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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78925 ***
+
+
+
+
+
+ ÉMILE FAGUET
+ DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ Le Pacifisme
+
+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+ ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie
+ 15, RUE DE CLUNY, 15
+
+ 1908
+
+
+
+
+EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ Seizième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18 jésus,
+ 15e édition, broché. 3 50
+ Dix-septième siècle, études littéraires, un fort vol. in-18
+ jésus, 31e édition, broché. 3 50
+ Dix-huitième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 28e édition, broché. 3 50
+ Dix-neuvième siècle, études littéraires, un fort volume in-18
+ jésus, 34e édition, broché. 3 50
+ Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries,
+ formant chacune un volume in-18 jésus, broché. 3 50
+ L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend
+ séparément.
+ Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, un
+ vol. in-18 jésus. 3 50
+ Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). 3 50
+ Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume
+ in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). 3 50
+ Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché. 3 50
+ L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché. 3 50
+ Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille,
+ broché. 3 50
+ En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille,
+ broché. 3 50
+ Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50
+ Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième
+ mille, broché. 3 50
+ Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus. 0 60
+ Madame de Maintenon institutrice, extraits de ses lettres,
+ avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une
+ introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 2e
+ édition, broché. 1 50
+ Corneille, un vol. in-8º illustré, 7e édition, broché. 2 »
+ La Fontaine, un vol. in 8º illustré, 10e édition, broché. 2 »
+ Voltaire, un vol. in-8º illustré, 3e édition, broché. 2 »
+ Ces trois derniers ouvrages font partie de la Collection des
+ Classiques populaires, dirigée par M. Émile Faguet.
+ Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse
+ de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus. 1 50
+ Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre. 0 50
+ La Revue Latine, journal mensuel de littérature comparée,
+ abonnement: un an. 4 »
+ Un numéro spécimen est envoyé franco sur demande.
+
+
+
+
+Le Pacifisme
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+BREF HISTORIQUE
+
+
+Sous ce titre: _le Rôle de la guerre_, M. Lagorgette a publié en 1906 un
+ouvrage aussi considérable que volumineux, ce qui est rare, où la
+question de la guerre et de la paix entre les hommes est vraiment
+traitée, et avec talent, sous tous ses aspects. D’autre part, M. Charles
+Richet a publié en 1907 un livre très documenté et très intéressant
+intitulé _le Passé de la guerre et l’Avenir de la paix_. J’examinerai
+avec soin ces deux ouvrages, qui sont de très bonne foi et de très
+diligente recherche, et je passerai en revue les différentes questions
+qu’ils soulèvent, sommairement, mais aussi attentivement et clairement
+qu’il me sera possible. Les livres que je viens de désigner et de
+recommander au lecteur en valent la peine, et, plus encore, le sujet la
+vaut.
+
+J’entends par «Pacifisme» le désir que la guerre disparaisse de la
+terre, quand il est accompagné au moins d’un commencement de
+considération des moyens propres à la faire disparaître.
+
+A le définir ainsi, ce qui me paraît assez juste, le Pacifisme a été à
+peu près inconnu de l’antiquité. En effet, on y trouve bien des gens qui
+voudraient que la guerre ne fût pas, ce qui est assez naturel; mais on
+n’en trouve point, en vérité, qui seulement nous indiquent quelle
+méthode il faudrait suivre pour arriver à ceci qu’elle disparût.
+
+Isaïe attend ce bonheur d’un coup d’État de la Providence suscitant un
+dominateur universel: «Un prince doit venir qui brisera l’arbre de
+discorde; les nations feront de leurs glaives des charrues et de leurs
+lances des hoyaux.»
+
+Michée semble croire que toutes les nations, en se convertissant au Dieu
+de Jacob, se convertiront du même coup à la paix dans la fraternité:
+«Mais dans les derniers temps la montagne sur laquelle se bâtira la
+maison du Seigneur sera fondée sur le haut des monts et s’élèvera
+au-dessus des collines; les peuples y accourront en disant: «Allons à la
+montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob; il nous enseignera
+ses voies et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la loi sortira
+de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem; il exercera son jugement
+sur plusieurs peuples et il châtiera des nations puissantes jusqu’aux
+pays les plus éloignés; ils feront de leurs épées des socs de charrue et
+de leurs lances des instruments pour remuer la terre; un peuple ne
+tirera plus l’épée contre un autre peuple et ils ne s’exerceront plus à
+combattre. Chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, sans
+avoir aucun ennemi à craindre. C’est ce que le Seigneur _des armées_ a
+dit de sa bouche.»
+
+Jésus n’a point annoncé l’avènement de la paix universelle; mais il a
+donné le moyen véritable d’y parvenir si les hommes étaient unanimes à
+l’adopter, par ses trois paroles essentielles: «La paix soit avec
+vous.--Aimez-vous les uns les autres.--Aimez vos ennemis.» Les Évangiles
+respirent la paix, la commandent et ne paraissent pas l’espérer. En
+attendant, c’est le livre le plus pacifiste qui ait été écrit et le seul
+vraiment pacifiste de toute l’antiquité.
+
+Chez les Grecs l’idée pacifiste a été à peu près inconnue. M. Lagorgette
+fait remarquer que dans la mythologie populaire (littéraire plutôt, mais
+il n’importe) la Paix était fille de Thémis. Je lui ferai observer qu’il
+s’agit ici de la paix dans la Cité, et que ce n’est pas ici d’une idée
+internationale qu’il est question. Comme il l’a très bien reconnu
+lui-même, de peuple à peuple les Grecs n’ont, somme toute, reconnu que
+la force. Socrate, d’après Xénophon, que, du reste, il ne faut pas
+beaucoup plus croire sur Socrate que Platon lui-même, conseillait de
+faire le plus de mal possible à ses ennemis vaincus, de les dépouiller
+de leurs biens et de leur liberté. Le même Xénophon fait parler ainsi
+son roi idéal: «Prenez! Tout ce qui est dans la ville vous appartient,
+corps et biens; vous serez philanthropes en laissant quelque chose aux
+vaincus.»
+
+De même Platon--tout au moins à l’égard du Barbare--ne met aucune borne
+au droit de la guerre.
+
+De même Aristote dit précisément: «La guerre est une espèce de chasse
+dirigée contre les hommes nés pour obéir et qui refusent l’esclavage; le
+fort puise dans sa supériorité le droit de dominer.»
+
+Si l’on voulait chercher quelque chose de l’idée pacifiste chez les
+Grecs, ce serait chez les Stoïciens et les Cyniques, qui ont, ceux-là
+une inclination, ceux-ci une tendance assez forte à écarter l’idée de
+patrie, à se considérer comme citoyens du monde et qui à ce titre
+peuvent être considérés comme pacifistes passifs, si je puis dire, et
+j’entends par cela comme des hommes qui ne cherchent aucun moyen
+d’établir la paix parmi les peuples, mais qui acceptent la force, la
+conquête, l’oppression d’où qu’elle vienne et ne croient pas qu’il
+vaille la peine de se défendre contre elle.
+
+Quant aux philosophes de moyen ordre, pour ainsi dire, et d’esprit
+tempéré, ils considèrent la guerre: 1º comme un fléau et comme une sorte
+de bestialité; 2º comme un pis-aller nécessaire; et ils disent avec
+Cicéron: «Comme il y a deux manières de débattre, l’une par discussion,
+l’autre par la violence, et comme celle-ci est celle des bêtes féroces
+et l’autre celle des hommes, il faut se ranger à la seconde si l’on ne
+peut pas user de la première.--_Cum sint duo genera decertandi, unum per
+disceptationem, alterum per vim, confugiendum est ad posterius si uti
+non licet superiore._» A la fois condamnation de la guerre en principe
+et aveu qu’elle peut être une nécessité. On tirerait de ce texte la
+distinction, fameuse depuis, des guerres offensives, qu’il ne faut
+jamais faire, et des guerres défensives qu’il faut accepter quand on ne
+peut les éviter d’aucune manière.
+
+Mais l’esprit romain, l’esprit général de la nation romaine n’est
+nullement ici.
+
+Les Romains ont eu, à l’égard de l’idée de paix, une évolution assez
+intéressante. Ils ont été d’abord, comme tous les peuples de
+l’antiquité, de simples belliqueux, obéissant aux suggestions de la
+volonté de puissance et cherchant à tout asservir. Admirablement servis
+par les circonstances qui ont fait que jamais, ou presque jamais, deux
+peuples à la fois n’ont été en guerre contre eux, ils ont créé un empire
+très considérable; ils ont même cru avoir soumis le monde entier,
+illusion dont ils durent revenir plus tard; et l’idée impérialiste est
+née en eux. L’idée impérialiste est celle-ci. Il y a un peuple qui,
+parce qu’il a plus de cohésion, de sévère police et de forte discipline
+qu’un autre et que tous les autres, a droit de commander à tous les
+autres. C’est sa mission et sa vocation.
+
+ _Tu regere imperio populos, Romane, memento.
+ Hæ tibi erunt artes._
+
+Cette vocation lui donne tous les droits sur les autres peuples, droits
+dont, du reste, et précisément pour commander plus sûrement et mieux, il
+doit user avec intelligence; et par exemple associer les peuples vaincus
+aux peuples vainqueurs au lieu de les pressurer bêtement est de bonne
+politique et de bonne économie administrative.
+
+Cette vocation lui impose des devoirs aussi, et non seulement celui de
+traiter doucement les peuples vaincus, et l’on doit tenir les Verrès
+pour des ennemis publics; mais encore celui de modifier sa constitution
+selon les indications de l’histoire; et par exemple les Romains aiment
+la république, mélange assez heureux d’aristocratie et de démocratie;
+mais l’immensité de leur empire exigeant une concentration du pouvoir,
+ce sera leur devoir de passer de la république à une sorte de monarchie,
+et ils devront accepter ce changement dans un esprit patriotique.
+
+Telles sont les grandes lignes de l’idée impérialiste chez les Romains.
+
+Enfin, à partir d’un certain moment les Romains, comme il arrive
+toujours aux hommes de se demander après avoir fait quelque chose
+pourquoi ils l’ont fait, se sont demandé la raison et comme la cause
+finale de tant d’efforts. Ils se sont dit alors que la conquête du monde
+avait été faite, que l’empire romain avait été fait pour établir sur la
+terre le règne de la paix; que leur œuvre c’était la _Pax romana_; et
+ils se sont admirés, non sans quelque raison, dans ce grand ouvrage. Ni
+les Metellus ni les Scipions n’avaient songé à cela; mais, après coup,
+les Romains découvraient en eux-mêmes des conquérants pacificateurs,
+imposant à l’univers la paix par la guerre et poursuivant pendant des
+siècles, par les armes, la pacification universelle. Ils se justifiaient
+ainsi et justifiaient la force et montraient le droit éminent de la
+force. Vérité ou sophisme, tous les impérialismes et tous les
+militarismes qui devaient venir plus tard se sont inspirés de cette
+maxime ou s’en sont couverts.
+
+Les Romains doivent être en vénération auprès des pacifistes
+superficiels et en exécration chez les pacifistes réfléchis. Ils ont
+créé la paix et ils l’ont aimée et vénérée, s’aimant et se vénérant en
+elle, ce qui est gage de vraie vénération et de vrai amour, et voilà
+pour les pacifistes superficiels.--Mais ils ont été persuadés que la
+paix ne pouvait être obtenue que par la guerre et par la conquête,
+puisque c’était la seule façon dont ils l’eussent faite; et en cela ils
+seront toujours en horreur aux pacifistes réfléchis qui verront bien que
+la «Paix romaine» est d’un très mauvais exemple et qu’elle sera
+toujours, ou le rêve sincère des conquérants, ou le prétexte qu’ils
+invoqueront pour conquérir, et dans les deux cas la paix romaine est
+féconde en guerres éternelles.
+
+Tous les «impérialismes» dérivent directement de l’Empire romain et n’en
+sont qu’une imitation. Ils s’appuient de ce grand exemple pour se
+justifier à la fois et pour s’exciter; pour dire qu’ils doivent être
+honorés comme un bienfait ou comme le commencement d’un grand bienfait
+et pour s’entretenir eux-mêmes dans cette pensée que plus ils sont
+vastes dans leurs projets, plus ils sont dans l’idéal de leur principe,
+et que plus ils sont excessifs, plus ils sont dans le vrai.
+
+Donc les Romains ont pénétré le monde d’esprit guerrier d’autant plus
+qu’ils l’ont pénétré d’esprit de paix. Ils ont donné à la guerre le
+mérite, la noblesse et la grandeur de la paix elle-même. Les guerres de
+pillage des nations barbares _et des Grecs eux-mêmes_, remarquez-le
+(comme l’a très bien remarqué Proudhon), ne peuvent pas séduire les
+esprits; la guerre romaine en tant que considérée comme œuvre de paix,
+peut séduire tous les individus et aussi tous les peuples. Elle ôte à la
+volonté de puissance le scrupule qu’elle pourrait avoir; elle la
+satisfait et elle l’excuse et elle la justifie. Elle lui dit, non
+seulement: «tu es et l’on ne peut pas te méconnaître», mais: «tu es
+droite et ton œuvre est bonne», d’où il suit qu’elle lui dit, non
+seulement: «tu as le droit d’être», mais: «tu as le devoir de
+t’exercer.» Si la seule paix que le monde ait connue est sortie de la
+guerre, la guerre se justifie par sa fille, et à l’inverse de telle
+autre noblesse, ses titres de noblesse sont dans ce qui vient d’elle et
+non dans ce dont elle vient. Les Romains sont peut-être les créateurs du
+droit; mais ils le sont tout particulièrement du droit de la force.
+Toute auréole dont la guerre voudra se parer lui vient directement des
+sept collines.
+
+Le moyen âge n’a connu le Pacifisme que par le Saint-Siège. Gouvernement
+romain encore et se sentant romain, se considérant à certains égards
+comme successeur de l’Empire, César spirituel, la Papauté a eu, elle
+aussi, du moins en intention, sa Paix romaine. Sous deux formes elle a
+tenté de l’établir. Par la trêve de Dieu elle cherchait à atténuer les
+«guerres privées», qui étaient un fléau plus redoutable encore que les
+guerres générales et qui décimaient continuellement toutes les
+populations de l’Europe. Par ses prétentions à être comme un tribunal
+des rois, elle essayait une sorte d’impérialisme spirituel qui n’est pas
+autre chose que la plus grande pensée et le plus grand dessein qui ait
+traversé le monde. Si l’impérialisme temporel peut se défendre par la
+beauté de son but, l’impérialisme spirituel peut se défendre par la
+sainteté du sien. S’il serait très acceptable qu’une grande force
+matérielle, qu’une force matérielle incomparable imposât la tranquillité
+au genre humain, fût-ce à son profit à elle, mais évidemment aussi à son
+profit à lui; il serait bien plus beau encore et plus sûr et plus
+salutaire qu’une grande force, toute morale, imposât cette tranquillité
+par le seul moyen du respect dont elle serait l’objet de la part de
+tous.
+
+Non seulement je trouverais bonne la «Paix romaine» imposée par le
+respect, mais en vérité je n’aurais rien à redire à une sorte de
+«terreur romaine». L’Église interdisant l’Enfer ici-bas et l’empêchant
+d’être par la peur qu’elle ferait aux hommes de l’Enfer diabolique; et
+persuadant à l’humanité que créer l’Enfer sur la terre n’est pas le
+moyen de l’éviter ailleurs, mais le sûr moyen de le retrouver autre
+part; ce serait une chose que je ne trouverais aucune raison de juger
+mauvaise.
+
+Ç’a été l’intention de l’Église, mais la religion, quoi qu’on en pense,
+a toujours été si faible chez les hommes qu’elle a été impuissante à les
+empêcher de s’entre-tuer, toute leur nature les y poussant
+invinciblement et tant ils y trouvaient de plaisir; et non seulement ils
+n’ont pas puisé dans leur religion un motif de respecter la vie humaine,
+mais ils y ont puisé un prétexte de s’entre-tuer plus encore.
+
+Les guerres de religion, quelque mêlées de politique qu’elles aient
+toujours été et à tel point que pour l’historien il n’est pas sûr
+qu’aucune guerre de religion ait été une guerre de religion, sont, à les
+considérer comme guerres religieuses au moins de par le prétexte
+invoqué, un des objets de méditations que je recommande le plus aux
+pacifistes et aux bellicistes. Une guerre de religion est une guerre qui
+est faite pour tel ou tel motif, mais qui est toujours faite par des
+hommes qui ont de la religion. Or ces hommes religieux, poursuivant leur
+but très pratique, qui est le pouvoir, la puissance, la domination, non
+seulement ne sont pas entravés dans leur élan par une religion qui
+recommande la paix et qui en fait un devoir; mais trouvent dans leur
+religion même une excitation belliqueuse qui s’ajoute à toutes les
+autres! Il semble donc que toute idée et tout sentiment--sauf la
+peur--qui traverse l’esprit de l’homme tend naturellement ou est amené
+naturellement à tendre à l’agression. Le cœur humain serait comme un
+vase, où, à cause d’une première goutte d’acide qu’il contiendrait, tout
+ce qu’on verserait tournerait en vinaigre.
+
+Je crois en entrevoir la raison, qui n’est pas horriblement pessimiste.
+L’homme n’est pas précisément «combatif», foncièrement, primitivement.
+Il est inquiet. Comment ne le serait-il pas, puisqu’il n’a pu sortir de
+l’état affreux où évidemment sa faiblesse constitutionnelle l’a maintenu
+longtemps, que par une défiance perpétuelle à l’égard de tout danger, de
+tout ennemi, et Dieu sait s’il était entouré d’ennemis et de dangers!
+Cette défiance, cette inquiétude, survivent en lui; et de même que,
+parce qu’il n’a pu sortir de l’état primitif qu’à force d’inventions
+habiles, il continue d’inventer alors que toutes ses inventions
+nouvelles sont parfaitement inutiles pour son bonheur; de même, parce
+qu’il a vécu, des centaines de siècles, peut-être, dans une angoisse
+perpétuelle, il vit encore en cette angoisse et se persuade qu’il n’est
+jamais assez fort ni assez garanti.
+
+De là sa manie de voir des ennemis partout et partout des ennemis si
+redoutables qu’on ne saurait prendre trop de précautions à leur endroit:
+«Cet homme ne pense pas comme moi.
+
+--Qu’est-ce que cela vous fait? dit la sagesse.
+
+--Mais s’il ne pense pas comme moi, il peut être un ennemi, comme s’il
+parlait une autre langue, comme s’il était d’un autre pays.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que différence engendre haine, et à me voir penser d’une autre
+façon que lui, il va me haïr et m’attaquer.
+
+--Pourquoi vous haïrait-il?
+
+--Parce qu’à le voir penser d’une autre façon que moi, moi je le hais.»
+
+Cercle vicieux qui naît de la défiance toujours en éveil, laquelle est
+née de l’inquiétude primitive, laquelle est née de dangers trop réels.
+Les dangers primitifs ont créé l’inquiétude éternelle qui voit des
+périls quand il n’y en a plus et qui à les voir les crée, ce qui fait
+qu’il y en a en effet, de quoi l’inquiétude redouble. Une guerre de
+religion, abstraction faite des motifs politiques qui y étaient toujours
+mêlés, est une guerre où chaque homme voit dans l’homme d’en face un
+être différent de lui, ce qui n’est pas sûr, ce qui est toujours
+inquiétant, toujours redoutable. L’amour du semblable pour le semblable
+est certainement à mon avis un sentiment primitif, naturel, fondamental,
+irréductible; seulement le semblable _n’est jamais assez semblable_ et
+la moindre différence éveille l’inquiétude. Être semblables comme
+enfants de Dieu devrait suffire, être semblables comme disciples du
+Christ devrait suffire; mais non, celui-ci est enfant de Dieu et je le
+suis; mais il ne l’est pas de la même manière; celui-ci est disciple du
+Christ, ce que je suis aussi; mais il ne l’interprète pas de la même
+façon. De quelles différences profondes de complexion et de tempérament
+cette différence d’interprétation doit-elle être le signe! Et s’il est
+si différent de moi, que n’en ai-je pas à craindre!
+
+Chacun faisant le même raisonnement de son côté...
+
+Les guerres de religion sont un exemple de ce que peut ajouter à la
+bellicosité humaine ce qui serait le plus propre à l’adoucir, simplement
+parce que, si la religion est principe d’apaisement, les différences de
+religion sont un élément nouveau d’_inquiétude_.
+
+Il est à remarquer que les _sages_ de la Renaissance, s’ils ont tous
+maudit les guerres religieuses, ce qui est assez naturel et ce que je ne
+songe probablement pas à leur reprocher, ne se sont guère prononcés
+formellement contre la guerre elle-même. Peut-être sont-ils trop
+disciples de cette antiquité où il est incontestable que la guerre était
+surtout en honneur. Rabelais et Montaigne, que M. Lagorgette appelle à
+son secours, rendent peu. On ne peut pas considérer comme condamnation
+philosophique de la guerre le chapitre où est raillée la monomanie
+conquérante de Picrochole, ni le chapitre où Rabelais recommande, non
+point de ne pas conquérir, mais de conquérir avec douceur, bienveillance
+et charité à l’égard des vaincus (Pantagruel, III, 1). M. Lagorgette a
+une tendance à voir du pacifisme partout où il n’y a point de férocité;
+c’est un peu forcer les textes.
+
+De même Montaigne, qui a tout dit et dans tous les sens, a pu écrire et
+il a écrit: «Quant à la guerre qui est la plus grande et pompeuse des
+actions humaines, je ne saurais volontiers si nous nous en voulons
+servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour
+témoignage de notre imbécillité et imperfection, comme de vrai la
+science de nous entre-défaire et entre-tuer et ruiner et perdre notre
+propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire
+désirer aux bêtes qui ne l’ont pas»; mais il ajoute immédiatement: «...
+elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant, témoin les
+furieuses rencontres des mouches à miel...»--Et l’on sait assez que le
+plus bel éloge de la vie des camps et des vertus qu’elle entretient dans
+l’homme a été écrit par Montaigne: «Il n’est occupation plaisante comme
+la militaire: occupation et noble en exécution (car la plus forte,
+généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance) et noble en
+sa cause: il n’est point d’utilité ni plus juste ni plus universelle que
+la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant
+d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs; la vue ordinaire de tant de
+spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art et une
+façon de vie mâle et sans cérémonie; la variété de mille actions
+diverses; cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous
+entretient et échauffe les oreilles et l’âme; l’honneur de cet exercice,
+son âpreté même et sa difficulté... Qui serait fort à porter vaillamment
+les accidents de la vie commune n’aurait pas à grossir son courage pour
+se rendre homme d’armes. _Vivere, mi Lucili, militare est._»
+
+Grotius, un peu plus tard, a été un pacifiste très décidé. Son but est
+surtout, je le sais, de rendre la guerre humaine, et de la rendre en
+quelque sorte régulière et juridique en en traçant une sorte de code qui
+la restreint et la réprime dans certaines limites; jusqu’où l’on peut
+aller dans la guerre et jusqu’où l’on ne doit pas aller, et des justes
+motifs de déclaration de guerre et des injustes motifs d’agression,
+c’est de quoi surtout il se préoccupe et nous entretient; et opposer
+toujours énergiquement le Droit à la Force et dénier tout droit à la
+Force et condamner expressément ce qu’on appellera plus tard «le Droit
+de la Force», c’est surtout à quoi il vise.--Mais il est bien certain
+qu’il déteste tellement la guerre qu’il en vient, au moins quelquefois,
+à la condamner même quand elle est l’expression du droit, même quand
+elle est incontestablement juste. Il dira qu’il ne faut faire la guerre
+que quand, non seulement elle est juste et opportune, mais encore
+présente de grandes, de très grandes chances de succès. Il condamne la
+résistance insensée des Sagontins contre les Carthaginois et celle de
+Caton contre César; il ne craint pas de dire: «La vie étant le plus
+grand des biens et valant mieux que la liberté, il n’est pas sage de
+l’exposer pour la liberté et autres choses semblables. Il faut préférer
+l’esclavage.»--Voilà du vrai pacifisme.
+
+Grotius ne songe point qu’à parler ainsi il ruine sa théorie et proclame
+en vérité le droit de la force. Nous verrons bien en dernière analyse
+que le droit de la force c’est l’infériorité du faible acceptée et
+déclarée par lui. «Je suis votre maître si vous ne me résistez jamais,
+tant, par ne me résister jamais, vous me proclamez votre supérieur et
+vous vous reconnaissez d’une nature inférieure à la mienne. Si vous
+préférez toujours la vie à la liberté, vous proclamez que moi qui en
+vous attaquant, quoique plus fort que vous, risque toujours quelque
+chose, je suis d’une espèce supérieure à la vôtre.»
+
+La non-résistance c’est une sainteté, peut-être; mais c’est surtout,
+selon toutes les apparences, une servilité. Elle proclame le droit de
+l’assaillant en montrant l’assailli indéfiniment prêt à ne point se
+réclamer du droit. Quel droit ai-je sur un animal? Un droit fondé sur
+ceci que je puis lui commander et qu’il ne songe qu’à m’obéir.
+
+Ce droit de la supériorité de l’espèce est assez incontestable. Un
+peuple qui ne résiste pas signe une déclaration d’infériorité d’espèce à
+l’égard du peuple qui l’attaque et reconnaît ainsi le droit de la force.
+Il me semble que Grotius la reconnaît aussi quand il recommande au
+faible de ne pas résister au fort. Nous aurons assez l’occasion de
+revenir sur ces questions.
+
+En dehors de Grotius (et de ses commentateurs, dont le plus notable est
+Barbeyrac), vraiment personne au XVIIe siècle ne s’est occupé du droit
+de guerre et de paix. Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, ont proféré quelques
+banalités sur ce sujet, qui ne sont que de vagues souhaits de paix parmi
+les hommes, ou condamnations de l’esprit de conquête. Trois mots
+énergiques de Pascal sur le droit de tuer selon l’endroit où la
+frontière est placée ne nous donnent évidemment pas le fond de sa pensée
+sur cette question qu’il ne semble pas du reste avoir beaucoup étudiée.
+
+Le Pacifisme, peu approfondi encore, mais réel, mais déjà un peu
+consistant, apparaît au XVIIIe siècle, très nettement, surtout en
+France. Montesquieu est pour M. Lagorgette un pacifiste, parce que M.
+Lagorgette lit toujours tout le texte mais n’en reçoit guère que ce qui
+lui est favorable. Donc Montesquieu est un pacifiste; mais c’est un
+pacifiste très relatif. Je reconnais qu’il repousse toute guerre fondée
+sur les principes arbitraires de gloire, de bienséance et d’utilité.
+C’est condamner, ce que je ne lui reproche pas, neuf guerres sur dix. Il
+réduit le droit de faire la guerre au cas de nécessité de conservation.
+Je ne dis pas au droit de légitime défense; car il est trop intelligent
+pour ne pas savoir que souvent l’attaque n’est qu’une forme de la
+défense: «Entre les sociétés le droit de défense naturelle entraîne
+quelquefois la nécessité d’attaquer lorsqu’un peuple voit qu’une plus
+longue paix en mettrait un autre en état de le détruire et que l’attaque
+est en ce moment le seul moyen d’empêcher cette destruction.» (Voltaire
+a blâmé cette déclaration.) Montesquieu admet donc que l’on se défende
+d’avance et accepte ce que j’appellerai les guerres offensives de
+défense.
+
+Il est amené par là à admettre la conquête, en tant que la conquête est
+un moyen, en s’annexant un peuple, de se créer un rempart contre un
+autre peuple redoutable et menaçant; et, admettant la conquête, il est
+conduit à en tracer les justes lois, les lois rationnelles et procédant
+de l’idée d’ordre. Un peuple conquérant ne doit pas exterminer le peuple
+conquis; il ne doit pas en disperser les citoyens; il doit: ou lui
+donner un gouvernement particulier et ne conserver qu’un droit de
+suzeraineté, ou le gouverner lui-même politiquement, mais en lui
+laissant ses lois civiles particulières. Du reste, le droit de
+destruction et le droit de dispersion étant sévèrement écartés,
+Montesquieu, qui n’a jamais pu renoncer à être romain, trace un tableau
+infiniment séduisant et où il se complaît, de la conquête salutaire,
+bienfaisante, régénératrice du peuple vaincu et que tout peuple faible
+devrait souhaiter de toute son âme. «Au lieu de tirer du droit de
+conquête des conséquences si fatales, les politiques auraient mieux fait
+de parler des avantages que ce droit peut apporter quelquefois aux
+peuples vaincus. Les États que l’on conquiert ne sont pas ordinairement
+dans la force de leur institution: la corruption s’y est introduite; les
+lois y ont cessé d’être exécutées; le gouvernement est devenu
+oppresseur. Qui peut douter qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât
+quelque avantage de la conquête même, si elle n’était pas destructive?
+Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer
+lui-même, que perdrait-il à être refondu? Un conquérant qui entre chez
+un peuple où, par mille ruses et par mille artifices, le riche s’est
+insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper; où le
+malheureux qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenu des lois
+est dans l’oppression et croit avoir tort de la sentir, un conquérant,
+dis-je, peut dérouter tout (?), et la tyrannie sourde est la première
+chose qui souffre la violence (?). On a vu, par exemple, des États
+opprimés par des traitants, être soulagés par le conquérant qui n’avait
+ni les engagements ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les abus
+se trouvaient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât.
+Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en état de
+laisser aux vaincus le nécessaire qui leur était ôté sous le prince
+légitime. Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles et mettre,
+si j’ose ainsi parler, une nation sous un meilleur génie... C’est à un
+conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi
+le droit de conquête: _un droit nécessaire, légitime et malheureux_, qui
+laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la
+nature humaine.»
+
+Ceci est tout simplement une proclamation complète du droit de la force
+saine et du droit de la guerre civilisatrice. Je dis complète et qui va
+singulièrement loin. Relisez. Tout peuple qui n’est plus ou qui n’est
+pas encore dans la force de son institution, c’est-à-dire tout peuple
+faible; tout peuple qui a un mauvais gouvernement; tout peuple corrompu;
+tout peuple opprimé; tout peuple en anarchie; tout peuple où il y a de
+mauvais riches; tout peuple où l’impôt est mal établi; tout peuple où
+les gouvernants sont dévorants, ou seulement ne sont pas frugaux; tout
+peuple où règnent des préjugés jugés funestes;--peut être conquis, pour
+son plus grand bien, en vertu d’un droit nécessaire et légitime, et cela
+est «malheureux», mais c’est «légitime et nécessaire». Nous avons ici la
+pure théorie de l’impérialisme romain, de l’impérialisme anglais, de
+l’impérialisme allemand, de l’impérialisme américain, et de tous les
+impérialismes. Il n’est pas un peuple faible qui ne tombe sous un des
+articles ci-dessus énumérés ou sous plusieurs et dont, par conséquent,
+la conquête par un autre ne soit justifiée par avance. Et donc, en
+dernière analyse, la force pouvant toujours trouver, prouver et montrer
+son droit, il n’y a que la force.
+
+Concluons que Montesquieu est un pacifiste, puisqu’il n’admet que les
+guerres de défense; mais concluons que par sa théorie de la conquête il
+est pacifiste et belliciste, pacifiste chez les peuples faibles,
+puisqu’il leur conseille, à tout prendre, de se laisser conquérir avec
+résignation et espérance; belliciste chez les peuples forts, puisqu’il
+leur conseille, dans l’intérêt de l’humanité et dans l’intérêt même des
+peuples faibles, de conquérir les peuples faibles pour peu qu’il y ait
+prétexte à cela et en leur montrant que les prétextes ne manquent
+jamais. Après cela je ne me charge pas de dire dans quel parti il faut
+ranger le Président.
+
+Les autres philosophes du XVIIIe siècle sont plus nettement pacifistes,
+mais ils n’entrent pas assez dans le détail de leurs raisons. Voltaire,
+le marquis d’Argenson, Frédéric II lui-même, se piquent de pacifisme et
+déplorent la folie de la guerre. Diderot, en son article _Paix_ du
+_Dictionnaire encyclopédique_, n’a guère écrit qu’un lieu commun sur les
+bienfaits de la paix et les horreurs de la guerre sans aucune idée
+considérable; c’est du Malherbe délayé en prose assez plate. Il est du
+moins plus intéressant dans sa _Promenade du sceptique_, où il démontre
+que toutes les guerres viennent des prêtres: «Parcourez l’histoire
+ecclésiastique et vous serez convaincu que si la religion chrétienne eût
+conservé son ancienne simplicité; que si l’on n’eût exigé des hommes que
+la connaissance de Dieu et l’amour du prochain; que si l’on n’eût point
+embarrassé le christianisme d’une infinité de superstitions qui l’ont
+rendu dans les siècles à venir (?) indigne d’un Dieu aux yeux des gens
+sensés, en un mot que si l’on n’eût prêché aux hommes qu’un culte dont
+ils eussent trouvé les premiers fondements dans leur âme; ils ne
+l’auraient jamais rejeté et ne se seraient point querellés après l’avoir
+admis. L’intérêt a engendré les prêtres, les prêtres ont engendré les
+préjugés, les préjugés ont engendré les guerres et les guerres dureront
+tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés tant qu’il y aura des
+prêtres et les prêtres tant qu’il y aura de l’intérêt à l’être.»--Cette
+conception est certainement originale; mais elle manque peut-être un peu
+de profondeur.
+
+L’abbé de Saint-Pierre, que je place ici pour le rapprocher de son
+commentateur Jean-Jacques Rousseau, avait, comme on le sait assez, conçu
+et dressé un projet de «Paix perpétuelle». Je le rapporte ici
+sommairement, parce que, si chimérique qu’on le puisse trouver, il sort
+des banalités théoriques et au moins cherche à être pratique; parce que
+les projets modernes qu’on trouvera à la fin de cet écrit ne diffèrent
+pas essentiellement de celui de l’abbé, et enfin parce que les œuvres de
+l’abbé de Saint-Pierre ne sont pas dans toutes les bibliothèques.
+
+«Il y aura désormais entre les souverains d’Europe qui auront signé les
+articles suivants une alliance générale et perpétuelle: premièrement
+pour former le corps de l’arbitrage européen; secondement pour avoir
+sûreté parfaite et perpétuelle contre toutes les guerres civiles et
+étrangères; troisièmement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle de
+leur conservation personnelle et de la conservation de leur postérité
+sur le trône; quatrièmement, pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle
+de la conservation de leurs États et de leurs droits en l’état qu’ils
+les possèdent actuellement et suivant les derniers traités;
+cinquièmement pour avoir une grande diminution de leur dépense militaire
+afin de s’employer plus utilement à augmenter les richesses et le
+bonheur de leurs sujets; sixièmement pour avoir toujours la plus grande
+liberté qu’il soit possible dans leur commerce; septièmement pour avoir
+toujours sûreté parfaite de l’exécution entière et perpétuelle de leurs
+promesses réciproques tant passées que futures; huitièmement pour avoir
+sûreté entière que leurs différends présents et futurs seront toujours
+terminés sans aucune guerre.--Les membres du corps européen, pour
+terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et
+renoncent pour eux et leurs successeurs à la voie funeste et ruineuse
+des armes et sont convenus de prendre toujours la voie de la
+conciliation ou de la diète européenne par la médiation de quelques
+plénipotentiaires des membres du corps européen; et, en cas que cette
+médiation ne suffise pas, _ils sont convenus de s’en rapporter au
+jugement des autres membres représentés à la diète européenne par leurs
+plénipotentiaires_, à la pluralité des voix pour la provision et aux
+trois quarts des voix pour le jugement définitif qui ne s’y fera que
+cinq ans après le jugement provisoire... Les dix-neuf plus puissants
+souverains de l’Europe... [suit l’énumération de ceux-ci]... auront tous
+chacun une voix et contribueront chacun selon leurs revenus et leurs
+charges aux dépenses communes _pour les subsistances des troupes de
+l’Alliance générale_ sur les frontières, et cette contribution sera
+réglée au congrès à la pluralité des voix des alliés... Si quelqu’un des
+associés _ou autres souverains_ refusait l’arbitrage de la diète et
+d’exécuter le jugement de la grande alliance, s’il faisait des
+préparatifs de guerre, s’il tentait de faire des négociations pour
+diviser les alliés, la grande alliance le regardera comme perturbateur
+du repos de l’Europe et agira contre lui offensivement jusqu’à ce qu’il
+ait accepté l’arbitrage, exécuté le jugement et donné sûreté de réparer
+le tort qu’il aura causé et de rembourser les frais de guerre des
+alliés.»
+
+En un mot l’abbé de Saint-Pierre, comme certains logiciens prouvent la
+chose à prouver par la chose à prouver elle-même, établissait la
+concorde de l’Europe sur la concorde de l’Europe. Il mettait la paix
+européenne à faire entre les mains d’un corps européen qui la supposait
+faite et voulue par tous.
+
+Je ne dis pas cela pour le railler ni le blâmer; car je suis persuadé
+que c’est précisément ainsi que se font les choses. La justice s’établit
+dans un peuple quand déjà elle y existe et qu’elle n’a plus qu’à
+s’organiser; un gouvernement despotique s’établit dans un peuple quand
+déjà les mœurs y sont despotistes; l’anarchie est spontanée avant d’être
+normale, et, comme a dit très bien Chateaubriand, la Révolution était
+faite lorsqu’elle éclata. Donc l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait
+organiser les États-Unis d’Europe qu’en les supposant désirés ou
+acceptés déjà, c’est-à-dire existants. Mais c’est précisément cette
+supposition philanthropique qui était fausse.
+
+Jean-Jacques Rousseau examina ce projet, déjà bien oublié quand il y
+jeta les yeux, avec le ferme bon sens et le sang-froid dont il n’était
+pas dépourvu quand il lui plaisait de se résigner à les avoir. Rousseau
+fait remarquer qu’il n’est pas très probable que tous les souverains
+d’Europe ni même quelques-uns abdiquent, car c’est le mot qu’il n’a pas
+employé, mais qu’il aurait pu écrire, en se soumettant à une diète où
+chacun n’aurait qu’une voix sur dix-neuf: «Les souverains se
+soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, _que toute
+la rigueur des lois n’a jamais pu forcer les particuliers à admettre
+dans les leurs_? Un simple gentilhomme offensé dédaigne de porter ses
+plaintes au tribunal des maréchaux de France, et vous voulez qu’un roi
+porte les siennes à la diète européenne? Encore y a-t-il cette
+différence que l’un pèche contre les lois et expose doublement sa vie,
+au lieu que l’autre n’expose guère que celle de ses sujets.»--Rousseau
+se demande aussi si les grands avantages qui doivent résulter d’une paix
+perpétuelle pour le commerce seront bien sentis des intéressés et sa
+remarque sur ce point est au moins ingénieuse: «Les grands avantages qui
+doivent résulter pour le commerce d’une paix générale et perpétuelle
+sont bien, en eux-mêmes, certains et incontestables: mais _étant connus
+à tous ils ne seront réels pour personne_, attendu que de tels avantages
+_ne se sentent que par leurs différences_ et que pour augmenter sa
+puissance relative, on ne doit chercher que des biens exclusifs.»
+
+Il faut encore tenir compte des intérêts des ministres qui ont encore
+plus de raison que les princes de pouvoir faire la guerre à leur gré, à
+un moment donné et à un moment choisi par eux: «Les ministres ont besoin
+de la guerre pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des
+embarras dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre l’État, s’il
+le faut, plutôt que leur place; ils en ont besoin pour vexer le peuple
+sous prétexte des nécessités publiques; ils en ont besoin pour placer
+leurs créatures, gagner sur les marchés et foires, en secret, mille
+odieux monopoles; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions et
+s’expulser mutuellement; ils en ont besoin pour s’emparer du prince en
+le tirant de la cour quand il s’y forme contre eux des intrigues
+dangereuses; ils perdraient toutes ces ressources par la paix
+perpétuelle.»
+
+Notez encore, et il y faut bien venir, qu’à supposer de la bonne volonté
+et des intentions droites et des sentiments philanthropiques de la part
+des princes et des ministres, le moment ne viendra jamais où toutes ces
+bonnes volontés se retrouveront _en même temps_ d’accord. Il y a là un
+concours d’esprit de solidarité triomphant de l’intérêt particulier qui
+est bien invraisemblable, qu’il est téméraire de supposer se produisant
+tout à coup, plus téméraire encore de supposer se prolongeant. Pour
+_aider_ un peu ce concours à se produire, il faudrait toujours persuader
+un peu violemment quelques récalcitrants, tantôt ceux-ci, tantôt
+d’autres, et nous voilà ramenés à la force: «Même avec la bonne volonté
+que les princes ni leurs ministres n’auront jamais, il ne faut pas
+croire qu’il fût aisé de trouver un moment favorable à l’exécution de ce
+système; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts
+particuliers ne l’emportât pas sur l’intérêt commun, et que chacun crût
+voir dans le bien de tous le plus grand bien qu’il peut espérer pour
+lui-même. Or ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes et
+_un concours de rapports dans tant d’intérêts_, qu’on ne doit guère
+espérer du hasard l’accord fortuit de toutes les circonstances
+nécessaires. Cependant si cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force
+qui puisse y suppléer; et alors il n’est plus question de persuader mais
+de contraindre, et il ne faut plus écrire des livres, mais lever des
+troupes.»
+
+Pour toutes ces raisons, Rousseau concluait que le projet de l’abbé de
+Saint-Pierre n’avait formellement contre lui que l’impossibilité d’un
+commencement d’exécution: «Quoique ce projet fût très sage, les moyens
+de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait
+bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un congrès et proposer ses
+articles: qu’on allait les signer et que tout serait fait. Convenons que
+dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet
+des choses quand elles seraient établies; mais il jugeait comme un
+enfant des moyens de les établir.»
+
+Rousseau ne s’est pas contenté de réfuter l’abbé de Saint-Pierre, il a,
+quoique beaucoup trop brièvement, donné son avis sur le fond de la
+question. Rien n’est plus désirable, selon lui, que les États-Unis
+d’Europe (excusez l’anachronisme), mais rien n’est plus certain que ceci
+qu’ils ne peuvent être établis que par la force, et par conséquent on ne
+sait point en dernière analyse s’il faut les désirer pour eux-mêmes ou
+les craindre en considération des moyens qui seraient nécessaires pour
+les fonder: «Qu’on ne dise point que si son système n’a pas été adopté,
+c’est qu’il n’était pas bon; qu’on dise au contraire qu’il était trop
+bon pour être adopté; car le mal et les abus, dont tant de gens
+profitent, s’introduisent d’eux-mêmes; mais ce qui est utile au public
+ne s’introduit guère que par la force, attendu que les intérêts
+particuliers y sont toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est
+à présent un projet bien absurde; mais qu’on nous rende un Henri IV ou
+un Sully, la paix perpétuelle deviendra un projet raisonnable. Ou plutôt
+admirons un si beau plan; mais consolons-nous de ne pas le voir
+exécuter; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et
+redoutables à l’humanité. On ne voit point de ligues fédératives
+s’établir autrement que par des révolutions, et, sur ce principe, qui de
+nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre?
+Elle ferait peut-être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en
+préviendrait pour des siècles.»
+
+Ailleurs, saisissant très bien le nœud même de la question, Rousseau
+insiste sur ceci que le droit civil régit les individus faisant partie
+d’une nation; mais que le droit naturel, c’est-à-dire la force, continue
+de régir les nations: «Le droit civil étant ainsi devenu la règle
+commune des citoyens, la loi de nature n’a plus lieu qu’entre les
+diverses sociétés... Les corps politiques restant entre eux dans l’état
+de nature se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé
+les particuliers d’en sortir, et cet état devint encore plus funeste
+entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant entre les
+individus...» (_Inégalité._)
+
+Il n’y a pas selon lui de société générale du genre humain, et il semble
+bien qu’il est persuadé qu’il ne peut pas y en avoir. Cette société
+n’est qu’une abstraction des philosophes. Si elle existait, même en
+puissance, il y aurait une sorte de _sensorium commune_ servant à la
+communication entre toutes les parties de cet ensemble; il y aurait une
+langue universelle. Ce qui nous fait rêver d’une société universelle, ce
+sont nos sociétés particulières; mais les sociétés particulières ont
+seules une réalité concrète; «l’établissement des petites républiques
+nous fait songer à la grande, et nous ne commençons proprement à devenir
+hommes qu’après avoir été citoyens. Par où l’on voit ce qu’il faut
+penser de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur amour pour la
+patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le
+monde pour avoir le droit de n’aimer personne[1].»
+
+ [1] _Contrat social_, rédaction primitive, édition Dreyfus-Brisac. Cf.
+ _Jean-Jacques Rousseau et le droit des gens_, par M.
+ Lassudrie-Duchêne.
+
+Donc: «D’homme à homme nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois,
+de peuple à peuple chacun jouit de sa liberté individuelle.» (_Ibid._)
+En l’absence d’un droit international que précisément l’existence des
+nations empêche d’exister, puisque si ce droit existait il n’y aurait
+qu’une nation, il ne peut y avoir que guerre ou conventions pacifiques
+toutes temporaires: «La raison sans guide assuré, se pliant toujours
+vers l’intérêt personnel, dans les choses douteuses, _la guerre serait
+encore inévitable quand même chacun voudrait être juste_. Tout ce qu’on
+peut faire avec de bonnes intentions c’est de décider ces sortes
+d’affaires par la voie des armes ou de les assoupir par des traités
+passagers.» (_Gouvernement de Pologne._) «Les alliances, les traités, la
+foi des hommes, tout cela peut lier le faible au fort et ne lie jamais
+le fort au faible.» (_Œuvres inédites_, Ed. Streckeinsen-Moultou, p.
+62.) «Quant à ce qu’on appelle droit des gens, il est certain que faute
+de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que
+la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers, au
+lieu que le droit des gens, n’ayant d’autre garant que l’utilité de
+celui qui s’y soumet, ses décisions ne sont respectées qu’autant que
+l’intérêt les confirme... et tenant à des institutions humaines et qui
+n’ont point de terme absolu, il varie et doit varier de nation à
+nation.» (_Fragment relatif à l’état de guerre_. Ed. Dreyfus-Brisac.)
+
+Non comme assiette d’une paix perpétuelle, mais comme frein pouvant
+quelquefois arrêter la guerre, Rousseau songea à une ligue des petits
+États, à une «république confédérative des petits États»[2]. Nous
+retrouverons cette idée dans le cours du présent livre.
+
+ [2] Voir M. Lassudrie-Duchêne, ouvrage cité.
+
+Voltaire, comme sur toutes les questions, a eu plusieurs avis différents
+sur la guerre. Plusieurs fois il la maudit, en philosophe humanitaire
+qu’il était et qu’il était très sincèrement. Quelquefois il la reconnaît
+comme une nécessité et une loi de l’espèce. Ailleurs sa verve s’excite
+contre les songe-creux qui rêvent de paix perpétuelle. Il faut lire
+surtout de lui sur ce sujet l’article _Guerre_ dans le _Dictionnaire
+philosophique_ et le _Dialogue entre A. B. C._ En voici, rapidement, les
+passages les plus caractéristiques: «Philosophes moralistes, brûlez tous
+vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement
+égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée
+à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière...
+Ce qu’il y a de pis c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on
+y prend garde, tous les hommes ont adoré le dieu Mars. Le célèbre
+Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant dit qu’il est juste de
+porter le fer et la flamme chez ses voisins dans la crainte qu’ils ne
+fassent trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est
+celui des droits de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement il a dit
+vrai, il faut écrire contre cette vérité quoiqu’elle soit prouvée par
+les faits...»--«Voilà de tristes alternatives. Quoi! point de loi de la
+guerre? point de droit des gens?--J’en suis fâché; mais il n’y en a
+point d’autre que de se tenir continuellement sur ses gardes. Tous les
+rois, tous les ministres pensent comme nous; et c’est pourquoi douze
+cent mille hommes en Europe font aujourd’hui la parade tous les jours en
+temps de paix. Qu’un prince licencie ses troupes; qu’il laisse tomber
+ses fortifications en ruine et qu’il passe son temps à lire Grotius,
+vous verrez si, dans un an ou deux, il n’aura pas perdu son royaume.--Ce
+sera une grande injustice.--D’accord.--Et point de remède à
+cela?--Aucun, sinon de se mettre en état d’être aussi injuste que ses
+voisins. Alors l’ambition est contenue par l’ambition; alors les chiens
+d’égale force montrent les dents et ne se déchirent que lorsqu’ils ont à
+disputer une proie...--Quelle funeste condition que celle des
+hommes!--Celle des perdrix est pire; les renards, les oiseaux de proie
+les dévorent, les chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent, et
+cependant il y en a toujours. La nature conserve les espèces et se
+soucie très peu des individus.--Vous êtes dur et la morale ne
+s’accommode pas de ces maximes.--Ce n’est pas moi qui suis dur; c’est la
+destinée.»
+
+Vauvenargues, qui est rarement de l’avis de ses contemporains, pense peu
+de bien de la paix. Tout en s’affligeant de ce que les armées de son
+temps ne soient animées ni par l’intérêt de la guerre qu’ils
+soutiennent, ni par l’amour de la gloire, ou de la patrie, mais
+simplement menées et ramenées par le tambour, ce qui, du reste, ne
+signifie pas grand’chose; il méprise la paix «qui borne les talents et
+amollit le peuple» et il exalte la vertu militaire: «Il n’y a pas de
+gloire achevée sans celle des armes.»
+
+Quoique cette étude soit surtout consacrée au Pacifisme en France, on
+s’étonnerait avec quelque raison que le nom de Kant ne s’y trouvât
+point. Kant, jeune encore à la vérité, et tout à fait, ce semble, sous
+l’influence de Rousseau, constate que chaque société repose sur un
+contrat et qu’il n’y a aucun contrat _entre_ les sociétés, qu’en
+conséquence le droit des gens n’existe pas et que le mot lui-même de
+droit des gens est un vocable pédantesque qui devrait être banni de la
+langue politique. Le droit des gens n’existe pas; mais il devrait
+exister, et les sociétés sont précisément les unes en face des autres
+aujourd’hui comme étaient les hommes les uns en face des autres avant
+que la société existât; et il faut conclure le contrat intersocial comme
+on a conclu le contrat social, sans quoi l’on n’a que déplacé la
+barbarie. «Comme les particuliers ont renoncé à la liberté anarchique
+des sauvages, de même les États doivent renoncer à la liberté anarchique
+des sauvages pour se soumettre à des lois coercitives et former ainsi un
+«état de nations» qui tende à embrasser insensiblement tous les peuples
+de la terre[3].»--C’est cet état de nations que Kant réclame comme
+solution de la question, et il est parfaitement certain qu’il n’y en a
+pas d’autre, en ce sens que la guerre existera tant que tous les peuples
+ne seront pas confédérés ou conquis, tant qu’ils ne seront pas arrivés
+par l’entente ou obligés par la force à n’en former qu’un.--Ailleurs, du
+reste, Kant range la guerre dans la catégorie des maux nécessaires et
+indéfiniment nécessaires, en ce sens du moins que leur nécessité
+diminuera toujours et ne cessera absolument jamais. En conquérant la
+liberté l’homme a introduit le mal dans les conditions de son existence
+(idée de la «chute», transposée en théorie philosophique; Rousseau déjà,
+inconsciemment peut-être, était pénétré de cette idée). Ce mal c’est la
+civilisation: labeur, effort, concurrence, rivalité, lutte, guerre. Mais
+ce mal lui-même est condition et facteur d’un bien, d’un bien relatif,
+le seul dont l’humanité soit capable depuis la chute, mais d’un bien
+relatif et qui doit toujours aller s’augmentant et se rapprochant du
+bien absolu, sans jamais l’atteindre.
+
+ [3] Voir Victor Delbos: _les Idées de Kant sur la paix perpétuelle_,
+ Nouvelle Revue, 7 août 1899.
+
+Une des formes de ce mal condition d’un bien, c’est la guerre. La guerre
+est un des moyens par lesquels l’humanité, avec aveu de la Providence,
+se tire d’un état de stagnation et de corruption: «Il faut avouer que
+les plus grands maux qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont
+attirés par la guerre et non pas tant par la guerre passée ou présente
+que par les préparatifs ininterrompus et même sans cesse multipliés de
+la guerre future. Mais... y aurait-il cette culture, cette étroite union
+des classes de l’État et l’accroissement de la population et même ce
+degré de liberté qui, quoique très resserré par des lois, existe encore,
+si cette guerre toujours redoutée n’imposait pas même aux chefs de
+l’État le respect de l’humanité? Qu’on en juge par la Chine, qui, par sa
+situation, peut redouter sans doute quelque incursion imprévue; mais non
+un ennemi puissant, et où, en conséquence, toute trace de liberté est
+anéantie [et, pourrait-il ajouter, tout souci de progrès dans la culture
+absent]. Au degré, donc, de culture où l’espèce humaine se trouve
+encore, la guerre est un moyen indispensable de conduire cette culture
+plus avant encore; et ce n’est qu’après une culture achevée--qui le sera
+Dieu sait quand--que la paix perpétuelle nous serait salutaire, et ce
+n’est d’ailleurs que par cette culture achevée que cette paix
+perpétuelle serait possible[4].»
+
+ [4] Cf. Victor Delbos, _la Philosophie pratique de Kant_.
+
+Comment Kant conciliait-il ces idées en apparence assez contradictoires?
+Je n’en sais rien. Peut-être ainsi: la guerre est un mal condition
+nécessaire d’un bien, comme, du reste, tous les biens de l’humanité, en
+son état d’imperfection, sont sous la condition de certains maux. La
+guerre existera toujours, et il ne faut pas souhaiter qu’elle
+disparaisse complètement. Mais le progrès de l’humanité consiste à
+diminuer indéfiniment la nécessité des maux comme condition des biens,
+la nécessité du mal comme condition du bien. De même que le travail,
+l’effort, sont depuis la chute une condition de la vie saine, mais
+peuvent être progressivement réduits jusqu’à un minimum nécessaire mais
+suffisant; de même la guerre à la fois est nécessaire et peut être
+réduite à un minimum suffisant. Remarquez que ce minimum pourrait être,
+non pas même la guerre, mais seulement la crainte de la guerre, l’idée
+de la guerre considérée comme pouvant venir. Ce minimum suffirait
+vraisemblablement pour que le genre humain ne retombât point dans
+l’incurie et la stagnation. Donc il n’est pas inconciliable d’affirmer
+la guerre comme saine, salutaire et même nécessaire et de pousser tous
+les peuples à n’en former qu’un. Quand ils n’en formeront qu’un, ils
+seront encore tenus en éveil par la crainte que cette unité ne se brise
+et par la pensée que cette unité est une réussite peut-être éphémère. La
+guerre alors existerait encore, à l’état virtuel, pour ainsi parler;
+c’est là son minimum, vers lequel il faut tendre; mais ce minimum
+suffirait encore à remplir l’office que la guerre réelle remplit
+aujourd’hui. De même que l’instinct social, ardent quand il s’agit de
+constituer une société, ne périt pas quand cette société est faite; mais
+subsiste, encore très puissant, à cause du sentiment que l’on a que la
+société peut se dissoudre, si bien qu’au fond c’est l’individualisme, sa
+présence et le sentiment qu’on a de sa présence qui soutient la société;
+de même «l’état de nations» subsisterait et le contrat international
+serait fort par le seul sentiment que l’on aurait que cet état pourrait
+se dissoudre et ce contrat se relâcher; si bien que ce serait encore,
+sinon la guerre, du moins l’idée de la guerre qui, après avoir _suggéré_
+la paix, la maintiendrait.
+
+Il est possible que Kant ait _concilié_ ainsi.
+
+ * * * * *
+
+Pendant la Révolution française l’esprit public en France fut
+généralement belliqueux; cependant il y eut des pacifistes. En mai 1790,
+quand se posa la fameuse question du droit de paix et de guerre,
+c’est-à-dire de savoir qui dans une nation libre a le droit de déclarer
+la guerre, la question plus générale de la guerre elle-même se posa
+incidemment et les pacifistes manifestèrent leur sentiment. Le duc de
+Lévis, s’efforçant de réfuter Montesquieu, déclara que la guerre
+défensive était seule légitime; le curé Jallet affirma, peut-être sans
+tenir assez compte de l’histoire, qu’il n’y aura plus de guerre lorsque
+toutes les nations seront libres; les frères Lameth, Robespierre,
+indiquèrent quel grand danger c’était pour la liberté qu’une diversion
+par le moyen d’une guerre, et le duc d’Aiguillon trouvant la formule des
+démocraties jalouses (comme des aristocraties jalouses), s’écria, comme
+Hannon dut faire à Carthage: «Un roi victorieux est un grand danger pour
+la liberté.»
+
+L’Assemblée, sans être cosmopolite, n’était pas d’un patriotisme très
+intransigeant; car, lorsque Cazalès, attaquant sans ménagement «les
+adages de la philosophie moderne», proclama que la guerre offensive peut
+être juste et exalta l’amour de la patrie s’écriant: «Le sang d’un seul
+de mes concitoyens m’est plus précieux que celui de tous les peuples du
+monde», l’Assemblée protesta par des clameurs qui couvrirent sa voix, et
+il dut faire des excuses. Mirabeau, comme presque toujours, dit le mot
+de la situation, et d’une situation qui devait être la même bien
+longtemps après lui: «Je me demande si, parce que nous changeons tout à
+coup notre système politique, nous forçons les autres nations à changer
+le leur. Jusque-là, cependant, la paix perpétuelle demeure un rêve, et
+un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe
+en armes.»
+
+Pendant la suite de la Révolution française je n’ai pas besoin de dire
+que l’esprit public en France fut généralement très belliqueux; mais il
+le fut de plusieurs manières qu’il faut savoir distinguer et dont il
+faut essayer de mesurer l’importance relative.
+
+Pour les uns la France se défendait, n’avait qu’à se défendre et ne
+devait songer qu’à se défendre, elle, son territoire et ses
+institutions.
+
+Pour les autres elle faisait une guerre ou une suite de guerres qui,
+défensives en leur commencement, devenaient et devaient devenir
+conquérantes. Ce point de vue a été admirablement mis en lumière par
+Albert Sorel. Les chefs de la Révolution, suivant lui, ne sont pas autre
+chose que les continuateurs de la monarchie française, et le rêve de
+frontières élargies, de France dominant par tout pays de langue
+française et suzeraine de l’Italie, ils le reprennent et le réalisent en
+profitant des forces nouvelles que la secousse révolutionnaire leur a
+mises en main. Et il n’y a rien de plus juste que cette analyse.
+
+Pour d’autres enfin, qu’il ne faut pas confondre avec les précédents,
+quoiqu’il soit bien clair que ces deux conceptions ont pu se mêler et
+s’entrelacer dans quelques esprits, pour d’autres, la pensée de
+l’ancienne monarchie est dépassée et une idée «impérialiste» est née,
+une idée essentiellement et éminemment impérialiste. Cette idée est
+celle-ci: les Français, par la Révolution qu’ils viennent de faire, se
+sont révélés le premier peuple du monde. Ils vont conquérir l’Europe par
+droit de souveraineté intellectuelle et morale, «le peuple souverain
+s’avance»; ils vont conquérir l’Europe, mais pour lui donner la paix et
+la liberté, pour renverser tous les tyrans et pour faire une Europe
+républicaine, démocratique, égalitaire, sous des lois inspirées par la
+_Déclaration des droits de l’homme_ et sous l’hégémonie protectrice de
+la France.
+
+Cette dernière conception où se mêlent, tout comme chez les Romains d’un
+certain temps, le patriotisme, l’esprit de conquête, l’impérialisme, la
+volonté de puissance, la bonne volonté humanitaire, l’amour de la guerre
+et l’amour de la paix, a été, à mon avis, la pensée la plus répandue à
+l’époque révolutionnaire, et personne, à mon sentiment, n’a exprimé plus
+juste l’âme de la France à cette époque que M.-J. Chénier:
+
+ Et partout dans la nuit profonde
+ Plongeant l’infâme royauté,
+ Les Français donneront au monde
+ Et la paix et la liberté.
+
+Cet état d’âme impérialiste n’a rien du reste que de très noble et fait
+honneur aux Français de 1793. Chaque peuple, quand il est arrivé à
+l’apogée de sa force, fait son rêve d’impérialisme à sa manière et selon
+son tempérament. L’Anglais voudrait que le monde lui appartînt pour
+qu’il fût anglais et pour qu’il fût protestant; l’Allemand voudrait que
+le monde lui appartînt pour qu’il fût allemand et pour qu’il fût moral;
+l’Américain voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût américain
+et pour qu’il fût énergique, entreprenant et exploiteur intensif de la
+planète; le Français de 1793 voulait que le monde lui appartînt pour
+qu’il fût français et pour qu’il fût républicain et égalitaire.
+L’impérialisme est toujours un composé d’orgueil national et
+d’apostolat. Les Romains, les Arabes et les modernes sont à cet égard
+dans des états d’esprit, sinon identiques, du moins très peu différents.
+
+C’est ce qui fait bien comprendre et l’engouement des Français pour le
+Premier Empire et certaines illusions longtemps persistantes à l’endroit
+du Premier Empire. Le Premier Empire a été pour beaucoup de Français,
+avant et après 1815, la continuation de la Révolution française. Aucune
+opinion n’est plus fausse, mais il y a en elle beaucoup d’apparences. Le
+Premier Empire a été pour le paysan français la continuation de la
+Révolution française parce qu’il lui garantissait la propriété des biens
+nationaux; le Premier Empire a été la continuation de la Révolution
+française pour les hommes qui, en 1793, voyaient dans la Révolution
+française la conquête des limites naturelles du peuple français; le
+Premier Empire a été la continuation de la Révolution française même
+pour ceux qui avaient eu dans l’esprit «l’impérialisme de 1793». Au fond
+de cet impérialisme-là il y avait surtout l’idée de l’hégémonie
+française, et c’était cette hégémonie que Napoléon Ier fondait; il y
+avait aussi l’idée de l’Europe réparée et refondue à l’imitation de la
+_Déclaration des droits de l’homme_, et c’est à quoi l’œuvre du Premier
+Empire répondait peu; _mais encore_ l’Empire remplaçait les vieilles
+monarchies par des monarchies nouvelles avec monarques sans aïeux, et
+cela avait quelque chose de démocratique, et, s’il n’imposait aux
+Européens rien qui ressemblât à la _Déclaration des droits de l’homme_,
+il leur imposait le code civil, lequel contenait quelques principes de
+quasi-égalité ou de pseudo-égalité. C’était assez, le prestige de la
+gloire aidant, pour que le Premier Empire fît figure de continuateur de
+la Révolution dans des esprits qui ne se piquaient pas d’une très grande
+rigueur.
+
+L’impérialisme français réduit à ces termes: hégémonie de la France,
+Europe modernisée à l’imitation de la France et pacifiée par la
+prépondérance de la France, a échauffé les têtes françaises de 1793
+environ jusqu’en 1815 et y a laissé des traces profondes depuis 1815
+jusqu’en 1848.
+
+Cependant, dès le lendemain même de la chute du Premier Empire, des
+traces de pacifisme et de propagande pacifique se laissent voir en
+France. Des sociétés des amis de la paix se forment dès 1816.
+Saint-Simon s’écrie en 1820: «Plus d’honneurs pour les Alexandres!
+Vivent les Archimèdes! Plus d’honneurs pour les conquérants, pour les
+dévastateurs de l’espèce humaine! Vivent ses bienfaiteurs, les savants
+et les travailleurs!»--Auguste Comte rapporte ce propos qu’il a souvent
+entendu de la bouche de Saint-Simon: «Grâce au progrès des lumières et
+de la civilisation, ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer à
+se réaliser. La guerre, le luxe, la misère, le pillage légal et organisé
+peuvent disparaître peu à peu; on peut, par des moyens doux et faciles,
+établir la paix et l’aisance du plus grand nombre...» Après Saint-Simon
+la plupart de ses élèves, mais particulièrement Enfantin et Arlès
+Dufour, poursuivirent la solution pacifique avec la plus grande
+persévérance[5]. Le 3 juin 1840, Arlès Dufour écrivait au duc d’Orléans:
+«Monseigneur, vous m’avez accueilli avec tant de bienveillance, vous
+avez paru si bien sentir que je ne suis pas un solliciteur ordinaire,
+que j’ose venir troubler les premiers moments d’un repos si bien mérité
+pour rappeler à votre pensée le sujet des entretiens dont vous m’avez
+honoré. Prince, c’est beau la guerre et ses dangers! C’est beau et noble
+le soldat et la guerre! Mais ce sera bien beau, le travail, quand on
+l’aura régularisé et glorifié comme la guerre. Il sera bien beau, bien
+grand et bien noble l’ouvrier lorsqu’une organisation aussi parfaite que
+celle des armées aura remplacé ses haillons physiques, intellectuels et
+moraux par de brillants uniformes. Et quelle gloire pour la France, ce
+cœur du monde, d’entrer la première dans cette immense et noble
+carrière! Et pour le prince qui donnera l’impulsion à la France et au
+monde, que de bénédictions! Que sont les lauriers sanglants de Napoléon
+comparés aux trophées vivifiants du travail pacifique? Une dynastie
+nouvelle doit imprimer une direction nouvelle et, pour vivre et
+vieillir, ne peut faire du mort et du vieux. Votre auguste père l’a bien
+compris; mais il a dû temporiser, gêné par les débris des vieilles
+époques, des vieilles idées, des vieux besoins, débris qui tombent en
+poussière et que le temps aura emportés quand vous arriverez au pouvoir
+suprême. Alors les temps seront venus, parce que les hommes seront
+prêts. Tout ce que vous avez trouvé en naissant à la vie politique, tout
+le passé de vos aïeux, tout le passé du pays et même du monde a dû
+attirer vos études, vos méditations, vos illusions vers la guerre; mais
+_vous l’avez dit ici_, vous êtes de votre époque par l’esprit et par le
+cœur aussi bien que par l’âge, et vous entrevoyez, à travers
+l’atmosphère militaire qui environne encore le prince, un autre
+entourage pour les rois; c’est _ce qui vous a fait nous accueillir avec
+âme_, c’est ce qui nous a tant émus en vous écoutant... Prince, au
+milieu du prestige de gloire militaire qui vous entoure et des fanfares
+qui vont résonner sur votre passage, n’oubliez pas le travail et les
+travailleurs, et je vous en supplie, ne traitez pas d’utopie la
+possibilité de leur organisation...»--A cette lettre et à d’autres le
+duc d’Orléans répondait, par la plume de son secrétaire Boismilon: «8
+juillet 1840.--Lorsque vous viendrez à Paris, le prince royal vous
+entretiendra avec d’autant plus d’intérêt des questions d’humanité qui
+sont le sujet de vos lettres et pour lesquelles vous savez toute sa
+sympathie. La mission même, toute militaire d’abord, qu’il vient
+d’accomplir en Algérie, n’est à ses yeux que le prélude nécessaire d’une
+œuvre de travail, de culture et d’industrie, en un mot de civilisation
+que cette nouvelle France attend et qui ne lui manquera pas.» «28
+octobre 1840.--Le prince royal attache un grand prix aux communications
+que vous me chargez de lui transmettre... Quand on songe avec quelle
+peine et quels efforts cette pauvre humanité, dans les circonstances les
+plus heureuses, peut lutter contre les rigueurs de la vie et les
+difficultés opposées par la nature même des choses, _on se demande
+comment il peut se faire qu’il y ait tant d’esprits pour qui patriotisme
+et amour de la guerre sont synonymes_. Il a fallu toute une génération
+pacifique pour amener quelques rudiments d’amélioration dans le sort des
+classes laborieuses et deux ou trois ans de guerre déferaient et au delà
+l’œuvre de ces vingt-cinq années.»
+
+ [5] Voir une étude de E. Sakellaridès (documents inédits) dans le
+ _Siècle_ du 20 juin 1907.
+
+Après la grande tristesse que la mort du duc d’Orléans donna à Arlès
+Dufour et à ses amis, la Révolution de 1848 les réconforta quelque peu.
+Si Dufour au retour d’une revue, en 1848, écrit à Enfantin: «... J’ai vu
+défiler quelques régiments et je vous assure que j’ai eu le cœur gros en
+pensant à ce beau pays, à ce bon peuple de France que l’on croit ne
+pouvoir gouverner qu’avec des armées qui sucent le plus pur de son
+travail»; Enfantin, le 22 août 1849, salue avec enthousiasme, dans son
+journal _le Crédit_, l’ouverture du congrès des _Amis de la paix_: «Bien
+des gens ne se doutent pas que ces réunions sont infiniment plus
+importantes que toutes nos séances d’assemblée législative constituante
+(_sic_). Les _Amis de la paix_ ont raison de croire à l’influence de
+cette agitation naissante sur l’opinion publique et sur les
+gouvernements de l’Europe. Ils ont raison de penser que l’expression si
+modérée, si régulière des sentiments qui les animent, proclamés
+hautement par une réunion d’hommes éclairés et pleins de foi dans leur
+croyance fera réfléchir les hommes politiques sur l’avenir prochainement
+réservé à ces doctrines pacifiques.»
+
+Sous le Second Empire l’idée «impérialiste» n’a pas disparu, mais elle
+n’a presque plus aucune force, et le pacifisme gagne décidément du
+terrain. Il est remarquable que pour faire accepter l’Empire, qu’il
+préparait du reste avec le consentement et l’encouragement tacite de la
+nation, le prince Louis-Napoléon se crut obligé de dire très haut:
+«l’Empire c’est la paix.»
+
+L’idée impérialiste ne fut nullement ranimée, ce me semble, par la
+guerre de Crimée, guerre politique, menée avec le concours de
+l’Angleterre, ce qui étonnait le sentiment national, et à laquelle on
+peut bien dire que le gros de la nation française ne comprit absolument
+rien.
+
+L’idée impérialiste fut plutôt un peu réveillée par la guerre d’Italie,
+guerre populaire qui flatta à la fois l’anticléricalisme français et la
+vieille haine nationale contre l’Autriche. Le peuple français ou plutôt
+le peuple en France vit dans la guerre d’Italie une guerre
+révolutionnaire, dirigée contre l’empire d’Autriche despotique, nous
+créant un allié anticlérical et anti-ancien-régime de l’autre côté des
+Alpes, nous replaçant au premier rang des puissances «modernes» et
+«avancées» et nous remettant dans notre ancien rôle de libérateurs des
+peuples.
+
+Mais cet état d’esprit dura peu. Le gouvernement impérial ne l’entretint
+pas, étant devenu bientôt hostile plutôt que favorable au mouvement
+italien, et d’autre part l’opposition démocratique ou soi-disant telle
+ayant commencé à cette époque à être résolument pacifique.
+
+L’opposition démocratique, sous le Second Empire, était dans l’état
+d’esprit que voici. Elle n’avait pas d’autre sentiment un peu net que la
+haine à l’égard de Napoléon III qui avait étranglé la république de
+1848; elle était persuadée, non sans raison, que les souvenirs de la
+gloire du Premier Empire avaient été pour beaucoup dans le succès du
+prince Louis; elle détestait donc la gloire militaire passée, comme
+fondatrice du Second Empire, et craignait toute gloire militaire à venir
+comme confirmatrice de ce gouvernement. Tout militarisme lui était donc
+odieux et excitait sa défiance.
+
+Aussi demanda-t-elle avec obstination le désarmement, malgré Adolphe
+Thiers qui donnait de salutaires avertissements et malgré
+l’agrandissement foudroyant de la Prusse qui en était un autre et
+retentissant.
+
+Elle n’obtint pas le désarmement, mais elle obtint que l’armée ne fût
+pas réorganisée et augmentée; tout au moins,--car il serait injuste de
+faire porter cette responsabilité à une opposition qui comptait au plus
+quarante voix contre trois cents et qu’il était facile de ne pas
+écouter,--tout au moins elle contribua à ce résultat que le gouvernement
+d’alors mit peu de hâte à réaliser la réorganisation des forces
+militaires qu’il avait conçue.
+
+Après 1870 la France, passant au rang de puissance de second ordre, ne
+pouvait plus guère nourrir de rêve impérialiste; mais elle pouvait
+s’attacher énergiquement à une pensée de réparation et de relèvement.
+C’est ce qu’elle fit et avec une ardeur admirable pendant environ quinze
+ans.
+
+Deux idées populaires régnèrent alors, sans rencontrer, en vérité,
+aucune contradiction: avoir une armée aussi forte, aussi entraînée et
+aussi bien outillée que les ressources du pays, non ménagées, pourraient
+le permettre; avoir, parce que «c’était l’instituteur allemand qui avait
+vaincu à Sedan», une armée d’instituteurs favorisés, soutenus,
+encouragés, traités comme les enfants chéris du pays, pour enseigner et
+inspirer le patriotisme aux générations nouvelles. Tel fut l’esprit
+public pendant environ quinze ans, peut-être un peu davantage.
+
+Depuis dix-huit ou vingt ans les choses ont changé par suite de
+différentes causes. Une partie de la nation est restée patriote et par
+conséquent militariste; une partie, plus grande, plus petite, il serait
+assez difficile de le déterminer, est devenue plus ou moins indifférente
+à l’idée de patrie et plus ou moins défiante à l’égard de l’armée;
+j’entends par l’armée le corps des officiers, puisque le reste de
+l’armée est la nation elle-même passant sous les armes.
+
+Les causes de ce changement me paraissent être celles-ci. C’est d’abord
+le temps qui passe. Sur une nation entêtée, comme l’Allemagne, et sur
+une nation frivole comme la France les effets d’une défaite sont
+exactement les mêmes, seulement ils ne sont pas les mêmes pour la même
+longueur de temps. L’Allemagne voudra toujours nous punir de la bataille
+d’Iéna et même de l’incendie du Palatinat; en Allemagne on n’oublie
+point. En France, quinze ans est une longue période de vie humaine, et
+au bout de quinze ou vingt ans Sedan était, sinon oublié, du moins très
+lointain dans les souvenirs.
+
+Ajoutez, ce dont il faut toujours tenir compte en France, l’esprit
+d’impatience et un peu l’esprit de mépris chez la génération qui arrive
+à l’égard de la génération qui précède. Il suffisait presque que de 1871
+à 1889 environ on eût trop parlé de réparation et de relèvement, pour
+que ces mots fussent fastidieux et ces pensées presque insupportables
+aux jeunes gens, à beaucoup de jeunes gens, du moins, de 1890.
+
+Ajoutez le prestige des idées simples qui est si grand chez nous: le
+patriotisme aussi est une idée simple; mais le cosmopolitisme ou plutôt
+cette idée que tous les hommes peuvent bien vivre en paix sans être
+sensibles à la volonté de puissance, est une idée plus simple encore,
+puisqu’elle supprime l’histoire, ne s’en inquiète pas, en fait
+abstraction et laisse l’esprit s’exercer _in vacuo_, ce qu’il aime
+infiniment quand il est paresseux. Rousseau tout à l’heure soulignait la
+simplicité de l’excellent abbé de Saint-Pierre.
+
+Ajoutez, quoique plus obscure, l’influence de l’anticléricalisme. On
+peut être anticlérical et militariste. Cependant, dans beaucoup
+d’esprits, anticléricalisme et antimilitarisme vont assez naturellement
+ensemble. L’Église est corps constitué et hiérarchie; l’armée est corps
+constitué et hiérarchie. La haine de l’une mène assez facilement à la
+haine de l’autre. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’on ait
+l’esprit anarchique. Un simple, d’esprit droit, quoique limité, peut
+être bon citoyen passif, pour ainsi parler, respectueux de la loi et des
+ministres de la loi, s’engrener assez bien, suffisamment, dans l’état
+social, et ne point aimer ce qui l’engrène et l’enchaîne plus
+étroitement, une hiérarchie très apparente et très sensible, où il est
+très nettement à un rang très déterminé, lequel n’est pas très élevé,
+une hiérarchie où il est simple fidèle ou simple soldat et qui prétend
+le forcer soit à penser, soit à agir d’une manière très précise, très
+arrêtée et très uniforme. Ces similitudes ou ces analogies entre
+l’Église et l’armée font très souvent d’un anticlérical un
+antimilitariste qui ne croit pas être un antipatriote et qui peu à peu
+le devient. C’est au type que je viens d’indiquer que se rattachent la
+plupart de ceux des instituteurs français qui glissent à
+l’antipatriotisme ou qui y sont arrivés.
+
+Songez encore aux socialistes logiques et intrépides qui comprennent
+très bien, pour les raisons que j’ai données ailleurs, que le principal
+obstacle à l’établissement du régime collectiviste est dans la
+répartition de l’humanité en diverses patries et qui en arrivent à dire:
+«périsse donc l’obstacle!» sans savoir se dire que cet obstacle ne
+disparaîtra jamais, et que s’il était un jour abattu il se reformerait
+le lendemain.
+
+Enfin et pour abréger, il y a en France comme dans toutes les
+démocraties, mais il y a particulièrement en France depuis les souvenirs
+du 18 brumaire, une terreur du général vainqueur qui, amenant à
+considérer toute guerre comme un immense péril pour la démocratie, pour
+la République, fait souhaiter au bon républicain et au bon démocrate
+qu’il n’y ait jamais aucune guerre; et de là et de terreurs en terreurs
+et de faiblesse en faiblesse jusqu’à désarmer partiellement ou
+totalement, au moins jusqu’à favoriser la diffusion dans le peuple des
+théories pacifistes au risque qu’elles conduisent au désarmement, il y a
+comme une pente assez rapide où tout démocrate et tout républicain
+jalousement épris de l’objet de son culte est plus ou moins engagé.
+
+Voilà quelques-unes des raisons pourquoi les théories pacifistes se sont
+assez généralement, assez profondément répandues en France, et ce qui
+donne quelque intérêt aux études que l’on fait sur ce sujet.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES THÉORIES PACIFISTES.
+
+
+Le Pacifisme raisonne ainsi. Toute guerre est une impiété et un crime,
+puisque nous sommes tous ou enfants de Dieu, ou individus d’une espèce
+animale qui est évidemment faite pour peupler la terre sans la disputer
+tant que celle-ci sera assez large pour que les hommes y puissent être à
+l’aise. Toute guerre est donc une sorte de pillage et de vol à main
+armée qui ne peut avoir ni aucune justification ni aucune excuse.
+L’humanité pouvant et devant sans doute se considérer comme un seul être
+éternel ayant pour mission de persévérer dans l’être, de s’accroître et
+de se développer, toute guerre est une tentative de suicide très funeste
+quoique n’aboutissant pas à la _mort totale_; et par conséquent est un
+acte de pure folie.
+
+Il y a des guerres de différentes sortes, soit; mais examinons ces
+différentes espèces et nous verrons que toutes les guerres sont
+condamnables.
+
+Il y a, pour ainsi parler, la guerre impulsive. L’homme a besoin de se
+battre, la combativité est un instinct primitif. L’homme se bat pour se
+battre. Cela se voit à considérer les enfants, qui ne sont pas tous
+batailleurs, mais qui le sont assez fréquemment et chez qui le
+batailleur est naturellement chef, reconnu comme tel, chef de bande
+contre un autre chef de bande et suivi assez facilement, assez
+docilement, par ses petits amis, même relativement pacifiques. Cela se
+voit aux animosités de village à village, qui n’ont le plus souvent
+aucune raison, aucun motif et qui ne sont que la manifestation d’un
+instinct sourd et aussi d’un instinct aveugle. Cela se voit à ceci que
+dix hommes ne peuvent pas être réunis sans qu’il y ait presque dès le
+premier instant deux camps et deux chefs, le plus souvent avant qu’il y
+ait matière de différend et sans qu’il y ait matière de différend.
+
+Nous reconnaissons cela; mais nous disons que de ce qu’un instinct est
+_primitif_, il ne s’ensuit pas, il ne faut pas conclure qu’il soit
+_naturel_. L’homme est encore combatif parce qu’il a bien fallu qu’il le
+fût, à l’origine, pour se défendre contre ses ennemis naturels, lions,
+tigres, ours et autres voisins redoutables. Ces guerres primitives ayant
+probablement duré plus longtemps que n’a duré la période historique de
+l’humanité, il n’est pas très étonnant que l’homme historique ait obéi
+et obéisse encore à une impulsion qui n’a été d’abord qu’une nécessité
+et qui est devenue un instinct par hérédité et par habitude. Que nous
+soyons très loin de l’époque où l’homme rencontrait à chaque pas une
+bête féroce et par conséquent était sans cesse tendu et bandé vers la
+lutte, ce n’est qu’une apparence. Supposez, ce qui n’a rien
+d’invraisemblable, une humanité primitive qui ait duré soixante mille
+ans et une humanité en sécurité du côté des bêtes féroces depuis six
+mille ans, l’humanité sera un homme qui pendant quarante ans aura été
+forcé de se battre tous les jours et qui pendant quatre ans, quoique
+pouvant ne plus se battre, continuera de se battre par habitude prise
+devenue tempérament et complexion.
+
+Or, est-ce une raison pour qu’il continue dix ans encore, vingt ans
+encore et jusqu’à sa mort? Point du tout. Si la civilisation est, elle
+consiste à dépouiller l’ancien caractère humain qui n’était qu’une suite
+des nécessités de la première période, à détruire les restes
+héréditaires, désormais inutiles, d’une complexion qui était le résultat
+de circonstances particulières, prolongées du reste, mais qui n’était
+pas pour cela naturelle et fondamentale. Nos ancêtres se sont mis très
+longtemps des plumes sur la tête, des colliers de dents d’animaux autour
+du cou et des anneaux dans le nez; et c’était pour plaire aux femmes.
+Les restes de ces habitudes primitives sont les brillants ajustements
+dont nos pères faisaient usage il y a encore deux siècles. Ces
+ajustements sont aujourd’hui surannés; et le vêtement reste; mais la
+parure disparaît. Cela veut dire que le besoin de parure n’est pas un
+instinct naturel, comme on le croit trop, mais une habitude qu’un état
+social primitif ou de demi-civilisation avait imposée et qu’une
+civilisation rationnelle ou moins puérile écarte, élimine ou laisse
+tomber de soi-même.
+
+Le fétichisme a existé, et il en est resté, comme il est bien naturel,
+des débris, des détritus ou des souvenirs à travers toutes les religions
+de plus en plus épurées et spiritualisées. Qu’en reste-t-il? Presque
+rien. Il en reste la dévotion à certains sanctuaires précis, préférés à
+d’autres; il en reste, chose qui durera plus longtemps, la dévotion à un
+Dieu providentiel et providentiel à l’égard de celui qui le prie et à
+qui l’on demande des faveurs particulières et personnelles; et ce Dieu
+au moment où on le prie de cette façon est bien pour celui qui le
+sollicite un fétiche, très nettement, un Dieu universel ramené pour un
+instant aux proportions d’un fétiche; mais ceci disparaît peu à peu et
+disparaîtra _presque_ avec le temps.
+
+Nous disons _presque_, parce qu’il est probable que tous les instincts
+primitifs de l’humanité sont destinés à s’approcher de plus en plus de
+la complète disparition sans disparaître jamais tout à fait. Tout au
+moins on ne peut pas aujourd’hui se les représenter comme ayant
+radicalement disparu; mais ils s’acheminent vers le néant et avec une
+vitesse de plus en plus grande.
+
+Que restera-t-il un jour? Précisément ce qui est _naturel_ et non
+_primitif_. Ce qui est entré dans le cœur de l’homme par suite des
+conditions premières où il a été placé sur la terre, c’est ce qui
+disparaîtra, tout au moins c’est ce dont il ne restera que de légères
+traces. Ce qui restera c’est ce qui est naturel.
+
+--Mais qu’appelez-vous donc naturel?
+
+--Ce que nous appelons naturel c’est ce qui est pour l’homme d’une
+éternelle nécessité. Par exemple il travaillera toujours. Est-ce que le
+travail est primitif? Au sens qu’a le mot aujourd’hui, point du tout.
+L’homme primitif ne travaillait pas. Il cueillait des fruits, il
+chassait, il pêchait. Mais ce qui lui était déjà une nécessité c’était
+l’_activité_, l’activité qui consistait précisément à chercher des
+fruits, à chasser et à pêcher. Cette activité a pris une nouvelle forme;
+elle est devenue l’exploitation méthodique de la terre, c’est-à-dire le
+travail. L’activité sous le nom de travail ou sous un autre est
+naturelle à l’homme parce qu’elle est pour lui de nécessité éternelle,
+et l’homme travaillera toujours. Mais fétichisme, parure, beaux-arts
+peut-être même, sont circonstanciels dans l’histoire humaine, quoique
+ayant duré longtemps et devant durer longtemps encore; ils ne sont pas
+proprement naturels, comme l’amour, la paternité, la famille et le
+travail.
+
+La guerre ne l’est pas non plus; elle est primitive et non naturelle;
+elle est un pli pris, un très mauvais pli. Ces habitudes,
+circonstancielles d’abord et ensuite factices, sont destinées à
+s’effacer.
+
+Remarquez que, pour nous conformer à cette loi d’approximation que nous
+indiquions tout à l’heure et d’après laquelle les trois anciennes
+habitudes de l’humanité doivent s’approcher de plus en plus de la
+disparition sans peut-être disparaître jamais, nous pouvons dire ceci,
+qui est très vraisemblable: la guerre impulsive, comme bien d’autres
+prétendus instincts de l’humanité, se transformera d’abord pour tendre à
+la disparition ensuite; la guerre deviendra lutte, lutte économique,
+lutte industrielle, lutte commerciale. C’est en ces conflits et
+batailles demi-pacifiques que se dépensera la combativité de l’espèce
+humaine pendant de longues années. La lutte économique n’est certes pas
+plus raisonnable que la guerre impulsive et elle résulte de la même
+impulsivité, on peut dire encore qu’elle est tout aussi meurtrière;
+cependant elle est moins sanglante, moins apparemment et sensiblement
+féroce, et elle peut être considérée comme une espèce de progrès, comme
+une espèce d’adoucissement des mœurs belliqueuses. Il faut observer
+aussi qu’à la considérer comme une guerre, elle est guerre civile en
+même temps que guerre internationale. Le commerçant français lutte
+contre le commerçant français autant que contre le commerçant anglais ou
+allemand.--Voilà, dira-t-on, qui rend cette forme de guerre plus odieuse
+que l’autre!--Mais, non! Les exagéreurs et les paradoxistes de notre
+camp ont coutume de dire qu’en fait de guerre ils n’admettent que les
+guerres civiles. Littéralement ils ont tort et nous condamnons les
+guerres civiles aussi énergiquement que les guerres entre nations; mais
+s’ils parlaient de luttes en général, de luttes non sanglantes quoique
+très funestes encore, et en particulier de luttes économiques, ils
+n’auraient pas si tort; car la lutte entre concitoyens a des chances
+d’être moins âpre et elle donne une matière à la combativité humaine
+sans la déchaîner en toute violence, et c’est ici de la combativité
+tempérée. Et s’ils voulaient dire que les luttes, non sanglantes, à
+moitié civiles, à moitié internationales, sont les moins mauvaises des
+luttes, ils auraient plus raison encore, parce que les luttes de ce
+genre, à force de passer et repasser sur les frontières, peuvent finir
+par les effacer. Or les luttes économiques ont précisément ce caractère
+d’être mixtes, d’être à moitié civiles, à moitié internationales.
+
+Quoi qu’il en soit, l’instinct belliqueux ou plutôt l’habitude
+belliqueuse du genre humain est destinée probablement à trouver une
+matière suffisante dans la lutte économique et à s’y satisfaire et à
+abandonner les champs de bataille et les champs de meurtre proprement
+dits. Et ce sera, tout compte fait, un progrès. Ceci jusqu’à ce que
+l’instinct belliqueux s’étant usé à s’exercer dans ce nouveau domaine et
+étant devenu moins fort, on s’apercevra, comme nos amis socialistes le
+disent déjà, que la lutte économique elle-même est absurde et elle-même
+est meurtrière, et l’on abandonnera tout genre de lutte, en organisant
+un partage égal des biens de ce monde et en ne laissant à l’instinct
+combatif que de menues satisfactions d’amour-propre et de vanité, ce qui
+le réduira à une manière de simple émulation enfantine, chose
+acceptable.
+
+Voilà à peu près ce que nous avons à dire de la guerre impulsive, de la
+guerre qui résulte du simple besoin, factice selon nous, que l’homme a
+de porter des coups et de s’exposer à en recevoir.
+
+ * * * * *
+
+Il y a d’autres genres de guerre, comme par exemple la guerre de
+pillage. La guerre de pillage est beaucoup plus raisonnable, si une
+guerre peut l’être, que la guerre impulsive: c’est, tout compte fait,
+une industrie. Deux peuples sont en présence, l’un industrieux,
+laborieux, inventif; il est industriel et agriculteur. Il est riche.
+L’autre n’aime ni cultiver la terre ni se livrer à l’industrie, il est
+pauvre. De temps en temps, pressé par la faim, il va faire une razzia
+sur le territoire du peuple agriculteur et industriel. Qu’est-ce à dire,
+sinon que l’un de ces peuples a une industrie et que l’autre en a une
+autre? L’un des deux a pour industrie le labourage et la machine,
+l’autre a pour industrie la guerre. On ne peut même pas flétrir ce
+dernier des qualificatifs de sauvage et de paresseux; car il faut un
+très haut degré de civilisation pour avoir un outillage de guerre
+décisif et il faut être très actif pour s’entraîner sans cesse et se
+maintenir à l’état de peuple de soldats. La guerre était l’industrie de
+Sparte comme le labourage et le pâturage étaient l’industrie des
+Arcadiens. La guerre, du reste, était aussi l’industrie des Athéniens,
+et conquérir des villes riches pour en faire des tributaires était
+l’idéal des Athéniens tout aussi bien que celui des Spartiates;
+seulement les Spartiates, ne se divertissant jamais de leur industrie du
+côté des beaux-arts, furent des spécialistes supérieurs. Les Romains
+n’ont été pendant longtemps que de purs et simples hommes de proie.
+
+La guerre de pillage est donc rationnelle, et au fond toute guerre qui
+peut s’excuser est une guerre de pillage, et toute guerre qui voudra se
+justifier ne se justifiera qu’en démontrant qu’elle est une guerre de
+pillage; le nom seul sera changé: elle s’intitulera guerre économique.
+
+Nous condamnons cependant, avec une grande énergie, la guerre de pillage
+sous quelque nom qu’elle se présente. Nous la condamnons parce que,
+quelque énergie et quelque courage qu’elle suppose, l’industrie
+guerrière a pour moyen la suppression d’un certain nombre de vies
+humaines, ce qui ne laisse pas d’être immoral, et peut-être n’y a-t-il
+pas à insister.
+
+Qu’on ne nous dise pas que s’il y a des blessés et des morts, c’est la
+faute du peuple faible qui ne sait pas reconnaître tout de suite et
+spontanément sa faiblesse et donner au peuple fort tout ce qu’il
+demande, auquel cas le peuple fort ne verserait pas une goutte de sang.
+L’objection vaut peu. Sans doute, dans nos idées, tout peuple par qui la
+guerre existe, par qui la guerre a lieu, est coupable et le peuple
+faible qui résiste au peuple fort et qui oblige celui-ci à être cruel
+est presque aussi coupable que le peuple agresseur. Il l’est un peu
+moins cependant; parce que l’autre a choisi un genre d’industrie qui,
+supposant le meurtre, comportant le meurtre en comptant sur une extrême
+pusillanimité du peuple voisin, a dans tous les cas un caractère
+d’immoralité assez marqué. Se dire: «Nous tuerons pour voler et ce sera
+notre industrie», est signe d’un certain manque de délicatesse; mais se
+dire: «Nous ne serons peut-être pas forcés de tuer, tant nos voisins
+sont lâches», est indélicat aussi, en ce qu’il marque un mépris brutal
+pour des êtres qui sont en quelque manière vos semblables.
+
+Nous condamnons donc les guerres de pillage comme immorales.
+
+Nous les condamnons aussi comme antiéconomiques; car elles détruisent
+plus qu’elles ne créent et elles sont par conséquent une perte pour
+l’humanité. La guerre de pillage, d’une part, empêche la nation pillarde
+de produire, parce que celle-ci compte sur le pillage pour vivre et ne
+s’applique pas à la production; et la guerre de pillage empêche la
+nation pillée de produire pendant tout le temps qu’elle est pillée et
+surtout si elle a la mauvaise inspiration, excusable après tout, de se
+défendre. Il y a perte de tous les côtés, perte qui n’est pas compensée,
+quoi qu’on en puisse dire, par le magnifique élan, par la magnifique
+excitation au travail et à un redoublement de travail, que le pillage
+laisse derrière lui. N’en croyez pas le peuple vainqueur qui, en s’en
+allant chargé de butin, dit: «Maintenant ils vont travailler et produire
+deux fois plus que les années précédentes; ils ont besoin de temps en
+temps de ce coup d’aiguillon et c’est un service que nous leur rendons.»
+Il y a du vrai dans ces hautes paroles; mais à tout prendre, ce qui
+vaudrait mieux c’est que tout le monde travaillât et que tout le monde
+produisît, sans qu’il y eût temps perdu, d’un côté à aiguillonner et de
+l’autre à résister à l’aiguillon.
+
+Nous condamnons les guerres de pillage quand même elles prendraient le
+titre de guerres économiques. Elles ne rapportent jamais à personne ce
+qu’elles coûtent.
+
+ * * * * *
+
+Faut-il parler des guerres de magnificence? Oui, parce qu’elles sont
+très caractéristiques d’un vice humain qui est mêlé à toutes les
+guerres, quelles qu’elles soient, en proportions variées. Les monarchies
+ont fait des guerres de magnificence; les républiques aussi. Une guerre
+de magnificence est une guerre de gloire; c’est une guerre destinée à
+relever le prestige d’un peuple ou à l’accroître. Ce n’est pas le besoin
+de se battre ou le besoin de ne pas se livrer au travail agricole ou
+industriel qui l’inspire; c’est le désir de laisser des inscriptions
+magnifiques sur un monument, sur un trophée. Les guerres de magnificence
+sont des jeux olympiques à coups de flèche et à coups de canon. Les
+monarques les aiment; mais aussi les consuls et les présidents de
+république: les monarques pour laisser un nom dans l’histoire, et voilà
+pourquoi nous tenons si fort à ce que les livres des historiens ne
+contiennent pas de noms de bataille; comme il n’y aurait pas de duels si
+les noms des duellistes ne paraissaient pas dans les journaux, de même
+il n’y aurait peut-être pas de guerres de magnificence si les historiens
+n’en tenaient pas compte. Les consuls, les présidents de république,
+tiennent à ces mêmes guerres pour marquer leur passage et pour que le
+temps où ils sont restés au pouvoir ne paraisse point pâle et terne au
+regard de leurs contemporains. Pyrrhus et Picrochole sont restés les
+types légendaires des héros des guerres de magnificence. La guerre est
+une chose si abominable que, selon ses différents aspects, elle est
+représentative de tous les vices de l’humanité et que par conséquent il
+fallait qu’elle fût aussi l’expression de la vanité humaine, et ce sont
+les guerres de magnificence qui représentent la vanité sur les champs de
+bataille. On fait la guerre par vanité. On tue par vanité. C’est
+burlesque et c’est hideux. Les poètes, qui trop souvent exaltent
+merveilleusement les pires des vices, ont trouvé de beaux mots pour
+colorer celui-là. Virgile dit:
+
+ _Vincit amor patriæ laudumque immensa cupido_,
+
+montrant bien que l’amour de la patrie _ne suffirait pas_ à armer le
+bras des héros et qu’il y faut encore _le désir effréné de la gloire,
+des éloges_. On verse le sang, des fleuves de sang, pour une cantate. Il
+faut répondre à un vers par un autre vers:
+
+ _O miseras hominum mentes, o pectora cœca!_
+
+Les guerres de magnificence justifieraient presque par comparaison les
+guerres de conquête; car enfin l’anthropophage avait raison qui disait
+aux civilisés: «Vous ne mangez pas vos prisonniers? Alors pourquoi vous
+battez-vous?» Les guerres de conquête font honte aux guerres de
+magnificence en ce que, elles au moins, ont un but matériel et réel.
+Elles sont faites pour diminuer le territoire du peuple vaincu et pour
+tirer de lui une indemnité de guerre, pour l’affaiblir en un mot, le
+rendre incapable de nuire et s’enrichir de ses dépouilles. Les guerres
+de conquête, à leur manière, mangent les vaincus. On peut donc accorder
+qu’elles sont beaucoup plus intelligentes et beaucoup plus rationnelles
+que les guerres impulsives et que les guerres de magnificence. Elles
+sont des guerres de pillage supérieures et méthodiques.
+
+Elles n’en valent pas mieux. Au fond tout ce qui est prétexte et tout ce
+qui est sophisme étant écarté, la guerre de conquête consiste en ceci:
+rendre plus fort celui qui est plus fort. Si l’équilibre entre les
+peuples peut être considéré d’une part comme une garantie de l’harmonie
+générale, d’autre part comme une garantie relative de l’indépendance des
+différentes nations, d’autre part encore comme une certaine forme de la
+justice; c’est précisément le but contraire qu’il faudrait chercher et
+atteindre. Supposez un Dieu ou une suprême autorité morale, celle d’un
+sage, celle d’un pape, devant laquelle on s’inclinerait, ce Dieu ou
+cette autorité supérieure dirait certainement: «Les Neustriens ont
+vaincu les Austrasiens. Qu’est-ce qu’ils ont prouvé? Que les Neustriens
+sont plus forts que les Austrasiens. Donc il faut, non pas que les
+Neustriens prennent une partie du territoire des Austrasiens, mais que
+les Austrasiens prennent une partie du territoire des Neustriens,
+puisque les Neustriens sont déjà plus forts. Ainsi le veulent la justice
+distributive et l’équilibre du monde.»
+
+Rationnellement toute guerre de conquête devrait donc se terminer par
+l’agrandissement du territoire du peuple vaincu. C’est le contraire qui
+a lieu. Donc la guerre de conquête est contre tout droit, contre toute
+justice et contre toute raison.
+
+Elle a bien d’autres caractères d’absurdité. Remarquez-vous qu’elle
+annexe toujours au peuple vainqueur les portions du peuple vaincu qui
+ont le plus horreur de lui être annexées? C’est à savoir les populations
+des frontières. Les populations centrales du peuple A, qui est le peuple
+vaincu, ne seraient pas horriblement désespérées d’être annexées au
+peuple B; elles n’ont qu’un patriotisme tempéré. Les populations sur
+frontières du peuple A, ardemment patriotes comme toutes les populations
+sur frontières, ce sont elles qu’on annexe. Il serait plus juste et plus
+humain, en admettant le droit de conquête, de donner au peuple B une
+enclave, du reste riche et fertile, bien choisie, du peuple A. C’est ce
+qu’on ne fait jamais, avec raison pratique du reste, parce que cela
+compliquerait les choses; mais il reste qu’une injustice particulière,
+au milieu de la grande injustice, a été commise, celle de choisir pour
+les annexer au vainqueur, précisément les populations qui doivent le
+plus souffrir d’être annexées. Les guerres de conquête sont un tissu
+inextricable d’absurdités.
+
+Profitent-elles au moins aux vainqueurs?--La conquête, au moins pendant
+très longtemps, embarrasse beaucoup le conquérant. La conquête est une
+proie qu’il faut digérer, et pendant la digestion on est alourdi, faible
+et proie facile, à son tour, pour un autre. Un peuple vainqueur et
+terriblement vainqueur, et sans protestation de la part de l’Europe, en
+1870, à quoi a-t-il songé, dirigé qu’il était par un homme à la fois
+très audacieux et très prudent? Il a songé à se faire des alliés; il a
+songé à transformer en alliés ses plus proches voisins, _exactement
+comme s’il avait été vaincu_; avec plus de facilité, sans doute, parce
+qu’hommes et peuples sont toujours du côté de la force; mais encore
+exactement comme s’il avait été vaincu. Qu’est-ce à dire? Qu’une
+conquête est l’équivalent d’une défaite? Parfaitement, pour un certain
+temps. Elle affaiblit pour un temps d’une façon très sensible, jusqu’à
+ce qu’on en ait recueilli le bénéfice par l’assimilation de l’annexe.
+
+Mais cette assimilation, combien de temps demande-t-elle? Le plus
+souvent un temps indéfini. La faiblesse secrète de l’Autriche et qui a
+été cause de la plupart de ses malheurs, c’était sa domination sur
+l’Italie. L’Italie était son boulet, qui la tirait en arrière à tous les
+mouvements d’offensive ou même de défense qu’elle faisait d’un autre
+côté. L’Irlande est encore un embarras et une cause de faiblesse pour
+l’Angleterre. Un peuple annexé c’est un membre que l’on s’ajoute; oui;
+mais c’est un membre paralysé et qui vous paralyse. Il y a toujours ou
+il pourrait toujours y avoir, chez un peuple vainqueur d’hier, deux
+partis, l’un qui dirait: «Annexons pour nous fortifier», l’autre qui
+dirait: «N’annexons pas, de peur de nous affaiblir», et il serait
+vraiment difficile de savoir qui aurait raison, tant cela dépend des
+circonstances et de circonstances qu’on ne peut prévoir. En 1870, il y
+avait des Allemands qui ne voulaient pas annexer l’Alsace-Lorraine:
+«Cela nous surchargerait, nous alourdirait, serait un poids
+mort.--Peut-être; mais alors, à quoi nous sert-il d’avoir vaincu? Soyons
+alourdis; mais que le peuple vaincu soit affaibli.» Qui avait raison?
+Les choses semblent avoir bien tourné, mais personne n’en peut répondre.
+Il eût suffi que la France eût une politique intérieure et une conduite
+intérieure plus sympathiques aux Alsaciens-Lorrains pour que
+l’Alsace-Lorraine fût pour l’Allemagne une Lombardie-Vénétie; et cela
+pourrait encore avoir lieu dans l’avenir.
+
+Notez encore cette nécessité pour un peuple devenu conquérant de
+conquérir toujours. C’est une nécessité presque fatale. C’est une
+nécessité atténuée par la prudence ou augmentée par la témérité du
+peuple vainqueur; mais c’est une quasi-nécessité. La vraie raison pour
+laquelle la Prusse a conquis et annexé l’Alsace-Lorraine c’est qu’elle
+avait conquis les petits peuples allemands. Il y avait chez les petits
+peuples allemands un patriotisme local et un patriotisme général qui se
+combattaient. La Prusse les conquiert. En les conquérant, à la fois elle
+les blesse et elle les satisfait. Elle blesse leur patriotisme local;
+elle satisfait leur patriotisme général. Mais lequel est le plus fort et
+sont-ils plus satisfaits que blessés ou plus blessés que satisfaits? Il
+y a doute. Il y a chez eux flottement. Pour que leur patriotisme général
+l’emporte décidément sur leur patriotisme local, il faut leur donner une
+satisfaction de patriotisme général; il faut leur donner de la gloire
+allemande, commune à tous. De là la guerre contre l’ennemi héréditaire,
+et de là aussi l’annexion d’une partie du territoire de l’ennemi
+héréditaire; car ces petits peuples allemands ne comprendraient pas
+cette gloire allemande qu’on leur donne, s’ils n’en voyaient pas un
+signe matériel et si elle n’était pas marquée nettement et largement sur
+la carte de l’Europe.
+
+Donc la conquête appelle la conquête comme l’abîme appelle l’abîme, et
+l’on y est en quelque sorte comme engouffré. On est forcé de consolider
+la conquête par la conquête, et celle-ci par une autre indéfiniment.
+L’Allemagne, une fois la France amoindrie, s’est montrée très sage, très
+pratique, et n’a point poussé plus loin ses agrandissements comme, très
+probablement, Napoléon Ier aurait voulu faire. Elle a senti qu’il
+fallait digérer. Soit; mais en conquérant tout ce qu’elle prétendait qui
+était allemand, elle s’est engagée tacitement à conquérir tout ce qui
+reste d’allemand en dehors d’elle. Le jour où se présentera l’occasion
+de revendiquer ce qui reste de plus ou moins allemand en dehors d’elle,
+ou elle le revendiquera et se mettra, en inquiétant l’Europe, en
+menaçant décidément l’indépendance de l’Europe, dans des embarras qui la
+mettront au risque de perdre ce qu’elle a gagné; ou elle ne le
+revendiquera point et elle s’affaiblira moralement de façon singulière
+aux yeux de ses sujets; et dans la voie des conquêtes une fois ouverte,
+ce qu’il y a de terrible, c’est que ne pas avancer semble un recul.
+
+Considérez encore les guerres de conquête à un autre point de vue, au
+point de vue des nationalités. Il y a là des phénomènes bien curieux.
+Les guerres de conquête détruisent les nationalités et elles les créent;
+de telle sorte que l’on ne sait aucunement ce que l’on fait quand on
+fait une guerre de conquête. C’est un affreux jeu de hasard. Il arrive
+qu’en faisant une guerre de conquête, on détruit une nationalité--le
+temps aidant--et on l’incorpore dans la sienne; il arrive qu’on ne la
+détruit pas et qu’elle subsiste sous votre joug, toujours frémissante et
+infiniment embarrassante pour vous; il arrive enfin que là où n’existait
+pas de nationalité vous en créez une. L’Angleterre a absorbé en elle la
+nationalité écossaise; mais elle n’a pas assimilé la nationalité
+irlandaise, et dans le premier cas l’annexion lui a été utile et elle
+lui a été nuisible dans le second. Que faut-il conclure et quel exemple
+est à imiter?--La Russie n’a pas encore, au bout de plus d’un siècle,
+réussi à détruire la nationalité polonaise. En ces conditions la Pologne
+lui est-elle une force ou une faiblesse?--Il y a donc des cas où la
+conquête détruit une nationalité et des cas où elle ne réussit pas à la
+détruire.
+
+Il y a même des cas où elle en crée une. La nationalité italienne a été
+créée lentement par la domination de l’Allemagne en Italie et aussi par
+la courte domination de la France en Italie. Ce qui a peu à peu détruit
+le patriotisme local des provinces italiennes et créé le patriotisme
+général italien, l’italianisme, c’est l’oppression exercée sur l’Italie
+par l’étranger. Ce qui a créé le patriotisme allemand, le germanisme,
+c’est le Premier Empire français et l’oppression de l’Allemagne par la
+France. C’est à se sentir opprimés ensemble qu’on finit par se sentir
+frères et par sentir le besoin d’être libres ensemble.
+
+A quoi donc servent les guerres de conquêtes? Il ne faut pas dire: «à
+rien»; il faut dire: «on ne sait pas.» Elles ont les résultats, proches
+ou lointains, les plus contraires. Elles réussissent à ceux qui les
+entreprennent, à moins qu’elles ne leur réussissent aucunement, à moins
+qu’elles ne réussissent contre eux. Elles fortifient, ou elles
+embarrassent, ou elles affaiblissent, ou elles ruinent, ou elles tuent.
+Donc c’est jouer à pile ou face que de les entreprendre; donc c’est
+folie pure.
+
+Il y aurait des «moyens mieux adaptés à l’objet», comme aime à dire M.
+Lagorgette. Ce qui semble devoir être fait en définitive, du reste avec
+des écarts, des marches brisées et des régressions, ce qui semble devoir
+être fait en définitive par de longues suites de grandes conquêtes
+sanglantes, à savoir la création de très grands empires: empire
+d’Europe, empire des deux Amériques, etc., pourrait être fait par des
+suites d’alliances entre peuples et de confédérations de plus en plus
+étendues, groupant par exemple les peuples d’Europe en cinq faisceaux,
+puis en trois, puis en deux, puis en un seul, par le concert des bonnes
+volontés et l’aperception commune des intérêts communs, et sans qu’une
+goutte de sang humain fût versée.
+
+ * * * * *
+
+Dirons-nous quelque chose des guerres de religion? Oui, parce que,
+quoiqu’elles paraissent appartenir à une histoire très ancienne, il en
+reste quelque chose et même beaucoup dans les guerres modernes, soit
+internationales, soit civiles. La guerre de religion, toujours mêlée, du
+reste, de motifs politiques et de motifs d’intérêt matériel, comme aussi
+toujours mêlée de simple impulsivité belliqueuse, la guerre de religion,
+si on la ramène à ce qu’elle a d’essentiel, c’est la volonté, chez un
+peuple, instinctive, sentimentale ou intellectuelle, que les autres
+peuples aient la même religion que lui; ou la volonté, dans une partie
+d’un peuple, que le reste du peuple ait la même religion qu’elle.
+Croisades, conquêtes arabes, guerres entre protestants et catholiques,
+guerres modernes, même, rentrent, au moins partiellement, dans cette
+définition. Nous disons: même guerres modernes; car il est très clair
+que les guerres de la Révolution française n’ont pas laissé d’avoir le
+caractère religieux. C’était la patrie que les volontaires de 1792
+défendaient, mais c’était aussi les idées et principes de 1789 qu’ils
+prétendaient répandre dans le monde, sans du reste savoir en quoi ils
+consistaient, mais cela ne distingue pas leurs guerres d’une guerre de
+religion, et peut-être au contraire. De même il y a eu de la guerre de
+religion dans la guerre de 1870, du moins du côté des Allemands. Une au
+moins des idées, et très sincère, qui guidaient et poussaient chefs et
+soldats allemands, était celle de détruire ou d’amoindrir au moins la
+nation irréligieuse et immorale. C’est contre les Amalécites que les
+Allemands marchaient.
+
+Il faudra sans doute toujours, tant que la guerre existera, avoir
+recours à quelque invocation de ce genre pour pousser les peuples les
+uns contre les autres. Le procédé consiste à attribuer un vice à la
+nation adverse; il consiste à dire: «la perfide Albion; la France athée
+et corrompue; l’orgueilleuse Allemagne»; il consiste à persuader à un
+peuple que la nation adverse a mérité un châtiment céleste. Il y a au
+fond de cela _le plus pur_ de l’esprit des guerres religieuses.
+
+Nous n’avons pas besoin de dire que si les guerres de religion ont été
+des guerres civiles, les guerres civiles sont partiellement des guerres
+de religion. On persécute les catholiques en France _sous prétexte_,
+sans doute, qu’ils sont de mauvais citoyens et qu’ils élèvent les
+enfants pour en faire de mauvais citoyens; mais en le croyant un peu; et
+sans doute pour le faire croire, mais en se le persuadant à soi-même. Le
+fanatisme n’a fait que changer de forme, ou plutôt il n’a changé que de
+moyens. Il profite de l’organisation nouvelle, qui est le mécanisme
+régulier, et non plus irrégulier, de la force. On cherchait autrefois,
+en se battant, où était la force, et _par conséquent_ où était la partie
+de la nation qui avait le droit et le devoir d’obliger l’autre partie à
+penser comme elle; on cherche maintenant en se comptant, ce qui est un
+mécanisme plus régulier, où est la partie de la nation la plus
+nombreuse, c’est-à-dire la plus forte et qui _par conséquent_ a le droit
+et le devoir d’imposer sa façon de penser à la moins nombreuse et à la
+moins forte. C’est une guerre religieuse à coups de bulletins, qui ne
+lève pas une armée, mais qui met tout ce qui est armé dans le pays,
+gouvernement, justice, police, force militaire, au service d’une
+religion contre une autre; et c’est toujours _la force décidant de ce
+qu’on doit croire_.
+
+L’absurdité prodigieuse des guerres de religion, quelque forme qu’elles
+aient revêtue, qu’elles revêtent ou qu’elles doivent revêtir, n’a pas
+besoin d’être démontrée. «La guerre, comme a dit Guizot avec une naïveté
+jouée, c’est-à-dire avec une jolie ironie, n’est pas le moyen naturel
+pour prouver la justesse des idées.»
+
+Là aussi les moyens mieux adaptés à l’objet «ne manquent pas», comme dit
+le judicieux M. Lagorgette. Guerres de religion ou _guerres de
+conviction_ devraient être remplacées par des discussions et uniquement
+par des discussions et propagandes. Précisément pour convertir il ne
+s’agit pas de prouver qu’on est fort, il s’agit de prouver qu’on est
+dans le vrai. Précisément pour convertir; parce que la force qui
+s’impose non seulement ne convertit pas, mais fortifie dans le vaincu la
+conviction opposée à celle du vainqueur. Il en est de cela comme des
+nationalités; exactement. A combattre une nationalité, on la confirme
+bien plus souvent qu’on ne la détruit; il arrive même qu’on la crée là
+où elle n’était pas, c’est-à-dire qu’on la suscite là où elle n’était
+qu’à l’état latent; de même on créerait un sentiment religieux ou une
+conviction là où ils ne seraient qu’en puissance, à peine en puissance,
+en prétendant imposer par la force un sentiment religieux ou une
+conviction contraire. La guerre est partout absurde; elle est absurde
+plus que partout et plus que jamais quand elle est guerre pour une idée.
+
+C’est ici que la distinction entre guerres défensives et guerres
+offensives est particulièrement à sa place. On est porté assez
+généralement à penser que les guerres offensives sont injustes et justes
+les guerres défensives. Quand il s’agit de combattre pour des idées, la
+vérité de cette distinction saute pour ainsi dire aux yeux. Il est beau
+de se battre pour défendre ses croyances, et il est affreux de se battre
+pour les imposer. C’est que la croyance, la pensée, l’idée, sont choses
+respectables, vénérables, qui ont comme un caractère sacré. Il est donc
+aussi beau de s’armer pour les défendre quand on les attaque, qu’il est
+horrible de les attaquer. L’homme qui défend ses idées défend le droit
+qu’a le genre humain de chercher la vérité. Fût-il dans le faux, il
+défend donc la vérité. L’homme qui prétend imposer sa croyance par la
+force attaque le droit qu’a le genre humain de chercher la vérité.
+Fût-il dans le vrai, il combat donc contre le vrai.
+
+Nous sommes donc à peu près condamnés (nous pacifistes), à approuver les
+guerres intellectuelles défensives; nous ne pouvons du moins guère les
+condamner. Mais nous faisons remarquer que si l’on nous écoutait quand
+nous disons: «Les guerres intellectuelles offensives sont le plus grand
+des crimes», il n’y aurait plus de guerres intellectuelles défensives.
+Si personne ne prétendait imposer ses idées par la violence, personne
+n’aurait à défendre les siennes par la force. En condamnant les guerres
+intellectuelles offensives, nous supprimons donc--si l’on nous
+écoute--toutes les guerres intellectuelles, et nous restons dans notre
+rôle d’abolitionnistes de toute guerre.
+
+ * * * * *
+
+Parlerons-nous des guerres ethniques, c’est-à-dire des guerres que se
+font les uns aux autres des peuples qui ne peuvent pas se souffrir, qui
+ont entre eux de telles différences de complexion et de
+caractère,--différence engendrant haine--qu’ils se battent à toute
+occasion avec une arrière-pensée d’extermination.
+
+Il y a plusieurs cas, très différents.
+
+Un peuple en déteste un autre uniquement parce qu’il n’est pas fait
+comme lui, parce qu’il a une autre langue, une autre religion, d’autres
+mœurs, d’autres coutumes, un autre caractère. Il l’attaque. On peut dire
+que c’est naturel; mais il n’y a rien au monde de plus absurde. Car ce
+peuple, appelons-le le peuple A, que fera-t-il du peuple B s’il triomphe
+de lui? Il le rapprochera de soi, de quelque manière qu’il s’y prenne,
+et c’est-à-dire qu’il aura réussi à en souffrir davantage. En effet, ou
+il en fera son tributaire, ou il l’annexera, simplement. S’il en fait
+son tributaire, il jouira sans doute du grand plaisir de le sentir
+humilié, mais il aura multiplié les rapports entre lui et soi. Il faudra
+sans cesse qu’il s’occupe de lui, de ses réclamations, de ses plaintes,
+de l’organisation et de la répartition des tributs, etc. Le peuple A,
+par horreur du peuple B, aura établi entre le peuple A et le peuple B
+les rapports de maître à domestique ou de propriétaire à fermier. On ne
+peut guère aller plus directement contre son but ou contre le but qu’on
+devrait avoir.
+
+Si le peuple A annexe simplement le peuple B, c’est bien pis: le peuple
+A, parce qu’il détestait le peuple B, l’a fait entrer dans sa maison; il
+vivra désormais en contact continuel avec lui. Il jouira sans doute,
+encore, du plaisir de le sentir humilié; mais il n’en vivra pas moins en
+communauté avec lui; il enverra chez lui des chefs, des administrateurs,
+des soldats qui se sentiront détestés et qui détesteront, et voilà une
+vie bien agréable! Conquérir un peuple parce qu’on le déteste, c’est
+épouser une femme parce qu’on a de l’antipathie pour elle. C’est vouloir
+souffrir. Il est curieux comme la volonté de puissance est au fond une
+volonté de souffrance.
+
+Peut-être cela est-il vrai de toutes les volontés de puissance, de la
+volonté de puissance sous toutes ses formes. Qui sait si l’ambition
+n’est pas en son fond le désir de n’avoir pas un moment de repos et de
+se créer des tourments incessants et abominables?--En tout cas, cela n’a
+pas le sens commun.
+
+Il y a un autre cas. C’est celui où un peuple en déteste un autre parce
+qu’il en a souffert. Il y a eu autrefois des guerres entre le peuple A
+et le peuple B. On s’en souvient des deux côtés. On a des souvenirs
+historiques qui sont des rancunes et des ressentiments. On se bat parce
+qu’on s’est battu. C’est le cas le plus commun. Cela se comprend mieux;
+c’est moins absurde que ce que nous considérions tout à l’heure.
+Cependant ce n’est pas très sensé. Pourquoi serions-nous héritiers à ce
+point de sottises de nos pères? Pourquoi une solidarité si étroite entre
+les pères et les fils dans leurs folies? La guerre ethnique, c’est la
+_vendetta_. La _vendetta_ est une absurdité. Elle consiste à éterniser
+une querelle de père en fils parce qu’elle a eu lieu une fois. Est-ce
+une raison? Cela revient à dire qu’on ne peut s’aimer, ou se supporter,
+qu’à la condition de s’être aimé ou de s’être supporté toujours. Il y a
+au fond de cela un singulier rêve, beau du reste; c’est qu’une querelle,
+une offense faite est une chose si épouvantable, tellement contre
+nature, qu’elle est inexpiable et éternelle, qu’elle brise à jamais tout
+rapport d’homme à homme. L’idée peut avoir sa beauté; mais de ce qu’elle
+est belle en tirer cette conséquence de se battre toujours, ce qui est
+très laid; et de ce qu’elle est en soi éminemment pacifique, en tirer
+cette conséquence qu’on se doit éternellement entr’égorger, c’est une
+erreur de raisonnement très évidente.
+
+Il y a aussi au fond de cette disposition d’esprit cette idée que nos
+pères n’ont pas pu se tromper. C’est encore une idée assez respectable;
+mais elle est fausse. Nos pères ont eu leurs erreurs comme nous avons
+les nôtres, et aux nôtres ajouter les leurs, indéfiniment, c’est faire
+la gageure de multiplier la folie humaine. Tout cela rationnellement ne
+tient pas debout. Plût au ciel, du reste, qu’il ne tînt debout d’aucune
+façon.
+
+Troisième cas. Un peuple, le peuple A, qui n’a ni la complexion ni le
+caractère du peuple B, a été annexé, incorporé par le peuple B; mais il
+n’a pas été absorbé par lui. Il se sent autonome, moralement; il se sent
+distinct; il se sent un peuple. Comment n’en voudrait-il pas
+éternellement au peuple B? Voilà les conséquences des iniquités de
+l’histoire. Assurément nous n’en pouvons vouloir au peuple A de désirer
+son indépendance et par conséquent de détester le peuple B qui la lui a
+enlevée et qui continue de la lui ravir. Il ne s’agit plus ici d’une
+_vendetta_, du souvenir d’injures reçues jadis et que l’on ravive par
+une sorte de méditation rétrospective. Il s’agit bien d’une souffrance
+réelle et actuelle, subie par celui-ci du fait de celui-là. Est-ce une
+raison pour faire la guerre? Non; c’est une raison pour persuader au
+peuple vainqueur qu’il est selon la raison, selon la justice et dans son
+intérêt de desserrer les liens du peuple vaincu et de s’associer avec
+lui fraternellement. Le droit de cité accordé par les Romains aux
+peuples vaincus est la solution et doit être l’exemple.
+
+--Mais le droit de cité peut être un leurre et le plus souvent en est
+un. Si le peuple vaincu, ce qui naturellement est le cas le plus commun,
+est numériquement plus faible que le peuple vainqueur, il sera toujours
+en minorité dans les conseils de la nation dont il fait partie malgré
+lui, et il sera tout aussi lésé et tout aussi opprimé qu’auparavant; et
+il n’y aura, comme si souvent il arrive, qu’une hypocrisie de plus.
+
+--Soit; dans ce cas, et l’on peut dire dans tous les cas, le vrai remède
+est une confédération, laissant au peuple vaincu son administration
+autonome et ne le rattachant au peuple vainqueur, à titre égal, qu’au
+point de vue des relations extérieures, pacifiques ou belliqueuses.
+Quand on n’a pas réussi--les répulsions ethniques s’y opposant--à former
+une seule nation, il en faut former deux qui restent alliées, ce qui est
+toujours possible, l’alliance étant tout aussi praticable entre peuples
+de différentes complexions qu’une association commerciale ou
+industrielle entre gens de différents caractères.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons parcouru à peu près, sans doute, tous les genres de guerres,
+et nous avons montré que les guerres, de quelque genre qu’elles soient,
+sont profondément absurdes et absolument condamnables. Terminons par
+quelques considérations générales sur la guerre en soi, pour ainsi dire.
+
+La guerre, le plus souvent, si souvent que c’est presque son caractère
+spécifique et que peu s’en faut que ce ne soit sa définition, est un
+simple moyen de gouvernement pour séduire les peuples et pour les
+maintenir en un régime militariste qui est un système d’oppression à
+l’intérieur. Vous vous rappelez--et c’est encore un des rapports si
+étroits qui existent entre le cléricalisme et le militarisme--vous vous
+rappelez ce que les philosophes du XVIIIe siècle disaient des religions:
+ils les considéraient, non comme nées spontanément parce qu’elles
+répondaient à des besoins de la nature humaine, mais comme des
+inventions d’esprits très ingénieux, très habiles et très fourbes dans
+le dessein de maintenir les peuples trop crédules en une sorte
+d’esclavage. Ce que les philosophes du XVIIIe siècle disaient des
+religions, nous le disons de la guerre. La guerre est une invention des
+tyrans qui, sous prétexte, soit d’accroissement extérieur, soit de
+défense extérieure, ne poursuivent que les intérêts de leur domination
+intérieure. Le Sénat romain inventait une guerre nouvelle toutes les
+fois qu’une guerre ancienne était finie, pour dériver du côté des
+frontières l’ardeur du peuple et le divertir de ses revendications
+démocratiques. La guerre défensive elle-même et la préparation de la
+guerre défensive ne sont que des prétextes inventés par des
+gouvernements qui veulent rester armés surtout contre ceux qu’ils
+gouvernent. Les gouvernements présentent les voisins comme des ennemis
+prêts à fondre sur une proie. En 1848, malgré l’attitude ultra-pacifique
+de la France qui était gouvernée par un poète cosmopolite, le duc de
+Wellington demande des armements et autour de lui on représente les
+Français comme des bandits n’attendant que la première occasion pour
+débarquer sans déclaration de guerre. Depuis 1871 jusqu’en 1880, le
+gouvernement allemand ne cesse d’augmenter ses forces militaires en
+signalant sans relâche à son parlement l’ennemi héréditaire et son désir
+de revanche; et depuis 1880 jusqu’en 1908, malgré le développement
+admirable que prennent en France le pacifisme et l’antipatriotisme, il
+continue de signaler l’ennemi héréditaire comme si de rien n’était. En
+chaque pays les écrivains se font l’écho de la médisance internationale:
+tout le mal provient toujours du voisin; l’Allemand craint le coq
+gaulois ou fait semblant de le craindre; le Russe ne se sent point en
+sécurité du côté de l’Allemand, et ainsi de suite. «Croirait-on, dit
+très bien Nocicow, que Spencer lui-même, homme avisé, se laisse
+surprendre par le sophisme et écrit bien niaisement: «L’Angleterre doit
+soigner ses dents et ses griffes tant que la France et l’Allemagne,
+militaristes, les soigneront.» Dans tout cela ou il y a tromperie bien
+méditée de chaque gouvernement, très persuadé qu’il sera aidé dans sa
+fourberie par celle des autres gouvernements, ce qui fait que, sans
+entente, il y a concert, chose qui est comme si elle était
+concertée,--ou bien il y a cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes.
+
+S’il y a tromperie, il suffit de ne pas être dupe. Disons aux
+gouvernements: «Tous les gouvernements sont militaristes; mais aucun
+peuple ne l’est. Aucun peuple ne veut conquérir, aucun peuple ne veut se
+battre. Chaque peuple n’a rien à craindre de son voisin. Désormais, la
+paix universelle est faite.»
+
+S’il y a cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes: si le peuple A ne
+peut désarmer que quand le peuple B aura désarmé et si le peuple B ne
+peut désarmer que quand aura désarmé le peuple A et du reste aussi le
+peuple C, n’est-ce pas pitié que l’humanité soit enserrée dans un cercle
+vicieux pour ainsi dire enfantin? Et ne suffirait-il pas d’un quart
+d’heure de conversation loyale pour en sortir? Ne suffirait-il pas d’en
+sortir un seul jour pour en être sorti à tout jamais?
+
+La guerre, l’état belliqueux, pour mieux parler, est une illusion
+entretenue par des habiles. C’est une nécessité illusoire; c’est une
+prétendue nécessité. Il suffirait de n’y pas croire pour qu’elle
+n’existât pas. Plût à Dieu que toutes les nécessités fussent de ce
+genre! L’humanité est attachée à l’état belliqueux comme la poule est
+attachée à la ligne tracée à la craie depuis sa patte jusqu’au mur. Elle
+n’y est attachée que parce qu’elle croit l’être. Dissipons ce fantôme
+rien qu’à le regarder. Des prêtres de la guerre comme des prêtres des
+religions on peut dire:
+
+ Notre crédulité fait toute leur science,
+
+et tout leur pouvoir.
+
+A supposer même que la guerre ait pu être il y a très longtemps, non pas
+un bien, ce que nous n’accorderons jamais, mais un mal fécond en biens,
+en quelques bienfaits; qu’on nous montre, au point de civilisation où
+nous en sommes arrivés, quels bienfaits peuvent sortir de la guerre! La
+civilisation consiste en ceci que l’humanité laisse progressivement
+derrière elle les moyens de civilisation qui lui ont servi primitivement
+et pendant un certain temps. Elle a laissé derrière elle le fétichisme,
+le polythéisme, les religions locales; elle est en train de laisser
+derrière elle même la religion naturelle, c’est-à-dire la religion
+universelle ou qui prétend l’être. Elle a laissé derrière elle
+l’esclavage, puis le servage; il se peut qu’elle laisse derrière elle
+l’éloquence, déjà si différente de cette sorte de suggestion qu’elle
+était jadis; il se peut qu’elle laisse derrière elle les beaux-arts qui
+sont une manière d’incantation, d’enchantement, de sorcellerie épurée et
+embellie. Chacun des moyens de civilisation cesse d’être utile à un
+moment donné et, regretté, sans doute, à cause de l’accoutumance et de
+la tradition et souvent de certains prestiges dont il s’est entouré,
+disparaît, et de telle manière qu’on s’étonne qu’il ait existé. Il en
+sera de même de la guerre qui, à supposer encore qu’elle ait été
+vraiment un moyen de civilisation, est certainement celui dont la
+disparition sera la moins regrettable et la moins regrettée.
+
+La guerre ne sert jamais à rien. On la dit faite pour amener la paix,
+une paix durable en ce que, de deux puissants elle en élimine un qui
+désormais se tiendra tranquille. Où voit-on que les guerres aient ce
+résultat? «L’Allemagne spoliée de l’Alsace-Lorraine en 1648 en dépouille
+la France, qui maintenant songe à la reprendre. Les victoires et les
+acquisitions de Napoléon se terminèrent par les traités de Vienne, dont
+le système artificiel suscita les guerres d’indépendance; on y trouve
+même les guerres de la campagne de 1866 qui ont pour suite celle de
+1870. La solution d’un litige met souvent en présence de questions
+adjacentes; une fois entré dans cette voie, il est difficile d’en
+sortir, et la pente entraîne fatalement de guerre en guerre... Des
+lésions multipliées naissent les rivalités historiques, les haines
+ethniques qui engendrent de nouvelles violences... La fréquence même des
+guerres semble prouver qu’elles ne résolvent rien. De 1496 avant J.-C. à
+1861, en 3358 ans, il y a eu 227 années de paix et 3130 de guerre, soit
+une année de paix sur 13, dans le monde civilisé seulement. L’illusion
+contraire provient de la fatigue, de l’épuisement des ressources après
+le carnage. Les belligérants paraissent désirer la paix et signent des
+traités. Mais ce n’est souvent qu’une trêve, passagère comme le
+sentiment de la faiblesse et d’autant plus précaire que les conventions
+imposées par la force ne semblent pas respectables à ceux qui les
+subissent...» (Lagorgette.)
+
+La vérité, tout sophisme écarté, c’est que la guerre n’est grosse que de
+la guerre, et ainsi indéfiniment.
+
+On dit quelquefois que la guerre ou l’attente de la guerre et la
+préoccupation de la guerre qui peut survenir est quelque chose comme un
+tonique nécessaire ou très salutaire, que les peuples qui vivent en paix
+et sûrs de la paix s’amollissent et s’énervent, deviennent «ces peuples
+flasques» dont parle le président Roosevelt. Mais _pour qui_ donc la
+disparition des guerres amènerait-elle l’oisiveté et la mollesse? Par
+définition, pour ceux dont la guerre est l’occupation, pour les peuples
+belliqueux, et c’est ainsi qu’Aristote a dit: «La constitution de
+Lycurgue ne se rapporte qu’_à une partie de la vertu_, à savoir à la
+valeur militaire; et les Spartiates se sont maintenus tant qu’ils ont
+fait la guerre; mais quand leur domination a été établie, ils ont péri,
+faute de savoir vivre en repos et de s’être exercés aux autres vertus
+plus importantes que celles des combats.»
+
+Pour qui encore? «Pour ceux qui par métier font partie de l’armée. Ainsi
+la noblesse, lorsque cessa momentanément sa fonction, ou lorsqu’elle
+n’en eut plus le monopole, tomba facilement dans l’inertie et la
+corruption, parce que son préjugé, concordant avec son inaptitude pour
+des travaux inaccoutumés, l’empêchait de s’y livrer. Qui à l’heure
+actuelle est oisif (et nous ne souhaitons pas qu’il cesse de l’être)?
+N’est-ce pas les militaires de profession, dont la tâche est de préparer
+et d’exécuter une guerre qui n’arrive pas? En sont-ils moins moraux, au
+dire des apologistes eux-mêmes? La suppression de la guerre
+substituerait à l’activité intermittente et violente l’activité continue
+et intense, encore que régulière, du travail industriel et de
+l’émulation économique...» (Lagorgette.)
+
+Il y aura toujours dans l’humanité une matière suffisante de travail,
+d’effort et même de lutte. L’humanité ne s’endormira jamais, parce que
+la paix n’endort point. De ce que la guerre est une crise de nerfs, il
+ne faut pas conclure que la paix soit un sommeil. Entre les deux il y a
+le travail sain, l’effort sain, la lutte, parfois même trop acharnée
+encore. Loin que la paix soit endormante, il faudrait qu’elle même
+devînt plus pacifique et se rapprochât davantage de la fraternité.
+
+Ne craignez donc pas pour les peuples une somnolence et une léthargie
+maladives. Il n’y a pas de peuple plus pacifique et, relativement, plus
+sûr de rester en état de paix que la Belgique. Il n’y en a pas, ou il y
+en a peu, qui soit plus laborieux et qui soit moins endormi.
+
+Ces souvenirs classiques des «délices de Capoue» et des Romains, aussi,
+s’alanguissant dans les loisirs de leur triomphe et se corrompant dans
+le silence et la prostration du monde vaincu, hantent seulement des
+cervelles peu meublées. Annibal ne s’amollit point, ni ses troupes; il
+était épuisé, comme son adversaire, et ni l’un ni l’autre, pour un
+temps, ne pouvait marcher à l’ennemi. Les Romains ne s’amollirent point
+dans la paix. Ils furent numériquement plus faibles, à un moment donné,
+que l’énorme marée de peuples, plutôt que d’armées, qui battait de tous
+côtés leurs frontières. Ils furent engloutis plutôt que conquis. On ne
+résiste pas à un phénomène physique, comparable et presque identique à
+un déplacement de l’Océan. L’Empire romain n’a pas été, à proprement
+parler, conquis par les Barbares; il a été recouvert par les Barbares.
+Il n’y a pas à parler ici d’ensommeillement, ni même de dégénérescence.
+
+On pourrait parler d’anarchie, oui; pendant certaines périodes les
+soldats disposèrent du pouvoir et le donnaient les uns à un général, les
+autres à un autre, et opposaient l’un à l’autre les hommes de leur
+choix; c’est de l’anarchie; mais ce n’est pas de l’énervement; l’âpreté
+même avec laquelle se battaient ces hommes les uns contre les autres
+pour se disputer l’empire, prouve qu’ils n’étaient ni endormis ni
+amollis. La paix ne paralyse point. Elle met en jeu seulement les
+éléments sains et purs de l’activité humaine, en laissant les autres
+inactifs et en les annihilant peu à peu par ne leur donner point de
+matière. Elle est, même aux yeux de ceux pour qui le travail et l’effort
+constant sont l’idéal, l’état normal de l’humanité.
+
+Ce que la guerre a de plus dangereux parce que c’est ce qu’elle a de
+plus corrupteur, c’est la paix avant et après elle, c’est la paix armée,
+c’est le militarisme en temps de paix. Le militarisme en temps de guerre
+a peut-être sa grandeur. Il développe, parce qu’il les exige, le
+courage, le sang-froid, la patience, la ténacité, l’abnégation,
+l’héroïsme; mais le militarisme en temps de paix est une triste école de
+démoralisation et de dégradation. La vie de caserne corrompt les jeunes
+gens juste au moment de leur vie où ils sont sans force de résistance
+contre les agents de démoralisation et juste au moment où les habitudes
+que l’on contracte ont une influence sur la vie tout entière. Cela doit
+faire frémir, surtout lorsque l’on songe qu’autrefois c’était une faible
+partie de la nation et la plus incorruptible, en ce sens qu’elle était
+déjà corrompue, qui passait par cette école et qui du reste y restait,
+ce qui faisait qu’elle ne pouvait guère contaminer le reste du peuple.
+Plus tard c’était encore une partie de la nation, plus considérable,
+mais une partie seulement, qui passait sept ans dans l’armée et qui
+ensuite rentrait dans la nation civile; on faisait encore, pour ainsi
+parler, la part du feu. Maintenant c’est la nation tout entière qui
+pendant deux ou trois ans, à l’âge des passions naissantes et de la
+faiblesse du caractère, est placée, comme à dessein, dans les meilleures
+conditions du monde pour contracter les vices les plus odieux et les
+souillures les plus indélébiles. Quand on songe que l’idéal moral, et
+nous parlons d’idéal pratique, est l’homme marié à vingt ans et père à
+vingt et un, et que c’est précisément à vingt ans que l’État prend le
+jeune homme pour l’empêcher de se marier, le dégoûter du mariage et
+souvent le condamner à ne jamais faire qu’un mariage infécond ou
+désastreux en ses conséquences; on souhaiterait que l’État composât son
+armée de citoyens âgés de quarante ans au moins; ou plutôt on veut
+énergiquement, de toute l’énergie que peut donner la pitié et l’amour du
+genre humain, que la guerre n’existe plus et que l’état militaire
+disparaisse à tout jamais.
+
+Mais l’immoralité suprême de la guerre et la suprême puissance
+démoralisatrice de la guerre ne sont pas encore là. La guerre est
+démoralisatrice parce qu’à cause d’elle il y a _deux droits_, deux
+justices, deux vertus, et que l’un de ces droits est négateur de
+l’autre, l’une de ces deux justices négatrice de l’autre, l’une de ces
+deux vertus négatrice, corruptrice et destructrice de l’autre. A cause
+de la guerre il y a deux morales absolument contradictoires, que l’on
+enseigne toutes deux aux hommes, dont l’une commande tout ce que l’autre
+défend, exalte tout ce que l’autre flétrit, et présente comme des actes
+de sublime vertu ce que l’autre appelle crimes; ce qui fait que les
+hommes ne peuvent pas savoir où est le droit, où est la justice, où est
+la vertu, où est la morale, et sont dans l’incapacité absolue d’avoir
+une règle de leurs mœurs.
+
+Pascal dit: «Pourquoi me tuez-vous?--Eh quoi! ne demeurez-vous pas de
+l’autre côté de l’eau? Si vous demeuriez de ce côté je serais un
+assassin; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave.»
+Pascal dit cela. Sénèque lui répond: «C’est la loi même de l’humanité:
+_publice jubentur vetita privatim_, tout ce qui vous est défendu à titre
+privé, vous est commandé à titre de défenseur de l’État.» C’est une
+règle universelle. A titre privé il vous est défendu de tuer, à titre de
+défenseur de l’État il vous est ordonné de tuer; à titre privé il vous
+est défendu de voler, à titre de défenseur de l’État il vous est ordonné
+de voler une province qui appartient à un autre ou qui s’appartient à
+elle-même; à titre privé il vous est interdit de vous faire justice à
+vous-même, à titre de défenseur de l’État vous n’en appelez qu’à la
+force pour revendiquer le droit ou ce qu’il vous plaît d’appeler votre
+droit.
+
+En d’autres termes, tout ce qui est crime pour un homme est vertu pour
+une nation; tout ce qui déshonore un homme honore un peuple; tout ce qui
+ferait mettre un homme en prison fait entrer une nation dans la gloire
+si elle réussit. Il y a des vertus nationales. Qu’est-ce qu’elles sont?
+Des vices privés. Qu’un homme, vous ou moi, soit transformé tout d’un
+coup en une nation: tout ce qui lui était défendu lui est ordonné, et
+tout ce dont on lui faisait honte lui fait gloire. Et, sans que cette
+transformation fantastique ait lieu, aussitôt que de l’état de paix on
+passe à l’état de guerre, je suis chargé par l’État de faire comme
+soldat tout ce qu’il me défendait de faire comme citoyen. Je change de
+morale en changeant d’habit.
+
+Et comme c’est précisément ce qui serait impossible en si peu de temps,
+il faut, même en temps de paix, il faut, par avance, que j’aie deux
+morales, l’une pour le moment présent, jusqu’à nouvel ordre, l’autre
+pour le moment de la déclaration de guerre, toute différente, toute
+contraire, mais que je dois entretenir soigneusement par provision,
+toute prête, tout prêt moi-même à m’en revêtir. _Publice jubentur vetita
+privatim_: il ne faut pas que j’oublie cela. Je suis, je dois être un
+_homo duplex_, vertueux et prêt au crime, pratiquant la vertu qu’on me
+demande tous les jours, prêt au crime qu’on peut me demander d’un moment
+à l’autre et pour lequel il ne faut pas que je sois pris au dépourvu.
+
+En d’autres termes encore, une nation est un être collectif qui, comme
+être collectif, ne doit avoir aucune des vertus qu’elle demande aux
+êtres qui la composent. Elle veut, parce qu’elle en a bon besoin, que
+les êtres qui la composent soient doux, humains, non querelleurs, non
+batailleurs, non agressifs, non voleurs, non meurtriers, qu’ils ne se
+fassent jamais justice eux-mêmes, qu’ils ne pratiquent pas la
+_vendetta_, qu’ils aiment les procédés réguliers, qu’ils aiment la loi,
+qu’ils fassent appel à la loi et s’en remettent aux décisions de la
+justice. Mais elle-même, en tant qu’être collectif, doit être rude, peu
+sensible, peu humanitaire, susceptible et ombrageuse, agressive
+quelquefois; car il est certain qu’on est parfois obligé d’attaquer pour
+se défendre, sans aucune confiance dans une justice supérieure qui la
+protégerait et lui ferait réparation.
+
+La nation est donc elle aussi _persona duplex_, très morale quand elle
+se tourne du côté des êtres qui la composent, très immorale, ou, si l’on
+veut, d’une tout autre moralité, quand elle regarde «de l’autre côté de
+l’eau»; très morale à son foyer, dans l’intérieur de sa maison, immorale
+ou d’une moralité si différente qu’elle en est contraire quand elle se
+met à sa porte et regarde ses voisins.
+
+Et comme cet être collectif, la nation, n’est pas une abstraction et ne
+vit que dans les êtres dont elle est composée, il faut bien que chacun
+de ces êtres ait parfaitement les deux natures qu’elle a elle-même,
+qu’il soit moral et immoral, vertueux et criminel, doux et dur, bête de
+troupeau, bête de proie, plein de scrupules et sans scrupules,
+respectueux de la justice et sceptique à l’endroit de la justice,
+adorateur du droit et négateur du droit, selon les circonstances, selon
+le point de vue et pour ainsi dire selon le côté où il se tourne.
+_Vetita privatim publice jubentur._
+
+Voilà la profonde immoralité de la guerre et de l’État armé. Ils ruinent
+toute moralité dans le cœur de l’homme par cette sorte de dualité qu’ils
+lui imposent, plus sûrement peut-être que ne ferait un immoralisme tout
+pur, tout franc et tout cru. Ils font des hommes d’éternels sophistes,
+des sophistes ingénus et innocents; mais des sophistes qui ne savent
+pas, qui ne peuvent pas savoir où est le vrai, où est le bien, où est le
+juste et où est la règle stable des actions humaines. Entre hommes, dans
+une nation, état social, règne de la loi; entre nations état naturel,
+règne de la force. Ces deux états me sont imposés _à la fois_; je suis,
+je vis à la fois dans ces deux états contradictoires et contraires; je
+dois à la fois ne croire qu’au droit et ne croire qu’à la force.--Et je
+dois ne pas me tromper dans l’art, assurément difficile, de placer où il
+faut, pour ainsi parler, ces deux croyances. Si j’invoque la règle de la
+force dans ma vie civile, je suis déshonoré et châtié. Si j’invoque la
+règle de la loi dans ma _vie nationale_ et si je refuse le service
+militaire parce que mon code me défend de tuer et du reste de me rendre
+justice à moi-même, je suis déshonoré et châtié. _Quid dem, quid non
+dem? Renuis tu quod jubet alter_, ou plutôt: _renuis tu quod tu jubes_.
+Que vous donnerai-je? Que ne vous donnerai-je pas? Vous me défendez ce
+que vous m’ordonnez et vous m’ordonnez ce que vous me défendez. Dans le
+même cerveau les maximes de la paix rongent et minent les maximes de la
+guerre, et les maximes de la guerre sapent et ruinent les maximes de la
+paix.
+
+De tout cela résulte une incertitude intime et profonde sur le vrai et
+sur le juste, une sorte de scepticisme médullaire, d’autant plus
+dévastateur qu’il est inconscient, et qui n’est pas autre chose que
+l’immoralité elle-même, que l’immoralité essentielle, s’il est vrai,
+comme on peut le croire, que l’immoralité essentielle est
+l’impossibilité de se faire une morale.
+
+De tout cela la guerre est la cause, la guerre source, effet et excuse
+de toute immoralité humaine; la guerre que l’on fait par immoralité, qui
+est féconde à son tour en immoralité et qui justifie enfin les
+immoralités et les glorifie par l’éclat spécieux et prestigieux qu’elle
+jette sur elles et les noms pompeux dont elle les nomme. Guerre à la
+guerre! Il n’y a qu’une guerre légitime, c’est la guerre que l’on mène
+contre la guerre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE BELLICISME.
+
+
+Voici à peu près comment les bellicistes répondent.
+
+La guerre est un fait éternel dans l’histoire de l’humanité: c’est donc
+un fait _naturel_. L’humanité est constituée de telle sorte qu’elle
+porte, pour ainsi parler, la guerre dans son sein. Or, il ne faut pas
+essayer de heurter de front les faits naturels. On peut les corriger,
+les amender, les diriger surtout et comme les aiguiller sur de nouvelles
+voies. On ne les supprime pas de haute lutte. Quand les pacifistes
+parlent de guerres impulsives, ils ont bien tort d’en parler; car en
+reconnaissant que la guerre est impulsive, ils reconnaissent qu’elle est
+naturelle.
+
+Elle est naturelle comme la volonté de puissance; elle est naturelle
+comme le désir de persévérer dans l’être. Oui, il est possible que la
+combativité humaine ait pour première origine la nécessité de se
+défendre contre les ours, les lions et les tigres; mais elle a pour
+seconde origine ou pour origine aussi ancienne que la précédente la
+nécessité de se défendre contre l’homme assaillant, et l’homme
+assaillant a toujours existé, ou a existé dès que les hommes ont été
+proches les uns des autres. Or, il est assez probable qu’ils ont
+toujours été proches les uns des autres, et que même aux temps où il
+existait d’immenses parties de la planète non peuplées d’hommes, les
+hommes, dans les parties peuplées de la planète, étaient proches les uns
+des autres. Eh bien! dès qu’il s’est trouvé un fort et un faible proches
+l’un de l’autre, le fort a attaqué le faible soit pour lui prendre ce
+qu’il avait, soit pour le réduire en servitude. Le faible s’est défendu,
+comme il a pu, souvent très bien; car le sentiment de la faiblesse
+aiguise l’intelligence et crée la ruse. Dès lors le fort et le faible
+ont été en légitime défense l’un à l’égard de l’autre. L’état de guerre
+perpétuelle était né.
+
+D’autres fois, contre un fort, le faible a appelé à son secours un autre
+faible, et la solidarité est née. Mais l’état de guerre n’en a pas cessé
+pour cela, au contraire; car la légitime défense n’a fait que se
+généraliser. Chaque fort devant un faible a eu l’idée de le léser, fait
+initial, mais de plus il a été en défiance d’un autre faible tout prêt à
+secourir le faible ici présent, et, devant ce faible en légitime
+défense, il s’est senti en légitime défense lui-même. Ainsi de suite
+jusqu’à nos jours et, sauf le premier fort qui a attaqué un faible,
+personne absolument n’est coupable, ni même précisément malveillant. La
+guerre est une perpétuelle légitime défense. Ce qui était d’homme à
+homme aux premiers temps est devenu de peuple à peuple; et la guerre
+perpétuelle, légitime défense d’homme à homme, est devenue perpétuelle
+légitime défense de peuple à peuple, et il n’y a pas d’autre différence.
+
+La nature, en donnant à l’homme la volonté de puissance, a dit à tous
+les hommes: défendez-vous les uns contre les autres, et telle est votre
+loi. La nature, en créant le premier fort qui a fait injure à un faible
+et qui seul est responsable de tout, a dit aux forts: «Allez, à vos
+risques et périls, puisque je vous ai donné le désir d’être
+puissants.»--Et elle a dit aux faibles: «défendez-vous par
+l’intelligence et aussi par l’union, ce qui est possible et pratique,
+puisque les faibles sont plus nombreux que les forts»; et elle a dit
+cela peut-être dans un dessein excellent, comme sans doute nous le
+verrons tout à l’heure.
+
+Pour le moment retenons ceci: à la prendre en sa généralité, la guerre
+n’est pas injuste, puisque, si on l’examine bien, elle n’est que
+légitime défense continue et universelle. Le _bellum omnium in omnes_ de
+Hobbes, qui a soulevé tant de protestations, se réduit à n’être que
+ceci: les hommes par leur nature même sont obligés de se défendre les
+uns contre les autres. Ils le font comme ils peuvent, tantôt par la
+ruse, tantôt par la soudaineté de l’attaque, tantôt en se défendant
+d’avance, ce qui est injuste, reconnaissons-le; mais ce qui rentre
+encore dans la règle générale et n’en est qu’une application un peu
+abusive.
+
+Il y a des cas où le philosophe, le moraliste, ne peut pas s’empêcher de
+reconnaître qu’il y a véritable dérogation au principe: un peuple, par
+exemple, qui en asservit un autre, à raison de cent contre un,
+uniquement parce que cet autre a des mines d’or. Oui, là il y a abus si
+criant que c’est une véritable dérogation. Mais en général un peuple
+même très puissant qui en attaque un autre, même très faible, est encore
+un peuple qui se défend, parce que la puissance même a ses faiblesses
+qui viennent de sa puissance même; parce qu’un peuple puissant, à cause
+de sa puissance, sent qu’il va être attaqué par plus puissant ou aussi
+puissant que lui, et a besoin d’en conquérir un petit pour se créer un
+boulevard ou un rempart contre d’autres.
+
+Oui, le plus souvent la guerre est légitime défense ou défense
+nécessaire. N’est-il pas vrai que neuf fois sur dix, les Romains ont été
+forcés à la guerre par une véritable nécessité matérielle? N’a-t-il pas
+été à peu près prouvé que toutes les guerres de Napoléon, il a été
+contraint de les faire, comme aussi il est bien certain que ses ennemis
+étaient contraints de l’y contraindre? C’est un enchaînement de causes à
+effets et d’effets devenus causes à d’autres effets qui subsiste et dure
+depuis le commencement du monde. Un tel enchaînement a bien l’air au
+moins d’une loi naturelle, d’une loi de l’humanité.
+
+--Changeons de loi, disent nos contradicteurs; repoussons ce fatalisme
+odieux qui vient de nous être exposé et, en êtres libres, décrétons que
+de ce que ceci a toujours été, ce n’est pas une raison pour que ceci
+soit toujours, et même c’est une raison pour qu’il ne soit plus!
+
+--Toujours cette prétention de vouloir changer la nature humaine! Elle
+est belle, cette prétention, et ici nous n’avons pas le beau rôle, le
+rôle brillant; mais elle est téméraire jusqu’au délire. Où voit-on que
+la nature humaine ait jamais changé? Elle ne se modifie même pas. Elle
+change d’apparences, elle change d’aspects extérieurs. Qui croit à un
+changement profond arrivé dans l’humanité? Qui est dupe, par exemple, de
+l’abolition de l’esclavage, de l’abolition du servage, et qui ne sait
+qu’il n’y a que des différences honorifiques, pour ainsi dire, et qu’il
+n’y a point de différences réelles entre l’esclave antique et l’ouvrier
+d’aujourd’hui? Qui croit à un abîme qu’il y aurait entre la monarchie et
+la démocratie, et qui ne sait que, partie de l’idée de liberté et
+d’égalité, la Démocratie organise, comme fatalement, un régime où, tout
+comme autrefois, un certain nombre d’hommes en oppriment un certain
+nombre d’autres? Qui croit, vraiment, à la suppression des religions,
+alors que nous voyons telle théorie généreuse et chimérique comme le
+socialisme prendre tous les caractères d’une religion intolérante et
+fanatique, avec, du reste, comme toute religion, ses fidèles qui y
+croient et un certain nombre de ses prêtres qui n’y croient pas? Qui
+s’imagine que les guerres religieuses n’existent plus, alors que nous
+les voyons revivre, et avec quelle recrudescence, dans tel peuple,
+considéré (surtout, à la vérité, par lui-même) comme le plus éclairé de
+l’univers? Qui croit, vraiment, que les arts disparaîtront? Qui croit,
+vraiment, que les passions violentes déchaînées par l’amour
+disparaîtront?
+
+Et cette forme, désastreuse, si l’on veut, mais cette forme éternelle de
+l’activité humaine, qui s’appelle la guerre ou qui s’appelle la
+combativité, disparaîtrait de la surface du monde? Oui, sans doute, si
+la passion peut-être la plus profonde au cœur de l’homme, la volonté de
+puissance, disparaissait; oui sans doute si l’idée d’être lésé ou d’être
+en péril cessait d’être insupportable; oui sans doute, si la méfiance
+d’homme à homme était ôtée du cœur humain; oui, sans doute, si cinq ou
+six passions fondamentales et essentielles étaient, du jour au
+lendemain, car il faudrait cela, comme extirpées de l’âme de tous les
+hommes; oui, sans doute, en un mot, si l’immuable nature humaine était
+radicalement changée. Cela peut-il être espéré et peut-on partir en
+campagne sur une si puérile espérance?
+
+ * * * * *
+
+Et du reste, en vérité, cela serait-il un bien? Là est la grande
+question, qu’il nous faut examiner franchement, courageusement et sans
+vaine sensiblerie.
+
+La guerre est-elle pour l’humanité un mal et la disparition de la guerre
+serait-elle un bien? Il est assez entendu que nous appelons un mal
+quelque chose où il y a plus de mal que de bien, où le bien ne compense
+pas le mal; et que nous appelons un bien quelque chose qui, quoique
+contenant du mal, laisserait, une fois disparu, plus de mal dans
+l’humanité qu’il ne lui en faisait. Examinons.
+
+Quelques-uns ont dit que la guerre est «divine». Il faut bien citer une
+fois de plus les _strophes_ de Joseph de Maistre sur ce sujet. Elles
+sont éloquentes, elles sont lyriques, et puis on finit par s’apercevoir
+que, même, elles contiennent quelque chose: «La guerre est divine en
+elle-même parce qu’elle est une loi du monde. La guerre est divine dans
+la gloire mystérieuse qui l’environne et dans l’attrait non moins
+inexplicable qui nous y porte. La guerre est divine dans la protection
+accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux qui sont
+rarement frappés dans les combats et seulement lorsque leur renommée ne
+peut plus s’accroître et que leur mission est finie. La guerre est
+divine par la manière dont elle se déclare. Combien ceux qu’on regarde
+comme les auteurs de la guerre sont entraînés par les circonstances! La
+guerre est divine par ses résultats qui échappent absolument aux
+spéculations des hommes.»
+
+Autrement dit la guerre est divine parce qu’elle est inintelligible. Au
+fond de ces vaticinations il y a ce raisonnement: ce qu’on ne comprend
+pas est mystérieux, ce qui est mystérieux est divin, donc la guerre est
+divine. Autant vaudrait dire la guerre est divine parce qu’elle est
+absurde. Commentant ce passage pour le louer, Proudhon ne peut pas
+s’empêcher de montrer, malgré lui, qu’il est un non-sens: «Ainsi parle
+de Maistre, le grand théosophe, plus profond mille fois dans sa
+théosophie que les soi-disant rationalistes que sa parole scandalise. De
+Maistre, le premier, faisant de la guerre une sorte de manifestation des
+volontés du ciel et _précisément parce qu’il avoue n’y rien comprendre,
+a montré qu’il y comprenait quelque chose_.» Il est difficile de mieux
+avouer que de Maistre, en rejetant la guerre dans l’inexplicable pour
+l’adorer, n’a démontré, pour ceux qui ne sont pas mystiques, que ceci
+qu’on ne peut pas donner pour elle de bonnes raisons.
+
+Cependant relisez les premières lignes. Les premières lignes d’un homme
+qui va s’emporter sont celles où il ne s’emporte pas encore et par
+conséquent celles où il exprime sa pensée et non son exaltation. Or qu’y
+dit-il? En style de «théosophe» ce que nous disions en style de
+positiviste: «La guerre est divine en elle-même, parce qu’elle est une
+loi du monde.» Traduisez ainsi: «la guerre est _naturelle_, en soi,
+parce qu’elle est une loi du monde.» Et c’est précisément ce que nous
+disions et c’est très considérable; il est inutile de prouver à une loi
+qu’elle est absurde, et l’on peut même dire qu’il n’est pas possible
+qu’il y ait de l’absurdité dans une loi. Il n’y a rien à faire devant
+une loi, si ce n’est constater qu’elle existe. De même si: «la guerre
+est divine dans la gloire mystérieuse qui l’environne» n’est qu’une
+phrase et ne signifie rien, «l’attrait inexplicable qui nous y porte»,
+est plein de sens et d’un sens vrai. Cela vise la guerre impulsive, la
+combativité innée. L’homme est un animal belliqueux, cela est bien digne
+de considération. Si nous étions sûrs de quelque chose, si, en
+particulier, nous étions sûrs que l’homme a _toujours_ été belliqueux,
+la question serait tranchée. Malheureusement nous ne connaissons pas la
+préhistoire, et en s’appuyant sur la préhistoire supposée nos
+adversaires peuvent nous embarrasser. En invoquant la préhistoire on ne
+prouve rien, mais on peut faire douter de tout ce qui est prouvé. Encore
+est-il que depuis que l’homme est connu, il est connu comme belliqueux,
+ou si vous voulez, depuis que l’humanité est connue, elle est connue
+comme contenant toujours des parties belliqueuses qui subjuguent celles
+qui ne le sont pas ou qui le sont moins, et qui se disputent celles qui
+ne le sont pas ou qui le sont moins. Ce n’est peut-être pas une loi
+préhistorique, mais c’est une loi historique, et nous avouerons
+humblement que cela nous suffit, et voilà ce que Joseph de Maistre a
+très bien vu, encore qu’il ait fait suivre ce constat d’effusions
+lyriques qui le décréditent.
+
+Ne disons donc plus que la guerre est divine, parce que nous n’en savons
+rien et parce que le dire est un peu reconnaître que nous ne pouvons pas
+nous en rendre compte; mais disons qu’elle est naturelle et, allant plus
+loin, demandons-nous si elle n’est pas bonne.
+
+Nous disons qu’elle est bonne, non pas en elle-même, ou du moins nous ne
+le disons pas encore; mais nous disons qu’elle est bonne en ceci que son
+contraire est funeste, et à cause de tout ce que son contraire a de
+funeste. On a assez parlé des horreurs de la guerre pour qu’il nous soit
+permis de parler des horreurs de la paix. Elles sont à faire frémir, ou
+tout au moins elles sont à faire réfléchir. La paix énerve et amollit
+les peuples, et surtout la croyance que la paix sera éternelle. L’état
+le plus sain pour un peuple est celui où il est en paix, mais où il
+s’attend continuellement à la guerre et s’y prépare. La guerre ou la
+paix armée préserve, comme a dit Byron, «de la pourriture et de la
+moisissure.»--«Il est peut-être vrai, dit Hume, qu’une guerre
+perpétuelle changerait les hommes en bêtes sauvages; mais il est plus
+vrai encore qu’une paix perpétuelle les changerait en bêtes de
+somme.»--«Si la sottise, la négligence, la paresse et l’imprévoyance des
+États, dit Renan (pourtant pacifiste), n’avaient pour conséquence de les
+faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement
+pourrait descendre l’espèce humaine. Le jour où l’humanité deviendrait
+un grand Empire romain pacifié, n’ayant plus d’ennemis extérieurs,
+serait le jour où la moralité et l’intelligence humaines courraient les
+plus grands dangers.»
+
+Il faut creuser un peu ces considérations trop générales et tâcher de se
+faire une idée de ce en quoi consiste la décadence d’un peuple. La
+décadence d’un peuple consiste en une espèce de lent suicide par suite
+de découragement et d’abandonnement de soi-même. Elle consiste en ceci
+qu’un peuple abandonne et même déteste toutes les forces morales par
+lesquelles il s’est constitué comme nation. Les Romains ont été sobres,
+religieux, loyaux, constants, fidèles, appliqués avec passion à toutes
+les vertus militaires, etc. Montesquieu nous les montre perdant les unes
+après les autres toutes ces qualités par une sorte d’impuissance à vivre
+et par une sorte de renoncement au vouloir vivre. Religieux autrefois et
+de cette religion qui non seulement «est toujours le meilleur garant
+qu’on puisse avoir des mœurs des hommes», mais encore de cette religion
+qui fait «qu’on mêle quelque sentiment religieux à l’amour qu’on a pour
+sa patrie», ils avaient été envahis par la «secte d’Épicure» qui
+«contribua beaucoup à gâter leur cœur et leur esprit. Les Grecs en
+avaient été infatués avant eux; aussi en avaient-ils été plus tôt
+corrompus». Mais il faut remarquer que cette secte ne se développa chez
+eux que quand ils n’eurent plus rien à craindre de l’étranger et quand
+ils crurent n’avoir plus besoin de vertus, et ce n’est pas tant
+l’épicurisme qui les amollit que ce n’est un commencement
+d’amollissement qui les inclina du côté de l’épicurisme.
+
+Ils avaient été sobres et contempteurs de la richesse, tout au moins de
+la richesse particulière, et ne tenant qu’à la richesse publique. Ils ne
+s’aperçurent pas que là était une de leurs grandes forces d’abord contre
+l’étranger et ensuite contre eux-mêmes. Car «avec des biens au-dessus
+d’une condition privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; et,
+aussi, avec les désirs et les regrets d’une grande fortune ruinée on fut
+prêt à tous les attentats et, comme dit Salluste, on vit une génération
+de gens _qui ne pouvaient ni avoir de patrimoine ni souffrir que
+d’autres en eussent_». La paix conquise et crue assurée donne carrière à
+ces appétits de jouissances qui se résolvent, en définitive, en haines
+sociales.
+
+Ils avaient été d’une loyauté scrupuleuse, sinon à l’égard des
+étrangers, ce qui n’était pas du tout dans les mœurs antiques et ce qui
+n’est guère dans les mœurs modernes, du moins entre eux et dans leurs
+relations d’hommes privés et de citoyens. Ils devinrent un peuple de
+délateurs, ou au moins un peuple où la moitié des citoyens était occupée
+à dénoncer l’autre: «les sénateurs allaient au-devant de la servitude et
+les plus illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs»,
+exemple qui, comme on le pense bien, était suivi par une foule d’hommes
+moins qualifiés. On use et l’on abuse, au moyen de la loi de
+_lèse-majesté_, du grief de conspiration. Tout est conspiration qui peut
+servir à perdre les ennemis ou les adversaires, vrais ou supposés, du
+pouvoir: «On punissait autrefois une véritable conspiration; on punit
+maintenant une parole malicieusement expliquée... Parler, se taire, se
+réjouir, s’affliger, avoir de la peur ou avoir de l’assurance: tout est
+crime, tout mérite supplice.» (Saint-Evremont).
+
+Ils avaient été les soldats admirables que l’on sait; ils perdirent, en
+dernier lieu, mais ils perdirent, jusqu’à leur discipline militaire:
+«Ils abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que les
+soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien
+de quitter leurs cuirasses et ensuite leurs casques, de sorte qu’exposés
+aux coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir. Il ajoute qu’ils
+avaient perdu l’habitude de fortifier leur camp, et que par cette
+négligence leurs armées furent enlevées par la cavalerie des barbares.»
+
+Telle est la suite de la décadence d’un très grand peuple. On peut la
+définir une inconscience des forces morales qui l’ont fait grand, et un
+oubli de plus en plus profond de ces forces, et une insouciance ou un
+mépris de plus en plus grand à leur égard.
+
+Et d’où cette inconscience vient-elle? De l’habitude de la paix peu
+troublée ou peu dangereusement troublée et de la persuasion qu’elle ne
+peut pas l’être. Remarquez que ce qui fut vrai d’un peuple vainqueur et
+trop vainqueur et précisément parce qu’il avait été trop vainqueur,
+pourrait l’être d’un peuple vaincu qui se persuaderait qu’il l’a été
+assez complètement pour que désormais on le laisse tranquille; ou,
+phénomène assez naturel, quoique idée stupide, qui se persuaderait que,
+parce qu’il ne songe plus aux conquêtes, personne n’y songe plus et que
+l’ère des conquêtes est passée.
+
+Les longues trêves sont très favorables à ce genre d’illusions, du moins
+chez les esprits simples et chez les esprits frivoles. Seul ce qui se
+passe les frappe et ils sont comme insensibles à ce qui s’est passé et
+incapables de prévoir ce qui peut se passer encore. Ils n’ont pas lu et
+sont incapables de comprendre cette considération de Montesquieu: «Ce
+n’est pas la fortune qui domine le monde: on peut le demander aux
+Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se
+gouvernèrent sur un certain plan et une suite non interrompue de revers
+lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales,
+soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie,
+l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent; tous les accidents sont
+soumis à ces causes; et si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une
+cause particulière, a ruiné un État, _il y avait une cause générale qui
+faisait que cet État devait périr dans une seule bataille_.»
+
+Ils n’ont pas lu non plus cette observation très juste d’un M. de
+Ficquelmont, à qui Proudhon a fait l’honneur de la citer plusieurs fois
+avec complaisance: «Il y a des gens qui ont l’air de concevoir la marche
+du monde comme un drame divisé en actes. Ils croient que pendant les
+entr’actes ils peuvent se livrer, sans crainte d’être troublés, à leurs
+plaisirs et à leurs affaires privées. Ils ne voient pas que ces
+intervalles, pendant lesquels les événements semblent interrompus, _sont
+le moment intéressant du drame_. C’est pendant ce calme apparent que se
+préparent les causes du bruit qui se fera plus tard. Ceux qui ne voient
+que les grosses choses, _qui n’entendent que les détonations_, ne
+comprennent rien à l’histoire.»
+
+Cela sera d’autant plus vrai désormais, même matériellement en quelque
+sorte et en prenant la question par son côté le plus pratique, que, _de
+nos jours, c’est pendant la paix qu’on fait la guerre_, et que par suite
+la guerre est perpétuelle, et le mot paix n’a plus de sens du tout.
+Autrefois (j’exagère un peu; mais proportionnellement c’est très exact)
+autrefois, on déclarait la guerre,--on la préparait,--on la faisait.
+Aujourd’hui, avec le perfectionnement de l’outillage militaire, on est
+forcé de préparer la guerre continuellement en surveillant les progrès
+de l’armement de l’adversaire et en se maintenant à ce niveau ou en le
+dépassant. Il s’ensuit que cette préparation continuelle de la guerre,
+_c’est la guerre elle-même_, la vraie, et que la guerre proprement dite
+n’est que la dernière bataille, une sorte de contrôle et de preuve, ce
+qui indique quel est celui des deux adversaires _qui s’est le mieux
+battu_ pendant cinquante ans.
+
+Dans ces conditions il n’y a jamais de paix; la guerre est littéralement
+continuelle et le succès est en définitive à celui qui lutte le mieux
+continuellement, et la défaite est pour celui qui a des moments de
+relâche, pour celui-ci surtout qui aurait eu la bêtise de croire _qu’on
+était en paix_. Celui-ci serait aussi stupide que le belligérant qui, en
+temps de guerre proprement dite, en campagne, n’aurait pas d’éclaireurs.
+Si, de nos jours, en Europe, il existait, ce qui après tout est
+possible, un peuple qui ne se crût pas tous les jours à la veille d’une
+guerre; qui, paresseux et frivole, comme le lièvre de la fable, crût
+toujours qu’il a bien le temps; qui ne fût jamais prêt; qui à chaque
+alerte, fondée ou non, s’aperçût qu’il n’est pas prêt et se préparât
+avec une hâte fébrile, gage certain de la défaite; à ce peuple-là, pour
+qu’il disparût et comme se fondît peu à peu sans retour, il ne faudrait
+jamais déclarer la guerre, il faudrait _déclarer la paix_; il faudrait
+lui déclarer la paix avec insistance pendant quarante ou cinquante ans.
+C’en serait fait de lui.
+
+Non seulement la paix réelle amollit les peuples; mais la paix _crue_,
+la paix supposée, la croyance en la paix, la paix armée prise pour la
+paix, la continuelle préparation de la guerre prise pour la paix alors
+qu’elle est la guerre elle-même, est un narcotique admirable et
+l’essentiel principe de décadence pour une nation.
+
+Cela sera vrai de plus en plus, comme il résulte de plusieurs pages très
+fines de M. Lagorgette (400-415)[6], parce que les guerres, qui étaient
+autrefois, avant la Révolution française, sinon des jeux de princes, du
+moins des entreprises princières, à but restreint, à visées restreintes,
+quelquefois même faites presque exclusivement pour l’honneur, sont
+maintenant des conflits où toute la nation est engagée et où l’existence
+de la nation est en jeu. En cela comme de tant d’autres manières, nous
+retournons aux temps antiques. Quand deux peuples modernes luttent l’un
+contre l’autre, il s’agit de savoir lequel sera réduit en esclavage. Je
+n’exagère pas tant. Il s’agit de savoir lequel des deux, parce qu’il
+aura été vaincu, d’abord verra son territoire considérablement diminué,
+diminué autant qu’il sera expédient pour que l’adversaire en soit
+enrichi sans en être gêné; ensuite se verra imposer des traités de
+commerce désavantageux qui tariront peu à peu ses sources de richesses
+et par suite ses puissances mêmes de population; de plus sera en butte à
+des tracasseries capricieuses, impérieuses et humiliantes; enfin, ce qui
+est bien à considérer, par suite de sa dépopulation au moins
+proportionnelle, conséquence de sa diminution économique, sera peu à peu
+pénétré, en pleine paix, d’une invasion lente des hommes du peuple
+adverse et des hommes des autres peuples aussi; d’une invasion que
+j’appellerai une invasion individuelle continue, laquelle lui fera
+perdre peu à peu son caractère ethnique et par conséquent les forces de
+résistance qui pouvaient lui rester. Je n’exagérais donc pas infiniment
+en disant que dans une guerre moderne il s’agit de savoir quel peuple
+sera réduit en esclavage.
+
+ [6] Voir aussi l’excellent livre _Les Maîtres de la guerre_, du
+ lieutenant-colonel Rousset.
+
+Voilà pourquoi il faut de nos jours que chaque peuple tout entier, s’il
+ne veut pas périr, fasse continuellement, tous les jours, cette guerre
+qui s’appelle la préparation à la guerre; et voilà pourquoi, tout
+autant, il ne faut pas qu’il croie à la paix, qu’il croie que la paix
+existe; voilà enfin pourquoi ce qui n’est pas vrai de tout temps est
+vrai du nôtre, à savoir qu’un peuple pacifiste serait un peuple qui
+voudrait mourir, à savoir que le Pacifisme est simplement le signe de la
+décadence d’un peuple.
+
+Il y a un autre symptôme de la décadence d’un peuple, qui du reste se
+rattache étroitement au précédent, en ce sens que si ce qui précède, le
+Pacifisme, est symptôme de décadence, ce qui suit est symptôme très net
+de Pacifisme, de telle sorte qu’on pourra dire, si l’on veut, que ce qui
+suit est symptôme de symptôme, signe de signe; il n’importe.
+
+Nous voulons parler de la manie qu’a souvent un peuple de ne s’occuper
+que de questions intérieures et des questions intérieures les plus
+irritantes. Questions constitutionnelles, questions religieuses,
+questions de métaphysique politique ou de métaphysique théologique, il
+est curieux que l’on peut constater dans l’histoire que c’est à ces
+questions que se livrent passionnément les peuples qui sont le plus près
+de leur fin. On dirait que c’est un _divertissement_. On dirait que
+c’est pour ne pas penser à l’étranger qui les guette que ces peuples
+font exactement comme s’ils étaient seuls au monde; on dirait que, comme
+Pascal assure qu’on court après un lièvre pour ne pas rester seul avec
+soi-même, de même ces peuples discutent, débattent, disputent à grands
+cris avec eux-mêmes, non pas pour fuir leur propre compagnie, mais pour
+échapper aux préoccupations qu’ils auraient sans cela du côté de
+l’étranger menaçant ou inquiétant. Ce n’est pas cela, c’est bien qu’en
+vérité ils ne croient pas à l’étranger menaçant ou inquiétant; c’est
+qu’en vérité ils se croient seuls au monde et aussi autorisés à se
+quereller ou excusables de le faire que s’ils étaient seuls sur la
+terre.
+
+Les âpres querelles intérieures sont symptôme de Pacifisme et le
+Pacifisme est symptôme de décadence. C’est en songeant aux peuples qui
+ont été dans cet état que Proudhon disait avec une sorte de férocité,
+que, du reste, il aimait trop: «Toute nation incapable de s’organiser
+politiquement et dans laquelle le pouvoir est instable est une nation
+destinée à la consommation de ses voisins. Comme celle qui ne saurait ou
+ne voudrait faire la guerre, ou qui serait trop faible pour se défendre,
+elle n’a pas le droit d’occuper une place sur la carte des États, elle
+gêne; il faut qu’elle subisse une suzeraineté. Ni la religion, ni la
+langue, ni la race ne sont ici de rien; la prépondérance des intérêts
+domine tout et fait loi. Droit de la force, droit de la guerre, droit
+des gens, droit politique, deviennent alors synonymes: là où manque la
+force, le gouvernement ne tient pas et la nationalité encore moins.
+Droit terrible, direz-vous, droit regnicide, dans lequel on hésite à
+reconnaître une forme de la justice! Eh! non! Pas de vaine sensibilité!
+Souvenez-vous que la mort de l’État n’entraîne pas celle des citoyens et
+qu’il n’y a pas de pire condition pour ceux-ci que celle d’un État
+décrépit et déchiré par les factions. Quand la patrie est réfractaire à
+la liberté, quand la souveraineté publique est en contradiction avec
+celle du citoyen, la nationalité devient un opprobre et la régénération
+par les forces étrangères une nécessité.»
+
+De cette page où il y a trop d’éloquence, ne retenons que ceci. Les
+querelles intérieures qui s’exagèrent à mesure que le péril extérieur
+est plus grand; les querelles intérieures qui s’exagèrent jusqu’à faire
+absolument oublier le péril extérieur; les querelles intérieures qui
+s’exagèrent jusqu’à faire nier le péril extérieur; les querelles
+intérieures qui ont besoin que le péril extérieur soit oublié et nié et
+qui le nient pour durer, sont causes et effets de décadence nationale
+profonde. On peut dire que la vitalité intérieure est en raison directe
+de la préoccupation des choses étrangères. Il n’y a rien de plus
+national que les affaires extérieures. Des élections conservatrices,
+antisocialistes, nationalistes, impérialistes, comme celles d’Allemagne
+en 1907, sont une défaite autrichienne et une défaite française,
+analogues à Sadowa ou à Sedan. C’est Bismarck qui l’a dit: «Le souci des
+choses du dehors doit prédominer; les choses du dehors doivent être
+placées au-dessus de toutes les autres». Au fond la vérité en politique
+est ceci: _il n’y a que la politique étrangère_.--Évidemment, puisque la
+politique intérieure doit être menée, sinon en raison, du moins en
+considération continuelle des choses du dehors. Comment devons-nous
+vivre? avec notre caractère national, avec nos idées générales que nous
+tendons à réaliser, mais de telle sorte qu’aucune de nos démarches en ce
+sens ne nous affaiblisse du côté de l’étranger. Tout le problème est là.
+Les peuples qui méconnaissent ces vérités élémentaires ou qui n’y
+songent jamais parce qu’elles les gênent, sont en décadence manifeste.
+
+Remarquez encore et en dernier lieu combien la décadence en ses formes
+vulgaires pour ainsi dire et grossières, très sensible à tous les
+regards et comme palpable, se rattache à cette question du pacifisme. La
+décadence, sous ses formes vulgaires et à la portée de tous les
+prédicateurs, consiste en ceci: chacun, dans une nation, ne songeant
+qu’à son intérêt personnel, se met soigneusement du côté du plus fort.
+Il se forme ainsi un parti, et c’est celui du roi, ou celui du «tyran»,
+ou celui des chefs de la république. Ce parti, profitant du besoin que
+les chefs ont de lui, s’il s’agit d’une république ou d’une tyrannie,
+profitant simplement de la complaisance du roi, s’il s’agit d’une
+monarchie, complaisance qu’il a su capter en flattant ses passions, soit
+religieuses, soit tout autres; ce parti exploite le pays comme terre
+conquise; il se fait donner tout ce qui dans ce pays rapporte quelque
+chose sans demander trop d’efforts. Il dit et c’est son seul principe:
+
+ Nul n’aura des emplois hors nous et nos amis.
+
+Il veut qu’il y ait pour lui passe-droit continuel dans la distribution
+des faveurs, passe-droit et contre-droit continuel dans les arrêts de la
+justice, exemption pour lui de toutes les charges un peu lourdes et
+réserve à lui faite de tous les profits de tous genres. Pour en parler
+avec familiarité, le gouvernement est pour lui un bureau de placement;
+et pour en parler en beau style, «la république est une dépouille»,
+comme a dit Montesquieu.
+
+A procéder ainsi, qu’arrive-t-il? Il arrive que tout s’énerve,
+administration, justice, armée, police. Du moment que le seul moyen
+«d’arriver» est de plaire, chacun veut plaire et personne ne songe à
+travailler avec zèle, ni même à faire correctement son métier. Tout le
+monde se presse, pour y entrer, à la porte de ce parti qui dispose de
+tout sans demander de mérite et qui ne s’est donné que la peine de
+plaire; et il multiplie ainsi le nombre des imméritants que l’on
+pourvoit et des incapables que l’on nantit. Il ne s’agit pour les uns
+que de continuer à plaire; et pour les autres que de plaire à ceux qui
+ont plu; et pour d’autres encore qu’à s’efforcer de plaire à ceux qui
+commencent à être agréés de ceux qui depuis longtemps sont en possession
+de faveur. Ceux-là même, toujours en nombre assez considérable, il faut
+le reconnaître à l’honneur de l’humanité, qui, par dignité, ne veulent
+pas entrer dans la société de favoritisme, dans le syndicat de
+flagornerie, et dans le bureau de placement pour bons à tout faire,
+ceux-là même, découragés par tant de passe-droit, par tant d’hommes qui
+passent devant eux à bride abattue sans autre mérite que d’être bien vus
+en haut lieu, ne sont plus que corrects quand ils pourraient être zélés,
+ponctuels quand ils pourraient être initiateurs et réguliers, quand ils
+pourraient être énergiques. Tout s’énerve, administration, justice,
+armée, police; tout s’énerve et se stérilise. Une partie de la nation et
+celle qui devrait diriger l’autre est en une sorte de léthargie, dont
+elle ne s’éveille que pour s’occuper de politique militante,
+c’est-à-dire de la seule chose qui ne devrait jamais l’occuper.
+
+Voilà un des aspects de la décadence d’un peuple.--Nous voilà bien loin
+du Pacifisme. Non pas! Le Pacifisme ici sert d’excuse et en servant
+d’excuse il se confirme lui-même et se fortifie d’une manière très
+dangereuse. Ces hommes qui se partagent la république comme une
+dépouille, pour répéter les fortes expressions du philosophe, se disent
+_pour s’excuser_: nous n’agirions pas ainsi, si le pays courait un
+risque; mais il n’en court aucun; la paix est assurée; rien ne nous
+menace. Que chacun fasse son affaire en usant de ses protecteurs et de
+ses amis, le mal n’est pas grand. Que même il en résulte un certain
+abaissement général et chez ceux-là même qui n’emploient pas ces moyens
+un découragement et un abandonnement qui eux-mêmes sont une déchéance;
+et que par conséquent il y ait partout une manière, nous l’accordons, de
+dégradation; ce ne serait important que si nous étions à la veille d’une
+guerre; ce ne serait important que si nous étions des Romains. Nous ne
+sommes pas des Romains; non; dans aucun sens du mot; mais c’est que nous
+n’avons pas besoin de l’être. Annibal n’est pas à nos portes...»
+
+Ce n’est pas parce que l’on fait ce raisonnement que l’on est mauvais
+citoyen; mais c’est parce qu’on est mauvais citoyen et qu’on sent qu’on
+l’est qu’on fait ce raisonnement; mais ce raisonnement lui-même a son
+influence à son tour, et servant d’excuse à des consciences vacillantes,
+il les amollit encore. Plus on se sent coupable, plus on le fait, et
+plus on le fait, plus on devient facilement coupable, plus on glisse à
+le devenir.
+
+La vérité est que l’on n’est jamais autorisé à dire que la paix durera
+et que les faiblesses de l’état de paix nous sont permises. Il faut
+reprendre les paroles de Proudhon en les généralisant et il faut dire,
+non seulement qu’un peuple qui ne sait pas s’organiser politiquement est
+destiné à la consommation des autres peuples, mais que tout peuple qui a
+de mauvaises mœurs politiques est destiné à la consommation des autres
+peuples. Entre peuples le mot d’Horace n’est plus juste, comme il l’est
+entre hommes, et il faut le rectifier. Horace appelle les hommes
+médiocres: «_fruges consumere nati_, nés pour manger». Les peuples
+médiocres sont _fruges dare nati_--ils sont nés pour être mangés. Il y a
+toujours, plus ou moins loin, pouvant se rapprocher brusquement, une
+gueule ouverte, toute prête à happer le fruit trop mûr qui se laisse
+tomber.
+
+Ce qu’il y a de curieux à constater sur cette affaire, ce sont les
+enseignements de la victoire et de la défaite. Tel peuple se relève
+parce qu’il a été vaincu; tel peuple s’abandonne parce qu’il a été
+vaincu; tel peuple toujours invaincu et pour ainsi dire invincible à
+cause de sa situation géographique, ne s’abandonne jamais. La Prusse est
+devenue grande parce qu’elle a été vaincue à Iéna et n’a jamais accepté
+sa défaite; elle devrait mettre Iéna au premier rang de ses jours de
+gloire et l’honorer pieusement dans ses fastes. La France semble
+s’abandonner depuis Sedan ou du moins depuis la génération qui est venue
+après celle qui avait vu Sedan; la défaite l’a découragée. L’Angleterre,
+que la sécurité devrait endormir, ne s’endort jamais et se pousse
+toujours vers des destinées plus vastes. L’Amérique, encore plus sûre de
+n’être pas envahie, ne puise dans sa sécurité qu’une ambition
+impérialiste qui s’accroît de jour en jour et qui semble devoir devenir
+formidable.
+
+Et rien n’est fixe, arrêté, constant, tout au moins de manière qu’on
+puisse prévoir, dans ces choses obscures. Il semble qu’il y ait comme
+des échanges entre le caractère des peuples. Le caractère qu’avait
+l’Allemagne jusqu’au commencement du XIXe siècle, c’est la France qui
+semble l’avoir maintenant, et le caractère qu’avait la France, c’est
+l’Allemagne qui l’a aujourd’hui. Le peuple conquérant prend toutes les
+allures de peuple pacifique, et le peuple pacifique toutes les allures
+et même la mentalité complète de peuple conquérant et impérialiste. On
+perd pied ici; et le regard qui voudrait percer les ombres de l’avenir
+s’égare un peu. Revenons aux rapports du pacifisme et de la décadence,
+et disons pour résumer: le Pacifisme, en son outrance du moins, le
+Pacifisme obstiné et triste, le Pacifisme timide et effrayé, est un
+symptôme certain de décadence; il est comme son allié insidieux et
+flatteur; il l’excuse, il la caresse, il l’adule, il lui donne de
+favorables noms et de beaux titres; il l’entretient soigneusement; il
+lui persuade qu’elle est belle, il lui persuade qu’elle est salutaire;
+il lui persuade qu’elle est le vrai; il l’agrandit; et il l’éternise ou
+tout au moins la prolonge, dans l’adoration de soi; il lui fait croire
+qu’elle est la civilisation elle-même.
+
+Rien qui soit plus maître d’erreur que ce mot civilisation; car par
+civilisation on peut tout entendre et tout est civilisation.
+
+Pour les uns, parce qu’ils sont artistes, ou croient l’être, la
+civilisation c’est les beaux-arts, beaux tableaux, belles statues,
+belles musiques, et tant que l’on produira tout cela, qui pourrait
+parler de décadence et nier que le peuple qui produit tout cela soit à
+la tête de la civilisation humaine?
+
+Pour les autres, la civilisation ce sont les idées philosophiques, la
+force d’esprit qui permet d’avoir des conceptions bien générales sur
+l’homme et sur l’univers.
+
+Pour d’autres, c’est la perfection du système politique; et par exemple
+l’avènement de la démocratie dans un peuple marque que ce peuple marche
+en tête de la civilisation et que le drapeau lui en a été confié.
+
+A vrai dire, personne ne sait ce que c’est que la civilisation et où
+elle est. Personne ne sait, à partir d’un certain degré, à partir d’un
+certain point, à partir du moment où l’homme cesse d’être un animal
+errant et se fixe avec des coutumes constantes qui deviennent des lois,
+s’il marche vers la civilisation ou si ce qu’il appelle de ce nom et
+vers quoi il tend ne le trompe pas. On sait à peu près ce que c’est que
+la barbarie, et l’on appelle légitimement civilisation le fait d’en
+sortir; mais une fois qu’on est sorti de la barbarie, quelle est, à
+continuer, la vraie voie de la civilisation et la voie de la
+civilisation vraie, c’est sur quoi il y a des incertitudes, s’il ne faut
+pas dire que c’est sur quoi plane l’obscurité.
+
+Or, si nous nous en tenions, provisoirement, à cette simple définition:
+«la civilisation est le fait de sortir de la barbarie», sait-on bien une
+chose et s’en doute-t-on? C’est que la civilisation c’est la guerre;
+c’est que c’est la guerre qui a fait la civilisation elle-même! Il faut
+le savoir, il faut en être absolument sûr. Comment, en effet, les hommes
+ont-ils pu passer de la barbarie à la civilisation? Il n’y a pas, il ne
+peut pas y avoir de doute sur ce point. Ils sont passés de la barbarie à
+la civilisation: 1º en se concentrant; 2º en se fixant. Épars à travers
+plaines et vallons, ils restaient sauvages, sans liens entre eux, sans
+solidarité, sans efforts communs, vivant isolément, tout au plus par
+familles, de cueillette, de chasse et de pêche, tantôt dans un lieu,
+tantôt dans un autre. Qui les a concentrés? Le besoin de se défendre ou
+d’attaquer. Une famille, pour attaquer, s’est unie à une autre.
+Concentration. La concentration a amené la fixation; car on ne peut
+guère être concentrés si l’on n’est pas fixes. Voilà donc, soit pour
+attaquer, soit pour se défendre, des hommes concentrés et fixés sur un
+point du globe. Voilà une cité.
+
+Cité, civilisation. Dès qu’il y a cité il y a commencement de
+civilisation: règlements ou lois fixes, discipline, droit oral ou écrit,
+justice élémentaire et administration élémentaire de la justice,
+beaux-arts naissants, qui sont le produit des premiers loisirs que
+procure la sécurité, etc. Tout cela est né de la guerre offensive ou
+défensive et par conséquent de la guerre offensive, puisque sans
+celle-ci l’autre n’eût pas commencé. Le premier fondateur de la
+civilisation c’est le sauvage qui s’est fait bandit; le premier
+fondateur du droit c’est celui qui a violé le droit; et en un mot le
+premier fondateur c’est le destructeur.
+
+Du reste il y a eu en cela tant d’actions et de réactions qu’il est
+impossible et qu’il est inutile de faire des distinctions entre offense
+et défense. Il est arrivé certainement que l’offenseur, qui obligeait
+les assaillis à se civiliser pour se défendre, ne se civilisait pas
+lui-même, continuait son métier de bandit errant, sans se douter de ce
+qu’il avait fait, de ce qu’il avait créé, à savoir une force contre lui;
+puis rencontrait un jour ceux qu’il avait civilisés sans le savoir et
+était non seulement vaincu et chassé, mais asservi par eux.
+
+Il est certainement arrivé, par contre, que, suffisamment intelligent,
+l’agresseur, le bandit, au lieu d’imposer la civilisation à l’assailli
+sans la prendre, se l’est donnée à soi-même sans la suggérer et a
+compris que, pour pouvoir continuer, il fallait se concentrer, se fixer
+en un lieu fort où l’on reviendrait après chaque algarade, et être très
+discipliné et réglé en sa police intérieure. Les Romains se figuraient
+que c’est ainsi qu’ils avaient commencé.
+
+D’autres fois il est arrivé que les assaillis, pour se défendre de tels
+assaillants, se mettaient sous la protection d’autres assaillants:
+«Protégez-nous; nous vous nourrirons; gouvernez-nous; nous vous
+nourrirons. A vous le labeur militaire, à nous le travail de chasse, de
+pêche ou d’agriculture.»
+
+Dans tous les cas, de toutes ces organisations, d’où toute civilisation
+devait sortir, la cause première était la guerre, la cause première
+était la violence, la cause première était _un emploi de la force contre
+les hommes_. Le jour où la force a été employée, non contre les
+puissances de la nature à neutraliser ou à capter, non contre les
+animaux à écarter comme dangereux ou à domestiquer comme utiles; mais
+contre les hommes; ce jour-là et ce jour-là seulement, la civilisation
+est née; de quoi? de ce qu’elle était nécessaire.
+
+C’est ce qui a fait dire très justement à Steinmetz: «Sans agressivité
+les singes se fussent enfuis sur les arbres et il n’eût pas existé
+d’humanité.» C’est ce qui a fait dire à Spencer: «Sans la guerre l’homme
+se cacherait encore dans les cavernes et se nourrirait encore
+grossièrement.» C’est ce qui a fait dire spirituellement à Edmond About:
+«C’est la guerre qui a mis sur la voie de ses grandes destinées,
+l’homme, sous-officier d’avenir dans la grande armée des singes.»
+
+Or, n’y a-t-il pas au moins présomption pour que ce qui a été cause
+première de la civilisation en soit indéfiniment élément considérable et
+essentiel? La guerre c’est chaque peuple bandit pour un autre peuple ou
+pour tous. Eh bien! mais le bandit est nécessaire. Si c’est le bandit
+qui a créé la civilisation, c’est le bandit qui la soutient. Si c’est le
+bandit intérieur qui fait qu’il y a des lois, une justice et une
+magistrature, et aussi, notez-le, des prédicateurs et des moralistes,
+c’est le bandit extérieur qui fait qu’il y a forte connexion nationale
+et effort pour rester au niveau de la civilisation générale.
+
+La pensée de tout peuple soucieux de ne pas mourir, c’est: «Ne
+redevenons pas sauvages; ne redevenons pas primitifs; soyons au premier
+rang des civilisés.» Mais pourquoi a-t-il cette pensée? Parce qu’il sait
+ou parce qu’il sent que, s’il a fallu que les primitifs se civilisassent
+pour ne pas disparaître, il ne faut pas, sous peine de disparaître,
+redevenir primitifs.
+
+Et la preuve c’est que ceux-là qui ont un désir plus ou moins précis de
+régression vers un état primitif plus ou moins précisément imaginé, les
+Rousseau, les Tolstoï, sont précisément les mêmes qui se soucient très
+peu de patriotisme et du plus ou moins haut rang que doit occuper leur
+pays dans l’ensemble des nations et de la plus grande ou moindre
+indépendance et autonomie qu’elle doit conserver.
+
+La guerre fut créatrice de civilisation et elle en est gardienne. Elle
+en fut créatrice pour les raisons que nous avons vues plus haut; elle en
+est gardienne parce qu’elle rappelle indéfiniment aux hommes qu’à
+déchoir on meurt, la guerre existant.
+
+Certainement on mourrait de décadence, même la guerre n’existant pas. On
+mourrait de dévotion aux intérêts purement matériels, laquelle
+entraînerait rapide dépopulation et venue à rien; on mourrait de
+poursuite sans aucun frein des jouissances physiques, laquelle amènerait
+une rapide détérioration de la race; on mourrait de toutes sortes de
+façons; mais lentement, insensiblement et sans s’en apercevoir. La
+guerre fait qu’on s’en aperçoit. Elle donne le coup de cloche qu’il est
+loisible et qu’il est salutaire de considérer comme un glas. Certains
+peuples ne comprennent pas l’avertissement de cette cloche-là ou ne s’en
+aperçoivent un temps que pour l’oublier très vite. C’est qu’ils sont
+condamnés; mais en thèse générale la guerre fait son office; elle obéit
+à sa mission et elle la soutient; elle crie aux peuples: «Ne vous
+laissez pas devancer dans la route de la civilisation; plus lentement
+qu’autrefois, mais tout de même, il y va de la vie.»
+
+ * * * * *
+
+La guerre a été la créatrice de la civilisation; elle en est encore la
+gardienne; ne faudrait-il pas aller plus loin et dire qu’elle continue
+et qu’elle continuera toujours de la créer? Peut-être bien; car après
+tout que fait-elle? Elle vérifie les peuples, au sens précis du mot:
+elle constate quels sont les peuples qui sont de vrais peuples et quels
+sont ceux qui n’en ont plus que l’apparence; et, sur cette vérification,
+elle les classe en peuples condamnés et en peuples vivaces, en peuples
+du passé et en peuples de l’avenir; et enfin elle supprime les peuples
+décrépits comme on coupe les branches mortes, et elle laisse subsister,
+agrandis et plus forts, les peuples vivants et vivaces. C’est la
+sélection naturelle entre peuples, analogue à la sélection naturelle
+entre espèces.
+
+Supposez que par un artifice qui reste à trouver ou par un décret d’une
+puissance supérieure à l’humanité, la guerre disparaisse, comment la
+sélection entre peuples se ferait-elle? Comment les peuples capables de
+développement se développeraient-ils? Comment les peuples vrais se
+distingueraient-ils des peuples faux, c’est-à-dire, des peuples
+_désormais_ faux, des peuples qui, après avoir vécu véritablement, ne
+vivent plus que d’une façon factice, conventionnelle, et ne sont plus
+que des expressions géographiques? Supposez, avant la troisième guerre
+punique, Jupiter abolissant la guerre. Carthage subsiste; elle subsiste
+éternellement. Est-il bon que Carthage subsiste, qu’un peuple barbare et
+évidemment destiné à rester barbare, avec sa religion féroce et son art
+monstrueux et son ignorance de toute littérature et de toute
+philosophie, subsiste, intangible, quand Rome est déjà désignée par sa
+haute intelligence à être la reine du monde et, tout compte fait, sa
+bienfaitrice? La guerre choisit entre les peuples et elle choisit les
+meilleurs; la guerre est aristocratique au sens le plus beau et le plus
+pur que puisse avoir ce mot. La guerre est l’aristocratie la plus
+«ouverte» de toutes les aristocraties «ouvertes». Elle met au concours
+les hautes places de l’humanité. Elle veut qu’il y ait une élite et elle
+discerne cette élite. Elle est énergiquement antiégalitaire et
+antisocialiste. Elle promet le monde aux forts; ce n’est pas brutal,
+c’est intelligent et providentiel.
+
+Car qui sont les forts? Ce sont les intelligents, les prudents, les
+prévoyants, les actifs, ceux qui ne s’endorment pas, ceux qui ne se
+découragent pas; ceux pour qui un revers est une excitation et un
+réconfort, ceux pour qui une victoire est, non pas un enivrement, mais
+une leçon au contraire de nouveaux devoirs envers soi-même, de
+modération, de recueillement et de bonne économie du succès. Entre dix
+hommes pris au hasard, celui qui aurait toutes les qualités que nous
+venons d’énumérer ne serait-il pas celui que vous désigneriez pour
+commander aux autres, et dans leur intérêt plus que dans le sien, et
+selon son mérite, mais surtout pour le commun bien? Ce que vous feriez,
+obéissant à votre conscience, dans un état bien réglé, pour un homme,
+qui peut le faire entre les nations pour un peuple? La guerre seule ou
+Dieu.
+
+Si des mystiques ou des lyriques ont dit de la guerre qu’elle est le
+jugement de Dieu, c’est pour cela. Leur façon de parler n’est qu’une
+transposition de langage naturel en langage mystique. Ils ont voulu dire
+et ils ont dit que la guerre faisait œuvre bonne, l’œuvre que Dieu
+ferait s’il était assuré qu’il s’occupât des affaires humaines.
+
+Oui, la guerre est aristocratique et elle l’est de bien des manières qui
+sont toutes bonnes. Entre les nations elle distingue celles qui sont
+saines; entre les hommes elle distingue ceux qui sont énergiques et qui
+ont conservé toute leur énergie parce qu’ils sont purs. Le soudard
+débauché est une légende. Très certainement il a existé et il existe
+encore. Seulement, et de plus en plus à mesure que l’humanité avance,
+une armée composée de soudards débauchés, eût-elle un succès d’un jour,
+sera réduite à rien et comme mise en loques par une armée de sobres, de
+patients, d’obstinés et d’hommes entraînés par tous les sports exclusifs
+de la débauche. _Abstenuit venere et vino._ Cette devise des athlètes
+antiques est la devise des armées modernes destinées à la victoire; et
+du reste, si cela est vrai de la guerre scientifique actuelle et à
+venir, ç’a été toujours vrai et c’est d’une vérité générale.
+
+Un professeur allemand, Jœger, disait en 1870, dans la candeur de son
+âme: «La morale comptera un triomphe de plus quand Paris sera détruit.»
+Certes cet homme est un féroce innocent. Cependant, quand vous lui aurez
+prouvé, ce qui ne sera pas difficile, que Berlin est aussi corrompu que
+Paris, sinon plus, il vous répondra: «Les hommes qui, malgré cette
+corruption, sont assez forts pour vous vaincre sont démontrés plus forts
+et plus sains que vous. C’est n’être pas envahi par la corruption que de
+se tenir, en quelque sorte, au-dessus d’elle.» Et il aura tort encore
+dans l’espèce, une victoire isolée et une défaite isolée tenant à bien
+des circonstances, à bien des contingences dont il ne faut tirer aucune
+conclusion générale; mais, à considérer l’histoire entière du monde
+telle que nous la connaissons, n’apparaît-il point que ce ne sont pas
+les peuples les plus bas dans l’échelle de l’être qui ont triomphé? Ce
+n’est pas la morale seule qui triomphe, non; mais c’est une combinaison
+de qualités physiques, de qualités intellectuelles et de qualités
+morales, où il est bien certain que la moralité a sa part considérable.
+La moralité toute seule ne triomphe de rien du tout, nous le
+concéderons; mais si les qualités physiques n’aboutiraient à rien sans
+les qualités intellectuelles, qualités physiques et qualités
+intellectuelles seraient certainement insuffisantes sans le concours
+d’une très solide santé morale.
+
+Le monde semble donc promis et réservé aux peuples qui seront, en
+proportions variables selon les temps, robustes, intelligents et moraux.
+Est-ce si mauvais? Aimeriez-vous mieux qu’il fût réservé aux débiles,
+aux sots et aux immoraux?
+
+Vous aimeriez mieux qu’il le fût aux plus vertueux, strictement. Cela
+est respectable. Cependant la vertu sans intelligence n’a pas de force
+organisatrice suffisante, et il s’agit d’organiser et de gouverner. Même
+la vertu avec l’intelligence, très vénérable, ne se ferait point
+vénérer, n’imposerait point le respect, et il s’agit de faire respecter
+les forces organisatrices et les forces moralisatrices. Un peuple de
+Spartiates intelligents est donc toujours désigné pour dominer sur le
+monde ou sur une partie considérable du monde, et cela, quoique n’étant
+pas de pure justice, est d’une justice relative, et de la justice
+relative peut-être la plus haute qui puisse s’exprimer et s’exercer dans
+le monde humain.
+
+On considère toujours la guerre comme un simple jeu de la force, et il
+n’est pas douteux qu’elle ne soit cela; seulement on ne néglige qu’une
+chose, c’est d’analyser ce mot de force qu’on emploie et aussi la chose;
+on néglige de se demander de quoi se compose la force. Eh bien, mais,
+elle se compose de vertus. Elle ne se compose pas uniquement de vertus;
+mais elle se compose surtout de vertus. Car d’abord elle se compose de
+sang-froid, de courage, de patience, d’abnégation et d’esprit de
+sacrifice; elle se compose de cela en soi; et de plus elle se compose de
+vertus auxiliaires, qui sont conservatrices et accumulatrices des
+précédentes. Il ne suffit pas d’avoir, au cours de la campagne, courage,
+sang-froid, patience, abnégation et esprit de sacrifice; il faut,
+pendant des années et des siècles avant la campagne, avoir eu caractère
+réfléchi, concentration morale, gravité de caractère et de mœurs, forte
+discipline intellectuelle et morale, respect des aïeux et désir profond
+de les continuer dignement; il faut tout cela pour que les qualités dont
+se compose la force se soient conservées et accumulées.
+
+Que de choses donc, et dignes de tout respect, dans la force, aussitôt
+qu’on se donne la peine d’examiner ce qu’il y a dedans! On peut détester
+la force quand on la regarde; on est forcé de la respecter et de l’aimer
+quand on la pénètre. A l’analyser et à bien voir tout ce qu’elle
+contient, on est contraint de dire à celui qui l’incrimine:
+
+ Oh! ciel! que de vertus vous me faites haïr!
+
+Or qui prouve la force et par conséquent toutes les vertus qu’elle
+contient et dont elle est comme nourrie? La guerre seule. «La guerre est
+un conflit de forces.»--Fort bien! vous venez de dire qu’elle est un
+concours de vertus. La voilà justifiée.--Mais il y a vertus pacifiques
+et vertus guerrières, et celles-là combien plus aimables et plus
+respectables que celles-ci!--Est-ce bien vrai? Citez-moi une vraie
+vertu, une forte vertu pacifique qui ne soit pas une vertu guerrière.
+L’amour du devoir, qu’est-ce que c’est en pratique et en vertu
+agissante? C’est la ferme volonté de faire tout ce qui peut être utile,
+non à soi mais à ceux qui nous entourent et à qui nous devons de la
+reconnaissance, et avec qui nous sommes solidaires. C’est la vertu
+sociale par excellence, et c’est à cette vertu que la guerre fait appel
+quand le pays est en danger ou a besoin d’un accroissement sans lequel
+il tomberait en danger.
+
+L’amour de la famille n’est pas autre chose que le désir ardent que la
+race se prolonge et se développe, et ce n’est pas à un autre sentiment
+que la guerre fait appel quand elle vous crie: _Pro aris et focis!_
+
+Le sentiment de l’amitié, pour peu que vous l’élargissiez, et nous vous
+prierons de remarquer que, non élargi, il n’est pas autre chose que
+l’égoïsme, est l’amour de tous ceux qui ont avec vous des rapports
+étroits d’origine, de langue commune, de mœurs communes, de traditions
+communes, et c’est à ce sentiment encore que la guerre fait appel quand
+il s’agit, songez-y bien, de savoir si un certain nombre de vos amis
+resteront vos concitoyens ou deviendront des hommes contre lesquels vous
+pouvez être amenés à vous battre à coups de canon.
+
+On pourrait faire le tour de toutes les vertus pacifiques et reconnaître
+que presque toutes sont les germes de vertus guerrières, ou plutôt sont
+des vertus guerrières au repos et attendant le moment des vertus
+guerrières en action, seul cas où elles se remplissent en quelque sorte
+et se consomment et s’exercent dans toute leur puissance.
+
+En vérité, comme vertus pacifiques décidément non guerrières, il ne
+resterait que les qualités d’homme de salon, de brillant causeur, de
+joueur de flûte et d’amphitryon obligeant. La guerre est le jeu de la
+force, et c’est-à-dire qu’elle est un concours ouvert entre toutes les
+vertus humaines, à l’exception des négligeables, et qu’elle donne le
+prix à ceux des hommes qui en ont le plus.
+
+De là, et nous y venons maintenant, parce que maintenant cela deviendra
+clair, de là ce que nos philosophes ont appelé le _droit de la force_.
+L’expression est nouvelle, ne datant peut-être que de Proudhon, en tout
+cas, s’il ne l’a pas inventée, ne remontant pas au delà du milieu du
+XIXe siècle. Autrefois l’on opposait toujours le droit à la force et la
+force au droit, et l’on sait assez que «le droit du plus fort» était la
+plus violente des ironies que l’on pût imaginer.
+
+Machiavel lui-même n’a pas institué la théorie du droit de la force. Il
+se contente d’_ignorer_ le droit ou plutôt de n’y jamais songer. Il
+suppose que tous les hommes sont également injustes, également désireux
+de triompher par tous les moyens, et il indique quels sont les plus
+intelligents de ces moyens. Il se tient, volontairement ou non, en
+dehors de la question du droit. On cite de lui ce mot qui approche de la
+question: «C’est la force qui donne les titres et non les titres qui
+donnent la force», et le mot est à retenir; mais il est une simple
+constatation de faits; tout ce que l’on peut dire, c’est que c’est une
+constatation faite par un esprit philosophique.
+
+Hegel n’a hasardé en somme que l’identité du réel et du rationnel dans
+l’histoire. On ne sait qu’il était rationnel, que de ce qui s’est
+réalisé. Ce qui s’est réalisé _devait_ être, puisqu’il a été, et donc il
+était _bien pensé_ avant sa réalisation; il était une idée juste. Ce qui
+ne s’est pas réalisé _pouvait_ se réaliser, mais comme il ne s’est pas
+réalisé, on n’a aucun moyen de savoir s’il était réalisable, et donc
+s’il était une idée juste, s’il est une idée juste maintenant encore; et
+même quand on dit seulement qu’il _pouvait_ se réaliser ou qu’il _peut_
+se réaliser, on ne fait qu’un rêve, on dit une chose dont on n’a aucun
+moyen de prouver même la probabilité. Donc ce qui est arrivé porte seul
+en lui sa preuve de rationalité. Il s’est prouvé comme idée en devenant
+fait; il s’est prouvé comme idée juste en devenant fait réel. Cela
+revient à dire en langage commun que tout ce qui a eu lieu avait lieu
+d’être, que tout fait a eu sa raison; mais cela ne veut pas dire que
+tout fait a eu sa raison morale et que tout fait est légitime du moment
+qu’il est. Hegel tend vers cette conclusion et même il l’exprime
+presque; mais sa démonstration n’y amène pas précisément. Elle roule sur
+l’idée de raison et non sur l’idée de droit, et par conséquent elle
+investit la force de raison, non pas de droit; elle la montre comme bien
+pensante, non comme pensant moralement; elle la montre comme contenant
+une idée juste, non une idée de justice.
+
+Proudhon nous semble le premier qui ait cru que la force contenait _son_
+droit et même contenait _le_ droit. Pascal avait dit là-dessus un de ces
+mots d’éternité, comme il en trouvait si souvent: «Ne pouvant fortifier
+la justice, ils ont justifié la force.» C’est justement ce que Proudhon
+a fait, non pas pour la force sociale, dont parlait Pascal; mais pour
+toute force quelle qu’elle fût et quelle qu’elle soit. Pour lui, il n’y
+a pas besoin de chercher à fortifier la justice; c’est la force
+elle-même qui est la justice; et il n’y a pas besoin de justifier la
+force, car elle est juste; seulement il faut montrer qu’elle est juste,
+et c’est ce qu’il fait.
+
+Bien d’autres après lui, particulièrement en Allemagne et surtout depuis
+1870, ont développé cette idée avec intrépidité et souvent avec encore
+moins d’atténuations que Proudhon n’en avait apporté. Voici, sans entrer
+dans les détails de leurs textes, l’ensemble de leurs considérations.
+
+On a dit: «Le droit doit primer la force»; on a dit: «la force prime le
+droit»; on a dit: «la force crée le droit.» La formule la plus vraie et
+la moins contestable est celle-ci: «la force _déclare_ le droit».
+Qu’est-ce que le droit, car nous ne nierons pas que le droit existe. Le
+droit est la possession, admise par la raison, déclarée conforme à la
+raison par la raison, déclarée raisonnable par la raison, d’une chose
+qui est objet d’un désir. Ai-je droit à la vie? La raison répond: oui;
+parce que mon désir de vivre est raisonnable en soi, ne blesse en rien
+la raison, qu’elle n’a rien à y objecter, qu’elle renoncerait à
+elle-même et se sentirait devenir sophisme si elle le contestait. Fort
+bien. Mais jusqu’où va mon droit à la vie? Jusqu’à ce point où ma vie
+empiéterait sur la vie d’un autre; car de cet autre la raison affirme
+aussi qu’il a droit à la vie, ou du moins elle n’a aucune objection à
+faire au désir qu’il a de vivre. Mais il se trouve, et ce n’est pas ma
+faute, puisque ma nature est ainsi, que j’ai besoin pour vivre de la vie
+de cet autre. Cet autre est un mouton. J’ai besoin qu’il meure pour que
+je ne meure point. Est-ce mon droit de le tuer? Oui, dit la raison, avec
+répugnance; mais cependant, oui, dit la raison; car si le mouton a droit
+à la vie, vous y avez droit aussi. Qu’est-ce à dire? que deux droits se
+heurtent et que la force les départage; que deux droits se heurtent et
+que, pour ce qui est de savoir où est le droit définitif, c’est la force
+qui en décidera. La force déclare le droit.
+
+Ai-je droit à ce champ, à cette pièce de terre? La raison répond: «Si
+vous en avez envie et que personne n’en ait envie, c’est évident.»
+
+--Mais si un autre en a envie, que devient mon droit?
+
+--Il est assez juste qu’il subsiste si l’autre n’en a eu envie qu’après
+vous, et alors que, en vous installant sur cette terre, vous aviez
+marqué le désir que vous en aviez. C’est ce que nous appellerons le
+droit de premier occupant.
+
+--Mais si l’autre persiste dans son désir, déclaré par vous illégitime?
+
+--Vous pouvez le repousser par la force; vous êtes en droit de légitime
+défense.
+
+--Mais si je suis le plus faible?
+
+--Faites appel à la force sociale.
+
+--Qu’est-ce que la force sociale?
+
+--C’est la force que, dans certains cantons de la terre, les faibles ont
+constituée par leur union pour se défendre contre les forts.
+
+--De sorte que je n’ai, pour défendre mon droit, que ma force si elle
+est suffisante ou la force des faibles coalisée contre les forts?
+
+--Évidemment! Quoi autre?
+
+--Mais dans tous les cas c’est la force qui indique le droit; c’est ou
+ma force à moi ou une force que j’emprunte, et, sans l’une ou sans
+l’autre, mon droit n’existera que dans mon idée et n’aura rien de réel.
+
+--Certainement; le droit est le droit; mais il n’est sensible, il n’est
+palpable, il n’est visible, il n’est reconnaissable et reconnu, il n’est
+réel que déclaré par la force. En dehors de l’action de la force, il
+n’est le droit qu’en puissance.
+
+--Et là où il n’y a pas de force sociale, c’est-à-dire de peuple à
+peuple, où est le droit?
+
+--Il est le même, exactement.
+
+--C’est-à-dire?
+
+--C’est-à-dire qu’un peuple a droit sur tout ce qu’il désire quand il ne
+contrarie pas le désir d’un autre peuple.
+
+--Et s’il le contrarie?
+
+--L’autre peuple a à démontrer l’antériorité de son désir indiquée par
+l’antériorité de sa possession ou d’un commencement de possession.
+
+--Si le peuple assaillant n’en tient compte?
+
+--Le peuple assailli a, comme tout à l’heure l’homme lésé, le droit de
+se défendre par la force.
+
+--S’il est plus faible?
+
+--Il a le droit de recourir à la force sociale.
+
+--Quelle force sociale? Il n’y a pas de force sociale entre les nations.
+
+--Si, il y en a une; mal constituée; mais il y en a une. La force
+sociale c’est la coalition des faibles contre les forts. Il y a cette
+force sociale internationale qu’un faible peut appeler à son secours un
+autre faible ou deux ou trois contre le fort qui l’assaut.
+
+--S’il ne trouve pas d’allié?
+
+--S’il est faible de soi et s’il ne trouve pas d’allié, c’est son droit
+même qui devient douteux. Il peut exister; mais il n’a aucun moyen de se
+manifester, de se faire voir. C’est un droit réduit au désir, et s’il
+est bien naturel de prendre tous ses désirs pour des droits, il est
+étrange aux yeux de la raison qu’on dise «droit» quand il n’y a que
+«désir». Vous possédez cette terre et vous désirez la garder; mais
+personne n’a le désir que vous la gardiez, en effet, ni celui qui vous
+attaque, ni tous ceux qui ne vous attaquent point mais qui, ne voulant
+pas vous défendre, vous attaquent à leur manière, vous condamnent,
+prononcent cette sentence que vous devez perdre votre procès. Il y a
+lieu de dire que votre droit est douteux. Il se rapproche tellement
+d’une simple prétention qu’il s’évanouit.
+
+--Donc force personnelle ou force empruntée, c’est toujours la force qui
+constitue le droit?
+
+--Ou tout au moins qui le déclare, qui dit où il est.
+
+--C’est étrange. Quelque chose proteste.
+
+--Peut-être; mais prenez la question à un point de vue un peu différent;
+c’est bien la même du reste. Un peuple vagabond, un peuple errant occupe
+ou plutôt parcourt une immense étendue de territoire, sans le cultiver,
+sans l’exploiter, sans l’_approprier_. Un peuple sédentaire et
+cultivateur, à l’étroit dans son pays à lui, essaime, colonise, envahit
+le territoire du peuple errant, refoule ce peuple devant lui. Le peuple
+colonisateur n’est-il pas dans son droit? Le peuple errant a-t-il le
+droit de soustraire une partie de la planète aux peuples laborieux qui
+en ont besoin? Le «désir» du peuple errant n’est-il pas déraisonnable et
+le «désir» du peuple colonisateur conforme à la raison, et par
+conséquent n’est-ce pas le désir de celui-ci qu’on peut appeler un
+droit?
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Prenez garde; si vous accordez cela, vous verrez ce que vous serez
+forcé d’accorder. Tout peuple supérieur en densité à un autre peuple va
+avoir le droit de dire: «Le peuple moins dense que moi détient sa terre
+contre le droit, et j’ai, moi, le droit de la lui prendre. Qu’est-ce
+qu’il fait d’une terre qu’il ne peuple pas? Il est analogue à un peuple
+nomade. Je le refoule.» Qui décidera? La force, la force que vous
+déclariez tout à l’heure être dans son droit, et qui, maintenant dans un
+cas au fond identique, rationnellement et moralement identique, y est
+encore.--Il y a plus. Entre deux peuples d’égale densité de population,
+si vous voulez, mais dont l’un est barbare et l’autre civilisé, le droit
+du civilisé sur le barbare est acquis; vous l’avez concédé tout à
+l’heure. Car enfin pourquoi le peuple colonisateur affirmait-il son
+droit sur le peuple nomade; sur quoi fondait-il ce droit? Uniquement sur
+une différence de civilisation. Si la terre était pleine d’hommes tout
+entière, oui, ce serait, sans autre raison à donner, aux peuples plus
+disséminés à se serrer pour faire place aux peuples plus denses; mais
+tant que la terre ne sera pas toute peuplée, quand vous dites à un
+peuple nomade que vous prenez sa terre parce qu’il ne la cultive pas,
+vous vous prévalez simplement d’une différence de civilisation entre lui
+et vous. Il a une manière d’exploiter la terre et vous en avez une
+autre, et il n’y a pas d’autre différence entre vous deux; il l’exploite
+en cueillant les fruits, en chassant, en pêchant, en faisant brouter
+l’herbe par les animaux qu’il a domestiqués; vous l’exploitez en la
+cultivant. Il a simplement sa manière de vivre et vous avez la vôtre; il
+a sa conception de la vie et vous avez la vôtre. Donc vous lui prenez sa
+terre du droit, simplement, d’une conception de la vie jugée par vous
+supérieure à la sienne; du droit, comme vous dites, d’une civilisation
+supérieure à sa rusticité. Eh bien, cet argument, qui est très juste,
+sera invoqué et devra l’être par tout peuple civilisé contre tout peuple
+à demi barbare et par tout peuple très civilisé contre tout peuple
+civilisé un peu moins. Il l’a été par les Anglais contre les Boërs. Il
+se retrouve et pour cause dans tous les discours du Président Roosevelt,
+homme, cependant, d’une très haute conscience. C’est le droit et c’est
+le devoir de tout peuple civilisé de conquérir les peuples d’une
+civilisation moindre pour y hâter l’éclosion de la civilisation
+supérieure.
+
+--Mais qui décidera quel est le peuple parvenu à une civilisation
+supérieure? Chaque peuple dira cela de lui-même et se décernera ce
+titre.
+
+--Évidemment! Eh bien donc, qui décidera, sinon la force, laquelle
+démontrera précisément que le peuple vainqueur était plus civilisé que
+le peuple vaincu? Qui peut le démontrer, sinon elle, et qui donc, sinon
+elle, peut décider? «Comprenez-moi bien, dit le peuple vainqueur: ce
+n’est pas parce que je suis vainqueur que j’ai le droit de vous annexer;
+Mais c’est parce que je suis vainqueur que je sais que je suis plus
+civilisé que vous, et c’est parce que je suis plus civilisé que vous que
+je vous annexe, pour votre bien d’ailleurs.»--C’est le Paysan du Danube
+devant les Romains. Il dit:
+
+ Nous cultivions en paix d’heureux champs; et nos mains
+ Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage.
+ Qu’avez-vous appris aux Germains?
+ Ils ont l’adresse et le courage.
+ S’ils avaient eu l’avidité,
+ Comme vous, et la violence,
+ Peut-être en votre place ils auraient la puissance
+ Et sauraient en user sans inhumanité.
+
+Les Romains pourraient répondre: «Vous avez l’adresse, le courage, vous
+êtes bons cultivateurs et vous êtes même artistes. Tous nos compliments.
+Mais nous sommes, nous aussi, adroits, courageux, bons cultivateurs et
+très bons artistes. Seulement nous avons de plus une discipline civile
+et une discipline militaire, et nous sommes des ingénieurs éminents.
+Notre civilisation est donc supérieure à la vôtre. La preuve c’est que
+nous vous avons vaincus, ce qui n’arrive qu’aux peuples qui ont tous les
+genres de civilisation au lieu de n’en avoir que quelques-uns.
+Inclinez-vous donc, non devant la victoire, mais devant la supériorité
+de civilisation, dont la victoire n’est que le signe. La force n’est pas
+le droit, mais elle le déclare.»
+
+Et nous arrivons ainsi aux conclusions un peu suffocantes peut-être,
+mais justes en somme, des ultra-bellicistes modernes. Nous arrivons au
+mot déjà cité du bon M. Jœger: «Le jour où Paris serait détruit, il y
+aurait un triomphe de la moralité dans le monde.» Pourquoi? Mais
+précisément parce qu’il serait vaincu et que sa défaite serait le signe
+qu’il y avait loin de lui une plus grande force morale qui méritait que
+la prépondérance passât de lui à elle. Il faut toujours insulter les
+vaincus parce que, s’ils le sont, c’est qu’ils méritaient de l’être[7].
+Nous arrivons à cette considération de Rœssler: «Il n’existe qu’un seul
+titre au commandement, la force; et pour ce titre qu’une preuve, la
+guerre. Le sort de la guerre est la sentence qui décide des procès des
+peuples et son arrêt, pourvu qu’on parcoure toutes les instances, est
+toujours juste. Lorsque des peuples incapables, improductifs, occupent
+des terres riches, on _doit_ leur prendre leur pays, les en chasser, les
+anéantir ou les contraindre à servir... La terre n’est pas là pour être
+occupée par des barbares incapables. La guerre est le grand
+_examinateur_ de l’humanité; elle reste l’_ultima ratio_ pour le
+jugement des peuples.»
+
+ [7] C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le mot de Renan
+ (_Prière sur l’Acropole_), que du reste je ne me flatte pas d’avoir
+ jamais entendu: «Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut cette
+ maîtresse d’erreurs sombres et l’insulter parce qu’elle n’est plus.»
+
+Nous arrivons à cette théorie de l’Allemand Ad. Lasson: «La guerre n’est
+au fond qu’un _moyen de négociation_ pour arriver à établir entre deux
+États un nouveau traité fondé sur des bases rationnelles, vraies,
+certaines, que la guerre aura permis de découvrir et d’éprouver... La
+mesure de son jugement est seule juste, puisque sa décision se fonde sur
+la puissance. Or la puissance de l’État réside dans la discipline, la
+virilité, le courage, la science de ses citoyens. Le peuple le plus
+puissant est le meilleur, il est celui dont la civilisation a le plus de
+valeur. Celui qui succombe doit reconnaître qu’il l’a mérité; le
+vainqueur peut se dire, non qu’il était bon, mais qu’il était
+comparativement le meilleur... Le devoir d’un État c’est d’être fort.
+Malheur à lui s’il néglige ce devoir fondamental. Dans le grand
+_processus_ de l’histoire universelle, le faible tombe parce qu’il est
+dépourvu de valeur et le fort s’affirme parce qu’il est le plus digne,
+dans les circonstances données, de servir la grande cause de l’humanité.
+C’est la justice immanente, éternelle, de l’histoire du monde.»
+
+Par conséquent «le Vainqueur a le pouvoir, le pouvoir-droit, de disposer
+du vaincu comme il l’entend, de même qu’il aurait été traité par lui
+s’il avait été terrassé... Une conquête n’est justifiée que quand elle
+est réellement conforme à l’intérêt du vainqueur; mais aussi elle est
+juste dès qu’il y va de son intérêt; elle est alors aussi rationnelle
+que tous les actes qui émanent de la raison d’État. Le vainqueur aura à
+rechercher quelle quantité du peuple et du territoire ennemis procurera
+un enrichissement réel à l’État, et il s’en appropriera tout autant avec
+une entière légitimité. Le maître d’une puissance étatique qui, au lieu
+de se conformer froidement et le plus possible à l’intérêt de l’État, se
+montrerait miséricordieux envers l’ennemi abattu serait blâmable au nom
+de la morale.»
+
+Nous arrivons à cette théorie de M. Jean Izoulet (_Cité moderne_) que la
+force est identique à la vertu; que les nations pourries sont balayées
+et qu’il y a donc une moralité dans les armes.
+
+Nous arrivons à la théorie de Mabille (_La guerre, ses lois, son
+influence..._): «Aux jours des grandes luttes internationales, un peuple
+manifeste avec éclat tout son génie, toutes ses aptitudes, toute sa
+science, toute sa moralité; en un mot il révèle tout ce qu’il est... _La
+guerre est ainsi une justice armée dont l’arrêt se fonde_ sur la valeur
+exacte des nations belligérantes.»
+
+Nous arrivons aux décisions énergiques de Steinmetz: «La guerre est la
+pierre de touche des nations. Celui-là triomphe qui devait triompher. Il
+est _bon_ que le plus fort prenne la place de préférence au plus faible,
+précisément parce que ce dernier est moins vital, moins apte à la vie et
+au bonheur. Pitié si l’on veut pour les faibles; mais place aux forts!»
+
+Ces maximes sont-elles de féroces paradoxes? En vérité, elles sont, du
+moins, beaucoup moins modernes qu’elles pourraient paraître, et elles ne
+sont pas toutes airs de bravoure inspirés par les souvenirs de 1870 à
+des Allemands échauffés. Déjà en 1828 Cousin disait: «Toute la vertu
+d’un peuple comparaît sur le champ de bataille; il est là tout entier
+avec tout ce qui est en lui. S’il est vaincu, c’est que son vainqueur
+était plus moral, plus actif, plus prévoyant, plus sage, plus
+courageux...»
+
+Déjà Bossuet,--on oublie toujours que le _Discours sur l’Histoire
+universelle_ est un des livres les plus modernes qui puissent
+être,--avait dit: «Par là vous apprendrez ce qu’il est si nécessaire que
+vous sachiez, qu’encore qu’à ne regarder que les _rencontres
+particulières_ la fortune semble seule décider de l’établissement et de
+la ruine des empires, _à tout prendre_ il en arrive à peu près comme
+dans le jeu où le plus habile l’emporte à la longue. En effet, dans ce
+jeu sanglant où les peuples ont disputé de l’empire et de la puissance,
+qui a prévu de plus loin, qui s’est plus appliqué, qui a duré le plus
+longtemps dans les grands travaux et enfin qui a su le mieux se pousser
+ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin a eu l’avantage et a fait
+servir la fortune même à ses desseins.»
+
+Il n’est même pas inutile de rapporter une fois de plus les fortes et
+profondes paroles que Thucydide met dans la bouche des orateurs
+athéniens parlant aux gens de l’île de Mélos: «Dans les affaires
+humaines on se soumet aux règles de la justice quand on y est contraint
+par une nécessité obligeant les uns et les autres; mais pour les forts
+la seule règle c’est de commander, comme pour les faibles d’obéir. Nous
+pensons, d’accord en cela avec les traditions divines et l’évidence
+humaine, que partout où il y a puissance une nécessité fatale veut aussi
+qu’il y ait domination. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi;
+nous ne l’avons pas appliquée les premiers; nous l’avons trouvée
+instituée et nous la transmettrons après nous, parce qu’elle est
+éternelle.»
+
+Cette doctrine du droit de la force a donc pour elle de très grandes
+autorités et au moins un fond de vrai qu’on ne saurait nier. Si en son
+outrance elle paraît si abominable que le bon M. Lagorgette déclare
+«qu’elle ne soulève pas la discussion; qu’aux uns elle soulève le cœur,
+que chez d’autres elle ne provoque aucun malaise; que de ceux-là il faut
+dire: malheur, malheur à eux!»; en ses premières déclarations elle
+paraît toute naturelle, et personne, ou presque personne ne contestera à
+l’homme le droit de tuer un animal pour le manger et d’user ainsi du
+droit du plus fort, et personne ou presque personne ne contestera à un
+peuple le droit d’occuper pour le cultiver un pays parcouru par des
+hordes qui n’en font rien. C’est à son autre extrémité que la doctrine
+paraît révoltante; mais cependant où est la limite et quel est le point
+où le droit de la force s’arrête pour faire place à un autre qui
+intervient bien brusquement, bien arbitrairement et qui aurait bien fait
+d’ester un peu plus tôt?
+
+Non, l’on ne sait vraiment pas le moment où il faut dire: «La différence
+entre la civilisation de celui-ci et la civilisation de celui-là n’est
+_pas assez grande_ pour que le plus civilisé ait vraiment le droit de
+supprimer l’autre. Arrêtons-nous ici.»--«Pas assez grande!» Qui sait
+cela? Qui mesurera? Eh! ici, comme précédemment, ici, comme à un degré
+plus bas, c’est encore la force qui saura et qui mesurera, en indiquant
+de quel côté la civilisation est plus complète. Quand l’Allemagne annexe
+une partie de la France, la France proteste: «Vous n’avez pas le droit!»
+L’Allemagne répond: «Aviez-vous le droit de conquérir l’Algérie et
+aviez-vous demandé leur avis aux Arabes? Aviez-vous le droit de
+conquérir les Albigeois et les avez-vous fait voter sur leur annexion à
+la France? Deux civilisations se sont rencontrées dont la plus complète
+a vaincu l’autre, et il n’y a eu que cela.»
+
+Si l’on trouve que le droit du fort est si fécond en conséquences
+monstrueuses, nous demanderons qu’on réfléchisse un peu et qu’on se
+demande à quoi conduirait bien le droit du faible. Le peuple tombé en
+déliquescence par ses discordes, par son esprit d’anarchie, par son
+immoralité, par sa corruption, serait sacré parce qu’il serait faible,
+et c’est-à-dire parce qu’il serait anarchique, immoral, corrompu et
+imbécile? «Respect aux décadents!» Voilà une singulière formule et une
+idée bien étrange. Dans l’intérieur des États, que fait-on des fous, des
+idiots et des affaiblis? On les met à l’hôpital et l’on croit même que
+c’est un devoir et que c’est pour leur bien. Pourquoi en serait-il
+autrement entre peuples? Les peuples sains internent, c’est-à-dire
+annexent les peuples malades et les traitent avec douceur; ils n’ont pas
+autre chose à faire et il n’y a pas autre chose à faire.
+
+--Mais où est le médecin aliéniste?
+
+--Voilà, en effet, le point; mais ici le médecin aliéniste ne peut être
+qu’un fait qui prouvera que le peuple A est plus malade que le peuple B.
+Ce fait ce sera ou l’invasion sans résistance du peuple A par le peuple
+B, ou la victoire du peuple B sur le peuple A. Quel diagnostic meilleur,
+plus sûr et plus complet demanderiez-vous?
+
+Il est même beaucoup plus sûr que celui du médecin aliéniste dans le cas
+de l’affaibli individu. Car, certes, l’aliéniste peut se tromper ou
+avoir intérêt à se tromper. Le fait de guerre, non pas. Le prétendu fou
+enfermé peut toujours dire: «Je ne suis pas fou», et il a quelquefois
+raison. Le peuple interné, s’il sait réfléchir, conviendra qu’il était
+très légitime qu’il fût enfermé et dira: «La preuve qu’il fallait bien
+me mettre à l’asile, c’est précisément que j’y suis.»
+
+ * * * * *
+
+Il y a à ces raisons bien convaincantes une objection des Pacifistes qui
+est spécieuse, qui est même considérable et qui est très forte. Ils
+diront: «Ce droit du fort que vous proclamez _entre nations_, prenez
+garde, à l’intérieur de chaque nation, vous l’enseignez, sans le
+vouloir, aux individus. Des hommes à qui vous dites: le droit naturel
+c’est la force, et partout où l’invention sociale n’existe pas, entre
+les gens entre qui le lien social n’a pas été établi, il n’y a que la
+force qui soit fondatrice ou au moins déclaratrice du droit; ces
+hommes-là auront tendance à rentrer privément et individuellement dans
+le droit naturel. N’est-il pas évident que le Nietzschéisme est le
+produit direct de la théorie du droit de la force entre nations? Le
+Nietzschéisme c’est: «Pourquoi pas entre individus?» Voyez l’anarchie
+sociale qui va résulter de votre théorie de l’anarchie internationale?»
+
+«Chose curieuse, voici un cercle qui se forme. De ce que vous prêchez
+l’anarchisme international, l’anarchie nationale va naître, et le peuple
+qui se sera abandonné à l’anarchisme national tombera victime du droit
+de la force entre nations, de sorte que ces maximes de virilité que vous
+prêchez aux peuples les énerveront s’ils les appliquent avec logique, et
+que plus ils seront pour le droit de la force, plus ils finiront par
+être faibles.»
+
+«On nous dit que les professeurs allemands sont très effrayés des
+progrès que fait la doctrine Nietzschéenne chez leurs jeunes gens et
+qu’ils en sont effrayés, _quoique_ cette doctrine ait été inspirée par
+l’idée impérialiste, _parce que_ cette doctrine va droit contre
+l’impérialisme. Ils ont raison. Le circuit, et c’est un court-circuit,
+est celui-ci: 1º Entre nations la force est le droit; 2º entre individus
+aussi (Nietzsche); 3º donc chacun selon sa force et point de lois; 4º et
+le peuple chez qui cette dernière doctrine prévaudra sera dévoré par
+celui chez qui elle ne prévaudra pas. Voilà le dernier terme de
+l’évolution d’une idée qui à son point de départ était une théorie pour
+la victoire. Elle peut être désastreuse pour les vainqueurs.»
+
+Il est très vrai; il est du moins très possible. Ceci est une
+conséquence possible du _Vetita privatim publice jubentur_ qui domine
+toute la question. Du moment qu’il y a deux droits, l’un social et
+l’autre international, dont l’un dit: sois pacifique, et dont l’autre
+dit: sois belliqueux; deux morales, l’une sociale qui dit: cet homme est
+ton frère, et l’autre internationale qui dit: cet homme, de l’autre côté
+de la rivière, est un loup; il va sans dire qu’il ne faut pas se tromper
+et qu’il ne faut pas appliquer aux choses sociales la morale
+internationale et aux choses internationales la morale sociale. Il faut
+que, considérant l’ensemble de l’univers, chaque homme se dise cette
+vérité générale: il n’y a que la force. Il faut que, considérant son
+pays, chacun se dise cette vérité particulière: il y a le droit. Cette
+vérité particulière, pour l’appeler de son vrai nom, c’est une fausseté;
+mais c’est une fiction utile, salutaire et nécessaire. En se groupant de
+manière à faire une nation, des hommes se sont dit: «En deçà de nos
+frontières nous échapperons à la loi naturelle; dans l’enceinte de la
+cité, elle ne régnera pas; nous y substituerons autre chose qui nous
+plaît mieux, qui nous assure de la tranquillité, de l’ordre et de la
+paix; mais en dehors de la cité la loi naturelle continue de régner et
+nous ferons bien de nous en souvenir.»
+
+C’est ainsi qu’il faut prendre les choses et, du reste, qu’il est
+impossible de ne pas les prendre. Il faut savoir que dans la cité on vit
+dans une fiction, dans une fausseté, dans quelque chose qui n’est pas
+vrai parce que la nature a voulu qu’il fût vrai, mais qui n’est vrai que
+parce que nous voulons qu’il le soit. Une société n’est pas un
+organisme, comme on l’a tant dit, c’est une volonté; c’est une volition,
+et c’est une volition si énergique qu’elle en est une gageure. Ces
+hommes qui sont en société font la gageure de se soustraire en tant que
+concitoyens à la loi naturelle, de se libérer de la nature; la société
+est antinaturelle, ce qui est, du reste, sa grandeur.
+
+C’est ainsi que le citoyen d’une nation doit comprendre cette
+suppression volontaire du droit de la force qu’on appelle une nation
+constituée. Il doit bien se persuader que c’est une erreur voulue et
+voulue parce qu’elle est utile.
+
+Et nous ajouterons ceci: c’est que, dans l’intérieur de la cité, tout en
+renonçant au droit de la force par un acte de volonté et de haute
+raison, il n’est pas mauvais que le citoyen n’oublie pas complètement,
+oui, dans l’intérieur même de la cité, le droit de la force. Entre
+nations il y a un droit de la force pur et absolu; entre citoyens il
+doit y avoir un droit de la force, épuré en quelque sorte et
+spiritualisé. Il doit encore y avoir un droit de la force reconnu et
+respecté, pour qu’il y ait vie, action et effort et non stagnation et
+léthargie. Que fait l’État, l’État ancien, l’État moderne aussi, l’État
+qui n’est pas encore purement collectiviste, qu’est-ce qu’il fait en
+permettant à un citoyen de devenir plus riche qu’un autre, plus puissant
+qu’un autre par son énergie, par son travail, par son intelligence, par
+sa prudence, par son endurance, par sa puissance à se priver? Qu’est-ce
+qu’il fait? Il reconnaît le droit du fort, voilà tout, et même il le
+protège. Si le pauvre vient lui dire: «Pourquoi celui-ci est-il riche et
+moi misérable?» Il lui répond: «Parce qu’il a su, parce qu’il a pu
+amasser davantage.» Mais qu’est-ce dire que répondre cela? C’est dire:
+«Il est plus heureux, parce qu’il est plus fort.» C’est reconnaître
+formellement le droit de la force, _le mérite de la force_, quelque
+étrange que cette association de mots puisse paraître, l’éminence et la
+prééminence de la force.
+
+L’État, l’État lui-même ne supprime, dans son sein, _qu’une partie_ du
+droit de la force. Il ne permet pas qu’on se rende justice à soi-même:
+suppression _d’un des droits_ de la force; il ne permet pas qu’on vole,
+qu’on s’approprie par la violence ou par ruse le bien dit bien d’autrui:
+suppression d’un des droits de la force; il ne permet pas qu’on enlève
+et qu’on garde la femme de son voisin: suppression d’un des droits de la
+force, etc.;--mais il permet très bien à Pierre, parce qu’il est plus
+fort que Paul, et pour cette seule et unique raison, d’amasser plus de
+biens que Paul, d’être plus riche que Paul, et par conséquent d’être
+plus puissant que Paul, et à tel point qu’il fera de Paul, sinon son
+esclave, du moins son subordonné et son domestique.
+
+La société conserve donc, _même en son sein_, et respecte une énorme
+quantité de ce droit de la force que tout à l’heure elle paraissait
+avoir aboli. Pourquoi agit-elle ainsi? Mais parce que l’on peut échapper
+en partie aux lois naturelles, mais complètement, non, jamais, sous
+peine de périr. Parce que le droit de la force est le stimulant qui fait
+que l’homme agit, travaille, prévoit, calcule, se réprime, se refrène,
+se dresse, a une moralité et est une personne; parce que si le droit de
+la force n’existait pas, tout homme s’assurerait et se coucherait dans
+sa faiblesse; parce que le droit de la force n’est pas autre chose que
+le principe de vie universel.
+
+La société, donc, qui a conscience ou instinct de ce qui vivifie et de
+ce qui tue, abolit un certain nombre des droits de la force et en
+retient très soigneusement un certain nombre. La société est une
+abolition partielle et ne veut être qu’une abolition partielle des
+droits de la force. Pour dire les choses plus précisément, la société
+conserve, et jalousement, le droit de la force et ne supprime que le
+droit de violence. Voilà le point. Société n’est que _régularisation_.
+Elle ne veut pas du droit de la force irrégulier, accidentel,
+capricieux, procédant par _coups_, par incursions et par algarades;
+voilà ce dont elle ne veut pas; mais elle veut très bien du droit de la
+force s’exerçant régulièrement, progressivement, continûment, d’un
+effort lent et mesuré; elle veut très bien de l’homme qui, parce qu’il
+est fort, s’accroît, s’augmente, s’agrandit, étend son cercle d’action;
+elle l’accepte; elle l’honore, elle l’appelle homme de mérite et homme
+moral. Qu’est-il cependant? Il est fort sans brutalité, et voilà bien
+tout.
+
+La société ne supprime donc pas le droit du plus fort, et tant s’en
+faut; elle le régularise, et en le régularisant elle le consacre; elle
+canalise, si vous voulez, le droit de la force.
+
+Donc entre nations droit de la force pure et simple; entre citoyens
+d’une même nation droit de la force partiel, ou plutôt droit de la force
+régularisé, si l’on veut spiritualisé et moralisé.
+
+Or est-il mauvais que la guerre, la guerre périodiquement éclatant et la
+guerre toujours imminente, rappelle aux citoyens de chaque nation que le
+droit de la force est la véritable loi du monde, vérité qui, d’abord,
+est la vérité, vérité ensuite qui est telle que s’ils l’oubliaient ils
+tomberaient même chez eux, même dans leur cité, dans la mollesse, dans
+la torpeur, dans la léthargie, dans le non-vouloir agir et dans le
+non-vouloir vivre? Cette influence de l’état de guerre international sur
+la mentalité des citoyens, des hommes privés, cette influence que les
+pacifistes dénonçaient comme désastreuse, précisément elle est
+excellente; la guerre est la grande voix qui crie aux peuples: «La vie
+est ici-bas au plus courageux», et elle est la grande voix qui crie même
+aux particuliers: «la vie, si protégés de lois justes, charitables et
+favorables aux faibles que vous soyez, que vous puissiez être, est
+encore aux plus forts, c’est-à-dire aux plus sains, aux plus purs, aux
+plus courageux et aux plus patients.»
+
+La guerre est donc toujours moralisatrice de quelque côté qu’elle jette
+son cri et de quelque côté qu’on l’entende. On peut souhaiter qu’elle
+soit rare; on ne doit pas souhaiter qu’elle disparaisse. Elle est le
+grand magistrat suprême qui, par intervalles, à propos d’un procès qui
+se plaide et qu’elle résout, proclame la grande loi, dure, mais
+salutaire, et «dit le droit».
+
+Comprenez-vous maintenant cette grande page de Proudhon si souvent
+citée, si souvent calomniée, qui résume tout ce que nous venons de dire
+et qu’il ne faut pas, par une tendance commune, du reste quelquefois
+justifiée, trouver fausse parce qu’elle est éloquente: «Salut à la
+guerre! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui
+sert de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance; c’est sur
+le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et
+d’immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides font
+horreur à votre philanthropie. J’ai peur que cette mollesse n’annonce le
+refroidissement de votre vertu. Soutenir une grande cause dans un combat
+héroïque, où l’honorabilité des combattants et la présomption du droit
+sont égales et au risque de donner ou de recevoir la mort, qu’y a-t-il
+là de si terrible? Qu’y a-t-il surtout d’immoral? La mort est le
+couronnement de la vie. Comment l’homme, créature intelligente, morale
+et libre, pourrait-il plus noblement finir? Les loups, les lions, non
+plus que les moutons et les castors, ne se font entre eux la guerre: il
+y a longtemps qu’on a fait de cette remarque une satire contre notre
+espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de
+notre grandeur; que si, par impossible, la nature avait fait de l’homme
+un animal exclusivement industrieux et sociable et point guerrier, il
+serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes _dont
+l’association forme toute la destinée_; il aurait perdu avec l’orgueil
+de son héroïsme _sa faculté révolutionnaire_, la plus merveilleuse de
+toutes et la plus féconde. _Vivant en communauté pure, notre
+civilisation serait une étable._ Saurait-on ce que vaut l’homme sans la
+guerre? Saurait-on ce que valent les peuples et les races? Serions-nous
+en progrès? Aurions-nous seulement cette idée de _valeur_, transportée
+de la langue du guerrier dans celle du commerçant... Philanthropes, vous
+parlez d’abolir la guerre; prenez garde de dégrader la guerre
+humaine?... Je crois, non à une abolition; mais à une transformation de
+la guerre. Sans cette foi intime je m’abstiendrais comme d’un blasphème
+de toute parole contre la guerre; je regarderais les partisans de la
+paix perpétuelle comme les plus détestables des hypocrites, le fléau de
+la civilisation et la peste des sociétés.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+CRITIQUE DE CES THÉORIES.
+
+
+Je ne suis très vivement pénétré ni par les raisons des pacifistes ni
+par celles des partisans de la guerre. Le fort des pacifistes c’est,
+assurément, _le droit des faibles_; la citadelle des bellicistes c’est
+évidemment _le droit des forts_. Or ni l’un ni l’autre de ces droits ne
+me paraît bien solidement établi en raison, et tous les deux sont
+extrêmement contestables, peut-être, et c’est précisément ce que nous
+allons examiner, également contestables.
+
+Le droit du faible, pour commencer par lui, a bien quelque chose pour
+lui, c’est qu’en vérité il est _le droit_. Qu’est-ce que le droit, si ce
+n’est quelque chose qui s’oppose à la force, qui se pose devant elle et
+qui la nie? Qu’est-ce que le droit, si ce n’est la négation de la
+légitimité de la force, de la prérogative de la force, du privilège de
+la force et l’affirmation qu’il y a dans le monde autre chose qu’elle?
+C’est bien ce qu’exprime Lamartine quand il dit:
+
+ La liberté que j’aime est née avec notre âme,
+ Le jour où le plus juste a bravé le plus fort.
+
+S’il en est ainsi, il faut bien remarquer une chose, c’est qu’il n’y a
+de droit que du faible, par définition, et que le fort est toujours en
+dehors du droit, et qu’en dernière analyse, le droit c’est la faiblesse,
+et la faiblesse c’est le droit.
+
+Et vous voyez toutes les conséquences. Il suffira à un être, pour être
+représentatif du droit, dépositaire du droit et comme revêtu de droit,
+d’être faible, fût-ce par sa faute, fût-ce par ses vices, fût-ce par
+habileté et par dessein. Si «je suis le plus faible, donc le droit est
+de mon côté», est une maxime acceptée par l’humanité; on s’efforcera
+d’être faible pour être sacré et l’on abolira en soi toute volonté et
+tout effort, pour être intangible. On se précipitera dans la dégradation
+pour se jeter dans le droit et dans le salut. Voilà le droit qui, par
+ses conséquences, par ce à quoi il mène, est jugé une assez triste
+chose.
+
+Cela nous conduit à croire que nous venons _de ne pas trouver_ une vraie
+définition du droit. Nous n’en avons donné qu’une définition négative.
+Nous avons dit: «Le droit doit être où n’est pas la force.» Oui,
+peut-être, mais peut-être aussi n’est-il pas _partout où n’est pas la
+force_, et peut-être il ne suffit pas de n’être pas dans la force pour
+être dans le droit; peut-être il ne suffit pas, pour être dans le droit,
+d’être faible.
+
+Qu’est-ce donc, positivement, que le droit? Est-ce que ce ne serait pas
+une invention, très positive, très réelle et très pratique, des faibles
+pour avoir raison des forts? Les faibles, chacun pour sa part, souffrent
+des forts; les faibles, chacun pour sa part, sont opprimés, sont lésés
+et sentent qu’ils le sont. Un jour ils s’aperçoivent qu’ils sont les
+plus nombreux: ils s’entendent et ils proclament le droit, c’est-à-dire
+qu’il ne suffit pas d’être fort pour avoir raison, et de cela ils tirent
+la justice, les codes, les lois, les polices, etc. Soit, grand bien leur
+fasse; mais qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils se sont entendus, et, des
+faiblesses coalisées, parce qu’ils étaient les plus nombreux, ils ont
+fait une force plus forte que la force. Ils n’ont donc que pris le
+principe, la loi, la norme de leurs adversaires, pour la retourner
+contre eux, et ils ont plus que jamais, plus que leurs adversaires,
+proclamé et établi la loi de la force, et il n’y a pas un atome de droit
+dans leur affaire.
+
+--Si bien, parce que la force des forts était irrégulière, capricieuse,
+faite de violences brusques, barbare en un mot, tandis que la force des
+faibles est régulière, permanente, normale, faite de lois et d’exécution
+de la loi, et est obligée d’être tout cela parce qu’elle ne repose que
+sur des faiblesses, lesquelles sont toujours et indéfiniment obligées de
+maintenir cette entente et ce concours par quoi elles sont devenues la
+force.
+
+--Je le veux bien; mais encore cette faiblesse devenue force n’est
+qu’une force, latente longtemps, qui s’est manifestée et n’est en
+définitive qu’une force comme une autre qui s’exerce, et je ne vois pas
+de droit là-dedans, je ne vois qu’une régularité, chose qui ne constitue
+pas le droit le moins du monde et qui ne montre aucunement qu’on a
+raison.
+
+Et de plus, ce que je viens de concéder provisoirement, je le retire;
+car je ne vois point du tout que cette régularité même que vous
+attribuez aux faiblesses devenues force, la force proprement dite,
+auparavant, avant d’avoir été vaincue, ne l’eût point! Elle l’avait
+certainement, sans quoi elle n’eût pas dominé. Elle l’avait _d’autant
+plus_ qu’elle était force physique, ou intellectuelle ou ce que vous
+voudrez, mais faiblesse numérique et que, pour dominer et gouverner plus
+nombreux qu’elle, il fallait nécessairement qu’elle fût force
+disciplinée, engrenée, hiérarchisée, et par conséquent très régulière.
+Il fallait qu’elle fût régulière pour qu’elle fût permanente. Elle avait
+donc ses lois, ses lois à elle, mais des lois très certaines, très sûres
+et très fixes. Non, l’avènement du plébéianisme n’est pas l’avènement du
+droit, puisqu’il n’est que l’avènement d’une force qui a pris conscience
+d’elle-même;--et il n’est pas même l’avènement de la régularité,
+puisqu’il est certain que le pouvoir aristocratique était forcé d’être
+aussi régulier et très probablement beaucoup plus que le pouvoir
+démocratique. Il n’y a dans le passage de la force des forts à la force
+des faibles qu’un changement qui est tout d’apparence, qu’une régularité
+substituée à une autre, qu’un système de lois remplaçant un autre
+système de lois. De droit pas l’ombre dans tout cela; une force opposée
+à une autre et qui en triomphe; rien de plus, rien autre.
+
+Jusqu’à présent nous démêlons donc que le droit n’est que la faiblesse,
+ce qui ne suffit pas pour le rendre vénérable; ou qu’il n’est que la
+force, ce qui revient à dire qu’il n’existe pas. Il faut donc, pour
+l’appeler un droit véritable, trouver un je ne sais quoi qui, d’une
+part, soit rempli d’autre chose que de faiblesse, et qui d’autre part ne
+soit pas une simple forme de la force. Nous dirons, par exemple, qu’il a
+le droit celui qui, d’une part, sera faible--cela il le faut--et d’autre
+part qui aura en lui quelques vertus le rendant respectable. N’est-il
+pas vrai qu’il est nécessaire de prendre les choses ainsi, puisque ne
+voir d’autre signe du droit que la faiblesse et se contenter de ce signe
+est évidemment ridicule et dangereux, et puisque attribuer le droit à
+des faiblesses réunies, qui, parce qu’elles sont réunies, sont la force,
+c’est simplement mettre le droit dans la force sous le prétexte puéril
+qu’elle a été la faiblesse?
+
+Donc le droit sera là où il y a faiblesse menacée par la force, et _de
+plus_ certaines vertus, certaines qualités, quelque chose de bien, qui
+rendra la faiblesse respectable, intéressante, digne de considération.
+
+Il me semble que c’est là que nous trouverons ce qui répond à l’idée de
+droit, ce qui la satisfait, ce qui la remplit, ce qui tout au moins ne
+la laisse pas sensiblement dans la région du doute, de l’hésitation et
+de l’incertitude.
+
+Pourquoi parlons-nous, dans nos sociétés civilisées ou à demi
+civilisées, du droit de l’enfant et du droit du vieillard? Parce qu’ils
+sont faibles, oh! cela, d’abord; parce qu’ils ne sont pas encore ou
+parce qu’ils ne sont plus en état de soutenir la lutte pour la vie,
+c’est-à-dire de se battre contre les forts. Oui, cela avant tout; c’est
+bien la première raison. Mais aussi parce que le vieillard représente un
+passé utile et l’enfant un avenir que l’on suppose précieux; parce qu’on
+doit de la reconnaissance au vieillard et que l’on doit crédit à
+l’enfant. Dans ces deux cas on voit bien _un droit_; on se sent obligé
+envers le vieillard et envers l’enfant; et il est bien clair que quand
+il s’agit d’un débile adulte qui est incapable ou qui s’est rendu
+incapable de faire effort et de lutter à travers la vie, on sent très
+bien qu’il n’a aucun droit, que l’on n’a aucune obligation à son égard
+et que, si on lui fait quelque bien, c’est par pitié et non par devoir.
+
+Donc ce qui constitue le droit aux yeux du bon sens, c’est la faiblesse
+accompagnée de quelque mérite. Bien; mais nous voilà embarqués et sans
+savoir où nous irons et où nous pourrons bien nous arrêter. On sait à
+peu près, quand il s’agit d’un homme, s’il a du mérite ou s’il n’en a
+pas ou s’il en a peu. On convient généralement qu’un homme faible et qui
+n’a jamais failli et qui a toujours été un homme de très bonne volonté,
+mérite d’être secouru, d’être aidé, d’être relevé s’il tombe, en tout
+cas de n’être pas écrasé. Beaucoup de faiblesse et un peu de vertu,
+voilà qui constitue un droit à l’assistance ou au moins un droit au
+respect, un droit à la non-oppression, pour un individu.
+
+Et encore le sait-on bien, en est-on bien sûr? Au point de vue de la
+charité, au point de vue de la solidarité, si l’on veut que j’emploie
+les mots nouveaux qui ont très désavantageusement remplacé les anciens,
+oui, l’homme faible qui est un homme de bien a un droit. Mais dès qu’on
+se place au point de vue de l’intérêt social, il y a, il peut y avoir
+tout de suite un renversement des valeurs, et vous entendrez Spencer
+dire que ce qui fait la force sociale ce sont les forts et que ce qui
+fait sa faiblesse ce sont les faibles, si on s’obstine à les secourir;
+qu’il faut, tout au contraire, se débarrasser de ce poids mort, ou, par
+ne point le secourir, le laisser s’éliminer de lui-même. L’homme de vrai
+mérite c’est l’homme qui s’est fait lui-même et qui, parce qu’il s’est
+fait lui-même et continue de se tenir debout, est un membre utile du
+corps social. D’où il suit qu’à parler franc, l’homme de mérite c’est
+l’homme fort et que l’homme faible n’a droit à rien et que le droit du
+faible n’existe pas.
+
+Voyez! Même quand il s’agit d’individus, il n’est pas si facile de
+déterminer le droit du faible, c’est-à-dire le droit, et de bien savoir
+où il est. Il y a là, dans les meilleurs esprits, une cote mal taillée:
+le droit du faible est un milieu et un milieu mal déterminé. On convient
+que l’homme qui n’a pour mérite que sa faiblesse n’est qu’objet de pitié
+et n’a pas de droit; on convient que le fort a du mérite, et
+c’est-à-dire un droit; on convient que le faible qui a quelque vertu a
+un droit, et c’est-à-dire qu’on reconnaît un droit à l’homme faible qui
+ne laisse pas d’être un peu fort. Au fond, interrogez-vous; c’est là
+votre pensée, même quand il s’agit des individus.
+
+Mais quand il s’agit des peuples, la question est plus complexe encore
+et plus délicate, et il y a de nouveaux renversements des valeurs. Quel
+est le peuple qui a le droit pour lui? C’est le peuple faible, répondent
+les pacifistes. L’autre n’a pas besoin du droit, puisqu’il a la force,
+et l’on n’a pas besoin d’invoquer le droit pour lui. Là comme ailleurs
+le droit c’est le droit du faible et le droit du faible c’est le droit
+lui-même. Mais cependant, les plus faibles des hommes étant certainement
+les moins civilisés, c’est le droit à la barbarie que vous revendiquez.
+Or l’humanité a un droit peut-être, elle aussi, qui est de marcher vers
+la civilisation. Conflit de droits: droit de l’humanité contre le droit
+du faible, droit du faible contre le droit de l’humanité.
+
+«Point du tout, répondra le peuple faible. La civilisation c’est la
+douceur des mœurs; c’est vers ce but que tous les philosophes qui la
+préconisent veulent qu’on marche. Or moi, peuple faible, je suis faible
+par ma douceur, par mon humeur peu batailleuse, par mon horreur de
+l’esprit de conquête et de l’esprit de violence. L’état de civilisation
+vers lequel on marche, _c’est donc moi qui l’ai, déjà_. On n’a donc pas
+besoin de me passer sur le ventre pour y courir; on n’a qu’à me
+respecter pour le voir et qu’à m’imiter pour y être. Du droit de la
+civilisation qu’on invoque contre moi et du droit de l’humanité à se
+civiliser qu’on invoque contre moi, j’argue moi-même pour qu’on me
+vénère; le droit personnel, le droit de la civilisation, le droit de
+l’humanité, c’est en moi qu’ils se confondent.»
+
+A raisonner ainsi (et le raisonnement est-il si faux?), ce sont les
+peuples arriérés qui sont à la tête de la civilisation et qui ont, non
+seulement le droit du plus faible, mais le droit du meilleur.
+
+Le raisonnement n’est pas très faux, je le reconnais; mais il est
+incomplet. La civilisation ne se compose pas de douceur élémentaire,
+pour ainsi parler, et instinctive; elle se compose, si je puis dire, de
+douceur acquise, de douceur volontaire et par conséquent de _douceur
+forte_. Vous êtes doux, bons et pacifiques. Cela est très bien; mais
+vous n’inventez rien, vous n’imaginez rien, vous ne créez rien, vous
+ignorez tout progrès. L’humanité, peut-être à tort, ne reconnaît pas la
+civilisation à ces signes. Autant vaudrait dire, ce qui est peut-être
+vrai, mais ce que l’humanité, obéissant à sa nature, n’a jamais admis,
+que les animaux sont supérieurs à l’homme. La civilisation pour
+l’humanité, c’est de marcher vers une paix virile, faite de douceur sans
+doute, mais de douceur énergique, laborieuse, productrice, féconde. La
+civilisation veut créer plus de bien-être, plus d’aisance, plus de
+beauté et, remarquez ceci, plus de population. Elle veut appeler plus
+d’êtres humains à la vie. Or les peuples très énergiques sont les seuls
+qui créent par leurs inventions plus de bien-être, par leur ingéniosité
+artistique plus de beauté, et par leur art d’exploiter les ressources du
+sol plus de population. Donc l’humanité _se réalise plus_ par les
+peuples énergiques, matériellement, et aussi intellectuellement et
+moralement énergiques, que par les peuples mous. Elle tend à ce que vous
+avez, la douceur; oui; mais par des moyens énergiques qui ne sont pas
+les vôtres; et à une douceur qui ainsi conquise ne sera pas un
+abandonnement et une torpeur, mais un état de satisfaction généreuse, de
+gratitude réciproque, de fraternité dans l’orgueil de la grande tâche
+accomplie. Voilà le but, que vous croyez avoir atteint et que vous
+n’avez pas même cherché.
+
+Ne confondez donc pas, par un sophisme ingénu, le droit de l’humanité
+avec le vôtre. Le droit de l’humanité et le vôtre sont bien en conflit,
+non en concert. Le droit de l’humanité est de se développer; celui que
+vous invoquez va à la restreindre. Donc à votre point de vue il peut
+être vrai; à se placer au point de vue de l’humanité il est faux. Or si
+vous ne pouvez pas renforcer votre droit par le droit de l’humanité,
+emprunté pour ainsi dire et revêtu par vous; si vous n’êtes pas fort de
+votre droit d’abord et du droit de l’humanité ensuite, que vous
+reste-t-il? Votre droit personnel, le droit du faible. Mais ce droit,
+c’est quelque chose comme un droit individuel, c’est «un droit de
+l’homme». Or qu’est-ce que c’est qu’un droit de l’homme qui est un droit
+d’un peuple?
+
+On comprend à la rigueur le «droit de l’homme». On le comprend même de
+plusieurs façons. On le comprend d’abord ainsi: l’homme, par ceci
+seulement qu’il est homme, apporte avec lui un droit, le droit de vivre,
+et ce droit en implique quelques autres, comme celui d’être libre de son
+développement dans l’être, de sa pensée, de sa croyance, de sa
+recherche, de sa parole, etc.; la société a le devoir de respecter ces
+droits, si même son principal office n’est pas de les garantir et d’en
+assurer l’inviolabilité. Voilà une première manière d’entendre le droit
+de l’homme. Est-elle applicable à un peuple? Y a-t-il la moindre
+analogie? Un peuple naît-il comme un homme, avec des droits, réels ou
+supposés, attachés à sa personne? Voyons-nous un peuple naître comme un
+homme à l’état d’être très distinct, très précis et incontestable en
+tant qu’être? Un peuple est une collection d’hommes formée par
+l’histoire, et c’est-à-dire par une foule de circonstances confuses et
+aussi diverses et disparates que possible, par la conquête ou par la
+cooptation, par la guerre ou par des mariages royaux, par la cession,
+l’annexion, le troc et parfois la vente. Comment reconnaître dans cette
+chose vague un être qui aurait des droits, à qui on pourrait
+reconnaître, ou supposer des droits précis? Le droit du faible
+revendiqué pour un homme ou par un homme, cela se comprend à la rigueur,
+est à la rigueur sensible à la raison. L’homme dit: «Je suis faible;
+mais je suis un homme, comme celui-ci, comme celui-là, comme vous. Vous
+devez respecter en moi ce titre d’homme. Vous me demandez mon titre, le
+voilà. _Homo sum_». Mais entendez-vous un peuple disant: «Je suis
+faible; mais je suis un peuple. Vous devez respecter en moi le titre de
+peuple.» Un peuple, qu’est-ce que cela? Est-ce un être, sorti des mains
+de Dieu ou de la nature, distinct, précis, individuel, né tel jour,
+discernable indiscutablement de son voisin? Point du tout. Il est un
+être s’il est si fortement engrené qu’il s’affirme comme très distinct
+de l’humanité, et c’est-à-dire (nous y retombons toujours) s’il est
+fort; mais en soi, par soi, de soi, sur le seul nom qu’il se donne,
+point du tout: Il n’y a aucune identité ni même aucune analogie, même
+apparente, entre un peuple et un homme, et par conséquent aucune
+analogie, même apparente, entre «le droit de l’homme» et «le droit d’un
+peuple».
+
+Autre manière de comprendre les droits de l’homme. D’aucuns disent: «Il
+n’y a pas à proprement parler de droits de l’homme, et qu’un homme
+apporte des droits en naissant, naisse revêtu de droits, c’est une
+conception métaphysique, ou littéraire, tout arbitraire en tout cas, à
+quoi nous ne comprenons rien et en quoi nous ne voyons aucune réalité.
+Seulement les droits de l’homme sont une fiction très raisonnable, très
+juste et très salutaire: étant donné que tant valent les individus
+constituant un peuple, tant vaut le peuple lui-même et qu’un peuple est
+fort des énergies individuelles qu’il contient; que par conséquent il
+faut respecter ces énergies individuelles infiniment, qu’il faut les
+respecter jusqu’à la dernière limite, c’est-à-dire jusqu’au point où
+elles commenceraient d’empiéter sur d’autres énergies individuelles
+également utiles à l’État: pour ces raisons et pour imprimer fortement
+dans l’esprit de tous le respect dû à ces énergies, nous _supposons_ que
+l’homme a droit à sa liberté de développement, à la liberté de ses
+énergies, comme s’il avait un titre, comme il aurait un droit sur une
+propriété de par des actes publics et authentiques; tous nous en userons
+avec lui _comme s’il_ avait des droits, encore qu’il n’en ait pas; mais
+parce qu’il est infiniment utile à la société qu’il soit considéré comme
+en ayant.»
+
+Dans cette conception le droit de l’homme a pour fondement l’intérêt de
+l’État: le droit de l’homme _est_ l’intérêt de l’État, tant il se
+confond avec lui, et c’est par amour de soi que l’État reconnaît des
+droits à l’individu et c’est pour soi et non contre soi qu’il les
+proclame, et il se défend en les défendant. Y a-t-il, selon cette
+seconde conception, analogie entre «droit de l’homme» et «droit du
+peuple»? Il ne semble pas. Pour qu’il y eût analogie, il faudrait que
+peuple fût à humanité ce que homme est à peuple. Il faudrait que de même
+que l’État reconnaît, dans son intérêt même, des droits à l’homme, de
+même, dans son intérêt, l’humanité reconnût des droits à tout peuple; il
+faudrait que l’humanité eût intérêt à en reconnaître; il faudrait que
+droit des peuples fût intérêt de l’humanité. En est-il ainsi? Peut-être
+bien, dira-t-on. L’humanité a intérêt à ce que chaque peuple persévère
+dans l’être et se développe selon sa nature propre sans empiéter sur les
+autres, exactement comme une société a intérêt à ce que chacun de ses
+membres se développe librement, le plus librement possible, selon sa
+nature, sans empiéter sur les énergies de ses concitoyens; et de même
+que, pour être forte, une société, si elle est intelligente, proclame,
+par fiction utile, les droits de l’homme, voire les protège et les
+défend; de même l’humanité devrait proclamer le droit de tous les
+peuples à la vie et à l’extension inoffensive, et même le protéger et le
+défendre.
+
+Ceci est beau; mais pourrait bien être une illusion; et même, à le
+retourner, et il se retourne bien facilement et comme de lui-même, cet
+argument des pacifistes est peut-être le plus fort contre eux.
+L’humanité n’est pas et ne peut pas être à un peuple ce qu’un peuple est
+à un homme, parce qu’elle n’est pas une société, parce qu’elle ne soumet
+pas les peuples à des lois uniformes, comme une société soumet à des
+lois uniformes et constantes les citoyens qui la composent. Oui, une
+société a intérêt à ce que chacun de ses membres ait droit à la vie et à
+la liberté, parce que, d’autre part, chacun de ses membres contribue à
+la force de la société en payant l’impôt, en rendant à la société un
+certain nombre de services qu’elle lui demande et à chaque instant, et
+par ce seul fait même qu’il obéit à ses lois et est ainsi membre actif
+d’un corps organisé. L’humanité a-t-elle le même intérêt relativement
+aux peuples? Point du tout; parce qu’il n’y a pas société entre les
+peuples et parce que les peuples vivent les uns par rapport aux autres
+en état d’anarchie. Dès lors l’humanité ne voit pas et ne peut pas voir
+son intérêt à protéger également _tous_ les peuples. Il en est en
+présence desquels elle dira: «Il me paraît qu’ils me sont très utiles et
+je souhaite leur succès, et si le moyen m’en est donné, je les protège.»
+Il en est devant lesquels elle dira: «Je ne vois pas du tout en quoi ils
+peuvent me servir, et plutôt ils me paraissent nuisibles. Leur
+reconnaître un droit, leur supposer un droit, et, pour l’avoir supposé,
+me condamner à le défendre, à Dieu ne plaise!»
+
+Voilà en quel état sont les peuples relativement à l’humanité, voilà en
+quelle situation est l’humanité relativement aux peuples.
+
+Quand on se figure l’humanité en face des peuples comme un État en face
+des individus, on a commencé, inconsciemment, par se figurer que la
+société du genre humain, _societas generis humani_, est faite, ce qui
+est à quoi l’on tend, mais ce qui n’est pas; et l’on a pris pour moyen
+d’arriver au but ce qui ne commencerait à être possible que le but
+atteint. Le droit des peuples ne pourrait être proclamé, comme l’est
+dans tel peuple aujourd’hui le droit de l’homme, que si toute l’humanité
+ne formait qu’un peuple, ce qui revient à dire que le droit des peuples
+est renvoyé jusqu’au moment où les peuples n’existeront plus.
+
+Et ceci n’est pas une plaisanterie. A supposer l’humanité ne formant
+qu’un peuple, chaque «peuple» n’est plus qu’une province et, oui,
+certes, il est de l’intérêt de l’humanité de laisser à chaque
+province-peuple une large autonomie pour que chacune se développant et
+exerçant son activité selon son caractère propre, contribue à la
+grandeur, à la force, au bonheur général du genre humain. Mais si
+l’humanité doit agir ainsi à l’époque supposée où elle ne formera qu’un
+peuple, c’est parce qu’elle aura, auparavant, transformé tous les
+peuples en un seul, c’est qu’elle aura, par conséquent, supprimé les
+peuples nuisibles, corrigé et amendé en les subordonnant à d’autres les
+peuples médiocrement utiles, créé ainsi une uniformité approximative qui
+lui permettra et qui lui sera une raison de reconnaître des droits,
+peut-être même des droits égaux, à tous les peuples qu’elle contiendra
+dans son sein.
+
+Jusque-là, et ce moment est loin, l’inégalité entre les peuples lui est
+au contraire une raison de ne pas reconnaître un droit à un peuple qui
+peut être nuisible, à tel autre qui peut être médiocrement utile, à tel
+autre sur lequel on doute et dont on ne sait s’il y aurait utilité
+générale ou dommage général à ce qu’il survécût.
+
+A la société le citoyen peut dire: «Protégez-moi pour vous; quand je ne
+serais que ceci, à savoir un homme qui vit sous vos lois et qui les
+observe, je vous suis d’une utilité assez grande pour que vous me
+protégiez, pour que vous me reconnaissiez le droit d’être défendu par
+vous.» A l’humanité un peuple ne peut guère dire: «Protège-moi dans ton
+intérêt; je te suis utile», car l’humanité pourrait répondre: «Je n’en
+sais rien. Vous ne vivez même pas sous mes lois; mais sous des lois qui
+vous sont particulières. Je ne suis obligé à rien envers vous.» Le
+groupement social comporte des droits de l’homme aux yeux d’une société
+intelligente. Le groupement humain ne comporte pas de droit de peuple,
+tout simplement parce qu’il n’est pas fait, parce qu’il n’existe pas.
+
+A quelque point de vue qu’on se place, «le droit du peuple», le droit
+d’un peuple faible n’est donc pas fondé. Il n’est fondé ni en lui-même,
+ce qui en vérité n’a pas de sens, ni il n’est fondé sur l’intérêt
+général de l’humanité quand on examine d’un peu près.
+
+Vous me direz: laissons le mot de droit et l’idée de droit sur laquelle
+les sophismes sont faciles et ne rougissons pas de parler sentiment.
+Est-ce qu’on ne _sent_ pas que le seul fait de former un peuple est un
+fait respectable et que tout peuple qui est un peuple et qui veut rester
+un peuple doit être sacré, quand bien même il ne prouverait pas son
+droit? Il existe. Pour un peuple, beaucoup plus, remarquez-le, que pour
+un individu, exister est un mérite. Ce n’est pas d’un peuple que l’on
+peut dire: «Le beau mérite! Il s’est donné la peine de naître!» parce
+qu’un peuple ne naît pas; il se forme. Ce peuple qui est là, il s’est
+formé lentement, prouvant par ce seul fait qu’il avait des vertus de
+socialité, de solidarité, de discipline, d’endurance, de suite dans les
+idées, de traditionisme, etc. Il y a là une sorte de personne morale qui
+s’est créée elle-même, qui s’est _trouvée_, qui s’est faite à prendre
+conscience d’elle-même. Oui, tout cela est un mérite. Il est petit, ce
+peuple, et c’est son seul défaut, du moins c’est sa seule infériorité;
+mais ce n’est point un défaut et il est charitable, il est humain, il
+est de bonté, de le considérer comme aussi digne de vivre qu’un peuple
+qui est grand, mais qui n’est grand que par suite de circonstances
+géographiques ou historiques et qui n’a pas déployé plus de vertus pour
+être ce qu’il est que le petit peuple pour être ce qu’on le voit. Or
+pour sauver les petits peuples, toute idée de droit du faible étant mise
+à part, pour sauver les petits peuples par simple humanité et
+considération du mérite, on conviendra qu’il n’y a qu’un moyen: c’est
+l’abolition de la guerre, c’est l’abolition du droit de la force.
+
+Je suis, on peut le croire, extrêmement sensible à ces considérations;
+mais je ferai remarquer que «l’humanité» sans nuances et sans
+discernement peut amener à assurer sécurité et impunité à des peuples
+parfaitement indignes de tout respect et qui seraient bien
+avantageusement remplacés par d’autres; et que «la considération du
+mérite» est une chose extrêmement délicate. Qui mesurera bien le mérite
+d’un peuple? Qui m’assurera avec certitude que tel peuple est évidemment
+très respectable?
+
+Dans le doute je vous vois très enclins à dire: «Tout peuple qui est un
+peuple est digne par cela seul de rester indépendant.» Je veux bien;
+mais de dire même qu’un peuple est un peuple cela souffre quelque
+difficulté. Un peuple qui vit en état anarchique est-il un peuple et
+n’est-il pas bon, en vérité, même pour lui-même, qu’il disparaisse?
+Faudra-t-il que ses voisins fassent la police chez lui, non pour
+l’annexer, mais pour le maintenir à l’état de peuple, sorte de conquête
+à rebours et d’invasion pour ne pas conquérir?
+
+Et le peuple antipatriote, est-il un peuple? Ne donne-t-il pas lui-même
+sa démission? Faudra-t-il, au nom de je ne sais quoi, au nom de son
+passé, si l’on veut, le forcer à vivre comme peuple, ainsi que l’on
+sauve malgré lui un homme qui se noie volontairement? Pour l’homme qui
+se noie, il me semble qu’on a raison; car sa monomanie suicide peut
+n’être qu’une maladie passagère; pour un peuple antipatriote, lui donner
+une sorte de vie artificielle me semblerait bien vain et assez contraire
+à la raison; et plus sensé me paraîtrait de respecter en lui une
+tendance, instinctive ou raisonnée, qu’il a à se subordonner parce qu’il
+se sent inférieur.
+
+On voit que: du peuple qui s’abandonne et qui, à parler franc, n’est
+plus un peuple, au peuple qui perpétue en lui l’état anarchique et qui
+n’est plus un peuple organisé, au peuple qui seulement par nonchalance
+reste en arrière de la civilisation et ressemble à un animal qui, sans
+couper ses moyens de défense, les laisserait s’atrophier, au peuple sain
+et vaillant, mais faible numériquement et qui, lui, n’a d’autre tort que
+d’être petit; il y a une foule de degrés, beaucoup de nuances; et qu’il
+n’est pas si facile qu’on le pourrait croire ni de déclarer le droit du
+faible commun à _tous_ les faibles, ni, si on ne le reconnaît pas commun
+à tous les faibles, de déterminer où il commence et où il finit et en
+faveur de quel faible il est convenable de l’invoquer; ni, droit mis à
+part, de déclarer que tous les peuples quels qu’ils soient doivent être
+respectés comme _res sacra_; ni, si l’on ne déclare pas cela, de
+déterminer quel mérite, quelle quantité de mérite et surtout quel genre
+de mérite fera qu’un peuple et non tel autre doit être objet de respect.
+
+En cet ordre de choses les opinions radicales sont absurdes et les
+opinions tempérées sont arbitraires.
+
+J’ajoute ceci, à quoi je fais grande attention: le pacifisme considéré
+sous ce très bel aspect, il en conviendra, de déclaration du droit des
+faibles, consacre tout simplement, confirme et consolide d’effroyables
+injustices. Évidemment! Il consacre toutes les injustices, toutes les
+iniquités du passé. Le pacifisme, à un moment donné, qui est, si l’on
+veut, le moment actuel, dit: «que l’humanité reste en paix!»; il dit:
+«ne bougeons plus!» Soit! mais s’il prévient ainsi toutes les injustices
+de l’avenir, il déclare acquises et intangibles toutes les injustices du
+passé. Il termine et clôt l’histoire, et il la clôt au bénéfice de tous
+ceux qui, à l’heure actuelle, sont bénéficiaires du droit de la force.
+Il interdit les réparations, les redressements et les revanches et même
+les revendications les plus légitimes. Si le pacifisme avait eu gain de
+cause en 1820, les Grecs n’auraient pas eu le droit de conquérir leur
+indépendance; si le pacifisme avait eu gain de cause en 1772, les
+Américains seraient encore sous la domination de l’Angleterre. A quelque
+moment de l’histoire que vous placiez le triomphe du pacifisme, il est
+une victoire de la force, il est la consécration et la consolidation de
+toutes les victoires de la force.
+
+Nous arrivons ainsi à cette conclusion aussi incontestable que
+paradoxale, que la campagne pour les droits du faible a pour première
+conséquence la condamnation à perpétuité du faible vaincu. Pour qu’il
+n’y ait plus d’iniquité dans l’avenir, le pacifisme couvre à jamais de
+son manteau et scelle de son sceau toutes les iniquités du passé. Pour
+qu’il n’y ait plus à l’avenir ni fort ni faible, il commence par
+s’incliner devant le fort actuel et par lui accorder pour jamais et par
+lui assurer pour l’éternité tout ce qu’il a usurpé.
+
+Il a donc en lui un vice moral, une immoralité profonde qui lui ôte
+toute autorité. Apparemment et extérieurement il est revendication des
+droits du faible, intérieurement et profondément il est reconnaissance
+solennelle des droits du fort. Il proclame la justice éternelle; et,
+pour ce qui est de toutes les injustices, il proclame qu’il faut
+éternellement n’y pas toucher. Il dit: «guerre aux tyrans», et tout en
+même temps il dit: «Paix à tous les tyrans de la terre!» Et si on lui
+fait remarquer la contradiction, il répond: «Ce n’est que des tyrans à
+venir que je ne veux pas; ce n’est qu’aux tyrans qui n’existent pas
+encore que j’en veux. Je repousse l’iniquité à accomplir; mais je
+m’incline devant l’iniquité accomplie.» Voilà au moins qui est étrange,
+s’il n’est pas un scandale pour la raison et pour la morale.
+
+«Mais il le faut bien, me répondra-t-on; il faut bien qu’il en soit
+ainsi. Nous ne pouvons pas remonter le cours de l’histoire, réparer
+toutes les injustices passées, redresser toutes les iniquités, effacer
+tous les dénis de justice, ôter toutes les usurpations, ce qui ne
+pourrait se faire, du reste, que par des guerres effroyables et
+interminables; et, seulement après, déclarer: la paix régnera. Ce serait
+déjà bien beau qu’elle régnât à partir d’aujourd’hui dans le monde mal
+fait et résultat, nous le reconnaissons, de beaucoup d’injustices
+accumulées. Accepter ou plutôt subir les injustices passées pour
+empêcher les injustices de l’avenir vaut encore mieux que de se résigner
+à toutes celles qui ont eu lieu et à toutes celles qui se feront.»
+
+En vérité, je n’en sais rien; parce que, précisément, courir le risque
+des injustices qui pourront être, n’est pas se résigner aux injustices
+qui ont eu lieu, mais au contraire c’est en appeler; c’est ne pas les
+considérer comme définitives; c’est laisser la porte ouverte. La guerre,
+certes, est féconde en injustices; elle l’est aussi en réparations. Tout
+peuple qui s’est relevé, par la guerre ou au travers des jeux sanglants
+de la guerre, d’une longue oppression, serait comme ingrat et assurément
+serait égoïste, s’il était pacifiste; c’est-à-dire s’il refusait aux
+peuples encore opprimés cette chance de se libérer un jour, dont lui a
+profité hier ou jadis. L’Italie s’est affranchie. Voyez-vous dans sa
+bouche ce mot: «désormais _statu quo_ éternel»? Il équivaudrait à ceci:
+«Du moment que je m’en suis tiré, il me suffit et je ne tiens point du
+tout à ce que d’autres s’en tirent.» Tant qu’il y aura des peuples
+opprimés sur la terre, le pacifisme ne peut pas se flatter d’être une
+doctrine très pure et aussi généreuse qu’il en a l’air. Il est,
+peut-être sans s’en douter, une doctrine de soumission aux puissants de
+ce monde. Il les gêne peut-être dans leurs projets: mais il les respecte
+infiniment dans leurs possessions. Il veut leur ôter toute mauvaise
+espérance; mais il leur ôte aussi tout remords. Il les arrête dans leur
+marche en avant; mais il assure leurs derrières et les rassure sur tout
+ce qui est derrière eux. En somme, il dit: _Beati possidentes_, et il
+ajoute: _Aeterno possidebunt_. C’est trop conservateur pour être très
+généreux et pour être tout à fait juste.
+
+Le Pacifisme ressemble à ces classes qui, à un moment donné, dans un
+pays, font une révolution, s’approprient les terres, s’y installent et
+puis disent: «Cela ne se renouvellera pas. Avant que nous l’ayons fait,
+il était juste de le faire; mais à partir du moment où nous sommes
+nantis, ce ne l’est plus. Il n’y aura plus de transfert de propriété; ce
+serait un vol.» Oui, le Pacifisme raisonne d’une manière analogue. «Il
+n’y aura plus d’usurpations;--celles qui existent sont acquises.»
+Pourquoi? C’est attribuer à un moment de l’histoire, à une date, un
+caractère sacré que rien ne lui confère, c’est lui donner le privilège
+d’innocenter tout ce qui est derrière elle et de culpabiliser tout ce
+qui se fera après elle contre son gré. Il n’y a pas d’hégire à qui l’on
+puisse raisonnablement reconnaître cette prérogative.
+
+Il y a donc dans le pacifisme au moins tout autant d’injustice que dans
+le bellicisme, au moins tout autant de mépris de la justice que dans le
+bellicisme. Tout autant; car consacrant, tout à fait au hasard, selon le
+hasard de la date de son triomphe, un nombre immense d’injustices, en
+décrétant qu’il ne s’en fera plus, il joue comme aux dés les destinées
+des injustices humaines, tout ainsi que la guerre les joue elle-même.
+Selon la date de son triomphe il choisit entre les opprimés, et s’il dit
+à ceux d’après cette date: «ne craignez rien, vous ne le serez pas»; il
+dit à ceux d’avant: «laissez toute espérance»; or l’intervention de
+cette date fatale, étant chose de pur hasard, est chose de pure
+injustice.
+
+Supposons le Pacifisme régnant demain, les opprimés d’aujourd’hui et de
+demain lui crient: «Retardez d’un jour, pour que nous ayons quelque
+chance encore de nous libérer. A vous établir aujourd’hui, c’est contre
+nous que vous agissez; c’est formellement contre nous. Vous pratiquez
+l’injustice à notre égard. Nous fûmes victimes provisoires de la guerre;
+nous sommes victimes éternelles de la paix.»
+
+En effet, le Pacifisme, à le supposer agissant, agit tout à fait comme
+un conquérant. Il n’est pas de conquérant, après de grandes acquisitions
+territoriales, qui, s’il sent le besoin de digérer ses conquêtes, ne
+devienne immédiatement pacifiste pour que la paix consacre ses conquêtes
+et les consolide. Le Pacifisme a juste autant d’esprit de justice que le
+conquérant. Il n’y a pas de quoi être si fier. En vérité je vois un peu
+plus de justice, sans dire que j’en vois beaucoup plus, dans l’état de
+guerre, qui peut faire des injustices nouvelles, mais qui peut, puisque
+enfin cela s’est vu, réparer des injustices anciennes. L’état de guerre
+c’est ceci: le droit du fort est toujours ouvert; mais le droit du
+faible aussi. L’état de paix éternelle, c’est ceci: le droit du fort et
+le droit du faible sont fermés à jamais. Est-il plus dur de dire aux
+faibles: «Ceux d’entre vous qui sont vaincus le sont pour toujours, les
+autres ne le seront jamais», que de leur dire: «Les uns et les autres
+vous avez des chances favorables et des chances contraires; car
+l’histoire continue»? Il y a, sinon plus de justice, du moins comme un
+respect plus scrupuleux de la justice dans le second propos que dans le
+premier.
+
+Donc les meilleurs arguments du Pacifisme, sans laisser de faire
+impression sur moi, ne me convainquent point et me laissent un peu
+hésitant, sans même que les moyens pratiques de réaliser le pacifisme
+aient été abordés.
+
+ * * * * *
+
+Si j’examine les arguments du Bellicisme, ils me paraissent aussi donner
+matière à des critiques peut-être assez fortes, auxquelles du moins il
+convient de s’arrêter. Le fort, le fond et comme le tout du bellicisme,
+comme on l’a bien vu, est dans cet axiome: le droit du fort est le plus
+respectable des droits parce qu’il est le droit du meilleur. Identité du
+droit du plus fort et du droit du meilleur, fondée sur l’identité du
+meilleur et du plus fort.
+
+Je ne suis pas autrement sûr que cette identité soit établie. Le plus
+fort est le plus fort; voilà tout; en se montrant le plus fort il n’a
+pas prouvé qu’il fût le meilleur. Regardez autour de vous. Est-ce le
+plus fort que vous appelez le meilleur et à qui vous souhaitez le
+succès? Est-ce le plus fort, soit par la force physique, soit par la
+force d’adresse, soit par la force de ruse et habileté, soit par la
+force intellectuelle? Point du tout. Celui que vous appelez le meilleur
+est souvent un faible et ne vaut que par sa valeur morale. Jamais entre
+hommes, entre individus, vous ne faites cette confusion du plus fort et
+du meilleur. Au contraire, vous avez une tendance, injuste quelquefois,
+mais elle existe, à vous défier du fort, sous prétexte qu’il ne doit pas
+être le meilleur. Vous savez ou vous croyez savoir qu’une force un peu
+supérieure à la moyenne, dans un homme, le démoralise, le pousse
+sourdement à abuser d’elle, et l’empêche d’être bon, d’être juste, de ne
+réclamer que sa place convenable, et l’excite à empiéter. Ce n’est pas
+toujours vrai, mais comme c’est vrai souvent, vous avez un penchant
+instinctif, ou plutôt acquis, ce qui est très significatif, à en juger
+ainsi. C’est que, sans être la vérité, ce n’est pas très loin d’être la
+vérité.
+
+Or cette confusion que vous ne faites jamais entre hommes, vous voulez
+qu’on la fasse entre peuples et vous en faites même la loi des lois,
+l’axiome des axiomes, le principe premier. Il n’y a pas de raison pour
+cela.
+
+Si bien! me répondent-ils, parce qu’il n’en va pas d’un peuple comme
+d’un homme; il en va même à l’inverse. Un peuple est une collection
+concourante et concertante d’individus. Dans ce concert les différences
+individuelles s’effacent, et ce qui reste c’est une résultante générale.
+Cette résultante générale c’est un peuple fort ou un peuple faible.
+Mettons un peuple fort. De quoi est-il fort? Il ne peut pas l’être des
+vices additionnés de ses citoyens, des tares morales additionnées de ses
+citoyens, des désirs d’injustice et des goûts d’iniquité de ses
+citoyens; il l’est de toutes les vertus de ses citoyens, moins leurs
+vices; il l’est de toutes les forces intellectuelles de ses citoyens,
+moins leurs imbécillités; il l’est de toutes les forces physiques de ses
+citoyens, moins leurs faiblesses, et de toutes les santés de ses
+citoyens, moins leurs infirmités. Les soustractions faites, si le total
+positif est plus grand que votre total positif à vous, c’est lui qui est
+le plus fort, évidemment, mais c’est lui aussi qui est le meilleur.
+
+Remarquez ce renversement, qui nous faisait dire tout à l’heure qu’il
+n’en va pas d’un peuple comme d’un homme, mais même qu’il en va à
+l’inverse, remarquez ce renversement: si, dans ce peuple que nous
+considérons, le nombre des citoyens _injustes_, comme on dit dans
+Platon, c’est-à-dire préférant leur intérêt propre à l’intérêt général,
+est plus grand que le nombre des citoyens «justes», ce peuple ne sera
+pas fort devant l’étranger, puisque la force nationale est faite
+d’abnégations particulières. N’est-il pas vrai? Donc ce peuple, en vous
+vainquant, montre qu’il est fort, et en montrant qu’il est fort, montre
+que le nombre des citoyens justes est plus grand chez lui que chez vous,
+et en montrant cela montre qu’il est meilleur que vous. D’où il suit
+qu’un peuple peut être et a le droit d’être d’autant plus injuste comme
+peuple à l’égard des étrangers qu’il est plus juste chez lui par le
+nombre d’hommes justes qu’il contient. «Vous me conquérez. Donc vous
+êtes injustes.--Que je sois injuste à votre égard, cela prouve que je
+suis juste chez moi.»
+
+Après tout, c’était précisément là le genre des vertus des Romains. Il
+n’y a rien qui soit plus injuste que la conquête de la Grèce par les
+Romains; mais il n’y a rien qui prouve mieux que si les Romains étaient
+injustes à l’extérieur ils étaient des justes chez eux, et que si les
+Grecs étaient victimes de l’injustice extérieure ils l’étaient d’abord
+de leur injustice domestique.
+
+Donc point d’assimilation entre «l’homme le meilleur» et «le peuple le
+meilleur». L’homme le meilleur n’est pas nécessairement le plus fort;
+cela est même rare; mais le peuple le meilleur c’est le plus fort, parce
+qu’il n’est fort que parce qu’il est composé des meilleurs, et que s’il
+n’était pas composé des meilleurs il serait faible.
+
+C’est même la revanche, dans chaque pays, de l’homme bon, de l’homme
+juste, et c’est là sa récompense, et c’est par là qu’il y a en
+définitive une justice, une espèce de justice. L’homme bon, l’homme
+juste, ne réussit pas toujours personnellement, à cause, souvent, de son
+abnégation même. Mais il se dit: «C’est parce que j’existe et parce
+qu’il existe dans mon pays un nombre immense de bons citoyens comme moi
+que mon pays est fort et sûr de l’être toujours, et il m’en revient
+quelque chose; car il ne laisse pas d’être agréable et utile d’habiter
+un pays qui est fort.»
+
+Toujours est-il qu’il est prouvé que si l’homme bon n’est pas toujours
+l’homme fort, le peuple le plus fort est toujours intimement le
+meilleur.
+
+Voilà le raisonnement des bellicistes.
+
+Je ne suis pas convaincu du tout. Il faut bien que je reconnaisse qu’un
+peuple fort a des qualités. S’il n’en avait aucune je sais bien où il
+serait dans l’échelle des peuples; mais quelles qualités, c’est là le
+point, et c’est sur quoi vous vous gardez d’appuyer. Vous dites vite: il
+les a toutes; il faut qu’il les ait toutes.--Mais en vérité, point du
+tout! Il faut qu’il ait celles-ci, très belles sans doute, qui font
+qu’on est fort militairement; et il n’est pas nécessaire, ni utile, et
+il lui serait peut-être nuisible, qu’il en eût d’autres. Je reprends la
+phrase de ce rhéteur de Cousin: «Toute la vertu d’un peuple comparaît
+sur le champ de bataille; il est là tout entier avec tout ce qui est en
+lui. S’il est vaincu, c’est que son vainqueur était plus moral, plus
+actif, plus prévoyant, plus sage, plus courageux...» Tout n’est pas
+rhétorique là-dedans, mais il y a là-dedans de la rhétorique. C’est dans
+le mot _tout_ qu’est le sophisme. Eh! non! un peuple ne comparaît pas
+«tout entier» sur le champ de bataille; non, «toute sa vertu» n’y
+comparaît pas; et il n’est pas là avec «tout ce qui est en lui». Il s’en
+faut. Il n’est là, strictement, qu’avec ses vertus militaires, en
+donnant à ce mot, sans doute, toute son extension. Il est là avec son
+courage, oui; avec sa sagesse, oui, car s’il a engagé follement la
+guerre et dans les circonstances les plus défavorables, fût-il «le
+meilleur» d’autre part, il sera vaincu; il est là avec sa prévoyance;
+car c’est celui qui a le plus et le mieux préparé la guerre qui est
+vainqueur; il est là avec son activité, et le soin qu’il a eu de ne
+jamais s’endormir ni sur le succès ni sur le revers; il est là même avec
+sa moralité, ou du moins des parties de moralité, de haute moralité du
+reste, c’est-à-dire il est là avec son abnégation. En un mot il est là
+avec toutes les vertus militaires, dans le sens étendu du mot; mais avec
+ses vertus militaires seulement.
+
+Ou plutôt il est là avec un certain nombre de vertus tournées
+exclusivement du côté militaire. Il est là avec le courage guerrier (qui
+du reste est le plus beau) et il n’a pas besoin d’en avoir ou d’en avoir
+eu un autre. Il est là avec sa prévoyance; mais plutôt il est là avec la
+prévision qu’il a eue de la guerre, avec l’idée fixe qu’il a eue de la
+guerre pendant un siècle ou depuis toujours, ce qui, certes, n’est pas
+méprisable, mais ce qui n’est pas toute la prévoyance humaine. Il est là
+avec sa sagesse, si l’on veut, mais à la condition d’avoir mis toute sa
+sagesse à combiner des chances de guerre et de paix, d’infériorité ou de
+supériorité militaire comme devant un échiquier.
+
+Ainsi de suite. En somme la phrase de Cousin, qui résume très bien toute
+la théorie des bellicistes, se ramène à ceci que le peuple vertueux est
+celui qui n’a jamais songé qu’à la guerre et qui a eu assez de vertu
+pour y consacrer toutes ses puissances. Ce peuple-là a certainement une
+vertu singulière et qu’il ne faut pas mépriser; mais il n’a pas toutes
+les vertus du monde et peut-être en est-il qu’on pourrait préférer à
+celles-là. Tout au contraire de la pensée de Cousin, un peuple ne
+comparaît dans le champ de bataille qu’avec une partie de ses vertus,
+qu’avec une partie de lui-même, et c’est précisément le propre de la
+guerre de couper en deux en quelque sorte le développement d’un peuple
+et de dire: «Il y a guerre; tout ce qui n’est pas vertu militaire ou
+vertu susceptible d’application militaire ne compte plus et doit
+s’interrompre.» Et par conséquent c’est le propre du bellicisme, même
+tout le long des périodes de paix, de couper en deux le développement
+d’un peuple pour mettre au moins au second rang tout ce qui n’est pas
+vertu militaire ou vertu susceptible d’application militaire, ce qui en
+vérité n’est pas un résultat très heureux.
+
+Mais toute vertu, me dira-t-on, est susceptible d’application militaire
+ou plutôt va, en ses dernières fins, à assurer la grandeur militaire
+d’un peuple. Les vertus qui font de la population, vertus pacifiques par
+excellence, en apparence, contribuent à la grandeur militaire, et même
+ce sont elles qui y contribuent le plus; les vertus qui font une bonne
+agriculture, un bon commerce, une bonne industrie, créent des ressources
+qui sont le trésor de guerre; les vertus du savant font des découvertes
+qui, et de plus en plus, s’appliquent à l’outillage de guerre; de sorte
+que c’est bien _l’activité totale_ d’un peuple qui aboutit à la guerre,
+nous ne disons pas qui la vise et qui la cherche; mais qui y aboutit,
+fût-ce malgré elle, de telle sorte que quand nous disons que c’est le
+peuple tout entier avec toutes ses forces qui s’avance sur le champ de
+bataille, nous disons vrai.
+
+--Vous ne dites pas précisément faux, et je reconnaîtrai toujours qu’au
+moins il y a de grandes chances pour que le peuple vainqueur et
+constamment vainqueur, fort et constamment fort, soit le peuple à tous
+les points de vue le plus pourvu de bonnes qualités. Cependant vous ne
+dites pas vrai absolument; car il y a bien des activités, et des
+activités louables, qui n’ont aucune utilité militaire et qui ne se
+retrouvent pas, ni en elles-mêmes ni en leurs résultats éloignés, sur le
+champ de bataille. Toute l’activité littéraire, toute l’activité
+artistique, toute l’activité scientifique, à l’exception de celle qui
+s’applique à la confection des engins meurtriers, toute l’activité
+industrielle sauf celle qui s’applique aux lignes de chemins de fer
+stratégiques, aboutit (puisque vous y tenez) au champ de bataille; mais
+elles y aboutissent de si loin _qu’il n’y a pas proportion_ entre
+l’intensité et la puissance de ces activités-là et le résultat
+militaire. Or c’est cela qu’il faudrait que vous pussiez prouver,
+puisque vous voulez prouver que c’est le peuple A avec toutes ses
+puissances qui se trouve sur le champ de bataille devant le peuple B, et
+puisque vous voulez prouver que, _par conséquent_, du peuple A et du
+peuple B c’est le vainqueur qui aura prouvé qu’il était le meilleur de
+_toutes les façons_. Votre calcul n’est pas juste. Oui, l’activité
+industrielle et l’activité scientifique d’un peuple peuvent aboutir au
+champ de bataille et y avoir leur répercussion: oui, même son activité
+scientifique _pure_ et son génie littéraire et artistique aboutissent au
+champ de bataille en ce sens qu’elles sont éléments et entretien de
+patriotisme et que le patriotisme est élément de vaillance militaire et
+de victoire, et c’est une chose où j’aurai l’occasion de revenir quand
+je traiterai du sentiment patriotique; oui, je sais tout cela et je
+l’accorde; mais qu’il y ait proportion exacte, et j’entends par cela,
+d’une part que toutes les activités littéraires, scientifiques,
+artistiques, etc., aient autant d’importance pour la victoire que les
+activités strictement militaires; d’autre part que le peuple le plus
+littéraire, le plus artiste, le plus savant doive être supérieur le jour
+de la guerre venue, pourvu qu’il ne soit pas trop inférieur pour ce qui
+est des armes: voilà ce que je n’accorde pas et voilà ce que vous savez
+bien qu’aucun homme de bon sens ne peut accorder.
+
+En d’autres termes, le coefficient civilisation générale est, guerre
+déclarée, extrêmement moins fort que le coefficient civilisation
+militaire. Dès lors tout votre raisonnement s’écroule. Ce que le
+vainqueur prouve par sa victoire, ce n’est pas qu’il est le meilleur de
+toutes les façons, ce devant quoi je reconnais qu’il faudrait
+s’incliner; c’est qu’il est le meilleur d’une certaine manière, et de
+quelle manière? de la manière que l’on peut soutenir qui n’est pas la
+meilleure. Ce que le vainqueur prouve par sa victoire, c’est, tout
+compte fait, qu’il est le meilleur militaire. Il ne fallait pas tant de
+raisonnements pour en arriver là; mais c’est vous, par vos raisonnements
+spécieux où il a fallu que je vous suivisse, qui m’avez forcé de faire
+un long détour pour y revenir.
+
+S’il en est ainsi, voici le droit du faible ou plutôt le mérite du
+faible qui reparaît; voici le droit du vaincu qui reparaît, ou au moins
+le mérite du vaincu. Un peuple peut dire: «Je suis vaincu; c’est ce qui
+prouve que je suis le meilleur. Oui; car si je suis le vaincu, c’est que
+j’ai appliqué tout mon génie et toutes mes forces à la véritable
+civilisation, aux arts et sciences qui ont pour but de rendre les hommes
+heureux et bons et sains et vertueux et fraternels, en détournant mon
+génie et mes forces de tous les arts et sciences qui ont pour but de
+rendre les hommes plus capables de se tuer les uns et les autres.
+Supposez un peuple qui fasse de la guerre son industrie, qui ne songe à
+rien, jamais, qui ne se rapporte à elle. Il deviendra très redoutable et
+il conquerra le monde; mais ce sera un peuple de brutes. Donc plus il
+dominera le monde, plus il prouvera par cela même qu’il était indigne de
+le dominer. Donc si la raison veut que le peuple le meilleur soit le
+peuple roi, ce n’est pas le peuple vainqueur qui doit être roi, et au
+moins il y a des chances pour que ce soit le peuple vaincu qui mérite de
+l’être; oh! de très grandes chances. La victoire, dit-on, ne prouve
+rien. Si! Je prétends, moi, qu’elle prouve contre elle.»
+
+Il y a bien du vrai dans ces paroles. J’ai souvent prétendu, d’après
+Platon, si mes souvenirs ne me trompent pas, qu’il ne faudrait choisir
+pour les placer dans les magistratures que ceux qui n’y prétendent pas,
+qu’il ne faudrait choisir pour représentants, députés, etc., que ceux
+qui ne sont pas candidats; qu’il peut y avoir d’autres raisons de
+choisir un représentant ou un magistrat, mais que celle-ci est la
+première, la plus importante, celle qu’il faut tout d’abord considérer,
+et que plus un homme est avide d’être député, moins, certainement, sans
+chercher autre raison, il faut le nommer. Ceci est le bon sens même,
+c’est l’évidence. Tout de même, avant toute autre considération, on peut
+dire que le peuple qui veut conquérir le monde montre par cela seul
+qu’il est le plus indigne de le dominer, qu’il a en lui toutes les
+puissances, brillantes à la vérité et qui peuvent faire illusion, mais
+les plus anticivilisatrices du monde; que son triomphe serait celui de
+toutes les forces qui dirigent l’humanité vers le malheur et ramènent
+vers la barbarie.
+
+Au tribunal des sages le peuple vainqueur parle et dit hautement: «Ma
+victoire a prouvé que je me suis toujours tenu prêt, par une tension
+magnifique de volonté, à braver tous les dangers et à accomplir des
+tâches colossales; ma victoire prouve que je suis un peuple de surhommes
+et de demi-dieux; ma victoire prouve que la substance des autres peuples
+n’est rien devant moi.»
+
+Les sages répondent: «Votre victoire prouve que vous vous êtes bien
+appliqués à être un fléau. C’est une raison pour que nous donnions la
+préférence au vaincu. Que Dieu veuille bien exécuter la présente
+sentence!»
+
+Sans aller jusqu’à dire: _argumentum pessimi victoria est_, non, je ne
+puis pas dire: _argumentum optimi victoria est_. Sans aller jusqu’à
+dire: il suffit d’être vaincu pour qu’il soit prouvé que l’on a le plus
+de mérite, je ne me sens pas autorisé pleinement à dire le contraire.
+
+A ce qui précède les bellicistes ont une assez bonne réponse. Ils
+disent, je crois: «Nous savons bien, au fond, que c’est généralement le
+peuple le moins avancé dans la civilisation--quoiqu’il faille encore
+qu’il ne soit pas barbare--qui l’emporte sur le peuple plus avancé et à
+cause de cela moins belliqueux, surtout moins militaire. C’est
+l’histoire des Romains en face des Grecs; c’est l’histoire, peut-être
+«par un juste retour», des «Barbares» en face des Romains. Qu’à chacune
+de ces grandes victoires qui sont suivies de l’écroulement d’un empire,
+la civilisation recule, pour un temps, nous serions, après tout, assez
+disposés à l’accorder. Nous l’accordons au moins provisoirement pour
+vous suivre sur ce terrain. Mais remarquez qu’en définitive et les temps
+s’écoulant, la civilisation n’y perd rien et qu’elle y gagne. En voici
+la raison. Tout peuple dit «jeune», c’est à savoir rude, énergique,
+ardent, très entraîné, très uni aussi dans une forte volonté de
+puissance, et c’est-à-dire, remarquez-le, très _civilisé_ d’une certaine
+façon et même dans le sens premier de ce mot; tout peuple ainsi
+constitué qui conquiert un autre peuple plus avancé dans la civilisation
+littéraire et artistique, laquelle n’est qu’une forme particulière de la
+civilisation, ne tarde pas, la conquête achevée, à se civiliser
+littérairement et artistiquement, plus ou moins lentement, quelquefois
+assez vite, quelquefois très vite. Il semble qu’ayant en lui le principe
+même de la civilisation, qui est la vigueur morale et la «synergie
+sociale», il soit comme tout prêt à accepter et à mettre en lui la
+civilisation sous sa forme dernière qui est la «culture»; il semble
+qu’il la désirait par avance et que dès qu’il la rencontre il se combine
+avidement avec elle, lui donnant d’ailleurs autant à peu près qu’il en
+reçoit, lui imprimant un caractère nouveau et la renouvelant à
+l’adopter.
+
+C’est le cas des Romains se rencontrant avec les Grecs, des «Barbares»
+se rencontrant avec les Romains, des Arabes se mêlant par la conquête
+aux civilisations occidentales. Les Romains devenant des artistes au
+contact des Grecs; les «Barbares» devenant des chrétiens, puis des
+lettrés (en moins de trois siècles: Charlemagne), puis des artistes,
+tout cela au contact des Romains; les Arabes devenant lettrés et
+artistes au contact des civilisations occidentales (et combien vite!)
+témoignent de cette aptitude singulière, non pas de la barbarie à se
+combiner avec la civilisation, et le vrai barbare, le sauvage, au
+contact de la civilisation périt; mais de la civilisation élémentaire à
+se combiner avec la civilisation raffinée et à en créer une nouvelle,
+d’un caractère nouveau.
+
+Le succès, qui reste étonnant, du reste, et assez difficilement
+explicable, du christianisme auprès des «Barbares» du Ve siècle, doit
+tenir à ceci que le christianisme était à lui seul une civilisation
+élevée dont la demi-civilisation des «Barbares» était «capable» et où la
+demi-civilisation des «Barbares» aspirait sourdement; et peu à peu et
+assez vite, par le chemin du christianisme, les «Barbares» sont entrés
+dans toute la civilisation greco-romaine dont le christianisme avait
+accepté le meilleur. Il semble que les civilisations, de genre différent
+du reste et soit morales, soit philosophiques, soit artistiques et
+littéraires, forment comme des pôles qui attirent les peuples forts et
+vers lesquels ceux-ci se dirigent instinctivement pour se donner ce qui
+leur manque et ce qui doit les compléter et ce que du reste ils sont
+capables de supporter mieux que les peuples faibles qui en sont nantis.
+
+L’invasion des peuples faibles et très civilisés par les peuples forts
+et à demi civilisés est donc d’abord une régression, et plus apparente
+que réelle, de la civilisation, puis une réintégration de la
+civilisation; puis la civilisation mieux portée, transformée, renouvelée
+et poussée plus loin; au total non pas la civilisation blessée, mais la
+civilisation sauvée.
+
+Oui, certainement, sauvée; car aux mains des peuples affaiblis, on sait
+bien qu’elle s’altère, qu’elle s’affine, jusqu’à se débiliter; qu’elle
+devient comme frêle et maladive, que de tous les éléments dont elle se
+compose, car elle en a de bons et de mauvais, ce sont les pires qui
+subsistent et qui sont cultivés comme avec amour. Ce qui est bon c’est
+qu’un peuple plus fort et plus sain; plus grossier aussi, sans doute;
+mais si peu ennemi, au fond, de la civilisation, qu’il l’envie et qu’il
+la désire, vienne la détruire partiellement pour la refaire, et, après
+l’avoir renversée, en recueille très diligemment les matériaux pour la
+reconstruire sous une forme nouvelle et supérieure.
+
+Que cela se passe toujours ainsi, nous ne sommes pas assez férus du
+principe de l’uniformité fatale des lois historiques pour le dire, et
+nous ne prétendrons pas que les Turcs aient, des ruines de la
+civilisation byzantine, tiré une nouvelle civilisation merveilleusement
+éclatante. Mais encore est-il que cela se passe très souvent comme nous
+venons de le dire et que la force ne renverse le plus souvent une
+civilisation que pour la réparer.
+
+Donc _la force ne se trompe presque jamais_, et c’est une grande
+présomption en sa faveur. Ne la craignez pas pour la civilisation. Si
+vous avez affaire à des peuples vraiment barbares, ne les craignez pas
+pour votre civilisation; ils sont faibles, d’une faiblesse incurable, et
+ils sont incapables de rien faire ni contre vous, ni _pour_ vous. Si
+vous avez affaire à ces peuples forts, à demi civilisés et dont la
+demi-civilisation se reconnaît à la pureté relative des mœurs, à la
+forte connexion nationale, au patriotisme, à la volonté de puissance,
+laquelle chez un homme n’est que de l’égoïsme, mais chez un peuple est
+un idéalisme très caractérisé; ne craignez rien, sinon pour _votre_
+civilisation, du moins pour _la_ civilisation; car, sans le savoir
+encore, ce peuple à demi civilisé est amoureux de civilisation complète,
+et votre civilisation il l’absorbera avec avidité, et de lui mêlé à vous
+il fera un peuple aussi civilisé que vous l’étiez et peut-être plus et
+probablement mieux.
+
+Donc la force, la vraie force, ne se trompe presque jamais, et, tout
+compte fait, on peut se fier à elle. Donc la victoire, si elle est
+continue et si elle devient définitive, n’est ni une erreur ni un
+malheur. Elle est une chose _vraie_; elle est dans le domaine, dans
+l’ordre de la vérité générale. Elle est une chose saine et salubre qui
+peut avoir de très mauvais résultats provisoires, mais qui ne peut
+avoir, sauf exceptions rares, que des suites heureuses.
+
+--Voilà des considérations qui sont spécieuses et qui même ont une
+certaine force; mais qui me laissent hésitant encore. Je ne crois pas si
+fermement à ces palingénésies. Surtout je ne suis pas sûr du tout qu’il
+soit nécessaire qu’elles s’opèrent par transfusion du sang, précédée de
+large effusion de sang. La phlébotomie régénératrice me laisse des
+doutes. Qu’une civilisation en remplace une autre après une régression,
+quelquefois beaucoup plus longue qu’il ne vous plaît de le dire, je suis
+ravi que la civilisation ait fini par reprendre sa marche, mais je
+regrette la régression et je suis en doute sur ceci qu’elle fût
+nécessaire. Les régénérations violentes ne prouvent ni leur légitimité
+ni même leur nécessité par leur violence. Le fait ne prouve que le fait.
+Il se prouve comme loi lorsqu’il est répété d’une façon constante.
+Assurément. Mais précisément vos faits ne sont pas assez nombreux pour
+que je m’incline devant leur ensemble comme devant une loi. Deux ou
+trois fois dans l’histoire, très brève, que nous connaissons, il est
+arrivé que des peuples forts, après avoir fait reculer l’humanité de dix
+siècles, l’ont ramenée à peu près au point où elle était dix siècles
+avant, et même l’aient poussée un peu plus loin, si vous voulez. Y
+a-t-il là de quoi les considérer comme des sauveurs? La force ne se
+trompe jamais en définitive. Toujours est-il qu’elle se trompe souvent
+pour un temps bien long, et cette époque sacrifiée, pardonnez à ma
+sensibilité, m’intéresse.
+
+Au lieu de supposer ce besoin qu’ont les peuples civilisés et affaiblis
+d’être régénérés par l’intervention un peu brusque des peuples forts, si
+l’on vous disait que ces interventions ne sont que des accidents dont la
+civilisation souffre, presque jusqu’à en mourir, et dont elle se guérit
+ensuite par ses propres forces, restées latentes, longtemps refoulées et
+qui se redressent; que deviendrait le sublime mérite des peuples sains
+et forts? Si l’on vous disait, comme Comte, que la civilisation, âme
+même de l’humanité, est une force toujours en acte, qui ne cesse jamais
+de se pousser en avant comme elle peut, qui rencontre des obstacles, qui
+s’arrête devant eux et même recule, puis les contourne ou pèse sur eux
+jusqu’à les faire céder; que deviendrait le sublime mérite des peuples
+forts? Il se réduirait à se laisser conquérir après avoir conquis, ceci
+restant à leur dam qu’ils ont privé l’humanité pendant plusieurs siècles
+des bienfaits de la civilisation. La régression demeurerait à leur
+charge et la renaissance ne serait nullement de leur fait. Destructeurs
+ils resteraient; et ils seraient niés comme reconstructeurs.
+
+Je ne contresigne pas la théorie d’Auguste Comte qui est un peu trop
+métaphysique pour moi; mais à la prendre humainement, elle a bien
+quelque vraisemblance. Ce qui fait la civilisation, c’est avant tout les
+civilisateurs, et les civilisateurs sont en général très pacifiques. A
+quelque stade de l’évolution d’un peuple qu’ils se trouvent, ils
+n’appellent point de leurs vœux l’intervention du peuple jeune et fort
+qui doit régénérer le leur. Ils n’en sentent pas le besoin. Ils ont tort
+peut-être; mais cela est cependant un signe que la civilisation, de son
+naturel, procède plutôt par mouvement continu, lent et fort que par
+embardées dangereuses, et que les interventions de la force, aveugle
+aujourd’hui, clairvoyante demain, sont choses plutôt qui la gênent
+qu’elles ne lui servent et plutôt accidents dont elle finit par se tirer
+à grand’peine qu’excellentes aventures qui lui arrivent et secours
+providentiels qui lui sont donnés.
+
+Supposons ceci. Les Romains ne conquièrent pas les Grecs. Ils respectent
+leur indépendance, qui ne les gêne en rien, après tout. Croyez-vous
+qu’ils ne se civiliseront pas littérairement et artistiquement, en
+vivant pacifiquement auprès des Grecs, autant qu’en les réduisant en
+province romaine? La conquête, au point de vue de la civilisation, du
+moins, est ici absolument inutile, aux uns et aux autres. Elle ne
+civilise pas les Romains plus qu’ils ne se seraient civilisés sans elle;
+elle ne civilise pas les Grecs; elle ne donne aucun caractère nouveau à
+leur civilisation; elle ne fait que les avilir.
+
+Les «Barbares» n’envahissent point l’Empire romain. La civilisation
+romaine reste ce qu’elle est, et certainement on peut dire qu’il y a là
+une décadence. Décadence, soit; mais cela est-il un état plus fâcheux
+pour l’humanité que les horribles déchirements qui ont ensanglanté le
+monde pendant dix siècles, et de ce que de ces déchirements une
+civilisation nouvelle doit sortir, faut-il souhaiter ces fléaux, surtout
+quand on songe qu’il est probable, non pas qu’elle en dérive, mais
+qu’elle en réchappe et qu’ils lui ont été un obstacle, non qu’ils en ont
+été la source?
+
+Sans aucun doute il y a des peuples qui ont besoin d’être régénérés;
+mais qu’ils ne puissent l’être que par la guerre et à la façon du vieil
+Eson jeté dans la marmite, c’est ce qui ne m’est pas démontré
+absolument. Les régénérations pacifiques sont très possibles. Le
+stoïcisme est une régénération partielle parfaitement pacifique; le
+christianisme est une régénération partielle aussi, mais beaucoup plus
+étendue, qui est pacifique essentiellement puisqu’il a, non apporté,
+mais subi la guerre; la Réforme aurait pu être une régénération
+pacifique, et on la voit très bien, si on ne lui avait pas opposé la
+force, n’y faisant pas appel elle-même et modifiant les esprits et les
+cœurs d’une façon en somme heureuse, épurant les peuples qui
+l’acceptent, épurant le catholicisme lui-même, comme on sait bien
+qu’elle a fait, et par suite les peuples qui conservent le catholicisme,
+tout cela sans effusion de sang et sans victoire matérielle.
+
+Il existe toujours, comme au sein même des décadences, des éléments
+régénérateurs qui, à un moment donné, sans qu’on puisse le prévoir, ni
+même après coup le dater très exactement, exercent leur influence, se
+répandent, se développent par invasion pacifique et triomphent soit
+partiellement, soit d’une manière si considérable qu’on peut l’appeler
+totale. Que ces éléments revivifiants soient aidés ou au contraire
+soient gênés par les grandes perturbations de la force se déchaînant au
+travers du monde, c’est au moins ce qui fera toujours question.
+
+Je remarque, du reste, qu’à supposer qu’un peuple soit dans une
+décadence telle, si authentique, si incontestable, si évidente et si
+répugnante qu’il n’y ait guère rien à souhaiter, sinon qu’il périsse, il
+périra très bien, comptez y, sans la moindre guerre dévastatrice et
+incendiaire. Il périra, non par invasion, mais par infiltration. Sa
+décadence ayant pour principal effet, comme du reste pour principal
+signe, la dépopulation, le peuple fort essaimera chez lui d’une manière
+insensible et continue et le remplacera peu à peu, se substituera à lui
+peu à peu sans la moindre violence ni brutalité. Il n’était pas
+nécessaire que les «Barbares» envahissent l’empire romain, et ils ne
+l’auraient pas fait s’ils n’avaient été eux-mêmes poussés par derrière;
+il suffisait qu’ils s’y injectassent, et l’on sait du reste que c’est ce
+qu’ils ont fait longtemps avant les invasions définitives; il suffisait
+que ce mouvement lent continuât.
+
+Dans tout cela je ne vois pas très précisément la nécessité de la
+guerre. Soit par les éléments revivifiants qu’ils contiennent en eux,
+soit par les éléments étrangers qui pénètrent en eux et dans le premier
+cas en gardant leur caractère ethnique, et dans le second en le perdant,
+les peuples se modifient; car cela s’est vu; ou peuvent se modifier sans
+que la guerre intervienne, et la guerre peut bien, rationnellement, être
+considérée comme un accident, terrible en soi, dont il est assez
+difficile de calculer les bons effets futurs et à longue échéance, dont
+la seule chose qu’on puisse assurer c’est qu’il est horrible et dont il
+est assez judicieux de supposer que jamais on n’en avait besoin.
+
+ * * * * *
+
+Le Pacifisme et le Bellicisme sont donc deux théories, qui, comme
+théories générales, ne se soutiennent très bien ni l’une ni l’autre.
+
+En droit, le droit du faible n’est nullement démontré, puisque la
+faiblesse à elle seule ne saurait constituer un droit, et puisque, pour
+la légitimer davantage, il faut la montrer ayant un _mérite_, mérite
+difficile à évaluer et que le fort prétendra toujours avoir à un degré
+supérieur.
+
+En droit encore, le droit du fort n’est pas démontré davantage,
+puisqu’il ne l’est que par une confusion entre le plus fort et le
+meilleur, confusion qu’une très brève analyse dissipe aussitôt, montrant
+qu’il y a autant de raisons pour considérer le plus faible comme le
+meilleur qu’il y en a pour considérer comme le meilleur le plus fort et
+montrant que selon les cas c’est bien en effet ou le plus faible ou le
+plus fort qui est le meilleur.
+
+En fait, s’il est très vrai que c’est à travers la guerre et les jeux de
+la force que l’humanité s’est développée, il n’est pas démontré que ce
+soit _par_ la guerre et grâce aux jeux de la force; étant donné qu’on
+peut très bien, en toute raison, imaginer l’humanité se développant
+pacifiquement, étant donné aussi qu’on la voit pendant de longues
+périodes se développer en effet pacifiquement sans intervention de la
+guerre et par l’effet de forces purement morales.
+
+Et cependant c’est un fait bien considérable que l’humanité, le plus
+souvent, accomplisse son évolution, progressive ou non progressive,
+personne ne peut le dire avec certitude, mais enfin son évolution à
+travers les âges, par le moyen de la guerre, par des guerres engendrant
+d’autres guerres, en telle sorte qu’on ne laisse pas de se sentir un peu
+dans l’hypothèse quand on l’imagine évoluant indéfiniment d’une autre
+façon; et qu’au moins on se demande si la guerre n’est pas le moyen de
+sélection, heureuse ou malheureuse, mais naturelle, constitutionnelle de
+l’humanité et par conséquent nécessaire, par lequel l’humanité se
+modifie, peut-être s’améliore et en tout cas va d’un point à un autre
+sur la route qui lui est assignée.
+
+Où nous en sommes arrivés de cette étude, nous pouvons donc, nous devons
+donc hésiter, ne pas conclure, et peut-être aussi finirons-nous par là;
+mais avant de nous y résigner, s’il le faut, nous devons étudier la
+question sous un autre aspect laissé de côté jusqu’à présent. Nous
+devons nous demander ce que c’est que le patriotisme, en quoi il
+consiste, quels en sont les effets, si ces effets sont bons ou mauvais
+tant pour les portions d’humanité que pour l’humanité tout entière. Le
+patriotisme, en effet, soit offensif, soit même défensif, est le
+principal obstacle à la pacification générale, à l’état de paix
+universel. On ne voit guère--et ce sera du reste un des points encore à
+examiner--la paix durable coexistant avec des patriotismes énergiques,
+passionnés, c’est-à-dire vrais; on ne le voit guère. Si donc le
+patriotisme est reconnu chose salutaire, la guerre est bien près d’être
+justifiée. Si le patriotisme est reconnu comme étant un préjugé ou un
+reste d’humanité primitive barbare, la guerre n’a plus pour elle que ces
+considérations générales des bellicistes qui tout à l’heure ne nous ont
+pas convaincus absolument ni même très profondément pénétrés, et il
+faudrait travailler à la destruction des patriotismes comme à une œuvre
+de salut.
+
+Étudions donc le phénomène du patriotisme avec une extrême attention,
+comme étant l’élément essentiel de notre problème et comme devant, selon
+qu’il sera approuvé ou condamné, nous en donner précisément la clef.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE PATRIOTISME.
+
+
+Le patriotisme est un sentiment et une idée, ou plutôt il est un
+sentiment qui devient une idée et qui, comme sentiment, se renforce
+d’éléments nouveaux que l’idée lui apporte.
+
+Le patriotisme, comme sentiment, est une passion qui pousse un certain
+nombre d’hommes à vouloir vivre ensemble parce qu’ils se sentent en
+communauté, en une communauté analogue à celle de la famille. Ce
+sentiment peut être confus, il peut être précis; il peut être fort, il
+peut être faible; mais il a toujours existé aussi loin que nous
+puissions remonter dans l’histoire. Il est une extension du sentiment
+familial. La tribu se reconnaît comme grande famille à certains signes
+dénonçant une commune origine, ou même à de simples apparences, mais qui
+suffisent à faire naître et à entretenir le sentiment dont nous parlons
+et qui consiste essentiellement dans le désir d’avoir un plus grand
+nombre de frères. L’homme est égoïste et altruiste. Comme égoïste il
+poursuit son intérêt; comme altruiste il aime faire partie d’une
+association assez grande pour qu’il soit heureux et fier de compter tant
+de frères et amis autour de lui, assez restreinte encore pour qu’il la
+connaisse et pour qu’elle n’échappe pas, pour ainsi dire, à son regard
+et à sa pensée. Voilà le sentiment patriotique élémentaire et primitif.
+Le voilà en soi, sans que l’on envisage encore tout ce qui peut le
+développer, l’enrichir, le fortifier et l’aviver.
+
+Comme idée, et je crois que ce sentiment devint très vite une idée,
+comme idée, le patriotisme est cette conception qu’il est très beau et
+qu’il est utile que ce sentiment existe. Je dis très beau d’abord, et
+peut-être ai-je tort de mettre en première ligne une conception
+esthétique; cependant j’y ai tendance. Je croirais assez volontiers que
+les hommes ont trouvé beau, avant tout, de se voir réunis en grand
+nombre, pour fête, réjouissance, agapes ou autres choses de ce genre, et
+ont remporté de ces réunions une impression de beauté, de grandeur,
+d’harmonie, en somme une impression esthétique. Il est beau d’être, en
+si grand nombre, d’accord et se sentant quelque chose comme les membres
+d’un seul grand corps. Se prolonger pour se sentir plus grand est une
+des passions de l’homme. C’est pour cela qu’il crée, qu’il fait des
+œuvres. Il se prolonge dans l’ouvrage de ses mains et il s’y admire
+naïvement. C’est pour cela aussi qu’il s’unit à d’autres hommes; il se
+prolonge dans l’association et il s’y admire. «Je suis tout cela; je le
+suis un peu, puisque j’en fais partie et que tout le monde me reconnaît
+comme en faisant partie. Or cela est grand et beau; cela prend une
+grande place sur la terre et brille noblement sous le ciel.» Voilà
+l’idée esthétique.
+
+Quand on songe que l’homme s’est paré avant de se vêtir, tout au moins
+dans le même temps, il faut se dire qu’il y a lieu de toujours tenir
+compte de l’idée esthétique dans les premières démarches intellectuelles
+de l’humanité.
+
+Et le patriotisme comme idée encore c’est la conception d’utilité. Unie
+par le sentiment familial prolongé, la tribu s’est dit qu’il était très
+salutaire qu’elle le fût--ceci sans qu’il soit question encore d’ennemis
+humains, et à les supposer non existants--elle s’est dit que pour
+combattre contre les fauves, que pour défricher une partie de forêt, que
+pour dessécher un marais, il était bien utile et même nécessaire que
+l’on s’aimât un peu et que l’on pût compter les uns sur les autres d’un
+bout à l’autre de la vallée ou de la plaine.
+
+Cette idée de l’utilité n’a pas eu toute son importance tout d’abord;
+mais elle en a pris une de plus en plus considérable à mesure que la
+_civilisation se faisait_, c’est-à-dire à mesure que s’imposait la
+division du travail, à mesure que chaque homme, au lieu de faire mal
+tous les métiers, n’en faisait plus que sept ou huit, un peu moins mal;
+puis n’en faisait plus que deux ou trois assez bien; puis n’en faisait
+plus qu’un, très habilement pour l’époque. Alors, phénomène de la plus
+haute importance, chaque homme ne s’est plus senti seulement _prolongé_;
+il s’est senti à la fois _diminué et engrené_, et par conséquent à la
+fois plus petit et plus grand.
+
+Il s’est senti plus petit; car il a bien reconnu qu’il n’était qu’une
+moitié d’homme, qu’un cinquième d’homme, qu’un dixième d’homme,
+puisqu’il ne faisait plus qu’un métier ayant besoin pour vivre d’en
+faire dix ou que dix se fissent. «Je ne contribue plus à ma vie que pour
+un dixième de ce qu’elle exige.»
+
+Mais il s’est senti plus grand en ce sens que, par contre, neuf hommes
+travaillaient pour lui et qu’il avait neuf hommes comme tributaires ou
+au moins comme auxiliaires. Dès lors l’idée de solidarité étroite et
+d’étroite interdépendance est née; et c’est bien alors que, plus
+précisément que tout à l’heure, qu’aussi précisément que possible,
+l’homme a dû se dire: «Ceux-ci sont moi, et moi je suis les autres;
+l’individualité disparaît ou s’atténue singulièrement. A certains égards
+et du reste continuellement, à tous les moments du temps, nous ne
+formons tous qu’un seul être dont les membres vivent chacun de
+l’activité de tous, et tous de l’activité de chacun.»
+
+Cette fois le patriotisme existait à l’état complet, de sentiment,
+d’idée et de fait, et il ne pouvait plus être que développé, enrichi et
+avivé.
+
+Quels sont les éléments qui l’ont en effet développé, qui sont entrés en
+lui, du reste pour ce qui est de quelques-uns dès les premiers temps, de
+manière à le renforcer?
+
+C’est d’abord la langue commune. La langue commune est comme le signe
+même de la patrie. A parler la même langue les hommes ont le sentiment
+instinctif, confus, mais qui semble ne pas se tromper et qui vraiment ne
+se trompe pas, qu’ils remontent à la même origine, que leurs pères les
+plus éloignés ont habité le même sol et aussi qu’ils sont les uns et les
+autres de même tempérament, de même complexion et conformation physique,
+ce qui forme un lien très puissant. Un mystique dirait: «La preuve que
+Dieu a voulu qu’il y ait des patries distinctes, c’est qu’il a donné
+mille idiomes différents aux êtres composant l’humanité.» Traduit en
+langage réaliste, cela veut dire que l’humanité est constituée pour
+vivre par groupes séparés les uns des autres, puisque chacun de ces
+groupes a cette raison de se concentrer et de rester concentré, que ses
+membres s’entendent sans effort, et cette raison de rester séparé des
+autres groupes qu’il en coûte beaucoup à chacun de ses membres pour
+entrer en relation avec qui que ce soit appartenant à un autre groupe
+humain. La langue forme un lien qui est fort de toute la facilité que
+nous avons de nous entendre entre compatriotes et de toute la difficulté
+que nous rencontrons à vouloir nous faire entendre de l’étranger.
+L’étranger est avant tout l’homme d’un autre idiome, d’un autre accent
+et d’un autre son de voix.
+
+Et sans doute ceci n’est qu’un signe, et pour ainsi dire qu’un
+signalement; mais combien sensible et combien fort, et de quelle
+puissance sur la sensibilité et sur l’imagination! La patrie entre en
+nous par les oreilles avant d’y entrer par les yeux et par la mémoire et
+par la pensée et par tant d’autres chemins. La patrie est une musique,
+avant d’être tableau, histoire, etc.; et c’est la première musique que
+nous entendions. Or on sait quelle prise a la musique, la chose
+entendue, sur tout notre être sensible.
+
+Si l’on trouvait trop littéraire et «propos poétique» cette
+considération, je prierais de remarquer que chaque langue a son rythme,
+sa cadence, sa ligne mélodique, que chaque langue se chante, de quoi
+nous ne nous apercevons pas quand il s’agit de la nôtre; mais de quoi
+nous nous avisons très bien quand nous entendons parler une langue
+étrangère; que même chaque province d’un même pays chante la langue
+nationale sur un rythme particulier; qu’il y a donc pour chaque homme
+une musique de la petite patrie et une musique de la grande patrie, et
+que celle-ci lui est chère, celle-là plus chère encore, de telle sorte
+cependant qu’il ne se sent en face de l’étranger que quand il est en
+présence et d’une langue qu’il ne comprend pas et d’un rythme qui
+désoriente complètement son oreille, ce qui lui fait bien reconnaître la
+grande patrie comme étant la vraie.
+
+Les Grecs se battaient les uns contre les autres pour des motifs
+d’intérêt pécuniaire et de volonté de puissance. Mais ils avaient très
+bien le sentiment que c’étaient là des guerres civiles et qu’ils se
+battaient de cité grecque à cité grecque comme de parti à parti dans
+l’intérieur d’une cité, puisqu’ils s’honoraient du titre de grecs,
+puisqu’ils méprisaient tout ce qui n’était pas grec et puisque, ce qui
+est bien éminemment patriotique, ultra-patriotique pour ainsi dire, ils
+divisaient l’humanité en deux parties seulement: les Grecs et les
+Barbares. Il y a eu toujours un patriotisme grec. Je reconnais qu’il n’a
+pas été assez fort pour ramasser, si ce n’est par moments, toute la
+nation grecque contre ses ennemis; je reconnais que la Grèce n’a pas
+assez duré sans doute pour qu’il en arrivât d’elle comme il en est
+arrivé de l’Allemagne, pour qu’elle se fondît dans une grande et durable
+unité nationale; je fais observer seulement que le patriotisme grec a
+existé, réel, sinon assez fort; et que c’est principalement à la langue
+commune qu’il s’est reconnu, dans la langue commune qu’il prenait
+conscience de soi-même.
+
+La langue est élément essentiel de la patrie. Elle ne suffit pas; car on
+voit encore et l’on verra, ce semble, toujours, d’une part tel peuple
+bilingue ou trilingue, comme la Suisse ou comme les États-Unis
+d’Amérique, qui est très ardemment patriote et où il n’y a nul rêve de
+sécession et de particularisme; d’autre part des peuples parlant la même
+langue, Belgique et France, États-Unis du Nord et Angleterre, qui ne
+songent nullement à se réunir. La langue commune n’est ni élément
+nécessaire ni élément suffisant de patriotisme, ce qui prouve en passant
+que le patriotisme tient à des causes plus profondes encore; mais la
+langue commune est élément considérable au moins de patriotisme, et
+c’est certainement un des plus anciens, un de ceux qui aux temps
+primitifs avaient le plus d’influence.
+
+La religion commune est aussi un élément de connexion, de rattachement
+des hommes aux autres et par conséquent de patriotisme. Mais ici, comme
+il y a entre les religions des différents temps de très grandes
+différences, et _d’essence même_, il faut distinguer avec soin. La
+religion était-elle chez les anciens un élément de patriotisme? Si
+paradoxale que cette assertion puisse paraître, je ne le crois pas, je
+ne le crois guère, ou je ne le crois que d’une certaine façon, que l’on
+verra bien. La religion n’était pas chez les anciens élément de
+patriotisme, pour cette raison, assez forte selon moi, qu’elle était le
+patriotisme lui-même. Le Dieu du pays, le Dieu indigète, c’était le pays
+lui-même divinisé. Athené c’était Athènes. La divinité ou les divinités
+étaient locales. Elles n’étaient donc, à le bien prendre, que le pays
+lui-même adoré. Ce n’était donc pas à cause d’elles qu’on adorait le
+pays, mais plutôt à cause du pays qu’on les adorait, ou plutôt on
+vénérait et adorait exactement le même objet dans l’acte de foi
+religieux et dans l’acte de foi patriotique. On ne peut donc pas dire
+que la religion aidât le patriotisme, le secondât, l’affirmât, l’avivât,
+puisqu’elle n’était que le patriotisme, puisqu’elle en était non un
+élément, mais une forme.
+
+Je reconnais cependant que la forme influe sur le fond, en cela comme en
+tant d’autres choses, et qu’adorer son pays en lui-même, parce qu’on le
+regarde et qu’on le respire, et l’adorer sous la forme d’un être
+supérieur, se détachant de lui quoique restant lui, ce n’est pas
+absolument le même état d’esprit, et que le second peut être plus ardent
+et plus fécond que le premier. Figurez-vous, pour nous servir d’une
+analogie, un homme qui adore, sérieusement et sincèrement, et
+superstitieusement sa conscience; mais seulement sa conscience.
+Figurez-vous-en un autre qui voit ou qui sent tomber le commandement
+moral d’un Dieu, d’un Dieu du Bien, d’un Bien personnifié. Au fond ces
+deux hommes ont bien la même croyance, la même foi et la même règle de
+vie. Le second ne fait que transposer et objectiver ce qu’il a en lui,
+ce qu’ils ont tous deux en eux. On peut dire cependant que le second,
+précisément parce qu’il a ainsi divinisé son sens moral, est en quelque
+sorte d’une moralité plus vive et plus vibrante, et aussi on peut dire
+qu’une fois qu’il a ainsi divinisé sa conscience, sa conscience le
+commande avec plus de force et plus d’autorité. Tout de même le Grec ou
+le Romain n’adorait dans ses Dieux que son pays, mais il adorait son
+pays sous cette forme, avec un peu plus, peut-être, de ferveur, et il y
+a là la différence du dévouement à la dévotion.
+
+Cependant il reste bien que la religion des anciens n’est qu’une _forme_
+du patriotisme.
+
+A la considérer à un autre point de vue, il en serait encore de même. A
+côté de leurs dieux représentatifs de leur patrie, les anciens adoraient
+les héros, les demi-dieux ou les quasi-dieux. C’étaient, dans leur
+pensée, les plus illustres de leurs concitoyens disparus, les
+bienfaiteurs du pays, les fondateurs de la grandeur nationale. Ceci est
+simplement le «culte des héros», le culte des grands hommes qui ont
+honoré la patrie, et c’est donc encore le culte de la patrie même,
+considérée dans sa durée, dans son développement continu. Nous
+retrouverons cela quand nous nous occuperons des souvenirs historiques
+considérés comme éléments du patriotisme. Le «héros» est un souvenir
+légendaire tenu pour souvenir historique.
+
+A tous les points de vue, donc, la religion antique se confondait avec
+le patriotisme et ne peut guère être considérée comme en étant un
+principe, puisqu’elle n’en était qu’un aspect.
+
+Les religions modernes sont tout autres. Elles dépassent les frontières,
+elles dépassent les limites de la patrie. Dès lors elles peuvent être
+antipatriotiques tout aussi bien que patriotiques. Elles peuvent
+dissocier les citoyens aussi bien que les associer. Rien de plus vrai.
+Un peuple, parce qu’il serait, par exemple, plus catholique que
+français, catholique avant d’être français, pourrait manquer aux lois et
+aux devoirs du patriotisme, appeler l’étranger, par exemple, pour le
+mêler à ses querelles, etc. Et j’en dirai autant d’un peuple qui serait
+protestant avant d’être attaché à son pays.
+
+Seulement il est remarquable comme cela arrive rarement, comme cela dure
+peu et en vérité est accidentel. La raison en est celle-ci. La religion,
+telle religion, est internationale, est cosmopolite, et toutes les
+religions modernes ont ce caractère. Soit; _la religion est cosmopolite;
+mais l’église est nationale._ L’église est toujours nationale, même
+quand elle voudrait ne pas l’être. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire qu’il
+se crée dans chaque nation un personnage collectif et continu, un
+personnage collectif et séculaire, qui prêche telle religion,
+cosmopolite du reste, d’une manière particulière et d’une manière
+conforme au pays auquel il appartient. Il y a la religion catholique;
+mais il y a l’Église de France, qui depuis des siècles prêche la
+religion catholique à la française, et, ne le voulût-elle point, elle ne
+peut pas faire autrement. Cette Église française, comme l’Église
+espagnole, comme l’Église américaine, elle a ses traditions, ses
+coutumes, son tour d’esprit particulier, ses grands hommes surtout et
+ses grandes œuvres qui font qu’elle est une personne morale très
+distincte, et cette personne morale, parce qu’elle est française,
+rattache à la France ses auditeurs, ses disciples, ses fidèles. Le
+catholique français dit et se dit: «Je suis de la religion catholique et
+de l’Église de France; je suis de l’Église des saint Bernard, des saint
+François de Sales, des saint Vincent de Paul, des Bossuet et des
+Fénelon. Sa religion, qui pourrait le détacher de son pays, l’y rattache
+donc. Sa religion, qui en soi du reste n’est d’aucun pays, et qui ne
+pourrait le détacher de son pays que par le concours et la conspiration
+de circonstances particulières, le rattache à son pays par l’organe que
+dans ce pays elle s’est créé et qui ne peut être, en vérité bon gré mal
+gré, que profondément national.
+
+Il y a plus. La religion donne à tout ce qu’elle touche un caractère
+religieux. C’est même son caractère essentiel de rendre mystiques tous
+les sentiments naturels. Il y a comme trois degrés: l’état intellectuel,
+l’état sentimental, l’état mystique. L’état sentimental est comme placé
+entre l’état intellectuel et l’état mystique. Si le sentiment, naturel,
+instinctif, héréditaire, tombe--c’est une façon de parler--dans l’idée,
+souvent il s’y dissout, l’intelligence étant analytique et par
+conséquent pouvant être dissolvante; souvent il s’y confirme et s’y
+fortifie, l’intelligence étant analytique et par conséquent précisante,
+et le sentiment devenu idée sans cesser d’être sentiment étant un
+sentiment qui prend conscience de lui-même et qui s’arrête, se
+circonscrit et se fixe dans une définition nette. Et quand le sentiment
+monte,--et c’est encore une façon de parler,--dans la région mystique,
+il s’y échauffe, il s’y émeut, il s’y élargit; c’est un sentiment qui
+s’exalte; c’est un sentiment qui devient passion. Or la religion fait
+des sentiments exaltés et passionnés, fait des sentiments à caractère
+mystique, de tous les sentiments qu’elle approuve. En ôtant au mot son
+caractère odieux et en le prenant au sens étymologique, elle _fanatise_
+les sentiments. Elle les prend, pour ainsi parler, là où ils sont, ne
+les laisse pas tomber dans l’idée, dans les analyses dangereuses de
+l’intelligence et les emporte dans cette région mystique où ils
+deviennent quelque chose de sacré qui s’impose, qui commande, qui fait
+trembler et qui ravit.
+
+Elle transforme ainsi tous les sentiments, depuis l’amour sexuel, dont
+elle fait une union des âmes dans l’éternité, jusqu’à l’altruisme
+général, dont elle fait une fraternité sacrée des enfants de Dieu. Elle
+transforme tout de même le patriotisme, dont elle fait un devoir sacré,
+une piété, une religion, pour mieux parler une partie de la religion. Or
+toutes les parties de la religion sont comme traversées du même courant
+magnétique, du même souffle religieux, de la même émanation de l’âme
+religieuse.
+
+Ainsi le patriotisme trouve dans la religion nationale un adjuvant et un
+excitant, quelquefois très fort, d’abord parce que si, à la différence
+des religions antiques, les religions modernes sont cosmopolites, les
+églises sont nationales et forcément nationales; ensuite parce que tout
+ce que la religion adopte, elle le sanctifie, et parce que tout ce que
+la religion sanctifie elle l’agrandit et le renforce.
+
+Seulement il faut faire ici une remarque très importante: la religion ne
+_donne_ pas le patriotisme, elle le confirme et le renforce là où il
+est. Elle ne peut pas le donner; car en elle-même elle est universelle
+et humaine, et par conséquent humanitaire. Elle ne le donnerait pas s’il
+n’y avait qu’elle pour le donner. Elle le trouve, elle en tient compte,
+elle l’approuve, elle le consacre; en le consacrant elle l’augmente;
+mais là où il ne serait pas elle ne l’inventerait pas, elle ne
+l’administrerait pas et ne songerait aucunement ni à l’administrer ni à
+l’inventer, Il faudra se souvenir de ceci quand nous en serons à
+examiner un autre genre de cosmopolitisme.
+
+Le patriotisme prend encore conscience de lui et se confirme lui-même
+dans les mœurs et coutumes nationales. Les mœurs et coutumes d’un pays
+sont des signes de tempérament et de caractère. Or on se reconnaît comme
+frères à se trouver réciproquement des traits de caractère commun. On ne
+s’y trompe pas du tout, et la communauté des idées a beaucoup moins
+d’influence sur ce sentiment de confraternité que la ressemblance des
+complexions. _Eadem velle, eadem nolle amicitia est._ Cicéron ne dit pas
+_eadem intelligere_. Il a raison. Comprendre les mêmes choses et les
+comprendre de la même façon est un lien moins fort qu’être attirés vers
+les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses mêmes répulsions. Il
+semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la sensibilité
+je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante, et que comprendre
+en commun, si vif que soit certainement ce plaisir, unit beaucoup moins
+que sentir ensemble. Or avoir les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, c’est
+sentir ensemble, et sentir ensemble depuis très longtemps, depuis des
+siècles. Une coutume commune est une chaîne entre les hommes et entre
+les temps. C’est _vouloir les mêmes choses, s’écarter des mêmes choses_
+au moment présent, et c’est _avoir voulu les mêmes choses et s’être
+écarté des mêmes choses_, de pères en fils, depuis des temps très
+éloignés.
+
+C’est à cela qu’on se reconnaît comme de même sang, si sang veut dire
+ensemble des dispositions naturelles, innées et héréditaires. C’est pour
+cela que les révolutions sont choses très graves et terribles,
+relativement au patriotisme et relativement au maintien de la nation, si
+elles changent les coutumes, presque insignifiantes ou au moins choses
+dont on revient, si elles ne les changent point. De la république
+romaine _italienne_ à la république romaine _méditerranéenne_ (après
+Carthage détruite et Grèce conquise), il n’y a pas eu révolution; mais
+il y a eu changement de coutumes, et ce changement de coutumes a amené
+un changement de régime. De Pompée à César il y a eu une révolution,
+mais il n’y a pas eu changement de coutumes, et le nouveau régime a
+subsisté avec une certaine force et des périodes heureuses. Plus tard il
+y a eu changement plus profond encore de coutumes et de mœurs, et la
+décadence a été rapide sans que le régime changeât. La Révolution
+française n’a presque pas changé, on l’a remarqué, les coutumes du
+peuple français. Aussi n’a-t-elle entamé nullement le patriotisme
+français. Les coutumes ont changé et extrêmement en France au cours du
+XIXe siècle, sous de multiples influences que je pourrai énumérer et
+examiner une autre fois; aussi est-ce à partir du milieu et surtout de
+la fin du XIXe siècle que le patriotisme a fléchi, pour un temps
+peut-être, dans les populations françaises.
+
+C’était une stupidité sans doute aux empereurs romains de persécuter les
+chrétiens; mais il faut se rendre compte que cette stupidité n’était pas
+un caprice. Les Romains, si tolérants pour toutes les religions
+possibles, persécutaient le christianisme, d’abord parce que le
+christianisme n’était pas, comme les autres religions, une religion qui
+s’ajoutait au Polythéisme et qui par conséquent en confirmait le
+principe, mais une religion qui posait Dieu unique en face des dieux
+multiples et qui niait le principe même du Polythéisme au lieu de le
+confirmer, et j’ai souvent insisté sur cette essentielle
+différence;--ensuite, et peut-être tout autant, peut-être plus, parce
+que le christianisme changeait, et profondément, les coutumes et les
+mœurs, et que cela, au point de vue conservateur, et c’est-à-dire au
+point de vue patriotique, était très grave. «N’abandonnez pas les
+vieilles coutumes», est le cri de tous les patriotes inquiets, parce
+qu’ils sentent instinctivement que ce sont de vieilles coutumes que
+s’entretient et que se nourrit le patriotisme lui-même.
+
+ _Moribus antiquis res stat romana virisque._
+
+Les persécutions des chrétiens par les Empereurs étaient simplement une
+vue fausse, assez naturelle d’ailleurs, qui rattachait trop étroitement
+les anciennes coutumes aux anciennes mœurs, et les anciennes mœurs aux
+anciennes religions; ceci n’étant pas compris que de nouvelles coutumes
+peuvent couvrir la renaissance précisément des anciennes mœurs et
+qu’aussi sous une nouvelle religion précisément les anciennes mœurs
+peuvent renaître.
+
+Comme il n’est pas toujours facile devant un tableau de savoir si l’on a
+affaire à une aurore ou à un crépuscule, on peut se tromper sur une
+décadence ou une renaissance, et les Romains ont pu très
+consciencieusement se demander si le christianisme contenait pour
+l’humanité et pour eux-mêmes l’une ou l’autre. De semblables erreurs
+peuvent avoir lieu en bien des époques, peut-être à toutes. Ce qui est
+sinon sûr, du moins assez exclusif d’erreur, c’est de toujours
+considérer à la fois les coutumes _et les mœurs_ et de ne s’inquiéter
+que quand il est visible que les mœurs elles-mêmes sont atteintes.
+
+En un mot, ce qui est grave c’est que le _caractère_ même d’un peuple
+change. Ce peuple ne perdra peut-être pas pour cela son patriotisme,
+puisque nous voyons que le patriotisme a beaucoup d’autres éléments;
+mais il perdra un des éléments du moins du patriotisme et un élément
+bien considérable. Reconnaître son caractère actuel à travers les âges
+lointains, c’est de quoi en partie se forme et se compose la conscience
+d’un peuple, et son caractère il le reconnaît dans les coutumes et, par
+delà les coutumes, dans les mœurs, et les mœurs ont beaucoup plus
+d’importance que les coutumes; mais les coutumes mêmes sont importantes.
+Si, quand j’entends dire à quelqu’un: «Mon patriotisme a évolué», je
+suis inquiet, à me supposer patriote, ou plein d’espérance, à me
+supposer cosmopolite; c’est que le patriotisme est fait en grande partie
+de ce qui n’évolue pas et de l’amour pour les choses qui n’évoluent
+point. Il est fait des vieilles mœurs, revivant en nous, des vieilles
+coutumes conservées par nous, et d’un désir secret et profond et très
+fort que ces mœurs et coutumes ne changent point.
+
+Ce n’est pas à dire que conservatisme et patriotisme soient synonymes,
+et l’on peut très bien être très novateur et très patriote; mais ce
+commencement de défiance qu’a le patriote à l’égard du novateur est un
+sentiment naturel et légitime. Il ne doit céder que sur un bon garant et
+devant l’évidence que le novateur ne cherche qu’à faire réaliser un
+progrès à son pays. Il est bien certain que les révolutionnaires
+français étaient novateurs et non moins certain qu’ils étaient
+patriotes; mais c’est aussi qu’en tant que patriotes, ils n’étaient
+point novateurs du tout, étant patriotes tout à fait à l’ancienne mode
+et peut-être trop, ce qui n’est point à examiner pour le moment, mais
+absolument à la façon d’un grossier Jean Bart ou d’un vulgaire Turenne.
+
+Bref, l’amour du passé est un des principes constitutifs du patriotisme,
+ce qui n’avait peut-être pas besoin d’être démontré si longuement. Il
+n’y a pas de mot plus patriotique que celui de Tite-Live lisant les
+vieilles chroniques de son pays et disant: _Vetus fit animus meus._
+
+C’est pour cela que l’histoire proprement dite et l’histoire littéraire
+et l’histoire de l’art, etc., sont des aliments si forts et des ferments
+si puissants de patriotisme, comme le mot de Tite-Live nous l’indiquait
+déjà tout à l’heure. Un peuple patriote est un peuple qui sait
+l’histoire de son pays et qui aime à la lire, à la relire et à s’en
+pénétrer. Les historiens et les professeurs d’histoire sont, même quand
+ils n’y tiendraient pas, des professeurs de patriotisme. On peut dire,
+et j’ai dit dans une sorte de définition qui n’est pas fausse, encore
+qu’elle soit incomplète: «La Patrie, c’est l’histoire de la Patrie.»
+C’est dans ce sentiment que j’admirais la belle page de M. Lavisse, que
+j’aime à citer toujours et qu’il est de moins en moins inutile de citer:
+«C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est que la France.
+Qu’elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour... Elle
+repoussera les conseils de ceux qui disent: «Négligez ces vieilleries,
+que nous importent les Mérovingiens, les Carlovingiens, Capétiens même?
+Nous datons d’un siècle à peine. Commençons à notre date.» Belle méthode
+pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un
+siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute
+haine assouvie sur l’heure! Ne pas enseigner le passé! Mais il y a dans
+le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre [et surtout une
+réalité dont nous vivons comme l’arbre de sa racine et du sol où sa
+racine plonge, et sans le passé, et si nous ne le connaissons pas, nous
+sommes comme en l’air et sans soutien et sans nourriture, _variis
+ludibria ventis_]. Il faut verser dans l’âme du paysan la poésie de
+l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les Druides, Roland et Godefroy
+de Bouillon, Jeanne d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la
+France ancienne avant de lui parler des héros de la France nouvelle...
+Faisons pénétrer dans son esprit cette juste idée que les choses
+d’autrefois ont eu leur raison d’être; qu’il y a _des légitimités
+successives_ au cours de la vie d’un grand peuple et qu’on peut aimer la
+France sans manquer à ses obligations envers la République... On ajoute
+à l’énergie nationale quand on donne à un peuple l’orgueil de son
+histoire.»
+
+La patrie c’est donc l’histoire de la patrie plus que toute autre chose.
+L’histoire de la patrie c’est la patrie à l’état pur.
+
+Car remarquez que la langue que vous parlez peut être la langue d’un
+autre peuple et ne vous donne pas la sensation de la patrie sans
+mélange; que la religion que vous professez peut être, est très souvent
+la religion d’autres peuples et, comme je l’ai montré, ne vous donne la
+sensation de la patrie qu’indirectement; que les coutumes mêmes et les
+mœurs peuvent vous être plus ou moins communes avec d’autres nations,
+quoique non jamais complètement, et que du reste mœurs et coutumes,
+coutumes surtout, ont tendance à devenir générales et uniformes à
+travers le monde. Rien donc autant que l’histoire nationale ne verse en
+vous la patrie et ne vous en pénètre; et aussi bien l’histoire
+nationale, c’est la patrie même qui vit devant vous et qui vous parle
+avec la voix.
+
+Aussi celui qui a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire»,
+aurait dit une chose très antipatriotique s’il n’avait dit un pur
+non-sens; mais il a dit un pur non-sens, parce que tous les peuples ont
+une histoire. Il a voulu dire sans doute: «Heureux les peuples qui n’ont
+pas d’histoire sanglante»; et encore il n’y en a pas. Mais soit, heureux
+peut-être ces peuples-là, si l’on en trouve; mais tous les peuples ont
+une histoire et une histoire extrêmement intéressante pour eux et où ils
+puisent les énergies dont ils ont besoin. Les peuples, s’il en est, qui
+n’ont pas d’histoire de victoires, conquêtes et revers, ont l’histoire
+de leurs institutions, de leurs lois, de leurs dieux, de leurs héros, de
+leurs bienfaiteurs. C’est cette histoire même qui est leur patrie. On
+habite son pays dans le présent par ses actes, dans le passé par ses
+souvenirs, et il n’y a pas de vie spirituelle qui ne soit composée
+d’autant de souvenirs que d’actes et d’autant de passé que de présent,
+et ajoutez que la vie la plus humble est une vie en grande partie
+spirituelle et n’a de valeur que par là.
+
+Pour reprendre la comparaison que j’introduisais au cours d’une citation
+de M. Lavisse, l’arbre vit du sol par ses racines et de l’air par ses
+feuilles; un peuple qui ne vivrait que de son présent serait comme un
+arbre ne vivant que par ses feuilles, et c’est-à-dire qu’il ne vivrait
+pas. Le vers de Lamartine (il en a fait d’autres en sens tout opposé)
+restera toujours la formule exacte autant que sublime du patriotisme:
+
+ C’est la cendre des morts qui créa la patrie.
+
+Or l’histoire, comme l’a dit Michelet, réveille et ranime précisément
+cette cendre et a pour devise: _Pulvis veterum renovabitur._ Rien ne me
+paraît donc plus juste que cette parole de Fustel de Coulanges. «Le
+véritable patriotisme n’est pas l’amour du sol, c’est l’amour du passé,
+c’est le respect des générations qui nous ont précédés.»
+
+On me dira que tout cela n’est vrai que de l’histoire oratoire,
+poétique, romanesque, à la Michelet, que de l’histoire, en un mot,
+écrite par des littérateurs, et que l’histoire scientifique et traitée
+selon les méthodes scientifiques, n’inspire aucun patriotisme, aucun
+sentiment quel qu’il soit, du reste, non plus que l’algèbre et la
+zoologie; et que l’historien digne de ce nom n’étant et ne pouvant être
+qu’un savant, ne devant être, par conséquent, comme le disait déjà
+Fénelon, «ni d’aucun temps, ni d’aucun pays», ne saurait aucunement
+faire des patriotes, jusque-là que, s’il en faisait, ce serait
+précisément la marque qu’il n’est pas un historien, mais un orateur ou
+un poète.
+
+Je ne crois pas que ce raisonnement soit très juste. D’abord à cause de
+ceci: l’historien français, par exemple, a le tempérament français, et
+parce qu’il a le tempérament français, quelque homme de science qu’il
+soit et d’une absolue probité scientifique, il verra les choses de
+France de manière à les trouver bonnes, excepté celles qui seront
+absolument mauvaises; et belles, excepté celles qui seront absolument
+affreuses, mais toujours d’une façon plutôt favorable, et il en
+résultera pour lui, tout compte fait, un très grand amour de la France.
+
+Ensuite, à cause de ceci: l’étudiant à qui l’on aurait, je dirai presque
+par impossible, enseigné l’histoire de France d’une manière
+mathématiquement impartiale, littéralement scientifique, cet étudiant,
+avec son tempérament français, trouvera comme fatalement les choses
+françaises, mêmes exceptions que tout à l’heure étant faites, plus
+grandes et plus belles que celles des autres pays. Les choses ici, comme
+en tant d’autres cas, sont causes et effets, et l’histoire rend patriote
+et le patriotisme fait qu’on prend l’histoire par un biais qui rend
+patriote; et l’histoire ne rend patriote qu’à la condition qu’on le soit
+déjà; mais, pourvu qu’on le soit déjà, pour peu qu’on le soit déjà, elle
+vous fait patriote davantage; et elle rend au centuple le patriotisme
+que, pour ainsi dire, elle reçoit.
+
+Il faudrait donc, pour que l’histoire ne vous fît pas patriote, que vous
+ne le fussiez strictement pas du tout, et c’est, pour toutes les raisons
+que nous avons vues plus haut, ce qui est extrêmement rare. On aborde
+toujours l’histoire au moins avec une tendance patriotique qui, du
+moment qu’elle existe, ne peut, du commerce avec l’histoire, que sortir
+confirmée et renforcée.
+
+D’autres, dont l’opinion n’est pas sans quelque poids, disent ceci:
+«L’étude de l’histoire altère et finit par complètement détruire le
+sentiment patriotique. De quelque pays qu’on soit, l’histoire du pays où
+l’on a reçu le jour est un tel tissu d’horreurs, d’iniquités, de
+férocités, d’impudicités, de triomphes du crime et d’écrasements de la
+vertu, qu’il est impossible, à moins qu’on ne soit né avec l’âme d’un
+scélérat, de ne pas reculer d’horreur devant elle! Il en est de cela
+comme du spectacle même, du spectacle actuel, de notre pays. Pourquoi,
+pourvu que nous ayons l’âme un peu bien située, ne disons-nous du mal
+que de notre pays, à quelque pays du reste que nous appartenions? La
+raison en est claire; c’est que nous ne voyons distinctement que lui et
+que nous en apercevons toutes les tares. Les autres peuples ont les
+leurs; mais nous les apercevons moins nettement et elles ne nous sautent
+pas, pour ainsi dire, aux yeux. De même, quoique non pas tout à fait de
+même, l’histoire de notre pays, par tout ce qu’elle nous présente de
+révoltant nous révolte contre lui. Ce n’est pas tout à fait la même
+chose, parce que, en même temps que nous étudions l’histoire de notre
+pays, nous pouvons étudier celle des autres et voir que celle-ci est
+aussi épouvantable que celle-là, tandis que nous ne pouvons pas habiter
+à la fois les autres pays et le nôtre de manière à avoir horreur autant
+des autres hommes que de nous-mêmes; et ce qui serait assez naturel ce
+serait un homme qui parce qu’il vivrait dans son pays et l’observerait
+et parce qu’il aurait étudié l’histoire de tous les peuples
+considérerait le passé de son pays comme très semblable au passé de tous
+les peuples, et son pays à l’état actuel comme le dernier de l’univers.
+Oui, sans doute; mais encore, comme il est assez naturel aussi de
+remonter du présent au passé, l’homme qui est témoin du triste spectacle
+que lui donne son pays sous sa forme actuelle et qui compte ses défauts
+par ses doigts, retrouve tous ces défauts en lisant l’histoire dans le
+passé de son pays, et il les voit plus nets, oui, même dans le passé, il
+les voit beaucoup plus nettement qu’il ne voit ceux des autres peuples,
+parce que ceux des autres peuples n’ont pas ce je ne sais quoi de
+sensible et de vivant que la connaissance et la sensation du défaut
+présent communique au même défaut vu dans le passé. Donc rien n’est
+propre à couper le patriotisme jusque dans ses racines comme la lecture
+de l’histoire, et il faut interdire cet exercice si l’on veut avoir de
+bons patriotes. Il n’y a rien de plus beau que le pays ni de plus
+aimable, à la condition de ne le point connaître, et c’est un très grand
+danger et comme une folle gageure de le faire connaître pour le faire
+aimer.»
+
+Tout le monde reconnaîtra qu’il y a une haute raison dans ces
+considérations philosophiques; mais je ferai remarquer qu’elles se
+réduisent à dire ceci, qui n’est pas une nouveauté, à savoir que
+l’histoire est immorale. Elle l’est certes, et pour cette raison, que
+j’ai un certain nombre de fois produite, que tout est immoral, excepté
+la morale elle-même. L’histoire est certainement immorale et éducatrice
+d’immoralité, comme la nature; mais d’abord _elle l’est moins_; car elle
+contient des exemples de haute moralité et même d’héroïsme comme elle
+contient des exemples de férocité, de perfidie et de platitude, et il
+est à remarquer en passant que les ouvrages les plus moraux du moraliste
+Plutarque ne sont pas ses ouvrages de morale, mais ses ouvrages
+d’histoire. Ensuite, il est assez naturel à l’homme, exception faite de
+ceux-là qui sont pessimistes de tempérament, de chercher, ou plutôt de
+trouver sans les chercher, dans l’histoire, les exemples de vertu plutôt
+que les exemples de crime et des encouragements plutôt que des
+découragements: il en est de l’histoire comme des souvenirs de famille,
+et ce qu’on se rappelle de ses parents, qui furent aussi mauvais qu’on
+l’est soi-même, ce qu’on se rappelle d’eux plus volontiers, et ce qu’on
+finit par se rappeler d’eux uniquement, ce sont leurs vertus; et ainsi
+l’histoire, et je dis la plus scientifique, se dégage d’elle-même de ses
+scories et éclate surtout en beauté et en splendeur; l’histoire s’épure
+en se faisant; et si «ce que nous faisons actuellement, c’est de
+l’histoire», ce qui dégoûte de l’histoire, de ce que nous faisons en ce
+moment c’est le meilleur qui surnagera, ce qui permettra à nos neveux de
+pouvoir nous contempler sans horreur et peut-être même avec respect.
+
+Et enfin, pour serrer de plus près notre sujet, à lire l’histoire
+nationale, l’histoire de notre pays, nous avons une tendance invincible
+à voir _surtout celle-ci_ par ses beaux côtés, et, sans fermer les yeux
+aux autres, à n’en prendre et à n’en garder dans notre mémoire que ce
+qui nous réconforte et ce qui nous permet de l’aimer.
+
+--Mais ce qui nous donne cette «tendance invincible», c’est notre
+patriotisme, et par conséquent pour puiser le patriotisme dans
+l’histoire, il faut commencer par l’y mettre.
+
+--Je l’ai déjà dit, et c’est précisément ce phénomène complexe et à
+double courant qui fait la force du patriotisme historique: la chaîne
+est bien serrée.
+
+Et enfin je ferai remarquer brièvement que ce sont les jeunes gens
+surtout qui lisent l’histoire, n’y ayant pour la lire, parmi les hommes
+mûrs, que ceux qui en font leur métier ou qui ont beaucoup de loisirs.
+Or, les jeunes gens sont généralement optimistes, et ce sont eux qui ont
+la tendance invincible dont je parlais tout à l’heure, et ce sont eux
+qui n’éprouvent pas en lisant l’histoire cette impression triste et ce
+noir chagrin des pessimistes, que je retraçais plus haut. L’histoire
+pour eux est donc réconfortante; elle est morale; et elle est
+excitatrice de patriotisme. Or c’est là la première impression, celle
+qui peut s’atténuer; mais qui ne s’efface jamais. Un peuple où les
+jeunes gens lisent l’histoire nationale sera toujours un peuple
+patriote.
+
+--Mais il est des temps où les jeunes gens naissent vieux.
+
+--Je le sais; mais ces temps sont rares. Quand ils se prolongent, la
+chose devient grave; mais ces temps sont rares, et j’envisage en ce
+moment la question dont je traite en sa généralité. En général, il faut
+donc dire qu’un des éléments les plus considérables et les plus
+puissants du patriotisme, c’est l’histoire nationale et le goût qu’on a
+de la lire. Le patriotisme, comme tant d’autres choses, étant une
+sensation qui devient un sentiment, un sentiment qui devient une idée et
+une idée qui devient un art, le patriotisme est l’art de se faire
+contemporain de tous les siècles pendant lesquels a vécu la patrie et de
+les aimer tous en ce qu’ils ont de plus beau. Michelet pourrait dire de
+la France ce que Beethoven disait de la jeune fille dont il était épris:
+«Mon _éternelle_ bien-aimée.»
+
+ * * * * *
+
+Moins peut-être que l’histoire proprement dite, mais très sensiblement
+encore et quelquefois avec une extrême puissance, l’histoire littéraire
+et l’histoire artistique contribuent au développement et au maintien du
+patriotisme. Un peuple est fier de lui, ou tout simplement prend
+conscience de lui, en lisant les belles choses qui ont été écrites dans
+sa langue ou les belles œuvres qui ont été faites par gens de la même
+race et de la même nationalité que lui. Le plaisir artistique est
+individualiste, je ne ferai aucune difficulté d’en convenir; mais il est
+national aussi en ce sens qu’il se rattache facilement à un état
+d’esprit patriotique, et soit le fait naître, soit le réveille, soit
+simplement le flatte; toujours, ou presque toujours, a quelque commerce
+au moins avec lui. Une bibliothèque, un musée est une fête nationale
+permanente. Tous les peuples patriotes ont bien connu ce mystère, et il
+n’en est pas un qui se soit contenté de ses victoires, ni même de ses
+trophées. Le trophée n’est encore qu’une page d’histoire politique. Ils
+ont voulu que la patrie éclatât pour ainsi dire dans des monuments
+grandioses ou splendides, par où elle se perpétuerait dans le souvenir
+des hommes. Ils ont voulu agir, dans le sens national et au profit du
+sentiment national, sur les imaginations des hommes. Les Parthénon sont
+des victoires au même titre que les Salamine. Si Salamine signifie que
+les Grecs sont plus vaillants et plus intelligents que les Asiatiques,
+le Parthénon signifie que les Athéniens sont plus inventeurs de beauté
+que les Barbares, et aussi que les Spartiates. Les peuples patriotes
+aiment à donner ces démonstrations.
+
+Elles sont singulièrement utiles du reste, j’entends à leur point de
+vue. La littérature et l’art, dans l’histoire d’un peuple qui tombe et
+qui peut se relever, _interrompt la prescription_. Si l’Italie,
+partagée, morcelée, opprimée, foulée par vingt peuples envahisseurs, n’a
+pas cessé d’être un peuple, s’est toujours souvenue qu’elle en était un
+et a pu en redevenir un réellement, la cause en est dans sa littérature
+et dans son art. Elle était politiquement une «poussière humaine», comme
+a dit trop cruellement Lamartine; mais par ses poètes, ses prosateurs,
+ses sculpteurs, ses architectes et ses peintres, elle restait une
+personne morale; le mot «Italie» correspondait à quelque chose, ou
+plutôt à quelqu’un, et n’était pas, comme on le disait, injustement
+encore, «une simple expression géographique». On n’exagérera point en
+disant que ce sont les grands artistes italiens, et même sans qu’ils
+l’aient voulu, et à quelque parti qu’ils aient appartenu, qui ont créé à
+nouveau l’Italie, en lui donnant, par l’orgueil qu’elle avait d’eux, la
+volonté d’être. C’est de la Renaissance qu’est sorti directement le
+_Risorgimento_. L’Italie, quelque pulvérisée qu’elle fût, n’était pas
+seulement, ce qui est déjà quelque chose (lien national de la langue
+commune) «le pays ou résonne le _si_»; elle était surtout le pays où le
+_si_ avait été prononcé par des hommes très grands par la pensée et par
+la faculté créatrice.
+
+C’est ce que j’appelle interrompre la prescription. Un peuple a des
+chances, des chances seulement, mais enfin des chances de se relever
+comme peuple tant qu’il a subsisté, tant qu’il subsiste comme
+population, d’abord gardant sa langue, ensuite ayant une littérature qui
+conserve la langue et qui l’illustre, enfin ayant un art qui est comme
+un prolongement éclatant de sa langue et de sa littérature. M.
+Sienkiewicz est un élément de patriotisme et de relèvement national qui
+n’est pas négligeable. Remarquez que les Grecs, si complètement vaincus
+et absorbés par les Romains, ont eu leur revanche. Ce fut l’Empire
+byzantin. Pourquoi le grand Empire romain s’est-il, à un moment donné,
+coupé en deux? Parce qu’il était trop vaste pour être mené par une seule
+main. Sans doute; mais pourquoi est-ce au milieu des Grecs que, même
+avant le partage définitif, Constantin transporta le siège du
+gouvernement? Parce que l’Orient, c’est-à-dire la Grèce, était un foyer
+de lumières, de sciences, d’art, de haute civilisation. Il y a eu, de
+146 avant Jésus-Christ à 395, une éclipse seulement de la Grèce, assez
+longue à la vérité, mais d’où elle est sortie, et si elle en est sortie
+et pour une période singulièrement brillante encore, c’est qu’elle
+n’avait pas cessé de vivre d’une vie littéraire, scientifique,
+artistique et philosophique qui faisait d’elle un centre d’attraction.
+Le monde ancien avait deux pôles, et quoique toute la force militaire
+fût concentrée en l’un des deux, l’autre conservait encore, par la seule
+force de la pensée, une puissance de concentration à sa manière. Le
+monde ancien avait deux âmes, l’une en pleine activité; l’autre
+comprimée, mais invincible; quand il s’est partagé en deux corps, l’un
+des deux a comme retrouvé son âme toute prête à l’animer. Que le monde
+grec eût continué de produire en tout ordre de production
+intellectuelle, cela avait interrompu la prescription et établi aux yeux
+du monde que la Grèce, comme nation, n’était pas morte, et que, par
+conséquent, même comme nation politique elle pouvait renaître.
+
+Ç’a été, même en nos temps, où les forces morales ont peu d’influence
+sur la marche des événements, ç’a été une idée profonde de la part des
+séparatistes du Midi de la France de créer ou de vouloir créer une
+littérature méridionale en langue méridionale. Si un art très nettement
+et très précisément méridional, surtout si une littérature méridionale
+avec sa langue à elle, s’organisaient, se développaient, se
+prolongeaient dans le temps, le détachement du Midi deviendrait une
+chose possible, je ne dis point une chose souhaitable, deviendrait une
+chose possible en un temps donné, et dont aussi, dans un temps donné,
+pourraient profiter l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre; mais
+enfin deviendrait une chose qui serait dans la nature des choses.
+
+Qui a créé à nouveau la nationalité norvégienne, qui a, sinon fait
+naître, du moins accru chez les Norvégiens le désir de se séparer de la
+Suède? Ne doutez pas que, pour une grande part au moins, ce ne soit M.
+Ibsen et même M. Bjornson. Avoir une littérature qui compte en Europe et
+dans le monde, qui est admirée et dont on dit, non pas: «c’est la
+littérature scandinave» mais: «c’est la littérature norvégienne», cela
+crée une Norvège, fait que la Norvège se distingue du groupe ethnique
+dont elle fait partie; tout au moins, et c’est tout ce que je veux
+mettre en lumière, cela crée un patriotisme norvégien.
+
+--D’où il suit que si l’art contribue à faire des nations, il contribue
+aussi à disloquer celles qui se sont faites.
+
+--Certainement! Il entre comme facteur important dans le jeu des grandes
+forces qui font et défont les peuples. S’il contribue à créer l’unité
+italienne et l’unité allemande, il contribue à dissocier le groupement
+scandinave, le groupement autrichien et le groupement russe. Je ne veux
+pour le moment montrer qu’une chose, c’est qu’il est créateur et
+conservateur du sentiment patriotique, et sans doute tantôt du sentiment
+de la «grande patrie», tantôt du sentiment de la «petite patrie», mais
+toujours d’un sentiment national.
+
+Ce sont là par parenthèse, et cette parenthèse sera la dernière de ce
+chapitre, les vrais rapports tant cherchés entre l’art et la morale. Il
+n’y a pour moi aucun rapport direct entre la morale et l’art; mais on
+pourrait en trouver par ce biais à la rigueur. L’art n’est pas moral;
+mais il est social éminemment. Il rapproche les hommes en un groupement
+qui probablement existe déjà, qui probablement est ethnique; mais qu’il
+fait plus fort en le faisant plus spirituel, en le spiritualisant. Il
+fait des sociétés ou il contribue très puissamment à les faire. Il fait,
+dans une certaine mesure, vivre un certain nombre d’hommes d’une seule
+âme. Et cela est-il moral, cela est-il moralisant? Je n’en sais trop
+rien; mais on peut le soutenir. Il peut y avoir là, oui, c’est vraiment
+possible, des transpositions confuses et des acheminements obscurs. De
+ce que l’on goûte en commun un art qui nous est chose commune, on peut,
+quoique ce ne soit pas du tout la même chose, s’aimer les uns les autres
+ou croire s’aimer les uns les autres, ce qui est le commencement de
+s’aimer les uns les autres. Transposition de sentiments. Et s’aimer les
+uns les autres, c’est bien de la morale véritable. On peut, de ce que
+l’on goûte un art en commun, s’habituer à se rapprocher, écarter peu à
+peu ce qui divise. Acheminement à l’affection mutuelle. Et l’affection
+mutuelle, c’est de la morale véritable. En démontrant l’art comme
+social, démontrer l’art comme moral, c’est chose dont je ne me
+chargerais peut-être pas, mais que j’admets que l’on entreprenne. Ce
+n’est pas tout à fait irrationnel.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, un élément très important du patriotisme et si considérable qu’on
+le prend souvent pour le patriotisme lui-même, pour le patriotisme tout
+entier, c’est l’aversion à l’égard de l’étranger. Cette aversion--je
+prends à dessein le terme le plus vague, et j’en voudrais un plus vague
+encore--est faite, selon les circonstances, d’une foule de sentiments
+divers. Il n’y a souvent dans cette aversion que la sensation d’une
+différence: «Différence engendre haine», a dit Stendhal, et c’est sans
+doute aller trop loin; mais différence engendre au moins étonnement et
+méfiance. De cela seul qu’un peuple s’habille autrement que nous et
+parle une autre langue, il ne faut pas dire que nous le haïssons; mais
+on peut dire que nous ne l’aimons pas. «Il nous est étranger.» Il choque
+notre vue et notre oreille. Je crois bien ce sentiment peu profond et
+assez faible: car il est combattu en nous par l’instinct de la
+curiosité, et la curiosité est une attraction, et si «différence
+engendre haine», différence aussi engendre curiosité et curiosité
+implique une certaine inclination. Je suis porté à croire ceci, c’est
+que l’aversion pour l’étranger n’est pas un sentiment primitif. Il
+n’existerait pas,--y ayant autant de raisons pour qu’il soit que pour
+qu’il ne soit point;--il n’existerait pas, s’il n’était pas comme
+soutenu sourdement par le vague souvenir d’injures reçues. Pour avoir
+été lésée par une peuplade qui était vêtue autrement et qui parlait une
+autre langue, une peuplade ne peut pas voir une tribu, _quelle qu’elle
+soit_, parlant une autre langue et vêtue autrement qu’elle, sans entrer
+en méfiance et sans ressentir un commencement de haine. J’ai toujours
+été frappé par ce fait que Christophe Colomb et ses compagnons furent
+très bien reçus par les naturels de l’île San Salvador; que ceux-ci leur
+apportèrent des aliments, des fruits, des produits curieux du sol.
+Était-ce altruisme pur et simple? Oh! les braves gens! Était-ce
+faiblesse de peuple pacifique souvent envahi par des voisins hardis et
+qui avait pris l’habitude d’apaiser les envahisseurs par des tributs?
+Était-ce vénération et adoration pour des hommes qui avec leurs
+vaisseaux à voiles, leurs forteresses ailées, leur paraissaient des
+dieux? Toutes ces hypothèses sont possibles. Mais le même fait a été
+remarqué plusieurs fois et porte à croire que les peuplades qui n’ont
+subi aucune agression (ou qui ont perdu le souvenir des agressions
+subies) n’ont aucune haine _de premier abord_ à l’égard de l’étranger.
+Mais différence engendre haine, cette fois, formellement, lorsque le
+peuple A découvre dans le peuple B des coutumes et des mœurs très
+fortement différentes des siennes, un tour d’esprit très différent, une
+mentalité imprévue et inattendue, car l’inattendu inquiète, et, même
+quand il n’inquiète pas, il choque. On ne peut pas s’imaginer très
+facilement que des hommes constitués physiquement comme nous se
+distinguent de nous d’une façon si forte par la façon de penser, par la
+façon de croire et par la façon de vivre entre eux. Il nous semble bien
+que c’est là précisément le signe que la nature n’a pas voulu que tous
+les hommes vécussent comme compatriotes et comme frères, et nous avons
+comme le sentiment que nous obéissons à une loi naturelle en restant
+divisés.
+
+Ce sentiment, sans aller plus loin, de l’existence proche de peuples qui
+ne sont pas faits comme nous ne crée pas le patriotisme, mais il le
+confirme et le précise, en ce qu’il est un des moyens par lesquels le
+patriotisme prend conscience de lui-même, comme l’histoire était un de
+ces moyens aussi. «Une nation, a dit Hegel, ne se pose qu’en
+s’opposant.» C’est peut-être un peu trop dire; mais il est vrai, et
+c’est presque la même chose, qu’elle ne se pose qu’en se comparant.
+Toute nation dirait volontiers, en répétant avec une légère variante le
+mot célèbre: «Je m’aime... assez quand je me considère, beaucoup quand
+je me compare.» Quand nous envisagions le peuple lisant son histoire,
+nous le voyions devenir patriote par orgueil collectif, par orgueil
+national: nous le voyons maintenant devenir patriote par «orgueil de
+comparaison», lequel est le plus excitant peut-être parmi les différents
+genres d’orgueil. La grandeur ou la petitesse du peuple n’y fait rien.
+Un tout petit peuple s’estimera plus grand qu’un très grand parce qu’il
+s’estimera meilleur, et il fera toujours ce petit calcul de proportions,
+souvent assez légitime: «_Pour ce que nous sommes_, nous faisons des
+choses plus grandes que tel grand peuple et donc nous avons raison
+d’être fiers en face de lui.»
+
+Rien même n’excite plus le patriotisme que ce sentiment d’avoir une
+grandeur intellectuelle et une grandeur morale devant lesquelles les
+grandeurs matérielles ont pour ainsi parler quelque chose de grossier.
+Un petit peuple aimera mieux mourir que de cesser d’être moralement
+lui-même, que de cesser d’être une personne, que de cesser d’être cette
+personne qu’il était fier d’être; et, en vérité, il me semble que ce
+serait s’enfuir hors de l’humanité que de trouver ce sentiment
+condamnable.
+
+Et enfin j’ai à peine besoin d’ajouter que le souvenir des injures
+reçues et des maux soufferts est le plus vif, et malheureusement le plus
+commun élément du patriotisme. «La guerre, disent les antipatriotes,
+n’existerait pas sans le patriotisme, et le patriotisme n’existerait pas
+sans la guerre, et c’est pour cela qu’il faut les combattre l’un et
+l’autre.» Je dis, pour l’avoir, je crois, prouvé: le patriotisme
+existerait sans la guerre; mais la guerre, je le reconnais, ravive
+périodiquement le patriotisme. Il est des peuples modernes, comme
+l’Italie et l’Allemagne, qui ont été _créés_ par les guerres qu’on leur
+a faites. Ils ont été créés peuples par la nécessité de l’être. Ce sont
+les blessures reçues qui les ont nationalisés. C’est le souvenir des
+blessures reçues qui est leur sentiment national lui-même. «C’est la
+cendre des morts qui créa la Patrie», disait Lamartine tout à l’heure.
+Il y a des cas où il faut dire: «C’est le cri des mourants qui créa la
+patrie,--et c’est l’écho prolongé de ce cri dans le cœur du peuple qui
+la conserve.»
+
+Voilà, et quoique l’énumération soit encore incomplète, elle est
+suffisante, voilà de quoi se compose, selon moi, le sentiment
+patriotique.
+
+ * * * * *
+
+Pour ce qui est de ce qui le caractérise, son _caractère_ essentiel et
+pour ainsi dire unique, est ceci: abnégation, renoncement à soi pour la
+communauté dont on est membre et dont on est passionnément fier d’être
+membre; vie transposée, en ce sens que l’on vit plus en la patrie qu’on
+ne vit en soi; sacrifice continuellement consenti de son existence
+individuelle à l’existence nationale. Le patriotisme est donc un
+_idéalisme_ très élevé. Seulement il est aussi un égoïsme, un intérêt
+personnel très bien entendu. Car c’est la condition même de la nature
+humaine, condition très particulière, que le véritable égoïsme,
+l’égoïsme ayant le sens commun, est le sacrifice du moi, et que l’homme
+ne vive qu’à la condition d’accepter la mort. Quand Nietzsche a dit son
+mot profond, et je permets qu’on ajoute: son mot sublime: «Il faut vivre
+dangereusement», il donnait la formule de la vie humaine, non pas
+seulement telle qu’elle doit être, aux yeux du philosophe, mais telle
+_qu’elle est_. Non seulement il faut vivre dangereusement; mais l’homme
+ne vit que dangereusement, et s’il ne vit pas dangereusement, il périt.
+L’homme est un être qui, pour vivre, doit se dévouer, qui, pour vivre,
+doit accepter la mort, qui, pour vivre, doit dire: mourons! S’il ne fait
+pas abnégation de sa vie en considération des autres, s’il ne songe qu’à
+se conserver personnellement, il s’isole, il se terre, il ne crée pas
+une famille, il ne fait partie d’aucun groupe, il ne coopère à aucune
+œuvre collective, de peur du danger, de la dépense de forces dépassant
+sa mesure, de peur du risque. Seulement, s’il agit ainsi, d’abord il
+s’atrophie et mène une vie semblable à la mort et qui, du reste, ceci
+est scientifique, se termine bientôt; et ensuite, si tout le monde agit
+de la sorte, tout le monde périt.
+
+Pour ce qui est de la patrie, il en va tout de même. Se dévouer à sa
+patrie est un sentiment, n’est qu’un sentiment, même chez les plus
+réfléchis, et il est très heureux que ce soit un sentiment. Mais si
+c’était une idée, ce serait une idée très juste; car, parce qu’on se
+dévoue à sa patrie on la fait grande et forte et il vous en revient les
+bénéfices de n’être ni opprimé, ni molesté personnellement; d’être,
+personnellement, respecté partout; de n’être pas écrasé d’impôts qui
+sont la répercussion des avantages que prennent sur vous les nations
+fortes et exigeantes parce qu’elles sont fortes; d’avoir le gouvernement
+que vous voulez et non pas un gouvernement plus ou moins imposé, soit
+par la nation forte qui vous menace, soit par la nation forte dont vous
+sollicitez l’alliance et dont vous devenez le client. La condition
+misérable d’un peuple abaissé devient condition misérable pour tous les
+citoyens de ce peuple abaissé. Donc en vous dévouant à la patrie, vous
+risquez la mort, sans doute, mais pour vivre; et ce dévouement ne serait
+qu’une forme supérieure de l’égoïsme, s’il s’analysait lui-même et s’il
+se rendait compte de soi. L’abnégation n’est qu’une forme inconsciente
+de l’intérêt, et c’est parce qu’elle est inconsciente qu’elle est
+sublime; mais elle n’en est pas moins, très précisément, un intérêt
+admirablement entendu. Le vrai égoïsme se moque de l’égoïsme; le vrai
+égoïsme c’est l’esprit de sacrifice, qui atteint tout ce que l’égoïsme
+désire; et il se moque de l’égoïsme proprement dit qui sottement va
+directement contre toutes ses fins.
+
+Le patriotisme est donc une des formes, et une des plus nettes de
+l’instinct qui pousse l’homme à risquer sa vie pour pouvoir vivre; à
+risquer sa vie, ce qui est une condition même de sa vie; instinct
+paradoxal et parfaitement juste, instinct qui ne se trompe pas et qui
+n’a besoin, comme tous les instincts, que d’être réglé par la raison
+pour ne pas se déchaîner à l’aveugle et pour ne pas devenir une folie;
+mais instinct très sûr en soi et qu’il y aurait infiniment plus de péril
+à détruire qu’à laisser aller sans frein. Chercher le danger pour le
+danger est évidemment une démence, c’est-à-dire l’exercice sans objet
+d’une de nos facultés; mais vivre dangereusement c’est simplement une
+condition, _la_ condition, absolue aux temps primitifs, restée
+essentielle aux temps civilisés, de la vie humaine. Par conséquent le
+patriotisme c’est simplement l’acceptation, sérieuse et virile, de la
+vie telle qu’elle est.
+
+ * * * * *
+
+Si fort qu’on le voie pour tant de raisons et apparemment si
+indéracinable, le patriotisme est chose assez délicate, assez instable
+et peut fléchir, soit pour un temps, soit pour toujours, assez
+facilement. Si les éléments essentiels du patriotisme: sentiment de
+famille agrandi, solidarité dans le travail et l’effort, langue commune;
+ne disparaissent point; les éléments que j’ai considérés comme seulement
+auxiliaires peuvent disparaître ou s’atténuer, comme déjà je l’ai
+indiqué: la religion commune peut être abandonnée ou avoir moins
+d’influence sur les âmes; les coutumes peuvent changer et des coutumes
+des peuples voisins être empruntées, ce qui est à la fois un signe et
+une cause de dépérissement du patriotisme; on peut cesser d’étudier
+l’histoire, et nous savons tel pays où, pour des raisons politiques, on
+ne donne plus à étudier aux écoliers que celle des cent dernières
+années, comme si l’on voulait absolument leur persuader qu’ils font
+partie d’un peuple tout neuf, sans racines, improvisé, et auquel il n’y
+a, par conséquent, pas grande raison de tenir; on peut cesser d’avoir
+l’admiration des grandes œuvres littéraires et artistiques, et pour des
+raisons politiques nous savons tel pays où les œuvres de ce genre
+remontant à un temps où ce pays était en régime monarchique, sont,
+quoique très belles, écartées des yeux de la jeunesse qu’il y aurait
+péril de corrompre à les lui montrer. Ces éléments divers du patriotisme
+s’affaiblissant, le patriotisme peut s’affaiblir d’autant.
+
+Mais surtout l’affaiblissement des caractères, le trop grand souci des
+intérêts matériels et le découragement sont les facteurs essentiels de
+la décadence du sentiment national. L’affaiblissement des caractères,
+qui se marque particulièrement à deux traits: demander tout à l’État et
+faire pour lui le moins possible; tient à des causes très obscures, très
+probablement physiologiques, à des coutumes aussi, comme celle de
+l’alcoolisme; et il est certainement plus facile de le diagnostiquer que
+d’en donner l’étiologie exacte. Le souci des intérêts matériels n’a rien
+de blâmable en soi, et l’État même en profite; mais il va sans dire
+qu’il y a là comme une limite, laquelle dépassée tout se renverse. Si
+vous aimez vos intérêts matériels en fonction surtout des intérêts de
+l’État et autant pour rendre l’État fort de votre force que pour être
+fort vous-même, vous êtes un très bon citoyen et un excellent patriote;
+si vous les aimez de telle sorte que l’intérêt de l’État ne soit
+absolument rien pour vous, le patriotisme vivant d’abnégation, comme
+nous avons vu, il périt en vous et par votre exemple chez ceux qui vous
+entourent. Il n’y a pas lieu d’insister sur ce _truism_.
+
+Enfin, le découragement, la lassitude, après beaucoup de revers, peut
+briser le ressort. Il est des peuples que les défaites excitent et
+renforcent, tonifient, pour ainsi parler, et cela est si vrai que nous
+avons vu qu’il y en a qui sont créés par la défaite; il y en a qui
+s’abandonnent et qui croient avoir assez fait, trop peut-être, et qui
+s’enlizent. Ajoutez que l’abandonnement est une maladie contagieuse.
+Dans un peuple qui devient antipatriote, ne le devînt-il qu’en
+apparence, et ne le devînt-il qu’en minorité, d’une part ceux qui ne
+sont patriotes que par respect humain, et le respect humain est une
+force de quatrième ordre, mais une force encore, cessent de l’être quand
+ils ne sont plus comme tenus de se montrer tels; et d’autre part les
+vrais patriotes se laissent aller à ce sentiment bien naturel: «Il n’y a
+pas lieu d’être plus royaliste que le roi et de prétendre faire vivre un
+peuple qui veut mourir.» De par cette contagion, c’est comme du jour au
+lendemain qu’un peuple peut passer, soit en apparence, mais je viens de
+montrer combien les apparences sont périlleuses, soit en réalité, du
+patriotisme le plus vif à une sorte de torpeur.
+
+C’est ce qui me faisait dire que le patriotisme est plus _instable_
+qu’on ne croirait au premier regard. Il y a comme une ligne de partage
+des eaux presque invisible, presque insensible et vaguement tracée, en
+deçà de laquelle un peuple est encore en état patriotique et capable d’y
+rester longtemps; au delà de laquelle, presque sans avoir marché, il en
+est quasi aussi loin que s’il n’y avait jamais été, et l’on est étonné
+d’avoir fait tant de chemin sans qu’il paraisse qu’on ait remué. C’est
+l’affaire, quelquefois, du passage d’une génération à une autre, et la
+génération précédente ne se reconnaît pas dans celle qui la suit;
+_matremque suus conterruit infans_. Ce sont jeux des grandes forces
+historiques et ce sont effets instantanés de causes qui ont agi
+sourdement et silencieusement pendant de très longues périodes. En
+langage mystique, qui n’est jamais qu’une simple transposition du
+langage positif, réaliste et comme naturaliste, Dieu transporte le
+patriotisme d’un peuple à l’autre quand un peuple a achevé son destin,
+tiré de lui tout ce qu’il en pouvait tirer et rendu à l’humanité la
+somme de services qu’il avait comme assignation de lui rendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L’ANTIPATRIOTISME.
+
+
+Pour l’antipatriote le patriotisme est une erreur funeste à l’humanité
+d’abord parce qu’il est générateur de la guerre et que la guerre est une
+chose horrible; ceci est une question traitée plus haut et sur laquelle
+nous ne reviendrons pas; ensuite il est une erreur funeste à l’humanité
+parce qu’il est contraire à la nature humaine et contraire à la
+civilisation, de sorte que les hommes, en adoptant ce _sentiment faux_
+qui s’appelle le patriotisme, se mentent à eux-mêmes, à ce qu’ils sont
+en soi; et d’autre part ne sont pas excusables sur ceci qu’ils se
+violenteraient eux-mêmes pour arriver péniblement et noblement à une
+civilisation plus élevée; car par le patriotisme et ce qui
+malheureusement s’ensuit, ils tournent le dos à cette civilisation même
+qu’ils prétendent poursuivre.
+
+Le patriotisme est contraire à la nature même de l’homme, disent les
+antipatriotes, pour les raisons suivantes. L’homme, pris isolément, ne
+cherche, et avec pleine raison, qu’à vivre et à vivre mieux qu’il ne
+vit, qu’à être et qu’à persévérer dans l’être. C’est donc par une sorte
+d’aberration, qui s’explique du reste et que nous expliquerons plus
+loin, qu’il fait abnégation de lui et qu’il vit non pour lui-même, mais
+pour une collectivité dont il fait partie, non _en_ lui, mais _en_ une
+collectivité dont il fait partie. Nous reconnaissons très bien que le
+fond même du patriotisme est abnégation; mais c’est précisément cette
+abnégation qui est absurde, qui est un sentiment mystique, c’est-à-dire
+un sentiment qui ne peut pas donner raison de lui-même, qui ne peut pas
+s’expliquer lui-même, qui se trouve absurde dès qu’il s’examine et qui,
+par conséquent, n’est qu’un sentiment faux.
+
+--Mais cependant l’homme est un animal sociable!
+
+--Nions-nous qu’il soit sociable? Point du tout. Personne plus que nous
+ne croit l’homme animal sociable; personne _autant que nous_ ne croit
+l’homme animal sociable. Mais la sociabilité naturelle et normale de
+l’homme n’est pas la _nationabilité_, c’est la solidarité libre. L’homme
+est sociable et très sociable en ce sens qu’il s’associe à un, à
+plusieurs, à un grand nombre de ses semblables pour accomplir une œuvre
+dont _lui_, personnellement, tire profit, qu’il ne pourrait pas exécuter
+seul et que par conséquent il a, personnellement, intérêt à exécuter de
+concert avec d’autres. Mais il ne s’associe avec d’autres que pour cette
+œuvre, puis pour une autre, puis pour une troisième, mais pour une seule
+à la fois et se dégageant de l’association quand l’œuvre est accomplie,
+et du reste étant toujours libre, en prévenant longtemps d’avance ses
+collaborateurs, de s’en dégager, à moins qu’il ne se soit engagé à ne
+s’en dégager jamais. En un mot, ce qui est normal et naturel entre
+hommes et ce en quoi consiste la véritable sociabilité, ce sont des
+engagements très fermes et très loyaux, mais libres, temporaires et
+résiliables entre des hommes; ce n’est pas un engrenage universel, qui
+lie, même contre leur volonté, tous les hommes d’un pays entre eux et
+même entre elles les générations successives, ce qui devient quelque
+chose de fou. Ce qui est naturel c’est le contrat, non la loi; ce qui
+est naturel, en d’autres termes, ce n’est pas le contrat social, c’est
+le contrat interpersonnel; ce qui est naturel et normal, c’est de
+s’obéir à soi-même, du reste en s’associant à d’autres pour s’obéir à
+soi-même plus utilement; et non d’obéir à un je ne sais quoi, tout
+abstrait, qui s’appelle la Patrie et qui vous commande, on ne sait à
+quel titre, du fond de la tombe des morts.
+
+Vous nous dites: «Mais la loi aussi est un contrat libre, du moins dans
+les pays démocratiques, puisque vous la faites et défaites et refaites
+continuellement en toute liberté, et puisque la génération qui s’en va
+ne lie point la génération qui vient.» A quoi nous répondons que c’est
+là une froide plaisanterie, puisque la loi par laquelle nous voudrions,
+nous Normands, nous séparer de la France, nous ne pouvons pas la faire,
+et puisque la loi par laquelle nous voudrions, nous Bretons, vivre sous
+le régime de l’union de l’Église et de l’État, nous ne pourrions pas la
+faire; puisque «la patrie» nous impose parfaitement, d’une part des lois
+qui sont des créations du passé, des établissements du passé et que
+personne ne peut ni annuler ni enfreindre; et d’autre part nous impose
+des lois qui sont l’expression d’une volonté générale à laquelle nous
+n’adhérons pas et qui par conséquent émanent du contrat social et non de
+contrats interpersonnels et sont purement des oppressions.
+
+La patrie donc, par cela seul qu’elle existe, est un attentat à la
+liberté. Voilà pourquoi nous disons: sociabilité, oui, mais par contrats
+libres entre les personnes, et c’est la sociabilité naturelle; contrat
+social, non, parce que le contrat social lie des gens qui, comme la
+comtesse de Pimbêche, ne veulent pas être liés et considèrent leur
+liberté comme inaliénable.
+
+--Mais, c’est l’anarchie!
+
+--Évidemment. L’anarchie, au sens scientifique du mot, c’est simplement
+les conventions libres remplaçant les lois, et les contrats
+interpersonnels remplaçant le contrat social; les contrats
+interpersonnels, toujours légitimes puisqu’ils sont comme pénétrés de
+liberté individuelle et toujours féconds puisqu’ils sont comme chargés
+de volonté individuelle et actuelle, remplaçant le contrat social qui ne
+peut exciper d’aucun droit ni d’aucun titre, infécond du reste ou peu
+fécond, puisqu’en son fond il n’est qu’une volonté ancestrale, une
+volonté très lointaine excitant tant mal que bien et gênant plus qu’il
+ne les excite des volontés actuelles.
+
+Maintenant il faut que nous nous expliquions, cependant, pourquoi les
+patries existent, pourquoi les contrats sociaux existent; car de dire
+qu’ils sont antinaturels quand ils existent partout, cela paraît
+paradoxal au premier regard. Les contrats sociaux sont précisément cette
+aberration de la sociabilité véritable que nous indiquions plus haut et
+dont nous disions que nous aurions à nous rendre compte. L’homme est né
+pour vivre en société et il se trompe, non point sur la sociabilité, qui
+est bien véritablement sa nature, mais sur la forme que sa sociabilité
+doit prendre. Sa sociabilité, pour rester souple et vivante, et du reste
+pour qu’il n’en soit ni la dupe ni la victime, doit prendre la forme de
+contrats interpersonnels; il lui laisse prendre la forme de contrat
+social, ou plutôt, et nous voici bien au point, les contrats
+interpersonnels, parce qu’ils sont nombreux, multipliés, entrelacés,
+entremêlés, intriqués les uns dans les autres, deviennent insensiblement
+un contrat social. Les conventions interpersonnelles, par suite d’une
+paresse bien naturelle à l’homme, deviennent des lois fixes qui obligent
+ceux qui ne les ont pas consenties; les arbitrages choisis par les
+parties pour la solution des différends relatifs aux contrats libres
+deviennent des magistratures fixes qui prétendent juger des gens qui ne
+les ont nullement choisis comme juges; et de l’ensemble des lois et des
+puissances exécutrices des lois se forme la société, le contrat social,
+répressif, oppresseur et si opposé à la sociabilité véritable qu’il
+faudrait l’appeler le contrat antisocial.
+
+Les lois sont des conventions libres, qui se sont figées, en quelque
+sorte; les magistratures sont des arbitrages qui se sont solidifiés et
+ont perdu leur souplesse; le contrat social remplace en bloc tous les
+contrats interpersonnels; mais il les remplace à peu près comme la glace
+remplace l’eau vive.
+
+Notez en marge que ce que nous décrivons ici, en le blâmant, c’est,
+relativement, une cité idéale, qui se serait constituée spontanément et
+régulièrement par son _processus_ naturel, et qui n’aurait pas reçu ses
+lois, son organisation judiciaire et son prétendu contrat social d’une
+nation envahissante, d’une aristocratie, d’un César vainqueur. Or le
+plus souvent le prétendu contrat social a été imposé ainsi à la nation.
+
+Mais, pour revenir, la nation, à supposer qu’il y en ait une, qui,
+d’elle-même, se serait donné insensiblement le contrat social que nous
+venons de décrire, nous disons que c’est une nation qui, par mollesse,
+par insouciance, c’est-à-dire par insuffisant souci des libertés
+individuelles, de l’autonomie individuelle, a laissé la sociabilité
+prendre la forme de société fixe, d’État, de système arrêté et en grande
+partie inflexible; a laissé la sociabilité devenir socialisation. Or la
+socialisation est l’extrême, l’excès et le contraire de la sociabilité,
+comme il arrive si souvent qu’une institution en évoluant aboutisse à
+être exactement le contraire de ce qu’elle était. De même--ceci à ne
+prendre que comme comparaison--de même que la famille à père souverain,
+à père ayant droit de vie et de mort sur ses enfants, est l’extrême,
+l’excès et le contraire de la famille ayant pour unique lien l’amour
+mutuel et l’entr’aide libre; de même qu’une religion, qu’une société
+religieuse composée de maîtres imposant à des subordonnés un dogme et
+une discipline, est l’extrême, l’excès et le contraire d’une religion de
+frères s’inspirant et s’édifiant les uns les autres; tout de même une
+société est la décadence et la corruption d’une sociabilité instinctive,
+spontanée, naturelle. La société est antisociale.
+
+Nous ne disons donc rien de faux, ni même d’excessif, en assurant que le
+patriotisme, sacrifice de l’individu à l’État, abnégation de l’individu
+devant l’État, quoique parti d’un sentiment naturel, comme toute chose
+humaine part d’un sentiment naturel, est cependant, à son point
+d’arrivée, au dernier terme de son évolution et c’est-à-dire, quand il
+est le patriotisme, directement et absolument contraire à la nature
+humaine.
+
+ * * * * *
+
+Le patriotisme est aussi tout à fait contraire à la civilisation.
+Entendons-nous sur ce mot de civilisation. La civilisation est
+l’épanouissement des facultés humaines dans tous les arts pouvant
+procurer à l’humanité le bien-être et les plaisirs esthétiques. La
+civilisation est dans la nourriture bien préparée, dans les saines et
+commodes habitations, dans la littérature, dans la poésie, dans tout ce
+qu’on appelle les beaux-arts. Nous disons que le patriotisme est
+directement contraire à tout cela.
+
+Que fait-il en effet? _Sous toutes ses formes_, sous ses formes les plus
+pacifiques comme sous ses formes les plus belliqueuses, il détruit les
+petites patries pour en faire de grandes. Afin d’être _forts_, afin
+d’être _grands_, afin de satisfaire leur volonté de puissance: ou les
+peuples déjà assez grands annexent des peuples plus petits, et c’est là
+un bel effort de patriotisme; et parviennent du reste, assez souvent, à
+créer chez leurs annexés un nouveau patriotisme, l’amour de la «grande
+patrie» nouvelle, constituée par la conquête;--ou des peuples petits
+s’unissent et se conglomèrent pour former une «grande patrie» et
+s’admirent dans cette grandeur et se font un patriotisme nouveau qui a
+pour objet la «grande patrie» nouvelle, constituée par l’union.
+
+Dans les deux cas, dans le cas du patriotisme belliqueux et dans le cas
+du patriotisme pacifique, qu’est-ce qui a été fait? Il a été fait ceci
+que cinq ou six foyers de civilisation originale, autochtone, locale
+(nous dirons presque personnelle) et par conséquent vivante, ont été
+détruits, pour en allumer ou plutôt pour n’en _laisser_ qu’un seul, et
+qui sera moins original, moins personnel et moins vivant.
+
+Les Romains s’annexent les Étrusques. Cela veut dire qu’une civilisation
+s’éteint, celle des Étrusques, qui pourra être remplacée, et beaucoup
+plus tard, par la civilisation romaine; mais encore, là où il pouvait y
+avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.
+
+Les Romains conquièrent les Grecs. Cela veut dire qu’une civilisation
+s’éteint ou est profondément troublée, celle des Grecs, et que là où il
+pourrait y avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.
+
+Et complexe, remarquez-le, et hybride. On dit la civilisation
+gréco-romaine. Cela signifie qu’il y a là une civilisation faite de deux
+et qui n’a ni le caractère qu’aurait eu la civilisation romaine, ni
+celui qu’aurait eu la civilisation grecque, et que les Grecs se sont mal
+romanisés et les Romains grécisés très médiocrement.
+
+Les Français conquièrent le midi de l’ancienne Gaule. Il y avait là une
+civilisation charmante. Les Français l’éteignent pour cinq cents ans,
+c’est-à-dire pour jusqu’au moment où les populations du midi auront été
+francisées; pour plus longtemps même, car une population ne vit avec
+aisance que dans la civilisation qu’elle s’est faite et non dans celle
+qui lui à été imposée, ou même qu’elle a empruntée, ou même qu’elle a
+adoptée. Au fond il y a là, vraiment, une civilisation qui a été
+supprimée.
+
+Américains des États du Nord et Américains des États du Sud se
+conglomèrent. Les uns sont anglo-saxons, les autres latins; les uns
+parlent anglais, les autres français. Ils ont, les uns d’un côté, les
+autres d’un autre, des civilisations très différentes. Quand ils se sont
+séparés, c’était pour des intérêts commerciaux; mais c’étaient aussi
+deux civilisations différentes qui voulaient l’une se développer selon
+son caractère, l’autre que celle-là disparût. Et par la victoire du
+Nord, c’est précisément ce qui est arrivé, et les États-Unis deviendront
+purement _yankee_ d’un bout à l’autre. Un foyer de civilisation a été
+éteint.
+
+Même chose s’est produite en Allemagne. Pour former une «grande nation»
+dix petits peuples, dont chacun était un foyer très vif de lumière et de
+chaleur, se sont placés sous l’hégémonie d’un peuple fort qui commence à
+leur soutirer la vie et qui les éteindra peu à peu. Voilà les beaux
+effets du patriotisme.
+
+Il arrivera peut-être, il arrivera sans doute que toute l’Europe ne
+formera qu’une nation... Vous nous dites: «Ce n’est pas le patriotisme
+qui nous conduira là, c’est l’absence de patriotisme chez les peuples
+qui se laisseront conquérir.»
+
+--Pardon! Ce qui paraît antipatriotisme avant paraît patriotisme après.
+L’Europe rangée définitivement sous la loi d’un vainqueur, le vainqueur
+félicitera les peuples vaincus de leur patriotisme européen qui les aura
+amenés à ne former qu’un magnifique peuple européen, et les peuples
+vaincus eux-mêmes se féliciteront, sinon d’avoir été vaincus, du moins
+d’avoir accepté patriotiquement leur défaite pour former une nation
+grande et belle comme l’Empire romain, tout comme les Prussiens
+d’aujourd’hui félicitent les petits peuples allemands d’avoir constitué
+par leur résignation patriotique la grande Allemagne, et tout comme les
+petits peuples allemands se glorifient d’avoir constitué cette Allemagne
+intégrale. Du reste, nous nous plaçons tout aussi bien dans l’hypothèse
+d’une conglomération pacifique et spontanée et volontaire des peuples
+d’Europe, et dans ce cas, c’est bien de patriotisme européen pur et
+simple qu’il s’agirait.
+
+Or dans les deux cas, cinq, six, sept ou huit civilisations
+disparaîtraient pour faire place à celle du peuple qui, soit
+belliqueusement, soit pacifiquement, serait arrivé à l’hégémonie.
+Partout ailleurs langueur, torpeur et progressif abandonnement; et du
+reste au centre, quel qu’il soit, d’abord pléthore et congestion,
+ensuite civilisation hybride, parce qu’elle sera faite d’apports trop
+divers et trop hétérogènes.
+
+On ne s’aperçoit pas en voyant une grande capitale qu’elle est
+anticivilisatrice. Elle l’est au plus haut degré; car sa civilisation
+complexe, enchevêtrée, mêlée d’éléments qui se contrarient, est
+grossière en soi; et elle est faite d’une dizaine ou d’une centaine de
+civilisations pures, précises, nettes, gracieuses, fines ou fortes,
+qu’elle a tuées, qui ont été, qui auraient pu se développer et fleurir
+d’une façon éclatante et qui ne renaîtront jamais. Il n’y a rien de plus
+anticivilisateur que la capitale d’un «grand peuple». Ce qui a créé cela
+c’est le patriotisme ou belliqueux ou même pacifique.
+
+Voilà les effets du patriotisme.
+
+Il consiste primitivement en ceci qu’un peuple défend sa personnalité,
+et rien de mieux; mais il consiste ensuite en ceci qu’il la fait perdre
+aux autres, et enfin qu’en la faisant perdre aux autres il perd la
+sienne même. Il consiste à coudre ensemble deux animaux très sains pour
+en faire un monstre, et à joindre à ce monstre un troisième animal très
+sain pour faire du tout un monstre plus horrible, et ainsi de suite.
+
+Ce qui est bon, ce qui est sain et ce qui est beau, ce n’est pas le
+patriotisme, c’est le civisme; c’est l’amour du citoyen pour sa petite
+cité, pour sa ville, pour ce lieu qu’il connaît tout entier et pour
+lequel il peut avoir une attache vraie. Ce sentiment-là, nous ne le
+blâmons pas, puisque d’une part il est naturel; puisque d’autre part il
+est créateur et garant d’une civilisation véritable et non artificielle
+et d’une civilisation délicate et non pas d’une civilisation barbare. Ce
+sentiment, nous ne le blâmons pas. Déclarons cependant franchement que
+nous nous en défions à cause des excès auxquels il semble qu’il tende
+toujours, des altérations apparemment inévitables qu’il est toujours
+destiné à subir, des chemins mauvais à l’entrée desquels il est et où il
+paraît presque impossible qu’il ne s’engage pas. Le patriotisme est
+toujours haïssable; le civisme aimable toujours; mais toujours aussi un
+peu suspect parce que déjà il est dangereux.
+
+Avons-nous besoin d’ajouter que, si nous sommes égalitaires, et nous le
+sommes presque tous, nous sommes forcés, nous serions forcés, quand bien
+même nous ne le voudrions pas, d’être antipatriotes; car les patries
+sont un des principaux obstacles, sont même le principal obstacle, à
+l’égalité entre les hommes. L’égalité réelle, et c’est à savoir ceci que
+personne ne possède plus qu’un autre, ne peut s’établir qu’_une fois_
+les patries détruites. En effet, supposez l’égalité réelle établie dans
+un pays, soit sous forme de collectivisme, soit sous forme de
+partagisme, soit sous telle autre forme que vous pourrez supposer, mais
+l’égalité bien réelle, constituée de telle sorte que personne ne possède
+plus qu’un autre, ni ne puisse acquérir plus qu’un autre de manière à
+arriver à posséder plus qu’un autre. Supposez cela, immédiatement
+l’activité de ce pays s’affaiblit, ce qui ne nous émeut pas et ce qui
+est précisément ce que nous désirons, l’émulation cesse, la production
+se ralentit; le pays tombe dans ce que les antisocialistes appellent
+«léthargie» et ce que nous appelons l’état heureux; la nation, comme
+nation, passe immédiatement à l’état de nation faible. Encore une fois,
+nous n’en sommes que très satisfaits; seulement cette nation, parce que
+la nation voisine n’en a pas fait autant et a continué à préférer la
+force au bonheur et est restée nation forte, sera conquise en six mois
+par la nation voisine, et il n’y aura rien de fait. Tout au contraire,
+l’absorption de la nation égalitaire par la nation antiégalitaire n’aura
+fait que constituer sur la planète une nation antiégalitaire plus
+grande, plus forte, obstacle plus considérable au progrès que nous
+rêvons.
+
+C’est donc mettre la charrue devant les bœufs que d’être socialiste
+avant d’être antipatriote, que de s’attacher à l’œuvre socialiste avant
+de s’attacher à l’œuvre de la destruction des patries, que de faire de
+l’égalité _pour rien_ ou pour un triomphe local du principe
+antiégalitaire, avant le moment où l’on pourra faire de l’égalité solide
+et destinée à subsister. On ne pourra établir le socialisme quelque part
+qu’en l’établissant partout; on ne pourra l’établir partout que quand il
+n’y aura de patrie nulle part.
+
+A la vérité, socialiser une nation et _par conséquent_ la faire
+conquérir par un pays voisin non socialisé; socialiser alors ce pays-ci
+et le faire par conséquent conquérir par un troisième, ainsi de suite
+jusqu’au moment où il n’y aura dans le monde qu’un pays, lequel on
+socialisera sans danger qu’il soit conquis, c’est un procédé comme un
+autre et qui mène aux mêmes fins que nous cherchons. Mais il est long,
+le jeu, très long et peut-être s’interromprait-il, parce que cette
+victoire du socialisme faite de défaites successives du socialisme
+dégoûterait l’humanité de ce socialisme toujours vaincu et n’espérant sa
+victoire définitive que de son dernier succès; et ce qui s’établirait
+avant la consommation des temps nécessaires pour la victoire socialiste,
+ce serait un «empire romain» très fort qui aurait annexé tous les
+peuples égalitaires et qui vivrait et les ferait vivre sous un régime
+aussi antiégalitaire que possible.
+
+Le procédé vrai, c’est donc de combattre d’abord l’idée de patrie, comme
+le procédé vrai est toujours d’aplanir l’obstacle avant de faire le
+chemin et de défricher avant de semer. «Socialisons, et cela détruira
+les patries»; c’est cela qui n’est pas sûr; détruisons les patries, et
+le socialisme se fera ensuite tout seul; c’est ce qui est beaucoup plus
+probable. Le procédé «socialisme d’abord, antipatriotisme ensuite» est
+très comparable au procédé du docteur Adler, socialiste autrichien du
+reste très distingué. Le docteur Adler veut faire sortir
+l’antimilitarisme du militarisme lui-même et le socialisme du
+militarisme également. Il dit: «L’extension de l’armement du peuple, le
+peuple armé, l’armée moderne en un mot, c’est un acheminement
+merveilleux vers le socialisme et vers l’antimilitarisme. De même que le
+suffrage universel rendra les parlements socialistes, de même le service
+universel démocratisera, puis socialisera l’armée. Il faut apprendre à
+nous mettre dans l’esprit _la valeur révolutionnaire du militarisme_.»
+Ceci est ingénieux et du reste n’est pas faux; mais c’est ce que nous
+appelons un chemin détourné. Confier à l’armée, même très démocratisée,
+le soin de démocratiser et de socialiser la nation après s’être
+socialisée elle-même, c’est un peu plus long et c’est, tout compte fait,
+beaucoup moins sûr que de supprimer l’armée elle-même, qui, destinée
+peut-être un jour à être agent de socialisation, en attendant y est
+obstacle.
+
+De même socialiser les pays pour les affaiblir, les affaiblir pour les
+faire conquérir, les faire conquérir pour en arriver à ce qu’ils soient
+_tous conquis_, et alors avoir libre voie et route ouverte pour la
+socialisation universelle et le socialisme intégral, c’est extrêmement
+long et ce n’est pas peu dangereux. Détruisons les patries d’abord,
+c’est le plus sûr et le plus court, et ensuite la socialisation se fera
+d’elle-même et pour ainsi parler par mouvement automatique.
+
+On nous dira: «C’est la même chose. De même qu’on ne peut établir le
+socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; de même on ne peut
+détruire une patrie qu’en les détruisant toutes; car à en détruire une,
+vous jetez ce pays sous la dépendance du pays qui sera resté une patrie,
+et vous ne faites que créer une patrie plus grande; et ainsi de suite,
+comme tout à l’heure; jusqu’au jour possible où il n’y aura plus qu’une
+patrie et par conséquent où il n’y en aura plus, comme tout à l’heure;
+ou jusqu’au jour plus probable où il y en aura une très grande, mais non
+unique, qui, parce qu’elle ne sera pas unique, aura les mêmes façons
+d’exister que les patries d’aujourd’hui: l’empire romain que tout à
+l’heure nous envisagions.»
+
+Non, ce n’est pas la même chose; ce n’est pas, au fond, extrêmement
+différent, mais ce n’est pas la même chose, parce que dans notre système
+les difficultés sont moins grandes. Oui, on ne peut établir le
+socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; et, oui encore, on
+ne peut détruire utilement une patrie qu’en les détruisant toutes; mais
+il est beaucoup plus facile de détruire toutes les patries à peu près en
+même temps que d’établir le socialisme partout en même temps. Ce peut
+être une traînée de poudre ou quelque chose d’approchant, que
+l’antipatriotisme se répandant de nation en nation, tandis que ce ne
+peut pas être une contagion rapide que l’idée socialiste s’emparant des
+nations diverses.
+
+Pourquoi? Parce que dans la question sociale il y a des intérêts
+personnels et des intérêts de classe qui sont énormes et qui sont
+extrêmement résistants, tandis que dans la question de patrie, il n’y a
+qu’une _erreur_ à détruire, une idée à démontrer fausse. C’est encore
+beaucoup; nous le savons bien; mais c’est moins grande tâche, c’est
+moins dur. Les peuples peuvent plus facilement arriver à peu près tous
+ensemble à l’idée antipatriotique qu’à l’idée socialiste. Or «à peu
+près» nous suffit.
+
+Oui, «à peu près» nous suffit; car si un peuple devient antipatriote il
+ne sera pas immédiatement conquis, comme certains le prétendent, par un
+autre; les choses ne vont pas comme dans l’antiquité; le réseau des
+intérêts diplomatiques soutient pendant un long temps à l’état
+indépendant un peuple qui pourrait facilement être conquis et qui, à
+cause de cela, ne l’est point; donc un peuple antipatriote et désarmé
+par lui-même subsisterait, et, avant qu’il fût conquis, répandrait fort
+vite chez les autres l’idée antipatriotique, plus vite certainement
+qu’un peuple socialisé ne pourrait répandre l’idée socialiste; et c’est
+ainsi que tous les peuples pourraient venir à l’idée antipatriotique à
+peu près ensemble, ce qui suffit.
+
+Avons-nous besoin de dire que même si le premier pays arrivé à l’idée
+antipatriotique devait périr d’y être arrivé, ce pays fût-il le nôtre,
+nous nous en consolerions tout de suite? Comme l’a dit magnifiquement M.
+Alfred Naquet: «Le sacrifice d’un peuple voué en holocauste au progrès
+humain me remplit d’admiration... Je voudrais voir la France désarmer
+sans s’occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu’elle
+succombât sous quelque agression monstrueuse. Mais alors même elle ne
+périrait pas tout entière. Sous l’apparence de la mort, elle serait
+immortelle. Elle demeurerait comme une étoile polaire dans la mémoire
+des hommes et son sang ne tarderait pas à lever pour le bonheur de
+l’humanité.»
+
+Il est vrai que M. Naquet ajoutait immédiatement: «Ceci n’implique pas
+que le jour où les despotes répondraient à notre acte de confiance et de
+fraternité par l’envahissement de nos frontières je fusse pour une
+résignation à la Tolstoï; ce jour-là j’estime que nous aurions le devoir
+de résister jusqu’au dernier homme, fût-ce dans une guerre au couteau,
+et que, plus nous aurions fait preuve d’abnégation, plus nous serions
+autorisés à nous montrer implacables.» M. Naquet ajoutait cela; mais en
+l’ajoutant il ne se montrait pas très logique. Car ce qui est conseillé
+par ces deux passages rapprochés l’un de l’autre et considérés ensemble,
+c’est de désarmer conditionnellement, puisque, si le désarmement que
+nous faisons ne désarme pas les autres, nous armerons immédiatement de
+nouveau, ce qui revient à ne désarmer qu’à la condition que les autres
+désarment. Et ce qui est conseillé encore par ces deux passages
+considérés ensemble, c’est de désarmer d’abord et de _réarmer_ ensuite
+avec l’infériorité énorme d’avoir désarmé d’abord et d’être réduits au
+«couteau» après avoir cassé les mitrailleuses. Aussi ne prenons-nous pas
+tout à fait au sérieux le second passage de M. Naquet, et nous en
+revenons au premier, que nous ne doutons pas qui ne soit le fond de sa
+pensée. Il faut désarmer au risque de périr, d’abord parce que, comme
+nous l’avons montré, on ne risque pas absolument de périr en effet,
+ensuite parce qu’il serait beau de périr ainsi et d’être transformés en
+étoile polaire.
+
+Et c’est ce qui fait que nous applaudissons aux paroles du même M.
+Naquet dans le même article: «Quelques instituteurs se préoccupent,
+paraît-il, de fortifier dans l’âme des jeunes générations le sentiment
+patriotique. Il ne me semble pas que le besoin s’en fasse sentir. Des
+maîtres républicains devraient bien plutôt se préoccuper de saper ce
+dogme qui, ni plus ni moins que les dogmes religieux, est un legs du
+passé, propre seulement à retarder l’affranchissement de notre espèce.»
+
+Toujours est-il que pour nous le patriotisme est contraire, malgré les
+apparences, à la nature humaine elle-même et est une de ces mille
+erreurs où est tombée l’humanité et d’où elle a su sortir; qu’il est
+essentiellement contraire à la civilisation; qu’enfin il est un obstacle
+à l’avènement de l’égalité parmi les hommes, et que par conséquent il
+doit être détruit avant que l’on travaille à l’établissement de
+l’égalité parmi les hommes ou tout au moins en même temps que l’on y
+travaille et avec autant d’énergie.
+
+ * * * * *
+
+Telles sont les raisons principales que l’antipatriotisme allègue et
+qu’il soutient. Cette doctrine, en sa netteté au moins et ayant pris
+conscience d’elle, est très nouvelle; car, s’il est bien certain que les
+philosophes français du XVIIIe siècle étaient _indifférents_ à l’idée de
+patrie et à leur patrie elle-même, du moins n’ont-ils jamais institué
+une théorie de l’antipatriotisme, et si le socialisme, en bonne méthode
+et étant connu l’art de sérier les questions, doit venir après
+l’antipatriotisme, du moins il est bien certain qu’historiquement il
+n’est venu qu’après.
+
+Le premier texte considérable, à ma connaissance, où l’antipatriotisme
+apparaisse nettement, c’est un texte poétique, c’est la _Marseillaise de
+la paix_, de Lamartine. Les formules définitives de la théorie sont déjà
+dans cette pièce de 1841, en termes du reste qui n’ont pas été égalés et
+qu’il n’est pas probable qu’on égale jamais:
+
+ Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races
+ Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu?
+ De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?
+ Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?
+ _Nations! mot pompeux pour dire barbarie_,
+ L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas?
+ Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:
+ _L’ignorance ou l’erreur a seule une patrie,
+ La fraternité n’en a pas._
+
+Il est vrai que, par une contradiction qu’on retrouvera facilement dans
+bien d’autres déclarations de ce genre, les formules patriotiques se
+mêlaient aux formules antipatriotiques dans cet ouvrage, du reste
+improvisé. Et Lamartine disait:
+
+ Ma patrie est partout où rayonne la France,
+ Où son génie éclate aux regard éblouis!
+ Chacun est du climat de son intelligence...
+
+pour en arriver à dire immédiatement après:
+
+ Je suis concitoyen de tout homme qui pense.
+ La vérité, c’est mon pays.
+
+Ce qui signifierait en prose: «Je suis Français et si Français que je ne
+me trouve à l’aise que dans les pays où le génie français a pénétré; car
+chaque homme a un climat intellectuel qui est celui de son pays»,
+formules patriotiques et qui même donnent raison du patriotisme et
+expliquent qu’il soit _indépouillable_;--«et du reste je suis concitoyen
+de tout homme qui pense juste et je n’ai de pays que la vérité»,
+formules cosmopolitiques par excellence. Mais enfin l’idée générale de
+la pièce va directement contre l’idée de patrie et les textes définitifs
+de l’antipatriotisme sont trouvés.
+
+De nos jours deux peuples seulement ont vu se propager chez eux d’une
+façon assez sensible les doctrines antipatriotiques, c’est à savoir la
+Russie et la France. En Russie M. Tolstoï et ses disciples, qui du reste
+sont plutôt ses admirateurs que ses disciples, et en France M. Gustave
+Hervé et ses disciples, qui du reste sont plutôt ses disciples que ses
+admirateurs, ont répandu avec conviction et avec ardeur cette doctrine.
+Il y a cette différence, parmi quelques autres, entre M. Tolstoï et M.
+Hervé, que M. Tolstoï est plutôt antipatriote par évangélisme et M.
+Hervé plutôt antipatriote par socialisme. Avant tout, M. Tolstoï ne veut
+pas que les hommes s’entretuent, sous aucun prétexte quel qu’il puisse
+être, et il répudie les armées comme instruments de mort, et il répudie
+le sentiment patriotique comme pouvant exciter à donner la mort. M.
+Hervé, qui n’est nullement opposé à la guerre, à la condition que ce
+soit la guerre civile, est un socialiste très clairvoyant et très
+logique, qui voit très bien que le principal obstacle à l’évolution du
+socialisme est dans les patries, et qui veut, avant tout, ce qui me
+paraît très juste quand je me place à son point de vue, détruire les
+patries en éteignant le patriotisme.
+
+Le raisonnement est celui-ci: le socialisme c’est la guerre de classes,
+le socialisme c’est les prolétaires voulant, avec raison, ne plus être
+subordonnés; ce qui les empêche de secouer le joug, c’est que dans
+chaque pays ils sont encadrés par la classe bourgeoise et ses clients et
+dirigés éventuellement contre leurs frères de misère qui sont de l’autre
+côté des frontières. Par conséquent, ce qu’il faut qu’ils détruisent
+d’abord, c’est la frontière. A eux tous, Anglais, Allemands, Français,
+c’est la misère qui est la patrie, et c’est la cause de cette patrie-là
+qu’ils doivent défendre contre leurs exploiteurs. Plus de guerre de
+peuple à peuple; mais guerre universelle de classe à classe. Pour cela,
+que d’abord les patries disparaissent.
+
+Ces théories se sont répandues en France, pour nous borner à ce pays
+pris comme exemple, avec rapidité, et elles me semblent avoir touché
+toutes les classes de la société.
+
+Je néglige ce qu’on appelait autrefois les «hautes classes», parce
+qu’elles n’ont plus aucune influence sur la masse du peuple; mais il
+faut dire cependant pour mémoire qu’individuellement beaucoup de
+Français appartenant aux classes élevées, ou n’ont aucune sensibilité
+patriotique, ou sont formellement hostiles à l’idée de patrie. Ils n’ont
+point de sensibilité patriotique, parce qu’ils sont cosmopolites par
+leur genre de vie et leurs coutumes; et assez souvent ils sont hostiles
+à l’idée de patrie, par antimilitarisme et souvenirs du service
+militaire. Cet état d’esprit, plus ou moins avoué, sans être très
+répandu, l’est beaucoup plus qu’on ne croit.
+
+Un grand nombre de «bourgeois», surtout de bourgeois jeunes, sont dans
+un état d’esprit à peu près semblable, étant ardemment individualistes
+et ne désirant que se faire une situation et étant peu satisfaits que
+l’impôt militaire les écarte pendant un certain temps d’études utiles et
+profitables. Ils sont confirmés dans ce sentiment par la vue de jeunes
+étrangers qui viennent en France faire leurs études, qui ne sont pas
+forcés de les interrompre, qui les finissent avant leurs condisciples
+français et qui s’établissent dans l’exercice d’un métier avec une
+avance.
+
+Les paysans sont encore, en très grande majorité, assez patriotes.
+Cependant les candidats aux élections savent qu’il ne faut toucher cette
+corde qu’avec d’extrêmes ménagements. Un candidat conservateur me
+disait: «Il faut leur répéter toujours la même chose, parce qu’il n’y a
+qu’une chose qui les touche. Il ne faut leur parler que du
+collectivisme, qu’ils redoutent passionnément. Il ne faut leur parler,
+si ce n’est courtement, ni de religion ni de patrie. La religion est
+pour eux un frein moral qui ne laisse pas de les gêner; et la patrie,
+c’est la guerre, qu’ils feraient, je crois, avec courage, mais dont ils
+n’aiment pas à entendre parler.» J’ai vérifié, autant que j’ai pu, et
+j’ai reconnu que ces paroles sont trop pessimistes, mais contiennent du
+vrai.
+
+Les ouvriers sont très atteints. On a pu lire en décembre 1905 les
+comptes rendus d’une élection législative qui s’est faite à Reims. Le
+candidat dit «progressiste» évoquait l’éventualité d’une apparition de
+l’ennemi sur les Vosges. Du groupe révolutionnaire on lui criait: «Nous
+nous en f...», et quand il insistait, disant: «Mais, cependant, les
+Vosges sont la frontière de la France; si le jour dont je parle
+arrive...», on l’interrompait pour dire: «Tant mieux!»--Le candidat
+révolutionnaire lui-même déclarait: «Pourquoi repousserions-nous le
+drapeau germanique s’il doit nous apporter plus de bien-être? Ce ne
+serait après tout qu’un simple changement de fonctionnaires.» Le
+candidat révolutionnaire ne fut pas élu, mais ces diverses paroles,
+prononcées à Reims, sont très significatives.
+
+Les ouvriers d’État surtout, ouvriers des manufactures, ouvriers des
+arsenaux, sont, sinon en majorité, du moins en grand nombre pénétrés de
+l’idée antipatriotique. En 1905 les ouvriers de la manufacture d’armes
+de Tulle décidèrent qu’en cas de guerre ils feraient sauter la
+manufacture, et ils demandèrent à leurs camarades de Châtellerault, de
+Chateaudun, de Ruelle et de Saint-Étienne de se solidariser avec eux. En
+janvier 1906, à Brest, l’ouvrier Penjam ayant été acquitté par le jury
+pour un méfait antimilitariste, les ouvriers du port, dont quelques-uns
+avaient rang de sous-officiers et d’officiers, tinrent des réunions où
+les paroles suivantes furent prononcées: «M. Goude: Si les gouvernants
+veulent nous empêcher de répandre nos idées, ils armeront nos bras et
+nous marcherons.--M. Le Borgne veut qu’on supprime tous les arsenaux et
+toutes les armes.--M. Le Gall félicite les fondeurs qui, lors de la
+dernière grève des arsenaux, ont laissé une coulée dans les fours,
+occasionnant ainsi un préjudice à l’État, et il annonce pour un temps
+prochain la révolution sociale.»--Et l’ordre du jour qui fut voté fut
+celui-ci: «... Considérant qu’en cette affaire les véritables idées
+humanitaires des travailleurs ont été exposées avec netteté et fermeté:
+que le procès intenté à Penjam a donc été une occasion heureuse de
+propager les principes antimilitaristes et prolétariens, d’affirmer la
+haine profonde du peuple pour la guerre et les boucheries humaines,
+remercient la bourgeoisie de l’aide puissante qu’elle vient de nous
+donner en nous prouvant que tous, monarchiques ou républicains, se
+valent par leur répression contre les travailleurs... réclament le
+dédommagement des victimes de l’autocratie préfectorale et lèvent la
+séance en affirmant leurs principes solidaires et antimilitaristes. A
+bas toutes les patries! à bas les guerres! à bas les fusillades
+prolétariennes!»
+
+N’oublions pas le plus important, qui est que la Confédération générale
+du travail, syndicat des syndicats ouvriers, gouvernement prolétarien à
+qui obéissent ponctuellement la plupart des ouvriers français, fait
+formellement profession d’antipatriotisme dans toutes ses déclarations
+et dans tous ses manifestes.
+
+Dans l’armée elle-même la propagande antipatriotique a pénétré,
+semble-t-il, profondément, plus profondément qu’ailleurs, sans doute
+parce que c’est sur l’armée, comme il est naturel, qu’a porté le plus
+grand effort de la propagande antimilitariste, soit étrangère, soit
+intérieure.
+
+Au mois de mai 1907, le ministre de la guerre, M. le général Picquart,
+déclarait qu’il n’y avait pas l’ombre, dans l’armée française,
+d’éléments antimilitaristes. Il est probable que cette parole était un
+pieux mensonge destiné à rassurer l’opinion; car de croire que M. le
+général Picquart ne sût pas un mot de ce qui se passait dans l’armée,
+c’est une impertinence qui ne saurait me venir à l’esprit. Ce qu’il y a
+de certain, ce sont les faits suivants.
+
+Au mois de juin 1906, la revue l’_Énergie française_ a publié la
+photographie de petites affiches conviant les soldats à ne pas marcher
+contre l’ennemi en cas de guerre. «Il s’agit, disait cette revue,
+d’affiches-étiquettes gommées que les propagandistes se mettent à coller
+sur les murs _intérieurs_ des divers locaux de nos casernes. De ceci il
+résulte une première constatation: c’est que ce sont les soldats
+eux-mêmes et non plus seulement les civils qui agissent, ce qui aggrave
+encore la portée de cette propagande.»
+
+Au Sénat, M. le général Langlois faisait tout récemment cette révélation
+fort curieuse: «M. le général Langlois: Permettez-moi, Messieurs, de
+vous citer un fait d’une gravité tout à fait exceptionnelle, qui m’a été
+affirmé par un homme digne de foi et absolument sûr. Dernièrement, à une
+table d’officiers, à Paris, on vint à parler guerre. Un officier déclara
+tout net que l’armée française ne pouvait faire qu’une campagne
+défensive et que lui, quelque ordre qu’il reçût, ses principes
+philosophiques s’y opposant, il ne passerait pas la frontière.--M. de
+Lamarzelle: Et il n’a pas été mis à la porte par ses camarades?--M. le
+général Langlois: Non; il n’a pas été mis à la porte par ses camarades.
+On discuta posément et courtoisement la question; on vota même sur la
+motion de l’honorable préopinant et la vérité m’oblige à dire--ajoute
+mon correspondant--que la majorité rejeta, _après pointage_, la
+proposition qui était faite.»
+
+En juin 1907 la _France militaire_ imprimait ceci: «Le ministre de la
+guerre a signalé aux généraux commandants de corps d’armée qu’il arrive
+fréquemment que des prospectus commerciaux, _et autres_, ou placards
+anarchistes et antimilitaristes, soit sous bande, soit sous enveloppe,
+sont adressés à des militaires ou à des groupes militaires, d’une
+manière impersonnelle, le destinataire n’étant désigné que par le grade
+ou la fonction. Il les invite à donner l’ordre pour qu’à l’avenir
+[attendu qu’il y aurait quelque difficulté à le donner pour le passé] le
+vaguemestre remette les plis de cette nature au bureau du chef de corps
+ou de service: ceux-ci décideront, après avoir fait examiner ces plis,
+quelle destination devra leur être donnée.»
+
+En juin 1907, à Perpignan, une partie du 17e régiment d’infanterie se
+révolta au chant de l’_Internationale_ («nos balles pour nos généraux»)
+et au cri: «A bas l’armée!» Dans le même temps une partie du 100e
+régiment d’infanterie, à Narbonne, se mutina au chant de
+l’_Internationale_ et menaça les officiers; le général même fut insulté.
+Dans le même temps une partie du 58e régiment d’infanterie, à Avignon,
+se mutine dans les mêmes conditions; et enfin quelques centaines de
+soldats cantonnés au camp de Larzac désertèrent après avoir pillé une
+cartoucherie.
+
+Ces faits furent énergiquement applaudis par M. Gustave Hervé, membre de
+la commission administrative du parti socialiste unifié; mais désavoués,
+désapprouvés et punis par le gouvernement, qui semble en être alarmé. M.
+Hervé écrivit dans la _Guerre sociale_: «L’attitude du 17e et du 100e de
+ligne, l’état d’esprit de beaucoup d’autres régiments, tout indique que
+la propagande antimilitariste a entamé l’armée, que le chien de garde
+n’est plus sûr, que, les circonstances devenant propices, l’armée, sauf
+la cavalerie, pourrait bien imiter les gardes françaises de 1789 et les
+soldats des généraux Lecomte et Clément Thomas [qui fusillèrent ces
+généraux] le 18 mars 1871... Si nous sommes vraiment pour la révolution
+sociale, il faut savoir la préparer; la guerre, entre États comme entre
+classes sociales, ne s’improvise pas. Donc, que dans chaque groupe
+révolutionnaire, quelle que soit son étiquette, les militants échangent
+leurs vues, discrètement; qu’ils se demandent quelles seraient les
+besognes nécessaires un jour d’effervescence et comment les exécuter.
+Que la prochaine occasion nous trouve prêts à agir utilement.»
+
+Le gouvernement, lui, parut enfin s’inquiéter et poussa le cri d’alarme
+par la bouche de M. Clemenceau. Le 25 juin M. Clemenceau disait à la
+Chambre des députés: «Il faut parler net. Il s’est produit dans le Midi
+et ailleurs des faits qui nous ont inquiétés sur l’état de la discipline
+dans l’armée. Eh bien, c’est là pour tous les Français, à quelque parti
+qu’ils appartiennent,--je peux dire le mot, je ne crains pas de le
+dire,--un sujet d’angoisse.»--Et il terminait par cette affirmation que
+personne sans doute ne trouvera paradoxale: «Si la discipline faiblit
+dans l’armée, c’en est fait de la France.»
+
+L’existence de l’antimilitarisme dans l’armée française est désormais un
+fait officiel.
+
+Mais c’est surtout parmi les instituteurs français que l’antipatriotisme
+gagne du terrain depuis environ dix ans d’une façon très intéressante.
+Le journal le plus répandu sans doute parmi les instituteurs, la _Revue
+de l’Enseignement primaire_, qui compte 15.000 abonnés (peut-être plus à
+l’heure où j’écris) et qui par conséquent a une quarantaine de milliers
+de lecteurs, et qui se flatte d’avoir quatre-vingt mille adhérents, est
+nettement antipatriotique. Elle fut dirigée autrefois par M. Hervé et,
+quoique plus mesurée dans la forme depuis qu’elle l’est par M. Jaurès,
+elle ne manque aucune occasion d’attaquer et de railler «le chauvinisme»
+et le «militarisme» encore plus que le cléricalisme. Ce sont choses
+qu’elle ne disjoint pas dans ses haines. Elle donnait un jour (26
+février 1905) la composition d’une bibliothèque pédagogique qui lui
+semblait excellente à ces deux points de vue: «Baronne de Suttner: _Bas
+les armes!_--Margueritte: _Les femmes nouvelles_;--Zola: _Vérité,
+Travail_;--Hervieu: _Les Tenailles_;--Dide: _La fin des
+religions_;--Maurellet: _Vers l’idéal laïque_;--Bertrand: _La
+Mue_;--Clemenceau: _La mêlée sociale_;--Michelet: _Le prêtre, la
+femme et la famille_;--da Costa: _La Commune_;--Ancey: _Ces
+Messieurs_;--Fabre: _Lucifer_ (mœurs du clergé), etc.»--Ce n’est pas une
+mauvaise bibliothèque; mais c’est une bibliothèque de combat, et comme
+bibliothèque pédagogique elle peut être qualifiée de «tendancieuse».
+
+Une petite statistique intéressante s’est trouvée faite par suite de
+l’incident suivant. Un instituteur allemand fait depuis deux ou trois
+ans une propagande antimilitariste fort active dans tous les pays du
+monde, et il a sollicité des adhésions partout, et il lui en est venu de
+toutes parts. Voici dans quelles proportions: États-Unis d’Amérique:
+1;--Belgique: 1;--Grande-Bretagne: 3;--Italie: 4;--Danemark:
+16;--Portugal: 108;--Espagne: 118;--Autriche-Hongrie: 128;--Allemagne:
+163;--France: _462_.--Et il faut songer que les instituteurs allemands
+sont approximativement deux fois plus nombreux que les instituteurs
+français.
+
+Un fait très significatif est encore le vote des instituteurs réunis au
+congrès de Nîmes en 1904. Il s’agissait du cas d’un soldat qui par
+motifs de conscience avait refusé de porter les armes. C’était le cas
+des devoirs envers la patrie qui se posait. M. Niel déposa un ordre du
+jour «rendant hommage aux scrupules de la conscience et déclarant
+l’incompétence du congrès pour résoudre des problèmes de l’ordre moral
+individuel». M. Arnaud déposa un ordre du jour commençant par ces mots:
+«Le congrès est d’avis que tous les Français doivent se soumettre sans
+restriction aux obligations militaires que leur impose la loi
+française.» _Cet ordre du jour fut repoussé._ Et l’on revint à l’ordre
+du jour de M. Niel modifié de la manière suivante: «Le congrès,
+_admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les
+armes_, affirmant d’autre part le principe de l’égalité devant la loi,
+déclare qu’il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans
+des cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle.»--Il est
+difficile que cela ne veuille pas dire: «Les Français sont égaux devant
+la loi; mais le devoir de porter les armes ne relève que de la
+conscience de chacun, et du reste nous admirons ceux qui se refusent à
+les porter.» Il est vrai, comme M. Ferdinand Buisson tient beaucoup,
+avec raison du reste, à ce qu’on le dise, que comme _vote final et
+synthétique_ le congrès vota ceci: «Le congrès estime que l’éducation
+laïque et républicaine peut et doit développer _en même temps_ les
+sentiments patriotiques et les sentiments humanitaires, le devoir envers
+la patrie étant la première forme et la plus concrète des devoirs envers
+l’humanité. Il exhorte tous les éducateurs de la jeunesse à ne rien
+négliger pour inspirer à leurs élèves le souci de remplir fidèlement et
+courageusement les obligations que la loi militaire leur impose, _tout
+en leur rappelant_ qu’ils conservent comme citoyens le droit et le
+devoir de contribuer à la propagande et à la défense des idées
+pacifiques, comme de toutes celles sur lesquelles repose la République
+démocratique et sociale.» Ceci rentre dans un autre ordre d’idées que
+j’examinerai plus loin, dans la théorie du _patriotisme international_,
+nouveauté curieuse qui mérite d’être étudiée à part.
+
+D’autre part, M. G. Goyau signale une «Amicale» (association
+d’instituteurs) du Midi qui en septembre 1905 affirmait comme règles
+d’enseignement sur cette question: «que l’amour de la patrie, enseigné
+pendant longtemps dans les écoles du monde civilisé, _conforme peut-être
+aux intérêts de quelques-uns_, mais non à ceux de la masse, a été cause
+de conflagrations terribles entre nations; que les mots de France,
+Allemagne, Russie, ne doivent, dans l’avenir, pas plus avoir de
+signification en ce qui concerne l’Europe que les mots de Bretagne,
+Provence, Champagne en ce qui concerne la France; que le mot de patrie
+pour les Français réfléchis et sages a perdu son sens primitif qui
+voulait que la patrie s’arrêtât aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin...»
+
+On trouvera dans les deux livres de M. Émile Bocquillon: _La Crise du
+Patriotisme à l’école_ et _Pour la patrie_, un très grand nombre de
+«petits faits» caractéristiques au même égard. Un groupe d’instituteurs
+syndicalistes de l’Yonne blâme les poursuites engagées (en 1906) contre
+les signataires d’une affiche antimilitariste.--Dans le même
+département, une institutrice fait en classe même chanter
+l’_Internationale_ par ses élèves.--Le gouvernement ayant interdit un
+numéro de la _Voix du Peuple_ qui prêche l’indiscipline et la désertion,
+la gendarmerie saisit à B..., en Seine-et-Marne, un ballot d’exemplaires
+de ce numéro. Elle s’aperçoit que ce ballot est expédié à un instituteur
+de la localité.--Deux soldats se présentent, munis de billets de
+logement, chez un instituteur de Baccarat. Il refuse obstinément de les
+recevoir et accompagne son refus de leçons antimilitaristes.--Dans une
+commune de la Savoie, le jour du tirage au sort, un instituteur se rend
+au café avec les conscrits et leur dit que l’armée est l’école du vice
+et qu’il ne faut plus de soldats parce qu’il n’y a plus de patries.--Un
+instituteur publie et signe dans l’_Ouvrier syndiqué_ de Marseille le 15
+décembre 1905 une déclaration ainsi conçue: «Toute notre admiration,
+toute notre estime vont au camarade Hervé pour avoir eu la sincérité et
+le réel courage de proclamer tout haut ce que beaucoup disent tout bas.
+En admettant même l’hypothèse de la conquête de notre pays par notre
+belliqueux voisin, le kaiser allemand, les prolétaires français
+n’auraient rien à perdre à ce changement de régime. Ils ne seraient ni
+plus heureux ni plus malheureux... Nous sommes syndicalistes, nous
+sommes antimilitaristes et internationalistes sans restriction, parce
+que révolutionnaires.»--Dans _les Temps nouveaux_ du 15 septembre 1906
+un instituteur écrit: «Nous, instituteurs révolutionnaires, saboterons
+l’idée de patrie d’abord; puis, quand la poussée populaire nous le
+permettra, nous saperons tous les autres dogmes.» Le même dans le numéro
+du 25 août 1906 indique la méthode à suivre dans les écoles primaires
+sur ce sujet: «Beaucoup d’entre nous ont déjà supprimé les chants
+guerriers et les poésies patriotiques... Faire aux élèves des leçons
+nettement antipatriotiques, c’est trop dangereux. Ne pourrait-on pas
+passer sous silence cette question? Le but est atteint; le moyen n’est
+pas très crâne, j’en conviens; mais ici l’attitude carrée, nette,
+franche, produirait souvent un résultat désastreux. Travaillons sans
+casser les vitres.»
+
+En juillet 1907, M. Nègre, instituteur, ayant été révoqué pour avoir
+signé un manifeste antimilitariste, 7 instituteurs du Conseil
+départemental de la Seine, pour protester contre cette révocation, faite
+malgré leur avis, donnèrent leur démission. De nouvelles élections
+durent avoir lieu. Les sept démissionnaires se présentèrent à nouveau.
+Une liste soutenue par ceux des instituteurs qui ne veulent pas se
+solidariser avec la Confédération générale du travail ni avec M. Hervé
+fut opposée à celle des sept démissionnaires. Cette liste fut
+complètement battue, et la liste des démissionnaires passa
+triomphalement. Les sept démissionnaires obtinrent 1370 voix contre 735.
+
+Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, les nouvelles
+suivantes nous arrivent de Clermont-Ferrand. Séance de clôture du
+Congrès des instituteurs, 14 août 1907:
+
+M. Comte, au nom de ses camarades Fournier, Bocquillon, Trautner,
+demande au Congrès de voter l’adresse suivante:
+
+«Les institutrices et instituteurs français, réunis en Congrès à
+Clermont-Ferrand, envoient un souvenir ému aux héroïques marins morts à
+Casablanca et adressent l’expression de leur admiration aux vaillants
+soldats et officiers qui ont sauvé les Européens du massacre et
+glorieusement servi la cause de la patrie et de la civilisation.»
+
+L’orateur n’a pas achevé la lecture que ses auditeurs, la grande
+majorité du moins, poussent des huées, sifflent, l’injurient
+ignominieusement. On se croirait en présence d’une foule d’épileptiques.
+Ce sont de véritables hurlements. On crie: «A la porte! Enlevez-le! A
+l’eau!»
+
+M. Comte, les bras croisés, tient tête, très calme. Plusieurs, parmi les
+plus exaltés, veulent se jeter sur lui.
+
+M. Bocquillon vient alors lui serrer la main. Le déchaînement d’injures
+redouble.
+
+Le président agite désespérément sa sonnette et, quand il parvient à
+obtenir un calme relatif, il essaye de sauver la situation:
+
+«Sans doute, dit-il, c’est la personnalité de l’auteur de la motion plus
+que la motion elle-même qui a causé cet émoi.»
+
+Certains applaudissent, d’autres continuent leurs injures et demandent
+qu’on passe à l’ordre du jour.
+
+M. Montjolin insiste, disant que s’il s’agit seulement d’adresser une
+marque de sympathie aux familles des victimes, tout le monde sera
+d’accord. «Non! non!» crie-t-on encore, et finalement la motion Comte
+_n’est pas mise aux voix_.
+
+Il est très difficile d’évaluer le nombre des instituteurs français à
+tendances antipatriotiques. On a parlé de quarante pour cent. Je ne
+crois pas qu’il soit exagéré d’estimer que sur cent instituteurs
+français quarante parlent contre la patrie et cinquante n’en parlent
+jamais. Le mot de M. Naquet, comme constat de faits, me paraît assez
+juste: «_Quelques_ instituteurs se préoccupent, paraît-il, de fortifier
+dans les jeunes générations le sentiment patriotique...»
+
+L’antipatriotisme commence même à prendre la forme enfantine que toutes
+les idées se sont efforcées plus ou moins gauchement de prendre pour
+pénétrer plus tôt dans l’esprit des hommes. La _Revue de l’enseignement
+primaire_ du 27 février 1906 publiait le dialogue suivant: «_Bébé_: Dis
+donc, Monsieur, pourquoi que tu n’as qu’un bras?--Parce que j’ai perdu
+l’autre à la guerre, mon petit ami.--Qu’est-ce que c’est que la
+guerre?--C’est quand les hommes trouvent nécessaire de se battre et de
+se tuer pour appuyer leurs droits...--Tout de même c’est très méchant de
+faire la guerre. Dis, Monsieur, toi, tu n’as jamais tué personne,
+n’est-ce pas?--Si, peut-être; je ne sais pas.--Ah! toi! Tu as tué aussi.
+Alors, si tu n’as plus qu’un bras, c’est bien fait!»--Dans l’_Almanach
+de la Chanson du peuple_, de 1907, on trouve cette curieuse litanie:
+
+ Enfants, les soldats sont des bêtes,
+ Il ne faut pas les imiter...
+ Enfants, les soldats sont des brutes
+ Avec fusils, sabres, canons.
+ Tous les jours ce ne sont que luttes,
+ Le soir que vadrouilles sans nom.
+ Enfants, les soldats sont des lâches,
+ La discipline, leur...
+ A su faire de ces bravaches
+ Des valets n’ayant rien d’humain...
+ Enfants, les soldats assassinent,
+ Pillent, sèment partout la mort.
+ C’est avec amour qu’ils chourinent
+ Quand ils se sentent les plus forts.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quant aux hommes politiques, aux politiciens, comme on dit maintenant,
+ils sont très gênés en France relativement à cette question. Ils ne
+peuvent pas être antipatriotes, par une sorte de respect humain d’abord,
+ensuite par cette excellente raison qu’ils forment une manière
+d’aristocratie dans la nation et que toute aristocratie sent bien que si
+la nation disparaissait, c’est elle, aristocratie, qui disparaîtrait
+tout d’abord, et complètement, et que le pays serait exploité par
+d’autres; ensuite, il faut certainement le dire, par sentiment national
+encore très fort, et ce fut un soulèvement de toute la Chambre des
+députés, presque sans exception, quand M. de Pressensé prononça les
+paroles fameuses: «Cette revanche, à laquelle personne ne pense».--Mais,
+d’autre part, les politiciens français ne peuvent pas être _très
+patriotes_ et redoutent un peu le patriotisme, à cause de leur terreur
+de la victoire et de leur terreur du général vainqueur. On peut dire que
+le souvenir du 18 brumaire, ou plutôt du 19 brumaire, est le fond des
+idées politiques de la plupart de nos parlementaires. Patriotisme ardent
+et militarisme sont choses qui les inquiètent et qui les hantent d’une
+fâcheuse obsession. D’autre part encore, ils subissent la pression
+d’électeurs très peu intelligents, qui pour la plupart, je crois, se
+battraient fort bien s’il y avait guerre, mais qui supportent
+impatiemment les obligations militaires en temps de paix, ne pouvant se
+mettre en l’esprit cette idée si simple, et qui est celle des peuples
+qui ont compris les temps modernes, que c’est pendant la paix qu’on fait
+la guerre, comme je l’ai assez dit plus haut. Ainsi pressés en divers
+sens, les politiciens français hésitent et oscillent, pour ainsi dire.
+Ils suppriment les périodes d’exercices militaires pour les réservistes
+(«28 jours, 13 jours») dans une assemblée, celle qui est la plus
+subordonnée aux électeurs (Chambre des députés) et les rétablissent dans
+l’autre (Sénat). Ils licencient prématurément les classes de 1903 et
+1904. Ils ont un patriotisme inquiet et timoré et qui a comme peur de
+lui-même.
+
+Ce qui marque assez combien ce patriotisme, encore réel, est assez
+faible, c’est leur conduite dans la question religieuse. Il était
+évident, il sautait aux yeux que faire la guerre au catholicisme en
+France, c’était désobliger profondément l’Alsace catholique, très
+catholique et où les curés ont une influence très considérable. Cela n’a
+pas arrêté les politiciens français, et ce qui pouvait être si
+facilement prévu est arrivé, à savoir que les curés alsaciens, de
+protestataires qu’ils étaient de 1870 à 1880, sont devenus favorables à
+l’Allemagne, laquelle a fait du reste beaucoup pour se les concilier.
+Faire la guerre au catholicisme en France, c’était donc germaniser
+l’Alsace. Que les politiciens français n’aient pas eu cette idée, c’est
+ce qui est peu vraisemblable. Qu’ils l’aient eue et qu’elle n’ait eu
+aucune influence sur eux, c’est ce qui montre que leur patriotisme est
+au moins peu susceptible, peu éveillé, peu puissant, puisqu’il ne
+triomphe pas de leurs passions et de leurs intérêts et même ne leur sert
+pas de frein.
+
+C’est à ce propos qu’il faut faire cette réflexion générale que, sans
+que nous puissions, comme je l’ai dit, mesurer l’affaiblissement du
+patriotisme dans les couches profondes de la nation française, toutefois
+nous avons des signes que cet affaiblissement existe, à n’en pas douter,
+et que, seulement, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est allé.
+Car enfin, bon nombre d’instituteurs sont antipatriotes et parlent,
+écrivent et agissent en ce sens; mais voit-on qu’ils pussent l’être et
+se montrer tels, si les parents de leurs élèves ne le permettaient pas?
+A coup sûr ils ne s’y risqueraient point. L’antipatriotisme des
+instituteurs suppose donc et révèle un sans-patriotisme relatif des
+parents.--Et les politiciens montrent que le patriotisme n’est qu’au
+second rang de leurs préoccupations; mais ne voit-on pas bien qu’il n’en
+est ainsi que parce que leurs électeurs ont eux-mêmes une foule de
+préoccupations avant celle-ci? Car la principale, sinon la seule passion
+du député, est d’être réélu, et il est avant tout l’homme qui, quoi que
+veuillent ses électeurs, le veut encore plus qu’eux. On peut donc
+conjecturer que, s’il est assez froidement patriote, c’est que les
+électeurs ne le sont pas de très chaude façon.
+
+Par ainsi l’on peut dire que la France est le pays où le patriotisme est
+évidemment en baisse, et les antipatriotes peuvent tirer de là beaucoup
+de vanité d’abord et aussi des arguments considérables; car si l’idée
+antipatriotique a entamé si fortement, en une vingtaine d’années, à ce
+qu’il semble, un pays qui était le plus patriote de l’univers, que ne
+peut-on pas espérer bientôt sur toute la terre?
+
+Il est vrai; mais le malheur, pour les antipatriotes, c’est que la
+France semble être le seul pays où leurs doctrines soient relativement
+en faveur; ou tout au moins c’est qu’aucun peuple ascendant ne se montre
+disposé à accueillir les doctrines antipatriotiques. Or, pour que les
+patries disparussent, il faudrait que, non pas les peuples vaincus, mais
+les peuples vainqueurs, abandonnassent l’idée de patrie. Sinon, non
+seulement il n’y a rien de fait; mais il n’y a rien de commencé.
+
+Je suppose que l’Autriche-Hongrie n’ait plus qu’un lien national très
+lâche. Cela ne fera rien, sinon qu’à un moment donné l’Allemagne
+s’emparera de la partie allemande de l’Autriche-Hongrie, et le
+sans-patriotisme de l’Autriche-Hongrie n’aura rien changé au régime
+général de l’univers.
+
+Je suppose que le patriotisme disparaisse d’ici à dix ans en France. Il
+n’en résultera rien que ceci que la France sera conquise par un seul
+peuple ou partagée entre deux ou trois; et rien ne sera changé à la
+direction générale des esprits dans la planète.
+
+Les nations qui se renoncent n’existent plus comme nations; mais
+n’empêchent point qu’il y en ait, ce qu’il faudrait pour que leur
+renoncement servît à quelque chose.
+
+Peut-être me dira-t-on que le renoncement des nations descendantes sert
+à ceci que, disparaissant et se fondant dans les nations fortes, elles
+laissent derrière elles un moindre nombre de nations, de telle sorte que
+peu à peu il n’y aura plus au monde que trois nations, puis deux
+seulement, puis une seule; que par conséquent le renoncement d’une
+nation est un sacrifice utile sur l’autel de l’humanité. Mais cela même
+n’est pas vrai. Cela ne serait vrai que s’il n’y avait jamais de
+régression, que si tout peuple absorbé restait absorbé pour toujours, et
+c’est ce que l’histoire montre qui n’est pas. Les grands empires ainsi
+formés se disloquent. Les «petites patries» absorbées dans les «grandes
+patries» renaissent et redeviennent des patries pures et simples. La
+Norvège n’est plus une partie de la Suède-Norvège; l’Italie n’est plus
+une partie de l’Empire; la Belgique n’est plus une partie des Pays-Bas.
+Les pays qui se renoncent n’ont donc pas même l’excuse de servir un
+grand dessein qui les dépasse et ne sont pas bien venus à déguiser leur
+abandonnement en sacrifice. Ils ne sont rien moins que sûrs d’amener par
+leur effacement l’unité du genre humain sous la prise définitive du plus
+fort.
+
+Donc--je reviens--il faudrait que la cause de l’antipatriotisme, pour
+être bien servie, le fût par les peuples qui montent et non par ceux qui
+descendent. Or c’est ce qu’on ne voit pas qui se produise. En face de la
+France fléchissant sur ce point, l’Allemagne s’affirme au contraire et
+se confirme et se renforce. En Allemagne les partis les plus avancés
+sont tout aussi patriotes que les autres. Que ce soit M. Bebel, que ce
+soit M. Bernstrein, que ce soit M. de Vollmar, les socialistes se
+réclament avec une égale énergie de l’idée de patrie. M. de Vollmar
+déclare que «lorsqu’il s’agira de défendre la patrie, les socialistes
+seront les meilleurs soldats de l’armée allemande». M. Bebel déclare que
+«la Social Démocratie est le parti qui est le plus résolument _parti
+d’empire_; qu’aucun parti n’a plus d’intérêt que lui confier à l’empire
+le soin de faire de nouvelles lois et à élargir son pouvoir; que le
+parti national-libéral, considéré comme le défenseur le plus énergique
+de l’idée d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social
+Démocratie». M. Bebel, interrogé au mois de janvier 1906 par un
+journaliste belge sur la question de savoir si les socialistes allemands
+accepteraient la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de
+guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher la collision
+internationale, répond sans hésitation et avec une extrême énergie:
+«Nous ferons dans ce cas ce que nous avons fait aux congrès de Bruxelles
+en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard des propositions de Domela
+Nieuwenhuis; nous repousserons de la façon la plus catégorique toute
+proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons la limite de ce que,
+en Allemagne et en dehors de l’Allemagne, il est permis à un sujet
+allemand de dire ou d’écrire... _Les conditions primordiales du libre
+développement du socialisme restent, dans chaque pays, l’indépendance et
+l’autonomie de la nation._» Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer le
+patriotisme comme un obstacle au socialisme, appuie le socialisme sur le
+patriotisme, ce qui est (précisément parce que c’est un contresens) le
+signe caractéristique au plus haut point d’un patriotisme impérieux,
+contraignant et qui s’impose; et quand un journal allemand appelle
+spirituellement M. Jaurès «Bebel, moins le patriotisme», il est
+peut-être injuste; mais il a une vue qui au fond n’est pas complètement
+fausse.
+
+Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où je corrige ces
+épreuves, MM. Hervé, Vaillant et Jaurès plaident, séparés seulement par
+des nuances, du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme; et
+MM. Bebel et de Vollmar les criblent d’arguments et de sarcasmes, aux
+applaudissements unanimes des Allemands.
+
+Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils dans ces idées-là?
+D’abord parce qu’ils y sont, et je n’ai aucune raison de ne les pas
+croire sincères; mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter,
+parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour conserver leurs
+positions de combat. De même que je disais que le patriotisme hésitant
+de nos politiciens français est le signe d’un patriotisme assez froid
+dans les masses profondes de la nation, de même il est visible que le
+patriotisme énergique des socialistes allemands leur est imposé par le
+patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même M. Bebel quand on l’a
+interrogé sur les causes de la défaite des socialistes aux élections
+générales de 1906? Il a dit: «Que voulez-vous? Les maîtres d’école ont
+fait rage contre nous.» Les maîtres d’école allemands avaient fait rage
+contre les socialistes au nom du «salut de l’empire», au nom du grand
+patriotisme allemand, et ils avaient rallié au drapeau avec emportement.
+Ainsi, malgré les protestations multipliées de patriotisme de la part
+des socialistes allemands, parce qu’ils sont toujours soupçonnés de
+préférer quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que, quoique
+nationalistes convaincus et impérialistes décidés, ils sont encore
+considérés comme ne l’étant point assez, les instituteurs allemands ont
+ameuté le peuple contre eux et le peuple les a suivis. Comment veut-on
+que les socialistes allemands ne soient pas patriotes; et, outre qu’ils
+le sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le sont par nécessité?
+
+Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce qui est assez naturel, et
+poussent très vite leur patriotisme jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est
+aussi; et les peuples descendants ont quelquefois une tendance à
+l’abandonnement, et cette tendance est le signe même d’une première
+décadence et ensuite la cause d’une décadence plus profonde. Or, pour
+que le patriotisme fût abandonné généralement et que la cause de
+l’antipatriotisme triomphât, il faudrait précisément le contraire, et
+c’est à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs. C’est
+quand les renards à longue queue couperont leur queue que l’ère des
+renards sans queue pourra venir.
+
+Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de prêcher l’antipatriotisme.
+Il ne peut qu’être soupçonné d’être dupe; il ne peut qu’être soupçonné
+d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la part de l’étranger.
+Le général Picquart a eu un jour une parole très patriotique, certes,
+mais très imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas mesuré toute la
+portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement mesurée au contraire et
+n’ait ainsi parlé que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de choses
+que sur ce qui était en question. Interpellé sur les atrocités
+prétendues dont les «compagnies de discipline» étaient le théâtre, il a
+répondu: «Prenez garde! La campagne contre les compagnies de discipline
+me paraît le résultat de menées venues de l’étranger à l’effet
+d’empêcher les engagements dans la Légion étrangère.» Il est possible en
+effet; mais la supposition va loin. Toutes les campagnes
+antimilitaristes, toutes les campagnes antipatriotiques, tous les
+«hervéismes» possibles, et Dieu sait s’il y en a de différents modes,
+peuvent être considérés comme n’étant que le résultat de menées
+étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de la France; et c’est bien
+dans ce cas qu’on ferait la guerre en pleine paix, dans un autre sens
+que celui où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte et parce que
+je vis très mêlé à plusieurs mondes français, je suis très persuadé
+qu’il n’en est rien, et que toutes ces campagnes sont très autonomes et
+autochtones. De ce qu’un homme fait une chose telle qu’il semble qu’il
+est impossible qu’il la fasse sans être payé pour la faire, ce n’est pas
+du tout une raison pour qu’on le paye en effet dans ce dessein; et la
+psychologie de M. le général Picquart était bornée, à moins que ce ne
+fût sa malice qui fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière à
+faire les affaires des autres, mais non pas dans l’intention de les
+faire, et l’on dit souvent d’un homme: «il serait acheté pour agir ainsi
+qu’il n’agirait pas autrement», sans qu’il soit vrai qu’en effet il
+reçoive un salaire; et la différence entre les gens intelligents et ceux
+qui le sont moins, c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là ne
+feraient que contre royale récompense. Je crois donc que M. le général
+Picquart se trompait; mais je retiens de ceci que les peuples vaincus
+qui prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence sur la marche du
+monde que non seulement ils ne convertissent personne, mais qu’encore on
+ne croit pas même à leur sincérité.
+
+Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples descendants ne mène
+à rien, si ce n’est eux à leur ruine; et il ne semble pas qu’il soit
+jamais professé par les peuples ascendants. C’est donc une doctrine
+condamnée à la stérilité là où elle peut être et à la non-existence là
+où elle pourrait porter fruit.
+
+Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut, dans une nation
+longtemps labourée de révolutions où elle aurait perdu sa personnalité,
+et devenue anarchique, ce qui n’est pas autre chose précisément que la
+perte de la personnalité nationale, se répandre assez vite et pénétrer
+assez profondément, pour un temps, mais pour un temps assez long
+quelquefois, de telle sorte qu’il peut amener la disparition de cette
+nation; d’une manière générale, et ceci s’applique presque autant aux
+peuples ascendants qu’aux peuples en décadence, il est tellement à
+contre-fil de la civilisation ou plutôt de la manière dont un peuple,
+quel qu’il soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation
+d’un peuple que le patriotisme doit battre en brèche et battre en ruine
+pour s’installer et faire son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments
+principaux du patriotisme doit revenir ici pour faire comprendre tout ce
+que l’antipatriotisme doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime
+d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre l’instinct primitif
+d’association entre frères, de langue commune, de religion commune, de
+coutumes communes, de souvenirs historiques, etc., c’est tout cela que
+l’antipatriotisme a à extirper de l’esprit, du tempérament et pour ainsi
+dire des entrailles d’un peuple.
+
+L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement que d’une façon
+superficielle, doit abolir dans un peuple la langue de ce peuple, sa
+religion, ses coutumes nationales, son histoire, sa littérature et son
+art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour tout cela un profond
+mépris. Le grammairien qui enseigne la langue et qui la maintient dans
+sa pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois sans s’en
+douter, et est un ennemi très redoutable de l’antipatriote; le prêtre
+qui, tout en enseignant une religion universelle, maintient les
+traditions de son Église nationale, en fait admirer les beautés, en cite
+et en commente les grands docteurs, fait goûter Luther, Calvin ou
+Bossuet, ce prêtre est patriote, travaille puissamment au maintien et à
+l’entretien du patriotisme, et c’est encore un ennemi que l’antipatriote
+trouve devant lui; tout homme qui garde les coutumes ancestrales, qui
+vit à la française en France, à l’allemande en Allemagne, à l’anglaise
+en Angleterre, maintient son pays et est pour l’antipatriote une gêne,
+un obstacle et un adversaire; l’historien, le professeur d’histoire,
+l’étudiant en histoire, sont au premier rang, presque bon gré malgré
+qu’ils en aient, de l’armée patriotique et des ennemis que
+l’antipatriote doit abattre; le pauvre instituteur, dans sa petite
+sphère, ou plutôt à son poste qui est peut-être le plus important de
+tous, peut tant qu’il voudra omettre dans son enseignement le sentiment
+patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles, comme ils
+disent; il suit qu’il enseigne la langue, l’histoire et la part prise
+dans la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il soit un
+générateur de patriotisme; l’artiste, ancien ou contemporain, qui a
+laissé ou qui donne une œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite
+autant d’amour pour le pays que d’admiration pour lui-même, et voilà
+encore un homme, quelles que soient du reste ses opinions, que
+l’antipatriote trouve devant lui.
+
+Langue, religion, coutumes, histoire nationale, littérature nationale,
+art national, voilà tout ce que l’antipatriote aurait à détruire, voilà
+les bastions et citadelles qui se dressent contre lui et qui l’arrêtent.
+
+Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la forme même que pour
+chaque peuple la civilisation a prise; la patrie est la forme de la
+civilisation propre à chaque peuple et par conséquent la manière dont
+chaque peuple comprend la civilisation elle-même. C’est donc, non
+seulement l’anarchie, s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que
+l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie, c’est au moins
+une indifférence à l’égard de la civilisation, que l’antipatriote doit
+exciter et faire naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce n’est
+la faute de personne si la civilisation s’est faite, non
+universellement, _mondialement_, mais par peuples, par nations, par
+groupements humains différents, par foyers divers; mais il en est ainsi,
+de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où que ce soit, sans
+toucher à la civilisation, à la manière dont ce peuple sur lequel vous
+travaillez la comprend, l’admire et l’aime. Pour _dénationaliser_, il
+faut commencer par _déshumaniser_.
+
+Supposez un antipatriote très convaincu et très ardent en Italie à
+l’époque de la Renaissance. Si, en même temps que convaincu et ardent,
+il est intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes du
+temps. Il se dit: «Tout cela n’est que de la civilisation, sans doute,
+et la plupart de ces artistes sont peu sensibles à l’idée de patrie;
+mais cela profite ou profitera à l’idée de patrie; tout cela c’est une
+patrie qui se fait et qui éclatera un jour toute faite et toute solide,
+à l’étonnement de ceux qui ne savent pas prévoir; n’encourageons pas ces
+artistes; décourageons-les et empêchons-les de nuire.»--L’antipatriote
+logique doit agir dans chaque peuple comme le conquérant dans le peuple
+qu’il a conquis. Quelque partisan des «lumières» que je le suppose, il
+est condamné d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup plus
+tard, quand, les patries ayant disparu, il n’y aura pas à craindre
+qu’une civilisation particulière crée une patrie particulière.
+
+Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il? C’est très douteux. C’est
+par groupes que les hommes se sont civilisés; voilà le fait; c’est par
+groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la prévision
+raisonnable. Il se pourrait donc que l’œuvre anticivilisatrice de
+l’antipatriotisme fût nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en
+définitive inutile; que l’antipatriotisme sentît le besoin de combattre
+la civilisation sous forme de civilisation particulière en tout pays;
+qu’il n’y réussît, triste succès, qu’avec des difficultés inouïes et
+qu’au moment où il se préparerait à refaire la civilisation sous forme
+mondiale, il se formât quelque part une civilisation particulière qu’il
+s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi, de démolir.
+
+Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il est difficile de
+détruire les patries, c’est qu’elles existent et qu’elles se défendent
+comme par elles-mêmes. Je le sais bien; mais c’est un fait, et c’est un
+fait tellement universel et qui fut toujours tellement universel, qu’il
+n’est guère téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité.
+
+Tout compte fait, ce qui détruit des patries en crée d’autres.
+L’affaissement d’un peuple amène une réunion à un autre peuple plus
+fort, et voilà une patrie nouvelle qui se forme lentement; la
+désorganisation et désagrégation d’un grand peuple amène des sécessions,
+et voilà plusieurs patries nouvelles qui se forment lentement sur le
+territoire occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit des
+patries en fait naître d’autres, soit d’une certaine façon, soit d’une
+autre manière. Il est extrêmement probable que c’est une loi de
+l’humanité que la civilisation se fait par patries distinctes, que le
+développement général de l’humanité se fait par patries distinctes,
+qu’il ne pourrait pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais
+autrement et que l’effort pour abolir les patries ne peut réussir qu’à
+en détruire quelques-unes, celles qui déjà sont épuisées, sans faire
+avancer d’un pas le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais
+destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits qu’on en peut faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE PATRIOTISME INTERNATIONAL.
+
+
+Entre le patriotisme et l’antipatriotisme, il existe un tiers parti, un
+système mixte, qui consiste à combiner le patriotisme et l’humanitarisme
+en proportions diverses et du reste assez difficilement déterminables.
+
+N’est-il pas vrai, disent les partisans de cette doctrine, qu’il faut
+aimer son pays et qu’il faut aussi aimer l’humanité? Sachons donc aimer
+l’un et l’autre et trouvons le moyen d’aimer l’un et l’autre,
+efficacement et sans que l’amour que nous portons à celle-ci fasse tort
+à l’amour que nous portons à celui-là. Le problème, c’est d’être
+européen tout en restant très français et très humain tout en restant
+très européen. Est-il insoluble? Nous ne le croyons point. Il nous
+paraît même très facile.
+
+De cette pensée, ingénieuse et généreuse du reste, est né ce qu’on peut
+appeler et ce que ses partisans eux-mêmes appellent le patriotisme
+international, le patriotisme cosmopolite, le patriotisme
+antinationaliste, tous mots bizarres et féconds en contresens et
+équivoques et qu’il faudrait remplacer par ceux-ci, un peu plus longs:
+«le patriotisme tempéré par l’amour de l’humanité» ou «l’humanitarisme
+tempéré par l’amour de la patrie».
+
+A différents degrés, car c’est ici qu’il y a une foule de degrés et de
+nuances, M. Jaurès, M. Lavisse, M. Aulard et M. Naquet lui-même, moins
+intransigeant qu’il ne nous a semblé être dans la citation que nous
+avons faite plus haut de lui, sont les représentants de cette doctrine,
+nécessairement un peu flottante et qui se cherche encore plus qu’elle ne
+se saisit. M. Aulard a trouvé un «toast» de Danton où cette théorie se
+montre déjà, il faut le reconnaître; mais, il faut le confesser aussi,
+plutôt à l’état de phrase qu’à l’état d’idée. Le 20 juin 1790, Danton, à
+la Société du Jeu de Paume, dit, d’après le procès-verbal de la fête:
+«que le patriotisme ne devait avoir d’autres bornes que l’univers et
+qu’il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de
+l’univers entier.» Il y avait là Barnave et Robespierre; «tous burent à
+un patriotisme aussi large que le monde.» Les faits, moins de deux ans
+après, ramenèrent Danton à un patriotisme moins large que cela; mais il
+faut bien voir dans les paroles de Danton en 1790 une idée vague, non
+pas de patriotisme s’étendant aux bornes de l’univers, ce qui, ce me
+semble, ne signifie rien, mais de cosmopolitisme devant remplacer un
+jour le patriotisme.
+
+Personnellement M. Aulard dit quelque part (_Dépêche de Toulouse_, 9
+décembre 1905) quelque chose de très intéressant dans cet ordre d’idées:
+«Non, la patrie n’est pas un dogme auquel il faille croire sans
+raisonner. Si nous aimons la France, _si nous sommes aussi patriotes
+qu’internationalistes_, c’est que la France a des titres très réels,
+vérifiables, démontrables, à l’amour de tous les Français et à la
+gratitude du genre humain.»
+
+Il me semble que cela veut dire qu’un patriote international n’aime son
+pays que par reconnaissance personnelle et aussi qu’en tant que son pays
+a rendu des services à l’humanité. Il en résulterait qu’un pauvre petit
+pays qui n’aurait pas de gloire, qui n’aurait pas de littérature lue en
+dehors de ses frontières, qui n’aurait pas proclamé les principes de
+1789, n’aurait que la moitié ou le tiers des titres qu’il faut pour être
+aimé, et qu’un pauvre petit pays qui n’aurait rendu à ses enfants que le
+service de les mettre au monde n’aurait plus de titre du tout à leur
+amour.
+
+Quand le patriotisme se «raisonne» ainsi, il faut bien reconnaître qu’il
+ne s’applique plus qu’aux grandes nations, qu’aux nations glorieuses et
+qu’il est comme inapplicable aux nations faibles et aux nations
+vaincues. Oh! je sais qu’_en fait_ il en est un peu ainsi et que le
+patriotisme est plus fort chez les nations qui ont des titres à la
+gratitude et surtout au respect et à la terreur de l’univers; mais de ce
+fait faire une théorie, cela me paraît aller contre l’essence même du
+patriotisme, qui a toujours consisté à aimer sa patrie telle qu’elle
+est, comme on aime son père tel qu’il est. A le prendre ainsi, le
+patriotisme international est un patriotisme conditionnel: «Je vous
+aime, ô patrie, _si_ vous avez rendu des services réels, très réels,
+démontrables et vérifiables; sinon, non, ou peu. Je vous aime, ô patrie,
+surtout _si_ vous avez rendu des services à l’humanité; car je suis
+homme avant d’être vôtre. Sinon, non, ou moins.»
+
+Cela revient à dire que chez moi, patriote international, l’homme
+s’oppose au citoyen d’abord, _puis_ consent à se combiner avec le
+citoyen si la patrie satisfait les désirs et les fiertés de l’homme, se
+refuse à cette combinaison dans le cas contraire. Qu’est ceci, sinon un
+patriotisme indépendant et conditionnel?
+
+Oui, le patriotisme tempéré par l’internationalisme est indépendant et
+conditionnel, et c’est-à-dire qu’il n’est plus le patriotisme du tout,
+ou ce qu’il s’en faut qu’il ne le soit plus est peu de chose. Il est
+parfaitement vrai que le patriotisme, à se raisonner, peut s’accroître;
+mais, à se raisonner, court encore plus de risques de se détruire. C’est
+qu’il est un sentiment; et un sentiment qui devient une idée, comme tous
+les sentiments; mais qui, en devenant une idée, risque de trop
+s’analyser, et, en trop s’analysant, de se détendre. Introduire, pour
+ainsi parler, l’humanitarisme dans le patriotisme, c’est y introduire un
+dissolvant subtil et redoutable.
+
+Ce même patriotisme international, je le trouve chez M. Gustave Naquet
+dans le même article que j’ai cité plus haut et qui doit en effet être
+cité dans deux chapitres différents de mon livre, puisqu’il est tantôt
+purement antipatriotique, tantôt mi-parti patriotique, mi-parti
+humanitaire. M. Gustave Naquet écrit donc: «Enseigner aux enfants à
+aimer leur patrie, c’est, hélas! leur apprendre à respecter une
+discipline odieuse; c’est leur dire, comme le fait à tout propos
+l’empereur Guillaume, que le devoir du soldat est de tirer, sans
+hésitation, sur son père si ses chefs le lui commandent... Nous avons vu
+en 1870 et les Boërs ont montré au Transvaal, au contraire, ce que peut
+faire pour se défendre un peuple indiscipliné, mais fort du sentiment de
+son indépendance et de sa liberté. [Il me semble en effet qu’on a vu ce
+qu’il peut: il peut être battu; cet éloge de l’indiscipline est
+singulier; mais passons.] _Enseignez aux enfants l’amour de la patrie;
+je le veux bien; mais de la patrie élargie, de la grande patrie se
+confondant avec le monde civilisé_, en attendant qu’elle s’étende à
+l’intégrité mondiale; enseignez-leur aussi le culte de la patrie morale,
+de cette patrie que limitent, non plus les fleuves et les montagnes,
+mais les idées, de cette patrie qui fait de nous, de Bebel, de Hyndmam
+et de Bakounine des compatriotes... Mais abandonnez résolument le vieil
+enseignement nationaliste qui est un anachronisme en France, 105 ans
+après la grande explosion de 1789...»
+
+Si l’on veut tirer quelque chose de précis de ces généralités un peu
+vagues, on trouve ceci, à ce qu’il me semble: Tout homme a deux patries,
+la sienne et puis l’humanité; il doit les aimer toutes les deux;
+seulement il doit aimer la première en fonction de la seconde, autant
+que la première peut contribuer à l’avènement de la seconde; et par
+conséquent il ne doit aimer la première que conditionnellement et
+provisoirement: conditionnellement, c’est-à-dire si l’on voit bien
+qu’elle s’associe au mouvement humanitaire; provisoirement, c’est-à-dire
+jusqu’au jour où la patrie humaine, la patrie mondiale, sera constituée.
+On voit assez que ce patriotisme conditionnel, comme il l’était tout à
+l’heure, et maintenant conditionnel et provisoire, ne peut être
+qu’excessivement faible, comme en effet l’auteur le veut excessivement
+faible. Car étant conditionnel, il mène à ceci: j’aimerai ma patrie si
+je la vois tendre à se confondre avec le monde, et donc je ne l’aimerai
+qui si elle tend à disparaître; je n’aimerai ma patrie que si elle n’est
+pas patriote; ou je l’aimerai d’autant moins qu’elle sera plus patriote
+et d’autant plus qu’elle le sera moins. Et cela ne peut être qu’un
+patriotisme très hésitant et très circonspect. Que pouvez-vous tirer
+d’un patriotisme hésitant et circonspect?
+
+Et d’autre part, étant provisoire, le patriotisme sera profond tout
+juste comme ces sentiments auxquels on ne songe qu’à renoncer: j’aime ma
+patrie, mais avec l’espoir et le désir que le temps vienne où je n’aurai
+plus à l’aimer; j’aime ma patrie, mais je souhaite d’être débarrassé le
+plus tôt possible du soin de lui être dévoué; j’aime ma patrie, mais
+puissé-je ne pas l’aimer!
+
+Le patriotisme conditionnel et provisoire est tellement sur les limites
+du patriotisme qu’il ne peut plus en vérité s’appeler de ce nom et être
+considéré comme tel. Le patriotisme conditionnel et provisoire se charge
+de tant de restrictions qu’il se détruit. Le patriotisme conditionnel et
+provisoire est un patriotisme qui se corrige avec tant de soin qu’on
+voit bien qu’il se défie de lui-même et qu’il se blâme profondément au
+moment même qu’il s’affirme. C’est un patriotisme qui ne se saisit que
+dans le remords qu’il a de se sentir. Il ressemble à l’amour que l’on a
+pour une femme indigne: on l’aime avec tant de regret de l’aimer et tant
+d’espoir qu’on ne l’aimera plus, qu’il est assez probable que l’on est
+amoureux d’elle, mais qu’on ne l’aime pas.
+
+Avec M. Jaurès, ce patriotisme international devient, autant que j’en
+puis juger, car je ne comprends pas toujours M. Jaurès, dont je
+n’incrimine que moi, une sorte de subordination du patriotisme à l’ordre
+général, au moins à l’ordre européen et au mouvement général qui emporte
+les peuples vers la démocratie pacifique ou la pacification
+démocratique. Il me semble ainsi. M. Jaurès écrit: «... Mais ce
+programme de civilisation, de liberté et de paix, comment la nation
+allemande pourra-t-elle l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec
+quelque apparence lui faire peur des projets persistants de revanche
+militaire de la France? Là est un des nœuds de l’ordre européen. Tant
+que la France n’aura pas déclaré nettement _qu’elle ne compte que sur la
+croissance de la démocratie européenne pour restituer à tous les
+violentés le droit de disposer d’eux-mêmes_; tant qu’elle n’aura pas
+décidément éliminé de sa politique toute pensée même secrète, toute
+velléité même obscure, toute possibilité même lointaine, de revanche,
+toute la politique européenne souffrira d’un malaise profond. C’est la
+leçon éclatante, irrésistible, qui ressort de toute la politique de M.
+Delcassé...»
+
+Ceci est une correction, assez forte peut-être, du mot de Léon Gambetta.
+Gambetta disait: «Pensons-y sans cesse; n’en parlons jamais.» M. Jaurès
+dit: «N’en parlons jamais; n’y pensons jamais, même secrètement»; et
+c’est la différence peut-être de la France d’il y a trente ans à celle
+d’aujourd’hui.
+
+Mais généralisons la question pour qu’elle soit moins brûlante. L’idée
+de M. Jaurès est celle-ci: Les nations sont comme attelées à une grande
+œuvre de civilisation, de liberté et de paix. C’est là l’essentiel,
+c’est là le vrai, c’est là le but véritable auquel il convient de penser
+que tous les autres sont subordonnés. On m’accordera cela. Or le souci
+de développer sa nationalité autrement que par les œuvres de
+civilisation, de liberté et de paix, le souci de développer sa
+nationalité matériellement, _contrarie_, ne peut que contrarier l’œuvre
+générale de la civilisation, de la liberté et de la paix. Plaçons-nous
+en 1858. Il ne faut pas dire aux Italiens: «Tendez à l’unité et secouez
+le joug de l’Autriche et de ses lieutenants; car le programme de
+civilisation, de liberté et de paix, l’Autriche ne pourra pas l’adopter
+tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur
+des projets d’agression de l’Italie.» Il faut donc dire aux Italiens:
+«Restez résignés sous le joug et ne comptez que sur la croissance de la
+démocratie européenne pour restituer aux Vénitiens, aux Milanais et aux
+Toscans le droit de disposer d’eux-mêmes.»
+
+Plaçons-nous en 1865. Il ne faut pas dire aux Allemands: «Tendez à
+l’unité et faites-vous une grande patrie contre la France toujours
+conquérante; car le programme de civilisation, de liberté et de paix, la
+France ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec
+quelque apparence lui faire peur des projets d’agression allemande.» Il
+faut dire aux Allemands: «Restez divisés et ne comptez que sur la
+croissance de la démocratie européenne pour obtenir le droit de disposer
+de vous-mêmes selon vos vœux.»
+
+M. Jaurès subordonne le patriotisme de chacun au progrès de tous et,
+s’avisant que le patriotisme de chacun est précisément un obstacle au
+progrès de tous, il conclut ou laisse conclure que le patriotisme doit
+toujours exister, sans doute, mais toujours s’effacer devant le progrès.
+Donc ce patriotisme subordonné est un patriotisme latent et qui doit
+rester latent, un patriotisme silencieux et qui doit toujours s’imposer
+silence à lui-même, un patriotisme ardent, mais qui couve et qui doit
+toujours couver, un patriotisme étouffé et de qui le premier devoir est
+de s’étouffer continuellement.
+
+Je ne dis point qu’à s’exercer ainsi et à exercer ainsi ses devoirs il
+cessera d’être; mais certainement il finira par être faible. Subordonner
+le patriotisme aux grands intérêts de l’humanité, soyons sincères et
+j’entends par là soyons sincères avec nous-mêmes, c’est ne voir dans le
+patriotisme qu’un obstacle et ne tendre, consciemment ou inconsciemment,
+qu’à le supprimer. Subordination du patriotisme, c’est sacrifice du
+patriotisme.
+
+Avec M. Lavisse le patriotisme n’est plus subordonné et il n’est plus
+conditionnel; mais il reste provisoire; et du reste on est autorisé,
+tout en le considérant surtout comme provisoire, à le tenir pour un peu
+conditionnel et pour partiellement subordonné. Il est tout en nuances.
+M. Lavisse (discours de Nouvion-en-Thiérache, août 1905) veut qu’on aime
+passionnément sa patrie, comme il le voulait jadis dans les textes de
+lui que nous avons rapportés; mais 1º il se tourne vers l’humanité de
+l’avenir comme vers le but où nous devons marcher et comme vers l’œuvre
+que nous devons accomplir _par_ la patrie; la patrie n’est plus que
+fonction de l’humanité, et voilà qui sent plus qu’un peu le patriotisme
+subordonné;
+
+2º Il admet la guerre; mais il proclame «qu’elle est en décadence», ce
+qui comme fait est contestable, surtout quand on songe que, comme je le
+dis toujours, c’est en paix que l’on fait la guerre et quand on songe
+que les inventions belliqueuses se multiplient tous les jours chez tous
+les peuples; et il s’écrie que «travailler contre la guerre c’est agir
+dans le sens de l’avenir», et voilà qui sent très fort le patriotisme
+conditionnel; car dire aux peuples et surtout aux enfants qu’il faut se
+préparer à la guerre en la détestant d’avance, c’est les amener à
+conclure qu’il ne faut que se résigner à la guerre à la dernière
+extrémité et par conséquent ne servir sa patrie que s’il est vingt fois
+prouvé qu’elle est absolument dans son droit; et oui, voilà qui est très
+près du patriotisme conditionnel, du patriotisme qui est toujours en
+train de se chicaner et de se marchander lui-même;
+
+3º Il voit avec plaisir le drapeau «flotter haut dans le ciel»; mais il
+salue avec amour le jour «où les peuples mettront en faisceau tous les
+étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles,
+les brûleront en feu de joie», et ceci est nettement et formellement le
+patriotisme provisoire. Ne va-t-il pas de soi que présenter un sentiment
+qui n’est fort que s’il est simple, comme un sentiment provisoire,
+imposé par les circonstances et dont il faut souhaiter ardemment qu’on
+soit un jour débarrassé, et dont il faut travailler, sinon à se
+débarrasser, du moins à agir de telle sorte qu’on en soit débarrassé un
+jour; c’est moins de ce sentiment faire l’éloge qu’à ce sentiment faire
+son procès. C’est présenter l’état d’âme patriotique comme une _étape_,
+une étape douloureuse après laquelle viendra une ère de prospérité, de
+grandeur, de bonheur et de feux de joie. Or présenter l’état d’âme
+patriotique comme une étape, c’est, ou bien peu s’en faut, le taxer de
+barbarie, comme faisait Lamartine, puisqu’on présente la civilisation
+comme son contraire.
+
+Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme
+provisoire, tout cela est toujours, sans que les théoriciens de ces
+doctrines s’en aperçoivent, de l’antipatriotisme déguisé, de
+l’antipatriotisme qui se trompe sur lui-même et qui se prend naïvement
+pour ce qu’il n’est pas; et, pratiquement surtout, mais même
+théoriquement, comme je voudrais l’avoir prouvé, il n’y a de patriotisme
+que le patriotisme sans épithète.
+
+Avez-vous remarqué que l’épithète est presque une négation? «Je vous
+aime bien» ne veut pas dire: «Je ne vous aime pas»; mais ne veut pas
+dire: «Je vous aime.»
+
+--N’appelez-vous donc patriotisme que le patriotisme aveugle?
+
+--Certainement! _L’exercice du patriotisme_ doit être plein de
+discernement; mais _le patriotisme_ doit être aveugle. Il faut avoir et
+conserver tout son discernement pour savoir le moment où l’on exercera
+son patriotisme, pour savoir, tranchons le mot, le moment où l’on se
+battra, et jusqu’à quel moment il conviendra et il sera utile de se
+battre, etc. Mais le patriotisme en soi doit être parfaitement aveugle;
+il ne doit pas se discuter lui-même, se mesurer, se conditionner, se
+subordonner, se nuancer, et s’il commence à faire une de ces opérations,
+c’est déjà que, tout en croyant exister, il n’existe plus. Bismarck
+était le plus avisé des hommes pour savoir jusqu’où il pouvait aller et
+quand il était utile d’agir et quand il l’était de s’abstenir; mais sur
+le patriotisme lui-même il ne discutait pas et ne songeait pas à
+discuter; il ne le subordonnait à rien et il lui subordonnait tout; son
+patriotisme était un bloc.
+
+Ainsi le patriotisme doit être, s’il veut être. Le patriotisme, point du
+tout en ses manifestations, mais en soi, sera aveugle ou il ne sera pas.
+
+J’ai souvent songé, à quoi ses partisans n’ont point pensé sans doute,
+que le patriotisme international était une manière de patriotisme
+ecclésiastique. Je disais plus haut que les religions ne sont point
+patriotiques par elles-mêmes, puisqu’elles prétendent à être
+universelles et cosmopolites, et puisque par définition elles sont
+cosmopolites et universelles; mais que, cependant, elles sont éléments
+de patriotisme, parce que dans chaque nation elles prennent une couleur
+particulière, parce que dans chaque nation elles sont une église et que
+cette église a un caractère national. Il en est un peu de même du
+patriotisme international. Dans le patriotisme international l’humanité
+c’est la religion et la France c’est l’église. Le patriote international
+est avant tout humanitaire; mais il est fier d’être de tel pays _en
+tant_ que ce pays occupe une place brillante dans l’humanité. Il est
+avant tout humanitaire, mais de quelle façon l’est-il? Il l’est à
+l’anglaise, à l’allemande ou à la française, et de l’être de cette
+façon, il est satisfait, et cette satisfaction est, j’en conviens, une
+manière de patriotisme.
+
+Quand M. Aulard dit: «Certes, je suis patriote français; mais je sais
+pourquoi; c’est parce que la France a fait la Révolution de 1789,
+laquelle est une grande œuvre humanitaire»; il raisonne exactement comme
+le catholique,--et ce n’est pas à dire qu’il raisonne mal,--comme le
+catholique qui dit: «Je suis patriote français; mais je sais pourquoi;
+c’est parce que la France est la fille aînée de l’Église.»
+
+Voilà ce que j’entendais en disant que le patriotisme international est
+une manière de patriotisme ecclésiastique.
+
+--Et par conséquent, il faut bien que vous conveniez que le patriotisme
+international ne laisse pas d’être un patriotisme!
+
+--J’en conviens parfaitement. Seulement je dois faire remarquer qu’entre
+le patriotisme ecclésiastique proprement dit et le patriotisme
+international, s’il y a des ressemblances, et considérables, il y a des
+différences plus grandes encore.
+
+Il y a des ressemblances. Comme le patriotisme et la religion peuvent
+tirer le patriote croyant en divers sens et le partager, tantôt lui
+donnant comme but la grandeur de sa religion, tantôt lui donnant comme
+but la grandeur de sa patrie, d’où peuvent naître des conflits de
+devoirs et des déchirements de conscience; de même l’humanitarisme et le
+patriotisme peuvent écarteler le patriote international à tel point que,
+par exemple, il se demande s’il doit porter les armes et quelquefois se
+refuse, avec douleur, mais avec énergie, à les porter.
+
+Comme le patriotisme et la religion peuvent lutter dans le cœur du
+patriote croyant de telle sorte que l’un des deux soit vaincu, ce qui
+aura pour résultat que le croyant, par exemple, reniera sa patrie
+infidèle à sa religion et deviendra un émigré à l’intérieur; de même
+l’humanité et le patriotisme peuvent se quereller dans le cœur du
+patriote international, de telle sorte, par exemple, que le patriote
+international sera amené à condamner sa patrie conquérante, querelleuse
+et perturbatrice de la paix, du progrès et de la civilisation.
+
+Voilà les ressemblances, qui sont frappantes.
+
+Les différences sont cependant sensibles, et il est important de les
+considérer. Le patriote croyant fait partie, en effet, d’une association
+universelle qui peut entrer en conflit ou tout au moins en opposition
+avec le pays auquel appartient le patriote croyant. Mais cette
+association universelle a, par-dessus tout et avant tout, un but qui
+n’est pas terrestre. Elle vise à associer tous les hommes dans l’amour
+d’un Dieu et dans l’espérance d’un bonheur mérité qui ne sera atteint et
+goûté qu’au delà de la tombe. Son royaume véritable n’est pas de ce
+monde. Le but qu’elle indique du doigt et la «grande patrie» où elle
+montre les hommes enfin réunis ne sont pas ici-bas. Il en résulte que
+les conflits qui peuvent s’élever entre elle et une patrie terrestre ne
+peuvent pas être très aigus, à moins qu’à les rendre aigus tel ou tel
+homme ne s’applique avec une obstination qui, précisément, ne sera pas
+d’un bon croyant.
+
+Je suis chrétien et je suis français. La France entre en lutte avec le
+christianisme. Il ne se peut point que mon amour pour la France n’en
+soit pas refroidi; mais le christianisme est avant tout pour moi une
+espérance et une confiance dans l’_au delà_, et il est au delà de la
+France comme il est au delà de tout. Je suis uni à tous les chrétiens
+dans le temps d’abord, mais surtout dans l’éternité. Je suis uni à tous
+les chrétiens dans un sentiment et dans une foi qu’aucun fait humain ne
+peut ni détruire, ni entamer, ni même contrarier d’une façon sensible.
+Je suis uni à tous les chrétiens dans le divin, contre quoi rien de ce
+qui est humain n’a de puissance. Quoique affligé des hostilités des
+Français contre les chrétiens, je puis donc, en restant chrétien, rester
+français, et en restant français rester chrétien. Je puis toujours
+désirer la grandeur de la France, passionnément même, tout en restant
+attaché passionnément à une religion qu’elle persécute.
+
+Les chrétiens, bons soldats de l’empire romain, même aux temps des
+persécutions, sont un exemple de cet état d’âme. Quand même il me serait
+démontré, ce qui, je crois, ne l’a pas été, que ce dévouement des
+chrétiens à l’empire romain est une légende à laquelle il ne faudrait
+pas trop se fier, je dis que cet état d’âme est possible et j’ai montré
+pourquoi il est très possible.
+
+Le «royaume de Dieu» a cela de très excellent qu’il permet d’appartenir
+à un royaume terrestre sans cesser d’appartenir au royaume de là-haut,
+En mettant une patrie céleste _au-dessus_ des patries terrestres et non
+pas en opposition avec elles, il permet à l’homme de se partager sans se
+déchirer, le partage n’étant pas entre éléments de même nature. C’est
+tout ce que j’ai d’éternel que je donne à ma religion et tout ce que
+j’ai de périssable--et au besoin pour qu’il périsse--que je donne à mon
+pays d’ici-bas. C’est l’homme éternel que je donne et que je consacre à
+Dieu; c’est l’homme d’un jour que je sacrifie à ma patrie. Partage, oui;
+conflit, point du tout, si, du moins, je sais comprendre, si je suis
+vraiment religieux.
+
+Et c’est le sens profond de la parole évangélique: «Rendez à César ce
+qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu.»
+
+Dans le cas du patriote international, les choses sont très différentes.
+Ici tout se passe sur la terre; ici tout est d’ici-bas, strictement. Le
+patriote international ne peut donc pas se partager; il faut qu’il
+choisisse et qu’il se donne à tout l’un ou à tout l’autre, et qu’il soit
+patriote ou qu’il soit cosmopolite. Il aura beau faire: s’il est
+patriote _parce que_ cosmopolite, comme quelques-uns croient qu’ils le
+sont, il faudra bien qu’il renonce à son patriotisme et au besoin qu’il
+le maudisse, si sa patrie ne contribue pas à l’œuvre du progrès et de la
+civilisation générale; s’il est cosmopolite _parce que_ patriote, comme
+quelques-uns croient qu’ils le sont, s’il aime le monde en tant qu’homme
+faisant partie d’une très belle partie du monde, «s’il élargit sa patrie
+jusqu’aux limites de l’univers», il lui arrivera, comme à Danton, d’être
+refoulé dans sa patrie par l’opposition que fera le monde à sa patrie à
+un moment donné; car pour que l’on puisse élargir sa patrie jusqu’aux
+limites de l’univers, encore faut-il que l’univers y consente, et pour
+être compatriote de l’univers, encore faut-il que l’univers vous
+accueille comme compatriote.
+
+Les invasions, par exemple, dérangent bien un patriote international et
+le ramènent à être un patriote pur et simple: «Plus je vis l’étranger,
+plus j’aimai ma patrie», disait-on à un Français qui avait vu trois
+invasions.--«Oui, répondit-il, surtout plus je l’ai vu chez moi.»
+
+Le patriote croyant est donc un homme qui peut se partager; qui ne se
+partage pas sans douleur ni sans difficulté, je le reconnais, mais qui
+peut se partager. Le patriote international est un homme qui voudrait se
+partager et qui ne le peut pas; parce que son patriotisme est de ce
+monde et que sa religion en est aussi, ce qui met entre le patriote
+croyant et lui une très considérable différence.
+
+Le patriote international est un homme qui veut servir deux maîtres avec
+un égal dévouement. Notez qu’il y réussit assez bien en temps ordinaire
+et qu’il n’est pas très difficile de croire qu’on aime profondément son
+pays et profondément l’humanité, et ces sentiments sont conciliables à
+la condition qu’ils soient superficiels. On aime profondément son pays
+et profondément l’humanité pourvu qu’on n’ait pas lieu d’approfondir. Si
+l’on y est forcé, on se rend compte et l’on s’aperçoit que c’est l’un à
+l’exclusion de l’autre que l’on aime, à moins que l’on n’aime ni l’un ni
+l’autre, ce qui du reste est encore fréquent.
+
+Le patriotisme international est tout en nuances changeantes, imprécises
+comme celles «du cou de la colombe». Il va, de l’homme qui aime son pays
+vraiment, mais qui aurait quelque honte et se croirait un peu «étroit»
+s’il ne disait aimer aussi le genre humain; à l’homme qui aime son pays
+et l’humanité, également, croit-il, un peu confusément, et sans
+envisager volontiers l’antinomie possible et les conflits probables
+entre ces deux tendances; à l’homme qui a un reste de patriotisme, mais
+qui est dominé par les idées de paix, de civilisation et de progrès; à
+l’homme qui n’a plus de patriotisme du tout et à qui ce sens manque,
+mais qui ne peut pas rompre formellement avec ce vieux préjugé et qui le
+maintient encore dans ses déclarations comme clause de style, ainsi que
+les philosophes athées du XVIIIe siècle mêlaient à leurs dissertations
+quelques formules religieuses; à l’homme enfin qui, n’aimant rien du
+tout, ni sa patrie ni le genre humain, n’a aucune difficulté à dire
+qu’il les aime tous deux, aucune difficulté même à les chérir tous les
+deux avec la même indifférence.
+
+Mais la vérité profonde, c’est que le patriotisme tempéré
+d’internationalisme est un patriotisme entamé et que le patriotisme
+entamé est énervé.
+
+Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme
+provisoire, sont patriotismes qui doutent de leur légitimité, et qui,
+comme les rois qui doutent de leur légitimité, sont très près de
+l’abdication.
+
+Patriotisme conditionnel est patriotisme qui se refuse, ou qui se
+prépare à se refuser; patriotisme subordonné est patriotisme qui voit
+quelque chose au-dessus de lui et qui, par conséquent, ne se préférant
+pas, ne s’aime guère; patriotisme provisoire est patriotisme qui
+aimerait le jour où il ne serait plus et qui par conséquent prépare
+amoureusement son suicide.
+
+Le patriotisme international n’est pas toujours une hypocrisie; il n’est
+pas toujours une illusion; il n’est pas toujours un état d’esprit confus
+et obscur; il est toujours une antinomie qui ne se résout point et un
+paradoxe qu’on a peine à mettre debout. Il se ruinerait à s’analyser. Il
+se dissiperait à se regarder en face. S’il se considérait fixement, il
+se dirait à lui-même: «Je crois bien, entre nous, que tu n’existes pas.»
+
+Le patriotisme vrai ne se conditionne pas. Il est absolu. Le
+patriotisme, comme l’altruisme, sera une foi, ou il ne sera point.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION.
+
+
+Supposons cependant que, sans renoncer au patriotisme, et d’autre part,
+sans plus examiner si la guerre est un bien ou est un mal, les peuples,
+par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent désormais à vivre en paix. Y
+peuvent-ils parvenir?
+
+Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre: c’est de désarmer
+simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage.
+
+Ces deux solutions sont connexes; car pour désarmer simultanément il
+faudra déjà qu’un arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement et
+fixé la quotité de forces armée que chaque nation pourra garder à
+l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur; ou il faudra qu’après avoir
+longtemps apaisé tous les différends par l’arbitrage, un arbitre accepté
+par tous décide les peuples à renoncer à l’armement, démontré inutile
+par cette longue série de querelles évitées sans coup férir.
+
+Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire et il est supposé
+existant.
+
+Examinons cependant, pour plus de clarté, les deux questions séparément.
+
+Les peuples peuvent-ils désarmer? Peuvent-ils désarmer
+proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de
+soldats n’en ait plus que cent mille et celui qui en a deux cent mille
+n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des
+autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement
+leurs charges? Rien au monde n’est plus difficile et rien au monde ne
+serait plus fertile en contestations, en différends, en querelles
+incessantes conduisant droit à la guerre qu’il s’agit précisément
+d’éviter.
+
+M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à Crispi en 1877: «Le
+désarmement? C’est irréalisable. Il n’y a pas de définition dans les
+dictionnaires marquant la limite de l’armement et du désarmement. Les
+institutions militaires des États sont différentes et quand vous auriez
+réduit toutes les armées sur un pied équivalent [équivalent en
+apparence], vous n’auriez pas encore mis les nations adhérant au
+principe du désarmement dans les conditions d’égalité pour la défensive
+et pour l’offensive. Laissons cela à la société des amis de la paix.»
+
+Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si un peuple est armé
+autant qu’on lui a permis de l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi?
+Parce qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force égale dans un pays
+et dans un autre, ni un canon, ni un fusil, ni une forteresse. Tel
+croiseur d’un pays est plus puissant que tel cuirassé d’une autre
+puissance; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur de là-bas; tel canon
+perfectionné vaut trois canons d’un autre modèle; tel fusil de même,
+etc. Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire qu’une nation
+ne soit pas plus forte qu’une autre!
+
+Prendrez-vous une autre méthode? Fixerez-vous le chiffre que telle et
+telle nation ne pourront pas dépasser dans le budget de la guerre? Mais
+le pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les pays: avec la
+même somme, le Japon pourrait bâtir une flotte deux fois plus forte que
+l’Allemagne. Et comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan du
+désarmement, «on peut établir dans un budget des ressources
+extraordinaires, des bons du Trésor, des emprunts à court terme, toutes
+opérations de trésorerie à contrôle presque impossible, de manière à
+faire croire qu’on n’a pas augmenté ses dépenses alors qu’on les a en
+réalité doublées».
+
+Notez encore que «une armée de deux cent mille hommes très solides, bien
+pourvus d’armes, de munitions, de forteresses, avec un état-major
+irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de trois cent
+mille hommes. Sur quoi portera la limitation? Sur la quantité des
+troupes ou sur leur valeur?... Toute appréciation est impossible... La
+limitation des armements est une prime donnée à la mauvaise foi», et
+j’ajouterais une excitation à en user.
+
+Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il? «Les régiments
+et les cuirassés ne sont pas les seuls instruments de guerre, dit très
+justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent, l’industrie, les moyens de
+transport, sont à la fois des outils et des armes... Un atelier [bien
+organisé] est une compagnie; un bateau de commerce est un corsaire; les
+murs d’une ferme, crénelés, sont une forteresse; la plus paisible des
+bourgades devient une position stratégique...»
+
+Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper
+l’autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a
+de plus grave, c’est que chaque nation fouille de tous ses yeux toutes
+les autres pour voir si elles trompent. C’est à peu près ce qui se passe
+déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement des autres;
+mais c’est plus grave; chaque nation, sous le régime des armements
+limités, veut voir comme le dessous de toute l’organisation militaire et
+le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel,
+c’est chaque nation chez elle tachant d’être forte; le régime rêvé,
+c’est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en
+faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant; dès lors
+à chaque instant, la nation A dénonçant à la magistrature internationale
+qui aura été instituée la nation B comme outrepassant la limite fixée,
+et aussi à chaque instant la nation B dénonçant à la magistrature
+internationale la nation A comme mettant son nez d’une façon indiscrète
+et insupportable dans toutes les affaires intérieures de la nation B.
+
+L’office de la magistrature internationale serait impossible à remplir;
+elle y succomberait, à moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui
+est une question qui sera examinée plus tard; et les causes de heurt, de
+choc et de guerre n’auraient été que multipliées à l’infini par ce
+système.
+
+--On me dira: vous supposez la mauvaise foi.
+
+--D’abord il faut en effet supposer la mauvaise foi; car la bonne foi
+n’existerait que si tous les peuples avaient renoncé à l’ambition, à la
+volonté de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition et à
+la volonté de puissance, imposer le désarmement serait inutile: il se
+ferait de lui-même. Du moment que vous cherchez les moyens de l’imposer,
+c’est donc que vous supposez la volonté de puissance vivace encore et
+par conséquent tous les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts,
+très probablement, à entrer en jeu.
+
+Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je suppose que la crainte
+de la mauvaise foi; ce n’est pas tant la mauvaise foi chez chacun que
+chez chacun la crainte de la mauvaise foi des autres; et cela est tout
+ce qu’il y a de plus naturel, et cela suffit pour que chaque État soit
+porté et se croie obligé à ingérence continue dans les affaires
+intérieures des autres.
+
+Telles sont les difficultés insurmontables, ou à bien peu près, du
+désarmement. On a fait remarquer que la conférence de la Haye de 1899
+n’a pu qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et que «depuis cette
+époque le budget naval et militaire s’est partout accru plus rapidement
+qu’en aucune période analogue de l’histoire du monde» (Stead). La
+conférence de la Haye de 1907 a fait exactement la même chose et n’a
+rien fait de plus. Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près à
+ajourner la question du désarmement et à la renvoyer, ce qui est très
+méthodique, après la constitution d’une magistrature internationale,
+après la constitution d’un tribunal permanent d’arbitrage.
+
+Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est en son fond la plus
+simple du monde. Entre hommes, dans chaque nation, à la place de la
+guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats; pourquoi entre
+nations ne remplacerait-on pas la guerre par la loi appliquée par une
+magistrature? Il suffirait de le vouloir. Voulons!
+
+Voilà qui est bien raisonné; mais avec un oubli ou une omission d’un des
+éléments de l’affaire. Entre hommes dans chaque nation on n’a point
+remplacé la guerre par la loi appliquée par des magistrats; on l’a
+remplacée par la loi appliquée par des magistrats aidés de gendarmes.
+Quel sera le gendarme de la magistrature internationale, ou la
+magistrature internationale sera-t-elle une magistrature sans gendarme?
+toute la question est là.
+
+Oui, ou la magistrature internationale sera sans gendarme et dans ce
+cas, non seulement impuissante, mais ridicule; ou il faudra lui en
+trouver un, et c’est cela qui n’est pas facile.
+
+Le premier terme de ce dilemme est nié par quelques-uns. M. Richet dit:
+Voit-on que, un procès jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se
+soumettent que sur intervention du gendarme? «Il paraîtra en droit
+international aussi insensé à un État de se révolter contre la sentence
+qu’il est insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter contre
+le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin d’intervenir pour que le
+plaideur vaincu se soumette. Il se soumet parce qu’il comprend que toute
+résistance est absurde.»
+
+Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au gendarme et non au
+magistrat que le plaideur condamné obéit. Il ne cède pas à
+l’intervention du gendarme, non; mais il cède parce que le gendarme
+existe, et c’est encore et c’est très précisément obéir au gendarme et
+n’obéir qu’à lui. «Il se soumet parce qu’il comprend que toute
+résistance est absurde», oui; mais toute résistance n’est absurde que
+parce qu’il y a un gendarme. Au fond de tout nous trouvons la force, et
+nous la trouvons ici comme ailleurs.
+
+Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre chose que, dans une
+nation, la majorité qui veut vivre selon des règles, s’imposant parce
+qu’elle est la force collective à ceux qui voudraient vivre selon leurs
+forces particulières:
+
+«Je prends le champ de mon voisin parce que je suis plus fort que lui.
+
+--Tu ne le prendras pas, répond la société, parce que c’est mon bon
+plaisir que tu ne le prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce
+que je suis plus fort que toi.»
+
+Le preneur obéit. A quoi cède-t-il? A la force, et point à autre chose.
+Il n’attend pas, il est vrai, que cette force se manifeste. Cela prouve
+seulement que cette force est si forte et si manifestement forte qu’elle
+n’a pas besoin de se manifester. S’il faut un gendarme, même devenu
+apparemment inutile, à la magistrature nationale pour se faire obéir, il
+faudra un gendarme, même destiné à être un jour apparemment inutile, à
+la magistrature internationale pour que ses décisions ne soient pas de
+simples conseils.
+
+M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il, beaucoup de sentences
+arbitrales entre nations ont été respectées sans que l’arbitre eût une
+gendarmerie ou songeât à s’en servir. «Sur 275 sentences arbitrales déjà
+prononcées, il n’y en a eu qu’une qui ait été récusée. Ainsi l’histoire
+prouve que la sentence arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi alors
+supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi?»
+
+M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup d’importance à cet
+argument, sachant bien que les cas litigieux que l’on soumet à la
+sentence arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours des cas
+insignifiants, des différends pour lesquels on est parfaitement résolu
+des deux parts à ne pas faire la guerre et que l’on soumet à un tiers
+simplement pour s’en débarrasser et ne pas éterniser une discussion sur
+un rien. C’est une manière élégante et courtoise de tirer à pile ou
+face; ce n’est pas autre chose.
+
+Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en va tout autrement et,
+depuis même la conférence de la Haye de 1899, je ne sache pas que
+l’Angleterre ait soumis à un arbitre la question du Transvaal, ni la
+Russie la question japonaise.
+
+M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui pèsera sur la nation
+qui n’aura pas accepté la sentence de la magistrature nationale même
+dépourvue de toute sanction. «L’Europe hostile, la nation [dont le
+gouvernement se sera révolté contre la sentence arbitrale] incertaine,
+prête à la révolte et même à la révolution, l’armée hésitante...»
+
+Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent une magistrature
+internationale et qui la veulent sans sanction! Ils doivent compter sur
+l’antipatriotisme de la nation et de l’armée! Ils doivent compter que
+cette nation préférera une sentence, où elle aura pu être lésée, _à
+elle-même_. Ils doivent compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité
+à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront plus de patriotisme
+et des armées qui n’auront plus d’honneur militaire. Rien ne prouve
+mieux que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme,
+puisque, pour se voir adopté, il doit supposer d’abord que le
+patriotisme n’existe plus.
+
+Pour en mieux parler, le pacifisme est un état d’esprit où l’on ne se
+rend pas compte de ce que c’est que le patriotisme encore aujourd’hui
+dans la plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si faible qu’il
+suffirait _qu’on en condamnât une manifestation pour qu’il fléchît_,
+proposition qui renferme un formidable contresens.
+
+Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci. Une nation est
+condamnée en ses prétentions par un tribunal composé en majorité
+d’étrangers: elle est condamnée; aussitôt, pour ne pas faire la guerre
+étrangère à quoi elle songeait, elle fait la guerre civile. Voilà une
+nation que le patriotisme anime peu et que l’humanitarisme pousse loin!
+C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable.
+
+Ceci est pourtant une des idées qui viennent nécessairement quand on
+recule devant le parti de donner au tribunal international une sanction.
+Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction n’est pas une
+force militaire mise à la disposition du tribunal, que reste-t-il? Que
+les nations condamnées exécutent _elles-mêmes_ la sentence sur
+elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour conduire le condamné en
+prison, que resterait-il? Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On
+trouvera peu de condamnés de ce tempérament-là.
+
+Mais encore il peut y avoir autre chose comme sanction que la contrainte
+par les armes. Par exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que,
+en cas par une puissance de refus d’exécution de la sentence, les autres
+États ne sont plus liés par les traités de commerce conclus avec cette
+puissance; que, dans le même cas, ils interdisent sur leur territoire la
+souscription publique d’emprunts faits par cette puissance? Ne
+pourrait-il pas être établi (_id._) qu’au moment où le litige est déféré
+aux arbitres, chaque nation en procès remet à une tierce puissance un
+cautionnement dont le chiffre sera fixé dans une première séance
+préparatoire par la cour d’arbitrage?»
+
+Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions financières et
+commerciales. Ceci est certainement beaucoup plus sérieux, et il est
+très séduisant. Seulement, pour établir le tribunal international, il
+faut d’abord le faire accepter par les nations. Or rien n’est de nature
+à empêcher qu’il le soit comme l’énormité des prétentions qu’on lui
+permet d’avoir et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui
+forcera,--car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il n’y a plus
+rien,--qui forcera les nations neutres, toutes les nations neutres, à
+rompre des traités de commerce dont elles tirent des avantages
+considérables; car si elles n’en tiraient point, elles n’auraient pas
+conclu ces conventions. Voilà un tribunal qui, avant tout débat, a le
+droit de faire payer aux nations en procès, une indemnité de guerre, je
+me trompe, une indemnité de paix, aussi considérable qu’il lui plaira,
+et de ruiner, pour le bon motif, je le reconnais, des nations qui après
+tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager une guerre à
+faire. Voilà un tribunal qui, de ces deux façons, est absolument maître
+de la fortune des nations, de toutes les nations!
+
+Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un tribunal pareil; ou je crois,
+et nous voilà y revenant, que pour avoir une pareille puissance, le
+tribunal en question devra avant tout avoir été nanti d’une gendarmerie
+colossale.
+
+M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions sont du domaine de
+l’impossible, qu’après les avoir énumérées et exposées très
+lumineusement, il s’empresse d’ajouter: «Mais _il n’en sera pas
+besoin_.»
+
+Il n’en sera pas besoin! Qu’est-ce qui suffira donc? Il suffira de la
+sanction morale. Il suffira du respect qu’inspirera à tous la majesté du
+tribunal international.
+
+On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet argument, qui n’est qu’un
+cercle. Ou les nations seront tellement, toutes, partisans de la paix à
+tout prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans ce cas le
+tribunal est inutile; ou c’est parce que les nations sont de tempérament
+à faire la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut que le
+tribunal ait une force en main pour les contraindre. Si, dans une
+nation, il n’y avait que gens décidés à ne jamais se faire du tort
+réciproquement, il n’y aurait pas besoin de tribunaux; parce qu’il y a
+des gens qui sont de caractère à se faire du tort réciproquement, il
+faut des tribunaux et aussi il faut qu’ils aient une force
+contraignante. Donc, ou le tribunal international est inutile; ou, s’il
+est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi qu’il soit armé.
+
+Nous voilà donc acculés à cette solution: tribunal international ayant
+une gendarmerie; tribunal international avant une armée. Mais un
+tribunal international ayant une armée, c’est un État! Évidemment c’est
+un État. De même que dans un groupe humain l’État existe quand
+quelqu’un, prenant des décisions et, rendant des jugements, a une force
+prépondérante pour faire exécuter tout cela, et que l’État n’existe que
+dans ces conditions; de même quand vous aurez créé, au-dessus des
+nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant des décisions et
+nanti d’une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez
+créé un État; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand nombre de
+nations, de toutes les nations d’Europe par exemple, vous aurez formé un
+seul État.
+
+Il n’y a aucune exagération dans cette formule; car, comme en convient
+très judicieusement M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée
+qu’il faudrait au tribunal international, c’est une armée colossale.
+Voici pourquoi. L’armée du tribunal international est l’armée de la
+paix, est l’armée du droit. L’armée du droit _ne doit jamais être
+vaincue_. «Le gendarme doit toujours, quoi qu’il arrive, être le plus
+fort», sans quoi il perd tout son prestige, et de même celui qui
+l’emploie. A cause de cela il faudrait au tribunal international une
+armée plus forte, aussi forte au moins que toutes les armées
+particulières des diverses nations ensemble. Or, voyez-vous les
+différents peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié de son armée
+pour la donner au tribunal international? Vous pouvez très bien le voir;
+cela n’a rien d’impossible; mais si cela est, ce sera le signe que
+toutes les nations d’Europe, d’esprit et de volonté, ne forment déjà
+qu’un État et ne sont plus que des provinces de la même nation.
+
+Donc le tribunal international et les États-Unis d’Europe, ce ne sont
+pas deux choses, c’est la même chose; ou ce sont deux choses dont l’une
+n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est que la
+régularisation de l’autre, et qui doute que l’une soit possible doit
+douter que l’autre le soit. En d’autres termes, le tribunal
+international n’est possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou
+en même temps qu’ils se feront. En d’autres termes, ce n’est pas le
+tribunal international qui fera les États-Unis d’Europe; c’est les
+États-Unis d’Europe qui feront le tribunal international.
+
+Le vice de toute cette argumentation, c’est que, toujours, pour résoudre
+le problème on suppose le problème résolu. Pour pacifier toutes les
+nations on institue quelque chose qui suppose les nations pacifiées;
+pour unifier toutes les nations on invente quelque chose qui suppose
+toutes les nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux celui
+qui pourra sortir.
+
+C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très intelligent, se ramène
+toujours à son idée de tribunal international désarmé. Pour désarmer il
+faut que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais le tribunal
+international désarmé, j’ai cru démontrer qu’il serait impuissant,
+l’autorité morale étant nulle excepté sur ceux qui sont convaincus
+d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal. Le tribunal
+international sans sanction ne convertira que des convertis et ne
+séparera que gens ne voulant pas se battre. Et le tribunal international
+armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour jamais et depuis
+longtemps à ne jamais faire la guerre.
+
+Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un cas que dans l’autre, le
+tribunal international, s’il est possible, sera inutile; et s’il serait
+utile qu’on le fît, il sera impossible de le faire.
+
+On me dira: on sort des cercles logiques, parce que dans la réalité il
+n’y a pas de cercles; il y a plutôt des spirales: on croit tourner,
+mais, le circuit fait, on se trouve, non au point de départ, mais un peu
+en avant ou un peu en arrière. Supposons institué le tribunal
+international sans sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant;
+mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les peuples de la volonté
+de puissance et de la volonté de repos. Y eût-il beaucoup moins de
+volonté de repos que de volonté de puissance, la volonté de repos est
+encore un élément réel, qui existe et qui entre en compte. C’est cet
+élément que le tribunal international ramasse en lui en quelque sorte et
+de dispersé fait central et d’intermittent fait permanent. N’est-ce rien
+que cela? L’habitude peut se prendre de soumettre au tribunal
+international d’abord de très petits différends, au lieu de les
+soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un autre; puis des
+querelles plus considérables. Une certaine pudeur, un certain respect
+humain, peuvent se répandre, qui feront qu’on n’osera guère se jeter
+dans une lutte armée sans avoir au moins fait le geste de soumettre le
+procès au tribunal international, et cette courtoisie toute de forme
+finira par entraîner quelques bons effets, la forme ayant toujours
+quelque influence sur le fond.
+
+Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à ces considérations
+une certaine force. Le tribunal international ne sera jamais, à mon
+avis, un pacificateur; mais il peut être un modérateur; il peut être un
+atermoyeur; il peut faire perdre du temps, ce qui avant les hostilités
+est une chose excellente. Si un tribunal international, auquel il eût
+été d’usage de soumettre les différends avant de se battre, eût existé
+en 1870, la guerre, par le seul fait du temps perdu en démarches
+préliminaires, eût peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain
+qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter en pleine paix les
+vaisseaux de leurs voisins et qui deux ans après seront conviés à signer
+des traités d’alliance avec les peuples les plus civilisés du monde, ce
+qui prouve que nous sommes en pleine barbarie, cependant il n’est pas
+impossible que le tribunal international rende de temps en temps
+quelques services.
+
+Oui; seulement une chose reste qui m’inquiète à son égard, c’est qu’il
+échouera souvent et qu’il serait presque nécessaire, pour qu’il
+subsistât, qu’il n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve pour
+lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne l’aura pas de lui-même et
+du seul fait qu’il existera. Il ne l’aura que s’il réussit très souvent
+et presque toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité que vingt
+succès ne lui en donneront. En somme, le tribunal international sera un
+aréopage de vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes
+d’État honoraires, parmi lesquels on pourra toujours dire et l’on dira
+toujours que l’intrigue circule, autour desquels on dira toujours que
+les sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura pas beaucoup
+d’autorité dans le monde.
+
+Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde qui serait religieux,
+il eût un caractère religieux, et, quand on songe au peu qu’a pu faire
+la papauté au moyen âge dans le sens de la pacification, on s’excuse
+d’être un peu sceptique sur le concile laïque permanent de la paix
+européenne.
+
+Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai toujours songé, une ligue
+des faibles! En gros et même à proprement parler, ce qu’on appelle «le
+droit», c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été inventé que pour
+que le faible ne fût pas dévoré par le fort. Donc le faible est par
+définition dépositaire du droit. C’est la coalition des faibles contre
+les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire la répression
+des forts dans leurs entreprises ou dans leurs mauvaises intentions à
+l’endroit des faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou dans une
+partie considérable du monde, comme l’Europe, les faibles, en se
+considérant toujours comme solidaires, devraient créer le droit par leur
+solidarité même. Considérant que les grands États ne songent qu’à
+s’agrandir, les petits États devraient toujours, quelque petit peuple
+qui fût attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque cela doit
+infailliblement leur arriver un jour) et créer des difficultés à
+l’agresseur. Ils formeraient ainsi une ligue pour le droit et pour la
+paix; ils formeraient précisément le tribunal international pourvu d’une
+force très suffisante pour arrêter les entreprises de la force.
+
+Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement, il est bien tard, les
+petits peuples étant désormais très peu nombreux et étant très
+dispersés.
+
+Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens pratiques pour arriver à la
+paix, c’est ou la ligue des faibles contre les puissances ascendantes,
+imposant à celles-ci de s’arrêter; ou, au contraire, la création d’un
+empire si fort qu’il fera régner la paix comme l’Empire romain la
+faisait régner. Il faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de canon
+ne puisse se tirer sans sa permission, et ce quelqu’un peut être soit
+une coalition de nains, soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est
+la création d’une personne morale, très respectable sans doute, mais qui
+n’imposera jamais la paix qu’à la condition que personne ne veuille de
+la guerre.
+
+
+
+
+CONCLUSIONS
+
+
+Le pacifisme est donc essentiellement chimérique. Bon gré mal gré, il ne
+peut fonder que sur l’antipatriotisme. Il ne pourrait établir son règne
+que si le patriotisme était aboli et chez tous les peuples en même
+temps, au même moment; car il est bien évident que le peuple qui cesse
+d’être patriote pendant que les autres restent patriotes est simplement
+un peuple qui veut mourir.
+
+Il faudrait donc, pour que le pacifisme établît son empire, que tous les
+peuples cessassent de tenir à eux, et j’ai montré combien c’est chose
+impossible. Le patriotisme est éternel. Il peut s’éteindre ici, mais
+c’est pour persister là ou pour y renaître. Je crois même, et je l’ai
+dit souvent, pour d’autres sujets, que si le genre humain tout entier
+perdait le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite, ici et
+là, comme des noyaux de patriotisme nouveau. L’humanité aura sans doute
+toujours des parties fermes et des parties molles. Comme dans la nation
+la plus nivelée et la plus pulvérisée, il se trouve des individus encore
+énergiques qui se cherchent, qui s’associent, qui s’engrènent et qui
+forment un corps résistant et un centre d’attraction; de même dans
+l’humanité nivelée, invertébrée et amorphe, il se trouverait telle
+province, telle région, plus énergique, qui voudrait avoir une
+personnalité, qui à la vouloir la créerait, qui deviendrait autonome,
+qui, pour défendre son autonomie deviendrait belliqueuse et qui
+recommencerait le cycle.
+
+Pour nous en tenir aux temps où nous sommes, le patriotisme s’oppose au
+pacifisme de telle sorte que, comme dit M. Stead, «la guerre est en
+hausse» plus qu’elle n’est en baisse. Le patriotisme s’oppose au
+pacifisme _partout_. Chez les grands peuples ascendants il s’oppose au
+pacifisme parce qu’il devient impérialisme--forme aiguë du
+patriotisme--et esprit de conquête et esprit de domination. Chez les
+petits peuples restés énergiques, il s’oppose au pacifisme en tant
+qu’instinct de défense, instinct d’autonomie, instinct de personnalité.
+Il n’y aurait qu’un peuple à la fois affaibli matériellement et
+contempteur de ses traditions et dévoré de passions anarchiques qui
+pourrait perdre le sentiment patriotique. Celui-là, s’il existe,
+disparaîtra rapidement de la carte du monde; mais il n’en sera que cela,
+et le pacifisme n’aura pas fait un seul pas.
+
+Car remarquez. J’entends dire qu’aux temps où nous sommes le patriotisme
+n’existe plus véritablement que sous forme d’impérialisme; qu’il existe
+dans les deux ou trois grandes nations ascendantes sous forme d’orgueil
+national et qu’il n’existe plus que comme souvenir un peu confus et
+instinct qui s’émousse dans les autres. C’est, je crois, une erreur.
+Dans les grands peuples qui, pour ainsi dire, nourrissent leurs citoyens
+d’orgueil national, règne et brûle le patriotisme de la grande patrie;
+dans les peuples plus faibles, et qui ne peuvent nourrir leurs citoyens
+du même aliment, renaît et prend force le patriotisme des petites
+patries. Anglais, Écossais, Irlandais même, peut-être, ne sont plus
+qu’Anglais; Saxons, Bavarois, Prussiens, ne sont plus qu’Allemands;
+c’est le grand patriotisme. Hongrois et Tchèques ne sont plus
+Autrichiens, mais ils sont ardemment Tchèques et Hongrois; Norvégiens ne
+sont plus Suédois, mais ils sont Norvégiens de tout leur cœur; c’est le
+patriotisme de petite patrie. Or ni ici ni là le pacifisme ne trouve son
+compte.
+
+Bien au contraire, grands et petits patriotismes--si l’on me permet de
+me servir de ces mauvais mots pour faire court--sont précisément, les
+uns heurtant les autres, de quoi se sont faites toutes les guerres et de
+quoi il est extrêmement probable qu’elles se feront dans l’avenir.
+
+Ce qu’on peut prévoir, c’est que l’Europe, pour ne parler que d’elle,
+continuera d’être emportée dans le grand mouvement où elle est engagée
+depuis un siècle: les grands empires deviendront plus grands; les
+nations faibles seront conquises, et l’Europe ne comptera plus que deux
+ou trois grandes agglomérations nationales.
+
+On m’arrête pour me dire: ne voyez-vous pas que c’est le contraire: «Les
+peuples, loin de se grouper et de se fondre, se désagrègent plutôt.
+Partout on voit des provinces se hausser au rang de patries, des races
+particulières revendiquer leur autonomie, les unes remuant dans leurs
+tombeaux, les autres s’agitant dans leurs langes... Norvégien contre
+Suédois, Flamand contre Wallon, Polonais contre Allemand, Hongrois
+contre Tchèque, Bulgare contre Grec, l’Europe se divise et se subdivise
+encore. En vérité, il y avait plus de cosmopolitisme au temps du prince
+Eugène, du maréchal de Saxe et de Voltaire.» (Hanotaux).
+
+Ceci est très vrai et va très bien contre le pacifisme et le socialisme,
+et, à cet égard, j’en fais mon profit. Mais cela ne prouverait pas
+contre la prévision d’énormes agglomérations nationales et d’immenses
+empires. Car remarquez que ce n’est que dans les nations faibles que ces
+tendances séparatistes se manifestent et que les «petites patries»
+renaissent. Dans les nations fortes les petites patries s’effacent, dans
+les nations faibles les petites patries s’affirment. Donc
+affaiblissement des nations faibles, renforcement des nations fortes,
+voilà la formule probable de l’avenir. Précisément parce que les nations
+déjà faibles «se diviseront et se subdiviseront», les nations fortes
+annexeront plus facilement les petites patries qui se seront formées du
+débris des nations moyennes. Ce n’est pas l’Europe qui s’effrite, ce
+sont les parties fatiguées de l’Europe qui se pulvérisent, et cet
+effritement ne peut que profiter aux parties de l’Europe qui ne
+s’effritent point. Je reviens donc et je dis que l’avenir appartient aux
+grandes agglomérations. Et ces grandes agglomérations se heurteront les
+unes contre les autres, infailliblement, dans des luttes terribles.
+
+--Tant mieux peut-être, répondront les pacifistes; car: ou, luttant les
+unes contre les autres en se faisant d’horribles blessures, mais sans se
+tuer, les grandes agglomérations en viendront à reconnaître qu’il vaut
+mieux arbitrer que se battre et créeront la cour suprême d’Europe que
+nous rêvons, _ce qui est plus facile à faire à trois qu’à trente_;--ou
+l’une des grandes agglomérations vaincra d’abord l’une des deux autres,
+puis la seconde, et il n’y en aura plus qu’une, et l’empire romain sera
+rétabli, et la paix faite.
+
+Il est possible; mais il n’est pas très probable. Car pour ce qui est de
+la première hypothèse, il est très faux que trois grands empires voisins
+se supportent et s’entendent mieux que séparés les uns des autres par de
+petits États indépendants, «États tampons» qui amortissent les
+chocs;--et pour ce qui est de la seconde hypothèse, le plus probable est
+que si toute l’Europe se trouvait un jour former un seul empire, _c’est
+alors_ que, indistinctement, un peu partout, les séparatismes se
+manifesteraient, parce que les peuples ne seraient pas unis entre eux,
+mais soumis à l’un d’entre eux, ce qui serait insupportable à tous
+excepté au peuple dominateur; et ce peuple-ci, quelque vainqueur qu’il
+eût été, ne serait pas assez fort pour maintenir longtemps dans
+l’obéissance les peuples soumis.
+
+On m’objectera les États-Unis, et je trouve l’objection excellente. Les
+États-Unis sont bien une agglomération de peuples différents et ils sont
+bien, à un autre égard, un peuple composé de deux peuples dont l’un a
+vaincu l’autre, dont l’un a conquis l’autre; cela est certain. Mais...
+d’abord je ne suis pas sûr que les États-Unis ne se désagrègent pas un
+jour, et la preuve n’est pas encore faite que l’Union soit indissoluble.
+Ensuite--car un argument reposant sur une hypothèse ne doit compter que
+pour mémoire--ensuite les États-Unis sont une confédération très libre,
+et c’est-à-dire plutôt une alliance entre plusieurs peuples qu’un peuple
+comme nous l’entendons; et dans ces conditions le désagrément est
+beaucoup plus évitable. Enfin il y a là, non pas tout à fait un peuple
+conquis, et un peuple qui a conquis; mais un peuple qui, _avant qu’une
+de ses parties conquît l’autre_, avait vécu comme peuple un; qui, par
+conséquent, a des souvenirs communs et des traditions communes remontant
+à une période antérieure à la conquête, souvenirs et traditions qu’il a
+pu renouer; et de là la possibilité d’un patriotisme américain.
+
+Il n’y a donc pas d’assimilation à faire entre les États-Unis actuels et
+ce que pourrait être l’Europe conquise en définitive par un peuple
+européen. Précisément il n’y aurait rien là de définitif.
+
+Il n’y a donc pas lieu d’aspirer à cette solution, et les autres
+paraissent impossibles.
+
+Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu capables de réel ou de
+cœurs trop tendres qui ne peuvent pas se soumettre à la réalité. Il est
+destiné, chez les peuples ascendants, à ne rien faire du tout, à
+n’entamer ni le patriotisme ni même l’impérialisme; il est destiné, chez
+les peuples descendants, à précipiter leur décadence, de quoi du reste
+il n’est guère qu’une forme et un signe; il est destiné chez les peuples
+énergiques, mais de forces restreintes, à ne rien faire de plus ni de
+moins que chez les peuples ascendants et à échouer devant le patriotisme
+qui retardera pour ces peuples, peut-être indéfiniment, le moment de la
+disparition.
+
+Tout compte fait, on ne peut que souhaiter à tous les peuples qu’ils ne
+prennent du pacifisme que la sagesse, que la prudence, que la
+circonspection à s’engager dans des aventures téméraires ou prématurées,
+toutes choses qui, du reste, ne sont pas du pacifisme à proprement
+parler. On ne peut que souhaiter à tous les peuples de rester patriotes
+sans mégalomanie.
+
+Aux peuples même qui ont été absorbés par les puissances conquérantes;
+aux peuples aussi qui demain seront absorbés ou partagés par les
+puissances conquérantes, il faut souhaiter encore qu’ils gardent tout
+leur patriotisme, intact et vivace.
+
+--Inutile!
+
+--Mais non pas, puisqu’il arrive que la conquête recule; puisqu’il
+arrive, témoin l’Espagne se délivrant des Maures et l’Italie se
+délivrant de l’Autriche, que les peuples se relèvent même du tombeau. Il
+faut donc que les peuples existants soient patriotes dans leur passé, et
+les peuples morts, ou qui vont l’être, patriotes dans leur avenir. Tant
+que l’Italie rêvait qu’elle existerait un jour, elle existait déjà. La
+patrie est un fait qui devient une idée et souvent aussi une idée qui
+devient un fait. Que les peuples ne se laissent pas leurrer par les
+théories pacifiques. Le véritable pacifisme, c’est encore le
+patriotisme; car ce qui maintient la paix, relativement je le sais bien,
+mais de la seule façon, je crois bien, qu’elle puisse être maintenue
+ici-bas, c’est que chacun se tienne énergiquement sur la défensive, et,
+par abandonnement, indifférence ou insouci, n’invite pas la conquête à
+avancer.
+
+Juin-Juillet 1907.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I.--Bref historique 1
+ II.--Les théories pacifistes 59
+ III.--Le Bellicisme 108
+ IV.--Critique de ces théories 180
+ V.--Le Patriotisme 236
+ VI.--L’Antipatriotisme 287
+ VII.--Le Patriotisme international 348
+ VIII.--Moyens pratiques de pacification 371
+ Conclusions 392
+
+
+Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78925 ***
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+ <title>Le Pacifisme | Project Gutenberg</title>
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+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
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+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
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+td { vertical-align: top; }
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78925 ***</div>
+
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="large b ssf">ÉMILE FAGUET</span><br>
+<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
+
+<h1 class="i">Le Pacifisme</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE<br>
+<span class="xsmall">ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C</span><sup>ie</sup><br>
+15, <span class="xsmall">RUE DE CLUNY</span>, 15</p>
+
+<p class="c">1908</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em i large">EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+<p class="c xsmall">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<table>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Seizième siècle</b>, <span class="small"><i>études littéraires</i>, un fort vol. in-18 jésus,
+15<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Dix-septième siècle</b>, <span class="small"><i>études littéraires</i>, un fort vol. in-18 jésus,
+31<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Dix-huitième siècle</b>, <span class="small"><i>études littéraires</i>, un fort volume in-18
+jésus, 28<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Dix-neuvième siècle</b>, <span class="small"><i>études littéraires</i>, un fort volume in-18
+jésus, 34<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle</b>. <span class="small"><i>Trois
+séries</i>, formant chacune un volume in-18 jésus, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="left15"><span class="small">L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend séparément</span>.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire</b>,
+<span class="small">un vol. in-18 jésus.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Propos littéraires</b>. <span class="small"><i>Quatre séries</i>, formant chacune un volume
+in-18 jésus, broché (<i>chaque volume se vend séparément</i>).</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Propos de théâtre</b>. <span class="small"><i>Quatre séries</i>, formant chacune un volume
+in-18 jésus, broché (<i>chaque volume se vend séparément</i>).</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Le Libéralisme</b>. <span class="small">Un volume in-18 jésus, huitième mille
+broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">L’Anticléricalisme</b>. <span class="small">Un vol. in-18 jésus, septième mille,
+broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Le Socialisme en 1907</b>. <span class="small">Un vol. in-18 jésus, huitième mille,
+broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">En lisant Nietzsche</b>. <span class="small">Un volume in-18 jésus, cinquième
+mille, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Pour qu’on lise Platon</b>. <span class="small">Un volume in-18 jésus, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Amours d’hommes de lettres</b>. <span class="small">Un volume in-18 jésus,
+cinquième mille, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Simplification simple de l’orthographe</b>. <span class="small">Une piqûre in-18 jésus.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>0 <span class="d2">60</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Madame de Maintenon institutrice</b>, <span class="small"><i>extraits de ses lettres,
+avis, entretiens et proverbes sur l’</i></span><b class="rm ssf">Éducation</b>, <span class="small">avec une introduction.
+Un volume in-12, orné d’un portrait, 2<sup>e</sup> édition,
+broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>1 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Corneille</b>, <span class="small">un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 7<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>2 <span class="d2">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">La Fontaine</b>, <span class="small">un vol. in 8<sup>o</sup> illustré, 10<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>2 <span class="d2">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Voltaire</b>, <span class="small">un vol. in-8<sup>o</sup> illustré, 3<sup>e</sup> édition, broché.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>2 <span class="d2">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="left15"><span class="small">Ces trois derniers ouvrages font partie de la <i>Collection des Classiques
+populaires</i>, dirigée par M. <span class="sc">Émile Faguet</span></span>.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Discours de réception à l’Académie française</b>, <span class="small">avec la
+réponse de M. <span class="sc">Émile Ollivier</span>, une brochure in-18 jésus.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>1 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">Cours de poésie française</b>. <span class="small"><i>Leçon d’inauguration</i>. Une
+piqûre.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>0 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><b class="ssf">La Revue Latine</b>, <span class="small">journal mensuel de littérature comparée,
+abonnement : un an.</span></td>
+<td class="bot r w3 small"><div>4 <span class="d2">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div class="small">Un numéro spécimen est envoyé franco sur demande.</div></td></tr>
+</table>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c xlarge b i">Le Pacifisme</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE I<br>
+<span class="xsmall">BREF HISTORIQUE</span></h2>
+
+
+<p>Sous ce titre : <i>le Rôle de la guerre</i>, M. Lagorgette
+a publié en 1906 un ouvrage aussi considérable que
+volumineux, ce qui est rare, où la question de la
+guerre et de la paix entre les hommes est vraiment
+traitée, et avec talent, sous tous ses aspects.
+D’autre part, M. Charles Richet a publié en 1907
+un livre très documenté et très intéressant intitulé
+<i>le Passé de la guerre et l’Avenir de la paix</i>. J’examinerai
+avec soin ces deux ouvrages, qui sont de très
+bonne foi et de très diligente recherche, et je passerai
+en revue les différentes questions qu’ils soulèvent,
+sommairement, mais aussi attentivement et clairement
+qu’il me sera possible. Les livres que je viens
+de désigner et de recommander au lecteur en
+valent la peine, et, plus encore, le sujet la vaut.</p>
+
+<p>J’entends par « Pacifisme » le désir que la guerre
+disparaisse de la terre, quand il est accompagné au
+moins d’un commencement de considération des
+moyens propres à la faire disparaître.</p>
+
+<p>A le définir ainsi, ce qui me paraît assez juste,
+le Pacifisme a été à peu près inconnu de l’antiquité.
+En effet, on y trouve bien des gens qui voudraient
+que la guerre ne fût pas, ce qui est assez naturel ;
+mais on n’en trouve point, en vérité, qui seulement
+nous indiquent quelle méthode il faudrait
+suivre pour arriver à ceci qu’elle disparût.</p>
+
+<p>Isaïe attend ce bonheur d’un coup d’État de la
+Providence suscitant un dominateur universel :
+« Un prince doit venir qui brisera l’arbre de discorde ;
+les nations feront de leurs glaives des
+charrues et de leurs lances des hoyaux. »</p>
+
+<p>Michée semble croire que toutes les nations, en
+se convertissant au Dieu de Jacob, se convertiront
+du même coup à la paix dans la fraternité : « Mais
+dans les derniers temps la montagne sur laquelle
+se bâtira la maison du Seigneur sera fondée sur le
+haut des monts et s’élèvera au-dessus des collines ;
+les peuples y accourront en disant : « Allons à la
+montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de
+Jacob ; il nous enseignera ses voies et nous marcherons
+dans ses sentiers, parce que la loi sortira
+de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem ; il
+exercera son jugement sur plusieurs peuples et il
+châtiera des nations puissantes jusqu’aux pays
+les plus éloignés ; ils feront de leurs épées des
+socs de charrue et de leurs lances des instruments
+pour remuer la terre ; un peuple ne tirera plus
+l’épée contre un autre peuple et ils ne s’exerceront
+plus à combattre. Chacun se reposera sous sa
+vigne et sous son figuier, sans avoir aucun ennemi
+à craindre. C’est ce que le Seigneur <i>des armées</i> a
+dit de sa bouche. »</p>
+
+<p>Jésus n’a point annoncé l’avènement de la paix
+universelle ; mais il a donné le moyen véritable d’y
+parvenir si les hommes étaient unanimes à
+l’adopter, par ses trois paroles essentielles : « La
+paix soit avec vous. — Aimez-vous les uns les
+autres. — Aimez vos ennemis. » Les Évangiles
+respirent la paix, la commandent et ne paraissent
+pas l’espérer. En attendant, c’est le livre le plus
+pacifiste qui ait été écrit et le seul vraiment pacifiste
+de toute l’antiquité.</p>
+
+<p>Chez les Grecs l’idée pacifiste a été à peu près
+inconnue. M. Lagorgette fait remarquer que dans
+la mythologie populaire (littéraire plutôt, mais il
+n’importe) la Paix était fille de Thémis. Je lui ferai
+observer qu’il s’agit ici de la paix dans la Cité,
+et que ce n’est pas ici d’une idée internationale
+qu’il est question. Comme il l’a très bien reconnu
+lui-même, de peuple à peuple les Grecs n’ont,
+somme toute, reconnu que la force. Socrate, d’après
+Xénophon, que, du reste, il ne faut pas beaucoup
+plus croire sur Socrate que Platon lui-même, conseillait
+de faire le plus de mal possible à ses ennemis
+vaincus, de les dépouiller de leurs biens et de
+leur liberté. Le même Xénophon fait parler ainsi
+son roi idéal : « Prenez ! Tout ce qui est dans la
+ville vous appartient, corps et biens ; vous serez
+philanthropes en laissant quelque chose aux vaincus. »</p>
+
+<p>De même Platon — tout au moins à l’égard du
+Barbare — ne met aucune borne au droit de la
+guerre.</p>
+
+<p>De même Aristote dit précisément : « La guerre
+est une espèce de chasse dirigée contre les hommes
+nés pour obéir et qui refusent l’esclavage ; le fort
+puise dans sa supériorité le droit de dominer. »</p>
+
+<p>Si l’on voulait chercher quelque chose de l’idée
+pacifiste chez les Grecs, ce serait chez les Stoïciens
+et les Cyniques, qui ont, ceux-là une inclination,
+ceux-ci une tendance assez forte à écarter l’idée de
+patrie, à se considérer comme citoyens du monde
+et qui à ce titre peuvent être considérés comme
+pacifistes passifs, si je puis dire, et j’entends par
+cela comme des hommes qui ne cherchent aucun
+moyen d’établir la paix parmi les peuples, mais
+qui acceptent la force, la conquête, l’oppression
+d’où qu’elle vienne et ne croient pas qu’il vaille
+la peine de se défendre contre elle.</p>
+
+<p>Quant aux philosophes de moyen ordre, pour
+ainsi dire, et d’esprit tempéré, ils considèrent la
+guerre : 1<sup>o</sup> comme un fléau et comme une sorte de
+bestialité ; 2<sup>o</sup> comme un pis-aller nécessaire ; et ils
+disent avec Cicéron : « Comme il y a deux manières
+de débattre, l’une par discussion, l’autre par la
+violence, et comme celle-ci est celle des bêtes
+féroces et l’autre celle des hommes, il faut se
+ranger à la seconde si l’on ne peut pas user de la
+première. — <i lang="la" xml:lang="la">Cum sint duo genera decertandi, unum
+per disceptationem, alterum per vim, confugiendum
+est ad posterius si uti non licet superiore.</i> » A la fois
+condamnation de la guerre en principe et aveu
+qu’elle peut être une nécessité. On tirerait de ce
+texte la distinction, fameuse depuis, des guerres
+offensives, qu’il ne faut jamais faire, et des guerres
+défensives qu’il faut accepter quand on ne peut
+les éviter d’aucune manière.</p>
+
+<p>Mais l’esprit romain, l’esprit général de la nation
+romaine n’est nullement ici.</p>
+
+<p>Les Romains ont eu, à l’égard de l’idée de paix,
+une évolution assez intéressante. Ils ont été d’abord,
+comme tous les peuples de l’antiquité, de simples
+belliqueux, obéissant aux suggestions de la
+volonté de puissance et cherchant à tout asservir.
+Admirablement servis par les circonstances qui
+ont fait que jamais, ou presque jamais, deux
+peuples à la fois n’ont été en guerre contre eux,
+ils ont créé un empire très considérable ; ils ont
+même cru avoir soumis le monde entier, illusion
+dont ils durent revenir plus tard ; et l’idée impérialiste
+est née en eux. L’idée impérialiste est
+celle-ci. Il y a un peuple qui, parce qu’il a plus de
+cohésion, de sévère police et de forte discipline
+qu’un autre et que tous les autres, a droit de commander
+à tous les autres. C’est sa mission et sa
+vocation.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Tu regere imperio populos, Romane, memento.</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hæ tibi erunt artes.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cette vocation lui donne tous les droits sur les
+autres peuples, droits dont, du reste, et précisément
+pour commander plus sûrement et mieux, il
+doit user avec intelligence ; et par exemple associer
+les peuples vaincus aux peuples vainqueurs au lieu
+de les pressurer bêtement est de bonne politique
+et de bonne économie administrative.</p>
+
+<p>Cette vocation lui impose des devoirs aussi, et
+non seulement celui de traiter doucement les
+peuples vaincus, et l’on doit tenir les Verrès pour
+des ennemis publics ; mais encore celui de modifier
+sa constitution selon les indications de l’histoire ;
+et par exemple les Romains aiment la république,
+mélange assez heureux d’aristocratie et de
+démocratie ; mais l’immensité de leur empire
+exigeant une concentration du pouvoir, ce sera
+leur devoir de passer de la république à une sorte
+de monarchie, et ils devront accepter ce changement
+dans un esprit patriotique.</p>
+
+<p>Telles sont les grandes lignes de l’idée impérialiste
+chez les Romains.</p>
+
+<p>Enfin, à partir d’un certain moment les Romains,
+comme il arrive toujours aux hommes de se demander
+après avoir fait quelque chose pourquoi
+ils l’ont fait, se sont demandé la raison et comme
+la cause finale de tant d’efforts. Ils se sont dit alors
+que la conquête du monde avait été faite, que
+l’empire romain avait été fait pour établir sur la
+terre le règne de la paix ; que leur œuvre c’était la
+<i lang="la" xml:lang="la">Pax romana</i> ; et ils se sont admirés, non sans quelque
+raison, dans ce grand ouvrage. Ni les Metellus
+ni les Scipions n’avaient songé à cela ; mais, après
+coup, les Romains découvraient en eux-mêmes des
+conquérants pacificateurs, imposant à l’univers la
+paix par la guerre et poursuivant pendant des
+siècles, par les armes, la pacification universelle.
+Ils se justifiaient ainsi et justifiaient la force et
+montraient le droit éminent de la force. Vérité ou
+sophisme, tous les impérialismes et tous les militarismes
+qui devaient venir plus tard se sont inspirés
+de cette maxime ou s’en sont couverts.</p>
+
+<p>Les Romains doivent être en vénération auprès
+des pacifistes superficiels et en exécration chez les
+pacifistes réfléchis. Ils ont créé la paix et ils l’ont
+aimée et vénérée, s’aimant et se vénérant en elle, ce
+qui est gage de vraie vénération et de vrai amour, et
+voilà pour les pacifistes superficiels. — Mais ils ont
+été persuadés que la paix ne pouvait être obtenue
+que par la guerre et par la conquête, puisque
+c’était la seule façon dont ils l’eussent faite ; et en
+cela ils seront toujours en horreur aux pacifistes
+réfléchis qui verront bien que la « Paix romaine »
+est d’un très mauvais exemple et qu’elle sera
+toujours, ou le rêve sincère des conquérants, ou le
+prétexte qu’ils invoqueront pour conquérir, et
+dans les deux cas la paix romaine est féconde
+en guerres éternelles.</p>
+
+<p>Tous les « impérialismes » dérivent directement
+de l’Empire romain et n’en sont qu’une imitation.
+Ils s’appuient de ce grand exemple pour se justifier
+à la fois et pour s’exciter ; pour dire qu’ils doivent
+être honorés comme un bienfait ou comme le commencement
+d’un grand bienfait et pour s’entretenir
+eux-mêmes dans cette pensée que plus ils sont
+vastes dans leurs projets, plus ils sont dans l’idéal
+de leur principe, et que plus ils sont excessifs,
+plus ils sont dans le vrai.</p>
+
+<p>Donc les Romains ont pénétré le monde d’esprit
+guerrier d’autant plus qu’ils l’ont pénétré d’esprit
+de paix. Ils ont donné à la guerre le mérite, la
+noblesse et la grandeur de la paix elle-même. Les
+guerres de pillage des nations barbares <i>et des
+Grecs eux-mêmes</i>, remarquez-le (comme l’a très bien
+remarqué Proudhon), ne peuvent pas séduire les
+esprits ; la guerre romaine en tant que considérée
+comme œuvre de paix, peut séduire tous les individus
+et aussi tous les peuples. Elle ôte à la volonté
+de puissance le scrupule qu’elle pourrait avoir ;
+elle la satisfait et elle l’excuse et elle la justifie.
+Elle lui dit, non seulement : « tu es et l’on ne peut
+pas te méconnaître », mais : « tu es droite et ton
+œuvre est bonne », d’où il suit qu’elle lui dit, non
+seulement : « tu as le droit d’être », mais : « tu as
+le devoir de t’exercer. » Si la seule paix que le
+monde ait connue est sortie de la guerre, la guerre
+se justifie par sa fille, et à l’inverse de telle autre
+noblesse, ses titres de noblesse sont dans ce qui
+vient d’elle et non dans ce dont elle vient. Les
+Romains sont peut-être les créateurs du droit ;
+mais ils le sont tout particulièrement du droit de
+la force. Toute auréole dont la guerre voudra se
+parer lui vient directement des sept collines.</p>
+
+<p>Le moyen âge n’a connu le Pacifisme que par le
+Saint-Siège. Gouvernement romain encore et se
+sentant romain, se considérant à certains égards
+comme successeur de l’Empire, César spirituel, la
+Papauté a eu, elle aussi, du moins en intention, sa
+Paix romaine. Sous deux formes elle a tenté de
+l’établir. Par la trêve de Dieu elle cherchait à atténuer
+les « guerres privées », qui étaient un fléau
+plus redoutable encore que les guerres générales
+et qui décimaient continuellement toutes les populations
+de l’Europe. Par ses prétentions à être
+comme un tribunal des rois, elle essayait une sorte
+d’impérialisme spirituel qui n’est pas autre chose
+que la plus grande pensée et le plus grand dessein
+qui ait traversé le monde. Si l’impérialisme temporel
+peut se défendre par la beauté de son but,
+l’impérialisme spirituel peut se défendre par la
+sainteté du sien. S’il serait très acceptable qu’une
+grande force matérielle, qu’une force matérielle
+incomparable imposât la tranquillité au genre
+humain, fût-ce à son profit à elle, mais évidemment
+aussi à son profit à lui ; il serait bien plus beau
+encore et plus sûr et plus salutaire qu’une grande
+force, toute morale, imposât cette tranquillité par
+le seul moyen du respect dont elle serait l’objet de
+la part de tous.</p>
+
+<p>Non seulement je trouverais bonne la « Paix
+romaine » imposée par le respect, mais en vérité
+je n’aurais rien à redire à une sorte de « terreur
+romaine ». L’Église interdisant l’Enfer ici-bas et
+l’empêchant d’être par la peur qu’elle ferait aux
+hommes de l’Enfer diabolique ; et persuadant à
+l’humanité que créer l’Enfer sur la terre n’est pas
+le moyen de l’éviter ailleurs, mais le sûr moyen de
+le retrouver autre part ; ce serait une chose que je
+ne trouverais aucune raison de juger mauvaise.</p>
+
+<p>Ç’a été l’intention de l’Église, mais la religion,
+quoi qu’on en pense, a toujours été si faible chez
+les hommes qu’elle a été impuissante à les empêcher
+de s’entre-tuer, toute leur nature les y
+poussant invinciblement et tant ils y trouvaient de
+plaisir ; et non seulement ils n’ont pas puisé dans
+leur religion un motif de respecter la vie humaine,
+mais ils y ont puisé un prétexte de s’entre-tuer
+plus encore.</p>
+
+<p>Les guerres de religion, quelque mêlées de
+politique qu’elles aient toujours été et à tel point
+que pour l’historien il n’est pas sûr qu’aucune
+guerre de religion ait été une guerre de religion,
+sont, à les considérer comme guerres religieuses
+au moins de par le prétexte invoqué, un des objets
+de méditations que je recommande le plus aux
+pacifistes et aux bellicistes. Une guerre de religion
+est une guerre qui est faite pour tel ou tel
+motif, mais qui est toujours faite par des hommes
+qui ont de la religion. Or ces hommes religieux,
+poursuivant leur but très pratique, qui est le
+pouvoir, la puissance, la domination, non seulement
+ne sont pas entravés dans leur élan par une
+religion qui recommande la paix et qui en fait un
+devoir ; mais trouvent dans leur religion même
+une excitation belliqueuse qui s’ajoute à toutes les
+autres ! Il semble donc que toute idée et tout
+sentiment — sauf la peur — qui traverse l’esprit
+de l’homme tend naturellement ou est amené naturellement
+à tendre à l’agression. Le cœur
+humain serait comme un vase, où, à cause d’une
+première goutte d’acide qu’il contiendrait, tout ce
+qu’on verserait tournerait en vinaigre.</p>
+
+<p>Je crois en entrevoir la raison, qui n’est pas
+horriblement pessimiste. L’homme n’est pas précisément
+« combatif », foncièrement, primitivement.
+Il est inquiet. Comment ne le serait-il pas, puisqu’il
+n’a pu sortir de l’état affreux où évidemment sa
+faiblesse constitutionnelle l’a maintenu longtemps,
+que par une défiance perpétuelle à l’égard de tout
+danger, de tout ennemi, et Dieu sait s’il était entouré
+d’ennemis et de dangers ! Cette défiance, cette
+inquiétude, survivent en lui ; et de même que,
+parce qu’il n’a pu sortir de l’état primitif qu’à
+force d’inventions habiles, il continue d’inventer
+alors que toutes ses inventions nouvelles sont parfaitement
+inutiles pour son bonheur ; de même,
+parce qu’il a vécu, des centaines de siècles, peut-être,
+dans une angoisse perpétuelle, il vit encore en
+cette angoisse et se persuade qu’il n’est jamais
+assez fort ni assez garanti.</p>
+
+<p>De là sa manie de voir des ennemis partout et
+partout des ennemis si redoutables qu’on ne saurait
+prendre trop de précautions à leur endroit :
+« Cet homme ne pense pas comme moi.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cela vous fait ? dit la sagesse.</p>
+
+<p>— Mais s’il ne pense pas comme moi, il peut
+être un ennemi, comme s’il parlait une autre
+langue, comme s’il était d’un autre pays.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Parce que différence engendre haine, et à me
+voir penser d’une autre façon que lui, il va me
+haïr et m’attaquer.</p>
+
+<p>— Pourquoi vous haïrait-il ?</p>
+
+<p>— Parce qu’à le voir penser d’une autre façon
+que moi, moi je le hais. »</p>
+
+<p>Cercle vicieux qui naît de la défiance toujours
+en éveil, laquelle est née de l’inquiétude primitive,
+laquelle est née de dangers trop réels. Les dangers
+primitifs ont créé l’inquiétude éternelle qui voit
+des périls quand il n’y en a plus et qui à les voir
+les crée, ce qui fait qu’il y en a en effet, de quoi
+l’inquiétude redouble. Une guerre de religion,
+abstraction faite des motifs politiques qui y étaient
+toujours mêlés, est une guerre où chaque homme
+voit dans l’homme d’en face un être différent de
+lui, ce qui n’est pas sûr, ce qui est toujours inquiétant,
+toujours redoutable. L’amour du semblable
+pour le semblable est certainement à mon avis un
+sentiment primitif, naturel, fondamental, irréductible ;
+seulement le semblable <i>n’est jamais assez
+semblable</i> et la moindre différence éveille l’inquiétude.
+Être semblables comme enfants de Dieu
+devrait suffire, être semblables comme disciples du
+Christ devrait suffire ; mais non, celui-ci est
+enfant de Dieu et je le suis ; mais il ne l’est pas de
+la même manière ; celui-ci est disciple du Christ,
+ce que je suis aussi ; mais il ne l’interprète pas de
+la même façon. De quelles différences profondes de
+complexion et de tempérament cette différence
+d’interprétation doit-elle être le signe ! Et s’il est si
+différent de moi, que n’en ai-je pas à craindre !</p>
+
+<p>Chacun faisant le même raisonnement de son côté…</p>
+
+<p>Les guerres de religion sont un exemple de ce
+que peut ajouter à la bellicosité humaine ce qui
+serait le plus propre à l’adoucir, simplement parce
+que, si la religion est principe d’apaisement, les
+différences de religion sont un élément nouveau
+d’<i>inquiétude</i>.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que les <i>sages</i> de la Renaissance,
+s’ils ont tous maudit les guerres religieuses,
+ce qui est assez naturel et ce que je ne songe probablement
+pas à leur reprocher, ne se sont guère
+prononcés formellement contre la guerre elle-même.
+Peut-être sont-ils trop disciples de cette
+antiquité où il est incontestable que la guerre
+était surtout en honneur. Rabelais et Montaigne,
+que M. Lagorgette appelle à son secours, rendent
+peu. On ne peut pas considérer comme condamnation
+philosophique de la guerre le chapitre où est
+raillée la monomanie conquérante de Picrochole,
+ni le chapitre où Rabelais recommande, non point
+de ne pas conquérir, mais de conquérir avec douceur,
+bienveillance et charité à l’égard des vaincus
+(Pantagruel, <small>III</small>, 1). M. Lagorgette a une tendance à
+voir du pacifisme partout où il n’y a point de férocité ;
+c’est un peu forcer les textes.</p>
+
+<p>De même Montaigne, qui a tout dit et dans tous
+les sens, a pu écrire et il a écrit : « Quant à la
+guerre qui est la plus grande et pompeuse des
+actions humaines, je ne saurais volontiers si nous
+nous en voulons servir pour argument de quelque
+prérogative, ou, au rebours, pour témoignage de
+notre imbécillité et imperfection, comme de vrai
+la science de nous entre-défaire et entre-tuer et
+ruiner et perdre notre propre espèce, il semble
+qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire désirer
+aux bêtes qui ne l’ont pas » ; mais il ajoute immédiatement :
+« … elles n’en sont pas universellement
+exemptes pourtant, témoin les furieuses
+rencontres des mouches à miel… » — Et l’on sait
+assez que le plus bel éloge de la vie des camps et
+des vertus qu’elle entretient dans l’homme a été
+écrit par Montaigne : « Il n’est occupation plaisante
+comme la militaire : occupation et noble
+en exécution (car la plus forte, généreuse et
+superbe de toutes les vertus est la vaillance) et
+noble en sa cause : il n’est point d’utilité ni plus
+juste ni plus universelle que la protection du repos
+et grandeur de son pays. La compagnie de tant
+d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs ; la vue
+ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté
+de cette conversation sans art et une façon de vie
+mâle et sans cérémonie ; la variété de mille actions
+diverses ; cette courageuse harmonie de la musique
+guerrière qui vous entretient et échauffe les
+oreilles et l’âme ; l’honneur de cet exercice, son
+âpreté même et sa difficulté… Qui serait fort à
+porter vaillamment les accidents de la vie commune
+n’aurait pas à grossir son courage pour se
+rendre homme d’armes. <i lang="la" xml:lang="la">Vivere, mi Lucili, militare
+est.</i> »</p>
+
+<p>Grotius, un peu plus tard, a été un pacifiste très
+décidé. Son but est surtout, je le sais, de rendre la
+guerre humaine, et de la rendre en quelque sorte
+régulière et juridique en en traçant une sorte de
+code qui la restreint et la réprime dans certaines
+limites ; jusqu’où l’on peut aller dans la guerre et
+jusqu’où l’on ne doit pas aller, et des justes motifs
+de déclaration de guerre et des injustes motifs
+d’agression, c’est de quoi surtout il se préoccupe et
+nous entretient ; et opposer toujours énergiquement
+le Droit à la Force et dénier tout droit à la
+Force et condamner expressément ce qu’on appellera
+plus tard « le Droit de la Force », c’est surtout
+à quoi il vise. — Mais il est bien certain qu’il déteste
+tellement la guerre qu’il en vient, au moins quelquefois,
+à la condamner même quand elle est
+l’expression du droit, même quand elle est incontestablement
+juste. Il dira qu’il ne faut faire la
+guerre que quand, non seulement elle est juste et
+opportune, mais encore présente de grandes, de
+très grandes chances de succès. Il condamne la
+résistance insensée des Sagontins contre les Carthaginois
+et celle de Caton contre César ; il ne
+craint pas de dire : « La vie étant le plus grand
+des biens et valant mieux que la liberté, il n’est
+pas sage de l’exposer pour la liberté et autres
+choses semblables. Il faut préférer l’esclavage. » — Voilà
+du vrai pacifisme.</p>
+
+<p>Grotius ne songe point qu’à parler ainsi il ruine
+sa théorie et proclame en vérité le droit de la
+force. Nous verrons bien en dernière analyse que
+le droit de la force c’est l’infériorité du faible
+acceptée et déclarée par lui. « Je suis votre maître
+si vous ne me résistez jamais, tant, par ne me
+résister jamais, vous me proclamez votre supérieur
+et vous vous reconnaissez d’une nature inférieure à la
+mienne. Si vous préférez toujours la vie à la liberté,
+vous proclamez que moi qui en vous attaquant,
+quoique plus fort que vous, risque toujours quelque
+chose, je suis d’une espèce supérieure à la vôtre. »</p>
+
+<p>La non-résistance c’est une sainteté, peut-être ;
+mais c’est surtout, selon toutes les apparences, une
+servilité. Elle proclame le droit de l’assaillant en
+montrant l’assailli indéfiniment prêt à ne point
+se réclamer du droit. Quel droit ai-je sur un
+animal ? Un droit fondé sur ceci que je puis lui
+commander et qu’il ne songe qu’à m’obéir.</p>
+
+<p>Ce droit de la supériorité de l’espèce est assez
+incontestable. Un peuple qui ne résiste pas signe
+une déclaration d’infériorité d’espèce à l’égard du
+peuple qui l’attaque et reconnaît ainsi le droit de la
+force. Il me semble que Grotius la reconnaît aussi
+quand il recommande au faible de ne pas résister
+au fort. Nous aurons assez l’occasion de revenir
+sur ces questions.</p>
+
+<p>En dehors de Grotius (et de ses commentateurs,
+dont le plus notable est Barbeyrac), vraiment personne
+au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ne s’est occupé du droit de
+guerre et de paix. Bourdaloue, Bossuet, Fénelon,
+ont proféré quelques banalités sur ce sujet, qui ne
+sont que de vagues souhaits de paix parmi les
+hommes, ou condamnations de l’esprit de conquête.
+Trois mots énergiques de Pascal sur le droit de
+tuer selon l’endroit où la frontière est placée ne
+nous donnent évidemment pas le fond de sa pensée
+sur cette question qu’il ne semble pas du reste
+avoir beaucoup étudiée.</p>
+
+<p>Le Pacifisme, peu approfondi encore, mais réel,
+mais déjà un peu consistant, apparaît au <small>XVIII</small><sup>e</sup>
+siècle, très nettement, surtout en France. Montesquieu
+est pour M. Lagorgette un pacifiste, parce
+que M. Lagorgette lit toujours tout le texte mais
+n’en reçoit guère que ce qui lui est favorable. Donc
+Montesquieu est un pacifiste ; mais c’est un pacifiste
+très relatif. Je reconnais qu’il repousse toute
+guerre fondée sur les principes arbitraires de
+gloire, de bienséance et d’utilité. C’est condamner,
+ce que je ne lui reproche pas, neuf guerres sur
+dix. Il réduit le droit de faire la guerre au cas de
+nécessité de conservation. Je ne dis pas au droit de
+légitime défense ; car il est trop intelligent pour
+ne pas savoir que souvent l’attaque n’est qu’une
+forme de la défense : « Entre les sociétés le droit de
+défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité
+d’attaquer lorsqu’un peuple voit qu’une plus
+longue paix en mettrait un autre en état de le
+détruire et que l’attaque est en ce moment le seul
+moyen d’empêcher cette destruction. » (Voltaire a
+blâmé cette déclaration.) Montesquieu admet donc
+que l’on se défende d’avance et accepte ce que
+j’appellerai les guerres offensives de défense.</p>
+
+<p>Il est amené par là à admettre la conquête, en
+tant que la conquête est un moyen, en s’annexant
+un peuple, de se créer un rempart contre un autre
+peuple redoutable et menaçant ; et, admettant la
+conquête, il est conduit à en tracer les justes lois,
+les lois rationnelles et procédant de l’idée d’ordre.
+Un peuple conquérant ne doit pas exterminer le
+peuple conquis ; il ne doit pas en disperser les
+citoyens ; il doit : ou lui donner un gouvernement
+particulier et ne conserver qu’un droit de suzeraineté,
+ou le gouverner lui-même politiquement,
+mais en lui laissant ses lois civiles particulières.
+Du reste, le droit de destruction et le droit de dispersion
+étant sévèrement écartés, Montesquieu,
+qui n’a jamais pu renoncer à être romain, trace un
+tableau infiniment séduisant et où il se complaît,
+de la conquête salutaire, bienfaisante, régénératrice
+du peuple vaincu et que tout peuple faible
+devrait souhaiter de toute son âme. « Au lieu de
+tirer du droit de conquête des conséquences si
+fatales, les politiques auraient mieux fait de parler
+des avantages que ce droit peut apporter quelquefois
+aux peuples vaincus. Les États que l’on conquiert
+ne sont pas ordinairement dans la force de
+leur institution : la corruption s’y est introduite ;
+les lois y ont cessé d’être exécutées ; le gouvernement
+est devenu oppresseur. Qui peut douter
+qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât quelque
+avantage de la conquête même, si elle n’était pas
+destructive ? Un gouvernement parvenu au point
+où il ne peut plus se réformer lui-même, que perdrait-il
+à être refondu ? Un conquérant qui entre
+chez un peuple où, par mille ruses et par mille
+artifices, le riche s’est insensiblement pratiqué une
+infinité de moyens d’usurper ; où le malheureux
+qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenu
+des lois est dans l’oppression et croit avoir tort de
+la sentir, un conquérant, dis-je, peut dérouter
+tout (?), et la tyrannie sourde est la première chose
+qui souffre la violence (?). On a vu, par exemple,
+des États opprimés par des traitants, être soulagés
+par le conquérant qui n’avait ni les engagements
+ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les
+abus se trouvaient corrigés sans même que le conquérant
+les corrigeât. Quelquefois la frugalité de la
+nation conquérante l’a mise en état de laisser aux
+vaincus le nécessaire qui leur était ôté sous le
+prince légitime. Une conquête peut détruire les
+préjugés nuisibles et mettre, si j’ose ainsi parler,
+une nation sous un meilleur génie… C’est à un
+conquérant à réparer une partie des maux qu’il a
+faits. Je définis ainsi le droit de conquête : <i>un droit
+nécessaire, légitime et malheureux</i>, qui laisse toujours
+à payer une dette immense pour s’acquitter
+envers la nature humaine. »</p>
+
+<p>Ceci est tout simplement une proclamation complète
+du droit de la force saine et du droit de la
+guerre civilisatrice. Je dis complète et qui va singulièrement
+loin. Relisez. Tout peuple qui n’est
+plus ou qui n’est pas encore dans la force de son
+institution, c’est-à-dire tout peuple faible ; tout
+peuple qui a un mauvais gouvernement ; tout
+peuple corrompu ; tout peuple opprimé ; tout
+peuple en anarchie ; tout peuple où il y a de mauvais
+riches ; tout peuple où l’impôt est mal établi ;
+tout peuple où les gouvernants sont dévorants, ou
+seulement ne sont pas frugaux ; tout peuple où
+règnent des préjugés jugés funestes ; — peut être
+conquis, pour son plus grand bien, en vertu d’un
+droit nécessaire et légitime, et cela est « malheureux »,
+mais c’est « légitime et nécessaire ». Nous
+avons ici la pure théorie de l’impérialisme romain,
+de l’impérialisme anglais, de l’impérialisme allemand,
+de l’impérialisme américain, et de tous les
+impérialismes. Il n’est pas un peuple faible qui ne
+tombe sous un des articles ci-dessus énumérés ou
+sous plusieurs et dont, par conséquent, la conquête
+par un autre ne soit justifiée par avance. Et donc,
+en dernière analyse, la force pouvant toujours
+trouver, prouver et montrer son droit, il n’y a que
+la force.</p>
+
+<p>Concluons que Montesquieu est un pacifiste,
+puisqu’il n’admet que les guerres de défense ; mais
+concluons que par sa théorie de la conquête il est
+pacifiste et belliciste, pacifiste chez les peuples
+faibles, puisqu’il leur conseille, à tout prendre, de
+se laisser conquérir avec résignation et espérance ;
+belliciste chez les peuples forts, puisqu’il leur conseille,
+dans l’intérêt de l’humanité et dans l’intérêt
+même des peuples faibles, de conquérir les peuples
+faibles pour peu qu’il y ait prétexte à cela et en
+leur montrant que les prétextes ne manquent
+jamais. Après cela je ne me charge pas de dire
+dans quel parti il faut ranger le Président.</p>
+
+<p>Les autres philosophes du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle sont plus
+nettement pacifistes, mais ils n’entrent pas assez
+dans le détail de leurs raisons. Voltaire, le marquis
+d’Argenson, Frédéric II lui-même, se piquent de
+pacifisme et déplorent la folie de la guerre. Diderot,
+en son article <i>Paix</i> du <i>Dictionnaire encyclopédique</i>,
+n’a guère écrit qu’un lieu commun sur
+les bienfaits de la paix et les horreurs de la guerre
+sans aucune idée considérable ; c’est du Malherbe
+délayé en prose assez plate. Il est du moins plus
+intéressant dans sa <i>Promenade du sceptique</i>, où il
+démontre que toutes les guerres viennent des
+prêtres : « Parcourez l’histoire ecclésiastique et
+vous serez convaincu que si la religion chrétienne
+eût conservé son ancienne simplicité ; que si l’on
+n’eût exigé des hommes que la connaissance de
+Dieu et l’amour du prochain ; que si l’on n’eût
+point embarrassé le christianisme d’une infinité
+de superstitions qui l’ont rendu dans les siècles à
+venir (?) indigne d’un Dieu aux yeux des gens
+sensés, en un mot que si l’on n’eût prêché aux
+hommes qu’un culte dont ils eussent trouvé les
+premiers fondements dans leur âme ; ils ne l’auraient
+jamais rejeté et ne se seraient point querellés
+après l’avoir admis. L’intérêt a engendré les
+prêtres, les prêtres ont engendré les préjugés, les
+préjugés ont engendré les guerres et les guerres
+dureront tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés
+tant qu’il y aura des prêtres et les prêtres tant
+qu’il y aura de l’intérêt à l’être. » — Cette conception
+est certainement originale ; mais elle manque
+peut-être un peu de profondeur.</p>
+
+<p>L’abbé de Saint-Pierre, que je place ici pour le
+rapprocher de son commentateur Jean-Jacques
+Rousseau, avait, comme on le sait assez, conçu et
+dressé un projet de « Paix perpétuelle ». Je le rapporte
+ici sommairement, parce que, si chimérique
+qu’on le puisse trouver, il sort des banalités théoriques
+et au moins cherche à être pratique ; parce
+que les projets modernes qu’on trouvera à la fin
+de cet écrit ne diffèrent pas essentiellement de
+celui de l’abbé, et enfin parce que les œuvres de
+l’abbé de Saint-Pierre ne sont pas dans toutes les
+bibliothèques.</p>
+
+<p>« Il y aura désormais entre les souverains d’Europe
+qui auront signé les articles suivants une
+alliance générale et perpétuelle : premièrement
+pour former le corps de l’arbitrage européen ;
+secondement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle
+contre toutes les guerres civiles et étrangères ;
+troisièmement pour avoir sûreté parfaite et
+perpétuelle de leur conservation personnelle et de
+la conservation de leur postérité sur le trône ;
+quatrièmement, pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle
+de la conservation de leurs États et de leurs
+droits en l’état qu’ils les possèdent actuellement
+et suivant les derniers traités ; cinquièmement
+pour avoir une grande diminution de leur dépense
+militaire afin de s’employer plus utilement à augmenter
+les richesses et le bonheur de leurs sujets ;
+sixièmement pour avoir toujours la plus grande
+liberté qu’il soit possible dans leur commerce ;
+septièmement pour avoir toujours sûreté parfaite
+de l’exécution entière et perpétuelle de leurs
+promesses réciproques tant passées que futures ;
+huitièmement pour avoir sûreté entière que leurs
+différends présents et futurs seront toujours terminés
+sans aucune guerre. — Les membres du
+corps européen, pour terminer entre eux leurs
+différends présents et à venir, ont renoncé et renoncent
+pour eux et leurs successeurs à la voie
+funeste et ruineuse des armes et sont convenus de
+prendre toujours la voie de la conciliation ou de la
+diète européenne par la médiation de quelques
+plénipotentiaires des membres du corps européen ;
+et, en cas que cette médiation ne suffise pas, <i>ils
+sont convenus de s’en rapporter au jugement des
+autres membres représentés à la diète européenne
+par leurs plénipotentiaires</i>, à la pluralité des voix
+pour la provision et aux trois quarts des voix pour
+le jugement définitif qui ne s’y fera que cinq ans
+après le jugement provisoire… Les dix-neuf plus
+puissants souverains de l’Europe… [suit l’énumération
+de ceux-ci]… auront tous chacun une voix et
+contribueront chacun selon leurs revenus et leurs
+charges aux dépenses communes <i>pour les subsistances
+des troupes de l’Alliance générale</i> sur les
+frontières, et cette contribution sera réglée au
+congrès à la pluralité des voix des alliés… Si
+quelqu’un des associés <i>ou autres souverains</i> refusait
+l’arbitrage de la diète et d’exécuter le jugement de
+la grande alliance, s’il faisait des préparatifs de
+guerre, s’il tentait de faire des négociations pour
+diviser les alliés, la grande alliance le regardera
+comme perturbateur du repos de l’Europe et agira
+contre lui offensivement jusqu’à ce qu’il ait accepté
+l’arbitrage, exécuté le jugement et donné sûreté de
+réparer le tort qu’il aura causé et de rembourser
+les frais de guerre des alliés. »</p>
+
+<p>En un mot l’abbé de Saint-Pierre, comme certains
+logiciens prouvent la chose à prouver par la
+chose à prouver elle-même, établissait la concorde
+de l’Europe sur la concorde de l’Europe. Il mettait
+la paix européenne à faire entre les mains d’un
+corps européen qui la supposait faite et voulue
+par tous.</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela pour le railler ni le blâmer ;
+car je suis persuadé que c’est précisément ainsi
+que se font les choses. La justice s’établit dans un
+peuple quand déjà elle y existe et qu’elle n’a plus
+qu’à s’organiser ; un gouvernement despotique
+s’établit dans un peuple quand déjà les mœurs y
+sont despotistes ; l’anarchie est spontanée avant
+d’être normale, et, comme a dit très bien Chateaubriand,
+la Révolution était faite lorsqu’elle éclata.
+Donc l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait organiser
+les États-Unis d’Europe qu’en les supposant
+désirés ou acceptés déjà, c’est-à-dire existants.
+Mais c’est précisément cette supposition philanthropique
+qui était fausse.</p>
+
+<p>Jean-Jacques Rousseau examina ce projet, déjà
+bien oublié quand il y jeta les yeux, avec le ferme
+bon sens et le sang-froid dont il n’était pas dépourvu
+quand il lui plaisait de se résigner à les avoir.
+Rousseau fait remarquer qu’il n’est pas très probable
+que tous les souverains d’Europe ni même
+quelques-uns abdiquent, car c’est le mot qu’il n’a
+pas employé, mais qu’il aurait pu écrire, en se
+soumettant à une diète où chacun n’aurait qu’une
+voix sur dix-neuf : « Les souverains se soumettront-ils
+dans leurs querelles à des voies juridiques,
+<i>que toute la rigueur des lois n’a jamais pu
+forcer les particuliers à admettre dans les leurs</i> ?
+Un simple gentilhomme offensé dédaigne de
+porter ses plaintes au tribunal des maréchaux de
+France, et vous voulez qu’un roi porte les siennes
+à la diète européenne ? Encore y a-t-il cette différence
+que l’un pèche contre les lois et expose doublement
+sa vie, au lieu que l’autre n’expose guère
+que celle de ses sujets. » — Rousseau se demande
+aussi si les grands avantages qui doivent résulter
+d’une paix perpétuelle pour le commerce seront
+bien sentis des intéressés et sa remarque sur ce point
+est au moins ingénieuse : « Les grands avantages
+qui doivent résulter pour le commerce d’une paix
+générale et perpétuelle sont bien, en eux-mêmes,
+certains et incontestables : mais <i>étant connus à
+tous ils ne seront réels pour personne</i>, attendu que
+de tels avantages <i>ne se sentent que par leurs différences</i>
+et que pour augmenter sa puissance relative,
+on ne doit chercher que des biens exclusifs. »</p>
+
+<p>Il faut encore tenir compte des intérêts des ministres
+qui ont encore plus de raison que les princes
+de pouvoir faire la guerre à leur gré, à un moment
+donné et à un moment choisi par eux : « Les
+ministres ont besoin de la guerre pour se rendre
+nécessaires, pour jeter le prince dans des embarras
+dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre
+l’État, s’il le faut, plutôt que leur place ; ils en ont
+besoin pour vexer le peuple sous prétexte des
+nécessités publiques ; ils en ont besoin pour placer
+leurs créatures, gagner sur les marchés et foires,
+en secret, mille odieux monopoles ; ils en ont besoin
+pour satisfaire leurs passions et s’expulser mutuellement ;
+ils en ont besoin pour s’emparer du
+prince en le tirant de la cour quand il s’y forme
+contre eux des intrigues dangereuses ; ils perdraient
+toutes ces ressources par la paix perpétuelle. »</p>
+
+<p>Notez encore, et il y faut bien venir, qu’à supposer
+de la bonne volonté et des intentions droites
+et des sentiments philanthropiques de la part des
+princes et des ministres, le moment ne viendra
+jamais où toutes ces bonnes volontés se retrouveront
+<i>en même temps</i> d’accord. Il y a là un concours
+d’esprit de solidarité triomphant de l’intérêt particulier
+qui est bien invraisemblable, qu’il est téméraire
+de supposer se produisant tout à coup, plus
+téméraire encore de supposer se prolongeant. Pour
+<i>aider</i> un peu ce concours à se produire, il faudrait
+toujours persuader un peu violemment
+quelques récalcitrants, tantôt ceux-ci, tantôt
+d’autres, et nous voilà ramenés à la force : « Même
+avec la bonne volonté que les princes ni leurs
+ministres n’auront jamais, il ne faut pas croire
+qu’il fût aisé de trouver un moment favorable à
+l’exécution de ce système ; car il faudrait pour cela
+que la somme des intérêts particuliers ne l’emportât
+pas sur l’intérêt commun, et que chacun
+crût voir dans le bien de tous le plus grand bien
+qu’il peut espérer pour lui-même. Or ceci demande
+un concours de sagesse dans tant de têtes et <i>un
+concours de rapports dans tant d’intérêts</i>, qu’on ne
+doit guère espérer du hasard l’accord fortuit de
+toutes les circonstances nécessaires. Cependant si
+cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force qui
+puisse y suppléer ; et alors il n’est plus question
+de persuader mais de contraindre, et il ne faut plus
+écrire des livres, mais lever des troupes. »</p>
+
+<p>Pour toutes ces raisons, Rousseau concluait que
+le projet de l’abbé de Saint-Pierre n’avait formellement
+contre lui que l’impossibilité d’un commencement
+d’exécution : « Quoique ce projet fût
+très sage, les moyens de l’exécuter se sentaient de
+la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait bonnement
+qu’il ne fallait qu’assembler un congrès et proposer
+ses articles : qu’on allait les signer et que
+tout serait fait. Convenons que dans tous les projets
+de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet
+des choses quand elles seraient établies ; mais il
+jugeait comme un enfant des moyens de les établir. »</p>
+
+<p>Rousseau ne s’est pas contenté de réfuter l’abbé
+de Saint-Pierre, il a, quoique beaucoup trop
+brièvement, donné son avis sur le fond de la question.
+Rien n’est plus désirable, selon lui, que les
+États-Unis d’Europe (excusez l’anachronisme), mais
+rien n’est plus certain que ceci qu’ils ne peuvent
+être établis que par la force, et par conséquent on
+ne sait point en dernière analyse s’il faut les
+désirer pour eux-mêmes ou les craindre en considération
+des moyens qui seraient nécessaires pour
+les fonder : « Qu’on ne dise point que si son système
+n’a pas été adopté, c’est qu’il n’était pas bon ; qu’on
+dise au contraire qu’il était trop bon pour être
+adopté ; car le mal et les abus, dont tant de gens
+profitent, s’introduisent d’eux-mêmes ; mais ce qui
+est utile au public ne s’introduit guère que par la
+force, attendu que les intérêts particuliers y sont
+toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est
+à présent un projet bien absurde ; mais qu’on nous
+rende un Henri IV ou un Sully, la paix perpétuelle
+deviendra un projet raisonnable. Ou plutôt admirons
+un si beau plan ; mais consolons-nous de ne
+pas le voir exécuter ; car cela ne peut se faire que
+par des moyens violents et redoutables à l’humanité.
+On ne voit point de ligues fédératives s’établir
+autrement que par des révolutions, et, sur ce
+principe, qui de nous oserait dire si cette ligue
+européenne est à désirer ou à craindre ? Elle ferait
+peut-être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en
+préviendrait pour des siècles. »</p>
+
+<p>Ailleurs, saisissant très bien le nœud même de
+la question, Rousseau insiste sur ceci que le droit
+civil régit les individus faisant partie d’une nation ;
+mais que le droit naturel, c’est-à-dire la
+force, continue de régir les nations : « Le droit civil
+étant ainsi devenu la règle commune des citoyens, la
+loi de nature n’a plus lieu qu’entre les diverses
+sociétés… Les corps politiques restant entre eux
+dans l’état de nature se ressentirent bientôt des
+inconvénients qui avaient forcé les particuliers
+d’en sortir, et cet état devint encore plus funeste
+entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant
+entre les individus… » (<i>Inégalité.</i>)</p>
+
+<p>Il n’y a pas selon lui de société générale du genre
+humain, et il semble bien qu’il est persuadé qu’il
+ne peut pas y en avoir. Cette société n’est qu’une
+abstraction des philosophes. Si elle existait, même
+en puissance, il y aurait une sorte de <i lang="la" xml:lang="la">sensorium
+commune</i> servant à la communication entre toutes
+les parties de cet ensemble ; il y aurait une langue
+universelle. Ce qui nous fait rêver d’une société
+universelle, ce sont nos sociétés particulières ; mais
+les sociétés particulières ont seules une réalité concrète ;
+« l’établissement des petites républiques
+nous fait songer à la grande, et nous ne commençons
+proprement à devenir hommes qu’après avoir
+été citoyens. Par où l’on voit ce qu’il faut penser
+de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur
+amour pour la patrie par leur amour pour le genre
+humain, se vantent d’aimer tout le monde pour
+avoir le droit de n’aimer personne<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Contrat social</i>, rédaction primitive, édition Dreyfus-Brisac.
+Cf. <i>Jean-Jacques Rousseau et le droit des gens</i>, par
+M. Lassudrie-Duchêne.</p>
+</div>
+<p>Donc : « D’homme à homme nous vivons dans
+l’état civil et soumis aux lois, de peuple à peuple
+chacun jouit de sa liberté individuelle. » (<i>Ibid.</i>) En
+l’absence d’un droit international que précisément
+l’existence des nations empêche d’exister, puisque
+si ce droit existait il n’y aurait qu’une nation, il ne
+peut y avoir que guerre ou conventions pacifiques
+toutes temporaires : « La raison sans guide assuré,
+se pliant toujours vers l’intérêt personnel, dans
+les choses douteuses, <i>la guerre serait encore inévitable
+quand même chacun voudrait être juste</i>. Tout
+ce qu’on peut faire avec de bonnes intentions c’est
+de décider ces sortes d’affaires par la voie des
+armes ou de les assoupir par des traités passagers. »
+(<i>Gouvernement de Pologne.</i>) « Les alliances,
+les traités, la foi des hommes, tout cela peut lier le
+faible au fort et ne lie jamais le fort au faible. »
+(<i>Œuvres inédites</i>, Ed. Streckeinsen-Moultou, p. 62.)
+« Quant à ce qu’on appelle droit des gens, il est
+certain que faute de sanction, ses lois ne sont que
+des chimères plus faibles encore que la loi de
+nature. Celle-ci parle au moins au cœur des
+particuliers, au lieu que le droit des gens, n’ayant
+d’autre garant que l’utilité de celui qui s’y soumet,
+ses décisions ne sont respectées qu’autant que l’intérêt
+les confirme… et tenant à des institutions
+humaines et qui n’ont point de terme absolu, il
+varie et doit varier de nation à nation. » (<i>Fragment
+relatif à l’état de guerre</i>. Ed. Dreyfus-Brisac.)</p>
+
+<p>Non comme assiette d’une paix perpétuelle, mais
+comme frein pouvant quelquefois arrêter la guerre,
+Rousseau songea à une ligue des petits États, à une
+« république confédérative des petits États »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+Nous retrouverons cette idée dans le cours du
+présent livre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir M. Lassudrie-Duchêne, ouvrage cité.</p>
+</div>
+<p>Voltaire, comme sur toutes les questions, a eu
+plusieurs avis différents sur la guerre. Plusieurs
+fois il la maudit, en philosophe humanitaire qu’il
+était et qu’il était très sincèrement. Quelquefois il
+la reconnaît comme une nécessité et une loi de l’espèce.
+Ailleurs sa verve s’excite contre les songe-creux
+qui rêvent de paix perpétuelle. Il faut lire
+surtout de lui sur ce sujet l’article <i>Guerre</i> dans le
+<i>Dictionnaire philosophique</i> et le <i>Dialogue entre
+A. B. C.</i> En voici, rapidement, les passages les
+plus caractéristiques : « Philosophes moralistes,
+brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques
+hommes fera loyalement égorger des milliers
+de nos frères, la partie du genre humain consacrée
+à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans
+la nature entière… Ce qu’il y a de pis c’est que la
+guerre est un fléau inévitable. Si l’on y prend garde,
+tous les hommes ont adoré le dieu Mars. Le célèbre
+Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant
+dit qu’il est juste de porter le fer et la flamme
+chez ses voisins dans la crainte qu’ils ne fassent
+trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois,
+c’est celui des droits de Borgia et de Machiavel. Si
+malheureusement il a dit vrai, il faut écrire contre
+cette vérité quoiqu’elle soit prouvée par les
+faits… » — « Voilà de tristes alternatives. Quoi !
+point de loi de la guerre ? point de droit des gens ? — J’en
+suis fâché ; mais il n’y en a point d’autre
+que de se tenir continuellement sur ses gardes.
+Tous les rois, tous les ministres pensent comme
+nous ; et c’est pourquoi douze cent mille hommes
+en Europe font aujourd’hui la parade tous les jours
+en temps de paix. Qu’un prince licencie ses troupes ;
+qu’il laisse tomber ses fortifications en ruine
+et qu’il passe son temps à lire Grotius, vous verrez
+si, dans un an ou deux, il n’aura pas perdu son
+royaume. — Ce sera une grande injustice. — D’accord. — Et
+point de remède à cela ? — Aucun,
+sinon de se mettre en état d’être aussi injuste que
+ses voisins. Alors l’ambition est contenue par l’ambition ;
+alors les chiens d’égale force montrent les
+dents et ne se déchirent que lorsqu’ils ont à disputer
+une proie… — Quelle funeste condition que
+celle des hommes ! — Celle des perdrix est pire ;
+les renards, les oiseaux de proie les dévorent, les
+chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent,
+et cependant il y en a toujours. La nature conserve
+les espèces et se soucie très peu des individus. — Vous
+êtes dur et la morale ne s’accommode pas
+de ces maximes. — Ce n’est pas moi qui suis dur ;
+c’est la destinée. »</p>
+
+<p>Vauvenargues, qui est rarement de l’avis de ses
+contemporains, pense peu de bien de la paix. Tout
+en s’affligeant de ce que les armées de son temps
+ne soient animées ni par l’intérêt de la guerre
+qu’ils soutiennent, ni par l’amour de la gloire, ou
+de la patrie, mais simplement menées et ramenées
+par le tambour, ce qui, du reste, ne signifie pas
+grand’chose ; il méprise la paix « qui borne les
+talents et amollit le peuple » et il exalte la vertu
+militaire : « Il n’y a pas de gloire achevée sans
+celle des armes. »</p>
+
+<p>Quoique cette étude soit surtout consacrée au
+Pacifisme en France, on s’étonnerait avec quelque
+raison que le nom de Kant ne s’y trouvât point.
+Kant, jeune encore à la vérité, et tout à fait, ce
+semble, sous l’influence de Rousseau, constate que
+chaque société repose sur un contrat et qu’il n’y
+a aucun contrat <i>entre</i> les sociétés, qu’en conséquence
+le droit des gens n’existe pas et que le
+mot lui-même de droit des gens est un vocable
+pédantesque qui devrait être banni de la langue
+politique. Le droit des gens n’existe pas ; mais il
+devrait exister, et les sociétés sont précisément les
+unes en face des autres aujourd’hui comme étaient
+les hommes les uns en face des autres avant que
+la société existât ; et il faut conclure le contrat
+intersocial comme on a conclu le contrat social,
+sans quoi l’on n’a que déplacé la barbarie.
+« Comme les particuliers ont renoncé à la liberté
+anarchique des sauvages, de même les États
+doivent renoncer à la liberté anarchique des sauvages
+pour se soumettre à des lois coercitives et
+former ainsi un « état de nations » qui tende à
+embrasser insensiblement tous les peuples de la
+terre<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. » — C’est cet état de nations que Kant réclame
+comme solution de la question, et il est parfaitement
+certain qu’il n’y en a pas d’autre, en ce
+sens que la guerre existera tant que tous les peuples
+ne seront pas confédérés ou conquis, tant qu’ils ne
+seront pas arrivés par l’entente ou obligés par la
+force à n’en former qu’un. — Ailleurs, du reste,
+Kant range la guerre dans la catégorie des maux
+nécessaires et indéfiniment nécessaires, en ce sens
+du moins que leur nécessité diminuera toujours
+et ne cessera absolument jamais. En conquérant la
+liberté l’homme a introduit le mal dans les conditions
+de son existence (idée de la « chute », transposée
+en théorie philosophique ; Rousseau déjà,
+inconsciemment peut-être, était pénétré de cette
+idée). Ce mal c’est la civilisation : labeur, effort,
+concurrence, rivalité, lutte, guerre. Mais ce mal
+lui-même est condition et facteur d’un bien, d’un
+bien relatif, le seul dont l’humanité soit capable
+depuis la chute, mais d’un bien relatif et qui doit
+toujours aller s’augmentant et se rapprochant du
+bien absolu, sans jamais l’atteindre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir Victor Delbos : <i>les Idées de Kant sur la paix perpétuelle</i>,
+Nouvelle Revue, 7 août 1899.</p>
+</div>
+<p>Une des formes de ce mal condition d’un bien,
+c’est la guerre. La guerre est un des moyens par
+lesquels l’humanité, avec aveu de la Providence, se
+tire d’un état de stagnation et de corruption : « Il
+faut avouer que les plus grands maux qui pèsent
+sur les peuples civilisés nous sont attirés par la
+guerre et non pas tant par la guerre passée ou
+présente que par les préparatifs ininterrompus
+et même sans cesse multipliés de la guerre future.
+Mais… y aurait-il cette culture, cette
+étroite union des classes de l’État et l’accroissement
+de la population et même ce degré de
+liberté qui, quoique très resserré par des lois,
+existe encore, si cette guerre toujours redoutée
+n’imposait pas même aux chefs de l’État le respect
+de l’humanité ? Qu’on en juge par la Chine, qui,
+par sa situation, peut redouter sans doute quelque
+incursion imprévue ; mais non un ennemi puissant,
+et où, en conséquence, toute trace de liberté est
+anéantie [et, pourrait-il ajouter, tout souci de progrès
+dans la culture absent]. Au degré, donc, de
+culture où l’espèce humaine se trouve encore, la
+guerre est un moyen indispensable de conduire
+cette culture plus avant encore ; et ce n’est qu’après
+une culture achevée — qui le sera Dieu sait
+quand — que la paix perpétuelle nous serait salutaire,
+et ce n’est d’ailleurs que par cette culture
+achevée que cette paix perpétuelle serait possible<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Cf. Victor Delbos, <i>la Philosophie pratique de Kant</i>.</p>
+</div>
+<p>Comment Kant conciliait-il ces idées en apparence
+assez contradictoires ? Je n’en sais rien. Peut-être
+ainsi : la guerre est un mal condition nécessaire
+d’un bien, comme, du reste, tous les biens
+de l’humanité, en son état d’imperfection, sont
+sous la condition de certains maux. La guerre
+existera toujours, et il ne faut pas souhaiter qu’elle
+disparaisse complètement. Mais le progrès de
+l’humanité consiste à diminuer indéfiniment la
+nécessité des maux comme condition des biens,
+la nécessité du mal comme condition du bien.
+De même que le travail, l’effort, sont depuis
+la chute une condition de la vie saine, mais
+peuvent être progressivement réduits jusqu’à un
+minimum nécessaire mais suffisant ; de même la
+guerre à la fois est nécessaire et peut être réduite
+à un minimum suffisant. Remarquez que ce
+minimum pourrait être, non pas même la guerre,
+mais seulement la crainte de la guerre, l’idée
+de la guerre considérée comme pouvant venir.
+Ce minimum suffirait vraisemblablement pour
+que le genre humain ne retombât point dans
+l’incurie et la stagnation. Donc il n’est pas inconciliable
+d’affirmer la guerre comme saine, salutaire
+et même nécessaire et de pousser tous les peuples
+à n’en former qu’un. Quand ils n’en formeront
+qu’un, ils seront encore tenus en éveil par la crainte
+que cette unité ne se brise et par la pensée que
+cette unité est une réussite peut-être éphémère.
+La guerre alors existerait encore, à l’état virtuel,
+pour ainsi parler ; c’est là son minimum, vers
+lequel il faut tendre ; mais ce minimum suffirait
+encore à remplir l’office que la guerre réelle remplit
+aujourd’hui. De même que l’instinct social,
+ardent quand il s’agit de constituer une société,
+ne périt pas quand cette société est faite ; mais
+subsiste, encore très puissant, à cause du sentiment
+que l’on a que la société peut se dissoudre,
+si bien qu’au fond c’est l’individualisme, sa présence
+et le sentiment qu’on a de sa présence qui
+soutient la société ; de même « l’état de nations »
+subsisterait et le contrat international serait fort
+par le seul sentiment que l’on aurait que cet état
+pourrait se dissoudre et ce contrat se relâcher ; si
+bien que ce serait encore, sinon la guerre, du
+moins l’idée de la guerre qui, après avoir <i>suggéré</i>
+la paix, la maintiendrait.</p>
+
+<p>Il est possible que Kant ait <i>concilié</i> ainsi.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pendant la Révolution française l’esprit public
+en France fut généralement belliqueux ; cependant
+il y eut des pacifistes. En mai 1790, quand se
+posa la fameuse question du droit de paix et de
+guerre, c’est-à-dire de savoir qui dans une nation
+libre a le droit de déclarer la guerre, la question
+plus générale de la guerre elle-même se posa incidemment
+et les pacifistes manifestèrent leur sentiment.
+Le duc de Lévis, s’efforçant de réfuter
+Montesquieu, déclara que la guerre défensive était
+seule légitime ; le curé Jallet affirma, peut-être
+sans tenir assez compte de l’histoire, qu’il n’y aura
+plus de guerre lorsque toutes les nations seront
+libres ; les frères Lameth, Robespierre, indiquèrent
+quel grand danger c’était pour la liberté qu’une
+diversion par le moyen d’une guerre, et le duc
+d’Aiguillon trouvant la formule des démocraties
+jalouses (comme des aristocraties jalouses), s’écria,
+comme Hannon dut faire à Carthage : « Un roi
+victorieux est un grand danger pour la liberté. »</p>
+
+<p>L’Assemblée, sans être cosmopolite, n’était pas
+d’un patriotisme très intransigeant ; car, lorsque
+Cazalès, attaquant sans ménagement « les adages
+de la philosophie moderne », proclama que la
+guerre offensive peut être juste et exalta l’amour de
+la patrie s’écriant : « Le sang d’un seul de mes
+concitoyens m’est plus précieux que celui de
+tous les peuples du monde », l’Assemblée protesta
+par des clameurs qui couvrirent sa voix, et il dut
+faire des excuses. Mirabeau, comme presque toujours,
+dit le mot de la situation, et d’une situation
+qui devait être la même bien longtemps après lui :
+« Je me demande si, parce que nous changeons
+tout à coup notre système politique, nous forçons
+les autres nations à changer le leur. Jusque-là, cependant,
+la paix perpétuelle demeure un rêve, et
+un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer
+devant une Europe en armes. »</p>
+
+<p>Pendant la suite de la Révolution française je
+n’ai pas besoin de dire que l’esprit public en
+France fut généralement très belliqueux ; mais il
+le fut de plusieurs manières qu’il faut savoir
+distinguer et dont il faut essayer de mesurer l’importance
+relative.</p>
+
+<p>Pour les uns la France se défendait, n’avait qu’à
+se défendre et ne devait songer qu’à se défendre,
+elle, son territoire et ses institutions.</p>
+
+<p>Pour les autres elle faisait une guerre ou une
+suite de guerres qui, défensives en leur commencement,
+devenaient et devaient devenir conquérantes.
+Ce point de vue a été admirablement mis
+en lumière par Albert Sorel. Les chefs de la Révolution,
+suivant lui, ne sont pas autre chose que les
+continuateurs de la monarchie française, et le
+rêve de frontières élargies, de France dominant
+par tout pays de langue française et suzeraine de
+l’Italie, ils le reprennent et le réalisent en profitant
+des forces nouvelles que la secousse révolutionnaire
+leur a mises en main. Et il n’y a rien de
+plus juste que cette analyse.</p>
+
+<p>Pour d’autres enfin, qu’il ne faut pas confondre
+avec les précédents, quoiqu’il soit bien clair que
+ces deux conceptions ont pu se mêler et s’entrelacer
+dans quelques esprits, pour d’autres, la pensée de
+l’ancienne monarchie est dépassée et une idée
+« impérialiste » est née, une idée essentiellement
+et éminemment impérialiste. Cette idée est celle-ci :
+les Français, par la Révolution qu’ils viennent de
+faire, se sont révélés le premier peuple du monde.
+Ils vont conquérir l’Europe par droit de souveraineté
+intellectuelle et morale, « le peuple souverain
+s’avance » ; ils vont conquérir l’Europe, mais pour
+lui donner la paix et la liberté, pour renverser
+tous les tyrans et pour faire une Europe républicaine,
+démocratique, égalitaire, sous des lois
+inspirées par la <i>Déclaration des droits de l’homme</i>
+et sous l’hégémonie protectrice de la France.</p>
+
+<p>Cette dernière conception où se mêlent, tout
+comme chez les Romains d’un certain temps, le
+patriotisme, l’esprit de conquête, l’impérialisme,
+la volonté de puissance, la bonne volonté humanitaire,
+l’amour de la guerre et l’amour de la paix, a
+été, à mon avis, la pensée la plus répandue à
+l’époque révolutionnaire, et personne, à mon sentiment,
+n’a exprimé plus juste l’âme de la France
+à cette époque que M.-J. Chénier :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et partout dans la nuit profonde</div>
+<div class="verse">Plongeant l’infâme royauté,</div>
+<div class="verse">Les Français donneront au monde</div>
+<div class="verse">Et la paix et la liberté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cet état d’âme impérialiste n’a rien du reste que
+de très noble et fait honneur aux Français de
+1793. Chaque peuple, quand il est arrivé à l’apogée
+de sa force, fait son rêve d’impérialisme à sa
+manière et selon son tempérament. L’Anglais
+voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût
+anglais et pour qu’il fût protestant ; l’Allemand
+voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il
+fût allemand et pour qu’il fût moral ; l’Américain
+voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il
+fût américain et pour qu’il fût énergique, entreprenant
+et exploiteur intensif de la planète ; le
+Français de 1793 voulait que le monde lui appartînt
+pour qu’il fût français et pour qu’il fût républicain
+et égalitaire. L’impérialisme est toujours
+un composé d’orgueil national et d’apostolat. Les
+Romains, les Arabes et les modernes sont à cet
+égard dans des états d’esprit, sinon identiques, du
+moins très peu différents.</p>
+
+<p>C’est ce qui fait bien comprendre et l’engouement
+des Français pour le Premier Empire et
+certaines illusions longtemps persistantes à l’endroit
+du Premier Empire. Le Premier Empire a été
+pour beaucoup de Français, avant et après 1815, la
+continuation de la Révolution française. Aucune
+opinion n’est plus fausse, mais il y a en elle
+beaucoup d’apparences. Le Premier Empire a été
+pour le paysan français la continuation de la Révolution
+française parce qu’il lui garantissait la
+propriété des biens nationaux ; le Premier Empire
+a été la continuation de la Révolution française
+pour les hommes qui, en 1793, voyaient dans la
+Révolution française la conquête des limites naturelles
+du peuple français ; le Premier Empire a été
+la continuation de la Révolution française même
+pour ceux qui avaient eu dans l’esprit « l’impérialisme
+de 1793 ». Au fond de cet impérialisme-là il
+y avait surtout l’idée de l’hégémonie française,
+et c’était cette hégémonie que Napoléon I<sup>er</sup>
+fondait ; il y avait aussi l’idée de l’Europe réparée
+et refondue à l’imitation de la <i>Déclaration des
+droits de l’homme</i>, et c’est à quoi l’œuvre du Premier
+Empire répondait peu ; <i>mais encore</i> l’Empire
+remplaçait les vieilles monarchies par des monarchies
+nouvelles avec monarques sans aïeux, et cela
+avait quelque chose de démocratique, et, s’il n’imposait
+aux Européens rien qui ressemblât à la <i>Déclaration
+des droits de l’homme</i>, il leur imposait le code
+civil, lequel contenait quelques principes de quasi-égalité
+ou de pseudo-égalité. C’était assez, le prestige
+de la gloire aidant, pour que le Premier
+Empire fît figure de continuateur de la Révolution
+dans des esprits qui ne se piquaient pas d’une très
+grande rigueur.</p>
+
+<p>L’impérialisme français réduit à ces termes :
+hégémonie de la France, Europe modernisée à
+l’imitation de la France et pacifiée par la prépondérance
+de la France, a échauffé les têtes françaises
+de 1793 environ jusqu’en 1815 et y a laissé
+des traces profondes depuis 1815 jusqu’en 1848.</p>
+
+<p>Cependant, dès le lendemain même de la
+chute du Premier Empire, des traces de pacifisme
+et de propagande pacifique se laissent voir en
+France. Des sociétés des amis de la paix se
+forment dès 1816. Saint-Simon s’écrie en 1820 :
+« Plus d’honneurs pour les Alexandres ! Vivent les
+Archimèdes ! Plus d’honneurs pour les conquérants,
+pour les dévastateurs de l’espèce humaine !
+Vivent ses bienfaiteurs, les savants et les travailleurs ! » — Auguste
+Comte rapporte ce propos qu’il
+a souvent entendu de la bouche de Saint-Simon :
+« Grâce au progrès des lumières et de la civilisation,
+ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer
+à se réaliser. La guerre, le luxe, la misère, le
+pillage légal et organisé peuvent disparaître peu
+à peu ; on peut, par des moyens doux et faciles,
+établir la paix et l’aisance du plus grand nombre… »
+Après Saint-Simon la plupart de ses élèves, mais
+particulièrement Enfantin et Arlès Dufour, poursuivirent
+la solution pacifique avec la plus grande
+persévérance<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Le 3 juin 1840, Arlès Dufour écrivait
+au duc d’Orléans : « Monseigneur, vous m’avez
+accueilli avec tant de bienveillance, vous avez
+paru si bien sentir que je ne suis pas un solliciteur
+ordinaire, que j’ose venir troubler les premiers
+moments d’un repos si bien mérité pour rappeler
+à votre pensée le sujet des entretiens dont vous
+m’avez honoré. Prince, c’est beau la guerre et ses
+dangers ! C’est beau et noble le soldat et la guerre !
+Mais ce sera bien beau, le travail, quand on l’aura
+régularisé et glorifié comme la guerre. Il sera bien
+beau, bien grand et bien noble l’ouvrier lorsqu’une
+organisation aussi parfaite que celle des armées
+aura remplacé ses haillons physiques, intellectuels
+et moraux par de brillants uniformes. Et quelle
+gloire pour la France, ce cœur du monde, d’entrer
+la première dans cette immense et noble carrière !
+Et pour le prince qui donnera l’impulsion à la
+France et au monde, que de bénédictions ! Que
+sont les lauriers sanglants de Napoléon comparés
+aux trophées vivifiants du travail pacifique ? Une
+dynastie nouvelle doit imprimer une direction
+nouvelle et, pour vivre et vieillir, ne peut faire du
+mort et du vieux. Votre auguste père l’a bien
+compris ; mais il a dû temporiser, gêné par les
+débris des vieilles époques, des vieilles idées, des
+vieux besoins, débris qui tombent en poussière et
+que le temps aura emportés quand vous arriverez
+au pouvoir suprême. Alors les temps seront venus,
+parce que les hommes seront prêts. Tout ce que
+vous avez trouvé en naissant à la vie politique,
+tout le passé de vos aïeux, tout le passé du pays et
+même du monde a dû attirer vos études, vos méditations,
+vos illusions vers la guerre ; mais <i>vous
+l’avez dit ici</i>, vous êtes de votre époque par l’esprit
+et par le cœur aussi bien que par l’âge, et vous
+entrevoyez, à travers l’atmosphère militaire qui
+environne encore le prince, un autre entourage
+pour les rois ; c’est <i>ce qui vous a fait nous accueillir
+avec âme</i>, c’est ce qui nous a tant émus en vous
+écoutant… Prince, au milieu du prestige de gloire
+militaire qui vous entoure et des fanfares qui vont
+résonner sur votre passage, n’oubliez pas le
+travail et les travailleurs, et je vous en supplie, ne
+traitez pas d’utopie la possibilité de leur organisation… » — A
+cette lettre et à d’autres le duc
+d’Orléans répondait, par la plume de son secrétaire
+Boismilon : « 8 juillet 1840. — Lorsque vous
+viendrez à Paris, le prince royal vous entretiendra
+avec d’autant plus d’intérêt des questions d’humanité
+qui sont le sujet de vos lettres et pour
+lesquelles vous savez toute sa sympathie. La
+mission même, toute militaire d’abord, qu’il vient
+d’accomplir en Algérie, n’est à ses yeux que le
+prélude nécessaire d’une œuvre de travail, de
+culture et d’industrie, en un mot de civilisation
+que cette nouvelle France attend et qui ne lui
+manquera pas. » « 28 octobre 1840. — Le prince
+royal attache un grand prix aux communications
+que vous me chargez de lui transmettre… Quand
+on songe avec quelle peine et quels efforts cette
+pauvre humanité, dans les circonstances les plus
+heureuses, peut lutter contre les rigueurs de la
+vie et les difficultés opposées par la nature même
+des choses, <i>on se demande comment il peut se faire
+qu’il y ait tant d’esprits pour qui patriotisme et
+amour de la guerre sont synonymes</i>. Il a fallu
+toute une génération pacifique pour amener
+quelques rudiments d’amélioration dans le sort
+des classes laborieuses et deux ou trois ans de
+guerre déferaient et au delà l’œuvre de ces vingt-cinq
+années. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir une étude de E. Sakellaridès (documents inédits) dans
+le <i>Siècle</i> du 20 juin 1907.</p>
+</div>
+<p>Après la grande tristesse que la mort du duc
+d’Orléans donna à Arlès Dufour et à ses amis, la
+Révolution de 1848 les réconforta quelque peu. Si
+Dufour au retour d’une revue, en 1848, écrit à
+Enfantin : « … J’ai vu défiler quelques régiments
+et je vous assure que j’ai eu le cœur gros en
+pensant à ce beau pays, à ce bon peuple de France
+que l’on croit ne pouvoir gouverner qu’avec des
+armées qui sucent le plus pur de son travail » ;
+Enfantin, le 22 août 1849, salue avec enthousiasme,
+dans son journal <i>le Crédit</i>, l’ouverture du congrès
+des <i>Amis de la paix</i> : « Bien des gens ne se doutent
+pas que ces réunions sont infiniment plus
+importantes que toutes nos séances d’assemblée
+législative constituante (<i>sic</i>). Les <i>Amis de la paix</i>
+ont raison de croire à l’influence de cette agitation
+naissante sur l’opinion publique et sur les gouvernements
+de l’Europe. Ils ont raison de penser
+que l’expression si modérée, si régulière des sentiments
+qui les animent, proclamés hautement
+par une réunion d’hommes éclairés et pleins de foi
+dans leur croyance fera réfléchir les hommes
+politiques sur l’avenir prochainement réservé à
+ces doctrines pacifiques. »</p>
+
+<p>Sous le Second Empire l’idée « impérialiste » n’a
+pas disparu, mais elle n’a presque plus aucune
+force, et le pacifisme gagne décidément du terrain.
+Il est remarquable que pour faire accepter l’Empire,
+qu’il préparait du reste avec le consentement et
+l’encouragement tacite de la nation, le prince
+Louis-Napoléon se crut obligé de dire très haut :
+« l’Empire c’est la paix. »</p>
+
+<p>L’idée impérialiste ne fut nullement ranimée, ce
+me semble, par la guerre de Crimée, guerre politique,
+menée avec le concours de l’Angleterre, ce
+qui étonnait le sentiment national, et à laquelle on
+peut bien dire que le gros de la nation française
+ne comprit absolument rien.</p>
+
+<p>L’idée impérialiste fut plutôt un peu réveillée
+par la guerre d’Italie, guerre populaire qui
+flatta à la fois l’anticléricalisme français et la
+vieille haine nationale contre l’Autriche. Le
+peuple français ou plutôt le peuple en France
+vit dans la guerre d’Italie une guerre révolutionnaire,
+dirigée contre l’empire d’Autriche despotique,
+nous créant un allié anticlérical et anti-ancien-régime
+de l’autre côté des Alpes, nous
+replaçant au premier rang des puissances « modernes »
+et « avancées » et nous remettant dans
+notre ancien rôle de libérateurs des peuples.</p>
+
+<p>Mais cet état d’esprit dura peu. Le gouvernement
+impérial ne l’entretint pas, étant devenu
+bientôt hostile plutôt que favorable au mouvement
+italien, et d’autre part l’opposition démocratique
+ou soi-disant telle ayant commencé à cette époque
+à être résolument pacifique.</p>
+
+<p>L’opposition démocratique, sous le Second
+Empire, était dans l’état d’esprit que voici. Elle
+n’avait pas d’autre sentiment un peu net que la
+haine à l’égard de Napoléon III qui avait étranglé
+la république de 1848 ; elle était persuadée, non
+sans raison, que les souvenirs de la gloire du Premier
+Empire avaient été pour beaucoup dans le
+succès du prince Louis ; elle détestait donc la
+gloire militaire passée, comme fondatrice du Second
+Empire, et craignait toute gloire militaire à
+venir comme confirmatrice de ce gouvernement.
+Tout militarisme lui était donc odieux et excitait
+sa défiance.</p>
+
+<p>Aussi demanda-t-elle avec obstination le désarmement,
+malgré Adolphe Thiers qui donnait de
+salutaires avertissements et malgré l’agrandissement
+foudroyant de la Prusse qui en était un autre
+et retentissant.</p>
+
+<p>Elle n’obtint pas le désarmement, mais elle
+obtint que l’armée ne fût pas réorganisée et augmentée ;
+tout au moins, — car il serait injuste de
+faire porter cette responsabilité à une opposition
+qui comptait au plus quarante voix contre trois
+cents et qu’il était facile de ne pas écouter, — tout
+au moins elle contribua à ce résultat que le gouvernement
+d’alors mit peu de hâte à réaliser la
+réorganisation des forces militaires qu’il avait conçue.</p>
+
+<p>Après 1870 la France, passant au rang de puissance
+de second ordre, ne pouvait plus guère
+nourrir de rêve impérialiste ; mais elle pouvait
+s’attacher énergiquement à une pensée de réparation
+et de relèvement. C’est ce qu’elle fit et avec
+une ardeur admirable pendant environ quinze ans.</p>
+
+<p>Deux idées populaires régnèrent alors, sans rencontrer,
+en vérité, aucune contradiction : avoir une
+armée aussi forte, aussi entraînée et aussi bien
+outillée que les ressources du pays, non ménagées,
+pourraient le permettre ; avoir, parce que « c’était
+l’instituteur allemand qui avait vaincu à Sedan »,
+une armée d’instituteurs favorisés, soutenus,
+encouragés, traités comme les enfants chéris du
+pays, pour enseigner et inspirer le patriotisme
+aux générations nouvelles. Tel fut l’esprit public
+pendant environ quinze ans, peut-être un peu davantage.</p>
+
+<p>Depuis dix-huit ou vingt ans les choses ont
+changé par suite de différentes causes. Une partie
+de la nation est restée patriote et par conséquent
+militariste ; une partie, plus grande, plus petite,
+il serait assez difficile de le déterminer, est devenue
+plus ou moins indifférente à l’idée de patrie et plus
+ou moins défiante à l’égard de l’armée ; j’entends
+par l’armée le corps des officiers, puisque le reste
+de l’armée est la nation elle-même passant sous
+les armes.</p>
+
+<p>Les causes de ce changement me paraissent être
+celles-ci. C’est d’abord le temps qui passe. Sur une
+nation entêtée, comme l’Allemagne, et sur une
+nation frivole comme la France les effets d’une
+défaite sont exactement les mêmes, seulement ils
+ne sont pas les mêmes pour la même longueur de
+temps. L’Allemagne voudra toujours nous punir
+de la bataille d’Iéna et même de l’incendie du Palatinat ;
+en Allemagne on n’oublie point. En France,
+quinze ans est une longue période de vie humaine,
+et au bout de quinze ou vingt ans Sedan était,
+sinon oublié, du moins très lointain dans les souvenirs.</p>
+
+<p>Ajoutez, ce dont il faut toujours tenir compte en
+France, l’esprit d’impatience et un peu l’esprit de
+mépris chez la génération qui arrive à l’égard de
+la génération qui précède. Il suffisait presque que
+de 1871 à 1889 environ on eût trop parlé de réparation
+et de relèvement, pour que ces mots fussent
+fastidieux et ces pensées presque insupportables
+aux jeunes gens, à beaucoup de jeunes gens, du
+moins, de 1890.</p>
+
+<p>Ajoutez le prestige des idées simples qui est si
+grand chez nous : le patriotisme aussi est une idée
+simple ; mais le cosmopolitisme ou plutôt cette
+idée que tous les hommes peuvent bien vivre en
+paix sans être sensibles à la volonté de puissance,
+est une idée plus simple encore, puisqu’elle supprime
+l’histoire, ne s’en inquiète pas, en fait abstraction
+et laisse l’esprit s’exercer <i lang="la" xml:lang="la">in vacuo</i>, ce
+qu’il aime infiniment quand il est paresseux.
+Rousseau tout à l’heure soulignait la simplicité de
+l’excellent abbé de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Ajoutez, quoique plus obscure, l’influence de
+l’anticléricalisme. On peut être anticlérical et
+militariste. Cependant, dans beaucoup d’esprits,
+anticléricalisme et antimilitarisme vont assez
+naturellement ensemble. L’Église est corps constitué
+et hiérarchie ; l’armée est corps constitué et
+hiérarchie. La haine de l’une mène assez facilement
+à la haine de l’autre. Il n’est pas nécessaire
+pour cela que l’on ait l’esprit anarchique. Un
+simple, d’esprit droit, quoique limité, peut être
+bon citoyen passif, pour ainsi parler, respectueux
+de la loi et des ministres de la loi, s’engrener assez
+bien, suffisamment, dans l’état social, et ne point
+aimer ce qui l’engrène et l’enchaîne plus étroitement,
+une hiérarchie très apparente et très sensible,
+où il est très nettement à un rang très déterminé,
+lequel n’est pas très élevé, une hiérarchie
+où il est simple fidèle ou simple soldat et qui
+prétend le forcer soit à penser, soit à agir d’une
+manière très précise, très arrêtée et très uniforme.
+Ces similitudes ou ces analogies entre l’Église et
+l’armée font très souvent d’un anticlérical un antimilitariste
+qui ne croit pas être un antipatriote et
+qui peu à peu le devient. C’est au type que je viens
+d’indiquer que se rattachent la plupart de ceux des
+instituteurs français qui glissent à l’antipatriotisme
+ou qui y sont arrivés.</p>
+
+<p>Songez encore aux socialistes logiques et intrépides
+qui comprennent très bien, pour les raisons
+que j’ai données ailleurs, que le principal obstacle
+à l’établissement du régime collectiviste est dans
+la répartition de l’humanité en diverses patries et
+qui en arrivent à dire : « périsse donc l’obstacle ! »
+sans savoir se dire que cet obstacle ne disparaîtra
+jamais, et que s’il était un jour abattu il se reformerait
+le lendemain.</p>
+
+<p>Enfin et pour abréger, il y a en France comme
+dans toutes les démocraties, mais il y a particulièrement
+en France depuis les souvenirs du 18 brumaire,
+une terreur du général vainqueur qui, amenant
+à considérer toute guerre comme un immense
+péril pour la démocratie, pour la République, fait
+souhaiter au bon républicain et au bon démocrate
+qu’il n’y ait jamais aucune guerre ; et de là et de
+terreurs en terreurs et de faiblesse en faiblesse
+jusqu’à désarmer partiellement ou totalement, au
+moins jusqu’à favoriser la diffusion dans le peuple
+des théories pacifistes au risque qu’elles conduisent
+au désarmement, il y a comme une pente
+assez rapide où tout démocrate et tout républicain
+jalousement épris de l’objet de son culte est plus
+ou moins engagé.</p>
+
+<p>Voilà quelques-unes des raisons pourquoi les
+théories pacifistes se sont assez généralement,
+assez profondément répandues en France, et ce qui
+donne quelque intérêt aux études que l’on fait sur
+ce sujet.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="xsmall">LES THÉORIES PACIFISTES.</span></h2>
+
+
+<p>Le Pacifisme raisonne ainsi. Toute guerre est
+une impiété et un crime, puisque nous sommes
+tous ou enfants de Dieu, ou individus d’une espèce
+animale qui est évidemment faite pour peupler la
+terre sans la disputer tant que celle-ci sera assez
+large pour que les hommes y puissent être à l’aise.
+Toute guerre est donc une sorte de pillage et de
+vol à main armée qui ne peut avoir ni aucune justification
+ni aucune excuse. L’humanité pouvant
+et devant sans doute se considérer comme un seul
+être éternel ayant pour mission de persévérer dans
+l’être, de s’accroître et de se développer, toute
+guerre est une tentative de suicide très funeste
+quoique n’aboutissant pas à la <i>mort totale</i> ; et par
+conséquent est un acte de pure folie.</p>
+
+<p>Il y a des guerres de différentes sortes, soit ;
+mais examinons ces différentes espèces et nous
+verrons que toutes les guerres sont condamnables.</p>
+
+<p>Il y a, pour ainsi parler, la guerre impulsive.
+L’homme a besoin de se battre, la combativité est
+un instinct primitif. L’homme se bat pour se
+battre. Cela se voit à considérer les enfants, qui ne
+sont pas tous batailleurs, mais qui le sont assez
+fréquemment et chez qui le batailleur est naturellement
+chef, reconnu comme tel, chef de bande
+contre un autre chef de bande et suivi assez facilement,
+assez docilement, par ses petits amis,
+même relativement pacifiques. Cela se voit aux
+animosités de village à village, qui n’ont le plus
+souvent aucune raison, aucun motif et qui ne
+sont que la manifestation d’un instinct sourd et
+aussi d’un instinct aveugle. Cela se voit à ceci que
+dix hommes ne peuvent pas être réunis sans qu’il
+y ait presque dès le premier instant deux camps
+et deux chefs, le plus souvent avant qu’il y ait
+matière de différend et sans qu’il y ait matière
+de différend.</p>
+
+<p>Nous reconnaissons cela ; mais nous disons que
+de ce qu’un instinct est <i>primitif</i>, il ne s’ensuit pas,
+il ne faut pas conclure qu’il soit <i>naturel</i>. L’homme
+est encore combatif parce qu’il a bien fallu qu’il le
+fût, à l’origine, pour se défendre contre ses ennemis
+naturels, lions, tigres, ours et autres voisins
+redoutables. Ces guerres primitives ayant probablement
+duré plus longtemps que n’a duré la
+période historique de l’humanité, il n’est pas très
+étonnant que l’homme historique ait obéi et
+obéisse encore à une impulsion qui n’a été d’abord
+qu’une nécessité et qui est devenue un instinct par
+hérédité et par habitude. Que nous soyons très loin
+de l’époque où l’homme rencontrait à chaque pas
+une bête féroce et par conséquent était sans cesse
+tendu et bandé vers la lutte, ce n’est qu’une apparence.
+Supposez, ce qui n’a rien d’invraisemblable,
+une humanité primitive qui ait duré soixante mille
+ans et une humanité en sécurité du côté des bêtes
+féroces depuis six mille ans, l’humanité sera un
+homme qui pendant quarante ans aura été forcé de
+se battre tous les jours et qui pendant quatre ans,
+quoique pouvant ne plus se battre, continuera de
+se battre par habitude prise devenue tempérament
+et complexion.</p>
+
+<p>Or, est-ce une raison pour qu’il continue dix ans
+encore, vingt ans encore et jusqu’à sa mort ? Point
+du tout. Si la civilisation est, elle consiste à dépouiller
+l’ancien caractère humain qui n’était
+qu’une suite des nécessités de la première période,
+à détruire les restes héréditaires, désormais inutiles,
+d’une complexion qui était le résultat de circonstances
+particulières, prolongées du reste, mais
+qui n’était pas pour cela naturelle et fondamentale.
+Nos ancêtres se sont mis très longtemps des
+plumes sur la tête, des colliers de dents d’animaux
+autour du cou et des anneaux dans le nez ; et c’était
+pour plaire aux femmes. Les restes de ces habitudes
+primitives sont les brillants ajustements
+dont nos pères faisaient usage il y a encore deux
+siècles. Ces ajustements sont aujourd’hui surannés ;
+et le vêtement reste ; mais la parure disparaît. Cela
+veut dire que le besoin de parure n’est pas un instinct
+naturel, comme on le croit trop, mais une
+habitude qu’un état social primitif ou de demi-civilisation
+avait imposée et qu’une civilisation
+rationnelle ou moins puérile écarte, élimine ou
+laisse tomber de soi-même.</p>
+
+<p>Le fétichisme a existé, et il en est resté, comme il
+est bien naturel, des débris, des détritus ou des
+souvenirs à travers toutes les religions de plus en
+plus épurées et spiritualisées. Qu’en reste-t-il ?
+Presque rien. Il en reste la dévotion à certains
+sanctuaires précis, préférés à d’autres ; il en reste,
+chose qui durera plus longtemps, la dévotion à un
+Dieu providentiel et providentiel à l’égard de celui
+qui le prie et à qui l’on demande des faveurs particulières
+et personnelles ; et ce Dieu au moment où
+on le prie de cette façon est bien pour celui qui
+le sollicite un fétiche, très nettement, un
+Dieu universel ramené pour un instant aux
+proportions d’un fétiche ; mais ceci disparaît peu
+à peu et disparaîtra <i>presque</i> avec le temps.</p>
+
+<p>Nous disons <i>presque</i>, parce qu’il est probable
+que tous les instincts primitifs de l’humanité sont
+destinés à s’approcher de plus en plus de la complète
+disparition sans disparaître jamais tout à fait.
+Tout au moins on ne peut pas aujourd’hui se les
+représenter comme ayant radicalement disparu ;
+mais ils s’acheminent vers le néant et avec une
+vitesse de plus en plus grande.</p>
+
+<p>Que restera-t-il un jour ? Précisément ce qui est
+<i>naturel</i> et non <i>primitif</i>. Ce qui est entré dans le
+cœur de l’homme par suite des conditions premières
+où il a été placé sur la terre, c’est ce qui
+disparaîtra, tout au moins c’est ce dont il ne restera
+que de légères traces. Ce qui restera c’est ce
+qui est naturel.</p>
+
+<p>— Mais qu’appelez-vous donc naturel ?</p>
+
+<p>— Ce que nous appelons naturel c’est ce qui est
+pour l’homme d’une éternelle nécessité. Par
+exemple il travaillera toujours. Est-ce que le travail
+est primitif ? Au sens qu’a le mot aujourd’hui,
+point du tout. L’homme primitif ne travaillait pas.
+Il cueillait des fruits, il chassait, il pêchait. Mais
+ce qui lui était déjà une nécessité c’était l’<i>activité</i>,
+l’activité qui consistait précisément à chercher des
+fruits, à chasser et à pêcher. Cette activité a pris
+une nouvelle forme ; elle est devenue l’exploitation
+méthodique de la terre, c’est-à-dire le travail. L’activité
+sous le nom de travail ou sous un autre est
+naturelle à l’homme parce qu’elle est pour lui de
+nécessité éternelle, et l’homme travaillera toujours.
+Mais fétichisme, parure, beaux-arts peut-être
+même, sont circonstanciels dans l’histoire humaine,
+quoique ayant duré longtemps et devant durer
+longtemps encore ; ils ne sont pas proprement
+naturels, comme l’amour, la paternité, la famille
+et le travail.</p>
+
+<p>La guerre ne l’est pas non plus ; elle est primitive
+et non naturelle ; elle est un pli pris, un très
+mauvais pli. Ces habitudes, circonstancielles
+d’abord et ensuite factices, sont destinées à
+s’effacer.</p>
+
+<p>Remarquez que, pour nous conformer à cette
+loi d’approximation que nous indiquions tout à
+l’heure et d’après laquelle les trois anciennes
+habitudes de l’humanité doivent s’approcher de
+plus en plus de la disparition sans peut-être
+disparaître jamais, nous pouvons dire ceci, qui
+est très vraisemblable : la guerre impulsive,
+comme bien d’autres prétendus instincts de
+l’humanité, se transformera d’abord pour tendre
+à la disparition ensuite ; la guerre deviendra
+lutte, lutte économique, lutte industrielle, lutte
+commerciale. C’est en ces conflits et batailles demi-pacifiques
+que se dépensera la combativité de
+l’espèce humaine pendant de longues années. La
+lutte économique n’est certes pas plus raisonnable
+que la guerre impulsive et elle résulte de la même
+impulsivité, on peut dire encore qu’elle est tout
+aussi meurtrière ; cependant elle est moins
+sanglante, moins apparemment et sensiblement
+féroce, et elle peut être considérée comme une
+espèce de progrès, comme une espèce d’adoucissement
+des mœurs belliqueuses. Il faut observer
+aussi qu’à la considérer comme une guerre, elle
+est guerre civile en même temps que guerre internationale.
+Le commerçant français lutte contre le
+commerçant français autant que contre le commerçant
+anglais ou allemand. — Voilà, dira-t-on,
+qui rend cette forme de guerre plus odieuse que
+l’autre ! — Mais, non ! Les exagéreurs et les paradoxistes
+de notre camp ont coutume de dire qu’en
+fait de guerre ils n’admettent que les guerres
+civiles. Littéralement ils ont tort et nous condamnons
+les guerres civiles aussi énergiquement
+que les guerres entre nations ; mais s’ils parlaient
+de luttes en général, de luttes non sanglantes quoique
+très funestes encore, et en particulier de luttes
+économiques, ils n’auraient pas si tort ; car la
+lutte entre concitoyens a des chances d’être
+moins âpre et elle donne une matière à la combativité
+humaine sans la déchaîner en toute violence,
+et c’est ici de la combativité tempérée. Et s’ils
+voulaient dire que les luttes, non sanglantes, à
+moitié civiles, à moitié internationales, sont les
+moins mauvaises des luttes, ils auraient plus
+raison encore, parce que les luttes de ce genre, à
+force de passer et repasser sur les frontières,
+peuvent finir par les effacer. Or les luttes économiques
+ont précisément ce caractère d’être
+mixtes, d’être à moitié civiles, à moitié internationales.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’instinct belliqueux ou plutôt
+l’habitude belliqueuse du genre humain est
+destinée probablement à trouver une matière suffisante
+dans la lutte économique et à s’y satisfaire
+et à abandonner les champs de bataille et les
+champs de meurtre proprement dits. Et ce sera,
+tout compte fait, un progrès. Ceci jusqu’à ce que
+l’instinct belliqueux s’étant usé à s’exercer dans
+ce nouveau domaine et étant devenu moins fort, on
+s’apercevra, comme nos amis socialistes le disent
+déjà, que la lutte économique elle-même est absurde
+et elle-même est meurtrière, et l’on abandonnera
+tout genre de lutte, en organisant un
+partage égal des biens de ce monde et en ne laissant
+à l’instinct combatif que de menues satisfactions
+d’amour-propre et de vanité, ce qui le réduira à
+une manière de simple émulation enfantine, chose
+acceptable.</p>
+
+<p>Voilà à peu près ce que nous avons à dire de la
+guerre impulsive, de la guerre qui résulte du
+simple besoin, factice selon nous, que l’homme
+a de porter des coups et de s’exposer à en
+recevoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a d’autres genres de guerre, comme par
+exemple la guerre de pillage. La guerre de pillage
+est beaucoup plus raisonnable, si une guerre peut
+l’être, que la guerre impulsive : c’est, tout compte
+fait, une industrie. Deux peuples sont en présence,
+l’un industrieux, laborieux, inventif ; il est industriel
+et agriculteur. Il est riche. L’autre n’aime
+ni cultiver la terre ni se livrer à l’industrie, il est
+pauvre. De temps en temps, pressé par la faim,
+il va faire une razzia sur le territoire du peuple
+agriculteur et industriel. Qu’est-ce à dire, sinon que
+l’un de ces peuples a une industrie et que l’autre
+en a une autre ? L’un des deux a pour industrie le
+labourage et la machine, l’autre a pour industrie
+la guerre. On ne peut même pas flétrir ce dernier
+des qualificatifs de sauvage et de paresseux ; car il
+faut un très haut degré de civilisation pour avoir
+un outillage de guerre décisif et il faut être très
+actif pour s’entraîner sans cesse et se maintenir à
+l’état de peuple de soldats. La guerre était l’industrie
+de Sparte comme le labourage et le pâturage
+étaient l’industrie des Arcadiens. La guerre, du
+reste, était aussi l’industrie des Athéniens, et
+conquérir des villes riches pour en faire des tributaires
+était l’idéal des Athéniens tout aussi bien
+que celui des Spartiates ; seulement les Spartiates,
+ne se divertissant jamais de leur industrie du
+côté des beaux-arts, furent des spécialistes supérieurs.
+Les Romains n’ont été pendant longtemps
+que de purs et simples hommes de proie.</p>
+
+<p>La guerre de pillage est donc rationnelle, et au
+fond toute guerre qui peut s’excuser est une guerre
+de pillage, et toute guerre qui voudra se justifier
+ne se justifiera qu’en démontrant qu’elle est une
+guerre de pillage ; le nom seul sera changé : elle
+s’intitulera guerre économique.</p>
+
+<p>Nous condamnons cependant, avec une grande
+énergie, la guerre de pillage sous quelque nom
+qu’elle se présente. Nous la condamnons parce que,
+quelque énergie et quelque courage qu’elle suppose,
+l’industrie guerrière a pour moyen la suppression
+d’un certain nombre de vies humaines, ce qui ne
+laisse pas d’être immoral, et peut-être n’y a-t-il
+pas à insister.</p>
+
+<p>Qu’on ne nous dise pas que s’il y a des blessés et
+des morts, c’est la faute du peuple faible qui ne
+sait pas reconnaître tout de suite et spontanément
+sa faiblesse et donner au peuple fort tout ce qu’il
+demande, auquel cas le peuple fort ne verserait
+pas une goutte de sang. L’objection vaut peu. Sans
+doute, dans nos idées, tout peuple par qui la guerre
+existe, par qui la guerre a lieu, est coupable et le
+peuple faible qui résiste au peuple fort et qui
+oblige celui-ci à être cruel est presque aussi coupable
+que le peuple agresseur. Il l’est un peu
+moins cependant ; parce que l’autre a choisi un
+genre d’industrie qui, supposant le meurtre, comportant
+le meurtre en comptant sur une extrême
+pusillanimité du peuple voisin, a dans tous les
+cas un caractère d’immoralité assez marqué. Se
+dire : « Nous tuerons pour voler et ce sera notre
+industrie », est signe d’un certain manque de
+délicatesse ; mais se dire : « Nous ne serons peut-être
+pas forcés de tuer, tant nos voisins sont
+lâches », est indélicat aussi, en ce qu’il marque un
+mépris brutal pour des êtres qui sont en quelque
+manière vos semblables.</p>
+
+<p>Nous condamnons donc les guerres de pillage
+comme immorales.</p>
+
+<p>Nous les condamnons aussi comme antiéconomiques ;
+car elles détruisent plus qu’elles ne créent
+et elles sont par conséquent une perte pour l’humanité.
+La guerre de pillage, d’une part, empêche
+la nation pillarde de produire, parce que celle-ci
+compte sur le pillage pour vivre et ne s’applique
+pas à la production ; et la guerre de pillage empêche
+la nation pillée de produire pendant tout le
+temps qu’elle est pillée et surtout si elle a la
+mauvaise inspiration, excusable après tout, de se
+défendre. Il y a perte de tous les côtés, perte qui
+n’est pas compensée, quoi qu’on en puisse dire,
+par le magnifique élan, par la magnifique excitation
+au travail et à un redoublement de travail, que le
+pillage laisse derrière lui. N’en croyez pas le peuple
+vainqueur qui, en s’en allant chargé de butin, dit :
+« Maintenant ils vont travailler et produire deux
+fois plus que les années précédentes ; ils ont besoin
+de temps en temps de ce coup d’aiguillon et c’est
+un service que nous leur rendons. » Il y a du vrai
+dans ces hautes paroles ; mais à tout prendre, ce
+qui vaudrait mieux c’est que tout le monde travaillât
+et que tout le monde produisît, sans qu’il
+y eût temps perdu, d’un côté à aiguillonner et de
+l’autre à résister à l’aiguillon.</p>
+
+<p>Nous condamnons les guerres de pillage quand
+même elles prendraient le titre de guerres économiques.
+Elles ne rapportent jamais à personne ce
+qu’elles coûtent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Faut-il parler des guerres de magnificence ? Oui,
+parce qu’elles sont très caractéristiques d’un vice
+humain qui est mêlé à toutes les guerres, quelles
+qu’elles soient, en proportions variées. Les monarchies
+ont fait des guerres de magnificence ; les
+républiques aussi. Une guerre de magnificence est
+une guerre de gloire ; c’est une guerre destinée
+à relever le prestige d’un peuple ou à l’accroître.
+Ce n’est pas le besoin de se battre ou le besoin de
+ne pas se livrer au travail agricole ou industriel qui
+l’inspire ; c’est le désir de laisser des inscriptions
+magnifiques sur un monument, sur un trophée.
+Les guerres de magnificence sont des jeux olympiques
+à coups de flèche et à coups de canon. Les
+monarques les aiment ; mais aussi les consuls
+et les présidents de république : les monarques
+pour laisser un nom dans l’histoire, et voilà pourquoi
+nous tenons si fort à ce que les livres des
+historiens ne contiennent pas de noms de bataille ;
+comme il n’y aurait pas de duels si les noms des
+duellistes ne paraissaient pas dans les journaux,
+de même il n’y aurait peut-être pas de guerres de
+magnificence si les historiens n’en tenaient pas
+compte. Les consuls, les présidents de république,
+tiennent à ces mêmes guerres pour marquer
+leur passage et pour que le temps où ils sont
+restés au pouvoir ne paraisse point pâle et terne au
+regard de leurs contemporains. Pyrrhus et Picrochole
+sont restés les types légendaires des héros
+des guerres de magnificence. La guerre est une
+chose si abominable que, selon ses différents
+aspects, elle est représentative de tous les vices de
+l’humanité et que par conséquent il fallait qu’elle
+fût aussi l’expression de la vanité humaine, et ce
+sont les guerres de magnificence qui représentent
+la vanité sur les champs de bataille. On fait la
+guerre par vanité. On tue par vanité. C’est burlesque
+et c’est hideux. Les poètes, qui trop souvent
+exaltent merveilleusement les pires des vices, ont
+trouvé de beaux mots pour colorer celui-là. Virgile
+dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vincit amor patriæ laudumque immensa cupido</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">montrant bien que l’amour de la patrie <i>ne suffirait
+pas</i> à armer le bras des héros et qu’il y faut
+encore <i>le désir effréné de la gloire, des éloges</i>. On
+verse le sang, des fleuves de sang, pour une cantate.
+Il faut répondre à un vers par un autre vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">O miseras hominum mentes, o pectora cœca !</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les guerres de magnificence justifieraient
+presque par comparaison les guerres de conquête ;
+car enfin l’anthropophage avait raison qui disait
+aux civilisés : « Vous ne mangez pas vos prisonniers ?
+Alors pourquoi vous battez-vous ? » Les
+guerres de conquête font honte aux guerres de
+magnificence en ce que, elles au moins, ont un but
+matériel et réel. Elles sont faites pour diminuer le
+territoire du peuple vaincu et pour tirer de lui une
+indemnité de guerre, pour l’affaiblir en un mot,
+le rendre incapable de nuire et s’enrichir de ses
+dépouilles. Les guerres de conquête, à leur manière,
+mangent les vaincus. On peut donc accorder
+qu’elles sont beaucoup plus intelligentes et
+beaucoup plus rationnelles que les guerres impulsives
+et que les guerres de magnificence. Elles sont
+des guerres de pillage supérieures et méthodiques.</p>
+
+<p>Elles n’en valent pas mieux. Au fond tout ce qui
+est prétexte et tout ce qui est sophisme étant
+écarté, la guerre de conquête consiste en ceci :
+rendre plus fort celui qui est plus fort. Si l’équilibre
+entre les peuples peut être considéré d’une
+part comme une garantie de l’harmonie générale,
+d’autre part comme une garantie relative de l’indépendance
+des différentes nations, d’autre part
+encore comme une certaine forme de la justice ;
+c’est précisément le but contraire qu’il faudrait
+chercher et atteindre. Supposez un Dieu ou une
+suprême autorité morale, celle d’un sage, celle
+d’un pape, devant laquelle on s’inclinerait, ce
+Dieu ou cette autorité supérieure dirait certainement :
+« Les Neustriens ont vaincu les Austrasiens.
+Qu’est-ce qu’ils ont prouvé ? Que les Neustriens
+sont plus forts que les Austrasiens. Donc
+il faut, non pas que les Neustriens prennent une
+partie du territoire des Austrasiens, mais que les
+Austrasiens prennent une partie du territoire des
+Neustriens, puisque les Neustriens sont déjà plus
+forts. Ainsi le veulent la justice distributive et
+l’équilibre du monde. »</p>
+
+<p>Rationnellement toute guerre de conquête devrait
+donc se terminer par l’agrandissement du
+territoire du peuple vaincu. C’est le contraire qui
+a lieu. Donc la guerre de conquête est contre
+tout droit, contre toute justice et contre toute
+raison.</p>
+
+<p>Elle a bien d’autres caractères d’absurdité. Remarquez-vous
+qu’elle annexe toujours au peuple
+vainqueur les portions du peuple vaincu qui ont
+le plus horreur de lui être annexées ? C’est à savoir
+les populations des frontières. Les populations
+centrales du peuple <span class="i">A</span>, qui est le peuple vaincu,
+ne seraient pas horriblement désespérées d’être
+annexées au peuple <span class="i">B</span> ; elles n’ont qu’un patriotisme
+tempéré. Les populations sur frontières du peuple
+<span class="i">A</span>, ardemment patriotes comme toutes les populations
+sur frontières, ce sont elles qu’on annexe. Il
+serait plus juste et plus humain, en admettant le
+droit de conquête, de donner au peuple <span class="i">B</span> une
+enclave, du reste riche et fertile, bien choisie, du
+peuple <span class="i">A</span>. C’est ce qu’on ne fait jamais, avec raison
+pratique du reste, parce que cela compliquerait
+les choses ; mais il reste qu’une injustice
+particulière, au milieu de la grande injustice, a
+été commise, celle de choisir pour les annexer au
+vainqueur, précisément les populations qui doivent
+le plus souffrir d’être annexées. Les guerres
+de conquête sont un tissu inextricable d’absurdités.</p>
+
+<p>Profitent-elles au moins aux vainqueurs ? — La
+conquête, au moins pendant très longtemps, embarrasse
+beaucoup le conquérant. La conquête est
+une proie qu’il faut digérer, et pendant la digestion
+on est alourdi, faible et proie facile, à son tour,
+pour un autre. Un peuple vainqueur et terriblement
+vainqueur, et sans protestation de la part de
+l’Europe, en 1870, à quoi a-t-il songé, dirigé qu’il
+était par un homme à la fois très audacieux et très
+prudent ? Il a songé à se faire des alliés ; il a songé
+à transformer en alliés ses plus proches voisins,
+<i>exactement comme s’il avait été vaincu</i> ; avec plus
+de facilité, sans doute, parce qu’hommes et peuples
+sont toujours du côté de la force ; mais encore
+exactement comme s’il avait été vaincu. Qu’est-ce à
+dire ? Qu’une conquête est l’équivalent d’une défaite ?
+Parfaitement, pour un certain temps. Elle
+affaiblit pour un temps d’une façon très sensible,
+jusqu’à ce qu’on en ait recueilli le bénéfice par
+l’assimilation de l’annexe.</p>
+
+<p>Mais cette assimilation, combien de temps
+demande-t-elle ? Le plus souvent un temps indéfini.
+La faiblesse secrète de l’Autriche et qui a
+été cause de la plupart de ses malheurs, c’était sa
+domination sur l’Italie. L’Italie était son boulet,
+qui la tirait en arrière à tous les mouvements
+d’offensive ou même de défense qu’elle faisait d’un
+autre côté. L’Irlande est encore un embarras et
+une cause de faiblesse pour l’Angleterre. Un peuple
+annexé c’est un membre que l’on s’ajoute ; oui ;
+mais c’est un membre paralysé et qui vous paralyse.
+Il y a toujours ou il pourrait toujours y avoir,
+chez un peuple vainqueur d’hier, deux partis,
+l’un qui dirait : « Annexons pour nous fortifier »,
+l’autre qui dirait : « N’annexons pas, de peur de
+nous affaiblir », et il serait vraiment difficile de
+savoir qui aurait raison, tant cela dépend des circonstances
+et de circonstances qu’on ne peut
+prévoir. En 1870, il y avait des Allemands qui ne
+voulaient pas annexer l’Alsace-Lorraine : « Cela
+nous surchargerait, nous alourdirait, serait un
+poids mort. — Peut-être ; mais alors, à quoi nous
+sert-il d’avoir vaincu ? Soyons alourdis ; mais que
+le peuple vaincu soit affaibli. » Qui avait raison ?
+Les choses semblent avoir bien tourné, mais personne
+n’en peut répondre. Il eût suffi que la
+France eût une politique intérieure et une conduite
+intérieure plus sympathiques aux Alsaciens-Lorrains
+pour que l’Alsace-Lorraine fût pour
+l’Allemagne une Lombardie-Vénétie ; et cela pourrait
+encore avoir lieu dans l’avenir.</p>
+
+<p>Notez encore cette nécessité pour un peuple
+devenu conquérant de conquérir toujours. C’est
+une nécessité presque fatale. C’est une nécessité
+atténuée par la prudence ou augmentée par la témérité
+du peuple vainqueur ; mais c’est une quasi-nécessité.
+La vraie raison pour laquelle la Prusse
+a conquis et annexé l’Alsace-Lorraine c’est qu’elle
+avait conquis les petits peuples allemands.
+Il y avait chez les petits peuples allemands un
+patriotisme local et un patriotisme général qui se
+combattaient. La Prusse les conquiert. En les conquérant,
+à la fois elle les blesse et elle les satisfait.
+Elle blesse leur patriotisme local ; elle satisfait
+leur patriotisme général. Mais lequel est le plus
+fort et sont-ils plus satisfaits que blessés ou plus
+blessés que satisfaits ? Il y a doute. Il y a chez eux
+flottement. Pour que leur patriotisme général
+l’emporte décidément sur leur patriotisme local,
+il faut leur donner une satisfaction de patriotisme
+général ; il faut leur donner de la gloire allemande,
+commune à tous. De là la guerre contre l’ennemi
+héréditaire, et de là aussi l’annexion d’une partie
+du territoire de l’ennemi héréditaire ; car ces
+petits peuples allemands ne comprendraient pas
+cette gloire allemande qu’on leur donne, s’ils n’en
+voyaient pas un signe matériel et si elle n’était pas
+marquée nettement et largement sur la carte de
+l’Europe.</p>
+
+<p>Donc la conquête appelle la conquête comme
+l’abîme appelle l’abîme, et l’on y est en quelque
+sorte comme engouffré. On est forcé de consolider
+la conquête par la conquête, et celle-ci par une
+autre indéfiniment. L’Allemagne, une fois la
+France amoindrie, s’est montrée très sage, très
+pratique, et n’a point poussé plus loin ses agrandissements
+comme, très probablement, Napoléon I<sup>er</sup>
+aurait voulu faire. Elle a senti qu’il fallait digérer.
+Soit ; mais en conquérant tout ce qu’elle prétendait
+qui était allemand, elle s’est engagée tacitement à
+conquérir tout ce qui reste d’allemand en dehors
+d’elle. Le jour où se présentera l’occasion de revendiquer
+ce qui reste de plus ou moins allemand
+en dehors d’elle, ou elle le revendiquera et se mettra,
+en inquiétant l’Europe, en menaçant décidément
+l’indépendance de l’Europe, dans des embarras
+qui la mettront au risque de perdre ce qu’elle
+a gagné ; ou elle ne le revendiquera point et elle
+s’affaiblira moralement de façon singulière aux
+yeux de ses sujets ; et dans la voie des conquêtes
+une fois ouverte, ce qu’il y a de terrible, c’est que
+ne pas avancer semble un recul.</p>
+
+<p>Considérez encore les guerres de conquête à
+un autre point de vue, au point de vue des nationalités.
+Il y a là des phénomènes bien curieux.
+Les guerres de conquête détruisent les nationalités
+et elles les créent ; de telle sorte que l’on ne
+sait aucunement ce que l’on fait quand on fait une
+guerre de conquête. C’est un affreux jeu de hasard.
+Il arrive qu’en faisant une guerre de conquête,
+on détruit une nationalité — le temps aidant — et
+on l’incorpore dans la sienne ; il arrive qu’on
+ne la détruit pas et qu’elle subsiste sous votre
+joug, toujours frémissante et infiniment embarrassante
+pour vous ; il arrive enfin que là où n’existait
+pas de nationalité vous en créez une. L’Angleterre
+a absorbé en elle la nationalité écossaise ; mais
+elle n’a pas assimilé la nationalité irlandaise, et
+dans le premier cas l’annexion lui a été utile et elle
+lui a été nuisible dans le second. Que faut-il conclure
+et quel exemple est à imiter ? — La Russie
+n’a pas encore, au bout de plus d’un siècle, réussi à
+détruire la nationalité polonaise. En ces conditions
+la Pologne lui est-elle une force ou une faiblesse ? — Il
+y a donc des cas où la conquête détruit une
+nationalité et des cas où elle ne réussit pas à la
+détruire.</p>
+
+<p>Il y a même des cas où elle en crée une. La
+nationalité italienne a été créée lentement par la
+domination de l’Allemagne en Italie et aussi par
+la courte domination de la France en Italie. Ce
+qui a peu à peu détruit le patriotisme local des
+provinces italiennes et créé le patriotisme général
+italien, l’italianisme, c’est l’oppression exercée sur
+l’Italie par l’étranger. Ce qui a créé le patriotisme
+allemand, le germanisme, c’est le Premier Empire
+français et l’oppression de l’Allemagne par la
+France. C’est à se sentir opprimés ensemble qu’on
+finit par se sentir frères et par sentir le besoin
+d’être libres ensemble.</p>
+
+<p>A quoi donc servent les guerres de conquêtes ?
+Il ne faut pas dire : « à rien » ; il faut dire : « on
+ne sait pas. » Elles ont les résultats, proches ou
+lointains, les plus contraires. Elles réussissent à
+ceux qui les entreprennent, à moins qu’elles ne
+leur réussissent aucunement, à moins qu’elles ne
+réussissent contre eux. Elles fortifient, ou elles
+embarrassent, ou elles affaiblissent, ou elles ruinent,
+ou elles tuent. Donc c’est jouer à pile ou face
+que de les entreprendre ; donc c’est folie pure.</p>
+
+<p>Il y aurait des « moyens mieux adaptés à l’objet »,
+comme aime à dire M. Lagorgette. Ce qui semble
+devoir être fait en définitive, du reste avec des
+écarts, des marches brisées et des régressions, ce qui
+semble devoir être fait en définitive par de longues
+suites de grandes conquêtes sanglantes, à savoir la
+création de très grands empires : empire d’Europe,
+empire des deux Amériques, etc., pourrait être fait
+par des suites d’alliances entre peuples et de confédérations
+de plus en plus étendues, groupant
+par exemple les peuples d’Europe en cinq faisceaux,
+puis en trois, puis en deux, puis en un seul, par
+le concert des bonnes volontés et l’aperception
+commune des intérêts communs, et sans qu’une
+goutte de sang humain fût versée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dirons-nous quelque chose des guerres de religion ?
+Oui, parce que, quoiqu’elles paraissent
+appartenir à une histoire très ancienne, il en reste
+quelque chose et même beaucoup dans les guerres
+modernes, soit internationales, soit civiles. La
+guerre de religion, toujours mêlée, du reste, de
+motifs politiques et de motifs d’intérêt matériel,
+comme aussi toujours mêlée de simple impulsivité
+belliqueuse, la guerre de religion, si on la ramène
+à ce qu’elle a d’essentiel, c’est la volonté, chez un
+peuple, instinctive, sentimentale ou intellectuelle,
+que les autres peuples aient la même religion que
+lui ; ou la volonté, dans une partie d’un peuple, que
+le reste du peuple ait la même religion qu’elle.
+Croisades, conquêtes arabes, guerres entre protestants
+et catholiques, guerres modernes, même,
+rentrent, au moins partiellement, dans cette définition.
+Nous disons : même guerres modernes ;
+car il est très clair que les guerres de la Révolution
+française n’ont pas laissé d’avoir le caractère
+religieux. C’était la patrie que les volontaires de
+1792 défendaient, mais c’était aussi les idées et
+principes de 1789 qu’ils prétendaient répandre
+dans le monde, sans du reste savoir en quoi ils
+consistaient, mais cela ne distingue pas leurs
+guerres d’une guerre de religion, et peut-être au
+contraire. De même il y a eu de la guerre de religion
+dans la guerre de 1870, du moins du côté des
+Allemands. Une au moins des idées, et très sincère,
+qui guidaient et poussaient chefs et soldats allemands,
+était celle de détruire ou d’amoindrir au
+moins la nation irréligieuse et immorale. C’est
+contre les Amalécites que les Allemands marchaient.</p>
+
+<p>Il faudra sans doute toujours, tant que la guerre
+existera, avoir recours à quelque invocation de ce
+genre pour pousser les peuples les uns contre les
+autres. Le procédé consiste à attribuer un vice à
+la nation adverse ; il consiste à dire : « la perfide
+Albion ; la France athée et corrompue ; l’orgueilleuse
+Allemagne » ; il consiste à persuader à un
+peuple que la nation adverse a mérité un châtiment
+céleste. Il y a au fond de cela <i>le plus pur</i> de
+l’esprit des guerres religieuses.</p>
+
+<p>Nous n’avons pas besoin de dire que si les guerres
+de religion ont été des guerres civiles, les guerres
+civiles sont partiellement des guerres de religion.
+On persécute les catholiques en France <i>sous prétexte</i>,
+sans doute, qu’ils sont de mauvais citoyens
+et qu’ils élèvent les enfants pour en faire de mauvais
+citoyens ; mais en le croyant un peu ; et sans doute
+pour le faire croire, mais en se le persuadant à soi-même.
+Le fanatisme n’a fait que changer de forme,
+ou plutôt il n’a changé que de moyens. Il profite de
+l’organisation nouvelle, qui est le mécanisme régulier,
+et non plus irrégulier, de la force. On cherchait
+autrefois, en se battant, où était la force, et <i>par
+conséquent</i> où était la partie de la nation qui avait
+le droit et le devoir d’obliger l’autre partie à penser
+comme elle ; on cherche maintenant en se comptant,
+ce qui est un mécanisme plus régulier, où est
+la partie de la nation la plus nombreuse, c’est-à-dire
+la plus forte et qui <i>par conséquent</i> a le droit
+et le devoir d’imposer sa façon de penser à la moins
+nombreuse et à la moins forte. C’est une guerre
+religieuse à coups de bulletins, qui ne lève pas
+une armée, mais qui met tout ce qui est armé dans
+le pays, gouvernement, justice, police, force militaire,
+au service d’une religion contre une autre ;
+et c’est toujours <i>la force décidant de ce qu’on doit
+croire</i>.</p>
+
+<p>L’absurdité prodigieuse des guerres de religion,
+quelque forme qu’elles aient revêtue, qu’elles
+revêtent ou qu’elles doivent revêtir, n’a pas besoin
+d’être démontrée. « La guerre, comme a dit Guizot
+avec une naïveté jouée, c’est-à-dire avec une jolie
+ironie, n’est pas le moyen naturel pour prouver
+la justesse des idées. »</p>
+
+<p>Là aussi les moyens mieux adaptés à l’objet « ne
+manquent pas », comme dit le judicieux M. Lagorgette.
+Guerres de religion ou <i>guerres de conviction</i>
+devraient être remplacées par des discussions et
+uniquement par des discussions et propagandes.
+Précisément pour convertir il ne s’agit pas de prouver qu’on est
+fort, il s’agit de prouver qu’on est dans
+le vrai. Précisément pour convertir ; parce que la
+force qui s’impose non seulement ne convertit pas,
+mais fortifie dans le vaincu la conviction opposée à
+celle du vainqueur. Il en est de cela comme des
+nationalités ; exactement. A combattre une nationalité,
+on la confirme bien plus souvent qu’on ne la
+détruit ; il arrive même qu’on la crée là où elle
+n’était pas, c’est-à-dire qu’on la suscite là où elle
+n’était qu’à l’état latent ; de même on créerait un
+sentiment religieux ou une conviction là où ils ne
+seraient qu’en puissance, à peine en puissance,
+en prétendant imposer par la force un sentiment
+religieux ou une conviction contraire. La guerre
+est partout absurde ; elle est absurde plus que
+partout et plus que jamais quand elle est guerre
+pour une idée.</p>
+
+<p>C’est ici que la distinction entre guerres défensives
+et guerres offensives est particulièrement à
+sa place. On est porté assez généralement à penser
+que les guerres offensives sont injustes et justes
+les guerres défensives. Quand il s’agit de combattre
+pour des idées, la vérité de cette distinction
+saute pour ainsi dire aux yeux. Il est beau de se
+battre pour défendre ses croyances, et il est affreux
+de se battre pour les imposer. C’est que la croyance,
+la pensée, l’idée, sont choses respectables, vénérables,
+qui ont comme un caractère sacré. Il est
+donc aussi beau de s’armer pour les défendre
+quand on les attaque, qu’il est horrible de les
+attaquer. L’homme qui défend ses idées défend le
+droit qu’a le genre humain de chercher la vérité.
+Fût-il dans le faux, il défend donc la vérité.
+L’homme qui prétend imposer sa croyance par la
+force attaque le droit qu’a le genre humain de
+chercher la vérité. Fût-il dans le vrai, il combat
+donc contre le vrai.</p>
+
+<p>Nous sommes donc à peu près condamnés (nous
+pacifistes), à approuver les guerres intellectuelles
+défensives ; nous ne pouvons du moins guère les
+condamner. Mais nous faisons remarquer que si
+l’on nous écoutait quand nous disons : « Les
+guerres intellectuelles offensives sont le plus
+grand des crimes », il n’y aurait plus de guerres
+intellectuelles défensives. Si personne ne prétendait
+imposer ses idées par la violence, personne
+n’aurait à défendre les siennes par la force. En
+condamnant les guerres intellectuelles offensives,
+nous supprimons donc — si l’on nous écoute — toutes
+les guerres intellectuelles, et nous restons
+dans notre rôle d’abolitionnistes de toute guerre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Parlerons-nous des guerres ethniques, c’est-à-dire
+des guerres que se font les uns aux autres des
+peuples qui ne peuvent pas se souffrir, qui ont
+entre eux de telles différences de complexion et de
+caractère, — différence engendrant haine — qu’ils
+se battent à toute occasion avec une arrière-pensée
+d’extermination.</p>
+
+<p>Il y a plusieurs cas, très différents.</p>
+
+<p>Un peuple en déteste un autre uniquement parce
+qu’il n’est pas fait comme lui, parce qu’il a une
+autre langue, une autre religion, d’autres mœurs,
+d’autres coutumes, un autre caractère. Il l’attaque.
+On peut dire que c’est naturel ; mais il n’y a rien
+au monde de plus absurde. Car ce peuple, appelons-le
+le peuple <span class="i">A</span>, que fera-t-il du peuple
+<span class="i">B</span> s’il triomphe
+de lui ? Il le rapprochera de soi, de quelque
+manière qu’il s’y prenne, et c’est-à-dire qu’il aura
+réussi à en souffrir davantage. En effet, ou il en
+fera son tributaire, ou il l’annexera, simplement.
+S’il en fait son tributaire, il jouira sans doute du
+grand plaisir de le sentir humilié, mais il aura
+multiplié les rapports entre lui et soi. Il faudra
+sans cesse qu’il s’occupe de lui, de ses réclamations,
+de ses plaintes, de l’organisation et de la
+répartition des tributs, etc. Le peuple <span class="i">A</span>, par
+horreur du peuple <span class="i">B</span>, aura établi
+entre le peuple <span class="i">A</span>
+et le peuple <span class="i">B</span> les rapports de maître à domestique
+ou de propriétaire à fermier. On ne peut guère
+aller plus directement contre son but ou contre le
+but qu’on devrait avoir.</p>
+
+<p>Si le peuple <span class="i">A</span> annexe simplement le peuple <span class="i">B</span>,
+c’est bien pis : le peuple <span class="i">A</span>, parce qu’il détestait le
+peuple <span class="i">B</span>, l’a fait entrer dans sa maison ; il vivra
+désormais en contact continuel avec lui. Il jouira
+sans doute, encore, du plaisir de le sentir humilié ;
+mais il n’en vivra pas moins en communauté avec
+lui ; il enverra chez lui des chefs, des administrateurs,
+des soldats qui se sentiront détestés et qui
+détesteront, et voilà une vie bien agréable ! Conquérir
+un peuple parce qu’on le déteste, c’est
+épouser une femme parce qu’on a de l’antipathie
+pour elle. C’est vouloir souffrir. Il est curieux
+comme la volonté de puissance est au fond une
+volonté de souffrance.</p>
+
+<p>Peut-être cela est-il vrai de toutes les volontés
+de puissance, de la volonté de puissance sous toutes
+ses formes. Qui sait si l’ambition n’est pas en son
+fond le désir de n’avoir pas un moment de repos et
+de se créer des tourments incessants et abominables ? — En
+tout cas, cela n’a pas le sens
+commun.</p>
+
+<p>Il y a un autre cas. C’est celui où un peuple en
+déteste un autre parce qu’il en a souffert. Il y a eu
+autrefois des guerres entre le peuple <span class="i">A</span> et le
+peuple <span class="i">B</span>. On s’en souvient des deux côtés. On a
+des souvenirs historiques qui sont des rancunes
+et des ressentiments. On se bat parce qu’on s’est
+battu. C’est le cas le plus commun. Cela se comprend
+mieux ; c’est moins absurde que ce que nous
+considérions tout à l’heure. Cependant ce n’est pas
+très sensé. Pourquoi serions-nous héritiers à ce
+point de sottises de nos pères ? Pourquoi une solidarité
+si étroite entre les pères et les fils dans leurs
+folies ? La guerre ethnique, c’est la <i>vendetta</i>. La
+<i>vendetta</i> est une absurdité. Elle consiste à éterniser
+une querelle de père en fils parce qu’elle a eu lieu
+une fois. Est-ce une raison ? Cela revient à dire
+qu’on ne peut s’aimer, ou se supporter, qu’à la
+condition de s’être aimé ou de s’être supporté toujours.
+Il y a au fond de cela un singulier rêve, beau
+du reste ; c’est qu’une querelle, une offense faite
+est une chose si épouvantable, tellement contre
+nature, qu’elle est inexpiable et éternelle, qu’elle
+brise à jamais tout rapport d’homme à homme.
+L’idée peut avoir sa beauté ; mais de ce qu’elle est
+belle en tirer cette conséquence de se battre toujours,
+ce qui est très laid ; et de ce qu’elle est en soi
+éminemment pacifique, en tirer cette conséquence
+qu’on se doit éternellement entr’égorger, c’est une
+erreur de raisonnement très évidente.</p>
+
+<p>Il y a aussi au fond de cette disposition d’esprit
+cette idée que nos pères n’ont pas pu se tromper.
+C’est encore une idée assez respectable ; mais elle
+est fausse. Nos pères ont eu leurs erreurs comme
+nous avons les nôtres, et aux nôtres ajouter les
+leurs, indéfiniment, c’est faire la gageure de multiplier
+la folie humaine. Tout cela rationnellement
+ne tient pas debout. Plût au ciel, du reste, qu’il
+ne tînt debout d’aucune façon.</p>
+
+<p>Troisième cas. Un peuple, le peuple <span class="i">A</span>, qui n’a
+ni la complexion ni le caractère du peuple <span class="i">B</span>, a été
+annexé, incorporé par le peuple <span class="i">B</span> ; mais il n’a pas
+été absorbé par lui. Il se sent autonome, moralement ;
+il se sent distinct ; il se sent un peuple. Comment
+n’en voudrait-il pas éternellement au peuple <span class="i">B</span> ?
+Voilà les conséquences des iniquités de l’histoire.
+Assurément nous n’en pouvons vouloir au peuple <span class="i">A</span>
+de désirer son indépendance et par conséquent de
+détester le peuple <span class="i">B</span> qui la lui a enlevée et qui
+continue de la lui ravir. Il ne s’agit plus ici d’une
+<i>vendetta</i>, du souvenir d’injures reçues jadis et que
+l’on ravive par une sorte de méditation rétrospective.
+Il s’agit bien d’une souffrance réelle et actuelle,
+subie par celui-ci du fait de celui-là. Est-ce une
+raison pour faire la guerre ? Non ; c’est une raison
+pour persuader au peuple vainqueur qu’il est
+selon la raison, selon la justice et dans son intérêt
+de desserrer les liens du peuple vaincu et de
+s’associer avec lui fraternellement. Le droit de cité
+accordé par les Romains aux peuples vaincus est
+la solution et doit être l’exemple.</p>
+
+<p>— Mais le droit de cité peut être un leurre et le
+plus souvent en est un. Si le peuple vaincu, ce qui
+naturellement est le cas le plus commun, est numériquement
+plus faible que le peuple vainqueur, il
+sera toujours en minorité dans les conseils de la
+nation dont il fait partie malgré lui, et il sera tout
+aussi lésé et tout aussi opprimé qu’auparavant ;
+et il n’y aura, comme si souvent il arrive, qu’une
+hypocrisie de plus.</p>
+
+<p>— Soit ; dans ce cas, et l’on peut dire dans tous
+les cas, le vrai remède est une confédération, laissant
+au peuple vaincu son administration autonome
+et ne le rattachant au peuple vainqueur, à
+titre égal, qu’au point de vue des relations extérieures,
+pacifiques ou belliqueuses. Quand on n’a
+pas réussi — les répulsions ethniques s’y opposant — à
+former une seule nation, il en faut former
+deux qui restent alliées, ce qui est toujours possible,
+l’alliance étant tout aussi praticable entre
+peuples de différentes complexions qu’une association
+commerciale ou industrielle entre gens de
+différents caractères.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous avons parcouru à peu près, sans doute, tous
+les genres de guerres, et nous avons montré que les
+guerres, de quelque genre qu’elles soient, sont profondément
+absurdes et absolument condamnables.
+Terminons par quelques considérations générales
+sur la guerre en soi, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>La guerre, le plus souvent, si souvent que c’est
+presque son caractère spécifique et que peu s’en
+faut que ce ne soit sa définition, est un simple
+moyen de gouvernement pour séduire les peuples
+et pour les maintenir en un régime militariste qui
+est un système d’oppression à l’intérieur. Vous
+vous rappelez — et c’est encore un des rapports
+si étroits qui existent entre le cléricalisme et le
+militarisme — vous vous rappelez ce que les philosophes
+du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle disaient des religions : ils
+les considéraient, non comme nées spontanément
+parce qu’elles répondaient à des besoins de la nature
+humaine, mais comme des inventions d’esprits
+très ingénieux, très habiles et très fourbes dans le
+dessein de maintenir les peuples trop crédules en
+une sorte d’esclavage. Ce que les philosophes du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle disaient des religions, nous le disons
+de la guerre. La guerre est une invention des
+tyrans qui, sous prétexte, soit d’accroissement
+extérieur, soit de défense extérieure, ne poursuivent
+que les intérêts de leur domination intérieure. Le
+Sénat romain inventait une guerre nouvelle toutes
+les fois qu’une guerre ancienne était finie, pour
+dériver du côté des frontières l’ardeur du peuple
+et le divertir de ses revendications démocratiques.
+La guerre défensive elle-même et la préparation de
+la guerre défensive ne sont que des prétextes inventés
+par des gouvernements qui veulent rester
+armés surtout contre ceux qu’ils gouvernent. Les
+gouvernements présentent les voisins comme des
+ennemis prêts à fondre sur une proie. En 1848,
+malgré l’attitude ultra-pacifique de la France qui
+était gouvernée par un poète cosmopolite, le duc
+de Wellington demande des armements et autour
+de lui on représente les Français comme des bandits
+n’attendant que la première occasion pour
+débarquer sans déclaration de guerre. Depuis 1871
+jusqu’en 1880, le gouvernement allemand ne cesse
+d’augmenter ses forces militaires en signalant sans
+relâche à son parlement l’ennemi héréditaire et
+son désir de revanche ; et depuis 1880 jusqu’en
+1908, malgré le développement admirable
+que prennent en France le pacifisme et l’antipatriotisme,
+il continue de signaler l’ennemi héréditaire
+comme si de rien n’était. En chaque pays
+les écrivains se font l’écho de la médisance internationale :
+tout le mal provient toujours du voisin ;
+l’Allemand craint le coq gaulois ou fait semblant
+de le craindre ; le Russe ne se sent point en
+sécurité du côté de l’Allemand, et ainsi de suite.
+« Croirait-on, dit très bien Nocicow, que Spencer
+lui-même, homme avisé, se laisse surprendre par le
+sophisme et écrit bien niaisement : « L’Angleterre
+doit soigner ses dents et ses griffes tant que la
+France et l’Allemagne, militaristes, les soigneront. »
+Dans tout cela ou il y a tromperie bien
+méditée de chaque gouvernement, très persuadé
+qu’il sera aidé dans sa fourberie par celle des
+autres gouvernements, ce qui fait que, sans
+entente, il y a concert, chose qui est comme
+si elle était concertée, — ou bien il y a
+cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes.</p>
+
+<p>S’il y a tromperie, il suffit de ne pas être dupe.
+Disons aux gouvernements : « Tous les gouvernements
+sont militaristes ; mais aucun peuple ne l’est.
+Aucun peuple ne veut conquérir, aucun peuple ne
+veut se battre. Chaque peuple n’a rien à craindre
+de son voisin. Désormais, la paix universelle est
+faite. »</p>
+
+<p>S’il y a cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes :
+si le peuple <span class="i">A</span> ne peut désarmer que
+quand le peuple <span class="i">B</span> aura désarmé
+et si le peuple <span class="i">B</span>
+ne peut désarmer que quand aura désarmé le
+peuple <span class="i">A</span> et du reste aussi le
+peuple <span class="i">C</span>, n’est-ce pas
+pitié que l’humanité soit enserrée dans un cercle
+vicieux pour ainsi dire enfantin ? Et ne suffirait-il
+pas d’un quart d’heure de conversation loyale
+pour en sortir ? Ne suffirait-il pas d’en sortir un
+seul jour pour en être sorti à tout jamais ?</p>
+
+<p>La guerre, l’état belliqueux, pour mieux parler,
+est une illusion entretenue par des habiles. C’est
+une nécessité illusoire ; c’est une prétendue nécessité.
+Il suffirait de n’y pas croire pour qu’elle n’existât
+pas. Plût à Dieu que toutes les nécessités fussent
+de ce genre ! L’humanité est attachée à l’état
+belliqueux comme la poule est attachée à la ligne
+tracée à la craie depuis sa patte jusqu’au mur.
+Elle n’y est attachée que parce qu’elle croit l’être.
+Dissipons ce fantôme rien qu’à le regarder. Des
+prêtres de la guerre comme des prêtres des religions
+on peut dire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Notre crédulité fait toute leur science,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et tout leur pouvoir.</p>
+
+<p>A supposer même que la guerre ait pu être il y
+a très longtemps, non pas un bien, ce que nous
+n’accorderons jamais, mais un mal fécond en biens,
+en quelques bienfaits ; qu’on nous montre, au
+point de civilisation où nous en sommes arrivés,
+quels bienfaits peuvent sortir de la guerre ! La civilisation
+consiste en ceci que l’humanité laisse
+progressivement derrière elle les moyens de civilisation
+qui lui ont servi primitivement et pendant
+un certain temps. Elle a laissé derrière elle le fétichisme,
+le polythéisme, les religions locales ; elle
+est en train de laisser derrière elle même la religion
+naturelle, c’est-à-dire la religion universelle
+ou qui prétend l’être. Elle a laissé derrière elle
+l’esclavage, puis le servage ; il se peut qu’elle laisse
+derrière elle l’éloquence, déjà si différente de cette
+sorte de suggestion qu’elle était jadis ; il se peut
+qu’elle laisse derrière elle les beaux-arts qui sont
+une manière d’incantation, d’enchantement, de
+sorcellerie épurée et embellie. Chacun des moyens
+de civilisation cesse d’être utile à un moment
+donné et, regretté, sans doute, à cause de l’accoutumance
+et de la tradition et souvent de certains
+prestiges dont il s’est entouré, disparaît, et de telle
+manière qu’on s’étonne qu’il ait existé. Il en sera
+de même de la guerre qui, à supposer encore
+qu’elle ait été vraiment un moyen de civilisation,
+est certainement celui dont la disparition sera
+la moins regrettable et la moins regrettée.</p>
+
+<p>La guerre ne sert jamais à rien. On la dit faite
+pour amener la paix, une paix durable en ce que,
+de deux puissants elle en élimine un qui désormais
+se tiendra tranquille. Où voit-on que les
+guerres aient ce résultat ? « L’Allemagne spoliée
+de l’Alsace-Lorraine en 1648 en dépouille la France,
+qui maintenant songe à la reprendre. Les victoires
+et les acquisitions de Napoléon se terminèrent par
+les traités de Vienne, dont le système artificiel suscita
+les guerres d’indépendance ; on y trouve
+même les guerres de la campagne de 1866 qui ont
+pour suite celle de 1870. La solution d’un litige met
+souvent en présence de questions adjacentes ; une
+fois entré dans cette voie, il est difficile d’en sortir,
+et la pente entraîne fatalement de guerre en
+guerre… Des lésions multipliées naissent les rivalités
+historiques, les haines ethniques qui engendrent
+de nouvelles violences… La fréquence même
+des guerres semble prouver qu’elles ne résolvent
+rien. De 1496 avant J.-C. à 1861, en 3358 ans, il y a
+eu 227 années de paix et 3130 de guerre, soit une
+année de paix sur 13, dans le monde civilisé seulement.
+L’illusion contraire provient de la fatigue,
+de l’épuisement des ressources après le carnage.
+Les belligérants paraissent désirer la paix et
+signent des traités. Mais ce n’est souvent qu’une
+trêve, passagère comme le sentiment de la faiblesse
+et d’autant plus précaire que les conventions imposées
+par la force ne semblent pas respectables à
+ceux qui les subissent… » (Lagorgette.)</p>
+
+<p>La vérité, tout sophisme écarté, c’est que la
+guerre n’est grosse que de la guerre, et ainsi indéfiniment.</p>
+
+<p>On dit quelquefois que la guerre ou l’attente de
+la guerre et la préoccupation de la guerre qui peut
+survenir est quelque chose comme un tonique nécessaire
+ou très salutaire, que les peuples qui
+vivent en paix et sûrs de la paix s’amollissent et s’énervent,
+deviennent « ces peuples flasques » dont
+parle le président Roosevelt. Mais <i>pour qui</i> donc
+la disparition des guerres amènerait-elle l’oisiveté
+et la mollesse ? Par définition, pour ceux dont la
+guerre est l’occupation, pour les peuples belliqueux,
+et c’est ainsi qu’Aristote a dit : « La constitution
+de Lycurgue ne se rapporte qu’<i>à une partie
+de la vertu</i>, à savoir à la valeur militaire ; et les
+Spartiates se sont maintenus tant qu’ils ont fait la
+guerre ; mais quand leur domination a été établie,
+ils ont péri, faute de savoir vivre en repos et de
+s’être exercés aux autres vertus plus importantes
+que celles des combats. »</p>
+
+<p>Pour qui encore ? « Pour ceux qui par métier
+font partie de l’armée. Ainsi la noblesse, lorsque
+cessa momentanément sa fonction, ou lorsqu’elle
+n’en eut plus le monopole, tomba facilement
+dans l’inertie et la corruption, parce que
+son préjugé, concordant avec son inaptitude pour
+des travaux inaccoutumés, l’empêchait de s’y
+livrer. Qui à l’heure actuelle est oisif (et nous ne
+souhaitons pas qu’il cesse de l’être) ? N’est-ce pas
+les militaires de profession, dont la tâche est de
+préparer et d’exécuter une guerre qui n’arrive pas ?
+En sont-ils moins moraux, au dire des apologistes
+eux-mêmes ? La suppression de la guerre substituerait
+à l’activité intermittente et violente l’activité
+continue et intense, encore que régulière, du
+travail industriel et de l’émulation économique… »
+(Lagorgette.)</p>
+
+<p>Il y aura toujours dans l’humanité une matière
+suffisante de travail, d’effort et même de lutte.
+L’humanité ne s’endormira jamais, parce que la
+paix n’endort point. De ce que la guerre est une
+crise de nerfs, il ne faut pas conclure que la paix
+soit un sommeil. Entre les deux il y a le travail
+sain, l’effort sain, la lutte, parfois même trop
+acharnée encore. Loin que la paix soit endormante,
+il faudrait qu’elle même devînt plus pacifique
+et se rapprochât davantage de la fraternité.</p>
+
+<p>Ne craignez donc pas pour les peuples une somnolence
+et une léthargie maladives. Il n’y a pas de
+peuple plus pacifique et, relativement, plus sûr de
+rester en état de paix que la Belgique. Il n’y en a
+pas, ou il y en a peu, qui soit plus laborieux et qui
+soit moins endormi.</p>
+
+<p>Ces souvenirs classiques des « délices de Capoue »
+et des Romains, aussi, s’alanguissant dans
+les loisirs de leur triomphe et se corrompant dans
+le silence et la prostration du monde vaincu, hantent
+seulement des cervelles peu meublées. Annibal
+ne s’amollit point, ni ses troupes ; il était épuisé,
+comme son adversaire, et ni l’un ni l’autre, pour
+un temps, ne pouvait marcher à l’ennemi. Les
+Romains ne s’amollirent point dans la paix. Ils
+furent numériquement plus faibles, à un moment
+donné, que l’énorme marée de peuples, plutôt que
+d’armées, qui battait de tous côtés leurs frontières.
+Ils furent engloutis plutôt que conquis. On ne
+résiste pas à un phénomène physique, comparable
+et presque identique à un déplacement de l’Océan.
+L’Empire romain n’a pas été, à proprement parler,
+conquis par les Barbares ; il a été recouvert par les
+Barbares. Il n’y a pas à parler ici d’ensommeillement,
+ni même de dégénérescence.</p>
+
+<p>On pourrait parler d’anarchie, oui ; pendant
+certaines périodes les soldats disposèrent du pouvoir
+et le donnaient les uns à un général, les autres
+à un autre, et opposaient l’un à l’autre les hommes
+de leur choix ; c’est de l’anarchie ; mais ce n’est
+pas de l’énervement ; l’âpreté même avec laquelle
+se battaient ces hommes les uns contre les autres
+pour se disputer l’empire, prouve qu’ils n’étaient
+ni endormis ni amollis. La paix ne paralyse point.
+Elle met en jeu seulement les éléments sains et
+purs de l’activité humaine, en laissant les autres
+inactifs et en les annihilant peu à peu par ne leur
+donner point de matière. Elle est, même aux yeux
+de ceux pour qui le travail et l’effort constant sont
+l’idéal, l’état normal de l’humanité.</p>
+
+<p>Ce que la guerre a de plus dangereux parce
+que c’est ce qu’elle a de plus corrupteur, c’est
+la paix avant et après elle, c’est la paix armée,
+c’est le militarisme en temps de paix. Le militarisme
+en temps de guerre a peut-être sa
+grandeur. Il développe, parce qu’il les exige, le
+courage, le sang-froid, la patience, la ténacité,
+l’abnégation, l’héroïsme ; mais le militarisme en
+temps de paix est une triste école de démoralisation
+et de dégradation. La vie de caserne corrompt
+les jeunes gens juste au moment de leur vie
+où ils sont sans force de résistance contre les
+agents de démoralisation et juste au moment où les
+habitudes que l’on contracte ont une influence sur
+la vie tout entière. Cela doit faire frémir, surtout
+lorsque l’on songe qu’autrefois c’était une faible
+partie de la nation et la plus incorruptible, en ce
+sens qu’elle était déjà corrompue, qui passait par
+cette école et qui du reste y restait, ce qui faisait
+qu’elle ne pouvait guère contaminer le reste du
+peuple. Plus tard c’était encore une partie de la
+nation, plus considérable, mais une partie seulement,
+qui passait sept ans dans l’armée et qui ensuite
+rentrait dans la nation civile ; on faisait
+encore, pour ainsi parler, la part du feu. Maintenant
+c’est la nation tout entière qui pendant deux
+ou trois ans, à l’âge des passions naissantes et de la
+faiblesse du caractère, est placée, comme à dessein,
+dans les meilleures conditions du monde pour contracter
+les vices les plus odieux et les souillures les
+plus indélébiles. Quand on songe que l’idéal moral,
+et nous parlons d’idéal pratique, est l’homme
+marié à vingt ans et père à vingt et un, et que c’est
+précisément à vingt ans que l’État prend le jeune
+homme pour l’empêcher de se marier, le dégoûter
+du mariage et souvent le condamner à ne jamais
+faire qu’un mariage infécond ou désastreux en ses
+conséquences ; on souhaiterait que l’État composât
+son armée de citoyens âgés de quarante ans au
+moins ; ou plutôt on veut énergiquement, de toute
+l’énergie que peut donner la pitié et l’amour du
+genre humain, que la guerre n’existe plus et que
+l’état militaire disparaisse à tout jamais.</p>
+
+<p>Mais l’immoralité suprême de la guerre et la
+suprême puissance démoralisatrice de la guerre ne
+sont pas encore là. La guerre est démoralisatrice
+parce qu’à cause d’elle il y a <i>deux droits</i>, deux justices,
+deux vertus, et que l’un de ces droits est
+négateur de l’autre, l’une de ces deux justices
+négatrice de l’autre, l’une de ces deux vertus
+négatrice, corruptrice et destructrice de l’autre.
+A cause de la guerre il y a deux morales absolument
+contradictoires, que l’on enseigne toutes
+deux aux hommes, dont l’une commande tout ce
+que l’autre défend, exalte tout ce que l’autre flétrit,
+et présente comme des actes de sublime vertu ce
+que l’autre appelle crimes ; ce qui fait que les
+hommes ne peuvent pas savoir où est le droit, où
+est la justice, où est la vertu, où est la morale, et
+sont dans l’incapacité absolue d’avoir une règle de
+leurs mœurs.</p>
+
+<p>Pascal dit : « Pourquoi me tuez-vous ? — Eh
+quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ?
+Si vous demeuriez de ce côté je serais un assassin ;
+mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis
+un brave. » Pascal dit cela. Sénèque lui répond :
+« C’est la loi même de l’humanité : <i lang="la" xml:lang="la">publice jubentur
+vetita privatim</i>, tout ce qui vous est défendu à
+titre privé, vous est commandé à titre de défenseur
+de l’État. » C’est une règle universelle. A titre privé
+il vous est défendu de tuer, à titre de défenseur de
+l’État il vous est ordonné de tuer ; à titre privé il
+vous est défendu de voler, à titre de défenseur de
+l’État il vous est ordonné de voler une province qui
+appartient à un autre ou qui s’appartient à elle-même ;
+à titre privé il vous est interdit de vous
+faire justice à vous-même, à titre de défenseur de
+l’État vous n’en appelez qu’à la force pour revendiquer
+le droit ou ce qu’il vous plaît d’appeler votre
+droit.</p>
+
+<p>En d’autres termes, tout ce qui est crime pour
+un homme est vertu pour une nation ; tout ce qui
+déshonore un homme honore un peuple ; tout ce
+qui ferait mettre un homme en prison fait entrer
+une nation dans la gloire si elle réussit. Il y a des
+vertus nationales. Qu’est-ce qu’elles sont ? Des
+vices privés. Qu’un homme, vous ou moi, soit
+transformé tout d’un coup en une nation : tout ce
+qui lui était défendu lui est ordonné, et tout ce
+dont on lui faisait honte lui fait gloire. Et, sans
+que cette transformation fantastique ait lieu, aussitôt
+que de l’état de paix on passe à l’état de
+guerre, je suis chargé par l’État de faire comme
+soldat tout ce qu’il me défendait de faire comme
+citoyen. Je change de morale en changeant
+d’habit.</p>
+
+<p>Et comme c’est précisément ce qui serait impossible
+en si peu de temps, il faut, même en temps de
+paix, il faut, par avance, que j’aie deux morales,
+l’une pour le moment présent, jusqu’à nouvel
+ordre, l’autre pour le moment de la déclaration de
+guerre, toute différente, toute contraire, mais que
+je dois entretenir soigneusement par provision,
+toute prête, tout prêt moi-même à m’en revêtir.
+<i lang="la" xml:lang="la">Publice jubentur vetita privatim</i> : il ne faut pas que
+j’oublie cela. Je suis, je dois être un <i lang="la" xml:lang="la">homo duplex</i>,
+vertueux et prêt au crime, pratiquant la vertu
+qu’on me demande tous les jours, prêt au crime
+qu’on peut me demander d’un moment à l’autre et
+pour lequel il ne faut pas que je sois pris au
+dépourvu.</p>
+
+<p>En d’autres termes encore, une nation est un être
+collectif qui, comme être collectif, ne doit avoir
+aucune des vertus qu’elle demande aux êtres qui
+la composent. Elle veut, parce qu’elle en a bon
+besoin, que les êtres qui la composent soient doux,
+humains, non querelleurs, non batailleurs, non
+agressifs, non voleurs, non meurtriers, qu’ils
+ne se fassent jamais justice eux-mêmes, qu’ils ne
+pratiquent pas la <i>vendetta</i>, qu’ils aiment les procédés
+réguliers, qu’ils aiment la loi, qu’ils fassent
+appel à la loi et s’en remettent aux décisions de la
+justice. Mais elle-même, en tant qu’être collectif,
+doit être rude, peu sensible, peu humanitaire,
+susceptible et ombrageuse, agressive quelquefois ;
+car il est certain qu’on est parfois obligé d’attaquer
+pour se défendre, sans aucune confiance dans une
+justice supérieure qui la protégerait et lui ferait
+réparation.</p>
+
+<p>La nation est donc elle aussi <i lang="la" xml:lang="la">persona duplex</i>,
+très morale quand elle se tourne du côté des êtres
+qui la composent, très immorale, ou, si l’on veut,
+d’une tout autre moralité, quand elle regarde
+« de l’autre côté de l’eau » ; très morale à son
+foyer, dans l’intérieur de sa maison, immorale ou
+d’une moralité si différente qu’elle en est contraire
+quand elle se met à sa porte et regarde ses voisins.</p>
+
+<p>Et comme cet être collectif, la nation, n’est pas
+une abstraction et ne vit que dans les êtres dont
+elle est composée, il faut bien que chacun de ces
+êtres ait parfaitement les deux natures qu’elle a
+elle-même, qu’il soit moral et immoral, vertueux
+et criminel, doux et dur, bête de troupeau, bête
+de proie, plein de scrupules et sans scrupules,
+respectueux de la justice et sceptique à l’endroit
+de la justice, adorateur du droit et négateur du
+droit, selon les circonstances, selon le point de vue
+et pour ainsi dire selon le côté où il se tourne.
+<i lang="la" xml:lang="la">Vetita privatim publice jubentur.</i></p>
+
+<p>Voilà la profonde immoralité de la guerre et de
+l’État armé. Ils ruinent toute moralité dans le
+cœur de l’homme par cette sorte de dualité qu’ils
+lui imposent, plus sûrement peut-être que ne
+ferait un immoralisme tout pur, tout franc et tout
+cru. Ils font des hommes d’éternels sophistes, des
+sophistes ingénus et innocents ; mais des sophistes
+qui ne savent pas, qui ne peuvent pas savoir où est
+le vrai, où est le bien, où est le juste et où est la
+règle stable des actions humaines. Entre hommes,
+dans une nation, état social, règne de la loi ; entre
+nations état naturel, règne de la force. Ces deux
+états me sont imposés <i>à la fois</i> ; je suis, je vis à la
+fois dans ces deux états contradictoires et contraires ;
+je dois à la fois ne croire qu’au droit et ne
+croire qu’à la force. — Et je dois ne pas me tromper
+dans l’art, assurément difficile, de placer où il
+faut, pour ainsi parler, ces deux croyances. Si
+j’invoque la règle de la force dans ma vie civile,
+je suis déshonoré et châtié. Si j’invoque la règle de
+la loi dans ma <i>vie nationale</i> et si je refuse le service
+militaire parce que mon code me défend de tuer
+et du reste de me rendre justice à moi-même, je
+suis déshonoré et châtié. <i lang="la" xml:lang="la">Quid dem, quid non
+dem ? Renuis tu quod jubet alter</i>, ou plutôt : <i lang="la" xml:lang="la">renuis
+tu quod tu jubes</i>. Que vous donnerai-je ? Que ne vous
+donnerai-je pas ? Vous me défendez ce que vous
+m’ordonnez et vous m’ordonnez ce que vous me
+défendez. Dans le même cerveau les maximes de la
+paix rongent et minent les maximes de la guerre,
+et les maximes de la guerre sapent et ruinent les
+maximes de la paix.</p>
+
+<p>De tout cela résulte une incertitude intime et
+profonde sur le vrai et sur le juste, une sorte de
+scepticisme médullaire, d’autant plus dévastateur
+qu’il est inconscient, et qui n’est pas autre chose
+que l’immoralité elle-même, que l’immoralité
+essentielle, s’il est vrai, comme on peut le croire,
+que l’immoralité essentielle est l’impossibilité de
+se faire une morale.</p>
+
+<p>De tout cela la guerre est la cause, la guerre
+source, effet et excuse de toute immoralité
+humaine ; la guerre que l’on fait par immoralité,
+qui est féconde à son tour en immoralité et qui
+justifie enfin les immoralités et les glorifie par
+l’éclat spécieux et prestigieux qu’elle jette sur
+elles et les noms pompeux dont elle les nomme.
+Guerre à la guerre ! Il n’y a qu’une guerre légitime,
+c’est la guerre que l’on mène contre la guerre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="xsmall">LE BELLICISME.</span></h2>
+
+
+<p>Voici à peu près comment les bellicistes répondent.</p>
+
+<p>La guerre est un fait éternel dans l’histoire
+de l’humanité : c’est donc un fait <i>naturel</i>. L’humanité
+est constituée de telle sorte qu’elle porte, pour
+ainsi parler, la guerre dans son sein. Or, il ne faut
+pas essayer de heurter de front les faits naturels.
+On peut les corriger, les amender, les diriger surtout
+et comme les aiguiller sur de nouvelles voies.
+On ne les supprime pas de haute lutte. Quand les
+pacifistes parlent de guerres impulsives, ils ont
+bien tort d’en parler ; car en reconnaissant que la
+guerre est impulsive, ils reconnaissent qu’elle est
+naturelle.</p>
+
+<p>Elle est naturelle comme la volonté de puissance ;
+elle est naturelle comme le désir de persévérer
+dans l’être. Oui, il est possible que la combativité
+humaine ait pour première origine la
+nécessité de se défendre contre les ours, les lions et
+les tigres ; mais elle a pour seconde origine ou
+pour origine aussi ancienne que la précédente la
+nécessité de se défendre contre l’homme assaillant,
+et l’homme assaillant a toujours existé, ou a existé
+dès que les hommes ont été proches les uns des
+autres. Or, il est assez probable qu’ils ont toujours
+été proches les uns des autres, et que même aux
+temps où il existait d’immenses parties de la planète
+non peuplées d’hommes, les hommes, dans les
+parties peuplées de la planète, étaient proches les
+uns des autres. Eh bien ! dès qu’il s’est trouvé un
+fort et un faible proches l’un de l’autre, le fort a
+attaqué le faible soit pour lui prendre ce qu’il avait,
+soit pour le réduire en servitude. Le faible s’est
+défendu, comme il a pu, souvent très bien ; car le
+sentiment de la faiblesse aiguise l’intelligence et
+crée la ruse. Dès lors le fort et le faible ont été en
+légitime défense l’un à l’égard de l’autre. L’état de
+guerre perpétuelle était né.</p>
+
+<p>D’autres fois, contre un fort, le faible a appelé
+à son secours un autre faible, et la solidarité est
+née. Mais l’état de guerre n’en a pas cessé pour
+cela, au contraire ; car la légitime défense n’a
+fait que se généraliser. Chaque fort devant un
+faible a eu l’idée de le léser, fait initial, mais de
+plus il a été en défiance d’un autre faible tout prêt
+à secourir le faible ici présent, et, devant ce faible
+en légitime défense, il s’est senti en légitime
+défense lui-même. Ainsi de suite jusqu’à nos
+jours et, sauf le premier fort qui a attaqué un
+faible, personne absolument n’est coupable, ni
+même précisément malveillant. La guerre est une
+perpétuelle légitime défense. Ce qui était d’homme
+à homme aux premiers temps est devenu de
+peuple à peuple ; et la guerre perpétuelle, légitime
+défense d’homme à homme, est devenue perpétuelle
+légitime défense de peuple à peuple, et il n’y a pas
+d’autre différence.</p>
+
+<p>La nature, en donnant à l’homme la volonté de
+puissance, a dit à tous les hommes : défendez-vous
+les uns contre les autres, et telle est votre loi. La
+nature, en créant le premier fort qui a fait injure à
+un faible et qui seul est responsable de tout, a dit
+aux forts : « Allez, à vos risques et périls, puisque
+je vous ai donné le désir d’être puissants. » — Et
+elle a dit aux faibles : « défendez-vous par l’intelligence
+et aussi par l’union, ce qui est possible et
+pratique, puisque les faibles sont plus nombreux
+que les forts » ; et elle a dit cela peut-être dans un
+dessein excellent, comme sans doute nous le verrons
+tout à l’heure.</p>
+
+<p>Pour le moment retenons ceci : à la prendre en
+sa généralité, la guerre n’est pas injuste, puisque,
+si on l’examine bien, elle n’est que légitime défense
+continue et universelle. Le <i lang="la" xml:lang="la">bellum omnium in
+omnes</i> de Hobbes, qui a soulevé tant de protestations,
+se réduit à n’être que ceci : les hommes par
+leur nature même sont obligés de se défendre les
+uns contre les autres. Ils le font comme ils peuvent,
+tantôt par la ruse, tantôt par la soudaineté de
+l’attaque, tantôt en se défendant d’avance, ce qui
+est injuste, reconnaissons-le ; mais ce qui rentre
+encore dans la règle générale et n’en est qu’une
+application un peu abusive.</p>
+
+<p>Il y a des cas où le philosophe, le moraliste, ne
+peut pas s’empêcher de reconnaître qu’il y a véritable
+dérogation au principe : un peuple, par exemple,
+qui en asservit un autre, à raison de cent
+contre un, uniquement parce que cet autre a des
+mines d’or. Oui, là il y a abus si criant que c’est
+une véritable dérogation. Mais en général un
+peuple même très puissant qui en attaque un autre,
+même très faible, est encore un peuple qui se défend,
+parce que la puissance même a ses faiblesses qui
+viennent de sa puissance même ; parce qu’un peuple
+puissant, à cause de sa puissance, sent qu’il va
+être attaqué par plus puissant ou aussi puissant
+que lui, et a besoin d’en conquérir un petit pour se
+créer un boulevard ou un rempart contre d’autres.</p>
+
+<p>Oui, le plus souvent la guerre est légitime
+défense ou défense nécessaire. N’est-il pas vrai que
+neuf fois sur dix, les Romains ont été forcés à la
+guerre par une véritable nécessité matérielle ?
+N’a-t-il pas été à peu près prouvé que toutes les
+guerres de Napoléon, il a été contraint de les faire,
+comme aussi il est bien certain que ses ennemis
+étaient contraints de l’y contraindre ? C’est un
+enchaînement de causes à effets et d’effets devenus
+causes à d’autres effets qui subsiste et dure depuis
+le commencement du monde. Un tel enchaînement
+a bien l’air au moins d’une loi naturelle, d’une loi
+de l’humanité.</p>
+
+<p>— Changeons de loi, disent nos contradicteurs ;
+repoussons ce fatalisme odieux qui vient de nous
+être exposé et, en êtres libres, décrétons que de ce
+que ceci a toujours été, ce n’est pas une raison
+pour que ceci soit toujours, et même c’est une
+raison pour qu’il ne soit plus !</p>
+
+<p>— Toujours cette prétention de vouloir changer
+la nature humaine ! Elle est belle, cette prétention,
+et ici nous n’avons pas le beau rôle, le rôle brillant ;
+mais elle est téméraire jusqu’au délire. Où
+voit-on que la nature humaine ait jamais changé ?
+Elle ne se modifie même pas. Elle change d’apparences,
+elle change d’aspects extérieurs. Qui croit
+à un changement profond arrivé dans l’humanité ?
+Qui est dupe, par exemple, de l’abolition de l’esclavage,
+de l’abolition du servage, et qui ne sait qu’il
+n’y a que des différences honorifiques, pour ainsi
+dire, et qu’il n’y a point de différences réelles entre
+l’esclave antique et l’ouvrier d’aujourd’hui ? Qui
+croit à un abîme qu’il y aurait entre la monarchie et
+la démocratie, et qui ne sait que, partie de l’idée de
+liberté et d’égalité, la Démocratie organise, comme
+fatalement, un régime où, tout comme autrefois,
+un certain nombre d’hommes en oppriment un
+certain nombre d’autres ? Qui croit, vraiment, à la
+suppression des religions, alors que nous voyons
+telle théorie généreuse et chimérique comme le
+socialisme prendre tous les caractères d’une religion
+intolérante et fanatique, avec, du reste,
+comme toute religion, ses fidèles qui y croient et un
+certain nombre de ses prêtres qui n’y croient pas ?
+Qui s’imagine que les guerres religieuses n’existent
+plus, alors que nous les voyons revivre, et avec
+quelle recrudescence, dans tel peuple, considéré
+(surtout, à la vérité, par lui-même) comme le plus
+éclairé de l’univers ? Qui croit, vraiment, que les
+arts disparaîtront ? Qui croit, vraiment, que les
+passions violentes déchaînées par l’amour disparaîtront ?</p>
+
+<p>Et cette forme, désastreuse, si l’on veut, mais
+cette forme éternelle de l’activité humaine, qui
+s’appelle la guerre ou qui s’appelle la combativité,
+disparaîtrait de la surface du monde ? Oui, sans
+doute, si la passion peut-être la plus profonde au
+cœur de l’homme, la volonté de puissance, disparaissait ;
+oui sans doute si l’idée d’être lésé ou
+d’être en péril cessait d’être insupportable ; oui
+sans doute, si la méfiance d’homme à homme était
+ôtée du cœur humain ; oui, sans doute, si cinq ou
+six passions fondamentales et essentielles étaient,
+du jour au lendemain, car il faudrait cela, comme
+extirpées de l’âme de tous les hommes ; oui, sans
+doute, en un mot, si l’immuable nature humaine
+était radicalement changée. Cela peut-il être espéré
+et peut-on partir en campagne sur une si puérile
+espérance ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et du reste, en vérité, cela serait-il un bien ? Là
+est la grande question, qu’il nous faut examiner
+franchement, courageusement et sans vaine sensiblerie.</p>
+
+<p>La guerre est-elle pour l’humanité un mal et la
+disparition de la guerre serait-elle un bien ? Il est
+assez entendu que nous appelons un mal quelque
+chose où il y a plus de mal que de bien, où le bien
+ne compense pas le mal ; et que nous appelons un
+bien quelque chose qui, quoique contenant du
+mal, laisserait, une fois disparu, plus de mal dans
+l’humanité qu’il ne lui en faisait. Examinons.</p>
+
+<p>Quelques-uns ont dit que la guerre est « divine ».
+Il faut bien citer une fois de plus les <i>strophes</i> de
+Joseph de Maistre sur ce sujet. Elles sont éloquentes,
+elles sont lyriques, et puis on finit par
+s’apercevoir que, même, elles contiennent quelque
+chose : « La guerre est divine en elle-même parce
+qu’elle est une loi du monde. La guerre est divine
+dans la gloire mystérieuse qui l’environne et dans
+l’attrait non moins inexplicable qui nous y porte.
+La guerre est divine dans la protection accordée
+aux grands capitaines, même aux plus hasardeux
+qui sont rarement frappés dans les combats et seulement
+lorsque leur renommée ne peut plus
+s’accroître et que leur mission est finie. La guerre
+est divine par la manière dont elle se déclare.
+Combien ceux qu’on regarde comme les auteurs
+de la guerre sont entraînés par les circonstances !
+La guerre est divine par ses résultats qui échappent
+absolument aux spéculations des hommes. »</p>
+
+<p>Autrement dit la guerre est divine parce qu’elle
+est inintelligible. Au fond de ces vaticinations il y
+a ce raisonnement : ce qu’on ne comprend pas est
+mystérieux, ce qui est mystérieux est divin, donc
+la guerre est divine. Autant vaudrait dire la
+guerre est divine parce qu’elle est absurde. Commentant
+ce passage pour le louer, Proudhon ne
+peut pas s’empêcher de montrer, malgré lui, qu’il
+est un non-sens : « Ainsi parle de Maistre, le grand
+théosophe, plus profond mille fois dans sa théosophie
+que les soi-disant rationalistes que sa parole
+scandalise. De Maistre, le premier, faisant de la
+guerre une sorte de manifestation des volontés du
+ciel et <i>précisément parce qu’il avoue n’y rien comprendre,
+a montré qu’il y comprenait quelque
+chose</i>. » Il est difficile de mieux avouer que de
+Maistre, en rejetant la guerre dans l’inexplicable
+pour l’adorer, n’a démontré, pour ceux qui ne sont
+pas mystiques, que ceci qu’on ne peut pas donner
+pour elle de bonnes raisons.</p>
+
+<p>Cependant relisez les premières lignes. Les premières
+lignes d’un homme qui va s’emporter sont
+celles où il ne s’emporte pas encore et par conséquent
+celles où il exprime sa pensée et non son
+exaltation. Or qu’y dit-il ? En style de « théosophe »
+ce que nous disions en style de positiviste : « La
+guerre est divine en elle-même, parce qu’elle est une
+loi du monde. » Traduisez ainsi : « la guerre est
+<i>naturelle</i>, en soi, parce qu’elle est une loi du
+monde. » Et c’est précisément ce que nous disions
+et c’est très considérable ; il est inutile de prouver
+à une loi qu’elle est absurde, et l’on peut même
+dire qu’il n’est pas possible qu’il y ait de l’absurdité
+dans une loi. Il n’y a rien à faire devant une
+loi, si ce n’est constater qu’elle existe. De même si :
+« la guerre est divine dans la gloire mystérieuse
+qui l’environne » n’est qu’une phrase et ne signifie
+rien, « l’attrait inexplicable qui nous y porte », est
+plein de sens et d’un sens vrai. Cela vise la guerre
+impulsive, la combativité innée. L’homme est un
+animal belliqueux, cela est bien digne de considération.
+Si nous étions sûrs de quelque chose, si, en
+particulier, nous étions sûrs que l’homme a <i>toujours</i>
+été belliqueux, la question serait tranchée.
+Malheureusement nous ne connaissons pas la préhistoire,
+et en s’appuyant sur la préhistoire supposée
+nos adversaires peuvent nous embarrasser.
+En invoquant la préhistoire on ne prouve rien,
+mais on peut faire douter de tout ce qui est prouvé.
+Encore est-il que depuis que l’homme est connu, il
+est connu comme belliqueux, ou si vous voulez,
+depuis que l’humanité est connue, elle est connue
+comme contenant toujours des parties belliqueuses
+qui subjuguent celles qui ne le sont pas ou qui le
+sont moins, et qui se disputent celles qui ne le
+sont pas ou qui le sont moins. Ce n’est peut-être
+pas une loi préhistorique, mais c’est une loi
+historique, et nous avouerons humblement que
+cela nous suffit, et voilà ce que Joseph de Maistre a
+très bien vu, encore qu’il ait fait suivre ce constat
+d’effusions lyriques qui le décréditent.</p>
+
+<p>Ne disons donc plus que la guerre est divine,
+parce que nous n’en savons rien et parce que le
+dire est un peu reconnaître que nous ne pouvons
+pas nous en rendre compte ; mais disons qu’elle
+est naturelle et, allant plus loin, demandons-nous
+si elle n’est pas bonne.</p>
+
+<p>Nous disons qu’elle est bonne, non pas en elle-même,
+ou du moins nous ne le disons pas encore ;
+mais nous disons qu’elle est bonne en ceci que son
+contraire est funeste, et à cause de tout ce que son
+contraire a de funeste. On a assez parlé des horreurs
+de la guerre pour qu’il nous soit permis de
+parler des horreurs de la paix. Elles sont à faire
+frémir, ou tout au moins elles sont à faire réfléchir.
+La paix énerve et amollit les peuples, et surtout
+la croyance que la paix sera éternelle. L’état
+le plus sain pour un peuple est celui où il est en
+paix, mais où il s’attend continuellement à la
+guerre et s’y prépare. La guerre ou la paix armée
+préserve, comme a dit Byron, « de la pourriture
+et de la moisissure. » — « Il est peut-être vrai, dit
+Hume, qu’une guerre perpétuelle changerait les
+hommes en bêtes sauvages ; mais il est plus vrai
+encore qu’une paix perpétuelle les changerait en
+bêtes de somme. » — « Si la sottise, la négligence,
+la paresse et l’imprévoyance des États, dit Renan
+(pourtant pacifiste), n’avaient pour conséquence de
+les faire battre, il est difficile de dire à quel degré
+d’abaissement pourrait descendre l’espèce humaine.
+Le jour où l’humanité deviendrait un
+grand Empire romain pacifié, n’ayant plus d’ennemis
+extérieurs, serait le jour où la moralité et l’intelligence
+humaines courraient les plus grands
+dangers. »</p>
+
+<p>Il faut creuser un peu ces considérations trop générales
+et tâcher de se faire une idée de ce en quoi
+consiste la décadence d’un peuple. La décadence
+d’un peuple consiste en une espèce de lent suicide
+par suite de découragement et d’abandonnement
+de soi-même. Elle consiste en ceci qu’un peuple
+abandonne et même déteste toutes les forces
+morales par lesquelles il s’est constitué comme
+nation. Les Romains ont été sobres, religieux,
+loyaux, constants, fidèles, appliqués avec passion
+à toutes les vertus militaires, etc. Montesquieu
+nous les montre perdant les unes après les autres
+toutes ces qualités par une sorte d’impuissance à
+vivre et par une sorte de renoncement au vouloir
+vivre. Religieux autrefois et de cette religion qui
+non seulement « est toujours le meilleur garant
+qu’on puisse avoir des mœurs des hommes », mais
+encore de cette religion qui fait « qu’on mêle
+quelque sentiment religieux à l’amour qu’on a
+pour sa patrie », ils avaient été envahis par la
+« secte d’Épicure » qui « contribua beaucoup à
+gâter leur cœur et leur esprit. Les Grecs en avaient
+été infatués avant eux ; aussi en avaient-ils été
+plus tôt corrompus ». Mais il faut remarquer que
+cette secte ne se développa chez eux que quand ils
+n’eurent plus rien à craindre de l’étranger et quand
+ils crurent n’avoir plus besoin de vertus, et ce n’est
+pas tant l’épicurisme qui les amollit que ce n’est
+un commencement d’amollissement qui les inclina
+du côté de l’épicurisme.</p>
+
+<p>Ils avaient été sobres et contempteurs de la
+richesse, tout au moins de la richesse particulière,
+et ne tenant qu’à la richesse publique. Ils ne s’aperçurent
+pas que là était une de leurs grandes forces
+d’abord contre l’étranger et ensuite contre eux-mêmes.
+Car « avec des biens au-dessus d’une condition
+privée, il fut difficile d’être un bon citoyen ;
+et, aussi, avec les désirs et les regrets d’une
+grande fortune ruinée on fut prêt à tous les attentats
+et, comme dit Salluste, on vit une génération
+de gens <i>qui ne pouvaient ni avoir de patrimoine ni
+souffrir que d’autres en eussent</i> ». La paix conquise
+et crue assurée donne carrière à ces appétits de
+jouissances qui se résolvent, en définitive, en
+haines sociales.</p>
+
+<p>Ils avaient été d’une loyauté scrupuleuse, sinon
+à l’égard des étrangers, ce qui n’était pas du tout
+dans les mœurs antiques et ce qui n’est guère dans
+les mœurs modernes, du moins entre eux et dans
+leurs relations d’hommes privés et de citoyens. Ils
+devinrent un peuple de délateurs, ou au moins un
+peuple où la moitié des citoyens était occupée à
+dénoncer l’autre : « les sénateurs allaient au-devant
+de la servitude et les plus illustres d’entre eux faisaient
+le métier de délateurs », exemple qui,
+comme on le pense bien, était suivi par une foule
+d’hommes moins qualifiés. On use et l’on abuse, au
+moyen de la loi de <i>lèse-majesté</i>, du grief de conspiration.
+Tout est conspiration qui peut servir à
+perdre les ennemis ou les adversaires, vrais ou
+supposés, du pouvoir : « On punissait autrefois une
+véritable conspiration ; on punit maintenant une
+parole malicieusement expliquée… Parler, se taire,
+se réjouir, s’affliger, avoir de la peur ou avoir de
+l’assurance : tout est crime, tout mérite supplice. »
+(Saint-Evremont).</p>
+
+<p>Ils avaient été les soldats admirables que l’on
+sait ; ils perdirent, en dernier lieu, mais ils perdirent,
+jusqu’à leur discipline militaire : « Ils
+abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce
+dit que les soldats les trouvant trop pesantes,
+ils obtinrent de l’empereur Gratien de quitter
+leurs cuirasses et ensuite leurs casques, de sorte
+qu’exposés aux coups sans défense ils ne songèrent
+plus qu’à fuir. Il ajoute qu’ils avaient perdu l’habitude
+de fortifier leur camp, et que par cette
+négligence leurs armées furent enlevées par la
+cavalerie des barbares. »</p>
+
+<p>Telle est la suite de la décadence d’un très grand
+peuple. On peut la définir une inconscience des
+forces morales qui l’ont fait grand, et un oubli de
+plus en plus profond de ces forces, et une insouciance
+ou un mépris de plus en plus grand à leur
+égard.</p>
+
+<p>Et d’où cette inconscience vient-elle ? De l’habitude
+de la paix peu troublée ou peu dangereusement
+troublée et de la persuasion qu’elle ne
+peut pas l’être. Remarquez que ce qui fut vrai d’un
+peuple vainqueur et trop vainqueur et précisément
+parce qu’il avait été trop vainqueur, pourrait l’être
+d’un peuple vaincu qui se persuaderait qu’il l’a été
+assez complètement pour que désormais on le
+laisse tranquille ; ou, phénomène assez naturel,
+quoique idée stupide, qui se persuaderait que,
+parce qu’il ne songe plus aux conquêtes, personne
+n’y songe plus et que l’ère des conquêtes est
+passée.</p>
+
+<p>Les longues trêves sont très favorables à ce
+genre d’illusions, du moins chez les esprits simples
+et chez les esprits frivoles. Seul ce qui se passe les
+frappe et ils sont comme insensibles à ce qui s’est
+passé et incapables de prévoir ce qui peut se passer
+encore. Ils n’ont pas lu et sont incapables de
+comprendre cette considération de Montesquieu :
+« Ce n’est pas la fortune qui domine le monde :
+on peut le demander aux Romains, qui eurent une
+suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent
+sur un certain plan et une suite non interrompue
+de revers lorsqu’ils se conduisirent sur
+un autre. Il y a des causes générales, soit morales,
+soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie,
+l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent ; tous
+les accidents sont soumis à ces causes ; et si le
+hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière,
+a ruiné un État, <i>il y avait une cause générale
+qui faisait que cet État devait périr dans une
+seule bataille</i>. »</p>
+
+<p>Ils n’ont pas lu non plus cette observation très
+juste d’un M. de Ficquelmont, à qui Proudhon
+a fait l’honneur de la citer plusieurs fois avec complaisance :
+« Il y a des gens qui ont l’air de concevoir
+la marche du monde comme un drame divisé
+en actes. Ils croient que pendant les entr’actes ils
+peuvent se livrer, sans crainte d’être troublés, à
+leurs plaisirs et à leurs affaires privées. Ils ne
+voient pas que ces intervalles, pendant lesquels les
+événements semblent interrompus, <i>sont le moment
+intéressant du drame</i>. C’est pendant ce calme
+apparent que se préparent les causes du bruit qui
+se fera plus tard. Ceux qui ne voient que les grosses
+choses, <i>qui n’entendent que les détonations</i>, ne
+comprennent rien à l’histoire. »</p>
+
+<p>Cela sera d’autant plus vrai désormais, même
+matériellement en quelque sorte et en prenant la
+question par son côté le plus pratique, que, <i>de nos
+jours, c’est pendant la paix qu’on fait la guerre</i>, et
+que par suite la guerre est perpétuelle, et le mot
+paix n’a plus de sens du tout. Autrefois (j’exagère
+un peu ; mais proportionnellement c’est très
+exact) autrefois, on déclarait la guerre, — on la
+préparait, — on la faisait. Aujourd’hui, avec le
+perfectionnement de l’outillage militaire, on est
+forcé de préparer la guerre continuellement en
+surveillant les progrès de l’armement de l’adversaire
+et en se maintenant à ce niveau ou en le dépassant.
+Il s’ensuit que cette préparation continuelle
+de la guerre, <i>c’est la guerre elle-même</i>, la
+vraie, et que la guerre proprement dite n’est que
+la dernière bataille, une sorte de contrôle et de
+preuve, ce qui indique quel est celui des deux
+adversaires <i>qui s’est le mieux battu</i> pendant cinquante
+ans.</p>
+
+<p>Dans ces conditions il n’y a jamais de paix ; la
+guerre est littéralement continuelle et le succès est
+en définitive à celui qui lutte le mieux continuellement,
+et la défaite est pour celui qui a des moments
+de relâche, pour celui-ci surtout qui aurait eu la
+bêtise de croire <i>qu’on était en paix</i>. Celui-ci serait
+aussi stupide que le belligérant qui, en temps de
+guerre proprement dite, en campagne, n’aurait pas
+d’éclaireurs. Si, de nos jours, en Europe, il existait,
+ce qui après tout est possible, un peuple qui ne se
+crût pas tous les jours à la veille d’une guerre ; qui,
+paresseux et frivole, comme le lièvre de la fable,
+crût toujours qu’il a bien le temps ; qui ne fût
+jamais prêt ; qui à chaque alerte, fondée ou non,
+s’aperçût qu’il n’est pas prêt et se préparât avec
+une hâte fébrile, gage certain de la défaite ; à ce
+peuple-là, pour qu’il disparût et comme se fondît
+peu à peu sans retour, il ne faudrait jamais
+déclarer la guerre, il faudrait <i>déclarer la paix</i> ; il
+faudrait lui déclarer la paix avec insistance pendant
+quarante ou cinquante ans. C’en serait fait de
+lui.</p>
+
+<p>Non seulement la paix réelle amollit les peuples ;
+mais la paix <i>crue</i>, la paix supposée, la croyance en
+la paix, la paix armée prise pour la paix, la continuelle
+préparation de la guerre prise pour la
+paix alors qu’elle est la guerre elle-même, est un
+narcotique admirable et l’essentiel principe de
+décadence pour une nation.</p>
+
+<p>Cela sera vrai de plus en plus, comme il résulte
+de plusieurs pages très fines de M. Lagorgette
+(400-415)<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, parce que les guerres, qui étaient
+autrefois, avant la Révolution française, sinon des
+jeux de princes, du moins des entreprises princières,
+à but restreint, à visées restreintes, quelquefois
+même faites presque exclusivement pour
+l’honneur, sont maintenant des conflits où toute la
+nation est engagée et où l’existence de la nation est
+en jeu. En cela comme de tant d’autres manières,
+nous retournons aux temps antiques. Quand deux
+peuples modernes luttent l’un contre l’autre, il
+s’agit de savoir lequel sera réduit en esclavage. Je
+n’exagère pas tant. Il s’agit de savoir lequel des
+deux, parce qu’il aura été vaincu, d’abord verra
+son territoire considérablement diminué, diminué
+autant qu’il sera expédient pour que l’adversaire
+en soit enrichi sans en être gêné ; ensuite se verra
+imposer des traités de commerce désavantageux
+qui tariront peu à peu ses sources de richesses et
+par suite ses puissances mêmes de population ; de
+plus sera en butte à des tracasseries capricieuses,
+impérieuses et humiliantes ; enfin, ce qui est bien à
+considérer, par suite de sa dépopulation au moins
+proportionnelle, conséquence de sa diminution
+économique, sera peu à peu pénétré, en pleine paix,
+d’une invasion lente des hommes du peuple
+adverse et des hommes des autres peuples aussi ;
+d’une invasion que j’appellerai une invasion individuelle
+continue, laquelle lui fera perdre peu à
+peu son caractère ethnique et par conséquent les
+forces de résistance qui pouvaient lui rester. Je
+n’exagérais donc pas infiniment en disant que dans
+une guerre moderne il s’agit de savoir quel peuple
+sera réduit en esclavage.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir aussi l’excellent livre <i>Les Maîtres de la guerre</i>, du
+lieutenant-colonel Rousset.</p>
+</div>
+<p>Voilà pourquoi il faut de nos jours que chaque
+peuple tout entier, s’il ne veut pas périr, fasse
+continuellement, tous les jours, cette guerre
+qui s’appelle la préparation à la guerre ; et
+voilà pourquoi, tout autant, il ne faut pas qu’il
+croie à la paix, qu’il croie que la paix existe ; voilà
+enfin pourquoi ce qui n’est pas vrai de tout temps
+est vrai du nôtre, à savoir qu’un peuple pacifiste
+serait un peuple qui voudrait mourir, à savoir que
+le Pacifisme est simplement le signe de la décadence
+d’un peuple.</p>
+
+<p>Il y a un autre symptôme de la décadence d’un
+peuple, qui du reste se rattache étroitement au
+précédent, en ce sens que si ce qui précède, le
+Pacifisme, est symptôme de décadence, ce qui suit
+est symptôme très net de Pacifisme, de telle sorte
+qu’on pourra dire, si l’on veut, que ce qui suit est
+symptôme de symptôme, signe de signe ; il n’importe.</p>
+
+<p>Nous voulons parler de la manie qu’a souvent un
+peuple de ne s’occuper que de questions intérieures
+et des questions intérieures les plus irritantes.
+Questions constitutionnelles, questions religieuses,
+questions de métaphysique politique ou de métaphysique
+théologique, il est curieux que l’on peut
+constater dans l’histoire que c’est à ces questions
+que se livrent passionnément les peuples qui sont
+le plus près de leur fin. On dirait que c’est un
+<i>divertissement</i>. On dirait que c’est pour ne pas
+penser à l’étranger qui les guette que ces peuples
+font exactement comme s’ils étaient seuls au
+monde ; on dirait que, comme Pascal assure qu’on
+court après un lièvre pour ne pas rester seul avec
+soi-même, de même ces peuples discutent, débattent,
+disputent à grands cris avec eux-mêmes,
+non pas pour fuir leur propre compagnie, mais
+pour échapper aux préoccupations qu’ils auraient
+sans cela du côté de l’étranger menaçant ou
+inquiétant. Ce n’est pas cela, c’est bien qu’en
+vérité ils ne croient pas à l’étranger menaçant ou
+inquiétant ; c’est qu’en vérité ils se croient seuls
+au monde et aussi autorisés à se quereller ou
+excusables de le faire que s’ils étaient seuls sur la
+terre.</p>
+
+<p>Les âpres querelles intérieures sont symptôme
+de Pacifisme et le Pacifisme est symptôme de
+décadence. C’est en songeant aux peuples qui
+ont été dans cet état que Proudhon disait avec
+une sorte de férocité, que, du reste, il aimait trop :
+« Toute nation incapable de s’organiser politiquement
+et dans laquelle le pouvoir est instable est une
+nation destinée à la consommation de ses voisins.
+Comme celle qui ne saurait ou ne voudrait faire la
+guerre, ou qui serait trop faible pour se défendre,
+elle n’a pas le droit d’occuper une place
+sur la carte des États, elle gêne ; il faut qu’elle
+subisse une suzeraineté. Ni la religion, ni la langue,
+ni la race ne sont ici de rien ; la prépondérance
+des intérêts domine tout et fait loi. Droit de la
+force, droit de la guerre, droit des gens, droit
+politique, deviennent alors synonymes : là où
+manque la force, le gouvernement ne tient pas et
+la nationalité encore moins. Droit terrible, direz-vous,
+droit regnicide, dans lequel on hésite à
+reconnaître une forme de la justice ! Eh ! non ! Pas
+de vaine sensibilité ! Souvenez-vous que la mort
+de l’État n’entraîne pas celle des citoyens et qu’il
+n’y a pas de pire condition pour ceux-ci que celle
+d’un État décrépit et déchiré par les factions. Quand
+la patrie est réfractaire à la liberté, quand la souveraineté
+publique est en contradiction avec celle du
+citoyen, la nationalité devient un opprobre et la régénération
+par les forces étrangères une nécessité. »</p>
+
+<p>De cette page où il y a trop d’éloquence, ne
+retenons que ceci. Les querelles intérieures
+qui s’exagèrent à mesure que le péril extérieur
+est plus grand ; les querelles intérieures qui
+s’exagèrent jusqu’à faire absolument oublier le
+péril extérieur ; les querelles intérieures qui
+s’exagèrent jusqu’à faire nier le péril extérieur ;
+les querelles intérieures qui ont besoin que le
+péril extérieur soit oublié et nié et qui le nient
+pour durer, sont causes et effets de décadence
+nationale profonde. On peut dire que la vitalité
+intérieure est en raison directe de la préoccupation
+des choses étrangères. Il n’y a rien de plus
+national que les affaires extérieures. Des élections
+conservatrices, antisocialistes, nationalistes, impérialistes,
+comme celles d’Allemagne en 1907, sont
+une défaite autrichienne et une défaite française,
+analogues à Sadowa ou à Sedan. C’est Bismarck
+qui l’a dit : « Le souci des choses du dehors doit
+prédominer ; les choses du dehors doivent être
+placées au-dessus de toutes les autres ». Au fond
+la vérité en politique est ceci : <i>il n’y a que la politique
+étrangère</i>. — Évidemment, puisque la politique
+intérieure doit être menée, sinon en raison,
+du moins en considération continuelle des choses
+du dehors. Comment devons-nous vivre ? avec
+notre caractère national, avec nos idées générales
+que nous tendons à réaliser, mais de telle sorte
+qu’aucune de nos démarches en ce sens ne nous
+affaiblisse du côté de l’étranger. Tout le problème
+est là. Les peuples qui méconnaissent ces
+vérités élémentaires ou qui n’y songent jamais
+parce qu’elles les gênent, sont en décadence
+manifeste.</p>
+
+<p>Remarquez encore et en dernier lieu combien la
+décadence en ses formes vulgaires pour ainsi dire
+et grossières, très sensible à tous les regards et
+comme palpable, se rattache à cette question du
+pacifisme. La décadence, sous ses formes vulgaires
+et à la portée de tous les prédicateurs, consiste en
+ceci : chacun, dans une nation, ne songeant qu’à
+son intérêt personnel, se met soigneusement du
+côté du plus fort. Il se forme ainsi un parti, et
+c’est celui du roi, ou celui du « tyran », ou celui
+des chefs de la république. Ce parti, profitant
+du besoin que les chefs ont de lui, s’il s’agit d’une
+république ou d’une tyrannie, profitant simplement
+de la complaisance du roi, s’il s’agit d’une monarchie,
+complaisance qu’il a su capter en flattant
+ses passions, soit religieuses, soit tout autres ; ce
+parti exploite le pays comme terre conquise ; il se
+fait donner tout ce qui dans ce pays rapporte quelque
+chose sans demander trop d’efforts. Il dit et
+c’est son seul principe :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nul n’aura des emplois hors nous et nos amis.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Il veut qu’il y ait pour lui passe-droit continuel
+dans la distribution des faveurs, passe-droit et
+contre-droit continuel dans les arrêts de la justice,
+exemption pour lui de toutes les charges un peu
+lourdes et réserve à lui faite de tous les profits de
+tous genres. Pour en parler avec familiarité, le
+gouvernement est pour lui un bureau de placement ;
+et pour en parler en beau style, « la république
+est une dépouille », comme a dit Montesquieu.</p>
+
+<p>A procéder ainsi, qu’arrive-t-il ? Il arrive que
+tout s’énerve, administration, justice, armée, police.
+Du moment que le seul moyen « d’arriver » est de
+plaire, chacun veut plaire et personne ne songe à
+travailler avec zèle, ni même à faire correctement
+son métier. Tout le monde se presse, pour y entrer,
+à la porte de ce parti qui dispose de tout sans
+demander de mérite et qui ne s’est donné que la
+peine de plaire ; et il multiplie ainsi le nombre
+des imméritants que l’on pourvoit et des incapables
+que l’on nantit. Il ne s’agit pour les uns que
+de continuer à plaire ; et pour les autres que de
+plaire à ceux qui ont plu ; et pour d’autres encore
+qu’à s’efforcer de plaire à ceux qui commencent à
+être agréés de ceux qui depuis longtemps sont en
+possession de faveur. Ceux-là même, toujours en
+nombre assez considérable, il faut le reconnaître
+à l’honneur de l’humanité, qui, par dignité, ne
+veulent pas entrer dans la société de favoritisme,
+dans le syndicat de flagornerie, et dans le bureau
+de placement pour bons à tout faire, ceux-là
+même, découragés par tant de passe-droit, par tant
+d’hommes qui passent devant eux à bride abattue
+sans autre mérite que d’être bien vus en haut lieu,
+ne sont plus que corrects quand ils pourraient
+être zélés, ponctuels quand ils pourraient être
+initiateurs et réguliers, quand ils pourraient être
+énergiques. Tout s’énerve, administration, justice,
+armée, police ; tout s’énerve et se stérilise. Une
+partie de la nation et celle qui devrait diriger
+l’autre est en une sorte de léthargie, dont elle ne
+s’éveille que pour s’occuper de politique militante,
+c’est-à-dire de la seule chose qui ne devrait
+jamais l’occuper.</p>
+
+<p>Voilà un des aspects de la décadence d’un peuple. — Nous
+voilà bien loin du Pacifisme. Non pas ! Le
+Pacifisme ici sert d’excuse et en servant d’excuse
+il se confirme lui-même et se fortifie d’une manière
+très dangereuse. Ces hommes qui se partagent la
+république comme une dépouille, pour répéter
+les fortes expressions du philosophe, se disent
+<i>pour s’excuser</i> : nous n’agirions pas ainsi, si le pays
+courait un risque ; mais il n’en court aucun ; la
+paix est assurée ; rien ne nous menace. Que chacun
+fasse son affaire en usant de ses protecteurs et de
+ses amis, le mal n’est pas grand. Que même il en
+résulte un certain abaissement général et chez
+ceux-là même qui n’emploient pas ces moyens
+un découragement et un abandonnement qui eux-mêmes
+sont une déchéance ; et que par conséquent
+il y ait partout une manière, nous l’accordons, de
+dégradation ; ce ne serait important que si nous
+étions à la veille d’une guerre ; ce ne serait important
+que si nous étions des Romains. Nous ne
+sommes pas des Romains ; non ; dans aucun sens
+du mot ; mais c’est que nous n’avons pas besoin de
+l’être. Annibal n’est pas à nos portes… »</p>
+
+<p>Ce n’est pas parce que l’on fait ce raisonnement
+que l’on est mauvais citoyen ; mais c’est parce
+qu’on est mauvais citoyen et qu’on sent qu’on l’est
+qu’on fait ce raisonnement ; mais ce raisonnement
+lui-même a son influence à son tour, et servant
+d’excuse à des consciences vacillantes, il les
+amollit encore. Plus on se sent coupable, plus on
+le fait, et plus on le fait, plus on devient facilement
+coupable, plus on glisse à le devenir.</p>
+
+<p>La vérité est que l’on n’est jamais autorisé à dire
+que la paix durera et que les faiblesses de l’état de
+paix nous sont permises. Il faut reprendre les paroles
+de Proudhon en les généralisant et il faut
+dire, non seulement qu’un peuple qui ne sait pas
+s’organiser politiquement est destiné à la consommation
+des autres peuples, mais que tout peuple
+qui a de mauvaises mœurs politiques est destiné à
+la consommation des autres peuples. Entre peuples
+le mot d’Horace n’est plus juste, comme il l’est
+entre hommes, et il faut le rectifier. Horace
+appelle les hommes médiocres : « <i lang="la" xml:lang="la">fruges consumere
+nati</i>, nés pour manger ». Les peuples médiocres
+sont <i lang="la" xml:lang="la">fruges dare nati</i> — ils sont nés pour être
+mangés. Il y a toujours, plus ou moins loin, pouvant
+se rapprocher brusquement, une gueule ouverte,
+toute prête à happer le fruit trop mûr qui se laisse
+tomber.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de curieux à constater sur cette
+affaire, ce sont les enseignements de la victoire et
+de la défaite. Tel peuple se relève parce qu’il a été
+vaincu ; tel peuple s’abandonne parce qu’il a été
+vaincu ; tel peuple toujours invaincu et pour ainsi
+dire invincible à cause de sa situation géographique,
+ne s’abandonne jamais. La Prusse est
+devenue grande parce qu’elle a été vaincue à Iéna
+et n’a jamais accepté sa défaite ; elle devrait mettre
+Iéna au premier rang de ses jours de gloire et
+l’honorer pieusement dans ses fastes. La France
+semble s’abandonner depuis Sedan ou du moins
+depuis la génération qui est venue après celle qui
+avait vu Sedan ; la défaite l’a découragée. L’Angleterre,
+que la sécurité devrait endormir, ne s’endort
+jamais et se pousse toujours vers des destinées
+plus vastes. L’Amérique, encore plus sûre de n’être
+pas envahie, ne puise dans sa sécurité qu’une ambition
+impérialiste qui s’accroît de jour en jour et
+qui semble devoir devenir formidable.</p>
+
+<p>Et rien n’est fixe, arrêté, constant, tout au moins
+de manière qu’on puisse prévoir, dans ces choses
+obscures. Il semble qu’il y ait comme des échanges
+entre le caractère des peuples. Le caractère
+qu’avait l’Allemagne jusqu’au commencement
+du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, c’est la France qui semble l’avoir
+maintenant, et le caractère qu’avait la France,
+c’est l’Allemagne qui l’a aujourd’hui. Le peuple
+conquérant prend toutes les allures de peuple
+pacifique, et le peuple pacifique toutes les allures et
+même la mentalité complète de peuple conquérant
+et impérialiste. On perd pied ici ; et le regard qui
+voudrait percer les ombres de l’avenir s’égare un
+peu. Revenons aux rapports du pacifisme et de la
+décadence, et disons pour résumer : le Pacifisme,
+en son outrance du moins, le Pacifisme obstiné et
+triste, le Pacifisme timide et effrayé, est un symptôme
+certain de décadence ; il est comme son allié
+insidieux et flatteur ; il l’excuse, il la caresse, il
+l’adule, il lui donne de favorables noms et de
+beaux titres ; il l’entretient soigneusement ; il lui
+persuade qu’elle est belle, il lui persuade qu’elle
+est salutaire ; il lui persuade qu’elle est le vrai ; il
+l’agrandit ; et il l’éternise ou tout au moins la prolonge,
+dans l’adoration de soi ; il lui fait croire
+qu’elle est la civilisation elle-même.</p>
+
+<p>Rien qui soit plus maître d’erreur que ce mot
+civilisation ; car par civilisation on peut tout entendre
+et tout est civilisation.</p>
+
+<p>Pour les uns, parce qu’ils sont artistes, ou croient
+l’être, la civilisation c’est les beaux-arts, beaux
+tableaux, belles statues, belles musiques, et tant
+que l’on produira tout cela, qui pourrait parler de
+décadence et nier que le peuple qui produit tout
+cela soit à la tête de la civilisation humaine ?</p>
+
+<p>Pour les autres, la civilisation ce sont les idées
+philosophiques, la force d’esprit qui permet d’avoir
+des conceptions bien générales sur l’homme et sur
+l’univers.</p>
+
+<p>Pour d’autres, c’est la perfection du système
+politique ; et par exemple l’avènement de la démocratie
+dans un peuple marque que ce peuple
+marche en tête de la civilisation et que le drapeau
+lui en a été confié.</p>
+
+<p>A vrai dire, personne ne sait ce que c’est que
+la civilisation et où elle est. Personne ne sait, à
+partir d’un certain degré, à partir d’un certain
+point, à partir du moment où l’homme cesse d’être
+un animal errant et se fixe avec des coutumes
+constantes qui deviennent des lois, s’il marche
+vers la civilisation ou si ce qu’il appelle de ce
+nom et vers quoi il tend ne le trompe pas. On
+sait à peu près ce que c’est que la barbarie, et l’on
+appelle légitimement civilisation le fait d’en sortir ;
+mais une fois qu’on est sorti de la barbarie, quelle
+est, à continuer, la vraie voie de la civilisation et
+la voie de la civilisation vraie, c’est sur quoi il y a
+des incertitudes, s’il ne faut pas dire que c’est sur
+quoi plane l’obscurité.</p>
+
+<p>Or, si nous nous en tenions, provisoirement, à
+cette simple définition : « la civilisation est le fait
+de sortir de la barbarie », sait-on bien une chose et
+s’en doute-t-on ? C’est que la civilisation c’est la
+guerre ; c’est que c’est la guerre qui a fait la civilisation
+elle-même ! Il faut le savoir, il faut en
+être absolument sûr. Comment, en effet, les hommes
+ont-ils pu passer de la barbarie à la civilisation ?
+Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de doute sur ce
+point. Ils sont passés de la barbarie à la civilisation :
+1<sup>o</sup> en se concentrant ; 2<sup>o</sup> en se fixant. Épars
+à travers plaines et vallons, ils restaient sauvages,
+sans liens entre eux, sans solidarité, sans efforts
+communs, vivant isolément, tout au plus par familles,
+de cueillette, de chasse et de pêche, tantôt
+dans un lieu, tantôt dans un autre. Qui les a concentrés ?
+Le besoin de se défendre ou d’attaquer.
+Une famille, pour attaquer, s’est unie à une autre.
+Concentration. La concentration a amené la fixation ;
+car on ne peut guère être concentrés si l’on
+n’est pas fixes. Voilà donc, soit pour attaquer, soit
+pour se défendre, des hommes concentrés et fixés
+sur un point du globe. Voilà une cité.</p>
+
+<p>Cité, civilisation. Dès qu’il y a cité il y a commencement
+de civilisation : règlements ou lois
+fixes, discipline, droit oral ou écrit, justice élémentaire
+et administration élémentaire de la justice,
+beaux-arts naissants, qui sont le produit des
+premiers loisirs que procure la sécurité, etc. Tout
+cela est né de la guerre offensive ou défensive et
+par conséquent de la guerre offensive, puisque sans
+celle-ci l’autre n’eût pas commencé. Le premier
+fondateur de la civilisation c’est le sauvage qui
+s’est fait bandit ; le premier fondateur du droit
+c’est celui qui a violé le droit ; et en un mot le premier
+fondateur c’est le destructeur.</p>
+
+<p>Du reste il y a eu en cela tant d’actions et de réactions
+qu’il est impossible et qu’il est inutile de faire
+des distinctions entre offense et défense. Il est
+arrivé certainement que l’offenseur, qui obligeait
+les assaillis à se civiliser pour se défendre, ne se
+civilisait pas lui-même, continuait son métier de
+bandit errant, sans se douter de ce qu’il avait fait,
+de ce qu’il avait créé, à savoir une force contre lui ;
+puis rencontrait un jour ceux qu’il avait civilisés
+sans le savoir et était non seulement vaincu et
+chassé, mais asservi par eux.</p>
+
+<p>Il est certainement arrivé, par contre, que,
+suffisamment intelligent, l’agresseur, le bandit,
+au lieu d’imposer la civilisation à l’assailli sans
+la prendre, se l’est donnée à soi-même sans la
+suggérer et a compris que, pour pouvoir continuer,
+il fallait se concentrer, se fixer en un lieu fort
+où l’on reviendrait après chaque algarade, et être
+très discipliné et réglé en sa police intérieure. Les
+Romains se figuraient que c’est ainsi qu’ils avaient
+commencé.</p>
+
+<p>D’autres fois il est arrivé que les assaillis, pour se
+défendre de tels assaillants, se mettaient sous la
+protection d’autres assaillants : « Protégez-nous ;
+nous vous nourrirons ; gouvernez-nous ; nous
+vous nourrirons. A vous le labeur militaire, à nous
+le travail de chasse, de pêche ou d’agriculture. »</p>
+
+<p>Dans tous les cas, de toutes ces organisations,
+d’où toute civilisation devait sortir, la cause
+première était la guerre, la cause première était
+la violence, la cause première était <i>un emploi de la
+force contre les hommes</i>. Le jour où la force a été
+employée, non contre les puissances de la nature
+à neutraliser ou à capter, non contre les animaux
+à écarter comme dangereux ou à domestiquer
+comme utiles ; mais contre les hommes ; ce jour-là
+et ce jour-là seulement, la civilisation est née ;
+de quoi ? de ce qu’elle était nécessaire.</p>
+
+<p>C’est ce qui a fait dire très justement à Steinmetz :
+« Sans agressivité les singes se fussent
+enfuis sur les arbres et il n’eût pas existé d’humanité. »
+C’est ce qui a fait dire à Spencer : « Sans la
+guerre l’homme se cacherait encore dans les cavernes
+et se nourrirait encore grossièrement. »
+C’est ce qui a fait dire spirituellement à Edmond
+About : « C’est la guerre qui a mis sur la voie de
+ses grandes destinées, l’homme, sous-officier d’avenir
+dans la grande armée des singes. »</p>
+
+<p>Or, n’y a-t-il pas au moins présomption pour
+que ce qui a été cause première de la civilisation
+en soit indéfiniment élément considérable et
+essentiel ? La guerre c’est chaque peuple bandit
+pour un autre peuple ou pour tous. Eh bien ! mais
+le bandit est nécessaire. Si c’est le bandit qui a créé
+la civilisation, c’est le bandit qui la soutient. Si
+c’est le bandit intérieur qui fait qu’il y a des lois,
+une justice et une magistrature, et aussi, notez-le,
+des prédicateurs et des moralistes, c’est le bandit
+extérieur qui fait qu’il y a forte connexion nationale
+et effort pour rester au niveau de la civilisation
+générale.</p>
+
+<p>La pensée de tout peuple soucieux de ne pas
+mourir, c’est : « Ne redevenons pas sauvages ; ne
+redevenons pas primitifs ; soyons au premier rang
+des civilisés. » Mais pourquoi a-t-il cette pensée ?
+Parce qu’il sait ou parce qu’il sent que, s’il a fallu
+que les primitifs se civilisassent pour ne pas disparaître,
+il ne faut pas, sous peine de disparaître,
+redevenir primitifs.</p>
+
+<p>Et la preuve c’est que ceux-là qui ont un désir
+plus ou moins précis de régression vers un état
+primitif plus ou moins précisément imaginé, les
+Rousseau, les Tolstoï, sont précisément les mêmes
+qui se soucient très peu de patriotisme et du plus
+ou moins haut rang que doit occuper leur pays
+dans l’ensemble des nations et de la plus grande
+ou moindre indépendance et autonomie qu’elle
+doit conserver.</p>
+
+<p>La guerre fut créatrice de civilisation et elle en
+est gardienne. Elle en fut créatrice pour les raisons
+que nous avons vues plus haut ; elle en est
+gardienne parce qu’elle rappelle indéfiniment aux
+hommes qu’à déchoir on meurt, la guerre existant.</p>
+
+<p>Certainement on mourrait de décadence, même
+la guerre n’existant pas. On mourrait de dévotion
+aux intérêts purement matériels, laquelle entraînerait
+rapide dépopulation et venue à rien ; on
+mourrait de poursuite sans aucun frein des jouissances
+physiques, laquelle amènerait une rapide
+détérioration de la race ; on mourrait de toutes
+sortes de façons ; mais lentement, insensiblement
+et sans s’en apercevoir. La guerre fait qu’on s’en
+aperçoit. Elle donne le coup de cloche qu’il est
+loisible et qu’il est salutaire de considérer comme
+un glas. Certains peuples ne comprennent pas
+l’avertissement de cette cloche-là ou ne s’en aperçoivent
+un temps que pour l’oublier très vite. C’est
+qu’ils sont condamnés ; mais en thèse générale la
+guerre fait son office ; elle obéit à sa mission et
+elle la soutient ; elle crie aux peuples : « Ne vous
+laissez pas devancer dans la route de la civilisation ;
+plus lentement qu’autrefois, mais tout de
+même, il y va de la vie. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La guerre a été la créatrice de la civilisation ;
+elle en est encore la gardienne ; ne faudrait-il pas
+aller plus loin et dire qu’elle continue et qu’elle
+continuera toujours de la créer ? Peut-être bien ;
+car après tout que fait-elle ? Elle vérifie les peuples,
+au sens précis du mot : elle constate quels
+sont les peuples qui sont de vrais peuples et quels
+sont ceux qui n’en ont plus que l’apparence ; et,
+sur cette vérification, elle les classe en peuples
+condamnés et en peuples vivaces, en peuples du
+passé et en peuples de l’avenir ; et enfin elle
+supprime les peuples décrépits comme on coupe
+les branches mortes, et elle laisse subsister,
+agrandis et plus forts, les peuples vivants et
+vivaces. C’est la sélection naturelle entre peuples,
+analogue à la sélection naturelle entre espèces.</p>
+
+<p>Supposez que par un artifice qui reste à trouver
+ou par un décret d’une puissance supérieure à
+l’humanité, la guerre disparaisse, comment la
+sélection entre peuples se ferait-elle ? Comment
+les peuples capables de développement se développeraient-ils ?
+Comment les peuples vrais se
+distingueraient-ils des peuples faux, c’est-à-dire,
+des peuples <i>désormais</i> faux, des peuples qui, après
+avoir vécu véritablement, ne vivent plus que
+d’une façon factice, conventionnelle, et ne sont
+plus que des expressions géographiques ? Supposez,
+avant la troisième guerre punique, Jupiter
+abolissant la guerre. Carthage subsiste ; elle
+subsiste éternellement. Est-il bon que Carthage
+subsiste, qu’un peuple barbare et évidemment destiné
+à rester barbare, avec sa religion féroce et son
+art monstrueux et son ignorance de toute littérature
+et de toute philosophie, subsiste, intangible,
+quand Rome est déjà désignée par sa haute intelligence
+à être la reine du monde et, tout compte
+fait, sa bienfaitrice ? La guerre choisit entre les
+peuples et elle choisit les meilleurs ; la guerre est
+aristocratique au sens le plus beau et le plus pur
+que puisse avoir ce mot. La guerre est l’aristocratie
+la plus « ouverte » de toutes les aristocraties
+« ouvertes ». Elle met au concours les hautes
+places de l’humanité. Elle veut qu’il y ait une élite
+et elle discerne cette élite. Elle est énergiquement
+antiégalitaire et antisocialiste. Elle promet le
+monde aux forts ; ce n’est pas brutal, c’est intelligent
+et providentiel.</p>
+
+<p>Car qui sont les forts ? Ce sont les intelligents,
+les prudents, les prévoyants, les actifs, ceux qui
+ne s’endorment pas, ceux qui ne se découragent
+pas ; ceux pour qui un revers est une excitation
+et un réconfort, ceux pour qui une victoire est,
+non pas un enivrement, mais une leçon au contraire
+de nouveaux devoirs envers soi-même, de modération,
+de recueillement et de bonne économie
+du succès. Entre dix hommes pris au hasard, celui
+qui aurait toutes les qualités que nous venons d’énumérer
+ne serait-il pas celui que vous désigneriez
+pour commander aux autres, et dans leur
+intérêt plus que dans le sien, et selon son mérite,
+mais surtout pour le commun bien ? Ce que vous
+feriez, obéissant à votre conscience, dans un état
+bien réglé, pour un homme, qui peut le faire entre
+les nations pour un peuple ? La guerre seule ou
+Dieu.</p>
+
+<p>Si des mystiques ou des lyriques ont dit de la
+guerre qu’elle est le jugement de Dieu, c’est pour
+cela. Leur façon de parler n’est qu’une transposition
+de langage naturel en langage mystique. Ils
+ont voulu dire et ils ont dit que la guerre faisait
+œuvre bonne, l’œuvre que Dieu ferait s’il était
+assuré qu’il s’occupât des affaires humaines.</p>
+
+<p>Oui, la guerre est aristocratique et elle l’est de
+bien des manières qui sont toutes bonnes. Entre
+les nations elle distingue celles qui sont saines ;
+entre les hommes elle distingue ceux qui sont
+énergiques et qui ont conservé toute leur énergie
+parce qu’ils sont purs. Le soudard débauché est
+une légende. Très certainement il a existé et il
+existe encore. Seulement, et de plus en plus à
+mesure que l’humanité avance, une armée composée
+de soudards débauchés, eût-elle un succès
+d’un jour, sera réduite à rien et comme mise en
+loques par une armée de sobres, de patients, d’obstinés
+et d’hommes entraînés par tous les sports
+exclusifs de la débauche. <i lang="la" xml:lang="la">Abstenuit venere et
+vino.</i> Cette devise des athlètes antiques est la
+devise des armées modernes destinées à la victoire ;
+et du reste, si cela est vrai de la guerre scientifique
+actuelle et à venir, ç’a été toujours vrai et c’est
+d’une vérité générale.</p>
+
+<p>Un professeur allemand, Jœger, disait en 1870,
+dans la candeur de son âme : « La morale comptera
+un triomphe de plus quand Paris sera détruit. »
+Certes cet homme est un féroce innocent. Cependant,
+quand vous lui aurez prouvé, ce qui ne sera
+pas difficile, que Berlin est aussi corrompu que
+Paris, sinon plus, il vous répondra : « Les hommes
+qui, malgré cette corruption, sont assez forts pour
+vous vaincre sont démontrés plus forts et plus
+sains que vous. C’est n’être pas envahi par la
+corruption que de se tenir, en quelque sorte, au-dessus
+d’elle. » Et il aura tort encore dans l’espèce,
+une victoire isolée et une défaite isolée tenant à
+bien des circonstances, à bien des contingences
+dont il ne faut tirer aucune conclusion générale ;
+mais, à considérer l’histoire entière du monde telle
+que nous la connaissons, n’apparaît-il point que
+ce ne sont pas les peuples les plus bas dans l’échelle
+de l’être qui ont triomphé ? Ce n’est pas la
+morale seule qui triomphe, non ; mais c’est une
+combinaison de qualités physiques, de qualités
+intellectuelles et de qualités morales, où il est bien
+certain que la moralité a sa part considérable. La
+moralité toute seule ne triomphe de rien du tout,
+nous le concéderons ; mais si les qualités physiques
+n’aboutiraient à rien sans les qualités intellectuelles,
+qualités physiques et qualités intellectuelles
+seraient certainement insuffisantes sans
+le concours d’une très solide santé morale.</p>
+
+<p>Le monde semble donc promis et réservé aux
+peuples qui seront, en proportions variables selon
+les temps, robustes, intelligents et moraux. Est-ce
+si mauvais ? Aimeriez-vous mieux qu’il fût réservé
+aux débiles, aux sots et aux immoraux ?</p>
+
+<p>Vous aimeriez mieux qu’il le fût aux plus vertueux,
+strictement. Cela est respectable. Cependant
+la vertu sans intelligence n’a pas de force organisatrice
+suffisante, et il s’agit d’organiser et de gouverner.
+Même la vertu avec l’intelligence, très
+vénérable, ne se ferait point vénérer, n’imposerait
+point le respect, et il s’agit de faire respecter les
+forces organisatrices et les forces moralisatrices.
+Un peuple de Spartiates intelligents est donc
+toujours désigné pour dominer sur le monde ou
+sur une partie considérable du monde, et cela,
+quoique n’étant pas de pure justice, est d’une justice
+relative, et de la justice relative peut-être
+la plus haute qui puisse s’exprimer et s’exercer
+dans le monde humain.</p>
+
+<p>On considère toujours la guerre comme un simple
+jeu de la force, et il n’est pas douteux qu’elle
+ne soit cela ; seulement on ne néglige qu’une chose,
+c’est d’analyser ce mot de force qu’on emploie et
+aussi la chose ; on néglige de se demander de quoi
+se compose la force. Eh bien, mais, elle se compose
+de vertus. Elle ne se compose pas uniquement de
+vertus ; mais elle se compose surtout de vertus.
+Car d’abord elle se compose de sang-froid, de courage,
+de patience, d’abnégation et d’esprit de sacrifice ;
+elle se compose de cela en soi ; et de plus
+elle se compose de vertus auxiliaires, qui sont
+conservatrices et accumulatrices des précédentes.
+Il ne suffit pas d’avoir, au cours de la campagne,
+courage, sang-froid, patience, abnégation et esprit
+de sacrifice ; il faut, pendant des années et des
+siècles avant la campagne, avoir eu caractère réfléchi,
+concentration morale, gravité de caractère
+et de mœurs, forte discipline intellectuelle et
+morale, respect des aïeux et désir profond de les
+continuer dignement ; il faut tout cela pour que
+les qualités dont se compose la force se soient
+conservées et accumulées.</p>
+
+<p>Que de choses donc, et dignes de tout respect,
+dans la force, aussitôt qu’on se donne la peine
+d’examiner ce qu’il y a dedans ! On peut détester
+la force quand on la regarde ; on est forcé de la
+respecter et de l’aimer quand on la pénètre. A
+l’analyser et à bien voir tout ce qu’elle contient, on
+est contraint de dire à celui qui l’incrimine :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Oh ! ciel ! que de vertus vous me faites haïr !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Or qui prouve la force et par conséquent toutes
+les vertus qu’elle contient et dont elle est comme
+nourrie ? La guerre seule. « La guerre est un
+conflit de forces. » — Fort bien ! vous venez de
+dire qu’elle est un concours de vertus. La voilà
+justifiée. — Mais il y a vertus pacifiques et vertus
+guerrières, et celles-là combien plus aimables et
+plus respectables que celles-ci ! — Est-ce bien
+vrai ? Citez-moi une vraie vertu, une forte vertu
+pacifique qui ne soit pas une vertu guerrière.
+L’amour du devoir, qu’est-ce que c’est en pratique
+et en vertu agissante ? C’est la ferme volonté de
+faire tout ce qui peut être utile, non à soi mais à
+ceux qui nous entourent et à qui nous devons de
+la reconnaissance, et avec qui nous sommes solidaires.
+C’est la vertu sociale par excellence, et c’est
+à cette vertu que la guerre fait appel quand le
+pays est en danger ou a besoin d’un accroissement
+sans lequel il tomberait en danger.</p>
+
+<p>L’amour de la famille n’est pas autre chose que
+le désir ardent que la race se prolonge et se développe,
+et ce n’est pas à un autre sentiment que la
+guerre fait appel quand elle vous crie : <i lang="la" xml:lang="la">Pro aris
+et focis !</i></p>
+
+<p>Le sentiment de l’amitié, pour peu que vous
+l’élargissiez, et nous vous prierons de remarquer
+que, non élargi, il n’est pas autre chose que l’égoïsme,
+est l’amour de tous ceux qui ont avec
+vous des rapports étroits d’origine, de langue
+commune, de mœurs communes, de traditions
+communes, et c’est à ce sentiment encore que la
+guerre fait appel quand il s’agit, songez-y bien, de
+savoir si un certain nombre de vos amis resteront
+vos concitoyens ou deviendront des hommes
+contre lesquels vous pouvez être amenés à vous
+battre à coups de canon.</p>
+
+<p>On pourrait faire le tour de toutes les vertus
+pacifiques et reconnaître que presque toutes sont
+les germes de vertus guerrières, ou plutôt sont des
+vertus guerrières au repos et attendant le moment
+des vertus guerrières en action, seul cas où elles
+se remplissent en quelque sorte et se consomment
+et s’exercent dans toute leur puissance.</p>
+
+<p>En vérité, comme vertus pacifiques décidément
+non guerrières, il ne resterait que les qualités
+d’homme de salon, de brillant causeur, de joueur
+de flûte et d’amphitryon obligeant. La guerre est
+le jeu de la force, et c’est-à-dire qu’elle est un concours
+ouvert entre toutes les vertus humaines, à
+l’exception des négligeables, et qu’elle donne le
+prix à ceux des hommes qui en ont le plus.</p>
+
+<p>De là, et nous y venons maintenant, parce que
+maintenant cela deviendra clair, de là ce que nos
+philosophes ont appelé le <i>droit de la force</i>. L’expression
+est nouvelle, ne datant peut-être que de
+Proudhon, en tout cas, s’il ne l’a pas inventée, ne
+remontant pas au delà du milieu du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.
+Autrefois l’on opposait toujours le droit à la force
+et la force au droit, et l’on sait assez que « le droit
+du plus fort » était la plus violente des ironies
+que l’on pût imaginer.</p>
+
+<p>Machiavel lui-même n’a pas institué la théorie
+du droit de la force. Il se contente d’<i>ignorer</i> le
+droit ou plutôt de n’y jamais songer. Il suppose
+que tous les hommes sont également injustes,
+également désireux de triompher par tous les
+moyens, et il indique quels sont les plus intelligents
+de ces moyens. Il se tient, volontairement ou
+non, en dehors de la question du droit. On cite de
+lui ce mot qui approche de la question : « C’est
+la force qui donne les titres et non les titres qui
+donnent la force », et le mot est à retenir ; mais il
+est une simple constatation de faits ; tout ce que
+l’on peut dire, c’est que c’est une constatation faite
+par un esprit philosophique.</p>
+
+<p>Hegel n’a hasardé en somme que l’identité du
+réel et du rationnel dans l’histoire. On ne sait
+qu’il était rationnel, que de ce qui s’est réalisé. Ce
+qui s’est réalisé <i>devait</i> être, puisqu’il a été, et donc
+il était <i>bien pensé</i> avant sa réalisation ; il était une
+idée juste. Ce qui ne s’est pas réalisé <i>pouvait</i> se
+réaliser, mais comme il ne s’est pas réalisé, on n’a
+aucun moyen de savoir s’il était réalisable, et donc
+s’il était une idée juste, s’il est une idée juste maintenant
+encore ; et même quand on dit seulement
+qu’il <i>pouvait</i> se réaliser ou qu’il <i>peut</i> se réaliser,
+on ne fait qu’un rêve, on dit une chose dont on n’a
+aucun moyen de prouver même la probabilité.
+Donc ce qui est arrivé porte seul en lui sa preuve
+de rationalité. Il s’est prouvé comme idée en devenant
+fait ; il s’est prouvé comme idée juste en
+devenant fait réel. Cela revient à dire en langage
+commun que tout ce qui a eu lieu avait lieu d’être,
+que tout fait a eu sa raison ; mais cela ne veut pas
+dire que tout fait a eu sa raison morale et que tout
+fait est légitime du moment qu’il est. Hegel tend
+vers cette conclusion et même il l’exprime presque ;
+mais sa démonstration n’y amène pas précisément.
+Elle roule sur l’idée de raison et non sur
+l’idée de droit, et par conséquent elle investit la
+force de raison, non pas de droit ; elle la montre
+comme bien pensante, non comme pensant moralement ;
+elle la montre comme contenant une idée
+juste, non une idée de justice.</p>
+
+<p>Proudhon nous semble le premier qui ait cru
+que la force contenait <i>son</i> droit et même contenait
+<i>le</i> droit. Pascal avait dit là-dessus un de ces mots
+d’éternité, comme il en trouvait si souvent : « Ne
+pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force. »
+C’est justement ce que Proudhon a fait, non pas
+pour la force sociale, dont parlait Pascal ; mais
+pour toute force quelle qu’elle fût et quelle qu’elle
+soit. Pour lui, il n’y a pas besoin de chercher à
+fortifier la justice ; c’est la force elle-même qui est
+la justice ; et il n’y a pas besoin de justifier la force,
+car elle est juste ; seulement il faut montrer qu’elle
+est juste, et c’est ce qu’il fait.</p>
+
+<p>Bien d’autres après lui, particulièrement en
+Allemagne et surtout depuis 1870, ont développé
+cette idée avec intrépidité et souvent avec encore
+moins d’atténuations que Proudhon n’en avait
+apporté. Voici, sans entrer dans les détails de
+leurs textes, l’ensemble de leurs considérations.</p>
+
+<p>On a dit : « Le droit doit primer la force » ; on a
+dit : « la force prime le droit » ; on a dit : « la force
+crée le droit. » La formule la plus vraie et la moins
+contestable est celle-ci : « la force <i>déclare</i> le droit ».
+Qu’est-ce que le droit, car nous ne nierons pas que
+le droit existe. Le droit est la possession, admise
+par la raison, déclarée conforme à la raison par
+la raison, déclarée raisonnable par la raison, d’une
+chose qui est objet d’un désir. Ai-je droit à la vie ?
+La raison répond : oui ; parce que mon désir de
+vivre est raisonnable en soi, ne blesse en rien la
+raison, qu’elle n’a rien à y objecter, qu’elle renoncerait
+à elle-même et se sentirait devenir sophisme
+si elle le contestait. Fort bien. Mais jusqu’où va
+mon droit à la vie ? Jusqu’à ce point où ma vie
+empiéterait sur la vie d’un autre ; car de cet autre
+la raison affirme aussi qu’il a droit à la vie, ou du
+moins elle n’a aucune objection à faire au désir
+qu’il a de vivre. Mais il se trouve, et ce n’est pas ma
+faute, puisque ma nature est ainsi, que j’ai besoin
+pour vivre de la vie de cet autre. Cet autre est un
+mouton. J’ai besoin qu’il meure pour que je ne
+meure point. Est-ce mon droit de le tuer ? Oui, dit
+la raison, avec répugnance ; mais cependant, oui,
+dit la raison ; car si le mouton a droit à la vie,
+vous y avez droit aussi. Qu’est-ce à dire ? que deux
+droits se heurtent et que la force les départage ; que
+deux droits se heurtent et que, pour ce qui est de
+savoir où est le droit définitif, c’est la force qui en
+décidera. La force déclare le droit.</p>
+
+<p>Ai-je droit à ce champ, à cette pièce de terre ? La
+raison répond : « Si vous en avez envie et que personne
+n’en ait envie, c’est évident. »</p>
+
+<p>— Mais si un autre en a envie, que devient mon
+droit ?</p>
+
+<p>— Il est assez juste qu’il subsiste si l’autre n’en
+a eu envie qu’après vous, et alors que, en vous
+installant sur cette terre, vous aviez marqué le
+désir que vous en aviez. C’est ce que nous appellerons
+le droit de premier occupant.</p>
+
+<p>— Mais si l’autre persiste dans son désir, déclaré
+par vous illégitime ?</p>
+
+<p>— Vous pouvez le repousser par la force ; vous
+êtes en droit de légitime défense.</p>
+
+<p>— Mais si je suis le plus faible ?</p>
+
+<p>— Faites appel à la force sociale.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que la force sociale ?</p>
+
+<p>— C’est la force que, dans certains cantons de la
+terre, les faibles ont constituée par leur union pour
+se défendre contre les forts.</p>
+
+<p>— De sorte que je n’ai, pour défendre mon droit,
+que ma force si elle est suffisante ou la force des
+faibles coalisée contre les forts ?</p>
+
+<p>— Évidemment ! Quoi autre ?</p>
+
+<p>— Mais dans tous les cas c’est la force qui indique
+le droit ; c’est ou ma force à moi ou une
+force que j’emprunte, et, sans l’une ou sans
+l’autre, mon droit n’existera que dans mon idée
+et n’aura rien de réel.</p>
+
+<p>— Certainement ; le droit est le droit ; mais il
+n’est sensible, il n’est palpable, il n’est visible,
+il n’est reconnaissable et reconnu, il n’est réel que
+déclaré par la force. En dehors de l’action de la
+force, il n’est le droit qu’en puissance.</p>
+
+<p>— Et là où il n’y a pas de force sociale, c’est-à-dire
+de peuple à peuple, où est le droit ?</p>
+
+<p>— Il est le même, exactement.</p>
+
+<p>— C’est-à-dire ?</p>
+
+<p>— C’est-à-dire qu’un peuple a droit sur tout ce
+qu’il désire quand il ne contrarie pas le désir d’un
+autre peuple.</p>
+
+<p>— Et s’il le contrarie ?</p>
+
+<p>— L’autre peuple a à démontrer l’antériorité de
+son désir indiquée par l’antériorité de sa possession
+ou d’un commencement de possession.</p>
+
+<p>— Si le peuple assaillant n’en tient compte ?</p>
+
+<p>— Le peuple assailli a, comme tout à l’heure
+l’homme lésé, le droit de se défendre par la force.</p>
+
+<p>— S’il est plus faible ?</p>
+
+<p>— Il a le droit de recourir à la force sociale.</p>
+
+<p>— Quelle force sociale ? Il n’y a pas de force
+sociale entre les nations.</p>
+
+<p>— Si, il y en a une ; mal constituée ; mais il y en
+a une. La force sociale c’est la coalition des faibles
+contre les forts. Il y a cette force sociale internationale
+qu’un faible peut appeler à son secours un
+autre faible ou deux ou trois contre le fort qui
+l’assaut.</p>
+
+<p>— S’il ne trouve pas d’allié ?</p>
+
+<p>— S’il est faible de soi et s’il ne trouve pas d’allié,
+c’est son droit même qui devient douteux. Il peut
+exister ; mais il n’a aucun moyen de se manifester,
+de se faire voir. C’est un droit réduit au désir, et
+s’il est bien naturel de prendre tous ses désirs pour
+des droits, il est étrange aux yeux de la raison
+qu’on dise « droit » quand il n’y a que « désir ».
+Vous possédez cette terre et vous désirez la garder ;
+mais personne n’a le désir que vous la gardiez, en
+effet, ni celui qui vous attaque, ni tous ceux qui
+ne vous attaquent point mais qui, ne voulant pas
+vous défendre, vous attaquent à leur manière, vous
+condamnent, prononcent cette sentence que vous
+devez perdre votre procès. Il y a lieu de dire que
+votre droit est douteux. Il se rapproche tellement
+d’une simple prétention qu’il s’évanouit.</p>
+
+<p>— Donc force personnelle ou force empruntée,
+c’est toujours la force qui constitue le droit ?</p>
+
+<p>— Ou tout au moins qui le déclare, qui dit où il
+est.</p>
+
+<p>— C’est étrange. Quelque chose proteste.</p>
+
+<p>— Peut-être ; mais prenez la question à un point
+de vue un peu différent ; c’est bien la même du
+reste. Un peuple vagabond, un peuple errant
+occupe ou plutôt parcourt une immense étendue
+de territoire, sans le cultiver, sans l’exploiter, sans
+l’<i>approprier</i>. Un peuple sédentaire et cultivateur,
+à l’étroit dans son pays à lui, essaime, colonise,
+envahit le territoire du peuple errant, refoule ce
+peuple devant lui. Le peuple colonisateur n’est-il
+pas dans son droit ? Le peuple errant a-t-il le droit
+de soustraire une partie de la planète aux peuples
+laborieux qui en ont besoin ? Le « désir » du peuple
+errant n’est-il pas déraisonnable et le « désir » du
+peuple colonisateur conforme à la raison, et par
+conséquent n’est-ce pas le désir de celui-ci qu’on
+peut appeler un droit ?</p>
+
+<p>— Sans aucun doute.</p>
+
+<p>— Prenez garde ; si vous accordez cela, vous
+verrez ce que vous serez forcé d’accorder. Tout
+peuple supérieur en densité à un autre peuple va
+avoir le droit de dire : « Le peuple moins dense que
+moi détient sa terre contre le droit, et j’ai, moi, le
+droit de la lui prendre. Qu’est-ce qu’il fait d’une
+terre qu’il ne peuple pas ? Il est analogue à un
+peuple nomade. Je le refoule. » Qui décidera ? La
+force, la force que vous déclariez tout à l’heure
+être dans son droit, et qui, maintenant dans un cas
+au fond identique, rationnellement et moralement
+identique, y est encore. — Il y a plus. Entre deux
+peuples d’égale densité de population, si vous voulez,
+mais dont l’un est barbare et l’autre civilisé,
+le droit du civilisé sur le barbare est acquis ; vous
+l’avez concédé tout à l’heure. Car enfin pourquoi
+le peuple colonisateur affirmait-il son droit sur le
+peuple nomade ; sur quoi fondait-il ce droit ?
+Uniquement sur une différence de civilisation. Si
+la terre était pleine d’hommes tout entière, oui, ce
+serait, sans autre raison à donner, aux peuples plus
+disséminés à se serrer pour faire place aux peuples
+plus denses ; mais tant que la terre ne sera pas
+toute peuplée, quand vous dites à un peuple
+nomade que vous prenez sa terre parce qu’il ne la
+cultive pas, vous vous prévalez simplement d’une
+différence de civilisation entre lui et vous. Il a
+une manière d’exploiter la terre et vous en avez
+une autre, et il n’y a pas d’autre différence entre
+vous deux ; il l’exploite en cueillant les fruits, en
+chassant, en pêchant, en faisant brouter l’herbe par
+les animaux qu’il a domestiqués ; vous l’exploitez
+en la cultivant. Il a simplement sa manière de
+vivre et vous avez la vôtre ; il a sa conception
+de la vie et vous avez la vôtre. Donc vous lui
+prenez sa terre du droit, simplement, d’une conception
+de la vie jugée par vous supérieure à la
+sienne ; du droit, comme vous dites, d’une civilisation
+supérieure à sa rusticité. Eh bien, cet argument,
+qui est très juste, sera invoqué et devra
+l’être par tout peuple civilisé contre tout peuple à
+demi barbare et par tout peuple très civilisé contre
+tout peuple civilisé un peu moins. Il l’a été par
+les Anglais contre les Boërs. Il se retrouve et pour
+cause dans tous les discours du Président Roosevelt,
+homme, cependant, d’une très haute conscience.
+C’est le droit et c’est le devoir de tout
+peuple civilisé de conquérir les peuples d’une civilisation
+moindre pour y hâter l’éclosion de la civilisation
+supérieure.</p>
+
+<p>— Mais qui décidera quel est le peuple parvenu
+à une civilisation supérieure ? Chaque peuple dira
+cela de lui-même et se décernera ce titre.</p>
+
+<p>— Évidemment ! Eh bien donc, qui décidera,
+sinon la force, laquelle démontrera précisément
+que le peuple vainqueur était plus civilisé que le
+peuple vaincu ? Qui peut le démontrer, sinon elle,
+et qui donc, sinon elle, peut décider ? « Comprenez-moi
+bien, dit le peuple vainqueur : ce n’est pas
+parce que je suis vainqueur que j’ai le droit de vous
+annexer ; Mais c’est parce que je suis vainqueur
+que je sais que je suis plus civilisé que vous, et
+c’est parce que je suis plus civilisé que vous que je
+vous annexe, pour votre bien d’ailleurs. » — C’est
+le Paysan du Danube devant les Romains. Il dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous cultivions en paix d’heureux champs ; et nos mains</div>
+<div class="verse">Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage.</div>
+<div class="verse i2">Qu’avez-vous appris aux Germains ?</div>
+<div class="verse i2">Ils ont l’adresse et le courage.</div>
+<div class="verse i2">S’ils avaient eu l’avidité,</div>
+<div class="verse i2">Comme vous, et la violence,</div>
+<div class="verse">Peut-être en votre place ils auraient la puissance</div>
+<div class="verse">Et sauraient en user sans inhumanité.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les Romains pourraient répondre : « Vous avez
+l’adresse, le courage, vous êtes bons cultivateurs
+et vous êtes même artistes. Tous nos compliments.
+Mais nous sommes, nous aussi, adroits,
+courageux, bons cultivateurs et très bons artistes.
+Seulement nous avons de plus une discipline
+civile et une discipline militaire, et nous sommes
+des ingénieurs éminents. Notre civilisation est
+donc supérieure à la vôtre. La preuve c’est que
+nous vous avons vaincus, ce qui n’arrive qu’aux
+peuples qui ont tous les genres de civilisation au
+lieu de n’en avoir que quelques-uns. Inclinez-vous
+donc, non devant la victoire, mais devant la
+supériorité de civilisation, dont la victoire n’est
+que le signe. La force n’est pas le droit, mais elle
+le déclare. »</p>
+
+<p>Et nous arrivons ainsi aux conclusions un peu
+suffocantes peut-être, mais justes en somme, des
+ultra-bellicistes modernes. Nous arrivons au mot
+déjà cité du bon M. Jœger : « Le jour où Paris serait
+détruit, il y aurait un triomphe de la moralité dans
+le monde. » Pourquoi ? Mais précisément parce
+qu’il serait vaincu et que sa défaite serait le signe
+qu’il y avait loin de lui une plus grande force
+morale qui méritait que la prépondérance passât
+de lui à elle. Il faut toujours insulter les vaincus
+parce que, s’ils le sont, c’est qu’ils méritaient de
+l’être<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Nous arrivons à cette considération de
+Rœssler : « Il n’existe qu’un seul titre au commandement,
+la force ; et pour ce titre qu’une
+preuve, la guerre. Le sort de la guerre est la sentence
+qui décide des procès des peuples et son
+arrêt, pourvu qu’on parcoure toutes les instances,
+est toujours juste. Lorsque des peuples incapables,
+improductifs, occupent des terres riches, on <i>doit</i>
+leur prendre leur pays, les en chasser, les anéantir
+ou les contraindre à servir… La terre n’est pas là
+pour être occupée par des barbares incapables. La
+guerre est le grand <i>examinateur</i> de l’humanité ;
+elle reste l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio</i> pour le jugement des
+peuples. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le mot de
+Renan (<i>Prière sur l’Acropole</i>), que du reste je ne me flatte pas
+d’avoir jamais entendu : « Puis ils iront à Sparte maudire le
+sol où fut cette maîtresse d’erreurs sombres et l’insulter parce
+qu’elle n’est plus. »</p>
+</div>
+<p>Nous arrivons à cette théorie de l’Allemand Ad.
+Lasson : « La guerre n’est au fond qu’un <i>moyen de
+négociation</i> pour arriver à établir entre deux États
+un nouveau traité fondé sur des bases rationnelles,
+vraies, certaines, que la guerre aura permis de
+découvrir et d’éprouver… La mesure de son jugement
+est seule juste, puisque sa décision se fonde
+sur la puissance. Or la puissance de l’État réside
+dans la discipline, la virilité, le courage, la science
+de ses citoyens. Le peuple le plus puissant est le
+meilleur, il est celui dont la civilisation a le plus de
+valeur. Celui qui succombe doit reconnaître qu’il
+l’a mérité ; le vainqueur peut se dire, non qu’il était
+bon, mais qu’il était comparativement le meilleur…
+Le devoir d’un État c’est d’être fort. Malheur à lui
+s’il néglige ce devoir fondamental. Dans le grand
+<i>processus</i> de l’histoire universelle, le faible tombe
+parce qu’il est dépourvu de valeur et le fort s’affirme
+parce qu’il est le plus digne, dans les circonstances
+données, de servir la grande cause de
+l’humanité. C’est la justice immanente, éternelle,
+de l’histoire du monde. »</p>
+
+<p>Par conséquent « le Vainqueur a le pouvoir, le
+pouvoir-droit, de disposer du vaincu comme il
+l’entend, de même qu’il aurait été traité par lui s’il
+avait été terrassé… Une conquête n’est justifiée
+que quand elle est réellement conforme à l’intérêt
+du vainqueur ; mais aussi elle est juste dès qu’il y
+va de son intérêt ; elle est alors aussi rationnelle
+que tous les actes qui émanent de la raison d’État.
+Le vainqueur aura à rechercher quelle quantité
+du peuple et du territoire ennemis procurera un
+enrichissement réel à l’État, et il s’en appropriera
+tout autant avec une entière légitimité. Le maître
+d’une puissance étatique qui, au lieu de se conformer
+froidement et le plus possible à l’intérêt de
+l’État, se montrerait miséricordieux envers l’ennemi
+abattu serait blâmable au nom de la morale. »</p>
+
+<p>Nous arrivons à cette théorie de M. Jean Izoulet
+(<i>Cité moderne</i>) que la force est identique à la vertu ;
+que les nations pourries sont balayées et qu’il y a
+donc une moralité dans les armes.</p>
+
+<p>Nous arrivons à la théorie de Mabille (<i>La
+guerre, ses lois, son influence…</i>) : « Aux jours des
+grandes luttes internationales, un peuple manifeste
+avec éclat tout son génie, toutes ses aptitudes,
+toute sa science, toute sa moralité ; en un mot il
+révèle tout ce qu’il est… <i>La guerre est ainsi une
+justice armée dont l’arrêt se fonde</i> sur la valeur
+exacte des nations belligérantes. »</p>
+
+<p>Nous arrivons aux décisions énergiques de
+Steinmetz : « La guerre est la pierre de touche des
+nations. Celui-là triomphe qui devait triompher.
+Il est <i>bon</i> que le plus fort prenne la place de préférence
+au plus faible, précisément parce que ce
+dernier est moins vital, moins apte à la vie et au
+bonheur. Pitié si l’on veut pour les faibles ; mais
+place aux forts ! »</p>
+
+<p>Ces maximes sont-elles de féroces paradoxes ?
+En vérité, elles sont, du moins, beaucoup moins
+modernes qu’elles pourraient paraître, et elles ne
+sont pas toutes airs de bravoure inspirés par les
+souvenirs de 1870 à des Allemands échauffés. Déjà
+en 1828 Cousin disait : « Toute la vertu d’un
+peuple comparaît sur le champ de bataille ; il est
+là tout entier avec tout ce qui est en lui. S’il est
+vaincu, c’est que son vainqueur était plus moral,
+plus actif, plus prévoyant, plus sage, plus courageux… »</p>
+
+<p>Déjà Bossuet, — on oublie toujours que le
+<i>Discours sur l’Histoire universelle</i> est un des livres
+les plus modernes qui puissent être, — avait dit :
+« Par là vous apprendrez ce qu’il est si nécessaire
+que vous sachiez, qu’encore qu’à ne regarder que
+les <i>rencontres particulières</i> la fortune semble seule
+décider de l’établissement et de la ruine des empires,
+<i>à tout prendre</i> il en arrive à peu près comme
+dans le jeu où le plus habile l’emporte à la longue.
+En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont
+disputé de l’empire et de la puissance, qui a prévu
+de plus loin, qui s’est plus appliqué, qui a duré le
+plus longtemps dans les grands travaux et enfin
+qui a su le mieux se pousser ou se ménager, suivant
+la rencontre, à la fin a eu l’avantage et a fait
+servir la fortune même à ses desseins. »</p>
+
+<p>Il n’est même pas inutile de rapporter une fois
+de plus les fortes et profondes paroles que
+Thucydide met dans la bouche des orateurs athéniens
+parlant aux gens de l’île de Mélos : « Dans
+les affaires humaines on se soumet aux règles de
+la justice quand on y est contraint par une nécessité
+obligeant les uns et les autres ; mais pour les
+forts la seule règle c’est de commander, comme
+pour les faibles d’obéir. Nous pensons, d’accord en
+cela avec les traditions divines et l’évidence humaine,
+que partout où il y a puissance une nécessité
+fatale veut aussi qu’il y ait domination. Ce n’est
+pas nous qui avons établi cette loi ; nous ne
+l’avons pas appliquée les premiers ; nous l’avons
+trouvée instituée et nous la transmettrons après
+nous, parce qu’elle est éternelle. »</p>
+
+<p>Cette doctrine du droit de la force a donc pour
+elle de très grandes autorités et au moins un fond
+de vrai qu’on ne saurait nier. Si en son outrance
+elle paraît si abominable que le bon M. Lagorgette
+déclare « qu’elle ne soulève pas la discussion ;
+qu’aux uns elle soulève le cœur, que chez d’autres
+elle ne provoque aucun malaise ; que de ceux-là
+il faut dire : malheur, malheur à eux ! » ; en ses
+premières déclarations elle paraît toute naturelle,
+et personne, ou presque personne ne contestera à
+l’homme le droit de tuer un animal pour le manger
+et d’user ainsi du droit du plus fort, et personne
+ou presque personne ne contestera à un
+peuple le droit d’occuper pour le cultiver un pays
+parcouru par des hordes qui n’en font rien. C’est
+à son autre extrémité que la doctrine paraît
+révoltante ; mais cependant où est la limite et quel
+est le point où le droit de la force s’arrête pour
+faire place à un autre qui intervient bien brusquement,
+bien arbitrairement et qui aurait bien fait
+d’ester un peu plus tôt ?</p>
+
+<p>Non, l’on ne sait vraiment pas le moment où il
+faut dire : « La différence entre la civilisation de
+celui-ci et la civilisation de celui-là n’est <i>pas assez
+grande</i> pour que le plus civilisé ait vraiment le
+droit de supprimer l’autre. Arrêtons-nous ici. » — « Pas
+assez grande ! » Qui sait cela ? Qui mesurera ?
+Eh ! ici, comme précédemment, ici, comme à un
+degré plus bas, c’est encore la force qui saura et
+qui mesurera, en indiquant de quel côté la civilisation
+est plus complète. Quand l’Allemagne
+annexe une partie de la France, la France proteste :
+« Vous n’avez pas le droit ! » L’Allemagne
+répond : « Aviez-vous le droit de conquérir l’Algérie
+et aviez-vous demandé leur avis aux Arabes ?
+Aviez-vous le droit de conquérir les Albigeois
+et les avez-vous fait voter sur leur annexion à la
+France ? Deux civilisations se sont rencontrées
+dont la plus complète a vaincu l’autre, et il n’y
+a eu que cela. »</p>
+
+<p>Si l’on trouve que le droit du fort est si fécond
+en conséquences monstrueuses, nous demanderons
+qu’on réfléchisse un peu et qu’on se demande
+à quoi conduirait bien le droit du faible.
+Le peuple tombé en déliquescence par ses discordes,
+par son esprit d’anarchie, par son immoralité,
+par sa corruption, serait sacré parce qu’il
+serait faible, et c’est-à-dire parce qu’il serait anarchique,
+immoral, corrompu et imbécile ? « Respect
+aux décadents ! » Voilà une singulière formule et
+une idée bien étrange. Dans l’intérieur des États,
+que fait-on des fous, des idiots et des affaiblis ? On
+les met à l’hôpital et l’on croit même que c’est un
+devoir et que c’est pour leur bien. Pourquoi en
+serait-il autrement entre peuples ? Les peuples
+sains internent, c’est-à-dire annexent les peuples
+malades et les traitent avec douceur ; ils n’ont pas
+autre chose à faire et il n’y a pas autre chose à
+faire.</p>
+
+<p>— Mais où est le médecin aliéniste ?</p>
+
+<p>— Voilà, en effet, le point ; mais ici le médecin
+aliéniste ne peut être qu’un fait qui prouvera que
+le peuple <span class="i">A</span> est plus malade que le peuple <span class="i">B</span>. Ce
+fait ce sera ou l’invasion sans résistance du peuple
+<span class="i">A</span> par le peuple <span class="i">B</span>, ou la victoire du peuple <span class="i">B</span> sur
+le peuple <span class="i">A</span>. Quel diagnostic meilleur, plus sûr et
+plus complet demanderiez-vous ?</p>
+
+<p>Il est même beaucoup plus sûr que celui du
+médecin aliéniste dans le cas de l’affaibli individu.
+Car, certes, l’aliéniste peut se tromper ou avoir
+intérêt à se tromper. Le fait de guerre, non pas.
+Le prétendu fou enfermé peut toujours dire : « Je
+ne suis pas fou », et il a quelquefois raison. Le
+peuple interné, s’il sait réfléchir, conviendra qu’il
+était très légitime qu’il fût enfermé et dira : « La
+preuve qu’il fallait bien me mettre à l’asile, c’est
+précisément que j’y suis. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a à ces raisons bien convaincantes une
+objection des Pacifistes qui est spécieuse, qui est
+même considérable et qui est très forte. Ils diront :
+« Ce droit du fort que vous proclamez <i>entre
+nations</i>, prenez garde, à l’intérieur de chaque
+nation, vous l’enseignez, sans le vouloir, aux individus.
+Des hommes à qui vous dites : le droit
+naturel c’est la force, et partout où l’invention
+sociale n’existe pas, entre les gens entre qui le lien
+social n’a pas été établi, il n’y a que la force qui
+soit fondatrice ou au moins déclaratrice du droit ;
+ces hommes-là auront tendance à rentrer privément
+et individuellement dans le droit naturel.
+N’est-il pas évident que le Nietzschéisme est le
+produit direct de la théorie du droit de la force
+entre nations ? Le Nietzschéisme c’est : « Pourquoi
+pas entre individus ? » Voyez l’anarchie sociale
+qui va résulter de votre théorie de l’anarchie
+internationale ? »</p>
+
+<p>« Chose curieuse, voici un cercle qui se forme.
+De ce que vous prêchez l’anarchisme international,
+l’anarchie nationale va naître, et le peuple qui se
+sera abandonné à l’anarchisme national tombera
+victime du droit de la force entre nations, de sorte
+que ces maximes de virilité que vous prêchez
+aux peuples les énerveront s’ils les appliquent avec
+logique, et que plus ils seront pour le droit de la
+force, plus ils finiront par être faibles. »</p>
+
+<p>« On nous dit que les professeurs allemands sont
+très effrayés des progrès que fait la doctrine
+Nietzschéenne chez leurs jeunes gens et qu’ils en
+sont effrayés, <i>quoique</i> cette doctrine ait été inspirée
+par l’idée impérialiste, <i>parce que</i> cette doctrine va
+droit contre l’impérialisme. Ils ont raison. Le
+circuit, et c’est un court-circuit, est celui-ci :
+1<sup>o</sup> Entre nations la force est le droit ; 2<sup>o</sup> entre individus
+aussi (Nietzsche) ; 3<sup>o</sup> donc chacun selon sa
+force et point de lois ; 4<sup>o</sup> et le peuple chez qui
+cette dernière doctrine prévaudra sera dévoré par
+celui chez qui elle ne prévaudra pas. Voilà le dernier
+terme de l’évolution d’une idée qui à son
+point de départ était une théorie pour la victoire.
+Elle peut être désastreuse pour les vainqueurs. »</p>
+
+<p>Il est très vrai ; il est du moins très possible.
+Ceci est une conséquence possible du <i lang="la" xml:lang="la">Vetita privatim
+publice jubentur</i> qui domine toute la question.
+Du moment qu’il y a deux droits, l’un social
+et l’autre international, dont l’un dit : sois pacifique,
+et dont l’autre dit : sois belliqueux ; deux
+morales, l’une sociale qui dit : cet homme est ton
+frère, et l’autre internationale qui dit : cet homme,
+de l’autre côté de la rivière, est un loup ; il va
+sans dire qu’il ne faut pas se tromper et qu’il ne
+faut pas appliquer aux choses sociales la morale
+internationale et aux choses internationales la
+morale sociale. Il faut que, considérant l’ensemble
+de l’univers, chaque homme se dise cette vérité
+générale : il n’y a que la force. Il faut que, considérant
+son pays, chacun se dise cette vérité particulière :
+il y a le droit. Cette vérité particulière,
+pour l’appeler de son vrai nom, c’est une fausseté ;
+mais c’est une fiction utile, salutaire et nécessaire.
+En se groupant de manière à faire une nation, des
+hommes se sont dit : « En deçà de nos frontières
+nous échapperons à la loi naturelle ; dans l’enceinte
+de la cité, elle ne régnera pas ; nous y
+substituerons autre chose qui nous plaît mieux,
+qui nous assure de la tranquillité, de l’ordre et de
+la paix ; mais en dehors de la cité la loi naturelle
+continue de régner et nous ferons bien de nous en
+souvenir. »</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’il faut prendre les choses et, du
+reste, qu’il est impossible de ne pas les prendre.
+Il faut savoir que dans la cité on vit dans une
+fiction, dans une fausseté, dans quelque chose qui
+n’est pas vrai parce que la nature a voulu qu’il fût
+vrai, mais qui n’est vrai que parce que nous voulons
+qu’il le soit. Une société n’est pas un organisme,
+comme on l’a tant dit, c’est une volonté ;
+c’est une volition, et c’est une volition si énergique
+qu’elle en est une gageure. Ces hommes qui sont
+en société font la gageure de se soustraire en tant
+que concitoyens à la loi naturelle, de se libérer de
+la nature ; la société est antinaturelle, ce qui est,
+du reste, sa grandeur.</p>
+
+<p>C’est ainsi que le citoyen d’une nation doit comprendre
+cette suppression volontaire du droit de la
+force qu’on appelle une nation constituée. Il doit
+bien se persuader que c’est une erreur voulue et
+voulue parce qu’elle est utile.</p>
+
+<p>Et nous ajouterons ceci : c’est que, dans l’intérieur
+de la cité, tout en renonçant au droit de la
+force par un acte de volonté et de haute raison, il
+n’est pas mauvais que le citoyen n’oublie pas complètement,
+oui, dans l’intérieur même de la cité,
+le droit de la force. Entre nations il y a un droit de
+la force pur et absolu ; entre citoyens il doit y
+avoir un droit de la force, épuré en quelque sorte
+et spiritualisé. Il doit encore y avoir un droit de
+la force reconnu et respecté, pour qu’il y ait vie,
+action et effort et non stagnation et léthargie. Que
+fait l’État, l’État ancien, l’État moderne aussi, l’État
+qui n’est pas encore purement collectiviste, qu’est-ce
+qu’il fait en permettant à un citoyen de devenir
+plus riche qu’un autre, plus puissant qu’un autre
+par son énergie, par son travail, par son intelligence,
+par sa prudence, par son endurance, par sa
+puissance à se priver ? Qu’est-ce qu’il fait ? Il
+reconnaît le droit du fort, voilà tout, et même il le
+protège. Si le pauvre vient lui dire : « Pourquoi
+celui-ci est-il riche et moi misérable ? » Il lui
+répond : « Parce qu’il a su, parce qu’il a pu amasser
+davantage. » Mais qu’est-ce dire que répondre
+cela ? C’est dire : « Il est plus heureux, parce qu’il
+est plus fort. » C’est reconnaître formellement le
+droit de la force, <i>le mérite de la force</i>, quelque
+étrange que cette association de mots puisse paraître,
+l’éminence et la prééminence de la force.</p>
+
+<p>L’État, l’État lui-même ne supprime, dans son
+sein, <i>qu’une partie</i> du droit de la force. Il ne permet
+pas qu’on se rende justice à soi-même : suppression
+<i>d’un des droits</i> de la force ; il ne permet pas
+qu’on vole, qu’on s’approprie par la violence ou par
+ruse le bien dit bien d’autrui : suppression d’un
+des droits de la force ; il ne permet pas qu’on
+enlève et qu’on garde la femme de son voisin :
+suppression d’un des droits de la force, etc. ; — mais
+il permet très bien à Pierre, parce qu’il
+est plus fort que Paul, et pour cette seule et unique
+raison, d’amasser plus de biens que Paul, d’être
+plus riche que Paul, et par conséquent d’être plus
+puissant que Paul, et à tel point qu’il fera de Paul,
+sinon son esclave, du moins son subordonné et
+son domestique.</p>
+
+<p>La société conserve donc, <i>même en son sein</i>, et
+respecte une énorme quantité de ce droit de la
+force que tout à l’heure elle paraissait avoir aboli.
+Pourquoi agit-elle ainsi ? Mais parce que l’on peut
+échapper en partie aux lois naturelles, mais complètement,
+non, jamais, sous peine de périr. Parce
+que le droit de la force est le stimulant qui fait que
+l’homme agit, travaille, prévoit, calcule, se réprime,
+se refrène, se dresse, a une moralité et est
+une personne ; parce que si le droit de la force
+n’existait pas, tout homme s’assurerait et se coucherait
+dans sa faiblesse ; parce que le droit de la
+force n’est pas autre chose que le principe de vie
+universel.</p>
+
+<p>La société, donc, qui a conscience ou instinct de
+ce qui vivifie et de ce qui tue, abolit un certain
+nombre des droits de la force et en retient très
+soigneusement un certain nombre. La société est
+une abolition partielle et ne veut être qu’une
+abolition partielle des droits de la force. Pour dire
+les choses plus précisément, la société conserve, et
+jalousement, le droit de la force et ne supprime
+que le droit de violence. Voilà le point. Société
+n’est que <i>régularisation</i>. Elle ne veut pas du droit
+de la force irrégulier, accidentel, capricieux, procédant
+par <i>coups</i>, par incursions et par algarades ;
+voilà ce dont elle ne veut pas ; mais elle veut très
+bien du droit de la force s’exerçant régulièrement,
+progressivement, continûment, d’un effort lent et
+mesuré ; elle veut très bien de l’homme qui, parce
+qu’il est fort, s’accroît, s’augmente, s’agrandit,
+étend son cercle d’action ; elle l’accepte ; elle l’honore,
+elle l’appelle homme de mérite et homme
+moral. Qu’est-il cependant ? Il est fort sans brutalité,
+et voilà bien tout.</p>
+
+<p>La société ne supprime donc pas le droit du plus
+fort, et tant s’en faut ; elle le régularise, et en le
+régularisant elle le consacre ; elle canalise, si vous
+voulez, le droit de la force.</p>
+
+<p>Donc entre nations droit de la force pure et
+simple ; entre citoyens d’une même nation droit de
+la force partiel, ou plutôt droit de la force régularisé,
+si l’on veut spiritualisé et moralisé.</p>
+
+<p>Or est-il mauvais que la guerre, la guerre périodiquement
+éclatant et la guerre toujours imminente,
+rappelle aux citoyens de chaque nation que
+le droit de la force est la véritable loi du monde,
+vérité qui, d’abord, est la vérité, vérité ensuite qui
+est telle que s’ils l’oubliaient ils tomberaient même
+chez eux, même dans leur cité, dans la mollesse,
+dans la torpeur, dans la léthargie, dans le non-vouloir
+agir et dans le non-vouloir vivre ? Cette
+influence de l’état de guerre international sur la
+mentalité des citoyens, des hommes privés, cette
+influence que les pacifistes dénonçaient comme
+désastreuse, précisément elle est excellente ; la
+guerre est la grande voix qui crie aux peuples :
+« La vie est ici-bas au plus courageux », et elle est
+la grande voix qui crie même aux particuliers :
+« la vie, si protégés de lois justes, charitables et
+favorables aux faibles que vous soyez, que vous
+puissiez être, est encore aux plus forts, c’est-à-dire
+aux plus sains, aux plus purs, aux plus courageux
+et aux plus patients. »</p>
+
+<p>La guerre est donc toujours moralisatrice de
+quelque côté qu’elle jette son cri et de quelque
+côté qu’on l’entende. On peut souhaiter qu’elle
+soit rare ; on ne doit pas souhaiter qu’elle disparaisse.
+Elle est le grand magistrat suprême qui,
+par intervalles, à propos d’un procès qui se plaide
+et qu’elle résout, proclame la grande loi, dure,
+mais salutaire, et « dit le droit ».</p>
+
+<p>Comprenez-vous maintenant cette grande page
+de Proudhon si souvent citée, si souvent calomniée,
+qui résume tout ce que nous venons de dire
+et qu’il ne faut pas, par une tendance commune,
+du reste quelquefois justifiée, trouver fausse parce
+qu’elle est éloquente : « Salut à la guerre ! C’est
+par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui
+lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et
+dans sa vaillance ; c’est sur le corps d’un ennemi
+abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et
+d’immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages
+fratricides font horreur à votre philanthropie.
+J’ai peur que cette mollesse n’annonce le refroidissement
+de votre vertu. Soutenir une grande
+cause dans un combat héroïque, où l’honorabilité
+des combattants et la présomption du droit sont
+égales et au risque de donner ou de recevoir la
+mort, qu’y a-t-il là de si terrible ? Qu’y a-t-il surtout
+d’immoral ? La mort est le couronnement de
+la vie. Comment l’homme, créature intelligente,
+morale et libre, pourrait-il plus noblement finir ?
+Les loups, les lions, non plus que les moutons et
+les castors, ne se font entre eux la guerre : il y a
+longtemps qu’on a fait de cette remarque une
+satire contre notre espèce. Comment ne voit-on
+pas, au contraire, que là est le signe de notre
+grandeur ; que si, par impossible, la nature avait
+fait de l’homme un animal exclusivement industrieux
+et sociable et point guerrier, il serait tombé,
+dès le premier jour, au niveau des bêtes <i>dont l’association
+forme toute la destinée</i> ; il aurait perdu
+avec l’orgueil de son héroïsme <i>sa faculté révolutionnaire</i>,
+la plus merveilleuse de toutes et la plus
+féconde. <i>Vivant en communauté pure, notre civilisation
+serait une étable.</i> Saurait-on ce que vaut
+l’homme sans la guerre ? Saurait-on ce que valent
+les peuples et les races ? Serions-nous en progrès ?
+Aurions-nous seulement cette idée de <i>valeur</i>,
+transportée de la langue du guerrier dans celle du
+commerçant… Philanthropes, vous parlez d’abolir
+la guerre ; prenez garde de dégrader la guerre
+humaine ?… Je crois, non à une abolition ; mais à
+une transformation de la guerre. Sans cette foi
+intime je m’abstiendrais comme d’un blasphème
+de toute parole contre la guerre ; je regarderais les
+partisans de la paix perpétuelle comme les plus
+détestables des hypocrites, le fléau de la civilisation
+et la peste des sociétés. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="xsmall">CRITIQUE DE CES THÉORIES.</span></h2>
+
+
+<p>Je ne suis très vivement pénétré ni par les raisons
+des pacifistes ni par celles des partisans de la
+guerre. Le fort des pacifistes c’est, assurément, <i>le
+droit des faibles</i> ; la citadelle des bellicistes c’est
+évidemment <i>le droit des forts</i>. Or ni l’un ni l’autre
+de ces droits ne me paraît bien solidement établi
+en raison, et tous les deux sont extrêmement contestables,
+peut-être, et c’est précisément ce que
+nous allons examiner, également contestables.</p>
+
+<p>Le droit du faible, pour commencer par lui, a
+bien quelque chose pour lui, c’est qu’en vérité il
+est <i>le droit</i>. Qu’est-ce que le droit, si ce n’est quelque
+chose qui s’oppose à la force, qui se pose
+devant elle et qui la nie ? Qu’est-ce que le droit, si
+ce n’est la négation de la légitimité de la force, de
+la prérogative de la force, du privilège de la force
+et l’affirmation qu’il y a dans le monde autre chose
+qu’elle ? C’est bien ce qu’exprime Lamartine
+quand il dit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La liberté que j’aime est née avec notre âme,</div>
+<div class="verse">Le jour où le plus juste a bravé le plus fort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>S’il en est ainsi, il faut bien remarquer une chose,
+c’est qu’il n’y a de droit que du faible, par définition,
+et que le fort est toujours en dehors du
+droit, et qu’en dernière analyse, le droit c’est la
+faiblesse, et la faiblesse c’est le droit.</p>
+
+<p>Et vous voyez toutes les conséquences. Il suffira
+à un être, pour être représentatif du droit, dépositaire
+du droit et comme revêtu de droit, d’être
+faible, fût-ce par sa faute, fût-ce par ses vices,
+fût-ce par habileté et par dessein. Si « je suis le
+plus faible, donc le droit est de mon côté », est une
+maxime acceptée par l’humanité ; on s’efforcera
+d’être faible pour être sacré et l’on abolira en soi
+toute volonté et tout effort, pour être intangible.
+On se précipitera dans la dégradation pour se jeter
+dans le droit et dans le salut. Voilà le droit qui,
+par ses conséquences, par ce à quoi il mène, est
+jugé une assez triste chose.</p>
+
+<p>Cela nous conduit à croire que nous venons
+<i>de ne pas trouver</i> une vraie définition du droit.
+Nous n’en avons donné qu’une définition négative.
+Nous avons dit : « Le droit doit être où n’est pas la
+force. » Oui, peut-être, mais peut-être aussi
+n’est-il pas <i>partout où n’est pas la force</i>, et peut-être
+il ne suffit pas de n’être pas dans la force pour
+être dans le droit ; peut-être il ne suffit pas, pour
+être dans le droit, d’être faible.</p>
+
+<p>Qu’est-ce donc, positivement, que le droit ? Est-ce
+que ce ne serait pas une invention, très positive,
+très réelle et très pratique, des faibles pour
+avoir raison des forts ? Les faibles, chacun pour sa
+part, souffrent des forts ; les faibles, chacun pour
+sa part, sont opprimés, sont lésés et sentent qu’ils
+le sont. Un jour ils s’aperçoivent qu’ils sont les
+plus nombreux : ils s’entendent et ils proclament
+le droit, c’est-à-dire qu’il ne suffit pas d’être fort
+pour avoir raison, et de cela ils tirent la justice,
+les codes, les lois, les polices, etc. Soit, grand
+bien leur fasse ; mais qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils
+se sont entendus, et, des faiblesses coalisées, parce
+qu’ils étaient les plus nombreux, ils ont fait une
+force plus forte que la force. Ils n’ont donc que
+pris le principe, la loi, la norme de leurs adversaires,
+pour la retourner contre eux, et ils ont plus
+que jamais, plus que leurs adversaires, proclamé
+et établi la loi de la force, et il n’y a pas un atome
+de droit dans leur affaire.</p>
+
+<p>— Si bien, parce que la force des forts était irrégulière,
+capricieuse, faite de violences brusques,
+barbare en un mot, tandis que la force des faibles
+est régulière, permanente, normale, faite de lois
+et d’exécution de la loi, et est obligée d’être tout
+cela parce qu’elle ne repose que sur des faiblesses,
+lesquelles sont toujours et indéfiniment obligées
+de maintenir cette entente et ce concours par
+quoi elles sont devenues la force.</p>
+
+<p>— Je le veux bien ; mais encore cette faiblesse
+devenue force n’est qu’une force, latente longtemps,
+qui s’est manifestée et n’est en définitive qu’une
+force comme une autre qui s’exerce, et je ne vois
+pas de droit là-dedans, je ne vois qu’une régularité,
+chose qui ne constitue pas le droit le moins
+du monde et qui ne montre aucunement qu’on a
+raison.</p>
+
+<p>Et de plus, ce que je viens de concéder provisoirement,
+je le retire ; car je ne vois point du tout
+que cette régularité même que vous attribuez aux
+faiblesses devenues force, la force proprement dite,
+auparavant, avant d’avoir été vaincue, ne l’eût
+point ! Elle l’avait certainement, sans quoi elle
+n’eût pas dominé. Elle l’avait <i>d’autant plus</i> qu’elle
+était force physique, ou intellectuelle ou ce que
+vous voudrez, mais faiblesse numérique et que,
+pour dominer et gouverner plus nombreux qu’elle,
+il fallait nécessairement qu’elle fût force disciplinée,
+engrenée, hiérarchisée, et par conséquent
+très régulière. Il fallait qu’elle fût régulière pour
+qu’elle fût permanente. Elle avait donc ses lois, ses
+lois à elle, mais des lois très certaines, très sûres et
+très fixes. Non, l’avènement du plébéianisme n’est
+pas l’avènement du droit, puisqu’il n’est que l’avènement
+d’une force qui a pris conscience d’elle-même ; — et
+il n’est pas même l’avènement de
+la régularité, puisqu’il est certain que le pouvoir
+aristocratique était forcé d’être aussi régulier et
+très probablement beaucoup plus que le pouvoir
+démocratique. Il n’y a dans le passage de la force
+des forts à la force des faibles qu’un changement
+qui est tout d’apparence, qu’une régularité substituée
+à une autre, qu’un système de lois remplaçant
+un autre système de lois. De droit pas l’ombre
+dans tout cela ; une force opposée à une autre et
+qui en triomphe ; rien de plus, rien autre.</p>
+
+<p>Jusqu’à présent nous démêlons donc que le droit
+n’est que la faiblesse, ce qui ne suffit pas pour le
+rendre vénérable ; ou qu’il n’est que la force, ce
+qui revient à dire qu’il n’existe pas. Il faut donc,
+pour l’appeler un droit véritable, trouver un je ne
+sais quoi qui, d’une part, soit rempli d’autre chose
+que de faiblesse, et qui d’autre part ne soit pas une
+simple forme de la force. Nous dirons, par exemple,
+qu’il a le droit celui qui, d’une part, sera faible — cela
+il le faut — et d’autre part qui aura en lui
+quelques vertus le rendant respectable. N’est-il pas
+vrai qu’il est nécessaire de prendre les choses ainsi,
+puisque ne voir d’autre signe du droit que la faiblesse
+et se contenter de ce signe est évidemment
+ridicule et dangereux, et puisque attribuer le droit
+à des faiblesses réunies, qui, parce qu’elles sont
+réunies, sont la force, c’est simplement mettre le
+droit dans la force sous le prétexte puéril qu’elle a
+été la faiblesse ?</p>
+
+<p>Donc le droit sera là où il y a faiblesse menacée
+par la force, et <i>de plus</i> certaines vertus, certaines
+qualités, quelque chose de bien, qui rendra la faiblesse
+respectable, intéressante, digne de considération.</p>
+
+<p>Il me semble que c’est là que nous trouverons ce
+qui répond à l’idée de droit, ce qui la satisfait, ce
+qui la remplit, ce qui tout au moins ne la laisse
+pas sensiblement dans la région du doute, de
+l’hésitation et de l’incertitude.</p>
+
+<p>Pourquoi parlons-nous, dans nos sociétés civilisées
+ou à demi civilisées, du droit de l’enfant et
+du droit du vieillard ? Parce qu’ils sont faibles,
+oh ! cela, d’abord ; parce qu’ils ne sont pas encore
+ou parce qu’ils ne sont plus en état de soutenir la
+lutte pour la vie, c’est-à-dire de se battre contre les
+forts. Oui, cela avant tout ; c’est bien la première
+raison. Mais aussi parce que le vieillard représente
+un passé utile et l’enfant un avenir que l’on suppose
+précieux ; parce qu’on doit de la reconnaissance
+au vieillard et que l’on doit crédit à l’enfant.
+Dans ces deux cas on voit bien <i>un droit</i> ; on se
+sent obligé envers le vieillard et envers l’enfant ;
+et il est bien clair que quand il s’agit d’un débile
+adulte qui est incapable ou qui s’est rendu incapable
+de faire effort et de lutter à travers la vie,
+on sent très bien qu’il n’a aucun droit, que l’on
+n’a aucune obligation à son égard et que, si on lui
+fait quelque bien, c’est par pitié et non par devoir.</p>
+
+<p>Donc ce qui constitue le droit aux yeux du bon
+sens, c’est la faiblesse accompagnée de quelque
+mérite. Bien ; mais nous voilà embarqués et sans
+savoir où nous irons et où nous pourrons bien
+nous arrêter. On sait à peu près, quand il s’agit
+d’un homme, s’il a du mérite ou s’il n’en a pas ou
+s’il en a peu. On convient généralement qu’un
+homme faible et qui n’a jamais failli et qui a toujours
+été un homme de très bonne volonté, mérite
+d’être secouru, d’être aidé, d’être relevé s’il tombe,
+en tout cas de n’être pas écrasé. Beaucoup de faiblesse
+et un peu de vertu, voilà qui constitue un
+droit à l’assistance ou au moins un droit au respect,
+un droit à la non-oppression, pour un individu.</p>
+
+<p>Et encore le sait-on bien, en est-on bien sûr ? Au
+point de vue de la charité, au point de vue de la
+solidarité, si l’on veut que j’emploie les mots nouveaux
+qui ont très désavantageusement remplacé
+les anciens, oui, l’homme faible qui est un homme
+de bien a un droit. Mais dès qu’on se place au
+point de vue de l’intérêt social, il y a, il peut y
+avoir tout de suite un renversement des valeurs, et
+vous entendrez Spencer dire que ce qui fait la
+force sociale ce sont les forts et que ce qui fait sa
+faiblesse ce sont les faibles, si on s’obstine à les
+secourir ; qu’il faut, tout au contraire, se débarrasser
+de ce poids mort, ou, par ne point le secourir, le
+laisser s’éliminer de lui-même. L’homme de vrai
+mérite c’est l’homme qui s’est fait lui-même et qui,
+parce qu’il s’est fait lui-même et continue de se
+tenir debout, est un membre utile du corps social.
+D’où il suit qu’à parler franc, l’homme de mérite
+c’est l’homme fort et que l’homme faible n’a droit à
+rien et que le droit du faible n’existe pas.</p>
+
+<p>Voyez ! Même quand il s’agit d’individus, il
+n’est pas si facile de déterminer le droit du faible,
+c’est-à-dire le droit, et de bien savoir où il est. Il y
+a là, dans les meilleurs esprits, une cote mal taillée :
+le droit du faible est un milieu et un milieu mal
+déterminé. On convient que l’homme qui n’a pour
+mérite que sa faiblesse n’est qu’objet de pitié et
+n’a pas de droit ; on convient que le fort a du
+mérite, et c’est-à-dire un droit ; on convient que le
+faible qui a quelque vertu a un droit, et c’est-à-dire
+qu’on reconnaît un droit à l’homme faible qui ne
+laisse pas d’être un peu fort. Au fond, interrogez-vous ;
+c’est là votre pensée, même quand il s’agit
+des individus.</p>
+
+<p>Mais quand il s’agit des peuples, la question est
+plus complexe encore et plus délicate, et il y a de
+nouveaux renversements des valeurs. Quel est le
+peuple qui a le droit pour lui ? C’est le peuple
+faible, répondent les pacifistes. L’autre n’a pas
+besoin du droit, puisqu’il a la force, et l’on n’a pas
+besoin d’invoquer le droit pour lui. Là comme
+ailleurs le droit c’est le droit du faible et le droit
+du faible c’est le droit lui-même. Mais cependant,
+les plus faibles des hommes étant certainement les
+moins civilisés, c’est le droit à la barbarie que vous
+revendiquez. Or l’humanité a un droit peut-être,
+elle aussi, qui est de marcher vers la civilisation.
+Conflit de droits : droit de l’humanité contre le
+droit du faible, droit du faible contre le droit de
+l’humanité.</p>
+
+<p>« Point du tout, répondra le peuple faible. La
+civilisation c’est la douceur des mœurs ; c’est vers
+ce but que tous les philosophes qui la préconisent
+veulent qu’on marche. Or moi, peuple faible, je
+suis faible par ma douceur, par mon humeur peu
+batailleuse, par mon horreur de l’esprit de conquête
+et de l’esprit de violence. L’état de civilisation
+vers lequel on marche, <i>c’est donc moi qui l’ai,
+déjà</i>. On n’a donc pas besoin de me passer sur le
+ventre pour y courir ; on n’a qu’à me respecter
+pour le voir et qu’à m’imiter pour y être. Du droit
+de la civilisation qu’on invoque contre moi et du
+droit de l’humanité à se civiliser qu’on invoque
+contre moi, j’argue moi-même pour qu’on me
+vénère ; le droit personnel, le droit de la civilisation,
+le droit de l’humanité, c’est en moi qu’ils se
+confondent. »</p>
+
+<p>A raisonner ainsi (et le raisonnement est-il si
+faux ?), ce sont les peuples arriérés qui sont à la
+tête de la civilisation et qui ont, non seulement le
+droit du plus faible, mais le droit du meilleur.</p>
+
+<p>Le raisonnement n’est pas très faux, je le reconnais ;
+mais il est incomplet. La civilisation ne se
+compose pas de douceur élémentaire, pour ainsi
+parler, et instinctive ; elle se compose, si je puis
+dire, de douceur acquise, de douceur volontaire et
+par conséquent de <i>douceur forte</i>. Vous êtes doux,
+bons et pacifiques. Cela est très bien ; mais vous
+n’inventez rien, vous n’imaginez rien, vous ne
+créez rien, vous ignorez tout progrès. L’humanité,
+peut-être à tort, ne reconnaît pas la civilisation à
+ces signes. Autant vaudrait dire, ce qui est peut-être
+vrai, mais ce que l’humanité, obéissant à sa
+nature, n’a jamais admis, que les animaux sont
+supérieurs à l’homme. La civilisation pour l’humanité,
+c’est de marcher vers une paix virile, faite de
+douceur sans doute, mais de douceur énergique,
+laborieuse, productrice, féconde. La civilisation
+veut créer plus de bien-être, plus d’aisance, plus
+de beauté et, remarquez ceci, plus de population.
+Elle veut appeler plus d’êtres humains à la vie. Or
+les peuples très énergiques sont les seuls qui
+créent par leurs inventions plus de bien-être, par
+leur ingéniosité artistique plus de beauté, et par
+leur art d’exploiter les ressources du sol plus de
+population. Donc l’humanité <i>se réalise plus</i> par les
+peuples énergiques, matériellement, et aussi intellectuellement
+et moralement énergiques, que par
+les peuples mous. Elle tend à ce que vous avez, la
+douceur ; oui ; mais par des moyens énergiques
+qui ne sont pas les vôtres ; et à une douceur qui
+ainsi conquise ne sera pas un abandonnement et
+une torpeur, mais un état de satisfaction généreuse,
+de gratitude réciproque, de fraternité dans
+l’orgueil de la grande tâche accomplie. Voilà le
+but, que vous croyez avoir atteint et que vous
+n’avez pas même cherché.</p>
+
+<p>Ne confondez donc pas, par un sophisme ingénu,
+le droit de l’humanité avec le vôtre. Le droit de
+l’humanité et le vôtre sont bien en conflit, non en
+concert. Le droit de l’humanité est de se développer ;
+celui que vous invoquez va à la restreindre.
+Donc à votre point de vue il peut être vrai ; à
+se placer au point de vue de l’humanité il est faux.
+Or si vous ne pouvez pas renforcer votre droit par
+le droit de l’humanité, emprunté pour ainsi dire et
+revêtu par vous ; si vous n’êtes pas fort de votre
+droit d’abord et du droit de l’humanité ensuite,
+que vous reste-t-il ? Votre droit personnel, le droit
+du faible. Mais ce droit, c’est quelque chose comme
+un droit individuel, c’est « un droit de l’homme ».
+Or qu’est-ce que c’est qu’un droit de l’homme qui
+est un droit d’un peuple ?</p>
+
+<p>On comprend à la rigueur le « droit de
+l’homme ». On le comprend même de plusieurs
+façons. On le comprend d’abord ainsi : l’homme,
+par ceci seulement qu’il est homme, apporte avec
+lui un droit, le droit de vivre, et ce droit en implique
+quelques autres, comme celui d’être libre de
+son développement dans l’être, de sa pensée, de
+sa croyance, de sa recherche, de sa parole, etc. ; la
+société a le devoir de respecter ces droits, si même
+son principal office n’est pas de les garantir et d’en
+assurer l’inviolabilité. Voilà une première manière
+d’entendre le droit de l’homme. Est-elle
+applicable à un peuple ? Y a-t-il la moindre analogie ?
+Un peuple naît-il comme un homme, avec
+des droits, réels ou supposés, attachés à sa personne ?
+Voyons-nous un peuple naître comme un
+homme à l’état d’être très distinct, très précis et
+incontestable en tant qu’être ? Un peuple est une
+collection d’hommes formée par l’histoire, et c’est-à-dire
+par une foule de circonstances confuses et
+aussi diverses et disparates que possible, par la
+conquête ou par la cooptation, par la guerre ou
+par des mariages royaux, par la cession, l’annexion,
+le troc et parfois la vente. Comment reconnaître
+dans cette chose vague un être qui aurait des droits,
+à qui on pourrait reconnaître, ou supposer des
+droits précis ? Le droit du faible revendiqué pour
+un homme ou par un homme, cela se comprend
+à la rigueur, est à la rigueur sensible à la raison.
+L’homme dit : « Je suis faible ; mais je suis un
+homme, comme celui-ci, comme celui-là, comme
+vous. Vous devez respecter en moi ce titre
+d’homme. Vous me demandez mon titre, le voilà.
+<i lang="la" xml:lang="la">Homo sum</i> ». Mais entendez-vous un peuple
+disant : « Je suis faible ; mais je suis un peuple.
+Vous devez respecter en moi le titre de peuple. »
+Un peuple, qu’est-ce que cela ? Est-ce un être,
+sorti des mains de Dieu ou de la nature, distinct,
+précis, individuel, né tel jour, discernable indiscutablement
+de son voisin ? Point du tout. Il est un
+être s’il est si fortement engrené qu’il s’affirme
+comme très distinct de l’humanité, et c’est-à-dire
+(nous y retombons toujours) s’il est fort ; mais en
+soi, par soi, de soi, sur le seul nom qu’il se donne,
+point du tout : Il n’y a aucune identité ni même
+aucune analogie, même apparente, entre un peuple
+et un homme, et par conséquent aucune analogie,
+même apparente, entre « le droit de l’homme » et
+« le droit d’un peuple ».</p>
+
+<p>Autre manière de comprendre les droits de
+l’homme. D’aucuns disent : « Il n’y a pas à proprement
+parler de droits de l’homme, et qu’un
+homme apporte des droits en naissant, naisse
+revêtu de droits, c’est une conception métaphysique,
+ou littéraire, tout arbitraire en tout cas, à
+quoi nous ne comprenons rien et en quoi nous ne
+voyons aucune réalité. Seulement les droits de
+l’homme sont une fiction très raisonnable, très
+juste et très salutaire : étant donné que tant
+valent les individus constituant un peuple, tant
+vaut le peuple lui-même et qu’un peuple est fort
+des énergies individuelles qu’il contient ; que par
+conséquent il faut respecter ces énergies individuelles
+infiniment, qu’il faut les respecter jusqu’à
+la dernière limite, c’est-à-dire jusqu’au point où
+elles commenceraient d’empiéter sur d’autres énergies
+individuelles également utiles à l’État : pour
+ces raisons et pour imprimer fortement dans l’esprit
+de tous le respect dû à ces énergies, nous
+<i>supposons</i> que l’homme a droit à sa liberté de
+développement, à la liberté de ses énergies,
+comme s’il avait un titre, comme il aurait un droit
+sur une propriété de par des actes publics
+et authentiques ; tous nous en userons avec lui
+<i>comme s’il</i> avait des droits, encore qu’il n’en ait
+pas ; mais parce qu’il est infiniment utile à la
+société qu’il soit considéré comme en ayant. »</p>
+
+<p>Dans cette conception le droit de l’homme a
+pour fondement l’intérêt de l’État : le droit de
+l’homme <i>est</i> l’intérêt de l’État, tant il se confond
+avec lui, et c’est par amour de soi que l’État reconnaît
+des droits à l’individu et c’est pour soi et non
+contre soi qu’il les proclame, et il se défend en les
+défendant. Y a-t-il, selon cette seconde conception,
+analogie entre « droit de l’homme » et « droit du
+peuple » ? Il ne semble pas. Pour qu’il y eût analogie,
+il faudrait que peuple fût à humanité ce que
+homme est à peuple. Il faudrait que de même que
+l’État reconnaît, dans son intérêt même, des droits
+à l’homme, de même, dans son intérêt, l’humanité
+reconnût des droits à tout peuple ; il faudrait que
+l’humanité eût intérêt à en reconnaître ; il faudrait
+que droit des peuples fût intérêt de l’humanité.
+En est-il ainsi ? Peut-être bien, dira-t-on. L’humanité
+a intérêt à ce que chaque peuple persévère
+dans l’être et se développe selon sa nature propre
+sans empiéter sur les autres, exactement comme
+une société a intérêt à ce que chacun de ses
+membres se développe librement, le plus librement
+possible, selon sa nature, sans empiéter sur
+les énergies de ses concitoyens ; et de même que,
+pour être forte, une société, si elle est intelligente,
+proclame, par fiction utile, les droits de l’homme,
+voire les protège et les défend ; de même l’humanité
+devrait proclamer le droit de tous les peuples
+à la vie et à l’extension inoffensive, et même
+le protéger et le défendre.</p>
+
+<p>Ceci est beau ; mais pourrait bien être une
+illusion ; et même, à le retourner, et il se retourne
+bien facilement et comme de lui-même, cet argument
+des pacifistes est peut-être le plus fort
+contre eux. L’humanité n’est pas et ne peut pas
+être à un peuple ce qu’un peuple est à un homme,
+parce qu’elle n’est pas une société, parce qu’elle
+ne soumet pas les peuples à des lois uniformes,
+comme une société soumet à des lois uniformes et
+constantes les citoyens qui la composent. Oui, une
+société a intérêt à ce que chacun de ses membres
+ait droit à la vie et à la liberté, parce que, d’autre
+part, chacun de ses membres contribue à la force
+de la société en payant l’impôt, en rendant à la
+société un certain nombre de services qu’elle lui
+demande et à chaque instant, et par ce seul fait
+même qu’il obéit à ses lois et est ainsi membre
+actif d’un corps organisé. L’humanité a-t-elle le
+même intérêt relativement aux peuples ? Point du
+tout ; parce qu’il n’y a pas société entre les peuples
+et parce que les peuples vivent les uns par rapport
+aux autres en état d’anarchie. Dès lors l’humanité
+ne voit pas et ne peut pas voir son intérêt à protéger
+également <i>tous</i> les peuples. Il en est en présence
+desquels elle dira : « Il me paraît qu’ils me sont
+très utiles et je souhaite leur succès, et si le moyen
+m’en est donné, je les protège. » Il en est devant
+lesquels elle dira : « Je ne vois pas du tout en
+quoi ils peuvent me servir, et plutôt ils me paraissent
+nuisibles. Leur reconnaître un droit, leur
+supposer un droit, et, pour l’avoir supposé, me
+condamner à le défendre, à Dieu ne plaise ! »</p>
+
+<p>Voilà en quel état sont les peuples relativement
+à l’humanité, voilà en quelle situation est l’humanité
+relativement aux peuples.</p>
+
+<p>Quand on se figure l’humanité en face des peuples
+comme un État en face des individus, on a
+commencé, inconsciemment, par se figurer que
+la société du genre humain, <i lang="la" xml:lang="la">societas generis humani</i>,
+est faite, ce qui est à quoi l’on tend, mais
+ce qui n’est pas ; et l’on a pris pour moyen d’arriver
+au but ce qui ne commencerait à être possible
+que le but atteint. Le droit des peuples ne pourrait
+être proclamé, comme l’est dans tel peuple aujourd’hui
+le droit de l’homme, que si toute l’humanité
+ne formait qu’un peuple, ce qui revient à dire que
+le droit des peuples est renvoyé jusqu’au moment
+où les peuples n’existeront plus.</p>
+
+<p>Et ceci n’est pas une plaisanterie. A supposer
+l’humanité ne formant qu’un peuple, chaque
+« peuple » n’est plus qu’une province et, oui,
+certes, il est de l’intérêt de l’humanité de laisser
+à chaque province-peuple une large autonomie
+pour que chacune se développant et exerçant son
+activité selon son caractère propre, contribue
+à la grandeur, à la force, au bonheur général du
+genre humain. Mais si l’humanité doit agir ainsi à
+l’époque supposée où elle ne formera qu’un peuple,
+c’est parce qu’elle aura, auparavant, transformé
+tous les peuples en un seul, c’est qu’elle
+aura, par conséquent, supprimé les peuples nuisibles,
+corrigé et amendé en les subordonnant à
+d’autres les peuples médiocrement utiles, créé
+ainsi une uniformité approximative qui lui permettra
+et qui lui sera une raison de reconnaître
+des droits, peut-être même des droits égaux, à
+tous les peuples qu’elle contiendra dans son sein.</p>
+
+<p>Jusque-là, et ce moment est loin, l’inégalité entre
+les peuples lui est au contraire une raison de ne
+pas reconnaître un droit à un peuple qui peut
+être nuisible, à tel autre qui peut être médiocrement
+utile, à tel autre sur lequel on doute et
+dont on ne sait s’il y aurait utilité générale ou
+dommage général à ce qu’il survécût.</p>
+
+<p>A la société le citoyen peut dire : « Protégez-moi
+pour vous ; quand je ne serais que ceci, à savoir
+un homme qui vit sous vos lois et qui les observe,
+je vous suis d’une utilité assez grande pour que
+vous me protégiez, pour que vous me reconnaissiez
+le droit d’être défendu par vous. » A l’humanité
+un peuple ne peut guère dire : « Protège-moi
+dans ton intérêt ; je te suis utile », car l’humanité
+pourrait répondre : « Je n’en sais rien. Vous ne
+vivez même pas sous mes lois ; mais sous des lois
+qui vous sont particulières. Je ne suis obligé à
+rien envers vous. » Le groupement social comporte
+des droits de l’homme aux yeux d’une société
+intelligente. Le groupement humain ne comporte
+pas de droit de peuple, tout simplement parce qu’il
+n’est pas fait, parce qu’il n’existe pas.</p>
+
+<p>A quelque point de vue qu’on se place, « le droit
+du peuple », le droit d’un peuple faible n’est donc
+pas fondé. Il n’est fondé ni en lui-même, ce qui en
+vérité n’a pas de sens, ni il n’est fondé sur l’intérêt
+général de l’humanité quand on examine d’un peu
+près.</p>
+
+<p>Vous me direz : laissons le mot de droit et l’idée
+de droit sur laquelle les sophismes sont faciles et
+ne rougissons pas de parler sentiment. Est-ce
+qu’on ne <i>sent</i> pas que le seul fait de former un
+peuple est un fait respectable et que tout peuple
+qui est un peuple et qui veut rester un peuple doit
+être sacré, quand bien même il ne prouverait pas
+son droit ? Il existe. Pour un peuple, beaucoup
+plus, remarquez-le, que pour un individu, exister
+est un mérite. Ce n’est pas d’un peuple que l’on
+peut dire : « Le beau mérite ! Il s’est donné la
+peine de naître ! » parce qu’un peuple ne naît pas ;
+il se forme. Ce peuple qui est là, il s’est formé
+lentement, prouvant par ce seul fait qu’il avait
+des vertus de socialité, de solidarité, de discipline,
+d’endurance, de suite dans les idées, de traditionisme,
+etc. Il y a là une sorte de personne morale
+qui s’est créée elle-même, qui s’est <i>trouvée</i>, qui
+s’est faite à prendre conscience d’elle-même. Oui,
+tout cela est un mérite. Il est petit, ce peuple, et
+c’est son seul défaut, du moins c’est sa seule infériorité ;
+mais ce n’est point un défaut et il est
+charitable, il est humain, il est de bonté, de le considérer
+comme aussi digne de vivre qu’un peuple
+qui est grand, mais qui n’est grand que par suite de
+circonstances géographiques ou historiques et qui
+n’a pas déployé plus de vertus pour être ce qu’il est
+que le petit peuple pour être ce qu’on le voit. Or
+pour sauver les petits peuples, toute idée de droit
+du faible étant mise à part, pour sauver les petits
+peuples par simple humanité et considération du
+mérite, on conviendra qu’il n’y a qu’un moyen :
+c’est l’abolition de la guerre, c’est l’abolition du
+droit de la force.</p>
+
+<p>Je suis, on peut le croire, extrêmement sensible
+à ces considérations ; mais je ferai remarquer que
+« l’humanité » sans nuances et sans discernement
+peut amener à assurer sécurité et impunité à des
+peuples parfaitement indignes de tout respect
+et qui seraient bien avantageusement remplacés
+par d’autres ; et que « la considération du mérite »
+est une chose extrêmement délicate. Qui mesurera
+bien le mérite d’un peuple ? Qui m’assurera avec
+certitude que tel peuple est évidemment très respectable ?</p>
+
+<p>Dans le doute je vous vois très enclins à dire :
+« Tout peuple qui est un peuple est digne par cela
+seul de rester indépendant. » Je veux bien ; mais
+de dire même qu’un peuple est un peuple cela
+souffre quelque difficulté. Un peuple qui vit en
+état anarchique est-il un peuple et n’est-il pas bon,
+en vérité, même pour lui-même, qu’il disparaisse ?
+Faudra-t-il que ses voisins fassent la police chez lui,
+non pour l’annexer, mais pour le maintenir à
+l’état de peuple, sorte de conquête à rebours et
+d’invasion pour ne pas conquérir ?</p>
+
+<p>Et le peuple antipatriote, est-il un peuple ? Ne
+donne-t-il pas lui-même sa démission ? Faudra-t-il,
+au nom de je ne sais quoi, au nom de son passé, si
+l’on veut, le forcer à vivre comme peuple, ainsi que
+l’on sauve malgré lui un homme qui se noie volontairement ?
+Pour l’homme qui se noie, il me semble
+qu’on a raison ; car sa monomanie suicide peut
+n’être qu’une maladie passagère ; pour un peuple
+antipatriote, lui donner une sorte de vie artificielle
+me semblerait bien vain et assez contraire à la
+raison ; et plus sensé me paraîtrait de respecter en
+lui une tendance, instinctive ou raisonnée, qu’il a
+à se subordonner parce qu’il se sent inférieur.</p>
+
+<p>On voit que : du peuple qui s’abandonne et qui,
+à parler franc, n’est plus un peuple, au peuple qui
+perpétue en lui l’état anarchique et qui n’est plus
+un peuple organisé, au peuple qui seulement par
+nonchalance reste en arrière de la civilisation et
+ressemble à un animal qui, sans couper ses moyens
+de défense, les laisserait s’atrophier, au peuple
+sain et vaillant, mais faible numériquement et qui,
+lui, n’a d’autre tort que d’être petit ; il y a une
+foule de degrés, beaucoup de nuances ; et qu’il n’est
+pas si facile qu’on le pourrait croire ni de déclarer
+le droit du faible commun à <i>tous</i> les faibles, ni, si
+on ne le reconnaît pas commun à tous les faibles,
+de déterminer où il commence et où il finit et en
+faveur de quel faible il est convenable de l’invoquer ;
+ni, droit mis à part, de déclarer que tous les
+peuples quels qu’ils soient doivent être respectés
+comme <i lang="la" xml:lang="la">res sacra</i> ; ni, si l’on ne déclare pas cela, de
+déterminer quel mérite, quelle quantité de mérite
+et surtout quel genre de mérite fera qu’un peuple
+et non tel autre doit être objet de respect.</p>
+
+<p>En cet ordre de choses les opinions radicales
+sont absurdes et les opinions tempérées sont
+arbitraires.</p>
+
+<p>J’ajoute ceci, à quoi je fais grande attention : le
+pacifisme considéré sous ce très bel aspect, il en
+conviendra, de déclaration du droit des faibles,
+consacre tout simplement, confirme et consolide
+d’effroyables injustices. Évidemment ! Il consacre
+toutes les injustices, toutes les iniquités du passé.
+Le pacifisme, à un moment donné, qui est, si l’on
+veut, le moment actuel, dit : « que l’humanité
+reste en paix ! » ; il dit : « ne bougeons plus ! »
+Soit ! mais s’il prévient ainsi toutes les injustices
+de l’avenir, il déclare acquises et intangibles toutes
+les injustices du passé. Il termine et clôt l’histoire,
+et il la clôt au bénéfice de tous ceux qui, à l’heure
+actuelle, sont bénéficiaires du droit de la force. Il
+interdit les réparations, les redressements et les
+revanches et même les revendications les plus
+légitimes. Si le pacifisme avait eu gain de cause en
+1820, les Grecs n’auraient pas eu le droit de conquérir
+leur indépendance ; si le pacifisme avait eu
+gain de cause en 1772, les Américains seraient
+encore sous la domination de l’Angleterre. A quelque
+moment de l’histoire que vous placiez le
+triomphe du pacifisme, il est une victoire de la
+force, il est la consécration et la consolidation de
+toutes les victoires de la force.</p>
+
+<p>Nous arrivons ainsi à cette conclusion aussi
+incontestable que paradoxale, que la campagne
+pour les droits du faible a pour première conséquence
+la condamnation à perpétuité du faible
+vaincu. Pour qu’il n’y ait plus d’iniquité dans
+l’avenir, le pacifisme couvre à jamais de son manteau
+et scelle de son sceau toutes les iniquités du
+passé. Pour qu’il n’y ait plus à l’avenir ni fort ni
+faible, il commence par s’incliner devant le fort
+actuel et par lui accorder pour jamais et par lui
+assurer pour l’éternité tout ce qu’il a usurpé.</p>
+
+<p>Il a donc en lui un vice moral, une immoralité
+profonde qui lui ôte toute autorité. Apparemment
+et extérieurement il est revendication des droits
+du faible, intérieurement et profondément il est
+reconnaissance solennelle des droits du fort. Il
+proclame la justice éternelle ; et, pour ce qui est
+de toutes les injustices, il proclame qu’il faut
+éternellement n’y pas toucher. Il dit : « guerre
+aux tyrans », et tout en même temps il dit : « Paix
+à tous les tyrans de la terre ! » Et si on lui fait
+remarquer la contradiction, il répond : « Ce n’est
+que des tyrans à venir que je ne veux pas ; ce n’est
+qu’aux tyrans qui n’existent pas encore que j’en
+veux. Je repousse l’iniquité à accomplir ; mais je
+m’incline devant l’iniquité accomplie. » Voilà au
+moins qui est étrange, s’il n’est pas un scandale
+pour la raison et pour la morale.</p>
+
+<p>« Mais il le faut bien, me répondra-t-on ; il faut
+bien qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas
+remonter le cours de l’histoire, réparer toutes les
+injustices passées, redresser toutes les iniquités,
+effacer tous les dénis de justice, ôter toutes les
+usurpations, ce qui ne pourrait se faire, du reste,
+que par des guerres effroyables et interminables ;
+et, seulement après, déclarer : la paix régnera. Ce
+serait déjà bien beau qu’elle régnât à partir d’aujourd’hui
+dans le monde mal fait et résultat, nous
+le reconnaissons, de beaucoup d’injustices accumulées.
+Accepter ou plutôt subir les injustices
+passées pour empêcher les injustices de l’avenir
+vaut encore mieux que de se résigner à toutes
+celles qui ont eu lieu et à toutes celles qui se
+feront. »</p>
+
+<p>En vérité, je n’en sais rien ; parce que, précisément,
+courir le risque des injustices qui pourront
+être, n’est pas se résigner aux injustices qui ont
+eu lieu, mais au contraire c’est en appeler ; c’est ne
+pas les considérer comme définitives ; c’est laisser
+la porte ouverte. La guerre, certes, est féconde en
+injustices ; elle l’est aussi en réparations. Tout
+peuple qui s’est relevé, par la guerre ou au travers
+des jeux sanglants de la guerre, d’une longue
+oppression, serait comme ingrat et assurément
+serait égoïste, s’il était pacifiste ; c’est-à-dire s’il
+refusait aux peuples encore opprimés cette chance
+de se libérer un jour, dont lui a profité hier ou jadis.
+L’Italie s’est affranchie. Voyez-vous dans sa bouche
+ce mot : « désormais <i lang="la" xml:lang="la">statu quo</i> éternel » ? Il équivaudrait
+à ceci : « Du moment que je m’en suis tiré,
+il me suffit et je ne tiens point du tout à ce que
+d’autres s’en tirent. » Tant qu’il y aura des peuples
+opprimés sur la terre, le pacifisme ne peut pas se
+flatter d’être une doctrine très pure et aussi généreuse
+qu’il en a l’air. Il est, peut-être sans s’en
+douter, une doctrine de soumission aux puissants
+de ce monde. Il les gêne peut-être dans leurs projets :
+mais il les respecte infiniment dans leurs
+possessions. Il veut leur ôter toute mauvaise
+espérance ; mais il leur ôte aussi tout remords. Il
+les arrête dans leur marche en avant ; mais il assure
+leurs derrières et les rassure sur tout ce qui est
+derrière eux. En somme, il dit : <i lang="la" xml:lang="la">Beati possidentes</i>,
+et il ajoute : <i lang="la" xml:lang="la">Aeterno possidebunt</i>. C’est trop conservateur
+pour être très généreux et pour être tout
+à fait juste.</p>
+
+<p>Le Pacifisme ressemble à ces classes qui, à un
+moment donné, dans un pays, font une révolution,
+s’approprient les terres, s’y installent et puis
+disent : « Cela ne se renouvellera pas. Avant que
+nous l’ayons fait, il était juste de le faire ; mais à
+partir du moment où nous sommes nantis, ce ne
+l’est plus. Il n’y aura plus de transfert de propriété ;
+ce serait un vol. » Oui, le Pacifisme raisonne d’une
+manière analogue. « Il n’y aura plus d’usurpations ; — celles
+qui existent sont acquises. » Pourquoi ?
+C’est attribuer à un moment de l’histoire, à une
+date, un caractère sacré que rien ne lui confère,
+c’est lui donner le privilège d’innocenter tout ce
+qui est derrière elle et de culpabiliser tout ce qui
+se fera après elle contre son gré. Il n’y a pas
+d’hégire à qui l’on puisse raisonnablement reconnaître
+cette prérogative.</p>
+
+<p>Il y a donc dans le pacifisme au moins tout
+autant d’injustice que dans le bellicisme, au moins
+tout autant de mépris de la justice que dans le
+bellicisme. Tout autant ; car consacrant, tout à
+fait au hasard, selon le hasard de la date de son
+triomphe, un nombre immense d’injustices, en décrétant
+qu’il ne s’en fera plus, il joue comme aux
+dés les destinées des injustices humaines, tout
+ainsi que la guerre les joue elle-même. Selon la
+date de son triomphe il choisit entre les opprimés,
+et s’il dit à ceux d’après cette date : « ne craignez
+rien, vous ne le serez pas » ; il dit à ceux d’avant :
+« laissez toute espérance » ; or l’intervention de
+cette date fatale, étant chose de pur hasard, est
+chose de pure injustice.</p>
+
+<p>Supposons le Pacifisme régnant demain, les
+opprimés d’aujourd’hui et de demain lui crient :
+« Retardez d’un jour, pour que nous ayons quelque
+chance encore de nous libérer. A vous établir
+aujourd’hui, c’est contre nous que vous agissez ;
+c’est formellement contre nous. Vous pratiquez
+l’injustice à notre égard. Nous fûmes victimes
+provisoires de la guerre ; nous sommes victimes
+éternelles de la paix. »</p>
+
+<p>En effet, le Pacifisme, à le supposer agissant,
+agit tout à fait comme un conquérant. Il n’est pas
+de conquérant, après de grandes acquisitions territoriales,
+qui, s’il sent le besoin de digérer ses
+conquêtes, ne devienne immédiatement pacifiste
+pour que la paix consacre ses conquêtes et les
+consolide. Le Pacifisme a juste autant d’esprit de
+justice que le conquérant. Il n’y a pas de quoi être
+si fier. En vérité je vois un peu plus de justice,
+sans dire que j’en vois beaucoup plus, dans l’état
+de guerre, qui peut faire des injustices nouvelles,
+mais qui peut, puisque enfin cela s’est vu, réparer
+des injustices anciennes. L’état de guerre c’est
+ceci : le droit du fort est toujours ouvert ; mais
+le droit du faible aussi. L’état de paix éternelle,
+c’est ceci : le droit du fort et le droit du faible sont
+fermés à jamais. Est-il plus dur de dire aux faibles :
+« Ceux d’entre vous qui sont vaincus le sont pour
+toujours, les autres ne le seront jamais », que de
+leur dire : « Les uns et les autres vous avez des
+chances favorables et des chances contraires ; car
+l’histoire continue » ? Il y a, sinon plus de justice,
+du moins comme un respect plus scrupuleux de la
+justice dans le second propos que dans le premier.</p>
+
+<p>Donc les meilleurs arguments du Pacifisme,
+sans laisser de faire impression sur moi, ne me
+convainquent point et me laissent un peu hésitant,
+sans même que les moyens pratiques de réaliser le
+pacifisme aient été abordés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si j’examine les arguments du Bellicisme, ils
+me paraissent aussi donner matière à des
+critiques peut-être assez fortes, auxquelles du
+moins il convient de s’arrêter. Le fort, le fond et
+comme le tout du bellicisme, comme on l’a bien
+vu, est dans cet axiome : le droit du fort est le plus
+respectable des droits parce qu’il est le droit du
+meilleur. Identité du droit du plus fort et du droit
+du meilleur, fondée sur l’identité du meilleur et
+du plus fort.</p>
+
+<p>Je ne suis pas autrement sûr que cette identité
+soit établie. Le plus fort est le plus fort ; voilà tout ;
+en se montrant le plus fort il n’a pas prouvé qu’il
+fût le meilleur. Regardez autour de vous. Est-ce le
+plus fort que vous appelez le meilleur et à qui
+vous souhaitez le succès ? Est-ce le plus fort, soit
+par la force physique, soit par la force d’adresse,
+soit par la force de ruse et habileté, soit par la
+force intellectuelle ? Point du tout. Celui que vous
+appelez le meilleur est souvent un faible et ne vaut
+que par sa valeur morale. Jamais entre hommes,
+entre individus, vous ne faites cette confusion du
+plus fort et du meilleur. Au contraire, vous avez
+une tendance, injuste quelquefois, mais elle existe,
+à vous défier du fort, sous prétexte qu’il ne doit
+pas être le meilleur. Vous savez ou vous croyez
+savoir qu’une force un peu supérieure à la
+moyenne, dans un homme, le démoralise, le pousse
+sourdement à abuser d’elle, et l’empêche d’être
+bon, d’être juste, de ne réclamer que sa place
+convenable, et l’excite à empiéter. Ce n’est pas
+toujours vrai, mais comme c’est vrai souvent,
+vous avez un penchant instinctif, ou plutôt acquis,
+ce qui est très significatif, à en juger ainsi. C’est
+que, sans être la vérité, ce n’est pas très loin d’être
+la vérité.</p>
+
+<p>Or cette confusion que vous ne faites jamais
+entre hommes, vous voulez qu’on la fasse entre
+peuples et vous en faites même la loi des lois,
+l’axiome des axiomes, le principe premier. Il n’y
+a pas de raison pour cela.</p>
+
+<p>Si bien ! me répondent-ils, parce qu’il n’en va
+pas d’un peuple comme d’un homme ; il en va
+même à l’inverse. Un peuple est une collection
+concourante et concertante d’individus. Dans ce
+concert les différences individuelles s’effacent, et
+ce qui reste c’est une résultante générale. Cette
+résultante générale c’est un peuple fort ou un
+peuple faible. Mettons un peuple fort. De quoi
+est-il fort ? Il ne peut pas l’être des vices additionnés
+de ses citoyens, des tares morales additionnées
+de ses citoyens, des désirs d’injustice et
+des goûts d’iniquité de ses citoyens ; il l’est de
+toutes les vertus de ses citoyens, moins leurs vices ;
+il l’est de toutes les forces intellectuelles de ses
+citoyens, moins leurs imbécillités ; il l’est de
+toutes les forces physiques de ses citoyens,
+moins leurs faiblesses, et de toutes les santés
+de ses citoyens, moins leurs infirmités. Les
+soustractions faites, si le total positif est plus
+grand que votre total positif à vous, c’est lui qui
+est le plus fort, évidemment, mais c’est lui aussi
+qui est le meilleur.</p>
+
+<p>Remarquez ce renversement, qui nous faisait
+dire tout à l’heure qu’il n’en va pas d’un peuple
+comme d’un homme, mais même qu’il en va à
+l’inverse, remarquez ce renversement : si, dans ce
+peuple que nous considérons, le nombre des
+citoyens <i>injustes</i>, comme on dit dans Platon, c’est-à-dire
+préférant leur intérêt propre à l’intérêt
+général, est plus grand que le nombre des citoyens
+« justes », ce peuple ne sera pas fort devant
+l’étranger, puisque la force nationale est faite
+d’abnégations particulières. N’est-il pas vrai ?
+Donc ce peuple, en vous vainquant, montre qu’il
+est fort, et en montrant qu’il est fort, montre que
+le nombre des citoyens justes est plus grand chez
+lui que chez vous, et en montrant cela montre
+qu’il est meilleur que vous. D’où il suit qu’un
+peuple peut être et a le droit d’être d’autant plus
+injuste comme peuple à l’égard des étrangers
+qu’il est plus juste chez lui par le nombre
+d’hommes justes qu’il contient. « Vous me conquérez.
+Donc vous êtes injustes. — Que je sois
+injuste à votre égard, cela prouve que je suis juste
+chez moi. »</p>
+
+<p>Après tout, c’était précisément là le genre des
+vertus des Romains. Il n’y a rien qui soit plus
+injuste que la conquête de la Grèce par les
+Romains ; mais il n’y a rien qui prouve mieux que
+si les Romains étaient injustes à l’extérieur ils
+étaient des justes chez eux, et que si les Grecs
+étaient victimes de l’injustice extérieure ils
+l’étaient d’abord de leur injustice domestique.</p>
+
+<p>Donc point d’assimilation entre « l’homme le
+meilleur » et « le peuple le meilleur ». L’homme le
+meilleur n’est pas nécessairement le plus fort ; cela
+est même rare ; mais le peuple le meilleur c’est le
+plus fort, parce qu’il n’est fort que parce qu’il est
+composé des meilleurs, et que s’il n’était pas composé
+des meilleurs il serait faible.</p>
+
+<p>C’est même la revanche, dans chaque pays, de
+l’homme bon, de l’homme juste, et c’est là sa
+récompense, et c’est par là qu’il y a en définitive
+une justice, une espèce de justice. L’homme bon,
+l’homme juste, ne réussit pas toujours personnellement,
+à cause, souvent, de son abnégation même.
+Mais il se dit : « C’est parce que j’existe et parce
+qu’il existe dans mon pays un nombre immense
+de bons citoyens comme moi que mon pays est
+fort et sûr de l’être toujours, et il m’en revient
+quelque chose ; car il ne laisse pas d’être agréable
+et utile d’habiter un pays qui est fort. »</p>
+
+<p>Toujours est-il qu’il est prouvé que si l’homme
+bon n’est pas toujours l’homme fort, le peuple le
+plus fort est toujours intimement le meilleur.</p>
+
+<p>Voilà le raisonnement des bellicistes.</p>
+
+<p>Je ne suis pas convaincu du tout. Il faut bien
+que je reconnaisse qu’un peuple fort a des qualités.
+S’il n’en avait aucune je sais bien où il serait
+dans l’échelle des peuples ; mais quelles qualités,
+c’est là le point, et c’est sur quoi vous vous gardez
+d’appuyer. Vous dites vite : il les a toutes ; il faut
+qu’il les ait toutes. — Mais en vérité, point du tout !
+Il faut qu’il ait celles-ci, très belles sans doute, qui
+font qu’on est fort militairement ; et il n’est pas
+nécessaire, ni utile, et il lui serait peut-être nuisible,
+qu’il en eût d’autres. Je reprends la phrase
+de ce rhéteur de Cousin : « Toute la vertu d’un
+peuple comparaît sur le champ de bataille ; il est là
+tout entier avec tout ce qui est en lui. S’il est
+vaincu, c’est que son vainqueur était plus moral,
+plus actif, plus prévoyant, plus sage, plus courageux… »
+Tout n’est pas rhétorique là-dedans,
+mais il y a là-dedans de la rhétorique. C’est
+dans le mot <i>tout</i> qu’est le sophisme. Eh !
+non ! un peuple ne comparaît pas « tout entier »
+sur le champ de bataille ; non, « toute sa
+vertu » n’y comparaît pas ; et il n’est pas là
+avec « tout ce qui est en lui ». Il s’en faut. Il
+n’est là, strictement, qu’avec ses vertus militaires,
+en donnant à ce mot, sans doute, toute son extension.
+Il est là avec son courage, oui ; avec sa
+sagesse, oui, car s’il a engagé follement la guerre
+et dans les circonstances les plus défavorables,
+fût-il « le meilleur » d’autre part, il sera vaincu ;
+il est là avec sa prévoyance ; car c’est celui qui a le
+plus et le mieux préparé la guerre qui est vainqueur ;
+il est là avec son activité, et le soin qu’il a
+eu de ne jamais s’endormir ni sur le succès ni sur
+le revers ; il est là même avec sa moralité, ou du
+moins des parties de moralité, de haute moralité
+du reste, c’est-à-dire il est là avec son abnégation.
+En un mot il est là avec toutes les vertus militaires,
+dans le sens étendu du mot ; mais avec ses vertus
+militaires seulement.</p>
+
+<p>Ou plutôt il est là avec un certain nombre de
+vertus tournées exclusivement du côté militaire.
+Il est là avec le courage guerrier (qui du reste est
+le plus beau) et il n’a pas besoin d’en avoir ou d’en
+avoir eu un autre. Il est là avec sa prévoyance ;
+mais plutôt il est là avec la prévision qu’il a eue de
+la guerre, avec l’idée fixe qu’il a eue de la guerre
+pendant un siècle ou depuis toujours, ce qui,
+certes, n’est pas méprisable, mais ce qui n’est pas
+toute la prévoyance humaine. Il est là avec sa
+sagesse, si l’on veut, mais à la condition d’avoir
+mis toute sa sagesse à combiner des chances de
+guerre et de paix, d’infériorité ou de supériorité
+militaire comme devant un échiquier.</p>
+
+<p>Ainsi de suite. En somme la phrase de Cousin,
+qui résume très bien toute la théorie des bellicistes,
+se ramène à ceci que le peuple vertueux est celui
+qui n’a jamais songé qu’à la guerre et qui a eu
+assez de vertu pour y consacrer toutes ses puissances.
+Ce peuple-là a certainement une vertu
+singulière et qu’il ne faut pas mépriser ; mais il
+n’a pas toutes les vertus du monde et peut-être en
+est-il qu’on pourrait préférer à celles-là. Tout au
+contraire de la pensée de Cousin, un peuple ne
+comparaît dans le champ de bataille qu’avec une
+partie de ses vertus, qu’avec une partie de lui-même,
+et c’est précisément le propre de la guerre
+de couper en deux en quelque sorte le développement
+d’un peuple et de dire : « Il y a guerre ; tout
+ce qui n’est pas vertu militaire ou vertu susceptible
+d’application militaire ne compte plus et doit
+s’interrompre. » Et par conséquent c’est le propre
+du bellicisme, même tout le long des périodes de
+paix, de couper en deux le développement d’un
+peuple pour mettre au moins au second rang tout
+ce qui n’est pas vertu militaire ou vertu susceptible
+d’application militaire, ce qui en vérité n’est
+pas un résultat très heureux.</p>
+
+<p>Mais toute vertu, me dira-t-on, est susceptible
+d’application militaire ou plutôt va, en ses dernières
+fins, à assurer la grandeur militaire d’un
+peuple. Les vertus qui font de la population, vertus
+pacifiques par excellence, en apparence, contribuent
+à la grandeur militaire, et même ce sont
+elles qui y contribuent le plus ; les vertus qui font
+une bonne agriculture, un bon commerce, une
+bonne industrie, créent des ressources qui sont le
+trésor de guerre ; les vertus du savant font des
+découvertes qui, et de plus en plus, s’appliquent à
+l’outillage de guerre ; de sorte que c’est bien <i>l’activité
+totale</i> d’un peuple qui aboutit à la guerre,
+nous ne disons pas qui la vise et qui la cherche ;
+mais qui y aboutit, fût-ce malgré elle, de telle sorte
+que quand nous disons que c’est le peuple tout
+entier avec toutes ses forces qui s’avance sur le
+champ de bataille, nous disons vrai.</p>
+
+<p>— Vous ne dites pas précisément faux, et je reconnaîtrai
+toujours qu’au moins il y a de grandes
+chances pour que le peuple vainqueur et constamment
+vainqueur, fort et constamment fort, soit le
+peuple à tous les points de vue le plus pourvu de
+bonnes qualités. Cependant vous ne dites pas vrai
+absolument ; car il y a bien des activités, et des activités
+louables, qui n’ont aucune utilité militaire
+et qui ne se retrouvent pas, ni en elles-mêmes ni
+en leurs résultats éloignés, sur le champ de bataille.
+Toute l’activité littéraire, toute l’activité artistique,
+toute l’activité scientifique, à l’exception de celle qui
+s’applique à la confection des engins meurtriers,
+toute l’activité industrielle sauf celle qui s’applique
+aux lignes de chemins de fer stratégiques, aboutit
+(puisque vous y tenez) au champ de bataille ; mais
+elles y aboutissent de si loin <i>qu’il n’y a pas proportion</i>
+entre l’intensité et la puissance de ces activités-là
+et le résultat militaire. Or c’est cela qu’il
+faudrait que vous pussiez prouver, puisque vous
+voulez prouver que c’est le peuple <span class="i">A</span> avec toutes
+ses puissances qui se trouve sur le champ de
+bataille devant le peuple <span class="i">B</span>, et puisque vous voulez
+prouver que, <i>par conséquent</i>, du peuple <span class="i">A</span> et du
+peuple <span class="i">B</span> c’est le vainqueur qui aura prouvé qu’il
+était le meilleur de <i>toutes les façons</i>. Votre calcul
+n’est pas juste. Oui, l’activité industrielle et l’activité
+scientifique d’un peuple peuvent aboutir au
+champ de bataille et y avoir leur répercussion :
+oui, même son activité scientifique <i>pure</i> et son
+génie littéraire et artistique aboutissent au champ
+de bataille en ce sens qu’elles sont éléments et
+entretien de patriotisme et que le patriotisme est
+élément de vaillance militaire et de victoire, et
+c’est une chose où j’aurai l’occasion de revenir
+quand je traiterai du sentiment patriotique ; oui,
+je sais tout cela et je l’accorde ; mais qu’il y ait
+proportion exacte, et j’entends par cela, d’une part
+que toutes les activités littéraires, scientifiques,
+artistiques, etc., aient autant d’importance pour
+la victoire que les activités strictement militaires ;
+d’autre part que le peuple le plus littéraire, le plus
+artiste, le plus savant doive être supérieur le jour
+de la guerre venue, pourvu qu’il ne soit pas trop
+inférieur pour ce qui est des armes : voilà ce que
+je n’accorde pas et voilà ce que vous savez bien
+qu’aucun homme de bon sens ne peut accorder.</p>
+
+<p>En d’autres termes, le coefficient civilisation
+générale est, guerre déclarée, extrêmement moins
+fort que le coefficient civilisation militaire. Dès
+lors tout votre raisonnement s’écroule. Ce que le
+vainqueur prouve par sa victoire, ce n’est pas
+qu’il est le meilleur de toutes les façons, ce devant
+quoi je reconnais qu’il faudrait s’incliner ; c’est
+qu’il est le meilleur d’une certaine manière, et de
+quelle manière ? de la manière que l’on peut soutenir
+qui n’est pas la meilleure. Ce que le vainqueur
+prouve par sa victoire, c’est, tout compte
+fait, qu’il est le meilleur militaire. Il ne fallait pas
+tant de raisonnements pour en arriver là ; mais
+c’est vous, par vos raisonnements spécieux où il a
+fallu que je vous suivisse, qui m’avez forcé de faire
+un long détour pour y revenir.</p>
+
+<p>S’il en est ainsi, voici le droit du faible ou plutôt
+le mérite du faible qui reparaît ; voici le droit du
+vaincu qui reparaît, ou au moins le mérite du
+vaincu. Un peuple peut dire : « Je suis vaincu ;
+c’est ce qui prouve que je suis le meilleur. Oui ;
+car si je suis le vaincu, c’est que j’ai appliqué tout
+mon génie et toutes mes forces à la véritable civilisation,
+aux arts et sciences qui ont pour but de
+rendre les hommes heureux et bons et sains et
+vertueux et fraternels, en détournant mon génie et
+mes forces de tous les arts et sciences qui ont pour
+but de rendre les hommes plus capables de se tuer
+les uns et les autres. Supposez un peuple qui fasse
+de la guerre son industrie, qui ne songe à rien,
+jamais, qui ne se rapporte à elle. Il deviendra très
+redoutable et il conquerra le monde ; mais ce sera
+un peuple de brutes. Donc plus il dominera le
+monde, plus il prouvera par cela même qu’il était
+indigne de le dominer. Donc si la raison veut que
+le peuple le meilleur soit le peuple roi, ce n’est
+pas le peuple vainqueur qui doit être roi, et au
+moins il y a des chances pour que ce soit le peuple
+vaincu qui mérite de l’être ; oh ! de très grandes
+chances. La victoire, dit-on, ne prouve rien. Si !
+Je prétends, moi, qu’elle prouve contre elle. »</p>
+
+<p>Il y a bien du vrai dans ces paroles. J’ai souvent
+prétendu, d’après Platon, si mes souvenirs ne me
+trompent pas, qu’il ne faudrait choisir pour les
+placer dans les magistratures que ceux qui n’y
+prétendent pas, qu’il ne faudrait choisir pour
+représentants, députés, etc., que ceux qui ne sont
+pas candidats ; qu’il peut y avoir d’autres raisons de
+choisir un représentant ou un magistrat, mais que
+celle-ci est la première, la plus importante, celle
+qu’il faut tout d’abord considérer, et que plus un
+homme est avide d’être député, moins, certainement,
+sans chercher autre raison, il faut le nommer.
+Ceci est le bon sens même, c’est l’évidence.
+Tout de même, avant toute autre considération, on
+peut dire que le peuple qui veut conquérir le monde
+montre par cela seul qu’il est le plus indigne de le
+dominer, qu’il a en lui toutes les puissances, brillantes
+à la vérité et qui peuvent faire illusion, mais
+les plus anticivilisatrices du monde ; que son
+triomphe serait celui de toutes les forces qui
+dirigent l’humanité vers le malheur et ramènent
+vers la barbarie.</p>
+
+<p>Au tribunal des sages le peuple vainqueur parle
+et dit hautement : « Ma victoire a prouvé que je me
+suis toujours tenu prêt, par une tension magnifique
+de volonté, à braver tous les dangers et
+à accomplir des tâches colossales ; ma victoire
+prouve que je suis un peuple de surhommes et de
+demi-dieux ; ma victoire prouve que la substance
+des autres peuples n’est rien devant moi. »</p>
+
+<p>Les sages répondent : « Votre victoire prouve
+que vous vous êtes bien appliqués à être un fléau.
+C’est une raison pour que nous donnions la préférence
+au vaincu. Que Dieu veuille bien exécuter la
+présente sentence ! »</p>
+
+<p>Sans aller jusqu’à dire : <i lang="la" xml:lang="la">argumentum pessimi
+victoria est</i>, non, je ne puis pas dire : <i lang="la" xml:lang="la">argumentum
+optimi victoria est</i>. Sans aller jusqu’à dire :
+il suffit d’être vaincu pour qu’il soit prouvé que
+l’on a le plus de mérite, je ne me sens pas autorisé
+pleinement à dire le contraire.</p>
+
+<p>A ce qui précède les bellicistes ont une assez
+bonne réponse. Ils disent, je crois : « Nous savons
+bien, au fond, que c’est généralement le peuple le
+moins avancé dans la civilisation — quoiqu’il faille
+encore qu’il ne soit pas barbare — qui l’emporte
+sur le peuple plus avancé et à cause de cela
+moins belliqueux, surtout moins militaire. C’est
+l’histoire des Romains en face des Grecs ; c’est
+l’histoire, peut-être « par un juste retour », des
+« Barbares » en face des Romains. Qu’à chacune
+de ces grandes victoires qui sont suivies de l’écroulement
+d’un empire, la civilisation recule, pour un
+temps, nous serions, après tout, assez disposés à
+l’accorder. Nous l’accordons au moins provisoirement
+pour vous suivre sur ce terrain. Mais remarquez
+qu’en définitive et les temps s’écoulant, la
+civilisation n’y perd rien et qu’elle y gagne. En
+voici la raison. Tout peuple dit « jeune », c’est à
+savoir rude, énergique, ardent, très entraîné, très
+uni aussi dans une forte volonté de puissance, et
+c’est-à-dire, remarquez-le, très <i>civilisé</i> d’une certaine
+façon et même dans le sens premier de ce
+mot ; tout peuple ainsi constitué qui conquiert un
+autre peuple plus avancé dans la civilisation littéraire
+et artistique, laquelle n’est qu’une forme
+particulière de la civilisation, ne tarde pas, la
+conquête achevée, à se civiliser littérairement et
+artistiquement, plus ou moins lentement, quelquefois
+assez vite, quelquefois très vite. Il semble
+qu’ayant en lui le principe même de la civilisation,
+qui est la vigueur morale et la « synergie sociale »,
+il soit comme tout prêt à accepter et à mettre en
+lui la civilisation sous sa forme dernière qui est la
+« culture » ; il semble qu’il la désirait par avance
+et que dès qu’il la rencontre il se combine avidement
+avec elle, lui donnant d’ailleurs autant
+à peu près qu’il en reçoit, lui imprimant un caractère
+nouveau et la renouvelant à l’adopter.</p>
+
+<p>C’est le cas des Romains se rencontrant avec les
+Grecs, des « Barbares » se rencontrant avec les
+Romains, des Arabes se mêlant par la conquête
+aux civilisations occidentales. Les Romains devenant
+des artistes au contact des Grecs ; les « Barbares »
+devenant des chrétiens, puis des lettrés (en
+moins de trois siècles : Charlemagne), puis des
+artistes, tout cela au contact des Romains ; les
+Arabes devenant lettrés et artistes au contact des
+civilisations occidentales (et combien vite !) témoignent
+de cette aptitude singulière, non pas de la
+barbarie à se combiner avec la civilisation, et le
+vrai barbare, le sauvage, au contact de la civilisation
+périt ; mais de la civilisation élémentaire
+à se combiner avec la civilisation raffinée et à en
+créer une nouvelle, d’un caractère nouveau.</p>
+
+<p>Le succès, qui reste étonnant, du reste, et assez
+difficilement explicable, du christianisme auprès
+des « Barbares » du <small>V</small><sup>e</sup> siècle, doit tenir à ceci que le
+christianisme était à lui seul une civilisation élevée
+dont la demi-civilisation des « Barbares » était « capable »
+et où la demi-civilisation des « Barbares »
+aspirait sourdement ; et peu à peu et assez vite,
+par le chemin du christianisme, les « Barbares »
+sont entrés dans toute la civilisation greco-romaine
+dont le christianisme avait accepté le meilleur.
+Il semble que les civilisations, de genre différent
+du reste et soit morales, soit philosophiques, soit
+artistiques et littéraires, forment comme des pôles
+qui attirent les peuples forts et vers lesquels
+ceux-ci se dirigent instinctivement pour se donner
+ce qui leur manque et ce qui doit les compléter et
+ce que du reste ils sont capables de supporter
+mieux que les peuples faibles qui en sont nantis.</p>
+
+<p>L’invasion des peuples faibles et très civilisés
+par les peuples forts et à demi civilisés est donc
+d’abord une régression, et plus apparente que
+réelle, de la civilisation, puis une réintégration de
+la civilisation ; puis la civilisation mieux portée,
+transformée, renouvelée et poussée plus loin ; au
+total non pas la civilisation blessée, mais la civilisation
+sauvée.</p>
+
+<p>Oui, certainement, sauvée ; car aux mains des
+peuples affaiblis, on sait bien qu’elle s’altère, qu’elle
+s’affine, jusqu’à se débiliter ; qu’elle devient comme
+frêle et maladive, que de tous les éléments dont
+elle se compose, car elle en a de bons et de mauvais,
+ce sont les pires qui subsistent et qui sont cultivés
+comme avec amour. Ce qui est bon c’est qu’un
+peuple plus fort et plus sain ; plus grossier aussi,
+sans doute ; mais si peu ennemi, au fond, de la
+civilisation, qu’il l’envie et qu’il la désire, vienne
+la détruire partiellement pour la refaire, et, après
+l’avoir renversée, en recueille très diligemment
+les matériaux pour la reconstruire sous une forme
+nouvelle et supérieure.</p>
+
+<p>Que cela se passe toujours ainsi, nous ne sommes
+pas assez férus du principe de l’uniformité
+fatale des lois historiques pour le dire, et nous ne
+prétendrons pas que les Turcs aient, des ruines de
+la civilisation byzantine, tiré une nouvelle civilisation
+merveilleusement éclatante. Mais encore
+est-il que cela se passe très souvent comme nous
+venons de le dire et que la force ne renverse
+le plus souvent une civilisation que pour la
+réparer.</p>
+
+<p>Donc <i>la force ne se trompe presque jamais</i>, et
+c’est une grande présomption en sa faveur. Ne la
+craignez pas pour la civilisation. Si vous avez
+affaire à des peuples vraiment barbares, ne les
+craignez pas pour votre civilisation ; ils sont faibles,
+d’une faiblesse incurable, et ils sont incapables de
+rien faire ni contre vous, ni <i>pour</i> vous. Si vous avez
+affaire à ces peuples forts, à demi civilisés et dont
+la demi-civilisation se reconnaît à la pureté relative
+des mœurs, à la forte connexion nationale, au
+patriotisme, à la volonté de puissance, laquelle
+chez un homme n’est que de l’égoïsme, mais chez
+un peuple est un idéalisme très caractérisé ; ne
+craignez rien, sinon pour <i>votre</i> civilisation, du
+moins pour <i>la</i> civilisation ; car, sans le savoir encore,
+ce peuple à demi civilisé est amoureux de
+civilisation complète, et votre civilisation il l’absorbera
+avec avidité, et de lui mêlé à vous il fera un
+peuple aussi civilisé que vous l’étiez et peut-être
+plus et probablement mieux.</p>
+
+<p>Donc la force, la vraie force, ne se trompe presque
+jamais, et, tout compte fait, on peut se fier à
+elle. Donc la victoire, si elle est continue et si elle
+devient définitive, n’est ni une erreur ni un malheur.
+Elle est une chose <i>vraie</i> ; elle est dans le
+domaine, dans l’ordre de la vérité générale. Elle
+est une chose saine et salubre qui peut avoir de
+très mauvais résultats provisoires, mais qui ne
+peut avoir, sauf exceptions rares, que des suites
+heureuses.</p>
+
+<p>— Voilà des considérations qui sont spécieuses
+et qui même ont une certaine force ; mais qui me
+laissent hésitant encore. Je ne crois pas si fermement
+à ces palingénésies. Surtout je ne suis pas
+sûr du tout qu’il soit nécessaire qu’elles s’opèrent
+par transfusion du sang, précédée de large effusion
+de sang. La phlébotomie régénératrice me laisse
+des doutes. Qu’une civilisation en remplace une
+autre après une régression, quelquefois beaucoup
+plus longue qu’il ne vous plaît de le dire, je suis
+ravi que la civilisation ait fini par reprendre sa
+marche, mais je regrette la régression et je suis en
+doute sur ceci qu’elle fût nécessaire. Les régénérations
+violentes ne prouvent ni leur légitimité ni
+même leur nécessité par leur violence. Le fait ne
+prouve que le fait. Il se prouve comme loi lorsqu’il
+est répété d’une façon constante. Assurément. Mais
+précisément vos faits ne sont pas assez nombreux
+pour que je m’incline devant leur ensemble comme
+devant une loi. Deux ou trois fois dans l’histoire,
+très brève, que nous connaissons, il est arrivé que
+des peuples forts, après avoir fait reculer l’humanité
+de dix siècles, l’ont ramenée à peu près au
+point où elle était dix siècles avant, et même l’aient
+poussée un peu plus loin, si vous voulez. Y a-t-il là
+de quoi les considérer comme des sauveurs ? La
+force ne se trompe jamais en définitive. Toujours
+est-il qu’elle se trompe souvent pour un temps bien
+long, et cette époque sacrifiée, pardonnez à ma
+sensibilité, m’intéresse.</p>
+
+<p>Au lieu de supposer ce besoin qu’ont les peuples
+civilisés et affaiblis d’être régénérés par l’intervention
+un peu brusque des peuples forts, si
+l’on vous disait que ces interventions ne sont que
+des accidents dont la civilisation souffre, presque
+jusqu’à en mourir, et dont elle se guérit ensuite
+par ses propres forces, restées latentes, longtemps
+refoulées et qui se redressent ; que deviendrait le
+sublime mérite des peuples sains et forts ? Si l’on
+vous disait, comme Comte, que la civilisation, âme
+même de l’humanité, est une force toujours en
+acte, qui ne cesse jamais de se pousser en avant
+comme elle peut, qui rencontre des obstacles, qui
+s’arrête devant eux et même recule, puis les contourne
+ou pèse sur eux jusqu’à les faire céder ;
+que deviendrait le sublime mérite des peuples
+forts ? Il se réduirait à se laisser conquérir après
+avoir conquis, ceci restant à leur dam qu’ils ont
+privé l’humanité pendant plusieurs siècles des
+bienfaits de la civilisation. La régression demeurerait
+à leur charge et la renaissance ne serait nullement
+de leur fait. Destructeurs ils resteraient ;
+et ils seraient niés comme reconstructeurs.</p>
+
+<p>Je ne contresigne pas la théorie d’Auguste Comte
+qui est un peu trop métaphysique pour moi ; mais
+à la prendre humainement, elle a bien quelque
+vraisemblance. Ce qui fait la civilisation, c’est
+avant tout les civilisateurs, et les civilisateurs sont
+en général très pacifiques. A quelque stade de l’évolution
+d’un peuple qu’ils se trouvent, ils n’appellent
+point de leurs vœux l’intervention du peuple
+jeune et fort qui doit régénérer le leur. Ils n’en
+sentent pas le besoin. Ils ont tort peut-être ; mais
+cela est cependant un signe que la civilisation, de
+son naturel, procède plutôt par mouvement continu,
+lent et fort que par embardées dangereuses,
+et que les interventions de la force, aveugle aujourd’hui,
+clairvoyante demain, sont choses plutôt qui
+la gênent qu’elles ne lui servent et plutôt accidents
+dont elle finit par se tirer à grand’peine qu’excellentes
+aventures qui lui arrivent et secours providentiels
+qui lui sont donnés.</p>
+
+<p>Supposons ceci. Les Romains ne conquièrent
+pas les Grecs. Ils respectent leur indépendance,
+qui ne les gêne en rien, après tout. Croyez-vous
+qu’ils ne se civiliseront pas littérairement et artistiquement,
+en vivant pacifiquement auprès des
+Grecs, autant qu’en les réduisant en province
+romaine ? La conquête, au point de vue de la civilisation,
+du moins, est ici absolument inutile,
+aux uns et aux autres. Elle ne civilise pas les
+Romains plus qu’ils ne se seraient civilisés sans
+elle ; elle ne civilise pas les Grecs ; elle ne donne
+aucun caractère nouveau à leur civilisation ; elle
+ne fait que les avilir.</p>
+
+<p>Les « Barbares » n’envahissent point l’Empire
+romain. La civilisation romaine reste ce qu’elle
+est, et certainement on peut dire qu’il y a là une
+décadence. Décadence, soit ; mais cela est-il un
+état plus fâcheux pour l’humanité que les horribles
+déchirements qui ont ensanglanté le
+monde pendant dix siècles, et de ce que de ces
+déchirements une civilisation nouvelle doit sortir,
+faut-il souhaiter ces fléaux, surtout quand on
+songe qu’il est probable, non pas qu’elle en
+dérive, mais qu’elle en réchappe et qu’ils lui
+ont été un obstacle, non qu’ils en ont été la
+source ?</p>
+
+<p>Sans aucun doute il y a des peuples qui ont besoin
+d’être régénérés ; mais qu’ils ne puissent l’être
+que par la guerre et à la façon du vieil Eson jeté
+dans la marmite, c’est ce qui ne m’est pas démontré
+absolument. Les régénérations pacifiques sont très
+possibles. Le stoïcisme est une régénération partielle
+parfaitement pacifique ; le christianisme est
+une régénération partielle aussi, mais beaucoup
+plus étendue, qui est pacifique essentiellement
+puisqu’il a, non apporté, mais subi la guerre ; la
+Réforme aurait pu être une régénération pacifique,
+et on la voit très bien, si on ne lui avait pas opposé
+la force, n’y faisant pas appel elle-même et modifiant
+les esprits et les cœurs d’une façon en somme
+heureuse, épurant les peuples qui l’acceptent,
+épurant le catholicisme lui-même, comme on sait
+bien qu’elle a fait, et par suite les peuples qui
+conservent le catholicisme, tout cela sans effusion
+de sang et sans victoire matérielle.</p>
+
+<p>Il existe toujours, comme au sein même des
+décadences, des éléments régénérateurs qui, à un
+moment donné, sans qu’on puisse le prévoir, ni
+même après coup le dater très exactement, exercent
+leur influence, se répandent, se développent
+par invasion pacifique et triomphent soit partiellement,
+soit d’une manière si considérable qu’on peut
+l’appeler totale. Que ces éléments revivifiants
+soient aidés ou au contraire soient gênés par les
+grandes perturbations de la force se déchaînant au
+travers du monde, c’est au moins ce qui fera toujours
+question.</p>
+
+<p>Je remarque, du reste, qu’à supposer qu’un peuple
+soit dans une décadence telle, si authentique, si
+incontestable, si évidente et si répugnante qu’il n’y
+ait guère rien à souhaiter, sinon qu’il périsse, il
+périra très bien, comptez y, sans la moindre guerre
+dévastatrice et incendiaire. Il périra, non par invasion,
+mais par infiltration. Sa décadence ayant
+pour principal effet, comme du reste pour principal
+signe, la dépopulation, le peuple fort essaimera
+chez lui d’une manière insensible et continue et
+le remplacera peu à peu, se substituera à lui peu à
+peu sans la moindre violence ni brutalité. Il
+n’était pas nécessaire que les « Barbares » envahissent
+l’empire romain, et ils ne l’auraient pas
+fait s’ils n’avaient été eux-mêmes poussés par
+derrière ; il suffisait qu’ils s’y injectassent, et l’on
+sait du reste que c’est ce qu’ils ont fait longtemps
+avant les invasions définitives ; il suffisait que ce
+mouvement lent continuât.</p>
+
+<p>Dans tout cela je ne vois pas très précisément la
+nécessité de la guerre. Soit par les éléments revivifiants
+qu’ils contiennent en eux, soit par les
+éléments étrangers qui pénètrent en eux et dans le
+premier cas en gardant leur caractère ethnique, et
+dans le second en le perdant, les peuples se modifient ;
+car cela s’est vu ; ou peuvent se modifier sans
+que la guerre intervienne, et la guerre peut bien,
+rationnellement, être considérée comme un accident,
+terrible en soi, dont il est assez difficile de
+calculer les bons effets futurs et à longue échéance,
+dont la seule chose qu’on puisse assurer c’est qu’il
+est horrible et dont il est assez judicieux de supposer
+que jamais on n’en avait besoin.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Pacifisme et le Bellicisme sont donc deux
+théories, qui, comme théories générales, ne se
+soutiennent très bien ni l’une ni l’autre.</p>
+
+<p>En droit, le droit du faible n’est nullement démontré,
+puisque la faiblesse à elle seule ne saurait
+constituer un droit, et puisque, pour la légitimer
+davantage, il faut la montrer ayant un <i>mérite</i>,
+mérite difficile à évaluer et que le fort prétendra
+toujours avoir à un degré supérieur.</p>
+
+<p>En droit encore, le droit du fort n’est pas démontré
+davantage, puisqu’il ne l’est que par une confusion
+entre le plus fort et le meilleur, confusion
+qu’une très brève analyse dissipe aussitôt, montrant
+qu’il y a autant de raisons pour considérer le
+plus faible comme le meilleur qu’il y en a pour
+considérer comme le meilleur le plus fort et montrant
+que selon les cas c’est bien en effet ou le plus
+faible ou le plus fort qui est le meilleur.</p>
+
+<p>En fait, s’il est très vrai que c’est à travers la
+guerre et les jeux de la force que l’humanité s’est
+développée, il n’est pas démontré que ce soit <i>par</i>
+la guerre et grâce aux jeux de la force ; étant donné
+qu’on peut très bien, en toute raison, imaginer
+l’humanité se développant pacifiquement, étant
+donné aussi qu’on la voit pendant de longues
+périodes se développer en effet pacifiquement sans
+intervention de la guerre et par l’effet de forces
+purement morales.</p>
+
+<p>Et cependant c’est un fait bien considérable que
+l’humanité, le plus souvent, accomplisse son évolution,
+progressive ou non progressive, personne
+ne peut le dire avec certitude, mais enfin son évolution
+à travers les âges, par le moyen de la guerre,
+par des guerres engendrant d’autres guerres, en
+telle sorte qu’on ne laisse pas de se sentir un peu
+dans l’hypothèse quand on l’imagine évoluant
+indéfiniment d’une autre façon ; et qu’au moins on
+se demande si la guerre n’est pas le moyen de sélection,
+heureuse ou malheureuse, mais naturelle,
+constitutionnelle de l’humanité et par conséquent
+nécessaire, par lequel l’humanité se modifie, peut-être
+s’améliore et en tout cas va d’un point à un
+autre sur la route qui lui est assignée.</p>
+
+<p>Où nous en sommes arrivés de cette étude, nous
+pouvons donc, nous devons donc hésiter, ne pas
+conclure, et peut-être aussi finirons-nous par là ;
+mais avant de nous y résigner, s’il le faut, nous
+devons étudier la question sous un autre aspect
+laissé de côté jusqu’à présent. Nous devons nous
+demander ce que c’est que le patriotisme, en quoi il
+consiste, quels en sont les effets, si ces effets sont
+bons ou mauvais tant pour les portions d’humanité
+que pour l’humanité tout entière. Le patriotisme,
+en effet, soit offensif, soit même défensif, est
+le principal obstacle à la pacification générale, à
+l’état de paix universel. On ne voit guère — et ce
+sera du reste un des points encore à examiner — la
+paix durable coexistant avec des patriotismes
+énergiques, passionnés, c’est-à-dire vrais ; on ne
+le voit guère. Si donc le patriotisme est reconnu
+chose salutaire, la guerre est bien près d’être
+justifiée. Si le patriotisme est reconnu comme étant
+un préjugé ou un reste d’humanité primitive barbare,
+la guerre n’a plus pour elle que ces considérations
+générales des bellicistes qui tout à l’heure
+ne nous ont pas convaincus absolument ni même
+très profondément pénétrés, et il faudrait travailler
+à la destruction des patriotismes comme à une
+œuvre de salut.</p>
+
+<p>Étudions donc le phénomène du patriotisme
+avec une extrême attention, comme étant l’élément
+essentiel de notre problème et comme devant,
+selon qu’il sera approuvé ou condamné, nous en
+donner précisément la clef.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="xsmall">LE PATRIOTISME.</span></h2>
+
+
+<p>Le patriotisme est un sentiment et une idée, ou
+plutôt il est un sentiment qui devient une idée et
+qui, comme sentiment, se renforce d’éléments
+nouveaux que l’idée lui apporte.</p>
+
+<p>Le patriotisme, comme sentiment, est une passion
+qui pousse un certain nombre d’hommes à
+vouloir vivre ensemble parce qu’ils se sentent en
+communauté, en une communauté analogue à
+celle de la famille. Ce sentiment peut être confus,
+il peut être précis ; il peut être fort, il peut être
+faible ; mais il a toujours existé aussi loin que nous
+puissions remonter dans l’histoire. Il est une
+extension du sentiment familial. La tribu se reconnaît
+comme grande famille à certains signes dénonçant
+une commune origine, ou même à de simples
+apparences, mais qui suffisent à faire naître et à
+entretenir le sentiment dont nous parlons et qui
+consiste essentiellement dans le désir d’avoir un
+plus grand nombre de frères. L’homme est égoïste
+et altruiste. Comme égoïste il poursuit son intérêt ;
+comme altruiste il aime faire partie d’une association
+assez grande pour qu’il soit heureux et fier de
+compter tant de frères et amis autour de lui, assez
+restreinte encore pour qu’il la connaisse et pour
+qu’elle n’échappe pas, pour ainsi dire, à son regard
+et à sa pensée. Voilà le sentiment patriotique élémentaire
+et primitif. Le voilà en soi, sans que l’on
+envisage encore tout ce qui peut le développer,
+l’enrichir, le fortifier et l’aviver.</p>
+
+<p>Comme idée, et je crois que ce sentiment devint
+très vite une idée, comme idée, le patriotisme est
+cette conception qu’il est très beau et qu’il est utile
+que ce sentiment existe. Je dis très beau d’abord,
+et peut-être ai-je tort de mettre en première ligne
+une conception esthétique ; cependant j’y ai tendance.
+Je croirais assez volontiers que les hommes
+ont trouvé beau, avant tout, de se voir réunis en
+grand nombre, pour fête, réjouissance, agapes ou
+autres choses de ce genre, et ont remporté de ces
+réunions une impression de beauté, de grandeur,
+d’harmonie, en somme une impression esthétique.
+Il est beau d’être, en si grand nombre, d’accord et
+se sentant quelque chose comme les membres d’un
+seul grand corps. Se prolonger pour se sentir plus
+grand est une des passions de l’homme. C’est pour
+cela qu’il crée, qu’il fait des œuvres. Il se prolonge
+dans l’ouvrage de ses mains et il s’y admire naïvement.
+C’est pour cela aussi qu’il s’unit à d’autres
+hommes ; il se prolonge dans l’association et il s’y
+admire. « Je suis tout cela ; je le suis un peu,
+puisque j’en fais partie et que tout le monde me
+reconnaît comme en faisant partie. Or cela est
+grand et beau ; cela prend une grande place sur
+la terre et brille noblement sous le ciel. » Voilà
+l’idée esthétique.</p>
+
+<p>Quand on songe que l’homme s’est paré avant de
+se vêtir, tout au moins dans le même temps, il faut
+se dire qu’il y a lieu de toujours tenir compte de
+l’idée esthétique dans les premières démarches
+intellectuelles de l’humanité.</p>
+
+<p>Et le patriotisme comme idée encore c’est la
+conception d’utilité. Unie par le sentiment familial
+prolongé, la tribu s’est dit qu’il était très salutaire
+qu’elle le fût — ceci sans qu’il soit question encore
+d’ennemis humains, et à les supposer non existants — elle
+s’est dit que pour combattre contre les
+fauves, que pour défricher une partie de forêt,
+que pour dessécher un marais, il était bien utile
+et même nécessaire que l’on s’aimât un peu et que
+l’on pût compter les uns sur les autres d’un bout à
+l’autre de la vallée ou de la plaine.</p>
+
+<p>Cette idée de l’utilité n’a pas eu toute son importance
+tout d’abord ; mais elle en a pris une de plus
+en plus considérable à mesure que la <i>civilisation
+se faisait</i>, c’est-à-dire à mesure que s’imposait la
+division du travail, à mesure que chaque homme,
+au lieu de faire mal tous les métiers, n’en faisait
+plus que sept ou huit, un peu moins mal ; puis
+n’en faisait plus que deux ou trois assez bien ; puis
+n’en faisait plus qu’un, très habilement pour l’époque.
+Alors, phénomène de la plus haute importance,
+chaque homme ne s’est plus senti seulement
+<i>prolongé</i> ; il s’est senti à la fois <i>diminué et engrené</i>,
+et par conséquent à la fois plus petit et plus
+grand.</p>
+
+<p>Il s’est senti plus petit ; car il a bien reconnu
+qu’il n’était qu’une moitié d’homme, qu’un cinquième
+d’homme, qu’un dixième d’homme, puisqu’il
+ne faisait plus qu’un métier ayant besoin
+pour vivre d’en faire dix ou que dix se fissent. « Je
+ne contribue plus à ma vie que pour un dixième
+de ce qu’elle exige. »</p>
+
+<p>Mais il s’est senti plus grand en ce sens que, par
+contre, neuf hommes travaillaient pour lui et qu’il
+avait neuf hommes comme tributaires ou au
+moins comme auxiliaires. Dès lors l’idée de solidarité
+étroite et d’étroite interdépendance est née ;
+et c’est bien alors que, plus précisément que tout
+à l’heure, qu’aussi précisément que possible,
+l’homme a dû se dire : « Ceux-ci sont moi, et moi
+je suis les autres ; l’individualité disparaît ou
+s’atténue singulièrement. A certains égards et du
+reste continuellement, à tous les moments du
+temps, nous ne formons tous qu’un seul être dont
+les membres vivent chacun de l’activité de tous, et
+tous de l’activité de chacun. »</p>
+
+<p>Cette fois le patriotisme existait à l’état complet,
+de sentiment, d’idée et de fait, et il ne pouvait plus
+être que développé, enrichi et avivé.</p>
+
+<p>Quels sont les éléments qui l’ont en effet développé,
+qui sont entrés en lui, du reste pour ce qui
+est de quelques-uns dès les premiers temps, de
+manière à le renforcer ?</p>
+
+<p>C’est d’abord la langue commune. La langue
+commune est comme le signe même de la patrie.
+A parler la même langue les hommes ont le sentiment
+instinctif, confus, mais qui semble ne pas se
+tromper et qui vraiment ne se trompe pas, qu’ils
+remontent à la même origine, que leurs pères les
+plus éloignés ont habité le même sol et aussi qu’ils
+sont les uns et les autres de même tempérament,
+de même complexion et conformation physique, ce
+qui forme un lien très puissant. Un mystique
+dirait : « La preuve que Dieu a voulu qu’il y ait
+des patries distinctes, c’est qu’il a donné mille
+idiomes différents aux êtres composant l’humanité. »
+Traduit en langage réaliste, cela veut dire
+que l’humanité est constituée pour vivre par
+groupes séparés les uns des autres, puisque chacun
+de ces groupes a cette raison de se concentrer et de
+rester concentré, que ses membres s’entendent sans
+effort, et cette raison de rester séparé des autres
+groupes qu’il en coûte beaucoup à chacun de ses
+membres pour entrer en relation avec qui que ce
+soit appartenant à un autre groupe humain. La
+langue forme un lien qui est fort de toute la facilité
+que nous avons de nous entendre entre compatriotes
+et de toute la difficulté que nous rencontrons
+à vouloir nous faire entendre de l’étranger.
+L’étranger est avant tout l’homme d’un autre
+idiome, d’un autre accent et d’un autre son de
+voix.</p>
+
+<p>Et sans doute ceci n’est qu’un signe, et pour
+ainsi dire qu’un signalement ; mais combien sensible
+et combien fort, et de quelle puissance sur la
+sensibilité et sur l’imagination ! La patrie entre
+en nous par les oreilles avant d’y entrer par les
+yeux et par la mémoire et par la pensée et par
+tant d’autres chemins. La patrie est une musique,
+avant d’être tableau, histoire, etc. ; et c’est la première
+musique que nous entendions. Or on sait
+quelle prise a la musique, la chose entendue, sur
+tout notre être sensible.</p>
+
+<p>Si l’on trouvait trop littéraire et « propos poétique »
+cette considération, je prierais de remarquer
+que chaque langue a son rythme, sa cadence, sa
+ligne mélodique, que chaque langue se chante, de
+quoi nous ne nous apercevons pas quand il s’agit
+de la nôtre ; mais de quoi nous nous avisons très
+bien quand nous entendons parler une langue
+étrangère ; que même chaque province d’un même
+pays chante la langue nationale sur un rythme
+particulier ; qu’il y a donc pour chaque homme
+une musique de la petite patrie et une musique
+de la grande patrie, et que celle-ci lui est chère,
+celle-là plus chère encore, de telle sorte cependant
+qu’il ne se sent en face de l’étranger que quand il
+est en présence et d’une langue qu’il ne comprend
+pas et d’un rythme qui désoriente complètement
+son oreille, ce qui lui fait bien reconnaître
+la grande patrie comme étant la vraie.</p>
+
+<p>Les Grecs se battaient les uns contre les autres
+pour des motifs d’intérêt pécuniaire et de volonté
+de puissance. Mais ils avaient très bien le sentiment
+que c’étaient là des guerres civiles et qu’ils
+se battaient de cité grecque à cité grecque comme
+de parti à parti dans l’intérieur d’une cité, puisqu’ils
+s’honoraient du titre de grecs, puisqu’ils
+méprisaient tout ce qui n’était pas grec et puisque,
+ce qui est bien éminemment patriotique, ultra-patriotique
+pour ainsi dire, ils divisaient l’humanité
+en deux parties seulement : les Grecs et les
+Barbares. Il y a eu toujours un patriotisme grec.
+Je reconnais qu’il n’a pas été assez fort pour
+ramasser, si ce n’est par moments, toute la nation
+grecque contre ses ennemis ; je reconnais que la
+Grèce n’a pas assez duré sans doute pour qu’il en
+arrivât d’elle comme il en est arrivé de l’Allemagne,
+pour qu’elle se fondît dans une grande et durable
+unité nationale ; je fais observer seulement que le
+patriotisme grec a existé, réel, sinon assez fort ;
+et que c’est principalement à la langue commune
+qu’il s’est reconnu, dans la langue commune qu’il
+prenait conscience de soi-même.</p>
+
+<p>La langue est élément essentiel de la patrie. Elle
+ne suffit pas ; car on voit encore et l’on verra, ce
+semble, toujours, d’une part tel peuple bilingue
+ou trilingue, comme la Suisse ou comme les États-Unis
+d’Amérique, qui est très ardemment patriote
+et où il n’y a nul rêve de sécession et de particularisme ;
+d’autre part des peuples parlant la même
+langue, Belgique et France, États-Unis du Nord et
+Angleterre, qui ne songent nullement à se réunir.
+La langue commune n’est ni élément nécessaire
+ni élément suffisant de patriotisme, ce qui prouve
+en passant que le patriotisme tient à des causes
+plus profondes encore ; mais la langue commune
+est élément considérable au moins de patriotisme,
+et c’est certainement un des plus anciens, un de
+ceux qui aux temps primitifs avaient le plus d’influence.</p>
+
+<p>La religion commune est aussi un élément de
+connexion, de rattachement des hommes aux
+autres et par conséquent de patriotisme. Mais ici,
+comme il y a entre les religions des différents
+temps de très grandes différences, et <i>d’essence
+même</i>, il faut distinguer avec soin. La religion
+était-elle chez les anciens un élément de patriotisme ?
+Si paradoxale que cette assertion puisse
+paraître, je ne le crois pas, je ne le crois guère, ou
+je ne le crois que d’une certaine façon, que l’on
+verra bien. La religion n’était pas chez les anciens
+élément de patriotisme, pour cette raison, assez
+forte selon moi, qu’elle était le patriotisme lui-même.
+Le Dieu du pays, le Dieu indigète, c’était
+le pays lui-même divinisé. Athené c’était Athènes.
+La divinité ou les divinités étaient locales. Elles
+n’étaient donc, à le bien prendre, que le pays
+lui-même adoré. Ce n’était donc pas à cause
+d’elles qu’on adorait le pays, mais plutôt à cause
+du pays qu’on les adorait, ou plutôt on vénérait et
+adorait exactement le même objet dans l’acte de
+foi religieux et dans l’acte de foi patriotique. On
+ne peut donc pas dire que la religion aidât le
+patriotisme, le secondât, l’affirmât, l’avivât, puisqu’elle
+n’était que le patriotisme, puisqu’elle en
+était non un élément, mais une forme.</p>
+
+<p>Je reconnais cependant que la forme influe sur
+le fond, en cela comme en tant d’autres choses, et
+qu’adorer son pays en lui-même, parce qu’on le
+regarde et qu’on le respire, et l’adorer sous la
+forme d’un être supérieur, se détachant de lui
+quoique restant lui, ce n’est pas absolument le
+même état d’esprit, et que le second peut être plus
+ardent et plus fécond que le premier. Figurez-vous,
+pour nous servir d’une analogie, un homme qui
+adore, sérieusement et sincèrement, et superstitieusement
+sa conscience ; mais seulement sa conscience.
+Figurez-vous-en un autre qui voit ou qui
+sent tomber le commandement moral d’un Dieu,
+d’un Dieu du Bien, d’un Bien personnifié. Au fond
+ces deux hommes ont bien la même croyance, la
+même foi et la même règle de vie. Le second ne
+fait que transposer et objectiver ce qu’il a en lui,
+ce qu’ils ont tous deux en eux. On peut dire cependant
+que le second, précisément parce qu’il a
+ainsi divinisé son sens moral, est en quelque sorte
+d’une moralité plus vive et plus vibrante, et aussi
+on peut dire qu’une fois qu’il a ainsi divinisé sa
+conscience, sa conscience le commande avec
+plus de force et plus d’autorité. Tout de même le
+Grec ou le Romain n’adorait dans ses Dieux que
+son pays, mais il adorait son pays sous cette
+forme, avec un peu plus, peut-être, de ferveur, et
+il y a là la différence du dévouement à la dévotion.</p>
+
+<p>Cependant il reste bien que la religion des anciens
+n’est qu’une <i>forme</i> du patriotisme.</p>
+
+<p>A la considérer à un autre point de vue, il en
+serait encore de même. A côté de leurs dieux
+représentatifs de leur patrie, les anciens adoraient
+les héros, les demi-dieux ou les quasi-dieux.
+C’étaient, dans leur pensée, les plus illustres de
+leurs concitoyens disparus, les bienfaiteurs du
+pays, les fondateurs de la grandeur nationale.
+Ceci est simplement le « culte des héros », le culte
+des grands hommes qui ont honoré la patrie, et
+c’est donc encore le culte de la patrie même,
+considérée dans sa durée, dans son développement
+continu. Nous retrouverons cela quand nous
+nous occuperons des souvenirs historiques considérés
+comme éléments du patriotisme. Le « héros »
+est un souvenir légendaire tenu pour souvenir
+historique.</p>
+
+<p>A tous les points de vue, donc, la religion antique
+se confondait avec le patriotisme et ne peut
+guère être considérée comme en étant un principe,
+puisqu’elle n’en était qu’un aspect.</p>
+
+<p>Les religions modernes sont tout autres. Elles
+dépassent les frontières, elles dépassent les limites
+de la patrie. Dès lors elles peuvent être antipatriotiques
+tout aussi bien que patriotiques. Elles peuvent
+dissocier les citoyens aussi bien que les
+associer. Rien de plus vrai. Un peuple, parce
+qu’il serait, par exemple, plus catholique que français,
+catholique avant d’être français, pourrait
+manquer aux lois et aux devoirs du patriotisme,
+appeler l’étranger, par exemple, pour le mêler à
+ses querelles, etc. Et j’en dirai autant d’un peuple
+qui serait protestant avant d’être attaché à son
+pays.</p>
+
+<p>Seulement il est remarquable comme cela arrive
+rarement, comme cela dure peu et en vérité est
+accidentel. La raison en est celle-ci. La religion,
+telle religion, est internationale, est cosmopolite,
+et toutes les religions modernes ont ce caractère.
+Soit ; <i>la religion est cosmopolite ; mais l’église est
+nationale.</i> L’église est toujours nationale, même
+quand elle voudrait ne pas l’être. Qu’est-ce à dire ?
+C’est-à-dire qu’il se crée dans chaque nation un
+personnage collectif et continu, un personnage
+collectif et séculaire, qui prêche telle religion,
+cosmopolite du reste, d’une manière particulière
+et d’une manière conforme au pays auquel il
+appartient. Il y a la religion catholique ; mais il y a
+l’Église de France, qui depuis des siècles prêche la
+religion catholique à la française, et, ne le voulût-elle
+point, elle ne peut pas faire autrement. Cette
+Église française, comme l’Église espagnole, comme
+l’Église américaine, elle a ses traditions, ses coutumes,
+son tour d’esprit particulier, ses grands
+hommes surtout et ses grandes œuvres qui font
+qu’elle est une personne morale très distincte, et
+cette personne morale, parce qu’elle est française,
+rattache à la France ses auditeurs, ses disciples,
+ses fidèles. Le catholique français dit et se dit :
+« Je suis de la religion catholique et de l’Église de
+France ; je suis de l’Église des saint Bernard, des
+saint François de Sales, des saint Vincent de Paul,
+des Bossuet et des Fénelon. Sa religion, qui pourrait
+le détacher de son pays, l’y rattache donc. Sa
+religion, qui en soi du reste n’est d’aucun pays, et
+qui ne pourrait le détacher de son pays que par le
+concours et la conspiration de circonstances particulières,
+le rattache à son pays par l’organe que
+dans ce pays elle s’est créé et qui ne peut être,
+en vérité bon gré mal gré, que profondément national.</p>
+
+<p>Il y a plus. La religion donne à tout ce qu’elle
+touche un caractère religieux. C’est même son
+caractère essentiel de rendre mystiques tous les
+sentiments naturels. Il y a comme trois degrés :
+l’état intellectuel, l’état sentimental, l’état mystique.
+L’état sentimental est comme placé entre
+l’état intellectuel et l’état mystique. Si le sentiment,
+naturel, instinctif, héréditaire, tombe — c’est
+une façon de parler — dans l’idée, souvent il s’y
+dissout, l’intelligence étant analytique et par conséquent
+pouvant être dissolvante ; souvent il s’y
+confirme et s’y fortifie, l’intelligence étant analytique
+et par conséquent précisante, et le sentiment
+devenu idée sans cesser d’être sentiment
+étant un sentiment qui prend conscience de lui-même
+et qui s’arrête, se circonscrit et se fixe dans
+une définition nette. Et quand le sentiment monte, — et
+c’est encore une façon de parler, — dans la
+région mystique, il s’y échauffe, il s’y émeut, il s’y
+élargit ; c’est un sentiment qui s’exalte ; c’est un
+sentiment qui devient passion. Or la religion fait
+des sentiments exaltés et passionnés, fait des sentiments
+à caractère mystique, de tous les sentiments
+qu’elle approuve. En ôtant au mot son caractère
+odieux et en le prenant au sens étymologique,
+elle <i>fanatise</i> les sentiments. Elle les prend, pour
+ainsi parler, là où ils sont, ne les laisse pas tomber
+dans l’idée, dans les analyses dangereuses de l’intelligence
+et les emporte dans cette région mystique
+où ils deviennent quelque chose de sacré qui s’impose,
+qui commande, qui fait trembler et qui ravit.</p>
+
+<p>Elle transforme ainsi tous les sentiments, depuis
+l’amour sexuel, dont elle fait une union des âmes
+dans l’éternité, jusqu’à l’altruisme général, dont
+elle fait une fraternité sacrée des enfants de Dieu.
+Elle transforme tout de même le patriotisme, dont
+elle fait un devoir sacré, une piété, une religion,
+pour mieux parler une partie de la religion. Or
+toutes les parties de la religion sont comme traversées
+du même courant magnétique, du même
+souffle religieux, de la même émanation de l’âme
+religieuse.</p>
+
+<p>Ainsi le patriotisme trouve dans la religion
+nationale un adjuvant et un excitant, quelquefois
+très fort, d’abord parce que si, à la différence des
+religions antiques, les religions modernes sont
+cosmopolites, les églises sont nationales et forcément
+nationales ; ensuite parce que tout ce que la
+religion adopte, elle le sanctifie, et parce que tout
+ce que la religion sanctifie elle l’agrandit et le renforce.</p>
+
+<p>Seulement il faut faire ici une remarque très
+importante : la religion ne <i>donne</i> pas le patriotisme,
+elle le confirme et le renforce là où il est. Elle ne
+peut pas le donner ; car en elle-même elle est universelle
+et humaine, et par conséquent humanitaire.
+Elle ne le donnerait pas s’il n’y avait qu’elle
+pour le donner. Elle le trouve, elle en tient compte,
+elle l’approuve, elle le consacre ; en le consacrant
+elle l’augmente ; mais là où il ne serait pas elle ne
+l’inventerait pas, elle ne l’administrerait pas et ne
+songerait aucunement ni à l’administrer ni à l’inventer,
+Il faudra se souvenir de ceci quand nous
+en serons à examiner un autre genre de cosmopolitisme.</p>
+
+<p>Le patriotisme prend encore conscience de lui
+et se confirme lui-même dans les mœurs et coutumes
+nationales. Les mœurs et coutumes d’un
+pays sont des signes de tempérament et de
+caractère. Or on se reconnaît comme frères à se
+trouver réciproquement des traits de caractère
+commun. On ne s’y trompe pas du tout, et la communauté
+des idées a beaucoup moins d’influence
+sur ce sentiment de confraternité que la ressemblance
+des complexions. <i lang="la" xml:lang="la">Eadem velle, eadem nolle
+amicitia est.</i> Cicéron ne dit pas <i lang="la" xml:lang="la">eadem intelligere</i>.
+Il a raison. Comprendre les mêmes choses et les
+comprendre de la même façon est un lien moins
+fort qu’être attirés vers les mêmes choses et avoir
+à l’égard d’autres choses mêmes répulsions. Il
+semble que l’intelligence ait quelque chose de
+froid et la sensibilité je ne sais quelle chaleur
+pénétrante et envahissante, et que comprendre en
+commun, si vif que soit certainement ce plaisir,
+unit beaucoup moins que sentir ensemble. Or
+avoir les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, c’est
+sentir ensemble, et sentir ensemble depuis très
+longtemps, depuis des siècles. Une coutume commune
+est une chaîne entre les hommes et entre
+les temps. C’est <i>vouloir les mêmes choses, s’écarter
+des mêmes choses</i> au moment présent, et c’est <i>avoir
+voulu les mêmes choses et s’être écarté des mêmes
+choses</i>, de pères en fils, depuis des temps très
+éloignés.</p>
+
+<p>C’est à cela qu’on se reconnaît comme de même
+sang, si sang veut dire ensemble des dispositions
+naturelles, innées et héréditaires. C’est pour cela
+que les révolutions sont choses très graves et terribles,
+relativement au patriotisme et relativement
+au maintien de la nation, si elles changent les
+coutumes, presque insignifiantes ou au moins
+choses dont on revient, si elles ne les changent
+point. De la république romaine <i>italienne</i> à la
+république romaine <i>méditerranéenne</i> (après Carthage
+détruite et Grèce conquise), il n’y a pas eu
+révolution ; mais il y a eu changement de coutumes,
+et ce changement de coutumes a amené un
+changement de régime. De Pompée à César il y a
+eu une révolution, mais il n’y a pas eu changement
+de coutumes, et le nouveau régime a subsisté
+avec une certaine force et des périodes heureuses.
+Plus tard il y a eu changement plus profond encore
+de coutumes et de mœurs, et la décadence a été
+rapide sans que le régime changeât. La Révolution
+française n’a presque pas changé, on l’a remarqué,
+les coutumes du peuple français. Aussi n’a-t-elle
+entamé nullement le patriotisme français. Les
+coutumes ont changé et extrêmement en France
+au cours du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, sous de multiples influences
+que je pourrai énumérer et examiner une autre
+fois ; aussi est-ce à partir du milieu et surtout de
+la fin du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle que le patriotisme a fléchi,
+pour un temps peut-être, dans les populations
+françaises.</p>
+
+<p>C’était une stupidité sans doute aux empereurs
+romains de persécuter les chrétiens ; mais il faut
+se rendre compte que cette stupidité n’était pas
+un caprice. Les Romains, si tolérants pour toutes
+les religions possibles, persécutaient le christianisme,
+d’abord parce que le christianisme n’était
+pas, comme les autres religions, une religion qui
+s’ajoutait au Polythéisme et qui par conséquent
+en confirmait le principe, mais une religion qui
+posait Dieu unique en face des dieux multiples et
+qui niait le principe même du Polythéisme au lieu
+de le confirmer, et j’ai souvent insisté sur cette
+essentielle différence ; — ensuite, et peut-être tout
+autant, peut-être plus, parce que le christianisme
+changeait, et profondément, les coutumes et les
+mœurs, et que cela, au point de vue conservateur,
+et c’est-à-dire au point de vue patriotique, était
+très grave. « N’abandonnez pas les vieilles coutumes »,
+est le cri de tous les patriotes inquiets,
+parce qu’ils sentent instinctivement que ce sont
+de vieilles coutumes que s’entretient et que se
+nourrit le patriotisme lui-même.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Moribus antiquis res stat romana virisque.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Les persécutions des chrétiens par les Empereurs
+étaient simplement une vue fausse, assez
+naturelle d’ailleurs, qui rattachait trop étroitement
+les anciennes coutumes aux anciennes mœurs, et
+les anciennes mœurs aux anciennes religions ; ceci
+n’étant pas compris que de nouvelles coutumes
+peuvent couvrir la renaissance précisément des
+anciennes mœurs et qu’aussi sous une nouvelle
+religion précisément les anciennes mœurs peuvent
+renaître.</p>
+
+<p>Comme il n’est pas toujours facile devant un
+tableau de savoir si l’on a affaire à une aurore ou
+à un crépuscule, on peut se tromper sur une
+décadence ou une renaissance, et les Romains ont
+pu très consciencieusement se demander si le
+christianisme contenait pour l’humanité et pour
+eux-mêmes l’une ou l’autre. De semblables erreurs
+peuvent avoir lieu en bien des époques, peut-être
+à toutes. Ce qui est sinon sûr, du moins assez
+exclusif d’erreur, c’est de toujours considérer à la
+fois les coutumes <i>et les mœurs</i> et de ne s’inquiéter
+que quand il est visible que les mœurs elles-mêmes
+sont atteintes.</p>
+
+<p>En un mot, ce qui est grave c’est que le <i>caractère</i>
+même d’un peuple change. Ce peuple ne perdra
+peut-être pas pour cela son patriotisme, puisque
+nous voyons que le patriotisme a beaucoup
+d’autres éléments ; mais il perdra un des éléments
+du moins du patriotisme et un élément bien considérable.
+Reconnaître son caractère actuel à travers
+les âges lointains, c’est de quoi en partie se
+forme et se compose la conscience d’un peuple, et
+son caractère il le reconnaît dans les coutumes et,
+par delà les coutumes, dans les mœurs, et les
+mœurs ont beaucoup plus d’importance que les
+coutumes ; mais les coutumes mêmes sont importantes.
+Si, quand j’entends dire à quelqu’un :
+« Mon patriotisme a évolué », je suis inquiet, à me
+supposer patriote, ou plein d’espérance, à me supposer
+cosmopolite ; c’est que le patriotisme est
+fait en grande partie de ce qui n’évolue pas et de
+l’amour pour les choses qui n’évoluent point. Il
+est fait des vieilles mœurs, revivant en nous, des
+vieilles coutumes conservées par nous, et d’un
+désir secret et profond et très fort que ces mœurs
+et coutumes ne changent point.</p>
+
+<p>Ce n’est pas à dire que conservatisme et patriotisme
+soient synonymes, et l’on peut très bien être
+très novateur et très patriote ; mais ce commencement
+de défiance qu’a le patriote à l’égard du novateur
+est un sentiment naturel et légitime. Il ne
+doit céder que sur un bon garant et devant l’évidence
+que le novateur ne cherche qu’à faire réaliser
+un progrès à son pays. Il est bien certain que les
+révolutionnaires français étaient novateurs et non
+moins certain qu’ils étaient patriotes ; mais c’est
+aussi qu’en tant que patriotes, ils n’étaient point
+novateurs du tout, étant patriotes tout à fait à
+l’ancienne mode et peut-être trop, ce qui n’est
+point à examiner pour le moment, mais absolument
+à la façon d’un grossier Jean Bart ou d’un
+vulgaire Turenne.</p>
+
+<p>Bref, l’amour du passé est un des principes constitutifs
+du patriotisme, ce qui n’avait peut-être
+pas besoin d’être démontré si longuement. Il n’y
+a pas de mot plus patriotique que celui de Tite-Live
+lisant les vieilles chroniques de son pays et
+disant : <i lang="la" xml:lang="la">Vetus fit animus meus.</i></p>
+
+<p>C’est pour cela que l’histoire proprement dite et
+l’histoire littéraire et l’histoire de l’art, etc., sont
+des aliments si forts et des ferments si puissants
+de patriotisme, comme le mot de Tite-Live nous
+l’indiquait déjà tout à l’heure. Un peuple patriote
+est un peuple qui sait l’histoire de son pays et qui
+aime à la lire, à la relire et à s’en pénétrer. Les
+historiens et les professeurs d’histoire sont, même
+quand ils n’y tiendraient pas, des professeurs de
+patriotisme. On peut dire, et j’ai dit dans une sorte
+de définition qui n’est pas fausse, encore qu’elle
+soit incomplète : « La Patrie, c’est l’histoire de la
+Patrie. » C’est dans ce sentiment que j’admirais la
+belle page de M. Lavisse, que j’aime à citer toujours
+et qu’il est de moins en moins inutile de citer :
+« C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est
+que la France. Qu’elle le dise avec autorité, avec
+persuasion, avec amour… Elle repoussera les conseils
+de ceux qui disent : « Négligez ces vieilleries,
+que nous importent les Mérovingiens, les Carlovingiens,
+Capétiens même ? Nous datons d’un siècle
+à peine. Commençons à notre date. » Belle méthode
+pour former des esprits solides et calmes que de les
+emprisonner dans un siècle de luttes ardentes où
+tout besoin veut être satisfait et toute haine
+assouvie sur l’heure ! Ne pas enseigner le passé !
+Mais il y a dans le passé une poésie dont nous
+avons besoin pour vivre [et surtout une réalité
+dont nous vivons comme l’arbre de sa racine et du
+sol où sa racine plonge, et sans le passé, et si nous
+ne le connaissons pas, nous sommes comme en l’air
+et sans soutien et sans nourriture, <i lang="la" xml:lang="la">variis ludibria
+ventis</i>]. Il faut verser dans l’âme du paysan la
+poésie de l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les
+Druides, Roland et Godefroy de Bouillon, Jeanne
+d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la
+France ancienne avant de lui parler des héros de
+la France nouvelle… Faisons pénétrer dans son
+esprit cette juste idée que les choses d’autrefois
+ont eu leur raison d’être ; qu’il y a <i>des légitimités
+successives</i> au cours de la vie d’un grand peuple et
+qu’on peut aimer la France sans manquer à ses
+obligations envers la République… On ajoute à
+l’énergie nationale quand on donne à un peuple
+l’orgueil de son histoire. »</p>
+
+<p>La patrie c’est donc l’histoire de la patrie plus
+que toute autre chose. L’histoire de la patrie c’est
+la patrie à l’état pur.</p>
+
+<p>Car remarquez que la langue que vous parlez
+peut être la langue d’un autre peuple et ne vous
+donne pas la sensation de la patrie sans mélange ;
+que la religion que vous professez peut être, est
+très souvent la religion d’autres peuples et, comme
+je l’ai montré, ne vous donne la sensation de la
+patrie qu’indirectement ; que les coutumes mêmes
+et les mœurs peuvent vous être plus ou moins
+communes avec d’autres nations, quoique non
+jamais complètement, et que du reste mœurs et
+coutumes, coutumes surtout, ont tendance à devenir
+générales et uniformes à travers le monde.
+Rien donc autant que l’histoire nationale ne verse
+en vous la patrie et ne vous en pénètre ; et aussi
+bien l’histoire nationale, c’est la patrie même qui
+vit devant vous et qui vous parle avec la voix.</p>
+
+<p>Aussi celui qui a dit : « Heureux les peuples qui
+n’ont pas d’histoire », aurait dit une chose très
+antipatriotique s’il n’avait dit un pur non-sens ;
+mais il a dit un pur non-sens, parce que tous les
+peuples ont une histoire. Il a voulu dire sans doute :
+« Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire sanglante » ;
+et encore il n’y en a pas. Mais soit,
+heureux peut-être ces peuples-là, si l’on en trouve ;
+mais tous les peuples ont une histoire et une
+histoire extrêmement intéressante pour eux et où
+ils puisent les énergies dont ils ont besoin. Les
+peuples, s’il en est, qui n’ont pas d’histoire de victoires,
+conquêtes et revers, ont l’histoire de leurs
+institutions, de leurs lois, de leurs dieux, de leurs
+héros, de leurs bienfaiteurs. C’est cette histoire
+même qui est leur patrie. On habite son pays dans
+le présent par ses actes, dans le passé par ses
+souvenirs, et il n’y a pas de vie spirituelle qui ne
+soit composée d’autant de souvenirs que d’actes
+et d’autant de passé que de présent, et ajoutez
+que la vie la plus humble est une vie en grande
+partie spirituelle et n’a de valeur que par là.</p>
+
+<p>Pour reprendre la comparaison que j’introduisais
+au cours d’une citation de M. Lavisse, l’arbre vit
+du sol par ses racines et de l’air par ses feuilles ;
+un peuple qui ne vivrait que de son présent serait
+comme un arbre ne vivant que par ses feuilles, et
+c’est-à-dire qu’il ne vivrait pas. Le vers de Lamartine
+(il en a fait d’autres en sens tout opposé)
+restera toujours la formule exacte autant que
+sublime du patriotisme :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est la cendre des morts qui créa la patrie.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Or l’histoire, comme l’a dit Michelet, réveille
+et ranime précisément cette cendre et a pour
+devise : <i lang="la" xml:lang="la">Pulvis veterum renovabitur.</i> Rien ne
+me paraît donc plus juste que cette parole de
+Fustel de Coulanges. « Le véritable patriotisme
+n’est pas l’amour du sol, c’est l’amour du passé,
+c’est le respect des générations qui nous ont
+précédés. »</p>
+
+<p>On me dira que tout cela n’est vrai que de
+l’histoire oratoire, poétique, romanesque, à la
+Michelet, que de l’histoire, en un mot, écrite par
+des littérateurs, et que l’histoire scientifique et
+traitée selon les méthodes scientifiques, n’inspire
+aucun patriotisme, aucun sentiment quel qu’il soit,
+du reste, non plus que l’algèbre et la zoologie ; et
+que l’historien digne de ce nom n’étant et ne
+pouvant être qu’un savant, ne devant être, par
+conséquent, comme le disait déjà Fénelon, « ni
+d’aucun temps, ni d’aucun pays », ne saurait aucunement
+faire des patriotes, jusque-là que, s’il en
+faisait, ce serait précisément la marque qu’il n’est
+pas un historien, mais un orateur ou un poète.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que ce raisonnement soit très
+juste. D’abord à cause de ceci : l’historien français,
+par exemple, a le tempérament français, et parce
+qu’il a le tempérament français, quelque homme
+de science qu’il soit et d’une absolue probité scientifique,
+il verra les choses de France de manière à
+les trouver bonnes, excepté celles qui seront absolument
+mauvaises ; et belles, excepté celles qui
+seront absolument affreuses, mais toujours d’une
+façon plutôt favorable, et il en résultera pour lui,
+tout compte fait, un très grand amour de la France.</p>
+
+<p>Ensuite, à cause de ceci : l’étudiant à qui l’on
+aurait, je dirai presque par impossible, enseigné
+l’histoire de France d’une manière mathématiquement
+impartiale, littéralement scientifique, cet
+étudiant, avec son tempérament français, trouvera
+comme fatalement les choses françaises, mêmes
+exceptions que tout à l’heure étant faites, plus
+grandes et plus belles que celles des autres pays.
+Les choses ici, comme en tant d’autres cas, sont
+causes et effets, et l’histoire rend patriote et le
+patriotisme fait qu’on prend l’histoire par un biais
+qui rend patriote ; et l’histoire ne rend patriote qu’à
+la condition qu’on le soit déjà ; mais, pourvu qu’on
+le soit déjà, pour peu qu’on le soit déjà, elle vous
+fait patriote davantage ; et elle rend au centuple le
+patriotisme que, pour ainsi dire, elle reçoit.</p>
+
+<p>Il faudrait donc, pour que l’histoire ne vous fît
+pas patriote, que vous ne le fussiez strictement pas
+du tout, et c’est, pour toutes les raisons que nous
+avons vues plus haut, ce qui est extrêmement rare.
+On aborde toujours l’histoire au moins avec une
+tendance patriotique qui, du moment qu’elle existe,
+ne peut, du commerce avec l’histoire, que sortir
+confirmée et renforcée.</p>
+
+<p>D’autres, dont l’opinion n’est pas sans quelque
+poids, disent ceci : « L’étude de l’histoire altère et
+finit par complètement détruire le sentiment patriotique.
+De quelque pays qu’on soit, l’histoire du
+pays où l’on a reçu le jour est un tel tissu d’horreurs,
+d’iniquités, de férocités, d’impudicités, de
+triomphes du crime et d’écrasements de la vertu,
+qu’il est impossible, à moins qu’on ne soit né avec
+l’âme d’un scélérat, de ne pas reculer d’horreur
+devant elle ! Il en est de cela comme du spectacle
+même, du spectacle actuel, de notre pays. Pourquoi,
+pourvu que nous ayons l’âme un peu bien située,
+ne disons-nous du mal que de notre pays, à quelque
+pays du reste que nous appartenions ? La
+raison en est claire ; c’est que nous ne voyons distinctement
+que lui et que nous en apercevons
+toutes les tares. Les autres peuples ont les leurs ;
+mais nous les apercevons moins nettement et elles
+ne nous sautent pas, pour ainsi dire, aux yeux. De
+même, quoique non pas tout à fait de même, l’histoire
+de notre pays, par tout ce qu’elle nous présente
+de révoltant nous révolte contre lui. Ce n’est pas
+tout à fait la même chose, parce que, en même
+temps que nous étudions l’histoire de notre pays,
+nous pouvons étudier celle des autres et voir que
+celle-ci est aussi épouvantable que celle-là, tandis
+que nous ne pouvons pas habiter à la fois les autres
+pays et le nôtre de manière à avoir horreur autant
+des autres hommes que de nous-mêmes ; et ce qui
+serait assez naturel ce serait un homme qui parce
+qu’il vivrait dans son pays et l’observerait et parce
+qu’il aurait étudié l’histoire de tous les peuples
+considérerait le passé de son pays comme très semblable
+au passé de tous les peuples, et son pays à
+l’état actuel comme le dernier de l’univers. Oui,
+sans doute ; mais encore, comme il est assez naturel
+aussi de remonter du présent au passé, l’homme
+qui est témoin du triste spectacle que lui donne
+son pays sous sa forme actuelle et qui compte ses
+défauts par ses doigts, retrouve tous ces défauts en
+lisant l’histoire dans le passé de son pays, et il les
+voit plus nets, oui, même dans le passé, il les voit
+beaucoup plus nettement qu’il ne voit ceux des
+autres peuples, parce que ceux des autres peuples
+n’ont pas ce je ne sais quoi de sensible et de vivant
+que la connaissance et la sensation du défaut
+présent communique au même défaut vu dans le
+passé. Donc rien n’est propre à couper le patriotisme
+jusque dans ses racines comme la lecture de
+l’histoire, et il faut interdire cet exercice si l’on
+veut avoir de bons patriotes. Il n’y a rien de plus
+beau que le pays ni de plus aimable, à la condition
+de ne le point connaître, et c’est un très grand
+danger et comme une folle gageure de le faire
+connaître pour le faire aimer. »</p>
+
+<p>Tout le monde reconnaîtra qu’il y a une haute
+raison dans ces considérations philosophiques ;
+mais je ferai remarquer qu’elles se réduisent à
+dire ceci, qui n’est pas une nouveauté, à savoir que
+l’histoire est immorale. Elle l’est certes, et pour
+cette raison, que j’ai un certain nombre de fois
+produite, que tout est immoral, excepté la morale
+elle-même. L’histoire est certainement immorale
+et éducatrice d’immoralité, comme la nature ; mais
+d’abord <i>elle l’est moins</i> ; car elle contient des
+exemples de haute moralité et même d’héroïsme
+comme elle contient des exemples de férocité,
+de perfidie et de platitude, et il est à remarquer en
+passant que les ouvrages les plus moraux du moraliste
+Plutarque ne sont pas ses ouvrages de morale,
+mais ses ouvrages d’histoire. Ensuite, il est assez
+naturel à l’homme, exception faite de ceux-là qui
+sont pessimistes de tempérament, de chercher, ou
+plutôt de trouver sans les chercher, dans l’histoire,
+les exemples de vertu plutôt que les exemples de
+crime et des encouragements plutôt que des découragements :
+il en est de l’histoire comme des souvenirs
+de famille, et ce qu’on se rappelle de ses
+parents, qui furent aussi mauvais qu’on l’est soi-même,
+ce qu’on se rappelle d’eux plus volontiers,
+et ce qu’on finit par se rappeler d’eux uniquement,
+ce sont leurs vertus ; et ainsi l’histoire, et je dis la
+plus scientifique, se dégage d’elle-même de ses
+scories et éclate surtout en beauté et en splendeur ;
+l’histoire s’épure en se faisant ; et si « ce que nous
+faisons actuellement, c’est de l’histoire », ce qui
+dégoûte de l’histoire, de ce que nous faisons en ce
+moment c’est le meilleur qui surnagera, ce qui
+permettra à nos neveux de pouvoir nous contempler
+sans horreur et peut-être même avec
+respect.</p>
+
+<p>Et enfin, pour serrer de plus près notre sujet, à
+lire l’histoire nationale, l’histoire de notre pays,
+nous avons une tendance invincible à voir <i>surtout
+celle-ci</i> par ses beaux côtés, et, sans fermer les
+yeux aux autres, à n’en prendre et à n’en garder
+dans notre mémoire que ce qui nous réconforte et
+ce qui nous permet de l’aimer.</p>
+
+<p>— Mais ce qui nous donne cette « tendance invincible »,
+c’est notre patriotisme, et par conséquent
+pour puiser le patriotisme dans l’histoire, il faut
+commencer par l’y mettre.</p>
+
+<p>— Je l’ai déjà dit, et c’est précisément ce phénomène
+complexe et à double courant qui fait la
+force du patriotisme historique : la chaîne est bien
+serrée.</p>
+
+<p>Et enfin je ferai remarquer brièvement que ce
+sont les jeunes gens surtout qui lisent l’histoire,
+n’y ayant pour la lire, parmi les hommes mûrs,
+que ceux qui en font leur métier ou qui ont beaucoup
+de loisirs. Or, les jeunes gens sont généralement
+optimistes, et ce sont eux qui ont la tendance
+invincible dont je parlais tout à l’heure, et ce sont
+eux qui n’éprouvent pas en lisant l’histoire cette
+impression triste et ce noir chagrin des pessimistes,
+que je retraçais plus haut. L’histoire pour eux est
+donc réconfortante ; elle est morale ; et elle est excitatrice
+de patriotisme. Or c’est là la première impression,
+celle qui peut s’atténuer ; mais qui ne
+s’efface jamais. Un peuple où les jeunes gens lisent
+l’histoire nationale sera toujours un peuple patriote.</p>
+
+<p>— Mais il est des temps où les jeunes gens
+naissent vieux.</p>
+
+<p>— Je le sais ; mais ces temps sont rares. Quand
+ils se prolongent, la chose devient grave ; mais ces
+temps sont rares, et j’envisage en ce moment la
+question dont je traite en sa généralité. En
+général, il faut donc dire qu’un des éléments les
+plus considérables et les plus puissants du patriotisme,
+c’est l’histoire nationale et le goût qu’on a
+de la lire. Le patriotisme, comme tant d’autres
+choses, étant une sensation qui devient un sentiment,
+un sentiment qui devient une idée et une
+idée qui devient un art, le patriotisme est
+l’art de se faire contemporain de tous les siècles
+pendant lesquels a vécu la patrie et de les aimer
+tous en ce qu’ils ont de plus beau. Michelet
+pourrait dire de la France ce que Beethoven disait
+de la jeune fille dont il était épris : « Mon <i>éternelle</i>
+bien-aimée. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Moins peut-être que l’histoire proprement dite,
+mais très sensiblement encore et quelquefois avec
+une extrême puissance, l’histoire littéraire et
+l’histoire artistique contribuent au développement
+et au maintien du patriotisme. Un peuple est fier
+de lui, ou tout simplement prend conscience de
+lui, en lisant les belles choses qui ont été écrites
+dans sa langue ou les belles œuvres qui ont été
+faites par gens de la même race et de la même nationalité
+que lui. Le plaisir artistique est individualiste,
+je ne ferai aucune difficulté d’en convenir ;
+mais il est national aussi en ce sens qu’il se
+rattache facilement à un état d’esprit patriotique, et
+soit le fait naître, soit le réveille, soit simplement
+le flatte ; toujours, ou presque toujours, a quelque
+commerce au moins avec lui. Une bibliothèque,
+un musée est une fête nationale permanente. Tous
+les peuples patriotes ont bien connu ce mystère, et
+il n’en est pas un qui se soit contenté de ses victoires,
+ni même de ses trophées. Le trophée n’est
+encore qu’une page d’histoire politique. Ils ont
+voulu que la patrie éclatât pour ainsi dire dans des
+monuments grandioses ou splendides, par où elle
+se perpétuerait dans le souvenir des hommes. Ils
+ont voulu agir, dans le sens national et au profit
+du sentiment national, sur les imaginations des
+hommes. Les Parthénon sont des victoires au
+même titre que les Salamine. Si Salamine signifie
+que les Grecs sont plus vaillants et plus intelligents
+que les Asiatiques, le Parthénon signifie que les
+Athéniens sont plus inventeurs de beauté que les
+Barbares, et aussi que les Spartiates. Les peuples
+patriotes aiment à donner ces démonstrations.</p>
+
+<p>Elles sont singulièrement utiles du reste, j’entends
+à leur point de vue. La littérature et l’art,
+dans l’histoire d’un peuple qui tombe et qui peut
+se relever, <i>interrompt la prescription</i>. Si l’Italie,
+partagée, morcelée, opprimée, foulée par vingt
+peuples envahisseurs, n’a pas cessé d’être un peuple,
+s’est toujours souvenue qu’elle en était un et a
+pu en redevenir un réellement, la cause en est
+dans sa littérature et dans son art. Elle était politiquement
+une « poussière humaine », comme a dit
+trop cruellement Lamartine ; mais par ses poètes,
+ses prosateurs, ses sculpteurs, ses architectes et
+ses peintres, elle restait une personne morale ; le
+mot « Italie » correspondait à quelque chose, ou
+plutôt à quelqu’un, et n’était pas, comme on le
+disait, injustement encore, « une simple expression
+géographique ». On n’exagérera point en disant que
+ce sont les grands artistes italiens, et même sans
+qu’ils l’aient voulu, et à quelque parti qu’ils aient
+appartenu, qui ont créé à nouveau l’Italie, en lui
+donnant, par l’orgueil qu’elle avait d’eux, la volonté
+d’être. C’est de la Renaissance qu’est sorti directement
+le <i lang="it" xml:lang="it">Risorgimento</i>. L’Italie, quelque pulvérisée
+qu’elle fût, n’était pas seulement, ce qui est déjà
+quelque chose (lien national de la langue commune)
+« le pays ou résonne le <i lang="it" xml:lang="it">si</i> » ; elle était surtout
+le pays où le <i lang="it" xml:lang="it">si</i> avait été prononcé par des hommes
+très grands par la pensée et par la faculté créatrice.</p>
+
+<p>C’est ce que j’appelle interrompre la prescription.
+Un peuple a des chances, des chances seulement,
+mais enfin des chances de se relever comme
+peuple tant qu’il a subsisté, tant qu’il subsiste
+comme population, d’abord gardant sa langue,
+ensuite ayant une littérature qui conserve la langue
+et qui l’illustre, enfin ayant un art qui est comme
+un prolongement éclatant de sa langue et de sa
+littérature. M. Sienkiewicz est un élément de patriotisme
+et de relèvement national qui n’est pas
+négligeable. Remarquez que les Grecs, si complètement
+vaincus et absorbés par les Romains, ont
+eu leur revanche. Ce fut l’Empire byzantin. Pourquoi
+le grand Empire romain s’est-il, à un moment
+donné, coupé en deux ? Parce qu’il était trop vaste
+pour être mené par une seule main. Sans doute ;
+mais pourquoi est-ce au milieu des Grecs que,
+même avant le partage définitif, Constantin transporta
+le siège du gouvernement ? Parce que l’Orient,
+c’est-à-dire la Grèce, était un foyer de lumières,
+de sciences, d’art, de haute civilisation. Il y a eu,
+de 146 avant Jésus-Christ à 395, une éclipse seulement
+de la Grèce, assez longue à la vérité, mais
+d’où elle est sortie, et si elle en est sortie et pour
+une période singulièrement brillante encore, c’est
+qu’elle n’avait pas cessé de vivre d’une vie littéraire,
+scientifique, artistique et philosophique qui
+faisait d’elle un centre d’attraction. Le monde
+ancien avait deux pôles, et quoique toute la force
+militaire fût concentrée en l’un des deux, l’autre
+conservait encore, par la seule force de la pensée,
+une puissance de concentration à sa manière. Le
+monde ancien avait deux âmes, l’une en pleine
+activité ; l’autre comprimée, mais invincible ;
+quand il s’est partagé en deux corps, l’un des deux
+a comme retrouvé son âme toute prête à l’animer.
+Que le monde grec eût continué de produire en
+tout ordre de production intellectuelle, cela avait
+interrompu la prescription et établi aux yeux du
+monde que la Grèce, comme nation, n’était pas
+morte, et que, par conséquent, même comme
+nation politique elle pouvait renaître.</p>
+
+<p>Ç’a été, même en nos temps, où les forces morales
+ont peu d’influence sur la marche des événements,
+ç’a été une idée profonde de la part des séparatistes
+du Midi de la France de créer ou de vouloir
+créer une littérature méridionale en langue méridionale.
+Si un art très nettement et très précisément
+méridional, surtout si une littérature
+méridionale avec sa langue à elle, s’organisaient,
+se développaient, se prolongeaient dans le temps,
+le détachement du Midi deviendrait une chose
+possible, je ne dis point une chose souhaitable,
+deviendrait une chose possible en un temps donné,
+et dont aussi, dans un temps donné, pourraient
+profiter l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre ;
+mais enfin deviendrait une chose qui serait dans
+la nature des choses.</p>
+
+<p>Qui a créé à nouveau la nationalité norvégienne,
+qui a, sinon fait naître, du moins accru chez les
+Norvégiens le désir de se séparer de la Suède ? Ne
+doutez pas que, pour une grande part au moins,
+ce ne soit M. Ibsen et même M. Bjornson. Avoir
+une littérature qui compte en Europe et dans le
+monde, qui est admirée et dont on dit, non pas :
+« c’est la littérature scandinave » mais : « c’est la
+littérature norvégienne », cela crée une Norvège,
+fait que la Norvège se distingue du groupe ethnique
+dont elle fait partie ; tout au moins, et c’est
+tout ce que je veux mettre en lumière, cela crée
+un patriotisme norvégien.</p>
+
+<p>— D’où il suit que si l’art contribue à faire des
+nations, il contribue aussi à disloquer celles qui se
+sont faites.</p>
+
+<p>— Certainement ! Il entre comme facteur important
+dans le jeu des grandes forces qui font et
+défont les peuples. S’il contribue à créer l’unité
+italienne et l’unité allemande, il contribue à dissocier
+le groupement scandinave, le groupement
+autrichien et le groupement russe. Je ne veux pour
+le moment montrer qu’une chose, c’est qu’il est
+créateur et conservateur du sentiment patriotique,
+et sans doute tantôt du sentiment de la « grande
+patrie », tantôt du sentiment de la « petite patrie »,
+mais toujours d’un sentiment national.</p>
+
+<p>Ce sont là par parenthèse, et cette parenthèse
+sera la dernière de ce chapitre, les vrais rapports
+tant cherchés entre l’art et la morale. Il n’y a pour
+moi aucun rapport direct entre la morale et l’art ;
+mais on pourrait en trouver par ce biais à la rigueur.
+L’art n’est pas moral ; mais il est social
+éminemment. Il rapproche les hommes en un
+groupement qui probablement existe déjà, qui
+probablement est ethnique ; mais qu’il fait plus
+fort en le faisant plus spirituel, en le spiritualisant.
+Il fait des sociétés ou il contribue très puissamment
+à les faire. Il fait, dans une certaine
+mesure, vivre un certain nombre d’hommes d’une
+seule âme. Et cela est-il moral, cela est-il moralisant ?
+Je n’en sais trop rien ; mais on peut le
+soutenir. Il peut y avoir là, oui, c’est vraiment
+possible, des transpositions confuses et des acheminements
+obscurs. De ce que l’on goûte en
+commun un art qui nous est chose commune, on
+peut, quoique ce ne soit pas du tout la même
+chose, s’aimer les uns les autres ou croire s’aimer
+les uns les autres, ce qui est le commencement de
+s’aimer les uns les autres. Transposition de sentiments.
+Et s’aimer les uns les autres, c’est bien de
+la morale véritable. On peut, de ce que l’on goûte
+un art en commun, s’habituer à se rapprocher,
+écarter peu à peu ce qui divise. Acheminement à
+l’affection mutuelle. Et l’affection mutuelle, c’est
+de la morale véritable. En démontrant l’art comme
+social, démontrer l’art comme moral, c’est chose
+dont je ne me chargerais peut-être pas, mais que
+j’admets que l’on entreprenne. Ce n’est pas tout à
+fait irrationnel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Enfin, un élément très important du patriotisme
+et si considérable qu’on le prend souvent pour le
+patriotisme lui-même, pour le patriotisme tout
+entier, c’est l’aversion à l’égard de l’étranger.
+Cette aversion — je prends à dessein le terme le
+plus vague, et j’en voudrais un plus vague encore — est
+faite, selon les circonstances, d’une foule de
+sentiments divers. Il n’y a souvent dans cette
+aversion que la sensation d’une différence : « Différence
+engendre haine », a dit Stendhal, et c’est sans
+doute aller trop loin ; mais différence engendre au
+moins étonnement et méfiance. De cela seul qu’un
+peuple s’habille autrement que nous et parle une
+autre langue, il ne faut pas dire que nous le haïssons ;
+mais on peut dire que nous ne l’aimons pas.
+« Il nous est étranger. » Il choque notre vue et notre
+oreille. Je crois bien ce sentiment peu profond et
+assez faible : car il est combattu en nous par l’instinct
+de la curiosité, et la curiosité est une attraction,
+et si « différence engendre haine », différence
+aussi engendre curiosité et curiosité implique une
+certaine inclination. Je suis porté à croire ceci, c’est
+que l’aversion pour l’étranger n’est pas un sentiment
+primitif. Il n’existerait pas, — y ayant autant
+de raisons pour qu’il soit que pour qu’il ne soit
+point ; — il n’existerait pas, s’il n’était pas comme
+soutenu sourdement par le vague souvenir d’injures
+reçues. Pour avoir été lésée par une peuplade
+qui était vêtue autrement et qui parlait une autre
+langue, une peuplade ne peut pas voir une tribu,
+<i>quelle qu’elle soit</i>, parlant une autre langue et vêtue
+autrement qu’elle, sans entrer en méfiance et sans
+ressentir un commencement de haine. J’ai toujours
+été frappé par ce fait que Christophe Colomb et
+ses compagnons furent très bien reçus par les
+naturels de l’île San Salvador ; que ceux-ci leur
+apportèrent des aliments, des fruits, des produits
+curieux du sol. Était-ce altruisme pur et simple ?
+Oh ! les braves gens ! Était-ce faiblesse de peuple
+pacifique souvent envahi par des voisins hardis et
+qui avait pris l’habitude d’apaiser les envahisseurs
+par des tributs ? Était-ce vénération et adoration
+pour des hommes qui avec leurs vaisseaux à voiles,
+leurs forteresses ailées, leur paraissaient des
+dieux ? Toutes ces hypothèses sont possibles. Mais
+le même fait a été remarqué plusieurs fois et
+porte à croire que les peuplades qui n’ont subi
+aucune agression (ou qui ont perdu le souvenir des
+agressions subies) n’ont aucune haine <i>de premier
+abord</i> à l’égard de l’étranger. Mais différence engendre
+haine, cette fois, formellement, lorsque le
+peuple <span class="i">A</span> découvre dans le peuple
+<span class="i">B</span> des coutumes
+et des mœurs très fortement différentes des siennes,
+un tour d’esprit très différent, une mentalité
+imprévue et inattendue, car l’inattendu inquiète,
+et, même quand il n’inquiète pas, il choque. On
+ne peut pas s’imaginer très facilement que des
+hommes constitués physiquement comme nous se
+distinguent de nous d’une façon si forte par la façon
+de penser, par la façon de croire et par la façon de
+vivre entre eux. Il nous semble bien que c’est là
+précisément le signe que la nature n’a pas voulu
+que tous les hommes vécussent comme compatriotes
+et comme frères, et nous avons comme le
+sentiment que nous obéissons à une loi naturelle
+en restant divisés.</p>
+
+<p>Ce sentiment, sans aller plus loin, de l’existence
+proche de peuples qui ne sont pas faits comme nous
+ne crée pas le patriotisme, mais il le confirme et
+le précise, en ce qu’il est un des moyens par lesquels
+le patriotisme prend conscience de lui-même,
+comme l’histoire était un de ces moyens aussi.
+« Une nation, a dit Hegel, ne se pose qu’en s’opposant. »
+C’est peut-être un peu trop dire ; mais il est
+vrai, et c’est presque la même chose, qu’elle ne se
+pose qu’en se comparant. Toute nation dirait volontiers,
+en répétant avec une légère variante le
+mot célèbre : « Je m’aime… assez quand je me
+considère, beaucoup quand je me compare. » Quand
+nous envisagions le peuple lisant son histoire, nous
+le voyions devenir patriote par orgueil collectif,
+par orgueil national : nous le voyons maintenant
+devenir patriote par « orgueil de comparaison »,
+lequel est le plus excitant peut-être parmi les différents
+genres d’orgueil. La grandeur ou la petitesse
+du peuple n’y fait rien. Un tout petit peuple s’estimera
+plus grand qu’un très grand parce qu’il
+s’estimera meilleur, et il fera toujours ce petit
+calcul de proportions, souvent assez légitime :
+« <i>Pour ce que nous sommes</i>, nous faisons des
+choses plus grandes que tel grand peuple et donc
+nous avons raison d’être fiers en face de lui. »</p>
+
+<p>Rien même n’excite plus le patriotisme que ce
+sentiment d’avoir une grandeur intellectuelle et
+une grandeur morale devant lesquelles les grandeurs
+matérielles ont pour ainsi parler quelque
+chose de grossier. Un petit peuple aimera mieux
+mourir que de cesser d’être moralement lui-même,
+que de cesser d’être une personne, que de cesser
+d’être cette personne qu’il était fier d’être ; et, en
+vérité, il me semble que ce serait s’enfuir hors de
+l’humanité que de trouver ce sentiment condamnable.</p>
+
+<p>Et enfin j’ai à peine besoin d’ajouter que le souvenir
+des injures reçues et des maux soufferts est
+le plus vif, et malheureusement le plus commun
+élément du patriotisme. « La guerre, disent les
+antipatriotes, n’existerait pas sans le patriotisme,
+et le patriotisme n’existerait pas sans la guerre,
+et c’est pour cela qu’il faut les combattre l’un et
+l’autre. » Je dis, pour l’avoir, je crois, prouvé : le
+patriotisme existerait sans la guerre ; mais la
+guerre, je le reconnais, ravive périodiquement le
+patriotisme. Il est des peuples modernes, comme
+l’Italie et l’Allemagne, qui ont été <i>créés</i> par les
+guerres qu’on leur a faites. Ils ont été créés peuples
+par la nécessité de l’être. Ce sont les blessures
+reçues qui les ont nationalisés. C’est le souvenir
+des blessures reçues qui est leur sentiment national
+lui-même. « C’est la cendre des morts qui
+créa la Patrie », disait Lamartine tout à l’heure. Il
+y a des cas où il faut dire : « C’est le cri des mourants
+qui créa la patrie, — et c’est l’écho prolongé
+de ce cri dans le cœur du peuple qui la conserve. »</p>
+
+<p>Voilà, et quoique l’énumération soit encore
+incomplète, elle est suffisante, voilà de quoi se
+compose, selon moi, le sentiment patriotique.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour ce qui est de ce qui le caractérise, son
+<i>caractère</i> essentiel et pour ainsi dire unique, est
+ceci : abnégation, renoncement à soi pour la communauté
+dont on est membre et dont on est passionnément
+fier d’être membre ; vie transposée,
+en ce sens que l’on vit plus en la patrie qu’on ne vit
+en soi ; sacrifice continuellement consenti de son
+existence individuelle à l’existence nationale. Le
+patriotisme est donc un <i>idéalisme</i> très élevé. Seulement
+il est aussi un égoïsme, un intérêt personnel
+très bien entendu. Car c’est la condition même de
+la nature humaine, condition très particulière, que
+le véritable égoïsme, l’égoïsme ayant le sens commun,
+est le sacrifice du moi, et que l’homme ne
+vive qu’à la condition d’accepter la mort. Quand
+Nietzsche a dit son mot profond, et je permets
+qu’on ajoute : son mot sublime : « Il faut vivre dangereusement »,
+il donnait la formule de la vie
+humaine, non pas seulement telle qu’elle doit
+être, aux yeux du philosophe, mais telle <i>qu’elle
+est</i>. Non seulement il faut vivre dangereusement ;
+mais l’homme ne vit que dangereusement, et s’il
+ne vit pas dangereusement, il périt. L’homme est
+un être qui, pour vivre, doit se dévouer, qui, pour
+vivre, doit accepter la mort, qui, pour vivre, doit
+dire : mourons ! S’il ne fait pas abnégation de sa
+vie en considération des autres, s’il ne songe qu’à
+se conserver personnellement, il s’isole, il se terre,
+il ne crée pas une famille, il ne fait partie d’aucun
+groupe, il ne coopère à aucune œuvre collective,
+de peur du danger, de la dépense de forces dépassant
+sa mesure, de peur du risque. Seulement, s’il
+agit ainsi, d’abord il s’atrophie et mène une vie
+semblable à la mort et qui, du reste, ceci est scientifique,
+se termine bientôt ; et ensuite, si tout le
+monde agit de la sorte, tout le monde périt.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la patrie, il en va tout de
+même. Se dévouer à sa patrie est un sentiment,
+n’est qu’un sentiment, même chez les plus réfléchis,
+et il est très heureux que ce soit un sentiment.
+Mais si c’était une idée, ce serait une idée
+très juste ; car, parce qu’on se dévoue à sa patrie
+on la fait grande et forte et il vous en revient les
+bénéfices de n’être ni opprimé, ni molesté personnellement ;
+d’être, personnellement, respecté partout ;
+de n’être pas écrasé d’impôts qui sont la
+répercussion des avantages que prennent sur vous
+les nations fortes et exigeantes parce qu’elles sont
+fortes ; d’avoir le gouvernement que vous voulez et
+non pas un gouvernement plus ou moins imposé,
+soit par la nation forte qui vous menace, soit par
+la nation forte dont vous sollicitez l’alliance et
+dont vous devenez le client. La condition misérable
+d’un peuple abaissé devient condition misérable
+pour tous les citoyens de ce peuple abaissé.
+Donc en vous dévouant à la patrie, vous risquez
+la mort, sans doute, mais pour vivre ; et ce dévouement
+ne serait qu’une forme supérieure de l’égoïsme,
+s’il s’analysait lui-même et s’il se rendait
+compte de soi. L’abnégation n’est qu’une forme
+inconsciente de l’intérêt, et c’est parce qu’elle est
+inconsciente qu’elle est sublime ; mais elle n’en
+est pas moins, très précisément, un intérêt admirablement
+entendu. Le vrai égoïsme se moque de
+l’égoïsme ; le vrai égoïsme c’est l’esprit de sacrifice,
+qui atteint tout ce que l’égoïsme désire ; et
+il se moque de l’égoïsme proprement dit qui
+sottement va directement contre toutes ses fins.</p>
+
+<p>Le patriotisme est donc une des formes, et une
+des plus nettes de l’instinct qui pousse l’homme à
+risquer sa vie pour pouvoir vivre ; à risquer sa
+vie, ce qui est une condition même de sa vie ;
+instinct paradoxal et parfaitement juste, instinct
+qui ne se trompe pas et qui n’a besoin, comme
+tous les instincts, que d’être réglé par la raison
+pour ne pas se déchaîner à l’aveugle et pour ne pas
+devenir une folie ; mais instinct très sûr en soi et
+qu’il y aurait infiniment plus de péril à détruire
+qu’à laisser aller sans frein. Chercher le danger
+pour le danger est évidemment une démence,
+c’est-à-dire l’exercice sans objet d’une de nos facultés ;
+mais vivre dangereusement c’est simplement
+une condition, <i>la</i> condition, absolue aux temps
+primitifs, restée essentielle aux temps civilisés, de
+la vie humaine. Par conséquent le patriotisme c’est
+simplement l’acceptation, sérieuse et virile, de la
+vie telle qu’elle est.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si fort qu’on le voie pour tant de raisons et apparemment
+si indéracinable, le patriotisme est chose
+assez délicate, assez instable et peut fléchir, soit
+pour un temps, soit pour toujours, assez facilement.
+Si les éléments essentiels du patriotisme :
+sentiment de famille agrandi, solidarité dans le
+travail et l’effort, langue commune ; ne disparaissent
+point ; les éléments que j’ai considérés comme
+seulement auxiliaires peuvent disparaître ou s’atténuer,
+comme déjà je l’ai indiqué : la religion
+commune peut être abandonnée ou avoir moins
+d’influence sur les âmes ; les coutumes peuvent
+changer et des coutumes des peuples voisins être
+empruntées, ce qui est à la fois un signe et une
+cause de dépérissement du patriotisme ; on peut
+cesser d’étudier l’histoire, et nous savons tel pays
+où, pour des raisons politiques, on ne donne plus
+à étudier aux écoliers que celle des cent dernières
+années, comme si l’on voulait absolument leur
+persuader qu’ils font partie d’un peuple tout neuf,
+sans racines, improvisé, et auquel il n’y a, par
+conséquent, pas grande raison de tenir ; on peut
+cesser d’avoir l’admiration des grandes œuvres
+littéraires et artistiques, et pour des raisons politiques
+nous savons tel pays où les œuvres de ce
+genre remontant à un temps où ce pays était en
+régime monarchique, sont, quoique très belles,
+écartées des yeux de la jeunesse qu’il y aurait péril
+de corrompre à les lui montrer. Ces éléments
+divers du patriotisme s’affaiblissant, le patriotisme
+peut s’affaiblir d’autant.</p>
+
+<p>Mais surtout l’affaiblissement des caractères, le
+trop grand souci des intérêts matériels et le découragement
+sont les facteurs essentiels de la décadence
+du sentiment national. L’affaiblissement des
+caractères, qui se marque particulièrement à deux
+traits : demander tout à l’État et faire pour lui le
+moins possible ; tient à des causes très obscures,
+très probablement physiologiques, à des coutumes
+aussi, comme celle de l’alcoolisme ; et il est certainement
+plus facile de le diagnostiquer que d’en
+donner l’étiologie exacte. Le souci des intérêts
+matériels n’a rien de blâmable en soi, et l’État
+même en profite ; mais il va sans dire qu’il y a là
+comme une limite, laquelle dépassée tout se renverse.
+Si vous aimez vos intérêts matériels en
+fonction surtout des intérêts de l’État et autant
+pour rendre l’État fort de votre force que pour être
+fort vous-même, vous êtes un très bon citoyen et
+un excellent patriote ; si vous les aimez de telle
+sorte que l’intérêt de l’État ne soit absolument rien
+pour vous, le patriotisme vivant d’abnégation,
+comme nous avons vu, il périt en vous et par votre
+exemple chez ceux qui vous entourent. Il n’y a pas
+lieu d’insister sur ce <i lang="en" xml:lang="en">truism</i>.</p>
+
+<p>Enfin, le découragement, la lassitude, après
+beaucoup de revers, peut briser le ressort. Il est
+des peuples que les défaites excitent et renforcent,
+tonifient, pour ainsi parler, et cela est si vrai que
+nous avons vu qu’il y en a qui sont créés par la
+défaite ; il y en a qui s’abandonnent et qui croient
+avoir assez fait, trop peut-être, et qui s’enlizent.
+Ajoutez que l’abandonnement est une maladie
+contagieuse. Dans un peuple qui devient antipatriote,
+ne le devînt-il qu’en apparence, et ne le
+devînt-il qu’en minorité, d’une part ceux qui ne
+sont patriotes que par respect humain, et le respect
+humain est une force de quatrième ordre,
+mais une force encore, cessent de l’être quand ils
+ne sont plus comme tenus de se montrer tels ; et
+d’autre part les vrais patriotes se laissent aller à
+ce sentiment bien naturel : « Il n’y a pas lieu d’être
+plus royaliste que le roi et de prétendre faire vivre
+un peuple qui veut mourir. » De par cette contagion,
+c’est comme du jour au lendemain qu’un
+peuple peut passer, soit en apparence, mais je
+viens de montrer combien les apparences sont
+périlleuses, soit en réalité, du patriotisme le plus
+vif à une sorte de torpeur.</p>
+
+<p>C’est ce qui me faisait dire que le patriotisme
+est plus <i>instable</i> qu’on ne croirait au premier
+regard. Il y a comme une ligne de partage des
+eaux presque invisible, presque insensible et
+vaguement tracée, en deçà de laquelle un peuple
+est encore en état patriotique et capable d’y rester
+longtemps ; au delà de laquelle, presque sans
+avoir marché, il en est quasi aussi loin que s’il n’y
+avait jamais été, et l’on est étonné d’avoir fait tant
+de chemin sans qu’il paraisse qu’on ait remué.
+C’est l’affaire, quelquefois, du passage d’une génération
+à une autre, et la génération précédente ne
+se reconnaît pas dans celle qui la suit ; <i lang="la" xml:lang="la">matremque
+suus conterruit infans</i>. Ce sont jeux des
+grandes forces historiques et ce sont effets instantanés
+de causes qui ont agi sourdement et silencieusement
+pendant de très longues périodes. En
+langage mystique, qui n’est jamais qu’une simple
+transposition du langage positif, réaliste et comme
+naturaliste, Dieu transporte le patriotisme d’un
+peuple à l’autre quand un peuple a achevé son
+destin, tiré de lui tout ce qu’il en pouvait tirer et
+rendu à l’humanité la somme de services qu’il
+avait comme assignation de lui rendre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="xsmall">L’ANTIPATRIOTISME.</span></h2>
+
+
+<p>Pour l’antipatriote le patriotisme est une erreur
+funeste à l’humanité d’abord parce qu’il est générateur
+de la guerre et que la guerre est une chose
+horrible ; ceci est une question traitée plus haut
+et sur laquelle nous ne reviendrons pas ; ensuite il
+est une erreur funeste à l’humanité parce qu’il est
+contraire à la nature humaine et contraire à la
+civilisation, de sorte que les hommes, en adoptant
+ce <i>sentiment faux</i> qui s’appelle le patriotisme, se
+mentent à eux-mêmes, à ce qu’ils sont en soi ; et
+d’autre part ne sont pas excusables sur ceci qu’ils
+se violenteraient eux-mêmes pour arriver péniblement
+et noblement à une civilisation plus élevée ;
+car par le patriotisme et ce qui malheureusement
+s’ensuit, ils tournent le dos à cette civilisation
+même qu’ils prétendent poursuivre.</p>
+
+<p>Le patriotisme est contraire à la nature même
+de l’homme, disent les antipatriotes, pour les
+raisons suivantes. L’homme, pris isolément, ne
+cherche, et avec pleine raison, qu’à vivre et à
+vivre mieux qu’il ne vit, qu’à être et qu’à persévérer
+dans l’être. C’est donc par une sorte
+d’aberration, qui s’explique du reste et que nous
+expliquerons plus loin, qu’il fait abnégation de lui
+et qu’il vit non pour lui-même, mais pour une collectivité
+dont il fait partie, non <i>en</i> lui, mais <i>en</i> une
+collectivité dont il fait partie. Nous reconnaissons
+très bien que le fond même du patriotisme est
+abnégation ; mais c’est précisément cette abnégation
+qui est absurde, qui est un sentiment
+mystique, c’est-à-dire un sentiment qui ne peut
+pas donner raison de lui-même, qui ne peut pas
+s’expliquer lui-même, qui se trouve absurde dès
+qu’il s’examine et qui, par conséquent, n’est qu’un
+sentiment faux.</p>
+
+<p>— Mais cependant l’homme est un animal
+sociable !</p>
+
+<p>— Nions-nous qu’il soit sociable ? Point du tout.
+Personne plus que nous ne croit l’homme animal
+sociable ; personne <i>autant que nous</i> ne croit
+l’homme animal sociable. Mais la sociabilité naturelle
+et normale de l’homme n’est pas la <i>nationabilité</i>,
+c’est la solidarité libre. L’homme est sociable
+et très sociable en ce sens qu’il s’associe à un, à
+plusieurs, à un grand nombre de ses semblables
+pour accomplir une œuvre dont <i>lui</i>, personnellement,
+tire profit, qu’il ne pourrait pas exécuter
+seul et que par conséquent il a, personnellement,
+intérêt à exécuter de concert avec d’autres. Mais
+il ne s’associe avec d’autres que pour cette œuvre,
+puis pour une autre, puis pour une troisième, mais
+pour une seule à la fois et se dégageant de l’association
+quand l’œuvre est accomplie, et du reste
+étant toujours libre, en prévenant longtemps
+d’avance ses collaborateurs, de s’en dégager, à
+moins qu’il ne se soit engagé à ne s’en dégager jamais.
+En un mot, ce qui est normal et naturel entre
+hommes et ce en quoi consiste la véritable sociabilité,
+ce sont des engagements très fermes et très
+loyaux, mais libres, temporaires et résiliables
+entre des hommes ; ce n’est pas un engrenage universel,
+qui lie, même contre leur volonté, tous les
+hommes d’un pays entre eux et même entre elles
+les générations successives, ce qui devient quelque
+chose de fou. Ce qui est naturel c’est le contrat,
+non la loi ; ce qui est naturel, en d’autres termes,
+ce n’est pas le contrat social, c’est le contrat interpersonnel ;
+ce qui est naturel et normal, c’est de
+s’obéir à soi-même, du reste en s’associant à
+d’autres pour s’obéir à soi-même plus utilement ;
+et non d’obéir à un je ne sais quoi, tout abstrait,
+qui s’appelle la Patrie et qui vous commande, on
+ne sait à quel titre, du fond de la tombe des
+morts.</p>
+
+<p>Vous nous dites : « Mais la loi aussi est un contrat
+libre, du moins dans les pays démocratiques,
+puisque vous la faites et défaites et refaites continuellement
+en toute liberté, et puisque la génération
+qui s’en va ne lie point la génération qui
+vient. » A quoi nous répondons que c’est là une
+froide plaisanterie, puisque la loi par laquelle
+nous voudrions, nous Normands, nous séparer de
+la France, nous ne pouvons pas la faire, et puisque
+la loi par laquelle nous voudrions, nous Bretons,
+vivre sous le régime de l’union de l’Église et de
+l’État, nous ne pourrions pas la faire ; puisque « la
+patrie » nous impose parfaitement, d’une part des
+lois qui sont des créations du passé, des établissements
+du passé et que personne ne peut ni annuler
+ni enfreindre ; et d’autre part nous impose des lois
+qui sont l’expression d’une volonté générale à
+laquelle nous n’adhérons pas et qui par conséquent
+émanent du contrat social et non de contrats interpersonnels
+et sont purement des oppressions.</p>
+
+<p>La patrie donc, par cela seul qu’elle existe, est
+un attentat à la liberté. Voilà pourquoi nous
+disons : sociabilité, oui, mais par contrats libres
+entre les personnes, et c’est la sociabilité naturelle ;
+contrat social, non, parce que le contrat
+social lie des gens qui, comme la comtesse de
+Pimbêche, ne veulent pas être liés et considèrent
+leur liberté comme inaliénable.</p>
+
+<p>— Mais, c’est l’anarchie !</p>
+
+<p>— Évidemment. L’anarchie, au sens scientifique
+du mot, c’est simplement les conventions libres
+remplaçant les lois, et les contrats interpersonnels
+remplaçant le contrat social ; les contrats interpersonnels,
+toujours légitimes puisqu’ils sont
+comme pénétrés de liberté individuelle et toujours
+féconds puisqu’ils sont comme chargés de volonté
+individuelle et actuelle, remplaçant le contrat
+social qui ne peut exciper d’aucun droit ni d’aucun
+titre, infécond du reste ou peu fécond, puisqu’en
+son fond il n’est qu’une volonté ancestrale,
+une volonté très lointaine excitant tant mal que
+bien et gênant plus qu’il ne les excite des volontés
+actuelles.</p>
+
+<p>Maintenant il faut que nous nous expliquions,
+cependant, pourquoi les patries existent, pourquoi
+les contrats sociaux existent ; car de dire qu’ils
+sont antinaturels quand ils existent partout, cela
+paraît paradoxal au premier regard. Les contrats
+sociaux sont précisément cette aberration de la
+sociabilité véritable que nous indiquions plus haut
+et dont nous disions que nous aurions à nous
+rendre compte. L’homme est né pour vivre en
+société et il se trompe, non point sur la sociabilité,
+qui est bien véritablement sa nature, mais sur la
+forme que sa sociabilité doit prendre. Sa sociabilité,
+pour rester souple et vivante, et du reste
+pour qu’il n’en soit ni la dupe ni la victime, doit
+prendre la forme de contrats interpersonnels ; il
+lui laisse prendre la forme de contrat social, ou
+plutôt, et nous voici bien au point, les contrats
+interpersonnels, parce qu’ils sont nombreux, multipliés,
+entrelacés, entremêlés, intriqués les uns
+dans les autres, deviennent insensiblement un
+contrat social. Les conventions interpersonnelles,
+par suite d’une paresse bien naturelle à l’homme,
+deviennent des lois fixes qui obligent ceux qui ne
+les ont pas consenties ; les arbitrages choisis par
+les parties pour la solution des différends relatifs
+aux contrats libres deviennent des magistratures
+fixes qui prétendent juger des gens qui ne les ont
+nullement choisis comme juges ; et de l’ensemble
+des lois et des puissances exécutrices des lois se
+forme la société, le contrat social, répressif, oppresseur
+et si opposé à la sociabilité véritable qu’il
+faudrait l’appeler le contrat antisocial.</p>
+
+<p>Les lois sont des conventions libres, qui se sont
+figées, en quelque sorte ; les magistratures sont
+des arbitrages qui se sont solidifiés et ont perdu
+leur souplesse ; le contrat social remplace en bloc
+tous les contrats interpersonnels ; mais il les remplace
+à peu près comme la glace remplace l’eau vive.</p>
+
+<p>Notez en marge que ce que nous décrivons ici, en
+le blâmant, c’est, relativement, une cité idéale, qui
+se serait constituée spontanément et régulièrement
+par son <i>processus</i> naturel, et qui n’aurait pas reçu
+ses lois, son organisation judiciaire et son prétendu
+contrat social d’une nation envahissante, d’une aristocratie,
+d’un César vainqueur. Or le plus souvent
+le prétendu contrat social a été imposé ainsi à la
+nation.</p>
+
+<p>Mais, pour revenir, la nation, à supposer qu’il y
+en ait une, qui, d’elle-même, se serait donné insensiblement
+le contrat social que nous venons de
+décrire, nous disons que c’est une nation qui, par
+mollesse, par insouciance, c’est-à-dire par insuffisant
+souci des libertés individuelles, de l’autonomie
+individuelle, a laissé la sociabilité prendre
+la forme de société fixe, d’État, de système arrêté
+et en grande partie inflexible ; a laissé la sociabilité
+devenir socialisation. Or la socialisation est l’extrême,
+l’excès et le contraire de la sociabilité,
+comme il arrive si souvent qu’une institution en
+évoluant aboutisse à être exactement le contraire
+de ce qu’elle était. De même — ceci à ne prendre
+que comme comparaison — de même que la famille
+à père souverain, à père ayant droit de vie et de
+mort sur ses enfants, est l’extrême, l’excès et le
+contraire de la famille ayant pour unique lien
+l’amour mutuel et l’entr’aide libre ; de même
+qu’une religion, qu’une société religieuse composée
+de maîtres imposant à des subordonnés un
+dogme et une discipline, est l’extrême, l’excès et le
+contraire d’une religion de frères s’inspirant et
+s’édifiant les uns les autres ; tout de même une société
+est la décadence et la corruption d’une sociabilité
+instinctive, spontanée, naturelle. La société
+est antisociale.</p>
+
+<p>Nous ne disons donc rien de faux, ni même
+d’excessif, en assurant que le patriotisme, sacrifice
+de l’individu à l’État, abnégation de l’individu
+devant l’État, quoique parti d’un sentiment naturel,
+comme toute chose humaine part d’un sentiment
+naturel, est cependant, à son point d’arrivée,
+au dernier terme de son évolution et c’est-à-dire,
+quand il est le patriotisme, directement et absolument
+contraire à la nature humaine.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le patriotisme est aussi tout à fait contraire à la
+civilisation. Entendons-nous sur ce mot de civilisation.
+La civilisation est l’épanouissement des
+facultés humaines dans tous les arts pouvant procurer
+à l’humanité le bien-être et les plaisirs
+esthétiques. La civilisation est dans la nourriture
+bien préparée, dans les saines et commodes habitations,
+dans la littérature, dans la poésie, dans
+tout ce qu’on appelle les beaux-arts. Nous disons
+que le patriotisme est directement contraire à tout
+cela.</p>
+
+<p>Que fait-il en effet ? <i>Sous toutes ses formes</i>, sous
+ses formes les plus pacifiques comme sous ses
+formes les plus belliqueuses, il détruit les petites
+patries pour en faire de grandes. Afin d’être <i>forts</i>,
+afin d’être <i>grands</i>, afin de satisfaire leur volonté
+de puissance : ou les peuples déjà assez grands
+annexent des peuples plus petits, et c’est là un bel
+effort de patriotisme ; et parviennent du reste,
+assez souvent, à créer chez leurs annexés un
+nouveau patriotisme, l’amour de la « grande
+patrie » nouvelle, constituée par la conquête ; — ou
+des peuples petits s’unissent et se conglomèrent
+pour former une « grande patrie » et s’admirent
+dans cette grandeur et se font un patriotisme
+nouveau qui a pour objet la « grande patrie »
+nouvelle, constituée par l’union.</p>
+
+<p>Dans les deux cas, dans le cas du patriotisme
+belliqueux et dans le cas du patriotisme pacifique,
+qu’est-ce qui a été fait ? Il a été fait ceci que cinq
+ou six foyers de civilisation originale, autochtone,
+locale (nous dirons presque personnelle) et par
+conséquent vivante, ont été détruits, pour en
+allumer ou plutôt pour n’en <i>laisser</i> qu’un seul, et
+qui sera moins original, moins personnel et moins
+vivant.</p>
+
+<p>Les Romains s’annexent les Étrusques. Cela veut
+dire qu’une civilisation s’éteint, celle des Étrusques,
+qui pourra être remplacée, et beaucoup plus
+tard, par la civilisation romaine ; mais encore, là
+où il pouvait y avoir deux civilisations, il n’y en
+aura qu’une.</p>
+
+<p>Les Romains conquièrent les Grecs. Cela veut
+dire qu’une civilisation s’éteint ou est profondément
+troublée, celle des Grecs, et que là où il pourrait
+y avoir deux civilisations, il n’y en aura
+qu’une.</p>
+
+<p>Et complexe, remarquez-le, et hybride. On dit
+la civilisation gréco-romaine. Cela signifie qu’il y
+a là une civilisation faite de deux et qui n’a ni le
+caractère qu’aurait eu la civilisation romaine, ni
+celui qu’aurait eu la civilisation grecque, et que les
+Grecs se sont mal romanisés et les Romains grécisés
+très médiocrement.</p>
+
+<p>Les Français conquièrent le midi de l’ancienne
+Gaule. Il y avait là une civilisation charmante. Les
+Français l’éteignent pour cinq cents ans, c’est-à-dire
+pour jusqu’au moment où les populations du
+midi auront été francisées ; pour plus longtemps
+même, car une population ne vit avec aisance que
+dans la civilisation qu’elle s’est faite et non dans
+celle qui lui à été imposée, ou même qu’elle a
+empruntée, ou même qu’elle a adoptée. Au fond
+il y a là, vraiment, une civilisation qui a été supprimée.</p>
+
+<p>Américains des États du Nord et Américains des
+États du Sud se conglomèrent. Les uns sont anglo-saxons,
+les autres latins ; les uns parlent anglais, les
+autres français. Ils ont, les uns d’un côté, les autres
+d’un autre, des civilisations très différentes.
+Quand ils se sont séparés, c’était pour des intérêts
+commerciaux ; mais c’étaient aussi deux civilisations
+différentes qui voulaient l’une se développer
+selon son caractère, l’autre que celle-là disparût.
+Et par la victoire du Nord, c’est précisément ce qui
+est arrivé, et les États-Unis deviendront purement
+<i>yankee</i> d’un bout à l’autre. Un foyer de civilisation
+a été éteint.</p>
+
+<p>Même chose s’est produite en Allemagne. Pour
+former une « grande nation » dix petits peuples,
+dont chacun était un foyer très vif de lumière et de
+chaleur, se sont placés sous l’hégémonie d’un
+peuple fort qui commence à leur soutirer la vie et
+qui les éteindra peu à peu. Voilà les beaux effets
+du patriotisme.</p>
+
+<p>Il arrivera peut-être, il arrivera sans doute que
+toute l’Europe ne formera qu’une nation… Vous
+nous dites : « Ce n’est pas le patriotisme qui nous
+conduira là, c’est l’absence de patriotisme chez
+les peuples qui se laisseront conquérir. »</p>
+
+<p>— Pardon ! Ce qui paraît antipatriotisme avant
+paraît patriotisme après. L’Europe rangée définitivement
+sous la loi d’un vainqueur, le vainqueur
+félicitera les peuples vaincus de leur patriotisme
+européen qui les aura amenés à ne former qu’un
+magnifique peuple européen, et les peuples vaincus
+eux-mêmes se féliciteront, sinon d’avoir été vaincus,
+du moins d’avoir accepté patriotiquement leur
+défaite pour former une nation grande et belle
+comme l’Empire romain, tout comme les Prussiens
+d’aujourd’hui félicitent les petits peuples allemands
+d’avoir constitué par leur résignation patriotique
+la grande Allemagne, et tout comme les petits
+peuples allemands se glorifient d’avoir constitué
+cette Allemagne intégrale. Du reste, nous nous plaçons
+tout aussi bien dans l’hypothèse d’une conglomération
+pacifique et spontanée et volontaire des
+peuples d’Europe, et dans ce cas, c’est bien de patriotisme
+européen pur et simple qu’il s’agirait.</p>
+
+<p>Or dans les deux cas, cinq, six, sept ou huit civilisations
+disparaîtraient pour faire place à celle
+du peuple qui, soit belliqueusement, soit pacifiquement,
+serait arrivé à l’hégémonie. Partout ailleurs
+langueur, torpeur et progressif abandonnement ;
+et du reste au centre, quel qu’il soit, d’abord
+pléthore et congestion, ensuite civilisation hybride,
+parce qu’elle sera faite d’apports trop divers et
+trop hétérogènes.</p>
+
+<p>On ne s’aperçoit pas en voyant une grande capitale
+qu’elle est anticivilisatrice. Elle l’est au plus
+haut degré ; car sa civilisation complexe, enchevêtrée,
+mêlée d’éléments qui se contrarient, est grossière
+en soi ; et elle est faite d’une dizaine ou d’une
+centaine de civilisations pures, précises, nettes,
+gracieuses, fines ou fortes, qu’elle a tuées, qui ont
+été, qui auraient pu se développer et fleurir d’une
+façon éclatante et qui ne renaîtront jamais. Il n’y
+a rien de plus anticivilisateur que la capitale d’un
+« grand peuple ». Ce qui a créé cela c’est le patriotisme
+ou belliqueux ou même pacifique.</p>
+
+<p>Voilà les effets du patriotisme.</p>
+
+<p>Il consiste primitivement en ceci qu’un peuple
+défend sa personnalité, et rien de mieux ; mais il
+consiste ensuite en ceci qu’il la fait perdre aux
+autres, et enfin qu’en la faisant perdre aux autres il
+perd la sienne même. Il consiste à coudre ensemble
+deux animaux très sains pour en faire un monstre,
+et à joindre à ce monstre un troisième animal très
+sain pour faire du tout un monstre plus horrible,
+et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ce qui est bon, ce qui est sain et ce qui est beau,
+ce n’est pas le patriotisme, c’est le civisme ; c’est
+l’amour du citoyen pour sa petite cité, pour sa
+ville, pour ce lieu qu’il connaît tout entier et
+pour lequel il peut avoir une attache vraie. Ce
+sentiment-là, nous ne le blâmons pas, puisque
+d’une part il est naturel ; puisque d’autre part il
+est créateur et garant d’une civilisation véritable
+et non artificielle et d’une civilisation délicate
+et non pas d’une civilisation barbare. Ce sentiment,
+nous ne le blâmons pas. Déclarons cependant
+franchement que nous nous en défions à cause
+des excès auxquels il semble qu’il tende toujours,
+des altérations apparemment inévitables qu’il est
+toujours destiné à subir, des chemins mauvais à
+l’entrée desquels il est et où il paraît presque
+impossible qu’il ne s’engage pas. Le patriotisme
+est toujours haïssable ; le civisme aimable toujours ;
+mais toujours aussi un peu suspect parce
+que déjà il est dangereux.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin d’ajouter que, si nous sommes
+égalitaires, et nous le sommes presque tous, nous
+sommes forcés, nous serions forcés, quand bien
+même nous ne le voudrions pas, d’être antipatriotes ;
+car les patries sont un des principaux
+obstacles, sont même le principal obstacle, à
+l’égalité entre les hommes. L’égalité réelle, et
+c’est à savoir ceci que personne ne possède plus
+qu’un autre, ne peut s’établir qu’<i>une fois</i> les patries
+détruites. En effet, supposez l’égalité réelle établie
+dans un pays, soit sous forme de collectivisme, soit
+sous forme de partagisme, soit sous telle autre
+forme que vous pourrez supposer, mais l’égalité
+bien réelle, constituée de telle sorte que personne
+ne possède plus qu’un autre, ni ne puisse acquérir
+plus qu’un autre de manière à arriver à posséder
+plus qu’un autre. Supposez cela, immédiatement
+l’activité de ce pays s’affaiblit, ce qui ne nous
+émeut pas et ce qui est précisément ce que nous
+désirons, l’émulation cesse, la production se ralentit ;
+le pays tombe dans ce que les antisocialistes
+appellent « léthargie » et ce que nous appelons
+l’état heureux ; la nation, comme nation, passe
+immédiatement à l’état de nation faible. Encore une
+fois, nous n’en sommes que très satisfaits ; seulement
+cette nation, parce que la nation voisine n’en
+a pas fait autant et a continué à préférer la force
+au bonheur et est restée nation forte, sera conquise
+en six mois par la nation voisine, et il n’y
+aura rien de fait. Tout au contraire, l’absorption
+de la nation égalitaire par la nation antiégalitaire
+n’aura fait que constituer sur la planète une nation
+antiégalitaire plus grande, plus forte, obstacle
+plus considérable au progrès que nous rêvons.</p>
+
+<p>C’est donc mettre la charrue devant les bœufs
+que d’être socialiste avant d’être antipatriote, que
+de s’attacher à l’œuvre socialiste avant de s’attacher
+à l’œuvre de la destruction des patries, que
+de faire de l’égalité <i>pour rien</i> ou pour un triomphe
+local du principe antiégalitaire, avant le moment
+où l’on pourra faire de l’égalité solide et destinée
+à subsister. On ne pourra établir le socialisme
+quelque part qu’en l’établissant partout ; on ne
+pourra l’établir partout que quand il n’y aura de
+patrie nulle part.</p>
+
+<p>A la vérité, socialiser une nation et <i>par conséquent</i>
+la faire conquérir par un pays voisin non
+socialisé ; socialiser alors ce pays-ci et le faire par
+conséquent conquérir par un troisième, ainsi de
+suite jusqu’au moment où il n’y aura dans le monde
+qu’un pays, lequel on socialisera sans danger qu’il
+soit conquis, c’est un procédé comme un autre et
+qui mène aux mêmes fins que nous cherchons.
+Mais il est long, le jeu, très long et peut-être s’interromprait-il,
+parce que cette victoire du socialisme
+faite de défaites successives du socialisme
+dégoûterait l’humanité de ce socialisme toujours
+vaincu et n’espérant sa victoire définitive que de
+son dernier succès ; et ce qui s’établirait avant la
+consommation des temps nécessaires pour la victoire
+socialiste, ce serait un « empire romain »
+très fort qui aurait annexé tous les peuples égalitaires
+et qui vivrait et les ferait vivre sous un régime
+aussi antiégalitaire que possible.</p>
+
+<p>Le procédé vrai, c’est donc de combattre d’abord
+l’idée de patrie, comme le procédé vrai est toujours
+d’aplanir l’obstacle avant de faire le chemin
+et de défricher avant de semer. « Socialisons, et
+cela détruira les patries » ; c’est cela qui n’est pas
+sûr ; détruisons les patries, et le socialisme se fera
+ensuite tout seul ; c’est ce qui est beaucoup plus
+probable. Le procédé « socialisme d’abord, antipatriotisme
+ensuite » est très comparable au
+procédé du docteur Adler, socialiste autrichien du
+reste très distingué. Le docteur Adler veut faire
+sortir l’antimilitarisme du militarisme lui-même
+et le socialisme du militarisme également. Il dit :
+« L’extension de l’armement du peuple, le peuple
+armé, l’armée moderne en un mot, c’est un acheminement
+merveilleux vers le socialisme et vers
+l’antimilitarisme. De même que le suffrage universel
+rendra les parlements socialistes, de même
+le service universel démocratisera, puis socialisera
+l’armée. Il faut apprendre à nous mettre
+dans l’esprit <i>la valeur révolutionnaire du militarisme</i>. »
+Ceci est ingénieux et du reste n’est pas
+faux ; mais c’est ce que nous appelons un chemin
+détourné. Confier à l’armée, même très démocratisée,
+le soin de démocratiser et de socialiser la
+nation après s’être socialisée elle-même, c’est un
+peu plus long et c’est, tout compte fait, beaucoup
+moins sûr que de supprimer l’armée elle-même,
+qui, destinée peut-être un jour à être agent de socialisation,
+en attendant y est obstacle.</p>
+
+<p>De même socialiser les pays pour les affaiblir,
+les affaiblir pour les faire conquérir, les faire
+conquérir pour en arriver à ce qu’ils soient <i>tous
+conquis</i>, et alors avoir libre voie et route ouverte
+pour la socialisation universelle et le socialisme
+intégral, c’est extrêmement long et ce n’est pas
+peu dangereux. Détruisons les patries d’abord,
+c’est le plus sûr et le plus court, et ensuite la socialisation
+se fera d’elle-même et pour ainsi parler
+par mouvement automatique.</p>
+
+<p>On nous dira : « C’est la même chose. De même
+qu’on ne peut établir le socialisme quelque part
+qu’en l’établissant partout ; de même on ne peut
+détruire une patrie qu’en les détruisant toutes ;
+car à en détruire une, vous jetez ce pays sous la
+dépendance du pays qui sera resté une patrie, et
+vous ne faites que créer une patrie plus grande ;
+et ainsi de suite, comme tout à l’heure ; jusqu’au
+jour possible où il n’y aura plus qu’une patrie et
+par conséquent où il n’y en aura plus, comme tout
+à l’heure ; ou jusqu’au jour plus probable où il y
+en aura une très grande, mais non unique, qui,
+parce qu’elle ne sera pas unique, aura les mêmes
+façons d’exister que les patries d’aujourd’hui :
+l’empire romain que tout à l’heure nous envisagions. »</p>
+
+<p>Non, ce n’est pas la même chose ; ce n’est pas,
+au fond, extrêmement différent, mais ce n’est pas
+la même chose, parce que dans notre système les
+difficultés sont moins grandes. Oui, on ne peut
+établir le socialisme quelque part qu’en l’établissant
+partout ; et, oui encore, on ne peut détruire
+utilement une patrie qu’en les détruisant toutes ;
+mais il est beaucoup plus facile de détruire toutes
+les patries à peu près en même temps que d’établir
+le socialisme partout en même temps. Ce peut
+être une traînée de poudre ou quelque chose d’approchant,
+que l’antipatriotisme se répandant de
+nation en nation, tandis que ce ne peut pas être une
+contagion rapide que l’idée socialiste s’emparant
+des nations diverses.</p>
+
+<p>Pourquoi ? Parce que dans la question sociale il
+y a des intérêts personnels et des intérêts de classe
+qui sont énormes et qui sont extrêmement résistants,
+tandis que dans la question de patrie, il n’y
+a qu’une <i>erreur</i> à détruire, une idée à démontrer
+fausse. C’est encore beaucoup ; nous le savons
+bien ; mais c’est moins grande tâche, c’est moins
+dur. Les peuples peuvent plus facilement arriver
+à peu près tous ensemble à l’idée antipatriotique
+qu’à l’idée socialiste. Or « à peu près » nous suffit.</p>
+
+<p>Oui, « à peu près » nous suffit ; car si un peuple
+devient antipatriote il ne sera pas immédiatement
+conquis, comme certains le prétendent, par un
+autre ; les choses ne vont pas comme dans l’antiquité ;
+le réseau des intérêts diplomatiques soutient
+pendant un long temps à l’état indépendant
+un peuple qui pourrait facilement être conquis et
+qui, à cause de cela, ne l’est point ; donc un peuple
+antipatriote et désarmé par lui-même subsisterait,
+et, avant qu’il fût conquis, répandrait fort vite
+chez les autres l’idée antipatriotique, plus vite
+certainement qu’un peuple socialisé ne pourrait
+répandre l’idée socialiste ; et c’est ainsi que tous les
+peuples pourraient venir à l’idée antipatriotique
+à peu près ensemble, ce qui suffit.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin de dire que même si le premier
+pays arrivé à l’idée antipatriotique devait
+périr d’y être arrivé, ce pays fût-il le nôtre, nous
+nous en consolerions tout de suite ? Comme l’a dit
+magnifiquement M. Alfred Naquet : « Le sacrifice
+d’un peuple voué en holocauste au progrès humain
+me remplit d’admiration… Je voudrais voir la
+France désarmer sans s’occuper de ce que font
+les autres. Il se pourrait qu’elle succombât sous
+quelque agression monstrueuse. Mais alors même
+elle ne périrait pas tout entière. Sous l’apparence
+de la mort, elle serait immortelle. Elle demeurerait
+comme une étoile polaire dans la mémoire des
+hommes et son sang ne tarderait pas à lever pour
+le bonheur de l’humanité. »</p>
+
+<p>Il est vrai que M. Naquet ajoutait immédiatement :
+« Ceci n’implique pas que le jour où les
+despotes répondraient à notre acte de confiance et
+de fraternité par l’envahissement de nos frontières
+je fusse pour une résignation à la Tolstoï ; ce
+jour-là j’estime que nous aurions le devoir de résister
+jusqu’au dernier homme, fût-ce dans une guerre
+au couteau, et que, plus nous aurions fait preuve
+d’abnégation, plus nous serions autorisés à nous
+montrer implacables. » M. Naquet ajoutait cela ;
+mais en l’ajoutant il ne se montrait pas très logique.
+Car ce qui est conseillé par ces deux passages
+rapprochés l’un de l’autre et considérés ensemble,
+c’est de désarmer conditionnellement,
+puisque, si le désarmement que nous faisons ne
+désarme pas les autres, nous armerons immédiatement
+de nouveau, ce qui revient à ne désarmer
+qu’à la condition que les autres désarment. Et ce
+qui est conseillé encore par ces deux passages considérés
+ensemble, c’est de désarmer d’abord et de
+<i>réarmer</i> ensuite avec l’infériorité énorme d’avoir
+désarmé d’abord et d’être réduits au « couteau »
+après avoir cassé les mitrailleuses. Aussi ne prenons-nous
+pas tout à fait au sérieux le second
+passage de M. Naquet, et nous en revenons au premier,
+que nous ne doutons pas qui ne soit le fond
+de sa pensée. Il faut désarmer au risque de périr,
+d’abord parce que, comme nous l’avons montré,
+on ne risque pas absolument de périr en effet, ensuite
+parce qu’il serait beau de périr ainsi et d’être
+transformés en étoile polaire.</p>
+
+<p>Et c’est ce qui fait que nous applaudissons aux
+paroles du même M. Naquet dans le même article :
+« Quelques instituteurs se préoccupent, paraît-il,
+de fortifier dans l’âme des jeunes générations le
+sentiment patriotique. Il ne me semble pas que le
+besoin s’en fasse sentir. Des maîtres républicains
+devraient bien plutôt se préoccuper de saper ce
+dogme qui, ni plus ni moins que les dogmes religieux,
+est un legs du passé, propre seulement à
+retarder l’affranchissement de notre espèce. »</p>
+
+<p>Toujours est-il que pour nous le patriotisme est
+contraire, malgré les apparences, à la nature humaine
+elle-même et est une de ces mille erreurs
+où est tombée l’humanité et d’où elle a su sortir ;
+qu’il est essentiellement contraire à la civilisation ;
+qu’enfin il est un obstacle à l’avènement de
+l’égalité parmi les hommes, et que par conséquent
+il doit être détruit avant que l’on travaille à l’établissement
+de l’égalité parmi les hommes ou tout
+au moins en même temps que l’on y travaille et
+avec autant d’énergie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Telles sont les raisons principales que l’antipatriotisme
+allègue et qu’il soutient. Cette doctrine,
+en sa netteté au moins et ayant pris conscience
+d’elle, est très nouvelle ; car, s’il est bien certain
+que les philosophes français du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
+étaient <i>indifférents</i> à l’idée de patrie et à leur patrie
+elle-même, du moins n’ont-ils jamais institué une
+théorie de l’antipatriotisme, et si le socialisme,
+en bonne méthode et étant connu l’art de sérier
+les questions, doit venir après l’antipatriotisme, du
+moins il est bien certain qu’historiquement il
+n’est venu qu’après.</p>
+
+<p>Le premier texte considérable, à ma connaissance,
+où l’antipatriotisme apparaisse nettement,
+c’est un texte poétique, c’est la <i>Marseillaise de la
+paix</i>, de Lamartine. Les formules définitives de la
+théorie sont déjà dans cette pièce de 1841, en
+termes du reste qui n’ont pas été égalés et qu’il
+n’est pas probable qu’on égale jamais :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races</div>
+<div class="verse">Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu ?</div>
+<div class="verse">De frontières au ciel voyons-nous quelques traces ?</div>
+<div class="verse">Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?</div>
+<div class="verse"><i>Nations ! mot pompeux pour dire barbarie</i>,</div>
+<div class="verse">L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?</div>
+<div class="verse">Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie :</div>
+<div class="verse"><i>L’ignorance ou l’erreur a seule une patrie,</i></div>
+<div class="verse i2"><i>La fraternité n’en a pas.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il est vrai que, par une contradiction qu’on retrouvera
+facilement dans bien d’autres déclarations de
+ce genre, les formules patriotiques se mêlaient aux
+formules antipatriotiques dans cet ouvrage, du
+reste improvisé. Et Lamartine disait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ma patrie est partout où rayonne la France,</div>
+<div class="verse">Où son génie éclate aux regard éblouis !</div>
+<div class="verse">Chacun est du climat de son intelligence…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">pour en arriver à dire immédiatement après :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je suis concitoyen de tout homme qui pense.</div>
+<div class="verse i2">La vérité, c’est mon pays.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Ce qui signifierait en prose : « Je suis Français et
+si Français que je ne me trouve à l’aise que dans les
+pays où le génie français a pénétré ; car chaque
+homme a un climat intellectuel qui est celui de
+son pays », formules patriotiques et qui même
+donnent raison du patriotisme et expliquent qu’il
+soit <i>indépouillable</i> ; — « et du reste je suis concitoyen
+de tout homme qui pense juste et je n’ai de
+pays que la vérité », formules cosmopolitiques par
+excellence. Mais enfin l’idée générale de la pièce va
+directement contre l’idée de patrie et les textes
+définitifs de l’antipatriotisme sont trouvés.</p>
+
+<p>De nos jours deux peuples seulement ont vu se
+propager chez eux d’une façon assez sensible les
+doctrines antipatriotiques, c’est à savoir la Russie
+et la France. En Russie M. Tolstoï et ses disciples,
+qui du reste sont plutôt ses admirateurs que ses disciples,
+et en France M. Gustave Hervé et ses disciples,
+qui du reste sont plutôt ses disciples que ses
+admirateurs, ont répandu avec conviction et avec
+ardeur cette doctrine. Il y a cette différence, parmi
+quelques autres, entre M. Tolstoï et M. Hervé, que
+M. Tolstoï est plutôt antipatriote par évangélisme
+et M. Hervé plutôt antipatriote par socialisme.
+Avant tout, M. Tolstoï ne veut pas que les hommes
+s’entretuent, sous aucun prétexte quel qu’il
+puisse être, et il répudie les armées comme instruments
+de mort, et il répudie le sentiment patriotique
+comme pouvant exciter à donner la mort.
+M. Hervé, qui n’est nullement opposé à la guerre,
+à la condition que ce soit la guerre civile, est un
+socialiste très clairvoyant et très logique, qui
+voit très bien que le principal obstacle à l’évolution
+du socialisme est dans les patries, et qui veut,
+avant tout, ce qui me paraît très juste quand je
+me place à son point de vue, détruire les patries
+en éteignant le patriotisme.</p>
+
+<p>Le raisonnement est celui-ci : le socialisme c’est
+la guerre de classes, le socialisme c’est les prolétaires
+voulant, avec raison, ne plus être subordonnés ;
+ce qui les empêche de secouer le joug,
+c’est que dans chaque pays ils sont encadrés par la
+classe bourgeoise et ses clients et dirigés éventuellement
+contre leurs frères de misère qui sont de
+l’autre côté des frontières. Par conséquent, ce qu’il
+faut qu’ils détruisent d’abord, c’est la frontière. A
+eux tous, Anglais, Allemands, Français, c’est la
+misère qui est la patrie, et c’est la cause de cette
+patrie-là qu’ils doivent défendre contre leurs exploiteurs.
+Plus de guerre de peuple à peuple ;
+mais guerre universelle de classe à classe. Pour
+cela, que d’abord les patries disparaissent.</p>
+
+<p>Ces théories se sont répandues en France, pour
+nous borner à ce pays pris comme exemple, avec
+rapidité, et elles me semblent avoir touché toutes
+les classes de la société.</p>
+
+<p>Je néglige ce qu’on appelait autrefois les « hautes
+classes », parce qu’elles n’ont plus aucune
+influence sur la masse du peuple ; mais il faut
+dire cependant pour mémoire qu’individuellement
+beaucoup de Français appartenant aux
+classes élevées, ou n’ont aucune sensibilité patriotique,
+ou sont formellement hostiles à l’idée de
+patrie. Ils n’ont point de sensibilité patriotique,
+parce qu’ils sont cosmopolites par leur genre de
+vie et leurs coutumes ; et assez souvent ils sont
+hostiles à l’idée de patrie, par antimilitarisme et
+souvenirs du service militaire. Cet état d’esprit,
+plus ou moins avoué, sans être très répandu, l’est
+beaucoup plus qu’on ne croit.</p>
+
+<p>Un grand nombre de « bourgeois », surtout de
+bourgeois jeunes, sont dans un état d’esprit à peu
+près semblable, étant ardemment individualistes
+et ne désirant que se faire une situation et étant
+peu satisfaits que l’impôt militaire les écarte
+pendant un certain temps d’études utiles et profitables.
+Ils sont confirmés dans ce sentiment par la
+vue de jeunes étrangers qui viennent en France
+faire leurs études, qui ne sont pas forcés de les
+interrompre, qui les finissent avant leurs condisciples
+français et qui s’établissent dans l’exercice
+d’un métier avec une avance.</p>
+
+<p>Les paysans sont encore, en très grande majorité,
+assez patriotes. Cependant les candidats aux élections
+savent qu’il ne faut toucher cette corde qu’avec
+d’extrêmes ménagements. Un candidat conservateur
+me disait : « Il faut leur répéter toujours
+la même chose, parce qu’il n’y a qu’une chose qui
+les touche. Il ne faut leur parler que du collectivisme,
+qu’ils redoutent passionnément. Il ne faut
+leur parler, si ce n’est courtement, ni de religion
+ni de patrie. La religion est pour eux un frein
+moral qui ne laisse pas de les gêner ; et la patrie,
+c’est la guerre, qu’ils feraient, je crois, avec courage,
+mais dont ils n’aiment pas à entendre parler. »
+J’ai vérifié, autant que j’ai pu, et j’ai reconnu que
+ces paroles sont trop pessimistes, mais contiennent
+du vrai.</p>
+
+<p>Les ouvriers sont très atteints. On a pu lire en
+décembre 1905 les comptes rendus d’une élection
+législative qui s’est faite à Reims. Le candidat dit
+« progressiste » évoquait l’éventualité d’une apparition
+de l’ennemi sur les Vosges. Du groupe révolutionnaire
+on lui criait : « Nous nous en f… », et
+quand il insistait, disant : « Mais, cependant, les
+Vosges sont la frontière de la France ; si le jour
+dont je parle arrive… », on l’interrompait pour
+dire : « Tant mieux ! » — Le candidat révolutionnaire
+lui-même déclarait : « Pourquoi repousserions-nous
+le drapeau germanique s’il doit nous
+apporter plus de bien-être ? Ce ne serait après tout
+qu’un simple changement de fonctionnaires. » Le
+candidat révolutionnaire ne fut pas élu, mais ces
+diverses paroles, prononcées à Reims, sont très
+significatives.</p>
+
+<p>Les ouvriers d’État surtout, ouvriers des manufactures,
+ouvriers des arsenaux, sont, sinon en
+majorité, du moins en grand nombre pénétrés de
+l’idée antipatriotique. En 1905 les ouvriers de la
+manufacture d’armes de Tulle décidèrent qu’en cas
+de guerre ils feraient sauter la manufacture, et ils
+demandèrent à leurs camarades de Châtellerault,
+de Chateaudun, de Ruelle et de Saint-Étienne de se
+solidariser avec eux. En janvier 1906, à Brest, l’ouvrier
+Penjam ayant été acquitté par le jury pour
+un méfait antimilitariste, les ouvriers du port,
+dont quelques-uns avaient rang de sous-officiers et
+d’officiers, tinrent des réunions où les paroles suivantes
+furent prononcées : « M. Goude : Si les gouvernants
+veulent nous empêcher de répandre nos
+idées, ils armeront nos bras et nous marcherons. — M.
+Le Borgne veut qu’on supprime tous les arsenaux
+et toutes les armes. — M. Le Gall félicite les
+fondeurs qui, lors de la dernière grève des arsenaux,
+ont laissé une coulée dans les fours, occasionnant
+ainsi un préjudice à l’État, et il annonce
+pour un temps prochain la révolution sociale. » — Et
+l’ordre du jour qui fut voté fut celui-ci :
+« … Considérant qu’en cette affaire les véritables
+idées humanitaires des travailleurs ont été
+exposées avec netteté et fermeté : que le procès
+intenté à Penjam a donc été une occasion heureuse
+de propager les principes antimilitaristes
+et prolétariens, d’affirmer la haine profonde du
+peuple pour la guerre et les boucheries humaines,
+remercient la bourgeoisie de l’aide
+puissante qu’elle vient de nous donner en nous
+prouvant que tous, monarchiques ou républicains,
+se valent par leur répression contre les travailleurs…
+réclament le dédommagement des
+victimes de l’autocratie préfectorale et lèvent la
+séance en affirmant leurs principes solidaires et
+antimilitaristes. A bas toutes les patries ! à bas les
+guerres ! à bas les fusillades prolétariennes ! »</p>
+
+<p>N’oublions pas le plus important, qui est que la
+Confédération générale du travail, syndicat des
+syndicats ouvriers, gouvernement prolétarien à qui
+obéissent ponctuellement la plupart des ouvriers
+français, fait formellement profession d’antipatriotisme
+dans toutes ses déclarations et dans tous ses
+manifestes.</p>
+
+<p>Dans l’armée elle-même la propagande antipatriotique
+a pénétré, semble-t-il, profondément, plus
+profondément qu’ailleurs, sans doute parce que
+c’est sur l’armée, comme il est naturel, qu’a porté
+le plus grand effort de la propagande antimilitariste,
+soit étrangère, soit intérieure.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1907, le ministre de la guerre,
+M. le général Picquart, déclarait qu’il n’y avait pas
+l’ombre, dans l’armée française, d’éléments antimilitaristes.
+Il est probable que cette parole était un
+pieux mensonge destiné à rassurer l’opinion ; car
+de croire que M. le général Picquart ne sût pas un
+mot de ce qui se passait dans l’armée, c’est une
+impertinence qui ne saurait me venir à l’esprit.
+Ce qu’il y a de certain, ce sont les faits suivants.</p>
+
+<p>Au mois de juin 1906, la revue l’<i>Énergie française</i>
+a publié la photographie de petites affiches conviant
+les soldats à ne pas marcher contre l’ennemi
+en cas de guerre. « Il s’agit, disait cette revue,
+d’affiches-étiquettes gommées que les propagandistes
+se mettent à coller sur les murs <i>intérieurs</i> des
+divers locaux de nos casernes. De ceci il résulte
+une première constatation : c’est que ce sont les
+soldats eux-mêmes et non plus seulement les civils
+qui agissent, ce qui aggrave encore la portée de
+cette propagande. »</p>
+
+<p>Au Sénat, M. le général Langlois faisait tout
+récemment cette révélation fort curieuse : « M. le
+général Langlois : Permettez-moi, Messieurs, de
+vous citer un fait d’une gravité tout à fait exceptionnelle,
+qui m’a été affirmé par un homme digne
+de foi et absolument sûr. Dernièrement, à une
+table d’officiers, à Paris, on vint à parler
+guerre. Un officier déclara tout net que l’armée
+française ne pouvait faire qu’une campagne défensive
+et que lui, quelque ordre qu’il reçût, ses
+principes philosophiques s’y opposant, il ne passerait
+pas la frontière. — M. de Lamarzelle : Et il n’a
+pas été mis à la porte par ses camarades ? — M. le
+général Langlois : Non ; il n’a pas été mis à la porte
+par ses camarades. On discuta posément et courtoisement
+la question ; on vota même sur la
+motion de l’honorable préopinant et la vérité
+m’oblige à dire — ajoute mon correspondant — que
+la majorité rejeta, <i>après pointage</i>, la proposition
+qui était faite. »</p>
+
+<p>En juin 1907 la <i>France militaire</i> imprimait ceci :
+« Le ministre de la guerre a signalé aux généraux
+commandants de corps d’armée qu’il arrive fréquemment
+que des prospectus commerciaux, <i>et
+autres</i>, ou placards anarchistes et antimilitaristes,
+soit sous bande, soit sous enveloppe, sont adressés
+à des militaires ou à des groupes militaires, d’une
+manière impersonnelle, le destinataire n’étant
+désigné que par le grade ou la fonction. Il les
+invite à donner l’ordre pour qu’à l’avenir [attendu
+qu’il y aurait quelque difficulté à le donner pour
+le passé] le vaguemestre remette les plis de cette
+nature au bureau du chef de corps ou de service :
+ceux-ci décideront, après avoir fait examiner ces
+plis, quelle destination devra leur être donnée. »</p>
+
+<p>En juin 1907, à Perpignan, une partie du
+17<sup>e</sup> régiment d’infanterie se révolta au chant de
+l’<i>Internationale</i> (« nos balles pour nos généraux »)
+et au cri : « A bas l’armée ! » Dans le même temps
+une partie du 100<sup>e</sup> régiment d’infanterie, à Narbonne,
+se mutina au chant de l’<i>Internationale</i>
+et menaça les officiers ; le général même fut
+insulté. Dans le même temps une partie du
+58<sup>e</sup> régiment d’infanterie, à Avignon, se mutine
+dans les mêmes conditions ; et enfin quelques centaines
+de soldats cantonnés au camp de Larzac
+désertèrent après avoir pillé une cartoucherie.</p>
+
+<p>Ces faits furent énergiquement applaudis par
+M. Gustave Hervé, membre de la commission
+administrative du parti socialiste unifié ; mais
+désavoués, désapprouvés et punis par le gouvernement,
+qui semble en être alarmé. M. Hervé écrivit
+dans la <i>Guerre sociale</i> : « L’attitude du 17<sup>e</sup> et du
+100<sup>e</sup> de ligne, l’état d’esprit de beaucoup d’autres
+régiments, tout indique que la propagande antimilitariste
+a entamé l’armée, que le chien de garde
+n’est plus sûr, que, les circonstances devenant
+propices, l’armée, sauf la cavalerie, pourrait bien
+imiter les gardes françaises de 1789 et les soldats
+des généraux Lecomte et Clément Thomas [qui
+fusillèrent ces généraux] le 18 mars 1871… Si nous
+sommes vraiment pour la révolution sociale, il
+faut savoir la préparer ; la guerre, entre États
+comme entre classes sociales, ne s’improvise pas.
+Donc, que dans chaque groupe révolutionnaire,
+quelle que soit son étiquette, les militants échangent
+leurs vues, discrètement ; qu’ils se demandent
+quelles seraient les besognes nécessaires un jour
+d’effervescence et comment les exécuter. Que la
+prochaine occasion nous trouve prêts à agir utilement. »</p>
+
+<p>Le gouvernement, lui, parut enfin s’inquiéter et
+poussa le cri d’alarme par la bouche de M. Clemenceau.
+Le 25 juin M. Clemenceau disait à la
+Chambre des députés : « Il faut parler net. Il s’est
+produit dans le Midi et ailleurs des faits qui nous
+ont inquiétés sur l’état de la discipline dans
+l’armée. Eh bien, c’est là pour tous les Français, à
+quelque parti qu’ils appartiennent, — je peux dire
+le mot, je ne crains pas de le dire, — un sujet
+d’angoisse. » — Et il terminait par cette affirmation
+que personne sans doute ne trouvera paradoxale :
+« Si la discipline faiblit dans l’armée, c’en
+est fait de la France. »</p>
+
+<p>L’existence de l’antimilitarisme dans l’armée
+française est désormais un fait officiel.</p>
+
+<p>Mais c’est surtout parmi les instituteurs français
+que l’antipatriotisme gagne du terrain depuis
+environ dix ans d’une façon très intéressante.
+Le journal le plus répandu sans doute parmi les
+instituteurs, la <i>Revue de l’Enseignement primaire</i>,
+qui compte 15.000 abonnés (peut-être plus à l’heure
+où j’écris) et qui par conséquent a une quarantaine
+de milliers de lecteurs, et qui se flatte d’avoir
+quatre-vingt mille adhérents, est nettement antipatriotique.
+Elle fut dirigée autrefois par M. Hervé et,
+quoique plus mesurée dans la forme depuis qu’elle
+l’est par M. Jaurès, elle ne manque aucune occasion
+d’attaquer et de railler « le chauvinisme » et le
+« militarisme » encore plus que le cléricalisme. Ce
+sont choses qu’elle ne disjoint pas dans ses haines.
+Elle donnait un jour (26 février 1905) la composition
+d’une bibliothèque pédagogique qui lui semblait
+excellente à ces deux points de vue : « Baronne de
+Suttner : <i>Bas les armes !</i> — Margueritte : <i>Les
+femmes nouvelles</i> ; — Zola : <i>Vérité, Travail</i> ; — Hervieu :
+<i>Les Tenailles</i> ; — Dide : <i>La fin des religions</i> ; — Maurellet :
+<i>Vers l’idéal laïque</i> ; — Bertrand : <i>La
+Mue</i> ; — Clemenceau : <i>La mêlée sociale</i> ; — Michelet :
+<i>Le prêtre, la femme et la famille</i> ; — da Costa : <i>La
+Commune</i> ; — Ancey : <i>Ces Messieurs</i> ; — Fabre :
+<i>Lucifer</i> (mœurs du clergé), etc. » — Ce n’est pas
+une mauvaise bibliothèque ; mais c’est une bibliothèque
+de combat, et comme bibliothèque pédagogique
+elle peut être qualifiée de « tendancieuse ».</p>
+
+<p>Une petite statistique intéressante s’est trouvée
+faite par suite de l’incident suivant. Un instituteur
+allemand fait depuis deux ou trois ans une propagande
+antimilitariste fort active dans tous les pays
+du monde, et il a sollicité des adhésions partout, et
+il lui en est venu de toutes parts. Voici dans
+quelles proportions : États-Unis d’Amérique : 1 ; — Belgique :
+1 ; — Grande-Bretagne : 3 ; — Italie : 4 ; — Danemark :
+16 ; — Portugal : 108 ; — Espagne : 118 ; — Autriche-Hongrie :
+128 ; — Allemagne : 163 ; — France :
+<i>462</i>. — Et il faut songer que les instituteurs
+allemands sont approximativement deux fois
+plus nombreux que les instituteurs français.</p>
+
+<p>Un fait très significatif est encore le vote des
+instituteurs réunis au congrès de Nîmes en 1904.
+Il s’agissait du cas d’un soldat qui par motifs de
+conscience avait refusé de porter les armes. C’était
+le cas des devoirs envers la patrie qui se posait.
+M. Niel déposa un ordre du jour « rendant hommage
+aux scrupules de la conscience et déclarant
+l’incompétence du congrès pour résoudre des
+problèmes de l’ordre moral individuel ». M. Arnaud
+déposa un ordre du jour commençant par ces
+mots : « Le congrès est d’avis que tous les Français
+doivent se soumettre sans restriction aux obligations
+militaires que leur impose la loi française. »
+<i>Cet ordre du jour fut repoussé.</i> Et l’on revint à
+l’ordre du jour de M. Niel modifié de la manière
+suivante : « Le congrès, <i>admirant les actes de courage
+de ceux qui ne veulent pas porter les armes</i>,
+affirmant d’autre part le principe de l’égalité
+devant la loi, déclare qu’il est incompétent pour
+indiquer une conduite quelconque dans des cas
+qui relèvent uniquement de la conscience individuelle. » — Il
+est difficile que cela ne veuille pas
+dire : « Les Français sont égaux devant la loi ; mais
+le devoir de porter les armes ne relève que de la
+conscience de chacun, et du reste nous admirons
+ceux qui se refusent à les porter. » Il est vrai,
+comme M. Ferdinand Buisson tient beaucoup, avec
+raison du reste, à ce qu’on le dise, que comme <i>vote
+final et synthétique</i> le congrès vota ceci : « Le
+congrès estime que l’éducation laïque et républicaine
+peut et doit développer <i>en même temps</i> les
+sentiments patriotiques et les sentiments humanitaires,
+le devoir envers la patrie étant la première
+forme et la plus concrète des devoirs envers
+l’humanité. Il exhorte tous les éducateurs de la
+jeunesse à ne rien négliger pour inspirer à leurs
+élèves le souci de remplir fidèlement et courageusement
+les obligations que la loi militaire leur
+impose, <i>tout en leur rappelant</i> qu’ils conservent
+comme citoyens le droit et le devoir de contribuer
+à la propagande et à la défense des idées pacifiques,
+comme de toutes celles sur lesquelles repose la République
+démocratique et sociale. » Ceci rentre dans
+un autre ordre d’idées que j’examinerai plus loin,
+dans la théorie du <i>patriotisme international</i>, nouveauté
+curieuse qui mérite d’être étudiée à part.</p>
+
+<p>D’autre part, M. G. Goyau signale une « Amicale »
+(association d’instituteurs) du Midi qui en
+septembre 1905 affirmait comme règles d’enseignement
+sur cette question : « que l’amour de la
+patrie, enseigné pendant longtemps dans les écoles
+du monde civilisé, <i>conforme peut-être aux intérêts
+de quelques-uns</i>, mais non à ceux de la masse, a été
+cause de conflagrations terribles entre nations ;
+que les mots de France, Allemagne, Russie, ne
+doivent, dans l’avenir, pas plus avoir de signification
+en ce qui concerne l’Europe que les mots
+de Bretagne, Provence, Champagne en ce qui concerne
+la France ; que le mot de patrie pour les
+Français réfléchis et sages a perdu son sens primitif
+qui voulait que la patrie s’arrêtât aux
+Pyrénées, aux Alpes et au Rhin… »</p>
+
+<p>On trouvera dans les deux livres de M. Émile
+Bocquillon : <i>La Crise du Patriotisme à l’école</i> et
+<i>Pour la patrie</i>, un très grand nombre de « petits
+faits » caractéristiques au même égard. Un groupe
+d’instituteurs syndicalistes de l’Yonne blâme les
+poursuites engagées (en 1906) contre les signataires
+d’une affiche antimilitariste. — Dans le même
+département, une institutrice fait en classe même
+chanter l’<i>Internationale</i> par ses élèves. — Le gouvernement
+ayant interdit un numéro de la <i>Voix du
+Peuple</i> qui prêche l’indiscipline et la désertion, la
+gendarmerie saisit à B…, en Seine-et-Marne, un
+ballot d’exemplaires de ce numéro. Elle s’aperçoit
+que ce ballot est expédié à un instituteur de la
+localité. — Deux soldats se présentent, munis de
+billets de logement, chez un instituteur de Baccarat.
+Il refuse obstinément de les recevoir et accompagne
+son refus de leçons antimilitaristes. — Dans
+une commune de la Savoie, le jour du tirage au
+sort, un instituteur se rend au café avec les conscrits
+et leur dit que l’armée est l’école du vice et
+qu’il ne faut plus de soldats parce qu’il n’y a plus
+de patries. — Un instituteur publie et signe dans
+l’<i>Ouvrier syndiqué</i> de Marseille le 15 décembre 1905
+une déclaration ainsi conçue : « Toute notre admiration,
+toute notre estime vont au camarade Hervé
+pour avoir eu la sincérité et le réel courage de proclamer
+tout haut ce que beaucoup disent tout bas.
+En admettant même l’hypothèse de la conquête de
+notre pays par notre belliqueux voisin, le <span lang="de" xml:lang="de">kaiser</span>
+allemand, les prolétaires français n’auraient rien à
+perdre à ce changement de régime. Ils ne seraient
+ni plus heureux ni plus malheureux… Nous
+sommes syndicalistes, nous sommes antimilitaristes
+et internationalistes sans restriction, parce
+que révolutionnaires. » — Dans <i>les Temps nouveaux</i>
+du 15 septembre 1906 un instituteur écrit : « Nous,
+instituteurs révolutionnaires, saboterons l’idée de
+patrie d’abord ; puis, quand la poussée populaire
+nous le permettra, nous saperons tous les autres
+dogmes. » Le même dans le numéro du 25 août
+1906 indique la méthode à suivre dans les écoles
+primaires sur ce sujet : « Beaucoup d’entre nous
+ont déjà supprimé les chants guerriers et les
+poésies patriotiques… Faire aux élèves des leçons
+nettement antipatriotiques, c’est trop dangereux.
+Ne pourrait-on pas passer sous silence cette question ?
+Le but est atteint ; le moyen n’est pas très
+crâne, j’en conviens ; mais ici l’attitude carrée,
+nette, franche, produirait souvent un résultat
+désastreux. Travaillons sans casser les vitres. »</p>
+
+<p>En juillet 1907, M. Nègre, instituteur, ayant été
+révoqué pour avoir signé un manifeste antimilitariste,
+7 instituteurs du Conseil départemental de
+la Seine, pour protester contre cette révocation,
+faite malgré leur avis, donnèrent leur démission.
+De nouvelles élections durent avoir lieu. Les sept
+démissionnaires se présentèrent à nouveau. Une
+liste soutenue par ceux des instituteurs qui ne
+veulent pas se solidariser avec la Confédération
+générale du travail ni avec M. Hervé fut opposée à
+celle des sept démissionnaires. Cette liste fut complètement
+battue, et la liste des démissionnaires
+passa triomphalement. Les sept démissionnaires
+obtinrent 1370 voix contre 735.</p>
+
+<p>Au moment où je corrige les épreuves de ce
+volume, les nouvelles suivantes nous arrivent de
+Clermont-Ferrand. Séance de clôture du Congrès
+des instituteurs, 14 août 1907 :</p>
+
+<p>M. Comte, au nom de ses camarades Fournier,
+Bocquillon, Trautner, demande au Congrès de
+voter l’adresse suivante :</p>
+
+<p>« Les institutrices et instituteurs français, réunis
+en Congrès à Clermont-Ferrand, envoient un
+souvenir ému aux héroïques marins morts à Casablanca
+et adressent l’expression de leur admiration
+aux vaillants soldats et officiers qui ont
+sauvé les Européens du massacre et glorieusement
+servi la cause de la patrie et de la civilisation. »</p>
+
+<p>L’orateur n’a pas achevé la lecture que ses auditeurs,
+la grande majorité du moins, poussent des
+huées, sifflent, l’injurient ignominieusement. On
+se croirait en présence d’une foule d’épileptiques.
+Ce sont de véritables hurlements. On crie : « A la
+porte ! Enlevez-le ! A l’eau ! »</p>
+
+<p>M. Comte, les bras croisés, tient tête, très calme.
+Plusieurs, parmi les plus exaltés, veulent se jeter
+sur lui.</p>
+
+<p>M. Bocquillon vient alors lui serrer la main. Le
+déchaînement d’injures redouble.</p>
+
+<p>Le président agite désespérément sa sonnette et,
+quand il parvient à obtenir un calme relatif, il
+essaye de sauver la situation :</p>
+
+<p>« Sans doute, dit-il, c’est la personnalité de
+l’auteur de la motion plus que la motion elle-même
+qui a causé cet émoi. »</p>
+
+<p>Certains applaudissent, d’autres continuent leurs
+injures et demandent qu’on passe à l’ordre du
+jour.</p>
+
+<p>M. Montjolin insiste, disant que s’il s’agit seulement
+d’adresser une marque de sympathie aux
+familles des victimes, tout le monde sera d’accord.
+« Non ! non ! » crie-t-on encore, et finalement la
+motion Comte <i>n’est pas mise aux voix</i>.</p>
+
+<p>Il est très difficile d’évaluer le nombre des instituteurs
+français à tendances antipatriotiques. On
+a parlé de quarante pour cent. Je ne crois pas qu’il
+soit exagéré d’estimer que sur cent instituteurs
+français quarante parlent contre la patrie et cinquante
+n’en parlent jamais. Le mot de M. Naquet,
+comme constat de faits, me paraît assez juste :
+« <i>Quelques</i> instituteurs se préoccupent, paraît-il,
+de fortifier dans les jeunes générations le sentiment
+patriotique… »</p>
+
+<p>L’antipatriotisme commence même à prendre la
+forme enfantine que toutes les idées se sont
+efforcées plus ou moins gauchement de prendre
+pour pénétrer plus tôt dans l’esprit des hommes.
+La <i>Revue de l’enseignement primaire</i> du 27 février
+1906 publiait le dialogue suivant : « <i>Bébé</i> : Dis
+donc, Monsieur, pourquoi que tu n’as qu’un bras ? — Parce
+que j’ai perdu l’autre à la guerre, mon
+petit ami. — Qu’est-ce que c’est que la guerre ? — C’est
+quand les hommes trouvent nécessaire de se
+battre et de se tuer pour appuyer leurs droits… — Tout
+de même c’est très méchant de faire la guerre.
+Dis, Monsieur, toi, tu n’as jamais tué personne,
+n’est-ce pas ? — Si, peut-être ; je ne sais pas. — Ah !
+toi ! Tu as tué aussi. Alors, si tu n’as plus
+qu’un bras, c’est bien fait ! » — Dans l’<i>Almanach
+de la Chanson du peuple</i>, de 1907, on trouve cette
+curieuse litanie :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Enfants, les soldats sont des bêtes,</div>
+<div class="verse">Il ne faut pas les imiter…</div>
+<div class="verse">Enfants, les soldats sont des brutes</div>
+<div class="verse">Avec fusils, sabres, canons.</div>
+<div class="verse">Tous les jours ce ne sont que luttes,</div>
+<div class="verse">Le soir que vadrouilles sans nom.</div>
+<div class="verse">Enfants, les soldats sont des lâches,</div>
+<div class="verse">La discipline, leur…</div>
+<div class="verse">A su faire de ces bravaches</div>
+<div class="verse">Des valets n’ayant rien d’humain…</div>
+<div class="verse">Enfants, les soldats assassinent,</div>
+<div class="verse">Pillent, sèment partout la mort.</div>
+<div class="verse">C’est avec amour qu’ils chourinent</div>
+<div class="verse">Quand ils se sentent les plus forts.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . .</b></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Quant aux hommes politiques, aux politiciens,
+comme on dit maintenant, ils sont très gênés en
+France relativement à cette question. Ils ne peuvent
+pas être antipatriotes, par une sorte de respect
+humain d’abord, ensuite par cette excellente raison
+qu’ils forment une manière d’aristocratie dans la
+nation et que toute aristocratie sent bien que si la
+nation disparaissait, c’est elle, aristocratie, qui disparaîtrait
+tout d’abord, et complètement, et que
+le pays serait exploité par d’autres ; ensuite, il
+faut certainement le dire, par sentiment national
+encore très fort, et ce fut un soulèvement de toute
+la Chambre des députés, presque sans exception,
+quand M. de Pressensé prononça les paroles
+fameuses : « Cette revanche, à laquelle personne ne
+pense ». — Mais, d’autre part, les politiciens français
+ne peuvent pas être <i>très patriotes</i> et redoutent
+un peu le patriotisme, à cause de leur terreur de
+la victoire et de leur terreur du général vainqueur.
+On peut dire que le souvenir du 18 brumaire, ou
+plutôt du 19 brumaire, est le fond des idées politiques
+de la plupart de nos parlementaires. Patriotisme
+ardent et militarisme sont choses qui les
+inquiètent et qui les hantent d’une fâcheuse obsession.
+D’autre part encore, ils subissent la pression
+d’électeurs très peu intelligents, qui pour la
+plupart, je crois, se battraient fort bien s’il y avait
+guerre, mais qui supportent impatiemment les
+obligations militaires en temps de paix, ne pouvant
+se mettre en l’esprit cette idée si simple, et
+qui est celle des peuples qui ont compris les temps
+modernes, que c’est pendant la paix qu’on fait la
+guerre, comme je l’ai assez dit plus haut. Ainsi
+pressés en divers sens, les politiciens français
+hésitent et oscillent, pour ainsi dire. Ils suppriment
+les périodes d’exercices militaires pour les
+réservistes (« 28 jours, 13 jours ») dans une
+assemblée, celle qui est la plus subordonnée aux
+électeurs (Chambre des députés) et les rétablissent
+dans l’autre (Sénat). Ils licencient prématurément
+les classes de 1903 et 1904. Ils ont un patriotisme
+inquiet et timoré et qui a comme peur de lui-même.</p>
+
+<p>Ce qui marque assez combien ce patriotisme,
+encore réel, est assez faible, c’est leur conduite
+dans la question religieuse. Il était évident, il
+sautait aux yeux que faire la guerre au catholicisme
+en France, c’était désobliger profondément
+l’Alsace catholique, très catholique et où les curés
+ont une influence très considérable. Cela n’a pas
+arrêté les politiciens français, et ce qui pouvait être
+si facilement prévu est arrivé, à savoir que les
+curés alsaciens, de protestataires qu’ils étaient de
+1870 à 1880, sont devenus favorables à l’Allemagne,
+laquelle a fait du reste beaucoup pour se les concilier.
+Faire la guerre au catholicisme en France,
+c’était donc germaniser l’Alsace. Que les politiciens
+français n’aient pas eu cette idée, c’est ce qui
+est peu vraisemblable. Qu’ils l’aient eue et qu’elle
+n’ait eu aucune influence sur eux, c’est ce qui
+montre que leur patriotisme est au moins peu
+susceptible, peu éveillé, peu puissant, puisqu’il
+ne triomphe pas de leurs passions et de leurs
+intérêts et même ne leur sert pas de frein.</p>
+
+<p>C’est à ce propos qu’il faut faire cette réflexion
+générale que, sans que nous puissions, comme je
+l’ai dit, mesurer l’affaiblissement du patriotisme
+dans les couches profondes de la nation française,
+toutefois nous avons des signes que cet affaiblissement
+existe, à n’en pas douter, et que, seulement,
+on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est allé.
+Car enfin, bon nombre d’instituteurs sont antipatriotes
+et parlent, écrivent et agissent en ce sens ;
+mais voit-on qu’ils pussent l’être et se montrer
+tels, si les parents de leurs élèves ne le permettaient
+pas ? A coup sûr ils ne s’y risqueraient point.
+L’antipatriotisme des instituteurs suppose donc
+et révèle un sans-patriotisme relatif des parents. — Et
+les politiciens montrent que le patriotisme
+n’est qu’au second rang de leurs préoccupations ;
+mais ne voit-on pas bien qu’il n’en est ainsi que
+parce que leurs électeurs ont eux-mêmes une
+foule de préoccupations avant celle-ci ? Car la principale,
+sinon la seule passion du député, est d’être
+réélu, et il est avant tout l’homme qui, quoi que
+veuillent ses électeurs, le veut encore plus qu’eux.
+On peut donc conjecturer que, s’il est assez froidement
+patriote, c’est que les électeurs ne le sont pas
+de très chaude façon.</p>
+
+<p>Par ainsi l’on peut dire que la France est le pays
+où le patriotisme est évidemment en baisse, et les
+antipatriotes peuvent tirer de là beaucoup de
+vanité d’abord et aussi des arguments considérables ;
+car si l’idée antipatriotique a entamé si
+fortement, en une vingtaine d’années, à ce qu’il
+semble, un pays qui était le plus patriote de
+l’univers, que ne peut-on pas espérer bientôt sur
+toute la terre ?</p>
+
+<p>Il est vrai ; mais le malheur, pour les antipatriotes,
+c’est que la France semble être le seul pays
+où leurs doctrines soient relativement en faveur ;
+ou tout au moins c’est qu’aucun peuple ascendant
+ne se montre disposé à accueillir les doctrines
+antipatriotiques. Or, pour que les patries disparussent,
+il faudrait que, non pas les peuples
+vaincus, mais les peuples vainqueurs, abandonnassent
+l’idée de patrie. Sinon, non seulement il n’y a
+rien de fait ; mais il n’y a rien de commencé.</p>
+
+<p>Je suppose que l’Autriche-Hongrie n’ait plus
+qu’un lien national très lâche. Cela ne fera rien,
+sinon qu’à un moment donné l’Allemagne s’emparera
+de la partie allemande de l’Autriche-Hongrie,
+et le sans-patriotisme de l’Autriche-Hongrie n’aura
+rien changé au régime général de l’univers.</p>
+
+<p>Je suppose que le patriotisme disparaisse d’ici à
+dix ans en France. Il n’en résultera rien que ceci
+que la France sera conquise par un seul peuple
+ou partagée entre deux ou trois ; et rien ne sera
+changé à la direction générale des esprits dans la
+planète.</p>
+
+<p>Les nations qui se renoncent n’existent plus
+comme nations ; mais n’empêchent point qu’il y
+en ait, ce qu’il faudrait pour que leur renoncement
+servît à quelque chose.</p>
+
+<p>Peut-être me dira-t-on que le renoncement des
+nations descendantes sert à ceci que, disparaissant
+et se fondant dans les nations fortes, elles laissent
+derrière elles un moindre nombre de nations, de
+telle sorte que peu à peu il n’y aura plus au monde
+que trois nations, puis deux seulement, puis une
+seule ; que par conséquent le renoncement d’une
+nation est un sacrifice utile sur l’autel de l’humanité.
+Mais cela même n’est pas vrai. Cela ne serait
+vrai que s’il n’y avait jamais de régression, que si
+tout peuple absorbé restait absorbé pour toujours,
+et c’est ce que l’histoire montre qui n’est pas. Les
+grands empires ainsi formés se disloquent. Les
+« petites patries » absorbées dans les « grandes
+patries » renaissent et redeviennent des patries
+pures et simples. La Norvège n’est plus une partie
+de la Suède-Norvège ; l’Italie n’est plus une partie
+de l’Empire ; la Belgique n’est plus une partie des
+Pays-Bas. Les pays qui se renoncent n’ont donc pas
+même l’excuse de servir un grand dessein qui les
+dépasse et ne sont pas bien venus à déguiser leur
+abandonnement en sacrifice. Ils ne sont rien moins
+que sûrs d’amener par leur effacement l’unité du
+genre humain sous la prise définitive du plus
+fort.</p>
+
+<p>Donc — je reviens — il faudrait que la cause de
+l’antipatriotisme, pour être bien servie, le fût par
+les peuples qui montent et non par ceux qui
+descendent. Or c’est ce qu’on ne voit pas qui se
+produise. En face de la France fléchissant sur ce
+point, l’Allemagne s’affirme au contraire et se
+confirme et se renforce. En Allemagne les partis
+les plus avancés sont tout aussi patriotes que les
+autres. Que ce soit M. Bebel, que ce soit M. Bernstrein,
+que ce soit M. de Vollmar, les socialistes se
+réclament avec une égale énergie de l’idée de
+patrie. M. de Vollmar déclare que « lorsqu’il s’agira
+de défendre la patrie, les socialistes seront les meilleurs
+soldats de l’armée allemande ». M. Bebel
+déclare que « la Social Démocratie est le parti qui
+est le plus résolument <i>parti d’empire</i> ; qu’aucun
+parti n’a plus d’intérêt que lui confier à l’empire le
+soin de faire de nouvelles lois et à élargir son
+pouvoir ; que le parti national-libéral, considéré
+comme le défenseur le plus énergique de l’idée
+d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social
+Démocratie ». M. Bebel, interrogé au mois de janvier
+1906 par un journaliste belge sur la question
+de savoir si les socialistes allemands accepteraient
+la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de
+guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher
+la collision internationale, répond sans hésitation
+et avec une extrême énergie : « Nous ferons dans
+ce cas ce que nous avons fait aux congrès de
+Bruxelles en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard
+des propositions de Domela Nieuwenhuis ; nous
+repousserons de la façon la plus catégorique toute
+proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons
+la limite de ce que, en Allemagne et en dehors de
+l’Allemagne, il est permis à un sujet allemand de
+dire ou d’écrire… <i>Les conditions primordiales du
+libre développement du socialisme restent, dans
+chaque pays, l’indépendance et l’autonomie de la
+nation.</i> » Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer
+le patriotisme comme un obstacle au socialisme,
+appuie le socialisme sur le patriotisme, ce qui
+est (précisément parce que c’est un contresens) le
+signe caractéristique au plus haut point d’un
+patriotisme impérieux, contraignant et qui s’impose ;
+et quand un journal allemand appelle spirituellement
+M. Jaurès « Bebel, moins le patriotisme »,
+il est peut-être injuste ; mais il a une vue
+qui au fond n’est pas complètement fausse.</p>
+
+<p>Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où
+je corrige ces épreuves, MM. Hervé, Vaillant et
+Jaurès plaident, séparés seulement par des nuances,
+du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme ;
+et MM. Bebel et de Vollmar les criblent
+d’arguments et de sarcasmes, aux applaudissements
+unanimes des Allemands.</p>
+
+<p>Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils
+dans ces idées-là ? D’abord parce qu’ils y sont, et je
+n’ai aucune raison de ne les pas croire sincères ;
+mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter,
+parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour
+conserver leurs positions de combat. De même
+que je disais que le patriotisme hésitant de nos
+politiciens français est le signe d’un patriotisme
+assez froid dans les masses profondes de la nation,
+de même il est visible que le patriotisme énergique
+des socialistes allemands leur est imposé par le
+patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même
+M. Bebel quand on l’a interrogé sur les
+causes de la défaite des socialistes aux élections
+générales de 1906 ? Il a dit : « Que voulez-vous ?
+Les maîtres d’école ont fait rage contre nous. »
+Les maîtres d’école allemands avaient fait rage
+contre les socialistes au nom du « salut de l’empire »,
+au nom du grand patriotisme allemand, et
+ils avaient rallié au drapeau avec emportement.
+Ainsi, malgré les protestations multipliées de
+patriotisme de la part des socialistes allemands,
+parce qu’ils sont toujours soupçonnés de préférer
+quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que,
+quoique nationalistes convaincus et impérialistes
+décidés, ils sont encore considérés comme ne
+l’étant point assez, les instituteurs allemands ont
+ameuté le peuple contre eux et le peuple les a
+suivis. Comment veut-on que les socialistes allemands
+ne soient pas patriotes ; et, outre qu’ils le
+sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le
+sont par nécessité ?</p>
+
+<p>Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce
+qui est assez naturel, et poussent très vite leur patriotisme
+jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est aussi ;
+et les peuples descendants ont quelquefois une
+tendance à l’abandonnement, et cette tendance est
+le signe même d’une première décadence et ensuite
+la cause d’une décadence plus profonde. Or,
+pour que le patriotisme fût abandonné généralement
+et que la cause de l’antipatriotisme triomphât,
+il faudrait précisément le contraire, et c’est
+à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs.
+C’est quand les renards à longue queue
+couperont leur queue que l’ère des renards sans
+queue pourra venir.</p>
+
+<p>Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de
+prêcher l’antipatriotisme. Il ne peut qu’être soupçonné
+d’être dupe ; il ne peut qu’être soupçonné
+d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la
+part de l’étranger. Le général Picquart a eu un
+jour une parole très patriotique, certes, mais très
+imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas
+mesuré toute la portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement
+mesurée au contraire et n’ait ainsi parlé
+que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de
+choses que sur ce qui était en question. Interpellé
+sur les atrocités prétendues dont les « compagnies
+de discipline » étaient le théâtre, il a répondu :
+« Prenez garde ! La campagne contre les compagnies
+de discipline me paraît le résultat de menées
+venues de l’étranger à l’effet d’empêcher les engagements
+dans la Légion étrangère. » Il est possible
+en effet ; mais la supposition va loin. Toutes les
+campagnes antimilitaristes, toutes les campagnes
+antipatriotiques, tous les « hervéismes » possibles,
+et Dieu sait s’il y en a de différents modes, peuvent
+être considérés comme n’étant que le résultat de
+menées étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de
+la France ; et c’est bien dans ce cas qu’on ferait la
+guerre en pleine paix, dans un autre sens que celui
+où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte
+et parce que je vis très mêlé à plusieurs mondes
+français, je suis très persuadé qu’il n’en est rien,
+et que toutes ces campagnes sont très autonomes
+et autochtones. De ce qu’un homme fait une chose
+telle qu’il semble qu’il est impossible qu’il la fasse
+sans être payé pour la faire, ce n’est pas du tout
+une raison pour qu’on le paye en effet dans ce
+dessein ; et la psychologie de M. le général Picquart
+était bornée, à moins que ce ne fût sa malice qui
+fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière
+à faire les affaires des autres, mais non pas
+dans l’intention de les faire, et l’on dit souvent d’un
+homme : « il serait acheté pour agir ainsi qu’il
+n’agirait pas autrement », sans qu’il soit vrai
+qu’en effet il reçoive un salaire ; et la différence
+entre les gens intelligents et ceux qui le sont moins,
+c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là
+ne feraient que contre royale récompense. Je crois
+donc que M. le général Picquart se trompait ; mais
+je retiens de ceci que les peuples vaincus qui
+prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence
+sur la marche du monde que non seulement ils ne
+convertissent personne, mais qu’encore on ne
+croit pas même à leur sincérité.</p>
+
+<p>Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples
+descendants ne mène à rien, si ce n’est eux
+à leur ruine ; et il ne semble pas qu’il soit jamais
+professé par les peuples ascendants. C’est donc
+une doctrine condamnée à la stérilité là où elle
+peut être et à la non-existence là où elle pourrait
+porter fruit.</p>
+
+<p>Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut,
+dans une nation longtemps labourée de révolutions
+où elle aurait perdu sa personnalité, et devenue
+anarchique, ce qui n’est pas autre chose
+précisément que la perte de la personnalité nationale,
+se répandre assez vite et pénétrer assez
+profondément, pour un temps, mais pour un temps
+assez long quelquefois, de telle sorte qu’il peut
+amener la disparition de cette nation ; d’une manière
+générale, et ceci s’applique presque autant
+aux peuples ascendants qu’aux peuples en décadence,
+il est tellement à contre-fil de la civilisation
+ou plutôt de la manière dont un peuple, quel qu’il
+soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation
+d’un peuple que le patriotisme doit battre
+en brèche et battre en ruine pour s’installer et faire
+son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments
+principaux du patriotisme doit revenir ici pour
+faire comprendre tout ce que l’antipatriotisme
+doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime
+d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre
+l’instinct primitif d’association entre frères, de
+langue commune, de religion commune, de coutumes
+communes, de souvenirs historiques, etc.,
+c’est tout cela que l’antipatriotisme a à extirper
+de l’esprit, du tempérament et pour ainsi dire des
+entrailles d’un peuple.</p>
+
+<p>L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement
+que d’une façon superficielle, doit abolir dans un
+peuple la langue de ce peuple, sa religion, ses
+coutumes nationales, son histoire, sa littérature et
+son art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour
+tout cela un profond mépris. Le grammairien qui
+enseigne la langue et qui la maintient dans sa
+pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois
+sans s’en douter, et est un ennemi très
+redoutable de l’antipatriote ; le prêtre qui, tout en
+enseignant une religion universelle, maintient les
+traditions de son Église nationale, en fait admirer
+les beautés, en cite et en commente les grands docteurs,
+fait goûter Luther, Calvin ou Bossuet, ce
+prêtre est patriote, travaille puissamment au
+maintien et à l’entretien du patriotisme, et c’est
+encore un ennemi que l’antipatriote trouve devant
+lui ; tout homme qui garde les coutumes ancestrales,
+qui vit à la française en France, à l’allemande
+en Allemagne, à l’anglaise en Angleterre,
+maintient son pays et est pour l’antipatriote une
+gêne, un obstacle et un adversaire ; l’historien, le
+professeur d’histoire, l’étudiant en histoire, sont au
+premier rang, presque bon gré malgré qu’ils en
+aient, de l’armée patriotique et des ennemis que
+l’antipatriote doit abattre ; le pauvre instituteur,
+dans sa petite sphère, ou plutôt à son poste qui est
+peut-être le plus important de tous, peut tant qu’il
+voudra omettre dans son enseignement le sentiment
+patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles,
+comme ils disent ; il suit qu’il
+enseigne la langue, l’histoire et la part prise dans
+la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il
+soit un générateur de patriotisme ; l’artiste, ancien
+ou contemporain, qui a laissé ou qui donne une
+œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite
+autant d’amour pour le pays que d’admiration
+pour lui-même, et voilà encore un homme, quelles
+que soient du reste ses opinions, que l’antipatriote
+trouve devant lui.</p>
+
+<p>Langue, religion, coutumes, histoire nationale,
+littérature nationale, art national, voilà tout ce
+que l’antipatriote aurait à détruire, voilà les bastions
+et citadelles qui se dressent contre lui et qui
+l’arrêtent.</p>
+
+<p>Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la
+forme même que pour chaque peuple la civilisation
+a prise ; la patrie est la forme de la civilisation
+propre à chaque peuple et par conséquent la manière
+dont chaque peuple comprend la civilisation
+elle-même. C’est donc, non seulement l’anarchie,
+s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que
+l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie,
+c’est au moins une indifférence à l’égard de
+la civilisation, que l’antipatriote doit exciter et faire
+naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce
+n’est la faute de personne si la civilisation s’est
+faite, non universellement, <i>mondialement</i>, mais par
+peuples, par nations, par groupements humains
+différents, par foyers divers ; mais il en est ainsi,
+de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où
+que ce soit, sans toucher à la civilisation, à la
+manière dont ce peuple sur lequel vous travaillez
+la comprend, l’admire et l’aime. Pour <i>dénationaliser</i>,
+il faut commencer par <i>déshumaniser</i>.</p>
+
+<p>Supposez un antipatriote très convaincu et très
+ardent en Italie à l’époque de la Renaissance. Si,
+en même temps que convaincu et ardent, il est
+intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes
+du temps. Il se dit : « Tout cela n’est que de
+la civilisation, sans doute, et la plupart de ces artistes
+sont peu sensibles à l’idée de patrie ; mais
+cela profite ou profitera à l’idée de patrie ; tout
+cela c’est une patrie qui se fait et qui éclatera un
+jour toute faite et toute solide, à l’étonnement de
+ceux qui ne savent pas prévoir ; n’encourageons
+pas ces artistes ; décourageons-les et empêchons-les
+de nuire. » — L’antipatriote logique doit agir
+dans chaque peuple comme le conquérant dans le
+peuple qu’il a conquis. Quelque partisan des
+« lumières » que je le suppose, il est condamné
+d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup
+plus tard, quand, les patries ayant disparu,
+il n’y aura pas à craindre qu’une civilisation particulière
+crée une patrie particulière.</p>
+
+<p>Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il ?
+C’est très douteux. C’est par groupes que les
+hommes se sont civilisés ; voilà le fait ; c’est par
+groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la
+prévision raisonnable. Il se pourrait donc que
+l’œuvre anticivilisatrice de l’antipatriotisme fût
+nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en
+définitive inutile ; que l’antipatriotisme sentît le
+besoin de combattre la civilisation sous forme de
+civilisation particulière en tout pays ; qu’il n’y
+réussît, triste succès, qu’avec des difficultés
+inouïes et qu’au moment où il se préparerait à refaire
+la civilisation sous forme mondiale, il se
+formât quelque part une civilisation particulière
+qu’il s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi,
+de démolir.</p>
+
+<p>Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il
+est difficile de détruire les patries, c’est qu’elles
+existent et qu’elles se défendent comme par
+elles-mêmes. Je le sais bien ; mais c’est un fait,
+et c’est un fait tellement universel et qui fut
+toujours tellement universel, qu’il n’est guère
+téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité.</p>
+
+<p>Tout compte fait, ce qui détruit des patries en
+crée d’autres. L’affaissement d’un peuple amène
+une réunion à un autre peuple plus fort, et voilà
+une patrie nouvelle qui se forme lentement ; la désorganisation
+et désagrégation d’un grand peuple
+amène des sécessions, et voilà plusieurs patries
+nouvelles qui se forment lentement sur le territoire
+occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit
+des patries en fait naître d’autres, soit d’une
+certaine façon, soit d’une autre manière. Il est
+extrêmement probable que c’est une loi de l’humanité
+que la civilisation se fait par patries distinctes,
+que le développement général de l’humanité
+se fait par patries distinctes, qu’il ne pourrait
+pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais autrement
+et que l’effort pour abolir les patries ne
+peut réussir qu’à en détruire quelques-unes, celles
+qui déjà sont épuisées, sans faire avancer d’un pas
+le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais
+destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits
+qu’on en peut faire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br>
+<span class="xsmall">LE PATRIOTISME INTERNATIONAL.</span></h2>
+
+
+<p>Entre le patriotisme et l’antipatriotisme, il existe
+un tiers parti, un système mixte, qui consiste à
+combiner le patriotisme et l’humanitarisme en
+proportions diverses et du reste assez difficilement
+déterminables.</p>
+
+<p>N’est-il pas vrai, disent les partisans de cette
+doctrine, qu’il faut aimer son pays et qu’il faut
+aussi aimer l’humanité ? Sachons donc aimer l’un
+et l’autre et trouvons le moyen d’aimer l’un et
+l’autre, efficacement et sans que l’amour que nous
+portons à celle-ci fasse tort à l’amour que nous
+portons à celui-là. Le problème, c’est d’être européen
+tout en restant très français et très humain
+tout en restant très européen. Est-il insoluble ?
+Nous ne le croyons point. Il nous paraît même très
+facile.</p>
+
+<p>De cette pensée, ingénieuse et généreuse du
+reste, est né ce qu’on peut appeler et ce que ses
+partisans eux-mêmes appellent le patriotisme international,
+le patriotisme cosmopolite, le patriotisme
+antinationaliste, tous mots bizarres et
+féconds en contresens et équivoques et qu’il
+faudrait remplacer par ceux-ci, un peu plus longs :
+« le patriotisme tempéré par l’amour de l’humanité »
+ou « l’humanitarisme tempéré par l’amour
+de la patrie ».</p>
+
+<p>A différents degrés, car c’est ici qu’il y a une
+foule de degrés et de nuances, M. Jaurès, M. Lavisse,
+M. Aulard et M. Naquet lui-même, moins intransigeant
+qu’il ne nous a semblé être dans la citation
+que nous avons faite plus haut de lui, sont
+les représentants de cette doctrine, nécessairement
+un peu flottante et qui se cherche encore plus qu’elle
+ne se saisit. M. Aulard a trouvé un « toast » de
+Danton où cette théorie se montre déjà, il faut le
+reconnaître ; mais, il faut le confesser aussi, plutôt
+à l’état de phrase qu’à l’état d’idée. Le 20 juin 1790,
+Danton, à la Société du Jeu de Paume, dit, d’après
+le procès-verbal de la fête : « que le patriotisme ne
+devait avoir d’autres bornes que l’univers et qu’il
+proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur
+de l’univers entier. » Il y avait là Barnave et
+Robespierre ; « tous burent à un patriotisme aussi
+large que le monde. » Les faits, moins de deux ans
+après, ramenèrent Danton à un patriotisme moins
+large que cela ; mais il faut bien voir dans les paroles
+de Danton en 1790 une idée vague, non pas de
+patriotisme s’étendant aux bornes de l’univers, ce
+qui, ce me semble, ne signifie rien, mais de cosmopolitisme
+devant remplacer un jour le patriotisme.</p>
+
+<p>Personnellement M. Aulard dit quelque part
+(<i>Dépêche de Toulouse</i>, 9 décembre 1905) quelque
+chose de très intéressant dans cet ordre d’idées :
+« Non, la patrie n’est pas un dogme auquel il faille
+croire sans raisonner. Si nous aimons la France, <i>si
+nous sommes aussi patriotes qu’internationalistes</i>,
+c’est que la France a des titres très réels, vérifiables,
+démontrables, à l’amour de tous les Français et à
+la gratitude du genre humain. »</p>
+
+<p>Il me semble que cela veut dire qu’un patriote
+international n’aime son pays que par reconnaissance
+personnelle et aussi qu’en tant que son pays
+a rendu des services à l’humanité. Il en résulterait
+qu’un pauvre petit pays qui n’aurait pas de gloire,
+qui n’aurait pas de littérature lue en dehors de ses
+frontières, qui n’aurait pas proclamé les principes
+de 1789, n’aurait que la moitié ou le tiers des titres
+qu’il faut pour être aimé, et qu’un pauvre petit
+pays qui n’aurait rendu à ses enfants que le service
+de les mettre au monde n’aurait plus de titre du
+tout à leur amour.</p>
+
+<p>Quand le patriotisme se « raisonne » ainsi, il faut
+bien reconnaître qu’il ne s’applique plus qu’aux
+grandes nations, qu’aux nations glorieuses et qu’il
+est comme inapplicable aux nations faibles et aux
+nations vaincues. Oh ! je sais qu’<i>en fait</i> il en est un
+peu ainsi et que le patriotisme est plus fort chez
+les nations qui ont des titres à la gratitude et surtout
+au respect et à la terreur de l’univers ; mais
+de ce fait faire une théorie, cela me paraît aller
+contre l’essence même du patriotisme, qui a toujours
+consisté à aimer sa patrie telle qu’elle est,
+comme on aime son père tel qu’il est. A le prendre
+ainsi, le patriotisme international est un patriotisme
+conditionnel : « Je vous aime, ô patrie, <i>si</i> vous
+avez rendu des services réels, très réels, démontrables
+et vérifiables ; sinon, non, ou peu. Je vous aime,
+ô patrie, surtout <i>si</i> vous avez rendu des services à
+l’humanité ; car je suis homme avant d’être vôtre.
+Sinon, non, ou moins. »</p>
+
+<p>Cela revient à dire que chez moi, patriote international,
+l’homme s’oppose au citoyen d’abord,
+<i>puis</i> consent à se combiner avec le citoyen si la
+patrie satisfait les désirs et les fiertés de l’homme,
+se refuse à cette combinaison dans le cas contraire.
+Qu’est ceci, sinon un patriotisme indépendant
+et conditionnel ?</p>
+
+<p>Oui, le patriotisme tempéré par l’internationalisme
+est indépendant et conditionnel, et c’est-à-dire
+qu’il n’est plus le patriotisme du tout, ou ce qu’il
+s’en faut qu’il ne le soit plus est peu de chose. Il est
+parfaitement vrai que le patriotisme, à se raisonner,
+peut s’accroître ; mais, à se raisonner, court encore
+plus de risques de se détruire. C’est qu’il est un
+sentiment ; et un sentiment qui devient une idée,
+comme tous les sentiments ; mais qui, en devenant
+une idée, risque de trop s’analyser, et, en trop s’analysant,
+de se détendre. Introduire, pour ainsi parler,
+l’humanitarisme dans le patriotisme, c’est y
+introduire un dissolvant subtil et redoutable.</p>
+
+<p>Ce même patriotisme international, je le trouve
+chez M. Gustave Naquet dans le même article que
+j’ai cité plus haut et qui doit en effet être cité dans
+deux chapitres différents de mon livre, puisqu’il est
+tantôt purement antipatriotique, tantôt mi-parti
+patriotique, mi-parti humanitaire. M. Gustave Naquet
+écrit donc : « Enseigner aux enfants à aimer
+leur patrie, c’est, hélas ! leur apprendre à respecter
+une discipline odieuse ; c’est leur dire, comme le
+fait à tout propos l’empereur Guillaume, que le
+devoir du soldat est de tirer, sans hésitation, sur
+son père si ses chefs le lui commandent… Nous
+avons vu en 1870 et les Boërs ont montré au Transvaal,
+au contraire, ce que peut faire pour se défendre
+un peuple indiscipliné, mais fort du sentiment
+de son indépendance et de sa liberté. [Il me semble
+en effet qu’on a vu ce qu’il peut : il peut être
+battu ; cet éloge de l’indiscipline est singulier ;
+mais passons.] <i>Enseignez aux enfants l’amour de la
+patrie ; je le veux bien ; mais de la patrie élargie, de
+la grande patrie se confondant avec le monde civilisé</i>,
+en attendant qu’elle s’étende à l’intégrité mondiale ;
+enseignez-leur aussi le culte de la patrie
+morale, de cette patrie que limitent, non plus les
+fleuves et les montagnes, mais les idées, de cette patrie
+qui fait de nous, de Bebel, de Hyndmam et de
+Bakounine des compatriotes… Mais abandonnez
+résolument le vieil enseignement nationaliste qui
+est un anachronisme en France, 105 ans après la
+grande explosion de 1789… »</p>
+
+<p>Si l’on veut tirer quelque chose de précis de ces
+généralités un peu vagues, on trouve ceci, à ce qu’il
+me semble : Tout homme a deux patries, la sienne
+et puis l’humanité ; il doit les aimer toutes les
+deux ; seulement il doit aimer la première en fonction
+de la seconde, autant que la première peut
+contribuer à l’avènement de la seconde ; et par
+conséquent il ne doit aimer la première que conditionnellement
+et provisoirement : conditionnellement,
+c’est-à-dire si l’on voit bien qu’elle s’associe
+au mouvement humanitaire ; provisoirement,
+c’est-à-dire jusqu’au jour où la patrie humaine, la
+patrie mondiale, sera constituée. On voit assez que
+ce patriotisme conditionnel, comme il l’était tout
+à l’heure, et maintenant conditionnel et provisoire,
+ne peut être qu’excessivement faible, comme en
+effet l’auteur le veut excessivement faible. Car étant
+conditionnel, il mène à ceci : j’aimerai ma patrie
+si je la vois tendre à se confondre avec le monde,
+et donc je ne l’aimerai qui si elle tend à disparaître ;
+je n’aimerai ma patrie que si elle n’est pas patriote ;
+ou je l’aimerai d’autant moins qu’elle sera plus
+patriote et d’autant plus qu’elle le sera moins. Et
+cela ne peut être qu’un patriotisme très hésitant et
+très circonspect. Que pouvez-vous tirer d’un patriotisme
+hésitant et circonspect ?</p>
+
+<p>Et d’autre part, étant provisoire, le patriotisme
+sera profond tout juste comme ces sentiments auxquels
+on ne songe qu’à renoncer : j’aime ma patrie,
+mais avec l’espoir et le désir que le temps vienne
+où je n’aurai plus à l’aimer ; j’aime ma patrie, mais
+je souhaite d’être débarrassé le plus tôt possible du
+soin de lui être dévoué ; j’aime ma patrie, mais
+puissé-je ne pas l’aimer !</p>
+
+<p>Le patriotisme conditionnel et provisoire est
+tellement sur les limites du patriotisme qu’il ne
+peut plus en vérité s’appeler de ce nom et être considéré
+comme tel. Le patriotisme conditionnel et
+provisoire se charge de tant de restrictions qu’il se
+détruit. Le patriotisme conditionnel et provisoire
+est un patriotisme qui se corrige avec tant de soin
+qu’on voit bien qu’il se défie de lui-même et qu’il
+se blâme profondément au moment même qu’il
+s’affirme. C’est un patriotisme qui ne se saisit que
+dans le remords qu’il a de se sentir. Il ressemble à
+l’amour que l’on a pour une femme indigne : on
+l’aime avec tant de regret de l’aimer et tant d’espoir
+qu’on ne l’aimera plus, qu’il est assez probable que
+l’on est amoureux d’elle, mais qu’on ne l’aime pas.</p>
+
+<p>Avec M. Jaurès, ce patriotisme international devient,
+autant que j’en puis juger, car je ne comprends
+pas toujours M. Jaurès, dont je n’incrimine
+que moi, une sorte de subordination du patriotisme
+à l’ordre général, au moins à l’ordre européen et
+au mouvement général qui emporte les peuples vers
+la démocratie pacifique ou la pacification démocratique.
+Il me semble ainsi. M. Jaurès écrit :
+« … Mais ce programme de civilisation, de liberté
+et de paix, comment la nation allemande pourra-t-elle
+l’adopter tant que ses gouvernants pourront
+avec quelque apparence lui faire peur des projets
+persistants de revanche militaire de la France ?
+Là est un des nœuds de l’ordre européen. Tant que
+la France n’aura pas déclaré nettement <i>qu’elle ne
+compte que sur la croissance de la démocratie européenne
+pour restituer à tous les violentés le droit de
+disposer d’eux-mêmes</i> ; tant qu’elle n’aura pas décidément
+éliminé de sa politique toute pensée
+même secrète, toute velléité même obscure, toute
+possibilité même lointaine, de revanche, toute la
+politique européenne souffrira d’un malaise profond.
+C’est la leçon éclatante, irrésistible, qui ressort
+de toute la politique de M. Delcassé… »</p>
+
+<p>Ceci est une correction, assez forte peut-être, du
+mot de Léon Gambetta. Gambetta disait : « Pensons-y
+sans cesse ; n’en parlons jamais. » M. Jaurès dit :
+« N’en parlons jamais ; n’y pensons jamais, même
+secrètement » ; et c’est la différence peut-être de la
+France d’il y a trente ans à celle d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Mais généralisons la question pour qu’elle soit
+moins brûlante. L’idée de M. Jaurès est celle-ci :
+Les nations sont comme attelées à une grande
+œuvre de civilisation, de liberté et de paix. C’est
+là l’essentiel, c’est là le vrai, c’est là le but véritable
+auquel il convient de penser que tous les
+autres sont subordonnés. On m’accordera cela. Or
+le souci de développer sa nationalité autrement que
+par les œuvres de civilisation, de liberté et de paix,
+le souci de développer sa nationalité matériellement,
+<i>contrarie</i>, ne peut que contrarier l’œuvre générale
+de la civilisation, de la liberté et de la paix.
+Plaçons-nous en 1858. Il ne faut pas dire aux Italiens :
+« Tendez à l’unité et secouez le joug de l’Autriche
+et de ses lieutenants ; car le programme
+de civilisation, de liberté et de paix, l’Autriche
+ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants
+pourront avec quelque apparence lui faire peur des
+projets d’agression de l’Italie. » Il faut donc dire
+aux Italiens : « Restez résignés sous le joug et ne
+comptez que sur la croissance de la démocratie européenne
+pour restituer aux Vénitiens, aux Milanais
+et aux Toscans le droit de disposer d’eux-mêmes. »</p>
+
+<p>Plaçons-nous en 1865. Il ne faut pas dire aux Allemands :
+« Tendez à l’unité et faites-vous une
+grande patrie contre la France toujours conquérante ;
+car le programme de civilisation, de liberté
+et de paix, la France ne pourra pas l’adopter tant
+que ses gouvernants pourront avec quelque apparence
+lui faire peur des projets d’agression allemande. »
+Il faut dire aux Allemands : « Restez
+divisés et ne comptez que sur la croissance de la
+démocratie européenne pour obtenir le droit
+de disposer de vous-mêmes selon vos vœux. »</p>
+
+<p>M. Jaurès subordonne le patriotisme de chacun
+au progrès de tous et, s’avisant que le patriotisme
+de chacun est précisément un obstacle au progrès
+de tous, il conclut ou laisse conclure que le patriotisme
+doit toujours exister, sans doute, mais
+toujours s’effacer devant le progrès. Donc ce patriotisme
+subordonné est un patriotisme latent et
+qui doit rester latent, un patriotisme silencieux et
+qui doit toujours s’imposer silence à lui-même,
+un patriotisme ardent, mais qui couve et qui doit
+toujours couver, un patriotisme étouffé et de qui
+le premier devoir est de s’étouffer continuellement.</p>
+
+<p>Je ne dis point qu’à s’exercer ainsi et à exercer
+ainsi ses devoirs il cessera d’être ; mais certainement
+il finira par être faible. Subordonner le
+patriotisme aux grands intérêts de l’humanité,
+soyons sincères et j’entends par là soyons sincères
+avec nous-mêmes, c’est ne voir dans le patriotisme
+qu’un obstacle et ne tendre, consciemment ou inconsciemment,
+qu’à le supprimer. Subordination
+du patriotisme, c’est sacrifice du patriotisme.</p>
+
+<p>Avec M. Lavisse le patriotisme n’est plus subordonné
+et il n’est plus conditionnel ; mais il reste
+provisoire ; et du reste on est autorisé, tout en le
+considérant surtout comme provisoire, à le tenir
+pour un peu conditionnel et pour partiellement
+subordonné. Il est tout en nuances. M. Lavisse (discours
+de Nouvion-en-Thiérache, août 1905) veut
+qu’on aime passionnément sa patrie, comme il le
+voulait jadis dans les textes de lui que nous avons
+rapportés ; mais 1<sup>o</sup> il se tourne vers l’humanité
+de l’avenir comme vers le but où nous devons marcher
+et comme vers l’œuvre que nous devons accomplir
+<i>par</i> la patrie ; la patrie n’est plus que
+fonction de l’humanité, et voilà qui sent plus
+qu’un peu le patriotisme subordonné ;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Il admet la guerre ; mais il proclame « qu’elle
+est en décadence », ce qui comme fait est contestable,
+surtout quand on songe que, comme je le
+dis toujours, c’est en paix que l’on fait la guerre
+et quand on songe que les inventions belliqueuses
+se multiplient tous les jours chez tous les peuples ;
+et il s’écrie que « travailler contre la guerre c’est
+agir dans le sens de l’avenir », et voilà qui sent très
+fort le patriotisme conditionnel ; car dire aux
+peuples et surtout aux enfants qu’il faut se préparer
+à la guerre en la détestant d’avance, c’est les
+amener à conclure qu’il ne faut que se résigner à
+la guerre à la dernière extrémité et par conséquent
+ne servir sa patrie que s’il est vingt fois prouvé
+qu’elle est absolument dans son droit ; et oui,
+voilà qui est très près du patriotisme conditionnel,
+du patriotisme qui est toujours en train de se chicaner
+et de se marchander lui-même ;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Il voit avec plaisir le drapeau « flotter haut
+dans le ciel » ; mais il salue avec amour le jour « où
+les peuples mettront en faisceau tous les étendards
+et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés
+symboles, les brûleront en feu de joie », et ceci est
+nettement et formellement le patriotisme provisoire.
+Ne va-t-il pas de soi que présenter un sentiment
+qui n’est fort que s’il est simple, comme un
+sentiment provisoire, imposé par les circonstances
+et dont il faut souhaiter ardemment qu’on soit un
+jour débarrassé, et dont il faut travailler, sinon à se
+débarrasser, du moins à agir de telle sorte qu’on
+en soit débarrassé un jour ; c’est moins de ce sentiment
+faire l’éloge qu’à ce sentiment faire son
+procès. C’est présenter l’état d’âme patriotique
+comme une <i>étape</i>, une étape douloureuse après
+laquelle viendra une ère de prospérité, de grandeur,
+de bonheur et de feux de joie. Or présenter
+l’état d’âme patriotique comme une étape, c’est, ou
+bien peu s’en faut, le taxer de barbarie, comme
+faisait Lamartine, puisqu’on présente la civilisation
+comme son contraire.</p>
+
+<p>Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné,
+patriotisme provisoire, tout cela est toujours,
+sans que les théoriciens de ces doctrines
+s’en aperçoivent, de l’antipatriotisme déguisé, de
+l’antipatriotisme qui se trompe sur lui-même et
+qui se prend naïvement pour ce qu’il n’est pas ; et,
+pratiquement surtout, mais même théoriquement,
+comme je voudrais l’avoir prouvé, il n’y a de patriotisme
+que le patriotisme sans épithète.</p>
+
+<p>Avez-vous remarqué que l’épithète est presque
+une négation ? « Je vous aime bien » ne veut pas
+dire : « Je ne vous aime pas » ; mais ne veut pas
+dire : « Je vous aime. »</p>
+
+<p>— N’appelez-vous donc patriotisme que le patriotisme
+aveugle ?</p>
+
+<p>— Certainement ! <i>L’exercice du patriotisme</i> doit
+être plein de discernement ; mais <i>le patriotisme</i>
+doit être aveugle. Il faut avoir et conserver tout
+son discernement pour savoir le moment où l’on
+exercera son patriotisme, pour savoir, tranchons
+le mot, le moment où l’on se battra, et jusqu’à
+quel moment il conviendra et il sera utile de se
+battre, etc. Mais le patriotisme en soi doit être
+parfaitement aveugle ; il ne doit pas se discuter
+lui-même, se mesurer, se conditionner, se subordonner,
+se nuancer, et s’il commence à faire une
+de ces opérations, c’est déjà que, tout en croyant
+exister, il n’existe plus. Bismarck était le plus
+avisé des hommes pour savoir jusqu’où il pouvait
+aller et quand il était utile d’agir et quand il
+l’était de s’abstenir ; mais sur le patriotisme lui-même
+il ne discutait pas et ne songeait pas à discuter ;
+il ne le subordonnait à rien et il lui subordonnait
+tout ; son patriotisme était un bloc.</p>
+
+<p>Ainsi le patriotisme doit être, s’il veut être. Le
+patriotisme, point du tout en ses manifestations,
+mais en soi, sera aveugle ou il ne sera pas.</p>
+
+<p>J’ai souvent songé, à quoi ses partisans n’ont point
+pensé sans doute, que le patriotisme international
+était une manière de patriotisme ecclésiastique. Je
+disais plus haut que les religions ne sont point
+patriotiques par elles-mêmes, puisqu’elles prétendent
+à être universelles et cosmopolites, et puisque
+par définition elles sont cosmopolites et universelles ;
+mais que, cependant, elles sont éléments de
+patriotisme, parce que dans chaque nation elles
+prennent une couleur particulière, parce que dans
+chaque nation elles sont une église et que cette
+église a un caractère national. Il en est un peu de
+même du patriotisme international. Dans le patriotisme
+international l’humanité c’est la religion et
+la France c’est l’église. Le patriote international est
+avant tout humanitaire ; mais il est fier d’être de
+tel pays <i>en tant</i> que ce pays occupe une place brillante
+dans l’humanité. Il est avant tout humanitaire,
+mais de quelle façon l’est-il ? Il l’est à l’anglaise,
+à l’allemande ou à la française, et de l’être
+de cette façon, il est satisfait, et cette satisfaction
+est, j’en conviens, une manière de patriotisme.</p>
+
+<p>Quand M. Aulard dit : « Certes, je suis patriote
+français ; mais je sais pourquoi ; c’est parce que la
+France a fait la Révolution de 1789, laquelle est
+une grande œuvre humanitaire » ; il raisonne
+exactement comme le catholique, — et ce n’est pas
+à dire qu’il raisonne mal, — comme le catholique
+qui dit : « Je suis patriote français ; mais je sais
+pourquoi ; c’est parce que la France est la fille
+aînée de l’Église. »</p>
+
+<p>Voilà ce que j’entendais en disant que le patriotisme
+international est une manière de patriotisme
+ecclésiastique.</p>
+
+<p>— Et par conséquent, il faut bien que vous conveniez
+que le patriotisme international ne laisse
+pas d’être un patriotisme !</p>
+
+<p>— J’en conviens parfaitement. Seulement je dois
+faire remarquer qu’entre le patriotisme ecclésiastique
+proprement dit et le patriotisme international,
+s’il y a des ressemblances, et considérables,
+il y a des différences plus grandes encore.</p>
+
+<p>Il y a des ressemblances. Comme le patriotisme
+et la religion peuvent tirer le patriote croyant
+en divers sens et le partager, tantôt lui donnant
+comme but la grandeur de sa religion, tantôt lui
+donnant comme but la grandeur de sa patrie, d’où
+peuvent naître des conflits de devoirs et des déchirements
+de conscience ; de même l’humanitarisme
+et le patriotisme peuvent écarteler le patriote
+international à tel point que, par exemple, il se demande
+s’il doit porter les armes et quelquefois se
+refuse, avec douleur, mais avec énergie, à les
+porter.</p>
+
+<p>Comme le patriotisme et la religion peuvent
+lutter dans le cœur du patriote croyant de telle
+sorte que l’un des deux soit vaincu, ce qui aura
+pour résultat que le croyant, par exemple, reniera
+sa patrie infidèle à sa religion et deviendra un
+émigré à l’intérieur ; de même l’humanité et le
+patriotisme peuvent se quereller dans le cœur du
+patriote international, de telle sorte, par exemple,
+que le patriote international sera amené à condamner
+sa patrie conquérante, querelleuse et
+perturbatrice de la paix, du progrès et de la civilisation.</p>
+
+<p>Voilà les ressemblances, qui sont frappantes.</p>
+
+<p>Les différences sont cependant sensibles, et il est
+important de les considérer. Le patriote croyant
+fait partie, en effet, d’une association universelle
+qui peut entrer en conflit ou tout au moins en
+opposition avec le pays auquel appartient le
+patriote croyant. Mais cette association universelle
+a, par-dessus tout et avant tout, un but qui
+n’est pas terrestre. Elle vise à associer tous les
+hommes dans l’amour d’un Dieu et dans l’espérance
+d’un bonheur mérité qui ne sera atteint et
+goûté qu’au delà de la tombe. Son royaume véritable
+n’est pas de ce monde. Le but qu’elle indique
+du doigt et la « grande patrie » où elle montre les
+hommes enfin réunis ne sont pas ici-bas. Il en résulte
+que les conflits qui peuvent s’élever entre elle et
+une patrie terrestre ne peuvent pas être très aigus,
+à moins qu’à les rendre aigus tel ou tel homme ne
+s’applique avec une obstination qui, précisément,
+ne sera pas d’un bon croyant.</p>
+
+<p>Je suis chrétien et je suis français. La France
+entre en lutte avec le christianisme. Il ne se peut
+point que mon amour pour la France n’en soit pas
+refroidi ; mais le christianisme est avant tout pour
+moi une espérance et une confiance dans l’<i>au delà</i>,
+et il est au delà de la France comme il est au delà
+de tout. Je suis uni à tous les chrétiens dans le
+temps d’abord, mais surtout dans l’éternité. Je
+suis uni à tous les chrétiens dans un sentiment et
+dans une foi qu’aucun fait humain ne peut ni détruire,
+ni entamer, ni même contrarier d’une
+façon sensible. Je suis uni à tous les chrétiens dans
+le divin, contre quoi rien de ce qui est humain n’a
+de puissance. Quoique affligé des hostilités des
+Français contre les chrétiens, je puis donc, en restant
+chrétien, rester français, et en restant français
+rester chrétien. Je puis toujours désirer la grandeur
+de la France, passionnément même, tout en
+restant attaché passionnément à une religion
+qu’elle persécute.</p>
+
+<p>Les chrétiens, bons soldats de l’empire romain,
+même aux temps des persécutions, sont un exemple
+de cet état d’âme. Quand même il me serait
+démontré, ce qui, je crois, ne l’a pas été, que ce
+dévouement des chrétiens à l’empire romain est
+une légende à laquelle il ne faudrait pas trop se
+fier, je dis que cet état d’âme est possible et j’ai
+montré pourquoi il est très possible.</p>
+
+<p>Le « royaume de Dieu » a cela de très excellent
+qu’il permet d’appartenir à un royaume terrestre
+sans cesser d’appartenir au royaume de là-haut,
+En mettant une patrie céleste <i>au-dessus</i> des patries
+terrestres et non pas en opposition avec elles, il
+permet à l’homme de se partager sans se déchirer,
+le partage n’étant pas entre éléments de même nature.
+C’est tout ce que j’ai d’éternel que je donne
+à ma religion et tout ce que j’ai de périssable — et
+au besoin pour qu’il périsse — que je donne à mon
+pays d’ici-bas. C’est l’homme éternel que je donne
+et que je consacre à Dieu ; c’est l’homme d’un jour
+que je sacrifie à ma patrie. Partage, oui ; conflit,
+point du tout, si, du moins, je sais comprendre, si je
+suis vraiment religieux.</p>
+
+<p>Et c’est le sens profond de la parole évangélique :
+« Rendez à César ce qui appartient à César, à Dieu
+ce qui appartient à Dieu. »</p>
+
+<p>Dans le cas du patriote international, les choses
+sont très différentes. Ici tout se passe sur la terre ;
+ici tout est d’ici-bas, strictement. Le patriote international
+ne peut donc pas se partager ; il faut
+qu’il choisisse et qu’il se donne à tout l’un ou à
+tout l’autre, et qu’il soit patriote ou qu’il soit
+cosmopolite. Il aura beau faire : s’il est patriote
+<i>parce que</i> cosmopolite, comme quelques-uns croient
+qu’ils le sont, il faudra bien qu’il renonce à son
+patriotisme et au besoin qu’il le maudisse, si sa
+patrie ne contribue pas à l’œuvre du progrès et de
+la civilisation générale ; s’il est cosmopolite <i>parce
+que</i> patriote, comme quelques-uns croient qu’ils le
+sont, s’il aime le monde en tant qu’homme faisant
+partie d’une très belle partie du monde, « s’il
+élargit sa patrie jusqu’aux limites de l’univers »,
+il lui arrivera, comme à Danton, d’être refoulé
+dans sa patrie par l’opposition que fera le monde à
+sa patrie à un moment donné ; car pour que l’on
+puisse élargir sa patrie jusqu’aux limites de
+l’univers, encore faut-il que l’univers y consente,
+et pour être compatriote de l’univers,
+encore faut-il que l’univers vous accueille comme
+compatriote.</p>
+
+<p>Les invasions, par exemple, dérangent bien un
+patriote international et le ramènent à être un
+patriote pur et simple : « Plus je vis l’étranger,
+plus j’aimai ma patrie », disait-on à un Français
+qui avait vu trois invasions. — « Oui, répondit-il,
+surtout plus je l’ai vu chez moi. »</p>
+
+<p>Le patriote croyant est donc un homme qui peut
+se partager ; qui ne se partage pas sans douleur
+ni sans difficulté, je le reconnais, mais qui peut se
+partager. Le patriote international est un homme
+qui voudrait se partager et qui ne le peut pas ;
+parce que son patriotisme est de ce monde et que
+sa religion en est aussi, ce qui met entre le patriote
+croyant et lui une très considérable différence.</p>
+
+<p>Le patriote international est un homme qui veut
+servir deux maîtres avec un égal dévouement.
+Notez qu’il y réussit assez bien en temps ordinaire
+et qu’il n’est pas très difficile de croire qu’on
+aime profondément son pays et profondément l’humanité,
+et ces sentiments sont conciliables à la
+condition qu’ils soient superficiels. On aime profondément
+son pays et profondément l’humanité
+pourvu qu’on n’ait pas lieu d’approfondir. Si
+l’on y est forcé, on se rend compte et l’on s’aperçoit
+que c’est l’un à l’exclusion de l’autre que
+l’on aime, à moins que l’on n’aime ni l’un ni
+l’autre, ce qui du reste est encore fréquent.</p>
+
+<p>Le patriotisme international est tout en nuances
+changeantes, imprécises comme celles « du cou de
+la colombe ». Il va, de l’homme qui aime son pays
+vraiment, mais qui aurait quelque honte et se
+croirait un peu « étroit » s’il ne disait aimer aussi
+le genre humain ; à l’homme qui aime son pays et
+l’humanité, également, croit-il, un peu confusément,
+et sans envisager volontiers l’antinomie possible
+et les conflits probables entre ces deux tendances ;
+à l’homme qui a un reste de patriotisme,
+mais qui est dominé par les idées de paix, de civilisation
+et de progrès ; à l’homme qui n’a plus de
+patriotisme du tout et à qui ce sens manque, mais
+qui ne peut pas rompre formellement avec ce vieux
+préjugé et qui le maintient encore dans ses déclarations
+comme clause de style, ainsi que les philosophes
+athées du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle mêlaient à leurs
+dissertations quelques formules religieuses ; à
+l’homme enfin qui, n’aimant rien du tout, ni sa
+patrie ni le genre humain, n’a aucune difficulté
+à dire qu’il les aime tous deux, aucune difficulté
+même à les chérir tous les deux avec la même
+indifférence.</p>
+
+<p>Mais la vérité profonde, c’est que le patriotisme
+tempéré d’internationalisme est un patriotisme
+entamé et que le patriotisme entamé est énervé.</p>
+
+<p>Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné,
+patriotisme provisoire, sont patriotismes
+qui doutent de leur légitimité, et qui, comme les
+rois qui doutent de leur légitimité, sont très près
+de l’abdication.</p>
+
+<p>Patriotisme conditionnel est patriotisme qui se
+refuse, ou qui se prépare à se refuser ; patriotisme
+subordonné est patriotisme qui voit quelque chose
+au-dessus de lui et qui, par conséquent, ne se préférant
+pas, ne s’aime guère ; patriotisme provisoire
+est patriotisme qui aimerait le jour où il ne
+serait plus et qui par conséquent prépare amoureusement
+son suicide.</p>
+
+<p>Le patriotisme international n’est pas toujours
+une hypocrisie ; il n’est pas toujours une illusion ;
+il n’est pas toujours un état d’esprit confus et
+obscur ; il est toujours une antinomie qui ne se
+résout point et un paradoxe qu’on a peine à mettre
+debout. Il se ruinerait à s’analyser. Il se dissiperait
+à se regarder en face. S’il se considérait fixement,
+il se dirait à lui-même : « Je crois bien, entre nous,
+que tu n’existes pas. »</p>
+
+<p>Le patriotisme vrai ne se conditionne pas. Il est
+absolu. Le patriotisme, comme l’altruisme, sera
+une foi, ou il ne sera point.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="xsmall">MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION.</span></h2>
+
+
+<p>Supposons cependant que, sans renoncer au
+patriotisme, et d’autre part, sans plus examiner si
+la guerre est un bien ou est un mal, les peuples,
+par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent
+désormais à vivre en paix. Y peuvent-ils parvenir ?</p>
+
+<p>Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre :
+c’est de désarmer simultanément et c’est de remplacer
+la guerre par l’arbitrage.</p>
+
+<p>Ces deux solutions sont connexes ; car pour
+désarmer simultanément il faudra déjà qu’un
+arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement
+et fixé la quotité de forces armée que chaque nation
+pourra garder à l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur ;
+ou il faudra qu’après avoir longtemps
+apaisé tous les différends par l’arbitrage, un
+arbitre accepté par tous décide les peuples à renoncer
+à l’armement, démontré inutile par cette
+longue série de querelles évitées sans coup férir.</p>
+
+<p>Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire
+et il est supposé existant.</p>
+
+<p>Examinons cependant, pour plus de clarté, les
+deux questions séparément.</p>
+
+<p>Les peuples peuvent-ils désarmer ? Peuvent-ils
+désarmer proportionnellement, de telle manière
+que celui qui a deux millions de soldats n’en ait
+plus que cent mille et celui qui en a deux cent
+mille n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait
+en face les uns des autres dans la même situation,
+mais ce qui allégerait prodigieusement leurs
+charges ? Rien au monde n’est plus difficile et rien
+au monde ne serait plus fertile en contestations,
+en différends, en querelles incessantes conduisant
+droit à la guerre qu’il s’agit précisément d’éviter.</p>
+
+<p>M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à
+Crispi en 1877 : « Le désarmement ? C’est irréalisable.
+Il n’y a pas de définition dans les dictionnaires
+marquant la limite de l’armement et du
+désarmement. Les institutions militaires des États
+sont différentes et quand vous auriez réduit toutes
+les armées sur un pied équivalent [équivalent en
+apparence], vous n’auriez pas encore mis les
+nations adhérant au principe du désarmement
+dans les conditions d’égalité pour la défensive et
+pour l’offensive. Laissons cela à la société des
+amis de la paix. »</p>
+
+<p>Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si
+un peuple est armé autant qu’on lui a permis de
+l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi ? Parce
+qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force
+égale dans un pays et dans un autre, ni un canon,
+ni un fusil, ni une forteresse. Tel croiseur d’un
+pays est plus puissant que tel cuirassé d’une
+autre puissance ; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur
+de là-bas ; tel canon perfectionné vaut trois
+canons d’un autre modèle ; tel fusil de même, etc.
+Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire
+qu’une nation ne soit pas plus forte qu’une
+autre !</p>
+
+<p>Prendrez-vous une autre méthode ? Fixerez-vous
+le chiffre que telle et telle nation ne pourront pas
+dépasser dans le budget de la guerre ? Mais le
+pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les
+pays : avec la même somme, le Japon pourrait bâtir
+une flotte deux fois plus forte que l’Allemagne. Et
+comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan
+du désarmement, « on peut établir dans un budget
+des ressources extraordinaires, des bons du Trésor,
+des emprunts à court terme, toutes opérations de
+trésorerie à contrôle presque impossible, de manière
+à faire croire qu’on n’a pas augmenté ses
+dépenses alors qu’on les a en réalité doublées ».</p>
+
+<p>Notez encore que « une armée de deux cent
+mille hommes très solides, bien pourvus d’armes,
+de munitions, de forteresses, avec un état-major
+irréprochable, peut fort bien être supérieure à une
+armée de trois cent mille hommes. Sur quoi
+portera la limitation ? Sur la quantité des troupes
+ou sur leur valeur ?… Toute appréciation est impossible…
+La limitation des armements est une
+prime donnée à la mauvaise foi », et j’ajouterais
+une excitation à en user.</p>
+
+<p>Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il ?
+« Les régiments et les cuirassés ne
+sont pas les seuls instruments de guerre, dit très
+justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent,
+l’industrie, les moyens de transport, sont à la
+fois des outils et des armes… Un atelier [bien
+organisé] est une compagnie ; un bateau de commerce
+est un corsaire ; les murs d’une ferme,
+crénelés, sont une forteresse ; la plus paisible des
+bourgades devient une position stratégique… »</p>
+
+<p>Sous le régime des armements limités, chaque
+nation cherche à tromper l’autre, persuadée que
+celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a
+de plus grave, c’est que chaque nation fouille de
+tous ses yeux toutes les autres pour voir si elles
+trompent. C’est à peu près ce qui se passe déjà,
+chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement
+des autres ; mais c’est plus grave ; chaque
+nation, sous le régime des armements limités, veut
+voir comme le dessous de toute l’organisation
+militaire et le dessous de tous les budgets de toutes
+les nations. Le régime actuel, c’est chaque nation
+chez elle tachant d’être forte ; le régime rêvé, c’est
+chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir
+en faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits
+que maintenant ; dès lors à chaque instant, la
+nation <span class="i">A</span> dénonçant à la magistrature internationale
+qui aura été instituée la nation <span class="i">B</span> comme
+outrepassant la limite fixée, et aussi à chaque
+instant la nation <span class="i">B</span> dénonçant à la magistrature
+internationale la nation <span class="i">A</span> comme mettant son nez
+d’une façon indiscrète et insupportable dans
+toutes les affaires intérieures de la nation <span class="i">B</span>.</p>
+
+<p>L’office de la magistrature internationale serait
+impossible à remplir ; elle y succomberait, à
+moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui
+est une question qui sera examinée plus tard ; et
+les causes de heurt, de choc et de guerre n’auraient
+été que multipliées à l’infini par ce système.</p>
+
+<p>— On me dira : vous supposez la mauvaise foi.</p>
+
+<p>— D’abord il faut en effet supposer la mauvaise
+foi ; car la bonne foi n’existerait que si tous les
+peuples avaient renoncé à l’ambition, à la volonté
+de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition
+et à la volonté de puissance, imposer le désarmement
+serait inutile : il se ferait de lui-même.
+Du moment que vous cherchez les moyens de
+l’imposer, c’est donc que vous supposez la volonté
+de puissance vivace encore et par conséquent tous
+les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts,
+très probablement, à entrer en jeu.</p>
+
+<p>Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je
+suppose que la crainte de la mauvaise foi ; ce n’est
+pas tant la mauvaise foi chez chacun que chez
+chacun la crainte de la mauvaise foi des autres ; et
+cela est tout ce qu’il y a de plus naturel, et cela
+suffit pour que chaque État soit porté et se croie
+obligé à ingérence continue dans les affaires intérieures
+des autres.</p>
+
+<p>Telles sont les difficultés insurmontables, ou à
+bien peu près, du désarmement. On a fait remarquer
+que la conférence de la Haye de 1899 n’a pu
+qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et
+que « depuis cette époque le budget naval et militaire
+s’est partout accru plus rapidement qu’en
+aucune période analogue de l’histoire du monde »
+(Stead). La conférence de la Haye de 1907 a fait
+exactement la même chose et n’a rien fait de plus.
+Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près
+à ajourner la question du désarmement et à la
+renvoyer, ce qui est très méthodique, après la
+constitution d’une magistrature internationale,
+après la constitution d’un tribunal permanent
+d’arbitrage.</p>
+
+<p>Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est
+en son fond la plus simple du monde. Entre
+hommes, dans chaque nation, à la place de la
+guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats ;
+pourquoi entre nations ne remplacerait-on
+pas la guerre par la loi appliquée par une magistrature ?
+Il suffirait de le vouloir. Voulons !</p>
+
+<p>Voilà qui est bien raisonné ; mais avec un oubli
+ou une omission d’un des éléments de l’affaire.
+Entre hommes dans chaque nation on n’a point
+remplacé la guerre par la loi appliquée par des
+magistrats ; on l’a remplacée par la loi appliquée
+par des magistrats aidés de gendarmes. Quel sera
+le gendarme de la magistrature internationale, ou
+la magistrature internationale sera-t-elle une
+magistrature sans gendarme ? toute la question
+est là.</p>
+
+<p>Oui, ou la magistrature internationale sera sans
+gendarme et dans ce cas, non seulement impuissante,
+mais ridicule ; ou il faudra lui en trouver
+un, et c’est cela qui n’est pas facile.</p>
+
+<p>Le premier terme de ce dilemme est nié par
+quelques-uns. M. Richet dit : Voit-on que, un procès
+jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se
+soumettent que sur intervention du gendarme ?
+« Il paraîtra en droit international aussi insensé à
+un État de se révolter contre la sentence qu’il est
+insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter
+contre le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin
+d’intervenir pour que le plaideur vaincu se soumette.
+Il se soumet parce qu’il comprend que
+toute résistance est absurde. »</p>
+
+<p>Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au
+gendarme et non au magistrat que le plaideur condamné
+obéit. Il ne cède pas à l’intervention du gendarme,
+non ; mais il cède parce que le gendarme
+existe, et c’est encore et c’est très précisément
+obéir au gendarme et n’obéir qu’à lui. « Il se
+soumet parce qu’il comprend que toute résistance
+est absurde », oui ; mais toute résistance n’est
+absurde que parce qu’il y a un gendarme. Au
+fond de tout nous trouvons la force, et nous la
+trouvons ici comme ailleurs.</p>
+
+<p>Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre
+chose que, dans une nation, la majorité qui veut
+vivre selon des règles, s’imposant parce qu’elle est
+la force collective à ceux qui voudraient vivre
+selon leurs forces particulières :</p>
+
+<p>« Je prends le champ de mon voisin parce que je
+suis plus fort que lui.</p>
+
+<p>— Tu ne le prendras pas, répond la société,
+parce que c’est mon bon plaisir que tu ne le
+prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce
+que je suis plus fort que toi. »</p>
+
+<p>Le preneur obéit. A quoi cède-t-il ? A la force,
+et point à autre chose. Il n’attend pas, il est vrai,
+que cette force se manifeste. Cela prouve seulement
+que cette force est si forte et si manifestement
+forte qu’elle n’a pas besoin de se manifester.
+S’il faut un gendarme, même devenu
+apparemment inutile, à la magistrature nationale
+pour se faire obéir, il faudra un gendarme, même
+destiné à être un jour apparemment inutile, à la
+magistrature internationale pour que ses décisions
+ne soient pas de simples conseils.</p>
+
+<p>M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il,
+beaucoup de sentences arbitrales entre nations ont
+été respectées sans que l’arbitre eût une gendarmerie
+ou songeât à s’en servir. « Sur 275 sentences
+arbitrales déjà prononcées, il n’y en a eu qu’une qui
+ait été récusée. Ainsi l’histoire prouve que la sentence
+arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi
+alors supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi ? »</p>
+
+<p>M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup
+d’importance à cet argument, sachant bien
+que les cas litigieux que l’on soumet à la sentence
+arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours
+des cas insignifiants, des différends pour lesquels
+on est parfaitement résolu des deux parts à ne pas
+faire la guerre et que l’on soumet à un tiers simplement
+pour s’en débarrasser et ne pas éterniser
+une discussion sur un rien. C’est une manière élégante
+et courtoise de tirer à pile ou face ; ce n’est
+pas autre chose.</p>
+
+<p>Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en
+va tout autrement et, depuis même la conférence
+de la Haye de 1899, je ne sache pas que l’Angleterre
+ait soumis à un arbitre la question du Transvaal,
+ni la Russie la question japonaise.</p>
+
+<p>M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui
+pèsera sur la nation qui n’aura pas accepté la
+sentence de la magistrature nationale même dépourvue
+de toute sanction. « L’Europe hostile, la
+nation [dont le gouvernement se sera révolté contre
+la sentence arbitrale] incertaine, prête à la révolte
+et même à la révolution, l’armée hésitante… »</p>
+
+<p>Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent
+une magistrature internationale et qui la veulent
+sans sanction ! Ils doivent compter sur l’antipatriotisme
+de la nation et de l’armée ! Ils doivent
+compter que cette nation préférera une sentence,
+où elle aura pu être lésée, <i>à elle-même</i>. Ils doivent
+compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité
+à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront
+plus de patriotisme et des armées qui n’auront
+plus d’honneur militaire. Rien ne prouve mieux
+que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme,
+puisque, pour se voir adopté, il doit
+supposer d’abord que le patriotisme n’existe plus.</p>
+
+<p>Pour en mieux parler, le pacifisme est un état
+d’esprit où l’on ne se rend pas compte de ce que
+c’est que le patriotisme encore aujourd’hui dans la
+plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si
+faible qu’il suffirait <i>qu’on en condamnât une manifestation
+pour qu’il fléchît</i>, proposition qui renferme
+un formidable contresens.</p>
+
+<p>Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci.
+Une nation est condamnée en ses prétentions
+par un tribunal composé en majorité d’étrangers :
+elle est condamnée ; aussitôt, pour ne pas faire la
+guerre étrangère à quoi elle songeait, elle fait la
+guerre civile. Voilà une nation que le patriotisme
+anime peu et que l’humanitarisme pousse loin !
+C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable.</p>
+
+<p>Ceci est pourtant une des idées qui viennent
+nécessairement quand on recule devant le parti de
+donner au tribunal international une sanction.
+Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction
+n’est pas une force militaire mise à la disposition
+du tribunal, que reste-t-il ? Que les nations condamnées
+exécutent <i>elles-mêmes</i> la sentence sur
+elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour
+conduire le condamné en prison, que resterait-il ?
+Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On trouvera
+peu de condamnés de ce tempérament-là.</p>
+
+<p>Mais encore il peut y avoir autre chose comme
+sanction que la contrainte par les armes. Par
+exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que,
+en cas par une puissance de refus d’exécution de
+la sentence, les autres États ne sont plus liés par
+les traités de commerce conclus avec cette puissance ;
+que, dans le même cas, ils interdisent sur
+leur territoire la souscription publique d’emprunts
+faits par cette puissance ? Ne pourrait-il
+pas être établi (<i>id.</i>) qu’au moment où le litige est
+déféré aux arbitres, chaque nation en procès remet
+à une tierce puissance un cautionnement dont le
+chiffre sera fixé dans une première séance préparatoire
+par la cour d’arbitrage ? »</p>
+
+<p>Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions
+financières et commerciales. Ceci est certainement
+beaucoup plus sérieux, et il est très séduisant.
+Seulement, pour établir le tribunal international,
+il faut d’abord le faire accepter par les nations. Or
+rien n’est de nature à empêcher qu’il le soit comme
+l’énormité des prétentions qu’on lui permet d’avoir
+et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui
+forcera, — car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il
+n’y a plus rien, — qui forcera les nations neutres,
+toutes les nations neutres, à rompre des traités de
+commerce dont elles tirent des avantages considérables ;
+car si elles n’en tiraient point, elles
+n’auraient pas conclu ces conventions. Voilà un
+tribunal qui, avant tout débat, a le droit de faire
+payer aux nations en procès, une indemnité de
+guerre, je me trompe, une indemnité de paix,
+aussi considérable qu’il lui plaira, et de ruiner, pour
+le bon motif, je le reconnais, des nations qui après
+tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager
+une guerre à faire. Voilà un tribunal qui, de
+ces deux façons, est absolument maître de la
+fortune des nations, de toutes les nations !</p>
+
+<p>Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un
+tribunal pareil ; ou je crois, et nous voilà y revenant,
+que pour avoir une pareille puissance, le
+tribunal en question devra avant tout avoir été
+nanti d’une gendarmerie colossale.</p>
+
+<p>M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions
+sont du domaine de l’impossible, qu’après
+les avoir énumérées et exposées très lumineusement,
+il s’empresse d’ajouter : « Mais <i>il n’en sera
+pas besoin</i>. »</p>
+
+<p>Il n’en sera pas besoin ! Qu’est-ce qui suffira
+donc ? Il suffira de la sanction morale. Il suffira
+du respect qu’inspirera à tous la majesté du
+tribunal international.</p>
+
+<p>On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet
+argument, qui n’est qu’un cercle. Ou les nations
+seront tellement, toutes, partisans de la paix à tout
+prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans
+ce cas le tribunal est inutile ; ou c’est parce
+que les nations sont de tempérament à faire
+la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut
+que le tribunal ait une force en main pour les contraindre.
+Si, dans une nation, il n’y avait que gens
+décidés à ne jamais se faire du tort réciproquement,
+il n’y aurait pas besoin de tribunaux ; parce
+qu’il y a des gens qui sont de caractère à se faire
+du tort réciproquement, il faut des tribunaux et
+aussi il faut qu’ils aient une force contraignante.
+Donc, ou le tribunal international est inutile ; ou,
+s’il est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi
+qu’il soit armé.</p>
+
+<p>Nous voilà donc acculés à cette solution : tribunal
+international ayant une gendarmerie ; tribunal
+international avant une armée. Mais un tribunal
+international ayant une armée, c’est un État ! Évidemment
+c’est un État. De même que dans un
+groupe humain l’État existe quand quelqu’un,
+prenant des décisions et, rendant des jugements, a
+une force prépondérante pour faire exécuter tout
+cela, et que l’État n’existe que dans ces conditions ;
+de même quand vous aurez créé, au-dessus des
+nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant
+des décisions et nanti d’une force matérielle
+suffisante à les faire exécuter, vous aurez créé un
+État ; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand
+nombre de nations, de toutes les nations d’Europe
+par exemple, vous aurez formé un seul État.</p>
+
+<p>Il n’y a aucune exagération dans cette formule ;
+car, comme en convient très judicieusement
+M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée
+qu’il faudrait au tribunal international, c’est une
+armée colossale. Voici pourquoi. L’armée du tribunal
+international est l’armée de la paix, est
+l’armée du droit. L’armée du droit <i>ne doit jamais
+être vaincue</i>. « Le gendarme doit toujours, quoi
+qu’il arrive, être le plus fort », sans quoi il perd
+tout son prestige, et de même celui qui l’emploie.
+A cause de cela il faudrait au tribunal international
+une armée plus forte, aussi forte au moins
+que toutes les armées particulières des diverses
+nations ensemble. Or, voyez-vous les différents
+peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié
+de son armée pour la donner au tribunal international ?
+Vous pouvez très bien le voir ; cela n’a
+rien d’impossible ; mais si cela est, ce sera le signe
+que toutes les nations d’Europe, d’esprit et de
+volonté, ne forment déjà qu’un État et ne sont
+plus que des provinces de la même nation.</p>
+
+<p>Donc le tribunal international et les États-Unis
+d’Europe, ce ne sont pas deux choses, c’est la
+même chose ; ou ce sont deux choses dont l’une
+n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est
+que la régularisation de l’autre, et qui doute que
+l’une soit possible doit douter que l’autre le soit.
+En d’autres termes, le tribunal international n’est
+possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou
+en même temps qu’ils se feront. En d’autres
+termes, ce n’est pas le tribunal international qui
+fera les États-Unis d’Europe ; c’est les États-Unis
+d’Europe qui feront le tribunal international.</p>
+
+<p>Le vice de toute cette argumentation, c’est que,
+toujours, pour résoudre le problème on suppose le
+problème résolu. Pour pacifier toutes les nations
+on institue quelque chose qui suppose les nations
+pacifiées ; pour unifier toutes les nations on
+invente quelque chose qui suppose toutes les
+nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux
+celui qui pourra sortir.</p>
+
+<p>C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très
+intelligent, se ramène toujours à son idée de tribunal
+international désarmé. Pour désarmer il faut
+que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais
+le tribunal international désarmé, j’ai cru démontrer
+qu’il serait impuissant, l’autorité morale étant
+nulle excepté sur ceux qui sont convaincus
+d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal.
+Le tribunal international sans sanction ne convertira
+que des convertis et ne séparera que gens ne
+voulant pas se battre. Et le tribunal international
+armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour
+jamais et depuis longtemps à ne jamais faire la
+guerre.</p>
+
+<p>Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un
+cas que dans l’autre, le tribunal international, s’il
+est possible, sera inutile ; et s’il serait utile qu’on
+le fît, il sera impossible de le faire.</p>
+
+<p>On me dira : on sort des cercles logiques, parce
+que dans la réalité il n’y a pas de cercles ; il y a
+plutôt des spirales : on croit tourner, mais, le
+circuit fait, on se trouve, non au point de départ,
+mais un peu en avant ou un peu en arrière. Supposons
+institué le tribunal international sans
+sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant ;
+mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les
+peuples de la volonté de puissance et de la volonté
+de repos. Y eût-il beaucoup moins de volonté de
+repos que de volonté de puissance, la volonté de
+repos est encore un élément réel, qui existe et qui
+entre en compte. C’est cet élément que le tribunal
+international ramasse en lui en quelque sorte et de
+dispersé fait central et d’intermittent fait permanent.
+N’est-ce rien que cela ? L’habitude peut se
+prendre de soumettre au tribunal international
+d’abord de très petits différends, au lieu de les
+soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un
+autre ; puis des querelles plus considérables. Une
+certaine pudeur, un certain respect humain, peuvent
+se répandre, qui feront qu’on n’osera guère
+se jeter dans une lutte armée sans avoir au moins
+fait le geste de soumettre le procès au tribunal
+international, et cette courtoisie toute de forme
+finira par entraîner quelques bons effets, la forme
+ayant toujours quelque influence sur le fond.</p>
+
+<p>Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à
+ces considérations une certaine force. Le tribunal
+international ne sera jamais, à mon avis, un pacificateur ;
+mais il peut être un modérateur ; il peut
+être un atermoyeur ; il peut faire perdre du temps,
+ce qui avant les hostilités est une chose excellente.
+Si un tribunal international, auquel il eût été
+d’usage de soumettre les différends avant de se
+battre, eût existé en 1870, la guerre, par le seul fait
+du temps perdu en démarches préliminaires, eût
+peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain
+qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter
+en pleine paix les vaisseaux de leurs voisins et qui
+deux ans après seront conviés à signer des traités
+d’alliance avec les peuples les plus civilisés du
+monde, ce qui prouve que nous sommes en pleine
+barbarie, cependant il n’est pas impossible que le
+tribunal international rende de temps en temps
+quelques services.</p>
+
+<p>Oui ; seulement une chose reste qui m’inquiète
+à son égard, c’est qu’il échouera souvent et qu’il
+serait presque nécessaire, pour qu’il subsistât, qu’il
+n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve
+pour lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne
+l’aura pas de lui-même et du seul fait qu’il existera.
+Il ne l’aura que s’il réussit très souvent et presque
+toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité
+que vingt succès ne lui en donneront. En somme,
+le tribunal international sera un aréopage de
+vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes
+d’État honoraires, parmi lesquels on pourra
+toujours dire et l’on dira toujours que l’intrigue
+circule, autour desquels on dira toujours que les
+sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura
+pas beaucoup d’autorité dans le monde.</p>
+
+<p>Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde
+qui serait religieux, il eût un caractère religieux,
+et, quand on songe au peu qu’a pu faire la papauté
+au moyen âge dans le sens de la pacification,
+on s’excuse d’être un peu sceptique sur le
+concile laïque permanent de la paix européenne.</p>
+
+<p>Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai
+toujours songé, une ligue des faibles ! En gros et
+même à proprement parler, ce qu’on appelle « le
+droit », c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été
+inventé que pour que le faible ne fût pas dévoré
+par le fort. Donc le faible est par définition dépositaire
+du droit. C’est la coalition des faibles contre
+les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire
+la répression des forts dans leurs entreprises
+ou dans leurs mauvaises intentions à l’endroit des
+faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou
+dans une partie considérable du monde, comme
+l’Europe, les faibles, en se considérant toujours
+comme solidaires, devraient créer le droit par leur
+solidarité même. Considérant que les grands
+États ne songent qu’à s’agrandir, les petits États
+devraient toujours, quelque petit peuple qui fût
+attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque
+cela doit infailliblement leur arriver un jour)
+et créer des difficultés à l’agresseur. Ils formeraient
+ainsi une ligue pour le droit et pour la
+paix ; ils formeraient précisément le tribunal
+international pourvu d’une force très suffisante
+pour arrêter les entreprises de la force.</p>
+
+<p>Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement,
+il est bien tard, les petits peuples étant désormais
+très peu nombreux et étant très dispersés.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens
+pratiques pour arriver à la paix, c’est ou la ligue
+des faibles contre les puissances ascendantes,
+imposant à celles-ci de s’arrêter ; ou, au contraire,
+la création d’un empire si fort qu’il fera régner la
+paix comme l’Empire romain la faisait régner. Il
+faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de
+canon ne puisse se tirer sans sa permission, et ce
+quelqu’un peut être soit une coalition de nains,
+soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est la
+création d’une personne morale, très respectable
+sans doute, mais qui n’imposera jamais la paix
+qu’à la condition que personne ne veuille de la
+guerre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">CONCLUSIONS</h2>
+
+
+<p>Le pacifisme est donc essentiellement chimérique.
+Bon gré mal gré, il ne peut fonder que sur
+l’antipatriotisme. Il ne pourrait établir son règne
+que si le patriotisme était aboli et chez tous les
+peuples en même temps, au même moment ; car il
+est bien évident que le peuple qui cesse d’être
+patriote pendant que les autres restent patriotes
+est simplement un peuple qui veut mourir.</p>
+
+<p>Il faudrait donc, pour que le pacifisme établît son
+empire, que tous les peuples cessassent de tenir
+à eux, et j’ai montré combien c’est chose impossible.
+Le patriotisme est éternel. Il peut s’éteindre ici,
+mais c’est pour persister là ou pour y renaître. Je
+crois même, et je l’ai dit souvent, pour d’autres
+sujets, que si le genre humain tout entier perdait
+le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite,
+ici et là, comme des noyaux de patriotisme nouveau.
+L’humanité aura sans doute toujours des
+parties fermes et des parties molles. Comme dans
+la nation la plus nivelée et la plus pulvérisée, il se
+trouve des individus encore énergiques qui se
+cherchent, qui s’associent, qui s’engrènent et qui
+forment un corps résistant et un centre d’attraction ;
+de même dans l’humanité nivelée, invertébrée
+et amorphe, il se trouverait telle province,
+telle région, plus énergique, qui voudrait avoir une
+personnalité, qui à la vouloir la créerait, qui deviendrait
+autonome, qui, pour défendre son autonomie
+deviendrait belliqueuse et qui recommencerait
+le cycle.</p>
+
+<p>Pour nous en tenir aux temps où nous sommes,
+le patriotisme s’oppose au pacifisme de telle sorte
+que, comme dit M. Stead, « la guerre est en
+hausse » plus qu’elle n’est en baisse. Le patriotisme
+s’oppose au pacifisme <i>partout</i>. Chez les grands
+peuples ascendants il s’oppose au pacifisme parce
+qu’il devient impérialisme — forme aiguë du patriotisme — et
+esprit de conquête et esprit de
+domination. Chez les petits peuples restés énergiques,
+il s’oppose au pacifisme en tant qu’instinct
+de défense, instinct d’autonomie, instinct
+de personnalité. Il n’y aurait qu’un peuple à
+la fois affaibli matériellement et contempteur de
+ses traditions et dévoré de passions anarchiques
+qui pourrait perdre le sentiment patriotique. Celui-là,
+s’il existe, disparaîtra rapidement de la carte
+du monde ; mais il n’en sera que cela, et le pacifisme
+n’aura pas fait un seul pas.</p>
+
+<p>Car remarquez. J’entends dire qu’aux temps où
+nous sommes le patriotisme n’existe plus véritablement
+que sous forme d’impérialisme ; qu’il
+existe dans les deux ou trois grandes nations
+ascendantes sous forme d’orgueil national et qu’il
+n’existe plus que comme souvenir un peu confus
+et instinct qui s’émousse dans les autres. C’est, je
+crois, une erreur. Dans les grands peuples qui, pour
+ainsi dire, nourrissent leurs citoyens d’orgueil national,
+règne et brûle le patriotisme de la grande
+patrie ; dans les peuples plus faibles, et qui ne
+peuvent nourrir leurs citoyens du même aliment,
+renaît et prend force le patriotisme des petites
+patries. Anglais, Écossais, Irlandais même, peut-être,
+ne sont plus qu’Anglais ; Saxons, Bavarois,
+Prussiens, ne sont plus qu’Allemands ; c’est le
+grand patriotisme. Hongrois et Tchèques ne sont
+plus Autrichiens, mais ils sont ardemment Tchèques
+et Hongrois ; Norvégiens ne sont plus Suédois,
+mais ils sont Norvégiens de tout leur cœur ; c’est
+le patriotisme de petite patrie. Or ni ici ni là le
+pacifisme ne trouve son compte.</p>
+
+<p>Bien au contraire, grands et petits patriotismes — si
+l’on me permet de me servir de ces mauvais
+mots pour faire court — sont précisément, les uns
+heurtant les autres, de quoi se sont faites toutes
+les guerres et de quoi il est extrêmement probable
+qu’elles se feront dans l’avenir.</p>
+
+<p>Ce qu’on peut prévoir, c’est que l’Europe, pour
+ne parler que d’elle, continuera d’être emportée
+dans le grand mouvement où elle est engagée depuis
+un siècle : les grands empires deviendront plus
+grands ; les nations faibles seront conquises, et
+l’Europe ne comptera plus que deux ou trois
+grandes agglomérations nationales.</p>
+
+<p>On m’arrête pour me dire : ne voyez-vous pas
+que c’est le contraire : « Les peuples, loin de se
+grouper et de se fondre, se désagrègent plutôt.
+Partout on voit des provinces se hausser au rang
+de patries, des races particulières revendiquer
+leur autonomie, les unes remuant dans leurs tombeaux,
+les autres s’agitant dans leurs langes…
+Norvégien contre Suédois, Flamand contre Wallon,
+Polonais contre Allemand, Hongrois contre
+Tchèque, Bulgare contre Grec, l’Europe se divise
+et se subdivise encore. En vérité, il y avait plus de
+cosmopolitisme au temps du prince Eugène, du
+maréchal de Saxe et de Voltaire. » (Hanotaux).</p>
+
+<p>Ceci est très vrai et va très bien contre le pacifisme
+et le socialisme, et, à cet égard, j’en fais mon
+profit. Mais cela ne prouverait pas contre la prévision
+d’énormes agglomérations nationales et d’immenses
+empires. Car remarquez que ce n’est que
+dans les nations faibles que ces tendances séparatistes
+se manifestent et que les « petites patries »
+renaissent. Dans les nations fortes les petites
+patries s’effacent, dans les nations faibles les
+petites patries s’affirment. Donc affaiblissement
+des nations faibles, renforcement des nations
+fortes, voilà la formule probable de l’avenir.
+Précisément parce que les nations déjà faibles
+« se diviseront et se subdiviseront », les nations
+fortes annexeront plus facilement les
+petites patries qui se seront formées du débris
+des nations moyennes. Ce n’est pas l’Europe
+qui s’effrite, ce sont les parties fatiguées de
+l’Europe qui se pulvérisent, et cet effritement ne
+peut que profiter aux parties de l’Europe qui ne
+s’effritent point. Je reviens donc et je dis que
+l’avenir appartient aux grandes agglomérations.
+Et ces grandes agglomérations se heurteront les
+unes contre les autres, infailliblement, dans des
+luttes terribles.</p>
+
+<p>— Tant mieux peut-être, répondront les pacifistes ;
+car : ou, luttant les unes contre les autres
+en se faisant d’horribles blessures, mais sans se
+tuer, les grandes agglomérations en viendront à
+reconnaître qu’il vaut mieux arbitrer que se battre
+et créeront la cour suprême d’Europe que nous
+rêvons, <i>ce qui est plus facile à faire à trois qu’à
+trente</i> ; — ou l’une des grandes agglomérations
+vaincra d’abord l’une des deux autres, puis la
+seconde, et il n’y en aura plus qu’une, et l’empire
+romain sera rétabli, et la paix faite.</p>
+
+<p>Il est possible ; mais il n’est pas très probable.
+Car pour ce qui est de la première hypothèse, il
+est très faux que trois grands empires voisins se
+supportent et s’entendent mieux que séparés les
+uns des autres par de petits États indépendants,
+« États tampons » qui amortissent les chocs ; — et
+pour ce qui est de la seconde hypothèse, le plus
+probable est que si toute l’Europe se trouvait un
+jour former un seul empire, <i>c’est alors</i> que, indistinctement,
+un peu partout, les séparatismes se
+manifesteraient, parce que les peuples ne seraient
+pas unis entre eux, mais soumis à l’un d’entre eux,
+ce qui serait insupportable à tous excepté au
+peuple dominateur ; et ce peuple-ci, quelque vainqueur
+qu’il eût été, ne serait pas assez fort pour
+maintenir longtemps dans l’obéissance les peuples
+soumis.</p>
+
+<p>On m’objectera les États-Unis, et je trouve l’objection
+excellente. Les États-Unis sont bien une
+agglomération de peuples différents et ils sont
+bien, à un autre égard, un peuple composé de
+deux peuples dont l’un a vaincu l’autre, dont l’un a
+conquis l’autre ; cela est certain. Mais… d’abord je
+ne suis pas sûr que les États-Unis ne se désagrègent
+pas un jour, et la preuve n’est pas encore
+faite que l’Union soit indissoluble. Ensuite — car
+un argument reposant sur une hypothèse ne doit
+compter que pour mémoire — ensuite les États-Unis
+sont une confédération très libre, et c’est-à-dire
+plutôt une alliance entre plusieurs peuples
+qu’un peuple comme nous l’entendons ; et dans ces
+conditions le désagrément est beaucoup plus évitable.
+Enfin il y a là, non pas tout à fait un peuple conquis,
+et un peuple qui a conquis ; mais un peuple
+qui, <i>avant qu’une de ses parties conquît l’autre</i>, avait
+vécu comme peuple un ; qui, par conséquent, a des
+souvenirs communs et des traditions communes
+remontant à une période antérieure à la conquête,
+souvenirs et traditions qu’il a pu renouer ; et de
+là la possibilité d’un patriotisme américain.</p>
+
+<p>Il n’y a donc pas d’assimilation à faire entre les
+États-Unis actuels et ce que pourrait être l’Europe
+conquise en définitive par un peuple européen.
+Précisément il n’y aurait rien là de définitif.</p>
+
+<p>Il n’y a donc pas lieu d’aspirer à cette solution,
+et les autres paraissent impossibles.</p>
+
+<p>Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu
+capables de réel ou de cœurs trop tendres qui ne
+peuvent pas se soumettre à la réalité. Il est destiné,
+chez les peuples ascendants, à ne rien faire du tout,
+à n’entamer ni le patriotisme ni même l’impérialisme ;
+il est destiné, chez les peuples descendants,
+à précipiter leur décadence, de quoi du
+reste il n’est guère qu’une forme et un signe ; il est
+destiné chez les peuples énergiques, mais de
+forces restreintes, à ne rien faire de plus ni
+de moins que chez les peuples ascendants et à
+échouer devant le patriotisme qui retardera pour
+ces peuples, peut-être indéfiniment, le moment
+de la disparition.</p>
+
+<p>Tout compte fait, on ne peut que souhaiter à tous
+les peuples qu’ils ne prennent du pacifisme que la
+sagesse, que la prudence, que la circonspection à
+s’engager dans des aventures téméraires ou prématurées,
+toutes choses qui, du reste, ne sont pas du
+pacifisme à proprement parler. On ne peut que
+souhaiter à tous les peuples de rester patriotes
+sans mégalomanie.</p>
+
+<p>Aux peuples même qui ont été absorbés par les
+puissances conquérantes ; aux peuples aussi qui
+demain seront absorbés ou partagés par les puissances
+conquérantes, il faut souhaiter encore qu’ils
+gardent tout leur patriotisme, intact et vivace.</p>
+
+<p>— Inutile !</p>
+
+<p>— Mais non pas, puisqu’il arrive que la conquête
+recule ; puisqu’il arrive, témoin l’Espagne se
+délivrant des Maures et l’Italie se délivrant de
+l’Autriche, que les peuples se relèvent même du
+tombeau. Il faut donc que les peuples existants
+soient patriotes dans leur passé, et les peuples morts,
+ou qui vont l’être, patriotes dans leur avenir. Tant
+que l’Italie rêvait qu’elle existerait un jour, elle
+existait déjà. La patrie est un fait qui devient une
+idée et souvent aussi une idée qui devient un fait.
+Que les peuples ne se laissent pas leurrer par les
+théories pacifiques. Le véritable pacifisme, c’est
+encore le patriotisme ; car ce qui maintient la
+paix, relativement je le sais bien, mais de la
+seule façon, je crois bien, qu’elle puisse être maintenue
+ici-bas, c’est que chacun se tienne énergiquement
+sur la défensive, et, par abandonnement,
+indifférence ou insouci, n’invite pas la conquête
+à avancer.</p>
+
+<p class="sign">Juin-Juillet 1907.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— Bref historique</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— Les théories pacifistes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— Le Bellicisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">108</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— Critique de ces théories</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">180</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— Le Patriotisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">236</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">— L’Antipatriotisme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">287</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">— Le Patriotisme international</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">348</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">— Moyens pratiques de pacification</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">371</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="h">  Conclusions</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">392</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall ssf">Paris. — Société française d’Imprimerie et de Librairie.</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78925 ***</div>
+</body>
+</html>
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