait de faire la cour même à une bûche, je me +ferais enlever par le premier prince russe qui me tombera sous la main. +J’attends la réponse. Adieu. + + + + +XII + + +19 décembre. + +«Chaque fois que je suis allé parmi les hommes, disait Sénèque, je suis +revenu moins homme que je n’étais.» Eh bien, ma vieille amie, je +ressemble trait pour trait à Sénèque; je sens que je passe à l’état +d’atome; que, dans peu de temps, il ne restera de moi ni homme, ni +femme, ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que je cherche avec anxiété +dans les foules, mais moi-même. Je sens que je m’éparpille aux quatre +vents du ciel, et, si tu arrives à Paris avant que je l’aie quitté, je +crois bien que tu ne trouveras de ton amie qu’un peu de poussière semée +sur les grandes routes. C’est ce qu’on appelle se retremper. + +A propos d’Hervé, il m’a expédié la lettre la plus tendre qui se puisse +écrire. Ma cousine est entrée dans ma chambre pendant que, suffoquée +d’émotion, je dévorais ces lignes qui me transportaient dans un monde +réel, au milieu des grands arbres verts de Chétigné et des murailles +tombées ornées de gueules-de-loup. + +«Pourquoi pleures-tu, Claude? me dit-elle inquiète. + +--C’est une bonne lettre d’Hervé, répondis-je en tirant mon mouchoir. + +--Quoi! il se permet de t’écrire! s’écria Mme de Lines avec indignation. + +--J’avais commencé... et c’est la faute de grand’mère», ajoutai-je +vivement. + +Adam, lui-même, n’ayant pas eu le courage de son opinion, il est +rationnel de marcher sur ses traces, et charger grand’mère de ma faute +me paraît être l’expression d’un grand respect pour les hautes +traditions. + +Après m’avoir morigénée, Mme de Lines est allée s’enfermer dans sa +chambre pour gronder grand’mère, qui a répondu: + +«C’est bien vilain qu’une demoiselle écrive à un monsieur! J’envoie à +Claude un ouvrage sur l’éducation, de Mme de Genlis.» + +Je crois que j’en remontrerais très fort à cette incomparable comtesse! +et il est plaisant d’admirer dans leurs livres la morale de gens qui +tombent dans tant de trous... La théorie est une belle chose, mais la +pratique vaut encore mieux, et dans l’émission de cette vérité, La +Palice ne s’en serait pas tiré d’une façon plus merveilleuse que ta +servante. + +Tu requiers mes premières impressions mondaines? Ah! Dieu, elles sont +toutes à l’avantage de cette civilisation, belle dame! Depuis quinze +jours, nous avons expédié bon nombre de visites, et je perçois déjà +qu’elles feront boule de neige, car le million qui sonne dans ma poche +est comme la musique d’Orphée qui charmait et attirait tous les animaux +de la création. + +Ma cousine, qui est une magnifique vieille femme dans ses fourrures, est +montée en carrosse l’air radieux. + +«Cette vie en l’air ne peut s’éviter quand on arrive à Paris, me +dit-elle. Nous avons maintenant besoin de causer.» + +Ce jour-là nous avions une dizaine de visites à exécuter avec la +certitude de trouver les gens, parce que c’était leur jour. + +Pendant la première on nous demanda si nous avions vu le tableau de +Munkaczy. Superbe! mais ajouta la dame: + +«Le Christ, qui est beau, n’est pas mon idéal.» + +La seconde, on parla du tableau de Munkaczy en ajoutant: + +«Le Christ a une belle tête, mais ce n’est pas l’idéal.» + +La troisième, il fut question de Munkaczy, et un chœur s’écria: + +«Le Christ n’est pas mon idéal!» + +La quatrième, il fut dit la même chose; les cinquième, sixième et +suivantes, la formule fut aussi variée, et, en sortant de la dixième, je +ressemblais à l’homme de la chanson poursuivi par une obsession, et si, +comme lui, je m’étais noyée, c’eût été en chantant: «Ce n’est pas mon +idéal, ce n’est pas mon idée...» + +Et l’Éternité eût emporté le reste. + +En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil je regardais Mme de Lines qui, +gravement, passait son mouchoir de fine batiste sur un front un peu +moite. + +«T’es-tu amusée, Claude? me dit-elle. + +--Énormément! répondis-je. + +--C’est l’avantage de Paris... reprit-elle, que ces conversations sur +des sujets intéressants. + +--C’est aussi fin que varié, dis-je avec enthousiasme. J’ai pensé à nos +paysans qui nous disent les uns après les autres: «Eh bien, vous faites +donc un petit tour?» + +Mme de Lines haussa les épaules. + +«Et tout l’avantage est de leur côté, repris-je avec malice; parce que +quand on vous demande si vous faites un petit tour, la question ou +l’observation est claire; tandis que quand on vous dit: Le Christ n’est +pas mon idéal! on se demande ce que cela peut bien vouloir dire. + +--Tu es dénigrante, Claude!» me répondit ma cousine, d’autant plus +fâchée que j’exprimais une pensée qu’elle ne voulait pas avouer. + +En descendant de voiture, elle reprit d’un air préoccupé: + +«Nous avons eu tort de ne pas aller voir ce tableau; nous irons demain.» + +Et, le matin suivant, nous nous sommes transportées rue La +Rochefoucauld, afin de parvenir à la hauteur de notre situation. + +Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de l’épidémie générale et, dans la +journée, a placé adroitement la phrase sacramentelle qui pouvait faire +supposer qu’en question d’art elle était un bien grand vétéran. + +Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit est contagieux et la profondeur +des connaissances également. Je m’épanouis à ce soleil, et ne puis dire +que ma mauvaise humeur, comme tu l’appelles, résiste à certains +attraits. Musique, théâtre et autres appas sont des jouissances +indéniables; aussi ai-je déjà, en mon for intérieur, arrangé pour Hervé +et pour moi une vie qui ne manquera de rien. Nous viendrons ici butiner +le suc des belles plantes, après quoi nous volerons en Anjou ou vers des +rives lointaines, pour y fabriquer notre miel dans la paix et la vie à +deux... + +Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne pourras me faire convenir que, dans +les salons où jusqu’ici nous sommes allées, la conversation ait été +palpitante d’intérêt. Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à sa +vieillesse, est-elle devenue si obtuse qu’il est nécessaire de lui +mettre indéfiniment le même cliché sous les yeux pour qu’elle arrive à +comprendre. Peut-être aussi que les caquets lui sont une nourriture +suffisante... Elle sautille avec un entrain qui me rappelle les pies de +notre bois. Ce genre de conversation hachée, décousue, affole Mme de +Lines, qui a renoncé au projet d’écrire jour par jour ses notes et ses +impressions, ne sachant plus retrouver ses sentiers connus au milieu des +petits monticules de ce petit chaos. Un chaos qui n’aura jamais de +grandeur, bon Dieu! et des monticules qui se garderont de pousser en +montagnes!... + +Dis, si tu veux, que je deviens grognon, mais vraiment ces esprits qui +dansent tous sur la même corde, non sans grâce et sans désinvolture, je +l’avoue, m’agacent d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux. + +Si les conversations, purement mondaines, affolent ma pauvre cousine, +celles sur les pensées d’un certain courant la font ressembler à la +carpe qui bâille hors de son eau. + +Hier, elle a eu le vertige en écoutant discourir une dame qui écrit un +traité sur l’émancipation de la femme. Il paraît, le savais-tu? que +c’est un des traits caractéristiques de notre époque d’apprendre à +l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos jours, comme un éclopé entêté +qui refuse de faire guérir sa fracture par une main habile. La pauvre +s’en est allée à travers les siècles boitant à faire pitié, et cherchant +en vain à recouvrer un équilibre satisfaisant. + +Il appartenait à la largeur d’esprit d’un temps privilégié de découvrir +le baume qui, appliqué aux plaies des nations, les mènera grand train +dans la voie de la guérison. Il paraît que l’âge d’or renaîtra lorsque +la femme, habillée dans les droits du citoyen, apprendra à l’homme la +Vérité! Rien que cela, mon Dieu, oui, tout bonnement; la Vérité! La +chose est grande, peut-être un peu confuse, étant donné que, depuis un +certain temps qui pourrait bien remonter au commencement du monde, on en +cherche avec inquiétude la base. Mais pour nous (je suppose que nous +votons), la Vérité n’a pas besoin de démonstration: _Ego sum!_ voilà +tout. C’est simple et net. Bien des générations ont allumé en vain des +lanternes pour la trouver, mais il leur manquait la lumière +indispensable, c’est-à-dire la femme ornée des droits civils et +politiques. + +Ma cousine était tout étourdie. + +«Mais le bon sens, madame!» s’écria-t-elle. + +De quel trou sortons-nous! le bon sens!... Ce bonhomme n’est qu’un +bourgeois, horreur! et tout esprit qui se respecte doit lui tourner le +dos. De la tête aux pieds, il est bâti de routine et de convention, ce +qui explique pourquoi il est, hélas! si difficile à déraciner. + +«Mais, dis-je, et la nature? elle est, après tout, intimement liée avec +le bon sens. Lutter contre elle, c’est se lancer dans certaine aventure +qui fut désagréable au pot de terre.» + +Cette bonne dame, qui devrait fonder une Société protectrice de la +folie, m’a prouvé que la nature n’est elle-même qu’une bourgeoise à +courte vue à laquelle on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma chère +amie, attends-toi à voir tes filles ou petites-filles revêtir le casque +et la cuirasse. Car enfin, il est bon de pousser la logique jusqu’à ses +extrêmes, et si nous votons des lois militaires, il me semble que nous +en devons supporter le poids. + +Ce qui sera, du reste, bien supérieur à l’état actuel de l’économie +sociale, car lorsque deux armées se trouveront en présence, elles auront +une peur si terrible l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront comme +une volée de moineaux. Ainsi l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour +moi, à la première alerte, je demande à être enfouie dans un fourgon et +à n’en pas bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre le plus complet. + +Sur ce, ma cousine a eu derechef la migraine. + +Bonsoir, bonsoir! tu vois que je rends justice à mes semblables, et je +te défends d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher, et rêver toute +la nuit Chétigné et bucolisme. + + + + +XIII + + +28 janvier. + +Ta lettre m’a amusée, ma chère amie; tu parles comme une reine offensée +qui ne doute pas de sa puissance. Nonobstant, je persiste à penser que +nous brouillerions à qui mieux mieux tous les jeux. Les hommes, pour +gouverner les hommes, s’en tirent déjà si mal que nous marcherions sur +leurs brisées en barbotant un peu plus qu’ils n’ont accoutumance de le +faire. Les grandes lignes et les intérêts généraux sombreraient quatre à +quatre dans les questions de sentiments, et de nation diminuée nous +deviendrions nation microscopique. Je croirai difficilement que, même +pour ton esprit ambitieux, le choix d’un chapeau ne paraîtra pas +toujours plus intéressant que le vote des tories ou la question des +vins. Que des droits civils deviennent nécessaires pour protéger tant de +pauvres créatures qui luttent pour la vie, c’est possible! qu’on nous +facilite, par certaines lois émancipatrices, la conduite de nos petites +affaires que, les trois quarts du temps, nous saurions diriger avec +infiniment plus de bon sens que le roi de la création, c’est parfait! +Mais pour le reste, ma petite, filons notre laine, charmons ou faisons +enrager ce roi orgueilleux, et soyons-lui supérieures au point de vue +moral... ce qui n’est pas bien difficile, dit grand’mère. En relisant ta +lettre tout à l’heure, au coin de mon feu, il m’est venu sur ce sujet +une foule d’idées qu’il serait trop long de t’envoyer. + +Si j’ai des succès dans le monde?... D’où sors-tu, ma pauvre? Tu habites +le bleu, l’éther, que sais-je! et tu ne connais plus les hommes. Un bœuf +est un bœuf, personne ne peut le nier, et un million est un million. Ce +dernier point est encore plus incontestable, car il nous arrive souvent +de manger de la vache pour du bœuf, si j’en juge d’après la guerre +chronique qui existe entre grand’mère et son boucher. Quant au +propriétaire de la bête, c’est un détail infime. Il ne nous arrive +jamais de demander si notre fournisseur est un bel homme ou s’il remplit +ses devoirs d’honnête chrétien. Qu’il rêve à la lune ou qu’il batte sa +femme, qu’est-ce que cela fait, pourvu que ses denrées soient de vraies +denrées! + +Je ne puis dire combien je suis flattée: les demandes en mariage ne se +comptent plus, c’est de la monnaie courante que des gens, qui ne m’ont +jamais vue, jettent négligemment dans ma bourse. Gentilshommes, +officiers, financiers, industriels, sont entrés en chasse avec une +fougue toute chevaleresque. Les temps ne sont plus où courre le cerf +n’était pas plaisir de vilains. + +Tantôt c’est une fabrique qui voudrait à toute force m’épouser; elle +marche péniblement, et mon million lui enlèverait ses rhumatismes. +Tantôt c’est un nom charmant auquel il ne manque que des revenus pour +briller non pas d’un vif éclat, car, après tout, un million c’est peu de +chose, mais enfin pour ressembler à un lumignon: on se contenterait de +cette lumière discrète. Ou bien, comme hier, c’est une lettre envoyée en +Anjou à notre curé, à qui un jeune hobereau explique sa détresse; son +castel est sur le point d’être mis en vente; il est au désespoir, car il +adore la demeure de ses aïeux, et il a pensé que Mlle Métierne, dont il +connaît les goûts champêtres, consentira à se dresser, comme la statue +du Commandeur, entre lui et ses créanciers. Il est comme moi, ce pauvre +jeune homme! il aime ses vieilles pierres et la tradition; je l’en +félicite, et suis contente de voir qu’il y a encore du sens commun sur +la terre. + +Dans les salons, mes triomphes sont étourdissants. + +«Quelle est cette jeune fille? + +--Mlle Métierne... + +--Je ne connais pas... elle n’est pas jolie. + +--Un million de fortune. + +--Quelle physionomie originale! + +--Elle en jouit tout de suite... c’est un héritage. + +--Elle est charmante!... quelle jolie taille! présentez-moi.» + +Et tous les angles de ma grâce un peu fruste sont polis et repolis par +la musique d’Orphée. + +Depuis six semaines que je ne t’ai écrit, nous sommes entrées à pleines +voiles dans la vie militante. Ma cousine nagerait dans la joie si ma +placidité et mon dédain ne la plongeaient dans la douleur. Je ne lui +parle plus d’Hervé, parce que ce sujet amenait des scènes, et j’affecte +de discuter les partis; mais il y a, il y aura toujours un vice capital. + +Mme de Lines en a référé à grand’mère, qui m’a écrit pour me décider: + +«Ma petite-fille, je trouve que les hommes sont bien laids au moral et +au physique. Il y a beaucoup de maris infidèles; ils ont beau avoir une +jolie femme, ils courent après les donzelles. J’en ai connu qui +brutalisaient leurs femmes, mais, dans notre monde, c’est l’exception. +Tu feras bien de choisir. René devient plus aimable; je crois qu’il a +peur d’être renvoyé, maintenant qu’il sait que nous pouvons avoir +d’autres domestiques. Il a bien voulu faire tous les semis que je +désirais, et je suis sûre que mon jardin potager sera réussi. Il y a des +maris bien mal commodes, et des tatillons qui sont tout ce qu’il y a de +plus désagréables. Je crois que j’aimerais encore mieux un mari +infidèle. Comme cette pauvre Mme la G... qui me parlait de son passé; +elle n’aime guère les hommes, mais elle passait, elle aussi, pour n’être +pas commode; c’est ce que je lui ai dit. Adieu, ma petite-fille; dans +tes prétendants, il y en a certainement qui sont plaisants. Ne les +renvoie pas sans réfléchir.» + +A quoi j’ai répondu: + +«Ma chère grand’mère, je connais un homme qui ne sera ni infidèle, il +m’aime trop; ni tatillon, il est trop intelligent; ni difficile, il a un +charmant caractère. C’est Hervé, vive Hervé!» + +Malgré tout, Mme de Lines, qui ne veut pas désespérer de me voir +convoler brillamment, ne se lasse pas de vanter les candidats, surtout +quand ils ont un titre, car, n’ayant jamais connu le monde et ses +pompes, elle est loin d’en être revenue. Elle aime follement les pompes +et les démons, ma cousine! + +De son catéchisme il n’est plus question, et elle entend que je jouisse +de la vie par tous les pores, y compris ceux de la vanité. Lorsque je +lui rappelle son enthousiasme pour certain médecin, elle baisse la tête +et rougit de confusion. Il ferait piètre mine au milieu des bourdons +brillants qui ronflent autour de moi et me suivent en essaim serré... +Quelqu’un a dit que le mérite est pour la noblesse ce qu’un zéro est +après l’unité. Ce quelqu’un-là parlait d’or, et je ne veux pas seulement +l’unité, je veux le zéro avec. C’est ce que j’ai signifié hier à Mme de +Lines. + +«Rappelle-toi la fable du héron, Claude. + +--J’ai le temps d’y songer, répondis-je; ce héron était plus vieux que +moi. + +--Peut-être l’année prochaine ne pourrons-nous faire comme +aujourd’hui... Il peut toujours se produire des éventualités qui ne nous +permettent pas d’aller dans le monde.» + +Fidèle à sa tactique, Mme de Lines affecte de ne pas savoir qu’Hervé est +bien vivant. + +«Ne craignez rien, dis-je; si ma personne est enfouie au Vaulné, mon +million, lui, ne sera jamais enterré. + +--Claude, s’est écriée Mme de Lines d’un ton solennel, tu deviens +misanthrope!» + +Je m’en garderais bien, et je n’ai pu m’empêcher de rire à cette idée. +Je ne blâme pas mes semblables d’avoir l’esprit pratique, et la +misanthropie me fait l’effet d’un vieil habit démodé, couleur cendre, +fort laid, dont on affuble sa personne aussi bien que son prochain. A ce +prochain je sais un gré infini de m’amuser... et pourtant je m’ennuie! + +Ce matin, en descendant en voiture les Champs-Élysées, je suivais d’un +regard vague dames, cavaliers et plébéiens qui passaient à côté de moi, +comme les ombres d’une contrée inconnue. Absorbée en moi-même, je les +croyais à une distance incommensurable de mon monde intérieur, et +volontiers je ne leur aurais pas accordé plus de cœur, plus d’esprit +qu’à des fantoches. Cependant beaucoup, sans doute, n’étaient pas dans +une situation morale différente de la mienne. Combien prenaient au +sérieux ce qui frappait leurs yeux? Ils vivaient dans leur monde +invisible en ayant l’air de se donner à la vie extérieure. Chaque +individu passait à côté de l’individu sans songer à la corrélation qui +existait entre ses sentiments et les siens. Étrangers les uns aux autres +en apparence, ils vivaient toutefois dans les mêmes éléments moraux et +physiques; sauf les nuances, sauf la forme, mêmes préoccupations, mêmes +soucis, mêmes joies; courant après les mêmes chimères, discourant sur +les mêmes matières... cette idée me fit rire, puis me donna envie de +pleurer. Moi qui connais si peu l’amertume, un sentiment amer du vide et +du factice s’est emparé de moi. + +Claude, la vraie, la bonne, a couru vers son prieuré où tant de +souvenirs l’appellent, où un amour véritable l’attend avec grande hâte, +où, dans la poésie de ses ruines, aux pieds d’un vieux saint légendaire, +elle a senti tressaillir deux cœurs émus de la même tendresse... + +«Que je m’ennuie! m’écriai-je. Ma cousine, retournons auprès de saint +Coqueluchon...» + +Mais la corrélation dont je parlais il y a un instant n’existait pas +entre les sentiments de Mme de Lines et les miens! + +Elle est tombée du haut du ciel... + +«Il fait un temps délicieux, et l’animation des Champs-Élysées est +amusante, me dit-elle d’un ton scandalisé. + +--Je m’ennuie! répétai-je piteusement. + +--Eh bien, il faut chercher d’autres distractions. Nous irons entendre +des cours et des conférences à la Sorbonne, si tu veux.» + +Au fond, je suis mécontente de moi; c’est, je crois, la cause véritable +de mon ennui. J’entasse dédains sur dédains, je forme ainsi une petite +montagne sur laquelle je m’assois dignement. De cette hauteur, je +regarde les jeunes seigneurs qui s’agitent à mes pieds, et je les crois +à si grande distance que je prétends ne voir que des insectes. Arrivée à +ce point culminant de la pratique philosophique, je regarde à l’horizon +avec satisfaction; je défie abeilles et bourdons de monter jusqu’à moi. +Mais aucun animal n’est plus entêté qu’une mouche. Et il y en a de bien +jolies! Dans ma tour, je me rappelle en avoir admiré dont la tête était +vert émeraude et le corps rouge pur. Mais enfin ce n’étaient que des +mouches. Deviendrais-je coquette? et Hervé était-il un sage en me criant +qu’il se défiait de la faiblesse humaine? + +Adieu; quand reviens-tu? Je suis certaine que, malgré tes affirmations, +tu es partie pour la Grèce? Je t’embrasse. + + + + +XIV + + +17 février. + +Ici le diable montre ses cornes, et tu fais cause commune avec lui, ma +vieille amie, en approuvant que, même superficiellement, je me laisse +distraire de mon amour. Tu es une démoralisatrice, comme l’atmosphère +mondaine qui est dissolvante pour les sentiments sérieux. + +«Il y a de certaines philosophies qui sont en pure perte et dont +personne ne vous sait gré.» + +Mme de Sévigné a raison; mais, en la citant, tu aurais dû ajouter à quel +propos elle émettait cette pensée. Je te trouve démon tout à fait +perfide. + +Tu connais la vie parisienne quand on va un peu dans le monde; donc, en +fait de nouveautés, que veux-tu que je te conte? Nous continuons à +tourbillonner, et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique. + +Tu crois donc que les gens qui nous ont précédés et ont expérimenté la +vie avant nous étaient plus stupides que nous ne le sommes? Cette +croyance, que je rencontre fréquemment, m’amuse extraordinairement. +Viens ici, et lance ta ligne dans les salons, au milieu de ce +remue-ménage d’idées, et tu me diras si tu attrapes souvent quelque bon +brochet; l’animal est rare, mais, en revanche, les goujons pullulent. On +s’en peut contenter, et, quand ils sont bien accommodés, on les croque, +têtes et queues, avec plaisir. + +J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer mes idées sur ce point, mais +elle ne m’a pas répondu, mes figures ayant seulement éveillé dans son +esprit des désirs se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui fait que nous +sommes bien étranges de prendre au sérieux nos idées et nos impressions, +quand on voit combien chacun est saisi et gardé par son petit +engrenage... + +«Je voudrais bien, me dit grand’mère, avoir un cours d’eau au bout de +mon bois, le terrain serait bien meilleur; j’aimerais bien qu’il y eût +dedans des goujons. Pourtant je n’aime pas beaucoup le poisson de +rivière, excepté la carpe qui, à la sauce blanche, est très bonne à mon +avis, quoique, en général, on l’aime mieux frite. Laure m’écrit que vous +faites tous les jours de nouvelles relations, que ma petite-fille a de +grands succès; ce qui me flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais Laure +dit que tu es toujours bien dédaigneuse: il ne faut pas faire cela...» + +Et voilà comme quoi la constance et la fidélité prennent aux yeux des +autres un vilain déguisement. Gardons-nous des jugements sévères quand +on voit de quelle façon la grandeur d’âme est appréciée. Aussi, en ces +matières, je deviens d’un scepticisme achevé. Quand on me dit que telle +personne pense de telle manière et que l’affirmation est basée sur des +suppositions, je prends immédiatement le contrepied, et ainsi je suis +certaine de creuser en droite ligne l’humanité. + +Pour me réconforter, nous sommes allées entendre un cours de philosophie +sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y avait des bancs, quatre +étudiants, des encriers, un vieux monsieur, des bûches, une hache, des +chevalets dans un coin, et nous, qui comprenions autant que les +chevalets. + +En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends que nos cerveaux valent les +cerveaux masculins. Nous étions en nage! + +«Nous ne sommes pas de force! dis-je. + +--C’est surtout que la signification de certains mots nous échappe», me +répondit Mme de Lines, qui entend garder une place supérieure dans la +hiérarchie intellectuelle et voulait sauvegarder notre dignité. + +Alors nous nous sommes rabattues sur la littérature, et, le lendemain, +nous sommes arrivées tout feu, tout flamme, à la Sorbonne. + +Le conférencier fait courir tout Paris, et trois ou quatre cents +personnes, rangées dans la cour comme des oignons, attendaient qu’on +voulût bien les mettre à l’abri du vent et de la pluie. Il est plaisant +de songer que c’est là tout Paris! Après cela peut-être n’y a-t-il que +trois cents intelligences dont l’opinion compte, ce qui n’est guère +flatteur pour le genre humain parisien. + +«Comment! s’écria Mme de Lines, nous allons attendre debout!... + +--On peut s’asseoir sur les marches de l’église, répondis-je. + +--Pour attraper un rhume... Quelle organisation! + +--Elles sont seulement trempées», dis-je d’un air aimable afin de +l’encourager. + +Sans répondre, Mme de Lines s’avança gravement pour prendre la meilleure +place, en tête de ligne; un murmure général accueillit cette démarche; +des groupes d’étudiants firent: «Hou! hou!» et ma cousine, très +molestée, se mit à la queue. + +«Tous ces gens-là ne sont pas élevés, me dit-elle. + +--Ils n’ont pas le temps, répondis-je avec indulgence; on les empâte +dans la science et la littérature. C’est très méritoire!» + +Mais les gens ainsi empâtés sont bien laids. Bon Dieu que la science est +laide! Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque? + +Après avoir été, en entrant, bousculées par la foule, après avoir perdu +nos robes dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait pas été +balayée depuis Sorbon, si la Sorbonne actuelle remontait à lui, nous +nous trouvâmes assises sur des bancs très durs qui affligèrent +profondément Mme de Lines. Mais la conférence lui fit oublier le côté +barbare de son siège. Elle a été si ravie que, voulant toujours me +distraire, dès le lendemain, nous sommes retournées entendre un second +conférencier. Le sujet était le même, ou à peu près, mais les opinions +respectives étaient complètement différentes. Ainsi ballottées, nous +prenons le parti de n’avoir pas d’opinion du tout, ce qui est peut-être +le meilleur moyen d’en avoir une. Tu vois si je me pénètre de la morale +parisienne! + +Il en a été de même pour les divers sujets que nous avons entendu +traiter. Mme de Lines n’en revient pas de tous les courants d’idées qui +l’entraînent comme un bateau en détresse. Au reste, on serait en +désarroi à moins. Ici nous pêchons des brochets, lesquels d’ailleurs se +transforment en goujons aussitôt qu’ils passent dans les salons. Mais la +pêche est trop abondante; on ne sait où la fourrer. Ma cousine en perd +la tête. Elle ne se doutait en aucune façon de ce que pouvait être une +fourmilière d’idées, et des guerres effroyables que les fourmis se +livraient entre elles. C’est une mêlée dans laquelle, pour se guider, on +cherche vainement le panache blanc. + +Ma cousine emporte toujours quelques fourmis dans sa poche; elles la +font bien enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent du terrain. + +Hier, elle me dit tout à coup: + +«Crois-tu au Grand Tout, Claude? C’est une grande idée.» + +Le Grand Tout!... moi qui rêvais à Hervé, me voilà bien effarée, me +levant précipitamment pour courir après le Grand Tout. Puis, je me +rassis en disant: + +«Je ne crois pas la conception nouvelle, ma cousine. D’après ce qu’on +nous disait hier, elle est renouvelée des Grecs. + +--On la creuse de nos jours, reprit-elle, et si je n’étais pas +catholique... + +--Au nom du ciel, m’écriai-je avec épouvante, n’allez pas perdre votre +foi, ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui ressemblent à une salade +russe mal assaisonnée! + +--L’idée est grande», répéta-t-elle en rêvant. + +Ce travail souterrain dans l’esprit de Mme de Lines m’a fait discuter +avec ardeur. Me vois-tu traînant après moi une panthéiste, une +bouddhiste, que sais-je? en rentrant au Vaulné! Car le bouddhisme qui +est, paraît-il, à l’ordre du jour sans qu’on ait jamais pu savoir +pourquoi, a frappé d’admiration ma cousine. Il est bien certain que +devenir, après sa mort, ruisseau murmurant ou feuille bruissante, c’est +délicieusement poétique. C’est surtout réconfortant pour les gens qui +souffrent, et très instructif pour ceux qui meurent d’envie de se +précipiter par-dessus leurs moulins, sans plus songer à les faire +tourner sagement. Si j’étais bouddhiste ou si je croyais au Grand Tout, +je me jetterais certainement dans les bras d’Hervé sans plus attendre. + +J’exprimai énergiquement cette opinion à Mme de Lines, qui comprit +qu’elle m’entraînait aux précipices. Afin de n’y pas rouler l’une et +l’autre, nous avons pris le parti de suivre avec componction quelques +prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est la mode... quand elle est +modérée. + +La mode!... ce petit mot renferme un abîme de stupidité, dans lequel je +ne puis plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait ni le temps ni la +force d’en sonder la profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai remarquer +qu’il est de mode, au nom de la mode, de s’enlaidir, de se contrarier, +de se ruiner, de brouiller ses idées, de s’ennuyer, d’admirer avec +confiance, de critiquer sans savoir, de donner des fièvres cérébrales +aux infortunés chargés de vous habiller, et à soi-même des maladies de +nerfs. Dernier résultat absolument immoral, si l’on veut bien y +réfléchir, car les gens nerveux sont terribles dans leur intérieur, et +je suis convaincue que bon nombre de ménages ont été brouillés grâce à +un chapeau qui enlaidissait la femme, ou à une cravate qui étranglait le +mari. Les prédicateurs pourraient bien amener le même résultat, car ils +suscitent des polémiques violentes, non par leur faute, mais par celle +des ouailles qu’ils évangélisent. Ici, comme ailleurs, l’inconséquence +des gens qu’on appelle croyants est probante. Ils tirent sur leurs +propres troupes avec une désinvolture sans pareille. Vois-tu quelquefois +un prêtre plaire complètement aux gens du monde? As-tu remarqué leur +sévérité et leur dédain pour des hommes qui valent mieux qu’eux? «Très +indulgents pour les qualités du vice, et très sévères pour les +imperfections de la vertu.» Ils manifestent une indignation de bon goût +quand des libres penseurs ont du parti pris; mais eux, comme des chats, +ils caressent d’une patte dont les griffes ne sont pas précisément +rentrées. Un prêtre est toujours dans la position de ce pauvre petit +prince de Monaco: «Je donne des fêtes, quelle prodigalité! Je n’en donne +pas, quelle avarice!» Ah! il fera bien de faire trotter son âne à sa +guise; car, qu’il monte dessus, marche à ses côtés, ou le charge sur ses +épaules, il n’en sera ni plus ni moins. Ajoute la sévérité des femmes de +haute piété, et les parties du tableau seront entièrement esquissées. +Elles réclament des saints avec une sombre indignation, et c’est +assurément une offense à leur propre personne que l’humanité ne +disparaisse pas instantanément quand on revêt la dalmatique. «Seigneur, +Seigneur!» disait le pharisien. Et comme il aurait bien dû ajouter: +«Seigneur, pourquoi nous avez-vous faits si bêtes!» Il est vrai que ce +n’était pas dans sa tournure d’esprit. Comme ce serait malheureux si le +bon Dieu nous ressemblait! + +Bonsoir; je suis de mauvaise humeur. + + + + +XV + + +18 février. + +Tu comprends, ma chère Yvonne, que depuis ma dernière lettre mon humeur +mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir; aussi n’en est-il plus +question. + +Le temps avance, avance..., le soleil brille, c’est charmant! Par ce +temps radieux, le Vaulné et Chétigné doivent être exquis. Grand’mère +écrit qu’il y a des violettes partout, et, de loin, je respire les +brises tièdes qui font frémir les branches bourgeonnées et apportent le +printemps. La vie est vraiment une belle, une bonne invention, et le +pessimisme devrait bien porter le deuil de ses illusions tout de blanc +habillé, comme jadis les grands. Et ce serait d’autant plus rationnel +pour lui qu’il a la prétention d’être le souverain de notre époque; +c’est un souverain dont l’air morne n’est pas fait pour rétablir le +prestige des rois aux yeux des peuples... En regardant cette grande +figure grognon, on comprend les émeutes et les révolutions. + +Tu prétends que je m’amuse à marivauder avec mon esprit moqueur, au lieu +de me confesser, et que mon amour ayant reçu une atteinte, je n’ose +l’avouer. N’en déplaise à tes pronostics, il est resté immuable en face +des sollicitations, de la persécution, des traîtrises de ma cousine et +des hommages d’un gentilhomme que Mme de Lines eût épousé d’emblée, s’il +avait mis autrefois à ses pieds comme aux miens les grâces et les +séductions de sa personne. Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien; +mais il a jeté quelque trouble dans ma vie morale, parce que la femme +est un petit être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse, tout disposé +à se prosterner devant sa propre puissance. Il est bon de revenir de ses +illusions: c’est sain au jugement et à l’âme. + +J’avais fait la splendide découverte que j’étais aimée, et j’éprouvais +une pitié attendrie en songeant au sort pénible qui attendait celui dont +le cœur se donnait... Car je croyais tout bêtement que j’étais adorée +pour mon pauvre petit individu qui se mettait,--Dieu et l’amour me +pardonnent!--en frais de coquetterie. Le soir, j’avais des remords, et +le lendemain, je recommençais avec un entrain qui ravissait Mme de +Lines. + +Elle résolut alors de frapper le dernier coup en permettant une +déclaration tête à tête. + +Depuis une heure environ, j’étais revenue du concours hippique; pour me +remettre des conversations pleines de sel et d’esprit que j’avais +entendues, je lisais Molière, et j’étais toute à lui quand on m’annonça +le comte de B... + +Son air était absolument aimable, son aisance celle d’un homme sûr de +lui, et il me tendit la main de cette façon gracieuse qui consiste à +faire croire qu’on a eu le bras cassé par un si terrible accident que +les articulations n’ont jamais pu reprendre leur souplesse. + +La première fois que j’ai vu ce spectacle, j’ai manifesté une grande +commisération et me suis écriée d’un ton compatissant: + +«Oh!... Comment avez-vous été blessé?» + +On m’expliqua que c’était l’usage, probablement, parce que tendre la +main naturellement devenait fastidieux et qu’il fallait donner raison au +poète qui a écrit: + + «L’ennui naquit un jour de l’uniformité.» + +Dira-t-on encore que les mondains ne sont pas sérieux quand leurs +moindres gestes doivent avoir sur les sociétés une influence morale +considérable? + +Après la cérémonie, M. de B... s’assit auprès de moi. C’est un esprit +qui n’aime pas prendre cinq ou six chemins à la fois, et qui ne +s’arrêterait pas, comme je le fais si souvent, à examiner avec des +extases les mousses du sentier. Il est assurément bien au-dessus de +pareilles faiblesses, et il s’avance tout droit vers l’extrémité de +l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche, bien sûr qu’aucune +branche ne lui fracassera la tête. Du moins, c’était sa pensée avant +l’autre jour... + +«Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé par Mme de Lines à vous dire +que vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes. Il est des +sympathies auxquelles un instant suffit pour devenir si profondes que le +temps certainement ne pourrait jamais rien contre elles... je vous aime +et...» + +Et il s’interrompit... peut-être parce que ma mine était fort +expressive. Moi qui connaissais la ravissante chanson, je savais bien +avec quel accent elle devait être modulée, et que, dite autrement, elle +n’était que l’insignifiant refrain d’un air très banal. Qu’il faut peu +de chose pour enlever à un homme tout son prestige! + +Mes yeux tombèrent sur une page du volume resté ouvert sur ma table, et +je m’écriai comme l’avare soupçonneux: + +«Ouais!... qu’est-ce que cela? + +--Comment!» me dit M. de B... surpris. + +Mais aussitôt, se remettant, car il sait que mon langage n’est pas +toujours celui de la convention, il me répéta qu’il m’aimait. Une phrase +un peu longue, un peu embrouillée, moi qui aime la netteté... et dite +avec une grâce! et un air de certifier: + +«Je suis si sûr d’enlever cette petite!... Est-ce que je n’arrive pas +toujours au bout du chemin, bien tranquillement, sans même qu’une pierre +vienne me faire butter?...» + +Pendant qu’il parlait, une bonne odeur de clématite m’arrivait par +bouffées; une brise pleurait très doucement; les feuilles frissonnaient +aux ogives des vieilles fenêtres; une voix émue et tremblante s’écriait: +«Claude... m’aimes-tu?» Aussitôt, s’échappant des lézardes et de la +poussière, des sons délicats répétaient: «Claude... m’aimes-tu?» Un +souffle répondait: «Oui!» et les moindres trous de la vieille chapelle +chantaient notre amour vrai et notre sincérité. + +Mes yeux se mouillèrent; à travers un voile, je vis l’air heureux et +triomphant du comte, qui croyait fermement que mon attendrissement était +son œuvre. + +«Je savais bien, dis-je avec une émotion contenue, que saint Coqueluchon +nous protégeait, Hervé et moi!...» + +M. de B... leva ses sourcils très haut, et ce mouvement était aussi +éloquent que si toute sa personne avait sauté jusqu’au plafond. Une +branche énorme lui était tombée sur la tête, et à la secousse +désagréable se joignait l’étonnement d’une chose qu’il n’avait jamais +vue. + +«Qu’est-ce que ce saint... et ce monsieur?» me dit-il. + +Il n’y avait plus moyen de reculer. + +«Hervé est mon fiancé, dis-je bravement; et saint Coqueluchon, le témoin +de nos serments.» + +Sa figure se contracta, et ce fut d’une voix où l’on sentait les sourds +grondements d’un fauve agacé qu’il s’écria: + +«Vous êtes fiancée!... et Mme de Lines a cru devoir me dire... + +--Attendez, attendez! interrompis-je vivement. Mme de Lines et +grand’mère ne veulent pas de mon mariage, et je ne suis fiancée que +vis-à-vis de ma conscience.» + +J’ajoutai mentalement: «surtout de mon cœur!» + +Un silence... pendant lequel je fus prise d’une immense colère contre +lui, encore plus contre ma naïveté qui m’avait fait oublier pendant +quelque temps l’irrésistible attrait d’un million. Les faits criaient +vengeance, et l’exécution suivit immédiatement la pensée. + +«Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je négligemment. Et, dans les rêves +de ma cousine, titres et armoiries jouent un rôle prépondérant. + +--C’est flatteur!» me dit-il sèchement, ne sachant encore, dans sa +déconvenue, quel parti il devait prendre. + +Je le regardai avec candeur, et posant la main sur mon livre, je lui dis +avec un sourire: + + «Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas! + +--Je n’aime pas Molière!» me dit-il avec des yeux terribles. + +Hervé devrait prendre quelquefois cet air-là; vraiment il va bien à un +homme. + +«Et moi je l’adore!» dis-je en riant. + +Puis, me levant, j’ajoutai: + +«Vous voyez quel ménage affreux eût été le nôtre!» + +Alors, se décidant à prendre son aventure en homme d’esprit, il +répliqua, en souriant, sans aucune conviction: + +«Mademoiselle, vous m’avez laissé entendre que vous n’étiez dupe de +rien; vous l’êtes cependant, croyez-moi, de votre perspicacité. +Certaines femmes sont trop charmantes pour n’être pas toujours très +aimées. Je souhaite que ce saint dont vous parliez vous soit toujours +favorable, ajouta-t-il avec dépit. + +--Saint Coqueluchon!... dis-je avec gravité. C’est un très grand +saint!... Je lui demanderai pour vous, monsieur, toutes les grâces +spirituelles... et matérielles.» + +Il s’inclina, et je lui fis une révérence que Mme de Genlis, je le dirai +à grand’mère quand je la verrai, n’eût point désavouée. + +Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables? et la poudre m’aveugle-t-elle +pour un temps bien long? Jamais l’amour simple, vrai, d’Hervé n’a brillé +d’un éclat plus doux et plus vif à la fois. + +Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments de Mme de Lines, parce +qu’il faudrait avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent de psychologue. +Pendant mon récit, elle a dissimulé avec sang-froid ses impressions +jusqu’au moment où j’ai dit que, à la face du comte, du ciel et du +monde, j’avais confessé hautement ma foi et mes fiançailles. Elle a +pâli, et s’est retirée dans sa chambre pour méditer ses chagrins. Depuis +trois jours elle parle peu, bien que je me mette en frais de grande +amabilité. Bah! du moment que je... + + * * * * * + +Mardi soir. + +Ce matin j’ai été interrompue par une lettre du Vaulné. Des nuages +tourbillonnent dans mon ciel et je suis furieuse. + +«Ma chère enfant, me dit grand’mère, j’aime beaucoup la constance, +quoique les hommes ne la méritent guère; mais il ne faut pas continuer à +croire que nous te permettrons de faire un si mauvais mariage. Pourquoi +as-tu refusé ce monsieur? Nous ne voulons pas, ma petite fille, que tu +épouses Hervé. Il ne faut pas être aussi entêtée, et quand on est jeune, +il faut écouter les gens raisonnables. + +«Je ne trouve pas que ce soit joli de se moquer d’un homme qui demande +votre main; il fallait le remercier. Laure m’a tout raconté. Et on ne +dit pas non plus à un monsieur qu’on priera un saint pour lui. Adieu, ma +petite-fille, tu ne dois pas te marier contre mon gré. Vois dans +_Corinne_: Oswald ne se décide pas à l’épouser, parce qu’il pensait que +ce mariage n’eût pas été dans les idées de son père. Dans ce temps-là, +on avait un grand respect filial. C’est un beau sentiment que Mme de +Staël a bien exprimé.» + +Précisément, je trouve Oswald imbécile! C’est à s’arracher les cheveux +de désespoir de se le voir présenter en exemple, lui et ses sentiments +faux. + +Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à Mme de Lines, et j’ai répondu à +grand’mère que je ne me marierai pas contre sa volonté, mais que je me +vouais au célibat avec manies innombrables pour me consoler. + +Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage d’un crêpe épais; et c’est sous +ces voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine me traînera dans les +lieux de plaisir. C’est fini, je n’en démords pas! Et je pense +maintenant que c’est une bêtise de porter le deuil de ses illusions en +blanc. On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière on en est encore à +Oswald et à l’ombre de son père, qui arrive toujours pour détruire le +peu de sens commun que possède cet Anglais. Adieu. + + + + +XVI + + +20 mars. + +Toutes tes protestations, ma chère Yvonne, ne changeront rien à mes +idées. Il est très curieux qu’on ne puisse arriver à comprendre que le +malheur des uns peut être le bonheur des autres. Pourtant c’est la +vie... Regarde autour de toi! Compare simplement nos deux natures. Tu +adores le mouvement, et moi je jouis de la réflexion des choses +extérieures sur mon âme et mes pensées, beaucoup plus que je ne le +ferais des agitations d’un voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta +couronne donnent leur éclat à ta charmante silhouette, et tu trouves que +la silhouette a grandement raison de ne les point dédaigner, mais tu es +une mondaine et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi qu’elle fasse, aimera +toujours les violettes. Cependant, j’ai pensé que tu avais raison,--une +fois par hasard,--en me conseillant de renoncer au grand deuil. C’est +fort encombrant, en effet, quand on a envie de rire de tout et de tous; +aussi ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée à regarder mes +semblables avec un visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin noir que +lorsque je suis seule avec ma cousine. + +Elle a parlé de fixer notre retour en Anjou aux premiers jours de juin; +je n’ai donc plus que onze semaines environ à attendre, pour revoir +grand’mère et enlever de vive voix un consentement qu’il faudra bien +qu’on me donne. + +Mon tuteur, qui est ici, sera un allié. Quelques bruits alarmants sur la +situation de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il veut retirer ma +fortune de la Banque. + +«Il est possible, nous a-t-il dit, que Mérite ne traverse aucune crise +dangereuse, mais je crois prudent de prendre mes précautions!» + +Mme de Lines s’est montée la tête, bien que le banquier ait promis de +remettre les fonds dans huit jours. Ma fortune serait un peu écornée +que, peut-être, on me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait de +trouver que l’amour vrai et la belle nature sont l’idéal dans la vie. +Les agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma cousine n’altèrent donc +nullement mon calme. + +M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque qui se remue difficilement, +ainsi que tous les êtres de son espèce, mais, une fois sorti de son +trou, il se transforme et devient un petit homme éveillé avec lequel +j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait pas vue depuis cinq ans et +il m’a prise en gré; j’en profite pour lui conter mes secrets et lui +parler Chétigné. Je l’assassine de mes redites, mais il n’a point l’air +de s’en fatiguer. + +«Quelle chose charmante que la jeunesse... et que l’amour! ajoute-t-il +avec un soupir. + +--Alors, vous êtes pour moi?» + +Et je recommence à lui vanter les délices d’une existence que mon +million ornera, du reste, d’une infinité d’agréments. + +Tu le vois, ma chère, on peut être tuteur, on peut être vieux, et +comprendre les mouvements du cœur humain beaucoup mieux qu’une jeune +mariée positive qui devrait se ranger du côté des fous, si elle était +raisonnable. Je te pendrais volontiers quand tu m’envoies des lettres +comme celles d’hier: graves comme un pasteur, ennuyeuses comme des +chiffres. + +Es-tu entrée dans une secte de méthodistes, ou fais-tu partie de l’Armée +du Salut? On m’appelle; adieu. A la hâte, je félicite ton mari de se +ranger de mon côté; c’est un homme de grand jugement. + + + + +XVII + + +4 avril. + +Les journaux n’ont rien exagéré, ma pauvre Yvonne; ta lettre alarmée +m’est parvenue au moment où j’allais t’envoyer la nouvelle +malheureuse... Prends ton parti de n’avoir désormais pour amie que +l’habitante rustique d’une maison délabrée. Hélas!... Claude n’a été +qu’une étoile filante, et les chercheurs de dot peuvent lever les yeux +au ciel, ils ne verront rien, ce qui s’appelle rien!... + +Il est des choses auxquelles on s’habitue bien promptement; si on les +méprise, c’est un peu comme le renard, ou bien lorsque, au contraire, +toute sa vie on a mangé à foison les raisins. Je ne puis m’empêcher de +regarder d’un œil marri mon pot cassé et mon lait répandu. «Adieu, veau, +vache, cochon, couvées!» Et mes couvées étaient si réussies!... +Évidemment, de toute éternité nous étions destinés à la vie +d’anachorète, Hervé et moi. Nous sommes, en tout cas, des anachorètes +qui comprenons le prix des fleurs, des herbes folles et des nuages qui +passent. Cependant, je trouve que, s’il y a une Providence pour les +amours contrecarrés, elle emploie des moyens bien vifs! Mme de Lines a +failli en mourir, et moi je fais, il ne faut pas le dissimuler, une +grimace épouvantable. + +Lorsque mon tuteur est venu nous dire que les payements étaient +suspendus, le banquier en fuite, et qu’il y avait lieu de craindre que, +pour nous, le naufrage ne fût complet, Mme de Lines s’est renversée en +arrière, rouge comme du feu. J’ai jeté des cris perçants, M. d’Allaine +l’a portée sur son lit, et un médecin qui se trouvait dans l’hôtel lui a +sauvé la vie par une grande saignée. Mais pendant deux jours elle a eu +le délire, et quoiqu’elle soit bien aujourd’hui, son affaissement moral +est extrême. + +Au premier moment, je n’ai pas eu le temps de penser à mes propres +impressions; j’essayais de relever le courage de ma pauvre cousine, et +aussi celui de mon tuteur, qui passe son temps à me demander pardon, en +m’assurant que si sa propre fortune n’avait pas été en terres, il l’eût +confiée des deux mains à son ami. Je le crois et lui pardonne son +imprudence de grand cœur; ce qui ne rétablit pas les affaires. + +Le chagrin de grand’mère est plus calme. + +«Ma pauvre enfant, m’écrit-elle, j’ai bien pleuré en recevant ta lettre. +J’étais si contente que ma petite-fille fût riche! car c’est bien +agréable d’avoir de la fortune, et il y a longtemps que le Vaulné serait +réparé si j’avais eu de l’argent. Mais puisque tu l’aimais comme il est, +tu t’y trouveras peut-être encore bien. Cependant je crains que la vie +de Paris et le luxe que que tu as vu ne te fassent paraître bien laide +ma maison. C’est un grand malheur que cette ruine; il eût mieux valu que +tu n’eusses pas connu la fortune. Je suis bien affligée. Ton tuteur +n’est qu’une bête et, comme tous les hommes, un égoïste. S’il s’était +dérangé plus tôt, il eût peut-être empêché une partie du mal. + +«J’ai reçu la visite de mon voisin. Il m’a de nouveau demandé ta main +pour son fils. J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’on n’épousât pas +un bel homme. Ton grand-père était très beau. Aussitôt que Laure sera +remise de son indisposition, je pense que vous reviendrez. Les Jamin +vous envoient leur respect; ils sont désolés. René est redevenu +maussade, ce qui est bien laid; mais sa femme prend part à notre +chagrin.» + +Je savais bien qu’Hervé accourrait pour confirmer sa tendresse! Adieu; +suis-je vraiment aussi à plaindre que tu le crois? + + + + +XVIII + + +26 avril. + +Aucune épave, ma pauvre amie! La mer a tout emporté et n’a rien rejeté +sur le sable. + +Merci de tant t’apitoyer, mais je commence à me rasséréner, et ma +cousine est courageuse, quoique navrée. De tous côtés on nous envoie des +compliments de condoléances à la sincérité desquels je crois ou ne crois +pas... Paris rend sceptique. + +Quant aux mouches brillantes, pas une de tout l’essaim n’a essayé encore +de faire sa ruche; le sucre a fondu, elles sont parties avec le sucre! +Tout orgueil s’effondre sous de pareilles épreuves. + +Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé m’a écrite! Je l’ai montrée à +Mme de Lines pour la consoler; je n’ai réussi qu’à la faire pleurer, non +sur la lettre, mais sur l’acceptation inévitable maintenant de mon +mariage. + +«J’avais tant espéré pour toi une vie complètement heureuse! s’est-elle +écriée. Quels remords pour moi que cette ruine!» + +A quoi j’ai répondu que j’étais bien assommée d’entendre parler de +remords, étant donné que, pendant huit jours, mon tuteur, bourrelé, +avait scruté devant moi cet état d’âme; qu’on avait fait pour le mieux, +et que les événements ayant tourné contre le mieux, ainsi qu’il arrive +souvent dans la vie, il fallait montrer aux événements un visage un peu +stoïque. + +«Vous avez bien vu, ajoutai-je, que je ne me suis point laissé éblouir +par l’opulence et les plaisirs de toutes sortes que vous m’avez donnés. + +--Tu ne dis pas tout ce que tu penses... m’a-t-elle répondu d’un ton +pitoyable. + +--Ce que je pense! dis-je avec un peu d’impatience; évidemment j’aurais +préféré garder ma fortune, mais je vais reprendre avec joie ma vie où je +l’avais laissée avant de venir ici... et vous savez si je la trouvais +bonne!» + +Pauvre femme! elle m’a embrassée sans rien répondre; c’est un coup dont +le retentissement se prolongera bien avant dans son existence. + +Pour moi, je continue à bouder la Providence... et pourtant de quoi me +plaindrais-je quand je reçois des lignes comme celles-ci: + +«Ma Claude chérie, si je déplore pour votre bien-être à venir la perte +de cette fortune, je ne puis, en égoïste que je suis, m’empêcher d’être +heureux que mon amour seul vous apprenne ce qu’est une longue vie de +bonheur...»? + +Ces mots ont suffi pour détruire tout le plâtrage que les événements, +depuis six mois, avaient mis sur mes idées et ma nature. Dieu soit loué! +ce n’était que du plâtre en effet, et une secousse l’a fait tomber. +Papillon et rosée ont reparu avec leur grâce et leur poésie. + +Bonsoir; je ne t’écrirai maintenant que du Vaulné. + + + + +XIX + + +Le Vaulné, 3 mai. + +Si mon écriture est illisible, ne t’en étonne pas, ma chère amie; j’ai +emporté mon buvard dans le bois, et c’est sur mes genoux que j’écris, au +milieu de feuilles tendres qui ont encore le velouté de la grande +jeunesse... Bientôt les violettes, les coucous et les anémones auront +entièrement disparu, mais des fleurs d’un bleu très pur les remplacent; +dans un mois, sous aurons des ancolies violettes et blanches, des +orchidées sauvages, toute une flore fine et variée qui sera +l’accompagnement heureux de notre bonheur. + +Notre arrivée ici a été peine pour les uns, mais joie parfaite pour les +autres. A la gare, nous aperçûmes tout de suite le visage rose et très +peu ridé de grand’mère, bien encadré dans ses papillotes châtaines, car +grand’mère mourra sans connaître les neiges. De précaution, elle avait +tiré son mouchoir, et, avant de nous embrasser, elle essuya quelques +larmes que la vue de nos personnes ruinées avait fait couler. + +«Il ne faut pas trop y songer, mes enfants, nous dit-elle. Vous n’avez +rien oublié dans votre compartiment? Je n’ai jamais vu Claude aussi bien +habillée...» + +Pâté et la calèche nous attendaient. René nous salua de façon rogue et +en ayant l’air de dire: + +«Voilà ce que c’est!... il ne fallait pas y aller!» + +Lorsque nous fûmes en voiture, grand’mère nous questionna et nous donna +toutes les petites nouvelles du Vaulné. + +Le jardin était en bon état, il y avait beaucoup de légumes, mais, dans +la petite cour, les canards avaient arraché les plants de pétunias. +C’est la faute de Marie la Vache, qui ne peut pas fermer les portes. La +femme Méran avait donné une claque à son gendre, qui était parti chez +lui, à Montfort, emmenant sa femme. Une dame de Saumur, en regardant la +voiture de grand’mère, avait dit: «Mme Azay n’a pas un bel équipage!» A +quoi René, très offensé, avait répondu: + +«Et vous, madame, avez-vous seulement une brouette pour vous traîner?» + +Après avoir entremêlé questions et récit de ses distractions +habituelles, grand’mère ajouta en regardant Mme de Lines: + +«Laure... il y a toujours les 25,000 francs. + +--Je sais! répondit d’un ton désolé ma pauvre cousine, qui ne pouvait +accepter avec philosophie cette mince consolation. + +--Je crois, Laure, reprit grand’mère à voix basse et mystérieuse, que +nous serons obligées de les laisser se marier? + +--La figure de Claude le dit bien!» répondit Mme de Lines en essayant de +sourire. + +Je me laissais en effet bercer avec délices sur les pavés cahotants de +Saumur, et, en approchant du Vaulné, mes dernières mélancolies ont +disparu et ne sont plus revenues. + +Lorsque la vie a subi différentes transformations, c’est un plaisir +d’une grande vivacité, plaisir que tu ignores, de revoir tant de visages +connus qui sourient sur votre passage. Les paysans, hommes et femmes, +s’arrêtaient dans leur travail, soulevant leurs chapeaux, en inclinant +la tête d’un petit mouvement sec qui remuait les ailes des grandes +coiffes. + +«Les v’là revenues!» + +Et j’entendais, comme s’ils avaient été dits devant moi, les +commentaires plus ou moins bienveillants de ces braves gens aux yeux +desquels notre prestige a dû diminuer, l’argent, dans cette contrée, +étant tout l’idéal. Mais je les aime quand même, ces humains terre à +terre; j’aime jusqu’au garde champêtre qui nous a fait un grand salut +quand nous l’avons croisé, mais qui devrait bien commencer par +s’empoigner lui-même, tant sa mine est suspecte! + +Marie la Vache, M. et Mme Jamin nous attendaient dans la petite cour, de +chaque côté de la porte ronde enfouie dans le lierre épais: ils étaient +plantés là comme des dieux lares; toutefois, j’espère pour les Anciens +que leurs divinités protectrices avaient un air plus égayé que celui de +maîtresse Jamin. + +«Je l’avais bien dite tout de même qu’il y avait du mauvais monde sur la +terre!» + +Grand’mère, qui descendait lentement de voiture, s’arrêta sur le +marchepied pour se fâcher. + +«Mon Dieu, madame Jamin, on le sait bien qu’il y a des voleurs dans le +monde! Quand vous le répéteriez indéfiniment, ce n’est pas cela qui +rendra l’argent.» + +Jamin, avec sa philosophie de paysan résigné, nous dit: + +«Puisque ces dames étaient heureuses avant, immanquable qu’elles +pourront bien le devenir encore après.» + +Je répondis par un signe de tête affirmatif, car cette bouche simple +exprimait toute ma sagesse. + +Grand’mère, voyant que j’avalais si vite mon dîner que j’étais tout +étouffée, consulta Mme de Lines: + +«Laure... qu’est-ce qu’elle a? + +--Elle veut aller trouver Hervé, répondit ma cousine, qui avait deviné +que le rôdeur ne devait pas être loin et qui ne se reconnaissait plus le +droit d’empêcher notre réunion. + +--Autrefois, on se faisait désirer pour que la flamme fût plus vive; +c’était beaucoup mieux! dit grand’mère, qui a sur ce point les idées les +plus romanesques. + +--Pourquoi faire souffrir les autres?» dis-je en m’échappant. + +Si physiquement j’avais la légèreté de mon âme, je devais ressembler à +un sylphe en passant sous le vieux portail ouvert et en m’avançant vers +l’extrémité de l’allée des noyers. + +Rossinante broutait paisiblement l’herbe nouvelle, tout près d’un grand +trou que les blaireaux ont fait dans le mur du bois. Hervé, son stick à +la main, était appuyé contre un arbre et, les yeux baissés, attendait +mon arrivée, qu’il ne croyait pas être aussi prompte. Aussi, quand il +m’aperçut à quelques pas de lui, il s’élança vers moi et instantanément +me fit disparaître dans ses bras. + +Ta correction mondaine blâmera cette façon très primitive d’exprimer ses +sentiments, mais souviens-toi que l’amour aux champs est démonstratif, +et que dans un prieuré la simplicité est une vertu. En cette sainte +demeure nous sommes tout ronds, et point du tout alambiqués ou +entortillés comme les amoureux parisiens. + +Hervé m’attira vers le petit mur d’où je l’avais vu revenir de la Perse, +un an auparavant, et, assis tout près de moi, me tenant les mains, il me +dit ces folies charmantes qui ne s’oublient jamais. Puis il imagina de +plonger au fond de ma conscience. + +«Pas une fois, pas un jour, vous ne m’avez oublié, Claude?» + +Je toussai un peu. + +«Oublié?... jamais! Seulement... + +--Seulement quoi?... dites, dites! + +--Supposez, répondis-je, que vous soyez transporté à Tombouctou, que +vous n’avez jamais vu..., vous penserez bien plus à Tombouctou qu’à +votre pays. + +--Je ne crois pas... mais ce n’est pas de ce genre de distractions que +je veux parler, Claude! + +--Mon Dieu... beaucoup de soupirants m’ont entourée, dis-je avec +malignité, car je n’ai pas traversé pour rien un foyer de coquetterie. + +--Eh bien? + +--L’un d’eux aimait... dis-je du bout des lèvres. + +--Ah!... est-ce qu’il s’est permis de... + +--Ne me brisez pas les mains, Hervé... Mais oui, il a parlé. + +--Et vous?... Que pensiez-vous? Pourquoi m’en parlez-vous?... Étiez-vous +donc émue, hésitante? + +--Quel inquisiteur! m’écriai-je. Il était charmant!... + +--Si je le tenais!... me dit-il les dents serrées. + +--Vous lui ressemblez avec vos yeux furieux, Hervé. Oui, il aimait... +passionnément! mais... c’était ma dot. + +--L’imbécile! + +--J’ai seulement été peinée un instant..., un peu troublée... parce que +je l’avais cru sincère. Mais quand il a parlé... quelle chute! Pendant +sa déclaration compassée, je n’ai pensé qu’à votre aveu aux pieds de +saint Coqueluchon... Allons le voir!» dis-je en sautant à bas du mur. + +Il prit Rossinante par la bride, je m’appuyai sur son bras, et nous +revînmes lentement à la maison. + +Les fermiers, de retour des champs, nous disaient: + +«Vous voilà donc revenue par icite? Vous n’avez point pâti dans votre +voyage, mam’selle. Bonjour, mam’selle!» + +Et quand, à leur grande surprise, après leur avoir confié Rossinante, +nous entrâmes dans l’église par le portail du bas de la nef, qui était +autrefois l’entrée principale, ils se dirent: + +«C’est son bon ami, tout de même!» + +La chapelle était sombre, car il n’y avait pas eu de pèlerinage, et +aucune lumière ne faisait ressortir le chœur. Nous nous avançâmes en +tâtonnant jusqu’au bas des marches, et je sentais qu’Hervé était aussi +ému que moi. + +«Quel souvenir!» me dit-il en me pressant tendrement contre lui. + +Mes yeux s’habituaient à la pénombre, je regardais avec un plaisir +extraordinaire saint Étienne de Grammont, aux couleurs effacées par le +temps et dont la silhouette, dans le crépuscule, se détachait à peine +sur le fond du chœur. Je revoyais sa belle expression implorante, toute +pleine d’amour divin... et, un sentiment de reconnaissance +m’attendrissant soudain, je dis à Hervé: + +«Laissez-moi remercier saint Coqueluchon...» + +Je m’agenouillai dévotement, comme les bonnes femmes, pendant que M. de +Chétigné se découvrait avec gravité, car mon savant est un savant tout à +fait démodé, tant il aime la vieille foi et les vieilles idées. + +Lorsque nous sommes entrés dans le salon, Mme de Lines donna la main à +Hervé en disant avec beaucoup de bonne grâce: + +«Votre temps d’épreuve est fini, Hervé!» + +Grand’mère le regarda avec une mine qui signifiait que, malgré sa poésie +de fiancé, elle le trouvait toujours fort laid; je connais la +physionomie de grand’mère, mais elle lui tendit, elle aussi, sa main +potelée: + +«Allons, mes enfants, puisque vous le voulez absolument, mariez-vous... +J’ai une petite-fille extraordinaire!» + +Il arrive par conséquent que le Vaulné est un vieux paradis qui déborde +de bonheur. On me voit trop heureuse pour que les douleurs de la ruine +ne s’apaisent point, et que grand’mère ne s’humanise pas complètement +avec Hervé. + +Elle s’habitue déjà à le voir assis tout près de moi, me contant des +choses étrangement douces, au milieu des fleurs et des livres, et sous +notre voûte magnifique aux douze nervures. + +Que penseraient les Gramontins s’ils voyaient leur salle de Chapitre +ornée par l’Encyclopédie, et, dans ces vieux murs très saints, des +amants échanger des caresses très tendres lorsque grand’mère s’endort en +lisant Mme de Genlis?... + +Adieu, chère Yvonne; jamais les amis innombrables que je possède sous +les brins d’herbe les plus menus n’ont eu un babillage si vif, si +continu et si charmant. Si je suivais leur exemple et mon penchant, je +t’écrirais indéfiniment, tant je trouve adorable ma vie présente, mon +vieux prieuré aux contrastes délicieux, aux traditions austères qui ont +été remplacées par la jeunesse et l’amour... Toutefois, dis-moi pourquoi +ces traditions graves mettent tant de poésie dans ma vie, tant de saveur +dans mes impressions. Adieu encore. + + + + +XX + + +Chétigné, 21 juillet. + +Ma chère amie, + +Ton cri de détresse en songeant à mon sort nous a fort divertis, Hervé +et moi. Il y a cinq semaines, tout a été consommé en effet dans notre +petite église de Cizay; désormais je revêts le droguet et me prépare +avec un rare courage à manger énormément de perdrix aux choux sans +perdrix. + +Le manoir est enfoui derrière de grands arbres verts rangés en cercle; +les murs, en maints endroits, comme je te l’ai déjà dit, n’existent +plus; la ferme, je crois, ne tient guère; dans un coin du jardin, une +petite chapelle ne me paraît pas bien solide... tout est pauvre, +chancelant et charmant. + +Quand Mme de Lines vient à Chétigné, son visage s’assombrit; elle +voudrait fermer les yeux pour ne rien voir, et, quand elle m’embrasse, +c’est avec une énergie nerveuse qui exprime ses angoisses. Elle fait +élever des quantités de poulets, de pintades, de dindons, et nous devons +nous attendre à ce que, chaque semaine, Pâté arrive ici avec un +chargement pour soulager notre famine. + +Grand’mère pense seulement que le Vaulné est bien plus joli; elle le dit +à M. de Chétigné, qui discute avec elle et finit par convenir qu’il lui +manque des voûtes, un saint et des pèlerinages. + +Mais il parle de son ruisseau, qui donne à ce petit coin une fraîcheur +inconnue au Vaulné et permet à Rossinante de pâturer en liberté dans le +pré ombragé de grands arbres semés à l’aventure derrière la maison. + +Ce soir, mon mari m’a trouvée rêvant en face du chemin qui s’en va vers +Distré, notre paroisse, rejoindre la route de Montreuil-Bellay et de +Saumur. Il me fit tressaillir en jetant sans crier gare un bras +caressant autour de moi. + +«Quelle rêveuse!... Es-tu triste, Claude? Regrettes-tu?... + +--Je songeais, dis-je, à cette quiétude profonde dans laquelle nous +vivons; si un jour la fortune nous revient et que nous prenions ce +chemin pour nous sauver, je crois bien que nous laisserons quiétude et +bonheur sur les grandes routes. + +--En attendant laissons-la agir! me répondit Hervé en riant. Je crois +qu’elle se fera assez attendre pour que nous jouissions longtemps du +moment présent... + +--Je songeais aussi à Yvonne, repris-je. Je pense que le chemin pour +s’enfuir serait à ses yeux le principal attrait de Chétigné. + +--Qu’elle vienne donc y voir!» s’écria-t-il. + +Tu entends! Viens contempler de près ce phénomène singulier de gens qui +ne désirent rien. La nouveauté de te sentir abritée par un toit qui crie +misère et de manger prosaïquement la poule au pot ou les pintades de Mme +de Lines te reposera des raffinements du luxe. + +Au revoir! Je compte sur toi, et je me fais un plaisir d’obtenir ton +approbation pour notre rusticité. Tu protestes et, en femme pratique, tu +penses que nous sommes des enfants, et qu’on ne vit pas éternellement +d’une idylle? Pourquoi pas? Les besoins factices sont-ils plus vrais? +Laisse vivre nos illusions. Elles sont comme les roses qui naissent avec +le printemps, s’effeuillent avec lui, puis refleurissent en automne, +avec des couleurs moins vives, mais aussi séduisantes. A notre âge, le +printemps est long... Qui peut en limiter pour nous la durée? + +Breuil, 1893. + + +FIN + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie + +Rue Garancière, 8. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78993 *** diff --git a/78993-h/78993-h.htm b/78993-h/78993-h.htm new file mode 100644 index 0000000..4647c2b --- /dev/null +++ b/78993-h/78993-h.htm @@ -0,0 +1,7220 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Badinage | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.ind { margin: 1.5em 0 1em 5%; } +.date { margin: 2em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> + +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78993 ***</div> + +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">JEAN DE LA BRÈTE</p> + +<h1>BADINAGE</h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="small g">LIBRAIRIE PLON</span><br> +E. PLON, NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br> +<span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 10</p> + +<p class="c i small">Tous droits réservés</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="top4em">L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs +droits de reproduction et de traduction en France et +dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la +Norvège.</p> + +<p>Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur +(section de la librairie) en mai 1894.</p> + + +<p class="c gap"><span class="xsmall">PARIS. TYP. DE E. PLON</span>, <span class="xsmall">NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup>, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span>, 8.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c xlarge">BADINAGE</p> + + + + +<h2 class="nobreak">I</h2> + + +<p class="date">2 mai 18…</p> + +<p>Lorsque grand’mère fait tourner son +rouet, ma chère Yvonne, ma cousine, +qui est philosophe, me dit fréquemment :</p> + +<p>« Ce bruit uniforme et monotone me +rappelle la vie ; oui, vraiment, l’image est +saisissante de vérité ! »</p> + +<p>En général ma cousine a de ces aphorismes +bien faits pour déconcerter les gens, +et lorsque, étonnée, je lève les yeux, +jamais comparaison ne parut plus fausse +à un esprit auquel le calice d’une fleur qui +s’entr’ouvre offre un spectacle toujours +nouveau.</p> + +<p>Toute révérence gardée pour ton charmant +visage, je t’ai comparée ce matin à +ma cousine pendant que, bien établie au +pied d’une cépée, je lisais ta lettre en +riant de ton dédain pour les infortunés +attachés à leurs pierres.</p> + +<p>En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations +européennes avec monsieur ton +époux, que Dieu protège ! tu marches de +découvertes en découvertes, comme moi +autour de mon rocher… encore que ce +mot soit pris au figuré, car on serait +pendu, cent fois, avant de découvrir dans +notre plaine le moindre vestige de granit.</p> + +<p>Ne crois pas que je me contente de +cheminer solitairement sur mes routes +droites, longues et bêtes comme un peuplier. +Je me jette dans tous les petits +chemins de traverse qui se croisent et +s’entre-croisent sous mes pas ; et je trouve, +dans ces sentiers à moi connus, une +quantité d’êtres menus, fluets, à peine +visibles quelquefois mais que, malgré la +ténuité de leur forme, je sais cueillir sous +le moindre brin d’herbe. Je les prends, +je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons +joyeusement ensemble.</p> + +<p>Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais +à introduire ton amitié dans nos sarabandes ; +aussi mes amis diaphanes et moi +nous t’adressons avec enthousiasme nos +compliments de bienvenue ; tu seras le +roi bienveillant qui écoute discourir ses +sujets et laisse tomber complaisamment +un mot de grâce. Sous ton chêne, tu +rendras des sentences devant lesquelles je +m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai, +car, depuis ce bon saint Louis, les +temps ont bien changé : nous aurons des +révolutions, des discussions, toute l’affreuse +mêlée du parlementarisme au milieu +de laquelle tu conserveras toutefois +chêne et couronne.</p> + +<p>Mais où le prendre souvent ce roi vagabond ? +Mes lettres pourront bien se perdre, +car tu es comme ces oiseaux qui, de saison +en saison, s’en vont chercher un coin +ensoleillé ; or les oiseaux n’ont pas toujours +de souvenance.</p> + +<p>Malgré mes craintes, ta royauté est +commencée, car voici déjà une plainte et +une critique qui s’échappent de mon vieux +nid… un ancien prieuré aux murs épais, +qui fut modifié par mon arrière-grand-père +dont le goût était exécrable, ni plus +ni moins. A la façade principale, qui se +compose d’un carré long flanqué à droite +et à gauche de deux autres carrés longs, +il a donné une régularité qui était la joie +de ses yeux et qui, cent ans plus tard, +fait le désespoir de sa petite-fille. Des +simulacres de fenêtres bouchées ont été +pour lui une idée artistique lumineuse, et +il a fait exécuter ce travail en longues +rangées sur la façade, en même temps +qu’aux vieux toits de formes inégales il +donnait l’uniformité, sauf que l’église est +couverte en tuiles et le reste en ardoises. +Quant aux fenêtres réelles, devant et par +derrière, par derrière surtout, il y en a de +toutes les tailles : chaque goût sur les +proportions peut être satisfait. Les portes, +quand elles sont peintes, le sont en vert, +en blanc, en brun ; il n’y a que l’embarras +du choix, chacun ayant agi selon les ressources +de sa bourse, variables comme le +temps.</p> + +<p>Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a +pu promener le compas ; un mouvement +de terrain, le chœur de la chapelle et la +terrasse ont sauvé la position.</p> + +<p>Les fenêtres ogivales de l’église n’ont +plus de vitraux ; quelques petits carreaux +sertis de plomb en sont les seuls vestiges. +Un lierre, dont le gros tronc sort de +l’épaisse muraille à un mètre de terre, +cache en partie l’une des fenêtres. Deux +autres sont garnies de clématites blanches +qui ont poussé si drues dans l’une d’elles, +qu’elles sont devenues une retraite impénétrable +pour les oiseaux et leurs amours.</p> + +<p>La clématite pénètre discrètement dans +l’église, mais le lierre, plus audacieux, +a franchi un espace de plusieurs mètres +pour s’accrocher, au-dessus de l’autel, au +socle d’une Vierge décapitée qui tient +dans ses bras l’Enfant Jésus, dont la tête, +à moitié brisée, penche, depuis un siècle, +sur son épaule d’un air commisératif.</p> + +<p>Les bons moines du dix-huitième siècle +ont orné le chœur de sculptures en pierre +exécutées dans le goût du temps, avec +médaillons, coquilles et guirlandes. La +légende raconte qu’au siècle dernier les +révolutionnaires, après maints dégâts +accomplis avec l’aménité qui les caractérise, +essayèrent en vain de briser la statue +de saint Étienne de Grammont, fondateur +de l’Ordre, depuis longtemps +éteint, qui avait ici un prieuré. On le +précipita du haut de son piédestal, mais +les doigts seuls se brisèrent. Modelé en +terre italienne extrêmement dure, il a du +mouvement et de l’expression, au milieu +des défauts inhérents à la malheureuse +statuaire religieuse. Saint Étienne, posé +sur l’autel dépouillé de son tabernacle, +est devenu dans le pays l’objet d’un +culte particulier. On l’honore sous le +nom de saint Coqueluchon, le pays entier +étant convaincu qu’il guérit la coqueluche. +En temps d’épidémie, quantité de +bonnes femmes viennent lui adresser +leurs patenôtres au milieu des barriques +défoncées et des tas de fagots, car, ainsi +des choses humaines et parfois même +divines ! l’église sert de bûcher, de cellier +et, au fond, on a installé un pressoir +pour les années miraculeuses où nous +avons du vin. Jadis il n’était pas rare de +voir rangées dans la nef trois ou quatre +cents barriques d’un vin généreux ou +non, car jadis, comme tu le sais, a été de +tout temps une époque heureuse et une +ère de perfection pour les hommes. Depuis +jadis nos grandes terres ont été vendues, +et nous sommes ce qu’on appelle +des gens sans le sou, à la profonde désolation +de ma cousine, qui ne s’est jamais +consolée de n’avoir pas trente mille francs +de rente. Ce chiffre est pour elle le sommet +de la fortune, alors que pour d’autres +il serait presque la misère. Aussi, vive le +relatif ! c’est la grande loi qui rend la vie +supportable à tout le monde et me fait +penser qu’après tout une masse de gens +peuvent nous croire millionnaires.</p> + +<p>Car enfin nous avons un cheval et une +calèche… une calèche solennelle, si haut +montée sur ses ressorts que, lorsque nous +sommes en marche, nous nous balançons +comme un gros œuf au bout d’une ficelle.</p> + +<p>En revanche, notre cheval, qu’on a +acheté presque expirant à un paysan +pour la somme de trois pistoles, ressemble, +attelé, à un basset, tant ses jambes +sont courtes et tant son ventre est +énorme. Mais de bons soins lui ont rendu +la vie, quelque chose qui ressemble à du +nerf, ou du moins à la force de nous +conduire chez nos voisins quand son +humeur se rencontre avec notre désir.</p> + +<p>Mais il arrive souvent que le désir est +obligé de céder le pas à l’humeur ; dans +ce cas nous rentrons philosophiquement.</p> + +<p>Ma cousine va rêver à la joie de posséder +trente mille francs de rente qui permettent +d’avoir un cheval avec un ventre +normal, des jambes assez longues et une +humeur égale ; grand’mère monte dans +sa chambre et console sa déconvenue en +jouant une valse sur sa guitare ou en me +chantant une romance de Mlle Puget +lorsque, voulant faire ma cour, je viens +m’asseoir auprès d’elle et lui demande +quelques morceaux de sa jeunesse.</p> + +<p>Grand’mère en est restée à 1830, la +belle époque de son âge et de ses idées. +En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs +à cette époque, à part les grands +chagrins, se sont atténués, et le burin n’a +bien marqué que les premières empreintes. +Il en résulte des meubles sans grâce éparpillés +dans la maison, un goût désastreux +et une existence rétrospective qui établit +sur un point fixe une intelligence restée +très jeune et très inexpérimentée.</p> + +<p>En littérature, grand’mère a des préférences +bien déterminées. Elle adore +Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin. +Elle pleure encore en relisant pour la centième +fois le triomphe de Corinne, et +Walter Scott est son idole.</p> + +<p>Grand’mère est romanesque et a une +manière de trancher les grosses difficultés +sans souci des obstacles et du +danger.</p> + +<p>Pendant la guerre, alors qu’on parlait +de l’arrivée des Prussiens en Anjou, elle +ne s’est point troublée. Elle a vendu sa +vache, qui aurait pu entraver ses mouvements, +et fait autour d’elle cette déclaration +étonnante :</p> + +<p>« Quand je saurai que les Prussiens +sont à Tours, nous monterons dans ma +calèche avec Walter Scott et nous irons +indéfiniment devant nous pour leur +échapper. »</p> + +<p>Et grand’mère se voyait comme Diana +Vernon franchissant monts, vallées, dangers, +précipices, avec la sérénité du courage +et d’une âme tranquille.</p> + +<p>Afin de liquider la situation, on entassa +l’argenterie avec quelques objets précieux +dans une cachette improvisée par ma +cousine, et improvisée de telle sorte +qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux +des conquérants s’ils avaient envahi le +Vaulné, où ils eussent trouvé la solitude +et des portes assez vermoulues pour tomber +en poussière à la seule vue d’une +baïonnette.</p> + +<p>Les choses ainsi préparées, on attendit.</p> + +<p>Aucun Prussien ne parut à l’horizon, +mais la foudre entra au Vaulné avec la +nouvelle de la mort de mon père, tué à +l’ennemi, et l’arrivée de ma mère malade +et désespérée. Elle n’eut que le temps de +me confier aux deux pauvres femmes +désolées, car elle fut emportée en quelques +jours par une fièvre violente.</p> + +<p>Si grand’mère tourne encore le rouet +de temps à autre, joue de la guitare et +vit dans le premier tiers du siècle, Mme de +Lines, ma cousine, s’agite, intellectuellement +parlant, dans toute une période qui +ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un +intérêt passionné de la littérature de son +temps, des luttes entre Veuillot, de détestable +mémoire, et les catholiques libéraux. +Elle rêve ou philosophe, et creuse +des trous de souris, au fond desquels elle +fait tout à coup des découvertes qu’elle +consigne sur un cahier avec l’idée, je crois, +de les voir passer à la postérité pour l’éclairer +sur l’état psychologique de l’homme.</p> + +<p>A la mort de son mari, qu’elle a perdu +fort jeune, elle s’est installée ici auprès de +grand’mère, qui l’a toujours aimée comme +une sœur et lui a laissé diriger sa fille +d’abord, moi ensuite.</p> + +<p>La haute main de Mme de Lines est légère, +car je ne pense pas qu’il y ait sur +terre deux créatures aussi libres que ma +personne. Mais, dans les déterminations +sérieuses, elle impose sa voix avec autorité. +C’est grâce à elle que, ayant passé +trois ans à Neuilly chez les dames Augustines +anglaises, j’ai appris que l’humanité +ne s’était point arrêtée à tout jamais +devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot.</p> + +<p>Si tu me demandes qui dirige la maison, +je te répondrai qu’elle ne se dirige jamais +mieux que lorsque personne ne s’en mêle, +car grand’mère est comme toutes nos +aïeules qui « avaient tant de bonnes recettes +pour faire difficilement les choses +faciles », et quand ma cousine, glissée +dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir +en grignotant quelque pensée, le +pot-au-feu, dont elle connaît à peine le +composant, peut s’en aller dans les flammes +ou rester éternellement à l’état d’eau +claire, sans que sa philosophie daigne le +remarquer.</p> + +<p>Pour notre service immédiat, nous +avons une vieille femme coiffée de la +grande et lourde coiffe du pays ; ma +pauvre mère, lorsqu’elle était enfant, +l’avait baptisée du surnom de Marie la +Vache, à cause de ses fonctions auprès de +cet animal. Le nom lui est resté.</p> + +<p>Elle est pourvue, pour notre malheur, +d’un vieux petit homme grincheux, auquel +il faut se garder d’adresser une observation +de peur d’attraper une scène épouvantable. +Il a des talents de jardinier si +fantaisistes que, lorsque nous voulons +manger des légumes, il nous faut les acheter, +à moins qu’il ne prenne en affection +un végétal quelconque. Alors il en met +partout, et nous devons nous en abreuver +indéfiniment. De cette façon, au bout de +quelques années, nous avons vu pousser +dans le jardin une certaine variété de légumes.</p> + +<p>Quand grand’mère réclame, il répond +de son ton bourru :</p> + +<p>« Madame n’y entend rien de rien.</p> + +<p>— Je sais toujours que je puis avoir +plusieurs espèces de légumes à la fois, +s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire +une observation chez moi. »</p> + +<p>Alors le bonhomme baisse la tête d’un +air finaud qui me donne envie de lui tordre +le cou.</p> + +<p>Au demeurant il nous est attaché à sa +façon, et nous supportons son odieux caractère +à cause de sa femme, et peut-être +aussi parce que nous n’avons pas trente +mille francs de rente.</p> + +<p>Pour les choses sérieuses, comme la +coupe du bois et les vendanges, nous +avons un homme d’affaires, le père Jamin, +qui est de l’âge de grand’mère, et si vert +qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est +un grand et fort bonhomme, dont la bonne +figure placide ne peut tromper personne. +Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment +ou une mauvaise pensée ait jamais effleuré +son âme. C’est le potentat de son village ; +on ne l’appelle jamais que monsieur Jamin, +et il appartient à une de ces vieilles, +honorables familles de paysans dont l’éducation +est supérieure au langage rustique.</p> + +<p>Il est chargé de prendre tous nos intérêts +et, le cas échéant, de morigéner le +fermier, dont il a une peur affreuse.</p> + +<p>Lorsqu’il surprend des braconniers passant +par-dessus nos murs et la gibecière +pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement : +« Allons, mes gas, vous n’avez +point raison. »</p> + +<p>Et il s’en va paisiblement, en méditant +le plaisir que l’on doit éprouver à tuer +quelques bêtes ; car, dans toute son existence, +et malgré des efforts répétés, il n’a +pu envoyer un lapin de vie à trépas.</p> + +<p>Sa femme est, comme lui, grande, forte, +et, aussi bien assortis en vieillissant qu’à +l’aube de leur jeunesse, je te les présente +comme le modèle de l’union parfaite. +Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à +nous apprendre, maître Jamin nous expédie +sa femme pour nous exécuter fermement. +Au reste, que les nouvelles soient +bonnes ou mauvaises, elle a un air lugubre +perpétuel, et on croit toujours apprendre +une horrible catastrophe quand elle ouvre +la bouche pour annoncer que les vignes +sont splendides.</p> + +<p>Je suis bien sûre de la réponse quand, +la voyant, je lui crie :</p> + +<p>« Allons, madame Jamin, qu’est-ce +qu’il y a ?</p> + +<p>— Ah ! mademoiselle, tout le pays est +à la désole… C’est ben triste, allez !</p> + +<p>— Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse +Jamin ?</p> + +<p>— Parce qu’il pleut trop, mademoiselle. »</p> + +<p>Ou si c’est une année sèche :</p> + +<p>« Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle. +Les blés sont épiés, mais il n’y +aura rien dans les épis. »</p> + +<p>Si bien que, depuis que je me connais, +j’aurais passé ma vie à croire que j’allais +mourir de faim ou de soif si, chaque année, +je ne m’étais retrouvée plus vivante +que l’année précédente.</p> + +<p>Et maintenant que, comme tu le désirais, +tu connais à peu près le cadre du +portrait, comprendras-tu tout le charme +qu’il peut y avoir dans une existence bucolique ? +J’en doute… car, en pension, tu +rêvais déjà la vie vagabonde. Au reste, si +mes lettres te paraissent monotones, tu +n’as qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences +aux feuilles de mes arbres qui +tremblotent au-dessus de ma tête et me +content tant de jolies choses que souvent, +bien que je ne sois pas fille romanesque, +je reste bouche ouverte à les écouter.</p> + +<p>Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut, +belle dame !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">II</h2> + + +<p class="date">17 mai.</p> + +<p>Voilà ce qui s’appelle encourager les +gens ! ma plume se sent plus alerte, et mes +idées s’enchevêtrent si bien que je ne sais +comment débrouiller l’écheveau.</p> + +<p>Cependant je tiens un bout, en attendant +mieux, et je te le mets en main en +t’affirmant, foi d’honnête solitaire, que +l’étonnement de ton mari est d’une impertinence +rare. S’imaginait-il, ce voyageur +enragé, qu’un prieuré et les ombres de +pieux moines devaient me conduire tout +droit à l’idiotisme ou au désespoir !… +Mon Dieu, oui, les jours coulent uniformes +comme les eaux d’un paisible +courant, avec le même bruit pour me bercer, +et ma place dans le monde est bien +petite ; mais si exiguë qu’elle soit, je me +sens si pleine de vie que, parfois, je crois +tenir le monde entier dans mes bras.</p> + +<p>J’attendais ta lettre avec toute l’anxiété +d’un navigateur auquel des ravitaillements +sont nécessaires pour continuer sa marche, +et, les ravitaillements n’arrivant pas, +je montais chaque matin dans le belvédère +pour guetter, avec une grande lunette +d’approche, le personnage émouvant +qu’on appelle un facteur.</p> + +<p>Ce belvédère, planté au-dessus du +chœur de l’église, en remplacement du +clocher, qui menaçait de s’abattre sur la +tête des habitants, est une chambre carrée +percée de trois ouvertures, lesquelles lui +donnent l’air avenant d’une lourde lanterne. +La porte vitrée de ma lanterne +ouvre sur une petite plate-forme d’où je +domine le pays. Il m’arrive quelquefois, +mais assez rarement, de venir lire, penser +ou même écrire dans ce refuge haut perché. +Pour parer à cette éventualité, j’y ai +fait porter une table et un vieux fauteuil +en paille, au fond duquel je tombais régulièrement +chaque fois que je m’asseyais. +Alors, avec une ingéniosité de pauvre +gueux, que ton luxe ne te donnera jamais, +j’ai maintenu les barreaux avec du cordon +de tirage, et je reste en bonne intelligence +avec mon fauteuil jusqu’au moment où, +le cordon cédant, je suis obligée de recommencer +mon opération. Ainsi installée, +je vis comme un bernardin dans sa coquille.</p> + +<p>Les parois n’en sont pas luxueuses ! +Quand j’étais enfant, j’ai fait plus d’une +fois des tentatives malheureuses pour les +tapisser avec le reste des hideux papiers +qui tombent en lambeaux dans une partie +des chambres ; mais je suis toujours restée +au milieu de mon travail. De sorte que +mon œil s’arrête tantôt sur des petits +personnages bleus qui dansent dans une +prairie violette, tantôt, lorsque je me +tourne d’un autre côté, sur des roses groseille +entourées d’un dessin jaune. J’abandonne +ces horreurs pour regarder droit +devant moi par la porte ouverte, et ma +vue se repose en plongeant sur la cime +de vieux acacias si chargés de fleurs que +c’est merveille de voir comment des branches +aussi menues peuvent soutenir des +grappes aussi lourdes.</p> + +<p>T’es-tu jamais avisée de regarder au-dessous +de toi la cime fleurie d’un acacia, +d’en admirer la richesse et la vieille vie +toujours jeune ? Puis, de quitter ce blanc +éclatant pour contempler, à l’horizon, je +ne sais quel rêve fugace derrière un brouillard +transparent, puis, le brouillard se +déchirant, de voir… Ma chère, nous +parlerons de cela plus tard, mais je +crains, en vérité, que tu ne connaisses +que la prose de la vie. La prose ! je maintiens +ce mot : il prouvera à ton mari que +j’aime la loi du talion.</p> + +<p>J’ai donné la clef des champs à ma +plume, et la voici qui <i>broutille</i> à tort et à +travers, alors que l’heure s’avance et que +je veux te conter les choses graves qui se +passent ici.</p> + +<p>J’étais assise ce matin sur un banc du +bois… Ce banc est une simple planche +posée sans l’ombre de façon sur deux +pierres. La planche est devenue noire, +elle s’effrite quand on la gratte un peu, et +une petite mousse cramponnante la couvre +en partie. Pendant que je rêvais vaguement +devant ce lichen qui m’inspirait, je +ne sais pourquoi, une quantité de réflexions, +j’ai vu s’avancer Mme de Lines, +sa robe sans mode au vent et son chapeau +de jardin à la main. Son air grave me fit +pressentir que nous étions en marche +accélérée vers la philosophie.</p> + +<p>Le début fut, en effet, effrayant de profondeur.</p> + +<p>« Mon enfant, me dit-elle, le cœur +est un clavier. »</p> + +<p>Instinctivement, je portai vivement la +main à la place de cet organe pour voir +un peu si c’était vrai, puis, souriant de +ma naïveté, je répondis d’une voix faible :</p> + +<p>« Un clavier, madame !…</p> + +<p>— Un clavier, Claude, répondit-elle du +ton ferme d’un penseur que des méditations +profondes ont transporté au sein +de la vérité. Un clavier dont les notes +vibrent successivement les unes après les +autres… à moins, ajouta-t-elle, que plusieurs +ne parlent à la fois. »</p> + +<p>Cette image saisissante m’inspira un +respect extrême, et, selon l’usage, d’autant +plus grand que je n’y compris rien.</p> + +<p>Mais ce que c’est que d’avoir l’esprit +obtus ! Il paraît que c’était parfaitement +clair, car ma cousine reprit :</p> + +<p>« Tu as deviné, ma fille, qu’il s’agit +d’un mariage. »</p> + +<p>J’ouvris de grands yeux, car, à moins +que le ciel ou des amis ne s’en mêlent, je +ne croyais pas qu’il y eût l’ombre d’un +mari sur ma route… c’est-à-dire… hum !</p> + +<p>« Il viendra demain, reprit Mme de +Lines ; tu l’as vu une fois, mais je ne veux +pas te dire son nom aujourd’hui. Il est +fort bien… Il a quinze mille francs de +rente, plus sa clientèle, car il est médecin. »</p> + +<p>Ma cousine avait autrefois déclaré péremptoirement +que les trente mille francs +de rente, rêvés en vain pour elle, étaient +son dernier mot pour moi.</p> + +<p>Elle établissait ce fait que, possédant +dans ma parenté un financier non marié +immensément riche, lequel m’avait servi +de correspondant pendant mon séjour au +couvent et m’envoyait généreusement +chaque année un sac de chocolat et d’excellents +marrons glacés, je deviendrais +une héritière remarquable, et que mes +prétentions devaient être à l’unisson de +mes espérances. Mais cet homme avisé ne +songe nullement à quitter la vie et, en +réfléchissant que je pourrais bien avoir +quarante printemps quand mon héritage +présumé versera sa rosée bienfaisante sur +ma tête, ma cousine s’est rabattue sur +quinze mille francs.</p> + +<p>Et voilà que cette aubaine magnifique +tombait sur moi comme la manne dans +le désert. Si les Juifs l’ont mangée avec le +dégoût que je mettais à la contempler, je +les plains !</p> + +<p>Du bout du pied, je poussais des +feuilles mortes d’un air piteux, tout en +remarquant la satisfaction répandue sur +le grave visage de ma cousine.</p> + +<p>« C’est surprenant ! » m’écriai-je.</p> + +<p>Et, répondant à son air étonné, je continuai +avec chaleur :</p> + +<p>« Oui, surprenant qu’un homme dans +une aussi bonne situation songe à moi qui +n’ai rien. Ce doit être le fils d’un assassin +ou quelque chose d’aussi bien.</p> + +<p>— La question est trop sérieuse pour +plaisanter, répondit Mme de Lines d’un +air mécontent. Il est d’une famille honorable, +quoique moins bien posée que la +tienne, et il a vingt ans de plus que toi. +Voilà les deux côtés noirs de la situation. »</p> + +<p>Je comprenais ! c’était le libre échange +appliqué au mariage.</p> + +<p>« L’expérience te manque pour juger +sagement l’avenir, reprit ma cousine. +Ensuite je sais qu’à ton âge les notes du +clavier vibrent sans cesse sur un point.</p> + +<p>— Je jure par le Styx, m’écriai-je +véhémentement, que mon clavier est +muet comme… »</p> + +<p>J’allais dire « comme la tombe », mais +je m’arrêtai tout à coup, et sentis qu’une +vive rougeur se répandait sur mon visage. +Fort heureusement que Mme de Lines, +préoccupée, ne vit rien. Elle cherchait, +je crois, quelque sentence foudroyante +quand je repris, avec un peu d’hésitation, +car je me sentais sur un terrain horriblement +glissant :</p> + +<p>« Je ne tiens pas à l’argent, ma cousine. +J’ai vécu vingt ans avec rien, et, +m’en trouvant admirablement, je ne demande +qu’à continuer. »</p> + +<p>Elle me regarda avec stupeur.</p> + +<p>« Tu aurais dix ans que tu ne raisonnerais +pas autrement. L’argent fait les +trois quarts du bonheur ; j’en sais quelque +chose pour en avoir été privée toute ma vie.</p> + +<p>— Eh bien, si je ne me mariais pas ! » +dis-je dans une illumination subite.</p> + +<p>Mais Mme de Lines, pour toute réponse, +se contenta de hausser les épaules, ce qui +rabattit ma découverte et mon illumination +subite au rang d’une affreuse bêtise.</p> + +<p>Elle refusa encore, je ne sais trop pourquoi, +de me dire le nom de ce prétendant ; +probablement que j’ai émis une opinion +défavorable sur son compte lorsque +je l’ai vu, et qu’elle ne veut pas que mon +imagination s’emporte sur cette première +impression avant d’en avoir une seconde.</p> + +<p>Alors je suis allée trouver grand’mère +avec l’espoir de vaincre facilement sa +discrétion.</p> + +<p>Grand’mère surveillait la cuisson de +confitures, en jouant de la guitare et en +lisant les aventures de Mathilde et de +Malek-Adel. Elle s’était installée dans +l’arrière-cuisine, une pièce humide dont +la voûte aux quatre nervures soutient la +terrasse, pendant que le four prend la +moitié de la place.</p> + +<p>Grand’mère, dont la main potelée et à +peine ridée, malgré ses soixante-quinze +ans, se promenait avec agilité sur les +cordes de son instrument, s’interrompit +lorsque je franchis la petite porte cintrée +de ce singulier sanctuaire.</p> + +<p>« Grand’mère, je suis demandée en +mariage, par qui ? »</p> + +<p>En général, ces questions à brûle-pourpoint +me réussissent. Mais grand’mère +me répondit d’un air mystérieux :</p> + +<p>« Tu le sauras demain… j’ai promis +à Laure de ne pas te le dire.</p> + +<p>— Je voudrais le savoir tout de suite, +dis-je. Et puis, ma chère grand’mère, je +me moque, je vous assure, d’avoir ou de +n’avoir pas quinze mille francs de rente. +Et ensuite devenir la femme d’un médecin… +pouah ! un homme qui vit au milieu +des maladies, des morts ou des mourants ! +D’ailleurs je suis sûre qu’il… »</p> + +<p>Mais un bruit inquiétant, du côté des +confitures, interrompit mon discours.</p> + +<p>« Mes confitures brûlent ! s’écria +grand’mère en posant sa guitare sur une +chaise et en jetant par terre Malek-Adel. +Mon Dieu, est-il possible ! elles s’en vont +dans le feu… Marie, René, Laure, Mina… +mais arrivez donc ! levez la bassine, +depêchez-vous ! »</p> + +<p>Dans sa détresse, grand’mère appelait +à son aide jusqu’à sa chatte favorite. Je +me précipitai, me brûlai les doigts et me +noircis les mains dans l’intérêt de ma +cause, ainsi qu’il arrive souvent dans le +dévouement des hommes ; mais l’ampoule +que je me suis faite à la main droite ne +m’a servi de rien, ma chère amie. Grand’mère, +contre son habitude, n’a commis +aucune indiscrétion, et j’en suis réduite +aux conjectures.</p> + +<p>Pendant le dîner, je me suis derechef +élancée sur mon coursier préféré. J’ai +parlé, avec conviction, de la vie de campagne +simple et rustique ; des mérites +moraux qui découlaient de la sagesse de +nos aïeux, lesquels, ces bonnes gens, se +contentaient de rideaux de mousseline et +de vulgaire carrelage. Mais ma cousine +m’a interrompue pour me dire :</p> + +<p>« Regarde le tableau généalogique +qui est dans la bibliothèque, et tu verras +s’ils étaient si simples. »</p> + +<p>Il est de fait que chaque note biographique +se termine ainsi :</p> + +<p>« Il eut de grandes relations et se +ruina. »</p> + +<p>La ruine a été leur position sociale, et +nous avons conservé la tradition.</p> + +<p>Je tournai bride et pris un autre chemin, +mais sans plus de succès. Il était si +pierreux que mon coursier buttait à +chaque pas, et que nous avons fini par +rouler dans un fossé où nous sommes +restés.</p> + +<p>Adieu, majesté ; demain le facteur emportera +ces pages et, le soir, je t’en griffonnerai +de nouvelles pour te conter comment +cette manne miraculeuse, qui s’appelle +un médecin pourvu d’une clientèle +et de quinze mille francs de rente, est remontée +au ciel d’où elle était tombée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">III</h2> + + +<p class="date">26 mai.</p> + +<p>« O sainte pauvreté ! » disent les religieux. +Depuis ce matin, ma chère amie, +je me demande si je dois me froisser de +ton scepticisme à mon égard ; il est insolent, +et je ne sais de quel côté résoudre +la question.</p> + +<p>Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas +dans le cas de ces âmes sublunaires qui +touchent aux cieux par la pensée et n’ont +pas le sens commun sur la terre ? Ou, si +la sainteté n’est pas ma voie, ce que je +suis très disposée à croire, pourquoi ne +ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a +la sagesse de supprimer tous les agréments +de la vie pour la rendre plus +agréable ? C’est une sagesse, vois-tu, qui +dépasse de cent coudées en profondeur +toute la philosophie de ma cousine. Sainte +pauvreté ! elle vous met en harmonie +avec le fond sérieux de la vie et… Et tu +ne crois pas un mot des raisons qui me +la font aimer. Tes fossettes rient jusque +dans ta lettre et, en femme amoureuse, +lu vois mes idées revêtir une forme masculine +qui me prendra dans ses bras un +beau matin et m’emportera au loin… A +une lieue d’ici, pas plus ; dans un manoir +posé au milieu de notre plaine comme +un vieux hibou déplumé qui a l’intention +de vivre cent ans encore dans ses vieilles +murailles chambranlantes. Cent ans ! c’est +plus qu’il ne faut pour abriter nos +amours. Et quand nous aimerions à vivre +comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas +que personne eût rien à reprendre à nos +idées. Un hibou est un animal infiniment +plus sympathique qu’un médecin ; il a du +moins le bon goût de se taire toute la +journée, et, comparativement, c’est une +qualité transcendante.</p> + +<p>Quelle entrevue tumultueuse ! Il n’y +avait pas trois minutes qu’il était assis +qu’un jugement sans appel était prononcé +en mon intime et que, nous prenant aux +cheveux, je constatais qu’il ne pouvait +être question entre nous de la rencontre +des atomes crochus.</p> + +<p>C’est un de ces faiseurs de phrases qui +sautent d’une dissertation sur la gloire à +une question de ménage, de l’esthétique à +la manière d’assaisonner un macaroni, de +Platon aux contes de ma mère l’Oie ; qui +discourent sans s’arrêter, sans respirer, +sans vous écouter et croient être aimables. +Ils parlent de lieux communs comme de +découvertes transcendantes, et d’idées +creuses ou vulgaires avec la satisfaction +prud’hommesque d’un imbécile. Ah ! les +stupides personnages !</p> + +<p>Selon eux, il n’y a de remarquables +sous la voûte céleste que les individus +dont ils représentent l’espèce : médecins, +notaires, avoués, etc. L’armée se +compose d’huîtres, les marins sont des +ânes, les grands propriétaires des fainéants, +les gens du monde des nullités, +les diplomates distingués ont leur +réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a +de bien, d’intelligents, de studieux, de +distingués, de moraux que les médecins +en général et M. X… en particulier.</p> + +<p>Le voyant complètement fourvoyé, je +le mis traîtreusement sur le chapitre de +la religion, ce qui l’acheva.</p> + +<p>Il m’est arrivé de penser que mes opinions +religieuses, relativement à celles de +certaines gens, pourraient bien sentir un +peu le roussi, et que je mériterais quelquefois +d’être liée sur des fagots. Mais, en +l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur +extraordinaire ; je devenais apôtre, +missionnaire, martyre s’il le fallait ; pis +que cela, des ailes me poussaient pour +suivre à grands pas sainte Thérèse dans le +mysticisme, et jamais la prose d’un sot +ne produisit plus magnifique effet.</p> + +<p>Ma cousine consternée, et grand’mère +mécontente de moi, essayaient d’éteindre +l’incendie, mais la maison brûlait par +tous les bouts.</p> + +<p>Grand’mère, cependant, s’obstina à +faire diversion. Mais d’abord grand’mère +est terriblement distraite ; ensuite, de tout +temps, elle a ressemblé, moins l’éloquence +et l’intention, à saint Jean Chrysostome +parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment +ou par distraction, elle dit aux +gens les vérités les plus crues, et nous +met sans cesse sur le gril ma cousine et +moi.</p> + +<p>« On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement, +que votre père rendait sa +femme malheureuse. C’est bien vilain !</p> + +<p>— Mais, madame… » murmura M. X… +interloqué.</p> + +<p>Ma cousine essaya de pallier le désastre, +mais grand’mère reprit à voix +basse :</p> + +<p>« Tu sais bien, Laure, que nous l’avons +entendu dire. »</p> + +<p>Pour nous tirer de ce mauvais pas, je +repartis en guerre, en appliquant, de +main habile, un petit coup de fouet sur +les opinions de l’ennemi.</p> + +<p>Dans l’excitation de la discussion, sans +souvenir du motif de sa visite, il eut la +bonté de m’informer qu’il considérait +comme niaises superstitions toutes les +vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la +science y ayant mis bon ordre, les +croyants, à part quelques honorables +exceptions, étaient des oies ou peu s’en +faut.</p> + +<p>« La science, mademoiselle, la science +achèvera de faire table rase de ces reliquats +de la routine et de l’ignorance.</p> + +<p>— Je n’en doute pas, monsieur, je n’en +doute pas, répondis-je innocemment. Et +lorsque la science, à l’exclusion d’autre +chose, aura infusé ses idées dans l’esprit +des hommes rudimentaires qui sont, je +crois bien, les mêmes en tout temps, vous +aurez la joie d’être pendu haut et court à +la première lanterne venue, afin que les +braves gens qui vous pendront jouissent +un peu de vos revenus. Ce qui sera du +reste infiniment agréable pour vous ; car +enfin, il doit être délicieux pour un savant, +ou un philosophe, de fermer les +yeux en servant d’application à la logique, +qui est une des premières clefs de la raison +et, par contre, de la science, si je ne +me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans +les siècles les plus noirs du moyen âge… +quelle destinée et comme c’est grand ! »</p> + +<p>Sur ce, s’imaginant que je me moquais +de lui, il prit son chapeau pour s’en aller +à la recherche du martyre et court encore.</p> + +<p>Notre grand salon, que je ne t’ai pas +encore présenté, retentit de gémissements +et de reproches. Mme de Lines m’accusa +de l’avoir fait exprès.</p> + +<p>« Exprès ! dis-je impatientée. Est-ce +moi qui ai construit le cerveau de ce bourgeois +bourgeoisant ?</p> + +<p>— Mais il est très bien ! dit grand’mère, +qui trouve tout le monde bien et +qui, quoique appartenant à une ancienne +famille, n’a pris au moral que les traits +de son père, qui avait perdu dans la +bagarre révolutionnaire les affinements +et les idées des vieilles souches.</p> + +<p>— C’est un parti que Claude ne retrouvera +pas », dit ma cousine d’un ton +pitoyable.</p> + +<p>Pendant ce conflit, je contemplais notre +belle voûte du quatorzième siècle, badigeonnée +par ma famille d’une affreuse +couleur ; elle a vu des moines en prière, +peut-être des saints en extase, mais elle +n’avait pas accoutumance, certainement, +d’un regard de jeune fille irritée.</p> + +<p>Pour comble de bonheur, maîtresse +Jamin, au courant de la situation, apparut +avec sa mine funèbre. En vieux serviteur +zélé, elle accourait pour connaître +les bonheurs de la famille.</p> + +<p>Le bonheur s’étant tourné en désastre, +je me préparais, si la bonne femme se +transformait en fontaine, à la faire servir +de bouc émissaire à mon irritation. Mais +elle se contenta de dire :</p> + +<p>« C’est bien malheureux, mademoiselle, +mais enfin, si ce n’est pas votre +goût… C’est que le mariage n’est point +un marché ordinaire, allez ! »</p> + +<p>On en resta sur ce mot, mais le dîner +fut morne.</p> + +<p>Pour nous distraire de nos sombres pensées, +je proposai d’atteler Pâté s’il voulait +bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles +d’un ami qui vit solitairement avec +ses rhumatismes et ses livres.</p> + +<p>Pâté, en excellentes dispositions morales, +nous conduisit sans hésitation, de +son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée +d’un manoir peuplé pour moi de bons +souvenirs.</p> + +<p>Ses murs sont écroulés en différents +endroits ; les nôtres n’en sont encore qu’à +menacer les passants, mais ceux-là ont +cessé de tergiverser depuis longtemps. +Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour +attraper les gueules de loup qui poussent +à profusion dans quelques grains de terre… +quelques grains de terre seulement, sire, +et leur vie n’en est pas moins et belle, et +vigoureuse, et charmante !</p> + +<p>Le propriétaire, M. Moral de Chétigné, +qui ressemble trait pour trait à un bourgmestre, +eût été merveilleux dans une toile +hollandaise. Il a rempli je ne sais quelles +fonctions à la cour de Louis-Philippe ; +fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il +est pauvre comme Job.</p> + +<p>Malgré ses rhumatismes, il a conservé +l’habitude courtoise d’offrir son bras à +grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa +calèche, tout en chancelant comme les +vieilles murailles de son manoir. Il baise +la main de ses visiteuses et met tout son +esprit en mouvement pour leur être +agréable. C’est un puits de science, qui +se creuse encore, car il exhalera son dernier +soupir en écrivant la dernière phrase +d’un dernier ouvrage.</p> + +<p>« Claude voulait savoir comment vous +alliez, a dit grand’mère en s’asseyant.</p> + +<p>— Comme un homme tout joyeux ! +a-t-il répondu. Mon fils arrive incessamment. »</p> + +<p>En entrant, j’avais lu dans ses yeux +une bonne nouvelle ; mais, bien que j’eusse +attiré grand’mère et ma cousine dans un +guet-apens, ayant l’idée traîtresse d’entendre +parler du compagnon de mon enfance, +je m’attendais si peu à son arrivée +prochaine que la surprise m’empêcha +d’exprimer aucun sentiment.</p> + +<p>« J’espère, dit grand’mère distraite, +qu’il a embelli, car il était bien laid en +partant. »</p> + +<p>M. de Chétigné, qui est habitué à +grand’mère, se mit à rire.</p> + +<p>« Mais comme tous les pères, dit-il, je +vois mon fils avec des yeux prévenus, et +je ne l’ai jamais trouvé laid. »</p> + +<p>Grand’mère, qui s’aperçut de son errement, +n’insista pas, mais fit une grimace +significative. Elle a sur la beauté physique +des hommes des idées déterminées, +comme en littérature ; et, pour lui plaire +complètement, il faut qu’un homme soit +beau, d’une beauté d’Andalou ou de brigand +calabrais.</p> + +<p>« C’était, enfant, un bien bon petit +garçon, dit Mme de Lines. Jeune homme, +il m’a toujours semblé qu’il avait conservé +ce bon fond. Et la bonté, ajouta-t-elle, est +un tuyau par lequel passent et s’améliorent +toutes les qualités d’un caractère. »</p> + +<p>Cette pensée neuve n’est-elle pas bien +joliment tournée ? Médite, ma chère +Yvonne, cet aperçu philosophique, comme +je l’ai fait hier soir pendant que, balancées +dans notre calèche, nous revenions +au Vaulné par un beau ciel étoilé. La nuit +était pure et mon cœur battait vite.</p> + +<p>Adieu ; je t’embrasse à grands bras, et +ne dis plus que ma vie est monotone.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IV</h2> + + +<p class="date">4 juin.</p> + +<p>Ta malice est en défaut, ma chère amie, +car je le crois trop modeste pour s’appliquer +l’orgueilleuse phrase de ton héros. +Pourtant… s’il vient, il vaincra, c’est certain, +mais ne l’assimile plus à César : je +n’aime pas les conquérants.</p> + +<p>Si on laissait les pauvres gens vivre +tranquillement chez eux à leur guise, soit +en s’égorgeant si ce passe-temps leur +plaît, soit en pratiquant des rapports plus +doux, on s’éviterait des embarras bien +désagréables. Mais les hommes ont la +rage de se mêler de ce qui ne les regarde +pas…</p> + +<p>Mon roman, comme tu l’appelles, sera-t-il +pourvu des bottes de sept lieues ?</p> + +<p>Je crains, au contraire, qu’il ne marche +à pas comptés, comme un perclus qui ne +peut faire usage à la fois de tous ses +membres.</p> + +<p>S’il jette un jour ses béquilles, il faudra +qu’il coure sur la volonté de ma +famille pour lui faire mordre la poussière ; +mais le pays conquis, qu’il soit roman +ou famille, ne se rendra pas sans +débats et sans cris. Ce qui prouve que +j’ai bien raison, et que la bonne parole +n’est pas : « Convertissez-vous ! » mais : +« Faites ce que vous voudrez ! » Les conversions, +lance au poing, ne valent pas le +diable !</p> + +<p>Nous étions à déjeuner quand maître +Jamin est entré dans la salle à manger +pour causer un peu et nous apprendre +les nouvelles. Mais, au lieu de débuter +par la seule chose qui m’intéressât, il +commença par nous parler de ses petites +affaires, et voulut nous convaincre que +son âme, aussi placide que sa bonne +figure, était en ébullition.</p> + +<p>« Je viens de rencontrer Guibert… +voyez-vous, quand je vois cet homme-là, +je ne sais pas ce que je lui ferais bien !… +C’est lui qui a jeté, une nuite (nuit), un +sort sur mes chevaux. Le jour où je lui +donnerai une raclée, il l’aura pour de +bon. »</p> + +<p>Dans ce pays-ci, les gens mettent des <i>t</i> +partout, et les font sonner comme s’ils +étaient suivis d’un <i>e</i>, ce qui ajoute au pittoresque +de leur langage.</p> + +<p>Grand’mère a passé toute sa vie à la +campagne, au milieu des paysans ; elle +devrait être habituée à leurs croyances ; +néanmoins, quand elle entend parler de +sort, elle se fâche immédiatement.</p> + +<p>« Vous êtes aussi bête que cette carafe ! +s’écria-t-elle en frappant sur la +table. Voyons, Jamin, personne ne jette +de sort, vous le savez bien.</p> + +<p>— Pour sûr que c’est vrai pourtant, +madame ! C’est sûr, pour de bon !… Ah ! +la canaille ! Je l’ai vu qui venait aujourd’huite +à ma redevance…</p> + +<p>— Eh bien, l’avez-vous un peu battu ? +demandai-je. C’était le cas d’en finir, +monsieur Jamin.</p> + +<p>— J’ai pris un autre chemin, mademoiselle, +parce que, voyez-vous, si je +lui avais donné une tape par la goule, +j’aurais bien été capable de le tuer. »</p> + +<p>Et, comme je riais, il reprit :</p> + +<p>« Pour sûr que je l’aurais tué… j’ai +eu peur de moi, voilà pourquoi je n’ai +pas voulu lui parler. Enfin, c’est pas tout +ça… Eh bien, v’là donc M. Hervé revenu +dans le pays ?</p> + +<p>— Vous l’avez vu ? dis-je vivement.</p> + +<p>— Non, mais j’ai rencontré le gars à la +Viturin qui lui avait parlé. »</p> + +<p>Pendant que ma cousine et grand’mère +le questionnaient, je baissai le nez sur mon +assiette sans rien dire, en songeant à la +joie de revoir, peut-être le jour même, ce +vieux compagnon de mon enfance, le +complice de toutes les sottises que j’avais +envie autrefois d’exécuter.</p> + +<p>Comme on vieillit cependant ! Le voici +devenu un savant comme son père ; il a +été envoyé en Asie par je ne sais quelle +Société, et, depuis quatre ans, il vit dans +ces pays, observant et prenant des notes.</p> + +<p>« Son père et lui, c’est du bien bon +monde ; seulement ça n’est point riche du +toute, ajouta Jamin en se levant. Allons, +adieu, mesdames ; portez-vous donc +bien ! »</p> + +<p>Il nous verrait dix fois par jour qu’il +nous ferait dix fois ce souhait charitable.</p> + +<p>« Le pauvre garçon n’est pas, en effet, +dans une brillante position, dit ma cousine. +La vie a des cruautés bien inutiles, +ajouta-t-elle avec mélancolie.</p> + +<p>— Je suis sûre qu’Hervé en est encore +à découvrir les cruautés de la vie, dis-je +un peu nerveuse. S’il n’a pas d’argent, +les murs resteront par terre au lieu d’être +debout, voilà tout !</p> + +<p>— Il touchera du doigt les ennuis +quand il voudra se créer un intérieur, et +qu’il se verra obligé de rester vieux +garçon.</p> + +<p>— Eh bien, dit grand’mère paisiblement, +il travaillera à ses livres et vivra +avec son père. »</p> + +<p>Comme si son père devait être éternel ! +J’enrageais de le voir ainsi condamné +tout tranquillement, et comme la chose +du monde la plus simple, à une vie d’isolement.</p> + +<p>« Il fera mieux, dis-je, d’épouser une +femme pauvre comme lui…</p> + +<p>— Et de créer une famille pour la misère… +c’est une idée pratique à toi, +Claude ! »</p> + +<p>Cette réflexion est de ma cousine, qui, +étant la femme la plus impratique de la +terre, a la manie de chercher noise à mon +sens pratique. Comme si ce sens n’était +pas merveilleux quand il consiste à ne +point rêver l’impossible et à tirer de sa +position le parti qu’il convient ! Il faut +bien que je m’adresse à moi-même quelques +compliments puisque personne ne +m’en fait…</p> + +<p>J’ai été d’humeur sombre toute la journée ; +mes compagnons habituels s’étaient +terrés comme des lapins et m’avaient +abandonnée à mon marasme, qui grandissait +d’heure en heure, parce que je comptais +sur une visite qui n’arrivait pas. A +l’horizon, il n’y avait qu’herbe roussie et +poussière poudroyante.</p> + +<p>Mais tu sauras que je ne suis pas +femme à laisser ma mauvaise humeur +s’ingérer si bien dans mes affaires que +ce n’est plus moi qui les dirige. J’envoyai +promener ma visiteuse, et, prenant +Hamlet, j’allai m’asseoir à l’extrémité +d’une avenue abandonnée. Ses noyers +sont si vieux, si vieux que leurs têtes deviennent +chauves et, dans leurs gros +troncs, les abeilles essaiment chaque +année.</p> + +<p>Je m’installai sur un petit mur, à l’entrée +d’un clos qui fut autrefois à nous et +que la maladie a ravagé. Ainsi entourée +de noyers expirants et de vignes qui ont +vécu, j’aurais pu méditer sur la fragilité +des choses terrestres s’il ne m’avait paru +plus simple d’admirer les rayons de +soleil sur l’herbe verte… c’est-à-dire +quand elle est verte, car la nôtre, à cause +de la chaleur exceptionnelle, est rôtie depuis +longtemps. Puis, me plongeant avec +ardeur dans Hamlet, mon esprit s’en allait +courir dans la philosophie et, répétant +« <span lang="en" xml:lang="en">te be or not te be</span> », j’arrivais à la conclusion +que j’étais sûre d’exister, que +toutes les idées, même les idées folles, +n’avaient pas pour principe de vie…</p> + +<p>Parvenue à ce point de ma sagesse, je +m’interrompis pour lever les yeux et, +dans le chemin défoncé, j’aperçus, planté +sur un cheval plus maigre que Rossinante, +un cavalier qui me regardait effrontément.</p> + +<p>Je le regardai de la même façon, et une +foule d’échos résonnèrent autour de moi, +comme les notes charmantes d’un instrument +délicat. De fines vibrations s’échappaient +des blés qui jaunissent, des herbes +brûlées, des ornières du chemin ; elles +nous enveloppaient comme une légion +d’amies exquises qui parlaient toutes à la +fois dans leur joie de nous retrouver.</p> + +<p>Peut-être Hervé écoutait-il comme moi +leurs voix fugitives, car il resta une bonne +minute sans bouger ni parler, et j’aurais, +pour ma part, prolongé plus longtemps ce +moment qui me donnait peu à peu l’impression +troublante de vieux parfums enfermés +dans des tiroirs rarement ouverts +et passant ainsi à plusieurs générations.</p> + +<p>Mais il parla, et le charme fut rompu.</p> + +<p>« Claude !… vous me reconnaissez ?</p> + +<p>— Assurément, dis-je, bien que vous +ressembliez quelque peu à un Maure. »</p> + +<p>Je m’approchai et lui donnai ma main, +qu’il garda dans la sienne en frappant +distraitement sur mes doigts avec l’extrémité +de ses rênes.</p> + +<p>Je mourais d’envie de savoir ce qu’il +pensait pendant que, sans mot dire, il +m’examinait avec la gravité d’un Arabe +en prière.</p> + +<p>« C’est une habitude que vous avez +prise là-bas ? demandai-je un peu impatientée.</p> + +<p>— J’ai traversé tant de pays dangereux, +répliqua-t-il, que je ne puis faire un +pas maintenant sans regarder avec défiance +autour de moi.</p> + +<p>— Merci bien ! dis-je en riant. Mais +vous êtes dans notre bonne province +d’Anjou, et les femmes n’y sont point des +bêtes féroces.</p> + +<p>— Que sait-on ?… » me répondit-il +avec gravité.</p> + +<p>Je l’aurais battu. C’était trop fort, après +quatre ans d’absence, de ne trouver rien +de mieux à dire que de me comparer à +un crocodile ou à un jaguar.</p> + +<p>« Est-ce la politesse des Persans que +vous rapportez ? demandai-je. Vous m’avez +l’air de ne plus connaître la civilisation.</p> + +<p>— Vous croyez ? dit-il en riant et laissant +tomber ma main. Après cela, c’est +bien possible ; mais j’aurai le temps de +renouveler connaissance avec elle, car +adieu les missions et les voyages !</p> + +<p>— Vous revenez donc définitivement à +Chétigné, Hervé ?</p> + +<p>— Oui… Mon père est bien infirme +maintenant, et je ne puis le laisser seul +plus longtemps. On m’avait proposé une +nouvelle mission, je l’ai refusée. Mais +bah ! dit-il en faisant un geste comme +pour chasser un dernier regret, il est aisé +de se plaire partout. »</p> + +<p>Cette phrase, ma chère amie, te le peint +tout entier… A peine sera-t-il complètement +installé qu’il s’organisera une bonne +petite vie occupée qu’il trouvera délicieuse. +Il écrira un ouvrage géographique +ou historique en collaboration avec son +père, il m’en a déjà parlé, ce projet lui +tenant au cœur ; il illustrera lui-même +son livre, car il dessine à merveille. Il est +assez musicien pour jouer agréablement +du violon, et nous ferons de la musique +ensemble, comme autrefois quand nous +débutions. Qu’importe alors d’habiter, au +fond d’un village, de vieux murs écroulés !</p> + +<p>« Claude plaide pour son saint… Claude +plaide pour son saint ! »</p> + +<p>Cette petite phrase m’arrivera en sourdine +à travers de lointaines contrées, +quand tu liras ma lettre. Mais mon saint, +crois-le bien, est le plus aimable des +saints. Si jamais il organise mon foyer et +prenne enfin sa place dans l’âtre, tu verras +s’il manque de séduction, tout saint qu’il +soit !</p> + +<p>Il s’était remis à m’examiner pendant +que je marchais auprès de Rossinante. +Puis, regardant autour de lui, il s’étonnait +de retrouver tout semblable : les mêmes +crevasses dans le mur, les mêmes pierres +effritées au vieux portail construit en +même temps que le prieuré et sur le haut +duquel poussent des œillets sauvages et +des églantiers, pendant qu’un tilleul argenté +le couvre en partie de ses branches.</p> + +<p>« Mais, dis-je, songez que depuis quatre +ans seulement vous êtes parti, et que le +Vaulné a vu passer cinq cents ans sur lui +sans être ébranlé.</p> + +<p>— C’est vrai ! dit-il en sautant à bas de +son cheval, pour le faire passer par la +petite porte ronde qui est à gauche de +l’épais portail, afin que je n’eusse pas la +peine de lui ouvrir les grandes portes à +claires-voies toutes vermoulues… Mais j’ai +vu tant de choses, dans ces quatre années, +que l’immobilité des objets familiers me +paraît étrange. »</p> + +<p>Pendant que nous traversions la grande +cour de ferme, par laquelle il est nécessaire +de passer pour arriver au château, +car tels étaient les lieux il y a deux cents +ans, tels ils sont restés, j’avais bien envie +de lui demander son impression sur moi, +car enfin, je n’ai pas dû être immobile +comme une pierre !… Mais il entra en +silence, et d’un air recueilli, dans la petite +cour comprise dans l’enceinte des trois +corps de logis, qui forment la façade +principale de l’habitation. Autrefois elle +était toute en cloîtres, dont il ne reste +aucun vestige ; un mur d’appui, surmonté +d’une grille en bois entièrement garnie de +plantes grimpantes, la sépare de la grande +cour. Les murailles de la maison sont +couvertes, jusqu’à mi-hauteur, de lierre, +de jasmin et de viorne.</p> + +<p>Hervé s’extasia sur la vigueur du lierre, +tellement épais que, dans le renfoncement +des portes, on serait à l’abri des pluies les +plus violentes.</p> + +<p>« Il a épaissi de moitié depuis mon +départ ; cependant tout est bien pareil ! » +ajouta-t-il en regardant la pompe posée +au milieu de la cour dans un rond-point +de gazon, et les fleurs rustiques qui, dans +les plates-bandes circulaires, s’ouvrent à +la vie va comme je te pousse… »</p> + +<p>Puis son expression se rembrunit en me +regardant, et, comme nous entrions dans +la salle à manger, qui sert également +de vestibule, il s’arrêta tout à coup :</p> + +<p>« Et cependant, dit-il, il y a un grand +changement ici, puisque vous vous +mariez !</p> + +<p>— Qui vous a appris cela, Hervé ?</p> + +<p>— Tout le monde ; du moins les bonnes +gens auxquels j’ai parlé. C’est le bruit du +pays.</p> + +<p>— Le fait extraordinaire d’un prétendant +s’est en effet produit », répondis-je +laconiquement.</p> + +<p>J’eus, un instant, la pensée de le laisser +en suspens, mais il y avait, dans cette +façon d’agir, un jeu de coquetterie tout à +fait en dehors de mon caractère ; aussi +j’ajoutai :</p> + +<p>« J’ai jeté ce prétendant à l’eau. »</p> + +<p>Et, satisfaite de l’éclair qui passa dans +ses yeux, j’ouvris vivement la porte du +salon.</p> + +<p>Il fut accablé des questions les plus +variées, grand’mère voulant absolument +savoir si les Thibétains sont bons maris, +s’ils mangent de la soupe aux choux verts, +et s’ils savent que Charles X était un sot.</p> + +<p>Ma cousine s’occupait avec sollicitude +des Persans.</p> + +<p>« Ils ont une philosophie à eux, n’est-ce +pas ? Beaucoup d’idées profondes ? Lisent-ils +nos auteurs ? Et leur religion ? Elle ne tient +pas debout, je crois ?</p> + +<p>— Mais, dit Hervé malicieusement, il y +a parfois une grande similitude entre leurs +sentiments religieux et les nôtres.</p> + +<p>— Par exemple ! s’écria grand’mère +fâchée. Allez-vous vanter aussi leurs +mœurs ?</p> + +<p>— Mon Dieu, elles sont celles de la plupart +des Orientaux, répondit Hervé avec +la philosophie d’un homme qui a beaucoup +vu.</p> + +<p>— Et vous les trouvez belles ? reprit +grand’mère en se fâchant un peu plus. +Voyez-vous, je ne fais pas plus de cas de +vos Persans que de ce petit bout de papier. +J’ai lu qu’ils avaient au moins cinquante +femmes à la fois ; c’est bien laid ! »</p> + +<p>Et grand’mère, qui dit tout, se fourvoya +dans une dissertation équivoque.</p> + +<p>« Ils ont de charmants proverbes, interrompit +vivement Mme de Lines.</p> + +<p>— Moi je les appelle des bêtes, dit +grand’mère en poursuivant son idée, +et…</p> + +<p>— Voulez-vous m’en donner quelques-uns, +Hervé ? demanda ma cousine.</p> + +<p>— Et toutes ces femmes-là, reprit +grand’mère, femmes et hommes d’ailleurs, +d’après ce que j’ai lu, et ce que j’ai lu +n’est pas beau… Ainsi…</p> + +<p>— Votre père doit être bien heureux +de votre retour ? s’écria Mme de Lines qui, +dans sa détresse, ne trouva pas de meilleure +diversion.</p> + +<p>— Mais, Laure, je ne sais pas pourquoi +tu m’interromps toujours, dit grand’mère +en s’impatientant. Laisse-moi donc expliquer +à Hervé que ses Persans, qu’il a l’air +d’aimer, sont des… »</p> + +<p>Puis, sur un signe de ma cousine, ses +yeux tombèrent sur moi, et elle reprit son +ouvrage en disant avec humeur :</p> + +<p>« Mon Dieu, ce que j’allais dire n’était +pas si terrible ! »</p> + +<p>Pendant la visite d’Hervé je restai +silencieuse, car j’avais fort à faire de +débrouiller mes sentiments et mes observations. +Puis je m’amusais de l’effet +que produit la solitude sur trois ermites +qui sont arrivés à posséder la conviction +que les riens de leur vie doivent avoir +aux yeux de l’univers, voire des Persans, +l’importance de curieux événements.</p> + +<p>Est-ce ta pensée en me lisant ? Il est +vrai que tu n’es ni univers, ni habitante +de la Perse.</p> + +<p>Ma soirée s’est passée à entendre discuter +les mérites du voyageur.</p> + +<p>Grand’mère disait :</p> + +<p>« Il a plutôt embelli, car ce teint brun +le fait ressembler à un Espagnol.</p> + +<p>— Il parle vraiment en homme intelligent », +disait ma cousine d’un air étonné.</p> + +<p>Voilà qui est surprenant après toutes +les preuves d’intelligence qu’il a données +dans son enfance et par le résultat de ses +brillantes études ! Mais on dit qu’il est +difficile de passer pour esprit supérieur +auprès des gens qui vous ont vu naître +ou vous ont toujours connu. Hervé sera +toujours considéré ici comme un enfant.</p> + +<p>Ensuite, je ne sais pourquoi il doit être +si satisfaisant de ressembler à un Espagnol, +au lieu de ressembler tout bonnement +à un Français… Si ce n’est peut-être +que, pour certains yeux, les objets éloignés +revêtent un charme d’autant plus +séduisant qu’il est inconnu.</p> + +<p>Pour moi, j’admire et j’aime ce qui +m’approche ou m’entoure, sans en chercher +plus long. Je suis bien convaincue +que mes chênes, à leur façon, valent les +cèdres du Liban, ne serait-ce que parce +que, si on parlait d’eux dans le Liban, ils +y seraient admirés de confiance.</p> + +<p>Adieu. J’éprouve un plaisir extrême à +te conter ma vie par le menu et le détail. +Malgré les enthousiasmes de touriste qui +débordent dans ta dernière lettre, sache +bien que point n’est besoin de s’en aller +de montagne en montagne pour découvrir +des merveilles : ma plaine en contient +assez pour occuper une existence courte +ou longue.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">V</h2> + + +<p class="date">30 juin</p> + +<p>Voici des reproches curieux, ma chère +amie ! N’est-il pas plus charmant de créer +un portrait à sa guise et de laisser son +imagination vagabonder, au lieu de l’asseoir +bonnement en face de la réalité ? +Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché ; +elle n’est pas vraie seulement pour l’amour, +et un petit voile d’idéal sur toute chose +n’a rien de déplaisant.</p> + +<p>Si je t’envoie une description détaillée, +preste ! le voile s’envolera, au lieu que, +livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra +entouré du nimbe que donnent les amours +naissantes. A moins que, par malice et +sans cause, comme dit le curé, tu ne te +le figures déjà voûté sous le poids de la +science, les cheveux grisonnants, l’air d’un +séminariste et les habits râpés en sa qualité +de savant. Au reste, que la folle de +ton logis parle à sa guise ! La folie de la +mienne est si grande qu’elle serait incapable, +en vérité, de t’apprendre la couleur +de ses yeux. J’affirme seulement qu’il +n’est point aveugle, qu’il possède quatre +membres, comme tout le monde, et qu’il +est de hauteur moyenne, car, un jour que +nous étions debout devant une glace, il +me souvient d’avoir remarqué que nos +tailles respectives s’accordaient parfaitement.</p> + +<p>Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un +moment où je deviendrai muette ? Quel +mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui +grandit entre Hervé et moi ? Outre que tu +es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu, +sont un peu trop silencieux dans leur +façon d’accueillir mes confidences, encore +qu’ils chantent à leur manière l’amour +discret. Il me paraît tout simple d’aimer, +et tout simple également de le dire. Sois +sûre que ma loquacité n’est pas près de +tarir.</p> + +<p>Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a +six semaines qu’Hervé est de retour, il y +en a bien quatre que sa nouvelle existence +lui paraît charmante.</p> + +<p>C’est un caractère sérieux, paisible, +aussi rempli de bienveillance pour les +choses morales que pour le prochain. +Aux contrariétés et aux contradictions +qu’il rencontre sur sa route, il oppose +une aménité tranquille qui écarte les +orages et les grandes révoltes. Je ne sais +plus qui a dit je ne sais plus où : « Je +n’ai pas eu un chagrin qu’une heure de +travail n’ait consolé. » Ce mot devrait +être presque la devise d’Hervé ; je dis +<i>presque</i>, parce que je soupçonne le bonhomme +qui a écrit ces lignes d’avoir eu +le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le +cas présent, et je ne m’arrangerais pas du +tout qu’en certaine circonstance bien connue +de moi, quelques pages d’in-folio +consolassent mon savant de si belle façon. +Mais il est certain qu’un livre et le travail +lui suffisent pour être content et oublier +bien des mécomptes. Il est d’ailleurs la +répétition exacte de son père, moins l’air +d’un bon gros bourgmestre, et avec des +échappées de jeunesse qui ne te permettent +pas de l’imaginer avec une calotte +grecque et des lunettes d’or.</p> + +<p>Parfois cependant, lorsqu’on parle de +voyages, je le vois regarder devant lui d’un +air un peu attristé ; alors mes yeux deviennent +humides, et je commence à comprendre +que l’argent a des dons que +j’aimerais à semer sous ses pas. Mais le +nuage disparaît et je n’y pense plus. Au +surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre +lui et moi, un obstacle que sa délicatesse +franchirait avec peine, car il a, sur certains +points, les idées d’un autre âge.</p> + +<p>Amour discret… c’est notre devise +actuelle. Il semble que cet amour n’ait +attendu qu’un signal pour se dégager d’un +passé tout plein d’enfantillages et de protestations +d’amitié. Quand nous nous promenons, +il n’y a pas un coin de notre +étrange jardin, — où rien ne se passe +comme partout ailleurs, — d’où ne jaillissent +les mots écrits dans notre cœur et +que nos lèvres n’ont point encore osé formuler.</p> + +<p>Nous jouissons d’une grande liberté, +car ici, comme je le présumais, on ne +prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois +Mme de Lines laisse à regret ses cahiers et +le domaine de la pensée pure pour nous +observer. En nous voyant circuler placidement +autour de la pelouse, au milieu +de laquelle on a planté, de façon régulière, +quatre sapins dont trois sont devenus +gigantesques, elle se penche à sa +fenêtre et crie à Hervé :</p> + +<p>« Vous êtes vraiment resté un bon petit +garçon, Hervé ! Votre père est heureux +d’avoir un fils aussi raisonnable. »</p> + +<p>J’enragerais de le voir traité avec cette +désinvolture s’il ne savait profiter de la +circonstance pour venir sans cesse au +Vaulné.</p> + +<p>Cependant, lorsque ma cousine émet +devant lui ses idées sur la fortune, encore +qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée, +il est saisi d’horribles scrupules et reste +plusieurs jours confiné dans son trou.</p> + +<p>Alors je lui envoie un mot quelconque : +« Je sais la sonate ; venez m’accompagner. »</p> + +<p>Il s’empresse de jeter à la porte la +vertu, — c’est ce qu’il a de mieux à faire, — et, +grimpant sur Rossinante, il nous +revient tout joyeux.</p> + +<p>Parfois, sous je ne sais quelle influence, +il parle comme un moraliste s’adressant à +un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager +dans une voie funeste.</p> + +<p>« Vous ne connaissez rien de la vie, +Claude, me disait-il hier en haussant les +épaules. Si les circonstances changeaient +pour vous, vous changeriez complètement +d’idées.</p> + +<p>— Grand merci ! dis-je avec dépit. Je +ne suis pas un oiseau posé sur une +girouette.</p> + +<p>— Comprenez ce que je veux dire, +Claude, vous ne…</p> + +<p>— Je sais que c’est faux, interrompis-je. +Tenez, la preuve, la voici : ce prétendant +de l’autre jour est revenu à la charge, +bien que je l’eusse houspillé de belle manière. +Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût +empêchée d’empoigner la circonstance +aux cheveux et d’entrer bras dessus bras +dessous avec elle dans la vie ?</p> + +<p>— C’est une autre question », murmura +Hervé, me lançant un regard dans lequel +une lueur avait brillé comme une étoile.</p> + +<p>A tout instant, lorsque je sens que +l’amour est si près, si près qu’il suffirait +d’un mot pour lui donner l’éclat de la +vie, je suis tentée de dire :</p> + +<p>« Voyons, Hervé, entendons-nous. +Les scrupules ne signifient rien dans notre +position. Je suis aussi pauvre que vous, +et on sera bien obligé de renoncer pour +moi aux rêves fantastiques de la fortune. +Dans ce coin perdu, qui donc songerait à +Claude Métierne ? »</p> + +<p>D’autant plus que mon physique, tu le +sais, n’a rien de remarquable. Hervé m’a +même dit hier :</p> + +<p>« Vous ressemblez incroyablement à +Mlle de L’Espinasse, Claude ! »</p> + +<p>Délicat compliment ! sur le portrait mal +dessiné que nous avons de cette demoiselle, +je la trouve affreuse. Mais lors +même que je ressemblerais à Hébé, mes +arbres et quelques voisins seraient seuls à +le savoir.</p> + +<p>Ton idée sur Mme de Lines est erronée, +et la faute en est à moi. Je m’amuse +de ses petits ridicules plus, sans doute, +que ne le voudrait le respect. Elle est +excellente, mais c’est une femme sur +laquelle une jeunesse terne, suivie d’une +vie également terne, a laissé à tout jamais +sa marque mélancolique. Dans une existence +qui le comprimait, l’esprit de +Mme de Lines a perdu quelques plumes de +son aile. Mais si son jugement est intermittent, +son cœur ne l’est jamais ; par +malheur, elle a des idées fixes et entêtées +difficiles à déraciner. Elle a grand air +avec ses bandeaux gris, son visage grave +aux traits réguliers et sa démarche lente. +Quand elle se promène, elle s’arrête souvent +pour percer à jour une idée, connue +depuis que le monde est monde, et elle +prend au grand sérieux, comme je te l’ai +déjà dit, la tournure spéculative de son +esprit.</p> + +<p>En attendant qu’elle voie clair à mon +sujet, et il serait plus simple de débuter +par là, elle veut construire mon bonheur +à la façon qui eût convenu à ses goûts, et +je soupçonne que beaucoup de gens sont +ainsi faits.</p> + +<p>Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur +charitable a plaidé pour la flamme que +Prud’homme, en mon honneur, active +dans son âme à laquelle il ne croit pas, +Mme de Lines est venue me trouver dans +le jardin.</p> + +<p>« Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis +encore. Que n’ai-je cinq cent mille francs +de dot à te donner ! Mais, ma pauvre +enfant, dans ta position il faut accepter +des sacrifices pour se marier. Si ce n’était +pas un homme estimable, tu sais bien que +je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu corrigeras +ses travers. Crois-moi, la vie, sans +argent, est un fagot d’épines.</p> + +<p>— C’est singulier ! dis-je. Jusqu’ici, je +ne les ai jamais senties.</p> + +<p>— Parce que tes vingt ans sont à ton +esprit ce que le soleil est à la fleur. »</p> + +<p>Cette forme algébrique d’une pensée +poétique à laquelle, je crois, elle trouvait +un petit air persan, enchanta ma cousine, +qui la développa longuement pour la bien +ancrer dans mon esprit, incapable de +comprendre du premier coup les profondeurs +de l’esprit humain, surtout +quand il saute par-dessus le Caucase pour +venir jusqu’à moi.</p> + +<p>Mais ma réponse fut catégorique.</p> + +<p>« Je n’épouserai jamais ce médecin. +Sans savoir ce qui m’attend dans la vie, +et en supposant que mon inexpérience +m’égare, il est naturel d’agir d’après sa +conviction présente, et je suis convaincue +qu’on peut être heureux dans son petit +coin en mangeant des choux sans perdrix +s’il le faut, et en remplaçant la soie par +du droguet si c’est nécessaire.</p> + +<p>— Mais, malheureuse enfant ! s’écria +Mme de Lines en révélant le fond de son +angoisse, qui dit même que tu trouveras +un mari ?</p> + +<p>— Oh ! cela !… »</p> + +<p>J’allais dire que je n’avais aucun doute +sur la question, mais c’eût été éveiller des +soupçons, et ma cousine n’était pas assez +bien disposée moralement pour que j’essayasse +de plaider une cause si mal engagée.</p> + +<p>« O heureux l’homme des champs s’il +connaissait son bonheur ! a dit Virgile. +Ma cousine, écoutez Virgile.</p> + +<p>— Que le diable emporte Virgile ! » +m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant +ennuyée toute sa vie dans les champs, +leur en veut mortellement.</p> + +<p>Elle se leva sur cette exclamation, qui +sillonnait nettement les nuages spéculatifs +de son esprit, et me livra à mes pensées.</p> + +<p>Le soleil glissait sous les grandes +branches de sapin qui rasent le sol ; des +roses étaient perdues au milieu d’avoine +folle, et sur le fond sombre de la tonnelle +qui se trouve en face de celle dans laquelle +j’étais assise, trois iris, de caractère +particulièrement contrariant, dressaient, +longtemps après saison passée, +leurs têtes violettes.</p> + +<p>Je me levai vivement en sentant mon +cœur bondir à de vagues pensées joyeuses, +le sang actif couler dans mes veines et +mon esprit courir les champs que j’aime +à la suite d’une pensée que j’aime encore +plus.</p> + +<p>Il arrive à de jeunes sentinelles de +vivre dans leur rêve au lieu de surveiller +l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la +vedette romanesque que j’essaye de détourner +du droit chemin tracé par ma +cousine.</p> + +<p>Cet après-midi encore, après avoir relu +les encouragements contenus dans ta +lettre, j’ai descendu, avec des projets de +corruption, notre large escalier de pierre, +usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui +par ceux des profanes qui, à +leur tour, sont venus jeter un regard +curieux sur la vie et lui demander tant +de bonnes choses que peut-être elle ne +peut donner. C’est du moins ce que ces +ombres saintes me disent ; seulement je ne +ne les crois pas.</p> + +<p>J’arrivais dans un mauvais moment.</p> + +<p>Grand’mère était dans la salle à manger, +en contemplation désespérée devant +le désastre causé par une chatte qui, au +milieu des innombrables chats de la maison, +est la bête préférée. Mina avait sauté +sur une console et renversé une cloche de +cristal pour s’emparer d’un fromage avec +lequel elle s’était sauvée.</p> + +<p>Grand’mère, voulant courir après Mina, +avait saisi un balai et disait d’un ton +navré :</p> + +<p>« Mon Dieu ! une chatte que j’aimais +tant ! »</p> + +<p>Je laissai au conflit le temps de se calmer, +puis je vins retrouver grand’mère +lorsque je la vis assise à sa place habituelle +dans le salon. Cette place est la +profonde embrasure d’une porte-fenêtre +par laquelle, en descendant deux marches, +on entre du jardin dans l’appartement.</p> + +<p>Grand’mère venait de penser à sa fille, +car des larmes étaient encore sur ses +joues, mais, en même temps, elle souriait +à un souvenir de jeunesse. Ses impressions, +ainsi que celles d’un enfant, se succèdent +comme des rides légères sur une +eau dormante.</p> + +<p>Je me laissai tomber sur une marche +avec un soupir de satisfaction.</p> + +<p>« Comme on est bien dans ce Vaulné ! +dis-je.</p> + +<p>— Je suis contente que tu t’y plaises +tant ! répondit grand’mère, que l’on flatte +toujours en vantant la propriété dans +laquelle elle est née et qu’elle n’a jamais +quittée.</p> + +<p>— Et pourtant, grand’mère, si j’avais +voulu dire oui pour cet imbécile de l’autre +jour…</p> + +<p>— Mais ce n’était pas un imbécile, dit +grand’mère en se fâchant un peu. C’était +un très bon mariage ; il est fort bien de sa +personne.</p> + +<p>— Fort bien ?… je le trouve aussi commun +que ses idées, répliquai-je de mauvaise +humeur. D’ailleurs un mariage +n’est bon que proportionnellement à la +sympathie que l’on s’inspire réciproquement.</p> + +<p>— Assurément, répondit grand’mère, +si Marie avait mis le fromage dans l’office, +Mina ne l’aurait pas pris…</p> + +<p>— Vous ne répondez pas, grand’mère, +insinuai-je.</p> + +<p>— Certainement, ma petite-fille, il faut +de la sympathie… Je gronderai Marie la +Vache ; c’est bien plus sa faute que celle +de Mina. »</p> + +<p>Alors je me décidai à battre résolument +le fourré, quitte à découvrir un ennemi.</p> + +<p>« Il y a tant de gens qui vivent comme +nous et qui vivent très heureux, remarquez +bien, grand’mère ! A Chétigné, par +exemple, nos amis sont au moins aussi +pauvres que nous… »</p> + +<p>Je retins mon souffle pour mieux entendre +la réponse, mais grand’mère songeait +à l’héroïne du roman qu’elle lit en +ce moment et se mettait très fort en colère +contre elle, absolument comme si c’était +un personnage réel.</p> + +<p>« Cette Madeleine n’a pas le sens commun +à force d’être bonne ! s’écria-t-elle. +Il fallait mettre sa belle-mère à la porte. +Est-ce qu’il y a des gens aussi bons que +cela ! Elle dit oui à tout, n’a aucun défaut… +elle en devient bête. »</p> + +<p>Désespérée, je donnai un grand coup +de faux aux buissons pour m’en débarrasser +et laisser le jour pénétrer dans la +place ; l’astuce d’un Mohican et moi nous +avons toujours été brouillées, et, si j’errais +dans les pampas, il ne serait pas difficile +de m’y scalper prestement.</p> + +<p>« Grand’mère, dis-je résolument, si +Hervé, par exemple, demandait ma main, +que diriez-vous ?</p> + +<p>— Oh ! il n’y a aucun danger, répliqua +grand’mère, glissant tranquillement un +gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait +raccommoder. Il est trop pauvre ; il +lui faut une femme qui lui apporte un peu +d’aisance. Mais où la trouvera-t-il ? car il +n’est pas beau. »</p> + +<p>Cette réponse me fut faite avec une +conviction si tranquille que soudain je vis +venir à moi un affreux petit homme absolument +semblable aux gens d’affaires tels +que je me les figure, et qui, en un tour de +main, brouilla toutes mes idées. J’eus +beau me débattre, le doute pénétra si +bien en moi que toute la journée, comme +un huissier retors, il a bouleversé ma +maison.</p> + +<p>Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par +l’évidence, il a pris la porte et s’est sauvé.</p> + +<p>Enfin, puisque personne ici ne veut ni +voir ni comprendre, j’attendrai patiemment, +et me contenterai de t’écrire, sans +essayer dans mon entourage de devancer +l’heure propice. Adieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VI</h2> + + +<p class="date">19 juillet.</p> + +<p>Veux-tu que je te dise un conte exquis, +à nul autre semblable ?… Il était une fois +un souverain qui avait le don de prendre +les formes les plus diverses et de chanter +le même air mélodieux, qu’il fût fleur parfumée, +brise légère ou tempête foudroyante. +En quelque endroit que l’on +allât, il découvrait le moyen de vous +suivre pas à pas et, se glissant dans un +brin d’herbe, de dire sa folle chanson. Si +on s’asseyait sous un arbre, les feuilles +n’étaient plus feuilles et leur bruissement +était sa voix, et sa voix, sans qu’on sût +comment, résonnait dans l’atmosphère +qui devenait lui tout entier. Je connais +certain prieuré où ce monarque entreprenant +se cachait dans les moindres recoins, +que toutes les vieilles pierres connaissaient +et qui, un jour enfin, parlant par +voix humaine, se nomma ouvertement. Il +appela son royaume l’univers et sa chanson +l’amour…</p> + +<p>C’était hier soir… Dans la journée nous +avions reçu deux visites, et les visites ici +se passent généralement de façon singulière, +parce que, si on parle des événements +publics, nous avons toujours l’air +de revenir du fond des savanes, étant +invariablement en retard de huit jours +dans nos informations, car grand’mère +ne reçoit qu’un journal départemental qui +paraît chaque semaine. De sorte que si la +politesse ne les retenait pas, nos visiteurs, +à chaque instant, s’écrieraient : +« Mais, madame, Henri IV est mort ! »</p> + +<p>Ensuite Mme de Lines, qui aime la discussion, +se jette sur l’occasion qui se présente +avec l’empressement d’un gourmet +sur des denrées rares. A tout hasard, elle +livre aux espaces une idée quelconque, et, +bon gré, mal gré, il faut que le gant soit +relevé et que la lutte s’engage. Mais hier, +au début, la conversation tomba sur les +Chétigné. Nos visiteurs éprouvaient le +besoin de leur appliquer quelques bons +coups de bâton, en signe d’amitié ; tu as +dû remarquer bien des fois que les coups +de bâton étaient la caractéristique des +plus vives amitiés ?</p> + +<p>— Ce sont des hommes charmants, dit +Mme M… On les voit trop rarement. Ils +sont un peu excentriques… on se demande +pourquoi ils vivent ainsi en loups. Ils sont +si pauvres, il est vrai. Pauvres gens ! que +peuvent-ils faire ainsi enterrés dans leurs +ruines ?</p> + +<p>— Mais ils ne m’ont point l’air à +plaindre, dis-je en réprimant une bouffée +de colère.</p> + +<p>— Ils lisent et travaillent beaucoup, +répondit Mme de Lines.</p> + +<p>— C’est un peu une pose, je crois, répliqua +le fils de Mme M… Hervé, que +j’aime beaucoup, n’avait rien d’un travailleur +au collège. Il était comme les +autres, ni plus ni moins. On dit que les +relations de son père lui ont beaucoup +servi. »</p> + +<p>Ma patience n’est pas et ne sera jamais +angélique, c’est positif, et devant l’injustice, +ou quand on attaque mes amis, mon +esprit éprouve le même frémissement que +mes doigts qui aimeraient à cravacher +quelqu’un.</p> + +<p>« Certains hommes se transforment +heureusement, répliquai-je d’un ton vif, +tandis que beaucoup s’arrêtent à une première +station et n’en bougent plus. J’aime +mieux les premiers.</p> + +<p>— Oh ! je ne l’attaque pas, mademoiselle ; +c’est mon ami, et un bien bon garçon ; +mais je le trouve un peu poseur.</p> + +<p>— Parce que c’est un homme distingué ? +demandai-je ironiquement. Je l’engagerai, +en tout cas, à faire la célèbre +prière : O Dieu, laissez-moi mes ennemis et +sauvez-moi de mes amis ! »</p> + +<p>Le diable, lui-même, s’en fût mêlé qu’il +n’eût pu m’empêcher de lancer ma réponse +dont l’impertinence, jointe à la vivacité +du ton, donna l’éveil à Mme de Lines, +pendant qu’au sourire discret qui effleura +les lèvres de mes adversaires, je m’aperçus +qu’on m’avait tendu un piège et que, +tête baissée, j’étais tombée dedans.</p> + +<p>Ma cousine changea vivement la conversation +en parlant des récoltes. Connais-tu +une race plus désagréable que +celle des propriétaires ? On dirait une +légion de Prométhées dévorés par un +éternel vautour, et ils ne posséderaient +rien du tout que leurs lamentations ne +seraient pas plus lugubres. Au milieu de la +conversation, Hervé est entré, le regard +soucieux et même un peu triste, pour +moi du moins qui le connais bien.</p> + +<p>Avec une politesse un peu surannée +qu’il tient de son père, il s’est moqué +agréablement des désespoirs qui l’entouraient, +puis, à quelques questions qui lui +furent posées sur ses voyages, le niveau +de la conversation s’éleva promptement. +Bien qu’il ne soit pas très causeur, il prend +toujours part à la conversation avec beaucoup +de bonne grâce, et la banalité, à sa +voix, se sauve à toutes jambes. En voyant, +hier, cet effet se produire immédiatement, +j’ai compris la critique qui avait précédé +son entrée, la médiocrité, comme tu le +sais, n’aimant que sa propre personne. Je +ne sais pas si l’intelligence d’Hervé est +supérieure, mais il a une instruction étendue +qui est lettre morte pour nos bons +voisins ; vivant autour de leur unique +journal et de leur marmite, ils croient +avec fermeté que marmite et journal sont +le dernier mot de la création.</p> + +<p>Après avoir roulé avec quelque impétuosité +sur une question de sentiment, la +discussion aborda le terrain des bouleversements +sociaux, et je croyais que nous +n’en verrions jamais la fin quand ma cousine, +qui se recueillait depuis un moment, +pour frapper un grand coup, s’écria :</p> + +<p>« Du reste, Dieu seul est grand ! Si +Massillon ne l’avait pas dit, eh bien ! moi +je l’aurais dit ! »</p> + +<p>Cette pensée nouvelle, tombant au milieu +de nous avec l’à-propos d’une bombe +dans une réunion de paisibles villageois, +servit l’impatience où j’étais d’assister à +la disparition de nos visiteurs, qui se levèrent +comme si l’accord final était donné.</p> + +<p>Il était tard, et je regardais avec désolation +la pendule en songeant qu’Hervé +allait partir sans que je pusse sonder +délicatement le motif de sa préoccupation ; +mais voilà que grand’mère eut la bienheureuse +inspiration de le retenir à dîner. +Malheureusement Mme de Lines, dérogeant +à ses habitudes, ne nous quitta pas, +car ma fougue, en défendant les Chétigné, +l’avait inquiétée. Toutefois elle se rassura +devant l’air distrait d’Hervé et la façon +placide dont je dévorais à belles dents +mon dîner.</p> + +<p>Il était nuit lorsque Hervé, qui s’était +promené avec nous sans que je pusse lui +parler, songea à nous quitter.</p> + +<p>Adieu, dis-je brusquement, car +j’étais furieuse. Après cela je vais vous +conduire jusqu’à la grande cour, ajoutai-je +en me ravisant.</p> + +<p>— Je vous accompagne, mes enfants », +dit grand’mère.</p> + +<p>Ainsi tranquillisée, Mme de Lines s’enfonça +dans le bois, afin d’arracher au +clair de lune tous ses secrets. Quant à +nous, nous n’avions pas fait dix pas que +grand’mère s’en allait de son côté sans +plus songer à notre existence.</p> + +<p>En approchant de la maison, je montrai +à Hervé une assez vive lumière dans +le chœur de l’église.</p> + +<p>« Des pèlerinages ont passé par là, +dis-je. Allons voir s’il n’y a aucun danger +pour le feu. »</p> + +<p>Trois bonnes femmes, en effet, étaient +venues dans la soirée faire « un voyage », +selon l’expression du pays, et des bouts +de bougie, qu’elles étaient allées demander +à la cuisine, achevaient de brûler. +L’une d’elles avait mis un cierge qui +éclairait saint Coqueluchon du haut en +bas, et l’expression extatique du saint, +au milieu des ombres portées très fortes, +paraissait étrangement suppliante. Des +rayons lunaires pénétraient dans la chapelle, +mais sans éclairer la longue nef, où +se distinguaient vaguement un moulin +pour le blé, des échelles, de vieux pupitres +qui servaient autrefois au lutrin et la +provision de bois de la maison.</p> + +<p>Nous montâmes cinq marches à peu +près intactes pour nous approcher de +l’autel. Il y a dans l’église un courant d’air +perpétuel, et il n’est pas besoin d’un vent +bien vif pour l’entendre soupirer : la moindre +brise qui passe rompt le silence de ces +grandes murailles, et les lianes de lierre +qui entourent la Vierge décapitée battent +comme des ailes d’oiseau.</p> + +<p>Oubliant que je voulais questionner +Hervé, je restai immobile sans songer à +parler ; j’écoutais, dans le silence recueilli +de ces ruines, le frémissement des clématites +accrochées aux ogives des fenêtres +et l’air très faible qui courait par instants +dans le vaisseau… C’était comme la plainte +très douce d’un passé oublié qui nous +conviait nous-mêmes à l’oubli éternel, +quand l’heure serait venue, et, tout émue +du mystère dont l’influence m’enveloppait, +je me tournai vers Hervé pour lui +exprimer mes impressions.</p> + +<p>En le regardant, ma respiration devint +plus courte et mon cœur battit comme un +fou. Ses yeux étaient parlants, et à peine +avais-je eu le temps de penser qu’il allait +enfin prononcer des mots décisifs que, +penché vers moi, il me disait comme autrefois +dans mon enfance :</p> + +<p>« Claude… m’aimes-tu ? »</p> + +<p>Et des débris de saints, des sculptures +Louis XV mutilées, de la haute voûte +lézardée, des rayons d’incertaine lumière, +j’entendis :</p> + +<p>« M’aimes-tu ? »</p> + +<p>Une voix, comme un souffle, répondit +« oui ! » et glissa dans le silence de l’église, +mais pas plus rapidement que l’ombre +qui suivait ma fuite précipitée après l’aveu +franc et spontané de mon âme.</p> + +<p>Hervé me rejoignit au milieu de la nef. +Il passa son bras sous le mien, m’entraîna +en arrière, me fit remonter les marches +du chœur et, se tenant en face de moi, +me dit d’une voix tremblante :</p> + +<p>« Claude… ma chère Claude ? »</p> + +<p>Et comme si les mots lui manquaient +pour s’exprimer, il répétait indéfiniment +mon nom, qui me parut avoir une éloquence +qu’assurément je ne lui soupçonnais +pas.</p> + +<p>« Vous avez dit oui, Claude ?</p> + +<p>— Oui encore, dis-je en portant mes +mains à mon visage brûlant. Je ne sais +guère déguiser la vérité, Hervé, et celle-là +vous la connaissiez certainement.</p> + +<p>— J’y croyais souvent, et souvent aussi +je n’y croyais plus.</p> + +<p>— Alors vous étiez un peu stupide ! »</p> + +<p>Nous nous mîmes à rire, puis… puis il +me serait impossible de te narrer ce que +nous avons dit. Mais Dieu que je la trouvais +jolie cette forme définitive de la chanson +que, depuis longtemps, j’entendais chanter +autour de moi !</p> + +<p>Combien de temps avons-nous causé +ainsi ? Avons-nous même parlé ? Je n’en +sais rien, mais Hervé s’avisa soudainement +de troubler notre quiétude.</p> + +<p>« Ma pauvre Claude, me dit-il, vous +acceptez une vie bien monotone et bien +modeste. C’est à peine si mon père et +moi avons 5,000 francs de revenus, et +force nous sera de vivre à Chétigné pour +arriver à vivre. »</p> + +<p>Ainsi rappelée à la vérité, je me frappai +le front avec désespoir.</p> + +<p>« Grand Dieu ! m’écriai-je, et les +15,000 francs de rente de ma cousine !</p> + +<p>— Comment les 15,000 francs de rente ?</p> + +<p>— Oui, oui ; Mme de Lines s’est mis en +tête que j’épouse 15,000 francs de rente, +pas un sou de moins ! sous prétexte +que, le suprême bonheur étant d’avoir +30,000 francs à dépenser par an, je dois +au moins posséder la moitié du bonheur +suprême.</p> + +<p>— L’écart est énorme ! me dit-il en +laissant tomber ma main d’un air consterné. +Je savais qu’elle eût voulu pour +vous une position plus brillante que la +mienne, mais je ne connaissais pas toutes +ses ambitions. Néanmoins, sans l’entraînement +de ce soir, Claude, je crois que +j’aurais attendu longtemps encore avant +de me déclarer.</p> + +<p>— Vous auriez fait une bêtise, +m’écriai-je, parce que, moi, je n’ai pas +du tout les idées de ma famille.</p> + +<p>— Oui… mais vous dépendez de sa +volonté. »</p> + +<p>Il avait raison, et ma détresse était +plus grande que je ne la voulais montrer.</p> + +<p>Je levai les yeux vers saint Coqueluchon +qui, à la lueur des bougies mourantes, +suppliait certainement le ciel de +nous accorder ses bénédictions.</p> + +<p>« Ne nous désespérons pas, Hervé, +dis-je, et, si vous voulez, établissons tout +de suite notre budget, afin d’opposer un +démenti formel aux craintes de ma cousine, +quand le moment sera venu de discuter, +et de prouver mathématiquement +que nous sommes des gens pratiques. »</p> + +<p>Nous nous sommes assis sur les marches +couvertes de poussière, de feuilles +et de pétales de fleurs qui pénètrent tout +l’été par les vitraux sans vitres.</p> + +<p>« Mais, dis-je avec quelque inquiétude, +vous y connaissez-vous bien ?</p> + +<p>— Pas beaucoup ! me dit-il d’un air +anxieux. C’est mon père qui dirige la +maison, et, comme lui, je n’attache pas +grande importance aux choses extérieures +puisque je suis toujours plongé dans mes +livres.</p> + +<p>— Il est grand temps que j’aille mettre +de l’ordre dans ce taudis, répliquai-je en +riant.</p> + +<p>— Et dire que je n’ai pas mieux à +vous offrir ! s’écria-t-il en s’agitant si bien +que j’avalai force poussière.</p> + +<p>— Vous m’offririez de vivre au fond +d’une mine avec vous que je serais heureuse ! » +dis-je dans un élan étourdi.</p> + +<p>Étourdi est bien le mot, car, ne connaissant +pas les hommes, j’aurais dû être +en défiance, d’autant qu’il n’est pas dans +les usages reçus, je le savais bien, d’écouter +et de dire de tendres paroles dans +l’ombre d’une chapelle en ruine.</p> + +<p>A peine ma phrase se promenait-elle +dans les airs que cet imbécile me prenait +dans ses bras et me donnait la plus chaude +des accolades, ce qui me jeta dans un +émoi où la colère, et je ne sais quelle joie +excessive, se mêlaient si bien que je perdais +la tête.</p> + +<p>« Je m’en vais ! » criai-je rouge de confusion +et sautant trois marches à la fois.</p> + +<p>Il se jeta devant moi.</p> + +<p>« Non, non, ne partez pas… Claude, +je vous en prie ! »</p> + +<p>Je m’arrêtai hésitante.</p> + +<p>« Vraiment, dis-je d’un ton sévère, si +l’homme n’est qu’un misérable chiffon, il +faut le dire tout de suite… »</p> + +<p>Mais je m’aperçus aussitôt que je +n’avais pas le droit de parler, et que mon +âme était passée, elle aussi, à l’état lamentable +de chiffon, car, cédant aux supplications +d’Hervé, je remontai les saints +degrés et allai m’appuyer avec dignité à +l’autel.</p> + +<p>« Reprenons notre budget, Claude ! me +dit-il humblement.</p> + +<p>— C’est sage… parlons sérieusement, +répondis-je avec gravité. Ainsi vous avez +cinq… Mais, à propos, dites-moi d’abord +pourquoi vous aviez l’air si triste dans la +journée ?</p> + +<p>— Parce que j’étais dans mes heures +de doute, ma chère Claude. Parce que je +me demandais si vraiment vous m’aimiez +et si j’oserais vous dire tout mon amour. +Je crois vraiment que je vous aime depuis +toujours… »</p> + +<p>J’allais répondre étourdiment :</p> + +<p>« Comme moi ! »</p> + +<p>Mais, me défiant désormais de l’eau qui +dort, je me dirigeai prudemment vers les +mathématiques.</p> + +<p>« Cinq mille francs, et quinze cents que +j’ai en dot, total six mille cinq cents. Mais +c’est énorme ! m’écriai-je éblouie.</p> + +<p>— J’ai peur que non…</p> + +<p>— Alors que ne suis-je très riche pour +que vous le deveniez ! dis-je piteusement.</p> + +<p>— Si vous étiez riche, Claude, je ne +demanderais pas votre main.</p> + +<p>— Il est certain, repris-je en soupirant, +qu’il y a harmonie… si vos murs +sont tombés, les nôtres sont sur le point +d’en faire autant, et, une fois par terre, +je voudrais bien savoir qui les relèvera… +Bah ! nous nous en tirerons parfaitement ! »</p> + +<p>Et lui montrant saint Coqueluchon, +j’ajoutai :</p> + +<p>« Si nous étions des saints, comme lui, +je suis sûre que nous n’aurions même pas +besoin de six mille francs pour vivre satisfaits.</p> + +<p>— Brr !… me dit-il en frissonnant. S’il +faut pour cela devenir un saint !…</p> + +<p>— Oui… ce serait bien ennuyeux ! » +dis-je avec conviction.</p> + +<p>Au moment où je prononçais cette belle +conclusion, le dernier bout de bougie +expira, suivant en cela l’exemple du +cierge qu’un coup de vent venait d’éteindre, +et, en même temps, j’entendis ouvrir +la porte double du salon qui communique +avec la sacristie.</p> + +<p>« On vient, murmurai-je ; c’est Mme de +Lines, sans doute ; elle me cherche… ou +bien, en rentrant, elle a été inquiétée par +les lumières. Sauvons-nous ! »</p> + +<p>Nous courûmes à la lourde porte qui +ouvre sur la petite cour, et nous nous +échappâmes comme d’affreux coupables.</p> + +<p>Je reconduisis Hervé jusqu’à la barrière, +en disant précipitamment :</p> + +<p>« Demain, que votre père vienne faire +la demande… et Dieu protège notre +galère ! »</p> + +<p>Une seconde après, sans rencontrer +personne, je volais à tâtons dans les escaliers +aux voûtes basses et les grands corridors +délabrés. Je me précipitai dans ma +chambre, allumai une bougie et, un livre +devant moi, j’attendis que les éventualités +se produisissent.</p> + +<p>L’horrible chose qu’une conscience +troublée ! Je pâlissais, rougissais, pâlissais +de nouveau et, bien que je fusse en mesure +d’affronter des explications sans me +compromettre, je sentais qu’à la seule +vue de Mme de Lines j’allais crier mon +forfait.</p> + +<p>Lorsque j’entendis son pas grave résonner +sur les carreaux du corridor, mon +âme fut livrée à toutes les furies, comme +disaient jadis les héros de roman. Toutefois +ces bonnes femmes ne me firent pas +crier : Ciel et terre ! très convaincue que +je suis, d’ailleurs, qu’en maintes occurrences +le ciel et la terre sont affligés, l’un +et l’autre, d’une surdité profonde ; mais +quand Mme de Lines parla à travers ma +porte, j’ouvris trois fois la bouche sans +pouvoir prononcer un mot. Que les dieux +me préservent des eaux troubles, car je +ne suis pas faite pour elles, et je plains +de toute mon âme les grands coupables !</p> + +<p>« Claude, es-tu là ?… Est-ce que tu +dors, Claude ?</p> + +<p>— C’est vous, madame ? dis-je d’une +voix enrouée.</p> + +<p>— Mais oui, c’est moi… Je me demandais +si tu n’étais pas encore avec Hervé, +ce qui eût été inconvenant, car ta grand’mère +est montée, je crois ?</p> + +<p>— Il est parti, répondis-je en reprenant +un peu d’aplomb ; et j’ai entendu grand’mère +faire sa ronde habituelle pour voir +s’il n’y avait pas quelque voleur caché +dans les armoires et les tiroirs de la commode.</p> + +<p>— Bien… Moi j’arrive de l’église où +j’avais aperçu de la lumière ; c’était un +cierge et des bouts de bougie que des +pèlerins avaient laissés. Mais le tout est +éteint maintenant.</p> + +<p>— Vraiment… c’est éteint ? criai-je.</p> + +<p>— Oui… il n’y a aucun danger pour +le feu. Dors bien ! »</p> + +<p>C’est ce que j’ai fait avec une tranquillité +surprenante, malgré les troubles de +ma conscience, et, lorsque je me suis +levée de bonne heure, ce matin, pour +avoir le temps de t’écrire mon récit avant +l’arrivée du facteur, j’ai découvert que +la vie avait singulièrement embelli depuis +hier… La grande bataille se livrera +aujourd’hui, mais je suis calme.</p> + +<p>La vie sans beaucoup de superflu te +paraît un désastre, et, dans tes encouragements, +je sens bien des réticences, ma +chère amie. Il est certain que le fils du +roi, quand il est allé chez les fées chercher +l’aile de papillon et la goutte de +rosée chers au poète, est mort d’inanition +après avoir fait si plantureuse chère. +Mais nous, nous aurons le papillon tout +entier et des coupes débordantes de +rosée.</p> + +<p>Je suis une heureuse femme ; embrasse-moi +et ne gâte rien par tes remontrances.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VII</h2> + + +<p class="date">24 juillet.</p> + +<p>Depuis hier, je ressemble considérablement +à Ajax exterminant dans sa colère +tout un troupeau de moutons qu’il a pris +pour une légion d’ennemis. Par le ciel, +Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs +aveugles ! bien que je trouve Ajax +extraordinairement ridicule. Encore s’il +avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même +de livrer son âme aux passions +dévastatrices…</p> + +<p>Je venais de donner ma lettre au facteur, +et j’allais me retirer dans ma chambre +afin de puiser, dans la méditation, des +forces pour la lutte, quand je fus distraite +de cette idée par l’arrivée de maîtresse +Jamin.</p> + +<p>Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui +vient d’assister à l’enterrement de toute +sa famille, et, bien qu’en certains moments +la famille soit très désagréable, on +n’aime pas généralement l’ensevelir en +masse.</p> + +<p>« Je voudrais parler à Mme Azay et à +Mme de Lines, me dit-elle avec consternation.</p> + +<p>— Grand’mère est dans le grenier, et +Mme de Lines dans la cave », répondis-je.</p> + +<p>C’était l’exacte vérité, ces dames ayant +découvert la veille que l’ordre pourrait +bien n’être pas le principe dominant de la +maison. Alors il a été convenu que grand’mère +commencerait par un bout, ma cousine +par un autre, et qu’on se rejoindrait +au milieu, ce qui arrivera peut-être dans +quelque vingt ans.</p> + +<p>Il est probable, en effet, que Mme de +Lines, au lieu de regarder si les barriques +avaient besoin d’être « rebattues », est +sortie de la cave avec une méditation en +poche sur le danger de l’amour du vin ; +mais les événements tragiques de la journée +ont changé le cours de ses idées.</p> + +<p>Quant à grand’mère, que j’ai suivie un +instant, elle s’est promenée avec grande joie +dans ses greniers, dont elle n’a vu que la +beauté et les vastes proportions. Elle s’est +assise, pour se reposer, sur un vieux coffre, +a mis ses lunettes et, aussi tranquillement +que dans son salon, a lu « De l’emploi du +temps » de Mme de Genlis, qui se connaissait +si bien en toute chose, une seule petite +exceptée ; car il me paraît qu’elle eût +pu commencer par apprendre à ne pas +trébucher en marchant dans la vie. C’est +grand’mère qui, avec beaucoup de détails, +m’a raconté l’histoire de ses amours, et, +à mes cris indignés, elle m’a répondu +tranquillement :</p> + +<p>« Que veux-tu ? ma petite-fille, ce n’était +point joli, mais dans ce temps-là !… »</p> + +<p>Voilà, voilà ! la tolérance nous perd, +les nations se démoralisent et Claude, ton +amie, se sent en voie d’intolérance farouche. +Je suis d’une humeur à prendre en +grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison +et tout ce qu’il y a dedans.</p> + +<p>Mais je divague ! chantons nos moutons, +comme Mme Deshoulières.</p> + +<p>« Dans la cave ! répondit Mme Jamin +de plus en plus consternée.</p> + +<p>— Parfaitement.</p> + +<p>— C’est que c’est bien dangereux, allez, +mademoiselle ! Si elles tombaient !…</p> + +<p>— Elles vont nous revenir en miettes, +évidemment, répliquai-je avec gravité. +En attendant je vais les sonner. »</p> + +<p>Et j’entrai dans la grande cuisine, +voûtée et enfumée, pour mettre en branle +la cloche qui nous appelle, chaque jour, +à nos devoirs domestiques.</p> + +<p>« Vous avez l’air au désespoir, madame +Jamin, dis-je en m’arrêtant.</p> + +<p>— Ah ! mademoiselle, il se passe tant +de vilaines choses, allez !</p> + +<p>— Eh bien, qu’est-ce que cela vous +fait ?</p> + +<p>— Ça ne me fait rien à moi… mais +c’est tout de même triste. Le monde est +bien méchant, et vous êtes bien jeune, +mademoiselle Claude, tenez !</p> + +<p>— Vraiment ? dis-je en dressant l’oreille. +Qu’est-ce que vous voulez dire, madame +Jamin ? »</p> + +<p>La bonne femme secoua la tête d’un +air navré.</p> + +<p>« Il faut se surveiller quand on est +jeune, mademoiselle.</p> + +<p>— Enfin quelle est votre idée ? dis-je +en m’impatientant. Mais voici grand’mère +qui appelle ; montez dans sa chambre, +quand Mme de Lines passera ici, je lui dirai +d’aller vous rejoindre. »</p> + +<p>Ma mission remplie, l’incident me tourmentait +et, sous la consternation mystérieuse +de maîtresse Jamin, je flairais un +danger. J’allai m’asseoir sous la fenêtre +ouverte de grand’mère, sur le rebord +d’un timbre qui sert de déversoir aux +eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin +parlait aussi bas qu’un criminel poltron qui +avoue ses turpitudes, et je me désespérais +quand Mme de Lines me tira d’embarras.</p> + +<p>« C’est à n’y pas croire ! s’écria-t-elle. +Comment voulez-vous qu’ils s’aiment ? Ils +se connaissent trop. »</p> + +<p>Le scepticisme du mot ne te paraît-il +pas plaisant ?</p> + +<p>« Le monde disent qu’ils sont en grandes +amitiés, reprit Mme Jamin de sa voix ordinaire. +Je voyais bien que vous n’y pensiez +pas, c’est pourquoi que je suis venue +vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais +je trouve qu’il n’avait point raison.</p> + +<p>— C’est bien simple, Laure, dit grand’mère, +j’écrirai à M. de Chétigné pour que +son fils ne vienne plus aussi souvent ici.</p> + +<p>— Si vous ne voulez pas du mariage, +vous ferez bien, madame, car le monde +sont si méchant ! un malheur est vite +arrivé, allez ! »</p> + +<p>A ces mots que je n’ai pas bien compris, +car je ne vois pas trop quel malheur +peut nous menacer, grand’mère et +Mme de Lines ont jeté des cris perçants.</p> + +<p>« Ah çà, s’écria grand’mère en colère, +êtes-vous folle, maîtresse Jamin ? Allez-vous +venir me dire qu’on manque de respect +à ma petite-fille et qu’elle puisse être +soupçonnée ?</p> + +<p>— Non, non, non, madame, pour sûr ! +répondit la bonne femme avec épouvante. +Mais vous savez bien comment sont le +monde par icite. On sait bien tout de même +que M. Hervé vient pour le bon motif.</p> + +<p>— Il ne manquerait plus qu’on crût le +contraire ! s’écria Mme de Lines. C’est par +trop absurde !</p> + +<p>— Il n’y a pas de doute, répondit +Mme Jamin, qui, ne sachant plus comment +se tirer de la façon bête dont elle avait +commencé ses révélations, s’embourbait +à chaque mot. Seulement, dans votre +grand rang, vous n’avez point la même +liberté que chez nous. Hier il était nuit +tout à fait quand vos fermiers ont vu +Mlle Claude et M. Hervé entrer dans l’église, +où ils sont restés longtemps.</p> + +<p>— Pardi, la belle affaire ! répondit +grand’mère. Ils sont allés assez de fois +regarder ensemble saint Coqueluchon ! »</p> + +<p>En ce moment, Mme de Lines se pencha +à la fenêtre, et, en m’apercevant, la ferma +vivement.</p> + +<p>J’étouffais de colère ! Soupçonnée de +quoi ?</p> + +<p>J’aurais étranglé avec bonheur cette +affreuse bonne femme qui venait déranger +nos plans, révéler notre innocente équipée, +et préparer le terrain à M. de Chétigné +de telle sorte qu’il serait probablement +reçu comme le peut être le diable, +quand il imagine de plonger dans un bénitier !</p> + +<p>Cependant son intention était bonne : +elle pensait rendre service en racontant +les propos des paysans, qui sont, dans +notre contrée, curieux comme des nonnes, +cancaniers comme on ne l’est pas et méchants +comme la gale.</p> + +<p>Néanmoins, quand elle partit, mon +premier mouvement fut de courir à elle +afin de la secouer, au moral j’entends, +comme les pommiers de notre jardin. Mais +je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette +désinvolture un aussi vieux serviteur et +que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait +m’en prendre à la nature, qui devrait +bien un peu mieux entendre l’intérêt +des hommes, en déposant un bon +grain d’intelligence dans toutes les cervelles.</p> + +<p>Le déjeuner, qui sonna, fit diversion +au tumulte de mes pensées. Je m’assis à +table sans le moindre embarras, car j’avais +pris subitement la résolution de tenir +tête à l’orage et de dire, avec la plus +grande simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais +l’épouser.</p> + +<p>Mais, à ma profonde surprise, je n’eus +pas besoin de me débattre ; grand’mère et +Mme de Lines avaient tout bonnement +décidé de régler entre elles cette petite +affaire.</p> + +<p>Après le déjeuner, grand’mère appela +René et lui dit, en tirant une lettre de la +poche de son tablier :</p> + +<p>« Quand vous aurez dîné, René, vous +porterez cette lettre à Chétigné.</p> + +<p>— Sortir par cette chaleur-là ! comment +madame veut-elle que je fasse ?</p> + +<p>— Ce n’est pas bien loin… mais prenez +Pâté si vous voulez.</p> + +<p>— Monter sur Pâté !… pour qu’il me +fiche par terre et que je revienne avec des +côtes de moins !</p> + +<p>— Eh bien, allez à pied, sur la tête ou +sur les mains, comme vous voudrez ! +répondit grand’mère qui s’impatientait.</p> + +<p>— Hon ! sur la tête, ce serait bien fatigant, +répondit le bonhomme d’un ton goguenard, +et sur les pieds, ça me dérange +de mon ouvrage. J’ai à bêcher mes pommes +de terre et à pomper de l’eau dans +le grand bassin pour arroser.</p> + +<p>— Enfin, s’écria grand’mère en frappant +du pied, je vous aurais dit de sarcler +que vous m’auriez répondu que vous vouliez +monter sur le clocher de Cizay ! N’y +allez pas ! je vais charger le fermier de la +commission.</p> + +<p>— C’est ça !… comme si je n’étais pas capable +de la faire… Allons, que madame me +donne la lettre, je vas y aller tout de même. »</p> + +<p>Grand’mère, sciemment ou non, avait +employé le plus sûr moyen d’être obéie. +Il y a toujours eu un terrible antagonisme +entre la cuisine et la ferme ; or il suffit +qu’on ait l’air de protéger Capulet pour +que Montaigu déploie au plus vite un zèle +extraordinaire.</p> + +<p>« En attendant, pensai-je, il y a des +chances pour que M. de Chétigné soit ici +avant d’avoir reçu la lettre. »</p> + +<p>Les domestiques, en effet, n’avaient pas +fini de dîner quand un vieux panier, dont +les jantes ne tiennent guère et dont la couleur +ne se peut plus deviner, entra dans +la petite cour, dont la porte avait été précipitamment +ouverte par Marie la Vache, +et s’arrêta devant la porte de la salle à +manger.</p> + +<p>Mme de Lines tricotait dans le salon, +et grand’mère, confortablement installée +dans un grand fauteuil, avait laissé tomber +son livre sur ses genoux et faisait son petit +somme digestif, un mouchoir étendu sur +son visage pour se préserver des mouches.</p> + +<p>« Quoi ! qu’est-ce ? qu’y a-t-il, mes +enfants ? » dit-elle en s’éveillant.</p> + +<p>L’arrivée de M. de Chétigné parut +émouvoir Mme de Lines, pendant que +grand’mère disait avec tranquillité :</p> + +<p>« Ce n’était pas la peine d’écrire, +Laure.</p> + +<p>— Vous m’aviez écrit ? pour quelle raison ? » +demanda M. de Chétigné.</p> + +<p>Mais, avant de donner aucune explication, +on me mit à la porte, comme si ma +destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes +centenaires, ne devait pas plus m’intéresser +que celle du Grand Turc.</p> + +<p>J’allai promener mon anxiété derrière +l’église, où se trouvait, dit-on, le cimetière +des moines. C’est un coin sauvage, +dans lequel les framboisiers viennent en +touffes épaisses ; mais l’herbe y est dure +et la terre mauvaise, bien que les cyprès, +les sureaux et les lilas y vivent à l’aise. +Deux grands tilleuls, dont les branches +basses caressent le sol, donnent une +ombre impénétrable. En face d’eux, dans +l’angle d’un mur, grand’mère a fait faire +une niche dans laquelle a été déposée +une statue de la Vierge qu’une vitre protège +de l’humidité. Des lauriers-tins, +des lilas blancs entourent ce petit sanctuaire, +et des cerceaux de barrique, disposés +en dôme au-dessus de la niche, sont +recouverts d’une viorne odorante. C’est +l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement, +dans la belle saison, y vient +dire ses prières. Quand on a gravi les +marches de gazon qui mènent à la Vierge, +on dépasse le mur de toute la tête, et il +m’est arrivé souvent de profiter des tas de +bourrées, toujours déposés en été de +l’autre côté du mur, pour descendre dans +le chemin extérieur. C’est la prouesse que +j’ai exécutée une fois encore, sans souci +de ma dignité, et j’allai attendre la voiture +de M. de Chétigné dans l’avenue carrossable +qui relie le Vaulné à la route.</p> + +<p>Malheureusement pour mes intérêts, je +n’attendis pas longtemps. En m’apercevant, +le bon bourgmestre descendit de +son carrosse et, s’approchant de moi, répondit +à mes questions pressantes :</p> + +<p>« Ça va mal, Claude, très mal !</p> + +<p>— Mais vous savez ce qui s’est passé +hier entre Hervé et moi ? m’écriai-je.</p> + +<p>— Oui, mon enfant, me dit-il en me +prenant la main avec tendresse, mais ni +Mme Azay ni votre cousine n’ont bien +accueilli ma demande. Elles ont été glacées, +surtout Mme de Lines. Je me croyais +en Sibérie, ajouta-t-il avec un fin sourire.</p> + +<p>— Vous n’êtes pas au milieu des glaces +avec moi ! dis-je avec chaleur. Vous comprenez +que rien n’est perdu, c’est la première +impression. Je ne pense pas qu’on +veuille disposer de ma personne sans me +consulter, ajoutai-je, les yeux brillants +de colère.</p> + +<p>— Eh bien, eh bien, voulez-vous bien +être sage ! me répondit-il avec son beau +calme flamand. Allez trouver ces dames, +c’est elles et non moi qui doivent vous +rendre compte de ma visite. »</p> + +<p>En approchant du salon, par le jardin, +j’entendis quelques bribes d’une conversation +animée.</p> + +<p>« Nous ne devons pas y consentir, +Agathe, disait Mme de Lines ; c’est la jeter +dans une position misérable.</p> + +<p>— Sans aucun doute, elle ne peut +pas épouser un homme aussi laid, répondait +grand’mère. Elle aurait des enfants +affreux !</p> + +<p>— La pauvre petite ! à vingt ans, accepter +une vie de soucis et de privations !</p> + +<p>— Ses filles seraient des laiderons, +jamais elle ne trouverait à les marier. »</p> + +<p>Que te semble de cette sollicitude pour +des êtres qui ne vivront peut-être jamais ? +Amusante affaire que l’esprit humain !</p> + +<p>Mme de Lines, après un grand effort sur +elle-même, me mit au courant de la situation.</p> + +<p>« Je le savais, dis-je franchement. +C’est moi qui ai dit hier soir à Hervé de +demander ma main aujourd’hui. Nous +nous aimons.</p> + +<p>— Tu l’aimes ?… lui en as-tu fait +l’aveu ? demanda Mme de Lines.</p> + +<p>— Il m’a questionnée… j’ai répondu +la vérité naturellement.</p> + +<p>— Ce n’est point joli, dit grand’mère +indignée ; une demoiselle ne doit dire ça +qu’à son mari.</p> + +<p>— Alors elle n’est plus une demoiselle, +grand’mère ! Et pour devenir mari, il +faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en +tenir.</p> + +<p>— Mais Hervé ne peut pas devenir ton +mari, reprit Mme de Lines avec agitation. +Comment peux-tu supposer, ma pauvre +enfant, que nous te livrerons au triste +sort d’un avenir à peine assuré, de goûts +continuellement contrariés faute d’argent, +de l’ennui écrasant d’une existence sans +distractions de ton âge ? Est-il de notre +devoir d’accepter que tu t’étioles à tout +jamais, cœur, corps, intelligence, dans +une maison mortellement triste d’où tu ne +pourrais plus sortir ?… »</p> + +<p>Le ton et la forme étaient positivement +éloquents.</p> + +<p>« M’étioler ! dis-je sans frissonner +devant le tableau épouvantable que +Mme de Lines dessinait à grands traits +d’après des souvenirs personnels. Je ne +m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici. +Cette vie répond à mes goûts… et +j’aime ! ajoutai-je dramatiquement.</p> + +<p>— Tu aimes ?… tu le crois du moins, +répondit Mme de Lines. C’est donc hier +soir que tu as fait cette sottise ?</p> + +<p>— Sottise pleine de douceur, dis-je en +souriant, et accomplie sous l’égide de +saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous +assure, de plaider en faveur de notre +folie.</p> + +<p>— C’est extraordinaire, Laure, reprit +grand’mère qui, lorsqu’elle est déroutée +par quelque fait, s’adresse toujours à ma +cousine ; je suis très mécontente de ma +petite-fille.</p> + +<p>— Sérieusement, Claude, reprit Mme de +Lines, tu as commis une étourderie. Elle +n’ira pas plus loin parce que tu as affaire +à un homme bien élevé, mais maintenant +n’en parlons plus. Dans trois jours, nous +écrirons poliment le résultat de nos +réflexions à M. de Chétigné, et ce résultat +ne peut être qu’un refus. »</p> + +<p>Je tombais des nues ! c’était inouï, +réellement, de s’imaginer que les choses +se passeraient ainsi sans révolte et sans +cris.</p> + +<p>« Prenez garde ! dis-je, commençant +à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas +un caractère léger ; quand je dis que +j’aime Hervé, c’est que je suis sûre de +l’aimer, et je veux, je veux l’épouser ! »</p> + +<p>A ces mots, prononcés d’un ton très +ferme et très ému, grand’mère et Mme de +Lines se regardèrent d’un air consterné.</p> + +<p>« Tu ne peux pas te marier sans mon +consentement, dit grand’mère.</p> + +<p>— Je le sais bien, ma chère grand’mère, +et Dieu sait que je n’en ai nul désir ! +Mais il faut que vous le donniez, ce +consentement. Ne vous êtes-vous pas +trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez +toujours vécu simplement ? D’ailleurs, nous +avons déjà fait notre budget, nous sommes +des gens pratiques, je vous assure ! +Hervé écrit un livre qui aura peut-être +un grand succès ; ce sera l’ouverture +d’une nouvelle existence pleine d’intérêt, +et une source de fortune.</p> + +<p>— Les savants passent leur vie à tirer +le diable par la queue, répondit grand’mère +d’un air distrait.</p> + +<p>— Eh bien ! si nous sommes enchantés +de la tirer, cette queue, cela ne regarde +que nous !</p> + +<p>— Ton Hervé est laid ! reprit grand’mère +d’un ton concluant.</p> + +<p>— Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez, +grand’mère ! m’écriai-je avec désespoir. +Sa figure me plaît à moi ! et je vous +assure que vous êtes seule à le trouver +laid, parce que vous n’aimez que les +hommes d’une beauté exceptionnelle. Je +vous répète que, depuis des années, j’ai +la plus vive affection pour Hervé, et que +mes rêves d’avenir n’ont jamais varié.</p> + +<p>— Tu y pensais donc quand tu as refusé +ce bon parti de l’autre jour ? demanda +Mme de Lines.</p> + +<p>— J’y pense depuis six ans », répondis-je +avec tranquillité.</p> + +<p>Ma pauvre cousine avait l’expression +penaude de l’astrologue qui, en regardant +les étoiles, s’est laissé choir dans un puits. +Au fond de sa citerne, elle réfléchissait +avec un bien grand étonnement aux cas +terrestres dont le plus surprenant est assurément +celui d’une fille de vingt ans et +d’un homme de vingt-six qui, se voyant +quatre fois par semaine dans l’intimité de +la campagne et des souvenirs, en profitent +pour s’aimer. Tu conviendras qu’il +y a bien de quoi précipiter un astrologue +dans un bain glacé.</p> + +<p>Grand’mère, ébranlée, se tourna vers +ma cousine :</p> + +<p>« Elle a l’air d’être sérieuse, Laure !</p> + +<p>— Eh bien, Claude, dit Mme de Lines +sortant de son puits et parlant avec la +résolution de quelqu’un qui se décide, +jusqu’à nouvel ordre, à ne vivre ni dans +les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a +été souvent pour elle en face de graves +décisions… eh bien, Claude, nous allons +causer ensemble, ta grand’mère et moi, +et, ce soir, nous te parlerons de nouveau +de ce triste mariage.</p> + +<p>— Triste mariage quand on s’aime ! +m’écriai-je. Nos familles, nos goûts, nos +situations sont assortis ; ensuite…</p> + +<p>— Bien, bien ! interrompit Mme de Lines +avec impatience. Maintenant que nous connaissons +ta pensée, laisse-nous causer. »</p> + +<p>Crois-tu, par hasard, que le résultat de +leur méditation ait été bien satisfaisant ? +Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère, +m’a tenu ce discours :</p> + +<p>« Mon enfant, nous avons beaucoup +réfléchi, et nous ne pouvons pas te permettre +de jouer ta vie entière sur un sentiment +qui pourrait bien n’être qu’une +illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi +dire, qu’Hervé. Ne te récrie pas… tu +viens d’avoir vingt ans, dans onze mois +tu seras majeure, et si, dans ce temps-là, +tu n’as pas changé d’avis, nous reparlerons +du projet. Nous allons écrire dans ce +sens à M. de Chétigné, en le priant de +faire cesser les visites de son fils.</p> + +<p>— Ne plus le voir !… m’écriai-je avec +terreur.</p> + +<p>— Du moins, aussi souvent… il viendra +avec son père, c’est-à-dire plus cérémonieusement.</p> + +<p>— C’est amusant ! dis-je avec un visage +allongé, et sentant bien que la décision +ne pouvait plus être combattue.</p> + +<p>— Bah ! petite-fille, si tu l’épouses, tu +le verras bien assez dans ta vie ! » m’a dit +grand’mère, qui est généralement pessimiste +quand il s’agit de la vie maritale.</p> + +<p>Comme c’est consolant pour le présent ! +Ne trouves-tu pas que, moins les parfums +et les fleurs, je ressemble à une victime +antique sacrifiée à un dieu bien aveugle +et bien stupide ?</p> + +<p>Ma vie délicieuse… c’en est fait ! Oh ! +ma chère, un seul homme a été sage sur +cette terre : c’est Diogène et son tonneau. +Puisque les hommes, pour se bien diriger +eux-mêmes, ont absolument besoin d’un +modèle, on devrait toujours leur présenter +ce sage qui savait si bien simplifier la +vie et qui n’aurait même pas eu besoin de +6,000 francs de rente pour vivre content ! +Et s’il avait voulu épouser une fille sans +le sou, il l’eût fait séance tenante, et +aux grand’mères ou aux cousines qui se +fussent jetées devant lui pour l’en empêcher, +il eût crié avec la simplicité de langage +qui le caractérisait : « Otez-vous de +mon soleil ! »</p> + +<p>Après quoi, il eût fourré sa femme dans +le tonneau, lui après, fermé la porte, s’il +y avait une porte, et laissé les protestations +de la prudence humaine s’évaporer +en vains sons.</p> + +<p>Ces païens nous étaient bien supérieurs. +Adieu ; mon état d’âme est une catastrophe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">VIII</h2> + + +<p class="date">15 août.</p> + +<p>Elle est précieuse ton amitié, si c’est +ainsi que tu me soutiens ! Comment, ma +petite, tu oses me dire que ma famille +agit avec sagesse en me privant pendant +un an de mon bonheur !… Et pourquoi ? +Un automne, un hiver, un printemps +passés sur mon amour pourront-ils le détruire ? +Qu’espère-t-on ? Les persécutions +ont toujours multiplié les croyants en +toutes religions ; depuis huit jours, il me +semble qu’un grand vent a soufflé sur +ma flamme et l’a fait monter jusqu’aux +nues.</p> + +<p>Néanmoins je dois te dire que, dans +mon désespoir, je n’ai ni déchiré mes +vêtements, ni couvert ma tête de cendre. +La justice m’oblige à avouer également +que la persécution n’est pas atroce, et +que j’ai pleuré d’attendrissement toute +une soirée après avoir entendu Mme de +Lines confier à grand’mère qu’elle était +décidée à vendre quelques obligations +afin d’avoir les moyens de me distraire si +ma tristesse augmentait.</p> + +<p>« Avec cet argent, nous pourrons louer +un petit appartement à Saumur et y passer +l’hiver. Nous la mènerons aux bals de +l’École.</p> + +<p>— Ce sera comme tu voudras, Laure », +a répondu grand’mère.</p> + +<p>Me vois-tu imposant un sacrifice à ces +chères femmes, que j’aime de toute mon +âme, pour me distraire d’une peine bien +éphémère en somme ! Onze mois sont +promptement écoulés, et à peine ai-je +découvert les projets dévoués de ma cousine +que j’ai repris ma belle humeur et +que je suis redevenue Gros-Jean comme +devant.</p> + +<p>Cependant, quand il est seul, Gros-Jean +promène un front soucieux de par les +champs. Il a découvert que « la vie a des +cruautés bien inutiles », comme lui a dit +un jour Mme de Lines, et, bien qu’il soit +d’un naturel à ne se point grossir les +choses, il soupire à fendre l’âme sur la +privation qui lui est imposée.</p> + +<p>Après cela, je me suis déjà aperçue +que cette situation avait des douceurs +étranges, des hasards et des surprises qui +lui donnent tout le charme de l’imprévu.</p> + +<p>Hier, par exemple, en sortant par la +petite porte du bois, je me suis trouvée +en face de Rossinante. Bête et cavalier, +immobiles devant la terre promise, rêvaient +avec mélancolie au jour trop lointain +où Jéhovah abattra les murailles. +Cette petite porte, ouverte à l’improviste, +était un aperçu des délices à venir, et tu +m’avoueras que, n’ayant rien fait volontairement +contre les volontés du ciel, +nous ne pouvions pas pousser la vertu +jusqu’à la démence.</p> + +<p>Aussi nous sommes-nous serrés la main +comme des êtres dont l’amitié est cimentée, +exaltée par une douleur commune.</p> + +<p>« Enfin, dis-je, ce ne sont que quelques +mois à passer.</p> + +<p>— Ce sera bien long ! me dit-il en +soupirant.</p> + +<p>— Oui… bien long, soupirai-je de +même.</p> + +<p>— On a dit devant moi, dans une +maison, que Mme de Lines voulait passer +l’hiver à Saumur et vous mener dans le +monde ?</p> + +<p>— Elle en avait parlé pour me distraire +si j’étais triste, mais, bien entendu, je +dissimule mes angoisses afin qu’elle ne +s’impose pas un sacrifice.</p> + +<p>— C’est un projet plus arrêté que vous +ne croyez, me dit-il d’un air sombre. +Elle espère que la bonne mine d’un officier +fera diversion à vos sentiments. Mais +je me ferai inviter partout où vous irez ! +s’écria-t-il en donnant, dans sa rage, +un coup de cravache à la pauvre Rossinante, +qui sauta sur place comme un +cabri.</p> + +<p>— Alors bénissons ce projet ! dis-je.</p> + +<p>— Bénissons, bénissons !… je suis un +ours, moi ! je ne sais pas plus danser qu’un +Thibétain.</p> + +<p>— Eh bien, vous me regarderez valser ! +dis-je en riant aux éclats de sa jalousie +préventive.</p> + +<p>— C’est abominable ! s’écria-t-il avec +indignation. Je me morfonds et vous riez. +Vous ne m’aimez pas comme je vous aime, +Claude !</p> + +<p>— Je suis plus courageuse et plus raisonnable +que vous, et c’est tout, Hervé. +Travaillez-vous en ce moment ?</p> + +<p>— Travailler !… quand je ne vous vois +plus, quand je suis navré ! me dit-il +d’un ton lamentable.</p> + +<p>— C’est pourtant ce qu’il faut faire, répondis-je +avec fermeté et ravie de constater +qu’il ne ressemblait que très approximativement +à Montesquieu. Avancez votre +ouvrage pendant ces dix mois, Hervé ; +si vous saviez combien je me réjouis de +le lire ! Puis, si vous réussissez, et vous +réussirez, quel beau chemin ouvert devant +vous !</p> + +<p>— C’est vrai ! me dit-il, le visage tout +éclairé. Chassons le découragement. +D’autant, ajouta-t-il avec une sorte de +timidité, que j’ai confiance en mon œuvre, +Claude.</p> + +<p>— Et moi donc ! travaillez pendant que +je pense à vous. Adieu… nous ne devons +pas nous voir en cachette, c’est indigne +de vous et de moi.</p> + +<p>— Ah ! Dieu, vous quitter déjà ! murmura-t-il +en se penchant sur sa selle pour +baiser encore et encore ma main que je +ne pouvais plus dégager.</p> + +<p>— Assez, assez ! dis-je, réussissant à +me sauver.</p> + +<p>— Vous ne vous laisserez pas influencer, +Claude ! » me cria-t-il en poussant son +cheval jusqu’à la porte.</p> + +<p>Déjà je l’avais refermée, mais, l’entrebâillant +et passant ma tête dans l’ouverture, +je répondis avec chaleur :</p> + +<p>« Soyez sûr que je répéterai jusqu’à +la fin de ma vie le « oui » de l’autre jour. »</p> + +<p>Plusieurs fois, depuis, je l’ai aperçu de +loin errant comme un chevalier inquiet +en quête de sa Dame ; et tu n’imagines +pas combien la moindre promenade a +d’intérêt pour moi. Plus souvent encore +que par le passé, je vague à l’aventure +autour du Vaulné, livrée aux émotions +poignantes du doute et de l’espoir. Une +silhouette, un signe de tête de loin, et +voilà une bonne journée. Ainsi les choses +iront-elles jusqu’à l’été prochain, car j’espère +encore que nous resterons paisiblement +ici enfouies sous les frimas, nous +chauffant aux claires flambées de <i>javelles</i> +ou trottant par une belle gelée dans les +chemins durs et sonores. Au moindre +rayon de soleil, Hervé s’échappera de +Chétigné, et, bien enveloppée dans ma +mante, je le guetterai du haut de ma +tour ou au coin des chemins.</p> + +<p>Les bonnes gens, quand je sortirai, me +parleront de lui… Et ainsi, d’étape en +étape, nous arriverons tout doucement +au terme de l’épreuve. La curiosité des +paysans est éveillée, car ils ont remarqué +l’interruption des visites fréquentes +d’Hervé, et aujourd’hui j’ai supporté +quelques attaques.</p> + +<p>« Bonjour, mam’zelle ! vous faites +donc un petit tour ? »</p> + +<p>Cette question est invariable chez eux. +De même que, souvent, ils entrent en +conversation avant de vous dire bonjour.</p> + +<p>« Mais oui, père Babin, répondis-je. +Comment va votre voisin ? Il est très malade, +je crois ?</p> + +<p>— Ah ! je crois ben qu’y va fini à la +chute du jour. Dame ! que voulez-vous ! +à quatre-vingts ans, c’est ben le boute !… +mais ça va ben déranger sa bourgeoise, +dame !</p> + +<p>— Oui, pauvre femme !</p> + +<p>— Faut ben qu’elle se résout… on ne +peut pas rester toujours sur la terre ; faut +faire la place aux autres. J’ai dans les +imaginations qu’elle prendra une servante… +elle a ben de quoi faire.</p> + +<p>— Elle aura raison… c’est triste de +rester seule.</p> + +<p>— Ma foi, ce n’est point agréable +du toute !… il y a vingt ans que je suis +comme ça, moi : mais faut ben savoir +souffri ce qu’on ne peut empêcher. C’est +sûr que c’est désagréable de n’avoir +persounne à qui parler quand on rentre +chez soi… on est là comme une estatue, +quoi !… Eh ben, et M. Hervé, qué donc +qui dit ?</p> + +<p>— Mais je pense qu’il est content d’être +revenu dans le pays.</p> + +<p>— Immanquable… il y a déjà un bout +de temps qu’il est chez lui, à ce que le +monde m’ont dite… V’là ben trois semaines +qu’on ne l’a vu venir au château, +tout de même ?</p> + +<p>— Il voyage peut-être, dis-je.</p> + +<p>— C’est ben possible… Pourtant le +père Moyne en Plémont… mam’zelle connaît +ben le père Moyne, vanqué ?</p> + +<p>— Oui, je sais…</p> + +<p>— Eh ben, il a vu comme ça hier +M. Hervé qui dévalait par Roux… ça +prouve tout de même qu’y ne voyage pas.</p> + +<p>— C’est vrai… allons, bonsoir, père +Babin.</p> + +<p>— Allons, bonsoir, mam’zelle ! »</p> + +<p>Un peu plus loin, c’est une bonne +femme qui me fait part de ses impressions.</p> + +<p>« Bonjour, la Boutin ; comment ça +va-t-il ?</p> + +<p>— Mam’zelle est ben hounnête ! Vous +v’là donc à faire un petit tour ? bonjour, +mam’zelle.</p> + +<p>— Mais oui… je me promène.</p> + +<p>— Ah ! faut-y, la belle demoiselle que +ça fait là !… c’est que je vous ai vue toute +pouponne, tenez, mam’zelle !</p> + +<p>— Mais oui.</p> + +<p>— Eh ben, et à la maison, qué donc +qu’on dit ?</p> + +<p>— Tout le monde va bien, merci !</p> + +<p>— Vous avez donc retrouvé votre camarade, +mam’zelle Claude ? C’est que +vous étiez ben malicieux tous les deux +quand je faisions les métives chez vous !…</p> + +<p>— Oui… je me rappelle.</p> + +<p>— Ah çà ! vous étiez malicieux pour de +bon. Eh ben, mais, le monde disent comme +ça qu’on ne l’a point vu venir au château +depuis vanqué trois semaines, lui qui y +venait souvent, allons !</p> + +<p>— Le monde est bien bavard, mère +Boutin.</p> + +<p>— Ah ! ça c’est ben vrai, mam’zelle ! +faut toujours qu’on s’occupe du voisin. +On ferait mieux de regarder dans sa +soupe, comme n’on dit.</p> + +<p>— Mais oui… bonsoir, la Boutin.</p> + +<p>— Allons, bonsoir, mam’zelle. »</p> + +<p>Après deux ou trois essais de ce genre, +ils ne diront plus rien directement, car +ils sont discrets. Mais le bruit court que +je n’ai pas voulu d’Hervé comme « bon +ami ». Son triomphe n’en sera que plus +éclatant dans un an.</p> + +<p>J’en veux à ta sagesse, mais je t’embrasse +« tout de même », pour employer +le style du père Babin.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">IX</h2> + + +<p class="date">6 octobre.</p> + +<p>L’homme propose et Dieu dispose… +cette vérité m’accable aujourd’hui. Pourquoi +bouleverser les vies paisibles qui ne +demandent qu’à rester paisibles ? pourquoi +donner aux gens précisément le contraire +de leurs désirs ? pourquoi trépasse-t-on +quand on ferait si bien de rester en +vie ? Mais les questions se poseraient à +l’infini, et nul ne saurait y répondre.</p> + +<p>Et ce qui me met en colère, ma chère +amie, c’est que, bien certainement, en +apprenant l’événement tu vas chanter +hosannah ! C’est une manie de l’homme, +et surtout de la femme, qui est parfois un +peu plus bête que le premier en matière +de pur raisonnement, de vouloir juger les +sentiments des autres d’après ses propres +sentiments. Il y a longtemps que la raison +et l’humanité sont brouillées à mort, +hélas !</p> + +<p>Je sortais à peine des portes du Vaulné +et, assise sur ce petit mur, tu sais, au bout +de l’allée des noyers mourants, je méditais.</p> + +<p>Cet endroit est enchanté pour moi… +J’y revis sans cesse cette sensation de +bonheur aiguë que m’apporta, un soir, +certain revenant de la Perse. J’emporte +un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère, +si ce n’est en moi, et l’œuvre me paraît +si pleine d’intérêt que je me surprends à +oublier le monde entier, à l’exception +d’un seul homme.</p> + +<p>Avant-hier, dans cette admirable journée +d’octobre, mes impressions heureuses +étaient plus vives, plus enveloppantes +qu’elles ne l’avaient encore été. Je vivais, +en vérité, dans une plénitude de joie que +tu dois connaître, et, prêtant l’oreille aux +divers bruits des champs, j’écoutais si +Rossinante n’arrivait pas en buttant contre +les pierres blanches dont est rempli le +chemin qui contourne le mur extérieur +du parc.</p> + +<p>Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me +sortit de ma rêverie. Tirée par une main +vigoureuse, à toute volée elle me disait +de revenir à la maison, ce que je fis avec +humeur, et sans me presser. En entrant +dans la grande cour, je vis l’équipage +rustique de notre notaire, et j’allai à la +cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue +de me faire rentrer pour si peu.</p> + +<p>« Qu’y a-t-il donc ? Pourquoi m’appelle-t-on ? +demandai-je à René, qui continuait +à sonner avec acharnement.</p> + +<p>— C’est enfin vous, mademoiselle, ce +n’est pas malheureux ! dit-il en lâchant la +corde. Pardi ! ce qu’il y a ! allez dans le +salon, vous le saurez.</p> + +<p>— Personne n’est malade ?</p> + +<p>— Ah ! bien oui, malade ! Si ce n’est +qu’ils sont tous fous… »</p> + +<p>Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut +jusqu’au salon.</p> + +<p>Grand’mère, dans son embrasure de +fenêtre, écoulait le notaire qui parlait +d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère +était brillant de larmes et son visage +rose tout souriant. Marie la Vache, +dans un coin, s’essuyait les yeux avec son +tablier ; le père Jamin, debout, bien campé +sur ses pieds, sa blouse ouverte et son +chapeau sur la tête, selon l’habitude, +répétait d’un air stupéfait :</p> + +<p>« Onze cent mille !… C’est-y vrai seulement ? +Ah ! onze cent mille !!! »</p> + +<p>La mère Jamin, plongée dans un ahurissement +funèbre, semblait ne plus rien +comprendre du tout à la vie ; ce qui lui +arrive souvent.</p> + +<p>En m’apercevant, Mme de Lines, le +visage bouleversé par l’émotion, mais avec +un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour, +s’élança vers moi et me serra dans ses +bras en disant :</p> + +<p>« Ma chère fille, mon enfant… il est +mort ! »</p> + +<p>Je jetai un grand cri :</p> + +<p>« Hervé !… »</p> + +<p>J’ignore si mes lèvres ont proféré le +nom, mais mon cœur l’avait crié et, dans +son angoisse subite, il cessa de battre ; du +moins c’est la sensation que j’éprouvai.</p> + +<p>Quand je revins à moi, j’étais étendue +sur la grande chaise longue Louis XV ; +Mme de Lines me soutenait la tête, en +me bassinant le front avec son mouchoir +qu’elle avait précipitamment trempé dans +un des vases pleins de fleurs du salon.</p> + +<p>« Elle revient… ses yeux s’ouvrent ; +ce ne sera rien ! » dit-elle d’une voix +angoissée.</p> + +<p>Mes yeux contemplaient en effet avec +étonnement les visages effarés qui m’entouraient, +et je fis un mouvement pour +me lever.</p> + +<p>« Mais, mon enfant, qu’as-tu ? s’écria +Mme de Lines ; pourquoi cette grande +impression ? Tu le connaissais à peine !</p> + +<p>— Mais qui, qui donc ? dis-je en me +redressant tout à fait.</p> + +<p>— Ton cousin… M. Métierne.</p> + +<p>— Ah ! c’est lui !… »</p> + +<p>S’imagine-t-on, quand on meurt, que +sa mort produira un tel apaisement dans +un cœur ? Je me levai, en affirmant que +je n’éprouvais plus aucun malaise.</p> + +<p>« Mais tu es encore toute pâle, dit +grand’mère en reprenant sa place qu’elle +avait à peine eu le temps de quitter, car +ma syncope n’avait pas duré trois minutes. +Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à +voix basse, vaudrait-il mieux attendre +pour lui dire qu’elle hérite.</p> + +<p>— Mais tu le lui apprends, Agathe.</p> + +<p>— J’hérite ? de quoi ? dis-je tranquillement.</p> + +<p>— Mon enfant chérie, s’écria Mme de +Lines qui ne pouvait plus modérer son +impatience, ma petite Claude, ta vie est +métamorphosée. Tu hérites de onze cent +mille francs ! »</p> + +<p>Ils avaient tous fait un mouvement, +comme à l’annonce d’une Altesse, et +c’était bien, hélas ! un prince qui entrait +dans ma vie pour la bouleverser. Ils me +regardaient avec étonnement, car, immobile, +les bras ballants, je ne disais rien.</p> + +<p>Mon esprit avait couru à Chétigné et +n’en pouvait plus sortir.</p> + +<p>« Il fera des voyages, il n’aura aucun +souci d’argent, il sera plus heureux. »</p> + +<p>Telle avait été ma première pensée. +Mais, presque aussitôt, je m’écriai en +moi-même : « Il ne voudra plus m’épouser… +il me l’a dit ! »</p> + +<p>Cette terrible pensée m’écrasait quand +Mme de Lines reprit :</p> + +<p>« Tu ne dis rien, mon enfant ? parle +donc !</p> + +<p>— Quel malheur ! dis-je lamentablement.</p> + +<p>— Un malheur !… »</p> + +<p>L’exclamation fut générale.</p> + +<p>« Mlle Métierne est encore souffrante, +étourdie, insinua le notaire, et ne comprend +pas bien la situation.</p> + +<p>— Je ne suis pas une bête, monsieur ! +dis-je, me tournant vers lui d’un air furibond, +et ravie de trouver une cible pour +l’irritation incompréhensible que j’éprouvais +tout à coup. J’ai l’habitude de comprendre +du premier coup ce qu’on me +dit.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure ? dit +grand’mère. Je ne l’ai jamais vue ainsi !</p> + +<p>— Allons, mademoiselle Claude, allons, +dit maître Jamin dont la bonne figure placide +rayonnait de satisfaction, M. le notaire +a raison : vous n’avez point encore +retrouvé vos esprites… Mais vous comprendrez +plus tard pour de bon. Immanquable +que vous pourrez vous donner maintenant +tout le plaisir que vous voudrez. »</p> + +<p>Le plaisir ! quand ma vie en était pleine ! +Mais je me secouai moi-même pour entrer +dans la satisfaction des autres.</p> + +<p>« Vous avez raison, monsieur Jamin », +répondis-je.</p> + +<p>Ce mot fut une détente. Le notaire +me félicita ; ma cousine, dont la joie était +inexprimable, ne cherchait pas non plus +à l’exprimer. Grand’mère, qui avait repris +tranquillement son ouvrage, nous dit :</p> + +<p>« Alors on pourra faire changer la porte +de la terrasse, dont un morceau m’est +tombé sur la tête hier soir… »</p> + +<p>Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement, +m’adressa ses compliments.</p> + +<p>« Ce n’est pas une petite affaire qu’un +héritage, mademoiselle Claude. Vous allez +avoir ben du tourment, allez !</p> + +<p>— Voyons, voyons, mon enfant, lui +dit son mari, tu vois toujours en noir.</p> + +<p>— Dame, comment donc faire pour +placer tout ça ! C’est qu’il y a bien des +voleurs et du mauvais monde sur la +terre !</p> + +<p>— Il y en a bien du bon aussite ! répliqua +Jamin. Voilà M. le notaire qui s’occupera +de tout ça. J’allons laisser ces dames +avec lui. Allons, bonsoir, mesdames et +la compagnie, portez-vous donc bien ! »</p> + +<p>Je profitai de leur départ pour me +sauver, et, montant dans ma chambre, +j’écrivis à Hervé le billet suivant :</p> + +<p>« Une terrible catastrophe est arrivée… +Venez vite ; je vous attendrai dans deux +heures à la porte du Pontignon, au bout +du bois. »</p> + +<p>Heureusement c’était un jeudi, et le +petit garçon de la ferme n’était pas à +l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui +promettant cinq francs s’il ne mettait pas +plus d’une heure à faire la course.</p> + +<p>Quand je rentrai dans le salon, Mme de +Lines, calmée, et grand’mère consultaient +le notaire sur le moment où nous entrerions +en jouissance et sur les placements +qui offraient le plus de garanties.</p> + +<p>« Vous entrerez en jouissance immédiatement, +d’après ce que m’écrit mon +collègue de Paris, répondit-il. Quant aux +placements, on réfléchira, on consultera +le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable +que vous hériterez de bonnes +valeurs, car le défunt s’y connaissait +bien. »</p> + +<p>Il se leva sur ces derniers mots, et, +quand il eut disparu, je pensais que le +moment était arrivé où nous allions enfin +parler d’Hervé.</p> + +<p>« Voilà ma petite-fille très riche, dit +grand’mère d’un air satisfait. Il faudra, +Laure, la conduire chez une bonne couturière.</p> + +<p>— Dites : nous sommes riches, grand’mère ! +répliquai-je avec vivacité. J’espère +bien que vous prendrez pour vous la moitié +de cette fortune.</p> + +<p>— Nous n’en avons pas le droit, répondit +Mme de Lines en riant, et nous n’en +avons pas besoin. Nous sommes trop +vieilles maintenant. Nous jouirons avec +toi des revenus tant que tu seras avec +nous, mais je crois que ce ne sera pas +long…</p> + +<p>— Que voulez-vous dire ? balbutiai-je +le cœur battant.</p> + +<p>— Je veux dire que tu te marieras +maintenant comme tu voudras. Mon avis +est que nous allions passer l’hiver à Paris, +où tu verras le monde. Les prétendants ne +manqueront pas, et tu pourras choisir… »</p> + +<p>J’étais pétrifiée… Il semblait qu’elles +eussent absolument perdu le souvenir +d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais +existé.</p> + +<p>« Ah ! bien, mes enfants, si vous allez +à Paris, dit grand’mère qui relevait tranquillement +les mailles de son tricot, vous +me chercherez des caoutchoucs comme je +les aime… à Saumur je n’en trouve pas à +mon gré. »</p> + +<p>Je sortis brusquement, de peur de +m’emporter, ou du moins de parler en +moment inopportun, et je courus dans le +bois.</p> + +<p>La commission avait été faite si promptement +que, en approchant de la petite +porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante +qui, sous l’éperon d’Hervé, avait +trotté éperdument.</p> + +<p>« Est-ce vous, Claude ? cria Hervé en +cognant dans la porte. Au nom du ciel +qu’y a-t-il ? Ouvrez vite ! Est-ce que tout +le monde est mort ici ?</p> + +<p>— Non, non, dis-je en employant +toutes mes forces pour tourner la clef +dans la serrure rouillée ; au Vaulné, on +est en vie, et plaise à Dieu qu’il en fût +ainsi partout ! »</p> + +<p>Il était pâle, et tenait par la bride la +pauvre bête qu’il attacha à un chêne.</p> + +<p>« Eh bien, eh bien, Claude ?</p> + +<p>— M. Métierne est mort… »</p> + +<p>Puis je m’arrêtai.</p> + +<p>« Qui ça, Métierne ? Ah ! votre cousin +l’industriel, le financier, je ne sais quoi !</p> + +<p>— Je suis au nombre de ses héritiers… +j’hérite de onze cent mille francs ! » criai-je +d’un trait.</p> + +<p>J’avais baissé les yeux d’un air confus, +comme à l’aveu d’une faute énorme.</p> + +<p>Un silence profond accueillit ma révélation.</p> + +<p>« Voulez-vous encore de moi, Hervé ? » +dis-je timidement, me décidant à le regarder.</p> + +<p>Il mordait ses lèvres, changeait de couleur +à chaque seconde et, tous les deux, +devions avoir l’air épouvanté.</p> + +<p>« Parlez ! dis-je d’un ton suppliant.</p> + +<p>— Que voulez-vous que je vous dise, +Claude ? Je vous félicite… mais adieu mon +pauvre bonheur ! me dit-il très bas.</p> + +<p>— Êtes-vous fou ? m’écriai-je, recouvrant +aussitôt toute mon énergie. Adieu +votre bonheur ? pour quelle raison ? Désormais +notre vie est délivrée de soucis et +d’entraves. Nous serons plus heureux, +cent fois plus heureux ! Vos chers voyages +que vous regrettez au fond, je le sais, +nous les ferons ensemble, Hervé. Puis +nous reviendrons dans notre manoir restauré +pour repartir ensuite quand bon +nous semblera. L’argent écarte toutes les +difficultés ; c’est un bonheur ajouté à +l’ancien. »</p> + +<p>Comme on a bien toujours deux poids +et deux mesures ! J’aurais désiré toute ma +vie la fortune, ma chère amie, que ma +conviction n’eût pas été plus profonde. +La versatilité de l’homme est effrayante ; +en accourant au fond du bois, mon imagination +avait eu le temps de saisir tous +les côtés séduisants de la situation et de +créer une existence délicieuse.</p> + +<p>Mais Hervé me regardait du même air +triste.</p> + +<p>« C’est trop bête ! dis-je alors d’une +voix entrecoupée ; c’est trop bête ! »</p> + +<p>Et, durant quelques instants, je ne pus +que répéter cette phrase qui exprimait +admirablement ma pensée.</p> + +<p>« Voyons, Claude, entendons-nous, +me dit-il.</p> + +<p>— Assurément, interrompis-je avec +vivacité, si c’était vous qui aviez ces diables +de onze cent mille francs, je n’hésiterais +pas un instant à vous épouser !</p> + +<p>— D’abord ce n’est pas la même chose, +me dit-il. Il est très pénible pour un +homme de se mettre dans une dépendance +complète vis-à-vis de sa femme.</p> + +<p>— Allez vous promener avec votre orgueil +d’un autre âge ! dis-je en frappant +du pied. Est-ce ainsi que l’on pense +aujourd’hui ? Tâchez d’être un peu plus +de votre temps, Hervé ! Vous et votre +père vous êtes les êtres les plus vieillots +que je verrai jamais.</p> + +<p>— C’est possible ! répliqua-t-il d’un ton +vif, mais j’ai plus d’un ami qui pense +comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai. »</p> + +<p>Dans mon impatience, j’avais fait fausse +route, et nous discutions du reste sur un +malentendu.</p> + +<p>« Hervé, repris-je d’une voix caressante +en posant ma main sur son bras, une misérable +question d’argent va-t-elle nous +diviser ? Allez-vous, par une fierté exagérée, +compromettre notre bonheur à tous +les deux ? Vous n’en avez pas le droit.</p> + +<p>— Nous ne nous comprenons pas bien, +Claude… J’ai répondu avec vivacité +à des paroles froissantes pour un sentiment +qui a toujours été le mien et celui +de mon père. Mais je sais que ma fierté +est sauvegardée, puisque j’avais parlé +avant cet héritage. Aussi les obstacles ne +viendront-ils pas de moi. Mais voyez les +difficultés soulevées devant le projet de +notre mariage alors que, nos positions +étant les mêmes, nous pouvions nous aimer ! +Si au moins j’avais une position brillante, +un nom, quelque chose enfin à +vous offrir !… s’écria-t-il d’un ton désespéré.</p> + +<p>— Vos paroles sont blessantes, dis-je +avec chaleur. Si vous calculez, vous n’aimez +pas, Hervé. Quand on m’a dit que +j’étais riche, je n’ai pensé qu’à vous, moi ! +Un nom ? vous l’acquerrez un jour dans +les lettres ; mais ai-je besoin de la sanction +du monde pour savoir ce que vous valez +et pour être contente de devenir votre +femme ? »</p> + +<p>En dépit de son petit air calme, cet +homme, ma chère Yvonne, est un brandon. +Il prend feu comme de l’étoupe ; ou +mieux, c’est une chaudière qui bout, et +un ardent baiser de fiancé est, paraît-il, +une soupape de sûreté.</p> + +<p>« La paix est faite ! dis-je en me dégageant. +Venez demain renouveler votre +demande, Hervé.</p> + +<p>— Oh ! ça, jamais ! » s’écria-t-il en rougissant +et reculant de trois pas.</p> + +<p>Je restai une minute complètement +abasourdie.</p> + +<p>« Quel être plein d’orgueil ! dis-je avec +dédain. Il est si grand, cet orgueil, que +vous ne pouvez même pas le sacrifier à +votre amour. Eh bien, j’agirai sans votre +aide. »</p> + +<p>Sans rien répondre, il détacha Rossinante, +et, une fois en selle dans le chemin +du Minerve, il me tendit la main d’un air +triste en disant :</p> + +<p>« Ma pauvre Claude… vous n’arrangerez +rien, soyez-en certaine. De toutes +façons, on vous circonviendra pour vous +décider à faire un brillant mariage et…</p> + +<p>— Et quoi ? dis-je. Douteriez-vous de +moi, par hasard ?</p> + +<p>— De vous, non ! De la faiblesse humaine… +oui ! »</p> + +<p>Et il partit au grand trot. Je le regardai +s’éloigner dans le crépuscule. Ses doutes, +au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil +à la pensée des preuves qui sanctionneraient +ma tendresse. Mon cœur plein +d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais +mieux senti la poésie qui se dégageait de la +terre voilée et des élans de mon âme. En +retraversant le bois, complètement abandonnée +à mes émotions intimes, j’avais +oublié le grand événement de la journée.</p> + +<p>Je retombai sur la terre, à la voix de +Mme de Lines.</p> + +<p>« Mais où étais-tu donc, Claude ? nous +avons tant de choses à nous dire, tant de +projets à déterminer !</p> + +<p>— C’est vrai ! dis-je, résolue à parler +sans attendre une seconde et m’asseyant +sur la marche du salon.</p> + +<p>— Faites vos projets, mes enfants, dit +grand’mère, pour moi je ne bouge pas du +Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez, +et cela me suffira. »</p> + +<p>Aussitôt je courus au gouffre et je m’y +jetai la tête la première.</p> + +<p>« Ce que nous verrons, grand’mère, +dis-je d’un ton calme et sérieux, c’est +mon mariage immédiat avec Hervé. »</p> + +<p>Aux regards qu’elles échangèrent, je +vis que la question avait été traitée en +mon absence.</p> + +<p>« Hervé ! »</p> + +<p>Ce nom fut prononcé du ton que l’on +prend pour répondre à un caprice de +petit enfant.</p> + +<p>« Nous verrons cela l’année prochaine, +ma petite-fille, répondit tranquillement +grand’mère avec un sourire qui disait +clairement que, dans ce temps-là, il y +aurait beau jour que le cours de la rivière +serait changé…</p> + +<p>— L’année prochaine ? Et pourquoi pas +tout de suite ? Quelle difficulté pouvez-vous +soulever maintenant ? Ma cousine, +votre rêve est réalisé, je suis riche, et +riche pour deux. Je viens de causer avec +Hervé et…</p> + +<p>— Comment ? de causer avec Hervé !… +s’écrièrent-elles.</p> + +<p>— Oui, oui ; j’ai envoyé le petit garçon +de la ferme à Chétigné, car je voulais apprendre +moi-même à Hervé notre malh… +c’est-à-dire le grand bonheur qui nous +arrivait. »</p> + +<p>Longtemps j’ai parlé ; j’ai dit qu’Hervé +était trop délicat pour renouveler sa demande, +que je m’étais chargée à moi toute +seule d’enlever la redoute ; qu’il fallait +que la redoute se rendît au plus vite, +parce que forcément elle en viendrait là, +l’amour étant le plus fort, le plus habile, +le plus entêté des guerriers…</p> + +<p>Mme de Lines me répondit avec l’insouciance +de quelqu’un qui ne croit plus au +danger :</p> + +<p>« Nous t’avons dit, avant cet événement, +que tu attendrais un an… eh bien, +nous ne changeons pas d’avis. C’est ce +que nous écrirons demain à M. de Chétigné. »</p> + +<p>Le soir, je suis allée trouver grand’mère +dans sa chambre et, de nouveau, j’ai +plaidé chaleureusement.</p> + +<p>« Passe-moi mon bonnet », m’a dit +grand’mère qui procédait à sa toilette de +nuit.</p> + +<p>Je saisis le bonnet et le lui présentai +dans un grand mouvement oratoire.</p> + +<p>« Je l’aime, grand’mère, puisque je +l’aime !… »</p> + +<p>Et grand’mère m’a répondu tranquillement :</p> + +<p>« Tuh ! tuh !… »</p> + +<p>Adieu ; je suis sens dessus dessous, +comme ce prieuré qui n’a jamais abrité +tant de folie, même quand des saints +l’habitaient. Il semble que notre vie, jusqu’ici, +n’ait été qu’une méchante plaisanterie +et que nous allons enfin nous +plonger dans les « ondes vitales ». Le +mot est de ma cousine, qui écrit toute la +journée des lettres, des pensées, des recettes +pour bien voyager, et reçoit avec +dignité le ban et l’arrière-ban des voisins, +qui viennent contempler dans notre +attitude le spectacle d’un million.</p> + +<p>Nous partirons incessamment… Mme de +Lines a fait descendre des greniers toutes +les malles ; il y en a onze, et chaque jour +elle passe en revue son bataillon.</p> + +<p>Supposes-tu que j’aie le cœur content +au milieu de ce bouleversement ? Mais tu +es capable de sourire et d’applaudir aux +caprices de la fortune.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">X</h2> + + +<p class="date">23 octobre.</p> + +<p class="ind sc">Ma chère amie,</p> + +<p>C’est fait, nous partons ! Quant à répondre +à ta dernière lettre, je m’en garderais +bien, car ce serait te dire des +injures… Nous ne sommes pas du même +avis, voilà tout ! Le bonheur est à ma +porte, je n’aurais qu’à la lui ouvrir, et on +m’oblige à pousser les verrous. Il n’est +donc pas possible que je partage l’exaltation +des gens qui m’aiment à tort et à +travers. Il m’importe peu qu’on refuse +d’admettre que mon amour est sérieux : +je saurai prouver l’égarement +des hommes, mais je suis blessée pour +Hervé.</p> + +<p>Parfaitement ! il est blessant pour lui +qu’on veuille me lancer sur une mer nouvelle +avec l’espoir que je m’y perdrai +corps et biens. Mais il peut être tranquille ! +les vents lui seront propices, et +mon bateau ne coulera pas, j’en fais le +serment.</p> + +<p>Au reste, Hervé est un joueur qui présente +un visage serein à la mauvaise fortune. +M. de Chétigné et lui sont venus +nous voir aussitôt après avoir reçu la +lettre de grand’mère. J’avais décrété en +moi-même que, à peine assis, ils auraient +à écouter une harangue de ma façon, +qu’elle serait courte et bonne, et débitée +avec l’aplomb d’un tribun.</p> + +<p>« Messieurs, je ne puis empêcher ce +qui se passe. Mon désir était que notre +mariage eût lieu immédiatement, mais +on veut que je voie le monde avant d’engager +ma vie. Je ne suis pour rien, rien, +absolument rien, dans cette décision. »</p> + +<p>Grand’mère, stupéfaite, s’est tournée +vers ma cousine scandalisée, en disant :</p> + +<p>« Laure, ma petite-fille est étonnante ! »</p> + +<p>Hervé m’a jeté un regard reconnaissant, +et M. de Chétigné a répondu d’un +ton posé :</p> + +<p>« Votre famille a raison, Claude ; vous +n’êtes, en tout cas, engagée à rien vis-à-vis +de mon fils. Vous n’êtes pas fiancée, +mon enfant, rappelez-vous bien cela ; +votre liberté est complète, et je trouve très +sage qu’on vous en fasse jouir avant de +vous laisser prendre des engagements. »</p> + +<p>Et aussitôt après ce joli discours, tout +orné de raison et de dignité, il a parlé de +nos projets, et la conversation est devenue +l’expression de notre folie. Leur visite +a été courte, car nous avions, les uns +vis-à-vis des autres, l’aisance de ces braves +gens qui courent dans des sacs les jours +de fêtes villageoises…</p> + +<p>C’est demain que nous partons, et ma +mélancolie augmente avec les minutes +écoulées. Tu ris ? Il est certain que je ne +pars pas pour le Kamtchatka, encore +qu’on pourrait le supposer, d’après l’agitation +de nos esprits. Jamais caravane +s’enfonçant dans les vastes solitudes du +Sahara n’a pris tant de précautions. +Aujourd’hui encore, ma cousine est allée +à Saumur pour acheter une multitude de +choses dont nous n’avons pas besoin, et +grand’mère, qui adore circuler dans sa +voiture, l’a accompagnée.</p> + +<p>Avec grande satisfaction, car je prévoyais +qu’Hervé ne résisterait pas à la +tentation de me voir une dernière fois, +j’ai assisté au départ, toujours long et +difficile, à cause de grand’mère qui commence +à se livrer à quantité de petites +occupations quand on vient lui dire que +c’est attelé. Pâté s’impatiente, René +grogne, mais grand’mère, sans se troubler, +va faire le tour de son jardin, +arrange elle-même sa lampe pour le soir, +met du feu dans sa <i>chaufferette</i> pour le +voyage, quand il fait froid comme aujourd’hui, +dépose sur le feu une pelure de +pomme, en guise de parfum, et enfin se +décide à monter en voiture.</p> + +<p>Au milieu de la grande cour, des cris +se font entendre :</p> + +<p>« Mon Dieu, mon Dieu !… Arrêtez, +arrêtez ! »</p> + +<p>René, furieux, retient brusquement +Pâté, ce qui imprime une telle oscillation +à la calèche que nous tombons les uns sur +les autres, comme des capucins de cartes.</p> + +<p>Grand’mère passe la tête à la portière +et crie :</p> + +<p>« Surtout fermez la porte à cause des +canards ! »</p> + +<p>Car nous sommes en guerre perpétuelle +avec ces volatiles, qui ont tous les instincts +de l’humanité ; ils aiment avec passion +le fruit défendu, et quand ils peuvent +fourrager les fleurs de la petite cour, ils +accomplissent cet exploit avec la joie que +nous éprouvons dans l’immoralité.</p> + +<p>Tous les rites accomplis, y compris la +fermeture des portes, je restai seule, et +aussitôt je m’en allai à la recherche de +mon seigneur qui, doué d’un sens divinatoire +très juste, s’avançait clopin-clopant +au milieu des pierres du chemin, +comme nous tous, pauvres malheureux, +qui devons gagner le ciel en traversant +tant de ronces et d’épines, ce qui est bien +désagréable.</p> + +<p>« Comment ! sans votre inséparable +Rossinante ? dis-je.</p> + +<p>— Elle boite, me répondit-il lugubrement.</p> + +<p>— Quelle figure ! dis-je sans pouvoir +m’empêcher de rire. Vous venez faire une +visite à grand’mère, mais il n’y a personne +à la maison, que votre servante, +qui va vous recevoir avec toute la dignité +d’une vieille femme. »</p> + +<p>Son visage s’éclaira, et nous revînmes +au Vaulné, que nous avons parcouru une +dernière fois de la cave au grenier, et de +l’extrémité du bois à la pointe extrême +du potager. Au milieu des choux nous +avons échangé de nouveaux serments, et +la poésie n’y perdait rien, car les feuilles +frisées de ce végétal, d’ailleurs très calomnié, +étaient couvertes d’une rosée qui +scintillait.</p> + +<p>Telle a été ma dernière journée ici…, +journée délicieuse ! et lorsque je pense +qu’il eût été si facile de n’en avoir plus +que de semblables, je ne puis, ma chère +amie, dominer ma mélancolie et ma rancune.</p> + +<p>Tu me demandes comment nous allons +nous débrouiller en arrivant à Paris… +D’abord nous y avons des relations ; ensuite +un banquier en qui, nous écrit mon +tuteur, nous pouvons avoir la plus entière +confiance, se chargera de toutes mes +affaires. Il a même poussé l’obligeance +jusqu’à nous retenir un appartement dans +un hôtel, et cette circonstance rassure ma +cousine, qui, au fond, est plus effrayée +qu’elle ne veut l’avouer à la pensée de se +plonger ainsi toute crue dans les ondes +furieuses de la vie…</p> + +<p>Bonsoir ; je n’aime ni l’inconnu, ni les +amies zélées qui chantent un cantique +d’action de grâces sur les ruines morales +d’une âme aux abois. Arrivée à Paris, je +t’écrirai.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XI</h2> + + +<p class="date">Paris, 25 novembre.</p> + +<p>Depuis un mois que nous sommes installées +ici, ma chère amie, je n’ai pas +encore trouvé un instant pour t’envoyer +le récit que tu me demandes. Aujourd’hui +Mme de Lines a la migraine : j’en bénis le +ciel, quoique je souhaite tout le bien imaginable +à ma cousine, mais vraiment je +devenais fourbue, et ces instants de repos +sont précieux.</p> + +<p>Nous avons quitté le Vaulné par un +temps doux qui nous invitait à rester au +milieu de nos chênes ; ils perdaient leurs +feuilles, le taillis de noisetiers était dénudé, +mais j’aime ce moment de transition ; +je l’aime autant que le printemps +quand les bourgeons gonflés éclatent et +débordent de vie…</p> + +<p>Un omnibus, demandé à Saumur, nous +attendait dans la petite cour. Grand’mère +accompagnait notre départ d’une larme, +immédiatement remplacée par un sourire. +Elle ne redoute pas la solitude, puisqu’elle +vit perpétuellement avec ses souvenirs ; +néanmoins nous avons obtenu qu’elle fît +venir auprès d’elle une vieille amie, qui +passera l’hiver au Vaulné.</p> + +<p>« Saurez-vous bien prendre vos billets, +mes enfants ? disait-elle. Je crains que +vous n’ayez pas assez de sacs ; je vous ai +descendu mon cabas, il est très commode ; +mais vous me le renverrez. »</p> + +<p>Un cabas en tapisserie, que grand’mère +emporte consciencieusement avec elle dès +qu’elle quitte le Vaulné pour une journée. +Il nous eût achevées !</p> + +<p>M. et Mme Jamin nous avaient apporté +un panier de pommes ; Marie la Vache avait +parlé, la veille, de confectionner un tôt-fait, +de tuer deux poulets et de les faire +rôtir pour notre voyage, et ma cousine, +tout en refusant pommes, gâteau et poulets, +avait bourré son sac de tartines de +rillettes, sous prétexte qu’en six heures +de trajet nous avions le temps de périr +d’inanition.</p> + +<p>« Faudra écrire tout de suite à madame, +disait maîtresse Jamin. Il y a tant +d’accidents sur les chemins de fer ! Faudra +que madame soit prévenue ; si vous êtes +blessées, vous ne le serez pas toutes les +deux à la fois, peut-être bien ? S’il arrive +quelque chose, il y en aura toujours une +qui pourra écrire.</p> + +<p>— Ah ! bien oui, des accidents ! dit +Jamin. Est-ce que ces messieurs-là ne surveillent +pas bien leur ouvrage ! Ce ne sont +pas des feignants.</p> + +<p>— Allons, adieu, mes enfants, dit +grand’mère en laissant le sourire pour la +larme ; j’espère que vous ne manquerez +de rien là-bas. Amusez-vous bien. »</p> + +<p>Et nous quittons nos chères habitudes, +notre vieux couvent aux ais disjoints, +nos petits chemins pierreux, notre plaine +monotone, notre ciel d’Anjou encore limpide +pour un hôtel banal, où l’on est bien, +j’en conviens, et pour vivre effarées au +milieu d’inconnus dont l’affairement paraît +être la plus claire des occupations.</p> + +<p>En approchant de Paris, je voyais que +l’émotion de Mme de Lines disparaissait. +Toute sa vie, elle avait attendu l’événement, +et l’événement la trouvait forte. Elle +descendit du train avec son calme habituel.</p> + +<p>« Avez-vous dans votre sac quelque +chose à déclarer ?</p> + +<p>— Des tartines de rillettes ! répondit-elle +avec gravité.</p> + +<p>— Ça ne paye pas ! » répliqua l’employé +d’un ton bourru, croyant qu’on se moquait +de lui.</p> + +<p>Nos malles, je ne sais pourquoi, inspirèrent +des inquiétudes ; peut-être craignait-on +qu’elles ne renfermassent quelque +terrible engin, bien qu’il fût aisé de voir, +ce me semble, que nous étions des gens +de mœurs surannées. On nous enjoignit +d’ouvrir une caisse, mais ma cousine s’y +refusa énergiquement.</p> + +<p>« La bienséance s’y oppose, monsieur, +et la bienséance est la clef de l’éducation. »</p> + +<p>L’employé ouvrit des yeux énormes ; il +insista, perdit patience, et je vis le moment +où Mme de Lines, au nom de la bienséance, +allait lui casser son parapluie sur les +épaules.</p> + +<p>Elle n’était pas complètement calmée +lorsque nous arrivâmes à l’hôtel, et prîmes +possession d’un appartement gai, confortable, +et même luxueux. Cependant +ma cousine éprouvait, comme moi, une +défaillance intime qu’elle manifesta ainsi :</p> + +<p>« Il faut toujours un certain temps pour +s’habituer à un habit neuf ! me dit-elle +en tirant son carnet pour noter l’impression +et la pensée.</p> + +<p>— Et quand l’ancien n’est pas usé, on +a grand tort de le quitter, répliquai-je. Ma +cousine, il ne tiendra qu’à nous de reprendre +dès demain ce vieil habit.</p> + +<p>— Tu n’as pas le sens commun, Claude ! »</p> + +<p>Et elle se leva pour secouer la mélancolie +que lui inspiraient notre isolement et +la banalité de l’hôtel.</p> + +<p>J’avais espéré exploiter à mon profit +cette impression, mais la vue du banquier +auquel nous étions recommandées dissipa +tous les noirs qui assombrissaient l’âme de +Mme de Lines.</p> + +<p>Cet homme aimable nous arriva vers +sept heures, en tenue de bal. Il allait +dîner chez sa fille qui recevait, cette nuit +même, deux ou trois cents personnes. Sa +bonhomie, jointe à son usage du monde, +nous a charmées.</p> + +<p>« Mademoiselle est l’héritière ? dit-il +en me regardant avec un vague intérêt.</p> + +<p>— Oui, monsieur…</p> + +<p>— Votre tuteur, qui est un de mes bons +amis, m’a écrit au sujet de cette petite +fortune… Je verrai à la placer le mieux +possible en vue de vos intérêts. »</p> + +<p>Nous eûmes l’air étonné de sauvages +qui voient pour la première fois un ballon.</p> + +<p>Petite fortune ! onze cent mille francs ! +Depuis, j’ai tant entendu parler de millions +chez M. Mérite, que je me demande +si je ne suis pas une pauvresse bien à +plaindre. Il m’est arrivé de regarder tout +à coup avec inquiétude nos vêtements, +craignant de découvrir des haillons.</p> + +<p>« J’ai les pleins pouvoirs du tuteur de +Claude, monsieur, dit Mme de Lines, et je +désire causer avec vous des affaires.</p> + +<p>— Très volontiers, madame ; demain +matin vers dix heures, si cet arrangement +vous convient, j’aurai l’honneur de me +présenter ici, et je serai entièrement à +votre disposition. »</p> + +<p>Le résultat de cette seconde entrevue +a été que M. Mérite placerait dans sa +banque tous mes fonds, non seulement au +taux de 5 pour 100, mais encore avec +l’espoir de les faire prospérer.</p> + +<p>Mme de Lines est enchantée.</p> + +<p>« Il prétend, m’a-t-elle dit, que, par +d’heureuses combinaisons, il arrivera probablement +à doubler ton capital.</p> + +<p>— Pourquoi faire le doubler ? dis-je +avec ennui. C’était déjà trop bien ainsi.</p> + +<p>— Tu ne sais ce que tu dis ! M. Mérite +m’a fait comprendre qu’un million de dot +ici n’allait pas bien loin. Du reste, rien ne +sera réglé sans l’assentiment de ton tuteur, +car je ne veux pas prendre la responsabilité +de cette décision. »</p> + +<p>Et mon tuteur ayant écrit qu’il était parfait +de s’en rapporter entièrement à son +ami, tout est pour le mieux dans le meilleur +des mondes. Tu comprends que je ne +discute pas, puisque mon sort est à jamais +fixé dans le fond de mon cœur. Que mes +capitaux prospèrent ou non, il m’importe +peu !</p> + +<p>En attendant, je suis, dans ce monde +nouveau, comme un malheureux auquel +on supprime les horizons qu’il a toujours +connus pour les remplacer par des lignes +nouvelles qui s’embrouillent à plaisir sous +ses yeux. C’est une déroute de mon moi +habituel, et Claude II, que je n’aime guère, +me jette dans une stupéfaction qui m’étourdit. +Je suis comme un étranger dans +un pays compliqué. Mes pensées sont +autant d’auberges auxquelles je m’arrête +pour demander ma route, mais je n’ai pu +encore me décider à gîter dans l’une d’elles +et je ressemble au Juif errant.</p> + +<p>O mes arbres, ô mes champs, où êtes-vous ?</p> + +<p>« Pleurez, mes yeux, pleurez, mon +âme !… »</p> + +<p>Cette élégie, sanglotée en mon intime, +en l’honneur d’Hervé, est un apaisement +pour mon cœur, peut-être aussi pour ma +conscience, car l’infortuné que j’aime est +parfois égaré par moi dans le dédale de +mes impressions nouvelles. Il n’est pas +aisé de se débrouiller au milieu des foules, +surtout quand on les déteste. Je cours après +Hervé entre deux courses, deux spectacles, +deux monuments, deux tableaux, Mme de +Lines trouvant apparemment que les lois +naturelles sont renversées ici et qu’il est +inutile de respirer. Tout à coup, au coin +d’une rue je le rattrape ; mais, à peine +ai-je eu le temps de le regarder, que nous +sommes bousculés, lui et moi, par les passants, +séparés violemment, et, à la fin du +jour, la fatigue me domine si bien que +je n’ai même pas le courage de lui dire +bonsoir.</p> + +<p>Il paraît que cette vie d’écureuil, qui +ne laisse penser à rien, fait partie des +ondes vitales. Rouler ainsi aux quatre +coins de Paris donne de l’intelligence aux +gens qui n’en ont pas, développe, dans de +vastes proportions, celle de ceux qui en +possèdent, est enfin une panacée pour la +bêtise, qui perd là dedans ses racines. +Nous sortirons de cet exercice avec un +esprit renouvelé, frais, pimpant, profond, +capable de trancher n’importe quelle question. +Jusqu’ici, nous avons été des huîtres, +mais maintenant que nous sommes transformées +en brouillons, que des queues +d’idées surgissent — et surgiront — dans +nos cerveaux essoufflés, nous appartiendrons +à l’humanité ; ce qui, jusque-là, +pourrait bien n’avoir point été notre cas.</p> + +<p>C’est évidemment l’opinion de Mme de +Lines, et si on me demandait ce que je +trouve de plus curieux ici, je ne répondrais +pas comme le doge : « C’est de m’y +voir ! » mais bien : « C’est d’y observer +ma cousine. »</p> + +<p>Pendant que je promène un ahurissement +incroyable qui me fait croire, par +instants, que l’âme de maîtresse Jamin a +passé dans la mienne, Mme de Lines rajeunit +chaque jour d’une année. Elle ressemble +à un émouchet, tant elle est éveillée. Elle +saute d’un émerveillement à un autre +émerveillement, elle admire de confiance, +et les choses se casent dans son esprit +comme dans les cartons d’un notaire. +Sous prétexte que je dois avoir l’ardent +désir de tout observer, elle se dévoue avec +une abnégation admirable !</p> + +<p>De longue main, elle avait vécu son +rêve ; aussi n’a-t-elle pas de grands étonnements ; +mais, au point de vue matériel, +on ne quitte pas des habitudes de soixante +ans sans qu’il en reste l’écorce, et je subis +des affronts que je dévore en riant.</p> + +<p>Par exemple, ma cousine, oubliant +qu’elle n’est pas dans une allée de notre +bois, s’arrête tout à coup sur les boulevards +ou dans les rues, et, son parapluie dans +la main droite, la main gauche appuyée +sur la hanche, médite profondément jusqu’au +moment où je lui rappelle que nous +sommes loin du Vaulné. Ou bien, comme +elle meurt de peur quand il s’agit de traverser +une voie, elle appelle deux sergents, +et, flanquée à droite et à gauche de +ses gardiens comme un insigne malfaiteur, +elle passe avec effroi et majesté au milieu +des voitures.</p> + +<p>L’autre jour, en face de la Madeleine, +elle s’est assise tout à coup sur un banc.</p> + +<p>« J’attendrai, m’a-t-elle dit résolument.</p> + +<p>— Attendre quoi ? demandai-je étonnée.</p> + +<p>— Qu’il ne passe plus une voiture. »</p> + +<p>Et nous y serions encore si je ne l’avais +fait monter dans un fiacre qui nous a +déposées sur l’autre trottoir.</p> + +<p>Nous courons les restaurants comme +deux gamins en vacances. Hier, chez +Bignon, ma cousine a refusé tous les +potages et demandé de la soupe aux +choux verts.</p> + +<p>« Madame ne veut pas de la purée à +l’italienne, une bisque… »</p> + +<p>Mais Mme de Lines, joignant l’éloquence +du geste à celle de la parole, a posé un +doigt sur la table d’un air résolu, en répétant +avec fermeté :</p> + +<p>« Je veux de la soupe aux choux +verts ! »</p> + +<p>Le garçon, éploré, est allé quérir un +monsieur imposant qui, avec une exquise +courtoisie, nous a exprimé ses regrets +affreux : Bignon n’avait pas de choux +verts !</p> + +<p>« En Anjou, il y en a partout dans les +champs », répondit Mme de Lines, d’un +ton sévère.</p> + +<p>Il insinua que les champs et Paris +étaient choses différentes, mais que, si +nous voulions attendre quelques instants, +on pourrait nous servir un potage aux +choux blancs.</p> + +<p>« Verts, verts ! répliqua Mme de Lines. +Les deux n’ont aucun rapport. Je ne veux +pas attendre, donnez-moi ce que vous +voudrez. »</p> + +<p>J’ai souvent de ces alertes humiliantes, +mais j’ai pris le parti de m’amuser, de +vivre au jour la journée et, pendant mes +mois d’exil, de considérer la vie comme +une comédie, les hommes comme de +plaisantes marionnettes créées précisément +pour me divertir, et moi comme +une étrangère qui se fait visite à elle-même.</p> + +<p>Ta sollicitude pour ma toilette me remplit +de reconnaissance. Je m’empresse de +calmer tes angoisses en t’apprenant que +Mme Mérite, qui est une aimable femme, +nous a conduites dans une excellente +maison où nous avons été entourées de +dames bien dressées, dont la politesse +recouvre une impertinence qui échouait +devant la gravité de Mme de Lines comme +un flot au pied d’une muraille de granit. +Elles se disaient en nous regardant :</p> + +<p>« Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que +ça ! »</p> + +<p>Mais enfin elles ont daigné nous bien +habiller, et nous sommes sous les armes +pour accepter les invitations. Demain +nous commençons une série de visites.</p> + +<p>« Nous allons, maintenant, avoir une +vie un peu plus tranquille et, dans un +sens, plus intellectuelle, m’a dit Mme de +Lines. Bien que nous sortions de l’Anjou, +nous sommes femmes à apprécier l’esprit +fin et varié des conversations parisiennes.</p> + +<p>— Amen ! » répondis-je en tirant de +ma poche une lettre qui m’intéressait plus +que Paris et ses habitants.</p> + +<p>C’était grand’mère qui m’écrivait :</p> + +<p>« Je remercie ma petite-fille, mais je +ne veux pas commencer les réparations +du Vaulné ni changer ma manière de +vivre avant le printemps prochain. J’ai +porté les 25,000 francs chez mon notaire, +à qui j’ai dit que son poêle était désagréable, +et qu’il ferait bien de brûler du bois ; +c’est la seule manière agréable de se +chauffer. En revenant, j’ai voulu passer +par Chétigné, mais Pâté n’a jamais voulu +tourner, car ce n’est pas dans ses habitudes. +Nous serons obligées d’avoir un +meilleur cheval. Hervé est venu me voir +aujourd’hui. Il a l’air ennuyé, et cet air-là +n’embellit pas. J’espère bien que ma +petite-fille aura meilleur goût à Paris. J’ai +conseillé à Hervé de se couper la barbe +pour être un peu moins laid, — je n’aime +pas les hommes barbus, — et de faire la +cour à Mlle d’Allonge, qui est aussi insignifiante +que lui, à mon avis ; ils iraient +très bien ensemble.</p> + +<p>« Les Jamin vont bien. Je brûle beaucoup +de javelles ; toi qui aimes, ma petite-fille, +à les faire flamber, tu serais contente +si tu étais au Vaulné. Les vendanges +étaient bonnes et t’auraient amusée. Je ne +m’ennuie pas, et suis contente de vous +savoir à Paris. Le temps n’est pas très +froid jusqu’ici. Un des fûts, qu’on avait +bondé trop tôt, a éclaté, et la cave, inondée +de vin, sent bien mauvais. Adieu, +ma chère enfant, amuse-toi bien. »</p> + +<p>Ce bon souffle de terroir fait rêver. +Quand nous avons quitté le Vaulné, on +ne parlait que vignes, vendanges et barriques. +C’est un moment que j’aime par-dessus +tout, quand l’automne est beau +et que les gens sont contents. Par gens +contents, j’entends parler des cultivateurs, +car des propriétaires satisfaits, on +n’en peut jaser. Lorsque nous sommes +parties, ils jetaient les hauts cris, parce +que la récolte s’annonçait comme devant +être superbe. Vois-tu, les vendanges au +Vaulné sont un spectacle plus pittoresque +que celui des passants que je regardais +circuler, il y a un instant, dans l’avenue +de l’Opéra.</p> + +<p>Le soir, quand on presse le raisin au +fond de la nef, nous nous enveloppons +dans des châles et, un flambeau à la +main, nous passons par la sacristie pour +entrer dans l’église. A la lumière de nos +bougies et des lanternes apportées par les +fermiers, nous regardons les hommes qui +pèsent sur la grande barre pour serrer +l’énorme vis… le vin coule en gros ruisseau +dans l’<i>enchère</i>, les chauves-souris +volent autour de nous, les visages, dans +la lumière heurtée, ont du caractère. +Grand’mère, assise sur des poutres, raconte +que, lorsqu’on a établi le pressoir, des ossements +de moines ont été trouvés en quantité ; +et les hommes, qui connaissent les +traditions du Vaulné, rappellent avec +admiration le temps où l’enchère, cinq +fois grande comme aujourd’hui, contenait +à la fois jusqu’à trente barriques de vin… +Et puis nous nous en allons en trébuchant +dans l’ombre, malgré nos flambeaux ; +nous saluons saint Coqueluchon en passant +et, du chœur en ruine, nous apercevons, à +travers les trois portes restées ouvertes, +le grand salon bien éclairé ; le contraste +est exquis !</p> + +<p>J’ai beau digresser pour m’étourdir, je +ne puis m’empêcher de te tout confier. +As-tu remarqué combien souvent il serait +agréable de ficeler ses principes en un +petit paquet, de les enfouir au fond de sa +poche et de ne les en tirer qu’une fois la +sottise accomplie ? Au reçu de la lettre de +grand’mère, j’ai écrit à Hervé que j’avais +entendu parler de lui, et que s’il s’avisait +de faire la cour même à une bûche, je me +ferais enlever par le premier prince russe +qui me tombera sous la main. J’attends la +réponse. Adieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XII</h2> + + +<p class="date">19 décembre.</p> + +<p>« Chaque fois que je suis allé parmi les +hommes, disait Sénèque, je suis revenu +moins homme que je n’étais. » Eh bien, +ma vieille amie, je ressemble trait pour +trait à Sénèque ; je sens que je passe à +l’état d’atome ; que, dans peu de temps, +il ne restera de moi ni homme, ni femme, +ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que +je cherche avec anxiété dans les foules, +mais moi-même. Je sens que je m’éparpille +aux quatre vents du ciel, et, si tu +arrives à Paris avant que je l’aie quitté, +je crois bien que tu ne trouveras de ton +amie qu’un peu de poussière semée sur les +grandes routes. C’est ce qu’on appelle se +retremper.</p> + +<p>A propos d’Hervé, il m’a expédié +la lettre la plus tendre qui se puisse +écrire. Ma cousine est entrée dans ma +chambre pendant que, suffoquée d’émotion, +je dévorais ces lignes qui me transportaient +dans un monde réel, au milieu +des grands arbres verts de Chétigné et +des murailles tombées ornées de gueules-de-loup.</p> + +<p>« Pourquoi pleures-tu, Claude ? me +dit-elle inquiète.</p> + +<p>— C’est une bonne lettre d’Hervé, +répondis-je en tirant mon mouchoir.</p> + +<p>— Quoi ! il se permet de t’écrire ! s’écria +Mme de Lines avec indignation.</p> + +<p>— J’avais commencé… et c’est la faute +de grand’mère », ajoutai-je vivement.</p> + +<p>Adam, lui-même, n’ayant pas eu le +courage de son opinion, il est rationnel de +marcher sur ses traces, et charger grand’mère +de ma faute me paraît être l’expression +d’un grand respect pour les hautes +traditions.</p> + +<p>Après m’avoir morigénée, Mme de Lines +est allée s’enfermer dans sa chambre pour +gronder grand’mère, qui a répondu :</p> + +<p>« C’est bien vilain qu’une demoiselle +écrive à un monsieur ! J’envoie à Claude +un ouvrage sur l’éducation, de Mme de +Genlis. »</p> + +<p>Je crois que j’en remontrerais très fort à +cette incomparable comtesse ! et il est plaisant +d’admirer dans leurs livres la morale +de gens qui tombent dans tant de trous… +La théorie est une belle chose, mais la pratique +vaut encore mieux, et dans l’émission +de cette vérité, La Palice ne s’en serait +pas tiré d’une façon plus merveilleuse que +ta servante.</p> + +<p>Tu requiers mes premières impressions +mondaines ? Ah ! Dieu, elles sont +toutes à l’avantage de cette civilisation, +belle dame ! Depuis quinze jours, nous +avons expédié bon nombre de visites, et +je perçois déjà qu’elles feront boule de +neige, car le million qui sonne dans ma +poche est comme la musique d’Orphée +qui charmait et attirait tous les animaux +de la création.</p> + +<p>Ma cousine, qui est une magnifique +vieille femme dans ses fourrures, est montée +en carrosse l’air radieux.</p> + +<p>« Cette vie en l’air ne peut s’éviter +quand on arrive à Paris, me dit-elle. +Nous avons maintenant besoin de causer. »</p> + +<p>Ce jour-là nous avions une dizaine de +visites à exécuter avec la certitude de +trouver les gens, parce que c’était leur +jour.</p> + +<p>Pendant la première on nous demanda +si nous avions vu le tableau de Munkaczy. +Superbe ! mais ajouta la dame :</p> + +<p>« Le Christ, qui est beau, n’est pas +mon idéal. »</p> + +<p>La seconde, on parla du tableau de +Munkaczy en ajoutant :</p> + +<p>« Le Christ a une belle tête, mais ce +n’est pas l’idéal. »</p> + +<p>La troisième, il fut question de Munkaczy, +et un chœur s’écria :</p> + +<p>« Le Christ n’est pas mon idéal ! »</p> + +<p>La quatrième, il fut dit la même chose ; +les cinquième, sixième et suivantes, la +formule fut aussi variée, et, en sortant de +la dixième, je ressemblais à l’homme de +la chanson poursuivi par une obsession, et +si, comme lui, je m’étais noyée, c’eût été +en chantant : « Ce n’est pas mon idéal, ce +n’est pas mon idée… »</p> + +<p>Et l’Éternité eût emporté le reste.</p> + +<p>En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil +je regardais Mme de Lines qui, gravement, +passait son mouchoir de fine batiste sur +un front un peu moite.</p> + +<p>« T’es-tu amusée, Claude ? me dit-elle.</p> + +<p>— Énormément ! répondis-je.</p> + +<p>— C’est l’avantage de Paris… reprit-elle, +que ces conversations sur des sujets +intéressants.</p> + +<p>— C’est aussi fin que varié, dis-je +avec enthousiasme. J’ai pensé à nos +paysans qui nous disent les uns après les +autres : « Eh bien, vous faites donc un +petit tour ? »</p> + +<p>Mme de Lines haussa les épaules.</p> + +<p>« Et tout l’avantage est de leur côté, +repris-je avec malice ; parce que quand +on vous demande si vous faites un petit +tour, la question ou l’observation est +claire ; tandis que quand on vous dit : Le +Christ n’est pas mon idéal ! on se demande +ce que cela peut bien vouloir dire.</p> + +<p>— Tu es dénigrante, Claude ! » me répondit +ma cousine, d’autant plus fâchée +que j’exprimais une pensée qu’elle ne +voulait pas avouer.</p> + +<p>En descendant de voiture, elle reprit +d’un air préoccupé :</p> + +<p>« Nous avons eu tort de ne pas aller +voir ce tableau ; nous irons demain. »</p> + +<p>Et, le matin suivant, nous nous sommes +transportées rue La Rochefoucauld, afin de +parvenir à la hauteur de notre situation.</p> + +<p>Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de +l’épidémie générale et, dans la journée, +a placé adroitement la phrase sacramentelle +qui pouvait faire supposer qu’en +question d’art elle était un bien grand +vétéran.</p> + +<p>Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit +est contagieux et la profondeur des connaissances +également. Je m’épanouis à ce +soleil, et ne puis dire que ma mauvaise +humeur, comme tu l’appelles, résiste à +certains attraits. Musique, théâtre et +autres appas sont des jouissances indéniables ; +aussi ai-je déjà, en mon for intérieur, +arrangé pour Hervé et pour moi +une vie qui ne manquera de rien. Nous +viendrons ici butiner le suc des belles +plantes, après quoi nous volerons en Anjou +ou vers des rives lointaines, pour y +fabriquer notre miel dans la paix et la vie +à deux…</p> + +<p>Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne +pourras me faire convenir que, dans les +salons où jusqu’ici nous sommes allées, la +conversation ait été palpitante d’intérêt. +Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à +sa vieillesse, est-elle devenue si obtuse +qu’il est nécessaire de lui mettre indéfiniment +le même cliché sous les yeux pour +qu’elle arrive à comprendre. Peut-être +aussi que les caquets lui sont une nourriture +suffisante… Elle sautille avec un +entrain qui me rappelle les pies de notre +bois. Ce genre de conversation hachée, +décousue, affole Mme de Lines, qui a renoncé +au projet d’écrire jour par jour +ses notes et ses impressions, ne sachant +plus retrouver ses sentiers connus au milieu +des petits monticules de ce petit chaos. +Un chaos qui n’aura jamais de grandeur, +bon Dieu ! et des monticules qui se garderont +de pousser en montagnes !…</p> + +<p>Dis, si tu veux, que je deviens grognon, +mais vraiment ces esprits qui dansent +tous sur la même corde, non sans grâce et +sans désinvolture, je l’avoue, m’agacent +d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux.</p> + +<p>Si les conversations, purement mondaines, +affolent ma pauvre cousine, celles +sur les pensées d’un certain courant la +font ressembler à la carpe qui bâille hors +de son eau.</p> + +<p>Hier, elle a eu le vertige en écoutant +discourir une dame qui écrit un traité sur +l’émancipation de la femme. Il paraît, le +savais-tu ? que c’est un des traits caractéristiques +de notre époque d’apprendre à +l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos +jours, comme un éclopé entêté qui refuse +de faire guérir sa fracture par une main +habile. La pauvre s’en est allée à travers +les siècles boitant à faire pitié, et cherchant +en vain à recouvrer un équilibre +satisfaisant.</p> + +<p>Il appartenait à la largeur d’esprit +d’un temps privilégié de découvrir le +baume qui, appliqué aux plaies des nations, +les mènera grand train dans la +voie de la guérison. Il paraît que l’âge +d’or renaîtra lorsque la femme, habillée +dans les droits du citoyen, apprendra à +l’homme la Vérité ! Rien que cela, mon +Dieu, oui, tout bonnement ; la Vérité ! La +chose est grande, peut-être un peu confuse, +étant donné que, depuis un certain +temps qui pourrait bien remonter au commencement +du monde, on en cherche +avec inquiétude la base. Mais pour nous +(je suppose que nous votons), la Vérité n’a +pas besoin de démonstration : <i lang="la" xml:lang="la">Ego sum !</i> +voilà tout. C’est simple et net. Bien des +générations ont allumé en vain des lanternes +pour la trouver, mais il leur manquait +la lumière indispensable, c’est-à-dire +la femme ornée des droits civils et +politiques.</p> + +<p>Ma cousine était tout étourdie.</p> + +<p>« Mais le bon sens, madame ! » s’écria-t-elle.</p> + +<p>De quel trou sortons-nous ! le bon +sens !… Ce bonhomme n’est qu’un bourgeois, +horreur ! et tout esprit qui se respecte +doit lui tourner le dos. De la tête +aux pieds, il est bâti de routine et de convention, +ce qui explique pourquoi il est, +hélas ! si difficile à déraciner.</p> + +<p>« Mais, dis-je, et la nature ? elle est, +après tout, intimement liée avec le bon +sens. Lutter contre elle, c’est se lancer +dans certaine aventure qui fut désagréable +au pot de terre. »</p> + +<p>Cette bonne dame, qui devrait fonder +une Société protectrice de la folie, m’a +prouvé que la nature n’est elle-même +qu’une bourgeoise à courte vue à laquelle +on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma +chère amie, attends-toi à voir tes filles ou +petites-filles revêtir le casque et la cuirasse. +Car enfin, il est bon de pousser la +logique jusqu’à ses extrêmes, et si nous +votons des lois militaires, il me semble +que nous en devons supporter le poids.</p> + +<p>Ce qui sera, du reste, bien supérieur à +l’état actuel de l’économie sociale, car +lorsque deux armées se trouveront en +présence, elles auront une peur si terrible +l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront +comme une volée de moineaux. Ainsi +l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour +moi, à la première alerte, je demande à +être enfouie dans un fourgon et à n’en pas +bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre +le plus complet.</p> + +<p>Sur ce, ma cousine a eu derechef la +migraine.</p> + +<p>Bonsoir, bonsoir ! tu vois que je rends +justice à mes semblables, et je te défends +d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher, +et rêver toute la nuit Chétigné et bucolisme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIII</h2> + + +<p class="date">28 janvier.</p> + +<p>Ta lettre m’a amusée, ma chère amie ; +tu parles comme une reine offensée qui +ne doute pas de sa puissance. Nonobstant, +je persiste à penser que nous brouillerions +à qui mieux mieux tous les jeux. Les +hommes, pour gouverner les hommes, +s’en tirent déjà si mal que nous marcherions +sur leurs brisées en barbotant un +peu plus qu’ils n’ont accoutumance de le +faire. Les grandes lignes et les intérêts +généraux sombreraient quatre à quatre +dans les questions de sentiments, et de +nation diminuée nous deviendrions nation +microscopique. Je croirai difficilement +que, même pour ton esprit ambitieux, +le choix d’un chapeau ne paraîtra +pas toujours plus intéressant que le vote +des <span lang="en" xml:lang="en">tories</span> ou la question des vins. Que des +droits civils deviennent nécessaires pour +protéger tant de pauvres créatures qui +luttent pour la vie, c’est possible ! qu’on +nous facilite, par certaines lois émancipatrices, +la conduite de nos petites affaires +que, les trois quarts du temps, nous saurions +diriger avec infiniment plus de bon +sens que le roi de la création, c’est parfait ! +Mais pour le reste, ma petite, filons +notre laine, charmons ou faisons enrager +ce roi orgueilleux, et soyons-lui supérieures +au point de vue moral… ce qui +n’est pas bien difficile, dit grand’mère. +En relisant ta lettre tout à l’heure, au coin +de mon feu, il m’est venu sur ce sujet +une foule d’idées qu’il serait trop long de +t’envoyer.</p> + +<p>Si j’ai des succès dans le monde ?… +D’où sors-tu, ma pauvre ? Tu habites le +bleu, l’éther, que sais-je ! et tu ne connais +plus les hommes. Un bœuf est un bœuf, +personne ne peut le nier, et un million est +un million. Ce dernier point est encore +plus incontestable, car il nous arrive souvent +de manger de la vache pour du bœuf, +si j’en juge d’après la guerre chronique +qui existe entre grand’mère et son boucher. +Quant au propriétaire de la bête, +c’est un détail infime. Il ne nous arrive +jamais de demander si notre fournisseur +est un bel homme ou s’il remplit ses devoirs +d’honnête chrétien. Qu’il rêve à la +lune ou qu’il batte sa femme, qu’est-ce +que cela fait, pourvu que ses denrées +soient de vraies denrées !</p> + +<p>Je ne puis dire combien je suis flattée : +les demandes en mariage ne se comptent +plus, c’est de la monnaie courante que +des gens, qui ne m’ont jamais vue, jettent +négligemment dans ma bourse. Gentilshommes, +officiers, financiers, industriels, +sont entrés en chasse avec une fougue +toute chevaleresque. Les temps ne sont +plus où courre le cerf n’était pas plaisir de +vilains.</p> + +<p>Tantôt c’est une fabrique qui voudrait +à toute force m’épouser ; elle marche péniblement, +et mon million lui enlèverait ses +rhumatismes. Tantôt c’est un nom charmant +auquel il ne manque que des revenus +pour briller non pas d’un vif éclat, +car, après tout, un million c’est peu de +chose, mais enfin pour ressembler à un +lumignon : on se contenterait de cette +lumière discrète. Ou bien, comme hier, +c’est une lettre envoyée en Anjou à notre +curé, à qui un jeune hobereau explique +sa détresse ; son castel est sur le point +d’être mis en vente ; il est au désespoir, +car il adore la demeure de ses aïeux, et il +a pensé que Mlle Métierne, dont il connaît +les goûts champêtres, consentira à +se dresser, comme la statue du Commandeur, +entre lui et ses créanciers. Il est +comme moi, ce pauvre jeune homme ! il +aime ses vieilles pierres et la tradition ; je +l’en félicite, et suis contente de voir qu’il +y a encore du sens commun sur la terre.</p> + +<p>Dans les salons, mes triomphes sont +étourdissants.</p> + +<p>« Quelle est cette jeune fille ?</p> + +<p>— Mlle Métierne…</p> + +<p>— Je ne connais pas… elle n’est pas jolie.</p> + +<p>— Un million de fortune.</p> + +<p>— Quelle physionomie originale !</p> + +<p>— Elle en jouit tout de suite… c’est un +héritage.</p> + +<p>— Elle est charmante !… quelle jolie +taille ! présentez-moi. »</p> + +<p>Et tous les angles de ma grâce un peu +fruste sont polis et repolis par la musique +d’Orphée.</p> + +<p>Depuis six semaines que je ne t’ai écrit, +nous sommes entrées à pleines voiles dans +la vie militante. Ma cousine nagerait dans +la joie si ma placidité et mon dédain ne la +plongeaient dans la douleur. Je ne lui +parle plus d’Hervé, parce que ce sujet +amenait des scènes, et j’affecte de discuter +les partis ; mais il y a, il y aura toujours +un vice capital.</p> + +<p>Mme de Lines en a référé à grand’mère, +qui m’a écrit pour me décider :</p> + +<p>« Ma petite-fille, je trouve que les +hommes sont bien laids au moral et au +physique. Il y a beaucoup de maris infidèles ; +ils ont beau avoir une jolie femme, +ils courent après les donzelles. J’en ai +connu qui brutalisaient leurs femmes, +mais, dans notre monde, c’est l’exception. +Tu feras bien de choisir. René devient +plus aimable ; je crois qu’il a peur d’être +renvoyé, maintenant qu’il sait que nous +pouvons avoir d’autres domestiques. Il a +bien voulu faire tous les semis que je désirais, +et je suis sûre que mon jardin potager +sera réussi. Il y a des maris bien +mal commodes, et des tatillons qui sont +tout ce qu’il y a de plus désagréables. Je +crois que j’aimerais encore mieux un mari +infidèle. Comme cette pauvre Mme la G… +qui me parlait de son passé ; elle n’aime +guère les hommes, mais elle passait, elle +aussi, pour n’être pas commode ; c’est ce +que je lui ai dit. Adieu, ma petite-fille ; +dans tes prétendants, il y en a certainement +qui sont plaisants. Ne les renvoie +pas sans réfléchir. »</p> + +<p>A quoi j’ai répondu :</p> + +<p>« Ma chère grand’mère, je connais un +homme qui ne sera ni infidèle, il m’aime +trop ; ni tatillon, il est trop intelligent ; ni +difficile, il a un charmant caractère. C’est +Hervé, vive Hervé ! »</p> + +<p>Malgré tout, Mme de Lines, qui ne veut +pas désespérer de me voir convoler brillamment, +ne se lasse pas de vanter les +candidats, surtout quand ils ont un titre, +car, n’ayant jamais connu le monde et ses +pompes, elle est loin d’en être revenue. +Elle aime follement les pompes et les +démons, ma cousine !</p> + +<p>De son catéchisme il n’est plus question, +et elle entend que je jouisse de la +vie par tous les pores, y compris ceux de +la vanité. Lorsque je lui rappelle son enthousiasme +pour certain médecin, elle +baisse la tête et rougit de confusion. Il +ferait piètre mine au milieu des bourdons +brillants qui ronflent autour de moi et +me suivent en essaim serré… Quelqu’un +a dit que le mérite est pour la noblesse ce +qu’un zéro est après l’unité. Ce quelqu’un-là +parlait d’or, et je ne veux pas +seulement l’unité, je veux le zéro avec. +C’est ce que j’ai signifié hier à Mme de +Lines.</p> + +<p>« Rappelle-toi la fable du héron, +Claude.</p> + +<p>— J’ai le temps d’y songer, répondis-je ; +ce héron était plus vieux que moi.</p> + +<p>— Peut-être l’année prochaine ne pourrons-nous +faire comme aujourd’hui… Il +peut toujours se produire des éventualités +qui ne nous permettent pas d’aller dans le +monde. »</p> + +<p>Fidèle à sa tactique, Mme de Lines affecte +de ne pas savoir qu’Hervé est bien +vivant.</p> + +<p>« Ne craignez rien, dis-je ; si ma personne +est enfouie au Vaulné, mon million, +lui, ne sera jamais enterré.</p> + +<p>— Claude, s’est écriée Mme de Lines +d’un ton solennel, tu deviens misanthrope ! »</p> + +<p>Je m’en garderais bien, et je n’ai pu +m’empêcher de rire à cette idée. Je ne +blâme pas mes semblables d’avoir l’esprit +pratique, et la misanthropie me fait l’effet +d’un vieil habit démodé, couleur cendre, +fort laid, dont on affuble sa personne +aussi bien que son prochain. A ce prochain +je sais un gré infini de m’amuser… +et pourtant je m’ennuie !</p> + +<p>Ce matin, en descendant en voiture les +Champs-Élysées, je suivais d’un regard +vague dames, cavaliers et plébéiens qui +passaient à côté de moi, comme les +ombres d’une contrée inconnue. Absorbée +en moi-même, je les croyais à une +distance incommensurable de mon monde +intérieur, et volontiers je ne leur aurais +pas accordé plus de cœur, plus d’esprit +qu’à des fantoches. Cependant beaucoup, +sans doute, n’étaient pas dans une situation +morale différente de la mienne. Combien +prenaient au sérieux ce qui frappait +leurs yeux ? Ils vivaient dans leur monde +invisible en ayant l’air de se donner à la +vie extérieure. Chaque individu passait à +côté de l’individu sans songer à la corrélation +qui existait entre ses sentiments et +les siens. Étrangers les uns aux autres en +apparence, ils vivaient toutefois dans les +mêmes éléments moraux et physiques ; +sauf les nuances, sauf la forme, mêmes +préoccupations, mêmes soucis, mêmes +joies ; courant après les mêmes chimères, +discourant sur les mêmes matières… +cette idée me fit rire, puis me donna envie +de pleurer. Moi qui connais si peu l’amertume, +un sentiment amer du vide et du +factice s’est emparé de moi.</p> + +<p>Claude, la vraie, la bonne, a couru vers +son prieuré où tant de souvenirs l’appellent, +où un amour véritable l’attend avec +grande hâte, où, dans la poésie de ses +ruines, aux pieds d’un vieux saint légendaire, +elle a senti tressaillir deux cœurs +émus de la même tendresse…</p> + +<p>« Que je m’ennuie ! m’écriai-je. Ma cousine, +retournons auprès de saint Coqueluchon… »</p> + +<p>Mais la corrélation dont je parlais il y +a un instant n’existait pas entre les sentiments +de Mme de Lines et les miens !</p> + +<p>Elle est tombée du haut du ciel…</p> + +<p>« Il fait un temps délicieux, et l’animation +des Champs-Élysées est amusante, +me dit-elle d’un ton scandalisé.</p> + +<p>— Je m’ennuie ! répétai-je piteusement.</p> + +<p>— Eh bien, il faut chercher d’autres +distractions. Nous irons entendre des +cours et des conférences à la Sorbonne, +si tu veux. »</p> + +<p>Au fond, je suis mécontente de moi ; +c’est, je crois, la cause véritable de mon +ennui. J’entasse dédains sur dédains, je +forme ainsi une petite montagne sur laquelle +je m’assois dignement. De cette +hauteur, je regarde les jeunes seigneurs +qui s’agitent à mes pieds, et je les crois à +si grande distance que je prétends ne voir +que des insectes. Arrivée à ce point culminant +de la pratique philosophique, je +regarde à l’horizon avec satisfaction ; je +défie abeilles et bourdons de monter jusqu’à +moi. Mais aucun animal n’est plus +entêté qu’une mouche. Et il y en a de +bien jolies ! Dans ma tour, je me rappelle +en avoir admiré dont la tête était vert +émeraude et le corps rouge pur. Mais enfin +ce n’étaient que des mouches. Deviendrais-je +coquette ? et Hervé était-il un sage +en me criant qu’il se défiait de la faiblesse +humaine ?</p> + +<p>Adieu ; quand reviens-tu ? Je suis certaine +que, malgré tes affirmations, tu es +partie pour la Grèce ? Je t’embrasse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIV</h2> + + +<p class="date">17 février.</p> + +<p>Ici le diable montre ses cornes, et tu +fais cause commune avec lui, ma vieille +amie, en approuvant que, même superficiellement, +je me laisse distraire de mon +amour. Tu es une démoralisatrice, comme +l’atmosphère mondaine qui est dissolvante +pour les sentiments sérieux.</p> + +<p>« Il y a de certaines philosophies qui +sont en pure perte et dont personne ne +vous sait gré. »</p> + +<p>Mme de Sévigné a raison ; mais, en la +citant, tu aurais dû ajouter à quel propos +elle émettait cette pensée. Je te trouve +démon tout à fait perfide.</p> + +<p>Tu connais la vie parisienne quand +on va un peu dans le monde ; donc, en +fait de nouveautés, que veux-tu que je te +conte ? Nous continuons à tourbillonner, +et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique.</p> + +<p>Tu crois donc que les gens qui nous +ont précédés et ont expérimenté la vie +avant nous étaient plus stupides que nous +ne le sommes ? Cette croyance, que je rencontre +fréquemment, m’amuse extraordinairement. +Viens ici, et lance ta ligne +dans les salons, au milieu de ce remue-ménage +d’idées, et tu me diras si tu attrapes +souvent quelque bon brochet ; +l’animal est rare, mais, en revanche, les +goujons pullulent. On s’en peut contenter, +et, quand ils sont bien accommodés, +on les croque, têtes et queues, avec +plaisir.</p> + +<p>J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer +mes idées sur ce point, mais elle ne +m’a pas répondu, mes figures ayant seulement +éveillé dans son esprit des désirs +se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui +fait que nous sommes bien étranges de +prendre au sérieux nos idées et nos impressions, +quand on voit combien chacun +est saisi et gardé par son petit engrenage…</p> + +<p>« Je voudrais bien, me dit grand’mère, +avoir un cours d’eau au bout de +mon bois, le terrain serait bien meilleur ; +j’aimerais bien qu’il y eût dedans des goujons. +Pourtant je n’aime pas beaucoup le +poisson de rivière, excepté la carpe qui, +à la sauce blanche, est très bonne à mon +avis, quoique, en général, on l’aime mieux +frite. Laure m’écrit que vous faites tous +les jours de nouvelles relations, que ma +petite-fille a de grands succès ; ce qui me +flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais +Laure dit que tu es toujours bien dédaigneuse : +il ne faut pas faire cela… »</p> + +<p>Et voilà comme quoi la constance et la +fidélité prennent aux yeux des autres un +vilain déguisement. Gardons-nous des jugements +sévères quand on voit de quelle +façon la grandeur d’âme est appréciée. +Aussi, en ces matières, je deviens d’un +scepticisme achevé. Quand on me dit que +telle personne pense de telle manière et +que l’affirmation est basée sur des suppositions, +je prends immédiatement le contrepied, +et ainsi je suis certaine de creuser +en droite ligne l’humanité.</p> + +<p>Pour me réconforter, nous sommes +allées entendre un cours de philosophie +sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y +avait des bancs, quatre étudiants, des +encriers, un vieux monsieur, des bûches, +une hache, des chevalets dans un coin, et +nous, qui comprenions autant que les +chevalets.</p> + +<p>En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends +que nos cerveaux valent les cerveaux +masculins. Nous étions en nage !</p> + +<p>« Nous ne sommes pas de force ! +dis-je.</p> + +<p>— C’est surtout que la signification de +certains mots nous échappe », me répondit +Mme de Lines, qui entend garder +une place supérieure dans la hiérarchie +intellectuelle et voulait sauvegarder notre +dignité.</p> + +<p>Alors nous nous sommes rabattues sur +la littérature, et, le lendemain, nous +sommes arrivées tout feu, tout flamme, à +la Sorbonne.</p> + +<p>Le conférencier fait courir tout Paris, +et trois ou quatre cents personnes, rangées +dans la cour comme des oignons, +attendaient qu’on voulût bien les mettre +à l’abri du vent et de la pluie. Il est +plaisant de songer que c’est là tout +Paris ! Après cela peut-être n’y a-t-il que +trois cents intelligences dont l’opinion +compte, ce qui n’est guère flatteur pour +le genre humain parisien.</p> + +<p>« Comment ! s’écria Mme de Lines, nous +allons attendre debout !…</p> + +<p>— On peut s’asseoir sur les marches de +l’église, répondis-je.</p> + +<p>— Pour attraper un rhume… Quelle +organisation !</p> + +<p>— Elles sont seulement trempées », +dis-je d’un air aimable afin de l’encourager.</p> + +<p>Sans répondre, Mme de Lines s’avança +gravement pour prendre la meilleure place, +en tête de ligne ; un murmure général accueillit +cette démarche ; des groupes d’étudiants +firent : « Hou ! hou ! » et ma cousine, +très molestée, se mit à la queue.</p> + +<p>« Tous ces gens-là ne sont pas élevés, +me dit-elle.</p> + +<p>— Ils n’ont pas le temps, répondis-je +avec indulgence ; on les empâte dans la +science et la littérature. C’est très méritoire ! »</p> + +<p>Mais les gens ainsi empâtés sont bien +laids. Bon Dieu que la science est laide ! +Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque ?</p> + +<p>Après avoir été, en entrant, bousculées +par la foule, après avoir perdu nos robes +dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait +pas été balayée depuis Sorbon, si la +Sorbonne actuelle remontait à lui, nous +nous trouvâmes assises sur des bancs +très durs qui affligèrent profondément +Mme de Lines. Mais la conférence lui fit +oublier le côté barbare de son siège. Elle +a été si ravie que, voulant toujours me +distraire, dès le lendemain, nous sommes +retournées entendre un second conférencier. +Le sujet était le même, ou à peu près, +mais les opinions respectives étaient complètement +différentes. Ainsi ballottées, +nous prenons le parti de n’avoir pas d’opinion +du tout, ce qui est peut-être le meilleur +moyen d’en avoir une. Tu vois si je +me pénètre de la morale parisienne !</p> + +<p>Il en a été de même pour les divers sujets +que nous avons entendu traiter. Mme de +Lines n’en revient pas de tous les courants +d’idées qui l’entraînent comme un bateau +en détresse. Au reste, on serait en désarroi +à moins. Ici nous pêchons des brochets, +lesquels d’ailleurs se transforment en goujons +aussitôt qu’ils passent dans les salons. +Mais la pêche est trop abondante ; on ne +sait où la fourrer. Ma cousine en perd la +tête. Elle ne se doutait en aucune façon +de ce que pouvait être une fourmilière +d’idées, et des guerres effroyables que les +fourmis se livraient entre elles. C’est une +mêlée dans laquelle, pour se guider, on +cherche vainement le panache blanc.</p> + +<p>Ma cousine emporte toujours quelques +fourmis dans sa poche ; elles la font bien +enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent +du terrain.</p> + +<p>Hier, elle me dit tout à coup :</p> + +<p>« Crois-tu au Grand Tout, Claude ? +C’est une grande idée. »</p> + +<p>Le Grand Tout !… moi qui rêvais à +Hervé, me voilà bien effarée, me levant +précipitamment pour courir après le Grand +Tout. Puis, je me rassis en disant :</p> + +<p>« Je ne crois pas la conception nouvelle, +ma cousine. D’après ce qu’on nous +disait hier, elle est renouvelée des Grecs.</p> + +<p>— On la creuse de nos jours, reprit-elle, +et si je n’étais pas catholique…</p> + +<p>— Au nom du ciel, m’écriai-je avec +épouvante, n’allez pas perdre votre foi, +ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui +ressemblent à une salade russe mal assaisonnée !</p> + +<p>— L’idée est grande », répéta-t-elle +en rêvant.</p> + +<p>Ce travail souterrain dans l’esprit de +Mme de Lines m’a fait discuter avec ardeur. +Me vois-tu traînant après moi une +panthéiste, une bouddhiste, que sais-je ? +en rentrant au Vaulné ! Car le bouddhisme +qui est, paraît-il, à l’ordre du jour sans +qu’on ait jamais pu savoir pourquoi, a +frappé d’admiration ma cousine. Il est +bien certain que devenir, après sa mort, +ruisseau murmurant ou feuille bruissante, +c’est délicieusement poétique. C’est +surtout réconfortant pour les gens qui +souffrent, et très instructif pour ceux qui +meurent d’envie de se précipiter par-dessus +leurs moulins, sans plus songer à +les faire tourner sagement. Si j’étais bouddhiste +ou si je croyais au Grand Tout, je +me jetterais certainement dans les bras +d’Hervé sans plus attendre.</p> + +<p>J’exprimai énergiquement cette opinion +à Mme de Lines, qui comprit qu’elle m’entraînait +aux précipices. Afin de n’y pas +rouler l’une et l’autre, nous avons pris le +parti de suivre avec componction quelques +prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est +la mode… quand elle est modérée.</p> + +<p>La mode !… ce petit mot renferme un +abîme de stupidité, dans lequel je ne puis +plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait +ni le temps ni la force d’en sonder la +profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai +remarquer qu’il est de mode, au nom de +la mode, de s’enlaidir, de se contrarier, +de se ruiner, de brouiller ses idées, de +s’ennuyer, d’admirer avec confiance, de +critiquer sans savoir, de donner des fièvres +cérébrales aux infortunés chargés de vous +habiller, et à soi-même des maladies de +nerfs. Dernier résultat absolument immoral, +si l’on veut bien y réfléchir, car les +gens nerveux sont terribles dans leur intérieur, +et je suis convaincue que bon nombre +de ménages ont été brouillés grâce à +un chapeau qui enlaidissait la femme, ou +à une cravate qui étranglait le mari. Les +prédicateurs pourraient bien amener le +même résultat, car ils suscitent des polémiques +violentes, non par leur faute, mais +par celle des ouailles qu’ils évangélisent. +Ici, comme ailleurs, l’inconséquence des +gens qu’on appelle croyants est probante. +Ils tirent sur leurs propres troupes avec +une désinvolture sans pareille. Vois-tu +quelquefois un prêtre plaire complètement +aux gens du monde ? As-tu remarqué leur +sévérité et leur dédain pour des hommes +qui valent mieux qu’eux ? « Très indulgents +pour les qualités du vice, et très sévères +pour les imperfections de la vertu. » Ils +manifestent une indignation de bon goût +quand des libres penseurs ont du parti +pris ; mais eux, comme des chats, ils caressent +d’une patte dont les griffes ne sont +pas précisément rentrées. Un prêtre est +toujours dans la position de ce pauvre +petit prince de Monaco : « Je donne des +fêtes, quelle prodigalité ! Je n’en donne +pas, quelle avarice ! » Ah ! il fera bien de +faire trotter son âne à sa guise ; car, qu’il +monte dessus, marche à ses côtés, ou le +charge sur ses épaules, il n’en sera ni +plus ni moins. Ajoute la sévérité des +femmes de haute piété, et les parties du +tableau seront entièrement esquissées. +Elles réclament des saints avec une sombre +indignation, et c’est assurément une offense +à leur propre personne que l’humanité ne +disparaisse pas instantanément quand on +revêt la dalmatique. « Seigneur, Seigneur ! » +disait le pharisien. Et comme il +aurait bien dû ajouter : « Seigneur, pourquoi +nous avez-vous faits si bêtes ! » Il est +vrai que ce n’était pas dans sa tournure +d’esprit. Comme ce serait malheureux si +le bon Dieu nous ressemblait !</p> + +<p>Bonsoir ; je suis de mauvaise humeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XV</h2> + + +<p class="date">18 février.</p> + +<p>Tu comprends, ma chère Yvonne, que +depuis ma dernière lettre mon humeur +mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir ; +aussi n’en est-il plus question.</p> + +<p>Le temps avance, avance…, le soleil +brille, c’est charmant ! Par ce temps radieux, +le Vaulné et Chétigné doivent être +exquis. Grand’mère écrit qu’il y a des +violettes partout, et, de loin, je respire les +brises tièdes qui font frémir les branches +bourgeonnées et apportent le printemps. +La vie est vraiment une belle, une bonne +invention, et le pessimisme devrait bien +porter le deuil de ses illusions tout de blanc +habillé, comme jadis les grands. Et ce +serait d’autant plus rationnel pour lui qu’il +a la prétention d’être le souverain de notre +époque ; c’est un souverain dont l’air +morne n’est pas fait pour rétablir le prestige +des rois aux yeux des peuples… En +regardant cette grande figure grognon, on +comprend les émeutes et les révolutions.</p> + +<p>Tu prétends que je m’amuse à marivauder +avec mon esprit moqueur, au lieu de me +confesser, et que mon amour ayant reçu +une atteinte, je n’ose l’avouer. N’en déplaise +à tes pronostics, il est resté immuable +en face des sollicitations, de la persécution, +des traîtrises de ma cousine et des +hommages d’un gentilhomme que Mme de +Lines eût épousé d’emblée, s’il avait mis +autrefois à ses pieds comme aux miens les +grâces et les séductions de sa personne. +Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien ; +mais il a jeté quelque trouble dans ma vie +morale, parce que la femme est un petit +être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse, +tout disposé à se prosterner devant sa propre +puissance. Il est bon de revenir de ses +illusions : c’est sain au jugement et à +l’âme.</p> + +<p>J’avais fait la splendide découverte que +j’étais aimée, et j’éprouvais une pitié attendrie +en songeant au sort pénible qui +attendait celui dont le cœur se donnait… +Car je croyais tout bêtement que j’étais +adorée pour mon pauvre petit individu qui +se mettait, — Dieu et l’amour me pardonnent ! — en +frais de coquetterie. Le soir, +j’avais des remords, et le lendemain, je +recommençais avec un entrain qui ravissait +Mme de Lines.</p> + +<p>Elle résolut alors de frapper le dernier +coup en permettant une déclaration tête +à tête.</p> + +<p>Depuis une heure environ, j’étais revenue +du concours hippique ; pour me +remettre des conversations pleines de sel +et d’esprit que j’avais entendues, je lisais +Molière, et j’étais toute à lui quand on +m’annonça le comte de B…</p> + +<p>Son air était absolument aimable, son +aisance celle d’un homme sûr de lui, et il +me tendit la main de cette façon gracieuse +qui consiste à faire croire qu’on a eu le +bras cassé par un si terrible accident que +les articulations n’ont jamais pu reprendre +leur souplesse.</p> + +<p>La première fois que j’ai vu ce spectacle, +j’ai manifesté une grande commisération +et me suis écriée d’un ton compatissant :</p> + +<p>« Oh !… Comment avez-vous été +blessé ? »</p> + +<p>On m’expliqua que c’était l’usage, probablement, +parce que tendre la main +naturellement devenait fastidieux et +qu’il fallait donner raison au poète qui a +écrit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« L’ennui naquit un jour de l’uniformité. »</div> +</div> + +</div> +<p>Dira-t-on encore que les mondains ne +sont pas sérieux quand leurs moindres +gestes doivent avoir sur les sociétés une +influence morale considérable ?</p> + +<p>Après la cérémonie, M. de B… s’assit +auprès de moi. C’est un esprit qui n’aime +pas prendre cinq ou six chemins à la fois, +et qui ne s’arrêterait pas, comme je le +fais si souvent, à examiner avec des extases +les mousses du sentier. Il est assurément +bien au-dessus de pareilles faiblesses, et +il s’avance tout droit vers l’extrémité de +l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche, +bien sûr qu’aucune branche ne lui +fracassera la tête. Du moins, c’était sa +pensée avant l’autre jour…</p> + +<p>« Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé +par Mme de Lines à vous dire que +vous pouvez me rendre le plus heureux +des hommes. Il est des sympathies auxquelles +un instant suffit pour devenir si +profondes que le temps certainement ne +pourrait jamais rien contre elles… je vous +aime et… »</p> + +<p>Et il s’interrompit… peut-être parce +que ma mine était fort expressive. Moi qui +connaissais la ravissante chanson, je savais +bien avec quel accent elle devait être modulée, +et que, dite autrement, elle n’était +que l’insignifiant refrain d’un air très banal. +Qu’il faut peu de chose pour enlever +à un homme tout son prestige !</p> + +<p>Mes yeux tombèrent sur une page du +volume resté ouvert sur ma table, et je +m’écriai comme l’avare soupçonneux :</p> + +<p>« Ouais !… qu’est-ce que cela ?</p> + +<p>— Comment ! » me dit M. de B… surpris.</p> + +<p>Mais aussitôt, se remettant, car il sait +que mon langage n’est pas toujours celui de +la convention, il me répéta qu’il m’aimait. +Une phrase un peu longue, un peu embrouillée, +moi qui aime la netteté… et dite +avec une grâce ! et un air de certifier :</p> + +<p>« Je suis si sûr d’enlever cette petite !… +Est-ce que je n’arrive pas toujours au bout +du chemin, bien tranquillement, sans +même qu’une pierre vienne me faire +butter ?… »</p> + +<p>Pendant qu’il parlait, une bonne odeur +de clématite m’arrivait par bouffées ; une +brise pleurait très doucement ; les feuilles +frissonnaient aux ogives des vieilles fenêtres ; +une voix émue et tremblante s’écriait : +« Claude… m’aimes-tu ? » Aussitôt, +s’échappant des lézardes et de la poussière, +des sons délicats répétaient : +« Claude… m’aimes-tu ? » Un souffle répondait : +« Oui ! » et les moindres trous +de la vieille chapelle chantaient notre +amour vrai et notre sincérité.</p> + +<p>Mes yeux se mouillèrent ; à travers un +voile, je vis l’air heureux et triomphant +du comte, qui croyait fermement que mon +attendrissement était son œuvre.</p> + +<p>« Je savais bien, dis-je avec une émotion +contenue, que saint Coqueluchon +nous protégeait, Hervé et moi !… »</p> + +<p>M. de B… leva ses sourcils très haut, +et ce mouvement était aussi éloquent que +si toute sa personne avait sauté jusqu’au +plafond. Une branche énorme lui était +tombée sur la tête, et à la secousse désagréable +se joignait l’étonnement d’une +chose qu’il n’avait jamais vue.</p> + +<p>« Qu’est-ce que ce saint… et ce monsieur ? » +me dit-il.</p> + +<p>Il n’y avait plus moyen de reculer.</p> + +<p>« Hervé est mon fiancé, dis-je bravement ; +et saint Coqueluchon, le témoin de +nos serments. »</p> + +<p>Sa figure se contracta, et ce fut d’une +voix où l’on sentait les sourds grondements +d’un fauve agacé qu’il s’écria :</p> + +<p>« Vous êtes fiancée !… et Mme de +Lines a cru devoir me dire…</p> + +<p>— Attendez, attendez ! interrompis-je +vivement. Mme de Lines et grand’mère +ne veulent pas de mon mariage, et je +ne suis fiancée que vis-à-vis de ma conscience. »</p> + +<p>J’ajoutai mentalement : « surtout de +mon cœur ! »</p> + +<p>Un silence… pendant lequel je fus prise +d’une immense colère contre lui, encore +plus contre ma naïveté qui m’avait fait +oublier pendant quelque temps l’irrésistible +attrait d’un million. Les faits criaient +vengeance, et l’exécution suivit immédiatement +la pensée.</p> + +<p>« Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je +négligemment. Et, dans les rêves de ma +cousine, titres et armoiries jouent un +rôle prépondérant.</p> + +<p>— C’est flatteur ! » me dit-il sèchement, +ne sachant encore, dans sa déconvenue, +quel parti il devait prendre.</p> + +<p>Je le regardai avec candeur, et posant +la main sur mon livre, je lui dis avec un +sourire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas !</div> +</div> + +</div> +<p>— Je n’aime pas Molière ! » me dit-il +avec des yeux terribles.</p> + +<p>Hervé devrait prendre quelquefois cet +air-là ; vraiment il va bien à un homme.</p> + +<p>« Et moi je l’adore ! » dis-je en riant.</p> + +<p>Puis, me levant, j’ajoutai :</p> + +<p>« Vous voyez quel ménage affreux eût +été le nôtre ! »</p> + +<p>Alors, se décidant à prendre son aventure +en homme d’esprit, il répliqua, en +souriant, sans aucune conviction :</p> + +<p>« Mademoiselle, vous m’avez laissé +entendre que vous n’étiez dupe de rien ; +vous l’êtes cependant, croyez-moi, de +votre perspicacité. Certaines femmes sont +trop charmantes pour n’être pas toujours +très aimées. Je souhaite que ce saint dont +vous parliez vous soit toujours favorable, +ajouta-t-il avec dépit.</p> + +<p>— Saint Coqueluchon !… dis-je avec +gravité. C’est un très grand saint !… Je +lui demanderai pour vous, monsieur, +toutes les grâces spirituelles… et matérielles. »</p> + +<p>Il s’inclina, et je lui fis une révérence +que Mme de Genlis, je le dirai à grand’mère +quand je la verrai, n’eût point +désavouée.</p> + +<p>Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables ? +et la poudre m’aveugle-t-elle pour +un temps bien long ? Jamais l’amour +simple, vrai, d’Hervé n’a brillé d’un éclat +plus doux et plus vif à la fois.</p> + +<p>Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments +de Mme de Lines, parce qu’il faudrait +avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent +de psychologue. Pendant mon récit, elle +a dissimulé avec sang-froid ses impressions +jusqu’au moment où j’ai dit que, à +la face du comte, du ciel et du monde, +j’avais confessé hautement ma foi et mes +fiançailles. Elle a pâli, et s’est retirée dans +sa chambre pour méditer ses chagrins. +Depuis trois jours elle parle peu, bien que +je me mette en frais de grande amabilité. +Bah ! du moment que je…</p> + +<hr> + + +<p class="date">Mardi soir.</p> + +<p>Ce matin j’ai été interrompue par une +lettre du Vaulné. Des nuages tourbillonnent +dans mon ciel et je suis furieuse.</p> + +<p>« Ma chère enfant, me dit grand’mère, +j’aime beaucoup la constance, quoique +les hommes ne la méritent guère ; +mais il ne faut pas continuer à croire que +nous te permettrons de faire un si mauvais +mariage. Pourquoi as-tu refusé ce +monsieur ? Nous ne voulons pas, ma petite +fille, que tu épouses Hervé. Il ne faut +pas être aussi entêtée, et quand on est +jeune, il faut écouter les gens raisonnables.</p> + +<p>« Je ne trouve pas que ce soit joli de +se moquer d’un homme qui demande +votre main ; il fallait le remercier. Laure +m’a tout raconté. Et on ne dit pas non +plus à un monsieur qu’on priera un saint +pour lui. Adieu, ma petite-fille, tu ne dois +pas te marier contre mon gré. Vois dans +<i>Corinne</i> : Oswald ne se décide pas à +l’épouser, parce qu’il pensait que ce mariage +n’eût pas été dans les idées de son +père. Dans ce temps-là, on avait un grand +respect filial. C’est un beau sentiment que +Mme de Staël a bien exprimé. »</p> + +<p>Précisément, je trouve Oswald imbécile ! +C’est à s’arracher les cheveux de +désespoir de se le voir présenter en +exemple, lui et ses sentiments faux.</p> + +<p>Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à +Mme de Lines, et j’ai répondu à grand’mère +que je ne me marierai pas contre sa +volonté, mais que je me vouais au célibat +avec manies innombrables pour me consoler.</p> + +<p>Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage +d’un crêpe épais ; et c’est sous ces +voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine +me traînera dans les lieux de plaisir. +C’est fini, je n’en démords pas ! Et je +pense maintenant que c’est une bêtise de +porter le deuil de ses illusions en blanc. +On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière +on en est encore à Oswald et à +l’ombre de son père, qui arrive toujours +pour détruire le peu de sens commun que +possède cet Anglais. Adieu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVI</h2> + + +<p class="date">20 mars.</p> + +<p>Toutes tes protestations, ma chère +Yvonne, ne changeront rien à mes idées. +Il est très curieux qu’on ne puisse arriver +à comprendre que le malheur des uns +peut être le bonheur des autres. Pourtant +c’est la vie… Regarde autour de toi ! Compare +simplement nos deux natures. Tu +adores le mouvement, et moi je jouis de +la réflexion des choses extérieures sur +mon âme et mes pensées, beaucoup plus +que je ne le ferais des agitations d’un +voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta +couronne donnent leur éclat à ta charmante +silhouette, et tu trouves que la +silhouette a grandement raison de ne les +point dédaigner, mais tu es une mondaine +et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi +qu’elle fasse, aimera toujours les violettes. +Cependant, j’ai pensé que tu avais +raison, — une fois par hasard, — en me +conseillant de renoncer au grand deuil. +C’est fort encombrant, en effet, quand +on a envie de rire de tout et de tous ; aussi +ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée +à regarder mes semblables avec un +visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin +noir que lorsque je suis seule avec +ma cousine.</p> + +<p>Elle a parlé de fixer notre retour en +Anjou aux premiers jours de juin ; je n’ai +donc plus que onze semaines environ à +attendre, pour revoir grand’mère et enlever +de vive voix un consentement qu’il +faudra bien qu’on me donne.</p> + +<p>Mon tuteur, qui est ici, sera un allié. +Quelques bruits alarmants sur la situation +de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il +veut retirer ma fortune de la Banque.</p> + +<p>« Il est possible, nous a-t-il dit, que +Mérite ne traverse aucune crise dangereuse, +mais je crois prudent de prendre +mes précautions ! »</p> + +<p>Mme de Lines s’est montée la tête, bien +que le banquier ait promis de remettre +les fonds dans huit jours. Ma fortune +serait un peu écornée que, peut-être, on +me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait +de trouver que l’amour vrai et la +belle nature sont l’idéal dans la vie. Les +agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma +cousine n’altèrent donc nullement mon +calme.</p> + +<p>M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque +qui se remue difficilement, ainsi +que tous les êtres de son espèce, mais, une +fois sorti de son trou, il se transforme et +devient un petit homme éveillé avec lequel +j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait +pas vue depuis cinq ans et il m’a prise en +gré ; j’en profite pour lui conter mes secrets +et lui parler Chétigné. Je l’assassine +de mes redites, mais il n’a point l’air de +s’en fatiguer.</p> + +<p>« Quelle chose charmante que la jeunesse… +et que l’amour ! ajoute-t-il avec +un soupir.</p> + +<p>— Alors, vous êtes pour moi ? »</p> + +<p>Et je recommence à lui vanter les délices +d’une existence que mon million ornera, +du reste, d’une infinité d’agréments.</p> + +<p>Tu le vois, ma chère, on peut être +tuteur, on peut être vieux, et comprendre +les mouvements du cœur humain beaucoup +mieux qu’une jeune mariée positive +qui devrait se ranger du côté des fous, si +elle était raisonnable. Je te pendrais volontiers +quand tu m’envoies des lettres +comme celles d’hier : graves comme un +pasteur, ennuyeuses comme des chiffres.</p> + +<p>Es-tu entrée dans une secte de méthodistes, +ou fais-tu partie de l’Armée du +Salut ? On m’appelle ; adieu. A la hâte, je +félicite ton mari de se ranger de mon +côté ; c’est un homme de grand jugement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVII</h2> + + +<p class="date">4 avril.</p> + +<p>Les journaux n’ont rien exagéré, ma +pauvre Yvonne ; ta lettre alarmée m’est +parvenue au moment où j’allais t’envoyer +la nouvelle malheureuse… Prends ton +parti de n’avoir désormais pour amie que +l’habitante rustique d’une maison délabrée. +Hélas !… Claude n’a été qu’une +étoile filante, et les chercheurs de dot +peuvent lever les yeux au ciel, ils ne verront +rien, ce qui s’appelle rien !…</p> + +<p>Il est des choses auxquelles on s’habitue +bien promptement ; si on les méprise, +c’est un peu comme le renard, ou bien +lorsque, au contraire, toute sa vie on a +mangé à foison les raisins. Je ne puis +m’empêcher de regarder d’un œil marri +mon pot cassé et mon lait répandu. +« Adieu, veau, vache, cochon, couvées ! » +Et mes couvées étaient si réussies !… Évidemment, +de toute éternité nous étions +destinés à la vie d’anachorète, Hervé et +moi. Nous sommes, en tout cas, des anachorètes +qui comprenons le prix des +fleurs, des herbes folles et des nuages qui +passent. Cependant, je trouve que, s’il y +a une Providence pour les amours contrecarrés, +elle emploie des moyens bien +vifs ! Mme de Lines a failli en mourir, et +moi je fais, il ne faut pas le dissimuler, +une grimace épouvantable.</p> + +<p>Lorsque mon tuteur est venu nous dire +que les payements étaient suspendus, le +banquier en fuite, et qu’il y avait lieu de +craindre que, pour nous, le naufrage ne +fût complet, Mme de Lines s’est renversée +en arrière, rouge comme du feu. J’ai jeté +des cris perçants, M. d’Allaine l’a portée +sur son lit, et un médecin qui se trouvait +dans l’hôtel lui a sauvé la vie par une +grande saignée. Mais pendant deux jours +elle a eu le délire, et quoiqu’elle soit bien +aujourd’hui, son affaissement moral est +extrême.</p> + +<p>Au premier moment, je n’ai pas eu le +temps de penser à mes propres impressions ; +j’essayais de relever le courage de +ma pauvre cousine, et aussi celui de mon +tuteur, qui passe son temps à me demander +pardon, en m’assurant que si sa propre +fortune n’avait pas été en terres, il l’eût +confiée des deux mains à son ami. Je le +crois et lui pardonne son imprudence de +grand cœur ; ce qui ne rétablit pas les +affaires.</p> + +<p>Le chagrin de grand’mère est plus calme.</p> + +<p>« Ma pauvre enfant, m’écrit-elle, j’ai +bien pleuré en recevant ta lettre. J’étais si +contente que ma petite-fille fût riche ! car +c’est bien agréable d’avoir de la fortune, +et il y a longtemps que le Vaulné serait +réparé si j’avais eu de l’argent. Mais puisque +tu l’aimais comme il est, tu t’y trouveras +peut-être encore bien. Cependant +je crains que la vie de Paris et le luxe que +que tu as vu ne te fassent paraître bien +laide ma maison. C’est un grand malheur +que cette ruine ; il eût mieux valu que tu +n’eusses pas connu la fortune. Je suis bien +affligée. Ton tuteur n’est qu’une bête et, +comme tous les hommes, un égoïste. S’il +s’était dérangé plus tôt, il eût peut-être +empêché une partie du mal.</p> + +<p>« J’ai reçu la visite de mon voisin. Il +m’a de nouveau demandé ta main pour +son fils. J’ai répondu que je ne comprenais +pas qu’on n’épousât pas un bel +homme. Ton grand-père était très beau. +Aussitôt que Laure sera remise de son +indisposition, je pense que vous reviendrez. +Les Jamin vous envoient leur respect ; +ils sont désolés. René est redevenu maussade, +ce qui est bien laid ; mais sa femme +prend part à notre chagrin. »</p> + +<p>Je savais bien qu’Hervé accourrait pour +confirmer sa tendresse ! Adieu ; suis-je +vraiment aussi à plaindre que tu le crois ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XVIII</h2> + + +<p class="date">26 avril.</p> + +<p>Aucune épave, ma pauvre amie ! La +mer a tout emporté et n’a rien rejeté sur +le sable.</p> + +<p>Merci de tant t’apitoyer, mais je commence +à me rasséréner, et ma cousine est +courageuse, quoique navrée. De tous côtés +on nous envoie des compliments de +condoléances à la sincérité desquels je +crois ou ne crois pas… Paris rend sceptique.</p> + +<p>Quant aux mouches brillantes, pas une +de tout l’essaim n’a essayé encore de faire +sa ruche ; le sucre a fondu, elles sont +parties avec le sucre ! Tout orgueil s’effondre +sous de pareilles épreuves.</p> + +<p>Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé +m’a écrite ! Je l’ai montrée à Mme de Lines +pour la consoler ; je n’ai réussi qu’à la +faire pleurer, non sur la lettre, mais sur +l’acceptation inévitable maintenant de +mon mariage.</p> + +<p>« J’avais tant espéré pour toi une vie +complètement heureuse ! s’est-elle écriée. +Quels remords pour moi que cette ruine ! »</p> + +<p>A quoi j’ai répondu que j’étais bien +assommée d’entendre parler de remords, +étant donné que, pendant huit jours, mon +tuteur, bourrelé, avait scruté devant moi +cet état d’âme ; qu’on avait fait pour le +mieux, et que les événements ayant tourné +contre le mieux, ainsi qu’il arrive souvent +dans la vie, il fallait montrer aux événements +un visage un peu stoïque.</p> + +<p>« Vous avez bien vu, ajoutai-je, que +je ne me suis point laissé éblouir par l’opulence +et les plaisirs de toutes sortes que +vous m’avez donnés.</p> + +<p>— Tu ne dis pas tout ce que tu penses… +m’a-t-elle répondu d’un ton pitoyable.</p> + +<p>— Ce que je pense ! dis-je avec un peu +d’impatience ; évidemment j’aurais préféré +garder ma fortune, mais je vais reprendre +avec joie ma vie où je l’avais laissée avant +de venir ici… et vous savez si je la trouvais +bonne ! »</p> + +<p>Pauvre femme ! elle m’a embrassée +sans rien répondre ; c’est un coup dont +le retentissement se prolongera bien avant +dans son existence.</p> + +<p>Pour moi, je continue à bouder la Providence… +et pourtant de quoi me plaindrais-je +quand je reçois des lignes comme +celles-ci :</p> + +<p>« Ma Claude chérie, si je déplore pour +votre bien-être à venir la perte de cette +fortune, je ne puis, en égoïste que je +suis, m’empêcher d’être heureux que mon +amour seul vous apprenne ce qu’est une +longue vie de bonheur… » ?</p> + +<p>Ces mots ont suffi pour détruire tout le +plâtrage que les événements, depuis six +mois, avaient mis sur mes idées et ma +nature. Dieu soit loué ! ce n’était que du +plâtre en effet, et une secousse l’a fait +tomber. Papillon et rosée ont reparu avec +leur grâce et leur poésie.</p> + +<p>Bonsoir ; je ne t’écrirai maintenant que +du Vaulné.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XIX</h2> + + +<p class="date">Le Vaulné, 3 mai.</p> + +<p>Si mon écriture est illisible, ne t’en +étonne pas, ma chère amie ; j’ai emporté +mon buvard dans le bois, et c’est sur mes +genoux que j’écris, au milieu de feuilles +tendres qui ont encore le velouté de la +grande jeunesse… Bientôt les violettes, +les coucous et les anémones auront entièrement +disparu, mais des fleurs d’un bleu +très pur les remplacent ; dans un mois, +sous aurons des ancolies violettes et +blanches, des orchidées sauvages, toute +une flore fine et variée qui sera l’accompagnement +heureux de notre bonheur.</p> + +<p>Notre arrivée ici a été peine pour les +uns, mais joie parfaite pour les autres. A +la gare, nous aperçûmes tout de suite le +visage rose et très peu ridé de grand’mère, +bien encadré dans ses papillotes châtaines, +car grand’mère mourra sans connaître les +neiges. De précaution, elle avait tiré son +mouchoir, et, avant de nous embrasser, +elle essuya quelques larmes que la vue de +nos personnes ruinées avait fait couler.</p> + +<p>« Il ne faut pas trop y songer, mes +enfants, nous dit-elle. Vous n’avez rien +oublié dans votre compartiment ? Je n’ai +jamais vu Claude aussi bien habillée… »</p> + +<p>Pâté et la calèche nous attendaient. +René nous salua de façon rogue et en +ayant l’air de dire :</p> + +<p>« Voilà ce que c’est !… il ne fallait pas +y aller ! »</p> + +<p>Lorsque nous fûmes en voiture, grand’mère +nous questionna et nous donna +toutes les petites nouvelles du Vaulné.</p> + +<p>Le jardin était en bon état, il y avait +beaucoup de légumes, mais, dans la petite +cour, les canards avaient arraché les plants +de pétunias. C’est la faute de Marie la +Vache, qui ne peut pas fermer les portes. +La femme Méran avait donné une claque +à son gendre, qui était parti chez lui, à +Montfort, emmenant sa femme. Une dame +de Saumur, en regardant la voiture de +grand’mère, avait dit : « Mme Azay n’a +pas un bel équipage ! » A quoi René, très +offensé, avait répondu :</p> + +<p>« Et vous, madame, avez-vous seulement +une brouette pour vous traîner ? »</p> + +<p>Après avoir entremêlé questions et récit +de ses distractions habituelles, grand’mère +ajouta en regardant Mme de Lines :</p> + +<p>« Laure… il y a toujours les 25,000 +francs.</p> + +<p>— Je sais ! répondit d’un ton désolé +ma pauvre cousine, qui ne pouvait accepter +avec philosophie cette mince consolation.</p> + +<p>— Je crois, Laure, reprit grand’mère à +voix basse et mystérieuse, que nous serons +obligées de les laisser se marier ?</p> + +<p>— La figure de Claude le dit bien ! » +répondit Mme de Lines en essayant de +sourire.</p> + +<p>Je me laissais en effet bercer avec délices +sur les pavés cahotants de Saumur, +et, en approchant du Vaulné, mes dernières +mélancolies ont disparu et ne sont +plus revenues.</p> + +<p>Lorsque la vie a subi différentes transformations, +c’est un plaisir d’une grande +vivacité, plaisir que tu ignores, de revoir +tant de visages connus qui sourient sur +votre passage. Les paysans, hommes et +femmes, s’arrêtaient dans leur travail, +soulevant leurs chapeaux, en inclinant la +tête d’un petit mouvement sec qui remuait +les ailes des grandes coiffes.</p> + +<p>« Les v’là revenues ! »</p> + +<p>Et j’entendais, comme s’ils avaient été +dits devant moi, les commentaires plus ou +moins bienveillants de ces braves gens aux +yeux desquels notre prestige a dû diminuer, +l’argent, dans cette contrée, étant +tout l’idéal. Mais je les aime quand même, +ces humains terre à terre ; j’aime jusqu’au +garde champêtre qui nous a fait un grand +salut quand nous l’avons croisé, mais qui +devrait bien commencer par s’empoigner +lui-même, tant sa mine est suspecte !</p> + +<p>Marie la Vache, M. et Mme Jamin nous +attendaient dans la petite cour, de chaque +côté de la porte ronde enfouie dans le +lierre épais : ils étaient plantés là comme +des dieux lares ; toutefois, j’espère pour +les Anciens que leurs divinités protectrices +avaient un air plus égayé que celui +de maîtresse Jamin.</p> + +<p>« Je l’avais bien dite tout de même qu’il +y avait du mauvais monde sur la terre ! »</p> + +<p>Grand’mère, qui descendait lentement +de voiture, s’arrêta sur le marchepied +pour se fâcher.</p> + +<p>« Mon Dieu, madame Jamin, on le +sait bien qu’il y a des voleurs dans le +monde ! Quand vous le répéteriez indéfiniment, +ce n’est pas cela qui rendra l’argent. »</p> + +<p>Jamin, avec sa philosophie de paysan +résigné, nous dit :</p> + +<p>« Puisque ces dames étaient heureuses +avant, immanquable qu’elles pourront +bien le devenir encore après. »</p> + +<p>Je répondis par un signe de tête affirmatif, +car cette bouche simple exprimait +toute ma sagesse.</p> + +<p>Grand’mère, voyant que j’avalais si vite +mon dîner que j’étais tout étouffée, consulta +Mme de Lines :</p> + +<p>« Laure… qu’est-ce qu’elle a ?</p> + +<p>— Elle veut aller trouver Hervé, répondit +ma cousine, qui avait deviné que +le rôdeur ne devait pas être loin et qui ne +se reconnaissait plus le droit d’empêcher +notre réunion.</p> + +<p>— Autrefois, on se faisait désirer pour +que la flamme fût plus vive ; c’était beaucoup +mieux ! dit grand’mère, qui a sur ce +point les idées les plus romanesques.</p> + +<p>— Pourquoi faire souffrir les autres ? » +dis-je en m’échappant.</p> + +<p>Si physiquement j’avais la légèreté de +mon âme, je devais ressembler à un sylphe +en passant sous le vieux portail ouvert et +en m’avançant vers l’extrémité de l’allée +des noyers.</p> + +<p>Rossinante broutait paisiblement l’herbe +nouvelle, tout près d’un grand trou que +les blaireaux ont fait dans le mur du bois. +Hervé, son stick à la main, était appuyé +contre un arbre et, les yeux baissés, +attendait mon arrivée, qu’il ne croyait +pas être aussi prompte. Aussi, quand il +m’aperçut à quelques pas de lui, il s’élança +vers moi et instantanément me fit disparaître +dans ses bras.</p> + +<p>Ta correction mondaine blâmera cette +façon très primitive d’exprimer ses sentiments, +mais souviens-toi que l’amour aux +champs est démonstratif, et que dans un +prieuré la simplicité est une vertu. En +cette sainte demeure nous sommes tout +ronds, et point du tout alambiqués ou +entortillés comme les amoureux parisiens.</p> + +<p>Hervé m’attira vers le petit mur d’où je +l’avais vu revenir de la Perse, un an auparavant, +et, assis tout près de moi, me tenant +les mains, il me dit ces folies charmantes +qui ne s’oublient jamais. Puis il +imagina de plonger au fond de ma conscience.</p> + +<p>« Pas une fois, pas un jour, vous ne +m’avez oublié, Claude ? »</p> + +<p>Je toussai un peu.</p> + +<p>« Oublié ?… jamais ! Seulement…</p> + +<p>— Seulement quoi ?… dites, dites !</p> + +<p>— Supposez, répondis-je, que vous +soyez transporté à Tombouctou, que vous +n’avez jamais vu…, vous penserez bien +plus à Tombouctou qu’à votre pays.</p> + +<p>— Je ne crois pas… mais ce n’est pas +de ce genre de distractions que je veux +parler, Claude !</p> + +<p>— Mon Dieu… beaucoup de soupirants +m’ont entourée, dis-je avec malignité, +car je n’ai pas traversé pour rien +un foyer de coquetterie.</p> + +<p>— Eh bien ?</p> + +<p>— L’un d’eux aimait… dis-je du bout +des lèvres.</p> + +<p>— Ah !… est-ce qu’il s’est permis +de…</p> + +<p>— Ne me brisez pas les mains, Hervé… +Mais oui, il a parlé.</p> + +<p>— Et vous ?… Que pensiez-vous ? +Pourquoi m’en parlez-vous ?… Étiez-vous +donc émue, hésitante ?</p> + +<p>— Quel inquisiteur ! m’écriai-je. Il +était charmant !…</p> + +<p>— Si je le tenais !… me dit-il les dents +serrées.</p> + +<p>— Vous lui ressemblez avec vos yeux +furieux, Hervé. Oui, il aimait… passionnément ! +mais… c’était ma dot.</p> + +<p>— L’imbécile !</p> + +<p>— J’ai seulement été peinée un instant…, +un peu troublée… parce que je +l’avais cru sincère. Mais quand il a +parlé… quelle chute ! Pendant sa déclaration +compassée, je n’ai pensé qu’à votre +aveu aux pieds de saint Coqueluchon… +Allons le voir ! » dis-je en sautant à bas +du mur.</p> + +<p>Il prit Rossinante par la bride, je m’appuyai +sur son bras, et nous revînmes lentement +à la maison.</p> + +<p>Les fermiers, de retour des champs, +nous disaient :</p> + +<p>« Vous voilà donc revenue par icite ? +Vous n’avez point pâti dans votre voyage, +mam’selle. Bonjour, mam’selle ! »</p> + +<p>Et quand, à leur grande surprise, après +leur avoir confié Rossinante, nous entrâmes +dans l’église par le portail du bas +de la nef, qui était autrefois l’entrée principale, +ils se dirent :</p> + +<p>« C’est son bon ami, tout de même ! »</p> + +<p>La chapelle était sombre, car il n’y +avait pas eu de pèlerinage, et aucune +lumière ne faisait ressortir le chœur. Nous +nous avançâmes en tâtonnant jusqu’au +bas des marches, et je sentais qu’Hervé +était aussi ému que moi.</p> + +<p>« Quel souvenir ! » me dit-il en me +pressant tendrement contre lui.</p> + +<p>Mes yeux s’habituaient à la pénombre, +je regardais avec un plaisir extraordinaire +saint Étienne de Grammont, aux couleurs +effacées par le temps et dont la silhouette, +dans le crépuscule, se détachait à peine +sur le fond du chœur. Je revoyais sa +belle expression implorante, toute pleine +d’amour divin… et, un sentiment de reconnaissance +m’attendrissant soudain, je +dis à Hervé :</p> + +<p>« Laissez-moi remercier saint Coqueluchon… »</p> + +<p>Je m’agenouillai dévotement, comme +les bonnes femmes, pendant que M. de +Chétigné se découvrait avec gravité, car +mon savant est un savant tout à fait +démodé, tant il aime la vieille foi et les +vieilles idées.</p> + +<p>Lorsque nous sommes entrés dans le +salon, Mme de Lines donna la main à +Hervé en disant avec beaucoup de bonne +grâce :</p> + +<p>« Votre temps d’épreuve est fini, +Hervé ! »</p> + +<p>Grand’mère le regarda avec une mine +qui signifiait que, malgré sa poésie de +fiancé, elle le trouvait toujours fort laid ; +je connais la physionomie de grand’mère, +mais elle lui tendit, elle aussi, sa main +potelée :</p> + +<p>« Allons, mes enfants, puisque vous le +voulez absolument, mariez-vous… J’ai +une petite-fille extraordinaire ! »</p> + +<p>Il arrive par conséquent que le Vaulné +est un vieux paradis qui déborde de +bonheur. On me voit trop heureuse pour +que les douleurs de la ruine ne s’apaisent +point, et que grand’mère ne s’humanise +pas complètement avec Hervé.</p> + +<p>Elle s’habitue déjà à le voir assis tout +près de moi, me contant des choses étrangement +douces, au milieu des fleurs et des +livres, et sous notre voûte magnifique aux +douze nervures.</p> + +<p>Que penseraient les Gramontins s’ils +voyaient leur salle de Chapitre ornée par +l’Encyclopédie, et, dans ces vieux murs +très saints, des amants échanger des caresses +très tendres lorsque grand’mère +s’endort en lisant Mme de Genlis ?…</p> + +<p>Adieu, chère Yvonne ; jamais les amis +innombrables que je possède sous les +brins d’herbe les plus menus n’ont eu un +babillage si vif, si continu et si charmant. +Si je suivais leur exemple et mon penchant, +je t’écrirais indéfiniment, tant je +trouve adorable ma vie présente, mon +vieux prieuré aux contrastes délicieux, +aux traditions austères qui ont été remplacées +par la jeunesse et l’amour… Toutefois, +dis-moi pourquoi ces traditions +graves mettent tant de poésie dans ma +vie, tant de saveur dans mes impressions. +Adieu encore.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">XX</h2> + + +<p class="date">Chétigné, 21 juillet.</p> + +<p class="ind sc">Ma chère amie,</p> + +<p>Ton cri de détresse en songeant à mon +sort nous a fort divertis, Hervé et moi. Il +y a cinq semaines, tout a été consommé +en effet dans notre petite église de Cizay ; +désormais je revêts le droguet et me prépare +avec un rare courage à manger +énormément de perdrix aux choux sans +perdrix.</p> + +<p>Le manoir est enfoui derrière de grands +arbres verts rangés en cercle ; les murs, +en maints endroits, comme je te l’ai déjà +dit, n’existent plus ; la ferme, je crois, ne +tient guère ; dans un coin du jardin, une +petite chapelle ne me paraît pas bien +solide… tout est pauvre, chancelant et +charmant.</p> + +<p>Quand Mme de Lines vient à Chétigné, +son visage s’assombrit ; elle voudrait fermer +les yeux pour ne rien voir, et, quand +elle m’embrasse, c’est avec une énergie +nerveuse qui exprime ses angoisses. Elle +fait élever des quantités de poulets, de +pintades, de dindons, et nous devons nous +attendre à ce que, chaque semaine, Pâté +arrive ici avec un chargement pour soulager +notre famine.</p> + +<p>Grand’mère pense seulement que le +Vaulné est bien plus joli ; elle le dit à +M. de Chétigné, qui discute avec elle et +finit par convenir qu’il lui manque des +voûtes, un saint et des pèlerinages.</p> + +<p>Mais il parle de son ruisseau, qui donne +à ce petit coin une fraîcheur inconnue au +Vaulné et permet à Rossinante de pâturer +en liberté dans le pré ombragé de grands +arbres semés à l’aventure derrière la +maison.</p> + +<p>Ce soir, mon mari m’a trouvée rêvant +en face du chemin qui s’en va vers Distré, +notre paroisse, rejoindre la route de Montreuil-Bellay +et de Saumur. Il me fit tressaillir +en jetant sans crier gare un bras +caressant autour de moi.</p> + +<p>« Quelle rêveuse !… Es-tu triste, +Claude ? Regrettes-tu ?…</p> + +<p>— Je songeais, dis-je, à cette quiétude +profonde dans laquelle nous vivons ; si un +jour la fortune nous revient et que nous +prenions ce chemin pour nous sauver, je +crois bien que nous laisserons quiétude et +bonheur sur les grandes routes.</p> + +<p>— En attendant laissons-la agir ! me +répondit Hervé en riant. Je crois qu’elle +se fera assez attendre pour que nous jouissions +longtemps du moment présent…</p> + +<p>— Je songeais aussi à Yvonne, repris-je. +Je pense que le chemin pour s’enfuir serait +à ses yeux le principal attrait de Chétigné.</p> + +<p>— Qu’elle vienne donc y voir ! » s’écria-t-il.</p> + +<p>Tu entends ! Viens contempler de près +ce phénomène singulier de gens qui ne +désirent rien. La nouveauté de te sentir +abritée par un toit qui crie misère et de +manger prosaïquement la poule au pot ou +les pintades de Mme de Lines te reposera +des raffinements du luxe.</p> + +<p>Au revoir ! Je compte sur toi, et je me +fais un plaisir d’obtenir ton approbation +pour notre rusticité. Tu protestes et, en +femme pratique, tu penses que nous +sommes des enfants, et qu’on ne vit pas +éternellement d’une idylle ? Pourquoi pas ? +Les besoins factices sont-ils plus vrais ? +Laisse vivre nos illusions. Elles sont +comme les roses qui naissent avec le printemps, +s’effeuillent avec lui, puis refleurissent +en automne, avec des couleurs +moins vives, mais aussi séduisantes. A +notre âge, le printemps est long… Qui +peut en limiter pour nous la durée ?</p> + +<p class="ind small">Breuil, 1893.</p> + + +<p class="c gap xsmall">FIN</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">PARIS<br> +<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br> +Rue Garancière, 8.</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78993 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78993-h/images/cover.jpg b/78993-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bcba956 --- /dev/null +++ b/78993-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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