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Trois séries, + formant chacune un volume in-18 jésus, broché. 3 50 + L’ouvrage est complet en trois séries, chaque volume se vend + séparément. + Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, un + vol. in-18 jésus. 3 50 + Propos littéraires. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). 3 50 + Propos de théâtre. Quatre séries, formant chacune un volume + in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément). 3 50 + Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché. 3 50 + L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché. 3 50 + Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, + broché. 3 50 + En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, + broché. 3 50 + Pour qu’on lise Platon. Un volume in-18 jésus, broché. 3 50 + Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième + mille, broché. 3 50 + Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus. 0 60 + Madame de Maintenon institutrice, extraits de ses lettres, + avis, entretiens et proverbes sur l’Éducation, avec une + introduction. Un volume in-12, orné d’un portrait, 2e + édition, broché. 1 50 + Corneille, un vol. in-8º illustré, 7e édition, broché. 2 » + La Fontaine, un vol. in 8º illustré, 10e édition, broché. 2 » + Voltaire, un vol. in-8º illustré, 3e édition, broché. 2 » + Ces trois derniers ouvrages font partie de la Collection des + Classiques populaires, dirigée par M. Émile Faguet. + Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse + de M. Émile Ollivier, une brochure in-18 jésus. 1 50 + Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre. 0 50 + La Revue Latine, journal mensuel de littérature comparée, + abonnement: un an. 4 » + Un numéro spécimen est envoyé franco sur demande. + + + + +Le Pacifisme + + + + +CHAPITRE I + +BREF HISTORIQUE + + +Sous ce titre: _le Rôle de la guerre_, M. Lagorgette a publié en 1906 un +ouvrage aussi considérable que volumineux, ce qui est rare, où la +question de la guerre et de la paix entre les hommes est vraiment +traitée, et avec talent, sous tous ses aspects. D’autre part, M. Charles +Richet a publié en 1907 un livre très documenté et très intéressant +intitulé _le Passé de la guerre et l’Avenir de la paix_. J’examinerai +avec soin ces deux ouvrages, qui sont de très bonne foi et de très +diligente recherche, et je passerai en revue les différentes questions +qu’ils soulèvent, sommairement, mais aussi attentivement et clairement +qu’il me sera possible. Les livres que je viens de désigner et de +recommander au lecteur en valent la peine, et, plus encore, le sujet la +vaut. + +J’entends par «Pacifisme» le désir que la guerre disparaisse de la +terre, quand il est accompagné au moins d’un commencement de +considération des moyens propres à la faire disparaître. + +A le définir ainsi, ce qui me paraît assez juste, le Pacifisme a été à +peu près inconnu de l’antiquité. En effet, on y trouve bien des gens qui +voudraient que la guerre ne fût pas, ce qui est assez naturel; mais on +n’en trouve point, en vérité, qui seulement nous indiquent quelle +méthode il faudrait suivre pour arriver à ceci qu’elle disparût. + +Isaïe attend ce bonheur d’un coup d’État de la Providence suscitant un +dominateur universel: «Un prince doit venir qui brisera l’arbre de +discorde; les nations feront de leurs glaives des charrues et de leurs +lances des hoyaux.» + +Michée semble croire que toutes les nations, en se convertissant au Dieu +de Jacob, se convertiront du même coup à la paix dans la fraternité: +«Mais dans les derniers temps la montagne sur laquelle se bâtira la +maison du Seigneur sera fondée sur le haut des monts et s’élèvera +au-dessus des collines; les peuples y accourront en disant: «Allons à la +montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob; il nous enseignera +ses voies et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la loi sortira +de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem; il exercera son jugement +sur plusieurs peuples et il châtiera des nations puissantes jusqu’aux +pays les plus éloignés; ils feront de leurs épées des socs de charrue et +de leurs lances des instruments pour remuer la terre; un peuple ne +tirera plus l’épée contre un autre peuple et ils ne s’exerceront plus à +combattre. Chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, sans +avoir aucun ennemi à craindre. C’est ce que le Seigneur _des armées_ a +dit de sa bouche.» + +Jésus n’a point annoncé l’avènement de la paix universelle; mais il a +donné le moyen véritable d’y parvenir si les hommes étaient unanimes à +l’adopter, par ses trois paroles essentielles: «La paix soit avec +vous.--Aimez-vous les uns les autres.--Aimez vos ennemis.» Les Évangiles +respirent la paix, la commandent et ne paraissent pas l’espérer. En +attendant, c’est le livre le plus pacifiste qui ait été écrit et le seul +vraiment pacifiste de toute l’antiquité. + +Chez les Grecs l’idée pacifiste a été à peu près inconnue. M. Lagorgette +fait remarquer que dans la mythologie populaire (littéraire plutôt, mais +il n’importe) la Paix était fille de Thémis. Je lui ferai observer qu’il +s’agit ici de la paix dans la Cité, et que ce n’est pas ici d’une idée +internationale qu’il est question. Comme il l’a très bien reconnu +lui-même, de peuple à peuple les Grecs n’ont, somme toute, reconnu que +la force. Socrate, d’après Xénophon, que, du reste, il ne faut pas +beaucoup plus croire sur Socrate que Platon lui-même, conseillait de +faire le plus de mal possible à ses ennemis vaincus, de les dépouiller +de leurs biens et de leur liberté. Le même Xénophon fait parler ainsi +son roi idéal: «Prenez! Tout ce qui est dans la ville vous appartient, +corps et biens; vous serez philanthropes en laissant quelque chose aux +vaincus.» + +De même Platon--tout au moins à l’égard du Barbare--ne met aucune borne +au droit de la guerre. + +De même Aristote dit précisément: «La guerre est une espèce de chasse +dirigée contre les hommes nés pour obéir et qui refusent l’esclavage; le +fort puise dans sa supériorité le droit de dominer.» + +Si l’on voulait chercher quelque chose de l’idée pacifiste chez les +Grecs, ce serait chez les Stoïciens et les Cyniques, qui ont, ceux-là +une inclination, ceux-ci une tendance assez forte à écarter l’idée de +patrie, à se considérer comme citoyens du monde et qui à ce titre +peuvent être considérés comme pacifistes passifs, si je puis dire, et +j’entends par cela comme des hommes qui ne cherchent aucun moyen +d’établir la paix parmi les peuples, mais qui acceptent la force, la +conquête, l’oppression d’où qu’elle vienne et ne croient pas qu’il +vaille la peine de se défendre contre elle. + +Quant aux philosophes de moyen ordre, pour ainsi dire, et d’esprit +tempéré, ils considèrent la guerre: 1º comme un fléau et comme une sorte +de bestialité; 2º comme un pis-aller nécessaire; et ils disent avec +Cicéron: «Comme il y a deux manières de débattre, l’une par discussion, +l’autre par la violence, et comme celle-ci est celle des bêtes féroces +et l’autre celle des hommes, il faut se ranger à la seconde si l’on ne +peut pas user de la première.--_Cum sint duo genera decertandi, unum per +disceptationem, alterum per vim, confugiendum est ad posterius si uti +non licet superiore._» A la fois condamnation de la guerre en principe +et aveu qu’elle peut être une nécessité. On tirerait de ce texte la +distinction, fameuse depuis, des guerres offensives, qu’il ne faut +jamais faire, et des guerres défensives qu’il faut accepter quand on ne +peut les éviter d’aucune manière. + +Mais l’esprit romain, l’esprit général de la nation romaine n’est +nullement ici. + +Les Romains ont eu, à l’égard de l’idée de paix, une évolution assez +intéressante. Ils ont été d’abord, comme tous les peuples de +l’antiquité, de simples belliqueux, obéissant aux suggestions de la +volonté de puissance et cherchant à tout asservir. Admirablement servis +par les circonstances qui ont fait que jamais, ou presque jamais, deux +peuples à la fois n’ont été en guerre contre eux, ils ont créé un empire +très considérable; ils ont même cru avoir soumis le monde entier, +illusion dont ils durent revenir plus tard; et l’idée impérialiste est +née en eux. L’idée impérialiste est celle-ci. Il y a un peuple qui, +parce qu’il a plus de cohésion, de sévère police et de forte discipline +qu’un autre et que tous les autres, a droit de commander à tous les +autres. C’est sa mission et sa vocation. + + _Tu regere imperio populos, Romane, memento. + Hæ tibi erunt artes._ + +Cette vocation lui donne tous les droits sur les autres peuples, droits +dont, du reste, et précisément pour commander plus sûrement et mieux, il +doit user avec intelligence; et par exemple associer les peuples vaincus +aux peuples vainqueurs au lieu de les pressurer bêtement est de bonne +politique et de bonne économie administrative. + +Cette vocation lui impose des devoirs aussi, et non seulement celui de +traiter doucement les peuples vaincus, et l’on doit tenir les Verrès +pour des ennemis publics; mais encore celui de modifier sa constitution +selon les indications de l’histoire; et par exemple les Romains aiment +la république, mélange assez heureux d’aristocratie et de démocratie; +mais l’immensité de leur empire exigeant une concentration du pouvoir, +ce sera leur devoir de passer de la république à une sorte de monarchie, +et ils devront accepter ce changement dans un esprit patriotique. + +Telles sont les grandes lignes de l’idée impérialiste chez les Romains. + +Enfin, à partir d’un certain moment les Romains, comme il arrive +toujours aux hommes de se demander après avoir fait quelque chose +pourquoi ils l’ont fait, se sont demandé la raison et comme la cause +finale de tant d’efforts. Ils se sont dit alors que la conquête du monde +avait été faite, que l’empire romain avait été fait pour établir sur la +terre le règne de la paix; que leur œuvre c’était la _Pax romana_; et +ils se sont admirés, non sans quelque raison, dans ce grand ouvrage. Ni +les Metellus ni les Scipions n’avaient songé à cela; mais, après coup, +les Romains découvraient en eux-mêmes des conquérants pacificateurs, +imposant à l’univers la paix par la guerre et poursuivant pendant des +siècles, par les armes, la pacification universelle. Ils se justifiaient +ainsi et justifiaient la force et montraient le droit éminent de la +force. Vérité ou sophisme, tous les impérialismes et tous les +militarismes qui devaient venir plus tard se sont inspirés de cette +maxime ou s’en sont couverts. + +Les Romains doivent être en vénération auprès des pacifistes +superficiels et en exécration chez les pacifistes réfléchis. Ils ont +créé la paix et ils l’ont aimée et vénérée, s’aimant et se vénérant en +elle, ce qui est gage de vraie vénération et de vrai amour, et voilà +pour les pacifistes superficiels.--Mais ils ont été persuadés que la +paix ne pouvait être obtenue que par la guerre et par la conquête, +puisque c’était la seule façon dont ils l’eussent faite; et en cela ils +seront toujours en horreur aux pacifistes réfléchis qui verront bien que +la «Paix romaine» est d’un très mauvais exemple et qu’elle sera +toujours, ou le rêve sincère des conquérants, ou le prétexte qu’ils +invoqueront pour conquérir, et dans les deux cas la paix romaine est +féconde en guerres éternelles. + +Tous les «impérialismes» dérivent directement de l’Empire romain et n’en +sont qu’une imitation. Ils s’appuient de ce grand exemple pour se +justifier à la fois et pour s’exciter; pour dire qu’ils doivent être +honorés comme un bienfait ou comme le commencement d’un grand bienfait +et pour s’entretenir eux-mêmes dans cette pensée que plus ils sont +vastes dans leurs projets, plus ils sont dans l’idéal de leur principe, +et que plus ils sont excessifs, plus ils sont dans le vrai. + +Donc les Romains ont pénétré le monde d’esprit guerrier d’autant plus +qu’ils l’ont pénétré d’esprit de paix. Ils ont donné à la guerre le +mérite, la noblesse et la grandeur de la paix elle-même. Les guerres de +pillage des nations barbares _et des Grecs eux-mêmes_, remarquez-le +(comme l’a très bien remarqué Proudhon), ne peuvent pas séduire les +esprits; la guerre romaine en tant que considérée comme œuvre de paix, +peut séduire tous les individus et aussi tous les peuples. Elle ôte à la +volonté de puissance le scrupule qu’elle pourrait avoir; elle la +satisfait et elle l’excuse et elle la justifie. Elle lui dit, non +seulement: «tu es et l’on ne peut pas te méconnaître», mais: «tu es +droite et ton œuvre est bonne», d’où il suit qu’elle lui dit, non +seulement: «tu as le droit d’être», mais: «tu as le devoir de +t’exercer.» Si la seule paix que le monde ait connue est sortie de la +guerre, la guerre se justifie par sa fille, et à l’inverse de telle +autre noblesse, ses titres de noblesse sont dans ce qui vient d’elle et +non dans ce dont elle vient. Les Romains sont peut-être les créateurs du +droit; mais ils le sont tout particulièrement du droit de la force. +Toute auréole dont la guerre voudra se parer lui vient directement des +sept collines. + +Le moyen âge n’a connu le Pacifisme que par le Saint-Siège. Gouvernement +romain encore et se sentant romain, se considérant à certains égards +comme successeur de l’Empire, César spirituel, la Papauté a eu, elle +aussi, du moins en intention, sa Paix romaine. Sous deux formes elle a +tenté de l’établir. Par la trêve de Dieu elle cherchait à atténuer les +«guerres privées», qui étaient un fléau plus redoutable encore que les +guerres générales et qui décimaient continuellement toutes les +populations de l’Europe. Par ses prétentions à être comme un tribunal +des rois, elle essayait une sorte d’impérialisme spirituel qui n’est pas +autre chose que la plus grande pensée et le plus grand dessein qui ait +traversé le monde. Si l’impérialisme temporel peut se défendre par la +beauté de son but, l’impérialisme spirituel peut se défendre par la +sainteté du sien. S’il serait très acceptable qu’une grande force +matérielle, qu’une force matérielle incomparable imposât la tranquillité +au genre humain, fût-ce à son profit à elle, mais évidemment aussi à son +profit à lui; il serait bien plus beau encore et plus sûr et plus +salutaire qu’une grande force, toute morale, imposât cette tranquillité +par le seul moyen du respect dont elle serait l’objet de la part de +tous. + +Non seulement je trouverais bonne la «Paix romaine» imposée par le +respect, mais en vérité je n’aurais rien à redire à une sorte de +«terreur romaine». L’Église interdisant l’Enfer ici-bas et l’empêchant +d’être par la peur qu’elle ferait aux hommes de l’Enfer diabolique; et +persuadant à l’humanité que créer l’Enfer sur la terre n’est pas le +moyen de l’éviter ailleurs, mais le sûr moyen de le retrouver autre +part; ce serait une chose que je ne trouverais aucune raison de juger +mauvaise. + +Ç’a été l’intention de l’Église, mais la religion, quoi qu’on en pense, +a toujours été si faible chez les hommes qu’elle a été impuissante à les +empêcher de s’entre-tuer, toute leur nature les y poussant +invinciblement et tant ils y trouvaient de plaisir; et non seulement ils +n’ont pas puisé dans leur religion un motif de respecter la vie humaine, +mais ils y ont puisé un prétexte de s’entre-tuer plus encore. + +Les guerres de religion, quelque mêlées de politique qu’elles aient +toujours été et à tel point que pour l’historien il n’est pas sûr +qu’aucune guerre de religion ait été une guerre de religion, sont, à les +considérer comme guerres religieuses au moins de par le prétexte +invoqué, un des objets de méditations que je recommande le plus aux +pacifistes et aux bellicistes. Une guerre de religion est une guerre qui +est faite pour tel ou tel motif, mais qui est toujours faite par des +hommes qui ont de la religion. Or ces hommes religieux, poursuivant leur +but très pratique, qui est le pouvoir, la puissance, la domination, non +seulement ne sont pas entravés dans leur élan par une religion qui +recommande la paix et qui en fait un devoir; mais trouvent dans leur +religion même une excitation belliqueuse qui s’ajoute à toutes les +autres! Il semble donc que toute idée et tout sentiment--sauf la +peur--qui traverse l’esprit de l’homme tend naturellement ou est amené +naturellement à tendre à l’agression. Le cœur humain serait comme un +vase, où, à cause d’une première goutte d’acide qu’il contiendrait, tout +ce qu’on verserait tournerait en vinaigre. + +Je crois en entrevoir la raison, qui n’est pas horriblement pessimiste. +L’homme n’est pas précisément «combatif», foncièrement, primitivement. +Il est inquiet. Comment ne le serait-il pas, puisqu’il n’a pu sortir de +l’état affreux où évidemment sa faiblesse constitutionnelle l’a maintenu +longtemps, que par une défiance perpétuelle à l’égard de tout danger, de +tout ennemi, et Dieu sait s’il était entouré d’ennemis et de dangers! +Cette défiance, cette inquiétude, survivent en lui; et de même que, +parce qu’il n’a pu sortir de l’état primitif qu’à force d’inventions +habiles, il continue d’inventer alors que toutes ses inventions +nouvelles sont parfaitement inutiles pour son bonheur; de même, parce +qu’il a vécu, des centaines de siècles, peut-être, dans une angoisse +perpétuelle, il vit encore en cette angoisse et se persuade qu’il n’est +jamais assez fort ni assez garanti. + +De là sa manie de voir des ennemis partout et partout des ennemis si +redoutables qu’on ne saurait prendre trop de précautions à leur endroit: +«Cet homme ne pense pas comme moi. + +--Qu’est-ce que cela vous fait? dit la sagesse. + +--Mais s’il ne pense pas comme moi, il peut être un ennemi, comme s’il +parlait une autre langue, comme s’il était d’un autre pays. + +--Pourquoi? + +--Parce que différence engendre haine, et à me voir penser d’une autre +façon que lui, il va me haïr et m’attaquer. + +--Pourquoi vous haïrait-il? + +--Parce qu’à le voir penser d’une autre façon que moi, moi je le hais.» + +Cercle vicieux qui naît de la défiance toujours en éveil, laquelle est +née de l’inquiétude primitive, laquelle est née de dangers trop réels. +Les dangers primitifs ont créé l’inquiétude éternelle qui voit des +périls quand il n’y en a plus et qui à les voir les crée, ce qui fait +qu’il y en a en effet, de quoi l’inquiétude redouble. Une guerre de +religion, abstraction faite des motifs politiques qui y étaient toujours +mêlés, est une guerre où chaque homme voit dans l’homme d’en face un +être différent de lui, ce qui n’est pas sûr, ce qui est toujours +inquiétant, toujours redoutable. L’amour du semblable pour le semblable +est certainement à mon avis un sentiment primitif, naturel, fondamental, +irréductible; seulement le semblable _n’est jamais assez semblable_ et +la moindre différence éveille l’inquiétude. Être semblables comme +enfants de Dieu devrait suffire, être semblables comme disciples du +Christ devrait suffire; mais non, celui-ci est enfant de Dieu et je le +suis; mais il ne l’est pas de la même manière; celui-ci est disciple du +Christ, ce que je suis aussi; mais il ne l’interprète pas de la même +façon. De quelles différences profondes de complexion et de tempérament +cette différence d’interprétation doit-elle être le signe! Et s’il est +si différent de moi, que n’en ai-je pas à craindre! + +Chacun faisant le même raisonnement de son côté... + +Les guerres de religion sont un exemple de ce que peut ajouter à la +bellicosité humaine ce qui serait le plus propre à l’adoucir, simplement +parce que, si la religion est principe d’apaisement, les différences de +religion sont un élément nouveau d’_inquiétude_. + +Il est à remarquer que les _sages_ de la Renaissance, s’ils ont tous +maudit les guerres religieuses, ce qui est assez naturel et ce que je ne +songe probablement pas à leur reprocher, ne se sont guère prononcés +formellement contre la guerre elle-même. Peut-être sont-ils trop +disciples de cette antiquité où il est incontestable que la guerre était +surtout en honneur. Rabelais et Montaigne, que M. Lagorgette appelle à +son secours, rendent peu. On ne peut pas considérer comme condamnation +philosophique de la guerre le chapitre où est raillée la monomanie +conquérante de Picrochole, ni le chapitre où Rabelais recommande, non +point de ne pas conquérir, mais de conquérir avec douceur, bienveillance +et charité à l’égard des vaincus (Pantagruel, III, 1). M. Lagorgette a +une tendance à voir du pacifisme partout où il n’y a point de férocité; +c’est un peu forcer les textes. + +De même Montaigne, qui a tout dit et dans tous les sens, a pu écrire et +il a écrit: «Quant à la guerre qui est la plus grande et pompeuse des +actions humaines, je ne saurais volontiers si nous nous en voulons +servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour +témoignage de notre imbécillité et imperfection, comme de vrai la +science de nous entre-défaire et entre-tuer et ruiner et perdre notre +propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire +désirer aux bêtes qui ne l’ont pas»; mais il ajoute immédiatement: «... +elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant, témoin les +furieuses rencontres des mouches à miel...»--Et l’on sait assez que le +plus bel éloge de la vie des camps et des vertus qu’elle entretient dans +l’homme a été écrit par Montaigne: «Il n’est occupation plaisante comme +la militaire: occupation et noble en exécution (car la plus forte, +généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance) et noble en +sa cause: il n’est point d’utilité ni plus juste ni plus universelle que +la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant +d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs; la vue ordinaire de tant de +spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art et une +façon de vie mâle et sans cérémonie; la variété de mille actions +diverses; cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous +entretient et échauffe les oreilles et l’âme; l’honneur de cet exercice, +son âpreté même et sa difficulté... Qui serait fort à porter vaillamment +les accidents de la vie commune n’aurait pas à grossir son courage pour +se rendre homme d’armes. _Vivere, mi Lucili, militare est._» + +Grotius, un peu plus tard, a été un pacifiste très décidé. Son but est +surtout, je le sais, de rendre la guerre humaine, et de la rendre en +quelque sorte régulière et juridique en en traçant une sorte de code qui +la restreint et la réprime dans certaines limites; jusqu’où l’on peut +aller dans la guerre et jusqu’où l’on ne doit pas aller, et des justes +motifs de déclaration de guerre et des injustes motifs d’agression, +c’est de quoi surtout il se préoccupe et nous entretient; et opposer +toujours énergiquement le Droit à la Force et dénier tout droit à la +Force et condamner expressément ce qu’on appellera plus tard «le Droit +de la Force», c’est surtout à quoi il vise.--Mais il est bien certain +qu’il déteste tellement la guerre qu’il en vient, au moins quelquefois, +à la condamner même quand elle est l’expression du droit, même quand +elle est incontestablement juste. Il dira qu’il ne faut faire la guerre +que quand, non seulement elle est juste et opportune, mais encore +présente de grandes, de très grandes chances de succès. Il condamne la +résistance insensée des Sagontins contre les Carthaginois et celle de +Caton contre César; il ne craint pas de dire: «La vie étant le plus +grand des biens et valant mieux que la liberté, il n’est pas sage de +l’exposer pour la liberté et autres choses semblables. Il faut préférer +l’esclavage.»--Voilà du vrai pacifisme. + +Grotius ne songe point qu’à parler ainsi il ruine sa théorie et proclame +en vérité le droit de la force. Nous verrons bien en dernière analyse +que le droit de la force c’est l’infériorité du faible acceptée et +déclarée par lui. «Je suis votre maître si vous ne me résistez jamais, +tant, par ne me résister jamais, vous me proclamez votre supérieur et +vous vous reconnaissez d’une nature inférieure à la mienne. Si vous +préférez toujours la vie à la liberté, vous proclamez que moi qui en +vous attaquant, quoique plus fort que vous, risque toujours quelque +chose, je suis d’une espèce supérieure à la vôtre.» + +La non-résistance c’est une sainteté, peut-être; mais c’est surtout, +selon toutes les apparences, une servilité. Elle proclame le droit de +l’assaillant en montrant l’assailli indéfiniment prêt à ne point se +réclamer du droit. Quel droit ai-je sur un animal? Un droit fondé sur +ceci que je puis lui commander et qu’il ne songe qu’à m’obéir. + +Ce droit de la supériorité de l’espèce est assez incontestable. Un +peuple qui ne résiste pas signe une déclaration d’infériorité d’espèce à +l’égard du peuple qui l’attaque et reconnaît ainsi le droit de la force. +Il me semble que Grotius la reconnaît aussi quand il recommande au +faible de ne pas résister au fort. Nous aurons assez l’occasion de +revenir sur ces questions. + +En dehors de Grotius (et de ses commentateurs, dont le plus notable est +Barbeyrac), vraiment personne au XVIIe siècle ne s’est occupé du droit +de guerre et de paix. Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, ont proféré quelques +banalités sur ce sujet, qui ne sont que de vagues souhaits de paix parmi +les hommes, ou condamnations de l’esprit de conquête. Trois mots +énergiques de Pascal sur le droit de tuer selon l’endroit où la +frontière est placée ne nous donnent évidemment pas le fond de sa pensée +sur cette question qu’il ne semble pas du reste avoir beaucoup étudiée. + +Le Pacifisme, peu approfondi encore, mais réel, mais déjà un peu +consistant, apparaît au XVIIIe siècle, très nettement, surtout en +France. Montesquieu est pour M. Lagorgette un pacifiste, parce que M. +Lagorgette lit toujours tout le texte mais n’en reçoit guère que ce qui +lui est favorable. Donc Montesquieu est un pacifiste; mais c’est un +pacifiste très relatif. Je reconnais qu’il repousse toute guerre fondée +sur les principes arbitraires de gloire, de bienséance et d’utilité. +C’est condamner, ce que je ne lui reproche pas, neuf guerres sur dix. Il +réduit le droit de faire la guerre au cas de nécessité de conservation. +Je ne dis pas au droit de légitime défense; car il est trop intelligent +pour ne pas savoir que souvent l’attaque n’est qu’une forme de la +défense: «Entre les sociétés le droit de défense naturelle entraîne +quelquefois la nécessité d’attaquer lorsqu’un peuple voit qu’une plus +longue paix en mettrait un autre en état de le détruire et que l’attaque +est en ce moment le seul moyen d’empêcher cette destruction.» (Voltaire +a blâmé cette déclaration.) Montesquieu admet donc que l’on se défende +d’avance et accepte ce que j’appellerai les guerres offensives de +défense. + +Il est amené par là à admettre la conquête, en tant que la conquête est +un moyen, en s’annexant un peuple, de se créer un rempart contre un +autre peuple redoutable et menaçant; et, admettant la conquête, il est +conduit à en tracer les justes lois, les lois rationnelles et procédant +de l’idée d’ordre. Un peuple conquérant ne doit pas exterminer le peuple +conquis; il ne doit pas en disperser les citoyens; il doit: ou lui +donner un gouvernement particulier et ne conserver qu’un droit de +suzeraineté, ou le gouverner lui-même politiquement, mais en lui +laissant ses lois civiles particulières. Du reste, le droit de +destruction et le droit de dispersion étant sévèrement écartés, +Montesquieu, qui n’a jamais pu renoncer à être romain, trace un tableau +infiniment séduisant et où il se complaît, de la conquête salutaire, +bienfaisante, régénératrice du peuple vaincu et que tout peuple faible +devrait souhaiter de toute son âme. «Au lieu de tirer du droit de +conquête des conséquences si fatales, les politiques auraient mieux fait +de parler des avantages que ce droit peut apporter quelquefois aux +peuples vaincus. Les États que l’on conquiert ne sont pas ordinairement +dans la force de leur institution: la corruption s’y est introduite; les +lois y ont cessé d’être exécutées; le gouvernement est devenu +oppresseur. Qui peut douter qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât +quelque avantage de la conquête même, si elle n’était pas destructive? +Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer +lui-même, que perdrait-il à être refondu? Un conquérant qui entre chez +un peuple où, par mille ruses et par mille artifices, le riche s’est +insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper; où le +malheureux qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenu des lois +est dans l’oppression et croit avoir tort de la sentir, un conquérant, +dis-je, peut dérouter tout (?), et la tyrannie sourde est la première +chose qui souffre la violence (?). On a vu, par exemple, des États +opprimés par des traitants, être soulagés par le conquérant qui n’avait +ni les engagements ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les abus +se trouvaient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât. +Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en état de +laisser aux vaincus le nécessaire qui leur était ôté sous le prince +légitime. Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles et mettre, +si j’ose ainsi parler, une nation sous un meilleur génie... C’est à un +conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi +le droit de conquête: _un droit nécessaire, légitime et malheureux_, qui +laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la +nature humaine.» + +Ceci est tout simplement une proclamation complète du droit de la force +saine et du droit de la guerre civilisatrice. Je dis complète et qui va +singulièrement loin. Relisez. Tout peuple qui n’est plus ou qui n’est +pas encore dans la force de son institution, c’est-à-dire tout peuple +faible; tout peuple qui a un mauvais gouvernement; tout peuple corrompu; +tout peuple opprimé; tout peuple en anarchie; tout peuple où il y a de +mauvais riches; tout peuple où l’impôt est mal établi; tout peuple où +les gouvernants sont dévorants, ou seulement ne sont pas frugaux; tout +peuple où règnent des préjugés jugés funestes;--peut être conquis, pour +son plus grand bien, en vertu d’un droit nécessaire et légitime, et cela +est «malheureux», mais c’est «légitime et nécessaire». Nous avons ici la +pure théorie de l’impérialisme romain, de l’impérialisme anglais, de +l’impérialisme allemand, de l’impérialisme américain, et de tous les +impérialismes. Il n’est pas un peuple faible qui ne tombe sous un des +articles ci-dessus énumérés ou sous plusieurs et dont, par conséquent, +la conquête par un autre ne soit justifiée par avance. Et donc, en +dernière analyse, la force pouvant toujours trouver, prouver et montrer +son droit, il n’y a que la force. + +Concluons que Montesquieu est un pacifiste, puisqu’il n’admet que les +guerres de défense; mais concluons que par sa théorie de la conquête il +est pacifiste et belliciste, pacifiste chez les peuples faibles, +puisqu’il leur conseille, à tout prendre, de se laisser conquérir avec +résignation et espérance; belliciste chez les peuples forts, puisqu’il +leur conseille, dans l’intérêt de l’humanité et dans l’intérêt même des +peuples faibles, de conquérir les peuples faibles pour peu qu’il y ait +prétexte à cela et en leur montrant que les prétextes ne manquent +jamais. Après cela je ne me charge pas de dire dans quel parti il faut +ranger le Président. + +Les autres philosophes du XVIIIe siècle sont plus nettement pacifistes, +mais ils n’entrent pas assez dans le détail de leurs raisons. Voltaire, +le marquis d’Argenson, Frédéric II lui-même, se piquent de pacifisme et +déplorent la folie de la guerre. Diderot, en son article _Paix_ du +_Dictionnaire encyclopédique_, n’a guère écrit qu’un lieu commun sur les +bienfaits de la paix et les horreurs de la guerre sans aucune idée +considérable; c’est du Malherbe délayé en prose assez plate. Il est du +moins plus intéressant dans sa _Promenade du sceptique_, où il démontre +que toutes les guerres viennent des prêtres: «Parcourez l’histoire +ecclésiastique et vous serez convaincu que si la religion chrétienne eût +conservé son ancienne simplicité; que si l’on n’eût exigé des hommes que +la connaissance de Dieu et l’amour du prochain; que si l’on n’eût point +embarrassé le christianisme d’une infinité de superstitions qui l’ont +rendu dans les siècles à venir (?) indigne d’un Dieu aux yeux des gens +sensés, en un mot que si l’on n’eût prêché aux hommes qu’un culte dont +ils eussent trouvé les premiers fondements dans leur âme; ils ne +l’auraient jamais rejeté et ne se seraient point querellés après l’avoir +admis. L’intérêt a engendré les prêtres, les prêtres ont engendré les +préjugés, les préjugés ont engendré les guerres et les guerres dureront +tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés tant qu’il y aura des +prêtres et les prêtres tant qu’il y aura de l’intérêt à l’être.»--Cette +conception est certainement originale; mais elle manque peut-être un peu +de profondeur. + +L’abbé de Saint-Pierre, que je place ici pour le rapprocher de son +commentateur Jean-Jacques Rousseau, avait, comme on le sait assez, conçu +et dressé un projet de «Paix perpétuelle». Je le rapporte ici +sommairement, parce que, si chimérique qu’on le puisse trouver, il sort +des banalités théoriques et au moins cherche à être pratique; parce que +les projets modernes qu’on trouvera à la fin de cet écrit ne diffèrent +pas essentiellement de celui de l’abbé, et enfin parce que les œuvres de +l’abbé de Saint-Pierre ne sont pas dans toutes les bibliothèques. + +«Il y aura désormais entre les souverains d’Europe qui auront signé les +articles suivants une alliance générale et perpétuelle: premièrement +pour former le corps de l’arbitrage européen; secondement pour avoir +sûreté parfaite et perpétuelle contre toutes les guerres civiles et +étrangères; troisièmement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle de +leur conservation personnelle et de la conservation de leur postérité +sur le trône; quatrièmement, pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle +de la conservation de leurs États et de leurs droits en l’état qu’ils +les possèdent actuellement et suivant les derniers traités; +cinquièmement pour avoir une grande diminution de leur dépense militaire +afin de s’employer plus utilement à augmenter les richesses et le +bonheur de leurs sujets; sixièmement pour avoir toujours la plus grande +liberté qu’il soit possible dans leur commerce; septièmement pour avoir +toujours sûreté parfaite de l’exécution entière et perpétuelle de leurs +promesses réciproques tant passées que futures; huitièmement pour avoir +sûreté entière que leurs différends présents et futurs seront toujours +terminés sans aucune guerre.--Les membres du corps européen, pour +terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et +renoncent pour eux et leurs successeurs à la voie funeste et ruineuse +des armes et sont convenus de prendre toujours la voie de la +conciliation ou de la diète européenne par la médiation de quelques +plénipotentiaires des membres du corps européen; et, en cas que cette +médiation ne suffise pas, _ils sont convenus de s’en rapporter au +jugement des autres membres représentés à la diète européenne par leurs +plénipotentiaires_, à la pluralité des voix pour la provision et aux +trois quarts des voix pour le jugement définitif qui ne s’y fera que +cinq ans après le jugement provisoire... Les dix-neuf plus puissants +souverains de l’Europe... [suit l’énumération de ceux-ci]... auront tous +chacun une voix et contribueront chacun selon leurs revenus et leurs +charges aux dépenses communes _pour les subsistances des troupes de +l’Alliance générale_ sur les frontières, et cette contribution sera +réglée au congrès à la pluralité des voix des alliés... Si quelqu’un des +associés _ou autres souverains_ refusait l’arbitrage de la diète et +d’exécuter le jugement de la grande alliance, s’il faisait des +préparatifs de guerre, s’il tentait de faire des négociations pour +diviser les alliés, la grande alliance le regardera comme perturbateur +du repos de l’Europe et agira contre lui offensivement jusqu’à ce qu’il +ait accepté l’arbitrage, exécuté le jugement et donné sûreté de réparer +le tort qu’il aura causé et de rembourser les frais de guerre des +alliés.» + +En un mot l’abbé de Saint-Pierre, comme certains logiciens prouvent la +chose à prouver par la chose à prouver elle-même, établissait la +concorde de l’Europe sur la concorde de l’Europe. Il mettait la paix +européenne à faire entre les mains d’un corps européen qui la supposait +faite et voulue par tous. + +Je ne dis pas cela pour le railler ni le blâmer; car je suis persuadé +que c’est précisément ainsi que se font les choses. La justice s’établit +dans un peuple quand déjà elle y existe et qu’elle n’a plus qu’à +s’organiser; un gouvernement despotique s’établit dans un peuple quand +déjà les mœurs y sont despotistes; l’anarchie est spontanée avant d’être +normale, et, comme a dit très bien Chateaubriand, la Révolution était +faite lorsqu’elle éclata. Donc l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait +organiser les États-Unis d’Europe qu’en les supposant désirés ou +acceptés déjà, c’est-à-dire existants. Mais c’est précisément cette +supposition philanthropique qui était fausse. + +Jean-Jacques Rousseau examina ce projet, déjà bien oublié quand il y +jeta les yeux, avec le ferme bon sens et le sang-froid dont il n’était +pas dépourvu quand il lui plaisait de se résigner à les avoir. Rousseau +fait remarquer qu’il n’est pas très probable que tous les souverains +d’Europe ni même quelques-uns abdiquent, car c’est le mot qu’il n’a pas +employé, mais qu’il aurait pu écrire, en se soumettant à une diète où +chacun n’aurait qu’une voix sur dix-neuf: «Les souverains se +soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, _que toute +la rigueur des lois n’a jamais pu forcer les particuliers à admettre +dans les leurs_? Un simple gentilhomme offensé dédaigne de porter ses +plaintes au tribunal des maréchaux de France, et vous voulez qu’un roi +porte les siennes à la diète européenne? Encore y a-t-il cette +différence que l’un pèche contre les lois et expose doublement sa vie, +au lieu que l’autre n’expose guère que celle de ses sujets.»--Rousseau +se demande aussi si les grands avantages qui doivent résulter d’une paix +perpétuelle pour le commerce seront bien sentis des intéressés et sa +remarque sur ce point est au moins ingénieuse: «Les grands avantages qui +doivent résulter pour le commerce d’une paix générale et perpétuelle +sont bien, en eux-mêmes, certains et incontestables: mais _étant connus +à tous ils ne seront réels pour personne_, attendu que de tels avantages +_ne se sentent que par leurs différences_ et que pour augmenter sa +puissance relative, on ne doit chercher que des biens exclusifs.» + +Il faut encore tenir compte des intérêts des ministres qui ont encore +plus de raison que les princes de pouvoir faire la guerre à leur gré, à +un moment donné et à un moment choisi par eux: «Les ministres ont besoin +de la guerre pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des +embarras dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre l’État, s’il +le faut, plutôt que leur place; ils en ont besoin pour vexer le peuple +sous prétexte des nécessités publiques; ils en ont besoin pour placer +leurs créatures, gagner sur les marchés et foires, en secret, mille +odieux monopoles; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions et +s’expulser mutuellement; ils en ont besoin pour s’emparer du prince en +le tirant de la cour quand il s’y forme contre eux des intrigues +dangereuses; ils perdraient toutes ces ressources par la paix +perpétuelle.» + +Notez encore, et il y faut bien venir, qu’à supposer de la bonne volonté +et des intentions droites et des sentiments philanthropiques de la part +des princes et des ministres, le moment ne viendra jamais où toutes ces +bonnes volontés se retrouveront _en même temps_ d’accord. Il y a là un +concours d’esprit de solidarité triomphant de l’intérêt particulier qui +est bien invraisemblable, qu’il est téméraire de supposer se produisant +tout à coup, plus téméraire encore de supposer se prolongeant. Pour +_aider_ un peu ce concours à se produire, il faudrait toujours persuader +un peu violemment quelques récalcitrants, tantôt ceux-ci, tantôt +d’autres, et nous voilà ramenés à la force: «Même avec la bonne volonté +que les princes ni leurs ministres n’auront jamais, il ne faut pas +croire qu’il fût aisé de trouver un moment favorable à l’exécution de ce +système; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts +particuliers ne l’emportât pas sur l’intérêt commun, et que chacun crût +voir dans le bien de tous le plus grand bien qu’il peut espérer pour +lui-même. Or ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes et +_un concours de rapports dans tant d’intérêts_, qu’on ne doit guère +espérer du hasard l’accord fortuit de toutes les circonstances +nécessaires. Cependant si cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force +qui puisse y suppléer; et alors il n’est plus question de persuader mais +de contraindre, et il ne faut plus écrire des livres, mais lever des +troupes.» + +Pour toutes ces raisons, Rousseau concluait que le projet de l’abbé de +Saint-Pierre n’avait formellement contre lui que l’impossibilité d’un +commencement d’exécution: «Quoique ce projet fût très sage, les moyens +de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait +bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un congrès et proposer ses +articles: qu’on allait les signer et que tout serait fait. Convenons que +dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet +des choses quand elles seraient établies; mais il jugeait comme un +enfant des moyens de les établir.» + +Rousseau ne s’est pas contenté de réfuter l’abbé de Saint-Pierre, il a, +quoique beaucoup trop brièvement, donné son avis sur le fond de la +question. Rien n’est plus désirable, selon lui, que les États-Unis +d’Europe (excusez l’anachronisme), mais rien n’est plus certain que ceci +qu’ils ne peuvent être établis que par la force, et par conséquent on ne +sait point en dernière analyse s’il faut les désirer pour eux-mêmes ou +les craindre en considération des moyens qui seraient nécessaires pour +les fonder: «Qu’on ne dise point que si son système n’a pas été adopté, +c’est qu’il n’était pas bon; qu’on dise au contraire qu’il était trop +bon pour être adopté; car le mal et les abus, dont tant de gens +profitent, s’introduisent d’eux-mêmes; mais ce qui est utile au public +ne s’introduit guère que par la force, attendu que les intérêts +particuliers y sont toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est +à présent un projet bien absurde; mais qu’on nous rende un Henri IV ou +un Sully, la paix perpétuelle deviendra un projet raisonnable. Ou plutôt +admirons un si beau plan; mais consolons-nous de ne pas le voir +exécuter; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et +redoutables à l’humanité. On ne voit point de ligues fédératives +s’établir autrement que par des révolutions, et, sur ce principe, qui de +nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre? +Elle ferait peut-être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en +préviendrait pour des siècles.» + +Ailleurs, saisissant très bien le nœud même de la question, Rousseau +insiste sur ceci que le droit civil régit les individus faisant partie +d’une nation; mais que le droit naturel, c’est-à-dire la force, continue +de régir les nations: «Le droit civil étant ainsi devenu la règle +commune des citoyens, la loi de nature n’a plus lieu qu’entre les +diverses sociétés... Les corps politiques restant entre eux dans l’état +de nature se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé +les particuliers d’en sortir, et cet état devint encore plus funeste +entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant entre les +individus...» (_Inégalité._) + +Il n’y a pas selon lui de société générale du genre humain, et il semble +bien qu’il est persuadé qu’il ne peut pas y en avoir. Cette société +n’est qu’une abstraction des philosophes. Si elle existait, même en +puissance, il y aurait une sorte de _sensorium commune_ servant à la +communication entre toutes les parties de cet ensemble; il y aurait une +langue universelle. Ce qui nous fait rêver d’une société universelle, ce +sont nos sociétés particulières; mais les sociétés particulières ont +seules une réalité concrète; «l’établissement des petites républiques +nous fait songer à la grande, et nous ne commençons proprement à devenir +hommes qu’après avoir été citoyens. Par où l’on voit ce qu’il faut +penser de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur amour pour la +patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le +monde pour avoir le droit de n’aimer personne[1].» + + [1] _Contrat social_, rédaction primitive, édition Dreyfus-Brisac. Cf. + _Jean-Jacques Rousseau et le droit des gens_, par M. + Lassudrie-Duchêne. + +Donc: «D’homme à homme nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois, +de peuple à peuple chacun jouit de sa liberté individuelle.» (_Ibid._) +En l’absence d’un droit international que précisément l’existence des +nations empêche d’exister, puisque si ce droit existait il n’y aurait +qu’une nation, il ne peut y avoir que guerre ou conventions pacifiques +toutes temporaires: «La raison sans guide assuré, se pliant toujours +vers l’intérêt personnel, dans les choses douteuses, _la guerre serait +encore inévitable quand même chacun voudrait être juste_. Tout ce qu’on +peut faire avec de bonnes intentions c’est de décider ces sortes +d’affaires par la voie des armes ou de les assoupir par des traités +passagers.» (_Gouvernement de Pologne._) «Les alliances, les traités, la +foi des hommes, tout cela peut lier le faible au fort et ne lie jamais +le fort au faible.» (_Œuvres inédites_, Ed. Streckeinsen-Moultou, p. +62.) «Quant à ce qu’on appelle droit des gens, il est certain que faute +de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que +la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers, au +lieu que le droit des gens, n’ayant d’autre garant que l’utilité de +celui qui s’y soumet, ses décisions ne sont respectées qu’autant que +l’intérêt les confirme... et tenant à des institutions humaines et qui +n’ont point de terme absolu, il varie et doit varier de nation à +nation.» (_Fragment relatif à l’état de guerre_. Ed. Dreyfus-Brisac.) + +Non comme assiette d’une paix perpétuelle, mais comme frein pouvant +quelquefois arrêter la guerre, Rousseau songea à une ligue des petits +États, à une «république confédérative des petits États»[2]. Nous +retrouverons cette idée dans le cours du présent livre. + + [2] Voir M. Lassudrie-Duchêne, ouvrage cité. + +Voltaire, comme sur toutes les questions, a eu plusieurs avis différents +sur la guerre. Plusieurs fois il la maudit, en philosophe humanitaire +qu’il était et qu’il était très sincèrement. Quelquefois il la reconnaît +comme une nécessité et une loi de l’espèce. Ailleurs sa verve s’excite +contre les songe-creux qui rêvent de paix perpétuelle. Il faut lire +surtout de lui sur ce sujet l’article _Guerre_ dans le _Dictionnaire +philosophique_ et le _Dialogue entre A. B. C._ En voici, rapidement, les +passages les plus caractéristiques: «Philosophes moralistes, brûlez tous +vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement +égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée +à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière... +Ce qu’il y a de pis c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on +y prend garde, tous les hommes ont adoré le dieu Mars. Le célèbre +Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant dit qu’il est juste de +porter le fer et la flamme chez ses voisins dans la crainte qu’ils ne +fassent trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est +celui des droits de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement il a dit +vrai, il faut écrire contre cette vérité quoiqu’elle soit prouvée par +les faits...»--«Voilà de tristes alternatives. Quoi! point de loi de la +guerre? point de droit des gens?--J’en suis fâché; mais il n’y en a +point d’autre que de se tenir continuellement sur ses gardes. Tous les +rois, tous les ministres pensent comme nous; et c’est pourquoi douze +cent mille hommes en Europe font aujourd’hui la parade tous les jours en +temps de paix. Qu’un prince licencie ses troupes; qu’il laisse tomber +ses fortifications en ruine et qu’il passe son temps à lire Grotius, +vous verrez si, dans un an ou deux, il n’aura pas perdu son royaume.--Ce +sera une grande injustice.--D’accord.--Et point de remède à +cela?--Aucun, sinon de se mettre en état d’être aussi injuste que ses +voisins. Alors l’ambition est contenue par l’ambition; alors les chiens +d’égale force montrent les dents et ne se déchirent que lorsqu’ils ont à +disputer une proie...--Quelle funeste condition que celle des +hommes!--Celle des perdrix est pire; les renards, les oiseaux de proie +les dévorent, les chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent, et +cependant il y en a toujours. La nature conserve les espèces et se +soucie très peu des individus.--Vous êtes dur et la morale ne +s’accommode pas de ces maximes.--Ce n’est pas moi qui suis dur; c’est la +destinée.» + +Vauvenargues, qui est rarement de l’avis de ses contemporains, pense peu +de bien de la paix. Tout en s’affligeant de ce que les armées de son +temps ne soient animées ni par l’intérêt de la guerre qu’ils +soutiennent, ni par l’amour de la gloire, ou de la patrie, mais +simplement menées et ramenées par le tambour, ce qui, du reste, ne +signifie pas grand’chose; il méprise la paix «qui borne les talents et +amollit le peuple» et il exalte la vertu militaire: «Il n’y a pas de +gloire achevée sans celle des armes.» + +Quoique cette étude soit surtout consacrée au Pacifisme en France, on +s’étonnerait avec quelque raison que le nom de Kant ne s’y trouvât +point. Kant, jeune encore à la vérité, et tout à fait, ce semble, sous +l’influence de Rousseau, constate que chaque société repose sur un +contrat et qu’il n’y a aucun contrat _entre_ les sociétés, qu’en +conséquence le droit des gens n’existe pas et que le mot lui-même de +droit des gens est un vocable pédantesque qui devrait être banni de la +langue politique. Le droit des gens n’existe pas; mais il devrait +exister, et les sociétés sont précisément les unes en face des autres +aujourd’hui comme étaient les hommes les uns en face des autres avant +que la société existât; et il faut conclure le contrat intersocial comme +on a conclu le contrat social, sans quoi l’on n’a que déplacé la +barbarie. «Comme les particuliers ont renoncé à la liberté anarchique +des sauvages, de même les États doivent renoncer à la liberté anarchique +des sauvages pour se soumettre à des lois coercitives et former ainsi un +«état de nations» qui tende à embrasser insensiblement tous les peuples +de la terre[3].»--C’est cet état de nations que Kant réclame comme +solution de la question, et il est parfaitement certain qu’il n’y en a +pas d’autre, en ce sens que la guerre existera tant que tous les peuples +ne seront pas confédérés ou conquis, tant qu’ils ne seront pas arrivés +par l’entente ou obligés par la force à n’en former qu’un.--Ailleurs, du +reste, Kant range la guerre dans la catégorie des maux nécessaires et +indéfiniment nécessaires, en ce sens du moins que leur nécessité +diminuera toujours et ne cessera absolument jamais. En conquérant la +liberté l’homme a introduit le mal dans les conditions de son existence +(idée de la «chute», transposée en théorie philosophique; Rousseau déjà, +inconsciemment peut-être, était pénétré de cette idée). Ce mal c’est la +civilisation: labeur, effort, concurrence, rivalité, lutte, guerre. Mais +ce mal lui-même est condition et facteur d’un bien, d’un bien relatif, +le seul dont l’humanité soit capable depuis la chute, mais d’un bien +relatif et qui doit toujours aller s’augmentant et se rapprochant du +bien absolu, sans jamais l’atteindre. + + [3] Voir Victor Delbos: _les Idées de Kant sur la paix perpétuelle_, + Nouvelle Revue, 7 août 1899. + +Une des formes de ce mal condition d’un bien, c’est la guerre. La guerre +est un des moyens par lesquels l’humanité, avec aveu de la Providence, +se tire d’un état de stagnation et de corruption: «Il faut avouer que +les plus grands maux qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont +attirés par la guerre et non pas tant par la guerre passée ou présente +que par les préparatifs ininterrompus et même sans cesse multipliés de +la guerre future. Mais... y aurait-il cette culture, cette étroite union +des classes de l’État et l’accroissement de la population et même ce +degré de liberté qui, quoique très resserré par des lois, existe encore, +si cette guerre toujours redoutée n’imposait pas même aux chefs de +l’État le respect de l’humanité? Qu’on en juge par la Chine, qui, par sa +situation, peut redouter sans doute quelque incursion imprévue; mais non +un ennemi puissant, et où, en conséquence, toute trace de liberté est +anéantie [et, pourrait-il ajouter, tout souci de progrès dans la culture +absent]. Au degré, donc, de culture où l’espèce humaine se trouve +encore, la guerre est un moyen indispensable de conduire cette culture +plus avant encore; et ce n’est qu’après une culture achevée--qui le sera +Dieu sait quand--que la paix perpétuelle nous serait salutaire, et ce +n’est d’ailleurs que par cette culture achevée que cette paix +perpétuelle serait possible[4].» + + [4] Cf. Victor Delbos, _la Philosophie pratique de Kant_. + +Comment Kant conciliait-il ces idées en apparence assez contradictoires? +Je n’en sais rien. Peut-être ainsi: la guerre est un mal condition +nécessaire d’un bien, comme, du reste, tous les biens de l’humanité, en +son état d’imperfection, sont sous la condition de certains maux. La +guerre existera toujours, et il ne faut pas souhaiter qu’elle +disparaisse complètement. Mais le progrès de l’humanité consiste à +diminuer indéfiniment la nécessité des maux comme condition des biens, +la nécessité du mal comme condition du bien. De même que le travail, +l’effort, sont depuis la chute une condition de la vie saine, mais +peuvent être progressivement réduits jusqu’à un minimum nécessaire mais +suffisant; de même la guerre à la fois est nécessaire et peut être +réduite à un minimum suffisant. Remarquez que ce minimum pourrait être, +non pas même la guerre, mais seulement la crainte de la guerre, l’idée +de la guerre considérée comme pouvant venir. Ce minimum suffirait +vraisemblablement pour que le genre humain ne retombât point dans +l’incurie et la stagnation. Donc il n’est pas inconciliable d’affirmer +la guerre comme saine, salutaire et même nécessaire et de pousser tous +les peuples à n’en former qu’un. Quand ils n’en formeront qu’un, ils +seront encore tenus en éveil par la crainte que cette unité ne se brise +et par la pensée que cette unité est une réussite peut-être éphémère. La +guerre alors existerait encore, à l’état virtuel, pour ainsi parler; +c’est là son minimum, vers lequel il faut tendre; mais ce minimum +suffirait encore à remplir l’office que la guerre réelle remplit +aujourd’hui. De même que l’instinct social, ardent quand il s’agit de +constituer une société, ne périt pas quand cette société est faite; mais +subsiste, encore très puissant, à cause du sentiment que l’on a que la +société peut se dissoudre, si bien qu’au fond c’est l’individualisme, sa +présence et le sentiment qu’on a de sa présence qui soutient la société; +de même «l’état de nations» subsisterait et le contrat international +serait fort par le seul sentiment que l’on aurait que cet état pourrait +se dissoudre et ce contrat se relâcher; si bien que ce serait encore, +sinon la guerre, du moins l’idée de la guerre qui, après avoir _suggéré_ +la paix, la maintiendrait. + +Il est possible que Kant ait _concilié_ ainsi. + + * * * * * + +Pendant la Révolution française l’esprit public en France fut +généralement belliqueux; cependant il y eut des pacifistes. En mai 1790, +quand se posa la fameuse question du droit de paix et de guerre, +c’est-à-dire de savoir qui dans une nation libre a le droit de déclarer +la guerre, la question plus générale de la guerre elle-même se posa +incidemment et les pacifistes manifestèrent leur sentiment. Le duc de +Lévis, s’efforçant de réfuter Montesquieu, déclara que la guerre +défensive était seule légitime; le curé Jallet affirma, peut-être sans +tenir assez compte de l’histoire, qu’il n’y aura plus de guerre lorsque +toutes les nations seront libres; les frères Lameth, Robespierre, +indiquèrent quel grand danger c’était pour la liberté qu’une diversion +par le moyen d’une guerre, et le duc d’Aiguillon trouvant la formule des +démocraties jalouses (comme des aristocraties jalouses), s’écria, comme +Hannon dut faire à Carthage: «Un roi victorieux est un grand danger pour +la liberté.» + +L’Assemblée, sans être cosmopolite, n’était pas d’un patriotisme très +intransigeant; car, lorsque Cazalès, attaquant sans ménagement «les +adages de la philosophie moderne», proclama que la guerre offensive peut +être juste et exalta l’amour de la patrie s’écriant: «Le sang d’un seul +de mes concitoyens m’est plus précieux que celui de tous les peuples du +monde», l’Assemblée protesta par des clameurs qui couvrirent sa voix, et +il dut faire des excuses. Mirabeau, comme presque toujours, dit le mot +de la situation, et d’une situation qui devait être la même bien +longtemps après lui: «Je me demande si, parce que nous changeons tout à +coup notre système politique, nous forçons les autres nations à changer +le leur. Jusque-là, cependant, la paix perpétuelle demeure un rêve, et +un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe +en armes.» + +Pendant la suite de la Révolution française je n’ai pas besoin de dire +que l’esprit public en France fut généralement très belliqueux; mais il +le fut de plusieurs manières qu’il faut savoir distinguer et dont il +faut essayer de mesurer l’importance relative. + +Pour les uns la France se défendait, n’avait qu’à se défendre et ne +devait songer qu’à se défendre, elle, son territoire et ses +institutions. + +Pour les autres elle faisait une guerre ou une suite de guerres qui, +défensives en leur commencement, devenaient et devaient devenir +conquérantes. Ce point de vue a été admirablement mis en lumière par +Albert Sorel. Les chefs de la Révolution, suivant lui, ne sont pas autre +chose que les continuateurs de la monarchie française, et le rêve de +frontières élargies, de France dominant par tout pays de langue +française et suzeraine de l’Italie, ils le reprennent et le réalisent en +profitant des forces nouvelles que la secousse révolutionnaire leur a +mises en main. Et il n’y a rien de plus juste que cette analyse. + +Pour d’autres enfin, qu’il ne faut pas confondre avec les précédents, +quoiqu’il soit bien clair que ces deux conceptions ont pu se mêler et +s’entrelacer dans quelques esprits, pour d’autres, la pensée de +l’ancienne monarchie est dépassée et une idée «impérialiste» est née, +une idée essentiellement et éminemment impérialiste. Cette idée est +celle-ci: les Français, par la Révolution qu’ils viennent de faire, se +sont révélés le premier peuple du monde. Ils vont conquérir l’Europe par +droit de souveraineté intellectuelle et morale, «le peuple souverain +s’avance»; ils vont conquérir l’Europe, mais pour lui donner la paix et +la liberté, pour renverser tous les tyrans et pour faire une Europe +républicaine, démocratique, égalitaire, sous des lois inspirées par la +_Déclaration des droits de l’homme_ et sous l’hégémonie protectrice de +la France. + +Cette dernière conception où se mêlent, tout comme chez les Romains d’un +certain temps, le patriotisme, l’esprit de conquête, l’impérialisme, la +volonté de puissance, la bonne volonté humanitaire, l’amour de la guerre +et l’amour de la paix, a été, à mon avis, la pensée la plus répandue à +l’époque révolutionnaire, et personne, à mon sentiment, n’a exprimé plus +juste l’âme de la France à cette époque que M.-J. Chénier: + + Et partout dans la nuit profonde + Plongeant l’infâme royauté, + Les Français donneront au monde + Et la paix et la liberté. + +Cet état d’âme impérialiste n’a rien du reste que de très noble et fait +honneur aux Français de 1793. Chaque peuple, quand il est arrivé à +l’apogée de sa force, fait son rêve d’impérialisme à sa manière et selon +son tempérament. L’Anglais voudrait que le monde lui appartînt pour +qu’il fût anglais et pour qu’il fût protestant; l’Allemand voudrait que +le monde lui appartînt pour qu’il fût allemand et pour qu’il fût moral; +l’Américain voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût américain +et pour qu’il fût énergique, entreprenant et exploiteur intensif de la +planète; le Français de 1793 voulait que le monde lui appartînt pour +qu’il fût français et pour qu’il fût républicain et égalitaire. +L’impérialisme est toujours un composé d’orgueil national et +d’apostolat. Les Romains, les Arabes et les modernes sont à cet égard +dans des états d’esprit, sinon identiques, du moins très peu différents. + +C’est ce qui fait bien comprendre et l’engouement des Français pour le +Premier Empire et certaines illusions longtemps persistantes à l’endroit +du Premier Empire. Le Premier Empire a été pour beaucoup de Français, +avant et après 1815, la continuation de la Révolution française. Aucune +opinion n’est plus fausse, mais il y a en elle beaucoup d’apparences. Le +Premier Empire a été pour le paysan français la continuation de la +Révolution française parce qu’il lui garantissait la propriété des biens +nationaux; le Premier Empire a été la continuation de la Révolution +française pour les hommes qui, en 1793, voyaient dans la Révolution +française la conquête des limites naturelles du peuple français; le +Premier Empire a été la continuation de la Révolution française même +pour ceux qui avaient eu dans l’esprit «l’impérialisme de 1793». Au fond +de cet impérialisme-là il y avait surtout l’idée de l’hégémonie +française, et c’était cette hégémonie que Napoléon Ier fondait; il y +avait aussi l’idée de l’Europe réparée et refondue à l’imitation de la +_Déclaration des droits de l’homme_, et c’est à quoi l’œuvre du Premier +Empire répondait peu; _mais encore_ l’Empire remplaçait les vieilles +monarchies par des monarchies nouvelles avec monarques sans aïeux, et +cela avait quelque chose de démocratique, et, s’il n’imposait aux +Européens rien qui ressemblât à la _Déclaration des droits de l’homme_, +il leur imposait le code civil, lequel contenait quelques principes de +quasi-égalité ou de pseudo-égalité. C’était assez, le prestige de la +gloire aidant, pour que le Premier Empire fît figure de continuateur de +la Révolution dans des esprits qui ne se piquaient pas d’une très grande +rigueur. + +L’impérialisme français réduit à ces termes: hégémonie de la France, +Europe modernisée à l’imitation de la France et pacifiée par la +prépondérance de la France, a échauffé les têtes françaises de 1793 +environ jusqu’en 1815 et y a laissé des traces profondes depuis 1815 +jusqu’en 1848. + +Cependant, dès le lendemain même de la chute du Premier Empire, des +traces de pacifisme et de propagande pacifique se laissent voir en +France. Des sociétés des amis de la paix se forment dès 1816. +Saint-Simon s’écrie en 1820: «Plus d’honneurs pour les Alexandres! +Vivent les Archimèdes! Plus d’honneurs pour les conquérants, pour les +dévastateurs de l’espèce humaine! Vivent ses bienfaiteurs, les savants +et les travailleurs!»--Auguste Comte rapporte ce propos qu’il a souvent +entendu de la bouche de Saint-Simon: «Grâce au progrès des lumières et +de la civilisation, ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer à +se réaliser. La guerre, le luxe, la misère, le pillage légal et organisé +peuvent disparaître peu à peu; on peut, par des moyens doux et faciles, +établir la paix et l’aisance du plus grand nombre...» Après Saint-Simon +la plupart de ses élèves, mais particulièrement Enfantin et Arlès +Dufour, poursuivirent la solution pacifique avec la plus grande +persévérance[5]. Le 3 juin 1840, Arlès Dufour écrivait au duc d’Orléans: +«Monseigneur, vous m’avez accueilli avec tant de bienveillance, vous +avez paru si bien sentir que je ne suis pas un solliciteur ordinaire, +que j’ose venir troubler les premiers moments d’un repos si bien mérité +pour rappeler à votre pensée le sujet des entretiens dont vous m’avez +honoré. Prince, c’est beau la guerre et ses dangers! C’est beau et noble +le soldat et la guerre! Mais ce sera bien beau, le travail, quand on +l’aura régularisé et glorifié comme la guerre. Il sera bien beau, bien +grand et bien noble l’ouvrier lorsqu’une organisation aussi parfaite que +celle des armées aura remplacé ses haillons physiques, intellectuels et +moraux par de brillants uniformes. Et quelle gloire pour la France, ce +cœur du monde, d’entrer la première dans cette immense et noble +carrière! Et pour le prince qui donnera l’impulsion à la France et au +monde, que de bénédictions! Que sont les lauriers sanglants de Napoléon +comparés aux trophées vivifiants du travail pacifique? Une dynastie +nouvelle doit imprimer une direction nouvelle et, pour vivre et +vieillir, ne peut faire du mort et du vieux. Votre auguste père l’a bien +compris; mais il a dû temporiser, gêné par les débris des vieilles +époques, des vieilles idées, des vieux besoins, débris qui tombent en +poussière et que le temps aura emportés quand vous arriverez au pouvoir +suprême. Alors les temps seront venus, parce que les hommes seront +prêts. Tout ce que vous avez trouvé en naissant à la vie politique, tout +le passé de vos aïeux, tout le passé du pays et même du monde a dû +attirer vos études, vos méditations, vos illusions vers la guerre; mais +_vous l’avez dit ici_, vous êtes de votre époque par l’esprit et par le +cœur aussi bien que par l’âge, et vous entrevoyez, à travers +l’atmosphère militaire qui environne encore le prince, un autre +entourage pour les rois; c’est _ce qui vous a fait nous accueillir avec +âme_, c’est ce qui nous a tant émus en vous écoutant... Prince, au +milieu du prestige de gloire militaire qui vous entoure et des fanfares +qui vont résonner sur votre passage, n’oubliez pas le travail et les +travailleurs, et je vous en supplie, ne traitez pas d’utopie la +possibilité de leur organisation...»--A cette lettre et à d’autres le +duc d’Orléans répondait, par la plume de son secrétaire Boismilon: «8 +juillet 1840.--Lorsque vous viendrez à Paris, le prince royal vous +entretiendra avec d’autant plus d’intérêt des questions d’humanité qui +sont le sujet de vos lettres et pour lesquelles vous savez toute sa +sympathie. La mission même, toute militaire d’abord, qu’il vient +d’accomplir en Algérie, n’est à ses yeux que le prélude nécessaire d’une +œuvre de travail, de culture et d’industrie, en un mot de civilisation +que cette nouvelle France attend et qui ne lui manquera pas.» «28 +octobre 1840.--Le prince royal attache un grand prix aux communications +que vous me chargez de lui transmettre... Quand on songe avec quelle +peine et quels efforts cette pauvre humanité, dans les circonstances les +plus heureuses, peut lutter contre les rigueurs de la vie et les +difficultés opposées par la nature même des choses, _on se demande +comment il peut se faire qu’il y ait tant d’esprits pour qui patriotisme +et amour de la guerre sont synonymes_. Il a fallu toute une génération +pacifique pour amener quelques rudiments d’amélioration dans le sort des +classes laborieuses et deux ou trois ans de guerre déferaient et au delà +l’œuvre de ces vingt-cinq années.» + + [5] Voir une étude de E. Sakellaridès (documents inédits) dans le + _Siècle_ du 20 juin 1907. + +Après la grande tristesse que la mort du duc d’Orléans donna à Arlès +Dufour et à ses amis, la Révolution de 1848 les réconforta quelque peu. +Si Dufour au retour d’une revue, en 1848, écrit à Enfantin: «... J’ai vu +défiler quelques régiments et je vous assure que j’ai eu le cœur gros en +pensant à ce beau pays, à ce bon peuple de France que l’on croit ne +pouvoir gouverner qu’avec des armées qui sucent le plus pur de son +travail»; Enfantin, le 22 août 1849, salue avec enthousiasme, dans son +journal _le Crédit_, l’ouverture du congrès des _Amis de la paix_: «Bien +des gens ne se doutent pas que ces réunions sont infiniment plus +importantes que toutes nos séances d’assemblée législative constituante +(_sic_). Les _Amis de la paix_ ont raison de croire à l’influence de +cette agitation naissante sur l’opinion publique et sur les +gouvernements de l’Europe. Ils ont raison de penser que l’expression si +modérée, si régulière des sentiments qui les animent, proclamés +hautement par une réunion d’hommes éclairés et pleins de foi dans leur +croyance fera réfléchir les hommes politiques sur l’avenir prochainement +réservé à ces doctrines pacifiques.» + +Sous le Second Empire l’idée «impérialiste» n’a pas disparu, mais elle +n’a presque plus aucune force, et le pacifisme gagne décidément du +terrain. Il est remarquable que pour faire accepter l’Empire, qu’il +préparait du reste avec le consentement et l’encouragement tacite de la +nation, le prince Louis-Napoléon se crut obligé de dire très haut: +«l’Empire c’est la paix.» + +L’idée impérialiste ne fut nullement ranimée, ce me semble, par la +guerre de Crimée, guerre politique, menée avec le concours de +l’Angleterre, ce qui étonnait le sentiment national, et à laquelle on +peut bien dire que le gros de la nation française ne comprit absolument +rien. + +L’idée impérialiste fut plutôt un peu réveillée par la guerre d’Italie, +guerre populaire qui flatta à la fois l’anticléricalisme français et la +vieille haine nationale contre l’Autriche. Le peuple français ou plutôt +le peuple en France vit dans la guerre d’Italie une guerre +révolutionnaire, dirigée contre l’empire d’Autriche despotique, nous +créant un allié anticlérical et anti-ancien-régime de l’autre côté des +Alpes, nous replaçant au premier rang des puissances «modernes» et +«avancées» et nous remettant dans notre ancien rôle de libérateurs des +peuples. + +Mais cet état d’esprit dura peu. Le gouvernement impérial ne l’entretint +pas, étant devenu bientôt hostile plutôt que favorable au mouvement +italien, et d’autre part l’opposition démocratique ou soi-disant telle +ayant commencé à cette époque à être résolument pacifique. + +L’opposition démocratique, sous le Second Empire, était dans l’état +d’esprit que voici. Elle n’avait pas d’autre sentiment un peu net que la +haine à l’égard de Napoléon III qui avait étranglé la république de +1848; elle était persuadée, non sans raison, que les souvenirs de la +gloire du Premier Empire avaient été pour beaucoup dans le succès du +prince Louis; elle détestait donc la gloire militaire passée, comme +fondatrice du Second Empire, et craignait toute gloire militaire à venir +comme confirmatrice de ce gouvernement. Tout militarisme lui était donc +odieux et excitait sa défiance. + +Aussi demanda-t-elle avec obstination le désarmement, malgré Adolphe +Thiers qui donnait de salutaires avertissements et malgré +l’agrandissement foudroyant de la Prusse qui en était un autre et +retentissant. + +Elle n’obtint pas le désarmement, mais elle obtint que l’armée ne fût +pas réorganisée et augmentée; tout au moins,--car il serait injuste de +faire porter cette responsabilité à une opposition qui comptait au plus +quarante voix contre trois cents et qu’il était facile de ne pas +écouter,--tout au moins elle contribua à ce résultat que le gouvernement +d’alors mit peu de hâte à réaliser la réorganisation des forces +militaires qu’il avait conçue. + +Après 1870 la France, passant au rang de puissance de second ordre, ne +pouvait plus guère nourrir de rêve impérialiste; mais elle pouvait +s’attacher énergiquement à une pensée de réparation et de relèvement. +C’est ce qu’elle fit et avec une ardeur admirable pendant environ quinze +ans. + +Deux idées populaires régnèrent alors, sans rencontrer, en vérité, +aucune contradiction: avoir une armée aussi forte, aussi entraînée et +aussi bien outillée que les ressources du pays, non ménagées, pourraient +le permettre; avoir, parce que «c’était l’instituteur allemand qui avait +vaincu à Sedan», une armée d’instituteurs favorisés, soutenus, +encouragés, traités comme les enfants chéris du pays, pour enseigner et +inspirer le patriotisme aux générations nouvelles. Tel fut l’esprit +public pendant environ quinze ans, peut-être un peu davantage. + +Depuis dix-huit ou vingt ans les choses ont changé par suite de +différentes causes. Une partie de la nation est restée patriote et par +conséquent militariste; une partie, plus grande, plus petite, il serait +assez difficile de le déterminer, est devenue plus ou moins indifférente +à l’idée de patrie et plus ou moins défiante à l’égard de l’armée; +j’entends par l’armée le corps des officiers, puisque le reste de +l’armée est la nation elle-même passant sous les armes. + +Les causes de ce changement me paraissent être celles-ci. C’est d’abord +le temps qui passe. Sur une nation entêtée, comme l’Allemagne, et sur +une nation frivole comme la France les effets d’une défaite sont +exactement les mêmes, seulement ils ne sont pas les mêmes pour la même +longueur de temps. L’Allemagne voudra toujours nous punir de la bataille +d’Iéna et même de l’incendie du Palatinat; en Allemagne on n’oublie +point. En France, quinze ans est une longue période de vie humaine, et +au bout de quinze ou vingt ans Sedan était, sinon oublié, du moins très +lointain dans les souvenirs. + +Ajoutez, ce dont il faut toujours tenir compte en France, l’esprit +d’impatience et un peu l’esprit de mépris chez la génération qui arrive +à l’égard de la génération qui précède. Il suffisait presque que de 1871 +à 1889 environ on eût trop parlé de réparation et de relèvement, pour +que ces mots fussent fastidieux et ces pensées presque insupportables +aux jeunes gens, à beaucoup de jeunes gens, du moins, de 1890. + +Ajoutez le prestige des idées simples qui est si grand chez nous: le +patriotisme aussi est une idée simple; mais le cosmopolitisme ou plutôt +cette idée que tous les hommes peuvent bien vivre en paix sans être +sensibles à la volonté de puissance, est une idée plus simple encore, +puisqu’elle supprime l’histoire, ne s’en inquiète pas, en fait +abstraction et laisse l’esprit s’exercer _in vacuo_, ce qu’il aime +infiniment quand il est paresseux. Rousseau tout à l’heure soulignait la +simplicité de l’excellent abbé de Saint-Pierre. + +Ajoutez, quoique plus obscure, l’influence de l’anticléricalisme. On +peut être anticlérical et militariste. Cependant, dans beaucoup +d’esprits, anticléricalisme et antimilitarisme vont assez naturellement +ensemble. L’Église est corps constitué et hiérarchie; l’armée est corps +constitué et hiérarchie. La haine de l’une mène assez facilement à la +haine de l’autre. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’on ait +l’esprit anarchique. Un simple, d’esprit droit, quoique limité, peut +être bon citoyen passif, pour ainsi parler, respectueux de la loi et des +ministres de la loi, s’engrener assez bien, suffisamment, dans l’état +social, et ne point aimer ce qui l’engrène et l’enchaîne plus +étroitement, une hiérarchie très apparente et très sensible, où il est +très nettement à un rang très déterminé, lequel n’est pas très élevé, +une hiérarchie où il est simple fidèle ou simple soldat et qui prétend +le forcer soit à penser, soit à agir d’une manière très précise, très +arrêtée et très uniforme. Ces similitudes ou ces analogies entre +l’Église et l’armée font très souvent d’un anticlérical un +antimilitariste qui ne croit pas être un antipatriote et qui peu à peu +le devient. C’est au type que je viens d’indiquer que se rattachent la +plupart de ceux des instituteurs français qui glissent à +l’antipatriotisme ou qui y sont arrivés. + +Songez encore aux socialistes logiques et intrépides qui comprennent +très bien, pour les raisons que j’ai données ailleurs, que le principal +obstacle à l’établissement du régime collectiviste est dans la +répartition de l’humanité en diverses patries et qui en arrivent à dire: +«périsse donc l’obstacle!» sans savoir se dire que cet obstacle ne +disparaîtra jamais, et que s’il était un jour abattu il se reformerait +le lendemain. + +Enfin et pour abréger, il y a en France comme dans toutes les +démocraties, mais il y a particulièrement en France depuis les souvenirs +du 18 brumaire, une terreur du général vainqueur qui, amenant à +considérer toute guerre comme un immense péril pour la démocratie, pour +la République, fait souhaiter au bon républicain et au bon démocrate +qu’il n’y ait jamais aucune guerre; et de là et de terreurs en terreurs +et de faiblesse en faiblesse jusqu’à désarmer partiellement ou +totalement, au moins jusqu’à favoriser la diffusion dans le peuple des +théories pacifistes au risque qu’elles conduisent au désarmement, il y a +comme une pente assez rapide où tout démocrate et tout républicain +jalousement épris de l’objet de son culte est plus ou moins engagé. + +Voilà quelques-unes des raisons pourquoi les théories pacifistes se sont +assez généralement, assez profondément répandues en France, et ce qui +donne quelque intérêt aux études que l’on fait sur ce sujet. + + + + +CHAPITRE II + +LES THÉORIES PACIFISTES. + + +Le Pacifisme raisonne ainsi. Toute guerre est une impiété et un crime, +puisque nous sommes tous ou enfants de Dieu, ou individus d’une espèce +animale qui est évidemment faite pour peupler la terre sans la disputer +tant que celle-ci sera assez large pour que les hommes y puissent être à +l’aise. Toute guerre est donc une sorte de pillage et de vol à main +armée qui ne peut avoir ni aucune justification ni aucune excuse. +L’humanité pouvant et devant sans doute se considérer comme un seul être +éternel ayant pour mission de persévérer dans l’être, de s’accroître et +de se développer, toute guerre est une tentative de suicide très funeste +quoique n’aboutissant pas à la _mort totale_; et par conséquent est un +acte de pure folie. + +Il y a des guerres de différentes sortes, soit; mais examinons ces +différentes espèces et nous verrons que toutes les guerres sont +condamnables. + +Il y a, pour ainsi parler, la guerre impulsive. L’homme a besoin de se +battre, la combativité est un instinct primitif. L’homme se bat pour se +battre. Cela se voit à considérer les enfants, qui ne sont pas tous +batailleurs, mais qui le sont assez fréquemment et chez qui le +batailleur est naturellement chef, reconnu comme tel, chef de bande +contre un autre chef de bande et suivi assez facilement, assez +docilement, par ses petits amis, même relativement pacifiques. Cela se +voit aux animosités de village à village, qui n’ont le plus souvent +aucune raison, aucun motif et qui ne sont que la manifestation d’un +instinct sourd et aussi d’un instinct aveugle. Cela se voit à ceci que +dix hommes ne peuvent pas être réunis sans qu’il y ait presque dès le +premier instant deux camps et deux chefs, le plus souvent avant qu’il y +ait matière de différend et sans qu’il y ait matière de différend. + +Nous reconnaissons cela; mais nous disons que de ce qu’un instinct est +_primitif_, il ne s’ensuit pas, il ne faut pas conclure qu’il soit +_naturel_. L’homme est encore combatif parce qu’il a bien fallu qu’il le +fût, à l’origine, pour se défendre contre ses ennemis naturels, lions, +tigres, ours et autres voisins redoutables. Ces guerres primitives ayant +probablement duré plus longtemps que n’a duré la période historique de +l’humanité, il n’est pas très étonnant que l’homme historique ait obéi +et obéisse encore à une impulsion qui n’a été d’abord qu’une nécessité +et qui est devenue un instinct par hérédité et par habitude. Que nous +soyons très loin de l’époque où l’homme rencontrait à chaque pas une +bête féroce et par conséquent était sans cesse tendu et bandé vers la +lutte, ce n’est qu’une apparence. Supposez, ce qui n’a rien +d’invraisemblable, une humanité primitive qui ait duré soixante mille +ans et une humanité en sécurité du côté des bêtes féroces depuis six +mille ans, l’humanité sera un homme qui pendant quarante ans aura été +forcé de se battre tous les jours et qui pendant quatre ans, quoique +pouvant ne plus se battre, continuera de se battre par habitude prise +devenue tempérament et complexion. + +Or, est-ce une raison pour qu’il continue dix ans encore, vingt ans +encore et jusqu’à sa mort? Point du tout. Si la civilisation est, elle +consiste à dépouiller l’ancien caractère humain qui n’était qu’une suite +des nécessités de la première période, à détruire les restes +héréditaires, désormais inutiles, d’une complexion qui était le résultat +de circonstances particulières, prolongées du reste, mais qui n’était +pas pour cela naturelle et fondamentale. Nos ancêtres se sont mis très +longtemps des plumes sur la tête, des colliers de dents d’animaux autour +du cou et des anneaux dans le nez; et c’était pour plaire aux femmes. +Les restes de ces habitudes primitives sont les brillants ajustements +dont nos pères faisaient usage il y a encore deux siècles. Ces +ajustements sont aujourd’hui surannés; et le vêtement reste; mais la +parure disparaît. Cela veut dire que le besoin de parure n’est pas un +instinct naturel, comme on le croit trop, mais une habitude qu’un état +social primitif ou de demi-civilisation avait imposée et qu’une +civilisation rationnelle ou moins puérile écarte, élimine ou laisse +tomber de soi-même. + +Le fétichisme a existé, et il en est resté, comme il est bien naturel, +des débris, des détritus ou des souvenirs à travers toutes les religions +de plus en plus épurées et spiritualisées. Qu’en reste-t-il? Presque +rien. Il en reste la dévotion à certains sanctuaires précis, préférés à +d’autres; il en reste, chose qui durera plus longtemps, la dévotion à un +Dieu providentiel et providentiel à l’égard de celui qui le prie et à +qui l’on demande des faveurs particulières et personnelles; et ce Dieu +au moment où on le prie de cette façon est bien pour celui qui le +sollicite un fétiche, très nettement, un Dieu universel ramené pour un +instant aux proportions d’un fétiche; mais ceci disparaît peu à peu et +disparaîtra _presque_ avec le temps. + +Nous disons _presque_, parce qu’il est probable que tous les instincts +primitifs de l’humanité sont destinés à s’approcher de plus en plus de +la complète disparition sans disparaître jamais tout à fait. Tout au +moins on ne peut pas aujourd’hui se les représenter comme ayant +radicalement disparu; mais ils s’acheminent vers le néant et avec une +vitesse de plus en plus grande. + +Que restera-t-il un jour? Précisément ce qui est _naturel_ et non +_primitif_. Ce qui est entré dans le cœur de l’homme par suite des +conditions premières où il a été placé sur la terre, c’est ce qui +disparaîtra, tout au moins c’est ce dont il ne restera que de légères +traces. Ce qui restera c’est ce qui est naturel. + +--Mais qu’appelez-vous donc naturel? + +--Ce que nous appelons naturel c’est ce qui est pour l’homme d’une +éternelle nécessité. Par exemple il travaillera toujours. Est-ce que le +travail est primitif? Au sens qu’a le mot aujourd’hui, point du tout. +L’homme primitif ne travaillait pas. Il cueillait des fruits, il +chassait, il pêchait. Mais ce qui lui était déjà une nécessité c’était +l’_activité_, l’activité qui consistait précisément à chercher des +fruits, à chasser et à pêcher. Cette activité a pris une nouvelle forme; +elle est devenue l’exploitation méthodique de la terre, c’est-à-dire le +travail. L’activité sous le nom de travail ou sous un autre est +naturelle à l’homme parce qu’elle est pour lui de nécessité éternelle, +et l’homme travaillera toujours. Mais fétichisme, parure, beaux-arts +peut-être même, sont circonstanciels dans l’histoire humaine, quoique +ayant duré longtemps et devant durer longtemps encore; ils ne sont pas +proprement naturels, comme l’amour, la paternité, la famille et le +travail. + +La guerre ne l’est pas non plus; elle est primitive et non naturelle; +elle est un pli pris, un très mauvais pli. Ces habitudes, +circonstancielles d’abord et ensuite factices, sont destinées à +s’effacer. + +Remarquez que, pour nous conformer à cette loi d’approximation que nous +indiquions tout à l’heure et d’après laquelle les trois anciennes +habitudes de l’humanité doivent s’approcher de plus en plus de la +disparition sans peut-être disparaître jamais, nous pouvons dire ceci, +qui est très vraisemblable: la guerre impulsive, comme bien d’autres +prétendus instincts de l’humanité, se transformera d’abord pour tendre à +la disparition ensuite; la guerre deviendra lutte, lutte économique, +lutte industrielle, lutte commerciale. C’est en ces conflits et +batailles demi-pacifiques que se dépensera la combativité de l’espèce +humaine pendant de longues années. La lutte économique n’est certes pas +plus raisonnable que la guerre impulsive et elle résulte de la même +impulsivité, on peut dire encore qu’elle est tout aussi meurtrière; +cependant elle est moins sanglante, moins apparemment et sensiblement +féroce, et elle peut être considérée comme une espèce de progrès, comme +une espèce d’adoucissement des mœurs belliqueuses. Il faut observer +aussi qu’à la considérer comme une guerre, elle est guerre civile en +même temps que guerre internationale. Le commerçant français lutte +contre le commerçant français autant que contre le commerçant anglais ou +allemand.--Voilà, dira-t-on, qui rend cette forme de guerre plus odieuse +que l’autre!--Mais, non! Les exagéreurs et les paradoxistes de notre +camp ont coutume de dire qu’en fait de guerre ils n’admettent que les +guerres civiles. Littéralement ils ont tort et nous condamnons les +guerres civiles aussi énergiquement que les guerres entre nations; mais +s’ils parlaient de luttes en général, de luttes non sanglantes quoique +très funestes encore, et en particulier de luttes économiques, ils +n’auraient pas si tort; car la lutte entre concitoyens a des chances +d’être moins âpre et elle donne une matière à la combativité humaine +sans la déchaîner en toute violence, et c’est ici de la combativité +tempérée. Et s’ils voulaient dire que les luttes, non sanglantes, à +moitié civiles, à moitié internationales, sont les moins mauvaises des +luttes, ils auraient plus raison encore, parce que les luttes de ce +genre, à force de passer et repasser sur les frontières, peuvent finir +par les effacer. Or les luttes économiques ont précisément ce caractère +d’être mixtes, d’être à moitié civiles, à moitié internationales. + +Quoi qu’il en soit, l’instinct belliqueux ou plutôt l’habitude +belliqueuse du genre humain est destinée probablement à trouver une +matière suffisante dans la lutte économique et à s’y satisfaire et à +abandonner les champs de bataille et les champs de meurtre proprement +dits. Et ce sera, tout compte fait, un progrès. Ceci jusqu’à ce que +l’instinct belliqueux s’étant usé à s’exercer dans ce nouveau domaine et +étant devenu moins fort, on s’apercevra, comme nos amis socialistes le +disent déjà, que la lutte économique elle-même est absurde et elle-même +est meurtrière, et l’on abandonnera tout genre de lutte, en organisant +un partage égal des biens de ce monde et en ne laissant à l’instinct +combatif que de menues satisfactions d’amour-propre et de vanité, ce qui +le réduira à une manière de simple émulation enfantine, chose +acceptable. + +Voilà à peu près ce que nous avons à dire de la guerre impulsive, de la +guerre qui résulte du simple besoin, factice selon nous, que l’homme a +de porter des coups et de s’exposer à en recevoir. + + * * * * * + +Il y a d’autres genres de guerre, comme par exemple la guerre de +pillage. La guerre de pillage est beaucoup plus raisonnable, si une +guerre peut l’être, que la guerre impulsive: c’est, tout compte fait, +une industrie. Deux peuples sont en présence, l’un industrieux, +laborieux, inventif; il est industriel et agriculteur. Il est riche. +L’autre n’aime ni cultiver la terre ni se livrer à l’industrie, il est +pauvre. De temps en temps, pressé par la faim, il va faire une razzia +sur le territoire du peuple agriculteur et industriel. Qu’est-ce à dire, +sinon que l’un de ces peuples a une industrie et que l’autre en a une +autre? L’un des deux a pour industrie le labourage et la machine, +l’autre a pour industrie la guerre. On ne peut même pas flétrir ce +dernier des qualificatifs de sauvage et de paresseux; car il faut un +très haut degré de civilisation pour avoir un outillage de guerre +décisif et il faut être très actif pour s’entraîner sans cesse et se +maintenir à l’état de peuple de soldats. La guerre était l’industrie de +Sparte comme le labourage et le pâturage étaient l’industrie des +Arcadiens. La guerre, du reste, était aussi l’industrie des Athéniens, +et conquérir des villes riches pour en faire des tributaires était +l’idéal des Athéniens tout aussi bien que celui des Spartiates; +seulement les Spartiates, ne se divertissant jamais de leur industrie du +côté des beaux-arts, furent des spécialistes supérieurs. Les Romains +n’ont été pendant longtemps que de purs et simples hommes de proie. + +La guerre de pillage est donc rationnelle, et au fond toute guerre qui +peut s’excuser est une guerre de pillage, et toute guerre qui voudra se +justifier ne se justifiera qu’en démontrant qu’elle est une guerre de +pillage; le nom seul sera changé: elle s’intitulera guerre économique. + +Nous condamnons cependant, avec une grande énergie, la guerre de pillage +sous quelque nom qu’elle se présente. Nous la condamnons parce que, +quelque énergie et quelque courage qu’elle suppose, l’industrie +guerrière a pour moyen la suppression d’un certain nombre de vies +humaines, ce qui ne laisse pas d’être immoral, et peut-être n’y a-t-il +pas à insister. + +Qu’on ne nous dise pas que s’il y a des blessés et des morts, c’est la +faute du peuple faible qui ne sait pas reconnaître tout de suite et +spontanément sa faiblesse et donner au peuple fort tout ce qu’il +demande, auquel cas le peuple fort ne verserait pas une goutte de sang. +L’objection vaut peu. Sans doute, dans nos idées, tout peuple par qui la +guerre existe, par qui la guerre a lieu, est coupable et le peuple +faible qui résiste au peuple fort et qui oblige celui-ci à être cruel +est presque aussi coupable que le peuple agresseur. Il l’est un peu +moins cependant; parce que l’autre a choisi un genre d’industrie qui, +supposant le meurtre, comportant le meurtre en comptant sur une extrême +pusillanimité du peuple voisin, a dans tous les cas un caractère +d’immoralité assez marqué. Se dire: «Nous tuerons pour voler et ce sera +notre industrie», est signe d’un certain manque de délicatesse; mais se +dire: «Nous ne serons peut-être pas forcés de tuer, tant nos voisins +sont lâches», est indélicat aussi, en ce qu’il marque un mépris brutal +pour des êtres qui sont en quelque manière vos semblables. + +Nous condamnons donc les guerres de pillage comme immorales. + +Nous les condamnons aussi comme antiéconomiques; car elles détruisent +plus qu’elles ne créent et elles sont par conséquent une perte pour +l’humanité. La guerre de pillage, d’une part, empêche la nation pillarde +de produire, parce que celle-ci compte sur le pillage pour vivre et ne +s’applique pas à la production; et la guerre de pillage empêche la +nation pillée de produire pendant tout le temps qu’elle est pillée et +surtout si elle a la mauvaise inspiration, excusable après tout, de se +défendre. Il y a perte de tous les côtés, perte qui n’est pas compensée, +quoi qu’on en puisse dire, par le magnifique élan, par la magnifique +excitation au travail et à un redoublement de travail, que le pillage +laisse derrière lui. N’en croyez pas le peuple vainqueur qui, en s’en +allant chargé de butin, dit: «Maintenant ils vont travailler et produire +deux fois plus que les années précédentes; ils ont besoin de temps en +temps de ce coup d’aiguillon et c’est un service que nous leur rendons.» +Il y a du vrai dans ces hautes paroles; mais à tout prendre, ce qui +vaudrait mieux c’est que tout le monde travaillât et que tout le monde +produisît, sans qu’il y eût temps perdu, d’un côté à aiguillonner et de +l’autre à résister à l’aiguillon. + +Nous condamnons les guerres de pillage quand même elles prendraient le +titre de guerres économiques. Elles ne rapportent jamais à personne ce +qu’elles coûtent. + + * * * * * + +Faut-il parler des guerres de magnificence? Oui, parce qu’elles sont +très caractéristiques d’un vice humain qui est mêlé à toutes les +guerres, quelles qu’elles soient, en proportions variées. Les monarchies +ont fait des guerres de magnificence; les républiques aussi. Une guerre +de magnificence est une guerre de gloire; c’est une guerre destinée à +relever le prestige d’un peuple ou à l’accroître. Ce n’est pas le besoin +de se battre ou le besoin de ne pas se livrer au travail agricole ou +industriel qui l’inspire; c’est le désir de laisser des inscriptions +magnifiques sur un monument, sur un trophée. Les guerres de magnificence +sont des jeux olympiques à coups de flèche et à coups de canon. Les +monarques les aiment; mais aussi les consuls et les présidents de +république: les monarques pour laisser un nom dans l’histoire, et voilà +pourquoi nous tenons si fort à ce que les livres des historiens ne +contiennent pas de noms de bataille; comme il n’y aurait pas de duels si +les noms des duellistes ne paraissaient pas dans les journaux, de même +il n’y aurait peut-être pas de guerres de magnificence si les historiens +n’en tenaient pas compte. Les consuls, les présidents de république, +tiennent à ces mêmes guerres pour marquer leur passage et pour que le +temps où ils sont restés au pouvoir ne paraisse point pâle et terne au +regard de leurs contemporains. Pyrrhus et Picrochole sont restés les +types légendaires des héros des guerres de magnificence. La guerre est +une chose si abominable que, selon ses différents aspects, elle est +représentative de tous les vices de l’humanité et que par conséquent il +fallait qu’elle fût aussi l’expression de la vanité humaine, et ce sont +les guerres de magnificence qui représentent la vanité sur les champs de +bataille. On fait la guerre par vanité. On tue par vanité. C’est +burlesque et c’est hideux. Les poètes, qui trop souvent exaltent +merveilleusement les pires des vices, ont trouvé de beaux mots pour +colorer celui-là. Virgile dit: + + _Vincit amor patriæ laudumque immensa cupido_, + +montrant bien que l’amour de la patrie _ne suffirait pas_ à armer le +bras des héros et qu’il y faut encore _le désir effréné de la gloire, +des éloges_. On verse le sang, des fleuves de sang, pour une cantate. Il +faut répondre à un vers par un autre vers: + + _O miseras hominum mentes, o pectora cœca!_ + +Les guerres de magnificence justifieraient presque par comparaison les +guerres de conquête; car enfin l’anthropophage avait raison qui disait +aux civilisés: «Vous ne mangez pas vos prisonniers? Alors pourquoi vous +battez-vous?» Les guerres de conquête font honte aux guerres de +magnificence en ce que, elles au moins, ont un but matériel et réel. +Elles sont faites pour diminuer le territoire du peuple vaincu et pour +tirer de lui une indemnité de guerre, pour l’affaiblir en un mot, le +rendre incapable de nuire et s’enrichir de ses dépouilles. Les guerres +de conquête, à leur manière, mangent les vaincus. On peut donc accorder +qu’elles sont beaucoup plus intelligentes et beaucoup plus rationnelles +que les guerres impulsives et que les guerres de magnificence. Elles +sont des guerres de pillage supérieures et méthodiques. + +Elles n’en valent pas mieux. Au fond tout ce qui est prétexte et tout ce +qui est sophisme étant écarté, la guerre de conquête consiste en ceci: +rendre plus fort celui qui est plus fort. Si l’équilibre entre les +peuples peut être considéré d’une part comme une garantie de l’harmonie +générale, d’autre part comme une garantie relative de l’indépendance des +différentes nations, d’autre part encore comme une certaine forme de la +justice; c’est précisément le but contraire qu’il faudrait chercher et +atteindre. Supposez un Dieu ou une suprême autorité morale, celle d’un +sage, celle d’un pape, devant laquelle on s’inclinerait, ce Dieu ou +cette autorité supérieure dirait certainement: «Les Neustriens ont +vaincu les Austrasiens. Qu’est-ce qu’ils ont prouvé? Que les Neustriens +sont plus forts que les Austrasiens. Donc il faut, non pas que les +Neustriens prennent une partie du territoire des Austrasiens, mais que +les Austrasiens prennent une partie du territoire des Neustriens, +puisque les Neustriens sont déjà plus forts. Ainsi le veulent la justice +distributive et l’équilibre du monde.» + +Rationnellement toute guerre de conquête devrait donc se terminer par +l’agrandissement du territoire du peuple vaincu. C’est le contraire qui +a lieu. Donc la guerre de conquête est contre tout droit, contre toute +justice et contre toute raison. + +Elle a bien d’autres caractères d’absurdité. Remarquez-vous qu’elle +annexe toujours au peuple vainqueur les portions du peuple vaincu qui +ont le plus horreur de lui être annexées? C’est à savoir les populations +des frontières. Les populations centrales du peuple A, qui est le peuple +vaincu, ne seraient pas horriblement désespérées d’être annexées au +peuple B; elles n’ont qu’un patriotisme tempéré. Les populations sur +frontières du peuple A, ardemment patriotes comme toutes les populations +sur frontières, ce sont elles qu’on annexe. Il serait plus juste et plus +humain, en admettant le droit de conquête, de donner au peuple B une +enclave, du reste riche et fertile, bien choisie, du peuple A. C’est ce +qu’on ne fait jamais, avec raison pratique du reste, parce que cela +compliquerait les choses; mais il reste qu’une injustice particulière, +au milieu de la grande injustice, a été commise, celle de choisir pour +les annexer au vainqueur, précisément les populations qui doivent le +plus souffrir d’être annexées. Les guerres de conquête sont un tissu +inextricable d’absurdités. + +Profitent-elles au moins aux vainqueurs?--La conquête, au moins pendant +très longtemps, embarrasse beaucoup le conquérant. La conquête est une +proie qu’il faut digérer, et pendant la digestion on est alourdi, faible +et proie facile, à son tour, pour un autre. Un peuple vainqueur et +terriblement vainqueur, et sans protestation de la part de l’Europe, en +1870, à quoi a-t-il songé, dirigé qu’il était par un homme à la fois +très audacieux et très prudent? Il a songé à se faire des alliés; il a +songé à transformer en alliés ses plus proches voisins, _exactement +comme s’il avait été vaincu_; avec plus de facilité, sans doute, parce +qu’hommes et peuples sont toujours du côté de la force; mais encore +exactement comme s’il avait été vaincu. Qu’est-ce à dire? Qu’une +conquête est l’équivalent d’une défaite? Parfaitement, pour un certain +temps. Elle affaiblit pour un temps d’une façon très sensible, jusqu’à +ce qu’on en ait recueilli le bénéfice par l’assimilation de l’annexe. + +Mais cette assimilation, combien de temps demande-t-elle? Le plus +souvent un temps indéfini. La faiblesse secrète de l’Autriche et qui a +été cause de la plupart de ses malheurs, c’était sa domination sur +l’Italie. L’Italie était son boulet, qui la tirait en arrière à tous les +mouvements d’offensive ou même de défense qu’elle faisait d’un autre +côté. L’Irlande est encore un embarras et une cause de faiblesse pour +l’Angleterre. Un peuple annexé c’est un membre que l’on s’ajoute; oui; +mais c’est un membre paralysé et qui vous paralyse. Il y a toujours ou +il pourrait toujours y avoir, chez un peuple vainqueur d’hier, deux +partis, l’un qui dirait: «Annexons pour nous fortifier», l’autre qui +dirait: «N’annexons pas, de peur de nous affaiblir», et il serait +vraiment difficile de savoir qui aurait raison, tant cela dépend des +circonstances et de circonstances qu’on ne peut prévoir. En 1870, il y +avait des Allemands qui ne voulaient pas annexer l’Alsace-Lorraine: +«Cela nous surchargerait, nous alourdirait, serait un poids +mort.--Peut-être; mais alors, à quoi nous sert-il d’avoir vaincu? Soyons +alourdis; mais que le peuple vaincu soit affaibli.» Qui avait raison? +Les choses semblent avoir bien tourné, mais personne n’en peut répondre. +Il eût suffi que la France eût une politique intérieure et une conduite +intérieure plus sympathiques aux Alsaciens-Lorrains pour que +l’Alsace-Lorraine fût pour l’Allemagne une Lombardie-Vénétie; et cela +pourrait encore avoir lieu dans l’avenir. + +Notez encore cette nécessité pour un peuple devenu conquérant de +conquérir toujours. C’est une nécessité presque fatale. C’est une +nécessité atténuée par la prudence ou augmentée par la témérité du +peuple vainqueur; mais c’est une quasi-nécessité. La vraie raison pour +laquelle la Prusse a conquis et annexé l’Alsace-Lorraine c’est qu’elle +avait conquis les petits peuples allemands. Il y avait chez les petits +peuples allemands un patriotisme local et un patriotisme général qui se +combattaient. La Prusse les conquiert. En les conquérant, à la fois elle +les blesse et elle les satisfait. Elle blesse leur patriotisme local; +elle satisfait leur patriotisme général. Mais lequel est le plus fort et +sont-ils plus satisfaits que blessés ou plus blessés que satisfaits? Il +y a doute. Il y a chez eux flottement. Pour que leur patriotisme général +l’emporte décidément sur leur patriotisme local, il faut leur donner une +satisfaction de patriotisme général; il faut leur donner de la gloire +allemande, commune à tous. De là la guerre contre l’ennemi héréditaire, +et de là aussi l’annexion d’une partie du territoire de l’ennemi +héréditaire; car ces petits peuples allemands ne comprendraient pas +cette gloire allemande qu’on leur donne, s’ils n’en voyaient pas un +signe matériel et si elle n’était pas marquée nettement et largement sur +la carte de l’Europe. + +Donc la conquête appelle la conquête comme l’abîme appelle l’abîme, et +l’on y est en quelque sorte comme engouffré. On est forcé de consolider +la conquête par la conquête, et celle-ci par une autre indéfiniment. +L’Allemagne, une fois la France amoindrie, s’est montrée très sage, très +pratique, et n’a point poussé plus loin ses agrandissements comme, très +probablement, Napoléon Ier aurait voulu faire. Elle a senti qu’il +fallait digérer. Soit; mais en conquérant tout ce qu’elle prétendait qui +était allemand, elle s’est engagée tacitement à conquérir tout ce qui +reste d’allemand en dehors d’elle. Le jour où se présentera l’occasion +de revendiquer ce qui reste de plus ou moins allemand en dehors d’elle, +ou elle le revendiquera et se mettra, en inquiétant l’Europe, en +menaçant décidément l’indépendance de l’Europe, dans des embarras qui la +mettront au risque de perdre ce qu’elle a gagné; ou elle ne le +revendiquera point et elle s’affaiblira moralement de façon singulière +aux yeux de ses sujets; et dans la voie des conquêtes une fois ouverte, +ce qu’il y a de terrible, c’est que ne pas avancer semble un recul. + +Considérez encore les guerres de conquête à un autre point de vue, au +point de vue des nationalités. Il y a là des phénomènes bien curieux. +Les guerres de conquête détruisent les nationalités et elles les créent; +de telle sorte que l’on ne sait aucunement ce que l’on fait quand on +fait une guerre de conquête. C’est un affreux jeu de hasard. Il arrive +qu’en faisant une guerre de conquête, on détruit une nationalité--le +temps aidant--et on l’incorpore dans la sienne; il arrive qu’on ne la +détruit pas et qu’elle subsiste sous votre joug, toujours frémissante et +infiniment embarrassante pour vous; il arrive enfin que là où n’existait +pas de nationalité vous en créez une. L’Angleterre a absorbé en elle la +nationalité écossaise; mais elle n’a pas assimilé la nationalité +irlandaise, et dans le premier cas l’annexion lui a été utile et elle +lui a été nuisible dans le second. Que faut-il conclure et quel exemple +est à imiter?--La Russie n’a pas encore, au bout de plus d’un siècle, +réussi à détruire la nationalité polonaise. En ces conditions la Pologne +lui est-elle une force ou une faiblesse?--Il y a donc des cas où la +conquête détruit une nationalité et des cas où elle ne réussit pas à la +détruire. + +Il y a même des cas où elle en crée une. La nationalité italienne a été +créée lentement par la domination de l’Allemagne en Italie et aussi par +la courte domination de la France en Italie. Ce qui a peu à peu détruit +le patriotisme local des provinces italiennes et créé le patriotisme +général italien, l’italianisme, c’est l’oppression exercée sur l’Italie +par l’étranger. Ce qui a créé le patriotisme allemand, le germanisme, +c’est le Premier Empire français et l’oppression de l’Allemagne par la +France. C’est à se sentir opprimés ensemble qu’on finit par se sentir +frères et par sentir le besoin d’être libres ensemble. + +A quoi donc servent les guerres de conquêtes? Il ne faut pas dire: «à +rien»; il faut dire: «on ne sait pas.» Elles ont les résultats, proches +ou lointains, les plus contraires. Elles réussissent à ceux qui les +entreprennent, à moins qu’elles ne leur réussissent aucunement, à moins +qu’elles ne réussissent contre eux. Elles fortifient, ou elles +embarrassent, ou elles affaiblissent, ou elles ruinent, ou elles tuent. +Donc c’est jouer à pile ou face que de les entreprendre; donc c’est +folie pure. + +Il y aurait des «moyens mieux adaptés à l’objet», comme aime à dire M. +Lagorgette. Ce qui semble devoir être fait en définitive, du reste avec +des écarts, des marches brisées et des régressions, ce qui semble devoir +être fait en définitive par de longues suites de grandes conquêtes +sanglantes, à savoir la création de très grands empires: empire +d’Europe, empire des deux Amériques, etc., pourrait être fait par des +suites d’alliances entre peuples et de confédérations de plus en plus +étendues, groupant par exemple les peuples d’Europe en cinq faisceaux, +puis en trois, puis en deux, puis en un seul, par le concert des bonnes +volontés et l’aperception commune des intérêts communs, et sans qu’une +goutte de sang humain fût versée. + + * * * * * + +Dirons-nous quelque chose des guerres de religion? Oui, parce que, +quoiqu’elles paraissent appartenir à une histoire très ancienne, il en +reste quelque chose et même beaucoup dans les guerres modernes, soit +internationales, soit civiles. La guerre de religion, toujours mêlée, du +reste, de motifs politiques et de motifs d’intérêt matériel, comme aussi +toujours mêlée de simple impulsivité belliqueuse, la guerre de religion, +si on la ramène à ce qu’elle a d’essentiel, c’est la volonté, chez un +peuple, instinctive, sentimentale ou intellectuelle, que les autres +peuples aient la même religion que lui; ou la volonté, dans une partie +d’un peuple, que le reste du peuple ait la même religion qu’elle. +Croisades, conquêtes arabes, guerres entre protestants et catholiques, +guerres modernes, même, rentrent, au moins partiellement, dans cette +définition. Nous disons: même guerres modernes; car il est très clair +que les guerres de la Révolution française n’ont pas laissé d’avoir le +caractère religieux. C’était la patrie que les volontaires de 1792 +défendaient, mais c’était aussi les idées et principes de 1789 qu’ils +prétendaient répandre dans le monde, sans du reste savoir en quoi ils +consistaient, mais cela ne distingue pas leurs guerres d’une guerre de +religion, et peut-être au contraire. De même il y a eu de la guerre de +religion dans la guerre de 1870, du moins du côté des Allemands. Une au +moins des idées, et très sincère, qui guidaient et poussaient chefs et +soldats allemands, était celle de détruire ou d’amoindrir au moins la +nation irréligieuse et immorale. C’est contre les Amalécites que les +Allemands marchaient. + +Il faudra sans doute toujours, tant que la guerre existera, avoir +recours à quelque invocation de ce genre pour pousser les peuples les +uns contre les autres. Le procédé consiste à attribuer un vice à la +nation adverse; il consiste à dire: «la perfide Albion; la France athée +et corrompue; l’orgueilleuse Allemagne»; il consiste à persuader à un +peuple que la nation adverse a mérité un châtiment céleste. Il y a au +fond de cela _le plus pur_ de l’esprit des guerres religieuses. + +Nous n’avons pas besoin de dire que si les guerres de religion ont été +des guerres civiles, les guerres civiles sont partiellement des guerres +de religion. On persécute les catholiques en France _sous prétexte_, +sans doute, qu’ils sont de mauvais citoyens et qu’ils élèvent les +enfants pour en faire de mauvais citoyens; mais en le croyant un peu; et +sans doute pour le faire croire, mais en se le persuadant à soi-même. Le +fanatisme n’a fait que changer de forme, ou plutôt il n’a changé que de +moyens. Il profite de l’organisation nouvelle, qui est le mécanisme +régulier, et non plus irrégulier, de la force. On cherchait autrefois, +en se battant, où était la force, et _par conséquent_ où était la partie +de la nation qui avait le droit et le devoir d’obliger l’autre partie à +penser comme elle; on cherche maintenant en se comptant, ce qui est un +mécanisme plus régulier, où est la partie de la nation la plus +nombreuse, c’est-à-dire la plus forte et qui _par conséquent_ a le droit +et le devoir d’imposer sa façon de penser à la moins nombreuse et à la +moins forte. C’est une guerre religieuse à coups de bulletins, qui ne +lève pas une armée, mais qui met tout ce qui est armé dans le pays, +gouvernement, justice, police, force militaire, au service d’une +religion contre une autre; et c’est toujours _la force décidant de ce +qu’on doit croire_. + +L’absurdité prodigieuse des guerres de religion, quelque forme qu’elles +aient revêtue, qu’elles revêtent ou qu’elles doivent revêtir, n’a pas +besoin d’être démontrée. «La guerre, comme a dit Guizot avec une naïveté +jouée, c’est-à-dire avec une jolie ironie, n’est pas le moyen naturel +pour prouver la justesse des idées.» + +Là aussi les moyens mieux adaptés à l’objet «ne manquent pas», comme dit +le judicieux M. Lagorgette. Guerres de religion ou _guerres de +conviction_ devraient être remplacées par des discussions et uniquement +par des discussions et propagandes. Précisément pour convertir il ne +s’agit pas de prouver qu’on est fort, il s’agit de prouver qu’on est +dans le vrai. Précisément pour convertir; parce que la force qui +s’impose non seulement ne convertit pas, mais fortifie dans le vaincu la +conviction opposée à celle du vainqueur. Il en est de cela comme des +nationalités; exactement. A combattre une nationalité, on la confirme +bien plus souvent qu’on ne la détruit; il arrive même qu’on la crée là +où elle n’était pas, c’est-à-dire qu’on la suscite là où elle n’était +qu’à l’état latent; de même on créerait un sentiment religieux ou une +conviction là où ils ne seraient qu’en puissance, à peine en puissance, +en prétendant imposer par la force un sentiment religieux ou une +conviction contraire. La guerre est partout absurde; elle est absurde +plus que partout et plus que jamais quand elle est guerre pour une idée. + +C’est ici que la distinction entre guerres défensives et guerres +offensives est particulièrement à sa place. On est porté assez +généralement à penser que les guerres offensives sont injustes et justes +les guerres défensives. Quand il s’agit de combattre pour des idées, la +vérité de cette distinction saute pour ainsi dire aux yeux. Il est beau +de se battre pour défendre ses croyances, et il est affreux de se battre +pour les imposer. C’est que la croyance, la pensée, l’idée, sont choses +respectables, vénérables, qui ont comme un caractère sacré. Il est donc +aussi beau de s’armer pour les défendre quand on les attaque, qu’il est +horrible de les attaquer. L’homme qui défend ses idées défend le droit +qu’a le genre humain de chercher la vérité. Fût-il dans le faux, il +défend donc la vérité. L’homme qui prétend imposer sa croyance par la +force attaque le droit qu’a le genre humain de chercher la vérité. +Fût-il dans le vrai, il combat donc contre le vrai. + +Nous sommes donc à peu près condamnés (nous pacifistes), à approuver les +guerres intellectuelles défensives; nous ne pouvons du moins guère les +condamner. Mais nous faisons remarquer que si l’on nous écoutait quand +nous disons: «Les guerres intellectuelles offensives sont le plus grand +des crimes», il n’y aurait plus de guerres intellectuelles défensives. +Si personne ne prétendait imposer ses idées par la violence, personne +n’aurait à défendre les siennes par la force. En condamnant les guerres +intellectuelles offensives, nous supprimons donc--si l’on nous +écoute--toutes les guerres intellectuelles, et nous restons dans notre +rôle d’abolitionnistes de toute guerre. + + * * * * * + +Parlerons-nous des guerres ethniques, c’est-à-dire des guerres que se +font les uns aux autres des peuples qui ne peuvent pas se souffrir, qui +ont entre eux de telles différences de complexion et de +caractère,--différence engendrant haine--qu’ils se battent à toute +occasion avec une arrière-pensée d’extermination. + +Il y a plusieurs cas, très différents. + +Un peuple en déteste un autre uniquement parce qu’il n’est pas fait +comme lui, parce qu’il a une autre langue, une autre religion, d’autres +mœurs, d’autres coutumes, un autre caractère. Il l’attaque. On peut dire +que c’est naturel; mais il n’y a rien au monde de plus absurde. Car ce +peuple, appelons-le le peuple A, que fera-t-il du peuple B s’il triomphe +de lui? Il le rapprochera de soi, de quelque manière qu’il s’y prenne, +et c’est-à-dire qu’il aura réussi à en souffrir davantage. En effet, ou +il en fera son tributaire, ou il l’annexera, simplement. S’il en fait +son tributaire, il jouira sans doute du grand plaisir de le sentir +humilié, mais il aura multiplié les rapports entre lui et soi. Il faudra +sans cesse qu’il s’occupe de lui, de ses réclamations, de ses plaintes, +de l’organisation et de la répartition des tributs, etc. Le peuple A, +par horreur du peuple B, aura établi entre le peuple A et le peuple B +les rapports de maître à domestique ou de propriétaire à fermier. On ne +peut guère aller plus directement contre son but ou contre le but qu’on +devrait avoir. + +Si le peuple A annexe simplement le peuple B, c’est bien pis: le peuple +A, parce qu’il détestait le peuple B, l’a fait entrer dans sa maison; il +vivra désormais en contact continuel avec lui. Il jouira sans doute, +encore, du plaisir de le sentir humilié; mais il n’en vivra pas moins en +communauté avec lui; il enverra chez lui des chefs, des administrateurs, +des soldats qui se sentiront détestés et qui détesteront, et voilà une +vie bien agréable! Conquérir un peuple parce qu’on le déteste, c’est +épouser une femme parce qu’on a de l’antipathie pour elle. C’est vouloir +souffrir. Il est curieux comme la volonté de puissance est au fond une +volonté de souffrance. + +Peut-être cela est-il vrai de toutes les volontés de puissance, de la +volonté de puissance sous toutes ses formes. Qui sait si l’ambition +n’est pas en son fond le désir de n’avoir pas un moment de repos et de +se créer des tourments incessants et abominables?--En tout cas, cela n’a +pas le sens commun. + +Il y a un autre cas. C’est celui où un peuple en déteste un autre parce +qu’il en a souffert. Il y a eu autrefois des guerres entre le peuple A +et le peuple B. On s’en souvient des deux côtés. On a des souvenirs +historiques qui sont des rancunes et des ressentiments. On se bat parce +qu’on s’est battu. C’est le cas le plus commun. Cela se comprend mieux; +c’est moins absurde que ce que nous considérions tout à l’heure. +Cependant ce n’est pas très sensé. Pourquoi serions-nous héritiers à ce +point de sottises de nos pères? Pourquoi une solidarité si étroite entre +les pères et les fils dans leurs folies? La guerre ethnique, c’est la +_vendetta_. La _vendetta_ est une absurdité. Elle consiste à éterniser +une querelle de père en fils parce qu’elle a eu lieu une fois. Est-ce +une raison? Cela revient à dire qu’on ne peut s’aimer, ou se supporter, +qu’à la condition de s’être aimé ou de s’être supporté toujours. Il y a +au fond de cela un singulier rêve, beau du reste; c’est qu’une querelle, +une offense faite est une chose si épouvantable, tellement contre +nature, qu’elle est inexpiable et éternelle, qu’elle brise à jamais tout +rapport d’homme à homme. L’idée peut avoir sa beauté; mais de ce qu’elle +est belle en tirer cette conséquence de se battre toujours, ce qui est +très laid; et de ce qu’elle est en soi éminemment pacifique, en tirer +cette conséquence qu’on se doit éternellement entr’égorger, c’est une +erreur de raisonnement très évidente. + +Il y a aussi au fond de cette disposition d’esprit cette idée que nos +pères n’ont pas pu se tromper. C’est encore une idée assez respectable; +mais elle est fausse. Nos pères ont eu leurs erreurs comme nous avons +les nôtres, et aux nôtres ajouter les leurs, indéfiniment, c’est faire +la gageure de multiplier la folie humaine. Tout cela rationnellement ne +tient pas debout. Plût au ciel, du reste, qu’il ne tînt debout d’aucune +façon. + +Troisième cas. Un peuple, le peuple A, qui n’a ni la complexion ni le +caractère du peuple B, a été annexé, incorporé par le peuple B; mais il +n’a pas été absorbé par lui. Il se sent autonome, moralement; il se sent +distinct; il se sent un peuple. Comment n’en voudrait-il pas +éternellement au peuple B? Voilà les conséquences des iniquités de +l’histoire. Assurément nous n’en pouvons vouloir au peuple A de désirer +son indépendance et par conséquent de détester le peuple B qui la lui a +enlevée et qui continue de la lui ravir. Il ne s’agit plus ici d’une +_vendetta_, du souvenir d’injures reçues jadis et que l’on ravive par +une sorte de méditation rétrospective. Il s’agit bien d’une souffrance +réelle et actuelle, subie par celui-ci du fait de celui-là. Est-ce une +raison pour faire la guerre? Non; c’est une raison pour persuader au +peuple vainqueur qu’il est selon la raison, selon la justice et dans son +intérêt de desserrer les liens du peuple vaincu et de s’associer avec +lui fraternellement. Le droit de cité accordé par les Romains aux +peuples vaincus est la solution et doit être l’exemple. + +--Mais le droit de cité peut être un leurre et le plus souvent en est +un. Si le peuple vaincu, ce qui naturellement est le cas le plus commun, +est numériquement plus faible que le peuple vainqueur, il sera toujours +en minorité dans les conseils de la nation dont il fait partie malgré +lui, et il sera tout aussi lésé et tout aussi opprimé qu’auparavant; et +il n’y aura, comme si souvent il arrive, qu’une hypocrisie de plus. + +--Soit; dans ce cas, et l’on peut dire dans tous les cas, le vrai remède +est une confédération, laissant au peuple vaincu son administration +autonome et ne le rattachant au peuple vainqueur, à titre égal, qu’au +point de vue des relations extérieures, pacifiques ou belliqueuses. +Quand on n’a pas réussi--les répulsions ethniques s’y opposant--à former +une seule nation, il en faut former deux qui restent alliées, ce qui est +toujours possible, l’alliance étant tout aussi praticable entre peuples +de différentes complexions qu’une association commerciale ou +industrielle entre gens de différents caractères. + + * * * * * + +Nous avons parcouru à peu près, sans doute, tous les genres de guerres, +et nous avons montré que les guerres, de quelque genre qu’elles soient, +sont profondément absurdes et absolument condamnables. Terminons par +quelques considérations générales sur la guerre en soi, pour ainsi dire. + +La guerre, le plus souvent, si souvent que c’est presque son caractère +spécifique et que peu s’en faut que ce ne soit sa définition, est un +simple moyen de gouvernement pour séduire les peuples et pour les +maintenir en un régime militariste qui est un système d’oppression à +l’intérieur. Vous vous rappelez--et c’est encore un des rapports si +étroits qui existent entre le cléricalisme et le militarisme--vous vous +rappelez ce que les philosophes du XVIIIe siècle disaient des religions: +ils les considéraient, non comme nées spontanément parce qu’elles +répondaient à des besoins de la nature humaine, mais comme des +inventions d’esprits très ingénieux, très habiles et très fourbes dans +le dessein de maintenir les peuples trop crédules en une sorte +d’esclavage. Ce que les philosophes du XVIIIe siècle disaient des +religions, nous le disons de la guerre. La guerre est une invention des +tyrans qui, sous prétexte, soit d’accroissement extérieur, soit de +défense extérieure, ne poursuivent que les intérêts de leur domination +intérieure. Le Sénat romain inventait une guerre nouvelle toutes les +fois qu’une guerre ancienne était finie, pour dériver du côté des +frontières l’ardeur du peuple et le divertir de ses revendications +démocratiques. La guerre défensive elle-même et la préparation de la +guerre défensive ne sont que des prétextes inventés par des +gouvernements qui veulent rester armés surtout contre ceux qu’ils +gouvernent. Les gouvernements présentent les voisins comme des ennemis +prêts à fondre sur une proie. En 1848, malgré l’attitude ultra-pacifique +de la France qui était gouvernée par un poète cosmopolite, le duc de +Wellington demande des armements et autour de lui on représente les +Français comme des bandits n’attendant que la première occasion pour +débarquer sans déclaration de guerre. Depuis 1871 jusqu’en 1880, le +gouvernement allemand ne cesse d’augmenter ses forces militaires en +signalant sans relâche à son parlement l’ennemi héréditaire et son désir +de revanche; et depuis 1880 jusqu’en 1908, malgré le développement +admirable que prennent en France le pacifisme et l’antipatriotisme, il +continue de signaler l’ennemi héréditaire comme si de rien n’était. En +chaque pays les écrivains se font l’écho de la médisance internationale: +tout le mal provient toujours du voisin; l’Allemand craint le coq +gaulois ou fait semblant de le craindre; le Russe ne se sent point en +sécurité du côté de l’Allemand, et ainsi de suite. «Croirait-on, dit +très bien Nocicow, que Spencer lui-même, homme avisé, se laisse +surprendre par le sophisme et écrit bien niaisement: «L’Angleterre doit +soigner ses dents et ses griffes tant que la France et l’Allemagne, +militaristes, les soigneront.» Dans tout cela ou il y a tromperie bien +méditée de chaque gouvernement, très persuadé qu’il sera aidé dans sa +fourberie par celle des autres gouvernements, ce qui fait que, sans +entente, il y a concert, chose qui est comme si elle était +concertée,--ou bien il y a cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes. + +S’il y a tromperie, il suffit de ne pas être dupe. Disons aux +gouvernements: «Tous les gouvernements sont militaristes; mais aucun +peuple ne l’est. Aucun peuple ne veut conquérir, aucun peuple ne veut se +battre. Chaque peuple n’a rien à craindre de son voisin. Désormais, la +paix universelle est faite.» + +S’il y a cercle vicieux provenant des faits eux-mêmes: si le peuple A ne +peut désarmer que quand le peuple B aura désarmé et si le peuple B ne +peut désarmer que quand aura désarmé le peuple A et du reste aussi le +peuple C, n’est-ce pas pitié que l’humanité soit enserrée dans un cercle +vicieux pour ainsi dire enfantin? Et ne suffirait-il pas d’un quart +d’heure de conversation loyale pour en sortir? Ne suffirait-il pas d’en +sortir un seul jour pour en être sorti à tout jamais? + +La guerre, l’état belliqueux, pour mieux parler, est une illusion +entretenue par des habiles. C’est une nécessité illusoire; c’est une +prétendue nécessité. Il suffirait de n’y pas croire pour qu’elle +n’existât pas. Plût à Dieu que toutes les nécessités fussent de ce +genre! L’humanité est attachée à l’état belliqueux comme la poule est +attachée à la ligne tracée à la craie depuis sa patte jusqu’au mur. Elle +n’y est attachée que parce qu’elle croit l’être. Dissipons ce fantôme +rien qu’à le regarder. Des prêtres de la guerre comme des prêtres des +religions on peut dire: + + Notre crédulité fait toute leur science, + +et tout leur pouvoir. + +A supposer même que la guerre ait pu être il y a très longtemps, non pas +un bien, ce que nous n’accorderons jamais, mais un mal fécond en biens, +en quelques bienfaits; qu’on nous montre, au point de civilisation où +nous en sommes arrivés, quels bienfaits peuvent sortir de la guerre! La +civilisation consiste en ceci que l’humanité laisse progressivement +derrière elle les moyens de civilisation qui lui ont servi primitivement +et pendant un certain temps. Elle a laissé derrière elle le fétichisme, +le polythéisme, les religions locales; elle est en train de laisser +derrière elle même la religion naturelle, c’est-à-dire la religion +universelle ou qui prétend l’être. Elle a laissé derrière elle +l’esclavage, puis le servage; il se peut qu’elle laisse derrière elle +l’éloquence, déjà si différente de cette sorte de suggestion qu’elle +était jadis; il se peut qu’elle laisse derrière elle les beaux-arts qui +sont une manière d’incantation, d’enchantement, de sorcellerie épurée et +embellie. Chacun des moyens de civilisation cesse d’être utile à un +moment donné et, regretté, sans doute, à cause de l’accoutumance et de +la tradition et souvent de certains prestiges dont il s’est entouré, +disparaît, et de telle manière qu’on s’étonne qu’il ait existé. Il en +sera de même de la guerre qui, à supposer encore qu’elle ait été +vraiment un moyen de civilisation, est certainement celui dont la +disparition sera la moins regrettable et la moins regrettée. + +La guerre ne sert jamais à rien. On la dit faite pour amener la paix, +une paix durable en ce que, de deux puissants elle en élimine un qui +désormais se tiendra tranquille. Où voit-on que les guerres aient ce +résultat? «L’Allemagne spoliée de l’Alsace-Lorraine en 1648 en dépouille +la France, qui maintenant songe à la reprendre. Les victoires et les +acquisitions de Napoléon se terminèrent par les traités de Vienne, dont +le système artificiel suscita les guerres d’indépendance; on y trouve +même les guerres de la campagne de 1866 qui ont pour suite celle de +1870. La solution d’un litige met souvent en présence de questions +adjacentes; une fois entré dans cette voie, il est difficile d’en +sortir, et la pente entraîne fatalement de guerre en guerre... Des +lésions multipliées naissent les rivalités historiques, les haines +ethniques qui engendrent de nouvelles violences... La fréquence même des +guerres semble prouver qu’elles ne résolvent rien. De 1496 avant J.-C. à +1861, en 3358 ans, il y a eu 227 années de paix et 3130 de guerre, soit +une année de paix sur 13, dans le monde civilisé seulement. L’illusion +contraire provient de la fatigue, de l’épuisement des ressources après +le carnage. Les belligérants paraissent désirer la paix et signent des +traités. Mais ce n’est souvent qu’une trêve, passagère comme le +sentiment de la faiblesse et d’autant plus précaire que les conventions +imposées par la force ne semblent pas respectables à ceux qui les +subissent...» (Lagorgette.) + +La vérité, tout sophisme écarté, c’est que la guerre n’est grosse que de +la guerre, et ainsi indéfiniment. + +On dit quelquefois que la guerre ou l’attente de la guerre et la +préoccupation de la guerre qui peut survenir est quelque chose comme un +tonique nécessaire ou très salutaire, que les peuples qui vivent en paix +et sûrs de la paix s’amollissent et s’énervent, deviennent «ces peuples +flasques» dont parle le président Roosevelt. Mais _pour qui_ donc la +disparition des guerres amènerait-elle l’oisiveté et la mollesse? Par +définition, pour ceux dont la guerre est l’occupation, pour les peuples +belliqueux, et c’est ainsi qu’Aristote a dit: «La constitution de +Lycurgue ne se rapporte qu’_à une partie de la vertu_, à savoir à la +valeur militaire; et les Spartiates se sont maintenus tant qu’ils ont +fait la guerre; mais quand leur domination a été établie, ils ont péri, +faute de savoir vivre en repos et de s’être exercés aux autres vertus +plus importantes que celles des combats.» + +Pour qui encore? «Pour ceux qui par métier font partie de l’armée. Ainsi +la noblesse, lorsque cessa momentanément sa fonction, ou lorsqu’elle +n’en eut plus le monopole, tomba facilement dans l’inertie et la +corruption, parce que son préjugé, concordant avec son inaptitude pour +des travaux inaccoutumés, l’empêchait de s’y livrer. Qui à l’heure +actuelle est oisif (et nous ne souhaitons pas qu’il cesse de l’être)? +N’est-ce pas les militaires de profession, dont la tâche est de préparer +et d’exécuter une guerre qui n’arrive pas? En sont-ils moins moraux, au +dire des apologistes eux-mêmes? La suppression de la guerre +substituerait à l’activité intermittente et violente l’activité continue +et intense, encore que régulière, du travail industriel et de +l’émulation économique...» (Lagorgette.) + +Il y aura toujours dans l’humanité une matière suffisante de travail, +d’effort et même de lutte. L’humanité ne s’endormira jamais, parce que +la paix n’endort point. De ce que la guerre est une crise de nerfs, il +ne faut pas conclure que la paix soit un sommeil. Entre les deux il y a +le travail sain, l’effort sain, la lutte, parfois même trop acharnée +encore. Loin que la paix soit endormante, il faudrait qu’elle même +devînt plus pacifique et se rapprochât davantage de la fraternité. + +Ne craignez donc pas pour les peuples une somnolence et une léthargie +maladives. Il n’y a pas de peuple plus pacifique et, relativement, plus +sûr de rester en état de paix que la Belgique. Il n’y en a pas, ou il y +en a peu, qui soit plus laborieux et qui soit moins endormi. + +Ces souvenirs classiques des «délices de Capoue» et des Romains, aussi, +s’alanguissant dans les loisirs de leur triomphe et se corrompant dans +le silence et la prostration du monde vaincu, hantent seulement des +cervelles peu meublées. Annibal ne s’amollit point, ni ses troupes; il +était épuisé, comme son adversaire, et ni l’un ni l’autre, pour un +temps, ne pouvait marcher à l’ennemi. Les Romains ne s’amollirent point +dans la paix. Ils furent numériquement plus faibles, à un moment donné, +que l’énorme marée de peuples, plutôt que d’armées, qui battait de tous +côtés leurs frontières. Ils furent engloutis plutôt que conquis. On ne +résiste pas à un phénomène physique, comparable et presque identique à +un déplacement de l’Océan. L’Empire romain n’a pas été, à proprement +parler, conquis par les Barbares; il a été recouvert par les Barbares. +Il n’y a pas à parler ici d’ensommeillement, ni même de dégénérescence. + +On pourrait parler d’anarchie, oui; pendant certaines périodes les +soldats disposèrent du pouvoir et le donnaient les uns à un général, les +autres à un autre, et opposaient l’un à l’autre les hommes de leur +choix; c’est de l’anarchie; mais ce n’est pas de l’énervement; l’âpreté +même avec laquelle se battaient ces hommes les uns contre les autres +pour se disputer l’empire, prouve qu’ils n’étaient ni endormis ni +amollis. La paix ne paralyse point. Elle met en jeu seulement les +éléments sains et purs de l’activité humaine, en laissant les autres +inactifs et en les annihilant peu à peu par ne leur donner point de +matière. Elle est, même aux yeux de ceux pour qui le travail et l’effort +constant sont l’idéal, l’état normal de l’humanité. + +Ce que la guerre a de plus dangereux parce que c’est ce qu’elle a de +plus corrupteur, c’est la paix avant et après elle, c’est la paix armée, +c’est le militarisme en temps de paix. Le militarisme en temps de guerre +a peut-être sa grandeur. Il développe, parce qu’il les exige, le +courage, le sang-froid, la patience, la ténacité, l’abnégation, +l’héroïsme; mais le militarisme en temps de paix est une triste école de +démoralisation et de dégradation. La vie de caserne corrompt les jeunes +gens juste au moment de leur vie où ils sont sans force de résistance +contre les agents de démoralisation et juste au moment où les habitudes +que l’on contracte ont une influence sur la vie tout entière. Cela doit +faire frémir, surtout lorsque l’on songe qu’autrefois c’était une faible +partie de la nation et la plus incorruptible, en ce sens qu’elle était +déjà corrompue, qui passait par cette école et qui du reste y restait, +ce qui faisait qu’elle ne pouvait guère contaminer le reste du peuple. +Plus tard c’était encore une partie de la nation, plus considérable, +mais une partie seulement, qui passait sept ans dans l’armée et qui +ensuite rentrait dans la nation civile; on faisait encore, pour ainsi +parler, la part du feu. Maintenant c’est la nation tout entière qui +pendant deux ou trois ans, à l’âge des passions naissantes et de la +faiblesse du caractère, est placée, comme à dessein, dans les meilleures +conditions du monde pour contracter les vices les plus odieux et les +souillures les plus indélébiles. Quand on songe que l’idéal moral, et +nous parlons d’idéal pratique, est l’homme marié à vingt ans et père à +vingt et un, et que c’est précisément à vingt ans que l’État prend le +jeune homme pour l’empêcher de se marier, le dégoûter du mariage et +souvent le condamner à ne jamais faire qu’un mariage infécond ou +désastreux en ses conséquences; on souhaiterait que l’État composât son +armée de citoyens âgés de quarante ans au moins; ou plutôt on veut +énergiquement, de toute l’énergie que peut donner la pitié et l’amour du +genre humain, que la guerre n’existe plus et que l’état militaire +disparaisse à tout jamais. + +Mais l’immoralité suprême de la guerre et la suprême puissance +démoralisatrice de la guerre ne sont pas encore là. La guerre est +démoralisatrice parce qu’à cause d’elle il y a _deux droits_, deux +justices, deux vertus, et que l’un de ces droits est négateur de +l’autre, l’une de ces deux justices négatrice de l’autre, l’une de ces +deux vertus négatrice, corruptrice et destructrice de l’autre. A cause +de la guerre il y a deux morales absolument contradictoires, que l’on +enseigne toutes deux aux hommes, dont l’une commande tout ce que l’autre +défend, exalte tout ce que l’autre flétrit, et présente comme des actes +de sublime vertu ce que l’autre appelle crimes; ce qui fait que les +hommes ne peuvent pas savoir où est le droit, où est la justice, où est +la vertu, où est la morale, et sont dans l’incapacité absolue d’avoir +une règle de leurs mœurs. + +Pascal dit: «Pourquoi me tuez-vous?--Eh quoi! ne demeurez-vous pas de +l’autre côté de l’eau? Si vous demeuriez de ce côté je serais un +assassin; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave.» +Pascal dit cela. Sénèque lui répond: «C’est la loi même de l’humanité: +_publice jubentur vetita privatim_, tout ce qui vous est défendu à titre +privé, vous est commandé à titre de défenseur de l’État.» C’est une +règle universelle. A titre privé il vous est défendu de tuer, à titre de +défenseur de l’État il vous est ordonné de tuer; à titre privé il vous +est défendu de voler, à titre de défenseur de l’État il vous est ordonné +de voler une province qui appartient à un autre ou qui s’appartient à +elle-même; à titre privé il vous est interdit de vous faire justice à +vous-même, à titre de défenseur de l’État vous n’en appelez qu’à la +force pour revendiquer le droit ou ce qu’il vous plaît d’appeler votre +droit. + +En d’autres termes, tout ce qui est crime pour un homme est vertu pour +une nation; tout ce qui déshonore un homme honore un peuple; tout ce qui +ferait mettre un homme en prison fait entrer une nation dans la gloire +si elle réussit. Il y a des vertus nationales. Qu’est-ce qu’elles sont? +Des vices privés. Qu’un homme, vous ou moi, soit transformé tout d’un +coup en une nation: tout ce qui lui était défendu lui est ordonné, et +tout ce dont on lui faisait honte lui fait gloire. Et, sans que cette +transformation fantastique ait lieu, aussitôt que de l’état de paix on +passe à l’état de guerre, je suis chargé par l’État de faire comme +soldat tout ce qu’il me défendait de faire comme citoyen. Je change de +morale en changeant d’habit. + +Et comme c’est précisément ce qui serait impossible en si peu de temps, +il faut, même en temps de paix, il faut, par avance, que j’aie deux +morales, l’une pour le moment présent, jusqu’à nouvel ordre, l’autre +pour le moment de la déclaration de guerre, toute différente, toute +contraire, mais que je dois entretenir soigneusement par provision, +toute prête, tout prêt moi-même à m’en revêtir. _Publice jubentur vetita +privatim_: il ne faut pas que j’oublie cela. Je suis, je dois être un +_homo duplex_, vertueux et prêt au crime, pratiquant la vertu qu’on me +demande tous les jours, prêt au crime qu’on peut me demander d’un moment +à l’autre et pour lequel il ne faut pas que je sois pris au dépourvu. + +En d’autres termes encore, une nation est un être collectif qui, comme +être collectif, ne doit avoir aucune des vertus qu’elle demande aux +êtres qui la composent. Elle veut, parce qu’elle en a bon besoin, que +les êtres qui la composent soient doux, humains, non querelleurs, non +batailleurs, non agressifs, non voleurs, non meurtriers, qu’ils ne se +fassent jamais justice eux-mêmes, qu’ils ne pratiquent pas la +_vendetta_, qu’ils aiment les procédés réguliers, qu’ils aiment la loi, +qu’ils fassent appel à la loi et s’en remettent aux décisions de la +justice. Mais elle-même, en tant qu’être collectif, doit être rude, peu +sensible, peu humanitaire, susceptible et ombrageuse, agressive +quelquefois; car il est certain qu’on est parfois obligé d’attaquer pour +se défendre, sans aucune confiance dans une justice supérieure qui la +protégerait et lui ferait réparation. + +La nation est donc elle aussi _persona duplex_, très morale quand elle +se tourne du côté des êtres qui la composent, très immorale, ou, si l’on +veut, d’une tout autre moralité, quand elle regarde «de l’autre côté de +l’eau»; très morale à son foyer, dans l’intérieur de sa maison, immorale +ou d’une moralité si différente qu’elle en est contraire quand elle se +met à sa porte et regarde ses voisins. + +Et comme cet être collectif, la nation, n’est pas une abstraction et ne +vit que dans les êtres dont elle est composée, il faut bien que chacun +de ces êtres ait parfaitement les deux natures qu’elle a elle-même, +qu’il soit moral et immoral, vertueux et criminel, doux et dur, bête de +troupeau, bête de proie, plein de scrupules et sans scrupules, +respectueux de la justice et sceptique à l’endroit de la justice, +adorateur du droit et négateur du droit, selon les circonstances, selon +le point de vue et pour ainsi dire selon le côté où il se tourne. +_Vetita privatim publice jubentur._ + +Voilà la profonde immoralité de la guerre et de l’État armé. Ils ruinent +toute moralité dans le cœur de l’homme par cette sorte de dualité qu’ils +lui imposent, plus sûrement peut-être que ne ferait un immoralisme tout +pur, tout franc et tout cru. Ils font des hommes d’éternels sophistes, +des sophistes ingénus et innocents; mais des sophistes qui ne savent +pas, qui ne peuvent pas savoir où est le vrai, où est le bien, où est le +juste et où est la règle stable des actions humaines. Entre hommes, dans +une nation, état social, règne de la loi; entre nations état naturel, +règne de la force. Ces deux états me sont imposés _à la fois_; je suis, +je vis à la fois dans ces deux états contradictoires et contraires; je +dois à la fois ne croire qu’au droit et ne croire qu’à la force.--Et je +dois ne pas me tromper dans l’art, assurément difficile, de placer où il +faut, pour ainsi parler, ces deux croyances. Si j’invoque la règle de la +force dans ma vie civile, je suis déshonoré et châtié. Si j’invoque la +règle de la loi dans ma _vie nationale_ et si je refuse le service +militaire parce que mon code me défend de tuer et du reste de me rendre +justice à moi-même, je suis déshonoré et châtié. _Quid dem, quid non +dem? Renuis tu quod jubet alter_, ou plutôt: _renuis tu quod tu jubes_. +Que vous donnerai-je? Que ne vous donnerai-je pas? Vous me défendez ce +que vous m’ordonnez et vous m’ordonnez ce que vous me défendez. Dans le +même cerveau les maximes de la paix rongent et minent les maximes de la +guerre, et les maximes de la guerre sapent et ruinent les maximes de la +paix. + +De tout cela résulte une incertitude intime et profonde sur le vrai et +sur le juste, une sorte de scepticisme médullaire, d’autant plus +dévastateur qu’il est inconscient, et qui n’est pas autre chose que +l’immoralité elle-même, que l’immoralité essentielle, s’il est vrai, +comme on peut le croire, que l’immoralité essentielle est +l’impossibilité de se faire une morale. + +De tout cela la guerre est la cause, la guerre source, effet et excuse +de toute immoralité humaine; la guerre que l’on fait par immoralité, qui +est féconde à son tour en immoralité et qui justifie enfin les +immoralités et les glorifie par l’éclat spécieux et prestigieux qu’elle +jette sur elles et les noms pompeux dont elle les nomme. Guerre à la +guerre! Il n’y a qu’une guerre légitime, c’est la guerre que l’on mène +contre la guerre. + + + + +CHAPITRE III + +LE BELLICISME. + + +Voici à peu près comment les bellicistes répondent. + +La guerre est un fait éternel dans l’histoire de l’humanité: c’est donc +un fait _naturel_. L’humanité est constituée de telle sorte qu’elle +porte, pour ainsi parler, la guerre dans son sein. Or, il ne faut pas +essayer de heurter de front les faits naturels. On peut les corriger, +les amender, les diriger surtout et comme les aiguiller sur de nouvelles +voies. On ne les supprime pas de haute lutte. Quand les pacifistes +parlent de guerres impulsives, ils ont bien tort d’en parler; car en +reconnaissant que la guerre est impulsive, ils reconnaissent qu’elle est +naturelle. + +Elle est naturelle comme la volonté de puissance; elle est naturelle +comme le désir de persévérer dans l’être. Oui, il est possible que la +combativité humaine ait pour première origine la nécessité de se +défendre contre les ours, les lions et les tigres; mais elle a pour +seconde origine ou pour origine aussi ancienne que la précédente la +nécessité de se défendre contre l’homme assaillant, et l’homme +assaillant a toujours existé, ou a existé dès que les hommes ont été +proches les uns des autres. Or, il est assez probable qu’ils ont +toujours été proches les uns des autres, et que même aux temps où il +existait d’immenses parties de la planète non peuplées d’hommes, les +hommes, dans les parties peuplées de la planète, étaient proches les uns +des autres. Eh bien! dès qu’il s’est trouvé un fort et un faible proches +l’un de l’autre, le fort a attaqué le faible soit pour lui prendre ce +qu’il avait, soit pour le réduire en servitude. Le faible s’est défendu, +comme il a pu, souvent très bien; car le sentiment de la faiblesse +aiguise l’intelligence et crée la ruse. Dès lors le fort et le faible +ont été en légitime défense l’un à l’égard de l’autre. L’état de guerre +perpétuelle était né. + +D’autres fois, contre un fort, le faible a appelé à son secours un autre +faible, et la solidarité est née. Mais l’état de guerre n’en a pas cessé +pour cela, au contraire; car la légitime défense n’a fait que se +généraliser. Chaque fort devant un faible a eu l’idée de le léser, fait +initial, mais de plus il a été en défiance d’un autre faible tout prêt à +secourir le faible ici présent, et, devant ce faible en légitime +défense, il s’est senti en légitime défense lui-même. Ainsi de suite +jusqu’à nos jours et, sauf le premier fort qui a attaqué un faible, +personne absolument n’est coupable, ni même précisément malveillant. La +guerre est une perpétuelle légitime défense. Ce qui était d’homme à +homme aux premiers temps est devenu de peuple à peuple; et la guerre +perpétuelle, légitime défense d’homme à homme, est devenue perpétuelle +légitime défense de peuple à peuple, et il n’y a pas d’autre différence. + +La nature, en donnant à l’homme la volonté de puissance, a dit à tous +les hommes: défendez-vous les uns contre les autres, et telle est votre +loi. La nature, en créant le premier fort qui a fait injure à un faible +et qui seul est responsable de tout, a dit aux forts: «Allez, à vos +risques et périls, puisque je vous ai donné le désir d’être +puissants.»--Et elle a dit aux faibles: «défendez-vous par +l’intelligence et aussi par l’union, ce qui est possible et pratique, +puisque les faibles sont plus nombreux que les forts»; et elle a dit +cela peut-être dans un dessein excellent, comme sans doute nous le +verrons tout à l’heure. + +Pour le moment retenons ceci: à la prendre en sa généralité, la guerre +n’est pas injuste, puisque, si on l’examine bien, elle n’est que +légitime défense continue et universelle. Le _bellum omnium in omnes_ de +Hobbes, qui a soulevé tant de protestations, se réduit à n’être que +ceci: les hommes par leur nature même sont obligés de se défendre les +uns contre les autres. Ils le font comme ils peuvent, tantôt par la +ruse, tantôt par la soudaineté de l’attaque, tantôt en se défendant +d’avance, ce qui est injuste, reconnaissons-le; mais ce qui rentre +encore dans la règle générale et n’en est qu’une application un peu +abusive. + +Il y a des cas où le philosophe, le moraliste, ne peut pas s’empêcher de +reconnaître qu’il y a véritable dérogation au principe: un peuple, par +exemple, qui en asservit un autre, à raison de cent contre un, +uniquement parce que cet autre a des mines d’or. Oui, là il y a abus si +criant que c’est une véritable dérogation. Mais en général un peuple +même très puissant qui en attaque un autre, même très faible, est encore +un peuple qui se défend, parce que la puissance même a ses faiblesses +qui viennent de sa puissance même; parce qu’un peuple puissant, à cause +de sa puissance, sent qu’il va être attaqué par plus puissant ou aussi +puissant que lui, et a besoin d’en conquérir un petit pour se créer un +boulevard ou un rempart contre d’autres. + +Oui, le plus souvent la guerre est légitime défense ou défense +nécessaire. N’est-il pas vrai que neuf fois sur dix, les Romains ont été +forcés à la guerre par une véritable nécessité matérielle? N’a-t-il pas +été à peu près prouvé que toutes les guerres de Napoléon, il a été +contraint de les faire, comme aussi il est bien certain que ses ennemis +étaient contraints de l’y contraindre? C’est un enchaînement de causes à +effets et d’effets devenus causes à d’autres effets qui subsiste et dure +depuis le commencement du monde. Un tel enchaînement a bien l’air au +moins d’une loi naturelle, d’une loi de l’humanité. + +--Changeons de loi, disent nos contradicteurs; repoussons ce fatalisme +odieux qui vient de nous être exposé et, en êtres libres, décrétons que +de ce que ceci a toujours été, ce n’est pas une raison pour que ceci +soit toujours, et même c’est une raison pour qu’il ne soit plus! + +--Toujours cette prétention de vouloir changer la nature humaine! Elle +est belle, cette prétention, et ici nous n’avons pas le beau rôle, le +rôle brillant; mais elle est téméraire jusqu’au délire. Où voit-on que +la nature humaine ait jamais changé? Elle ne se modifie même pas. Elle +change d’apparences, elle change d’aspects extérieurs. Qui croit à un +changement profond arrivé dans l’humanité? Qui est dupe, par exemple, de +l’abolition de l’esclavage, de l’abolition du servage, et qui ne sait +qu’il n’y a que des différences honorifiques, pour ainsi dire, et qu’il +n’y a point de différences réelles entre l’esclave antique et l’ouvrier +d’aujourd’hui? Qui croit à un abîme qu’il y aurait entre la monarchie et +la démocratie, et qui ne sait que, partie de l’idée de liberté et +d’égalité, la Démocratie organise, comme fatalement, un régime où, tout +comme autrefois, un certain nombre d’hommes en oppriment un certain +nombre d’autres? Qui croit, vraiment, à la suppression des religions, +alors que nous voyons telle théorie généreuse et chimérique comme le +socialisme prendre tous les caractères d’une religion intolérante et +fanatique, avec, du reste, comme toute religion, ses fidèles qui y +croient et un certain nombre de ses prêtres qui n’y croient pas? Qui +s’imagine que les guerres religieuses n’existent plus, alors que nous +les voyons revivre, et avec quelle recrudescence, dans tel peuple, +considéré (surtout, à la vérité, par lui-même) comme le plus éclairé de +l’univers? Qui croit, vraiment, que les arts disparaîtront? Qui croit, +vraiment, que les passions violentes déchaînées par l’amour +disparaîtront? + +Et cette forme, désastreuse, si l’on veut, mais cette forme éternelle de +l’activité humaine, qui s’appelle la guerre ou qui s’appelle la +combativité, disparaîtrait de la surface du monde? Oui, sans doute, si +la passion peut-être la plus profonde au cœur de l’homme, la volonté de +puissance, disparaissait; oui sans doute si l’idée d’être lésé ou d’être +en péril cessait d’être insupportable; oui sans doute, si la méfiance +d’homme à homme était ôtée du cœur humain; oui, sans doute, si cinq ou +six passions fondamentales et essentielles étaient, du jour au +lendemain, car il faudrait cela, comme extirpées de l’âme de tous les +hommes; oui, sans doute, en un mot, si l’immuable nature humaine était +radicalement changée. Cela peut-il être espéré et peut-on partir en +campagne sur une si puérile espérance? + + * * * * * + +Et du reste, en vérité, cela serait-il un bien? Là est la grande +question, qu’il nous faut examiner franchement, courageusement et sans +vaine sensiblerie. + +La guerre est-elle pour l’humanité un mal et la disparition de la guerre +serait-elle un bien? Il est assez entendu que nous appelons un mal +quelque chose où il y a plus de mal que de bien, où le bien ne compense +pas le mal; et que nous appelons un bien quelque chose qui, quoique +contenant du mal, laisserait, une fois disparu, plus de mal dans +l’humanité qu’il ne lui en faisait. Examinons. + +Quelques-uns ont dit que la guerre est «divine». Il faut bien citer une +fois de plus les _strophes_ de Joseph de Maistre sur ce sujet. Elles +sont éloquentes, elles sont lyriques, et puis on finit par s’apercevoir +que, même, elles contiennent quelque chose: «La guerre est divine en +elle-même parce qu’elle est une loi du monde. La guerre est divine dans +la gloire mystérieuse qui l’environne et dans l’attrait non moins +inexplicable qui nous y porte. La guerre est divine dans la protection +accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux qui sont +rarement frappés dans les combats et seulement lorsque leur renommée ne +peut plus s’accroître et que leur mission est finie. La guerre est +divine par la manière dont elle se déclare. Combien ceux qu’on regarde +comme les auteurs de la guerre sont entraînés par les circonstances! La +guerre est divine par ses résultats qui échappent absolument aux +spéculations des hommes.» + +Autrement dit la guerre est divine parce qu’elle est inintelligible. Au +fond de ces vaticinations il y a ce raisonnement: ce qu’on ne comprend +pas est mystérieux, ce qui est mystérieux est divin, donc la guerre est +divine. Autant vaudrait dire la guerre est divine parce qu’elle est +absurde. Commentant ce passage pour le louer, Proudhon ne peut pas +s’empêcher de montrer, malgré lui, qu’il est un non-sens: «Ainsi parle +de Maistre, le grand théosophe, plus profond mille fois dans sa +théosophie que les soi-disant rationalistes que sa parole scandalise. De +Maistre, le premier, faisant de la guerre une sorte de manifestation des +volontés du ciel et _précisément parce qu’il avoue n’y rien comprendre, +a montré qu’il y comprenait quelque chose_.» Il est difficile de mieux +avouer que de Maistre, en rejetant la guerre dans l’inexplicable pour +l’adorer, n’a démontré, pour ceux qui ne sont pas mystiques, que ceci +qu’on ne peut pas donner pour elle de bonnes raisons. + +Cependant relisez les premières lignes. Les premières lignes d’un homme +qui va s’emporter sont celles où il ne s’emporte pas encore et par +conséquent celles où il exprime sa pensée et non son exaltation. Or qu’y +dit-il? En style de «théosophe» ce que nous disions en style de +positiviste: «La guerre est divine en elle-même, parce qu’elle est une +loi du monde.» Traduisez ainsi: «la guerre est _naturelle_, en soi, +parce qu’elle est une loi du monde.» Et c’est précisément ce que nous +disions et c’est très considérable; il est inutile de prouver à une loi +qu’elle est absurde, et l’on peut même dire qu’il n’est pas possible +qu’il y ait de l’absurdité dans une loi. Il n’y a rien à faire devant +une loi, si ce n’est constater qu’elle existe. De même si: «la guerre +est divine dans la gloire mystérieuse qui l’environne» n’est qu’une +phrase et ne signifie rien, «l’attrait inexplicable qui nous y porte», +est plein de sens et d’un sens vrai. Cela vise la guerre impulsive, la +combativité innée. L’homme est un animal belliqueux, cela est bien digne +de considération. Si nous étions sûrs de quelque chose, si, en +particulier, nous étions sûrs que l’homme a _toujours_ été belliqueux, +la question serait tranchée. Malheureusement nous ne connaissons pas la +préhistoire, et en s’appuyant sur la préhistoire supposée nos +adversaires peuvent nous embarrasser. En invoquant la préhistoire on ne +prouve rien, mais on peut faire douter de tout ce qui est prouvé. Encore +est-il que depuis que l’homme est connu, il est connu comme belliqueux, +ou si vous voulez, depuis que l’humanité est connue, elle est connue +comme contenant toujours des parties belliqueuses qui subjuguent celles +qui ne le sont pas ou qui le sont moins, et qui se disputent celles qui +ne le sont pas ou qui le sont moins. Ce n’est peut-être pas une loi +préhistorique, mais c’est une loi historique, et nous avouerons +humblement que cela nous suffit, et voilà ce que Joseph de Maistre a +très bien vu, encore qu’il ait fait suivre ce constat d’effusions +lyriques qui le décréditent. + +Ne disons donc plus que la guerre est divine, parce que nous n’en savons +rien et parce que le dire est un peu reconnaître que nous ne pouvons pas +nous en rendre compte; mais disons qu’elle est naturelle et, allant plus +loin, demandons-nous si elle n’est pas bonne. + +Nous disons qu’elle est bonne, non pas en elle-même, ou du moins nous ne +le disons pas encore; mais nous disons qu’elle est bonne en ceci que son +contraire est funeste, et à cause de tout ce que son contraire a de +funeste. On a assez parlé des horreurs de la guerre pour qu’il nous soit +permis de parler des horreurs de la paix. Elles sont à faire frémir, ou +tout au moins elles sont à faire réfléchir. La paix énerve et amollit +les peuples, et surtout la croyance que la paix sera éternelle. L’état +le plus sain pour un peuple est celui où il est en paix, mais où il +s’attend continuellement à la guerre et s’y prépare. La guerre ou la +paix armée préserve, comme a dit Byron, «de la pourriture et de la +moisissure.»--«Il est peut-être vrai, dit Hume, qu’une guerre +perpétuelle changerait les hommes en bêtes sauvages; mais il est plus +vrai encore qu’une paix perpétuelle les changerait en bêtes de +somme.»--«Si la sottise, la négligence, la paresse et l’imprévoyance des +États, dit Renan (pourtant pacifiste), n’avaient pour conséquence de les +faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement +pourrait descendre l’espèce humaine. Le jour où l’humanité deviendrait +un grand Empire romain pacifié, n’ayant plus d’ennemis extérieurs, +serait le jour où la moralité et l’intelligence humaines courraient les +plus grands dangers.» + +Il faut creuser un peu ces considérations trop générales et tâcher de se +faire une idée de ce en quoi consiste la décadence d’un peuple. La +décadence d’un peuple consiste en une espèce de lent suicide par suite +de découragement et d’abandonnement de soi-même. Elle consiste en ceci +qu’un peuple abandonne et même déteste toutes les forces morales par +lesquelles il s’est constitué comme nation. Les Romains ont été sobres, +religieux, loyaux, constants, fidèles, appliqués avec passion à toutes +les vertus militaires, etc. Montesquieu nous les montre perdant les unes +après les autres toutes ces qualités par une sorte d’impuissance à vivre +et par une sorte de renoncement au vouloir vivre. Religieux autrefois et +de cette religion qui non seulement «est toujours le meilleur garant +qu’on puisse avoir des mœurs des hommes», mais encore de cette religion +qui fait «qu’on mêle quelque sentiment religieux à l’amour qu’on a pour +sa patrie», ils avaient été envahis par la «secte d’Épicure» qui +«contribua beaucoup à gâter leur cœur et leur esprit. Les Grecs en +avaient été infatués avant eux; aussi en avaient-ils été plus tôt +corrompus». Mais il faut remarquer que cette secte ne se développa chez +eux que quand ils n’eurent plus rien à craindre de l’étranger et quand +ils crurent n’avoir plus besoin de vertus, et ce n’est pas tant +l’épicurisme qui les amollit que ce n’est un commencement +d’amollissement qui les inclina du côté de l’épicurisme. + +Ils avaient été sobres et contempteurs de la richesse, tout au moins de +la richesse particulière, et ne tenant qu’à la richesse publique. Ils ne +s’aperçurent pas que là était une de leurs grandes forces d’abord contre +l’étranger et ensuite contre eux-mêmes. Car «avec des biens au-dessus +d’une condition privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; et, +aussi, avec les désirs et les regrets d’une grande fortune ruinée on fut +prêt à tous les attentats et, comme dit Salluste, on vit une génération +de gens _qui ne pouvaient ni avoir de patrimoine ni souffrir que +d’autres en eussent_». La paix conquise et crue assurée donne carrière à +ces appétits de jouissances qui se résolvent, en définitive, en haines +sociales. + +Ils avaient été d’une loyauté scrupuleuse, sinon à l’égard des +étrangers, ce qui n’était pas du tout dans les mœurs antiques et ce qui +n’est guère dans les mœurs modernes, du moins entre eux et dans leurs +relations d’hommes privés et de citoyens. Ils devinrent un peuple de +délateurs, ou au moins un peuple où la moitié des citoyens était occupée +à dénoncer l’autre: «les sénateurs allaient au-devant de la servitude et +les plus illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs», +exemple qui, comme on le pense bien, était suivi par une foule d’hommes +moins qualifiés. On use et l’on abuse, au moyen de la loi de +_lèse-majesté_, du grief de conspiration. Tout est conspiration qui peut +servir à perdre les ennemis ou les adversaires, vrais ou supposés, du +pouvoir: «On punissait autrefois une véritable conspiration; on punit +maintenant une parole malicieusement expliquée... Parler, se taire, se +réjouir, s’affliger, avoir de la peur ou avoir de l’assurance: tout est +crime, tout mérite supplice.» (Saint-Evremont). + +Ils avaient été les soldats admirables que l’on sait; ils perdirent, en +dernier lieu, mais ils perdirent, jusqu’à leur discipline militaire: +«Ils abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que les +soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien +de quitter leurs cuirasses et ensuite leurs casques, de sorte qu’exposés +aux coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir. Il ajoute qu’ils +avaient perdu l’habitude de fortifier leur camp, et que par cette +négligence leurs armées furent enlevées par la cavalerie des barbares.» + +Telle est la suite de la décadence d’un très grand peuple. On peut la +définir une inconscience des forces morales qui l’ont fait grand, et un +oubli de plus en plus profond de ces forces, et une insouciance ou un +mépris de plus en plus grand à leur égard. + +Et d’où cette inconscience vient-elle? De l’habitude de la paix peu +troublée ou peu dangereusement troublée et de la persuasion qu’elle ne +peut pas l’être. Remarquez que ce qui fut vrai d’un peuple vainqueur et +trop vainqueur et précisément parce qu’il avait été trop vainqueur, +pourrait l’être d’un peuple vaincu qui se persuaderait qu’il l’a été +assez complètement pour que désormais on le laisse tranquille; ou, +phénomène assez naturel, quoique idée stupide, qui se persuaderait que, +parce qu’il ne songe plus aux conquêtes, personne n’y songe plus et que +l’ère des conquêtes est passée. + +Les longues trêves sont très favorables à ce genre d’illusions, du moins +chez les esprits simples et chez les esprits frivoles. Seul ce qui se +passe les frappe et ils sont comme insensibles à ce qui s’est passé et +incapables de prévoir ce qui peut se passer encore. Ils n’ont pas lu et +sont incapables de comprendre cette considération de Montesquieu: «Ce +n’est pas la fortune qui domine le monde: on peut le demander aux +Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se +gouvernèrent sur un certain plan et une suite non interrompue de revers +lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, +soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, +l’élèvent, la maintiennent ou la précipitent; tous les accidents sont +soumis à ces causes; et si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une +cause particulière, a ruiné un État, _il y avait une cause générale qui +faisait que cet État devait périr dans une seule bataille_.» + +Ils n’ont pas lu non plus cette observation très juste d’un M. de +Ficquelmont, à qui Proudhon a fait l’honneur de la citer plusieurs fois +avec complaisance: «Il y a des gens qui ont l’air de concevoir la marche +du monde comme un drame divisé en actes. Ils croient que pendant les +entr’actes ils peuvent se livrer, sans crainte d’être troublés, à leurs +plaisirs et à leurs affaires privées. Ils ne voient pas que ces +intervalles, pendant lesquels les événements semblent interrompus, _sont +le moment intéressant du drame_. C’est pendant ce calme apparent que se +préparent les causes du bruit qui se fera plus tard. Ceux qui ne voient +que les grosses choses, _qui n’entendent que les détonations_, ne +comprennent rien à l’histoire.» + +Cela sera d’autant plus vrai désormais, même matériellement en quelque +sorte et en prenant la question par son côté le plus pratique, que, _de +nos jours, c’est pendant la paix qu’on fait la guerre_, et que par suite +la guerre est perpétuelle, et le mot paix n’a plus de sens du tout. +Autrefois (j’exagère un peu; mais proportionnellement c’est très exact) +autrefois, on déclarait la guerre,--on la préparait,--on la faisait. +Aujourd’hui, avec le perfectionnement de l’outillage militaire, on est +forcé de préparer la guerre continuellement en surveillant les progrès +de l’armement de l’adversaire et en se maintenant à ce niveau ou en le +dépassant. Il s’ensuit que cette préparation continuelle de la guerre, +_c’est la guerre elle-même_, la vraie, et que la guerre proprement dite +n’est que la dernière bataille, une sorte de contrôle et de preuve, ce +qui indique quel est celui des deux adversaires _qui s’est le mieux +battu_ pendant cinquante ans. + +Dans ces conditions il n’y a jamais de paix; la guerre est littéralement +continuelle et le succès est en définitive à celui qui lutte le mieux +continuellement, et la défaite est pour celui qui a des moments de +relâche, pour celui-ci surtout qui aurait eu la bêtise de croire _qu’on +était en paix_. Celui-ci serait aussi stupide que le belligérant qui, en +temps de guerre proprement dite, en campagne, n’aurait pas d’éclaireurs. +Si, de nos jours, en Europe, il existait, ce qui après tout est +possible, un peuple qui ne se crût pas tous les jours à la veille d’une +guerre; qui, paresseux et frivole, comme le lièvre de la fable, crût +toujours qu’il a bien le temps; qui ne fût jamais prêt; qui à chaque +alerte, fondée ou non, s’aperçût qu’il n’est pas prêt et se préparât +avec une hâte fébrile, gage certain de la défaite; à ce peuple-là, pour +qu’il disparût et comme se fondît peu à peu sans retour, il ne faudrait +jamais déclarer la guerre, il faudrait _déclarer la paix_; il faudrait +lui déclarer la paix avec insistance pendant quarante ou cinquante ans. +C’en serait fait de lui. + +Non seulement la paix réelle amollit les peuples; mais la paix _crue_, +la paix supposée, la croyance en la paix, la paix armée prise pour la +paix, la continuelle préparation de la guerre prise pour la paix alors +qu’elle est la guerre elle-même, est un narcotique admirable et +l’essentiel principe de décadence pour une nation. + +Cela sera vrai de plus en plus, comme il résulte de plusieurs pages très +fines de M. Lagorgette (400-415)[6], parce que les guerres, qui étaient +autrefois, avant la Révolution française, sinon des jeux de princes, du +moins des entreprises princières, à but restreint, à visées restreintes, +quelquefois même faites presque exclusivement pour l’honneur, sont +maintenant des conflits où toute la nation est engagée et où l’existence +de la nation est en jeu. En cela comme de tant d’autres manières, nous +retournons aux temps antiques. Quand deux peuples modernes luttent l’un +contre l’autre, il s’agit de savoir lequel sera réduit en esclavage. Je +n’exagère pas tant. Il s’agit de savoir lequel des deux, parce qu’il +aura été vaincu, d’abord verra son territoire considérablement diminué, +diminué autant qu’il sera expédient pour que l’adversaire en soit +enrichi sans en être gêné; ensuite se verra imposer des traités de +commerce désavantageux qui tariront peu à peu ses sources de richesses +et par suite ses puissances mêmes de population; de plus sera en butte à +des tracasseries capricieuses, impérieuses et humiliantes; enfin, ce qui +est bien à considérer, par suite de sa dépopulation au moins +proportionnelle, conséquence de sa diminution économique, sera peu à peu +pénétré, en pleine paix, d’une invasion lente des hommes du peuple +adverse et des hommes des autres peuples aussi; d’une invasion que +j’appellerai une invasion individuelle continue, laquelle lui fera +perdre peu à peu son caractère ethnique et par conséquent les forces de +résistance qui pouvaient lui rester. Je n’exagérais donc pas infiniment +en disant que dans une guerre moderne il s’agit de savoir quel peuple +sera réduit en esclavage. + + [6] Voir aussi l’excellent livre _Les Maîtres de la guerre_, du + lieutenant-colonel Rousset. + +Voilà pourquoi il faut de nos jours que chaque peuple tout entier, s’il +ne veut pas périr, fasse continuellement, tous les jours, cette guerre +qui s’appelle la préparation à la guerre; et voilà pourquoi, tout +autant, il ne faut pas qu’il croie à la paix, qu’il croie que la paix +existe; voilà enfin pourquoi ce qui n’est pas vrai de tout temps est +vrai du nôtre, à savoir qu’un peuple pacifiste serait un peuple qui +voudrait mourir, à savoir que le Pacifisme est simplement le signe de la +décadence d’un peuple. + +Il y a un autre symptôme de la décadence d’un peuple, qui du reste se +rattache étroitement au précédent, en ce sens que si ce qui précède, le +Pacifisme, est symptôme de décadence, ce qui suit est symptôme très net +de Pacifisme, de telle sorte qu’on pourra dire, si l’on veut, que ce qui +suit est symptôme de symptôme, signe de signe; il n’importe. + +Nous voulons parler de la manie qu’a souvent un peuple de ne s’occuper +que de questions intérieures et des questions intérieures les plus +irritantes. Questions constitutionnelles, questions religieuses, +questions de métaphysique politique ou de métaphysique théologique, il +est curieux que l’on peut constater dans l’histoire que c’est à ces +questions que se livrent passionnément les peuples qui sont le plus près +de leur fin. On dirait que c’est un _divertissement_. On dirait que +c’est pour ne pas penser à l’étranger qui les guette que ces peuples +font exactement comme s’ils étaient seuls au monde; on dirait que, comme +Pascal assure qu’on court après un lièvre pour ne pas rester seul avec +soi-même, de même ces peuples discutent, débattent, disputent à grands +cris avec eux-mêmes, non pas pour fuir leur propre compagnie, mais pour +échapper aux préoccupations qu’ils auraient sans cela du côté de +l’étranger menaçant ou inquiétant. Ce n’est pas cela, c’est bien qu’en +vérité ils ne croient pas à l’étranger menaçant ou inquiétant; c’est +qu’en vérité ils se croient seuls au monde et aussi autorisés à se +quereller ou excusables de le faire que s’ils étaient seuls sur la +terre. + +Les âpres querelles intérieures sont symptôme de Pacifisme et le +Pacifisme est symptôme de décadence. C’est en songeant aux peuples qui +ont été dans cet état que Proudhon disait avec une sorte de férocité, +que, du reste, il aimait trop: «Toute nation incapable de s’organiser +politiquement et dans laquelle le pouvoir est instable est une nation +destinée à la consommation de ses voisins. Comme celle qui ne saurait ou +ne voudrait faire la guerre, ou qui serait trop faible pour se défendre, +elle n’a pas le droit d’occuper une place sur la carte des États, elle +gêne; il faut qu’elle subisse une suzeraineté. Ni la religion, ni la +langue, ni la race ne sont ici de rien; la prépondérance des intérêts +domine tout et fait loi. Droit de la force, droit de la guerre, droit +des gens, droit politique, deviennent alors synonymes: là où manque la +force, le gouvernement ne tient pas et la nationalité encore moins. +Droit terrible, direz-vous, droit regnicide, dans lequel on hésite à +reconnaître une forme de la justice! Eh! non! Pas de vaine sensibilité! +Souvenez-vous que la mort de l’État n’entraîne pas celle des citoyens et +qu’il n’y a pas de pire condition pour ceux-ci que celle d’un État +décrépit et déchiré par les factions. Quand la patrie est réfractaire à +la liberté, quand la souveraineté publique est en contradiction avec +celle du citoyen, la nationalité devient un opprobre et la régénération +par les forces étrangères une nécessité.» + +De cette page où il y a trop d’éloquence, ne retenons que ceci. Les +querelles intérieures qui s’exagèrent à mesure que le péril extérieur +est plus grand; les querelles intérieures qui s’exagèrent jusqu’à faire +absolument oublier le péril extérieur; les querelles intérieures qui +s’exagèrent jusqu’à faire nier le péril extérieur; les querelles +intérieures qui ont besoin que le péril extérieur soit oublié et nié et +qui le nient pour durer, sont causes et effets de décadence nationale +profonde. On peut dire que la vitalité intérieure est en raison directe +de la préoccupation des choses étrangères. Il n’y a rien de plus +national que les affaires extérieures. Des élections conservatrices, +antisocialistes, nationalistes, impérialistes, comme celles d’Allemagne +en 1907, sont une défaite autrichienne et une défaite française, +analogues à Sadowa ou à Sedan. C’est Bismarck qui l’a dit: «Le souci des +choses du dehors doit prédominer; les choses du dehors doivent être +placées au-dessus de toutes les autres». Au fond la vérité en politique +est ceci: _il n’y a que la politique étrangère_.--Évidemment, puisque la +politique intérieure doit être menée, sinon en raison, du moins en +considération continuelle des choses du dehors. Comment devons-nous +vivre? avec notre caractère national, avec nos idées générales que nous +tendons à réaliser, mais de telle sorte qu’aucune de nos démarches en ce +sens ne nous affaiblisse du côté de l’étranger. Tout le problème est là. +Les peuples qui méconnaissent ces vérités élémentaires ou qui n’y +songent jamais parce qu’elles les gênent, sont en décadence manifeste. + +Remarquez encore et en dernier lieu combien la décadence en ses formes +vulgaires pour ainsi dire et grossières, très sensible à tous les +regards et comme palpable, se rattache à cette question du pacifisme. La +décadence, sous ses formes vulgaires et à la portée de tous les +prédicateurs, consiste en ceci: chacun, dans une nation, ne songeant +qu’à son intérêt personnel, se met soigneusement du côté du plus fort. +Il se forme ainsi un parti, et c’est celui du roi, ou celui du «tyran», +ou celui des chefs de la république. Ce parti, profitant du besoin que +les chefs ont de lui, s’il s’agit d’une république ou d’une tyrannie, +profitant simplement de la complaisance du roi, s’il s’agit d’une +monarchie, complaisance qu’il a su capter en flattant ses passions, soit +religieuses, soit tout autres; ce parti exploite le pays comme terre +conquise; il se fait donner tout ce qui dans ce pays rapporte quelque +chose sans demander trop d’efforts. Il dit et c’est son seul principe: + + Nul n’aura des emplois hors nous et nos amis. + +Il veut qu’il y ait pour lui passe-droit continuel dans la distribution +des faveurs, passe-droit et contre-droit continuel dans les arrêts de la +justice, exemption pour lui de toutes les charges un peu lourdes et +réserve à lui faite de tous les profits de tous genres. Pour en parler +avec familiarité, le gouvernement est pour lui un bureau de placement; +et pour en parler en beau style, «la république est une dépouille», +comme a dit Montesquieu. + +A procéder ainsi, qu’arrive-t-il? Il arrive que tout s’énerve, +administration, justice, armée, police. Du moment que le seul moyen +«d’arriver» est de plaire, chacun veut plaire et personne ne songe à +travailler avec zèle, ni même à faire correctement son métier. Tout le +monde se presse, pour y entrer, à la porte de ce parti qui dispose de +tout sans demander de mérite et qui ne s’est donné que la peine de +plaire; et il multiplie ainsi le nombre des imméritants que l’on +pourvoit et des incapables que l’on nantit. Il ne s’agit pour les uns +que de continuer à plaire; et pour les autres que de plaire à ceux qui +ont plu; et pour d’autres encore qu’à s’efforcer de plaire à ceux qui +commencent à être agréés de ceux qui depuis longtemps sont en possession +de faveur. Ceux-là même, toujours en nombre assez considérable, il faut +le reconnaître à l’honneur de l’humanité, qui, par dignité, ne veulent +pas entrer dans la société de favoritisme, dans le syndicat de +flagornerie, et dans le bureau de placement pour bons à tout faire, +ceux-là même, découragés par tant de passe-droit, par tant d’hommes qui +passent devant eux à bride abattue sans autre mérite que d’être bien vus +en haut lieu, ne sont plus que corrects quand ils pourraient être zélés, +ponctuels quand ils pourraient être initiateurs et réguliers, quand ils +pourraient être énergiques. Tout s’énerve, administration, justice, +armée, police; tout s’énerve et se stérilise. Une partie de la nation et +celle qui devrait diriger l’autre est en une sorte de léthargie, dont +elle ne s’éveille que pour s’occuper de politique militante, +c’est-à-dire de la seule chose qui ne devrait jamais l’occuper. + +Voilà un des aspects de la décadence d’un peuple.--Nous voilà bien loin +du Pacifisme. Non pas! Le Pacifisme ici sert d’excuse et en servant +d’excuse il se confirme lui-même et se fortifie d’une manière très +dangereuse. Ces hommes qui se partagent la république comme une +dépouille, pour répéter les fortes expressions du philosophe, se disent +_pour s’excuser_: nous n’agirions pas ainsi, si le pays courait un +risque; mais il n’en court aucun; la paix est assurée; rien ne nous +menace. Que chacun fasse son affaire en usant de ses protecteurs et de +ses amis, le mal n’est pas grand. Que même il en résulte un certain +abaissement général et chez ceux-là même qui n’emploient pas ces moyens +un découragement et un abandonnement qui eux-mêmes sont une déchéance; +et que par conséquent il y ait partout une manière, nous l’accordons, de +dégradation; ce ne serait important que si nous étions à la veille d’une +guerre; ce ne serait important que si nous étions des Romains. Nous ne +sommes pas des Romains; non; dans aucun sens du mot; mais c’est que nous +n’avons pas besoin de l’être. Annibal n’est pas à nos portes...» + +Ce n’est pas parce que l’on fait ce raisonnement que l’on est mauvais +citoyen; mais c’est parce qu’on est mauvais citoyen et qu’on sent qu’on +l’est qu’on fait ce raisonnement; mais ce raisonnement lui-même a son +influence à son tour, et servant d’excuse à des consciences vacillantes, +il les amollit encore. Plus on se sent coupable, plus on le fait, et +plus on le fait, plus on devient facilement coupable, plus on glisse à +le devenir. + +La vérité est que l’on n’est jamais autorisé à dire que la paix durera +et que les faiblesses de l’état de paix nous sont permises. Il faut +reprendre les paroles de Proudhon en les généralisant et il faut dire, +non seulement qu’un peuple qui ne sait pas s’organiser politiquement est +destiné à la consommation des autres peuples, mais que tout peuple qui a +de mauvaises mœurs politiques est destiné à la consommation des autres +peuples. Entre peuples le mot d’Horace n’est plus juste, comme il l’est +entre hommes, et il faut le rectifier. Horace appelle les hommes +médiocres: «_fruges consumere nati_, nés pour manger». Les peuples +médiocres sont _fruges dare nati_--ils sont nés pour être mangés. Il y a +toujours, plus ou moins loin, pouvant se rapprocher brusquement, une +gueule ouverte, toute prête à happer le fruit trop mûr qui se laisse +tomber. + +Ce qu’il y a de curieux à constater sur cette affaire, ce sont les +enseignements de la victoire et de la défaite. Tel peuple se relève +parce qu’il a été vaincu; tel peuple s’abandonne parce qu’il a été +vaincu; tel peuple toujours invaincu et pour ainsi dire invincible à +cause de sa situation géographique, ne s’abandonne jamais. La Prusse est +devenue grande parce qu’elle a été vaincue à Iéna et n’a jamais accepté +sa défaite; elle devrait mettre Iéna au premier rang de ses jours de +gloire et l’honorer pieusement dans ses fastes. La France semble +s’abandonner depuis Sedan ou du moins depuis la génération qui est venue +après celle qui avait vu Sedan; la défaite l’a découragée. L’Angleterre, +que la sécurité devrait endormir, ne s’endort jamais et se pousse +toujours vers des destinées plus vastes. L’Amérique, encore plus sûre de +n’être pas envahie, ne puise dans sa sécurité qu’une ambition +impérialiste qui s’accroît de jour en jour et qui semble devoir devenir +formidable. + +Et rien n’est fixe, arrêté, constant, tout au moins de manière qu’on +puisse prévoir, dans ces choses obscures. Il semble qu’il y ait comme +des échanges entre le caractère des peuples. Le caractère qu’avait +l’Allemagne jusqu’au commencement du XIXe siècle, c’est la France qui +semble l’avoir maintenant, et le caractère qu’avait la France, c’est +l’Allemagne qui l’a aujourd’hui. Le peuple conquérant prend toutes les +allures de peuple pacifique, et le peuple pacifique toutes les allures +et même la mentalité complète de peuple conquérant et impérialiste. On +perd pied ici; et le regard qui voudrait percer les ombres de l’avenir +s’égare un peu. Revenons aux rapports du pacifisme et de la décadence, +et disons pour résumer: le Pacifisme, en son outrance du moins, le +Pacifisme obstiné et triste, le Pacifisme timide et effrayé, est un +symptôme certain de décadence; il est comme son allié insidieux et +flatteur; il l’excuse, il la caresse, il l’adule, il lui donne de +favorables noms et de beaux titres; il l’entretient soigneusement; il +lui persuade qu’elle est belle, il lui persuade qu’elle est salutaire; +il lui persuade qu’elle est le vrai; il l’agrandit; et il l’éternise ou +tout au moins la prolonge, dans l’adoration de soi; il lui fait croire +qu’elle est la civilisation elle-même. + +Rien qui soit plus maître d’erreur que ce mot civilisation; car par +civilisation on peut tout entendre et tout est civilisation. + +Pour les uns, parce qu’ils sont artistes, ou croient l’être, la +civilisation c’est les beaux-arts, beaux tableaux, belles statues, +belles musiques, et tant que l’on produira tout cela, qui pourrait +parler de décadence et nier que le peuple qui produit tout cela soit à +la tête de la civilisation humaine? + +Pour les autres, la civilisation ce sont les idées philosophiques, la +force d’esprit qui permet d’avoir des conceptions bien générales sur +l’homme et sur l’univers. + +Pour d’autres, c’est la perfection du système politique; et par exemple +l’avènement de la démocratie dans un peuple marque que ce peuple marche +en tête de la civilisation et que le drapeau lui en a été confié. + +A vrai dire, personne ne sait ce que c’est que la civilisation et où +elle est. Personne ne sait, à partir d’un certain degré, à partir d’un +certain point, à partir du moment où l’homme cesse d’être un animal +errant et se fixe avec des coutumes constantes qui deviennent des lois, +s’il marche vers la civilisation ou si ce qu’il appelle de ce nom et +vers quoi il tend ne le trompe pas. On sait à peu près ce que c’est que +la barbarie, et l’on appelle légitimement civilisation le fait d’en +sortir; mais une fois qu’on est sorti de la barbarie, quelle est, à +continuer, la vraie voie de la civilisation et la voie de la +civilisation vraie, c’est sur quoi il y a des incertitudes, s’il ne faut +pas dire que c’est sur quoi plane l’obscurité. + +Or, si nous nous en tenions, provisoirement, à cette simple définition: +«la civilisation est le fait de sortir de la barbarie», sait-on bien une +chose et s’en doute-t-on? C’est que la civilisation c’est la guerre; +c’est que c’est la guerre qui a fait la civilisation elle-même! Il faut +le savoir, il faut en être absolument sûr. Comment, en effet, les hommes +ont-ils pu passer de la barbarie à la civilisation? Il n’y a pas, il ne +peut pas y avoir de doute sur ce point. Ils sont passés de la barbarie à +la civilisation: 1º en se concentrant; 2º en se fixant. Épars à travers +plaines et vallons, ils restaient sauvages, sans liens entre eux, sans +solidarité, sans efforts communs, vivant isolément, tout au plus par +familles, de cueillette, de chasse et de pêche, tantôt dans un lieu, +tantôt dans un autre. Qui les a concentrés? Le besoin de se défendre ou +d’attaquer. Une famille, pour attaquer, s’est unie à une autre. +Concentration. La concentration a amené la fixation; car on ne peut +guère être concentrés si l’on n’est pas fixes. Voilà donc, soit pour +attaquer, soit pour se défendre, des hommes concentrés et fixés sur un +point du globe. Voilà une cité. + +Cité, civilisation. Dès qu’il y a cité il y a commencement de +civilisation: règlements ou lois fixes, discipline, droit oral ou écrit, +justice élémentaire et administration élémentaire de la justice, +beaux-arts naissants, qui sont le produit des premiers loisirs que +procure la sécurité, etc. Tout cela est né de la guerre offensive ou +défensive et par conséquent de la guerre offensive, puisque sans +celle-ci l’autre n’eût pas commencé. Le premier fondateur de la +civilisation c’est le sauvage qui s’est fait bandit; le premier +fondateur du droit c’est celui qui a violé le droit; et en un mot le +premier fondateur c’est le destructeur. + +Du reste il y a eu en cela tant d’actions et de réactions qu’il est +impossible et qu’il est inutile de faire des distinctions entre offense +et défense. Il est arrivé certainement que l’offenseur, qui obligeait +les assaillis à se civiliser pour se défendre, ne se civilisait pas +lui-même, continuait son métier de bandit errant, sans se douter de ce +qu’il avait fait, de ce qu’il avait créé, à savoir une force contre lui; +puis rencontrait un jour ceux qu’il avait civilisés sans le savoir et +était non seulement vaincu et chassé, mais asservi par eux. + +Il est certainement arrivé, par contre, que, suffisamment intelligent, +l’agresseur, le bandit, au lieu d’imposer la civilisation à l’assailli +sans la prendre, se l’est donnée à soi-même sans la suggérer et a +compris que, pour pouvoir continuer, il fallait se concentrer, se fixer +en un lieu fort où l’on reviendrait après chaque algarade, et être très +discipliné et réglé en sa police intérieure. Les Romains se figuraient +que c’est ainsi qu’ils avaient commencé. + +D’autres fois il est arrivé que les assaillis, pour se défendre de tels +assaillants, se mettaient sous la protection d’autres assaillants: +«Protégez-nous; nous vous nourrirons; gouvernez-nous; nous vous +nourrirons. A vous le labeur militaire, à nous le travail de chasse, de +pêche ou d’agriculture.» + +Dans tous les cas, de toutes ces organisations, d’où toute civilisation +devait sortir, la cause première était la guerre, la cause première +était la violence, la cause première était _un emploi de la force contre +les hommes_. Le jour où la force a été employée, non contre les +puissances de la nature à neutraliser ou à capter, non contre les +animaux à écarter comme dangereux ou à domestiquer comme utiles; mais +contre les hommes; ce jour-là et ce jour-là seulement, la civilisation +est née; de quoi? de ce qu’elle était nécessaire. + +C’est ce qui a fait dire très justement à Steinmetz: «Sans agressivité +les singes se fussent enfuis sur les arbres et il n’eût pas existé +d’humanité.» C’est ce qui a fait dire à Spencer: «Sans la guerre l’homme +se cacherait encore dans les cavernes et se nourrirait encore +grossièrement.» C’est ce qui a fait dire spirituellement à Edmond About: +«C’est la guerre qui a mis sur la voie de ses grandes destinées, +l’homme, sous-officier d’avenir dans la grande armée des singes.» + +Or, n’y a-t-il pas au moins présomption pour que ce qui a été cause +première de la civilisation en soit indéfiniment élément considérable et +essentiel? La guerre c’est chaque peuple bandit pour un autre peuple ou +pour tous. Eh bien! mais le bandit est nécessaire. Si c’est le bandit +qui a créé la civilisation, c’est le bandit qui la soutient. Si c’est le +bandit intérieur qui fait qu’il y a des lois, une justice et une +magistrature, et aussi, notez-le, des prédicateurs et des moralistes, +c’est le bandit extérieur qui fait qu’il y a forte connexion nationale +et effort pour rester au niveau de la civilisation générale. + +La pensée de tout peuple soucieux de ne pas mourir, c’est: «Ne +redevenons pas sauvages; ne redevenons pas primitifs; soyons au premier +rang des civilisés.» Mais pourquoi a-t-il cette pensée? Parce qu’il sait +ou parce qu’il sent que, s’il a fallu que les primitifs se civilisassent +pour ne pas disparaître, il ne faut pas, sous peine de disparaître, +redevenir primitifs. + +Et la preuve c’est que ceux-là qui ont un désir plus ou moins précis de +régression vers un état primitif plus ou moins précisément imaginé, les +Rousseau, les Tolstoï, sont précisément les mêmes qui se soucient très +peu de patriotisme et du plus ou moins haut rang que doit occuper leur +pays dans l’ensemble des nations et de la plus grande ou moindre +indépendance et autonomie qu’elle doit conserver. + +La guerre fut créatrice de civilisation et elle en est gardienne. Elle +en fut créatrice pour les raisons que nous avons vues plus haut; elle en +est gardienne parce qu’elle rappelle indéfiniment aux hommes qu’à +déchoir on meurt, la guerre existant. + +Certainement on mourrait de décadence, même la guerre n’existant pas. On +mourrait de dévotion aux intérêts purement matériels, laquelle +entraînerait rapide dépopulation et venue à rien; on mourrait de +poursuite sans aucun frein des jouissances physiques, laquelle amènerait +une rapide détérioration de la race; on mourrait de toutes sortes de +façons; mais lentement, insensiblement et sans s’en apercevoir. La +guerre fait qu’on s’en aperçoit. Elle donne le coup de cloche qu’il est +loisible et qu’il est salutaire de considérer comme un glas. Certains +peuples ne comprennent pas l’avertissement de cette cloche-là ou ne s’en +aperçoivent un temps que pour l’oublier très vite. C’est qu’ils sont +condamnés; mais en thèse générale la guerre fait son office; elle obéit +à sa mission et elle la soutient; elle crie aux peuples: «Ne vous +laissez pas devancer dans la route de la civilisation; plus lentement +qu’autrefois, mais tout de même, il y va de la vie.» + + * * * * * + +La guerre a été la créatrice de la civilisation; elle en est encore la +gardienne; ne faudrait-il pas aller plus loin et dire qu’elle continue +et qu’elle continuera toujours de la créer? Peut-être bien; car après +tout que fait-elle? Elle vérifie les peuples, au sens précis du mot: +elle constate quels sont les peuples qui sont de vrais peuples et quels +sont ceux qui n’en ont plus que l’apparence; et, sur cette vérification, +elle les classe en peuples condamnés et en peuples vivaces, en peuples +du passé et en peuples de l’avenir; et enfin elle supprime les peuples +décrépits comme on coupe les branches mortes, et elle laisse subsister, +agrandis et plus forts, les peuples vivants et vivaces. C’est la +sélection naturelle entre peuples, analogue à la sélection naturelle +entre espèces. + +Supposez que par un artifice qui reste à trouver ou par un décret d’une +puissance supérieure à l’humanité, la guerre disparaisse, comment la +sélection entre peuples se ferait-elle? Comment les peuples capables de +développement se développeraient-ils? Comment les peuples vrais se +distingueraient-ils des peuples faux, c’est-à-dire, des peuples +_désormais_ faux, des peuples qui, après avoir vécu véritablement, ne +vivent plus que d’une façon factice, conventionnelle, et ne sont plus +que des expressions géographiques? Supposez, avant la troisième guerre +punique, Jupiter abolissant la guerre. Carthage subsiste; elle subsiste +éternellement. Est-il bon que Carthage subsiste, qu’un peuple barbare et +évidemment destiné à rester barbare, avec sa religion féroce et son art +monstrueux et son ignorance de toute littérature et de toute +philosophie, subsiste, intangible, quand Rome est déjà désignée par sa +haute intelligence à être la reine du monde et, tout compte fait, sa +bienfaitrice? La guerre choisit entre les peuples et elle choisit les +meilleurs; la guerre est aristocratique au sens le plus beau et le plus +pur que puisse avoir ce mot. La guerre est l’aristocratie la plus +«ouverte» de toutes les aristocraties «ouvertes». Elle met au concours +les hautes places de l’humanité. Elle veut qu’il y ait une élite et elle +discerne cette élite. Elle est énergiquement antiégalitaire et +antisocialiste. Elle promet le monde aux forts; ce n’est pas brutal, +c’est intelligent et providentiel. + +Car qui sont les forts? Ce sont les intelligents, les prudents, les +prévoyants, les actifs, ceux qui ne s’endorment pas, ceux qui ne se +découragent pas; ceux pour qui un revers est une excitation et un +réconfort, ceux pour qui une victoire est, non pas un enivrement, mais +une leçon au contraire de nouveaux devoirs envers soi-même, de +modération, de recueillement et de bonne économie du succès. Entre dix +hommes pris au hasard, celui qui aurait toutes les qualités que nous +venons d’énumérer ne serait-il pas celui que vous désigneriez pour +commander aux autres, et dans leur intérêt plus que dans le sien, et +selon son mérite, mais surtout pour le commun bien? Ce que vous feriez, +obéissant à votre conscience, dans un état bien réglé, pour un homme, +qui peut le faire entre les nations pour un peuple? La guerre seule ou +Dieu. + +Si des mystiques ou des lyriques ont dit de la guerre qu’elle est le +jugement de Dieu, c’est pour cela. Leur façon de parler n’est qu’une +transposition de langage naturel en langage mystique. Ils ont voulu dire +et ils ont dit que la guerre faisait œuvre bonne, l’œuvre que Dieu +ferait s’il était assuré qu’il s’occupât des affaires humaines. + +Oui, la guerre est aristocratique et elle l’est de bien des manières qui +sont toutes bonnes. Entre les nations elle distingue celles qui sont +saines; entre les hommes elle distingue ceux qui sont énergiques et qui +ont conservé toute leur énergie parce qu’ils sont purs. Le soudard +débauché est une légende. Très certainement il a existé et il existe +encore. Seulement, et de plus en plus à mesure que l’humanité avance, +une armée composée de soudards débauchés, eût-elle un succès d’un jour, +sera réduite à rien et comme mise en loques par une armée de sobres, de +patients, d’obstinés et d’hommes entraînés par tous les sports exclusifs +de la débauche. _Abstenuit venere et vino._ Cette devise des athlètes +antiques est la devise des armées modernes destinées à la victoire; et +du reste, si cela est vrai de la guerre scientifique actuelle et à +venir, ç’a été toujours vrai et c’est d’une vérité générale. + +Un professeur allemand, Jœger, disait en 1870, dans la candeur de son +âme: «La morale comptera un triomphe de plus quand Paris sera détruit.» +Certes cet homme est un féroce innocent. Cependant, quand vous lui aurez +prouvé, ce qui ne sera pas difficile, que Berlin est aussi corrompu que +Paris, sinon plus, il vous répondra: «Les hommes qui, malgré cette +corruption, sont assez forts pour vous vaincre sont démontrés plus forts +et plus sains que vous. C’est n’être pas envahi par la corruption que de +se tenir, en quelque sorte, au-dessus d’elle.» Et il aura tort encore +dans l’espèce, une victoire isolée et une défaite isolée tenant à bien +des circonstances, à bien des contingences dont il ne faut tirer aucune +conclusion générale; mais, à considérer l’histoire entière du monde +telle que nous la connaissons, n’apparaît-il point que ce ne sont pas +les peuples les plus bas dans l’échelle de l’être qui ont triomphé? Ce +n’est pas la morale seule qui triomphe, non; mais c’est une combinaison +de qualités physiques, de qualités intellectuelles et de qualités +morales, où il est bien certain que la moralité a sa part considérable. +La moralité toute seule ne triomphe de rien du tout, nous le +concéderons; mais si les qualités physiques n’aboutiraient à rien sans +les qualités intellectuelles, qualités physiques et qualités +intellectuelles seraient certainement insuffisantes sans le concours +d’une très solide santé morale. + +Le monde semble donc promis et réservé aux peuples qui seront, en +proportions variables selon les temps, robustes, intelligents et moraux. +Est-ce si mauvais? Aimeriez-vous mieux qu’il fût réservé aux débiles, +aux sots et aux immoraux? + +Vous aimeriez mieux qu’il le fût aux plus vertueux, strictement. Cela +est respectable. Cependant la vertu sans intelligence n’a pas de force +organisatrice suffisante, et il s’agit d’organiser et de gouverner. Même +la vertu avec l’intelligence, très vénérable, ne se ferait point +vénérer, n’imposerait point le respect, et il s’agit de faire respecter +les forces organisatrices et les forces moralisatrices. Un peuple de +Spartiates intelligents est donc toujours désigné pour dominer sur le +monde ou sur une partie considérable du monde, et cela, quoique n’étant +pas de pure justice, est d’une justice relative, et de la justice +relative peut-être la plus haute qui puisse s’exprimer et s’exercer dans +le monde humain. + +On considère toujours la guerre comme un simple jeu de la force, et il +n’est pas douteux qu’elle ne soit cela; seulement on ne néglige qu’une +chose, c’est d’analyser ce mot de force qu’on emploie et aussi la chose; +on néglige de se demander de quoi se compose la force. Eh bien, mais, +elle se compose de vertus. Elle ne se compose pas uniquement de vertus; +mais elle se compose surtout de vertus. Car d’abord elle se compose de +sang-froid, de courage, de patience, d’abnégation et d’esprit de +sacrifice; elle se compose de cela en soi; et de plus elle se compose de +vertus auxiliaires, qui sont conservatrices et accumulatrices des +précédentes. Il ne suffit pas d’avoir, au cours de la campagne, courage, +sang-froid, patience, abnégation et esprit de sacrifice; il faut, +pendant des années et des siècles avant la campagne, avoir eu caractère +réfléchi, concentration morale, gravité de caractère et de mœurs, forte +discipline intellectuelle et morale, respect des aïeux et désir profond +de les continuer dignement; il faut tout cela pour que les qualités dont +se compose la force se soient conservées et accumulées. + +Que de choses donc, et dignes de tout respect, dans la force, aussitôt +qu’on se donne la peine d’examiner ce qu’il y a dedans! On peut détester +la force quand on la regarde; on est forcé de la respecter et de l’aimer +quand on la pénètre. A l’analyser et à bien voir tout ce qu’elle +contient, on est contraint de dire à celui qui l’incrimine: + + Oh! ciel! que de vertus vous me faites haïr! + +Or qui prouve la force et par conséquent toutes les vertus qu’elle +contient et dont elle est comme nourrie? La guerre seule. «La guerre est +un conflit de forces.»--Fort bien! vous venez de dire qu’elle est un +concours de vertus. La voilà justifiée.--Mais il y a vertus pacifiques +et vertus guerrières, et celles-là combien plus aimables et plus +respectables que celles-ci!--Est-ce bien vrai? Citez-moi une vraie +vertu, une forte vertu pacifique qui ne soit pas une vertu guerrière. +L’amour du devoir, qu’est-ce que c’est en pratique et en vertu +agissante? C’est la ferme volonté de faire tout ce qui peut être utile, +non à soi mais à ceux qui nous entourent et à qui nous devons de la +reconnaissance, et avec qui nous sommes solidaires. C’est la vertu +sociale par excellence, et c’est à cette vertu que la guerre fait appel +quand le pays est en danger ou a besoin d’un accroissement sans lequel +il tomberait en danger. + +L’amour de la famille n’est pas autre chose que le désir ardent que la +race se prolonge et se développe, et ce n’est pas à un autre sentiment +que la guerre fait appel quand elle vous crie: _Pro aris et focis!_ + +Le sentiment de l’amitié, pour peu que vous l’élargissiez, et nous vous +prierons de remarquer que, non élargi, il n’est pas autre chose que +l’égoïsme, est l’amour de tous ceux qui ont avec vous des rapports +étroits d’origine, de langue commune, de mœurs communes, de traditions +communes, et c’est à ce sentiment encore que la guerre fait appel quand +il s’agit, songez-y bien, de savoir si un certain nombre de vos amis +resteront vos concitoyens ou deviendront des hommes contre lesquels vous +pouvez être amenés à vous battre à coups de canon. + +On pourrait faire le tour de toutes les vertus pacifiques et reconnaître +que presque toutes sont les germes de vertus guerrières, ou plutôt sont +des vertus guerrières au repos et attendant le moment des vertus +guerrières en action, seul cas où elles se remplissent en quelque sorte +et se consomment et s’exercent dans toute leur puissance. + +En vérité, comme vertus pacifiques décidément non guerrières, il ne +resterait que les qualités d’homme de salon, de brillant causeur, de +joueur de flûte et d’amphitryon obligeant. La guerre est le jeu de la +force, et c’est-à-dire qu’elle est un concours ouvert entre toutes les +vertus humaines, à l’exception des négligeables, et qu’elle donne le +prix à ceux des hommes qui en ont le plus. + +De là, et nous y venons maintenant, parce que maintenant cela deviendra +clair, de là ce que nos philosophes ont appelé le _droit de la force_. +L’expression est nouvelle, ne datant peut-être que de Proudhon, en tout +cas, s’il ne l’a pas inventée, ne remontant pas au delà du milieu du +XIXe siècle. Autrefois l’on opposait toujours le droit à la force et la +force au droit, et l’on sait assez que «le droit du plus fort» était la +plus violente des ironies que l’on pût imaginer. + +Machiavel lui-même n’a pas institué la théorie du droit de la force. Il +se contente d’_ignorer_ le droit ou plutôt de n’y jamais songer. Il +suppose que tous les hommes sont également injustes, également désireux +de triompher par tous les moyens, et il indique quels sont les plus +intelligents de ces moyens. Il se tient, volontairement ou non, en +dehors de la question du droit. On cite de lui ce mot qui approche de la +question: «C’est la force qui donne les titres et non les titres qui +donnent la force», et le mot est à retenir; mais il est une simple +constatation de faits; tout ce que l’on peut dire, c’est que c’est une +constatation faite par un esprit philosophique. + +Hegel n’a hasardé en somme que l’identité du réel et du rationnel dans +l’histoire. On ne sait qu’il était rationnel, que de ce qui s’est +réalisé. Ce qui s’est réalisé _devait_ être, puisqu’il a été, et donc il +était _bien pensé_ avant sa réalisation; il était une idée juste. Ce qui +ne s’est pas réalisé _pouvait_ se réaliser, mais comme il ne s’est pas +réalisé, on n’a aucun moyen de savoir s’il était réalisable, et donc +s’il était une idée juste, s’il est une idée juste maintenant encore; et +même quand on dit seulement qu’il _pouvait_ se réaliser ou qu’il _peut_ +se réaliser, on ne fait qu’un rêve, on dit une chose dont on n’a aucun +moyen de prouver même la probabilité. Donc ce qui est arrivé porte seul +en lui sa preuve de rationalité. Il s’est prouvé comme idée en devenant +fait; il s’est prouvé comme idée juste en devenant fait réel. Cela +revient à dire en langage commun que tout ce qui a eu lieu avait lieu +d’être, que tout fait a eu sa raison; mais cela ne veut pas dire que +tout fait a eu sa raison morale et que tout fait est légitime du moment +qu’il est. Hegel tend vers cette conclusion et même il l’exprime +presque; mais sa démonstration n’y amène pas précisément. Elle roule sur +l’idée de raison et non sur l’idée de droit, et par conséquent elle +investit la force de raison, non pas de droit; elle la montre comme bien +pensante, non comme pensant moralement; elle la montre comme contenant +une idée juste, non une idée de justice. + +Proudhon nous semble le premier qui ait cru que la force contenait _son_ +droit et même contenait _le_ droit. Pascal avait dit là-dessus un de ces +mots d’éternité, comme il en trouvait si souvent: «Ne pouvant fortifier +la justice, ils ont justifié la force.» C’est justement ce que Proudhon +a fait, non pas pour la force sociale, dont parlait Pascal; mais pour +toute force quelle qu’elle fût et quelle qu’elle soit. Pour lui, il n’y +a pas besoin de chercher à fortifier la justice; c’est la force +elle-même qui est la justice; et il n’y a pas besoin de justifier la +force, car elle est juste; seulement il faut montrer qu’elle est juste, +et c’est ce qu’il fait. + +Bien d’autres après lui, particulièrement en Allemagne et surtout depuis +1870, ont développé cette idée avec intrépidité et souvent avec encore +moins d’atténuations que Proudhon n’en avait apporté. Voici, sans entrer +dans les détails de leurs textes, l’ensemble de leurs considérations. + +On a dit: «Le droit doit primer la force»; on a dit: «la force prime le +droit»; on a dit: «la force crée le droit.» La formule la plus vraie et +la moins contestable est celle-ci: «la force _déclare_ le droit». +Qu’est-ce que le droit, car nous ne nierons pas que le droit existe. Le +droit est la possession, admise par la raison, déclarée conforme à la +raison par la raison, déclarée raisonnable par la raison, d’une chose +qui est objet d’un désir. Ai-je droit à la vie? La raison répond: oui; +parce que mon désir de vivre est raisonnable en soi, ne blesse en rien +la raison, qu’elle n’a rien à y objecter, qu’elle renoncerait à +elle-même et se sentirait devenir sophisme si elle le contestait. Fort +bien. Mais jusqu’où va mon droit à la vie? Jusqu’à ce point où ma vie +empiéterait sur la vie d’un autre; car de cet autre la raison affirme +aussi qu’il a droit à la vie, ou du moins elle n’a aucune objection à +faire au désir qu’il a de vivre. Mais il se trouve, et ce n’est pas ma +faute, puisque ma nature est ainsi, que j’ai besoin pour vivre de la vie +de cet autre. Cet autre est un mouton. J’ai besoin qu’il meure pour que +je ne meure point. Est-ce mon droit de le tuer? Oui, dit la raison, avec +répugnance; mais cependant, oui, dit la raison; car si le mouton a droit +à la vie, vous y avez droit aussi. Qu’est-ce à dire? que deux droits se +heurtent et que la force les départage; que deux droits se heurtent et +que, pour ce qui est de savoir où est le droit définitif, c’est la force +qui en décidera. La force déclare le droit. + +Ai-je droit à ce champ, à cette pièce de terre? La raison répond: «Si +vous en avez envie et que personne n’en ait envie, c’est évident.» + +--Mais si un autre en a envie, que devient mon droit? + +--Il est assez juste qu’il subsiste si l’autre n’en a eu envie qu’après +vous, et alors que, en vous installant sur cette terre, vous aviez +marqué le désir que vous en aviez. C’est ce que nous appellerons le +droit de premier occupant. + +--Mais si l’autre persiste dans son désir, déclaré par vous illégitime? + +--Vous pouvez le repousser par la force; vous êtes en droit de légitime +défense. + +--Mais si je suis le plus faible? + +--Faites appel à la force sociale. + +--Qu’est-ce que la force sociale? + +--C’est la force que, dans certains cantons de la terre, les faibles ont +constituée par leur union pour se défendre contre les forts. + +--De sorte que je n’ai, pour défendre mon droit, que ma force si elle +est suffisante ou la force des faibles coalisée contre les forts? + +--Évidemment! Quoi autre? + +--Mais dans tous les cas c’est la force qui indique le droit; c’est ou +ma force à moi ou une force que j’emprunte, et, sans l’une ou sans +l’autre, mon droit n’existera que dans mon idée et n’aura rien de réel. + +--Certainement; le droit est le droit; mais il n’est sensible, il n’est +palpable, il n’est visible, il n’est reconnaissable et reconnu, il n’est +réel que déclaré par la force. En dehors de l’action de la force, il +n’est le droit qu’en puissance. + +--Et là où il n’y a pas de force sociale, c’est-à-dire de peuple à +peuple, où est le droit? + +--Il est le même, exactement. + +--C’est-à-dire? + +--C’est-à-dire qu’un peuple a droit sur tout ce qu’il désire quand il ne +contrarie pas le désir d’un autre peuple. + +--Et s’il le contrarie? + +--L’autre peuple a à démontrer l’antériorité de son désir indiquée par +l’antériorité de sa possession ou d’un commencement de possession. + +--Si le peuple assaillant n’en tient compte? + +--Le peuple assailli a, comme tout à l’heure l’homme lésé, le droit de +se défendre par la force. + +--S’il est plus faible? + +--Il a le droit de recourir à la force sociale. + +--Quelle force sociale? Il n’y a pas de force sociale entre les nations. + +--Si, il y en a une; mal constituée; mais il y en a une. La force +sociale c’est la coalition des faibles contre les forts. Il y a cette +force sociale internationale qu’un faible peut appeler à son secours un +autre faible ou deux ou trois contre le fort qui l’assaut. + +--S’il ne trouve pas d’allié? + +--S’il est faible de soi et s’il ne trouve pas d’allié, c’est son droit +même qui devient douteux. Il peut exister; mais il n’a aucun moyen de se +manifester, de se faire voir. C’est un droit réduit au désir, et s’il +est bien naturel de prendre tous ses désirs pour des droits, il est +étrange aux yeux de la raison qu’on dise «droit» quand il n’y a que +«désir». Vous possédez cette terre et vous désirez la garder; mais +personne n’a le désir que vous la gardiez, en effet, ni celui qui vous +attaque, ni tous ceux qui ne vous attaquent point mais qui, ne voulant +pas vous défendre, vous attaquent à leur manière, vous condamnent, +prononcent cette sentence que vous devez perdre votre procès. Il y a +lieu de dire que votre droit est douteux. Il se rapproche tellement +d’une simple prétention qu’il s’évanouit. + +--Donc force personnelle ou force empruntée, c’est toujours la force qui +constitue le droit? + +--Ou tout au moins qui le déclare, qui dit où il est. + +--C’est étrange. Quelque chose proteste. + +--Peut-être; mais prenez la question à un point de vue un peu différent; +c’est bien la même du reste. Un peuple vagabond, un peuple errant occupe +ou plutôt parcourt une immense étendue de territoire, sans le cultiver, +sans l’exploiter, sans l’_approprier_. Un peuple sédentaire et +cultivateur, à l’étroit dans son pays à lui, essaime, colonise, envahit +le territoire du peuple errant, refoule ce peuple devant lui. Le peuple +colonisateur n’est-il pas dans son droit? Le peuple errant a-t-il le +droit de soustraire une partie de la planète aux peuples laborieux qui +en ont besoin? Le «désir» du peuple errant n’est-il pas déraisonnable et +le «désir» du peuple colonisateur conforme à la raison, et par +conséquent n’est-ce pas le désir de celui-ci qu’on peut appeler un +droit? + +--Sans aucun doute. + +--Prenez garde; si vous accordez cela, vous verrez ce que vous serez +forcé d’accorder. Tout peuple supérieur en densité à un autre peuple va +avoir le droit de dire: «Le peuple moins dense que moi détient sa terre +contre le droit, et j’ai, moi, le droit de la lui prendre. Qu’est-ce +qu’il fait d’une terre qu’il ne peuple pas? Il est analogue à un peuple +nomade. Je le refoule.» Qui décidera? La force, la force que vous +déclariez tout à l’heure être dans son droit, et qui, maintenant dans un +cas au fond identique, rationnellement et moralement identique, y est +encore.--Il y a plus. Entre deux peuples d’égale densité de population, +si vous voulez, mais dont l’un est barbare et l’autre civilisé, le droit +du civilisé sur le barbare est acquis; vous l’avez concédé tout à +l’heure. Car enfin pourquoi le peuple colonisateur affirmait-il son +droit sur le peuple nomade; sur quoi fondait-il ce droit? Uniquement sur +une différence de civilisation. Si la terre était pleine d’hommes tout +entière, oui, ce serait, sans autre raison à donner, aux peuples plus +disséminés à se serrer pour faire place aux peuples plus denses; mais +tant que la terre ne sera pas toute peuplée, quand vous dites à un +peuple nomade que vous prenez sa terre parce qu’il ne la cultive pas, +vous vous prévalez simplement d’une différence de civilisation entre lui +et vous. Il a une manière d’exploiter la terre et vous en avez une +autre, et il n’y a pas d’autre différence entre vous deux; il l’exploite +en cueillant les fruits, en chassant, en pêchant, en faisant brouter +l’herbe par les animaux qu’il a domestiqués; vous l’exploitez en la +cultivant. Il a simplement sa manière de vivre et vous avez la vôtre; il +a sa conception de la vie et vous avez la vôtre. Donc vous lui prenez sa +terre du droit, simplement, d’une conception de la vie jugée par vous +supérieure à la sienne; du droit, comme vous dites, d’une civilisation +supérieure à sa rusticité. Eh bien, cet argument, qui est très juste, +sera invoqué et devra l’être par tout peuple civilisé contre tout peuple +à demi barbare et par tout peuple très civilisé contre tout peuple +civilisé un peu moins. Il l’a été par les Anglais contre les Boërs. Il +se retrouve et pour cause dans tous les discours du Président Roosevelt, +homme, cependant, d’une très haute conscience. C’est le droit et c’est +le devoir de tout peuple civilisé de conquérir les peuples d’une +civilisation moindre pour y hâter l’éclosion de la civilisation +supérieure. + +--Mais qui décidera quel est le peuple parvenu à une civilisation +supérieure? Chaque peuple dira cela de lui-même et se décernera ce +titre. + +--Évidemment! Eh bien donc, qui décidera, sinon la force, laquelle +démontrera précisément que le peuple vainqueur était plus civilisé que +le peuple vaincu? Qui peut le démontrer, sinon elle, et qui donc, sinon +elle, peut décider? «Comprenez-moi bien, dit le peuple vainqueur: ce +n’est pas parce que je suis vainqueur que j’ai le droit de vous annexer; +Mais c’est parce que je suis vainqueur que je sais que je suis plus +civilisé que vous, et c’est parce que je suis plus civilisé que vous que +je vous annexe, pour votre bien d’ailleurs.»--C’est le Paysan du Danube +devant les Romains. Il dit: + + Nous cultivions en paix d’heureux champs; et nos mains + Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage. + Qu’avez-vous appris aux Germains? + Ils ont l’adresse et le courage. + S’ils avaient eu l’avidité, + Comme vous, et la violence, + Peut-être en votre place ils auraient la puissance + Et sauraient en user sans inhumanité. + +Les Romains pourraient répondre: «Vous avez l’adresse, le courage, vous +êtes bons cultivateurs et vous êtes même artistes. Tous nos compliments. +Mais nous sommes, nous aussi, adroits, courageux, bons cultivateurs et +très bons artistes. Seulement nous avons de plus une discipline civile +et une discipline militaire, et nous sommes des ingénieurs éminents. +Notre civilisation est donc supérieure à la vôtre. La preuve c’est que +nous vous avons vaincus, ce qui n’arrive qu’aux peuples qui ont tous les +genres de civilisation au lieu de n’en avoir que quelques-uns. +Inclinez-vous donc, non devant la victoire, mais devant la supériorité +de civilisation, dont la victoire n’est que le signe. La force n’est pas +le droit, mais elle le déclare.» + +Et nous arrivons ainsi aux conclusions un peu suffocantes peut-être, +mais justes en somme, des ultra-bellicistes modernes. Nous arrivons au +mot déjà cité du bon M. Jœger: «Le jour où Paris serait détruit, il y +aurait un triomphe de la moralité dans le monde.» Pourquoi? Mais +précisément parce qu’il serait vaincu et que sa défaite serait le signe +qu’il y avait loin de lui une plus grande force morale qui méritait que +la prépondérance passât de lui à elle. Il faut toujours insulter les +vaincus parce que, s’ils le sont, c’est qu’ils méritaient de l’être[7]. +Nous arrivons à cette considération de Rœssler: «Il n’existe qu’un seul +titre au commandement, la force; et pour ce titre qu’une preuve, la +guerre. Le sort de la guerre est la sentence qui décide des procès des +peuples et son arrêt, pourvu qu’on parcoure toutes les instances, est +toujours juste. Lorsque des peuples incapables, improductifs, occupent +des terres riches, on _doit_ leur prendre leur pays, les en chasser, les +anéantir ou les contraindre à servir... La terre n’est pas là pour être +occupée par des barbares incapables. La guerre est le grand +_examinateur_ de l’humanité; elle reste l’_ultima ratio_ pour le +jugement des peuples.» + + [7] C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le mot de Renan + (_Prière sur l’Acropole_), que du reste je ne me flatte pas d’avoir + jamais entendu: «Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut cette + maîtresse d’erreurs sombres et l’insulter parce qu’elle n’est plus.» + +Nous arrivons à cette théorie de l’Allemand Ad. Lasson: «La guerre n’est +au fond qu’un _moyen de négociation_ pour arriver à établir entre deux +États un nouveau traité fondé sur des bases rationnelles, vraies, +certaines, que la guerre aura permis de découvrir et d’éprouver... La +mesure de son jugement est seule juste, puisque sa décision se fonde sur +la puissance. Or la puissance de l’État réside dans la discipline, la +virilité, le courage, la science de ses citoyens. Le peuple le plus +puissant est le meilleur, il est celui dont la civilisation a le plus de +valeur. Celui qui succombe doit reconnaître qu’il l’a mérité; le +vainqueur peut se dire, non qu’il était bon, mais qu’il était +comparativement le meilleur... Le devoir d’un État c’est d’être fort. +Malheur à lui s’il néglige ce devoir fondamental. Dans le grand +_processus_ de l’histoire universelle, le faible tombe parce qu’il est +dépourvu de valeur et le fort s’affirme parce qu’il est le plus digne, +dans les circonstances données, de servir la grande cause de l’humanité. +C’est la justice immanente, éternelle, de l’histoire du monde.» + +Par conséquent «le Vainqueur a le pouvoir, le pouvoir-droit, de disposer +du vaincu comme il l’entend, de même qu’il aurait été traité par lui +s’il avait été terrassé... Une conquête n’est justifiée que quand elle +est réellement conforme à l’intérêt du vainqueur; mais aussi elle est +juste dès qu’il y va de son intérêt; elle est alors aussi rationnelle +que tous les actes qui émanent de la raison d’État. Le vainqueur aura à +rechercher quelle quantité du peuple et du territoire ennemis procurera +un enrichissement réel à l’État, et il s’en appropriera tout autant avec +une entière légitimité. Le maître d’une puissance étatique qui, au lieu +de se conformer froidement et le plus possible à l’intérêt de l’État, se +montrerait miséricordieux envers l’ennemi abattu serait blâmable au nom +de la morale.» + +Nous arrivons à cette théorie de M. Jean Izoulet (_Cité moderne_) que la +force est identique à la vertu; que les nations pourries sont balayées +et qu’il y a donc une moralité dans les armes. + +Nous arrivons à la théorie de Mabille (_La guerre, ses lois, son +influence..._): «Aux jours des grandes luttes internationales, un peuple +manifeste avec éclat tout son génie, toutes ses aptitudes, toute sa +science, toute sa moralité; en un mot il révèle tout ce qu’il est... _La +guerre est ainsi une justice armée dont l’arrêt se fonde_ sur la valeur +exacte des nations belligérantes.» + +Nous arrivons aux décisions énergiques de Steinmetz: «La guerre est la +pierre de touche des nations. Celui-là triomphe qui devait triompher. Il +est _bon_ que le plus fort prenne la place de préférence au plus faible, +précisément parce que ce dernier est moins vital, moins apte à la vie et +au bonheur. Pitié si l’on veut pour les faibles; mais place aux forts!» + +Ces maximes sont-elles de féroces paradoxes? En vérité, elles sont, du +moins, beaucoup moins modernes qu’elles pourraient paraître, et elles ne +sont pas toutes airs de bravoure inspirés par les souvenirs de 1870 à +des Allemands échauffés. Déjà en 1828 Cousin disait: «Toute la vertu +d’un peuple comparaît sur le champ de bataille; il est là tout entier +avec tout ce qui est en lui. S’il est vaincu, c’est que son vainqueur +était plus moral, plus actif, plus prévoyant, plus sage, plus +courageux...» + +Déjà Bossuet,--on oublie toujours que le _Discours sur l’Histoire +universelle_ est un des livres les plus modernes qui puissent +être,--avait dit: «Par là vous apprendrez ce qu’il est si nécessaire que +vous sachiez, qu’encore qu’à ne regarder que les _rencontres +particulières_ la fortune semble seule décider de l’établissement et de +la ruine des empires, _à tout prendre_ il en arrive à peu près comme +dans le jeu où le plus habile l’emporte à la longue. En effet, dans ce +jeu sanglant où les peuples ont disputé de l’empire et de la puissance, +qui a prévu de plus loin, qui s’est plus appliqué, qui a duré le plus +longtemps dans les grands travaux et enfin qui a su le mieux se pousser +ou se ménager, suivant la rencontre, à la fin a eu l’avantage et a fait +servir la fortune même à ses desseins.» + +Il n’est même pas inutile de rapporter une fois de plus les fortes et +profondes paroles que Thucydide met dans la bouche des orateurs +athéniens parlant aux gens de l’île de Mélos: «Dans les affaires +humaines on se soumet aux règles de la justice quand on y est contraint +par une nécessité obligeant les uns et les autres; mais pour les forts +la seule règle c’est de commander, comme pour les faibles d’obéir. Nous +pensons, d’accord en cela avec les traditions divines et l’évidence +humaine, que partout où il y a puissance une nécessité fatale veut aussi +qu’il y ait domination. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi; +nous ne l’avons pas appliquée les premiers; nous l’avons trouvée +instituée et nous la transmettrons après nous, parce qu’elle est +éternelle.» + +Cette doctrine du droit de la force a donc pour elle de très grandes +autorités et au moins un fond de vrai qu’on ne saurait nier. Si en son +outrance elle paraît si abominable que le bon M. Lagorgette déclare +«qu’elle ne soulève pas la discussion; qu’aux uns elle soulève le cœur, +que chez d’autres elle ne provoque aucun malaise; que de ceux-là il faut +dire: malheur, malheur à eux!»; en ses premières déclarations elle +paraît toute naturelle, et personne, ou presque personne ne contestera à +l’homme le droit de tuer un animal pour le manger et d’user ainsi du +droit du plus fort, et personne ou presque personne ne contestera à un +peuple le droit d’occuper pour le cultiver un pays parcouru par des +hordes qui n’en font rien. C’est à son autre extrémité que la doctrine +paraît révoltante; mais cependant où est la limite et quel est le point +où le droit de la force s’arrête pour faire place à un autre qui +intervient bien brusquement, bien arbitrairement et qui aurait bien fait +d’ester un peu plus tôt? + +Non, l’on ne sait vraiment pas le moment où il faut dire: «La différence +entre la civilisation de celui-ci et la civilisation de celui-là n’est +_pas assez grande_ pour que le plus civilisé ait vraiment le droit de +supprimer l’autre. Arrêtons-nous ici.»--«Pas assez grande!» Qui sait +cela? Qui mesurera? Eh! ici, comme précédemment, ici, comme à un degré +plus bas, c’est encore la force qui saura et qui mesurera, en indiquant +de quel côté la civilisation est plus complète. Quand l’Allemagne annexe +une partie de la France, la France proteste: «Vous n’avez pas le droit!» +L’Allemagne répond: «Aviez-vous le droit de conquérir l’Algérie et +aviez-vous demandé leur avis aux Arabes? Aviez-vous le droit de +conquérir les Albigeois et les avez-vous fait voter sur leur annexion à +la France? Deux civilisations se sont rencontrées dont la plus complète +a vaincu l’autre, et il n’y a eu que cela.» + +Si l’on trouve que le droit du fort est si fécond en conséquences +monstrueuses, nous demanderons qu’on réfléchisse un peu et qu’on se +demande à quoi conduirait bien le droit du faible. Le peuple tombé en +déliquescence par ses discordes, par son esprit d’anarchie, par son +immoralité, par sa corruption, serait sacré parce qu’il serait faible, +et c’est-à-dire parce qu’il serait anarchique, immoral, corrompu et +imbécile? «Respect aux décadents!» Voilà une singulière formule et une +idée bien étrange. Dans l’intérieur des États, que fait-on des fous, des +idiots et des affaiblis? On les met à l’hôpital et l’on croit même que +c’est un devoir et que c’est pour leur bien. Pourquoi en serait-il +autrement entre peuples? Les peuples sains internent, c’est-à-dire +annexent les peuples malades et les traitent avec douceur; ils n’ont pas +autre chose à faire et il n’y a pas autre chose à faire. + +--Mais où est le médecin aliéniste? + +--Voilà, en effet, le point; mais ici le médecin aliéniste ne peut être +qu’un fait qui prouvera que le peuple A est plus malade que le peuple B. +Ce fait ce sera ou l’invasion sans résistance du peuple A par le peuple +B, ou la victoire du peuple B sur le peuple A. Quel diagnostic meilleur, +plus sûr et plus complet demanderiez-vous? + +Il est même beaucoup plus sûr que celui du médecin aliéniste dans le cas +de l’affaibli individu. Car, certes, l’aliéniste peut se tromper ou +avoir intérêt à se tromper. Le fait de guerre, non pas. Le prétendu fou +enfermé peut toujours dire: «Je ne suis pas fou», et il a quelquefois +raison. Le peuple interné, s’il sait réfléchir, conviendra qu’il était +très légitime qu’il fût enfermé et dira: «La preuve qu’il fallait bien +me mettre à l’asile, c’est précisément que j’y suis.» + + * * * * * + +Il y a à ces raisons bien convaincantes une objection des Pacifistes qui +est spécieuse, qui est même considérable et qui est très forte. Ils +diront: «Ce droit du fort que vous proclamez _entre nations_, prenez +garde, à l’intérieur de chaque nation, vous l’enseignez, sans le +vouloir, aux individus. Des hommes à qui vous dites: le droit naturel +c’est la force, et partout où l’invention sociale n’existe pas, entre +les gens entre qui le lien social n’a pas été établi, il n’y a que la +force qui soit fondatrice ou au moins déclaratrice du droit; ces +hommes-là auront tendance à rentrer privément et individuellement dans +le droit naturel. N’est-il pas évident que le Nietzschéisme est le +produit direct de la théorie du droit de la force entre nations? Le +Nietzschéisme c’est: «Pourquoi pas entre individus?» Voyez l’anarchie +sociale qui va résulter de votre théorie de l’anarchie internationale?» + +«Chose curieuse, voici un cercle qui se forme. De ce que vous prêchez +l’anarchisme international, l’anarchie nationale va naître, et le peuple +qui se sera abandonné à l’anarchisme national tombera victime du droit +de la force entre nations, de sorte que ces maximes de virilité que vous +prêchez aux peuples les énerveront s’ils les appliquent avec logique, et +que plus ils seront pour le droit de la force, plus ils finiront par +être faibles.» + +«On nous dit que les professeurs allemands sont très effrayés des +progrès que fait la doctrine Nietzschéenne chez leurs jeunes gens et +qu’ils en sont effrayés, _quoique_ cette doctrine ait été inspirée par +l’idée impérialiste, _parce que_ cette doctrine va droit contre +l’impérialisme. Ils ont raison. Le circuit, et c’est un court-circuit, +est celui-ci: 1º Entre nations la force est le droit; 2º entre individus +aussi (Nietzsche); 3º donc chacun selon sa force et point de lois; 4º et +le peuple chez qui cette dernière doctrine prévaudra sera dévoré par +celui chez qui elle ne prévaudra pas. Voilà le dernier terme de +l’évolution d’une idée qui à son point de départ était une théorie pour +la victoire. Elle peut être désastreuse pour les vainqueurs.» + +Il est très vrai; il est du moins très possible. Ceci est une +conséquence possible du _Vetita privatim publice jubentur_ qui domine +toute la question. Du moment qu’il y a deux droits, l’un social et +l’autre international, dont l’un dit: sois pacifique, et dont l’autre +dit: sois belliqueux; deux morales, l’une sociale qui dit: cet homme est +ton frère, et l’autre internationale qui dit: cet homme, de l’autre côté +de la rivière, est un loup; il va sans dire qu’il ne faut pas se tromper +et qu’il ne faut pas appliquer aux choses sociales la morale +internationale et aux choses internationales la morale sociale. Il faut +que, considérant l’ensemble de l’univers, chaque homme se dise cette +vérité générale: il n’y a que la force. Il faut que, considérant son +pays, chacun se dise cette vérité particulière: il y a le droit. Cette +vérité particulière, pour l’appeler de son vrai nom, c’est une fausseté; +mais c’est une fiction utile, salutaire et nécessaire. En se groupant de +manière à faire une nation, des hommes se sont dit: «En deçà de nos +frontières nous échapperons à la loi naturelle; dans l’enceinte de la +cité, elle ne régnera pas; nous y substituerons autre chose qui nous +plaît mieux, qui nous assure de la tranquillité, de l’ordre et de la +paix; mais en dehors de la cité la loi naturelle continue de régner et +nous ferons bien de nous en souvenir.» + +C’est ainsi qu’il faut prendre les choses et, du reste, qu’il est +impossible de ne pas les prendre. Il faut savoir que dans la cité on vit +dans une fiction, dans une fausseté, dans quelque chose qui n’est pas +vrai parce que la nature a voulu qu’il fût vrai, mais qui n’est vrai que +parce que nous voulons qu’il le soit. Une société n’est pas un +organisme, comme on l’a tant dit, c’est une volonté; c’est une volition, +et c’est une volition si énergique qu’elle en est une gageure. Ces +hommes qui sont en société font la gageure de se soustraire en tant que +concitoyens à la loi naturelle, de se libérer de la nature; la société +est antinaturelle, ce qui est, du reste, sa grandeur. + +C’est ainsi que le citoyen d’une nation doit comprendre cette +suppression volontaire du droit de la force qu’on appelle une nation +constituée. Il doit bien se persuader que c’est une erreur voulue et +voulue parce qu’elle est utile. + +Et nous ajouterons ceci: c’est que, dans l’intérieur de la cité, tout en +renonçant au droit de la force par un acte de volonté et de haute +raison, il n’est pas mauvais que le citoyen n’oublie pas complètement, +oui, dans l’intérieur même de la cité, le droit de la force. Entre +nations il y a un droit de la force pur et absolu; entre citoyens il +doit y avoir un droit de la force, épuré en quelque sorte et +spiritualisé. Il doit encore y avoir un droit de la force reconnu et +respecté, pour qu’il y ait vie, action et effort et non stagnation et +léthargie. Que fait l’État, l’État ancien, l’État moderne aussi, l’État +qui n’est pas encore purement collectiviste, qu’est-ce qu’il fait en +permettant à un citoyen de devenir plus riche qu’un autre, plus puissant +qu’un autre par son énergie, par son travail, par son intelligence, par +sa prudence, par son endurance, par sa puissance à se priver? Qu’est-ce +qu’il fait? Il reconnaît le droit du fort, voilà tout, et même il le +protège. Si le pauvre vient lui dire: «Pourquoi celui-ci est-il riche et +moi misérable?» Il lui répond: «Parce qu’il a su, parce qu’il a pu +amasser davantage.» Mais qu’est-ce dire que répondre cela? C’est dire: +«Il est plus heureux, parce qu’il est plus fort.» C’est reconnaître +formellement le droit de la force, _le mérite de la force_, quelque +étrange que cette association de mots puisse paraître, l’éminence et la +prééminence de la force. + +L’État, l’État lui-même ne supprime, dans son sein, _qu’une partie_ du +droit de la force. Il ne permet pas qu’on se rende justice à soi-même: +suppression _d’un des droits_ de la force; il ne permet pas qu’on vole, +qu’on s’approprie par la violence ou par ruse le bien dit bien d’autrui: +suppression d’un des droits de la force; il ne permet pas qu’on enlève +et qu’on garde la femme de son voisin: suppression d’un des droits de la +force, etc.;--mais il permet très bien à Pierre, parce qu’il est plus +fort que Paul, et pour cette seule et unique raison, d’amasser plus de +biens que Paul, d’être plus riche que Paul, et par conséquent d’être +plus puissant que Paul, et à tel point qu’il fera de Paul, sinon son +esclave, du moins son subordonné et son domestique. + +La société conserve donc, _même en son sein_, et respecte une énorme +quantité de ce droit de la force que tout à l’heure elle paraissait +avoir aboli. Pourquoi agit-elle ainsi? Mais parce que l’on peut échapper +en partie aux lois naturelles, mais complètement, non, jamais, sous +peine de périr. Parce que le droit de la force est le stimulant qui fait +que l’homme agit, travaille, prévoit, calcule, se réprime, se refrène, +se dresse, a une moralité et est une personne; parce que si le droit de +la force n’existait pas, tout homme s’assurerait et se coucherait dans +sa faiblesse; parce que le droit de la force n’est pas autre chose que +le principe de vie universel. + +La société, donc, qui a conscience ou instinct de ce qui vivifie et de +ce qui tue, abolit un certain nombre des droits de la force et en +retient très soigneusement un certain nombre. La société est une +abolition partielle et ne veut être qu’une abolition partielle des +droits de la force. Pour dire les choses plus précisément, la société +conserve, et jalousement, le droit de la force et ne supprime que le +droit de violence. Voilà le point. Société n’est que _régularisation_. +Elle ne veut pas du droit de la force irrégulier, accidentel, +capricieux, procédant par _coups_, par incursions et par algarades; +voilà ce dont elle ne veut pas; mais elle veut très bien du droit de la +force s’exerçant régulièrement, progressivement, continûment, d’un +effort lent et mesuré; elle veut très bien de l’homme qui, parce qu’il +est fort, s’accroît, s’augmente, s’agrandit, étend son cercle d’action; +elle l’accepte; elle l’honore, elle l’appelle homme de mérite et homme +moral. Qu’est-il cependant? Il est fort sans brutalité, et voilà bien +tout. + +La société ne supprime donc pas le droit du plus fort, et tant s’en +faut; elle le régularise, et en le régularisant elle le consacre; elle +canalise, si vous voulez, le droit de la force. + +Donc entre nations droit de la force pure et simple; entre citoyens +d’une même nation droit de la force partiel, ou plutôt droit de la force +régularisé, si l’on veut spiritualisé et moralisé. + +Or est-il mauvais que la guerre, la guerre périodiquement éclatant et la +guerre toujours imminente, rappelle aux citoyens de chaque nation que le +droit de la force est la véritable loi du monde, vérité qui, d’abord, +est la vérité, vérité ensuite qui est telle que s’ils l’oubliaient ils +tomberaient même chez eux, même dans leur cité, dans la mollesse, dans +la torpeur, dans la léthargie, dans le non-vouloir agir et dans le +non-vouloir vivre? Cette influence de l’état de guerre international sur +la mentalité des citoyens, des hommes privés, cette influence que les +pacifistes dénonçaient comme désastreuse, précisément elle est +excellente; la guerre est la grande voix qui crie aux peuples: «La vie +est ici-bas au plus courageux», et elle est la grande voix qui crie même +aux particuliers: «la vie, si protégés de lois justes, charitables et +favorables aux faibles que vous soyez, que vous puissiez être, est +encore aux plus forts, c’est-à-dire aux plus sains, aux plus purs, aux +plus courageux et aux plus patients.» + +La guerre est donc toujours moralisatrice de quelque côté qu’elle jette +son cri et de quelque côté qu’on l’entende. On peut souhaiter qu’elle +soit rare; on ne doit pas souhaiter qu’elle disparaisse. Elle est le +grand magistrat suprême qui, par intervalles, à propos d’un procès qui +se plaide et qu’elle résout, proclame la grande loi, dure, mais +salutaire, et «dit le droit». + +Comprenez-vous maintenant cette grande page de Proudhon si souvent +citée, si souvent calomniée, qui résume tout ce que nous venons de dire +et qu’il ne faut pas, par une tendance commune, du reste quelquefois +justifiée, trouver fausse parce qu’elle est éloquente: «Salut à la +guerre! C’est par elle que l’homme, à peine sorti de la boue qui lui +sert de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance; c’est sur +le corps d’un ennemi abattu qu’il fait son premier rêve de gloire et +d’immortalité. Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides font +horreur à votre philanthropie. J’ai peur que cette mollesse n’annonce le +refroidissement de votre vertu. Soutenir une grande cause dans un combat +héroïque, où l’honorabilité des combattants et la présomption du droit +sont égales et au risque de donner ou de recevoir la mort, qu’y a-t-il +là de si terrible? Qu’y a-t-il surtout d’immoral? La mort est le +couronnement de la vie. Comment l’homme, créature intelligente, morale +et libre, pourrait-il plus noblement finir? Les loups, les lions, non +plus que les moutons et les castors, ne se font entre eux la guerre: il +y a longtemps qu’on a fait de cette remarque une satire contre notre +espèce. Comment ne voit-on pas, au contraire, que là est le signe de +notre grandeur; que si, par impossible, la nature avait fait de l’homme +un animal exclusivement industrieux et sociable et point guerrier, il +serait tombé, dès le premier jour, au niveau des bêtes _dont +l’association forme toute la destinée_; il aurait perdu avec l’orgueil +de son héroïsme _sa faculté révolutionnaire_, la plus merveilleuse de +toutes et la plus féconde. _Vivant en communauté pure, notre +civilisation serait une étable._ Saurait-on ce que vaut l’homme sans la +guerre? Saurait-on ce que valent les peuples et les races? Serions-nous +en progrès? Aurions-nous seulement cette idée de _valeur_, transportée +de la langue du guerrier dans celle du commerçant... Philanthropes, vous +parlez d’abolir la guerre; prenez garde de dégrader la guerre +humaine?... Je crois, non à une abolition; mais à une transformation de +la guerre. Sans cette foi intime je m’abstiendrais comme d’un blasphème +de toute parole contre la guerre; je regarderais les partisans de la +paix perpétuelle comme les plus détestables des hypocrites, le fléau de +la civilisation et la peste des sociétés.» + + + + +CHAPITRE IV + +CRITIQUE DE CES THÉORIES. + + +Je ne suis très vivement pénétré ni par les raisons des pacifistes ni +par celles des partisans de la guerre. Le fort des pacifistes c’est, +assurément, _le droit des faibles_; la citadelle des bellicistes c’est +évidemment _le droit des forts_. Or ni l’un ni l’autre de ces droits ne +me paraît bien solidement établi en raison, et tous les deux sont +extrêmement contestables, peut-être, et c’est précisément ce que nous +allons examiner, également contestables. + +Le droit du faible, pour commencer par lui, a bien quelque chose pour +lui, c’est qu’en vérité il est _le droit_. Qu’est-ce que le droit, si ce +n’est quelque chose qui s’oppose à la force, qui se pose devant elle et +qui la nie? Qu’est-ce que le droit, si ce n’est la négation de la +légitimité de la force, de la prérogative de la force, du privilège de +la force et l’affirmation qu’il y a dans le monde autre chose qu’elle? +C’est bien ce qu’exprime Lamartine quand il dit: + + La liberté que j’aime est née avec notre âme, + Le jour où le plus juste a bravé le plus fort. + +S’il en est ainsi, il faut bien remarquer une chose, c’est qu’il n’y a +de droit que du faible, par définition, et que le fort est toujours en +dehors du droit, et qu’en dernière analyse, le droit c’est la faiblesse, +et la faiblesse c’est le droit. + +Et vous voyez toutes les conséquences. Il suffira à un être, pour être +représentatif du droit, dépositaire du droit et comme revêtu de droit, +d’être faible, fût-ce par sa faute, fût-ce par ses vices, fût-ce par +habileté et par dessein. Si «je suis le plus faible, donc le droit est +de mon côté», est une maxime acceptée par l’humanité; on s’efforcera +d’être faible pour être sacré et l’on abolira en soi toute volonté et +tout effort, pour être intangible. On se précipitera dans la dégradation +pour se jeter dans le droit et dans le salut. Voilà le droit qui, par +ses conséquences, par ce à quoi il mène, est jugé une assez triste +chose. + +Cela nous conduit à croire que nous venons _de ne pas trouver_ une vraie +définition du droit. Nous n’en avons donné qu’une définition négative. +Nous avons dit: «Le droit doit être où n’est pas la force.» Oui, +peut-être, mais peut-être aussi n’est-il pas _partout où n’est pas la +force_, et peut-être il ne suffit pas de n’être pas dans la force pour +être dans le droit; peut-être il ne suffit pas, pour être dans le droit, +d’être faible. + +Qu’est-ce donc, positivement, que le droit? Est-ce que ce ne serait pas +une invention, très positive, très réelle et très pratique, des faibles +pour avoir raison des forts? Les faibles, chacun pour sa part, souffrent +des forts; les faibles, chacun pour sa part, sont opprimés, sont lésés +et sentent qu’ils le sont. Un jour ils s’aperçoivent qu’ils sont les +plus nombreux: ils s’entendent et ils proclament le droit, c’est-à-dire +qu’il ne suffit pas d’être fort pour avoir raison, et de cela ils tirent +la justice, les codes, les lois, les polices, etc. Soit, grand bien leur +fasse; mais qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils se sont entendus, et, des +faiblesses coalisées, parce qu’ils étaient les plus nombreux, ils ont +fait une force plus forte que la force. Ils n’ont donc que pris le +principe, la loi, la norme de leurs adversaires, pour la retourner +contre eux, et ils ont plus que jamais, plus que leurs adversaires, +proclamé et établi la loi de la force, et il n’y a pas un atome de droit +dans leur affaire. + +--Si bien, parce que la force des forts était irrégulière, capricieuse, +faite de violences brusques, barbare en un mot, tandis que la force des +faibles est régulière, permanente, normale, faite de lois et d’exécution +de la loi, et est obligée d’être tout cela parce qu’elle ne repose que +sur des faiblesses, lesquelles sont toujours et indéfiniment obligées de +maintenir cette entente et ce concours par quoi elles sont devenues la +force. + +--Je le veux bien; mais encore cette faiblesse devenue force n’est +qu’une force, latente longtemps, qui s’est manifestée et n’est en +définitive qu’une force comme une autre qui s’exerce, et je ne vois pas +de droit là-dedans, je ne vois qu’une régularité, chose qui ne constitue +pas le droit le moins du monde et qui ne montre aucunement qu’on a +raison. + +Et de plus, ce que je viens de concéder provisoirement, je le retire; +car je ne vois point du tout que cette régularité même que vous +attribuez aux faiblesses devenues force, la force proprement dite, +auparavant, avant d’avoir été vaincue, ne l’eût point! Elle l’avait +certainement, sans quoi elle n’eût pas dominé. Elle l’avait _d’autant +plus_ qu’elle était force physique, ou intellectuelle ou ce que vous +voudrez, mais faiblesse numérique et que, pour dominer et gouverner plus +nombreux qu’elle, il fallait nécessairement qu’elle fût force +disciplinée, engrenée, hiérarchisée, et par conséquent très régulière. +Il fallait qu’elle fût régulière pour qu’elle fût permanente. Elle avait +donc ses lois, ses lois à elle, mais des lois très certaines, très sûres +et très fixes. Non, l’avènement du plébéianisme n’est pas l’avènement du +droit, puisqu’il n’est que l’avènement d’une force qui a pris conscience +d’elle-même;--et il n’est pas même l’avènement de la régularité, +puisqu’il est certain que le pouvoir aristocratique était forcé d’être +aussi régulier et très probablement beaucoup plus que le pouvoir +démocratique. Il n’y a dans le passage de la force des forts à la force +des faibles qu’un changement qui est tout d’apparence, qu’une régularité +substituée à une autre, qu’un système de lois remplaçant un autre +système de lois. De droit pas l’ombre dans tout cela; une force opposée +à une autre et qui en triomphe; rien de plus, rien autre. + +Jusqu’à présent nous démêlons donc que le droit n’est que la faiblesse, +ce qui ne suffit pas pour le rendre vénérable; ou qu’il n’est que la +force, ce qui revient à dire qu’il n’existe pas. Il faut donc, pour +l’appeler un droit véritable, trouver un je ne sais quoi qui, d’une +part, soit rempli d’autre chose que de faiblesse, et qui d’autre part ne +soit pas une simple forme de la force. Nous dirons, par exemple, qu’il a +le droit celui qui, d’une part, sera faible--cela il le faut--et d’autre +part qui aura en lui quelques vertus le rendant respectable. N’est-il +pas vrai qu’il est nécessaire de prendre les choses ainsi, puisque ne +voir d’autre signe du droit que la faiblesse et se contenter de ce signe +est évidemment ridicule et dangereux, et puisque attribuer le droit à +des faiblesses réunies, qui, parce qu’elles sont réunies, sont la force, +c’est simplement mettre le droit dans la force sous le prétexte puéril +qu’elle a été la faiblesse? + +Donc le droit sera là où il y a faiblesse menacée par la force, et _de +plus_ certaines vertus, certaines qualités, quelque chose de bien, qui +rendra la faiblesse respectable, intéressante, digne de considération. + +Il me semble que c’est là que nous trouverons ce qui répond à l’idée de +droit, ce qui la satisfait, ce qui la remplit, ce qui tout au moins ne +la laisse pas sensiblement dans la région du doute, de l’hésitation et +de l’incertitude. + +Pourquoi parlons-nous, dans nos sociétés civilisées ou à demi +civilisées, du droit de l’enfant et du droit du vieillard? Parce qu’ils +sont faibles, oh! cela, d’abord; parce qu’ils ne sont pas encore ou +parce qu’ils ne sont plus en état de soutenir la lutte pour la vie, +c’est-à-dire de se battre contre les forts. Oui, cela avant tout; c’est +bien la première raison. Mais aussi parce que le vieillard représente un +passé utile et l’enfant un avenir que l’on suppose précieux; parce qu’on +doit de la reconnaissance au vieillard et que l’on doit crédit à +l’enfant. Dans ces deux cas on voit bien _un droit_; on se sent obligé +envers le vieillard et envers l’enfant; et il est bien clair que quand +il s’agit d’un débile adulte qui est incapable ou qui s’est rendu +incapable de faire effort et de lutter à travers la vie, on sent très +bien qu’il n’a aucun droit, que l’on n’a aucune obligation à son égard +et que, si on lui fait quelque bien, c’est par pitié et non par devoir. + +Donc ce qui constitue le droit aux yeux du bon sens, c’est la faiblesse +accompagnée de quelque mérite. Bien; mais nous voilà embarqués et sans +savoir où nous irons et où nous pourrons bien nous arrêter. On sait à +peu près, quand il s’agit d’un homme, s’il a du mérite ou s’il n’en a +pas ou s’il en a peu. On convient généralement qu’un homme faible et qui +n’a jamais failli et qui a toujours été un homme de très bonne volonté, +mérite d’être secouru, d’être aidé, d’être relevé s’il tombe, en tout +cas de n’être pas écrasé. Beaucoup de faiblesse et un peu de vertu, +voilà qui constitue un droit à l’assistance ou au moins un droit au +respect, un droit à la non-oppression, pour un individu. + +Et encore le sait-on bien, en est-on bien sûr? Au point de vue de la +charité, au point de vue de la solidarité, si l’on veut que j’emploie +les mots nouveaux qui ont très désavantageusement remplacé les anciens, +oui, l’homme faible qui est un homme de bien a un droit. Mais dès qu’on +se place au point de vue de l’intérêt social, il y a, il peut y avoir +tout de suite un renversement des valeurs, et vous entendrez Spencer +dire que ce qui fait la force sociale ce sont les forts et que ce qui +fait sa faiblesse ce sont les faibles, si on s’obstine à les secourir; +qu’il faut, tout au contraire, se débarrasser de ce poids mort, ou, par +ne point le secourir, le laisser s’éliminer de lui-même. L’homme de vrai +mérite c’est l’homme qui s’est fait lui-même et qui, parce qu’il s’est +fait lui-même et continue de se tenir debout, est un membre utile du +corps social. D’où il suit qu’à parler franc, l’homme de mérite c’est +l’homme fort et que l’homme faible n’a droit à rien et que le droit du +faible n’existe pas. + +Voyez! Même quand il s’agit d’individus, il n’est pas si facile de +déterminer le droit du faible, c’est-à-dire le droit, et de bien savoir +où il est. Il y a là, dans les meilleurs esprits, une cote mal taillée: +le droit du faible est un milieu et un milieu mal déterminé. On convient +que l’homme qui n’a pour mérite que sa faiblesse n’est qu’objet de pitié +et n’a pas de droit; on convient que le fort a du mérite, et +c’est-à-dire un droit; on convient que le faible qui a quelque vertu a +un droit, et c’est-à-dire qu’on reconnaît un droit à l’homme faible qui +ne laisse pas d’être un peu fort. Au fond, interrogez-vous; c’est là +votre pensée, même quand il s’agit des individus. + +Mais quand il s’agit des peuples, la question est plus complexe encore +et plus délicate, et il y a de nouveaux renversements des valeurs. Quel +est le peuple qui a le droit pour lui? C’est le peuple faible, répondent +les pacifistes. L’autre n’a pas besoin du droit, puisqu’il a la force, +et l’on n’a pas besoin d’invoquer le droit pour lui. Là comme ailleurs +le droit c’est le droit du faible et le droit du faible c’est le droit +lui-même. Mais cependant, les plus faibles des hommes étant certainement +les moins civilisés, c’est le droit à la barbarie que vous revendiquez. +Or l’humanité a un droit peut-être, elle aussi, qui est de marcher vers +la civilisation. Conflit de droits: droit de l’humanité contre le droit +du faible, droit du faible contre le droit de l’humanité. + +«Point du tout, répondra le peuple faible. La civilisation c’est la +douceur des mœurs; c’est vers ce but que tous les philosophes qui la +préconisent veulent qu’on marche. Or moi, peuple faible, je suis faible +par ma douceur, par mon humeur peu batailleuse, par mon horreur de +l’esprit de conquête et de l’esprit de violence. L’état de civilisation +vers lequel on marche, _c’est donc moi qui l’ai, déjà_. On n’a donc pas +besoin de me passer sur le ventre pour y courir; on n’a qu’à me +respecter pour le voir et qu’à m’imiter pour y être. Du droit de la +civilisation qu’on invoque contre moi et du droit de l’humanité à se +civiliser qu’on invoque contre moi, j’argue moi-même pour qu’on me +vénère; le droit personnel, le droit de la civilisation, le droit de +l’humanité, c’est en moi qu’ils se confondent.» + +A raisonner ainsi (et le raisonnement est-il si faux?), ce sont les +peuples arriérés qui sont à la tête de la civilisation et qui ont, non +seulement le droit du plus faible, mais le droit du meilleur. + +Le raisonnement n’est pas très faux, je le reconnais; mais il est +incomplet. La civilisation ne se compose pas de douceur élémentaire, +pour ainsi parler, et instinctive; elle se compose, si je puis dire, de +douceur acquise, de douceur volontaire et par conséquent de _douceur +forte_. Vous êtes doux, bons et pacifiques. Cela est très bien; mais +vous n’inventez rien, vous n’imaginez rien, vous ne créez rien, vous +ignorez tout progrès. L’humanité, peut-être à tort, ne reconnaît pas la +civilisation à ces signes. Autant vaudrait dire, ce qui est peut-être +vrai, mais ce que l’humanité, obéissant à sa nature, n’a jamais admis, +que les animaux sont supérieurs à l’homme. La civilisation pour +l’humanité, c’est de marcher vers une paix virile, faite de douceur sans +doute, mais de douceur énergique, laborieuse, productrice, féconde. La +civilisation veut créer plus de bien-être, plus d’aisance, plus de +beauté et, remarquez ceci, plus de population. Elle veut appeler plus +d’êtres humains à la vie. Or les peuples très énergiques sont les seuls +qui créent par leurs inventions plus de bien-être, par leur ingéniosité +artistique plus de beauté, et par leur art d’exploiter les ressources du +sol plus de population. Donc l’humanité _se réalise plus_ par les +peuples énergiques, matériellement, et aussi intellectuellement et +moralement énergiques, que par les peuples mous. Elle tend à ce que vous +avez, la douceur; oui; mais par des moyens énergiques qui ne sont pas +les vôtres; et à une douceur qui ainsi conquise ne sera pas un +abandonnement et une torpeur, mais un état de satisfaction généreuse, de +gratitude réciproque, de fraternité dans l’orgueil de la grande tâche +accomplie. Voilà le but, que vous croyez avoir atteint et que vous +n’avez pas même cherché. + +Ne confondez donc pas, par un sophisme ingénu, le droit de l’humanité +avec le vôtre. Le droit de l’humanité et le vôtre sont bien en conflit, +non en concert. Le droit de l’humanité est de se développer; celui que +vous invoquez va à la restreindre. Donc à votre point de vue il peut +être vrai; à se placer au point de vue de l’humanité il est faux. Or si +vous ne pouvez pas renforcer votre droit par le droit de l’humanité, +emprunté pour ainsi dire et revêtu par vous; si vous n’êtes pas fort de +votre droit d’abord et du droit de l’humanité ensuite, que vous +reste-t-il? Votre droit personnel, le droit du faible. Mais ce droit, +c’est quelque chose comme un droit individuel, c’est «un droit de +l’homme». Or qu’est-ce que c’est qu’un droit de l’homme qui est un droit +d’un peuple? + +On comprend à la rigueur le «droit de l’homme». On le comprend même de +plusieurs façons. On le comprend d’abord ainsi: l’homme, par ceci +seulement qu’il est homme, apporte avec lui un droit, le droit de vivre, +et ce droit en implique quelques autres, comme celui d’être libre de son +développement dans l’être, de sa pensée, de sa croyance, de sa +recherche, de sa parole, etc.; la société a le devoir de respecter ces +droits, si même son principal office n’est pas de les garantir et d’en +assurer l’inviolabilité. Voilà une première manière d’entendre le droit +de l’homme. Est-elle applicable à un peuple? Y a-t-il la moindre +analogie? Un peuple naît-il comme un homme, avec des droits, réels ou +supposés, attachés à sa personne? Voyons-nous un peuple naître comme un +homme à l’état d’être très distinct, très précis et incontestable en +tant qu’être? Un peuple est une collection d’hommes formée par +l’histoire, et c’est-à-dire par une foule de circonstances confuses et +aussi diverses et disparates que possible, par la conquête ou par la +cooptation, par la guerre ou par des mariages royaux, par la cession, +l’annexion, le troc et parfois la vente. Comment reconnaître dans cette +chose vague un être qui aurait des droits, à qui on pourrait +reconnaître, ou supposer des droits précis? Le droit du faible +revendiqué pour un homme ou par un homme, cela se comprend à la rigueur, +est à la rigueur sensible à la raison. L’homme dit: «Je suis faible; +mais je suis un homme, comme celui-ci, comme celui-là, comme vous. Vous +devez respecter en moi ce titre d’homme. Vous me demandez mon titre, le +voilà. _Homo sum_». Mais entendez-vous un peuple disant: «Je suis +faible; mais je suis un peuple. Vous devez respecter en moi le titre de +peuple.» Un peuple, qu’est-ce que cela? Est-ce un être, sorti des mains +de Dieu ou de la nature, distinct, précis, individuel, né tel jour, +discernable indiscutablement de son voisin? Point du tout. Il est un +être s’il est si fortement engrené qu’il s’affirme comme très distinct +de l’humanité, et c’est-à-dire (nous y retombons toujours) s’il est +fort; mais en soi, par soi, de soi, sur le seul nom qu’il se donne, +point du tout: Il n’y a aucune identité ni même aucune analogie, même +apparente, entre un peuple et un homme, et par conséquent aucune +analogie, même apparente, entre «le droit de l’homme» et «le droit d’un +peuple». + +Autre manière de comprendre les droits de l’homme. D’aucuns disent: «Il +n’y a pas à proprement parler de droits de l’homme, et qu’un homme +apporte des droits en naissant, naisse revêtu de droits, c’est une +conception métaphysique, ou littéraire, tout arbitraire en tout cas, à +quoi nous ne comprenons rien et en quoi nous ne voyons aucune réalité. +Seulement les droits de l’homme sont une fiction très raisonnable, très +juste et très salutaire: étant donné que tant valent les individus +constituant un peuple, tant vaut le peuple lui-même et qu’un peuple est +fort des énergies individuelles qu’il contient; que par conséquent il +faut respecter ces énergies individuelles infiniment, qu’il faut les +respecter jusqu’à la dernière limite, c’est-à-dire jusqu’au point où +elles commenceraient d’empiéter sur d’autres énergies individuelles +également utiles à l’État: pour ces raisons et pour imprimer fortement +dans l’esprit de tous le respect dû à ces énergies, nous _supposons_ que +l’homme a droit à sa liberté de développement, à la liberté de ses +énergies, comme s’il avait un titre, comme il aurait un droit sur une +propriété de par des actes publics et authentiques; tous nous en userons +avec lui _comme s’il_ avait des droits, encore qu’il n’en ait pas; mais +parce qu’il est infiniment utile à la société qu’il soit considéré comme +en ayant.» + +Dans cette conception le droit de l’homme a pour fondement l’intérêt de +l’État: le droit de l’homme _est_ l’intérêt de l’État, tant il se +confond avec lui, et c’est par amour de soi que l’État reconnaît des +droits à l’individu et c’est pour soi et non contre soi qu’il les +proclame, et il se défend en les défendant. Y a-t-il, selon cette +seconde conception, analogie entre «droit de l’homme» et «droit du +peuple»? Il ne semble pas. Pour qu’il y eût analogie, il faudrait que +peuple fût à humanité ce que homme est à peuple. Il faudrait que de même +que l’État reconnaît, dans son intérêt même, des droits à l’homme, de +même, dans son intérêt, l’humanité reconnût des droits à tout peuple; il +faudrait que l’humanité eût intérêt à en reconnaître; il faudrait que +droit des peuples fût intérêt de l’humanité. En est-il ainsi? Peut-être +bien, dira-t-on. L’humanité a intérêt à ce que chaque peuple persévère +dans l’être et se développe selon sa nature propre sans empiéter sur les +autres, exactement comme une société a intérêt à ce que chacun de ses +membres se développe librement, le plus librement possible, selon sa +nature, sans empiéter sur les énergies de ses concitoyens; et de même +que, pour être forte, une société, si elle est intelligente, proclame, +par fiction utile, les droits de l’homme, voire les protège et les +défend; de même l’humanité devrait proclamer le droit de tous les +peuples à la vie et à l’extension inoffensive, et même le protéger et le +défendre. + +Ceci est beau; mais pourrait bien être une illusion; et même, à le +retourner, et il se retourne bien facilement et comme de lui-même, cet +argument des pacifistes est peut-être le plus fort contre eux. +L’humanité n’est pas et ne peut pas être à un peuple ce qu’un peuple est +à un homme, parce qu’elle n’est pas une société, parce qu’elle ne soumet +pas les peuples à des lois uniformes, comme une société soumet à des +lois uniformes et constantes les citoyens qui la composent. Oui, une +société a intérêt à ce que chacun de ses membres ait droit à la vie et à +la liberté, parce que, d’autre part, chacun de ses membres contribue à +la force de la société en payant l’impôt, en rendant à la société un +certain nombre de services qu’elle lui demande et à chaque instant, et +par ce seul fait même qu’il obéit à ses lois et est ainsi membre actif +d’un corps organisé. L’humanité a-t-elle le même intérêt relativement +aux peuples? Point du tout; parce qu’il n’y a pas société entre les +peuples et parce que les peuples vivent les uns par rapport aux autres +en état d’anarchie. Dès lors l’humanité ne voit pas et ne peut pas voir +son intérêt à protéger également _tous_ les peuples. Il en est en +présence desquels elle dira: «Il me paraît qu’ils me sont très utiles et +je souhaite leur succès, et si le moyen m’en est donné, je les protège.» +Il en est devant lesquels elle dira: «Je ne vois pas du tout en quoi ils +peuvent me servir, et plutôt ils me paraissent nuisibles. Leur +reconnaître un droit, leur supposer un droit, et, pour l’avoir supposé, +me condamner à le défendre, à Dieu ne plaise!» + +Voilà en quel état sont les peuples relativement à l’humanité, voilà en +quelle situation est l’humanité relativement aux peuples. + +Quand on se figure l’humanité en face des peuples comme un État en face +des individus, on a commencé, inconsciemment, par se figurer que la +société du genre humain, _societas generis humani_, est faite, ce qui +est à quoi l’on tend, mais ce qui n’est pas; et l’on a pris pour moyen +d’arriver au but ce qui ne commencerait à être possible que le but +atteint. Le droit des peuples ne pourrait être proclamé, comme l’est +dans tel peuple aujourd’hui le droit de l’homme, que si toute l’humanité +ne formait qu’un peuple, ce qui revient à dire que le droit des peuples +est renvoyé jusqu’au moment où les peuples n’existeront plus. + +Et ceci n’est pas une plaisanterie. A supposer l’humanité ne formant +qu’un peuple, chaque «peuple» n’est plus qu’une province et, oui, +certes, il est de l’intérêt de l’humanité de laisser à chaque +province-peuple une large autonomie pour que chacune se développant et +exerçant son activité selon son caractère propre, contribue à la +grandeur, à la force, au bonheur général du genre humain. Mais si +l’humanité doit agir ainsi à l’époque supposée où elle ne formera qu’un +peuple, c’est parce qu’elle aura, auparavant, transformé tous les +peuples en un seul, c’est qu’elle aura, par conséquent, supprimé les +peuples nuisibles, corrigé et amendé en les subordonnant à d’autres les +peuples médiocrement utiles, créé ainsi une uniformité approximative qui +lui permettra et qui lui sera une raison de reconnaître des droits, +peut-être même des droits égaux, à tous les peuples qu’elle contiendra +dans son sein. + +Jusque-là, et ce moment est loin, l’inégalité entre les peuples lui est +au contraire une raison de ne pas reconnaître un droit à un peuple qui +peut être nuisible, à tel autre qui peut être médiocrement utile, à tel +autre sur lequel on doute et dont on ne sait s’il y aurait utilité +générale ou dommage général à ce qu’il survécût. + +A la société le citoyen peut dire: «Protégez-moi pour vous; quand je ne +serais que ceci, à savoir un homme qui vit sous vos lois et qui les +observe, je vous suis d’une utilité assez grande pour que vous me +protégiez, pour que vous me reconnaissiez le droit d’être défendu par +vous.» A l’humanité un peuple ne peut guère dire: «Protège-moi dans ton +intérêt; je te suis utile», car l’humanité pourrait répondre: «Je n’en +sais rien. Vous ne vivez même pas sous mes lois; mais sous des lois qui +vous sont particulières. Je ne suis obligé à rien envers vous.» Le +groupement social comporte des droits de l’homme aux yeux d’une société +intelligente. Le groupement humain ne comporte pas de droit de peuple, +tout simplement parce qu’il n’est pas fait, parce qu’il n’existe pas. + +A quelque point de vue qu’on se place, «le droit du peuple», le droit +d’un peuple faible n’est donc pas fondé. Il n’est fondé ni en lui-même, +ce qui en vérité n’a pas de sens, ni il n’est fondé sur l’intérêt +général de l’humanité quand on examine d’un peu près. + +Vous me direz: laissons le mot de droit et l’idée de droit sur laquelle +les sophismes sont faciles et ne rougissons pas de parler sentiment. +Est-ce qu’on ne _sent_ pas que le seul fait de former un peuple est un +fait respectable et que tout peuple qui est un peuple et qui veut rester +un peuple doit être sacré, quand bien même il ne prouverait pas son +droit? Il existe. Pour un peuple, beaucoup plus, remarquez-le, que pour +un individu, exister est un mérite. Ce n’est pas d’un peuple que l’on +peut dire: «Le beau mérite! Il s’est donné la peine de naître!» parce +qu’un peuple ne naît pas; il se forme. Ce peuple qui est là, il s’est +formé lentement, prouvant par ce seul fait qu’il avait des vertus de +socialité, de solidarité, de discipline, d’endurance, de suite dans les +idées, de traditionisme, etc. Il y a là une sorte de personne morale qui +s’est créée elle-même, qui s’est _trouvée_, qui s’est faite à prendre +conscience d’elle-même. Oui, tout cela est un mérite. Il est petit, ce +peuple, et c’est son seul défaut, du moins c’est sa seule infériorité; +mais ce n’est point un défaut et il est charitable, il est humain, il +est de bonté, de le considérer comme aussi digne de vivre qu’un peuple +qui est grand, mais qui n’est grand que par suite de circonstances +géographiques ou historiques et qui n’a pas déployé plus de vertus pour +être ce qu’il est que le petit peuple pour être ce qu’on le voit. Or +pour sauver les petits peuples, toute idée de droit du faible étant mise +à part, pour sauver les petits peuples par simple humanité et +considération du mérite, on conviendra qu’il n’y a qu’un moyen: c’est +l’abolition de la guerre, c’est l’abolition du droit de la force. + +Je suis, on peut le croire, extrêmement sensible à ces considérations; +mais je ferai remarquer que «l’humanité» sans nuances et sans +discernement peut amener à assurer sécurité et impunité à des peuples +parfaitement indignes de tout respect et qui seraient bien +avantageusement remplacés par d’autres; et que «la considération du +mérite» est une chose extrêmement délicate. Qui mesurera bien le mérite +d’un peuple? Qui m’assurera avec certitude que tel peuple est évidemment +très respectable? + +Dans le doute je vous vois très enclins à dire: «Tout peuple qui est un +peuple est digne par cela seul de rester indépendant.» Je veux bien; +mais de dire même qu’un peuple est un peuple cela souffre quelque +difficulté. Un peuple qui vit en état anarchique est-il un peuple et +n’est-il pas bon, en vérité, même pour lui-même, qu’il disparaisse? +Faudra-t-il que ses voisins fassent la police chez lui, non pour +l’annexer, mais pour le maintenir à l’état de peuple, sorte de conquête +à rebours et d’invasion pour ne pas conquérir? + +Et le peuple antipatriote, est-il un peuple? Ne donne-t-il pas lui-même +sa démission? Faudra-t-il, au nom de je ne sais quoi, au nom de son +passé, si l’on veut, le forcer à vivre comme peuple, ainsi que l’on +sauve malgré lui un homme qui se noie volontairement? Pour l’homme qui +se noie, il me semble qu’on a raison; car sa monomanie suicide peut +n’être qu’une maladie passagère; pour un peuple antipatriote, lui donner +une sorte de vie artificielle me semblerait bien vain et assez contraire +à la raison; et plus sensé me paraîtrait de respecter en lui une +tendance, instinctive ou raisonnée, qu’il a à se subordonner parce qu’il +se sent inférieur. + +On voit que: du peuple qui s’abandonne et qui, à parler franc, n’est +plus un peuple, au peuple qui perpétue en lui l’état anarchique et qui +n’est plus un peuple organisé, au peuple qui seulement par nonchalance +reste en arrière de la civilisation et ressemble à un animal qui, sans +couper ses moyens de défense, les laisserait s’atrophier, au peuple sain +et vaillant, mais faible numériquement et qui, lui, n’a d’autre tort que +d’être petit; il y a une foule de degrés, beaucoup de nuances; et qu’il +n’est pas si facile qu’on le pourrait croire ni de déclarer le droit du +faible commun à _tous_ les faibles, ni, si on ne le reconnaît pas commun +à tous les faibles, de déterminer où il commence et où il finit et en +faveur de quel faible il est convenable de l’invoquer; ni, droit mis à +part, de déclarer que tous les peuples quels qu’ils soient doivent être +respectés comme _res sacra_; ni, si l’on ne déclare pas cela, de +déterminer quel mérite, quelle quantité de mérite et surtout quel genre +de mérite fera qu’un peuple et non tel autre doit être objet de respect. + +En cet ordre de choses les opinions radicales sont absurdes et les +opinions tempérées sont arbitraires. + +J’ajoute ceci, à quoi je fais grande attention: le pacifisme considéré +sous ce très bel aspect, il en conviendra, de déclaration du droit des +faibles, consacre tout simplement, confirme et consolide d’effroyables +injustices. Évidemment! Il consacre toutes les injustices, toutes les +iniquités du passé. Le pacifisme, à un moment donné, qui est, si l’on +veut, le moment actuel, dit: «que l’humanité reste en paix!»; il dit: +«ne bougeons plus!» Soit! mais s’il prévient ainsi toutes les injustices +de l’avenir, il déclare acquises et intangibles toutes les injustices du +passé. Il termine et clôt l’histoire, et il la clôt au bénéfice de tous +ceux qui, à l’heure actuelle, sont bénéficiaires du droit de la force. +Il interdit les réparations, les redressements et les revanches et même +les revendications les plus légitimes. Si le pacifisme avait eu gain de +cause en 1820, les Grecs n’auraient pas eu le droit de conquérir leur +indépendance; si le pacifisme avait eu gain de cause en 1772, les +Américains seraient encore sous la domination de l’Angleterre. A quelque +moment de l’histoire que vous placiez le triomphe du pacifisme, il est +une victoire de la force, il est la consécration et la consolidation de +toutes les victoires de la force. + +Nous arrivons ainsi à cette conclusion aussi incontestable que +paradoxale, que la campagne pour les droits du faible a pour première +conséquence la condamnation à perpétuité du faible vaincu. Pour qu’il +n’y ait plus d’iniquité dans l’avenir, le pacifisme couvre à jamais de +son manteau et scelle de son sceau toutes les iniquités du passé. Pour +qu’il n’y ait plus à l’avenir ni fort ni faible, il commence par +s’incliner devant le fort actuel et par lui accorder pour jamais et par +lui assurer pour l’éternité tout ce qu’il a usurpé. + +Il a donc en lui un vice moral, une immoralité profonde qui lui ôte +toute autorité. Apparemment et extérieurement il est revendication des +droits du faible, intérieurement et profondément il est reconnaissance +solennelle des droits du fort. Il proclame la justice éternelle; et, +pour ce qui est de toutes les injustices, il proclame qu’il faut +éternellement n’y pas toucher. Il dit: «guerre aux tyrans», et tout en +même temps il dit: «Paix à tous les tyrans de la terre!» Et si on lui +fait remarquer la contradiction, il répond: «Ce n’est que des tyrans à +venir que je ne veux pas; ce n’est qu’aux tyrans qui n’existent pas +encore que j’en veux. Je repousse l’iniquité à accomplir; mais je +m’incline devant l’iniquité accomplie.» Voilà au moins qui est étrange, +s’il n’est pas un scandale pour la raison et pour la morale. + +«Mais il le faut bien, me répondra-t-on; il faut bien qu’il en soit +ainsi. Nous ne pouvons pas remonter le cours de l’histoire, réparer +toutes les injustices passées, redresser toutes les iniquités, effacer +tous les dénis de justice, ôter toutes les usurpations, ce qui ne +pourrait se faire, du reste, que par des guerres effroyables et +interminables; et, seulement après, déclarer: la paix régnera. Ce serait +déjà bien beau qu’elle régnât à partir d’aujourd’hui dans le monde mal +fait et résultat, nous le reconnaissons, de beaucoup d’injustices +accumulées. Accepter ou plutôt subir les injustices passées pour +empêcher les injustices de l’avenir vaut encore mieux que de se résigner +à toutes celles qui ont eu lieu et à toutes celles qui se feront.» + +En vérité, je n’en sais rien; parce que, précisément, courir le risque +des injustices qui pourront être, n’est pas se résigner aux injustices +qui ont eu lieu, mais au contraire c’est en appeler; c’est ne pas les +considérer comme définitives; c’est laisser la porte ouverte. La guerre, +certes, est féconde en injustices; elle l’est aussi en réparations. Tout +peuple qui s’est relevé, par la guerre ou au travers des jeux sanglants +de la guerre, d’une longue oppression, serait comme ingrat et assurément +serait égoïste, s’il était pacifiste; c’est-à-dire s’il refusait aux +peuples encore opprimés cette chance de se libérer un jour, dont lui a +profité hier ou jadis. L’Italie s’est affranchie. Voyez-vous dans sa +bouche ce mot: «désormais _statu quo_ éternel»? Il équivaudrait à ceci: +«Du moment que je m’en suis tiré, il me suffit et je ne tiens point du +tout à ce que d’autres s’en tirent.» Tant qu’il y aura des peuples +opprimés sur la terre, le pacifisme ne peut pas se flatter d’être une +doctrine très pure et aussi généreuse qu’il en a l’air. Il est, +peut-être sans s’en douter, une doctrine de soumission aux puissants de +ce monde. Il les gêne peut-être dans leurs projets: mais il les respecte +infiniment dans leurs possessions. Il veut leur ôter toute mauvaise +espérance; mais il leur ôte aussi tout remords. Il les arrête dans leur +marche en avant; mais il assure leurs derrières et les rassure sur tout +ce qui est derrière eux. En somme, il dit: _Beati possidentes_, et il +ajoute: _Aeterno possidebunt_. C’est trop conservateur pour être très +généreux et pour être tout à fait juste. + +Le Pacifisme ressemble à ces classes qui, à un moment donné, dans un +pays, font une révolution, s’approprient les terres, s’y installent et +puis disent: «Cela ne se renouvellera pas. Avant que nous l’ayons fait, +il était juste de le faire; mais à partir du moment où nous sommes +nantis, ce ne l’est plus. Il n’y aura plus de transfert de propriété; ce +serait un vol.» Oui, le Pacifisme raisonne d’une manière analogue. «Il +n’y aura plus d’usurpations;--celles qui existent sont acquises.» +Pourquoi? C’est attribuer à un moment de l’histoire, à une date, un +caractère sacré que rien ne lui confère, c’est lui donner le privilège +d’innocenter tout ce qui est derrière elle et de culpabiliser tout ce +qui se fera après elle contre son gré. Il n’y a pas d’hégire à qui l’on +puisse raisonnablement reconnaître cette prérogative. + +Il y a donc dans le pacifisme au moins tout autant d’injustice que dans +le bellicisme, au moins tout autant de mépris de la justice que dans le +bellicisme. Tout autant; car consacrant, tout à fait au hasard, selon le +hasard de la date de son triomphe, un nombre immense d’injustices, en +décrétant qu’il ne s’en fera plus, il joue comme aux dés les destinées +des injustices humaines, tout ainsi que la guerre les joue elle-même. +Selon la date de son triomphe il choisit entre les opprimés, et s’il dit +à ceux d’après cette date: «ne craignez rien, vous ne le serez pas»; il +dit à ceux d’avant: «laissez toute espérance»; or l’intervention de +cette date fatale, étant chose de pur hasard, est chose de pure +injustice. + +Supposons le Pacifisme régnant demain, les opprimés d’aujourd’hui et de +demain lui crient: «Retardez d’un jour, pour que nous ayons quelque +chance encore de nous libérer. A vous établir aujourd’hui, c’est contre +nous que vous agissez; c’est formellement contre nous. Vous pratiquez +l’injustice à notre égard. Nous fûmes victimes provisoires de la guerre; +nous sommes victimes éternelles de la paix.» + +En effet, le Pacifisme, à le supposer agissant, agit tout à fait comme +un conquérant. Il n’est pas de conquérant, après de grandes acquisitions +territoriales, qui, s’il sent le besoin de digérer ses conquêtes, ne +devienne immédiatement pacifiste pour que la paix consacre ses conquêtes +et les consolide. Le Pacifisme a juste autant d’esprit de justice que le +conquérant. Il n’y a pas de quoi être si fier. En vérité je vois un peu +plus de justice, sans dire que j’en vois beaucoup plus, dans l’état de +guerre, qui peut faire des injustices nouvelles, mais qui peut, puisque +enfin cela s’est vu, réparer des injustices anciennes. L’état de guerre +c’est ceci: le droit du fort est toujours ouvert; mais le droit du +faible aussi. L’état de paix éternelle, c’est ceci: le droit du fort et +le droit du faible sont fermés à jamais. Est-il plus dur de dire aux +faibles: «Ceux d’entre vous qui sont vaincus le sont pour toujours, les +autres ne le seront jamais», que de leur dire: «Les uns et les autres +vous avez des chances favorables et des chances contraires; car +l’histoire continue»? Il y a, sinon plus de justice, du moins comme un +respect plus scrupuleux de la justice dans le second propos que dans le +premier. + +Donc les meilleurs arguments du Pacifisme, sans laisser de faire +impression sur moi, ne me convainquent point et me laissent un peu +hésitant, sans même que les moyens pratiques de réaliser le pacifisme +aient été abordés. + + * * * * * + +Si j’examine les arguments du Bellicisme, ils me paraissent aussi donner +matière à des critiques peut-être assez fortes, auxquelles du moins il +convient de s’arrêter. Le fort, le fond et comme le tout du bellicisme, +comme on l’a bien vu, est dans cet axiome: le droit du fort est le plus +respectable des droits parce qu’il est le droit du meilleur. Identité du +droit du plus fort et du droit du meilleur, fondée sur l’identité du +meilleur et du plus fort. + +Je ne suis pas autrement sûr que cette identité soit établie. Le plus +fort est le plus fort; voilà tout; en se montrant le plus fort il n’a +pas prouvé qu’il fût le meilleur. Regardez autour de vous. Est-ce le +plus fort que vous appelez le meilleur et à qui vous souhaitez le +succès? Est-ce le plus fort, soit par la force physique, soit par la +force d’adresse, soit par la force de ruse et habileté, soit par la +force intellectuelle? Point du tout. Celui que vous appelez le meilleur +est souvent un faible et ne vaut que par sa valeur morale. Jamais entre +hommes, entre individus, vous ne faites cette confusion du plus fort et +du meilleur. Au contraire, vous avez une tendance, injuste quelquefois, +mais elle existe, à vous défier du fort, sous prétexte qu’il ne doit pas +être le meilleur. Vous savez ou vous croyez savoir qu’une force un peu +supérieure à la moyenne, dans un homme, le démoralise, le pousse +sourdement à abuser d’elle, et l’empêche d’être bon, d’être juste, de ne +réclamer que sa place convenable, et l’excite à empiéter. Ce n’est pas +toujours vrai, mais comme c’est vrai souvent, vous avez un penchant +instinctif, ou plutôt acquis, ce qui est très significatif, à en juger +ainsi. C’est que, sans être la vérité, ce n’est pas très loin d’être la +vérité. + +Or cette confusion que vous ne faites jamais entre hommes, vous voulez +qu’on la fasse entre peuples et vous en faites même la loi des lois, +l’axiome des axiomes, le principe premier. Il n’y a pas de raison pour +cela. + +Si bien! me répondent-ils, parce qu’il n’en va pas d’un peuple comme +d’un homme; il en va même à l’inverse. Un peuple est une collection +concourante et concertante d’individus. Dans ce concert les différences +individuelles s’effacent, et ce qui reste c’est une résultante générale. +Cette résultante générale c’est un peuple fort ou un peuple faible. +Mettons un peuple fort. De quoi est-il fort? Il ne peut pas l’être des +vices additionnés de ses citoyens, des tares morales additionnées de ses +citoyens, des désirs d’injustice et des goûts d’iniquité de ses +citoyens; il l’est de toutes les vertus de ses citoyens, moins leurs +vices; il l’est de toutes les forces intellectuelles de ses citoyens, +moins leurs imbécillités; il l’est de toutes les forces physiques de ses +citoyens, moins leurs faiblesses, et de toutes les santés de ses +citoyens, moins leurs infirmités. Les soustractions faites, si le total +positif est plus grand que votre total positif à vous, c’est lui qui est +le plus fort, évidemment, mais c’est lui aussi qui est le meilleur. + +Remarquez ce renversement, qui nous faisait dire tout à l’heure qu’il +n’en va pas d’un peuple comme d’un homme, mais même qu’il en va à +l’inverse, remarquez ce renversement: si, dans ce peuple que nous +considérons, le nombre des citoyens _injustes_, comme on dit dans +Platon, c’est-à-dire préférant leur intérêt propre à l’intérêt général, +est plus grand que le nombre des citoyens «justes», ce peuple ne sera +pas fort devant l’étranger, puisque la force nationale est faite +d’abnégations particulières. N’est-il pas vrai? Donc ce peuple, en vous +vainquant, montre qu’il est fort, et en montrant qu’il est fort, montre +que le nombre des citoyens justes est plus grand chez lui que chez vous, +et en montrant cela montre qu’il est meilleur que vous. D’où il suit +qu’un peuple peut être et a le droit d’être d’autant plus injuste comme +peuple à l’égard des étrangers qu’il est plus juste chez lui par le +nombre d’hommes justes qu’il contient. «Vous me conquérez. Donc vous +êtes injustes.--Que je sois injuste à votre égard, cela prouve que je +suis juste chez moi.» + +Après tout, c’était précisément là le genre des vertus des Romains. Il +n’y a rien qui soit plus injuste que la conquête de la Grèce par les +Romains; mais il n’y a rien qui prouve mieux que si les Romains étaient +injustes à l’extérieur ils étaient des justes chez eux, et que si les +Grecs étaient victimes de l’injustice extérieure ils l’étaient d’abord +de leur injustice domestique. + +Donc point d’assimilation entre «l’homme le meilleur» et «le peuple le +meilleur». L’homme le meilleur n’est pas nécessairement le plus fort; +cela est même rare; mais le peuple le meilleur c’est le plus fort, parce +qu’il n’est fort que parce qu’il est composé des meilleurs, et que s’il +n’était pas composé des meilleurs il serait faible. + +C’est même la revanche, dans chaque pays, de l’homme bon, de l’homme +juste, et c’est là sa récompense, et c’est par là qu’il y a en +définitive une justice, une espèce de justice. L’homme bon, l’homme +juste, ne réussit pas toujours personnellement, à cause, souvent, de son +abnégation même. Mais il se dit: «C’est parce que j’existe et parce +qu’il existe dans mon pays un nombre immense de bons citoyens comme moi +que mon pays est fort et sûr de l’être toujours, et il m’en revient +quelque chose; car il ne laisse pas d’être agréable et utile d’habiter +un pays qui est fort.» + +Toujours est-il qu’il est prouvé que si l’homme bon n’est pas toujours +l’homme fort, le peuple le plus fort est toujours intimement le +meilleur. + +Voilà le raisonnement des bellicistes. + +Je ne suis pas convaincu du tout. Il faut bien que je reconnaisse qu’un +peuple fort a des qualités. S’il n’en avait aucune je sais bien où il +serait dans l’échelle des peuples; mais quelles qualités, c’est là le +point, et c’est sur quoi vous vous gardez d’appuyer. Vous dites vite: il +les a toutes; il faut qu’il les ait toutes.--Mais en vérité, point du +tout! Il faut qu’il ait celles-ci, très belles sans doute, qui font +qu’on est fort militairement; et il n’est pas nécessaire, ni utile, et +il lui serait peut-être nuisible, qu’il en eût d’autres. Je reprends la +phrase de ce rhéteur de Cousin: «Toute la vertu d’un peuple comparaît +sur le champ de bataille; il est là tout entier avec tout ce qui est en +lui. S’il est vaincu, c’est que son vainqueur était plus moral, plus +actif, plus prévoyant, plus sage, plus courageux...» Tout n’est pas +rhétorique là-dedans, mais il y a là-dedans de la rhétorique. C’est dans +le mot _tout_ qu’est le sophisme. Eh! non! un peuple ne comparaît pas +«tout entier» sur le champ de bataille; non, «toute sa vertu» n’y +comparaît pas; et il n’est pas là avec «tout ce qui est en lui». Il s’en +faut. Il n’est là, strictement, qu’avec ses vertus militaires, en +donnant à ce mot, sans doute, toute son extension. Il est là avec son +courage, oui; avec sa sagesse, oui, car s’il a engagé follement la +guerre et dans les circonstances les plus défavorables, fût-il «le +meilleur» d’autre part, il sera vaincu; il est là avec sa prévoyance; +car c’est celui qui a le plus et le mieux préparé la guerre qui est +vainqueur; il est là avec son activité, et le soin qu’il a eu de ne +jamais s’endormir ni sur le succès ni sur le revers; il est là même avec +sa moralité, ou du moins des parties de moralité, de haute moralité du +reste, c’est-à-dire il est là avec son abnégation. En un mot il est là +avec toutes les vertus militaires, dans le sens étendu du mot; mais avec +ses vertus militaires seulement. + +Ou plutôt il est là avec un certain nombre de vertus tournées +exclusivement du côté militaire. Il est là avec le courage guerrier (qui +du reste est le plus beau) et il n’a pas besoin d’en avoir ou d’en avoir +eu un autre. Il est là avec sa prévoyance; mais plutôt il est là avec la +prévision qu’il a eue de la guerre, avec l’idée fixe qu’il a eue de la +guerre pendant un siècle ou depuis toujours, ce qui, certes, n’est pas +méprisable, mais ce qui n’est pas toute la prévoyance humaine. Il est là +avec sa sagesse, si l’on veut, mais à la condition d’avoir mis toute sa +sagesse à combiner des chances de guerre et de paix, d’infériorité ou de +supériorité militaire comme devant un échiquier. + +Ainsi de suite. En somme la phrase de Cousin, qui résume très bien toute +la théorie des bellicistes, se ramène à ceci que le peuple vertueux est +celui qui n’a jamais songé qu’à la guerre et qui a eu assez de vertu +pour y consacrer toutes ses puissances. Ce peuple-là a certainement une +vertu singulière et qu’il ne faut pas mépriser; mais il n’a pas toutes +les vertus du monde et peut-être en est-il qu’on pourrait préférer à +celles-là. Tout au contraire de la pensée de Cousin, un peuple ne +comparaît dans le champ de bataille qu’avec une partie de ses vertus, +qu’avec une partie de lui-même, et c’est précisément le propre de la +guerre de couper en deux en quelque sorte le développement d’un peuple +et de dire: «Il y a guerre; tout ce qui n’est pas vertu militaire ou +vertu susceptible d’application militaire ne compte plus et doit +s’interrompre.» Et par conséquent c’est le propre du bellicisme, même +tout le long des périodes de paix, de couper en deux le développement +d’un peuple pour mettre au moins au second rang tout ce qui n’est pas +vertu militaire ou vertu susceptible d’application militaire, ce qui en +vérité n’est pas un résultat très heureux. + +Mais toute vertu, me dira-t-on, est susceptible d’application militaire +ou plutôt va, en ses dernières fins, à assurer la grandeur militaire +d’un peuple. Les vertus qui font de la population, vertus pacifiques par +excellence, en apparence, contribuent à la grandeur militaire, et même +ce sont elles qui y contribuent le plus; les vertus qui font une bonne +agriculture, un bon commerce, une bonne industrie, créent des ressources +qui sont le trésor de guerre; les vertus du savant font des découvertes +qui, et de plus en plus, s’appliquent à l’outillage de guerre; de sorte +que c’est bien _l’activité totale_ d’un peuple qui aboutit à la guerre, +nous ne disons pas qui la vise et qui la cherche; mais qui y aboutit, +fût-ce malgré elle, de telle sorte que quand nous disons que c’est le +peuple tout entier avec toutes ses forces qui s’avance sur le champ de +bataille, nous disons vrai. + +--Vous ne dites pas précisément faux, et je reconnaîtrai toujours qu’au +moins il y a de grandes chances pour que le peuple vainqueur et +constamment vainqueur, fort et constamment fort, soit le peuple à tous +les points de vue le plus pourvu de bonnes qualités. Cependant vous ne +dites pas vrai absolument; car il y a bien des activités, et des +activités louables, qui n’ont aucune utilité militaire et qui ne se +retrouvent pas, ni en elles-mêmes ni en leurs résultats éloignés, sur le +champ de bataille. Toute l’activité littéraire, toute l’activité +artistique, toute l’activité scientifique, à l’exception de celle qui +s’applique à la confection des engins meurtriers, toute l’activité +industrielle sauf celle qui s’applique aux lignes de chemins de fer +stratégiques, aboutit (puisque vous y tenez) au champ de bataille; mais +elles y aboutissent de si loin _qu’il n’y a pas proportion_ entre +l’intensité et la puissance de ces activités-là et le résultat +militaire. Or c’est cela qu’il faudrait que vous pussiez prouver, +puisque vous voulez prouver que c’est le peuple A avec toutes ses +puissances qui se trouve sur le champ de bataille devant le peuple B, et +puisque vous voulez prouver que, _par conséquent_, du peuple A et du +peuple B c’est le vainqueur qui aura prouvé qu’il était le meilleur de +_toutes les façons_. Votre calcul n’est pas juste. Oui, l’activité +industrielle et l’activité scientifique d’un peuple peuvent aboutir au +champ de bataille et y avoir leur répercussion: oui, même son activité +scientifique _pure_ et son génie littéraire et artistique aboutissent au +champ de bataille en ce sens qu’elles sont éléments et entretien de +patriotisme et que le patriotisme est élément de vaillance militaire et +de victoire, et c’est une chose où j’aurai l’occasion de revenir quand +je traiterai du sentiment patriotique; oui, je sais tout cela et je +l’accorde; mais qu’il y ait proportion exacte, et j’entends par cela, +d’une part que toutes les activités littéraires, scientifiques, +artistiques, etc., aient autant d’importance pour la victoire que les +activités strictement militaires; d’autre part que le peuple le plus +littéraire, le plus artiste, le plus savant doive être supérieur le jour +de la guerre venue, pourvu qu’il ne soit pas trop inférieur pour ce qui +est des armes: voilà ce que je n’accorde pas et voilà ce que vous savez +bien qu’aucun homme de bon sens ne peut accorder. + +En d’autres termes, le coefficient civilisation générale est, guerre +déclarée, extrêmement moins fort que le coefficient civilisation +militaire. Dès lors tout votre raisonnement s’écroule. Ce que le +vainqueur prouve par sa victoire, ce n’est pas qu’il est le meilleur de +toutes les façons, ce devant quoi je reconnais qu’il faudrait +s’incliner; c’est qu’il est le meilleur d’une certaine manière, et de +quelle manière? de la manière que l’on peut soutenir qui n’est pas la +meilleure. Ce que le vainqueur prouve par sa victoire, c’est, tout +compte fait, qu’il est le meilleur militaire. Il ne fallait pas tant de +raisonnements pour en arriver là; mais c’est vous, par vos raisonnements +spécieux où il a fallu que je vous suivisse, qui m’avez forcé de faire +un long détour pour y revenir. + +S’il en est ainsi, voici le droit du faible ou plutôt le mérite du +faible qui reparaît; voici le droit du vaincu qui reparaît, ou au moins +le mérite du vaincu. Un peuple peut dire: «Je suis vaincu; c’est ce qui +prouve que je suis le meilleur. Oui; car si je suis le vaincu, c’est que +j’ai appliqué tout mon génie et toutes mes forces à la véritable +civilisation, aux arts et sciences qui ont pour but de rendre les hommes +heureux et bons et sains et vertueux et fraternels, en détournant mon +génie et mes forces de tous les arts et sciences qui ont pour but de +rendre les hommes plus capables de se tuer les uns et les autres. +Supposez un peuple qui fasse de la guerre son industrie, qui ne songe à +rien, jamais, qui ne se rapporte à elle. Il deviendra très redoutable et +il conquerra le monde; mais ce sera un peuple de brutes. Donc plus il +dominera le monde, plus il prouvera par cela même qu’il était indigne de +le dominer. Donc si la raison veut que le peuple le meilleur soit le +peuple roi, ce n’est pas le peuple vainqueur qui doit être roi, et au +moins il y a des chances pour que ce soit le peuple vaincu qui mérite de +l’être; oh! de très grandes chances. La victoire, dit-on, ne prouve +rien. Si! Je prétends, moi, qu’elle prouve contre elle.» + +Il y a bien du vrai dans ces paroles. J’ai souvent prétendu, d’après +Platon, si mes souvenirs ne me trompent pas, qu’il ne faudrait choisir +pour les placer dans les magistratures que ceux qui n’y prétendent pas, +qu’il ne faudrait choisir pour représentants, députés, etc., que ceux +qui ne sont pas candidats; qu’il peut y avoir d’autres raisons de +choisir un représentant ou un magistrat, mais que celle-ci est la +première, la plus importante, celle qu’il faut tout d’abord considérer, +et que plus un homme est avide d’être député, moins, certainement, sans +chercher autre raison, il faut le nommer. Ceci est le bon sens même, +c’est l’évidence. Tout de même, avant toute autre considération, on peut +dire que le peuple qui veut conquérir le monde montre par cela seul +qu’il est le plus indigne de le dominer, qu’il a en lui toutes les +puissances, brillantes à la vérité et qui peuvent faire illusion, mais +les plus anticivilisatrices du monde; que son triomphe serait celui de +toutes les forces qui dirigent l’humanité vers le malheur et ramènent +vers la barbarie. + +Au tribunal des sages le peuple vainqueur parle et dit hautement: «Ma +victoire a prouvé que je me suis toujours tenu prêt, par une tension +magnifique de volonté, à braver tous les dangers et à accomplir des +tâches colossales; ma victoire prouve que je suis un peuple de surhommes +et de demi-dieux; ma victoire prouve que la substance des autres peuples +n’est rien devant moi.» + +Les sages répondent: «Votre victoire prouve que vous vous êtes bien +appliqués à être un fléau. C’est une raison pour que nous donnions la +préférence au vaincu. Que Dieu veuille bien exécuter la présente +sentence!» + +Sans aller jusqu’à dire: _argumentum pessimi victoria est_, non, je ne +puis pas dire: _argumentum optimi victoria est_. Sans aller jusqu’à +dire: il suffit d’être vaincu pour qu’il soit prouvé que l’on a le plus +de mérite, je ne me sens pas autorisé pleinement à dire le contraire. + +A ce qui précède les bellicistes ont une assez bonne réponse. Ils +disent, je crois: «Nous savons bien, au fond, que c’est généralement le +peuple le moins avancé dans la civilisation--quoiqu’il faille encore +qu’il ne soit pas barbare--qui l’emporte sur le peuple plus avancé et à +cause de cela moins belliqueux, surtout moins militaire. C’est +l’histoire des Romains en face des Grecs; c’est l’histoire, peut-être +«par un juste retour», des «Barbares» en face des Romains. Qu’à chacune +de ces grandes victoires qui sont suivies de l’écroulement d’un empire, +la civilisation recule, pour un temps, nous serions, après tout, assez +disposés à l’accorder. Nous l’accordons au moins provisoirement pour +vous suivre sur ce terrain. Mais remarquez qu’en définitive et les temps +s’écoulant, la civilisation n’y perd rien et qu’elle y gagne. En voici +la raison. Tout peuple dit «jeune», c’est à savoir rude, énergique, +ardent, très entraîné, très uni aussi dans une forte volonté de +puissance, et c’est-à-dire, remarquez-le, très _civilisé_ d’une certaine +façon et même dans le sens premier de ce mot; tout peuple ainsi +constitué qui conquiert un autre peuple plus avancé dans la civilisation +littéraire et artistique, laquelle n’est qu’une forme particulière de la +civilisation, ne tarde pas, la conquête achevée, à se civiliser +littérairement et artistiquement, plus ou moins lentement, quelquefois +assez vite, quelquefois très vite. Il semble qu’ayant en lui le principe +même de la civilisation, qui est la vigueur morale et la «synergie +sociale», il soit comme tout prêt à accepter et à mettre en lui la +civilisation sous sa forme dernière qui est la «culture»; il semble +qu’il la désirait par avance et que dès qu’il la rencontre il se combine +avidement avec elle, lui donnant d’ailleurs autant à peu près qu’il en +reçoit, lui imprimant un caractère nouveau et la renouvelant à +l’adopter. + +C’est le cas des Romains se rencontrant avec les Grecs, des «Barbares» +se rencontrant avec les Romains, des Arabes se mêlant par la conquête +aux civilisations occidentales. Les Romains devenant des artistes au +contact des Grecs; les «Barbares» devenant des chrétiens, puis des +lettrés (en moins de trois siècles: Charlemagne), puis des artistes, +tout cela au contact des Romains; les Arabes devenant lettrés et +artistes au contact des civilisations occidentales (et combien vite!) +témoignent de cette aptitude singulière, non pas de la barbarie à se +combiner avec la civilisation, et le vrai barbare, le sauvage, au +contact de la civilisation périt; mais de la civilisation élémentaire à +se combiner avec la civilisation raffinée et à en créer une nouvelle, +d’un caractère nouveau. + +Le succès, qui reste étonnant, du reste, et assez difficilement +explicable, du christianisme auprès des «Barbares» du Ve siècle, doit +tenir à ceci que le christianisme était à lui seul une civilisation +élevée dont la demi-civilisation des «Barbares» était «capable» et où la +demi-civilisation des «Barbares» aspirait sourdement; et peu à peu et +assez vite, par le chemin du christianisme, les «Barbares» sont entrés +dans toute la civilisation greco-romaine dont le christianisme avait +accepté le meilleur. Il semble que les civilisations, de genre différent +du reste et soit morales, soit philosophiques, soit artistiques et +littéraires, forment comme des pôles qui attirent les peuples forts et +vers lesquels ceux-ci se dirigent instinctivement pour se donner ce qui +leur manque et ce qui doit les compléter et ce que du reste ils sont +capables de supporter mieux que les peuples faibles qui en sont nantis. + +L’invasion des peuples faibles et très civilisés par les peuples forts +et à demi civilisés est donc d’abord une régression, et plus apparente +que réelle, de la civilisation, puis une réintégration de la +civilisation; puis la civilisation mieux portée, transformée, renouvelée +et poussée plus loin; au total non pas la civilisation blessée, mais la +civilisation sauvée. + +Oui, certainement, sauvée; car aux mains des peuples affaiblis, on sait +bien qu’elle s’altère, qu’elle s’affine, jusqu’à se débiliter; qu’elle +devient comme frêle et maladive, que de tous les éléments dont elle se +compose, car elle en a de bons et de mauvais, ce sont les pires qui +subsistent et qui sont cultivés comme avec amour. Ce qui est bon c’est +qu’un peuple plus fort et plus sain; plus grossier aussi, sans doute; +mais si peu ennemi, au fond, de la civilisation, qu’il l’envie et qu’il +la désire, vienne la détruire partiellement pour la refaire, et, après +l’avoir renversée, en recueille très diligemment les matériaux pour la +reconstruire sous une forme nouvelle et supérieure. + +Que cela se passe toujours ainsi, nous ne sommes pas assez férus du +principe de l’uniformité fatale des lois historiques pour le dire, et +nous ne prétendrons pas que les Turcs aient, des ruines de la +civilisation byzantine, tiré une nouvelle civilisation merveilleusement +éclatante. Mais encore est-il que cela se passe très souvent comme nous +venons de le dire et que la force ne renverse le plus souvent une +civilisation que pour la réparer. + +Donc _la force ne se trompe presque jamais_, et c’est une grande +présomption en sa faveur. Ne la craignez pas pour la civilisation. Si +vous avez affaire à des peuples vraiment barbares, ne les craignez pas +pour votre civilisation; ils sont faibles, d’une faiblesse incurable, et +ils sont incapables de rien faire ni contre vous, ni _pour_ vous. Si +vous avez affaire à ces peuples forts, à demi civilisés et dont la +demi-civilisation se reconnaît à la pureté relative des mœurs, à la +forte connexion nationale, au patriotisme, à la volonté de puissance, +laquelle chez un homme n’est que de l’égoïsme, mais chez un peuple est +un idéalisme très caractérisé; ne craignez rien, sinon pour _votre_ +civilisation, du moins pour _la_ civilisation; car, sans le savoir +encore, ce peuple à demi civilisé est amoureux de civilisation complète, +et votre civilisation il l’absorbera avec avidité, et de lui mêlé à vous +il fera un peuple aussi civilisé que vous l’étiez et peut-être plus et +probablement mieux. + +Donc la force, la vraie force, ne se trompe presque jamais, et, tout +compte fait, on peut se fier à elle. Donc la victoire, si elle est +continue et si elle devient définitive, n’est ni une erreur ni un +malheur. Elle est une chose _vraie_; elle est dans le domaine, dans +l’ordre de la vérité générale. Elle est une chose saine et salubre qui +peut avoir de très mauvais résultats provisoires, mais qui ne peut +avoir, sauf exceptions rares, que des suites heureuses. + +--Voilà des considérations qui sont spécieuses et qui même ont une +certaine force; mais qui me laissent hésitant encore. Je ne crois pas si +fermement à ces palingénésies. Surtout je ne suis pas sûr du tout qu’il +soit nécessaire qu’elles s’opèrent par transfusion du sang, précédée de +large effusion de sang. La phlébotomie régénératrice me laisse des +doutes. Qu’une civilisation en remplace une autre après une régression, +quelquefois beaucoup plus longue qu’il ne vous plaît de le dire, je suis +ravi que la civilisation ait fini par reprendre sa marche, mais je +regrette la régression et je suis en doute sur ceci qu’elle fût +nécessaire. Les régénérations violentes ne prouvent ni leur légitimité +ni même leur nécessité par leur violence. Le fait ne prouve que le fait. +Il se prouve comme loi lorsqu’il est répété d’une façon constante. +Assurément. Mais précisément vos faits ne sont pas assez nombreux pour +que je m’incline devant leur ensemble comme devant une loi. Deux ou +trois fois dans l’histoire, très brève, que nous connaissons, il est +arrivé que des peuples forts, après avoir fait reculer l’humanité de dix +siècles, l’ont ramenée à peu près au point où elle était dix siècles +avant, et même l’aient poussée un peu plus loin, si vous voulez. Y +a-t-il là de quoi les considérer comme des sauveurs? La force ne se +trompe jamais en définitive. Toujours est-il qu’elle se trompe souvent +pour un temps bien long, et cette époque sacrifiée, pardonnez à ma +sensibilité, m’intéresse. + +Au lieu de supposer ce besoin qu’ont les peuples civilisés et affaiblis +d’être régénérés par l’intervention un peu brusque des peuples forts, si +l’on vous disait que ces interventions ne sont que des accidents dont la +civilisation souffre, presque jusqu’à en mourir, et dont elle se guérit +ensuite par ses propres forces, restées latentes, longtemps refoulées et +qui se redressent; que deviendrait le sublime mérite des peuples sains +et forts? Si l’on vous disait, comme Comte, que la civilisation, âme +même de l’humanité, est une force toujours en acte, qui ne cesse jamais +de se pousser en avant comme elle peut, qui rencontre des obstacles, qui +s’arrête devant eux et même recule, puis les contourne ou pèse sur eux +jusqu’à les faire céder; que deviendrait le sublime mérite des peuples +forts? Il se réduirait à se laisser conquérir après avoir conquis, ceci +restant à leur dam qu’ils ont privé l’humanité pendant plusieurs siècles +des bienfaits de la civilisation. La régression demeurerait à leur +charge et la renaissance ne serait nullement de leur fait. Destructeurs +ils resteraient; et ils seraient niés comme reconstructeurs. + +Je ne contresigne pas la théorie d’Auguste Comte qui est un peu trop +métaphysique pour moi; mais à la prendre humainement, elle a bien +quelque vraisemblance. Ce qui fait la civilisation, c’est avant tout les +civilisateurs, et les civilisateurs sont en général très pacifiques. A +quelque stade de l’évolution d’un peuple qu’ils se trouvent, ils +n’appellent point de leurs vœux l’intervention du peuple jeune et fort +qui doit régénérer le leur. Ils n’en sentent pas le besoin. Ils ont tort +peut-être; mais cela est cependant un signe que la civilisation, de son +naturel, procède plutôt par mouvement continu, lent et fort que par +embardées dangereuses, et que les interventions de la force, aveugle +aujourd’hui, clairvoyante demain, sont choses plutôt qui la gênent +qu’elles ne lui servent et plutôt accidents dont elle finit par se tirer +à grand’peine qu’excellentes aventures qui lui arrivent et secours +providentiels qui lui sont donnés. + +Supposons ceci. Les Romains ne conquièrent pas les Grecs. Ils respectent +leur indépendance, qui ne les gêne en rien, après tout. Croyez-vous +qu’ils ne se civiliseront pas littérairement et artistiquement, en +vivant pacifiquement auprès des Grecs, autant qu’en les réduisant en +province romaine? La conquête, au point de vue de la civilisation, du +moins, est ici absolument inutile, aux uns et aux autres. Elle ne +civilise pas les Romains plus qu’ils ne se seraient civilisés sans elle; +elle ne civilise pas les Grecs; elle ne donne aucun caractère nouveau à +leur civilisation; elle ne fait que les avilir. + +Les «Barbares» n’envahissent point l’Empire romain. La civilisation +romaine reste ce qu’elle est, et certainement on peut dire qu’il y a là +une décadence. Décadence, soit; mais cela est-il un état plus fâcheux +pour l’humanité que les horribles déchirements qui ont ensanglanté le +monde pendant dix siècles, et de ce que de ces déchirements une +civilisation nouvelle doit sortir, faut-il souhaiter ces fléaux, surtout +quand on songe qu’il est probable, non pas qu’elle en dérive, mais +qu’elle en réchappe et qu’ils lui ont été un obstacle, non qu’ils en ont +été la source? + +Sans aucun doute il y a des peuples qui ont besoin d’être régénérés; +mais qu’ils ne puissent l’être que par la guerre et à la façon du vieil +Eson jeté dans la marmite, c’est ce qui ne m’est pas démontré +absolument. Les régénérations pacifiques sont très possibles. Le +stoïcisme est une régénération partielle parfaitement pacifique; le +christianisme est une régénération partielle aussi, mais beaucoup plus +étendue, qui est pacifique essentiellement puisqu’il a, non apporté, +mais subi la guerre; la Réforme aurait pu être une régénération +pacifique, et on la voit très bien, si on ne lui avait pas opposé la +force, n’y faisant pas appel elle-même et modifiant les esprits et les +cœurs d’une façon en somme heureuse, épurant les peuples qui +l’acceptent, épurant le catholicisme lui-même, comme on sait bien +qu’elle a fait, et par suite les peuples qui conservent le catholicisme, +tout cela sans effusion de sang et sans victoire matérielle. + +Il existe toujours, comme au sein même des décadences, des éléments +régénérateurs qui, à un moment donné, sans qu’on puisse le prévoir, ni +même après coup le dater très exactement, exercent leur influence, se +répandent, se développent par invasion pacifique et triomphent soit +partiellement, soit d’une manière si considérable qu’on peut l’appeler +totale. Que ces éléments revivifiants soient aidés ou au contraire +soient gênés par les grandes perturbations de la force se déchaînant au +travers du monde, c’est au moins ce qui fera toujours question. + +Je remarque, du reste, qu’à supposer qu’un peuple soit dans une +décadence telle, si authentique, si incontestable, si évidente et si +répugnante qu’il n’y ait guère rien à souhaiter, sinon qu’il périsse, il +périra très bien, comptez y, sans la moindre guerre dévastatrice et +incendiaire. Il périra, non par invasion, mais par infiltration. Sa +décadence ayant pour principal effet, comme du reste pour principal +signe, la dépopulation, le peuple fort essaimera chez lui d’une manière +insensible et continue et le remplacera peu à peu, se substituera à lui +peu à peu sans la moindre violence ni brutalité. Il n’était pas +nécessaire que les «Barbares» envahissent l’empire romain, et ils ne +l’auraient pas fait s’ils n’avaient été eux-mêmes poussés par derrière; +il suffisait qu’ils s’y injectassent, et l’on sait du reste que c’est ce +qu’ils ont fait longtemps avant les invasions définitives; il suffisait +que ce mouvement lent continuât. + +Dans tout cela je ne vois pas très précisément la nécessité de la +guerre. Soit par les éléments revivifiants qu’ils contiennent en eux, +soit par les éléments étrangers qui pénètrent en eux et dans le premier +cas en gardant leur caractère ethnique, et dans le second en le perdant, +les peuples se modifient; car cela s’est vu; ou peuvent se modifier sans +que la guerre intervienne, et la guerre peut bien, rationnellement, être +considérée comme un accident, terrible en soi, dont il est assez +difficile de calculer les bons effets futurs et à longue échéance, dont +la seule chose qu’on puisse assurer c’est qu’il est horrible et dont il +est assez judicieux de supposer que jamais on n’en avait besoin. + + * * * * * + +Le Pacifisme et le Bellicisme sont donc deux théories, qui, comme +théories générales, ne se soutiennent très bien ni l’une ni l’autre. + +En droit, le droit du faible n’est nullement démontré, puisque la +faiblesse à elle seule ne saurait constituer un droit, et puisque, pour +la légitimer davantage, il faut la montrer ayant un _mérite_, mérite +difficile à évaluer et que le fort prétendra toujours avoir à un degré +supérieur. + +En droit encore, le droit du fort n’est pas démontré davantage, +puisqu’il ne l’est que par une confusion entre le plus fort et le +meilleur, confusion qu’une très brève analyse dissipe aussitôt, montrant +qu’il y a autant de raisons pour considérer le plus faible comme le +meilleur qu’il y en a pour considérer comme le meilleur le plus fort et +montrant que selon les cas c’est bien en effet ou le plus faible ou le +plus fort qui est le meilleur. + +En fait, s’il est très vrai que c’est à travers la guerre et les jeux de +la force que l’humanité s’est développée, il n’est pas démontré que ce +soit _par_ la guerre et grâce aux jeux de la force; étant donné qu’on +peut très bien, en toute raison, imaginer l’humanité se développant +pacifiquement, étant donné aussi qu’on la voit pendant de longues +périodes se développer en effet pacifiquement sans intervention de la +guerre et par l’effet de forces purement morales. + +Et cependant c’est un fait bien considérable que l’humanité, le plus +souvent, accomplisse son évolution, progressive ou non progressive, +personne ne peut le dire avec certitude, mais enfin son évolution à +travers les âges, par le moyen de la guerre, par des guerres engendrant +d’autres guerres, en telle sorte qu’on ne laisse pas de se sentir un peu +dans l’hypothèse quand on l’imagine évoluant indéfiniment d’une autre +façon; et qu’au moins on se demande si la guerre n’est pas le moyen de +sélection, heureuse ou malheureuse, mais naturelle, constitutionnelle de +l’humanité et par conséquent nécessaire, par lequel l’humanité se +modifie, peut-être s’améliore et en tout cas va d’un point à un autre +sur la route qui lui est assignée. + +Où nous en sommes arrivés de cette étude, nous pouvons donc, nous devons +donc hésiter, ne pas conclure, et peut-être aussi finirons-nous par là; +mais avant de nous y résigner, s’il le faut, nous devons étudier la +question sous un autre aspect laissé de côté jusqu’à présent. Nous +devons nous demander ce que c’est que le patriotisme, en quoi il +consiste, quels en sont les effets, si ces effets sont bons ou mauvais +tant pour les portions d’humanité que pour l’humanité tout entière. Le +patriotisme, en effet, soit offensif, soit même défensif, est le +principal obstacle à la pacification générale, à l’état de paix +universel. On ne voit guère--et ce sera du reste un des points encore à +examiner--la paix durable coexistant avec des patriotismes énergiques, +passionnés, c’est-à-dire vrais; on ne le voit guère. Si donc le +patriotisme est reconnu chose salutaire, la guerre est bien près d’être +justifiée. Si le patriotisme est reconnu comme étant un préjugé ou un +reste d’humanité primitive barbare, la guerre n’a plus pour elle que ces +considérations générales des bellicistes qui tout à l’heure ne nous ont +pas convaincus absolument ni même très profondément pénétrés, et il +faudrait travailler à la destruction des patriotismes comme à une œuvre +de salut. + +Étudions donc le phénomène du patriotisme avec une extrême attention, +comme étant l’élément essentiel de notre problème et comme devant, selon +qu’il sera approuvé ou condamné, nous en donner précisément la clef. + + + + +CHAPITRE V + +LE PATRIOTISME. + + +Le patriotisme est un sentiment et une idée, ou plutôt il est un +sentiment qui devient une idée et qui, comme sentiment, se renforce +d’éléments nouveaux que l’idée lui apporte. + +Le patriotisme, comme sentiment, est une passion qui pousse un certain +nombre d’hommes à vouloir vivre ensemble parce qu’ils se sentent en +communauté, en une communauté analogue à celle de la famille. Ce +sentiment peut être confus, il peut être précis; il peut être fort, il +peut être faible; mais il a toujours existé aussi loin que nous +puissions remonter dans l’histoire. Il est une extension du sentiment +familial. La tribu se reconnaît comme grande famille à certains signes +dénonçant une commune origine, ou même à de simples apparences, mais qui +suffisent à faire naître et à entretenir le sentiment dont nous parlons +et qui consiste essentiellement dans le désir d’avoir un plus grand +nombre de frères. L’homme est égoïste et altruiste. Comme égoïste il +poursuit son intérêt; comme altruiste il aime faire partie d’une +association assez grande pour qu’il soit heureux et fier de compter tant +de frères et amis autour de lui, assez restreinte encore pour qu’il la +connaisse et pour qu’elle n’échappe pas, pour ainsi dire, à son regard +et à sa pensée. Voilà le sentiment patriotique élémentaire et primitif. +Le voilà en soi, sans que l’on envisage encore tout ce qui peut le +développer, l’enrichir, le fortifier et l’aviver. + +Comme idée, et je crois que ce sentiment devint très vite une idée, +comme idée, le patriotisme est cette conception qu’il est très beau et +qu’il est utile que ce sentiment existe. Je dis très beau d’abord, et +peut-être ai-je tort de mettre en première ligne une conception +esthétique; cependant j’y ai tendance. Je croirais assez volontiers que +les hommes ont trouvé beau, avant tout, de se voir réunis en grand +nombre, pour fête, réjouissance, agapes ou autres choses de ce genre, et +ont remporté de ces réunions une impression de beauté, de grandeur, +d’harmonie, en somme une impression esthétique. Il est beau d’être, en +si grand nombre, d’accord et se sentant quelque chose comme les membres +d’un seul grand corps. Se prolonger pour se sentir plus grand est une +des passions de l’homme. C’est pour cela qu’il crée, qu’il fait des +œuvres. Il se prolonge dans l’ouvrage de ses mains et il s’y admire +naïvement. C’est pour cela aussi qu’il s’unit à d’autres hommes; il se +prolonge dans l’association et il s’y admire. «Je suis tout cela; je le +suis un peu, puisque j’en fais partie et que tout le monde me reconnaît +comme en faisant partie. Or cela est grand et beau; cela prend une +grande place sur la terre et brille noblement sous le ciel.» Voilà +l’idée esthétique. + +Quand on songe que l’homme s’est paré avant de se vêtir, tout au moins +dans le même temps, il faut se dire qu’il y a lieu de toujours tenir +compte de l’idée esthétique dans les premières démarches intellectuelles +de l’humanité. + +Et le patriotisme comme idée encore c’est la conception d’utilité. Unie +par le sentiment familial prolongé, la tribu s’est dit qu’il était très +salutaire qu’elle le fût--ceci sans qu’il soit question encore d’ennemis +humains, et à les supposer non existants--elle s’est dit que pour +combattre contre les fauves, que pour défricher une partie de forêt, que +pour dessécher un marais, il était bien utile et même nécessaire que +l’on s’aimât un peu et que l’on pût compter les uns sur les autres d’un +bout à l’autre de la vallée ou de la plaine. + +Cette idée de l’utilité n’a pas eu toute son importance tout d’abord; +mais elle en a pris une de plus en plus considérable à mesure que la +_civilisation se faisait_, c’est-à-dire à mesure que s’imposait la +division du travail, à mesure que chaque homme, au lieu de faire mal +tous les métiers, n’en faisait plus que sept ou huit, un peu moins mal; +puis n’en faisait plus que deux ou trois assez bien; puis n’en faisait +plus qu’un, très habilement pour l’époque. Alors, phénomène de la plus +haute importance, chaque homme ne s’est plus senti seulement _prolongé_; +il s’est senti à la fois _diminué et engrené_, et par conséquent à la +fois plus petit et plus grand. + +Il s’est senti plus petit; car il a bien reconnu qu’il n’était qu’une +moitié d’homme, qu’un cinquième d’homme, qu’un dixième d’homme, +puisqu’il ne faisait plus qu’un métier ayant besoin pour vivre d’en +faire dix ou que dix se fissent. «Je ne contribue plus à ma vie que pour +un dixième de ce qu’elle exige.» + +Mais il s’est senti plus grand en ce sens que, par contre, neuf hommes +travaillaient pour lui et qu’il avait neuf hommes comme tributaires ou +au moins comme auxiliaires. Dès lors l’idée de solidarité étroite et +d’étroite interdépendance est née; et c’est bien alors que, plus +précisément que tout à l’heure, qu’aussi précisément que possible, +l’homme a dû se dire: «Ceux-ci sont moi, et moi je suis les autres; +l’individualité disparaît ou s’atténue singulièrement. A certains égards +et du reste continuellement, à tous les moments du temps, nous ne +formons tous qu’un seul être dont les membres vivent chacun de +l’activité de tous, et tous de l’activité de chacun.» + +Cette fois le patriotisme existait à l’état complet, de sentiment, +d’idée et de fait, et il ne pouvait plus être que développé, enrichi et +avivé. + +Quels sont les éléments qui l’ont en effet développé, qui sont entrés en +lui, du reste pour ce qui est de quelques-uns dès les premiers temps, de +manière à le renforcer? + +C’est d’abord la langue commune. La langue commune est comme le signe +même de la patrie. A parler la même langue les hommes ont le sentiment +instinctif, confus, mais qui semble ne pas se tromper et qui vraiment ne +se trompe pas, qu’ils remontent à la même origine, que leurs pères les +plus éloignés ont habité le même sol et aussi qu’ils sont les uns et les +autres de même tempérament, de même complexion et conformation physique, +ce qui forme un lien très puissant. Un mystique dirait: «La preuve que +Dieu a voulu qu’il y ait des patries distinctes, c’est qu’il a donné +mille idiomes différents aux êtres composant l’humanité.» Traduit en +langage réaliste, cela veut dire que l’humanité est constituée pour +vivre par groupes séparés les uns des autres, puisque chacun de ces +groupes a cette raison de se concentrer et de rester concentré, que ses +membres s’entendent sans effort, et cette raison de rester séparé des +autres groupes qu’il en coûte beaucoup à chacun de ses membres pour +entrer en relation avec qui que ce soit appartenant à un autre groupe +humain. La langue forme un lien qui est fort de toute la facilité que +nous avons de nous entendre entre compatriotes et de toute la difficulté +que nous rencontrons à vouloir nous faire entendre de l’étranger. +L’étranger est avant tout l’homme d’un autre idiome, d’un autre accent +et d’un autre son de voix. + +Et sans doute ceci n’est qu’un signe, et pour ainsi dire qu’un +signalement; mais combien sensible et combien fort, et de quelle +puissance sur la sensibilité et sur l’imagination! La patrie entre en +nous par les oreilles avant d’y entrer par les yeux et par la mémoire et +par la pensée et par tant d’autres chemins. La patrie est une musique, +avant d’être tableau, histoire, etc.; et c’est la première musique que +nous entendions. Or on sait quelle prise a la musique, la chose +entendue, sur tout notre être sensible. + +Si l’on trouvait trop littéraire et «propos poétique» cette +considération, je prierais de remarquer que chaque langue a son rythme, +sa cadence, sa ligne mélodique, que chaque langue se chante, de quoi +nous ne nous apercevons pas quand il s’agit de la nôtre; mais de quoi +nous nous avisons très bien quand nous entendons parler une langue +étrangère; que même chaque province d’un même pays chante la langue +nationale sur un rythme particulier; qu’il y a donc pour chaque homme +une musique de la petite patrie et une musique de la grande patrie, et +que celle-ci lui est chère, celle-là plus chère encore, de telle sorte +cependant qu’il ne se sent en face de l’étranger que quand il est en +présence et d’une langue qu’il ne comprend pas et d’un rythme qui +désoriente complètement son oreille, ce qui lui fait bien reconnaître la +grande patrie comme étant la vraie. + +Les Grecs se battaient les uns contre les autres pour des motifs +d’intérêt pécuniaire et de volonté de puissance. Mais ils avaient très +bien le sentiment que c’étaient là des guerres civiles et qu’ils se +battaient de cité grecque à cité grecque comme de parti à parti dans +l’intérieur d’une cité, puisqu’ils s’honoraient du titre de grecs, +puisqu’ils méprisaient tout ce qui n’était pas grec et puisque, ce qui +est bien éminemment patriotique, ultra-patriotique pour ainsi dire, ils +divisaient l’humanité en deux parties seulement: les Grecs et les +Barbares. Il y a eu toujours un patriotisme grec. Je reconnais qu’il n’a +pas été assez fort pour ramasser, si ce n’est par moments, toute la +nation grecque contre ses ennemis; je reconnais que la Grèce n’a pas +assez duré sans doute pour qu’il en arrivât d’elle comme il en est +arrivé de l’Allemagne, pour qu’elle se fondît dans une grande et durable +unité nationale; je fais observer seulement que le patriotisme grec a +existé, réel, sinon assez fort; et que c’est principalement à la langue +commune qu’il s’est reconnu, dans la langue commune qu’il prenait +conscience de soi-même. + +La langue est élément essentiel de la patrie. Elle ne suffit pas; car on +voit encore et l’on verra, ce semble, toujours, d’une part tel peuple +bilingue ou trilingue, comme la Suisse ou comme les États-Unis +d’Amérique, qui est très ardemment patriote et où il n’y a nul rêve de +sécession et de particularisme; d’autre part des peuples parlant la même +langue, Belgique et France, États-Unis du Nord et Angleterre, qui ne +songent nullement à se réunir. La langue commune n’est ni élément +nécessaire ni élément suffisant de patriotisme, ce qui prouve en passant +que le patriotisme tient à des causes plus profondes encore; mais la +langue commune est élément considérable au moins de patriotisme, et +c’est certainement un des plus anciens, un de ceux qui aux temps +primitifs avaient le plus d’influence. + +La religion commune est aussi un élément de connexion, de rattachement +des hommes aux autres et par conséquent de patriotisme. Mais ici, comme +il y a entre les religions des différents temps de très grandes +différences, et _d’essence même_, il faut distinguer avec soin. La +religion était-elle chez les anciens un élément de patriotisme? Si +paradoxale que cette assertion puisse paraître, je ne le crois pas, je +ne le crois guère, ou je ne le crois que d’une certaine façon, que l’on +verra bien. La religion n’était pas chez les anciens élément de +patriotisme, pour cette raison, assez forte selon moi, qu’elle était le +patriotisme lui-même. Le Dieu du pays, le Dieu indigète, c’était le pays +lui-même divinisé. Athené c’était Athènes. La divinité ou les divinités +étaient locales. Elles n’étaient donc, à le bien prendre, que le pays +lui-même adoré. Ce n’était donc pas à cause d’elles qu’on adorait le +pays, mais plutôt à cause du pays qu’on les adorait, ou plutôt on +vénérait et adorait exactement le même objet dans l’acte de foi +religieux et dans l’acte de foi patriotique. On ne peut donc pas dire +que la religion aidât le patriotisme, le secondât, l’affirmât, l’avivât, +puisqu’elle n’était que le patriotisme, puisqu’elle en était non un +élément, mais une forme. + +Je reconnais cependant que la forme influe sur le fond, en cela comme en +tant d’autres choses, et qu’adorer son pays en lui-même, parce qu’on le +regarde et qu’on le respire, et l’adorer sous la forme d’un être +supérieur, se détachant de lui quoique restant lui, ce n’est pas +absolument le même état d’esprit, et que le second peut être plus ardent +et plus fécond que le premier. Figurez-vous, pour nous servir d’une +analogie, un homme qui adore, sérieusement et sincèrement, et +superstitieusement sa conscience; mais seulement sa conscience. +Figurez-vous-en un autre qui voit ou qui sent tomber le commandement +moral d’un Dieu, d’un Dieu du Bien, d’un Bien personnifié. Au fond ces +deux hommes ont bien la même croyance, la même foi et la même règle de +vie. Le second ne fait que transposer et objectiver ce qu’il a en lui, +ce qu’ils ont tous deux en eux. On peut dire cependant que le second, +précisément parce qu’il a ainsi divinisé son sens moral, est en quelque +sorte d’une moralité plus vive et plus vibrante, et aussi on peut dire +qu’une fois qu’il a ainsi divinisé sa conscience, sa conscience le +commande avec plus de force et plus d’autorité. Tout de même le Grec ou +le Romain n’adorait dans ses Dieux que son pays, mais il adorait son +pays sous cette forme, avec un peu plus, peut-être, de ferveur, et il y +a là la différence du dévouement à la dévotion. + +Cependant il reste bien que la religion des anciens n’est qu’une _forme_ +du patriotisme. + +A la considérer à un autre point de vue, il en serait encore de même. A +côté de leurs dieux représentatifs de leur patrie, les anciens adoraient +les héros, les demi-dieux ou les quasi-dieux. C’étaient, dans leur +pensée, les plus illustres de leurs concitoyens disparus, les +bienfaiteurs du pays, les fondateurs de la grandeur nationale. Ceci est +simplement le «culte des héros», le culte des grands hommes qui ont +honoré la patrie, et c’est donc encore le culte de la patrie même, +considérée dans sa durée, dans son développement continu. Nous +retrouverons cela quand nous nous occuperons des souvenirs historiques +considérés comme éléments du patriotisme. Le «héros» est un souvenir +légendaire tenu pour souvenir historique. + +A tous les points de vue, donc, la religion antique se confondait avec +le patriotisme et ne peut guère être considérée comme en étant un +principe, puisqu’elle n’en était qu’un aspect. + +Les religions modernes sont tout autres. Elles dépassent les frontières, +elles dépassent les limites de la patrie. Dès lors elles peuvent être +antipatriotiques tout aussi bien que patriotiques. Elles peuvent +dissocier les citoyens aussi bien que les associer. Rien de plus vrai. +Un peuple, parce qu’il serait, par exemple, plus catholique que +français, catholique avant d’être français, pourrait manquer aux lois et +aux devoirs du patriotisme, appeler l’étranger, par exemple, pour le +mêler à ses querelles, etc. Et j’en dirai autant d’un peuple qui serait +protestant avant d’être attaché à son pays. + +Seulement il est remarquable comme cela arrive rarement, comme cela dure +peu et en vérité est accidentel. La raison en est celle-ci. La religion, +telle religion, est internationale, est cosmopolite, et toutes les +religions modernes ont ce caractère. Soit; _la religion est cosmopolite; +mais l’église est nationale._ L’église est toujours nationale, même +quand elle voudrait ne pas l’être. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire qu’il +se crée dans chaque nation un personnage collectif et continu, un +personnage collectif et séculaire, qui prêche telle religion, +cosmopolite du reste, d’une manière particulière et d’une manière +conforme au pays auquel il appartient. Il y a la religion catholique; +mais il y a l’Église de France, qui depuis des siècles prêche la +religion catholique à la française, et, ne le voulût-elle point, elle ne +peut pas faire autrement. Cette Église française, comme l’Église +espagnole, comme l’Église américaine, elle a ses traditions, ses +coutumes, son tour d’esprit particulier, ses grands hommes surtout et +ses grandes œuvres qui font qu’elle est une personne morale très +distincte, et cette personne morale, parce qu’elle est française, +rattache à la France ses auditeurs, ses disciples, ses fidèles. Le +catholique français dit et se dit: «Je suis de la religion catholique et +de l’Église de France; je suis de l’Église des saint Bernard, des saint +François de Sales, des saint Vincent de Paul, des Bossuet et des +Fénelon. Sa religion, qui pourrait le détacher de son pays, l’y rattache +donc. Sa religion, qui en soi du reste n’est d’aucun pays, et qui ne +pourrait le détacher de son pays que par le concours et la conspiration +de circonstances particulières, le rattache à son pays par l’organe que +dans ce pays elle s’est créé et qui ne peut être, en vérité bon gré mal +gré, que profondément national. + +Il y a plus. La religion donne à tout ce qu’elle touche un caractère +religieux. C’est même son caractère essentiel de rendre mystiques tous +les sentiments naturels. Il y a comme trois degrés: l’état intellectuel, +l’état sentimental, l’état mystique. L’état sentimental est comme placé +entre l’état intellectuel et l’état mystique. Si le sentiment, naturel, +instinctif, héréditaire, tombe--c’est une façon de parler--dans l’idée, +souvent il s’y dissout, l’intelligence étant analytique et par +conséquent pouvant être dissolvante; souvent il s’y confirme et s’y +fortifie, l’intelligence étant analytique et par conséquent précisante, +et le sentiment devenu idée sans cesser d’être sentiment étant un +sentiment qui prend conscience de lui-même et qui s’arrête, se +circonscrit et se fixe dans une définition nette. Et quand le sentiment +monte,--et c’est encore une façon de parler,--dans la région mystique, +il s’y échauffe, il s’y émeut, il s’y élargit; c’est un sentiment qui +s’exalte; c’est un sentiment qui devient passion. Or la religion fait +des sentiments exaltés et passionnés, fait des sentiments à caractère +mystique, de tous les sentiments qu’elle approuve. En ôtant au mot son +caractère odieux et en le prenant au sens étymologique, elle _fanatise_ +les sentiments. Elle les prend, pour ainsi parler, là où ils sont, ne +les laisse pas tomber dans l’idée, dans les analyses dangereuses de +l’intelligence et les emporte dans cette région mystique où ils +deviennent quelque chose de sacré qui s’impose, qui commande, qui fait +trembler et qui ravit. + +Elle transforme ainsi tous les sentiments, depuis l’amour sexuel, dont +elle fait une union des âmes dans l’éternité, jusqu’à l’altruisme +général, dont elle fait une fraternité sacrée des enfants de Dieu. Elle +transforme tout de même le patriotisme, dont elle fait un devoir sacré, +une piété, une religion, pour mieux parler une partie de la religion. Or +toutes les parties de la religion sont comme traversées du même courant +magnétique, du même souffle religieux, de la même émanation de l’âme +religieuse. + +Ainsi le patriotisme trouve dans la religion nationale un adjuvant et un +excitant, quelquefois très fort, d’abord parce que si, à la différence +des religions antiques, les religions modernes sont cosmopolites, les +églises sont nationales et forcément nationales; ensuite parce que tout +ce que la religion adopte, elle le sanctifie, et parce que tout ce que +la religion sanctifie elle l’agrandit et le renforce. + +Seulement il faut faire ici une remarque très importante: la religion ne +_donne_ pas le patriotisme, elle le confirme et le renforce là où il +est. Elle ne peut pas le donner; car en elle-même elle est universelle +et humaine, et par conséquent humanitaire. Elle ne le donnerait pas s’il +n’y avait qu’elle pour le donner. Elle le trouve, elle en tient compte, +elle l’approuve, elle le consacre; en le consacrant elle l’augmente; +mais là où il ne serait pas elle ne l’inventerait pas, elle ne +l’administrerait pas et ne songerait aucunement ni à l’administrer ni à +l’inventer, Il faudra se souvenir de ceci quand nous en serons à +examiner un autre genre de cosmopolitisme. + +Le patriotisme prend encore conscience de lui et se confirme lui-même +dans les mœurs et coutumes nationales. Les mœurs et coutumes d’un pays +sont des signes de tempérament et de caractère. Or on se reconnaît comme +frères à se trouver réciproquement des traits de caractère commun. On ne +s’y trompe pas du tout, et la communauté des idées a beaucoup moins +d’influence sur ce sentiment de confraternité que la ressemblance des +complexions. _Eadem velle, eadem nolle amicitia est._ Cicéron ne dit pas +_eadem intelligere_. Il a raison. Comprendre les mêmes choses et les +comprendre de la même façon est un lien moins fort qu’être attirés vers +les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses mêmes répulsions. Il +semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la sensibilité +je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante, et que comprendre +en commun, si vif que soit certainement ce plaisir, unit beaucoup moins +que sentir ensemble. Or avoir les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, c’est +sentir ensemble, et sentir ensemble depuis très longtemps, depuis des +siècles. Une coutume commune est une chaîne entre les hommes et entre +les temps. C’est _vouloir les mêmes choses, s’écarter des mêmes choses_ +au moment présent, et c’est _avoir voulu les mêmes choses et s’être +écarté des mêmes choses_, de pères en fils, depuis des temps très +éloignés. + +C’est à cela qu’on se reconnaît comme de même sang, si sang veut dire +ensemble des dispositions naturelles, innées et héréditaires. C’est pour +cela que les révolutions sont choses très graves et terribles, +relativement au patriotisme et relativement au maintien de la nation, si +elles changent les coutumes, presque insignifiantes ou au moins choses +dont on revient, si elles ne les changent point. De la république +romaine _italienne_ à la république romaine _méditerranéenne_ (après +Carthage détruite et Grèce conquise), il n’y a pas eu révolution; mais +il y a eu changement de coutumes, et ce changement de coutumes a amené +un changement de régime. De Pompée à César il y a eu une révolution, +mais il n’y a pas eu changement de coutumes, et le nouveau régime a +subsisté avec une certaine force et des périodes heureuses. Plus tard il +y a eu changement plus profond encore de coutumes et de mœurs, et la +décadence a été rapide sans que le régime changeât. La Révolution +française n’a presque pas changé, on l’a remarqué, les coutumes du +peuple français. Aussi n’a-t-elle entamé nullement le patriotisme +français. Les coutumes ont changé et extrêmement en France au cours du +XIXe siècle, sous de multiples influences que je pourrai énumérer et +examiner une autre fois; aussi est-ce à partir du milieu et surtout de +la fin du XIXe siècle que le patriotisme a fléchi, pour un temps +peut-être, dans les populations françaises. + +C’était une stupidité sans doute aux empereurs romains de persécuter les +chrétiens; mais il faut se rendre compte que cette stupidité n’était pas +un caprice. Les Romains, si tolérants pour toutes les religions +possibles, persécutaient le christianisme, d’abord parce que le +christianisme n’était pas, comme les autres religions, une religion qui +s’ajoutait au Polythéisme et qui par conséquent en confirmait le +principe, mais une religion qui posait Dieu unique en face des dieux +multiples et qui niait le principe même du Polythéisme au lieu de le +confirmer, et j’ai souvent insisté sur cette essentielle +différence;--ensuite, et peut-être tout autant, peut-être plus, parce +que le christianisme changeait, et profondément, les coutumes et les +mœurs, et que cela, au point de vue conservateur, et c’est-à-dire au +point de vue patriotique, était très grave. «N’abandonnez pas les +vieilles coutumes», est le cri de tous les patriotes inquiets, parce +qu’ils sentent instinctivement que ce sont de vieilles coutumes que +s’entretient et que se nourrit le patriotisme lui-même. + + _Moribus antiquis res stat romana virisque._ + +Les persécutions des chrétiens par les Empereurs étaient simplement une +vue fausse, assez naturelle d’ailleurs, qui rattachait trop étroitement +les anciennes coutumes aux anciennes mœurs, et les anciennes mœurs aux +anciennes religions; ceci n’étant pas compris que de nouvelles coutumes +peuvent couvrir la renaissance précisément des anciennes mœurs et +qu’aussi sous une nouvelle religion précisément les anciennes mœurs +peuvent renaître. + +Comme il n’est pas toujours facile devant un tableau de savoir si l’on a +affaire à une aurore ou à un crépuscule, on peut se tromper sur une +décadence ou une renaissance, et les Romains ont pu très +consciencieusement se demander si le christianisme contenait pour +l’humanité et pour eux-mêmes l’une ou l’autre. De semblables erreurs +peuvent avoir lieu en bien des époques, peut-être à toutes. Ce qui est +sinon sûr, du moins assez exclusif d’erreur, c’est de toujours +considérer à la fois les coutumes _et les mœurs_ et de ne s’inquiéter +que quand il est visible que les mœurs elles-mêmes sont atteintes. + +En un mot, ce qui est grave c’est que le _caractère_ même d’un peuple +change. Ce peuple ne perdra peut-être pas pour cela son patriotisme, +puisque nous voyons que le patriotisme a beaucoup d’autres éléments; +mais il perdra un des éléments du moins du patriotisme et un élément +bien considérable. Reconnaître son caractère actuel à travers les âges +lointains, c’est de quoi en partie se forme et se compose la conscience +d’un peuple, et son caractère il le reconnaît dans les coutumes et, par +delà les coutumes, dans les mœurs, et les mœurs ont beaucoup plus +d’importance que les coutumes; mais les coutumes mêmes sont importantes. +Si, quand j’entends dire à quelqu’un: «Mon patriotisme a évolué», je +suis inquiet, à me supposer patriote, ou plein d’espérance, à me +supposer cosmopolite; c’est que le patriotisme est fait en grande partie +de ce qui n’évolue pas et de l’amour pour les choses qui n’évoluent +point. Il est fait des vieilles mœurs, revivant en nous, des vieilles +coutumes conservées par nous, et d’un désir secret et profond et très +fort que ces mœurs et coutumes ne changent point. + +Ce n’est pas à dire que conservatisme et patriotisme soient synonymes, +et l’on peut très bien être très novateur et très patriote; mais ce +commencement de défiance qu’a le patriote à l’égard du novateur est un +sentiment naturel et légitime. Il ne doit céder que sur un bon garant et +devant l’évidence que le novateur ne cherche qu’à faire réaliser un +progrès à son pays. Il est bien certain que les révolutionnaires +français étaient novateurs et non moins certain qu’ils étaient +patriotes; mais c’est aussi qu’en tant que patriotes, ils n’étaient +point novateurs du tout, étant patriotes tout à fait à l’ancienne mode +et peut-être trop, ce qui n’est point à examiner pour le moment, mais +absolument à la façon d’un grossier Jean Bart ou d’un vulgaire Turenne. + +Bref, l’amour du passé est un des principes constitutifs du patriotisme, +ce qui n’avait peut-être pas besoin d’être démontré si longuement. Il +n’y a pas de mot plus patriotique que celui de Tite-Live lisant les +vieilles chroniques de son pays et disant: _Vetus fit animus meus._ + +C’est pour cela que l’histoire proprement dite et l’histoire littéraire +et l’histoire de l’art, etc., sont des aliments si forts et des ferments +si puissants de patriotisme, comme le mot de Tite-Live nous l’indiquait +déjà tout à l’heure. Un peuple patriote est un peuple qui sait +l’histoire de son pays et qui aime à la lire, à la relire et à s’en +pénétrer. Les historiens et les professeurs d’histoire sont, même quand +ils n’y tiendraient pas, des professeurs de patriotisme. On peut dire, +et j’ai dit dans une sorte de définition qui n’est pas fausse, encore +qu’elle soit incomplète: «La Patrie, c’est l’histoire de la Patrie.» +C’est dans ce sentiment que j’admirais la belle page de M. Lavisse, que +j’aime à citer toujours et qu’il est de moins en moins inutile de citer: +«C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est que la France. +Qu’elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour... Elle +repoussera les conseils de ceux qui disent: «Négligez ces vieilleries, +que nous importent les Mérovingiens, les Carlovingiens, Capétiens même? +Nous datons d’un siècle à peine. Commençons à notre date.» Belle méthode +pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un +siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute +haine assouvie sur l’heure! Ne pas enseigner le passé! Mais il y a dans +le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre [et surtout une +réalité dont nous vivons comme l’arbre de sa racine et du sol où sa +racine plonge, et sans le passé, et si nous ne le connaissons pas, nous +sommes comme en l’air et sans soutien et sans nourriture, _variis +ludibria ventis_]. Il faut verser dans l’âme du paysan la poésie de +l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les Druides, Roland et Godefroy +de Bouillon, Jeanne d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la +France ancienne avant de lui parler des héros de la France nouvelle... +Faisons pénétrer dans son esprit cette juste idée que les choses +d’autrefois ont eu leur raison d’être; qu’il y a _des légitimités +successives_ au cours de la vie d’un grand peuple et qu’on peut aimer la +France sans manquer à ses obligations envers la République... On ajoute +à l’énergie nationale quand on donne à un peuple l’orgueil de son +histoire.» + +La patrie c’est donc l’histoire de la patrie plus que toute autre chose. +L’histoire de la patrie c’est la patrie à l’état pur. + +Car remarquez que la langue que vous parlez peut être la langue d’un +autre peuple et ne vous donne pas la sensation de la patrie sans +mélange; que la religion que vous professez peut être, est très souvent +la religion d’autres peuples et, comme je l’ai montré, ne vous donne la +sensation de la patrie qu’indirectement; que les coutumes mêmes et les +mœurs peuvent vous être plus ou moins communes avec d’autres nations, +quoique non jamais complètement, et que du reste mœurs et coutumes, +coutumes surtout, ont tendance à devenir générales et uniformes à +travers le monde. Rien donc autant que l’histoire nationale ne verse en +vous la patrie et ne vous en pénètre; et aussi bien l’histoire +nationale, c’est la patrie même qui vit devant vous et qui vous parle +avec la voix. + +Aussi celui qui a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire», +aurait dit une chose très antipatriotique s’il n’avait dit un pur +non-sens; mais il a dit un pur non-sens, parce que tous les peuples ont +une histoire. Il a voulu dire sans doute: «Heureux les peuples qui n’ont +pas d’histoire sanglante»; et encore il n’y en a pas. Mais soit, heureux +peut-être ces peuples-là, si l’on en trouve; mais tous les peuples ont +une histoire et une histoire extrêmement intéressante pour eux et où ils +puisent les énergies dont ils ont besoin. Les peuples, s’il en est, qui +n’ont pas d’histoire de victoires, conquêtes et revers, ont l’histoire +de leurs institutions, de leurs lois, de leurs dieux, de leurs héros, de +leurs bienfaiteurs. C’est cette histoire même qui est leur patrie. On +habite son pays dans le présent par ses actes, dans le passé par ses +souvenirs, et il n’y a pas de vie spirituelle qui ne soit composée +d’autant de souvenirs que d’actes et d’autant de passé que de présent, +et ajoutez que la vie la plus humble est une vie en grande partie +spirituelle et n’a de valeur que par là. + +Pour reprendre la comparaison que j’introduisais au cours d’une citation +de M. Lavisse, l’arbre vit du sol par ses racines et de l’air par ses +feuilles; un peuple qui ne vivrait que de son présent serait comme un +arbre ne vivant que par ses feuilles, et c’est-à-dire qu’il ne vivrait +pas. Le vers de Lamartine (il en a fait d’autres en sens tout opposé) +restera toujours la formule exacte autant que sublime du patriotisme: + + C’est la cendre des morts qui créa la patrie. + +Or l’histoire, comme l’a dit Michelet, réveille et ranime précisément +cette cendre et a pour devise: _Pulvis veterum renovabitur._ Rien ne me +paraît donc plus juste que cette parole de Fustel de Coulanges. «Le +véritable patriotisme n’est pas l’amour du sol, c’est l’amour du passé, +c’est le respect des générations qui nous ont précédés.» + +On me dira que tout cela n’est vrai que de l’histoire oratoire, +poétique, romanesque, à la Michelet, que de l’histoire, en un mot, +écrite par des littérateurs, et que l’histoire scientifique et traitée +selon les méthodes scientifiques, n’inspire aucun patriotisme, aucun +sentiment quel qu’il soit, du reste, non plus que l’algèbre et la +zoologie; et que l’historien digne de ce nom n’étant et ne pouvant être +qu’un savant, ne devant être, par conséquent, comme le disait déjà +Fénelon, «ni d’aucun temps, ni d’aucun pays», ne saurait aucunement +faire des patriotes, jusque-là que, s’il en faisait, ce serait +précisément la marque qu’il n’est pas un historien, mais un orateur ou +un poète. + +Je ne crois pas que ce raisonnement soit très juste. D’abord à cause de +ceci: l’historien français, par exemple, a le tempérament français, et +parce qu’il a le tempérament français, quelque homme de science qu’il +soit et d’une absolue probité scientifique, il verra les choses de +France de manière à les trouver bonnes, excepté celles qui seront +absolument mauvaises; et belles, excepté celles qui seront absolument +affreuses, mais toujours d’une façon plutôt favorable, et il en +résultera pour lui, tout compte fait, un très grand amour de la France. + +Ensuite, à cause de ceci: l’étudiant à qui l’on aurait, je dirai presque +par impossible, enseigné l’histoire de France d’une manière +mathématiquement impartiale, littéralement scientifique, cet étudiant, +avec son tempérament français, trouvera comme fatalement les choses +françaises, mêmes exceptions que tout à l’heure étant faites, plus +grandes et plus belles que celles des autres pays. Les choses ici, comme +en tant d’autres cas, sont causes et effets, et l’histoire rend patriote +et le patriotisme fait qu’on prend l’histoire par un biais qui rend +patriote; et l’histoire ne rend patriote qu’à la condition qu’on le soit +déjà; mais, pourvu qu’on le soit déjà, pour peu qu’on le soit déjà, elle +vous fait patriote davantage; et elle rend au centuple le patriotisme +que, pour ainsi dire, elle reçoit. + +Il faudrait donc, pour que l’histoire ne vous fît pas patriote, que vous +ne le fussiez strictement pas du tout, et c’est, pour toutes les raisons +que nous avons vues plus haut, ce qui est extrêmement rare. On aborde +toujours l’histoire au moins avec une tendance patriotique qui, du +moment qu’elle existe, ne peut, du commerce avec l’histoire, que sortir +confirmée et renforcée. + +D’autres, dont l’opinion n’est pas sans quelque poids, disent ceci: +«L’étude de l’histoire altère et finit par complètement détruire le +sentiment patriotique. De quelque pays qu’on soit, l’histoire du pays où +l’on a reçu le jour est un tel tissu d’horreurs, d’iniquités, de +férocités, d’impudicités, de triomphes du crime et d’écrasements de la +vertu, qu’il est impossible, à moins qu’on ne soit né avec l’âme d’un +scélérat, de ne pas reculer d’horreur devant elle! Il en est de cela +comme du spectacle même, du spectacle actuel, de notre pays. Pourquoi, +pourvu que nous ayons l’âme un peu bien située, ne disons-nous du mal +que de notre pays, à quelque pays du reste que nous appartenions? La +raison en est claire; c’est que nous ne voyons distinctement que lui et +que nous en apercevons toutes les tares. Les autres peuples ont les +leurs; mais nous les apercevons moins nettement et elles ne nous sautent +pas, pour ainsi dire, aux yeux. De même, quoique non pas tout à fait de +même, l’histoire de notre pays, par tout ce qu’elle nous présente de +révoltant nous révolte contre lui. Ce n’est pas tout à fait la même +chose, parce que, en même temps que nous étudions l’histoire de notre +pays, nous pouvons étudier celle des autres et voir que celle-ci est +aussi épouvantable que celle-là, tandis que nous ne pouvons pas habiter +à la fois les autres pays et le nôtre de manière à avoir horreur autant +des autres hommes que de nous-mêmes; et ce qui serait assez naturel ce +serait un homme qui parce qu’il vivrait dans son pays et l’observerait +et parce qu’il aurait étudié l’histoire de tous les peuples +considérerait le passé de son pays comme très semblable au passé de tous +les peuples, et son pays à l’état actuel comme le dernier de l’univers. +Oui, sans doute; mais encore, comme il est assez naturel aussi de +remonter du présent au passé, l’homme qui est témoin du triste spectacle +que lui donne son pays sous sa forme actuelle et qui compte ses défauts +par ses doigts, retrouve tous ces défauts en lisant l’histoire dans le +passé de son pays, et il les voit plus nets, oui, même dans le passé, il +les voit beaucoup plus nettement qu’il ne voit ceux des autres peuples, +parce que ceux des autres peuples n’ont pas ce je ne sais quoi de +sensible et de vivant que la connaissance et la sensation du défaut +présent communique au même défaut vu dans le passé. Donc rien n’est +propre à couper le patriotisme jusque dans ses racines comme la lecture +de l’histoire, et il faut interdire cet exercice si l’on veut avoir de +bons patriotes. Il n’y a rien de plus beau que le pays ni de plus +aimable, à la condition de ne le point connaître, et c’est un très grand +danger et comme une folle gageure de le faire connaître pour le faire +aimer.» + +Tout le monde reconnaîtra qu’il y a une haute raison dans ces +considérations philosophiques; mais je ferai remarquer qu’elles se +réduisent à dire ceci, qui n’est pas une nouveauté, à savoir que +l’histoire est immorale. Elle l’est certes, et pour cette raison, que +j’ai un certain nombre de fois produite, que tout est immoral, excepté +la morale elle-même. L’histoire est certainement immorale et éducatrice +d’immoralité, comme la nature; mais d’abord _elle l’est moins_; car elle +contient des exemples de haute moralité et même d’héroïsme comme elle +contient des exemples de férocité, de perfidie et de platitude, et il +est à remarquer en passant que les ouvrages les plus moraux du moraliste +Plutarque ne sont pas ses ouvrages de morale, mais ses ouvrages +d’histoire. Ensuite, il est assez naturel à l’homme, exception faite de +ceux-là qui sont pessimistes de tempérament, de chercher, ou plutôt de +trouver sans les chercher, dans l’histoire, les exemples de vertu plutôt +que les exemples de crime et des encouragements plutôt que des +découragements: il en est de l’histoire comme des souvenirs de famille, +et ce qu’on se rappelle de ses parents, qui furent aussi mauvais qu’on +l’est soi-même, ce qu’on se rappelle d’eux plus volontiers, et ce qu’on +finit par se rappeler d’eux uniquement, ce sont leurs vertus; et ainsi +l’histoire, et je dis la plus scientifique, se dégage d’elle-même de ses +scories et éclate surtout en beauté et en splendeur; l’histoire s’épure +en se faisant; et si «ce que nous faisons actuellement, c’est de +l’histoire», ce qui dégoûte de l’histoire, de ce que nous faisons en ce +moment c’est le meilleur qui surnagera, ce qui permettra à nos neveux de +pouvoir nous contempler sans horreur et peut-être même avec respect. + +Et enfin, pour serrer de plus près notre sujet, à lire l’histoire +nationale, l’histoire de notre pays, nous avons une tendance invincible +à voir _surtout celle-ci_ par ses beaux côtés, et, sans fermer les yeux +aux autres, à n’en prendre et à n’en garder dans notre mémoire que ce +qui nous réconforte et ce qui nous permet de l’aimer. + +--Mais ce qui nous donne cette «tendance invincible», c’est notre +patriotisme, et par conséquent pour puiser le patriotisme dans +l’histoire, il faut commencer par l’y mettre. + +--Je l’ai déjà dit, et c’est précisément ce phénomène complexe et à +double courant qui fait la force du patriotisme historique: la chaîne +est bien serrée. + +Et enfin je ferai remarquer brièvement que ce sont les jeunes gens +surtout qui lisent l’histoire, n’y ayant pour la lire, parmi les hommes +mûrs, que ceux qui en font leur métier ou qui ont beaucoup de loisirs. +Or, les jeunes gens sont généralement optimistes, et ce sont eux qui ont +la tendance invincible dont je parlais tout à l’heure, et ce sont eux +qui n’éprouvent pas en lisant l’histoire cette impression triste et ce +noir chagrin des pessimistes, que je retraçais plus haut. L’histoire +pour eux est donc réconfortante; elle est morale; et elle est +excitatrice de patriotisme. Or c’est là la première impression, celle +qui peut s’atténuer; mais qui ne s’efface jamais. Un peuple où les +jeunes gens lisent l’histoire nationale sera toujours un peuple +patriote. + +--Mais il est des temps où les jeunes gens naissent vieux. + +--Je le sais; mais ces temps sont rares. Quand ils se prolongent, la +chose devient grave; mais ces temps sont rares, et j’envisage en ce +moment la question dont je traite en sa généralité. En général, il faut +donc dire qu’un des éléments les plus considérables et les plus +puissants du patriotisme, c’est l’histoire nationale et le goût qu’on a +de la lire. Le patriotisme, comme tant d’autres choses, étant une +sensation qui devient un sentiment, un sentiment qui devient une idée et +une idée qui devient un art, le patriotisme est l’art de se faire +contemporain de tous les siècles pendant lesquels a vécu la patrie et de +les aimer tous en ce qu’ils ont de plus beau. Michelet pourrait dire de +la France ce que Beethoven disait de la jeune fille dont il était épris: +«Mon _éternelle_ bien-aimée.» + + * * * * * + +Moins peut-être que l’histoire proprement dite, mais très sensiblement +encore et quelquefois avec une extrême puissance, l’histoire littéraire +et l’histoire artistique contribuent au développement et au maintien du +patriotisme. Un peuple est fier de lui, ou tout simplement prend +conscience de lui, en lisant les belles choses qui ont été écrites dans +sa langue ou les belles œuvres qui ont été faites par gens de la même +race et de la même nationalité que lui. Le plaisir artistique est +individualiste, je ne ferai aucune difficulté d’en convenir; mais il est +national aussi en ce sens qu’il se rattache facilement à un état +d’esprit patriotique, et soit le fait naître, soit le réveille, soit +simplement le flatte; toujours, ou presque toujours, a quelque commerce +au moins avec lui. Une bibliothèque, un musée est une fête nationale +permanente. Tous les peuples patriotes ont bien connu ce mystère, et il +n’en est pas un qui se soit contenté de ses victoires, ni même de ses +trophées. Le trophée n’est encore qu’une page d’histoire politique. Ils +ont voulu que la patrie éclatât pour ainsi dire dans des monuments +grandioses ou splendides, par où elle se perpétuerait dans le souvenir +des hommes. Ils ont voulu agir, dans le sens national et au profit du +sentiment national, sur les imaginations des hommes. Les Parthénon sont +des victoires au même titre que les Salamine. Si Salamine signifie que +les Grecs sont plus vaillants et plus intelligents que les Asiatiques, +le Parthénon signifie que les Athéniens sont plus inventeurs de beauté +que les Barbares, et aussi que les Spartiates. Les peuples patriotes +aiment à donner ces démonstrations. + +Elles sont singulièrement utiles du reste, j’entends à leur point de +vue. La littérature et l’art, dans l’histoire d’un peuple qui tombe et +qui peut se relever, _interrompt la prescription_. Si l’Italie, +partagée, morcelée, opprimée, foulée par vingt peuples envahisseurs, n’a +pas cessé d’être un peuple, s’est toujours souvenue qu’elle en était un +et a pu en redevenir un réellement, la cause en est dans sa littérature +et dans son art. Elle était politiquement une «poussière humaine», comme +a dit trop cruellement Lamartine; mais par ses poètes, ses prosateurs, +ses sculpteurs, ses architectes et ses peintres, elle restait une +personne morale; le mot «Italie» correspondait à quelque chose, ou +plutôt à quelqu’un, et n’était pas, comme on le disait, injustement +encore, «une simple expression géographique». On n’exagérera point en +disant que ce sont les grands artistes italiens, et même sans qu’ils +l’aient voulu, et à quelque parti qu’ils aient appartenu, qui ont créé à +nouveau l’Italie, en lui donnant, par l’orgueil qu’elle avait d’eux, la +volonté d’être. C’est de la Renaissance qu’est sorti directement le +_Risorgimento_. L’Italie, quelque pulvérisée qu’elle fût, n’était pas +seulement, ce qui est déjà quelque chose (lien national de la langue +commune) «le pays ou résonne le _si_»; elle était surtout le pays où le +_si_ avait été prononcé par des hommes très grands par la pensée et par +la faculté créatrice. + +C’est ce que j’appelle interrompre la prescription. Un peuple a des +chances, des chances seulement, mais enfin des chances de se relever +comme peuple tant qu’il a subsisté, tant qu’il subsiste comme +population, d’abord gardant sa langue, ensuite ayant une littérature qui +conserve la langue et qui l’illustre, enfin ayant un art qui est comme +un prolongement éclatant de sa langue et de sa littérature. M. +Sienkiewicz est un élément de patriotisme et de relèvement national qui +n’est pas négligeable. Remarquez que les Grecs, si complètement vaincus +et absorbés par les Romains, ont eu leur revanche. Ce fut l’Empire +byzantin. Pourquoi le grand Empire romain s’est-il, à un moment donné, +coupé en deux? Parce qu’il était trop vaste pour être mené par une seule +main. Sans doute; mais pourquoi est-ce au milieu des Grecs que, même +avant le partage définitif, Constantin transporta le siège du +gouvernement? Parce que l’Orient, c’est-à-dire la Grèce, était un foyer +de lumières, de sciences, d’art, de haute civilisation. Il y a eu, de +146 avant Jésus-Christ à 395, une éclipse seulement de la Grèce, assez +longue à la vérité, mais d’où elle est sortie, et si elle en est sortie +et pour une période singulièrement brillante encore, c’est qu’elle +n’avait pas cessé de vivre d’une vie littéraire, scientifique, +artistique et philosophique qui faisait d’elle un centre d’attraction. +Le monde ancien avait deux pôles, et quoique toute la force militaire +fût concentrée en l’un des deux, l’autre conservait encore, par la seule +force de la pensée, une puissance de concentration à sa manière. Le +monde ancien avait deux âmes, l’une en pleine activité; l’autre +comprimée, mais invincible; quand il s’est partagé en deux corps, l’un +des deux a comme retrouvé son âme toute prête à l’animer. Que le monde +grec eût continué de produire en tout ordre de production +intellectuelle, cela avait interrompu la prescription et établi aux yeux +du monde que la Grèce, comme nation, n’était pas morte, et que, par +conséquent, même comme nation politique elle pouvait renaître. + +Ç’a été, même en nos temps, où les forces morales ont peu d’influence +sur la marche des événements, ç’a été une idée profonde de la part des +séparatistes du Midi de la France de créer ou de vouloir créer une +littérature méridionale en langue méridionale. Si un art très nettement +et très précisément méridional, surtout si une littérature méridionale +avec sa langue à elle, s’organisaient, se développaient, se +prolongeaient dans le temps, le détachement du Midi deviendrait une +chose possible, je ne dis point une chose souhaitable, deviendrait une +chose possible en un temps donné, et dont aussi, dans un temps donné, +pourraient profiter l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre; mais +enfin deviendrait une chose qui serait dans la nature des choses. + +Qui a créé à nouveau la nationalité norvégienne, qui a, sinon fait +naître, du moins accru chez les Norvégiens le désir de se séparer de la +Suède? Ne doutez pas que, pour une grande part au moins, ce ne soit M. +Ibsen et même M. Bjornson. Avoir une littérature qui compte en Europe et +dans le monde, qui est admirée et dont on dit, non pas: «c’est la +littérature scandinave» mais: «c’est la littérature norvégienne», cela +crée une Norvège, fait que la Norvège se distingue du groupe ethnique +dont elle fait partie; tout au moins, et c’est tout ce que je veux +mettre en lumière, cela crée un patriotisme norvégien. + +--D’où il suit que si l’art contribue à faire des nations, il contribue +aussi à disloquer celles qui se sont faites. + +--Certainement! Il entre comme facteur important dans le jeu des grandes +forces qui font et défont les peuples. S’il contribue à créer l’unité +italienne et l’unité allemande, il contribue à dissocier le groupement +scandinave, le groupement autrichien et le groupement russe. Je ne veux +pour le moment montrer qu’une chose, c’est qu’il est créateur et +conservateur du sentiment patriotique, et sans doute tantôt du sentiment +de la «grande patrie», tantôt du sentiment de la «petite patrie», mais +toujours d’un sentiment national. + +Ce sont là par parenthèse, et cette parenthèse sera la dernière de ce +chapitre, les vrais rapports tant cherchés entre l’art et la morale. Il +n’y a pour moi aucun rapport direct entre la morale et l’art; mais on +pourrait en trouver par ce biais à la rigueur. L’art n’est pas moral; +mais il est social éminemment. Il rapproche les hommes en un groupement +qui probablement existe déjà, qui probablement est ethnique; mais qu’il +fait plus fort en le faisant plus spirituel, en le spiritualisant. Il +fait des sociétés ou il contribue très puissamment à les faire. Il fait, +dans une certaine mesure, vivre un certain nombre d’hommes d’une seule +âme. Et cela est-il moral, cela est-il moralisant? Je n’en sais trop +rien; mais on peut le soutenir. Il peut y avoir là, oui, c’est vraiment +possible, des transpositions confuses et des acheminements obscurs. De +ce que l’on goûte en commun un art qui nous est chose commune, on peut, +quoique ce ne soit pas du tout la même chose, s’aimer les uns les autres +ou croire s’aimer les uns les autres, ce qui est le commencement de +s’aimer les uns les autres. Transposition de sentiments. Et s’aimer les +uns les autres, c’est bien de la morale véritable. On peut, de ce que +l’on goûte un art en commun, s’habituer à se rapprocher, écarter peu à +peu ce qui divise. Acheminement à l’affection mutuelle. Et l’affection +mutuelle, c’est de la morale véritable. En démontrant l’art comme +social, démontrer l’art comme moral, c’est chose dont je ne me +chargerais peut-être pas, mais que j’admets que l’on entreprenne. Ce +n’est pas tout à fait irrationnel. + + * * * * * + +Enfin, un élément très important du patriotisme et si considérable qu’on +le prend souvent pour le patriotisme lui-même, pour le patriotisme tout +entier, c’est l’aversion à l’égard de l’étranger. Cette aversion--je +prends à dessein le terme le plus vague, et j’en voudrais un plus vague +encore--est faite, selon les circonstances, d’une foule de sentiments +divers. Il n’y a souvent dans cette aversion que la sensation d’une +différence: «Différence engendre haine», a dit Stendhal, et c’est sans +doute aller trop loin; mais différence engendre au moins étonnement et +méfiance. De cela seul qu’un peuple s’habille autrement que nous et +parle une autre langue, il ne faut pas dire que nous le haïssons; mais +on peut dire que nous ne l’aimons pas. «Il nous est étranger.» Il choque +notre vue et notre oreille. Je crois bien ce sentiment peu profond et +assez faible: car il est combattu en nous par l’instinct de la +curiosité, et la curiosité est une attraction, et si «différence +engendre haine», différence aussi engendre curiosité et curiosité +implique une certaine inclination. Je suis porté à croire ceci, c’est +que l’aversion pour l’étranger n’est pas un sentiment primitif. Il +n’existerait pas,--y ayant autant de raisons pour qu’il soit que pour +qu’il ne soit point;--il n’existerait pas, s’il n’était pas comme +soutenu sourdement par le vague souvenir d’injures reçues. Pour avoir +été lésée par une peuplade qui était vêtue autrement et qui parlait une +autre langue, une peuplade ne peut pas voir une tribu, _quelle qu’elle +soit_, parlant une autre langue et vêtue autrement qu’elle, sans entrer +en méfiance et sans ressentir un commencement de haine. J’ai toujours +été frappé par ce fait que Christophe Colomb et ses compagnons furent +très bien reçus par les naturels de l’île San Salvador; que ceux-ci leur +apportèrent des aliments, des fruits, des produits curieux du sol. +Était-ce altruisme pur et simple? Oh! les braves gens! Était-ce +faiblesse de peuple pacifique souvent envahi par des voisins hardis et +qui avait pris l’habitude d’apaiser les envahisseurs par des tributs? +Était-ce vénération et adoration pour des hommes qui avec leurs +vaisseaux à voiles, leurs forteresses ailées, leur paraissaient des +dieux? Toutes ces hypothèses sont possibles. Mais le même fait a été +remarqué plusieurs fois et porte à croire que les peuplades qui n’ont +subi aucune agression (ou qui ont perdu le souvenir des agressions +subies) n’ont aucune haine _de premier abord_ à l’égard de l’étranger. +Mais différence engendre haine, cette fois, formellement, lorsque le +peuple A découvre dans le peuple B des coutumes et des mœurs très +fortement différentes des siennes, un tour d’esprit très différent, une +mentalité imprévue et inattendue, car l’inattendu inquiète, et, même +quand il n’inquiète pas, il choque. On ne peut pas s’imaginer très +facilement que des hommes constitués physiquement comme nous se +distinguent de nous d’une façon si forte par la façon de penser, par la +façon de croire et par la façon de vivre entre eux. Il nous semble bien +que c’est là précisément le signe que la nature n’a pas voulu que tous +les hommes vécussent comme compatriotes et comme frères, et nous avons +comme le sentiment que nous obéissons à une loi naturelle en restant +divisés. + +Ce sentiment, sans aller plus loin, de l’existence proche de peuples qui +ne sont pas faits comme nous ne crée pas le patriotisme, mais il le +confirme et le précise, en ce qu’il est un des moyens par lesquels le +patriotisme prend conscience de lui-même, comme l’histoire était un de +ces moyens aussi. «Une nation, a dit Hegel, ne se pose qu’en +s’opposant.» C’est peut-être un peu trop dire; mais il est vrai, et +c’est presque la même chose, qu’elle ne se pose qu’en se comparant. +Toute nation dirait volontiers, en répétant avec une légère variante le +mot célèbre: «Je m’aime... assez quand je me considère, beaucoup quand +je me compare.» Quand nous envisagions le peuple lisant son histoire, +nous le voyions devenir patriote par orgueil collectif, par orgueil +national: nous le voyons maintenant devenir patriote par «orgueil de +comparaison», lequel est le plus excitant peut-être parmi les différents +genres d’orgueil. La grandeur ou la petitesse du peuple n’y fait rien. +Un tout petit peuple s’estimera plus grand qu’un très grand parce qu’il +s’estimera meilleur, et il fera toujours ce petit calcul de proportions, +souvent assez légitime: «_Pour ce que nous sommes_, nous faisons des +choses plus grandes que tel grand peuple et donc nous avons raison +d’être fiers en face de lui.» + +Rien même n’excite plus le patriotisme que ce sentiment d’avoir une +grandeur intellectuelle et une grandeur morale devant lesquelles les +grandeurs matérielles ont pour ainsi parler quelque chose de grossier. +Un petit peuple aimera mieux mourir que de cesser d’être moralement +lui-même, que de cesser d’être une personne, que de cesser d’être cette +personne qu’il était fier d’être; et, en vérité, il me semble que ce +serait s’enfuir hors de l’humanité que de trouver ce sentiment +condamnable. + +Et enfin j’ai à peine besoin d’ajouter que le souvenir des injures +reçues et des maux soufferts est le plus vif, et malheureusement le plus +commun élément du patriotisme. «La guerre, disent les antipatriotes, +n’existerait pas sans le patriotisme, et le patriotisme n’existerait pas +sans la guerre, et c’est pour cela qu’il faut les combattre l’un et +l’autre.» Je dis, pour l’avoir, je crois, prouvé: le patriotisme +existerait sans la guerre; mais la guerre, je le reconnais, ravive +périodiquement le patriotisme. Il est des peuples modernes, comme +l’Italie et l’Allemagne, qui ont été _créés_ par les guerres qu’on leur +a faites. Ils ont été créés peuples par la nécessité de l’être. Ce sont +les blessures reçues qui les ont nationalisés. C’est le souvenir des +blessures reçues qui est leur sentiment national lui-même. «C’est la +cendre des morts qui créa la Patrie», disait Lamartine tout à l’heure. +Il y a des cas où il faut dire: «C’est le cri des mourants qui créa la +patrie,--et c’est l’écho prolongé de ce cri dans le cœur du peuple qui +la conserve.» + +Voilà, et quoique l’énumération soit encore incomplète, elle est +suffisante, voilà de quoi se compose, selon moi, le sentiment +patriotique. + + * * * * * + +Pour ce qui est de ce qui le caractérise, son _caractère_ essentiel et +pour ainsi dire unique, est ceci: abnégation, renoncement à soi pour la +communauté dont on est membre et dont on est passionnément fier d’être +membre; vie transposée, en ce sens que l’on vit plus en la patrie qu’on +ne vit en soi; sacrifice continuellement consenti de son existence +individuelle à l’existence nationale. Le patriotisme est donc un +_idéalisme_ très élevé. Seulement il est aussi un égoïsme, un intérêt +personnel très bien entendu. Car c’est la condition même de la nature +humaine, condition très particulière, que le véritable égoïsme, +l’égoïsme ayant le sens commun, est le sacrifice du moi, et que l’homme +ne vive qu’à la condition d’accepter la mort. Quand Nietzsche a dit son +mot profond, et je permets qu’on ajoute: son mot sublime: «Il faut vivre +dangereusement», il donnait la formule de la vie humaine, non pas +seulement telle qu’elle doit être, aux yeux du philosophe, mais telle +_qu’elle est_. Non seulement il faut vivre dangereusement; mais l’homme +ne vit que dangereusement, et s’il ne vit pas dangereusement, il périt. +L’homme est un être qui, pour vivre, doit se dévouer, qui, pour vivre, +doit accepter la mort, qui, pour vivre, doit dire: mourons! S’il ne fait +pas abnégation de sa vie en considération des autres, s’il ne songe qu’à +se conserver personnellement, il s’isole, il se terre, il ne crée pas +une famille, il ne fait partie d’aucun groupe, il ne coopère à aucune +œuvre collective, de peur du danger, de la dépense de forces dépassant +sa mesure, de peur du risque. Seulement, s’il agit ainsi, d’abord il +s’atrophie et mène une vie semblable à la mort et qui, du reste, ceci +est scientifique, se termine bientôt; et ensuite, si tout le monde agit +de la sorte, tout le monde périt. + +Pour ce qui est de la patrie, il en va tout de même. Se dévouer à sa +patrie est un sentiment, n’est qu’un sentiment, même chez les plus +réfléchis, et il est très heureux que ce soit un sentiment. Mais si +c’était une idée, ce serait une idée très juste; car, parce qu’on se +dévoue à sa patrie on la fait grande et forte et il vous en revient les +bénéfices de n’être ni opprimé, ni molesté personnellement; d’être, +personnellement, respecté partout; de n’être pas écrasé d’impôts qui +sont la répercussion des avantages que prennent sur vous les nations +fortes et exigeantes parce qu’elles sont fortes; d’avoir le gouvernement +que vous voulez et non pas un gouvernement plus ou moins imposé, soit +par la nation forte qui vous menace, soit par la nation forte dont vous +sollicitez l’alliance et dont vous devenez le client. La condition +misérable d’un peuple abaissé devient condition misérable pour tous les +citoyens de ce peuple abaissé. Donc en vous dévouant à la patrie, vous +risquez la mort, sans doute, mais pour vivre; et ce dévouement ne serait +qu’une forme supérieure de l’égoïsme, s’il s’analysait lui-même et s’il +se rendait compte de soi. L’abnégation n’est qu’une forme inconsciente +de l’intérêt, et c’est parce qu’elle est inconsciente qu’elle est +sublime; mais elle n’en est pas moins, très précisément, un intérêt +admirablement entendu. Le vrai égoïsme se moque de l’égoïsme; le vrai +égoïsme c’est l’esprit de sacrifice, qui atteint tout ce que l’égoïsme +désire; et il se moque de l’égoïsme proprement dit qui sottement va +directement contre toutes ses fins. + +Le patriotisme est donc une des formes, et une des plus nettes de +l’instinct qui pousse l’homme à risquer sa vie pour pouvoir vivre; à +risquer sa vie, ce qui est une condition même de sa vie; instinct +paradoxal et parfaitement juste, instinct qui ne se trompe pas et qui +n’a besoin, comme tous les instincts, que d’être réglé par la raison +pour ne pas se déchaîner à l’aveugle et pour ne pas devenir une folie; +mais instinct très sûr en soi et qu’il y aurait infiniment plus de péril +à détruire qu’à laisser aller sans frein. Chercher le danger pour le +danger est évidemment une démence, c’est-à-dire l’exercice sans objet +d’une de nos facultés; mais vivre dangereusement c’est simplement une +condition, _la_ condition, absolue aux temps primitifs, restée +essentielle aux temps civilisés, de la vie humaine. Par conséquent le +patriotisme c’est simplement l’acceptation, sérieuse et virile, de la +vie telle qu’elle est. + + * * * * * + +Si fort qu’on le voie pour tant de raisons et apparemment si +indéracinable, le patriotisme est chose assez délicate, assez instable +et peut fléchir, soit pour un temps, soit pour toujours, assez +facilement. Si les éléments essentiels du patriotisme: sentiment de +famille agrandi, solidarité dans le travail et l’effort, langue commune; +ne disparaissent point; les éléments que j’ai considérés comme seulement +auxiliaires peuvent disparaître ou s’atténuer, comme déjà je l’ai +indiqué: la religion commune peut être abandonnée ou avoir moins +d’influence sur les âmes; les coutumes peuvent changer et des coutumes +des peuples voisins être empruntées, ce qui est à la fois un signe et +une cause de dépérissement du patriotisme; on peut cesser d’étudier +l’histoire, et nous savons tel pays où, pour des raisons politiques, on +ne donne plus à étudier aux écoliers que celle des cent dernières +années, comme si l’on voulait absolument leur persuader qu’ils font +partie d’un peuple tout neuf, sans racines, improvisé, et auquel il n’y +a, par conséquent, pas grande raison de tenir; on peut cesser d’avoir +l’admiration des grandes œuvres littéraires et artistiques, et pour des +raisons politiques nous savons tel pays où les œuvres de ce genre +remontant à un temps où ce pays était en régime monarchique, sont, +quoique très belles, écartées des yeux de la jeunesse qu’il y aurait +péril de corrompre à les lui montrer. Ces éléments divers du patriotisme +s’affaiblissant, le patriotisme peut s’affaiblir d’autant. + +Mais surtout l’affaiblissement des caractères, le trop grand souci des +intérêts matériels et le découragement sont les facteurs essentiels de +la décadence du sentiment national. L’affaiblissement des caractères, +qui se marque particulièrement à deux traits: demander tout à l’État et +faire pour lui le moins possible; tient à des causes très obscures, très +probablement physiologiques, à des coutumes aussi, comme celle de +l’alcoolisme; et il est certainement plus facile de le diagnostiquer que +d’en donner l’étiologie exacte. Le souci des intérêts matériels n’a rien +de blâmable en soi, et l’État même en profite; mais il va sans dire +qu’il y a là comme une limite, laquelle dépassée tout se renverse. Si +vous aimez vos intérêts matériels en fonction surtout des intérêts de +l’État et autant pour rendre l’État fort de votre force que pour être +fort vous-même, vous êtes un très bon citoyen et un excellent patriote; +si vous les aimez de telle sorte que l’intérêt de l’État ne soit +absolument rien pour vous, le patriotisme vivant d’abnégation, comme +nous avons vu, il périt en vous et par votre exemple chez ceux qui vous +entourent. Il n’y a pas lieu d’insister sur ce _truism_. + +Enfin, le découragement, la lassitude, après beaucoup de revers, peut +briser le ressort. Il est des peuples que les défaites excitent et +renforcent, tonifient, pour ainsi parler, et cela est si vrai que nous +avons vu qu’il y en a qui sont créés par la défaite; il y en a qui +s’abandonnent et qui croient avoir assez fait, trop peut-être, et qui +s’enlizent. Ajoutez que l’abandonnement est une maladie contagieuse. +Dans un peuple qui devient antipatriote, ne le devînt-il qu’en +apparence, et ne le devînt-il qu’en minorité, d’une part ceux qui ne +sont patriotes que par respect humain, et le respect humain est une +force de quatrième ordre, mais une force encore, cessent de l’être quand +ils ne sont plus comme tenus de se montrer tels; et d’autre part les +vrais patriotes se laissent aller à ce sentiment bien naturel: «Il n’y a +pas lieu d’être plus royaliste que le roi et de prétendre faire vivre un +peuple qui veut mourir.» De par cette contagion, c’est comme du jour au +lendemain qu’un peuple peut passer, soit en apparence, mais je viens de +montrer combien les apparences sont périlleuses, soit en réalité, du +patriotisme le plus vif à une sorte de torpeur. + +C’est ce qui me faisait dire que le patriotisme est plus _instable_ +qu’on ne croirait au premier regard. Il y a comme une ligne de partage +des eaux presque invisible, presque insensible et vaguement tracée, en +deçà de laquelle un peuple est encore en état patriotique et capable d’y +rester longtemps; au delà de laquelle, presque sans avoir marché, il en +est quasi aussi loin que s’il n’y avait jamais été, et l’on est étonné +d’avoir fait tant de chemin sans qu’il paraisse qu’on ait remué. C’est +l’affaire, quelquefois, du passage d’une génération à une autre, et la +génération précédente ne se reconnaît pas dans celle qui la suit; +_matremque suus conterruit infans_. Ce sont jeux des grandes forces +historiques et ce sont effets instantanés de causes qui ont agi +sourdement et silencieusement pendant de très longues périodes. En +langage mystique, qui n’est jamais qu’une simple transposition du +langage positif, réaliste et comme naturaliste, Dieu transporte le +patriotisme d’un peuple à l’autre quand un peuple a achevé son destin, +tiré de lui tout ce qu’il en pouvait tirer et rendu à l’humanité la +somme de services qu’il avait comme assignation de lui rendre. + + + + +CHAPITRE VI + +L’ANTIPATRIOTISME. + + +Pour l’antipatriote le patriotisme est une erreur funeste à l’humanité +d’abord parce qu’il est générateur de la guerre et que la guerre est une +chose horrible; ceci est une question traitée plus haut et sur laquelle +nous ne reviendrons pas; ensuite il est une erreur funeste à l’humanité +parce qu’il est contraire à la nature humaine et contraire à la +civilisation, de sorte que les hommes, en adoptant ce _sentiment faux_ +qui s’appelle le patriotisme, se mentent à eux-mêmes, à ce qu’ils sont +en soi; et d’autre part ne sont pas excusables sur ceci qu’ils se +violenteraient eux-mêmes pour arriver péniblement et noblement à une +civilisation plus élevée; car par le patriotisme et ce qui +malheureusement s’ensuit, ils tournent le dos à cette civilisation même +qu’ils prétendent poursuivre. + +Le patriotisme est contraire à la nature même de l’homme, disent les +antipatriotes, pour les raisons suivantes. L’homme, pris isolément, ne +cherche, et avec pleine raison, qu’à vivre et à vivre mieux qu’il ne +vit, qu’à être et qu’à persévérer dans l’être. C’est donc par une sorte +d’aberration, qui s’explique du reste et que nous expliquerons plus +loin, qu’il fait abnégation de lui et qu’il vit non pour lui-même, mais +pour une collectivité dont il fait partie, non _en_ lui, mais _en_ une +collectivité dont il fait partie. Nous reconnaissons très bien que le +fond même du patriotisme est abnégation; mais c’est précisément cette +abnégation qui est absurde, qui est un sentiment mystique, c’est-à-dire +un sentiment qui ne peut pas donner raison de lui-même, qui ne peut pas +s’expliquer lui-même, qui se trouve absurde dès qu’il s’examine et qui, +par conséquent, n’est qu’un sentiment faux. + +--Mais cependant l’homme est un animal sociable! + +--Nions-nous qu’il soit sociable? Point du tout. Personne plus que nous +ne croit l’homme animal sociable; personne _autant que nous_ ne croit +l’homme animal sociable. Mais la sociabilité naturelle et normale de +l’homme n’est pas la _nationabilité_, c’est la solidarité libre. L’homme +est sociable et très sociable en ce sens qu’il s’associe à un, à +plusieurs, à un grand nombre de ses semblables pour accomplir une œuvre +dont _lui_, personnellement, tire profit, qu’il ne pourrait pas exécuter +seul et que par conséquent il a, personnellement, intérêt à exécuter de +concert avec d’autres. Mais il ne s’associe avec d’autres que pour cette +œuvre, puis pour une autre, puis pour une troisième, mais pour une seule +à la fois et se dégageant de l’association quand l’œuvre est accomplie, +et du reste étant toujours libre, en prévenant longtemps d’avance ses +collaborateurs, de s’en dégager, à moins qu’il ne se soit engagé à ne +s’en dégager jamais. En un mot, ce qui est normal et naturel entre +hommes et ce en quoi consiste la véritable sociabilité, ce sont des +engagements très fermes et très loyaux, mais libres, temporaires et +résiliables entre des hommes; ce n’est pas un engrenage universel, qui +lie, même contre leur volonté, tous les hommes d’un pays entre eux et +même entre elles les générations successives, ce qui devient quelque +chose de fou. Ce qui est naturel c’est le contrat, non la loi; ce qui +est naturel, en d’autres termes, ce n’est pas le contrat social, c’est +le contrat interpersonnel; ce qui est naturel et normal, c’est de +s’obéir à soi-même, du reste en s’associant à d’autres pour s’obéir à +soi-même plus utilement; et non d’obéir à un je ne sais quoi, tout +abstrait, qui s’appelle la Patrie et qui vous commande, on ne sait à +quel titre, du fond de la tombe des morts. + +Vous nous dites: «Mais la loi aussi est un contrat libre, du moins dans +les pays démocratiques, puisque vous la faites et défaites et refaites +continuellement en toute liberté, et puisque la génération qui s’en va +ne lie point la génération qui vient.» A quoi nous répondons que c’est +là une froide plaisanterie, puisque la loi par laquelle nous voudrions, +nous Normands, nous séparer de la France, nous ne pouvons pas la faire, +et puisque la loi par laquelle nous voudrions, nous Bretons, vivre sous +le régime de l’union de l’Église et de l’État, nous ne pourrions pas la +faire; puisque «la patrie» nous impose parfaitement, d’une part des lois +qui sont des créations du passé, des établissements du passé et que +personne ne peut ni annuler ni enfreindre; et d’autre part nous impose +des lois qui sont l’expression d’une volonté générale à laquelle nous +n’adhérons pas et qui par conséquent émanent du contrat social et non de +contrats interpersonnels et sont purement des oppressions. + +La patrie donc, par cela seul qu’elle existe, est un attentat à la +liberté. Voilà pourquoi nous disons: sociabilité, oui, mais par contrats +libres entre les personnes, et c’est la sociabilité naturelle; contrat +social, non, parce que le contrat social lie des gens qui, comme la +comtesse de Pimbêche, ne veulent pas être liés et considèrent leur +liberté comme inaliénable. + +--Mais, c’est l’anarchie! + +--Évidemment. L’anarchie, au sens scientifique du mot, c’est simplement +les conventions libres remplaçant les lois, et les contrats +interpersonnels remplaçant le contrat social; les contrats +interpersonnels, toujours légitimes puisqu’ils sont comme pénétrés de +liberté individuelle et toujours féconds puisqu’ils sont comme chargés +de volonté individuelle et actuelle, remplaçant le contrat social qui ne +peut exciper d’aucun droit ni d’aucun titre, infécond du reste ou peu +fécond, puisqu’en son fond il n’est qu’une volonté ancestrale, une +volonté très lointaine excitant tant mal que bien et gênant plus qu’il +ne les excite des volontés actuelles. + +Maintenant il faut que nous nous expliquions, cependant, pourquoi les +patries existent, pourquoi les contrats sociaux existent; car de dire +qu’ils sont antinaturels quand ils existent partout, cela paraît +paradoxal au premier regard. Les contrats sociaux sont précisément cette +aberration de la sociabilité véritable que nous indiquions plus haut et +dont nous disions que nous aurions à nous rendre compte. L’homme est né +pour vivre en société et il se trompe, non point sur la sociabilité, qui +est bien véritablement sa nature, mais sur la forme que sa sociabilité +doit prendre. Sa sociabilité, pour rester souple et vivante, et du reste +pour qu’il n’en soit ni la dupe ni la victime, doit prendre la forme de +contrats interpersonnels; il lui laisse prendre la forme de contrat +social, ou plutôt, et nous voici bien au point, les contrats +interpersonnels, parce qu’ils sont nombreux, multipliés, entrelacés, +entremêlés, intriqués les uns dans les autres, deviennent insensiblement +un contrat social. Les conventions interpersonnelles, par suite d’une +paresse bien naturelle à l’homme, deviennent des lois fixes qui obligent +ceux qui ne les ont pas consenties; les arbitrages choisis par les +parties pour la solution des différends relatifs aux contrats libres +deviennent des magistratures fixes qui prétendent juger des gens qui ne +les ont nullement choisis comme juges; et de l’ensemble des lois et des +puissances exécutrices des lois se forme la société, le contrat social, +répressif, oppresseur et si opposé à la sociabilité véritable qu’il +faudrait l’appeler le contrat antisocial. + +Les lois sont des conventions libres, qui se sont figées, en quelque +sorte; les magistratures sont des arbitrages qui se sont solidifiés et +ont perdu leur souplesse; le contrat social remplace en bloc tous les +contrats interpersonnels; mais il les remplace à peu près comme la glace +remplace l’eau vive. + +Notez en marge que ce que nous décrivons ici, en le blâmant, c’est, +relativement, une cité idéale, qui se serait constituée spontanément et +régulièrement par son _processus_ naturel, et qui n’aurait pas reçu ses +lois, son organisation judiciaire et son prétendu contrat social d’une +nation envahissante, d’une aristocratie, d’un César vainqueur. Or le +plus souvent le prétendu contrat social a été imposé ainsi à la nation. + +Mais, pour revenir, la nation, à supposer qu’il y en ait une, qui, +d’elle-même, se serait donné insensiblement le contrat social que nous +venons de décrire, nous disons que c’est une nation qui, par mollesse, +par insouciance, c’est-à-dire par insuffisant souci des libertés +individuelles, de l’autonomie individuelle, a laissé la sociabilité +prendre la forme de société fixe, d’État, de système arrêté et en grande +partie inflexible; a laissé la sociabilité devenir socialisation. Or la +socialisation est l’extrême, l’excès et le contraire de la sociabilité, +comme il arrive si souvent qu’une institution en évoluant aboutisse à +être exactement le contraire de ce qu’elle était. De même--ceci à ne +prendre que comme comparaison--de même que la famille à père souverain, +à père ayant droit de vie et de mort sur ses enfants, est l’extrême, +l’excès et le contraire de la famille ayant pour unique lien l’amour +mutuel et l’entr’aide libre; de même qu’une religion, qu’une société +religieuse composée de maîtres imposant à des subordonnés un dogme et +une discipline, est l’extrême, l’excès et le contraire d’une religion de +frères s’inspirant et s’édifiant les uns les autres; tout de même une +société est la décadence et la corruption d’une sociabilité instinctive, +spontanée, naturelle. La société est antisociale. + +Nous ne disons donc rien de faux, ni même d’excessif, en assurant que le +patriotisme, sacrifice de l’individu à l’État, abnégation de l’individu +devant l’État, quoique parti d’un sentiment naturel, comme toute chose +humaine part d’un sentiment naturel, est cependant, à son point +d’arrivée, au dernier terme de son évolution et c’est-à-dire, quand il +est le patriotisme, directement et absolument contraire à la nature +humaine. + + * * * * * + +Le patriotisme est aussi tout à fait contraire à la civilisation. +Entendons-nous sur ce mot de civilisation. La civilisation est +l’épanouissement des facultés humaines dans tous les arts pouvant +procurer à l’humanité le bien-être et les plaisirs esthétiques. La +civilisation est dans la nourriture bien préparée, dans les saines et +commodes habitations, dans la littérature, dans la poésie, dans tout ce +qu’on appelle les beaux-arts. Nous disons que le patriotisme est +directement contraire à tout cela. + +Que fait-il en effet? _Sous toutes ses formes_, sous ses formes les plus +pacifiques comme sous ses formes les plus belliqueuses, il détruit les +petites patries pour en faire de grandes. Afin d’être _forts_, afin +d’être _grands_, afin de satisfaire leur volonté de puissance: ou les +peuples déjà assez grands annexent des peuples plus petits, et c’est là +un bel effort de patriotisme; et parviennent du reste, assez souvent, à +créer chez leurs annexés un nouveau patriotisme, l’amour de la «grande +patrie» nouvelle, constituée par la conquête;--ou des peuples petits +s’unissent et se conglomèrent pour former une «grande patrie» et +s’admirent dans cette grandeur et se font un patriotisme nouveau qui a +pour objet la «grande patrie» nouvelle, constituée par l’union. + +Dans les deux cas, dans le cas du patriotisme belliqueux et dans le cas +du patriotisme pacifique, qu’est-ce qui a été fait? Il a été fait ceci +que cinq ou six foyers de civilisation originale, autochtone, locale +(nous dirons presque personnelle) et par conséquent vivante, ont été +détruits, pour en allumer ou plutôt pour n’en _laisser_ qu’un seul, et +qui sera moins original, moins personnel et moins vivant. + +Les Romains s’annexent les Étrusques. Cela veut dire qu’une civilisation +s’éteint, celle des Étrusques, qui pourra être remplacée, et beaucoup +plus tard, par la civilisation romaine; mais encore, là où il pouvait y +avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une. + +Les Romains conquièrent les Grecs. Cela veut dire qu’une civilisation +s’éteint ou est profondément troublée, celle des Grecs, et que là où il +pourrait y avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une. + +Et complexe, remarquez-le, et hybride. On dit la civilisation +gréco-romaine. Cela signifie qu’il y a là une civilisation faite de deux +et qui n’a ni le caractère qu’aurait eu la civilisation romaine, ni +celui qu’aurait eu la civilisation grecque, et que les Grecs se sont mal +romanisés et les Romains grécisés très médiocrement. + +Les Français conquièrent le midi de l’ancienne Gaule. Il y avait là une +civilisation charmante. Les Français l’éteignent pour cinq cents ans, +c’est-à-dire pour jusqu’au moment où les populations du midi auront été +francisées; pour plus longtemps même, car une population ne vit avec +aisance que dans la civilisation qu’elle s’est faite et non dans celle +qui lui à été imposée, ou même qu’elle a empruntée, ou même qu’elle a +adoptée. Au fond il y a là, vraiment, une civilisation qui a été +supprimée. + +Américains des États du Nord et Américains des États du Sud se +conglomèrent. Les uns sont anglo-saxons, les autres latins; les uns +parlent anglais, les autres français. Ils ont, les uns d’un côté, les +autres d’un autre, des civilisations très différentes. Quand ils se sont +séparés, c’était pour des intérêts commerciaux; mais c’étaient aussi +deux civilisations différentes qui voulaient l’une se développer selon +son caractère, l’autre que celle-là disparût. Et par la victoire du +Nord, c’est précisément ce qui est arrivé, et les États-Unis deviendront +purement _yankee_ d’un bout à l’autre. Un foyer de civilisation a été +éteint. + +Même chose s’est produite en Allemagne. Pour former une «grande nation» +dix petits peuples, dont chacun était un foyer très vif de lumière et de +chaleur, se sont placés sous l’hégémonie d’un peuple fort qui commence à +leur soutirer la vie et qui les éteindra peu à peu. Voilà les beaux +effets du patriotisme. + +Il arrivera peut-être, il arrivera sans doute que toute l’Europe ne +formera qu’une nation... Vous nous dites: «Ce n’est pas le patriotisme +qui nous conduira là, c’est l’absence de patriotisme chez les peuples +qui se laisseront conquérir.» + +--Pardon! Ce qui paraît antipatriotisme avant paraît patriotisme après. +L’Europe rangée définitivement sous la loi d’un vainqueur, le vainqueur +félicitera les peuples vaincus de leur patriotisme européen qui les aura +amenés à ne former qu’un magnifique peuple européen, et les peuples +vaincus eux-mêmes se féliciteront, sinon d’avoir été vaincus, du moins +d’avoir accepté patriotiquement leur défaite pour former une nation +grande et belle comme l’Empire romain, tout comme les Prussiens +d’aujourd’hui félicitent les petits peuples allemands d’avoir constitué +par leur résignation patriotique la grande Allemagne, et tout comme les +petits peuples allemands se glorifient d’avoir constitué cette Allemagne +intégrale. Du reste, nous nous plaçons tout aussi bien dans l’hypothèse +d’une conglomération pacifique et spontanée et volontaire des peuples +d’Europe, et dans ce cas, c’est bien de patriotisme européen pur et +simple qu’il s’agirait. + +Or dans les deux cas, cinq, six, sept ou huit civilisations +disparaîtraient pour faire place à celle du peuple qui, soit +belliqueusement, soit pacifiquement, serait arrivé à l’hégémonie. +Partout ailleurs langueur, torpeur et progressif abandonnement; et du +reste au centre, quel qu’il soit, d’abord pléthore et congestion, +ensuite civilisation hybride, parce qu’elle sera faite d’apports trop +divers et trop hétérogènes. + +On ne s’aperçoit pas en voyant une grande capitale qu’elle est +anticivilisatrice. Elle l’est au plus haut degré; car sa civilisation +complexe, enchevêtrée, mêlée d’éléments qui se contrarient, est +grossière en soi; et elle est faite d’une dizaine ou d’une centaine de +civilisations pures, précises, nettes, gracieuses, fines ou fortes, +qu’elle a tuées, qui ont été, qui auraient pu se développer et fleurir +d’une façon éclatante et qui ne renaîtront jamais. Il n’y a rien de plus +anticivilisateur que la capitale d’un «grand peuple». Ce qui a créé cela +c’est le patriotisme ou belliqueux ou même pacifique. + +Voilà les effets du patriotisme. + +Il consiste primitivement en ceci qu’un peuple défend sa personnalité, +et rien de mieux; mais il consiste ensuite en ceci qu’il la fait perdre +aux autres, et enfin qu’en la faisant perdre aux autres il perd la +sienne même. Il consiste à coudre ensemble deux animaux très sains pour +en faire un monstre, et à joindre à ce monstre un troisième animal très +sain pour faire du tout un monstre plus horrible, et ainsi de suite. + +Ce qui est bon, ce qui est sain et ce qui est beau, ce n’est pas le +patriotisme, c’est le civisme; c’est l’amour du citoyen pour sa petite +cité, pour sa ville, pour ce lieu qu’il connaît tout entier et pour +lequel il peut avoir une attache vraie. Ce sentiment-là, nous ne le +blâmons pas, puisque d’une part il est naturel; puisque d’autre part il +est créateur et garant d’une civilisation véritable et non artificielle +et d’une civilisation délicate et non pas d’une civilisation barbare. Ce +sentiment, nous ne le blâmons pas. Déclarons cependant franchement que +nous nous en défions à cause des excès auxquels il semble qu’il tende +toujours, des altérations apparemment inévitables qu’il est toujours +destiné à subir, des chemins mauvais à l’entrée desquels il est et où il +paraît presque impossible qu’il ne s’engage pas. Le patriotisme est +toujours haïssable; le civisme aimable toujours; mais toujours aussi un +peu suspect parce que déjà il est dangereux. + +Avons-nous besoin d’ajouter que, si nous sommes égalitaires, et nous le +sommes presque tous, nous sommes forcés, nous serions forcés, quand bien +même nous ne le voudrions pas, d’être antipatriotes; car les patries +sont un des principaux obstacles, sont même le principal obstacle, à +l’égalité entre les hommes. L’égalité réelle, et c’est à savoir ceci que +personne ne possède plus qu’un autre, ne peut s’établir qu’_une fois_ +les patries détruites. En effet, supposez l’égalité réelle établie dans +un pays, soit sous forme de collectivisme, soit sous forme de +partagisme, soit sous telle autre forme que vous pourrez supposer, mais +l’égalité bien réelle, constituée de telle sorte que personne ne possède +plus qu’un autre, ni ne puisse acquérir plus qu’un autre de manière à +arriver à posséder plus qu’un autre. Supposez cela, immédiatement +l’activité de ce pays s’affaiblit, ce qui ne nous émeut pas et ce qui +est précisément ce que nous désirons, l’émulation cesse, la production +se ralentit; le pays tombe dans ce que les antisocialistes appellent +«léthargie» et ce que nous appelons l’état heureux; la nation, comme +nation, passe immédiatement à l’état de nation faible. Encore une fois, +nous n’en sommes que très satisfaits; seulement cette nation, parce que +la nation voisine n’en a pas fait autant et a continué à préférer la +force au bonheur et est restée nation forte, sera conquise en six mois +par la nation voisine, et il n’y aura rien de fait. Tout au contraire, +l’absorption de la nation égalitaire par la nation antiégalitaire n’aura +fait que constituer sur la planète une nation antiégalitaire plus +grande, plus forte, obstacle plus considérable au progrès que nous +rêvons. + +C’est donc mettre la charrue devant les bœufs que d’être socialiste +avant d’être antipatriote, que de s’attacher à l’œuvre socialiste avant +de s’attacher à l’œuvre de la destruction des patries, que de faire de +l’égalité _pour rien_ ou pour un triomphe local du principe +antiégalitaire, avant le moment où l’on pourra faire de l’égalité solide +et destinée à subsister. On ne pourra établir le socialisme quelque part +qu’en l’établissant partout; on ne pourra l’établir partout que quand il +n’y aura de patrie nulle part. + +A la vérité, socialiser une nation et _par conséquent_ la faire +conquérir par un pays voisin non socialisé; socialiser alors ce pays-ci +et le faire par conséquent conquérir par un troisième, ainsi de suite +jusqu’au moment où il n’y aura dans le monde qu’un pays, lequel on +socialisera sans danger qu’il soit conquis, c’est un procédé comme un +autre et qui mène aux mêmes fins que nous cherchons. Mais il est long, +le jeu, très long et peut-être s’interromprait-il, parce que cette +victoire du socialisme faite de défaites successives du socialisme +dégoûterait l’humanité de ce socialisme toujours vaincu et n’espérant sa +victoire définitive que de son dernier succès; et ce qui s’établirait +avant la consommation des temps nécessaires pour la victoire socialiste, +ce serait un «empire romain» très fort qui aurait annexé tous les +peuples égalitaires et qui vivrait et les ferait vivre sous un régime +aussi antiégalitaire que possible. + +Le procédé vrai, c’est donc de combattre d’abord l’idée de patrie, comme +le procédé vrai est toujours d’aplanir l’obstacle avant de faire le +chemin et de défricher avant de semer. «Socialisons, et cela détruira +les patries»; c’est cela qui n’est pas sûr; détruisons les patries, et +le socialisme se fera ensuite tout seul; c’est ce qui est beaucoup plus +probable. Le procédé «socialisme d’abord, antipatriotisme ensuite» est +très comparable au procédé du docteur Adler, socialiste autrichien du +reste très distingué. Le docteur Adler veut faire sortir +l’antimilitarisme du militarisme lui-même et le socialisme du +militarisme également. Il dit: «L’extension de l’armement du peuple, le +peuple armé, l’armée moderne en un mot, c’est un acheminement +merveilleux vers le socialisme et vers l’antimilitarisme. De même que le +suffrage universel rendra les parlements socialistes, de même le service +universel démocratisera, puis socialisera l’armée. Il faut apprendre à +nous mettre dans l’esprit _la valeur révolutionnaire du militarisme_.» +Ceci est ingénieux et du reste n’est pas faux; mais c’est ce que nous +appelons un chemin détourné. Confier à l’armée, même très démocratisée, +le soin de démocratiser et de socialiser la nation après s’être +socialisée elle-même, c’est un peu plus long et c’est, tout compte fait, +beaucoup moins sûr que de supprimer l’armée elle-même, qui, destinée +peut-être un jour à être agent de socialisation, en attendant y est +obstacle. + +De même socialiser les pays pour les affaiblir, les affaiblir pour les +faire conquérir, les faire conquérir pour en arriver à ce qu’ils soient +_tous conquis_, et alors avoir libre voie et route ouverte pour la +socialisation universelle et le socialisme intégral, c’est extrêmement +long et ce n’est pas peu dangereux. Détruisons les patries d’abord, +c’est le plus sûr et le plus court, et ensuite la socialisation se fera +d’elle-même et pour ainsi parler par mouvement automatique. + +On nous dira: «C’est la même chose. De même qu’on ne peut établir le +socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; de même on ne peut +détruire une patrie qu’en les détruisant toutes; car à en détruire une, +vous jetez ce pays sous la dépendance du pays qui sera resté une patrie, +et vous ne faites que créer une patrie plus grande; et ainsi de suite, +comme tout à l’heure; jusqu’au jour possible où il n’y aura plus qu’une +patrie et par conséquent où il n’y en aura plus, comme tout à l’heure; +ou jusqu’au jour plus probable où il y en aura une très grande, mais non +unique, qui, parce qu’elle ne sera pas unique, aura les mêmes façons +d’exister que les patries d’aujourd’hui: l’empire romain que tout à +l’heure nous envisagions.» + +Non, ce n’est pas la même chose; ce n’est pas, au fond, extrêmement +différent, mais ce n’est pas la même chose, parce que dans notre système +les difficultés sont moins grandes. Oui, on ne peut établir le +socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; et, oui encore, on +ne peut détruire utilement une patrie qu’en les détruisant toutes; mais +il est beaucoup plus facile de détruire toutes les patries à peu près en +même temps que d’établir le socialisme partout en même temps. Ce peut +être une traînée de poudre ou quelque chose d’approchant, que +l’antipatriotisme se répandant de nation en nation, tandis que ce ne +peut pas être une contagion rapide que l’idée socialiste s’emparant des +nations diverses. + +Pourquoi? Parce que dans la question sociale il y a des intérêts +personnels et des intérêts de classe qui sont énormes et qui sont +extrêmement résistants, tandis que dans la question de patrie, il n’y a +qu’une _erreur_ à détruire, une idée à démontrer fausse. C’est encore +beaucoup; nous le savons bien; mais c’est moins grande tâche, c’est +moins dur. Les peuples peuvent plus facilement arriver à peu près tous +ensemble à l’idée antipatriotique qu’à l’idée socialiste. Or «à peu +près» nous suffit. + +Oui, «à peu près» nous suffit; car si un peuple devient antipatriote il +ne sera pas immédiatement conquis, comme certains le prétendent, par un +autre; les choses ne vont pas comme dans l’antiquité; le réseau des +intérêts diplomatiques soutient pendant un long temps à l’état +indépendant un peuple qui pourrait facilement être conquis et qui, à +cause de cela, ne l’est point; donc un peuple antipatriote et désarmé +par lui-même subsisterait, et, avant qu’il fût conquis, répandrait fort +vite chez les autres l’idée antipatriotique, plus vite certainement +qu’un peuple socialisé ne pourrait répandre l’idée socialiste; et c’est +ainsi que tous les peuples pourraient venir à l’idée antipatriotique à +peu près ensemble, ce qui suffit. + +Avons-nous besoin de dire que même si le premier pays arrivé à l’idée +antipatriotique devait périr d’y être arrivé, ce pays fût-il le nôtre, +nous nous en consolerions tout de suite? Comme l’a dit magnifiquement M. +Alfred Naquet: «Le sacrifice d’un peuple voué en holocauste au progrès +humain me remplit d’admiration... Je voudrais voir la France désarmer +sans s’occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu’elle +succombât sous quelque agression monstrueuse. Mais alors même elle ne +périrait pas tout entière. Sous l’apparence de la mort, elle serait +immortelle. Elle demeurerait comme une étoile polaire dans la mémoire +des hommes et son sang ne tarderait pas à lever pour le bonheur de +l’humanité.» + +Il est vrai que M. Naquet ajoutait immédiatement: «Ceci n’implique pas +que le jour où les despotes répondraient à notre acte de confiance et de +fraternité par l’envahissement de nos frontières je fusse pour une +résignation à la Tolstoï; ce jour-là j’estime que nous aurions le devoir +de résister jusqu’au dernier homme, fût-ce dans une guerre au couteau, +et que, plus nous aurions fait preuve d’abnégation, plus nous serions +autorisés à nous montrer implacables.» M. Naquet ajoutait cela; mais en +l’ajoutant il ne se montrait pas très logique. Car ce qui est conseillé +par ces deux passages rapprochés l’un de l’autre et considérés ensemble, +c’est de désarmer conditionnellement, puisque, si le désarmement que +nous faisons ne désarme pas les autres, nous armerons immédiatement de +nouveau, ce qui revient à ne désarmer qu’à la condition que les autres +désarment. Et ce qui est conseillé encore par ces deux passages +considérés ensemble, c’est de désarmer d’abord et de _réarmer_ ensuite +avec l’infériorité énorme d’avoir désarmé d’abord et d’être réduits au +«couteau» après avoir cassé les mitrailleuses. Aussi ne prenons-nous pas +tout à fait au sérieux le second passage de M. Naquet, et nous en +revenons au premier, que nous ne doutons pas qui ne soit le fond de sa +pensée. Il faut désarmer au risque de périr, d’abord parce que, comme +nous l’avons montré, on ne risque pas absolument de périr en effet, +ensuite parce qu’il serait beau de périr ainsi et d’être transformés en +étoile polaire. + +Et c’est ce qui fait que nous applaudissons aux paroles du même M. +Naquet dans le même article: «Quelques instituteurs se préoccupent, +paraît-il, de fortifier dans l’âme des jeunes générations le sentiment +patriotique. Il ne me semble pas que le besoin s’en fasse sentir. Des +maîtres républicains devraient bien plutôt se préoccuper de saper ce +dogme qui, ni plus ni moins que les dogmes religieux, est un legs du +passé, propre seulement à retarder l’affranchissement de notre espèce.» + +Toujours est-il que pour nous le patriotisme est contraire, malgré les +apparences, à la nature humaine elle-même et est une de ces mille +erreurs où est tombée l’humanité et d’où elle a su sortir; qu’il est +essentiellement contraire à la civilisation; qu’enfin il est un obstacle +à l’avènement de l’égalité parmi les hommes, et que par conséquent il +doit être détruit avant que l’on travaille à l’établissement de +l’égalité parmi les hommes ou tout au moins en même temps que l’on y +travaille et avec autant d’énergie. + + * * * * * + +Telles sont les raisons principales que l’antipatriotisme allègue et +qu’il soutient. Cette doctrine, en sa netteté au moins et ayant pris +conscience d’elle, est très nouvelle; car, s’il est bien certain que les +philosophes français du XVIIIe siècle étaient _indifférents_ à l’idée de +patrie et à leur patrie elle-même, du moins n’ont-ils jamais institué +une théorie de l’antipatriotisme, et si le socialisme, en bonne méthode +et étant connu l’art de sérier les questions, doit venir après +l’antipatriotisme, du moins il est bien certain qu’historiquement il +n’est venu qu’après. + +Le premier texte considérable, à ma connaissance, où l’antipatriotisme +apparaisse nettement, c’est un texte poétique, c’est la _Marseillaise de +la paix_, de Lamartine. Les formules définitives de la théorie sont déjà +dans cette pièce de 1841, en termes du reste qui n’ont pas été égalés et +qu’il n’est pas probable qu’on égale jamais: + + Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races + Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu? + De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? + Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? + _Nations! mot pompeux pour dire barbarie_, + L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas? + Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie: + _L’ignorance ou l’erreur a seule une patrie, + La fraternité n’en a pas._ + +Il est vrai que, par une contradiction qu’on retrouvera facilement dans +bien d’autres déclarations de ce genre, les formules patriotiques se +mêlaient aux formules antipatriotiques dans cet ouvrage, du reste +improvisé. Et Lamartine disait: + + Ma patrie est partout où rayonne la France, + Où son génie éclate aux regard éblouis! + Chacun est du climat de son intelligence... + +pour en arriver à dire immédiatement après: + + Je suis concitoyen de tout homme qui pense. + La vérité, c’est mon pays. + +Ce qui signifierait en prose: «Je suis Français et si Français que je ne +me trouve à l’aise que dans les pays où le génie français a pénétré; car +chaque homme a un climat intellectuel qui est celui de son pays», +formules patriotiques et qui même donnent raison du patriotisme et +expliquent qu’il soit _indépouillable_;--«et du reste je suis concitoyen +de tout homme qui pense juste et je n’ai de pays que la vérité», +formules cosmopolitiques par excellence. Mais enfin l’idée générale de +la pièce va directement contre l’idée de patrie et les textes définitifs +de l’antipatriotisme sont trouvés. + +De nos jours deux peuples seulement ont vu se propager chez eux d’une +façon assez sensible les doctrines antipatriotiques, c’est à savoir la +Russie et la France. En Russie M. Tolstoï et ses disciples, qui du reste +sont plutôt ses admirateurs que ses disciples, et en France M. Gustave +Hervé et ses disciples, qui du reste sont plutôt ses disciples que ses +admirateurs, ont répandu avec conviction et avec ardeur cette doctrine. +Il y a cette différence, parmi quelques autres, entre M. Tolstoï et M. +Hervé, que M. Tolstoï est plutôt antipatriote par évangélisme et M. +Hervé plutôt antipatriote par socialisme. Avant tout, M. Tolstoï ne veut +pas que les hommes s’entretuent, sous aucun prétexte quel qu’il puisse +être, et il répudie les armées comme instruments de mort, et il répudie +le sentiment patriotique comme pouvant exciter à donner la mort. M. +Hervé, qui n’est nullement opposé à la guerre, à la condition que ce +soit la guerre civile, est un socialiste très clairvoyant et très +logique, qui voit très bien que le principal obstacle à l’évolution du +socialisme est dans les patries, et qui veut, avant tout, ce qui me +paraît très juste quand je me place à son point de vue, détruire les +patries en éteignant le patriotisme. + +Le raisonnement est celui-ci: le socialisme c’est la guerre de classes, +le socialisme c’est les prolétaires voulant, avec raison, ne plus être +subordonnés; ce qui les empêche de secouer le joug, c’est que dans +chaque pays ils sont encadrés par la classe bourgeoise et ses clients et +dirigés éventuellement contre leurs frères de misère qui sont de l’autre +côté des frontières. Par conséquent, ce qu’il faut qu’ils détruisent +d’abord, c’est la frontière. A eux tous, Anglais, Allemands, Français, +c’est la misère qui est la patrie, et c’est la cause de cette patrie-là +qu’ils doivent défendre contre leurs exploiteurs. Plus de guerre de +peuple à peuple; mais guerre universelle de classe à classe. Pour cela, +que d’abord les patries disparaissent. + +Ces théories se sont répandues en France, pour nous borner à ce pays +pris comme exemple, avec rapidité, et elles me semblent avoir touché +toutes les classes de la société. + +Je néglige ce qu’on appelait autrefois les «hautes classes», parce +qu’elles n’ont plus aucune influence sur la masse du peuple; mais il +faut dire cependant pour mémoire qu’individuellement beaucoup de +Français appartenant aux classes élevées, ou n’ont aucune sensibilité +patriotique, ou sont formellement hostiles à l’idée de patrie. Ils n’ont +point de sensibilité patriotique, parce qu’ils sont cosmopolites par +leur genre de vie et leurs coutumes; et assez souvent ils sont hostiles +à l’idée de patrie, par antimilitarisme et souvenirs du service +militaire. Cet état d’esprit, plus ou moins avoué, sans être très +répandu, l’est beaucoup plus qu’on ne croit. + +Un grand nombre de «bourgeois», surtout de bourgeois jeunes, sont dans +un état d’esprit à peu près semblable, étant ardemment individualistes +et ne désirant que se faire une situation et étant peu satisfaits que +l’impôt militaire les écarte pendant un certain temps d’études utiles et +profitables. Ils sont confirmés dans ce sentiment par la vue de jeunes +étrangers qui viennent en France faire leurs études, qui ne sont pas +forcés de les interrompre, qui les finissent avant leurs condisciples +français et qui s’établissent dans l’exercice d’un métier avec une +avance. + +Les paysans sont encore, en très grande majorité, assez patriotes. +Cependant les candidats aux élections savent qu’il ne faut toucher cette +corde qu’avec d’extrêmes ménagements. Un candidat conservateur me +disait: «Il faut leur répéter toujours la même chose, parce qu’il n’y a +qu’une chose qui les touche. Il ne faut leur parler que du +collectivisme, qu’ils redoutent passionnément. Il ne faut leur parler, +si ce n’est courtement, ni de religion ni de patrie. La religion est +pour eux un frein moral qui ne laisse pas de les gêner; et la patrie, +c’est la guerre, qu’ils feraient, je crois, avec courage, mais dont ils +n’aiment pas à entendre parler.» J’ai vérifié, autant que j’ai pu, et +j’ai reconnu que ces paroles sont trop pessimistes, mais contiennent du +vrai. + +Les ouvriers sont très atteints. On a pu lire en décembre 1905 les +comptes rendus d’une élection législative qui s’est faite à Reims. Le +candidat dit «progressiste» évoquait l’éventualité d’une apparition de +l’ennemi sur les Vosges. Du groupe révolutionnaire on lui criait: «Nous +nous en f...», et quand il insistait, disant: «Mais, cependant, les +Vosges sont la frontière de la France; si le jour dont je parle +arrive...», on l’interrompait pour dire: «Tant mieux!»--Le candidat +révolutionnaire lui-même déclarait: «Pourquoi repousserions-nous le +drapeau germanique s’il doit nous apporter plus de bien-être? Ce ne +serait après tout qu’un simple changement de fonctionnaires.» Le +candidat révolutionnaire ne fut pas élu, mais ces diverses paroles, +prononcées à Reims, sont très significatives. + +Les ouvriers d’État surtout, ouvriers des manufactures, ouvriers des +arsenaux, sont, sinon en majorité, du moins en grand nombre pénétrés de +l’idée antipatriotique. En 1905 les ouvriers de la manufacture d’armes +de Tulle décidèrent qu’en cas de guerre ils feraient sauter la +manufacture, et ils demandèrent à leurs camarades de Châtellerault, de +Chateaudun, de Ruelle et de Saint-Étienne de se solidariser avec eux. En +janvier 1906, à Brest, l’ouvrier Penjam ayant été acquitté par le jury +pour un méfait antimilitariste, les ouvriers du port, dont quelques-uns +avaient rang de sous-officiers et d’officiers, tinrent des réunions où +les paroles suivantes furent prononcées: «M. Goude: Si les gouvernants +veulent nous empêcher de répandre nos idées, ils armeront nos bras et +nous marcherons.--M. Le Borgne veut qu’on supprime tous les arsenaux et +toutes les armes.--M. Le Gall félicite les fondeurs qui, lors de la +dernière grève des arsenaux, ont laissé une coulée dans les fours, +occasionnant ainsi un préjudice à l’État, et il annonce pour un temps +prochain la révolution sociale.»--Et l’ordre du jour qui fut voté fut +celui-ci: «... Considérant qu’en cette affaire les véritables idées +humanitaires des travailleurs ont été exposées avec netteté et fermeté: +que le procès intenté à Penjam a donc été une occasion heureuse de +propager les principes antimilitaristes et prolétariens, d’affirmer la +haine profonde du peuple pour la guerre et les boucheries humaines, +remercient la bourgeoisie de l’aide puissante qu’elle vient de nous +donner en nous prouvant que tous, monarchiques ou républicains, se +valent par leur répression contre les travailleurs... réclament le +dédommagement des victimes de l’autocratie préfectorale et lèvent la +séance en affirmant leurs principes solidaires et antimilitaristes. A +bas toutes les patries! à bas les guerres! à bas les fusillades +prolétariennes!» + +N’oublions pas le plus important, qui est que la Confédération générale +du travail, syndicat des syndicats ouvriers, gouvernement prolétarien à +qui obéissent ponctuellement la plupart des ouvriers français, fait +formellement profession d’antipatriotisme dans toutes ses déclarations +et dans tous ses manifestes. + +Dans l’armée elle-même la propagande antipatriotique a pénétré, +semble-t-il, profondément, plus profondément qu’ailleurs, sans doute +parce que c’est sur l’armée, comme il est naturel, qu’a porté le plus +grand effort de la propagande antimilitariste, soit étrangère, soit +intérieure. + +Au mois de mai 1907, le ministre de la guerre, M. le général Picquart, +déclarait qu’il n’y avait pas l’ombre, dans l’armée française, +d’éléments antimilitaristes. Il est probable que cette parole était un +pieux mensonge destiné à rassurer l’opinion; car de croire que M. le +général Picquart ne sût pas un mot de ce qui se passait dans l’armée, +c’est une impertinence qui ne saurait me venir à l’esprit. Ce qu’il y a +de certain, ce sont les faits suivants. + +Au mois de juin 1906, la revue l’_Énergie française_ a publié la +photographie de petites affiches conviant les soldats à ne pas marcher +contre l’ennemi en cas de guerre. «Il s’agit, disait cette revue, +d’affiches-étiquettes gommées que les propagandistes se mettent à coller +sur les murs _intérieurs_ des divers locaux de nos casernes. De ceci il +résulte une première constatation: c’est que ce sont les soldats +eux-mêmes et non plus seulement les civils qui agissent, ce qui aggrave +encore la portée de cette propagande.» + +Au Sénat, M. le général Langlois faisait tout récemment cette révélation +fort curieuse: «M. le général Langlois: Permettez-moi, Messieurs, de +vous citer un fait d’une gravité tout à fait exceptionnelle, qui m’a été +affirmé par un homme digne de foi et absolument sûr. Dernièrement, à une +table d’officiers, à Paris, on vint à parler guerre. Un officier déclara +tout net que l’armée française ne pouvait faire qu’une campagne +défensive et que lui, quelque ordre qu’il reçût, ses principes +philosophiques s’y opposant, il ne passerait pas la frontière.--M. de +Lamarzelle: Et il n’a pas été mis à la porte par ses camarades?--M. le +général Langlois: Non; il n’a pas été mis à la porte par ses camarades. +On discuta posément et courtoisement la question; on vota même sur la +motion de l’honorable préopinant et la vérité m’oblige à dire--ajoute +mon correspondant--que la majorité rejeta, _après pointage_, la +proposition qui était faite.» + +En juin 1907 la _France militaire_ imprimait ceci: «Le ministre de la +guerre a signalé aux généraux commandants de corps d’armée qu’il arrive +fréquemment que des prospectus commerciaux, _et autres_, ou placards +anarchistes et antimilitaristes, soit sous bande, soit sous enveloppe, +sont adressés à des militaires ou à des groupes militaires, d’une +manière impersonnelle, le destinataire n’étant désigné que par le grade +ou la fonction. Il les invite à donner l’ordre pour qu’à l’avenir +[attendu qu’il y aurait quelque difficulté à le donner pour le passé] le +vaguemestre remette les plis de cette nature au bureau du chef de corps +ou de service: ceux-ci décideront, après avoir fait examiner ces plis, +quelle destination devra leur être donnée.» + +En juin 1907, à Perpignan, une partie du 17e régiment d’infanterie se +révolta au chant de l’_Internationale_ («nos balles pour nos généraux») +et au cri: «A bas l’armée!» Dans le même temps une partie du 100e +régiment d’infanterie, à Narbonne, se mutina au chant de +l’_Internationale_ et menaça les officiers; le général même fut insulté. +Dans le même temps une partie du 58e régiment d’infanterie, à Avignon, +se mutine dans les mêmes conditions; et enfin quelques centaines de +soldats cantonnés au camp de Larzac désertèrent après avoir pillé une +cartoucherie. + +Ces faits furent énergiquement applaudis par M. Gustave Hervé, membre de +la commission administrative du parti socialiste unifié; mais désavoués, +désapprouvés et punis par le gouvernement, qui semble en être alarmé. M. +Hervé écrivit dans la _Guerre sociale_: «L’attitude du 17e et du 100e de +ligne, l’état d’esprit de beaucoup d’autres régiments, tout indique que +la propagande antimilitariste a entamé l’armée, que le chien de garde +n’est plus sûr, que, les circonstances devenant propices, l’armée, sauf +la cavalerie, pourrait bien imiter les gardes françaises de 1789 et les +soldats des généraux Lecomte et Clément Thomas [qui fusillèrent ces +généraux] le 18 mars 1871... Si nous sommes vraiment pour la révolution +sociale, il faut savoir la préparer; la guerre, entre États comme entre +classes sociales, ne s’improvise pas. Donc, que dans chaque groupe +révolutionnaire, quelle que soit son étiquette, les militants échangent +leurs vues, discrètement; qu’ils se demandent quelles seraient les +besognes nécessaires un jour d’effervescence et comment les exécuter. +Que la prochaine occasion nous trouve prêts à agir utilement.» + +Le gouvernement, lui, parut enfin s’inquiéter et poussa le cri d’alarme +par la bouche de M. Clemenceau. Le 25 juin M. Clemenceau disait à la +Chambre des députés: «Il faut parler net. Il s’est produit dans le Midi +et ailleurs des faits qui nous ont inquiétés sur l’état de la discipline +dans l’armée. Eh bien, c’est là pour tous les Français, à quelque parti +qu’ils appartiennent,--je peux dire le mot, je ne crains pas de le +dire,--un sujet d’angoisse.»--Et il terminait par cette affirmation que +personne sans doute ne trouvera paradoxale: «Si la discipline faiblit +dans l’armée, c’en est fait de la France.» + +L’existence de l’antimilitarisme dans l’armée française est désormais un +fait officiel. + +Mais c’est surtout parmi les instituteurs français que l’antipatriotisme +gagne du terrain depuis environ dix ans d’une façon très intéressante. +Le journal le plus répandu sans doute parmi les instituteurs, la _Revue +de l’Enseignement primaire_, qui compte 15.000 abonnés (peut-être plus à +l’heure où j’écris) et qui par conséquent a une quarantaine de milliers +de lecteurs, et qui se flatte d’avoir quatre-vingt mille adhérents, est +nettement antipatriotique. Elle fut dirigée autrefois par M. Hervé et, +quoique plus mesurée dans la forme depuis qu’elle l’est par M. Jaurès, +elle ne manque aucune occasion d’attaquer et de railler «le chauvinisme» +et le «militarisme» encore plus que le cléricalisme. Ce sont choses +qu’elle ne disjoint pas dans ses haines. Elle donnait un jour (26 +février 1905) la composition d’une bibliothèque pédagogique qui lui +semblait excellente à ces deux points de vue: «Baronne de Suttner: _Bas +les armes!_--Margueritte: _Les femmes nouvelles_;--Zola: _Vérité, +Travail_;--Hervieu: _Les Tenailles_;--Dide: _La fin des +religions_;--Maurellet: _Vers l’idéal laïque_;--Bertrand: _La +Mue_;--Clemenceau: _La mêlée sociale_;--Michelet: _Le prêtre, la +femme et la famille_;--da Costa: _La Commune_;--Ancey: _Ces +Messieurs_;--Fabre: _Lucifer_ (mœurs du clergé), etc.»--Ce n’est pas une +mauvaise bibliothèque; mais c’est une bibliothèque de combat, et comme +bibliothèque pédagogique elle peut être qualifiée de «tendancieuse». + +Une petite statistique intéressante s’est trouvée faite par suite de +l’incident suivant. Un instituteur allemand fait depuis deux ou trois +ans une propagande antimilitariste fort active dans tous les pays du +monde, et il a sollicité des adhésions partout, et il lui en est venu de +toutes parts. Voici dans quelles proportions: États-Unis d’Amérique: +1;--Belgique: 1;--Grande-Bretagne: 3;--Italie: 4;--Danemark: +16;--Portugal: 108;--Espagne: 118;--Autriche-Hongrie: 128;--Allemagne: +163;--France: _462_.--Et il faut songer que les instituteurs allemands +sont approximativement deux fois plus nombreux que les instituteurs +français. + +Un fait très significatif est encore le vote des instituteurs réunis au +congrès de Nîmes en 1904. Il s’agissait du cas d’un soldat qui par +motifs de conscience avait refusé de porter les armes. C’était le cas +des devoirs envers la patrie qui se posait. M. Niel déposa un ordre du +jour «rendant hommage aux scrupules de la conscience et déclarant +l’incompétence du congrès pour résoudre des problèmes de l’ordre moral +individuel». M. Arnaud déposa un ordre du jour commençant par ces mots: +«Le congrès est d’avis que tous les Français doivent se soumettre sans +restriction aux obligations militaires que leur impose la loi +française.» _Cet ordre du jour fut repoussé._ Et l’on revint à l’ordre +du jour de M. Niel modifié de la manière suivante: «Le congrès, +_admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les +armes_, affirmant d’autre part le principe de l’égalité devant la loi, +déclare qu’il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans +des cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle.»--Il est +difficile que cela ne veuille pas dire: «Les Français sont égaux devant +la loi; mais le devoir de porter les armes ne relève que de la +conscience de chacun, et du reste nous admirons ceux qui se refusent à +les porter.» Il est vrai, comme M. Ferdinand Buisson tient beaucoup, +avec raison du reste, à ce qu’on le dise, que comme _vote final et +synthétique_ le congrès vota ceci: «Le congrès estime que l’éducation +laïque et républicaine peut et doit développer _en même temps_ les +sentiments patriotiques et les sentiments humanitaires, le devoir envers +la patrie étant la première forme et la plus concrète des devoirs envers +l’humanité. Il exhorte tous les éducateurs de la jeunesse à ne rien +négliger pour inspirer à leurs élèves le souci de remplir fidèlement et +courageusement les obligations que la loi militaire leur impose, _tout +en leur rappelant_ qu’ils conservent comme citoyens le droit et le +devoir de contribuer à la propagande et à la défense des idées +pacifiques, comme de toutes celles sur lesquelles repose la République +démocratique et sociale.» Ceci rentre dans un autre ordre d’idées que +j’examinerai plus loin, dans la théorie du _patriotisme international_, +nouveauté curieuse qui mérite d’être étudiée à part. + +D’autre part, M. G. Goyau signale une «Amicale» (association +d’instituteurs) du Midi qui en septembre 1905 affirmait comme règles +d’enseignement sur cette question: «que l’amour de la patrie, enseigné +pendant longtemps dans les écoles du monde civilisé, _conforme peut-être +aux intérêts de quelques-uns_, mais non à ceux de la masse, a été cause +de conflagrations terribles entre nations; que les mots de France, +Allemagne, Russie, ne doivent, dans l’avenir, pas plus avoir de +signification en ce qui concerne l’Europe que les mots de Bretagne, +Provence, Champagne en ce qui concerne la France; que le mot de patrie +pour les Français réfléchis et sages a perdu son sens primitif qui +voulait que la patrie s’arrêtât aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin...» + +On trouvera dans les deux livres de M. Émile Bocquillon: _La Crise du +Patriotisme à l’école_ et _Pour la patrie_, un très grand nombre de +«petits faits» caractéristiques au même égard. Un groupe d’instituteurs +syndicalistes de l’Yonne blâme les poursuites engagées (en 1906) contre +les signataires d’une affiche antimilitariste.--Dans le même +département, une institutrice fait en classe même chanter +l’_Internationale_ par ses élèves.--Le gouvernement ayant interdit un +numéro de la _Voix du Peuple_ qui prêche l’indiscipline et la désertion, +la gendarmerie saisit à B..., en Seine-et-Marne, un ballot d’exemplaires +de ce numéro. Elle s’aperçoit que ce ballot est expédié à un instituteur +de la localité.--Deux soldats se présentent, munis de billets de +logement, chez un instituteur de Baccarat. Il refuse obstinément de les +recevoir et accompagne son refus de leçons antimilitaristes.--Dans une +commune de la Savoie, le jour du tirage au sort, un instituteur se rend +au café avec les conscrits et leur dit que l’armée est l’école du vice +et qu’il ne faut plus de soldats parce qu’il n’y a plus de patries.--Un +instituteur publie et signe dans l’_Ouvrier syndiqué_ de Marseille le 15 +décembre 1905 une déclaration ainsi conçue: «Toute notre admiration, +toute notre estime vont au camarade Hervé pour avoir eu la sincérité et +le réel courage de proclamer tout haut ce que beaucoup disent tout bas. +En admettant même l’hypothèse de la conquête de notre pays par notre +belliqueux voisin, le kaiser allemand, les prolétaires français +n’auraient rien à perdre à ce changement de régime. Ils ne seraient ni +plus heureux ni plus malheureux... Nous sommes syndicalistes, nous +sommes antimilitaristes et internationalistes sans restriction, parce +que révolutionnaires.»--Dans _les Temps nouveaux_ du 15 septembre 1906 +un instituteur écrit: «Nous, instituteurs révolutionnaires, saboterons +l’idée de patrie d’abord; puis, quand la poussée populaire nous le +permettra, nous saperons tous les autres dogmes.» Le même dans le numéro +du 25 août 1906 indique la méthode à suivre dans les écoles primaires +sur ce sujet: «Beaucoup d’entre nous ont déjà supprimé les chants +guerriers et les poésies patriotiques... Faire aux élèves des leçons +nettement antipatriotiques, c’est trop dangereux. Ne pourrait-on pas +passer sous silence cette question? Le but est atteint; le moyen n’est +pas très crâne, j’en conviens; mais ici l’attitude carrée, nette, +franche, produirait souvent un résultat désastreux. Travaillons sans +casser les vitres.» + +En juillet 1907, M. Nègre, instituteur, ayant été révoqué pour avoir +signé un manifeste antimilitariste, 7 instituteurs du Conseil +départemental de la Seine, pour protester contre cette révocation, faite +malgré leur avis, donnèrent leur démission. De nouvelles élections +durent avoir lieu. Les sept démissionnaires se présentèrent à nouveau. +Une liste soutenue par ceux des instituteurs qui ne veulent pas se +solidariser avec la Confédération générale du travail ni avec M. Hervé +fut opposée à celle des sept démissionnaires. Cette liste fut +complètement battue, et la liste des démissionnaires passa +triomphalement. Les sept démissionnaires obtinrent 1370 voix contre 735. + +Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, les nouvelles +suivantes nous arrivent de Clermont-Ferrand. Séance de clôture du +Congrès des instituteurs, 14 août 1907: + +M. Comte, au nom de ses camarades Fournier, Bocquillon, Trautner, +demande au Congrès de voter l’adresse suivante: + +«Les institutrices et instituteurs français, réunis en Congrès à +Clermont-Ferrand, envoient un souvenir ému aux héroïques marins morts à +Casablanca et adressent l’expression de leur admiration aux vaillants +soldats et officiers qui ont sauvé les Européens du massacre et +glorieusement servi la cause de la patrie et de la civilisation.» + +L’orateur n’a pas achevé la lecture que ses auditeurs, la grande +majorité du moins, poussent des huées, sifflent, l’injurient +ignominieusement. On se croirait en présence d’une foule d’épileptiques. +Ce sont de véritables hurlements. On crie: «A la porte! Enlevez-le! A +l’eau!» + +M. Comte, les bras croisés, tient tête, très calme. Plusieurs, parmi les +plus exaltés, veulent se jeter sur lui. + +M. Bocquillon vient alors lui serrer la main. Le déchaînement d’injures +redouble. + +Le président agite désespérément sa sonnette et, quand il parvient à +obtenir un calme relatif, il essaye de sauver la situation: + +«Sans doute, dit-il, c’est la personnalité de l’auteur de la motion plus +que la motion elle-même qui a causé cet émoi.» + +Certains applaudissent, d’autres continuent leurs injures et demandent +qu’on passe à l’ordre du jour. + +M. Montjolin insiste, disant que s’il s’agit seulement d’adresser une +marque de sympathie aux familles des victimes, tout le monde sera +d’accord. «Non! non!» crie-t-on encore, et finalement la motion Comte +_n’est pas mise aux voix_. + +Il est très difficile d’évaluer le nombre des instituteurs français à +tendances antipatriotiques. On a parlé de quarante pour cent. Je ne +crois pas qu’il soit exagéré d’estimer que sur cent instituteurs +français quarante parlent contre la patrie et cinquante n’en parlent +jamais. Le mot de M. Naquet, comme constat de faits, me paraît assez +juste: «_Quelques_ instituteurs se préoccupent, paraît-il, de fortifier +dans les jeunes générations le sentiment patriotique...» + +L’antipatriotisme commence même à prendre la forme enfantine que toutes +les idées se sont efforcées plus ou moins gauchement de prendre pour +pénétrer plus tôt dans l’esprit des hommes. La _Revue de l’enseignement +primaire_ du 27 février 1906 publiait le dialogue suivant: «_Bébé_: Dis +donc, Monsieur, pourquoi que tu n’as qu’un bras?--Parce que j’ai perdu +l’autre à la guerre, mon petit ami.--Qu’est-ce que c’est que la +guerre?--C’est quand les hommes trouvent nécessaire de se battre et de +se tuer pour appuyer leurs droits...--Tout de même c’est très méchant de +faire la guerre. Dis, Monsieur, toi, tu n’as jamais tué personne, +n’est-ce pas?--Si, peut-être; je ne sais pas.--Ah! toi! Tu as tué aussi. +Alors, si tu n’as plus qu’un bras, c’est bien fait!»--Dans l’_Almanach +de la Chanson du peuple_, de 1907, on trouve cette curieuse litanie: + + Enfants, les soldats sont des bêtes, + Il ne faut pas les imiter... + Enfants, les soldats sont des brutes + Avec fusils, sabres, canons. + Tous les jours ce ne sont que luttes, + Le soir que vadrouilles sans nom. + Enfants, les soldats sont des lâches, + La discipline, leur... + A su faire de ces bravaches + Des valets n’ayant rien d’humain... + Enfants, les soldats assassinent, + Pillent, sèment partout la mort. + C’est avec amour qu’ils chourinent + Quand ils se sentent les plus forts. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Quant aux hommes politiques, aux politiciens, comme on dit maintenant, +ils sont très gênés en France relativement à cette question. Ils ne +peuvent pas être antipatriotes, par une sorte de respect humain d’abord, +ensuite par cette excellente raison qu’ils forment une manière +d’aristocratie dans la nation et que toute aristocratie sent bien que si +la nation disparaissait, c’est elle, aristocratie, qui disparaîtrait +tout d’abord, et complètement, et que le pays serait exploité par +d’autres; ensuite, il faut certainement le dire, par sentiment national +encore très fort, et ce fut un soulèvement de toute la Chambre des +députés, presque sans exception, quand M. de Pressensé prononça les +paroles fameuses: «Cette revanche, à laquelle personne ne pense».--Mais, +d’autre part, les politiciens français ne peuvent pas être _très +patriotes_ et redoutent un peu le patriotisme, à cause de leur terreur +de la victoire et de leur terreur du général vainqueur. On peut dire que +le souvenir du 18 brumaire, ou plutôt du 19 brumaire, est le fond des +idées politiques de la plupart de nos parlementaires. Patriotisme ardent +et militarisme sont choses qui les inquiètent et qui les hantent d’une +fâcheuse obsession. D’autre part encore, ils subissent la pression +d’électeurs très peu intelligents, qui pour la plupart, je crois, se +battraient fort bien s’il y avait guerre, mais qui supportent +impatiemment les obligations militaires en temps de paix, ne pouvant se +mettre en l’esprit cette idée si simple, et qui est celle des peuples +qui ont compris les temps modernes, que c’est pendant la paix qu’on fait +la guerre, comme je l’ai assez dit plus haut. Ainsi pressés en divers +sens, les politiciens français hésitent et oscillent, pour ainsi dire. +Ils suppriment les périodes d’exercices militaires pour les réservistes +(«28 jours, 13 jours») dans une assemblée, celle qui est la plus +subordonnée aux électeurs (Chambre des députés) et les rétablissent dans +l’autre (Sénat). Ils licencient prématurément les classes de 1903 et +1904. Ils ont un patriotisme inquiet et timoré et qui a comme peur de +lui-même. + +Ce qui marque assez combien ce patriotisme, encore réel, est assez +faible, c’est leur conduite dans la question religieuse. Il était +évident, il sautait aux yeux que faire la guerre au catholicisme en +France, c’était désobliger profondément l’Alsace catholique, très +catholique et où les curés ont une influence très considérable. Cela n’a +pas arrêté les politiciens français, et ce qui pouvait être si +facilement prévu est arrivé, à savoir que les curés alsaciens, de +protestataires qu’ils étaient de 1870 à 1880, sont devenus favorables à +l’Allemagne, laquelle a fait du reste beaucoup pour se les concilier. +Faire la guerre au catholicisme en France, c’était donc germaniser +l’Alsace. Que les politiciens français n’aient pas eu cette idée, c’est +ce qui est peu vraisemblable. Qu’ils l’aient eue et qu’elle n’ait eu +aucune influence sur eux, c’est ce qui montre que leur patriotisme est +au moins peu susceptible, peu éveillé, peu puissant, puisqu’il ne +triomphe pas de leurs passions et de leurs intérêts et même ne leur sert +pas de frein. + +C’est à ce propos qu’il faut faire cette réflexion générale que, sans +que nous puissions, comme je l’ai dit, mesurer l’affaiblissement du +patriotisme dans les couches profondes de la nation française, toutefois +nous avons des signes que cet affaiblissement existe, à n’en pas douter, +et que, seulement, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est allé. +Car enfin, bon nombre d’instituteurs sont antipatriotes et parlent, +écrivent et agissent en ce sens; mais voit-on qu’ils pussent l’être et +se montrer tels, si les parents de leurs élèves ne le permettaient pas? +A coup sûr ils ne s’y risqueraient point. L’antipatriotisme des +instituteurs suppose donc et révèle un sans-patriotisme relatif des +parents.--Et les politiciens montrent que le patriotisme n’est qu’au +second rang de leurs préoccupations; mais ne voit-on pas bien qu’il n’en +est ainsi que parce que leurs électeurs ont eux-mêmes une foule de +préoccupations avant celle-ci? Car la principale, sinon la seule passion +du député, est d’être réélu, et il est avant tout l’homme qui, quoi que +veuillent ses électeurs, le veut encore plus qu’eux. On peut donc +conjecturer que, s’il est assez froidement patriote, c’est que les +électeurs ne le sont pas de très chaude façon. + +Par ainsi l’on peut dire que la France est le pays où le patriotisme est +évidemment en baisse, et les antipatriotes peuvent tirer de là beaucoup +de vanité d’abord et aussi des arguments considérables; car si l’idée +antipatriotique a entamé si fortement, en une vingtaine d’années, à ce +qu’il semble, un pays qui était le plus patriote de l’univers, que ne +peut-on pas espérer bientôt sur toute la terre? + +Il est vrai; mais le malheur, pour les antipatriotes, c’est que la +France semble être le seul pays où leurs doctrines soient relativement +en faveur; ou tout au moins c’est qu’aucun peuple ascendant ne se montre +disposé à accueillir les doctrines antipatriotiques. Or, pour que les +patries disparussent, il faudrait que, non pas les peuples vaincus, mais +les peuples vainqueurs, abandonnassent l’idée de patrie. Sinon, non +seulement il n’y a rien de fait; mais il n’y a rien de commencé. + +Je suppose que l’Autriche-Hongrie n’ait plus qu’un lien national très +lâche. Cela ne fera rien, sinon qu’à un moment donné l’Allemagne +s’emparera de la partie allemande de l’Autriche-Hongrie, et le +sans-patriotisme de l’Autriche-Hongrie n’aura rien changé au régime +général de l’univers. + +Je suppose que le patriotisme disparaisse d’ici à dix ans en France. Il +n’en résultera rien que ceci que la France sera conquise par un seul +peuple ou partagée entre deux ou trois; et rien ne sera changé à la +direction générale des esprits dans la planète. + +Les nations qui se renoncent n’existent plus comme nations; mais +n’empêchent point qu’il y en ait, ce qu’il faudrait pour que leur +renoncement servît à quelque chose. + +Peut-être me dira-t-on que le renoncement des nations descendantes sert +à ceci que, disparaissant et se fondant dans les nations fortes, elles +laissent derrière elles un moindre nombre de nations, de telle sorte que +peu à peu il n’y aura plus au monde que trois nations, puis deux +seulement, puis une seule; que par conséquent le renoncement d’une +nation est un sacrifice utile sur l’autel de l’humanité. Mais cela même +n’est pas vrai. Cela ne serait vrai que s’il n’y avait jamais de +régression, que si tout peuple absorbé restait absorbé pour toujours, et +c’est ce que l’histoire montre qui n’est pas. Les grands empires ainsi +formés se disloquent. Les «petites patries» absorbées dans les «grandes +patries» renaissent et redeviennent des patries pures et simples. La +Norvège n’est plus une partie de la Suède-Norvège; l’Italie n’est plus +une partie de l’Empire; la Belgique n’est plus une partie des Pays-Bas. +Les pays qui se renoncent n’ont donc pas même l’excuse de servir un +grand dessein qui les dépasse et ne sont pas bien venus à déguiser leur +abandonnement en sacrifice. Ils ne sont rien moins que sûrs d’amener par +leur effacement l’unité du genre humain sous la prise définitive du plus +fort. + +Donc--je reviens--il faudrait que la cause de l’antipatriotisme, pour +être bien servie, le fût par les peuples qui montent et non par ceux qui +descendent. Or c’est ce qu’on ne voit pas qui se produise. En face de la +France fléchissant sur ce point, l’Allemagne s’affirme au contraire et +se confirme et se renforce. En Allemagne les partis les plus avancés +sont tout aussi patriotes que les autres. Que ce soit M. Bebel, que ce +soit M. Bernstrein, que ce soit M. de Vollmar, les socialistes se +réclament avec une égale énergie de l’idée de patrie. M. de Vollmar +déclare que «lorsqu’il s’agira de défendre la patrie, les socialistes +seront les meilleurs soldats de l’armée allemande». M. Bebel déclare que +«la Social Démocratie est le parti qui est le plus résolument _parti +d’empire_; qu’aucun parti n’a plus d’intérêt que lui confier à l’empire +le soin de faire de nouvelles lois et à élargir son pouvoir; que le +parti national-libéral, considéré comme le défenseur le plus énergique +de l’idée d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social +Démocratie». M. Bebel, interrogé au mois de janvier 1906 par un +journaliste belge sur la question de savoir si les socialistes allemands +accepteraient la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de +guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher la collision +internationale, répond sans hésitation et avec une extrême énergie: +«Nous ferons dans ce cas ce que nous avons fait aux congrès de Bruxelles +en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard des propositions de Domela +Nieuwenhuis; nous repousserons de la façon la plus catégorique toute +proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons la limite de ce que, +en Allemagne et en dehors de l’Allemagne, il est permis à un sujet +allemand de dire ou d’écrire... _Les conditions primordiales du libre +développement du socialisme restent, dans chaque pays, l’indépendance et +l’autonomie de la nation._» Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer le +patriotisme comme un obstacle au socialisme, appuie le socialisme sur le +patriotisme, ce qui est (précisément parce que c’est un contresens) le +signe caractéristique au plus haut point d’un patriotisme impérieux, +contraignant et qui s’impose; et quand un journal allemand appelle +spirituellement M. Jaurès «Bebel, moins le patriotisme», il est +peut-être injuste; mais il a une vue qui au fond n’est pas complètement +fausse. + +Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où je corrige ces +épreuves, MM. Hervé, Vaillant et Jaurès plaident, séparés seulement par +des nuances, du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme; et +MM. Bebel et de Vollmar les criblent d’arguments et de sarcasmes, aux +applaudissements unanimes des Allemands. + +Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils dans ces idées-là? +D’abord parce qu’ils y sont, et je n’ai aucune raison de ne les pas +croire sincères; mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter, +parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour conserver leurs +positions de combat. De même que je disais que le patriotisme hésitant +de nos politiciens français est le signe d’un patriotisme assez froid +dans les masses profondes de la nation, de même il est visible que le +patriotisme énergique des socialistes allemands leur est imposé par le +patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même M. Bebel quand on l’a +interrogé sur les causes de la défaite des socialistes aux élections +générales de 1906? Il a dit: «Que voulez-vous? Les maîtres d’école ont +fait rage contre nous.» Les maîtres d’école allemands avaient fait rage +contre les socialistes au nom du «salut de l’empire», au nom du grand +patriotisme allemand, et ils avaient rallié au drapeau avec emportement. +Ainsi, malgré les protestations multipliées de patriotisme de la part +des socialistes allemands, parce qu’ils sont toujours soupçonnés de +préférer quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que, quoique +nationalistes convaincus et impérialistes décidés, ils sont encore +considérés comme ne l’étant point assez, les instituteurs allemands ont +ameuté le peuple contre eux et le peuple les a suivis. Comment veut-on +que les socialistes allemands ne soient pas patriotes; et, outre qu’ils +le sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le sont par nécessité? + +Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce qui est assez naturel, et +poussent très vite leur patriotisme jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est +aussi; et les peuples descendants ont quelquefois une tendance à +l’abandonnement, et cette tendance est le signe même d’une première +décadence et ensuite la cause d’une décadence plus profonde. Or, pour +que le patriotisme fût abandonné généralement et que la cause de +l’antipatriotisme triomphât, il faudrait précisément le contraire, et +c’est à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs. C’est +quand les renards à longue queue couperont leur queue que l’ère des +renards sans queue pourra venir. + +Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de prêcher l’antipatriotisme. +Il ne peut qu’être soupçonné d’être dupe; il ne peut qu’être soupçonné +d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la part de l’étranger. +Le général Picquart a eu un jour une parole très patriotique, certes, +mais très imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas mesuré toute la +portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement mesurée au contraire et +n’ait ainsi parlé que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de choses +que sur ce qui était en question. Interpellé sur les atrocités +prétendues dont les «compagnies de discipline» étaient le théâtre, il a +répondu: «Prenez garde! La campagne contre les compagnies de discipline +me paraît le résultat de menées venues de l’étranger à l’effet +d’empêcher les engagements dans la Légion étrangère.» Il est possible en +effet; mais la supposition va loin. Toutes les campagnes +antimilitaristes, toutes les campagnes antipatriotiques, tous les +«hervéismes» possibles, et Dieu sait s’il y en a de différents modes, +peuvent être considérés comme n’étant que le résultat de menées +étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de la France; et c’est bien +dans ce cas qu’on ferait la guerre en pleine paix, dans un autre sens +que celui où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte et parce que +je vis très mêlé à plusieurs mondes français, je suis très persuadé +qu’il n’en est rien, et que toutes ces campagnes sont très autonomes et +autochtones. De ce qu’un homme fait une chose telle qu’il semble qu’il +est impossible qu’il la fasse sans être payé pour la faire, ce n’est pas +du tout une raison pour qu’on le paye en effet dans ce dessein; et la +psychologie de M. le général Picquart était bornée, à moins que ce ne +fût sa malice qui fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière à +faire les affaires des autres, mais non pas dans l’intention de les +faire, et l’on dit souvent d’un homme: «il serait acheté pour agir ainsi +qu’il n’agirait pas autrement», sans qu’il soit vrai qu’en effet il +reçoive un salaire; et la différence entre les gens intelligents et ceux +qui le sont moins, c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là ne +feraient que contre royale récompense. Je crois donc que M. le général +Picquart se trompait; mais je retiens de ceci que les peuples vaincus +qui prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence sur la marche du +monde que non seulement ils ne convertissent personne, mais qu’encore on +ne croit pas même à leur sincérité. + +Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples descendants ne mène +à rien, si ce n’est eux à leur ruine; et il ne semble pas qu’il soit +jamais professé par les peuples ascendants. C’est donc une doctrine +condamnée à la stérilité là où elle peut être et à la non-existence là +où elle pourrait porter fruit. + +Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut, dans une nation +longtemps labourée de révolutions où elle aurait perdu sa personnalité, +et devenue anarchique, ce qui n’est pas autre chose précisément que la +perte de la personnalité nationale, se répandre assez vite et pénétrer +assez profondément, pour un temps, mais pour un temps assez long +quelquefois, de telle sorte qu’il peut amener la disparition de cette +nation; d’une manière générale, et ceci s’applique presque autant aux +peuples ascendants qu’aux peuples en décadence, il est tellement à +contre-fil de la civilisation ou plutôt de la manière dont un peuple, +quel qu’il soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation +d’un peuple que le patriotisme doit battre en brèche et battre en ruine +pour s’installer et faire son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments +principaux du patriotisme doit revenir ici pour faire comprendre tout ce +que l’antipatriotisme doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime +d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre l’instinct primitif +d’association entre frères, de langue commune, de religion commune, de +coutumes communes, de souvenirs historiques, etc., c’est tout cela que +l’antipatriotisme a à extirper de l’esprit, du tempérament et pour ainsi +dire des entrailles d’un peuple. + +L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement que d’une façon +superficielle, doit abolir dans un peuple la langue de ce peuple, sa +religion, ses coutumes nationales, son histoire, sa littérature et son +art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour tout cela un profond +mépris. Le grammairien qui enseigne la langue et qui la maintient dans +sa pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois sans s’en +douter, et est un ennemi très redoutable de l’antipatriote; le prêtre +qui, tout en enseignant une religion universelle, maintient les +traditions de son Église nationale, en fait admirer les beautés, en cite +et en commente les grands docteurs, fait goûter Luther, Calvin ou +Bossuet, ce prêtre est patriote, travaille puissamment au maintien et à +l’entretien du patriotisme, et c’est encore un ennemi que l’antipatriote +trouve devant lui; tout homme qui garde les coutumes ancestrales, qui +vit à la française en France, à l’allemande en Allemagne, à l’anglaise +en Angleterre, maintient son pays et est pour l’antipatriote une gêne, +un obstacle et un adversaire; l’historien, le professeur d’histoire, +l’étudiant en histoire, sont au premier rang, presque bon gré malgré +qu’ils en aient, de l’armée patriotique et des ennemis que +l’antipatriote doit abattre; le pauvre instituteur, dans sa petite +sphère, ou plutôt à son poste qui est peut-être le plus important de +tous, peut tant qu’il voudra omettre dans son enseignement le sentiment +patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles, comme ils +disent; il suit qu’il enseigne la langue, l’histoire et la part prise +dans la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il soit un +générateur de patriotisme; l’artiste, ancien ou contemporain, qui a +laissé ou qui donne une œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite +autant d’amour pour le pays que d’admiration pour lui-même, et voilà +encore un homme, quelles que soient du reste ses opinions, que +l’antipatriote trouve devant lui. + +Langue, religion, coutumes, histoire nationale, littérature nationale, +art national, voilà tout ce que l’antipatriote aurait à détruire, voilà +les bastions et citadelles qui se dressent contre lui et qui l’arrêtent. + +Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la forme même que pour +chaque peuple la civilisation a prise; la patrie est la forme de la +civilisation propre à chaque peuple et par conséquent la manière dont +chaque peuple comprend la civilisation elle-même. C’est donc, non +seulement l’anarchie, s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que +l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie, c’est au moins +une indifférence à l’égard de la civilisation, que l’antipatriote doit +exciter et faire naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce n’est +la faute de personne si la civilisation s’est faite, non +universellement, _mondialement_, mais par peuples, par nations, par +groupements humains différents, par foyers divers; mais il en est ainsi, +de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où que ce soit, sans +toucher à la civilisation, à la manière dont ce peuple sur lequel vous +travaillez la comprend, l’admire et l’aime. Pour _dénationaliser_, il +faut commencer par _déshumaniser_. + +Supposez un antipatriote très convaincu et très ardent en Italie à +l’époque de la Renaissance. Si, en même temps que convaincu et ardent, +il est intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes du +temps. Il se dit: «Tout cela n’est que de la civilisation, sans doute, +et la plupart de ces artistes sont peu sensibles à l’idée de patrie; +mais cela profite ou profitera à l’idée de patrie; tout cela c’est une +patrie qui se fait et qui éclatera un jour toute faite et toute solide, +à l’étonnement de ceux qui ne savent pas prévoir; n’encourageons pas ces +artistes; décourageons-les et empêchons-les de nuire.»--L’antipatriote +logique doit agir dans chaque peuple comme le conquérant dans le peuple +qu’il a conquis. Quelque partisan des «lumières» que je le suppose, il +est condamné d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup plus +tard, quand, les patries ayant disparu, il n’y aura pas à craindre +qu’une civilisation particulière crée une patrie particulière. + +Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il? C’est très douteux. C’est +par groupes que les hommes se sont civilisés; voilà le fait; c’est par +groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la prévision +raisonnable. Il se pourrait donc que l’œuvre anticivilisatrice de +l’antipatriotisme fût nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en +définitive inutile; que l’antipatriotisme sentît le besoin de combattre +la civilisation sous forme de civilisation particulière en tout pays; +qu’il n’y réussît, triste succès, qu’avec des difficultés inouïes et +qu’au moment où il se préparerait à refaire la civilisation sous forme +mondiale, il se formât quelque part une civilisation particulière qu’il +s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi, de démolir. + +Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il est difficile de +détruire les patries, c’est qu’elles existent et qu’elles se défendent +comme par elles-mêmes. Je le sais bien; mais c’est un fait, et c’est un +fait tellement universel et qui fut toujours tellement universel, qu’il +n’est guère téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité. + +Tout compte fait, ce qui détruit des patries en crée d’autres. +L’affaissement d’un peuple amène une réunion à un autre peuple plus +fort, et voilà une patrie nouvelle qui se forme lentement; la +désorganisation et désagrégation d’un grand peuple amène des sécessions, +et voilà plusieurs patries nouvelles qui se forment lentement sur le +territoire occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit des +patries en fait naître d’autres, soit d’une certaine façon, soit d’une +autre manière. Il est extrêmement probable que c’est une loi de +l’humanité que la civilisation se fait par patries distinctes, que le +développement général de l’humanité se fait par patries distinctes, +qu’il ne pourrait pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais +autrement et que l’effort pour abolir les patries ne peut réussir qu’à +en détruire quelques-unes, celles qui déjà sont épuisées, sans faire +avancer d’un pas le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais +destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits qu’on en peut faire. + + + + +CHAPITRE VII + +LE PATRIOTISME INTERNATIONAL. + + +Entre le patriotisme et l’antipatriotisme, il existe un tiers parti, un +système mixte, qui consiste à combiner le patriotisme et l’humanitarisme +en proportions diverses et du reste assez difficilement déterminables. + +N’est-il pas vrai, disent les partisans de cette doctrine, qu’il faut +aimer son pays et qu’il faut aussi aimer l’humanité? Sachons donc aimer +l’un et l’autre et trouvons le moyen d’aimer l’un et l’autre, +efficacement et sans que l’amour que nous portons à celle-ci fasse tort +à l’amour que nous portons à celui-là. Le problème, c’est d’être +européen tout en restant très français et très humain tout en restant +très européen. Est-il insoluble? Nous ne le croyons point. Il nous +paraît même très facile. + +De cette pensée, ingénieuse et généreuse du reste, est né ce qu’on peut +appeler et ce que ses partisans eux-mêmes appellent le patriotisme +international, le patriotisme cosmopolite, le patriotisme +antinationaliste, tous mots bizarres et féconds en contresens et +équivoques et qu’il faudrait remplacer par ceux-ci, un peu plus longs: +«le patriotisme tempéré par l’amour de l’humanité» ou «l’humanitarisme +tempéré par l’amour de la patrie». + +A différents degrés, car c’est ici qu’il y a une foule de degrés et de +nuances, M. Jaurès, M. Lavisse, M. Aulard et M. Naquet lui-même, moins +intransigeant qu’il ne nous a semblé être dans la citation que nous +avons faite plus haut de lui, sont les représentants de cette doctrine, +nécessairement un peu flottante et qui se cherche encore plus qu’elle ne +se saisit. M. Aulard a trouvé un «toast» de Danton où cette théorie se +montre déjà, il faut le reconnaître; mais, il faut le confesser aussi, +plutôt à l’état de phrase qu’à l’état d’idée. Le 20 juin 1790, Danton, à +la Société du Jeu de Paume, dit, d’après le procès-verbal de la fête: +«que le patriotisme ne devait avoir d’autres bornes que l’univers et +qu’il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de +l’univers entier.» Il y avait là Barnave et Robespierre; «tous burent à +un patriotisme aussi large que le monde.» Les faits, moins de deux ans +après, ramenèrent Danton à un patriotisme moins large que cela; mais il +faut bien voir dans les paroles de Danton en 1790 une idée vague, non +pas de patriotisme s’étendant aux bornes de l’univers, ce qui, ce me +semble, ne signifie rien, mais de cosmopolitisme devant remplacer un +jour le patriotisme. + +Personnellement M. Aulard dit quelque part (_Dépêche de Toulouse_, 9 +décembre 1905) quelque chose de très intéressant dans cet ordre d’idées: +«Non, la patrie n’est pas un dogme auquel il faille croire sans +raisonner. Si nous aimons la France, _si nous sommes aussi patriotes +qu’internationalistes_, c’est que la France a des titres très réels, +vérifiables, démontrables, à l’amour de tous les Français et à la +gratitude du genre humain.» + +Il me semble que cela veut dire qu’un patriote international n’aime son +pays que par reconnaissance personnelle et aussi qu’en tant que son pays +a rendu des services à l’humanité. Il en résulterait qu’un pauvre petit +pays qui n’aurait pas de gloire, qui n’aurait pas de littérature lue en +dehors de ses frontières, qui n’aurait pas proclamé les principes de +1789, n’aurait que la moitié ou le tiers des titres qu’il faut pour être +aimé, et qu’un pauvre petit pays qui n’aurait rendu à ses enfants que le +service de les mettre au monde n’aurait plus de titre du tout à leur +amour. + +Quand le patriotisme se «raisonne» ainsi, il faut bien reconnaître qu’il +ne s’applique plus qu’aux grandes nations, qu’aux nations glorieuses et +qu’il est comme inapplicable aux nations faibles et aux nations +vaincues. Oh! je sais qu’_en fait_ il en est un peu ainsi et que le +patriotisme est plus fort chez les nations qui ont des titres à la +gratitude et surtout au respect et à la terreur de l’univers; mais de ce +fait faire une théorie, cela me paraît aller contre l’essence même du +patriotisme, qui a toujours consisté à aimer sa patrie telle qu’elle +est, comme on aime son père tel qu’il est. A le prendre ainsi, le +patriotisme international est un patriotisme conditionnel: «Je vous +aime, ô patrie, _si_ vous avez rendu des services réels, très réels, +démontrables et vérifiables; sinon, non, ou peu. Je vous aime, ô patrie, +surtout _si_ vous avez rendu des services à l’humanité; car je suis +homme avant d’être vôtre. Sinon, non, ou moins.» + +Cela revient à dire que chez moi, patriote international, l’homme +s’oppose au citoyen d’abord, _puis_ consent à se combiner avec le +citoyen si la patrie satisfait les désirs et les fiertés de l’homme, se +refuse à cette combinaison dans le cas contraire. Qu’est ceci, sinon un +patriotisme indépendant et conditionnel? + +Oui, le patriotisme tempéré par l’internationalisme est indépendant et +conditionnel, et c’est-à-dire qu’il n’est plus le patriotisme du tout, +ou ce qu’il s’en faut qu’il ne le soit plus est peu de chose. Il est +parfaitement vrai que le patriotisme, à se raisonner, peut s’accroître; +mais, à se raisonner, court encore plus de risques de se détruire. C’est +qu’il est un sentiment; et un sentiment qui devient une idée, comme tous +les sentiments; mais qui, en devenant une idée, risque de trop +s’analyser, et, en trop s’analysant, de se détendre. Introduire, pour +ainsi parler, l’humanitarisme dans le patriotisme, c’est y introduire un +dissolvant subtil et redoutable. + +Ce même patriotisme international, je le trouve chez M. Gustave Naquet +dans le même article que j’ai cité plus haut et qui doit en effet être +cité dans deux chapitres différents de mon livre, puisqu’il est tantôt +purement antipatriotique, tantôt mi-parti patriotique, mi-parti +humanitaire. M. Gustave Naquet écrit donc: «Enseigner aux enfants à +aimer leur patrie, c’est, hélas! leur apprendre à respecter une +discipline odieuse; c’est leur dire, comme le fait à tout propos +l’empereur Guillaume, que le devoir du soldat est de tirer, sans +hésitation, sur son père si ses chefs le lui commandent... Nous avons vu +en 1870 et les Boërs ont montré au Transvaal, au contraire, ce que peut +faire pour se défendre un peuple indiscipliné, mais fort du sentiment de +son indépendance et de sa liberté. [Il me semble en effet qu’on a vu ce +qu’il peut: il peut être battu; cet éloge de l’indiscipline est +singulier; mais passons.] _Enseignez aux enfants l’amour de la patrie; +je le veux bien; mais de la patrie élargie, de la grande patrie se +confondant avec le monde civilisé_, en attendant qu’elle s’étende à +l’intégrité mondiale; enseignez-leur aussi le culte de la patrie morale, +de cette patrie que limitent, non plus les fleuves et les montagnes, +mais les idées, de cette patrie qui fait de nous, de Bebel, de Hyndmam +et de Bakounine des compatriotes... Mais abandonnez résolument le vieil +enseignement nationaliste qui est un anachronisme en France, 105 ans +après la grande explosion de 1789...» + +Si l’on veut tirer quelque chose de précis de ces généralités un peu +vagues, on trouve ceci, à ce qu’il me semble: Tout homme a deux patries, +la sienne et puis l’humanité; il doit les aimer toutes les deux; +seulement il doit aimer la première en fonction de la seconde, autant +que la première peut contribuer à l’avènement de la seconde; et par +conséquent il ne doit aimer la première que conditionnellement et +provisoirement: conditionnellement, c’est-à-dire si l’on voit bien +qu’elle s’associe au mouvement humanitaire; provisoirement, c’est-à-dire +jusqu’au jour où la patrie humaine, la patrie mondiale, sera constituée. +On voit assez que ce patriotisme conditionnel, comme il l’était tout à +l’heure, et maintenant conditionnel et provisoire, ne peut être +qu’excessivement faible, comme en effet l’auteur le veut excessivement +faible. Car étant conditionnel, il mène à ceci: j’aimerai ma patrie si +je la vois tendre à se confondre avec le monde, et donc je ne l’aimerai +qui si elle tend à disparaître; je n’aimerai ma patrie que si elle n’est +pas patriote; ou je l’aimerai d’autant moins qu’elle sera plus patriote +et d’autant plus qu’elle le sera moins. Et cela ne peut être qu’un +patriotisme très hésitant et très circonspect. Que pouvez-vous tirer +d’un patriotisme hésitant et circonspect? + +Et d’autre part, étant provisoire, le patriotisme sera profond tout +juste comme ces sentiments auxquels on ne songe qu’à renoncer: j’aime ma +patrie, mais avec l’espoir et le désir que le temps vienne où je n’aurai +plus à l’aimer; j’aime ma patrie, mais je souhaite d’être débarrassé le +plus tôt possible du soin de lui être dévoué; j’aime ma patrie, mais +puissé-je ne pas l’aimer! + +Le patriotisme conditionnel et provisoire est tellement sur les limites +du patriotisme qu’il ne peut plus en vérité s’appeler de ce nom et être +considéré comme tel. Le patriotisme conditionnel et provisoire se charge +de tant de restrictions qu’il se détruit. Le patriotisme conditionnel et +provisoire est un patriotisme qui se corrige avec tant de soin qu’on +voit bien qu’il se défie de lui-même et qu’il se blâme profondément au +moment même qu’il s’affirme. C’est un patriotisme qui ne se saisit que +dans le remords qu’il a de se sentir. Il ressemble à l’amour que l’on a +pour une femme indigne: on l’aime avec tant de regret de l’aimer et tant +d’espoir qu’on ne l’aimera plus, qu’il est assez probable que l’on est +amoureux d’elle, mais qu’on ne l’aime pas. + +Avec M. Jaurès, ce patriotisme international devient, autant que j’en +puis juger, car je ne comprends pas toujours M. Jaurès, dont je +n’incrimine que moi, une sorte de subordination du patriotisme à l’ordre +général, au moins à l’ordre européen et au mouvement général qui emporte +les peuples vers la démocratie pacifique ou la pacification +démocratique. Il me semble ainsi. M. Jaurès écrit: «... Mais ce +programme de civilisation, de liberté et de paix, comment la nation +allemande pourra-t-elle l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec +quelque apparence lui faire peur des projets persistants de revanche +militaire de la France? Là est un des nœuds de l’ordre européen. Tant +que la France n’aura pas déclaré nettement _qu’elle ne compte que sur la +croissance de la démocratie européenne pour restituer à tous les +violentés le droit de disposer d’eux-mêmes_; tant qu’elle n’aura pas +décidément éliminé de sa politique toute pensée même secrète, toute +velléité même obscure, toute possibilité même lointaine, de revanche, +toute la politique européenne souffrira d’un malaise profond. C’est la +leçon éclatante, irrésistible, qui ressort de toute la politique de M. +Delcassé...» + +Ceci est une correction, assez forte peut-être, du mot de Léon Gambetta. +Gambetta disait: «Pensons-y sans cesse; n’en parlons jamais.» M. Jaurès +dit: «N’en parlons jamais; n’y pensons jamais, même secrètement»; et +c’est la différence peut-être de la France d’il y a trente ans à celle +d’aujourd’hui. + +Mais généralisons la question pour qu’elle soit moins brûlante. L’idée +de M. Jaurès est celle-ci: Les nations sont comme attelées à une grande +œuvre de civilisation, de liberté et de paix. C’est là l’essentiel, +c’est là le vrai, c’est là le but véritable auquel il convient de penser +que tous les autres sont subordonnés. On m’accordera cela. Or le souci +de développer sa nationalité autrement que par les œuvres de +civilisation, de liberté et de paix, le souci de développer sa +nationalité matériellement, _contrarie_, ne peut que contrarier l’œuvre +générale de la civilisation, de la liberté et de la paix. Plaçons-nous +en 1858. Il ne faut pas dire aux Italiens: «Tendez à l’unité et secouez +le joug de l’Autriche et de ses lieutenants; car le programme de +civilisation, de liberté et de paix, l’Autriche ne pourra pas l’adopter +tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur +des projets d’agression de l’Italie.» Il faut donc dire aux Italiens: +«Restez résignés sous le joug et ne comptez que sur la croissance de la +démocratie européenne pour restituer aux Vénitiens, aux Milanais et aux +Toscans le droit de disposer d’eux-mêmes.» + +Plaçons-nous en 1865. Il ne faut pas dire aux Allemands: «Tendez à +l’unité et faites-vous une grande patrie contre la France toujours +conquérante; car le programme de civilisation, de liberté et de paix, la +France ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec +quelque apparence lui faire peur des projets d’agression allemande.» Il +faut dire aux Allemands: «Restez divisés et ne comptez que sur la +croissance de la démocratie européenne pour obtenir le droit de disposer +de vous-mêmes selon vos vœux.» + +M. Jaurès subordonne le patriotisme de chacun au progrès de tous et, +s’avisant que le patriotisme de chacun est précisément un obstacle au +progrès de tous, il conclut ou laisse conclure que le patriotisme doit +toujours exister, sans doute, mais toujours s’effacer devant le progrès. +Donc ce patriotisme subordonné est un patriotisme latent et qui doit +rester latent, un patriotisme silencieux et qui doit toujours s’imposer +silence à lui-même, un patriotisme ardent, mais qui couve et qui doit +toujours couver, un patriotisme étouffé et de qui le premier devoir est +de s’étouffer continuellement. + +Je ne dis point qu’à s’exercer ainsi et à exercer ainsi ses devoirs il +cessera d’être; mais certainement il finira par être faible. Subordonner +le patriotisme aux grands intérêts de l’humanité, soyons sincères et +j’entends par là soyons sincères avec nous-mêmes, c’est ne voir dans le +patriotisme qu’un obstacle et ne tendre, consciemment ou inconsciemment, +qu’à le supprimer. Subordination du patriotisme, c’est sacrifice du +patriotisme. + +Avec M. Lavisse le patriotisme n’est plus subordonné et il n’est plus +conditionnel; mais il reste provisoire; et du reste on est autorisé, +tout en le considérant surtout comme provisoire, à le tenir pour un peu +conditionnel et pour partiellement subordonné. Il est tout en nuances. +M. Lavisse (discours de Nouvion-en-Thiérache, août 1905) veut qu’on aime +passionnément sa patrie, comme il le voulait jadis dans les textes de +lui que nous avons rapportés; mais 1º il se tourne vers l’humanité de +l’avenir comme vers le but où nous devons marcher et comme vers l’œuvre +que nous devons accomplir _par_ la patrie; la patrie n’est plus que +fonction de l’humanité, et voilà qui sent plus qu’un peu le patriotisme +subordonné; + +2º Il admet la guerre; mais il proclame «qu’elle est en décadence», ce +qui comme fait est contestable, surtout quand on songe que, comme je le +dis toujours, c’est en paix que l’on fait la guerre et quand on songe +que les inventions belliqueuses se multiplient tous les jours chez tous +les peuples; et il s’écrie que «travailler contre la guerre c’est agir +dans le sens de l’avenir», et voilà qui sent très fort le patriotisme +conditionnel; car dire aux peuples et surtout aux enfants qu’il faut se +préparer à la guerre en la détestant d’avance, c’est les amener à +conclure qu’il ne faut que se résigner à la guerre à la dernière +extrémité et par conséquent ne servir sa patrie que s’il est vingt fois +prouvé qu’elle est absolument dans son droit; et oui, voilà qui est très +près du patriotisme conditionnel, du patriotisme qui est toujours en +train de se chicaner et de se marchander lui-même; + +3º Il voit avec plaisir le drapeau «flotter haut dans le ciel»; mais il +salue avec amour le jour «où les peuples mettront en faisceau tous les +étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles, +les brûleront en feu de joie», et ceci est nettement et formellement le +patriotisme provisoire. Ne va-t-il pas de soi que présenter un sentiment +qui n’est fort que s’il est simple, comme un sentiment provisoire, +imposé par les circonstances et dont il faut souhaiter ardemment qu’on +soit un jour débarrassé, et dont il faut travailler, sinon à se +débarrasser, du moins à agir de telle sorte qu’on en soit débarrassé un +jour; c’est moins de ce sentiment faire l’éloge qu’à ce sentiment faire +son procès. C’est présenter l’état d’âme patriotique comme une _étape_, +une étape douloureuse après laquelle viendra une ère de prospérité, de +grandeur, de bonheur et de feux de joie. Or présenter l’état d’âme +patriotique comme une étape, c’est, ou bien peu s’en faut, le taxer de +barbarie, comme faisait Lamartine, puisqu’on présente la civilisation +comme son contraire. + +Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme +provisoire, tout cela est toujours, sans que les théoriciens de ces +doctrines s’en aperçoivent, de l’antipatriotisme déguisé, de +l’antipatriotisme qui se trompe sur lui-même et qui se prend naïvement +pour ce qu’il n’est pas; et, pratiquement surtout, mais même +théoriquement, comme je voudrais l’avoir prouvé, il n’y a de patriotisme +que le patriotisme sans épithète. + +Avez-vous remarqué que l’épithète est presque une négation? «Je vous +aime bien» ne veut pas dire: «Je ne vous aime pas»; mais ne veut pas +dire: «Je vous aime.» + +--N’appelez-vous donc patriotisme que le patriotisme aveugle? + +--Certainement! _L’exercice du patriotisme_ doit être plein de +discernement; mais _le patriotisme_ doit être aveugle. Il faut avoir et +conserver tout son discernement pour savoir le moment où l’on exercera +son patriotisme, pour savoir, tranchons le mot, le moment où l’on se +battra, et jusqu’à quel moment il conviendra et il sera utile de se +battre, etc. Mais le patriotisme en soi doit être parfaitement aveugle; +il ne doit pas se discuter lui-même, se mesurer, se conditionner, se +subordonner, se nuancer, et s’il commence à faire une de ces opérations, +c’est déjà que, tout en croyant exister, il n’existe plus. Bismarck +était le plus avisé des hommes pour savoir jusqu’où il pouvait aller et +quand il était utile d’agir et quand il l’était de s’abstenir; mais sur +le patriotisme lui-même il ne discutait pas et ne songeait pas à +discuter; il ne le subordonnait à rien et il lui subordonnait tout; son +patriotisme était un bloc. + +Ainsi le patriotisme doit être, s’il veut être. Le patriotisme, point du +tout en ses manifestations, mais en soi, sera aveugle ou il ne sera pas. + +J’ai souvent songé, à quoi ses partisans n’ont point pensé sans doute, +que le patriotisme international était une manière de patriotisme +ecclésiastique. Je disais plus haut que les religions ne sont point +patriotiques par elles-mêmes, puisqu’elles prétendent à être +universelles et cosmopolites, et puisque par définition elles sont +cosmopolites et universelles; mais que, cependant, elles sont éléments +de patriotisme, parce que dans chaque nation elles prennent une couleur +particulière, parce que dans chaque nation elles sont une église et que +cette église a un caractère national. Il en est un peu de même du +patriotisme international. Dans le patriotisme international l’humanité +c’est la religion et la France c’est l’église. Le patriote international +est avant tout humanitaire; mais il est fier d’être de tel pays _en +tant_ que ce pays occupe une place brillante dans l’humanité. Il est +avant tout humanitaire, mais de quelle façon l’est-il? Il l’est à +l’anglaise, à l’allemande ou à la française, et de l’être de cette +façon, il est satisfait, et cette satisfaction est, j’en conviens, une +manière de patriotisme. + +Quand M. Aulard dit: «Certes, je suis patriote français; mais je sais +pourquoi; c’est parce que la France a fait la Révolution de 1789, +laquelle est une grande œuvre humanitaire»; il raisonne exactement comme +le catholique,--et ce n’est pas à dire qu’il raisonne mal,--comme le +catholique qui dit: «Je suis patriote français; mais je sais pourquoi; +c’est parce que la France est la fille aînée de l’Église.» + +Voilà ce que j’entendais en disant que le patriotisme international est +une manière de patriotisme ecclésiastique. + +--Et par conséquent, il faut bien que vous conveniez que le patriotisme +international ne laisse pas d’être un patriotisme! + +--J’en conviens parfaitement. Seulement je dois faire remarquer qu’entre +le patriotisme ecclésiastique proprement dit et le patriotisme +international, s’il y a des ressemblances, et considérables, il y a des +différences plus grandes encore. + +Il y a des ressemblances. Comme le patriotisme et la religion peuvent +tirer le patriote croyant en divers sens et le partager, tantôt lui +donnant comme but la grandeur de sa religion, tantôt lui donnant comme +but la grandeur de sa patrie, d’où peuvent naître des conflits de +devoirs et des déchirements de conscience; de même l’humanitarisme et le +patriotisme peuvent écarteler le patriote international à tel point que, +par exemple, il se demande s’il doit porter les armes et quelquefois se +refuse, avec douleur, mais avec énergie, à les porter. + +Comme le patriotisme et la religion peuvent lutter dans le cœur du +patriote croyant de telle sorte que l’un des deux soit vaincu, ce qui +aura pour résultat que le croyant, par exemple, reniera sa patrie +infidèle à sa religion et deviendra un émigré à l’intérieur; de même +l’humanité et le patriotisme peuvent se quereller dans le cœur du +patriote international, de telle sorte, par exemple, que le patriote +international sera amené à condamner sa patrie conquérante, querelleuse +et perturbatrice de la paix, du progrès et de la civilisation. + +Voilà les ressemblances, qui sont frappantes. + +Les différences sont cependant sensibles, et il est important de les +considérer. Le patriote croyant fait partie, en effet, d’une association +universelle qui peut entrer en conflit ou tout au moins en opposition +avec le pays auquel appartient le patriote croyant. Mais cette +association universelle a, par-dessus tout et avant tout, un but qui +n’est pas terrestre. Elle vise à associer tous les hommes dans l’amour +d’un Dieu et dans l’espérance d’un bonheur mérité qui ne sera atteint et +goûté qu’au delà de la tombe. Son royaume véritable n’est pas de ce +monde. Le but qu’elle indique du doigt et la «grande patrie» où elle +montre les hommes enfin réunis ne sont pas ici-bas. Il en résulte que +les conflits qui peuvent s’élever entre elle et une patrie terrestre ne +peuvent pas être très aigus, à moins qu’à les rendre aigus tel ou tel +homme ne s’applique avec une obstination qui, précisément, ne sera pas +d’un bon croyant. + +Je suis chrétien et je suis français. La France entre en lutte avec le +christianisme. Il ne se peut point que mon amour pour la France n’en +soit pas refroidi; mais le christianisme est avant tout pour moi une +espérance et une confiance dans l’_au delà_, et il est au delà de la +France comme il est au delà de tout. Je suis uni à tous les chrétiens +dans le temps d’abord, mais surtout dans l’éternité. Je suis uni à tous +les chrétiens dans un sentiment et dans une foi qu’aucun fait humain ne +peut ni détruire, ni entamer, ni même contrarier d’une façon sensible. +Je suis uni à tous les chrétiens dans le divin, contre quoi rien de ce +qui est humain n’a de puissance. Quoique affligé des hostilités des +Français contre les chrétiens, je puis donc, en restant chrétien, rester +français, et en restant français rester chrétien. Je puis toujours +désirer la grandeur de la France, passionnément même, tout en restant +attaché passionnément à une religion qu’elle persécute. + +Les chrétiens, bons soldats de l’empire romain, même aux temps des +persécutions, sont un exemple de cet état d’âme. Quand même il me serait +démontré, ce qui, je crois, ne l’a pas été, que ce dévouement des +chrétiens à l’empire romain est une légende à laquelle il ne faudrait +pas trop se fier, je dis que cet état d’âme est possible et j’ai montré +pourquoi il est très possible. + +Le «royaume de Dieu» a cela de très excellent qu’il permet d’appartenir +à un royaume terrestre sans cesser d’appartenir au royaume de là-haut, +En mettant une patrie céleste _au-dessus_ des patries terrestres et non +pas en opposition avec elles, il permet à l’homme de se partager sans se +déchirer, le partage n’étant pas entre éléments de même nature. C’est +tout ce que j’ai d’éternel que je donne à ma religion et tout ce que +j’ai de périssable--et au besoin pour qu’il périsse--que je donne à mon +pays d’ici-bas. C’est l’homme éternel que je donne et que je consacre à +Dieu; c’est l’homme d’un jour que je sacrifie à ma patrie. Partage, oui; +conflit, point du tout, si, du moins, je sais comprendre, si je suis +vraiment religieux. + +Et c’est le sens profond de la parole évangélique: «Rendez à César ce +qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu.» + +Dans le cas du patriote international, les choses sont très différentes. +Ici tout se passe sur la terre; ici tout est d’ici-bas, strictement. Le +patriote international ne peut donc pas se partager; il faut qu’il +choisisse et qu’il se donne à tout l’un ou à tout l’autre, et qu’il soit +patriote ou qu’il soit cosmopolite. Il aura beau faire: s’il est +patriote _parce que_ cosmopolite, comme quelques-uns croient qu’ils le +sont, il faudra bien qu’il renonce à son patriotisme et au besoin qu’il +le maudisse, si sa patrie ne contribue pas à l’œuvre du progrès et de la +civilisation générale; s’il est cosmopolite _parce que_ patriote, comme +quelques-uns croient qu’ils le sont, s’il aime le monde en tant qu’homme +faisant partie d’une très belle partie du monde, «s’il élargit sa patrie +jusqu’aux limites de l’univers», il lui arrivera, comme à Danton, d’être +refoulé dans sa patrie par l’opposition que fera le monde à sa patrie à +un moment donné; car pour que l’on puisse élargir sa patrie jusqu’aux +limites de l’univers, encore faut-il que l’univers y consente, et pour +être compatriote de l’univers, encore faut-il que l’univers vous +accueille comme compatriote. + +Les invasions, par exemple, dérangent bien un patriote international et +le ramènent à être un patriote pur et simple: «Plus je vis l’étranger, +plus j’aimai ma patrie», disait-on à un Français qui avait vu trois +invasions.--«Oui, répondit-il, surtout plus je l’ai vu chez moi.» + +Le patriote croyant est donc un homme qui peut se partager; qui ne se +partage pas sans douleur ni sans difficulté, je le reconnais, mais qui +peut se partager. Le patriote international est un homme qui voudrait se +partager et qui ne le peut pas; parce que son patriotisme est de ce +monde et que sa religion en est aussi, ce qui met entre le patriote +croyant et lui une très considérable différence. + +Le patriote international est un homme qui veut servir deux maîtres avec +un égal dévouement. Notez qu’il y réussit assez bien en temps ordinaire +et qu’il n’est pas très difficile de croire qu’on aime profondément son +pays et profondément l’humanité, et ces sentiments sont conciliables à +la condition qu’ils soient superficiels. On aime profondément son pays +et profondément l’humanité pourvu qu’on n’ait pas lieu d’approfondir. Si +l’on y est forcé, on se rend compte et l’on s’aperçoit que c’est l’un à +l’exclusion de l’autre que l’on aime, à moins que l’on n’aime ni l’un ni +l’autre, ce qui du reste est encore fréquent. + +Le patriotisme international est tout en nuances changeantes, imprécises +comme celles «du cou de la colombe». Il va, de l’homme qui aime son pays +vraiment, mais qui aurait quelque honte et se croirait un peu «étroit» +s’il ne disait aimer aussi le genre humain; à l’homme qui aime son pays +et l’humanité, également, croit-il, un peu confusément, et sans +envisager volontiers l’antinomie possible et les conflits probables +entre ces deux tendances; à l’homme qui a un reste de patriotisme, mais +qui est dominé par les idées de paix, de civilisation et de progrès; à +l’homme qui n’a plus de patriotisme du tout et à qui ce sens manque, +mais qui ne peut pas rompre formellement avec ce vieux préjugé et qui le +maintient encore dans ses déclarations comme clause de style, ainsi que +les philosophes athées du XVIIIe siècle mêlaient à leurs dissertations +quelques formules religieuses; à l’homme enfin qui, n’aimant rien du +tout, ni sa patrie ni le genre humain, n’a aucune difficulté à dire +qu’il les aime tous deux, aucune difficulté même à les chérir tous les +deux avec la même indifférence. + +Mais la vérité profonde, c’est que le patriotisme tempéré +d’internationalisme est un patriotisme entamé et que le patriotisme +entamé est énervé. + +Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme +provisoire, sont patriotismes qui doutent de leur légitimité, et qui, +comme les rois qui doutent de leur légitimité, sont très près de +l’abdication. + +Patriotisme conditionnel est patriotisme qui se refuse, ou qui se +prépare à se refuser; patriotisme subordonné est patriotisme qui voit +quelque chose au-dessus de lui et qui, par conséquent, ne se préférant +pas, ne s’aime guère; patriotisme provisoire est patriotisme qui +aimerait le jour où il ne serait plus et qui par conséquent prépare +amoureusement son suicide. + +Le patriotisme international n’est pas toujours une hypocrisie; il n’est +pas toujours une illusion; il n’est pas toujours un état d’esprit confus +et obscur; il est toujours une antinomie qui ne se résout point et un +paradoxe qu’on a peine à mettre debout. Il se ruinerait à s’analyser. Il +se dissiperait à se regarder en face. S’il se considérait fixement, il +se dirait à lui-même: «Je crois bien, entre nous, que tu n’existes pas.» + +Le patriotisme vrai ne se conditionne pas. Il est absolu. Le +patriotisme, comme l’altruisme, sera une foi, ou il ne sera point. + + + + +CHAPITRE VIII + +MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION. + + +Supposons cependant que, sans renoncer au patriotisme, et d’autre part, +sans plus examiner si la guerre est un bien ou est un mal, les peuples, +par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent désormais à vivre en paix. Y +peuvent-ils parvenir? + +Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre: c’est de désarmer +simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage. + +Ces deux solutions sont connexes; car pour désarmer simultanément il +faudra déjà qu’un arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement et +fixé la quotité de forces armée que chaque nation pourra garder à +l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur; ou il faudra qu’après avoir +longtemps apaisé tous les différends par l’arbitrage, un arbitre accepté +par tous décide les peuples à renoncer à l’armement, démontré inutile +par cette longue série de querelles évitées sans coup férir. + +Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire et il est supposé +existant. + +Examinons cependant, pour plus de clarté, les deux questions séparément. + +Les peuples peuvent-ils désarmer? Peuvent-ils désarmer +proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de +soldats n’en ait plus que cent mille et celui qui en a deux cent mille +n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des +autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement +leurs charges? Rien au monde n’est plus difficile et rien au monde ne +serait plus fertile en contestations, en différends, en querelles +incessantes conduisant droit à la guerre qu’il s’agit précisément +d’éviter. + +M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à Crispi en 1877: «Le +désarmement? C’est irréalisable. Il n’y a pas de définition dans les +dictionnaires marquant la limite de l’armement et du désarmement. Les +institutions militaires des États sont différentes et quand vous auriez +réduit toutes les armées sur un pied équivalent [équivalent en +apparence], vous n’auriez pas encore mis les nations adhérant au +principe du désarmement dans les conditions d’égalité pour la défensive +et pour l’offensive. Laissons cela à la société des amis de la paix.» + +Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si un peuple est armé +autant qu’on lui a permis de l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi? +Parce qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force égale dans un pays +et dans un autre, ni un canon, ni un fusil, ni une forteresse. Tel +croiseur d’un pays est plus puissant que tel cuirassé d’une autre +puissance; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur de là-bas; tel canon +perfectionné vaut trois canons d’un autre modèle; tel fusil de même, +etc. Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire qu’une nation +ne soit pas plus forte qu’une autre! + +Prendrez-vous une autre méthode? Fixerez-vous le chiffre que telle et +telle nation ne pourront pas dépasser dans le budget de la guerre? Mais +le pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les pays: avec la +même somme, le Japon pourrait bâtir une flotte deux fois plus forte que +l’Allemagne. Et comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan du +désarmement, «on peut établir dans un budget des ressources +extraordinaires, des bons du Trésor, des emprunts à court terme, toutes +opérations de trésorerie à contrôle presque impossible, de manière à +faire croire qu’on n’a pas augmenté ses dépenses alors qu’on les a en +réalité doublées». + +Notez encore que «une armée de deux cent mille hommes très solides, bien +pourvus d’armes, de munitions, de forteresses, avec un état-major +irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de trois cent +mille hommes. Sur quoi portera la limitation? Sur la quantité des +troupes ou sur leur valeur?... Toute appréciation est impossible... La +limitation des armements est une prime donnée à la mauvaise foi», et +j’ajouterais une excitation à en user. + +Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il? «Les régiments +et les cuirassés ne sont pas les seuls instruments de guerre, dit très +justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent, l’industrie, les moyens de +transport, sont à la fois des outils et des armes... Un atelier [bien +organisé] est une compagnie; un bateau de commerce est un corsaire; les +murs d’une ferme, crénelés, sont une forteresse; la plus paisible des +bourgades devient une position stratégique...» + +Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper +l’autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a +de plus grave, c’est que chaque nation fouille de tous ses yeux toutes +les autres pour voir si elles trompent. C’est à peu près ce qui se passe +déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement des autres; +mais c’est plus grave; chaque nation, sous le régime des armements +limités, veut voir comme le dessous de toute l’organisation militaire et +le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel, +c’est chaque nation chez elle tachant d’être forte; le régime rêvé, +c’est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en +faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant; dès lors +à chaque instant, la nation A dénonçant à la magistrature internationale +qui aura été instituée la nation B comme outrepassant la limite fixée, +et aussi à chaque instant la nation B dénonçant à la magistrature +internationale la nation A comme mettant son nez d’une façon indiscrète +et insupportable dans toutes les affaires intérieures de la nation B. + +L’office de la magistrature internationale serait impossible à remplir; +elle y succomberait, à moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui +est une question qui sera examinée plus tard; et les causes de heurt, de +choc et de guerre n’auraient été que multipliées à l’infini par ce +système. + +--On me dira: vous supposez la mauvaise foi. + +--D’abord il faut en effet supposer la mauvaise foi; car la bonne foi +n’existerait que si tous les peuples avaient renoncé à l’ambition, à la +volonté de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition et à +la volonté de puissance, imposer le désarmement serait inutile: il se +ferait de lui-même. Du moment que vous cherchez les moyens de l’imposer, +c’est donc que vous supposez la volonté de puissance vivace encore et +par conséquent tous les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts, +très probablement, à entrer en jeu. + +Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je suppose que la crainte +de la mauvaise foi; ce n’est pas tant la mauvaise foi chez chacun que +chez chacun la crainte de la mauvaise foi des autres; et cela est tout +ce qu’il y a de plus naturel, et cela suffit pour que chaque État soit +porté et se croie obligé à ingérence continue dans les affaires +intérieures des autres. + +Telles sont les difficultés insurmontables, ou à bien peu près, du +désarmement. On a fait remarquer que la conférence de la Haye de 1899 +n’a pu qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et que «depuis cette +époque le budget naval et militaire s’est partout accru plus rapidement +qu’en aucune période analogue de l’histoire du monde» (Stead). La +conférence de la Haye de 1907 a fait exactement la même chose et n’a +rien fait de plus. Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près à +ajourner la question du désarmement et à la renvoyer, ce qui est très +méthodique, après la constitution d’une magistrature internationale, +après la constitution d’un tribunal permanent d’arbitrage. + +Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est en son fond la plus +simple du monde. Entre hommes, dans chaque nation, à la place de la +guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats; pourquoi entre +nations ne remplacerait-on pas la guerre par la loi appliquée par une +magistrature? Il suffirait de le vouloir. Voulons! + +Voilà qui est bien raisonné; mais avec un oubli ou une omission d’un des +éléments de l’affaire. Entre hommes dans chaque nation on n’a point +remplacé la guerre par la loi appliquée par des magistrats; on l’a +remplacée par la loi appliquée par des magistrats aidés de gendarmes. +Quel sera le gendarme de la magistrature internationale, ou la +magistrature internationale sera-t-elle une magistrature sans gendarme? +toute la question est là. + +Oui, ou la magistrature internationale sera sans gendarme et dans ce +cas, non seulement impuissante, mais ridicule; ou il faudra lui en +trouver un, et c’est cela qui n’est pas facile. + +Le premier terme de ce dilemme est nié par quelques-uns. M. Richet dit: +Voit-on que, un procès jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se +soumettent que sur intervention du gendarme? «Il paraîtra en droit +international aussi insensé à un État de se révolter contre la sentence +qu’il est insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter contre +le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin d’intervenir pour que le +plaideur vaincu se soumette. Il se soumet parce qu’il comprend que toute +résistance est absurde.» + +Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au gendarme et non au +magistrat que le plaideur condamné obéit. Il ne cède pas à +l’intervention du gendarme, non; mais il cède parce que le gendarme +existe, et c’est encore et c’est très précisément obéir au gendarme et +n’obéir qu’à lui. «Il se soumet parce qu’il comprend que toute +résistance est absurde», oui; mais toute résistance n’est absurde que +parce qu’il y a un gendarme. Au fond de tout nous trouvons la force, et +nous la trouvons ici comme ailleurs. + +Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre chose que, dans une +nation, la majorité qui veut vivre selon des règles, s’imposant parce +qu’elle est la force collective à ceux qui voudraient vivre selon leurs +forces particulières: + +«Je prends le champ de mon voisin parce que je suis plus fort que lui. + +--Tu ne le prendras pas, répond la société, parce que c’est mon bon +plaisir que tu ne le prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce +que je suis plus fort que toi.» + +Le preneur obéit. A quoi cède-t-il? A la force, et point à autre chose. +Il n’attend pas, il est vrai, que cette force se manifeste. Cela prouve +seulement que cette force est si forte et si manifestement forte qu’elle +n’a pas besoin de se manifester. S’il faut un gendarme, même devenu +apparemment inutile, à la magistrature nationale pour se faire obéir, il +faudra un gendarme, même destiné à être un jour apparemment inutile, à +la magistrature internationale pour que ses décisions ne soient pas de +simples conseils. + +M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il, beaucoup de sentences +arbitrales entre nations ont été respectées sans que l’arbitre eût une +gendarmerie ou songeât à s’en servir. «Sur 275 sentences arbitrales déjà +prononcées, il n’y en a eu qu’une qui ait été récusée. Ainsi l’histoire +prouve que la sentence arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi alors +supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi?» + +M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup d’importance à cet +argument, sachant bien que les cas litigieux que l’on soumet à la +sentence arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours des cas +insignifiants, des différends pour lesquels on est parfaitement résolu +des deux parts à ne pas faire la guerre et que l’on soumet à un tiers +simplement pour s’en débarrasser et ne pas éterniser une discussion sur +un rien. C’est une manière élégante et courtoise de tirer à pile ou +face; ce n’est pas autre chose. + +Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en va tout autrement et, +depuis même la conférence de la Haye de 1899, je ne sache pas que +l’Angleterre ait soumis à un arbitre la question du Transvaal, ni la +Russie la question japonaise. + +M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui pèsera sur la nation +qui n’aura pas accepté la sentence de la magistrature nationale même +dépourvue de toute sanction. «L’Europe hostile, la nation [dont le +gouvernement se sera révolté contre la sentence arbitrale] incertaine, +prête à la révolte et même à la révolution, l’armée hésitante...» + +Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent une magistrature +internationale et qui la veulent sans sanction! Ils doivent compter sur +l’antipatriotisme de la nation et de l’armée! Ils doivent compter que +cette nation préférera une sentence, où elle aura pu être lésée, _à +elle-même_. Ils doivent compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité +à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront plus de patriotisme +et des armées qui n’auront plus d’honneur militaire. Rien ne prouve +mieux que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme, +puisque, pour se voir adopté, il doit supposer d’abord que le +patriotisme n’existe plus. + +Pour en mieux parler, le pacifisme est un état d’esprit où l’on ne se +rend pas compte de ce que c’est que le patriotisme encore aujourd’hui +dans la plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si faible qu’il +suffirait _qu’on en condamnât une manifestation pour qu’il fléchît_, +proposition qui renferme un formidable contresens. + +Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci. Une nation est +condamnée en ses prétentions par un tribunal composé en majorité +d’étrangers: elle est condamnée; aussitôt, pour ne pas faire la guerre +étrangère à quoi elle songeait, elle fait la guerre civile. Voilà une +nation que le patriotisme anime peu et que l’humanitarisme pousse loin! +C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable. + +Ceci est pourtant une des idées qui viennent nécessairement quand on +recule devant le parti de donner au tribunal international une sanction. +Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction n’est pas une +force militaire mise à la disposition du tribunal, que reste-t-il? Que +les nations condamnées exécutent _elles-mêmes_ la sentence sur +elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour conduire le condamné en +prison, que resterait-il? Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On +trouvera peu de condamnés de ce tempérament-là. + +Mais encore il peut y avoir autre chose comme sanction que la contrainte +par les armes. Par exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que, +en cas par une puissance de refus d’exécution de la sentence, les autres +États ne sont plus liés par les traités de commerce conclus avec cette +puissance; que, dans le même cas, ils interdisent sur leur territoire la +souscription publique d’emprunts faits par cette puissance? Ne +pourrait-il pas être établi (_id._) qu’au moment où le litige est déféré +aux arbitres, chaque nation en procès remet à une tierce puissance un +cautionnement dont le chiffre sera fixé dans une première séance +préparatoire par la cour d’arbitrage?» + +Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions financières et +commerciales. Ceci est certainement beaucoup plus sérieux, et il est +très séduisant. Seulement, pour établir le tribunal international, il +faut d’abord le faire accepter par les nations. Or rien n’est de nature +à empêcher qu’il le soit comme l’énormité des prétentions qu’on lui +permet d’avoir et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui +forcera,--car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il n’y a plus +rien,--qui forcera les nations neutres, toutes les nations neutres, à +rompre des traités de commerce dont elles tirent des avantages +considérables; car si elles n’en tiraient point, elles n’auraient pas +conclu ces conventions. Voilà un tribunal qui, avant tout débat, a le +droit de faire payer aux nations en procès, une indemnité de guerre, je +me trompe, une indemnité de paix, aussi considérable qu’il lui plaira, +et de ruiner, pour le bon motif, je le reconnais, des nations qui après +tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager une guerre à +faire. Voilà un tribunal qui, de ces deux façons, est absolument maître +de la fortune des nations, de toutes les nations! + +Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un tribunal pareil; ou je crois, +et nous voilà y revenant, que pour avoir une pareille puissance, le +tribunal en question devra avant tout avoir été nanti d’une gendarmerie +colossale. + +M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions sont du domaine de +l’impossible, qu’après les avoir énumérées et exposées très +lumineusement, il s’empresse d’ajouter: «Mais _il n’en sera pas +besoin_.» + +Il n’en sera pas besoin! Qu’est-ce qui suffira donc? Il suffira de la +sanction morale. Il suffira du respect qu’inspirera à tous la majesté du +tribunal international. + +On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet argument, qui n’est qu’un +cercle. Ou les nations seront tellement, toutes, partisans de la paix à +tout prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans ce cas le +tribunal est inutile; ou c’est parce que les nations sont de tempérament +à faire la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut que le +tribunal ait une force en main pour les contraindre. Si, dans une +nation, il n’y avait que gens décidés à ne jamais se faire du tort +réciproquement, il n’y aurait pas besoin de tribunaux; parce qu’il y a +des gens qui sont de caractère à se faire du tort réciproquement, il +faut des tribunaux et aussi il faut qu’ils aient une force +contraignante. Donc, ou le tribunal international est inutile; ou, s’il +est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi qu’il soit armé. + +Nous voilà donc acculés à cette solution: tribunal international ayant +une gendarmerie; tribunal international avant une armée. Mais un +tribunal international ayant une armée, c’est un État! Évidemment c’est +un État. De même que dans un groupe humain l’État existe quand +quelqu’un, prenant des décisions et, rendant des jugements, a une force +prépondérante pour faire exécuter tout cela, et que l’État n’existe que +dans ces conditions; de même quand vous aurez créé, au-dessus des +nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant des décisions et +nanti d’une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez +créé un État; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand nombre de +nations, de toutes les nations d’Europe par exemple, vous aurez formé un +seul État. + +Il n’y a aucune exagération dans cette formule; car, comme en convient +très judicieusement M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée +qu’il faudrait au tribunal international, c’est une armée colossale. +Voici pourquoi. L’armée du tribunal international est l’armée de la +paix, est l’armée du droit. L’armée du droit _ne doit jamais être +vaincue_. «Le gendarme doit toujours, quoi qu’il arrive, être le plus +fort», sans quoi il perd tout son prestige, et de même celui qui +l’emploie. A cause de cela il faudrait au tribunal international une +armée plus forte, aussi forte au moins que toutes les armées +particulières des diverses nations ensemble. Or, voyez-vous les +différents peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié de son armée +pour la donner au tribunal international? Vous pouvez très bien le voir; +cela n’a rien d’impossible; mais si cela est, ce sera le signe que +toutes les nations d’Europe, d’esprit et de volonté, ne forment déjà +qu’un État et ne sont plus que des provinces de la même nation. + +Donc le tribunal international et les États-Unis d’Europe, ce ne sont +pas deux choses, c’est la même chose; ou ce sont deux choses dont l’une +n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est que la +régularisation de l’autre, et qui doute que l’une soit possible doit +douter que l’autre le soit. En d’autres termes, le tribunal +international n’est possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou +en même temps qu’ils se feront. En d’autres termes, ce n’est pas le +tribunal international qui fera les États-Unis d’Europe; c’est les +États-Unis d’Europe qui feront le tribunal international. + +Le vice de toute cette argumentation, c’est que, toujours, pour résoudre +le problème on suppose le problème résolu. Pour pacifier toutes les +nations on institue quelque chose qui suppose les nations pacifiées; +pour unifier toutes les nations on invente quelque chose qui suppose +toutes les nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux celui +qui pourra sortir. + +C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très intelligent, se ramène +toujours à son idée de tribunal international désarmé. Pour désarmer il +faut que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais le tribunal +international désarmé, j’ai cru démontrer qu’il serait impuissant, +l’autorité morale étant nulle excepté sur ceux qui sont convaincus +d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal. Le tribunal +international sans sanction ne convertira que des convertis et ne +séparera que gens ne voulant pas se battre. Et le tribunal international +armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour jamais et depuis +longtemps à ne jamais faire la guerre. + +Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un cas que dans l’autre, le +tribunal international, s’il est possible, sera inutile; et s’il serait +utile qu’on le fît, il sera impossible de le faire. + +On me dira: on sort des cercles logiques, parce que dans la réalité il +n’y a pas de cercles; il y a plutôt des spirales: on croit tourner, +mais, le circuit fait, on se trouve, non au point de départ, mais un peu +en avant ou un peu en arrière. Supposons institué le tribunal +international sans sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant; +mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les peuples de la volonté +de puissance et de la volonté de repos. Y eût-il beaucoup moins de +volonté de repos que de volonté de puissance, la volonté de repos est +encore un élément réel, qui existe et qui entre en compte. C’est cet +élément que le tribunal international ramasse en lui en quelque sorte et +de dispersé fait central et d’intermittent fait permanent. N’est-ce rien +que cela? L’habitude peut se prendre de soumettre au tribunal +international d’abord de très petits différends, au lieu de les +soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un autre; puis des +querelles plus considérables. Une certaine pudeur, un certain respect +humain, peuvent se répandre, qui feront qu’on n’osera guère se jeter +dans une lutte armée sans avoir au moins fait le geste de soumettre le +procès au tribunal international, et cette courtoisie toute de forme +finira par entraîner quelques bons effets, la forme ayant toujours +quelque influence sur le fond. + +Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à ces considérations +une certaine force. Le tribunal international ne sera jamais, à mon +avis, un pacificateur; mais il peut être un modérateur; il peut être un +atermoyeur; il peut faire perdre du temps, ce qui avant les hostilités +est une chose excellente. Si un tribunal international, auquel il eût +été d’usage de soumettre les différends avant de se battre, eût existé +en 1870, la guerre, par le seul fait du temps perdu en démarches +préliminaires, eût peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain +qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter en pleine paix les +vaisseaux de leurs voisins et qui deux ans après seront conviés à signer +des traités d’alliance avec les peuples les plus civilisés du monde, ce +qui prouve que nous sommes en pleine barbarie, cependant il n’est pas +impossible que le tribunal international rende de temps en temps +quelques services. + +Oui; seulement une chose reste qui m’inquiète à son égard, c’est qu’il +échouera souvent et qu’il serait presque nécessaire, pour qu’il +subsistât, qu’il n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve pour +lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne l’aura pas de lui-même et +du seul fait qu’il existera. Il ne l’aura que s’il réussit très souvent +et presque toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité que vingt +succès ne lui en donneront. En somme, le tribunal international sera un +aréopage de vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes +d’État honoraires, parmi lesquels on pourra toujours dire et l’on dira +toujours que l’intrigue circule, autour desquels on dira toujours que +les sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura pas beaucoup +d’autorité dans le monde. + +Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde qui serait religieux, +il eût un caractère religieux, et, quand on songe au peu qu’a pu faire +la papauté au moyen âge dans le sens de la pacification, on s’excuse +d’être un peu sceptique sur le concile laïque permanent de la paix +européenne. + +Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai toujours songé, une ligue +des faibles! En gros et même à proprement parler, ce qu’on appelle «le +droit», c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été inventé que pour +que le faible ne fût pas dévoré par le fort. Donc le faible est par +définition dépositaire du droit. C’est la coalition des faibles contre +les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire la répression +des forts dans leurs entreprises ou dans leurs mauvaises intentions à +l’endroit des faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou dans une +partie considérable du monde, comme l’Europe, les faibles, en se +considérant toujours comme solidaires, devraient créer le droit par leur +solidarité même. Considérant que les grands États ne songent qu’à +s’agrandir, les petits États devraient toujours, quelque petit peuple +qui fût attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque cela doit +infailliblement leur arriver un jour) et créer des difficultés à +l’agresseur. Ils formeraient ainsi une ligue pour le droit et pour la +paix; ils formeraient précisément le tribunal international pourvu d’une +force très suffisante pour arrêter les entreprises de la force. + +Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement, il est bien tard, les +petits peuples étant désormais très peu nombreux et étant très +dispersés. + +Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens pratiques pour arriver à la +paix, c’est ou la ligue des faibles contre les puissances ascendantes, +imposant à celles-ci de s’arrêter; ou, au contraire, la création d’un +empire si fort qu’il fera régner la paix comme l’Empire romain la +faisait régner. Il faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de canon +ne puisse se tirer sans sa permission, et ce quelqu’un peut être soit +une coalition de nains, soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est +la création d’une personne morale, très respectable sans doute, mais qui +n’imposera jamais la paix qu’à la condition que personne ne veuille de +la guerre. + + + + +CONCLUSIONS + + +Le pacifisme est donc essentiellement chimérique. Bon gré mal gré, il ne +peut fonder que sur l’antipatriotisme. Il ne pourrait établir son règne +que si le patriotisme était aboli et chez tous les peuples en même +temps, au même moment; car il est bien évident que le peuple qui cesse +d’être patriote pendant que les autres restent patriotes est simplement +un peuple qui veut mourir. + +Il faudrait donc, pour que le pacifisme établît son empire, que tous les +peuples cessassent de tenir à eux, et j’ai montré combien c’est chose +impossible. Le patriotisme est éternel. Il peut s’éteindre ici, mais +c’est pour persister là ou pour y renaître. Je crois même, et je l’ai +dit souvent, pour d’autres sujets, que si le genre humain tout entier +perdait le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite, ici et +là, comme des noyaux de patriotisme nouveau. L’humanité aura sans doute +toujours des parties fermes et des parties molles. Comme dans la nation +la plus nivelée et la plus pulvérisée, il se trouve des individus encore +énergiques qui se cherchent, qui s’associent, qui s’engrènent et qui +forment un corps résistant et un centre d’attraction; de même dans +l’humanité nivelée, invertébrée et amorphe, il se trouverait telle +province, telle région, plus énergique, qui voudrait avoir une +personnalité, qui à la vouloir la créerait, qui deviendrait autonome, +qui, pour défendre son autonomie deviendrait belliqueuse et qui +recommencerait le cycle. + +Pour nous en tenir aux temps où nous sommes, le patriotisme s’oppose au +pacifisme de telle sorte que, comme dit M. Stead, «la guerre est en +hausse» plus qu’elle n’est en baisse. Le patriotisme s’oppose au +pacifisme _partout_. Chez les grands peuples ascendants il s’oppose au +pacifisme parce qu’il devient impérialisme--forme aiguë du +patriotisme--et esprit de conquête et esprit de domination. Chez les +petits peuples restés énergiques, il s’oppose au pacifisme en tant +qu’instinct de défense, instinct d’autonomie, instinct de personnalité. +Il n’y aurait qu’un peuple à la fois affaibli matériellement et +contempteur de ses traditions et dévoré de passions anarchiques qui +pourrait perdre le sentiment patriotique. Celui-là, s’il existe, +disparaîtra rapidement de la carte du monde; mais il n’en sera que cela, +et le pacifisme n’aura pas fait un seul pas. + +Car remarquez. J’entends dire qu’aux temps où nous sommes le patriotisme +n’existe plus véritablement que sous forme d’impérialisme; qu’il existe +dans les deux ou trois grandes nations ascendantes sous forme d’orgueil +national et qu’il n’existe plus que comme souvenir un peu confus et +instinct qui s’émousse dans les autres. C’est, je crois, une erreur. +Dans les grands peuples qui, pour ainsi dire, nourrissent leurs citoyens +d’orgueil national, règne et brûle le patriotisme de la grande patrie; +dans les peuples plus faibles, et qui ne peuvent nourrir leurs citoyens +du même aliment, renaît et prend force le patriotisme des petites +patries. Anglais, Écossais, Irlandais même, peut-être, ne sont plus +qu’Anglais; Saxons, Bavarois, Prussiens, ne sont plus qu’Allemands; +c’est le grand patriotisme. Hongrois et Tchèques ne sont plus +Autrichiens, mais ils sont ardemment Tchèques et Hongrois; Norvégiens ne +sont plus Suédois, mais ils sont Norvégiens de tout leur cœur; c’est le +patriotisme de petite patrie. Or ni ici ni là le pacifisme ne trouve son +compte. + +Bien au contraire, grands et petits patriotismes--si l’on me permet de +me servir de ces mauvais mots pour faire court--sont précisément, les +uns heurtant les autres, de quoi se sont faites toutes les guerres et de +quoi il est extrêmement probable qu’elles se feront dans l’avenir. + +Ce qu’on peut prévoir, c’est que l’Europe, pour ne parler que d’elle, +continuera d’être emportée dans le grand mouvement où elle est engagée +depuis un siècle: les grands empires deviendront plus grands; les +nations faibles seront conquises, et l’Europe ne comptera plus que deux +ou trois grandes agglomérations nationales. + +On m’arrête pour me dire: ne voyez-vous pas que c’est le contraire: «Les +peuples, loin de se grouper et de se fondre, se désagrègent plutôt. +Partout on voit des provinces se hausser au rang de patries, des races +particulières revendiquer leur autonomie, les unes remuant dans leurs +tombeaux, les autres s’agitant dans leurs langes... Norvégien contre +Suédois, Flamand contre Wallon, Polonais contre Allemand, Hongrois +contre Tchèque, Bulgare contre Grec, l’Europe se divise et se subdivise +encore. En vérité, il y avait plus de cosmopolitisme au temps du prince +Eugène, du maréchal de Saxe et de Voltaire.» (Hanotaux). + +Ceci est très vrai et va très bien contre le pacifisme et le socialisme, +et, à cet égard, j’en fais mon profit. Mais cela ne prouverait pas +contre la prévision d’énormes agglomérations nationales et d’immenses +empires. Car remarquez que ce n’est que dans les nations faibles que ces +tendances séparatistes se manifestent et que les «petites patries» +renaissent. Dans les nations fortes les petites patries s’effacent, dans +les nations faibles les petites patries s’affirment. Donc +affaiblissement des nations faibles, renforcement des nations fortes, +voilà la formule probable de l’avenir. Précisément parce que les nations +déjà faibles «se diviseront et se subdiviseront», les nations fortes +annexeront plus facilement les petites patries qui se seront formées du +débris des nations moyennes. Ce n’est pas l’Europe qui s’effrite, ce +sont les parties fatiguées de l’Europe qui se pulvérisent, et cet +effritement ne peut que profiter aux parties de l’Europe qui ne +s’effritent point. Je reviens donc et je dis que l’avenir appartient aux +grandes agglomérations. Et ces grandes agglomérations se heurteront les +unes contre les autres, infailliblement, dans des luttes terribles. + +--Tant mieux peut-être, répondront les pacifistes; car: ou, luttant les +unes contre les autres en se faisant d’horribles blessures, mais sans se +tuer, les grandes agglomérations en viendront à reconnaître qu’il vaut +mieux arbitrer que se battre et créeront la cour suprême d’Europe que +nous rêvons, _ce qui est plus facile à faire à trois qu’à trente_;--ou +l’une des grandes agglomérations vaincra d’abord l’une des deux autres, +puis la seconde, et il n’y en aura plus qu’une, et l’empire romain sera +rétabli, et la paix faite. + +Il est possible; mais il n’est pas très probable. Car pour ce qui est de +la première hypothèse, il est très faux que trois grands empires voisins +se supportent et s’entendent mieux que séparés les uns des autres par de +petits États indépendants, «États tampons» qui amortissent les +chocs;--et pour ce qui est de la seconde hypothèse, le plus probable est +que si toute l’Europe se trouvait un jour former un seul empire, _c’est +alors_ que, indistinctement, un peu partout, les séparatismes se +manifesteraient, parce que les peuples ne seraient pas unis entre eux, +mais soumis à l’un d’entre eux, ce qui serait insupportable à tous +excepté au peuple dominateur; et ce peuple-ci, quelque vainqueur qu’il +eût été, ne serait pas assez fort pour maintenir longtemps dans +l’obéissance les peuples soumis. + +On m’objectera les États-Unis, et je trouve l’objection excellente. Les +États-Unis sont bien une agglomération de peuples différents et ils sont +bien, à un autre égard, un peuple composé de deux peuples dont l’un a +vaincu l’autre, dont l’un a conquis l’autre; cela est certain. Mais... +d’abord je ne suis pas sûr que les États-Unis ne se désagrègent pas un +jour, et la preuve n’est pas encore faite que l’Union soit indissoluble. +Ensuite--car un argument reposant sur une hypothèse ne doit compter que +pour mémoire--ensuite les États-Unis sont une confédération très libre, +et c’est-à-dire plutôt une alliance entre plusieurs peuples qu’un peuple +comme nous l’entendons; et dans ces conditions le désagrément est +beaucoup plus évitable. Enfin il y a là, non pas tout à fait un peuple +conquis, et un peuple qui a conquis; mais un peuple qui, _avant qu’une +de ses parties conquît l’autre_, avait vécu comme peuple un; qui, par +conséquent, a des souvenirs communs et des traditions communes remontant +à une période antérieure à la conquête, souvenirs et traditions qu’il a +pu renouer; et de là la possibilité d’un patriotisme américain. + +Il n’y a donc pas d’assimilation à faire entre les États-Unis actuels et +ce que pourrait être l’Europe conquise en définitive par un peuple +européen. Précisément il n’y aurait rien là de définitif. + +Il n’y a donc pas lieu d’aspirer à cette solution, et les autres +paraissent impossibles. + +Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu capables de réel ou de +cœurs trop tendres qui ne peuvent pas se soumettre à la réalité. Il est +destiné, chez les peuples ascendants, à ne rien faire du tout, à +n’entamer ni le patriotisme ni même l’impérialisme; il est destiné, chez +les peuples descendants, à précipiter leur décadence, de quoi du reste +il n’est guère qu’une forme et un signe; il est destiné chez les peuples +énergiques, mais de forces restreintes, à ne rien faire de plus ni de +moins que chez les peuples ascendants et à échouer devant le patriotisme +qui retardera pour ces peuples, peut-être indéfiniment, le moment de la +disparition. + +Tout compte fait, on ne peut que souhaiter à tous les peuples qu’ils ne +prennent du pacifisme que la sagesse, que la prudence, que la +circonspection à s’engager dans des aventures téméraires ou prématurées, +toutes choses qui, du reste, ne sont pas du pacifisme à proprement +parler. On ne peut que souhaiter à tous les peuples de rester patriotes +sans mégalomanie. + +Aux peuples même qui ont été absorbés par les puissances conquérantes; +aux peuples aussi qui demain seront absorbés ou partagés par les +puissances conquérantes, il faut souhaiter encore qu’ils gardent tout +leur patriotisme, intact et vivace. + +--Inutile! + +--Mais non pas, puisqu’il arrive que la conquête recule; puisqu’il +arrive, témoin l’Espagne se délivrant des Maures et l’Italie se +délivrant de l’Autriche, que les peuples se relèvent même du tombeau. Il +faut donc que les peuples existants soient patriotes dans leur passé, et +les peuples morts, ou qui vont l’être, patriotes dans leur avenir. Tant +que l’Italie rêvait qu’elle existerait un jour, elle existait déjà. La +patrie est un fait qui devient une idée et souvent aussi une idée qui +devient un fait. Que les peuples ne se laissent pas leurrer par les +théories pacifiques. Le véritable pacifisme, c’est encore le +patriotisme; car ce qui maintient la paix, relativement je le sais bien, +mais de la seule façon, je crois bien, qu’elle puisse être maintenue +ici-bas, c’est que chacun se tienne énergiquement sur la défensive, et, +par abandonnement, indifférence ou insouci, n’invite pas la conquête à +avancer. + +Juin-Juillet 1907. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I.--Bref historique 1 + II.--Les théories pacifistes 59 + III.--Le Bellicisme 108 + IV.--Critique de ces théories 180 + V.--Le Patriotisme 236 + VI.--L’Antipatriotisme 287 + VII.--Le Patriotisme international 348 + VIII.--Moyens pratiques de pacification 371 + Conclusions 392 + + +Paris.--Société française d’Imprimerie et de Librairie. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78925 *** |
