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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
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+ <title>Sainte Thérèse | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em"><span class="large">LOUIS BERTRAND</span><br>
+<span class="xsmall">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
+
+<h1>SAINTE THÉRÈSE</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des
+fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.</p>
+
+<p class="sign">(William James : <i>Expériences religieuses</i>, X, p. 362.)</p>
+
+<p>Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont
+éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de
+terres inaccessibles.</p>
+
+<p class="sign">(Léonce de Grandmaison : <i>l’Élément mystique dans la religion</i>,
+<span lang="la" xml:lang="la">ad fin.</span>)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ARTHÈME FAYARD &amp; C<sup>IE</sup>, ÉDITEURS<br>
+18-20, rue du Saint-Gothard.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
+
+
+<div class="flex"><ul>
+<li>SANGUIS MARTYRUM. (<i>Roman de l’Afrique chrétienne.</i>)</li>
+<li>SAINT AUGUSTIN. (<i>Étude historique.</i>)</li>
+<li>LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.</li>
+<li>LES VILLES D’OR. (<i>Afrique et Sicile anciennes.</i>)</li>
+<li>AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.</li>
+</ul></div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c i top4em">Il a été tiré de cet ouvrage :</p>
+
+<p class="cc">Cinquante exemplaires sur papier du Japon<br>
+de la Manufacture Impériale,<br>
+numérotés de 1 à 50.</p>
+
+<p class="cc">Deux cents exemplaires sur papier de Hollande<br>
+Van Gelder Zonen<br>
+numérotés de 51 à 250.<br>
+et vingt hors commerce numérotés de I à XX.</p>
+
+<p class="cc">Trois cents exemplaires<br>
+sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma<br>
+numérotés de 251 à 550.<br>
+et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.</p>
+
+<p class="c i">L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.</p>
+
+
+
+<p class="c gap"><span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> A. Fayard et C<sup>ie</sup>, 1927.</span><br>
+Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays, y compris la Russie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c0" title="Prologue">&nbsp;</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Il y a eu là un moment étrange et
+<i>supérieur</i> de l’espèce humaine… De 1500
+à 1700, l’Espagne est peut-être le pays
+le plus curieux du monde…</p>
+
+<p class="sign">(Taine, <i>Corresp.</i>, IV, p. 74.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="i">L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur
+subitement célèbre, attirait des foules, en leur
+parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les
+émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons
+secrètes de cette éternelle angoisse de l’âme, angoisse
+devenue d’autant plus poignante à l’heure
+précise où nous sommes, que le vieil abri de notre
+civilisation semble menacé par toute espèce de
+barbaries et que cette ruine ajouterait mille horreurs
+inconnues à l’horreur habituelle et permanente
+de notre détresse et de notre solitude au
+milieu d’un monde qui nous ignore. Bien entendu,
+au bout de tous ces raisonnements, il montrait la
+petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible
+rayon qui filtre à travers la porte close du mystère.
+Et, sous les hautes voûtes pleines de ténèbres,
+on apercevait, dans une pénombre, au milieu de
+la chaire, cette blanche silhouette de prêtre, qui
+s’agenouillait, qui se frappait la poitrine et qui
+multipliait les gestes pathétiques, en affirmant
+l’existence de cette petite lueur, reflet lointain
+d’un invisible foyer. Je me souviens qu’à ce moment-là,
+parmi les rangs d’auditeurs debout qui
+se pressaient sous des gros piliers des orgues, il
+courait comme un involontaire frémissement, il y
+avait un arrêt infinitésimal des respirations.</p>
+
+<p class="i">Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la
+foule qui s’écrasait sous le porche, je me retournai
+vers mon plus proche voisin. Mon regard se
+heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les
+yeux semblaient attendre les miens. Ce ne fut
+qu’un éclair, une seconde de brusque contact spirituel.
+Ces yeux, pleins d’une interrogation triste,
+contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses,
+et j’y lisais clairement ceci : « Est-ce
+que, vraiment, ce que dit ce prêtre est possible ?
+Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme
+moi, paraissez être un homme sérieux ? Oui, on
+voudrait bien croire à cette petite lueur, mais,
+n’est-ce pas que cela est absurde ?… »</p>
+
+<p class="i">Une poussée de la foule nous sépara. Une fois
+sur le parvis, j’essayai vraiment de retrouver cette
+figure tourmentée. Elle avait disparu dans la
+confusion des visages et dans les ombres montantes
+du crépuscule. Troublé par l’appel angoissé
+de ce doute, je restai assez longtemps à méditer
+sur le parvis, devant le grand portail de la basilique
+ouvert à deux battants et laissant voir, dans
+les profondeurs de la vaste nef, le buisson ardent
+du maître-autel et les herses de cire autour de la
+statue miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors,
+dans la nappe bleuâtre qui tombait des lampadaires
+électriques, l’asphalte du parvis luisait
+comme un miroir sans fin, où se réfléchissait, du
+haut en bas, la colossale silhouette de la vieille
+basilique. Sur le terre-plein, des automobiles me
+bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient
+pas leurs tintements assourdissants. Mais,
+malgré ce déferlement partout victorieux de la
+matière et des forces sans âme, je sentais peu à
+peu mon trouble se dissiper, à contempler ces
+lumières paisibles qui se dressaient, là-bas, au
+fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette
+foule, — cette foule dégorgée à grands flots par
+les portes de la basilique et d’où il me semblait
+entendre monter comme une adhésion muette…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi
+maintes fois, tandis que je lisais les brûlantes
+confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais
+dans ma lecture et plus je me disais : voilà la réponse
+à l’Homme inconnu de Notre-Dame ! Si, en
+dehors de la foi, une réponse est possible à une
+interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve,
+dans ces pages géniales de la Carmélite d’Avila.
+Jamais de telles affirmations n’ont été proférées
+par une bouche humaine, avec cet accent de haute
+raison, cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit
+critique, avec cette calme assurance surtout !
+Personne n’a apporté un pareil témoignage en
+faveur du surnaturel, et personne n’a environné
+ce témoignage d’une pareille lumière. Or, le surnaturel,
+c’est la grande question, celle qui domine
+toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a
+autre chose d’intéressant au monde ?… On a écrit
+toute une littérature sur la personne de Jésus-Christ,
+en faisant abstraction du surnaturel.
+J’avoue ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel
+qu’on attache à des études de ce genre. Si Jésus-Christ
+n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse
+plus, — ou pas plus que tel thaumaturge, dont le
+monde a oublié l’histoire. De même si Thérèse
+d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ dans ses
+bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une
+infirme d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses
+divagations et ses déplacements de nonne agitée…</p>
+
+<p class="i">Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel
+est possible, — et comment oser affirmer le contraire ? — c’est
+le trouble installé dans notre esprit,
+ce trouble que Pascal a exprimé en quelques
+phrases immortelles. On est pris à la gorge : il
+faut répondre. Tant que le doute subsiste, on ne
+peut plus dormir, surtout quand le temps presse,
+quand, demain peut-être, on aura sur la face
+« la terre », dont parle le même Pascal… Alors,
+si cette moniale apporte une réponse digne d’examen
+à la question suprême, il importe extrêmement
+de l’écouter. Il faut la suivre, il faut tout
+quitter pour cela, et, quand on tient une plume,
+planter là le manuscrit commencé. Quel autre
+sujet pourrait tenir devant un sujet pareil ? De
+même que le surnaturel est la question des questions, — le
+cas insigne et singulier de Thérèse
+d’Avila est le plus extraordinaire thème de méditation
+qui puisse être proposé à la pensée, comme
+l’analyse et le portrait d’une telle âme est une
+des plus hautes entreprises qui puissent s’offrir à
+l’art d’un écrivain.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme.
+Et puis, le premier sursaut d’exaltation
+tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre
+avec terreur son insuffisance et son indignité
+devant une œuvre comme celle-là. De toute
+nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être
+en quelque sorte prédestiné par certaines qualités
+d’âme. N’importe qui ne peut pas aborder sainte
+Thérèse. Toutes les élégances intellectuelles, tous
+les raffinements sentimentaux et même les plus
+beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a
+pas, de naissance, une certaine communication
+avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois
+fermement qu’il faut être de vieille souche catholique,
+avoir derrière soi des générations d’ancêtres
+qui ont pensé et senti en catholiques, qui ont
+éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un
+degré si infime que l’on voudra, quelque chose des
+affres et des joies d’une sainte Thérèse, pour se
+figurer, même de loin, un pareil type de sainteté.
+Avec cela, toute une éducation, toute une préparation
+spéciales sont indispensables. Les sentiers
+de la mystique sont des plus scabreux, ils côtoient
+les pires précipices. Il convient d’avoir le pied
+solide pour s’y engager. Même pour contredire
+ceux qui en ont la connaissance et la familiarité, — pour
+réfuter ou critiquer des écrivains mystiques, — il
+sied d’être armé en conséquence : non
+seulement, c’est toute une science particulière qui
+est requise, avec des dons de pénétration, de souplesse,
+de subtilité extrêmes, mais il faut encore,
+en ces matières, beaucoup de bon sens, de méthode
+et de discipline. Sainte Thérèse étonne peut-être
+plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission
+à la règle et sa défiance d’elle-même, que par
+ses audaces et ses prodigieuses intuitions.</p>
+
+<p class="i">De là vient, en matière d’histoire religieuse, la
+relative supériorité de certains exégètes rationalistes
+sur les ordinaires terrassiers de l’érudition
+et de la science dites positives : ils sont forts de
+tout un lignage catholique et de toute une éducation
+cléricale. Et, disons-le en passant : c’est un
+des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants
+qui soient que de voir certaines mains
+grossières toucher à des âmes de saints. Après
+tant de mésaventures pitoyables, il devrait être
+entendu désormais que la sainteté n’est pas du
+ressort de la science. Il n’y a de science positive
+que de ce qui se compte, ou de ce qui se mesure.
+Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des
+saints, ni, d’ailleurs, aucune âme.</p>
+
+<p class="i">Certains médecins surtout se sont couverts de
+ridicule, en se fourvoyant dans ces domaines où ils
+n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes théories
+sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini
+par être abandonnées comme ne répondant à rien
+de réel. Aujourd’hui, à la Salpêtrière, on vous dit
+carrément que l’hystérie est une invention de
+Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez
+des hommes à prétentions scientifiques, c’est le
+manque d’esprit critique, c’est cette naïveté qui
+leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses
+pour des réalités démontrées, ou qui les
+rend dupes de misérables simulateurs, — et aussi
+ce manque de tact qui leur fait confondre, par
+exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le
+cas d’une sainte Thérèse, ou d’une sainte Catherine
+de Sienne. Tels certains exégètes, logiciens
+intrépides et pleins de science, quelquefois même
+de subtilité, qui se trompent lourdement, parce
+qu’ils raisonnent là où un peu de goût littéraire
+suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est ainsi
+que toute la littérature pseudo-médicale qui a été
+écrite sur sainte Thérèse, — avec la prétention
+de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques, — est
+à côté de la question, sans compter
+qu’elle rebute par son épaisseur et sa vulgarité de
+pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser
+sainte Thérèse tranquille : c’est bien assez que
+leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était
+de ce monde…</p>
+
+<p class="i">Mais toute la bonne volonté, toute la préparation
+et toute la méthode possibles avec la plus
+complète humilité devant son objet, sont encore
+peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte
+Thérèse. Il y a des impossibilités qui dérivent du
+sujet lui-même. Si le surnaturel n’est pas absolument
+inconnaissable, les notions très spéciales qui
+s’y rapportent sont, par définition, incommunicables.
+Très souvent, la Sainte nous laisse éblouis
+sur le seuil du mystère, — devant des splendeurs
+dont elle est seule à être illuminée, des joies dont
+elle est seule à jouir. Elle récuse d’avance tous
+les jugements que nous pourrions former sur ses
+états mystiques. Elle s’épuise à nous dire qu’il
+faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence.
+Et ainsi elle nous exclut des réalités où
+elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de société
+avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie
+intérieure… Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par
+ce haut sujet de sainte Thérèse, nous parle, quelque
+part, de ce mathématicien illustre qui, dans le
+monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains
+problèmes qu’avec deux ou trois esprits de son
+espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.
+Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement
+dans les confessionnaux d’Avila, mais dans
+l’Espagne entière, des âmes fraternelles, capables
+de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de
+sa solitude, — de se sentir un cas unique, une
+sorte de monstre spirituel.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Admettons donc qu’il faudrait être un autre
+saint pour parler convenablement de cette sainte.
+Mais on peut avoir des ambitions moins élevées,
+et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre
+aux doctes, aux théologiens, ou aux spécialistes
+de l’hagiographie, se borner à rapprocher Thérèse
+d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner
+l’importance, la haute signification historique
+et philosophique d’une telle figure.</p>
+
+<p class="i">Si l’on est effrayé par la grande mystique que
+fut cette femme, on peut se détourner vers des
+aspects plus humains, plus moyens de son caractère.
+On peut enfin la rejoindre indirectement
+par tous les à-côtés de son histoire. J’avoue qu’au
+début, avant de m’être livré complètement à ce
+fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout
+l’accessoire de sa vie qui m’attiraient vers elle.</p>
+
+<p class="i">D’abord, — je l’avoue aussi en toute candeur, — le
+fait que mon glorieux patron, l’Apôtre de
+la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors
+maître des novices chez les Dominicains de Valence,
+a écrit à la Carmélite d’Avila une de ces
+lettres qui semblent commander toute une destinée, — ce
+fait me frappa comme s’il me touchait
+personnellement. Je me sentais, en quelque façon,
+intéressé à la Réforme de la Sainte. Et puis, sur
+le chemin qui mène aux « châteaux » thérésiens,
+je rencontrai tout de suite une grande figure africaine,
+qui m’était chère depuis longtemps : saint
+Augustin. On peut dire que l’autobiographie
+écrite par sainte Thérèse est sortie des <i class="rm">Confessions</i>.
+Ce dernier livre a exercé sur ce qu’elle appelle sa
+« conversion » une influence profonde. Ce sont
+deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait
+insensiblement au miracle du Cœur Transverbéré
+par la flèche d’or du Séraphin…</p>
+
+<p class="i">Et je considérais encore une foule d’autres
+choses dans cette extraordinaire aventure de Thérèse
+d’Avila, — une foule de traits de caractère
+ou de circonstances par où je la pouvais mieux
+saisir que par sa sainteté. N’est-elle pas un des
+types espagnols les plus complets que l’histoire
+ait jamais constatés ? Il n’est même que
+juste d’affirmer que Thérèse est la grande Espagnole,
+de même qu’Augustin est le grand Africain.
+Et, parce qu’elle est la grande Espagnole,
+elle a porté au suprême degré le réalisme caractéristique
+de sa race. Elle appartient à cette
+famille d’esprits qui a donné au monde ses grands
+inventeurs et ses grands intuitifs, — artistes, savants,
+métaphysiciens ou mystiques. La démarche
+essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au
+bout du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin, — de
+partir des réalités les plus humbles pour aboutir
+aux plus transcendantes, à celles qui échappent
+au contrôle des sens comme de la raison discursive.
+Dans l’ordre littéraire, un Dante et, à un
+degré inférieur, un Balzac serait un bon représentant
+de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse
+les dépasse tous : elle est la plus haute branche
+de cette haute lignée intellectuelle.</p>
+
+<p class="i">Ajoutons que son existence se confond avec un
+des moments à la fois les plus splendides et les
+plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué
+Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement
+un des pays les plus pittoresques et les
+plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais
+elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse,
+dans son couvent d’Avila, a pu avoir le sentiment
+qu’elle assistait à un duel de civilisations et que,
+dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.
+Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe
+II a sauvé la civilisation occidentale : la
+première, en arrêtant l’Islam à la bataille de
+Lépante ; — la seconde, en empêchant l’Allemagne
+protestante de tuer l’esprit de la Renaissance italienne
+et en dirigeant la contre-réforme catholique.
+Dans le même moment, par la découverte
+des Amériques, qui fut une chose inouïe d’audace,
+une aventure merveilleuse comme le plus
+fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait
+au vieux monde un suprême refuge pour les catastrophes
+finales, tout en ouvrant à la pensée
+comme à l’activité contemporaine des horizons
+immenses et insoupçonnés. Les frères de sainte
+Thérèse, ne l’oublions pas, furent presque tous des
+« Américains ». On la conçoit très bien fondant
+des monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant
+les Indiens des pampas et des Cordillières.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Ces alentours de mon personnage me séduisaient
+extrêmement : il y a, dans ces époques
+privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant
+qui excite au plus haut degré l’imagination
+et, en même temps, des profondeurs de perspective,
+qui sollicitent toutes les curiosités de l’esprit.
+Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans
+l’intimité de l’œuvre thérésienne, ces splendeurs
+historiques s’éclipsaient à mes yeux. La perspective
+avait changé du tout au tout. Un monde inconnu
+et plus fascinateur que tous les spectacles
+de l’histoire m’était révélé : l’âme mystique avec
+ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une psychologie
+nouvelle, tout entière issue du catholicisme,
+me découvrait ses hautes demeures et ses
+galeries souterraines.</p>
+
+<p class="i">Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées
+et divisées contre elles-mêmes par toute
+espèce de combats intérieurs, livrées aux angoisses
+du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont
+observées et étudiées elles-mêmes, — et cela dans
+une sorte de perpétuel garde-à-vous, avec une défiance
+toujours en éveil, une peur affreuse de
+verser dans l’hérésie, ou de se laisser duper par
+l’Esprit de mensonge. Elles ont mis dans cet examen
+une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais
+été égalées : pour elles, il s’agissait de leur vie
+même et de leur salut, du plus intime et du plus
+essentiel de leur être et non d’un jeu intellectuel,
+d’une recherche purement spéculative de savant
+ou de dilettante. Et ces observations, continuées
+par des générations de mystiques et d’ascètes se
+sont capitalisées dans toute une littérature immense
+autant qu’elle est ignorée du grand public.
+Pour avoir seulement exploré quelques provinces
+françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé
+Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes
+tout pleins de précieuses trouvailles. Il y a
+là de véritables gisements psychologiques sous-jacents
+à la psychologie traditionnelle de nos
+écrivains profanes : trésors inexploités qui n’ont
+servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la délectation
+des âmes pieuses et qui pourraient enrichir
+et renouveler des genres littéraires menacés d’épuisement.
+Les mystiques, en s’observant, sont
+descendus beaucoup plus profond que nos plus
+subtils dramaturges ou romanciers, ils ont révélé
+des régions de l’âme infréquentées de nos modernes
+psychiâtres ; ils ont noté des mouvements,
+des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations
+et des nuances qui ont échappé aux professionnels
+de l’analyse sentimentale, à plus forte
+raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers
+moyens d’investigation. Sainte Thérèse, qui a
+beaucoup ri des sottises de son temps, aurait bien
+ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique
+ou de notre psycho-analyse. Pour en faire
+prompte justice, il suffit de mettre en balance les
+minces résultats, les découvertes minuscules et,
+d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes
+expérimentateurs avec la richesse, la profusion
+étonnante des documents psychologiques, — documents
+éprouvés et contrôlés cent fois par des générations
+de juges soupçonneux et sévères, — que
+nous ont transmis les écrivains mystiques.</p>
+
+<p class="i">Surtout, les mystiques nous introduisent sur un
+plan où nous n’avons pour ainsi dire pas accès,
+ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de
+certaines minutes très rares de notre existence,
+après un grand choc, après une crise physique ou
+morale, où nous avons failli sombrer, ou bien
+dans l’abaissement et la confusion du remords,
+ou dans certains sursauts nocturnes, minutes
+d’angoisse où l’on croit mourir, minutes d’hyperlucidité
+extraordinaire, où nous nous voyons
+nous-mêmes dans une nudité encore inconnue de
+nous, où notre esprit est touché d’une lumière
+telle que l’habituelle réalité paraît une illusion.
+Nous sentons bien qu’alors nous sommes sur le
+seuil d’un autre monde. Or le mystique nous
+apporte des nouvelles de cet autre monde, — et
+cela comme un voyageur véridique, ou comme un
+témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des
+besoins irréductibles qui travaillent l’humanité
+depuis les plus lointaines origines : besoin non
+plus seulement de comprendre, mais de toucher
+une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité
+non décevante, qui ne peut être que la Réalité
+suprême, — besoin d’amour et besoin de souffrir
+pour ce qu’on aime : l’ascèse est vieille comme le
+monde…</p>
+
+<p class="i">C’est parce que je trouvais tout cela dans les
+confessions autographes de Thérèse d’Avila, que
+je m’attachai immédiatement à elle, avec un sentiment
+où il n’entrait pas seulement de la vénération.
+Cette carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement
+possède un charme humain auquel il faut
+bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on
+vit près des saints, à un rang si infime que l’on
+voudra, on s’aperçoit bientôt que ce sont les plus
+aimables des créatures. Celle-ci est une des saintes
+les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait
+vues. Nulle compagnie plus réconfortante, plus
+exaltante surtout. Mais sa grande supériorité
+parmi les mystiques, — supériorité qu’elle ne partage,
+à ma connaissance, qu’avec sainte Catherine
+de Sienne, — c’est qu’elle nous ouvre tout de
+suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous
+jette en plein surnaturel. Elle nous en parle directement,
+comme d’une réalité expérimentée par
+elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union
+mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte
+le sentiment et, à de certains moments, l’intuition.
+Il semble qu’il n’y ait plus d’intermédiaire
+entre le lecteur et les hautes réalités dont elle
+parle. Elle nous met en leur présence. Elle les a
+vues et nous croyons les voir par ses yeux. Il n’y
+a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi
+inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On
+sent qu’elle est en communication avec ces choses,
+que sa voix nous arrive, toute fraîche et toute
+pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et,
+ce qu’il y a de plus surprenant, c’est la lucidité
+que garde son esprit, en décrivant des états pareils.
+Même, dans les passages les plus osés, là où
+elle touche à ce qu’il y a de plus inexprimable
+dans le mystère, elle apparaît comme un être de
+haute et ferme raison. Pas une minute on n’a
+peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou
+la folie. D’un bout à l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur :
+elle raconte, elle décrit ses expériences
+mystiques. Elle analyse ses états avec une
+clarté, une précision, une abondance de détails et
+surtout une méthode critique que l’on ne rencontre
+chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas d’observations
+de clinique plus prudentes et plus positives
+que les siennes. Un tel cas est quelque chose de
+véritablement unique.</p>
+
+<p class="i">Alors, s’il en est ainsi, — si Thérèse d’Avila est
+la plus extraordinaire et la plus sûre messagère
+du surnaturel qu’on ait jamais constatée, — c’est
+cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer
+en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt
+secondaire. Pour la plus haute intelligence et la
+plus haute joie de ceux qui ne la connaissent
+point, il faut leur faire connaître cette créature
+privilégiée. En des temps comme ceux-ci où le
+monde semble prendre un ignoble plaisir à redevenir
+barbare, et, — ce qu’il y a de pire que tout, — où
+la notion même du surnaturel semble sur le
+point de disparaître, — il importe plus que jamais
+de dresser devant les yeux des foules cette
+haute Lumière, — et aussi cette Pureté. Il est bon
+de méditer sur la Vierge d’Avila et sur l’éminente
+dignité de cet état d’élection, à une époque qui,
+dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer
+par l’instinct sexuel et qui finit, en effet,
+par tout y ramener.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Voilà donc tout mon sujet : Thérèse d’Avila,
+messagère du surnaturel.</p>
+
+<p class="i">Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la
+découvrir, — et, encore une fois, j’ai une conscience
+cruelle de tout ce qui me manque pour une
+pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à
+des ignorants comme moi, en essayant de leur
+faire partager mon admiration et ma confiance
+dans cet incomparable guide spirituel.</p>
+
+<p class="i">Je ne saurais trop le répéter : les érudits, les
+historiens, les théologiens n’ont rien à apprendre
+dans ces pages. Puissent-elles seulement ne pas
+leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes.
+Je sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse,
+et, tout récemment encore, de gros livres de Sorbonne.
+Sa bibliographie embrasse des bibliothèques
+entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure
+où cela m’a paru utile à mon dessein. Mais
+j’écris pour ceux qui ne connaissent pas sainte
+Thérèse : ceux-là n’ont que faire de discussions
+de textes ou de dates, de fiches et d’appareils
+critiques. C’est la Sainte elle-même qu’ils veulent
+entendre.</p>
+
+<p class="i">Je voudrais essayer de leur donner satisfaction, — de
+leur faire entendre cette voix, en y mêlant
+aussi peu que possible la mienne. Après l’Évangile
+et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une
+révélation semblable de la divinité du Christ ? Les
+livres saints mis à part, le monde a-t-il jamais
+ouï une pareille affirmation du surnaturel ? Cette
+affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à
+ceux qui ne croient pas. C’est un fait vraiment
+hors cadre, lequel s’impose à la réflexion : voilà
+une petite bonne femme, — <i class="rm" lang="es" xml:lang="es">una mujercita</i>,
+comme elle disait d’elle-même, — qui, en face
+des négateurs de la Présence réelle et à la veille
+des négations plus radicales du rationalisme, a
+osé prononcer ces paroles inouïes : <span class="rm">« </span><i class="rm">Non seulement
+je crois en Lui comme je le dois, mais je
+L’ai vu !… J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et
+je L’ai tenu dans mes bras, comme la Vierge de
+la Cinquième Angoisse !<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i><span class="rm">»</span></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En
+réalité, ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse,
+ou Douleur, à quoi la Sainte fait allusion.</p>
+</div>
+<p class="i">D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle,
+ont osé dire la même chose. Mais aucune n’a jamais
+apporté de preuves aussi fortes à l’appui de
+son témoignage.</p>
+
+<p class="i">Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila ?
+Autant qu’on peut répondre à une telle question,
+c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce
+livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la
+Sainte : elle-même l’a écrite d’une façon qui devrait
+décourager tous les biographes. Je ne parlerai
+de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences
+de son action que dans la mesure où cela
+pourra servir à mieux faire comprendre ou à
+mieux établir la valeur de son témoignage.</p>
+
+<p class="i">Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant
+nous ! Et, si en l’écoutant, nous voyons peu
+à peu se dessiner à nos yeux une extraordinaire
+figure humaine, c’est que les saints sont des êtres
+si complets, doués d’une vie si prodigieuse que
+l’imagination du romancier ou du dramaturge le
+plus génial n’en saurait inventer de semblables.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="small">PREMIÈRE PARTIE</span><br>
+LA VOCATION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>C’est une grâce que Dieu m’a faite :
+je plaisais partout où je me trouvais, et
+ainsi j’étais très aimée.</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie de sainte Thérèse</i>, I.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">AVILA DES SAINTS</span></h3>
+
+
+<p>S’il y a un pays au monde qui ne ressemble
+pas à sainte Thérèse, c’est bien Avila, sa ville
+natale.</p>
+
+<p>Voilà un beau démenti aux théories du dernier
+siècle sur l’influence des milieux : démenti partiel,
+nous l’allons voir, mais démenti tout de
+même, si l’on prend ces théories au pied de la
+lettre et dans un sens trop absolu et trop étroit.
+En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des
+écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect
+de son pays d’origine. Elle-même paraît en
+avoir eu conscience. Parlant des persécutions
+qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la
+part de ses compatriotes, elle écrit dans une de
+ses lettres : « Ma patrie m’a traitée de telle sorte
+qu’on ne croirait pas que j’y suis née. » En réalité,
+il n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse
+et les gens d’Avila. Ce ne fut qu’un désaccord
+passager. Mais c’est le caractère de la ville qui
+ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons
+d’elle. Son paysage intérieur, si l’on ose
+dire, est fort différent du paysage d’Avila.</p>
+
+<p>La physionomie de cette petite ville belliqueuse
+a quelque chose d’austère et de triste, voire d’un
+peu funèbre, et même, s’il faut tout avouer, d’un
+peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau
+couvent de Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques
+au temps de la plus grande splendeur
+dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui
+retienne. Les églises Saint-Pierre, Saint-Vincent,
+Saint-André, qui offrent des parties curieuses,
+sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.
+Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son
+sévère profil de forteresse, à l’ornementation
+rare et fruste. L’intérieur, avec ses lourdes arcatures
+romanes en grès rouge, même là où elles
+s’allègent en tournant au gothique, cet intérieur
+de sanctuaire est tout à fait dépourvu de suavité
+et de joie. Les anciens « palais » de l’aristocratie
+locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères
+quelquefois crénelés, sans autre décoration
+que d’énormes blasons en relief sur des
+surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures :
+petites fenêtres bardées de grilles conventuelles,
+dure carapace de maçonnerie, qui, par
+ses rugosités et ses aspérités, semble repousser
+tout ce qui vient du dehors. Si l’on se hasarde à
+passer le seuil on s’arrête tout de suite devant la
+noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs
+bancs grossiers adossés au mur, pour les laquais
+et les gens d’écurie, leur grand escalier enseveli
+sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà
+et là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en
+fer forgé. Rusticité et rudesse militaire, cela sent
+la caserne, la grange et la basse-cour. On s’étonne
+de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait
+sûrement autrefois.</p>
+
+<p>Avec cela, de petites rues médiocres, qui
+aboutissent à une enceinte de murailles médiévales
+percées de neuf portes et munies, nous
+dit-on, de quatre-vingt-six tours. Cette robe de
+pierre contribue encore à l’impression perpétuelle
+de lapidation qu’on éprouve en se promenant
+dans Avila. Cela donne assurément un
+caractère très particulier à la ville. Mais c’est
+massif et dur à l’œil, sans rien des beautés architecturales
+qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes,
+ou de la cité de Carcassonne. On aspire
+à s’évader de cette opprimante ceinture de pierre.
+Et il faut bien avouer que les échappées sur la
+campagne sont admirables, surtout par la Porte
+de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du Maréchal,
+qui, du côté opposé, lui est presque symétrique.
+La première, au sud de l’enceinte, s’ouvre sur
+un grand paysage, un peu nu, un peu froid,
+mais assurément très beau. De la terrasse du
+Rastro, dont on a fait une petite promenade aux
+maigres ombrages, en avant des anciens remparts,
+à deux pas de la placette où s’élevait la
+maison natale de la Sainte, on jouit d’un horizon
+splendide. C’est cela sans doute qui a donné à la
+future fondatrice de tant de couvents son goût
+pour les « belles vues » et aussi pour les eaux
+courantes, car cet aride pays est arrosé par une
+vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de
+la terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où
+émergent quelques « fabriques » d’assez bon
+style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques.
+Puis la rivière, qui serpente au fond
+de la vallée, le <span lang="es" xml:lang="es">rio</span> Adaja, enjambé par un vieux
+pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers
+minces comme des pinceaux, et, dans le lointain,
+derrière des ondulations de terrains aux tons
+âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une
+transparence opaline presque africaine : la Sierra
+de Malagon, la Sierra d’Avila, et, plus au Sud,
+la noire Sierra de Gredos…</p>
+
+<p>Ce paysage castillan a certainement de la noblesse
+et de la grandeur. La vue opposée, celle
+du Nord, est fort belle aussi, à de certaines
+heures, le matin ou le soir. Quand on monte, au
+moment du crépuscule, vers la Porte du Maréchal,
+le cintre de la haute baie semble s’ouvrir
+en plein ciel. Cette arche lumineuse se détache
+sur un fond d’or et d’outremer. On franchit
+cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord
+d’un talus galeux, à l’herbe rare broutée par des
+chèvres et des brebis, et qui s’enfonce par une
+pente presque abrupte vers le vallon où se dresse
+encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie
+de l’Incarnation, le premier couvent de sainte
+Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs limpides.
+La campagne semble se recueillir pour la
+salutation angélique qui va monter de toutes les
+églises de la ville. De temps en temps, dans le
+grand silence, un tintement de clochette au cou
+un bélier. A perte de vue, de grises ondulations,
+auxquelles succèdent des défilés rocheux,
+hérissés de blocs erratiques, — toute cette région
+pierreuse et montagneuse, convulsée et tourmentée,
+qui emprisonne le regard du voyageur
+jusqu’aux environs de l’Escorial.</p>
+
+<p>Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui
+rappelle la douceur et la joie thérésiennes. Si
+l’on veut absolument chercher des analogies
+entre certains paysages espagnols et certaines
+qualités du génie ou du style de sainte Thérèse,
+il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse
+plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses
+étendues brûlées de soleil, que dominent
+les sierras neigeuses, peut-elle passer pour symbolique
+de la manière thérésienne tout au moins
+dans les effusions mystiques de la carmélite avilaise
+ou dans ses prières et ses élévations, qui
+ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire,
+avec une extrême chaleur d’accent. Mais
+son style habituel m’évoquerait plutôt le paysage
+tolédan.</p>
+
+<p>Ses ancêtres paternels étaient probablement
+originaires de Tolède. Son arrière-grand-père se
+nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même
+a beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs
+séjours, pour ne pas dire qu’elle y a véritablement
+habité. Le climat lui convenait. Elle le
+trouvait « admirable », — moins froid que celui
+d’Avila et moins chaud que celui de Séville. Elle
+vante, dans une de ses lettres, la jolie vue qu’elle
+y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui
+plaisait à cause de cela. Bien qu’elle se plaigne
+fréquemment de la stérilité de la campagne environnante
+et de la difficulté du ravitaillement,
+elle se régale des coings et des confitures de
+Tolède et elle les célèbre volontiers. Il y avait,
+semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays
+et certains aspects de son âme ou de son esprit.</p>
+
+<p>De fait, quand je lis ces petites phrases sans
+apprêt, nerveuses, élégantes dans leurs raccourcis
+et leurs brisures familières, ces phrases nettes
+qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et
+que colore, çà et là, une poussée d’émotion,
+un menu détail réaliste, — quand je songe
+à ce style inventé, qui sent son écrivain de
+race et qu’empreint une distinction patricienne, — je
+revois le très noble paysage que l’on
+embrasse du haut de l’étroite promenade qui
+surplombe le rempart, en sortant du Zocodover.
+La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela
+et sur les belles ordonnances architecturales de
+l’Hôpital Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme
+écailleux. Tout autour, des terrains d’un rouge
+passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces
+couleurs amorties, les blancs lumineux, les
+terres-de-sienne et les bruns ardents des maisons,
+sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de
+fraise brûlée. Par places, les roses-brique, les
+rouges antiques, les traits de minium qui soulignent
+les assises d’un vieux mur. Ces murs de
+Tolède ont une beauté spéciale. Un petit âne
+devant une muraille tolédane faite de cailloux en
+arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette
+tache d’un gris plombé devant cette grande surface
+éblouissante truitée d’or et de rose, c’est un
+cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives,
+un peu éteintes par le soleil, le dôme oriental,
+largement étalé, de Saint-Jean-Baptiste. Par derrière,
+les arrière-plans montagneux de la Véga,
+espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une
+route toute blanche, qui monte entre deux dépressions
+de collines et qui expire au bord du
+ciel…</p>
+
+<p>Rien d’extraordinaire dans une vue comme
+celle-là : de belles lignes, des tons <i>rares</i>, si rares,
+que je n’en ai rencontré nulle part de semblables,
+ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés.
+Pour caractériser cet ensemble, il me faut reprendre
+un mot employé plus haut pour le style
+de sainte Thérèse : la distinction, — distinction
+un peu hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation.
+Pureté, légèreté, élégance sévère, grande
+intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans ce
+paysage. Ici habite une race élue, occupée de
+nobles pensées. Il semble qu’il n’y puisse naître
+que des moines, des ascètes, des amoureux, des
+peintres et des poètes.</p>
+
+<p>Confessons-le : ce rapprochement entre le paysage
+de Tolède, — tout au moins un aspect du
+paysage tolédan, — et le style ou la manière de
+sainte Thérèse, n’est guère qu’une impression ou
+un jeu littéraire. Ce qui est certain, c’est que la
+Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a
+pu être insensible à la beauté de ce spectacle, — et
+ce qui est encore plus certain, c’est que sa
+ville natale a très peu marqué son génie, — j’entends
+l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure
+matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour
+le milieu moral avilais : la parenté, les amis,
+l’entourage de la Sainte ont exercé sur elle une
+incontestable et profonde influence.</p>
+
+<p>D’abord sa famille : son père, sa mère, ses
+frères, ses sœurs.</p>
+
+<p>Cette humanité espagnole du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle fut
+quelque chose de très particulier, — et aussi de
+très particulariste. Au fond, elle n’est pas morte.
+Il en subsiste plus d’un trait assez facilement
+discernable dans l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces
+hobereaux de petite ville, ces aventuriers, souvent
+de fort basse extraction, que la faim a chassés
+de leurs <i lang="es" xml:lang="es">pueblos</i> et lancés à la conquête du
+vaste monde, sont d’abord des hommes foncièrement
+religieux, des catholiques intransigeants,
+dont la foi exaspérée par le voisinage de l’Islam
+semble avoir pris un caractère de rigidité farouche
+et intraitable. Ce sont des hommes rudes,
+habitués à vivre à la dure et alliant très bien de
+certaines élégances fastueuses, voire de très réels
+raffinements avec la rusticité ou la grossièreté
+d’une vie misérable, — soldats de naissance, ayant
+les qualités et les vices du soldat de ce temps-là :
+pillard, sanguinaire, impitoyable, volontiers
+cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa pigeonnière
+ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé
+dans ses traditions et ses mœurs ancestrales :
+plein de bon sens et d’esprit pratique,
+sachant défendre son bien et rédiger un contrat,
+chicaneur et processif à l’occasion, et, en fin de
+compte, conciliant tout cela avec des habitudes
+de piété et, très souvent, une solide dévotion
+poussée jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.</p>
+
+<p>L’homme espagnol de cette époque, il me
+semble que je le vois dans ce portrait peint par
+le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid,
+qui représente un jeune hidalgo d’une trentaine
+d’années, vêtu avec une distinction raffinée et
+sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle
+couleur voyante : un pourpoint de velours noir,
+une fraise et des manchettes en fine toile de Hollande,
+une imperceptible chaîne d’or, à laquelle
+pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau
+ciselé comme un ivoire, qui tient la place
+d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole religieux,
+qui a, dans ce tableau, la même importance que
+le visage de son maître. Ce visage, une longue
+figure à moustaches et à barbe en pointe, aux
+yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent
+pas très intelligents, mais qui sont creusés
+par la méditation et tout chargés d’une crainte
+pieuse. Une belle main très effilée et très blanche
+est pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur, — tandis
+que les yeux profonds et vagues
+semblent dire : « Ce cœur est à Dieu et à celle à
+qui j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan,
+et, à ce double titre, j’appartiens à la première
+aristocratie du monde. Craignez Dieu et
+ressemblez-moi, si vous pouvez !… »</p>
+
+<p>Je me persuade que le père de sainte Thérèse
+avait plus d’un trait commun avec cet austère et
+élégant cavalier. Sa fille nous l’a représenté
+comme un grand homme de bien, insistant presque
+uniment sur ses vertus familiales, sa dévotion
+ardente, sa vie exemplaire, sa bonté d’âme.
+Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté
+d’un Pizarre ou d’un Cortès. Cet enfant de la
+guerrière Avila ne fut très probablement jamais
+militaire : « Mon père, écrit la Sainte dans son
+autobiographie, était un homme de beaucoup de
+charité envers les pauvres, de beaucoup de compassion
+envers les malades et aussi envers les
+serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se
+résoudre à avoir des esclaves, car il les avait en
+grande pitié. Une esclave d’un de ses frères étant
+une fois chez nous, il la traitait comme ses propres
+enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il,
+et il s’apitoyait de la voir privée de liberté… »
+Cette tendresse de cœur, cette humanité se retrouveront
+plus tard chez sa fille, mais surtout sa
+piété exaltée. Alonso Sanchez de Cepeda mourut
+comme un saint, après avoir édifié Thérèse déjà
+religieuse et même l’avoir distancée dans la
+pratique de l’oraison. Sur son lit de mort, il
+exprimait ses regrets de n’être pas moine, — et
+dans un des ordres les plus austères. Toute cette
+famille avait la vocation du cloître. Aussi ce
+parfait chrétien n’admettait-il aucune frivolité.
+La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous,
+dut probablement en souffrir. Dans la maison
+familiale, on ne connaissait guère d’autre divertissement
+que la lecture. Encore le pieux hidalgo
+ne permettait-il à lui-même et aux autres que
+les livres de spiritualité, « les bons livres » comme
+les appelle Thérèse avec un accent de touchante
+reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux
+bons livres : elle tenait cela de son père. En
+somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus solide
+et de plus sérieux dans ses qualités.</p>
+
+<p>Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il
+semble, ni la gaîté, ni l’aménité de sa fille,
+aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le
+souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on
+voit à l’entrée du <i lang="es" xml:lang="es">Coro</i> et de la <i lang="es" xml:lang="es">Capilla Mayor</i>,
+dans les églises espagnoles. Rigides et résistantes,
+il leur suffit d’être faites d’un métal excellent :
+elles ne souffrent, pour ainsi dire, aucun
+ornement.</p>
+
+<p>Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable
+patriarche qui laissa une postérité de douze
+enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux
+fois. Sa première femme, qui se nommait
+Catherine del Peso, lui donna une fille et deux
+fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait
+quinze ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde
+neuf enfants, dont la future sainte Thérèse.
+Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées
+qui ne font que traverser la vie. Elle
+mourut à trente-trois ans. Son existence n’avait
+guère été qu’une longue maladie. Effacée,
+modeste, elle disparut sans bruit, comme elle
+avait vécu. Et pourtant sa fille nous dit qu’elle
+était très belle. La malheureuse ignorait sa
+beauté : elle s’habillait comme les vieilles personnes.
+Peut-être, sans la sévérité de la discipline
+conjugale, se serait-elle laissé aller à quelques
+faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des
+romans de chevalerie. C’est sans doute ce tour
+d’esprit qui explique chez Thérèse, avec le don
+littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et
+de charmant dans son caractère, comme dans
+ses écrits.</p>
+
+<p>Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse,
+d’une piété qui exciterait aujourd’hui l’admiration,
+pieuse comme son mari et comme ses
+enfants, tant les garçons que les filles : « Nous
+étions, dit Thérèse, trois sœurs et neuf frères… »
+Des deux frères du premier lit nous ne savons
+pas grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan
+Vazquez de Cepeda, fut militaire. La sœur, Marie
+de Cepeda, après la mort de la seconde femme
+de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette.
+Il est probable que, devenue veuve, elle entra
+au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle
+s’y retira pour y finir dévotement ses jours.
+Quant aux frères du second lit, ce furent aussi,
+pour la plupart, de dévots personnages.</p>
+
+<p>Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux
+Indes chercher fortune. L’âge héroïque des
+Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent
+pour l’Amérique. Pourtant, la
+conquête était loin d’être terminée. Il fallait
+encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer,
+ou même simplement se maintenir. Le frère
+préféré de Thérèse, Rodrigue de Cepeda, mourut,
+les armes à la main, à Rio de la Plata, — et sa
+sœur le considéra comme un véritable martyr,
+parce qu’il avait donné sa vie pour le triomphe
+de la foi. Augustin, un des cadets de la famille,
+prit part, nous dit-on, à dix-sept batailles rangées
+contre les Péruviens. Certes on se ferait une idée
+fausse de ces « Américains », si on les voyait à
+travers la phraséologie conventionnelle de certains
+biographes de leur sœur. Ce devaient être
+de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être,
+comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient
+pas peur de rançonner et, à l’occasion, de torturer
+l’indigène. Les exactions et les cruautés des
+gouverneurs et des colons espagnols étaient telles
+que l’Église dut intervenir pour protéger les
+Indiens. Les évêques refusaient les sacrements
+aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient
+les vaincus. Leurs atrocités auraient,
+paraît-il, révolté saint Louis Bertrand, au point
+qu’après quelques années d’apostolat, désespérant
+d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade
+et serait rentré, découragé, en Espagne.</p>
+
+<p>Cependant, nous n’avons aucune preuve
+positive que les frères de sainte Thérèse aient été
+de si méchantes gens. Tout ce que nous savons
+certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique,
+des concessions de terres et des gouvernements,
+que quelques-uns y firent fortune. L’un d’eux,
+Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or
+américain, ce qui lui permit d’acheter une
+propriété aux environs d’Avila et de soutenir les
+fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme,
+si l’on songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à
+sa piété sincère et exaltée, il est permis de croire
+que tous les frères de Cepeda se ressemblaient
+plus ou moins et qu’ils furent des exceptions
+parmi les féroces conquérants du Nouveau-Monde.
+Presque tous, pour le moins, firent une
+fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la
+Serna, essaie d’imiter la vie ascétique de Thérèse.
+Elle est même obligée de modérer les excès de
+ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son
+plus jeune frère, Augustin, meurt, lui aussi,
+comme un saint, à Lima. La Mère Thérèse de
+Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui
+apparaît au moment où il va rendre le dernier
+soupir, et c’est la sœur qui présente le frère
+devant le trône de Dieu…</p>
+
+<p>Telle fut la ferveur religieuse de la maison où
+naquit la future sainte. Pour l’éclosion d’une âme
+prédestinée, peut-on imaginer une serre plus
+chaude que celle-là ? Sa ville natale était une
+autre serre de dévotion. L’Avila de ce temps-là
+pouvait passer pour un vaste couvent. Ce n’étaient
+pas seulement les palais aux fenêtres grillées et
+farouchement clos des vieilles familles, qui lui
+donnaient un aspect conventuel. Mais les monastères,
+comme les églises, y foisonnaient. Deux
+ordres fameux y exerçaient un véritable magistère
+moral : les Dominicains et les Pères de la Compagnie
+de Jésus, — les premiers dans leur
+puissant et riche monastère de Santo-Tomas,
+passagère résidence des Rois Catholiques qui
+s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir,
+qui y avaient fait construire une magnifique
+chapelle, — et les Jésuites dans leur collège
+naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un
+prestige de nouveauté, de science et de sainteté.</p>
+
+<p>Le clergé séculier, de son côté, était non seulement
+une puissance avec quoi il fallait compter,
+mais un corps respecté pour ses lumières et ses
+vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser,
+en cela, avec les clercs. Parmi ceux-ci, on citait
+tout particulièrement un prêtre avilais, maître
+Gaspar Daza, qui avait fondé une association
+d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes
+œuvres, et qui semble s’être occupé aussi de
+direction spirituelle. Parmi les laïques, un
+gentilhomme nommé François de Salcedo, avait,
+pour lors, grand renom de piété et de science
+théologique. Pendant vingt ans, il suivit les
+cours professés chez les Dominicains de Santo-Tomas.
+Plus tard, après la mort de sa femme, il
+se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier
+au service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux
+personnages furent en relations avec la Réformatrice
+du Carmel, — et on peut dire que,
+pendant toute sa vie, ils exercèrent sur elle une
+réelle influence, ne fût-ce que par leur exemple.
+François de Salcedo, en particulier, fut pour
+Thérèse un véritable ami, un confident qui,
+néanmoins, l’épouvantait un peu par le caractère
+sombre de sa foi : elle blâmait notamment ses
+terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza, — après
+un dissentiment passager, — elle finit
+par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit
+de lui un magnifique éloge.</p>
+
+<p>Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques,
+s’observait sévèrement et jalousement, avec quelque
+chose de l’esprit malveillant et médisant des
+petites villes. Le moindre écart de conduite était
+exagéré jusqu’au scandale. Le moindre soupçon
+d’hérésie, ou même seulement de singularité de
+vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les
+esprits en ébullition. On juge, d’après cela, quel
+effet pouvait produire un milieu religieux aussi
+violemment exalté sur une âme prédisposée de
+naissance à la piété la plus haute et aux suprêmes
+émotions de la mystique. La jeune Thérèse,
+comme les autres enfants de son âge, n’a guère
+vu autour d’elle que des couvents, des hospices,
+des processions, et elle n’a guère entendu que les
+sonneries des cloches, les offices et les sermons
+des innombrables églises. La grâce de Dieu fit
+d’elle une sainte, mais les âmes des saints sont,
+en général, préparées par une longue ascendance
+chrétienne et par le travail secret de mille
+influences providentielles. On peut dire qu’une
+famille, une ville, une race entière ont collaboré
+à la sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue,
+aujourd’hui, une gloire nationale espagnole.
+Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste
+part dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER
+LE PARADIS</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de
+l’an de grâce 1515.</p>
+
+<p>Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui,
+suivant l’usage des chefs de famille, devait tenir
+soigneusement son livre de raison, a consigné de
+sa main cet événement dans les lignes que voici :
+« Le mercredi, vingt-huitième jour du mois de
+mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma fille, à
+cinq heures du matin, peut-être une demi-heure
+plus tôt, peut-être une demi-heure plus tard, en
+tout cas ce mercredi-là, au lever du soleil. Son
+parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña
+Maria del Aguila, fille de Francisco de Pajarès. »</p>
+
+<p>Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement
+sans nul doute, se rajeunissait d’un
+jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille
+volante où elle avait marqué le jour qu’elle
+croyait être celui de sa naissance : « Mercredi,
+fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le
+29 mars 1515, à cinq heures du matin, est née
+Thérèse, la pécheresse. »</p>
+
+<p>Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit
+en espagnol : <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> sans <i>h</i>. Elle-même écrivait
+toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs l’habituelle
+orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle
+orthographe française, conforme à l’étymologie
+grecque, admet le <i>Th</i> : Thérèse. Il nous
+faut insister sur ce menu détail d’orthographe,
+parce qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps,
+de véritables tempêtes. Le <i>Th</i> passait alors pour
+gallican, le simple <i>T</i> pour ultramontain : de là,
+bataille entre les partisans des deux orthographes.
+Le R. P. Bouix, de la Compagnie de Jésus, ayant,
+dans sa traduction des œuvres de la Sainte,
+adopté la forme espagnole : <i>Térèse</i>, il en fut aigrement
+tancé par un abbé Postel qui élucubra
+contre lui un factum des plus acerbes, à l’effet
+de démontrer que le nom castillan de <i lang="es" xml:lang="es">Teresa</i> n’est
+pas d’origine exclusivement espagnole, comme le
+prétendait notamment le P. de Ribéra, le premier
+biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est
+dérivé du grec ; que la première sainte Thérèse,
+ou Therasia, fut la propre femme de saint Paulin
+de Nole, — et qu’enfin l’orthographe courante,
+chez nos écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, est conforme
+à l’étymologie grecque. En introduire une autre,
+c’est bouleverser toutes les règles de la grammaire
+française… Il n’y a, en effet, aucune raison
+de changer nos habitudes orthographiques et
+d’abandonner une forme à laquelle nos yeux
+français sont habitués pour en adopter une espagnole
+ou italienne. Pour nous, la question est
+des plus secondaires. Néanmoins, s’il faut choisir,
+nous préférons rester traditionnalistes et
+français.</p>
+
+<p>Mais il convient de regarder d’un peu près cet
+acte de naissance, complaisamment rédigé par
+une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda
+semble attacher une certaine importance à l’heure
+précise où l’enfant prédestinée est venue au
+monde. Était-ce bien à cinq heures du matin ?
+N’était-ce point plus tôt ou plus tard ? Ce qu’il y
+a de certain, c’est que, déjà, il faisait presque
+grand jour… Le père, dirait-on, tient à bien établir
+que sa fille n’est point une enfant des ténèbres.
+En somme, il n’est pas tout à fait indifférent que
+cette voyante qui avait une telle horreur de tout
+ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire
+et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée
+à l’enfer, — que ce lumineux génie enfin soit né
+avec l’aube… Autre détail qui appelle la réflexion :
+le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez — Francisco
+Vela Nuñez, le père de don Blasco Vela
+Nuñez, un futur vice-roi du Pérou, deux conquistadors
+qui entraînèrent à leur suite, en Amérique,
+cinq frères de la Sainte.</p>
+
+<p>Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le
+souffle des aventures héroïques. Comme les mâles
+de sa race et de sa famille, elle n’aspire qu’à
+partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas
+de ceux qui prennent racine dans un petit pays.
+Il lui faut de vastes horizons. Nous verrons combien
+elle a souffert de ce que son sexe et son état
+lui aient interdit de se mêler aux grandes luttes
+du siècle. Autant que cela était possible à une
+nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a
+étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat.
+Ses ennemis lui reprochent sa perpétuelle inquiétude.
+Le Nonce lui-même la traitera de « femmelette
+agitée et coureuse ». Ce n’était pas pour
+rien qu’elle était la sœur de ces coureurs de
+monde et de ces conquérants, qui, en quelques
+années, soumirent à l’Espagne des continents
+entiers…</p>
+
+<p>Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée
+au monde dans la triste et frigide Avila. Elle naît
+dans une vieille maison sévèrement close, entre
+l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église
+Sainte-Scholastique, aujourd’hui disparue. Autour
+d’elle, elle ne voit que de pieux personnages.
+Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes.
+Le père de famille lit à ses enfants ou leur fait
+lire des vies de saints. Dans ce milieu favorable,
+elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières
+années, sa vocation parle de la façon la plus nette
+et la plus impérieuse. Ses premières démarches
+enfantines trahissent ce qu’elle sera plus tard.
+Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite
+réformatrice et la grande contemplative sont déjà
+préfigurées. Rien ne trahit mieux son caractère
+et sa destinée prochaine que cette équipée puérile,
+dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le
+souvenir : « J’avais, dit-elle, un frère à peu près
+de mon âge : (c’était très probablement son frère
+Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous
+nous mettions ensemble pour lire des vies de
+saints. C’était lui que j’aimais le plus, quoique
+j’eusse grand amour pour tous les autres et eux
+pour moi. Comme je voyais les martyres que les
+saintes souffraient pour Dieu, il me semblait
+qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller jouir
+de Dieu, et le désir me venait de mourir comme
+elles : non point par amour que j’entendisse avoir
+pour Lui, mais pour jouir à si bref délai des
+grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je
+me mis, avec ce mien frère, à examiner quel
+moyen il y aurait pour cela. Nous concertâmes
+de nous en aller au pays des Maures, en mendiant
+pour l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous
+coupât la tête… Ce qui nous étonnait le plus
+dans ce que nous lisions, c’était de dire que le
+châtiment comme la gloire était <i>pour toujours</i>.
+Il nous arrivait de causer longuement de cela et
+nous nous plaisions à répéter : « Pour toujours,
+toujours, toujours !… » Quelle perspective fascinante !</p>
+
+<p>Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet
+à exécution, se sauvèrent de la maison paternelle,
+passèrent le pont de l’Adaja, pour s’en aller là-bas,
+vers ces hautes montagnes qui fermaient
+l’horizon et qui pourtant paraissaient inaccessibles.
+Ils furent rattrapés par un de leurs oncles
+paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés
+au logis, où leur mère les gronda fort de cette
+escapade. Rodrigue, l’aîné, pour s’excuser, déclara
+que « c’était la petite qui l’avait entraîné et
+qui lui avait fait prendre ce chemin… »</p>
+
+<p>Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements
+passionnés et souvent tyranniques de
+son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais
+aimé à moitié : « C’était lui que j’aimais le plus,
+quoique j’eusse grand amour pour tous les autres,
+et eux pour moi. » Et aussi son besoin de partir, cet
+instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières
+lectures. Et ce goût pour la pauvreté évangélique,
+qui va déchaîner de telles colères contre
+sa réforme : « Demander l’aumône pour l’amour
+de Dieu. » Ensuite, et par-dessus tout, ce bon
+réalisme espagnol, cet esprit pratique et positif
+qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le
+martyre comme un calcul avantageux. Elle
+l’avoue naïvement, ce n’était point par amour
+de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée,
+mais parce que c’était jouir à bon compte des
+félicités célestes, — félicités, par surcroît, éternelles :
+« Pour toujours, toujours, toujours ! »
+Comment hésiter à se sacrifier, quand la récompense
+est si prompte et si belle ?… Et puis enfin
+cette autorité qu’elle prend immédiatement sur
+les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang
+de ceux qui l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils
+lui obéissent, comme Rodrigue son frère aîné.
+Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin,
+comme elle montrait le chemin à son jeune
+frère, sur la route qui allait au pays des Maures, — et
+cela sans hésiter, avec une claire vision
+des moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.</p>
+
+<p>Sa première velléité héroïque vient d’échouer.
+Mais c’est une opiniâtre. Elle s’obstine jusqu’à
+la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui la
+conduisent au même but. « Voyant, dit-elle, qu’il
+était impossible d’aller là où l’on nous tuerait
+pour Dieu, nous décidâmes d’être ermites, et,
+dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous
+mîmes à faire, comme nous pouvions, des ermitages,
+en entassant de petites pierres, qui nous
+tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions
+nul remède pour notre désir… »</p>
+
+<p>Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec
+d’autres petites filles. « J’aimais, dit-elle, faire
+des couvents, et il me semble que je désirais être
+nonne, quoique moins vivement que les autres
+choses que j’ai dites… » Déjà, elle fonde des
+monastères, mais faute de mieux, parce qu’elle
+ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique,
+dans le désert et la solitude. En même
+temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et sa mère
+lui enseigne maintes dévotions, notamment celle
+du Rosaire, à quoi elle était fort attachée. De
+bonne heure, Thérèse eut un culte tout filial pour
+Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña
+Béatrice mourut, l’orpheline avait environ douze
+ans, elle se jeta en pleurant, aux pieds d’une statue
+de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais
+sa mère… La future Carmélite voit dans cet
+élan de confiance, dans ce joli geste enfantin, si
+affectueux et si tendre, l’indice manifeste de sa
+vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée,
+son premier mouvement est de se jeter dans les
+bras de la Vierge, protectrice du Carmel.</p>
+
+<p>En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée
+dans les premiers actes de cette petite fille.
+Elle révèle immédiatement le fond de son être.
+Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce
+qu’elle aime, ce à quoi elle va vouer son existence.
+Elle veut être heureuse, mais heureuse
+pour toujours, d’une félicité sans borne et sans
+fin, et, à défaut du martyre, elle ne voit d’autre
+moyen de réaliser son rêve que la règle monastique.
+La béatitude par le cloître, voilà son but et
+sa vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations
+encore inconscientes. On les aperçoit qui se
+dessinent dès cette époque. Visiblement, dès cette
+période de l’âge angélique, Dieu a des desseins sur
+elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la
+mène. Elle s’efforcera par faiblesse ou par légèreté,
+de fuir son destin. Elle s’écartera de sa voie
+véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré,
+elle finira par passer par les chemins où Dieu
+veut qu’elle aille… Mais ira-t-elle jamais plus
+loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main de
+son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers
+les pays barbares, bien résolue à mettre sa tête
+sur le billot, pour gagner la palme. De tout son
+cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.
+Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le
+néant de tout, hormis cela. Dès cette minute, elle
+a pressenti toute la perfection à laquelle elle
+pourra jamais atteindre : l’immolation complète
+en vue de l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on
+peut dire que tout est donné à l’âme humaine dès
+l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes
+ses puissances et toutes ses facultés préformées.
+Bien plus, elle reçoit, dès cet instant, toute la
+lumière dont elle est capable. Mais cet état de
+grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très
+rapidement, la lumière s’obscurcit, le grand élan
+vers la Voie qui monte se ralentit ou s’arrête.
+L’âme se cherche et ne se trouve plus.</p>
+
+<p>C’est ainsi que, pendant des années, nous allons
+suivre Thérèse sur la voie qui descend.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE</span></h3>
+
+
+<p>Vous rappelez-vous ce passage de <i lang="it" xml:lang="it">La Vita
+nuova</i>, où Dante, racontant le premier émoi de
+sa rencontre avec Celle qu’il appelle « la Dame
+de sa pensée », la présente, en réalité, à l’admiration
+et à la vénération des siècles et de l’univers
+entier : « Elle avait déjà assez vécu en ce
+monde pour que, dans cet espace de temps, le
+ciel étoilé se fût porté vers l’Orient de la douzième
+partie d’un degré, en telle sorte qu’elle
+m’apparut dans le commencement de sa neuvième
+année et lorsque j’accomplissais la mienne.
+Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur
+rouge, imposante et modeste, et la manière dont
+sa ceinture retenait son vêtement était appropriée
+à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité : à ce
+moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte
+la plus secrète du cœur, commença à trembler
+en moi avec tant de force que le mouvement s’en
+fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites… »</p>
+
+<p>Ce frémissement d’amour et d’admiration, on
+ne le ressent point, à vrai dire, dès la première
+rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant l’inconcevable
+splendeur qui environne, dès ses premiers
+ans, l’enfant promis à la gloire, cet obscur
+rayonnement a beau être invisible, certaines
+âmes le sentent, même parmi les plus humbles.
+Et alors, par la suite, quand le miracle est patent
+pour tous, ces bonnes âmes se remémorent
+de petites choses, de petites circonstances, qui
+les avaient mystérieusement frappées sans
+qu’elles sussent bien pourquoi et qui, désormais,
+leur semblent des allusions prophétiques
+au miracle réalisé. Et c’est ainsi qu’aux phrases
+magnifiques de Dante, saluant l’apparition de sa
+Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le
+symbole de la sacrée Théologie, j’ose comparer
+ces mots naïfs d’une vieille sœur, une vieille religieuse
+du couvent de l’Incarnation, se rappelant
+sa première vision de celle qui allait devenir
+la Mère Thérèse de Jésus : « Je me souviens, dit-elle,
+que la sainte Mère, étant encore dans le
+siècle, venait de temps en temps visiter ce couvent,
+et j’en donne pour signes <i>qu’elle portait une
+robe orangée avec des galons de velours noir</i>… »
+Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir
+de sa vieille compagne, le commente ainsi : « Ce
+n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma dévotion. »</p>
+
+<p>Qu’entendait-elle par là ? Comment le rappel
+de cette « robe orangée » pouvait-elle ajouter à
+la dévotion de la Carmélite ? Sans doute, comme
+Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant,
+elle voyait dans cette couleur éclatante,
+encore rehaussée par ces applications d’étoffe
+sombre, un symbole qui présageait la gloire future
+de la Sainte.</p>
+
+<p>Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout
+un détail topique, une image bien espagnole,
+qui nous permettra d’achever notre composition
+de lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire
+aventure de sainte Thérèse.</p>
+
+<p>Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse
+faveur, nous voudrions nous la figurer
+telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la vie de
+ce monde, non pas seulement dans ses habits de
+jeune patricienne d’Avila, dans sa robe orangée
+à galons de velours noir, mais avec les traits
+véridiques et les particularités de son corps et de
+son visage. Il faut avouer que ce n’est pas très
+facile. Les portraits qui nous sont restés d’elle
+ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui
+passent pour authentiques sont-ils contestés
+comme les copies ou les variantes. L’original
+serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté
+par un peintre de rencontre, un frère lai,
+appartenant à l’ordre des Carmes, lequel s’appelait
+Jean de la Misère. D’après la tradition, la
+Sainte elle-même en aurait été mécontente et
+elle aurait déclaré à l’auteur : « Dieu vous pardonne,
+frère Jean, de m’avoir faite si laide ! »
+Cette effigie se trouve actuellement chez les Carmélites
+de Séville. Mais elle aussi est contestée.
+Le véritable original de Jean de la Misère serait
+maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit,
+un certain nombre d’autres portraits, — tous
+réputés authentiques, c’est-à-dire contemporains
+de la Sainte et pris sur le vif, — sont montrés
+aux visiteurs, en différents carmels espagnols,
+notamment à Salamanque et à Valladolid.</p>
+
+<p>Tous représentent une personne ayant déjà
+pris l’embonpoint de la maturité, ou même déjà
+marquée par les flétrissures de l’âge : de sorte
+que la jeune fille brillante et adulée que fut
+Thérèse d’Avila n’est plus guère qu’un souvenir.
+Mais tous confirment, en somme, le portrait littéraire
+que nous a tracé d’elle son premier biographe,
+le Père François de Ribéra.</p>
+
+<p>Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans
+sa vieillesse, elle ne faisait nullement difficulté
+d’en convenir ou même de le rappeler. Elle disait,
+un jour, à un de ses confesseurs : « Sachez,
+mon Père, qu’on me félicitait de trois choses en
+particulier : on disait de moi que j’étais une
+sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle.
+Je croyais deux de ces choses : je m’imaginais
+que j’avais de l’esprit et que j’étais belle, ce qui
+indiquait assez de vanité de ma part… » Malgré
+la restriction modeste, une foule de témoignages
+concordants nous permettent de juger que cette
+jeune fille si admirée et si convaincue de son
+mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain
+moment, dans sa toute première jeunesse, elle
+dut même être fort jolie, comme le sont très fréquemment
+les jeunes Espagnoles entre dix et
+quinze ans. Mais, sans doute, son visage prit de
+bonne heure une plénitude et une régularité
+toutes classiques : elle devint plus belle que jolie.
+C’est ce que semble affirmer le Père de Ribéra :
+« Elle était, dit-il, grande de taille. D’une remarquable
+beauté dans sa jeunesse, elle paraissait
+encore fort bien dans un âge avancé. <i>Elle
+était corpulente</i> et elle avait la peau très blanche.
+<i>Son visage était rond, plein</i>, d’une belle coupe,
+très bien proportionné. <i>Le teint de lis et de roses.</i>
+Il s’enflammait, quand elle était en oraison et lui
+donnait une beauté ravissante… Ses cheveux
+étaient noirs et bouclés ; son front large, uni et
+très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et
+un peu en arc. Ses yeux étaient noirs, ronds, à
+fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais admirablement
+disposés, vifs et gracieux. Quand elle
+souriait, <i>le sourire et l’allégresse s’y peignaient</i>,
+et ils respiraient la gravité, quand elle voulait
+se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé
+vers le milieu, rond par le bout et un peu incliné
+vers le bas… La lèvre supérieure était déliée
+et droite. La lèvre inférieure grosse et un
+peu pendante. <i>Ses dents étaient bonnes, son menton
+bien fait et proportionné</i> ; les oreilles ni petites,
+ni grandes ; <i>le cou large</i> et peu élevé, les
+mains petites et très belles. Elle avait, au côté
+gauche de son visage, trois petits signes qui lui
+donnaient beaucoup de grâce : le premier, plus
+bas que la moitié du nez, le second, entre le nez
+et la bouche et le troisième, au-dessous de la
+bouche… » Et, en effet, ces trois grains de
+beauté sont nettement indiqués dans la plupart
+des portraits de la Sainte.</p>
+
+<p>Le religieux, à qui nous devons ces détails si
+précis, prend l’honnête précaution de nous avertir :
+« Toutes ces particularités, je les tiens de
+personnes qui la virent très souvent de près et
+eurent plus de facilité que moi de la considérer
+à loisir. » Et il conclut : « Enfin tout paraissait
+parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche
+pleine de dignité et de grâce. <i>Elle était
+si aimable, si paisible</i>, qu’il suffisait de la voir
+et de l’entendre pour lui porter du respect et
+pour l’aimer. »</p>
+
+<p>Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui
+s’en dégage, c’est l’image d’une personne parfaitement
+saine et parfaitement équilibrée. Elles
+éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse,
+belle à voir et facile à vivre, d’une humeur toujours
+égale et d’un visage souriant. Il faut insister
+sur ces traits, parce qu’ils constituent un
+argument très fort contre ceux qui ont voulu
+considérer sainte Thérèse comme une hystérique.
+Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution
+vigoureuse, tous ces signes habituels de
+santé, elle ait été, en somme, une perpétuelle
+malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles
+ses médecins avouaient ne rien comprendre, n’en
+sont que plus inexplicables.</p>
+
+<p>Voilà donc ce qui reste de la vivante qu’elle
+fut : le souvenir d’une belle et bonne créature.
+Mais elle a laissé d’autres vestiges plus matériels
+de son passage. Et d’abord son malheureux corps,
+vénéré comme celui d’une sainte, dès qu’elle eut
+rendu le dernier soupir, — son pauvre corps dépecé
+et dispersé à travers toute la catholicité qui
+s’est disputé ses reliques. Dans la chapelle du
+couvent d’Alba de Tormès, où elle mourut, on
+peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage
+de marbre qui contient sa dépouille. On
+s’étonne de l’exiguïté de ce tombeau, qui n’est
+qu’un grand reliquaire : c’est qu’en effet il ne
+contient qu’une partie de son corps avidement
+mutilé par la piété des fidèles. Dans cette chapelle
+même d’Alba de Tormès, on vous montre
+à part le cœur et le bras de la Sainte enfermés
+dans un tour d’argent, à droite de l’<i lang="es" xml:lang="es">altar mayor</i>.
+Je confesse ma stupeur devant ces vénérables
+débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit
+la marque de la Transverbération miraculeuse,
+cause une pénible surprise. Devant cette pauvre
+chose humaine, ce lambeau de chair conservé
+dans un tube de cristal, dans une espèce d’ostensoir
+constellé de pierreries, l’esprit et l’imagination
+sont accablés par l’énormité du prodige,
+déconcertés par le contraste qu’il y a entre ce
+prodige et la misère de la pauvre chair qui en
+fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre.
+On s’agenouille et l’on adore.</p>
+
+<p>On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques
+souvenirs moins funèbres, des objets qui lui ont
+appartenu, qui rappellent sa sensibilité et ses
+goûts, et autour desquels on peut rêver avec une
+pieuse ferveur. On en trouve un peu partout,
+mais surtout dans les monastères espagnols. A
+Avila, dans l’église des Carmes construite sur
+l’emplacement de sa maison natale, on peut voir,
+entre autres reliques, le bâton et le rosaire de
+sainte Thérèse, — le bâton sur lequel s’appuyait
+la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire,
+fait de bois grossier, aux grains polis et usés par
+ses doigts. Dans la même ville, au couvent de
+Saint-Joseph, la première fondation de la Réformatrice,
+on garde un tambourin et une flûte, dont
+elle s’accompagnait pour chanter les refrains populaires
+de Noël. A Valladolid, c’est une poupée
+de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la tradition,
+aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique
+ou malade, pour la divertir. Les religieuses
+ont habillé cette poupée de satin bleu
+tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et
+un bourdon. Elles en ont fait une espèce d’Enfant
+Jésus vêtu en pèlerin : elles l’appellent, en effet,
+le <i lang="es" xml:lang="es">Peregrinito</i>. Les deux reliques les plus émouvantes
+peut-être que j’ai vues, parce qu’elles
+évoquent le souvenir de la Sainte plutôt qu’elles
+ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de Salamanque,
+une minuscule ampoule de cristal
+contenant une goutte de son sang, — et, à Saint-Joseph
+d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce
+mouchoir a quelque chose de romanesque qui,
+tout de suite donne le branle à l’imagination. A
+cette époque, où la saignée était considérée
+comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans
+corrompaient à prix d’or les femmes de
+chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci
+se faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles
+un mouchoir taché du sang de leurs divinités.
+A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une
+sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment
+précieuse…</p>
+
+<p>Mais ce sont là petites dévotions. Comme
+l’écrivait Frère Louis de Léon aux filles spirituelles
+de sainte Thérèse, la meilleure et plus
+fidèle image qui reste d’elle, ce sont, avec ses
+fondations, les écrits où elle a mis toute son âme,
+tout son esprit et tout son cœur. On peut dire
+que la personne morale qu’elle a été est toujours
+vivante et même qu’elle l’est plus que jamais.</p>
+
+<p>D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur
+nous, — ce charme de la Mère Thérèse de Jésus,
+que les contemporains sont unanimes à reconnaître.
+Cet heureux don lui valut d’être traitée
+en enfant gâtée par son père, ses frères, ses
+sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses
+compagnes, au couvent de l’Incarnation. L’attrait
+qu’elle exerçait sur tous était fait non seulement
+de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de
+sa précoce intelligence. Tout de suite, elle en
+donna des signes non équivoques. Elle se montrait
+curieuse de toutes les choses de l’esprit,
+passionnée pour la lecture. Profitant du goût de
+sa mère pour les romans de chevalerie, elle se
+mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette
+sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable
+et à ce point obsédée qu’elle voulut, elle
+aussi, composer un roman. Et, de fait, avec la
+collaboration de son frère aîné, elle se mit à en
+écrire un. Il est infiniment probable que, cette
+fois encore, comme pour leur fugue au pays des
+Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et
+aussi la grande inspiratrice de cette élucubration
+enfantine : c’était elle qui avait l’idée, qui montrait
+la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si
+artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique
+néanmoins le goût très vif que la jeune
+fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y prenait :
+ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté
+émouvaient certainement toute une région superficielle
+de sa sensibilité. Mais son intelligence,
+éminemment réaliste, n’était nullement portée
+vers les chimères, ni non plus vers les abstractions.
+Plus tard, elle n’aura, à aucun degré, le
+génie métaphysique, au sens proprement philosophique
+du mot. Rien de l’intellectuel, ni de
+l’idéologue. Elle cherche des choses, des faits et
+non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et
+non abstraire et raisonner. De là la solidité de
+ses observations, son bon sens, sa pondération,
+son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus
+petits détails de la vie matérielle. Mais il faut
+se hâter de rappeler et ne pas craindre de répéter
+sans cesse que le réalisme thérésien va jusqu’au
+bout des réalités et que, parti des plus humbles
+réalités sensibles, il aboutit aux plus transcendantes
+et aux plus surnaturelles.</p>
+
+<p>Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou
+son imagination l’abusait, qu’elle prenait pour
+des réalités de purs fantômes sortis de son cerveau.
+Elle-même se plaint de la faiblesse de sa
+mémoire, comme de l’incapacité de son imagination.
+Il paraît bien assuré qu’elle se jugeait sans
+complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau
+faire tous les efforts du monde, elle avait si peu
+d’imagination qu’elle ne parvint jamais à se
+représenter « la sainte Humanité de Notre-Seigneur ».
+Les « compositions de lieu », recommandées
+aux âmes pieuses par les <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint
+Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout
+au moins, que si elle avait la grande imagination
+des inventeurs, des constructeurs ou des voyants,
+elle n’avait pas cette forme inférieure de l’imagination
+qui s’attache à reproduire le détail
+pittoresque du sensible, ce qu’on est convenu
+d’appeler, d’ailleurs fort improprement, « l’imagination
+artiste ». Son style ne s’embarrasse pas
+d’images, de métaphores cultivées en pots ; il est
+aussi direct, aussi près des choses que possible.
+Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison,
+cette image ou cette comparaison n’a aucune
+valeur littéraire indépendante de l’idée.
+Elle est purement allégorique et, la plupart du
+temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle
+prétention aux élégances.</p>
+
+<p>Cette femme à l’esprit positif était douée d’une
+âme enthousiaste et vigoureuse, d’une sensibilité
+à la fois très fine et très profonde. De toutes
+petites choses la frappaient, l’amusaient, et,
+quand elle se mettait à les conter, elle en tirait
+les plus jolis effets. Avec cela, l’amour de tout
+ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses,
+de la lumière, de toutes les splendeurs.
+Elle aime les reliquaires et les calices bien ciselés,
+les tableaux et les statues. Elle fait peindre
+à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents :
+elle-même surveille et inspire les peintres.
+La campagne, les fleurs, les eaux courantes,
+un beau jardin, un beau paysage la mettent dans
+le ravissement. Elle remarque, en passant, l’ordonnance
+architecturale d’un château ou d’un
+palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une
+galerie princière et les trésors artistiques qui y
+sont exposés. Amie de toutes les belles choses,
+elle est capable d’en créer à son tour. On vante
+son habileté de main. On admire ses travaux
+d’aiguille, ses broderies et ses tapisseries. Il y a
+même, chez elle, une pointe de sensualité : elle
+aime les parfums et tous les raffinements de propreté
+dont on se piquait alors.</p>
+
+<p>Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus
+tout, un grand besoin d’aimer et d’être heureuse.
+Comme saint Augustin, étudiant à Carthage, il
+lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique
+son engouement pour les romans de chevalerie.
+Que dis-je ! Elle s’émeut au seul mot
+d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien
+que de très pur. Plus tard, adressant à ses filles
+ses suprêmes recommandations, elle leur dira :
+« Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de
+faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment
+et attendrissent l’âme… » J’entends
+bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain,
+d’actes de charité, mais cette âme ardente
+veut qu’il s’y mêle de la flamme et de la tendresse.</p>
+
+<p>Au fond de cette âme, on sent une volonté
+énergique, qui n’aura qu’à rencontrer un obstacle
+pour devenir tout naturellement héroïque. Elle
+n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé
+devant rien, pas même devant l’Inquisition. En
+maints endroits de ses écrits, elle a tenu à bien
+affirmer son courage invincible, — un courage,
+disait-elle, qui allait jusqu’à la dureté. C’est bien
+possible, quoique cette dureté fût prompte à
+s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité
+au sens le plus noble du mot, une réelle
+douceur, mais une douceur toute virile qui avait
+horreur des sensibleries maladives, des fausses
+larmes et des comédies sentimentales ou mystiques.
+Pour guérir une religieuse perdue de mélancolie
+ou abîmée dans des visions fantastiques,
+elle écrivait prosaïquement à la supérieure :
+« Faites-lui manger de la viande !… »</p>
+
+<p>Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque
+est une vraie fille de hidalgo, une
+aristocrate, qui a conscience de la noblesse de
+son sang, qui se sait apparentée aux premières
+familles castillanes et qui compte même un roi
+de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au
+plus haut degré le culte de l’honneur : elle va
+nous en donner, bientôt, une preuve saisissante.
+Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec les
+plus grands personnages. Et cependant cette patricienne
+très fière de sa race n’a aucun préjugé
+nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède des
+personnes de qualité et même l’administrateur
+du diocèse lui firent grief d’avoir accordé l’honneur
+de la sépulture dans une chapelle de son
+couvent, avec le titre de fondateur, à un simple
+marchand nommé Alphonse Ramirez, qui, d’ailleurs,
+avait été le premier bienfaiteur de la communauté.
+« Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas
+grande impression, parce que, grâce à Dieu, j’ai
+toujours plus estimé la vertu que la noblesse. »
+Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie,
+et, quand elle fut religieuse, d’humilité
+chrétienne. Les témoins de sa vie nous rapportent
+que, même lorsqu’elle était prieure, elle
+s’astreignait avec joie aux plus humbles besognes.
+Elle faisait sa semaine de cuisine aussi
+facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses.
+Et Julien d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph,
+nous assure qu’elle y excellait.</p>
+
+<p>Elle se plie à tout avec une souplesse extrême.
+Elle est prête à tout accepter, pourvu qu’elle
+arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui
+domine en elle, c’est la volonté : tout doit céder
+à son désir. « Quand je désire une chose, écrivait-elle,
+il est dans ma nature de la désirer avec
+ardeur. » Comment s’étonner qu’un caractère
+aussi franc, une personnalité aussi richement
+douée se soit affirmée de très bonne heure ?
+Cette aimable enfant dut promener bientôt sur
+le monde un regard aussi avide que curieux.
+Elle ne tarda point à se laisser fasciner par lui, — et
+c’est elle-même qui s’en accuse, avec une
+excessive contrition, peut-être : « Je commençai
+à faire de la toilette, à désirer plaire et paraître,
+à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma
+chevelure, à me parfumer, enfin toutes les vanités
+de ce genre, lesquelles étaient nombreuses, car
+je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas
+mauvaise intention et je n’aurais jamais voulu
+que quelqu’un offensât Dieu à cause de moi… »
+L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain
+que Thérèse entendait rester une honnête demoiselle,
+mais il est non moins certain qu’à cet âge-là,
+probablement à l’époque où elle lisait si
+passionnément les romans de chevalerie, Thérèse
+était devenue coquette. Cela avait dû commencer
+du vivant de sa mère. On discute sur la date de
+la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la
+plus accréditée, c’est que l’adolescente avait tout
+près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice
+mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très
+précoces. Il est fort possible que, dès l’âge de
+douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du désir
+de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses
+fréquentations lui tournaient la tête. Et néanmoins
+cette petite fille coquette et passionnée
+restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son
+destin, soucieuse de ne pas déchoir pour être
+digne du seul Amant qu’elle eût choisi. C’est
+sans doute à cet instant de sa vie que se place
+une anecdote rapportée par doña Maria Pinel,
+religieuse de l’Incarnation. Cette anecdote, la
+carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse,
+Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand
+elle devint orpheline. Une nuit que les deux
+jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans
+doute à travers les petites rues obscures d’Avila,
+tout à coup, au milieu des ténèbres, Thérèse
+s’écria :</p>
+
+<p>— Oh ! ma sœur, si vous saviez quel écuyer
+nous accompagne, vous en seriez ravie !</p>
+
+<p>— Qui donc ? demanda la sœur.</p>
+
+<p>— Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa
+croix !…</p>
+
+<p>Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse,
+remords ou pressentiment ? On n’ose décider.
+Cela, certes, n’a rien de commun avec les visions
+dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà
+elle <i>voyait</i> Celui qu’elle devait tant aimer. Elle
+en était obsédée, même au milieu de ses frivolités
+et au plus fort de ses dissipations. Pourtant c’est
+la note mondaine qui domine dans cette étrange
+exclamation, dans ce cri poussé en pleines
+ténèbres : elle pense toujours à Jésus-Christ,
+mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures
+des Amadis, se le représente sous des traits
+chevaleresques : c’est l’écuyer, le cavalier servant
+qui accompagne sa dame, — un cavalier servant
+qui porte une croix !… Est-il possible de traduire
+une plus pieuse et dramatique idée sous une forme
+plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante ?
+Toute l’Espagne du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle est dans ce cri.</p>
+
+<p>Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et
+ne dépassèrent jamais les bornes permises.
+Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un
+tel remords, elle s’en est accusée en des termes
+si véhéments, se comparant aux plus grands
+pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on
+se demande d’abord avec inquiétude si cette jeune
+orpheline n’aurait pas commis quelque grave
+imprudence. Il suffit de lire la confession de ses
+prétendus crimes pour être pleinement rassuré.</p>
+
+<p>Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements
+de cette grande pécheresse. Pour ne plus
+parler de ses lectures profanes, qu’elle a déplorées
+avec amertume, il ne s’agit en somme que de
+relations frivoles et qui <i>auraient pu</i> devenir
+dangereuses. Thérèse avait des cousins, probablement
+les fils de son oncle, don Francisco de
+Cepeda, qui habitaient une maison contiguë à
+celle de son père. Il paraît même que les deux
+logis communiquaient par une porte intérieure.
+Et ainsi les cousins étaient constamment avec
+leurs cousines. A cause de leur parenté et surtout
+de la proximité des deux maisons, il était très
+difficile de ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse, — elle
+ne s’en cache pas, — se plaisait fort avec
+eux : « Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle,
+à peine plus âgés. Nous étions continuellement
+ensemble. Ils m’aimaient beaucoup, et, sur
+tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais
+la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations
+et à leurs enfantillages, choses qui
+n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut
+d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de
+son mal… »</p>
+
+<p>Quel mal veut-elle dire ? Il est impossible d’en
+apercevoir l’ombre dans ses aveux candides et
+embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie,
+une parente, — probablement encore une cousine, — que
+son père et sa sœur aînée voyaient d’assez
+mauvais œil. Mais pas plus que les cousins,
+on ne pouvait convenablement la mettre à la
+porte. Et pourtant Thérèse nous déclare que les
+conversations et l’exemple de cette fille lui
+faisaient beaucoup de mal. Elle nous parle aussi
+des servantes de la maison qui étaient prêtes à
+lui rendre toute espèce de mauvais services :
+« L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, <i>comme moi
+l’affection</i>. » Affection pour qui ? Pour lequel de
+ses cousins ? Nous connaissons les noms de
+quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre,
+François, Diègue et Vincent. Est-ce Pierre,
+François, Diègue ou Vincent, qui réussit à
+troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle
+une « affection » réciproque, pour reprendre la
+chaste expression de la Sainte ? Toujours est-il
+que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en
+exagère sans doute le danger. Mais, si danger il
+y eut, ce qui la sauva, ce fut, à l’en croire, la
+crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur.
+« Rien au monde, dit-elle, n’aurait pu me faire
+changer en cela. Il n’y avait pas d’amour, de qui
+que ce fût, qui pût me faire fléchir… » <i>Pas
+d’amour, de qui que ce fût !</i> Il semble bien qu’il
+y ait là un aveu, — qu’elle ait répondu, en effet,
+à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons
+nous en rapporter à la parole de cette fière
+Castillane : son honneur sortit intact de cette
+passionnette juvénile… Ce sont là de bien grands
+mots ! Nous allons voir que l’honneur ne fut
+jamais en cause dans cette innocente aventure.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le
+tour que prenait ses relations avec son cousin,
+durent inspirer des inquiétudes à son père. Que
+se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré
+à tous les scrupules d’une dévotion méticuleuse ?
+Ce qui est certain, c’est qu’il prit peur et qu’il
+se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus
+tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle
+avait seize ans accomplis, et la malignité publique
+pouvait jaser sur cette brusque détermination du
+père de famille. On donna pour prétexte que sa
+sœur aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier
+et que, décemment, la cadette, privée de la
+surveillance maternelle, ne pouvait pas rester
+toute seule au logis.</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième
+année de son âge, entra comme pensionnaire au
+couvent de Notre-Dame-de-Grâce.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES</span></h3>
+
+
+<p>Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe
+encore. C’est une vieille et sombre bâtisse, située
+en dehors des remparts et comme accrochée aux
+flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve
+une assez fière mine sous son fardeau de siècles.
+La loggia à colonnes qui précède sa chapelle
+s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être
+d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière
+et, dans le lointain, la ligne onduleuse et tourmentée
+des sierras castillanes. Au sortir des
+petites rues étroites d’Avila, on éprouve là
+comme une impression de délivrance et de dilatation.</p>
+
+<p>Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par
+l’église, semble être une véritable prison. Dans
+un recoin obscur, à droite du chœur, on vous
+montre le confessionnal de la Sainte. C’est une
+espèce de guichet d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i>, creusé dans une rude
+et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et froid,
+il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes.
+On frémit à la pensée des terreurs qui devaient
+assaillir la pauvrette en ce lieu de ténèbres,
+qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule
+de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents
+d’Avila, les confessionnaux, les parloirs
+surtout, ont quelque chose de sinistre.</p>
+
+<p>Au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, comme aujourd’hui encore, ce
+couvent était habité par des religieuses augustines
+cloîtrées. Mais, avec des novices, elles recevaient
+des pensionnaires laïques, recrutées, en
+général, dans l’aristocratie du pays. C’était, en
+même temps qu’un couvent, une pension, une
+sorte de maison de surveillance pour jeunes filles
+nobles, et non une maison d’éducation, au sens
+ordinaire du mot. Thérèse n’était donc point là
+pour son instruction : elle avait seize ans passés
+et il faut croire qu’elle avait appris, au logis
+paternel, tout ce qu’une jeune fille bien élevée
+de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait
+mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle
+fût gardée. Il y avait là une nuance qu’elle dut
+vivement sentir. Elle comprit que son père et sa
+sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience
+n’était pas tranquille, ni son cœur non
+plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle, une
+véritable crise de désolation. Elle passa huit jours
+dans les larmes et le désespoir. Si elle pleurait
+tant, ce n’était point d’être enfermée. Elle nous
+avertit elle-même qu’en ce moment elle était
+lasse de la vie de dissipation qu’elle menait et
+qu’elle n’aspirait plus qu’au repos. Elle pleurait
+parce qu’elle se considérait comme une grande
+pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle
+tremblait que son père n’eût soupçon de son
+innocente amourette avec son cousin. Elle se
+crut perdue, perdue de réputation d’abord, et
+puis perdue à tout jamais devant Dieu. Pour
+concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut
+songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité
+de conscience des âmes marquées pour la
+sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche d’une
+nature virginale et romanesque. La moindre
+défaillance prend alors les proportions d’un
+désastre. L’idée même du péché est une souillure
+ineffaçable…</p>
+
+<p>Dans cette grande détresse, elle ne vit plus
+qu’un remède, qui était de confesser son crime.
+Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du couvent
+et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea
+sainement de ce qui se passait dans cette petite
+âme et il eut le bon esprit de la tranquilliser. Il
+lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce
+qui la tourmentait et qu’en définitive tout serait
+pour le mieux si cela devait la conduire à un
+honnête mariage.</p>
+
+<p>C’était la réponse du bon sens et de la sagesse
+pratique. Mais cette réponse se trompait d’adresse.
+Thérèse, un peu étonnée, ne comprit qu’une
+chose, dans les discours de son confesseur, c’est
+qu’elle devait se calmer et qu’elle n’était point
+aussi criminelle qu’elle l’avait pensé. Quant au
+mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour
+cet état. Elle nous dit même qu’<i>elle le redoutait</i>.
+Et cependant elle avait dû en accueillir l’idée
+comme les autres jeunes filles de son entourage :
+c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait
+accomplir, mais qui n’excitait en elle aucun
+enthousiasme. Et pourtant si elle avait sérieusement
+aimé son cousin, le mariage aurait dû lui
+apparaître dans une perspective enchanteresse.
+Élevée comme elle l’était, — comme l’étaient les
+jeunes Espagnoles d’alors, — elle ne pouvait pas
+imaginer d’autre dénouement de cette intrigue
+galante. Le fait est que, si elle y pensait, c’était
+plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien
+convenir que cette passionnette n’avait pas en
+elle de racines profondes. C’était un entraînement
+juvénile, pur mimétisme sentimental : le besoin
+machinal de faire comme les autres. Et sans
+doute aussi le premier élan d’un cœur qui ignorait
+encore sa véritable voie.</p>
+
+<p>C’est tellement vrai que, si elle eût réellement
+aimé celui qui sans doute se disait déjà son <i lang="es" xml:lang="es">novio</i>,
+elle eût profité de l’indulgence de son confesseur,
+pour continuer ses relations avec le jeune homme, — relations
+d’autant plus passionnantes qu’elles
+devaient se faire clandestines. Thérèse était
+enfermée au couvent. Le <i lang="es" xml:lang="es">novio</i> ne pouvait plus
+correspondre avec elle que par des billets ou des
+messages. Et c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il
+n’est ni grilles ni serrures pour un amoureux.
+Elle dut recevoir ces messages ou ces billets,
+puisqu’elle nous en parle. Mais elle n’y répondit
+point. « Comme il n’y avait pas moyen, dit-elle
+assez rudement, cela cessa bien vite. » Et la nouvelle
+pensionnaire fut tranquille.</p>
+
+<p>Ce qui l’avait ainsi bouleversée, pendant les
+huit premiers jours, c’était la peur affreuse que
+son père se doutât de quelque chose. Or celui-ci
+n’avait rien manifesté. Elle était délivrée de sa
+plus grande crainte. Enfin son confesseur avait
+mis sa conscience à l’aise : elle respirait. A cette
+première semaine d’angoisse et de trouble, succéda
+une période de calme et de détente. Elle se
+trouvait même mieux chez les Augustines que
+dans la maison paternelle. Et cela se comprend
+assez bien, si l’on songe que, chez son père, elle
+vivait dans la compagnie assez bruyante de ses
+neuf frères et de sa plus jeune sœur. Pour elle
+qui eut, dès sa petite enfance, le goût de la solitude,
+cette promiscuité continuelle devait être un
+véritable supplice. Ici, du moins, elle pouvait
+s’isoler et se recueillir, en tout cas vivre dans
+cette paix conventuelle qui, déjà, avait pour elle
+tant d’attraits. Et puis, elle jouissait de la sympathie
+qu’elle inspirait aux religieuses et à ses
+compagnes. Elle sentait la puissance du charme
+qui émanait d’elle. Elle plaisait à tous et à toutes,
+et, comme chez son père, on la traitait, chez les
+Augustines, en enfant gâtée. Parlant précisément
+de son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle écrivait :
+« C’est une faveur que Notre-Seigneur m’a
+faite : je plaisais partout où je me trouvais, et
+ainsi j’étais très aimée… »</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas à obtenir l’affection d’une
+religieuse qui surveillait le dortoir des pensionnaires.
+Celle-ci sans doute fut conquise par les
+façons aimables et enjouées de la jeune fille. Tout
+de suite, elle lui voulut du bien et comme le plus
+grand de tous les biens pour elle, aux yeux de
+cette nonne, ne pouvait être que le salut de son
+âme, elle essaya de l’y acheminer. Ce fut elle
+sans doute qui, la première, parla du cloître à
+celle qui allait en devenir une des gloires. La
+Mère Thérèse de Jésus, reconnaissante d’un tel
+bienfait, nous a conservé, avec le souvenir, le
+nom de cette pieuse initiatrice : elle s’appelait
+Marie Briceño. Et c’est à propos d’elle que la
+Sainte a écrit ces beaux mots : « Elle commença
+à me rendre <i>le désir des choses éternelles</i>. »</p>
+
+<p>Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas là de bien
+grands mots pour une enfant de seize ans, occupée
+jusque là de futilités et de vains bavardages avec
+ses cousins et ses petites amies ? On ne manquera
+pas de dénoncer là une de ces erreurs de psychologie,
+dont on accuse ceux qui racontent leur
+enfance ou leur première jeunesse. On leur
+reproche de prêter à l’enfant qu’ils ont été des
+préoccupations, des idées, ou des sentiments qui
+ne leur sont venus, croit-on, que beaucoup plus
+tard. Et pourtant, ce grand « désir des choses
+éternelles », la petite Thérèse l’avait eu, pour
+ainsi dire, dès le berceau. Rappelons-nous le
+premier geste enfantin, dont elle eût gardé la
+mémoire : elle avait voulu s’enfuir au pays des
+Maures pour gagner le Ciel, — affronter le martyre
+pour obtenir une joie sans fin. Peut-on
+imaginer un plus violent appétit des choses éternelles ?…
+Ce grand désir, elle l’avait perdu dans
+l’effervescence de la puberté. Et voici qu’une
+voix amie la remettait sur la route de son véritable
+destin. Mais la nature se rebellait dans cette
+jeune Espagnole ardente et qui semblait promise
+à d’autres joies que celles du cloître. Elle avouait
+à la surveillante son horreur du couvent. Elle
+en était, nous dit-elle, aussi éloignée que possible…
+Cependant elle devait se rappeler ses
+premiers jeux dans le jardin paternel : elle
+s’amusait, avec son frère Rodrigue, à construire
+des ermitages, ou bien elle jouait à la religieuse
+avec les petites filles du voisinage. N’y avait-il
+pas là l’indice d’une vocation ? Tout cela, sans
+doute, ne laissait pas de la troubler, quand elle
+y pensait, n’ayant guère autre chose à faire dans
+cette oisiveté forcée du couvent.</p>
+
+<p>On devine assez bien les propos qui devaient
+s’échanger alors entre Marie Briceño et la nouvelle
+pensionnaire. La religieuse remarquait que Thérèse,
+après avoir subi un accès passager de
+désespoir, avait l’air, maintenant, de s’acclimater
+à Notre-Dame-de-Grâce et même qu’elle s’y plaisait.
+Elle lui disait :</p>
+
+<p>— Puisque vous vous trouvez bien ici, pourquoi
+n’y resteriez-vous pas toujours ?…</p>
+
+<p>Et Thérèse lui répondait qu’elle ne pourrait
+jamais se plier à la vie austère des Augustines.
+Elle admirait, certes, les vertus de ces saintes
+filles : elle les enviait même ; mais elle se déclarait
+incapable de les imiter. Souvent, à la
+chapelle, elle les voyait, le visage inondé de
+larmes, au milieu de l’oraison, et avec une telle
+expression de béatitude dans leurs regards,
+qu’elle en était toute saisie et vaguement humiliée
+par comparaison avec son propre état.
+Alors elle disait à Marie Briceño :</p>
+
+<p>— Comme je voudrais pleurer, moi aussi !
+Mais j’ai le cœur tellement sec que je pourrais
+bien lire d’un bout à l’autre tout le récit de la
+Passion, sans en tirer une larme ! Ah ! cela me
+fait une très grande peine !…</p>
+
+<p>La sœur du dortoir lui remontrait que ces
+grâces viennent au moment où l’on s’y attend
+le moins. Ainsi, pour elle, ce qui avait décidé
+de sa vocation, c’était un texte de l’Évangile, lu
+par hasard : « Beaucoup sont appelés, mais peu
+sont élus ». Et elle lui disait de quel prix Dieu
+récompense ceux qui sont dociles à cet appel.</p>
+
+<p>De tels propos achevaient de bouleverser l’âme
+troublée de Thérèse. Quelqu’un l’amenait doucement
+à renouer une conversation importune,
+qu’elle avait à peu près écartée pendant ses années
+de dissipation. Encore une fois, la question
+du bonheur, — et du bonheur sans fin, — se
+posait pour elle. Ce bonheur qui n’est accordé
+qu’à quelques-uns, — beaucoup sont appelés,
+mais peu sont élus, — allait-elle le manquer, et
+le manquer par sa faute ? Et la voie la plus sûre
+pour y parvenir, n’était-elle point le couvent ?
+Allait-elle s’en détourner ? Et pour quoi ?… Pour
+de vains plaisirs, bientôt suivis d’une damnation
+éternelle ! Il fallait choisir : le Ciel ou bien l’Enfer !…
+L’Enfer ! tout son être frémissait et se
+révoltait à cette pensée. Elle ne pourra jamais s’y
+accoutumer. Elle éprouvera toujours une véritable
+répulsion à méditer sur l’Enfer ! Et pourtant,
+c’est la Loi, — et même la Loi d’amour !
+Personne ne l’a mieux exprimé que Dante, lorsqu’il
+inscrit ces paroles terribles au-dessus de la
+porte qui conduit à la Cité dolente : « La justice
+anima le Très-Haut qui m’a faite. Je fus l’œuvre
+de la divine Puissance <i>et du premier Amour</i>.
+Avant moi, il n’y eut point de choses créées, et
+moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez
+toute espérance !… » Sans doute Thérèse y
+songeait avec épouvante, lorsque, dans l’église
+des Augustines, elle s’agenouillait devant ce sinistre
+guichet du confessionnal, cette porte étroite
+creusée dans la lourde maçonnerie, épaisse et opprimante
+comme un mur de cachot. Alors, la
+nécessité du salut s’imposait à elle, d’un poids
+écrasant. Elle devait quitter cette vie du monde,
+pour se tourner vers la vie véritable : le cloître
+était l’unique refuge. Mais son pauvre cœur de
+jeune fille aimante et aimée de tous protestait
+contre cette affreuse extrémité. Non ! elle ne serait
+jamais religieuse !… Ou, s’il fallait absolument
+l’être, qu’on lui fît grâce, qu’on lui permît
+de choisir un ordre moins sévère que celui des
+Augustines, — dont la règle pourtant n’était pas
+des plus rudes, — qu’on la laissât, par exemple,
+entrer au couvent de l’Incarnation, où les religieuses
+pouvaient aller et venir, sortir à leur
+guise, recevoir leurs parents et leurs amis ! Justement
+Thérèse y avait une amie de son âge, qui
+avait déjà pris le voile et qui s’appelait Jeanne
+Suarez. Elle l’aimait chèrement. Jeanne l’aiderait
+à supporter les premières rigueurs de la vie monastique,
+elle la consolerait au besoin. Et puis,
+ce couvent de l’Incarnation semble avoir eu, à
+cette époque, un prestige d’élégance auquel la
+jeune fille ne pouvait pas être insensible. C’était
+sans doute le rendez-vous de tout le beau monde
+d’Avila…</p>
+
+<p>Thérèse allait-elle faire comme son amie,
+Jeanne Suarez ? Allait-elle entrer, elle aussi, à
+l’Incarnation ?… Résolution cruelle à prendre !
+Elle reculait avec effroi devant une telle détermination.
+Et notons que ce drame de conscience,
+qui, vraisemblablement, dura des mois, Thérèse
+n’en fit part à personne, pas même à Marie Briceño,
+ni à son confesseur : Qu’on ne dise pas
+qu’on essaya de peser sur sa conscience, qu’elle
+fut endoctrinée par les religieuses, par un confesseur
+fanatique, ou par sa famille, — qu’on jeta le
+trouble dans son esprit par l’épouvante de l’Enfer.
+Tout le travail psychologique, que nous avons
+essayé de résumer, s’accomplit spontanément
+dans l’âme de la jeune fille. Personne n’intervint,
+personne ne la força, sinon Celui auquel
+on ne résiste point et contre l’emprise duquel
+Thérèse luttait désespérément. S’il en avait été
+autrement, elle est tellement sincère qu’elle nous
+l’aurait dit. Mais, si l’on s’en rapporte à ses confessions,
+il faut bien convenir que Marie Briceño
+n’eut d’autre influence sur elle que celui de
+l’exemple et des conversations pieuses. Tout
+le drame du déchirement se passa entre Thérèse
+et Dieu.</p>
+
+<p>Pourtant, à relire le texte de très près, j’ai peur
+d’exagérer ce qu’il y eut de dramatique dans
+ce conflit. Les pages si calmes de la narratrice
+ne donnent pas l’impression, pour l’instant du
+moins, d’une tragédie d’âme. Elle nous dit qu’elle
+se borna à demander aux religieuses de prier
+Dieu pour qu’il daignât l’éclairer sur l’état où
+elle pourrait le mieux Le servir. Mais cela même
+n’est-il pas l’indice d’une conscience angoissée ?…
+Enfin, après que Thérèse eut passé environ
+dix-huit mois chez les Augustines, elle
+tomba malade d’une grave maladie. Il est infiniment
+probable, étant donnés son tempérament
+très particulier et sa sensibilité hyperaiguë, que
+cette maladie, où elle-même voit une intervention
+providentielle, fut la conséquence, non seulement
+de la claustration qu’elle subissait pour la
+première fois, mais de la crise morale où elle
+se débattait depuis son entrée à Notre-Dame-de-Grâce…</p>
+
+<p>Que fut au juste cette maladie, qui paraît avoir
+mis ses jours en danger, — en tout cas, qui inspira
+d’assez vives inquiétudes à sa famille pour
+qu’il ne fût plus question de la renvoyer chez les
+Augustines ? La Sainte, qui, dans son autobiographie,
+s’étend assez volontiers sur ses infirmités
+physiques, ne nous en a absolument rien dit. Et
+pourtant il serait fort important de le savoir.
+Était-ce une maladie ordinaire, ou une de ces
+mystérieuses crises, au caractère si complexe,
+dont elle eut à souffrir plus tard et qui semblent
+consécutives à un grand choc moral ? On voit
+l’intérêt de la question. Quoi qu’il en soit, le péril
+de mort où elle se trouva ne paraît pas avoir
+modifié ses sentiments. Telle elle était à Notre-Dame-de-Grâce,
+telle elle va se montrer à nous,
+pendant assez longtemps encore.</p>
+
+<p>Sans doute, l’idée de prendre le voile la tourmente
+toujours. Mais elle persiste dans son indécision.
+Ce projet héroïque est combattu, en
+elle, par tant d’attraits toujours si puissants !
+On peut même croire que l’obsession du cloître
+a diminué, à ce moment, et qu’elle est reprise
+par le monde : ce qui est assez naturel chez une
+convalescente.</p>
+
+<p>On l’envoya se rétablir à la campagne, dans la
+maison de sa sœur aînée, — celle qui lui avait
+servi de mère, — Marie de Cepeda, mariée à don
+Martin Guzman Barrientos.</p>
+
+<p>Les deux époux habitaient un petit <span lang="es" xml:lang="es">pueblo</span> de
+quelques feux, sur la limite de la province d’Avila
+et de celle de Salamanque, un misérable hameau
+nommé Castellanos de la Cañada. En s’y rendant
+elle s’arrêta chez un de ses oncles, Pierre de
+Cepeda, qui vivait, lui aussi, fort retiré, dans un
+petit village, Hortigosa, à quelques lieues d’Avila.
+Comme tous les membres de la famille, cet oncle
+était un homme profondément religieux et de
+grande piété. Veuf, il finit par entrer dans les
+ordres, et la Sainte nous assure que sa mort fut
+celle d’un élu qui jouit déjà de Dieu. Ses entretiens
+ne roulaient, d’ailleurs, que sur Dieu et sur
+la vanité du monde. De quelle oreille la convalescente
+écouta-t-elle ces pieux propos ? Il est
+probable qu’elle les goûtait médiocrement, s’il
+est vrai, comme elle nous le dit, qu’en ce moment-là,
+elle n’avait pas grande inclination pour
+les livres de piété. Son oncle lui demandait de
+lui faire la lecture et, bien entendu, ce dévot personnage,
+comme le propre père de Thérèse, ne
+lisait que des livres spirituels : « Je n’en étais
+point amie, nous dit franchement la jeune fille,
+mais je feignais le contraire, parce que je me suis
+toujours appliquée à plaire aux autres, si pénible
+que cela fût pour moi. »</p>
+
+<p>Néanmoins, en dépit de ces dispositions plutôt
+frivoles, les paroles de l’oncle et les bonnes lectures
+firent une réelle impression sur son esprit.
+Elle recueillit inconsciemment ces religieuses influences,
+véritables semences de conversion, qui
+n’écloront que longtemps après.</p>
+
+<p>Combien de temps passa-t-elle chez sa sœur et
+son beau-frère ? Quelle fut sa vie à Castellanos
+de la Cañada ? Y fit-elle des rencontres, y noua-t-elle
+des amitiés, qui, elles aussi, influèrent sur
+ses sentiments et sur sa détermination finale ?
+L’imagination a libre carrière pour placer, à cette
+époque de la vie de Thérèse, les plus romanesques
+aventures. La vérité, c’est que cette pénitente
+qui n’a pas peur d’avouer ses fautes, n’a pas fait
+l’ombre d’une allusion à quoi que ce soit de
+pareil. Il est infiniment probable que son existence
+à Castellanos de la Cañada, fut aussi unie,
+aussi dépourvue que possible d’événements sensationnels,
+et qu’elle était partagée tout entière
+entre les soins du ménage et les exercices de
+dévotion.</p>
+
+<p>Il en fut sans doute de même, lorsqu’elle rentra
+chez son père. Elle demeura à la maison paternelle
+pendant plus de quatre années encore. Et
+il paraît bien que, cette fois, elle s’y plaisait.
+Grande fille de dix-huit ans, elle dut s’occuper à
+son tour de la petite Jeanne de Ahumada, sa plus
+jeune sœur. Les aînés, les garçons, quittaient,
+l’un après l’autre, le vieux logis familial, pressés
+de se mettre au service de quelque capitaine et
+de s’embarquer pour les Indes. Il ne restait plus
+que le père et les jeunes frères et sœurs. Thérèse,
+avec ce don de commandement et d’organisation
+qui était en elle, prit en main la direction du
+ménage. Et il y a tout lieu de penser qu’elle s’en
+acquittait si bien que le vieil Alonso de Cepeda
+souhaitait de la garder auprès de lui aussi longtemps
+que possible… Pourtant, le moment était
+venu pour elle de se marier. Des partis lui furent
+sans doute proposés par les membres et les amis
+de la famille, à commencer par son père lui-même.
+Il ne semble pas qu’elle ait seulement
+arrêté sa pensée sur cette idée de mariage. Il
+importe de souligner ce fait, que Thérèse, sortie
+du couvent, a passé quatre ans chez son père, en
+véritable maîtresse de maison, qu’elle a dû
+certainement, avec sa beauté et sa naissance, être
+plus sollicitée que quiconque et que, pourtant,
+elle ne se maria point, — bien plus, qu’elle n’y
+pensa même pas : autrement elle nous l’aurait
+dit, elle se serait plainte qu’on eût contrarié son
+cœur et forcé ses inclinations. Rien de pareil !
+Et c’est un complet démenti à ceux qui prétendent
+que la véritable vocation de Thérèse était
+le mariage et que c’est sa chasteté forcée qui a
+produit ses extases et ses visions. A ce propos,
+qu’on veuille bien songer à une autre Carmélite
+célèbre, à Madame Acarie, devenue la bienheureuse
+Marie de l’Incarnation, qui non seulement
+se maria et donna le jour à plusieurs
+enfants, mais qui eut des extases avant, pendant
+et après son mariage.</p>
+
+<p>Il faut bien que Thérèse ait manifesté, au
+contraire, son désir de ne point se marier, pour
+que son père, comme elle nous le dit, ait conçu
+l’espoir de la garder auprès de lui jusqu’à sa
+mort. Selon les idées du temps, une vieille fille
+ne pouvait que se consacrer au soin de ses parents
+infirmes ou âgés, ou bien entrer en religion. C’est
+à ce dernier parti qu’elle finit par se ranger.</p>
+
+<p>Elle y eut beaucoup de peine. De toute évidence,
+elle était faite pour ce rôle de maîtresse
+de maison. Elle s’y complaisait certainement.
+En outre, elle aimait ses frères et ses
+sœurs et, quant à son père, elle avait pour lui
+plus que de l’affection : c’était de la vénération.
+Tout la retenait donc au logis. Sa carrière de
+vieille fille semblait tracée d’avance : elle
+marierait ses frères et sœurs, soignerait son vieux
+père jusqu’à son dernier soupir et elle finirait ses
+jours comme dame pensionnaire dans quelque
+béguinage, par exemple, au couvent de l’Incarnation,
+où une certaine vie mondaine était tolérée.
+Et pourtant, elle ne fit rien de tout cela. Elle prit
+un autre chemin, parce qu’elle était appelée
+ailleurs et qu’elle le sentait obscurément. Le
+souvenir de ses conversations avec Marie Briceño
+et avec son oncle Pierre, les lectures pieuses
+d’Hortigosa continuaient à l’obséder et à la
+troubler au plus profond de son âme. Alors, elle
+se sentait rendue à elle-même. Elle retrouvait
+son âme d’enfant. Elle nous le dit en propres
+termes : « Je compris la vérité de ce que j’avais
+entrevu, quand j’étais petite, à savoir le néant
+de tout et la vanité du monde. » Et puis la peur
+de la damnation recommençait à la tourmenter.
+Assurer immédiatement son salut, lui apparaissait
+plus que jamais comme une nécessité pressante.
+Le cloître seul pourrait la sauver. Mais
+quelle agonie pour se déterminer à y entrer !…</p>
+
+<p>Ce fut une véritable « bataille », — le mot est
+d’elle, — une bataille qui dura trois mois, qui
+lui donna la fièvre, avec de grandes syncopes.
+Elle avait bien le désir d’être religieuse, puisque
+c’était, à ses yeux, l’unique voie de salut. Dans
+le même moment, elle lisait les lettres de saint
+Jérôme sur l’excellence de la virginité et de
+l’état monastique, — et ces lettres achevaient de
+la bouleverser. Toutes ses idées la poussaient à
+cette résolution extrême, mais elle n’avait pas la
+force de la prendre. Le grand ressort lui manquait :
+l’amour de Dieu. C’est elle-même qui
+l’avoue à deux reprises. Et, d’autre part, son mépris
+du monde, son détachement de toutes affections
+terrestres, n’étaient encore pour elle que
+des idées toutes théoriques, qui ne vivaient guère
+que dans sa tête. Elle ne cessait de le répéter :
+elle adorait son père, elle aimait ses frères et le
+logis paternel. Tout cela, c’étaient des réalités
+très douces à quoi elle était plus fortement
+attachée qu’elle n’avait pu le penser. Aurait-elle
+jamais le courage de briser de tels liens ? Était-ce
+même raisonnable ? N’avait-elle pas beaucoup
+de bien à faire en restant dans le siècle ?…</p>
+
+<p>Ainsi donc, en dehors de ses idées religieuses,
+rien ne l’entraînait vers le cloître. Le couvent,
+elle le connaissait, Dieu merci ! Elle avait vu
+chez les Augustines ce que c’est que la vie
+monastique, et elle s’en détournait avec effroi…
+Et pourtant, malgré son cœur, malgré tout, c’est
+vers le cloître qu’elle s’achemina. La vie s’offrait
+à elle, avec une foule de jouissances, dont elle
+savait le prix, — et c’est le renoncement qu’elle
+choisit. Si la vocation est un appel de Dieu, il
+n’y eut jamais vocation plus impérieuse, ni plus
+cruelle que celle-là !</p>
+
+<p>Finalement, elle se décida à en faire l’aveu à
+son père. Elle lui dit qu’elle voulait être
+religieuse, afin de se lier en quelque sorte à sa
+résolution par point d’honneur : car, l’ayant dit
+une fois, cette Castillane n’était point fille à se
+dédire. Le père accueillit de la façon qu’on pense
+un tel projet. Malgré les instances des proches et
+des amis, que Thérèse avait su intéresser à sa
+détermination, il se montra inébranlable dans
+son refus. Tout ce qu’il put concéder, c’est que
+sa fille se ferait religieuse, si elle voulait, après
+sa mort, mais que, jusque là, elle resterait à la
+maison.</p>
+
+<p>Elle écouta les volontés paternelles avec tout
+le respect qu’on devine. Mais elle sentit que, si
+elle obéissait, elle était perdue à tout jamais.
+Elle se défiait de sa faiblesse, de son cœur surtout,
+que tant de chères habitudes retenaient
+dans le monde. Seul un coup de force pouvait
+rompre toutes ses attaches. « Il faut bien, dit-elle,
+que ce soit Dieu qui m’en ait inspiré le courage.
+Sans lui je n’aurais jamais pu en venir à
+bout !… » Elle eut ce courage. Elle persuada à
+un de ses jeunes frères, qui s’appelait Antoine,
+d’entrer en religion avec elle, — lui chez les
+dominicains de Santo-Tomas, elle chez les carmélites
+de l’Incarnation. Et c’est ainsi qu’un beau
+matin, ils s’évadèrent ensemble de la maison
+familiale et, comme deux fugitifs, s’en vinrent
+frapper à la porte du couvent…</p>
+
+<p>Ce geste décisif, le plus solennel de toute la
+vie de Thérèse, avait été préfiguré, bien des
+années auparavant, lorsque avec son autre frère,
+Rodrigue, elle était partie pour le pays des
+Maures, afin de gagner la palme. Cette fois,
+c’était encore pour la même raison qu’elle partait :
+pour être bien sûre de ne pas manquer le
+bonheur, — et un bonheur, qui, comme les deux
+enfants se le répétaient avec ivresse, devait durer
+« toujours, toujours, toujours… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="small">DEUXIÈME PARTIE</span><br>
+LE DIFFICILE CHEMIN
+DE PERFECTION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je menais une vie très pénible,
+parce que, à la lumière de l’oraison, je
+comprenais mieux mes fautes. D’un côté,
+Dieu m’appelait et, de l’autre, je suivais
+le monde… Je voulais, ce me semble,
+accorder ces deux contraires si ennemis,
+la vie spirituelle et la vie des sens
+avec ses satisfactions, ses plaisirs et ses
+passe-temps. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. VII.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">AU COUVENT DE L’INCARNATION</span></h3>
+
+
+<p>Ce couvent était dans sa première nouveauté
+et, si l’on peut dire, fort à la mode, lorsque Thérèse,
+accompagnée de son frère Antoine, s’en
+vint, en postulante, tirer la cloche de la sœur
+tourière.</p>
+
+<p>Comme le couvent de Notre-Dame-de-Grâce,
+il existe encore : c’est assurément le lieu le plus
+célèbre et le plus visité d’Avila. D’une belle
+coloration méridionale, ce vaste ensemble de
+bâtiments, dominé par les campaniles de la chapelle,
+se développe en dehors des murs, au
+couchant de la ville, dans une dépression de
+terrain, qui prend des airs de vallée et que sillonnent
+des eaux courantes. Quelques arbres,
+quelques verdures un peu maigres forment, çà
+et là, des oasis dans l’aridité et la nudité du
+sol. Il paraît que, derrière les murs, les religieuses
+ont des jardins assez vastes et agréables.
+Mais le grand avantage et le principal agrément
+de l’Incarnation, c’est que, du seuil du monastère,
+on jouit d’une des plus belles vues sur la ville.
+Suivant la déclivité de son acropole rocheuse,
+entre les créneaux de ses vieux remparts et les
+mâchicoulis de ses tours, elle dévale d’un mouvement
+fougueux vers le lit de la rivière, le frigide
+Adaja. De cet endroit, le profil d’Avila, n’était
+la masse rougeâtre de sa cathédrale, apparaîtrait
+comme purement romain, carré, solide, trapu,
+sans nulle fioriture gothique ou mauresque. C’est,
+en tout cas, un fier profil de cité, et le lieu d’où
+on la contemple, un des plus salubres des environs.</p>
+
+<p>Le monastère qu’on y construisit au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle
+était, en réalité, sorti d’un béguinage (<i lang="es" xml:lang="es">beaterio</i>)
+fondé en 1479 par une certaine Elvira Gonzalez
+de Médina. Le bref pontifical, qui autorisait la
+fondation, permettait à ces béates de se rattacher
+au tiers ordre, soit des dominicaines, soit des
+carmélites. Elles optèrent pour le Carmel. C’était
+le moment où les Rois Catholiques expulsaient les
+Juifs d’Espagne : on pouvait faire d’excellentes
+spéculations sur les immeubles abandonnés par
+ces malheureux. Et c’est ainsi que l’évêque d’Avila
+confisqua un terrain appartenant à des Juifs
+exilés, lequel séparait d’une synagogue l’oratoire
+des béates. La synagogue fut désaffectée, transformée
+en chapelle et réunie à l’oratoire. L’ensemble
+forma le béguinage d’Elvire de Médina.
+J’insiste sur ces détails parce qu’ils aident à comprendre
+dans quelle atmosphère de catholicisme
+belliqueux et triomphant naquit et se développa
+sainte Thérèse. Juif ou Musulman, l’ennemi était
+vaincu, mais partout on se heurtait à ses traces.
+Et les vestiges fastueux de sa domination rappelaient
+quelle force redoutable il avait fallu vaincre.</p>
+
+<p>Plus tard, une de ces béates, ayant eu des
+démêlés avec la supérieure du béguinage, se
+retira à Alba de Tormès. La supérieure étant
+morte, elle fut élue à sa place par les béguines
+d’Avila. Cette dévote au caractère combatif s’appelait
+doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée, — et
+l’ambition, — de fonder un véritable couvent
+de carmélites, et, après avoir intenté un procès
+à ses parents, pour les obliger à lui payer sa dot,
+elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors
+des murs d’Avila, un terrain, qui était un ancien
+ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout imprégné
+de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le
+monastère de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Les débuts en furent pénibles et des plus modestes.
+Il y fallut l’assistance pécuniaire du fils
+du premier duc d’Albe, don Gutierrez de Toledo,
+lequel attribua au futur couvent quelques redevances
+qu’il possédait dans le diocèse d’Avila.
+On dut employer pour la construction les matériaux
+les plus modestes. Les murailles de clôture
+étaient, nous dit-on, de simple torchis. Une couverture
+de tuiles, sans voûte ou plafond, abritait
+les bâtiments conventuels, l’église et le chœur.
+Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de
+se sentir chez elles, qu’elles occupèrent le plus
+tôt possible ce monastère improvisé. Par une
+coïncidence qu’ont relevée les historiographes du
+Carmel, la première messe y fut dite le jour
+même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515 :
+de sorte que le couvent avait tout au plus vingt
+ans d’existence, lorsque Thérèse y entra. D’abord,
+on dut y vivre fort misérablement. On avait tout
+juste de quoi manger. En hiver, — et l’on sait
+que les hivers d’Avila sont extrêmement rigoureux, — il
+neigeait dans le chœur et dans l’église.
+La neige tombait sur les bréviaires des religieuses.
+En été, la chaleur devenait accablante.
+Le soleil pénétrait partout dans ces logis mal clos.
+Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés,
+on voyait assez clair pour lire : la lumière entrait
+par les interstices des tuiles. Il faut croire que
+cette installation sommaire s’améliora peu à peu,
+puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa
+cellule, — c’est elle-même qui nous en assure, — et
+puisqu’elle la trouvait si commode.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation, — comme
+toutes les nouveautés, — jouissait
+alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y ajoutait
+sans doute le prestige très ancien de l’ordre
+du Carmel. Aussi les postulantes étaient-elles
+nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y entra,
+le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses, — desquelles
+sans doute il sied de
+décompter un certain nombre de converses et
+de pensionnaires du tiers ordre. De toutes les
+façons, c’était là une population monastique des
+plus imposantes, une véritable ruche féminine,
+dont la ferveur n’était pas uniquement tournée
+vers les choses de dévotion. Le parloir s’ouvrait
+à bien des mondains et à bien des mondanités, et
+l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait
+rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse
+de Ahumada allait garder un pied dans le siècle…</p>
+
+<p>La voilà donc postulante, à son cœur et à son
+corps défendant. Pour se donner courage, elle
+s’est fait accompagner par son jeune frère
+Antoine. Avec sa puissance de persuasion, ce don
+d’entraînement qu’elle eut toujours, elle l’a
+préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se
+faire religieux lui aussi, comme si, livrée à elle
+seule, avec sa résolution chancelante, elle avait
+peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours de
+l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain.
+Mais les Pères de Santo-Tomas, qui entretenaient
+des relations amicales avec Alphonse de
+Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme
+sans l’autorisation paternelle. Il en fut de même
+pour Thérèse à l’Incarnation. Elle s’aperçut un
+peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé
+d’entrer au couvent, de même qu’elle s’apercevra
+à ses dépens qu’il n’est ni facile ni agréable d’être
+une sainte, — mondainement parlant. Les religieuses
+de l’Incarnation ne voulaient pas se
+brouiller avec Alphonse de Cepeda, en lui prenant
+sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres :
+grosse affaire que de nourrir une bouche de plus.
+Elles demandaient une dot, et il paraît bien que
+Thérèse n’était pas riche. De là des tergiversations
+qui durèrent un certain temps et qu’il
+importe de bien souligner, ne fût-ce que pour
+répondre aux allégations tendancieuses de certaines
+personnes qui nous représentent Thérèse
+comme une malheureuse victime jetée au cloître
+malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par
+des confesseurs ou des conseillers qui auraient
+abusé de son ignorance. En réalité, on multiplia
+les obstacles pour l’empêcher d’entrer au couvent.
+Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil
+pendant un assez long temps. Les historiens du
+Carmel nous disent bien qu’on ne lui donna pas
+tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain,
+c’est que les délais durèrent environ deux mois
+et demi, comme nous l’allons voir un peu plus
+loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas
+laissé fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et,
+avant de donner son consentement, il aurait tenu
+à bien éprouver la vocation de sa fille.</p>
+
+<p>Heureusement celle-ci avait des intelligences
+dans la place : d’abord, son amie Jeanne Suarez,
+qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de
+carmélite et aussi une vieille parente, dont elle
+nous parlera dans son autobiographie. D’autre
+part, si nous nous reportons à l’acte de dotation
+publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse,
+nous constatons que la prieure du couvent était
+« la Révérende et magnifique Dame, doña Francisca
+del Aguila » — probablement la sœur ou
+la parente de sa marraine, doña Maria del
+Aguila, — et qu’enfin une des religieuses présentes
+à la signature du contrat s’appelait Francisca
+Briceño, sans doute alliée, elle aussi, de
+cette Marie Briceño, qui était surveillante des
+pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu
+sur la jeune fille la pieuse influence que l’on sait.
+Il est à supposer, d’ailleurs, que les Carmélites
+n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une
+jeune personne qui appartenait à l’une des premières
+familles d’Avila et qui donnait de si brillantes
+espérances.</p>
+
+<p>Enfin, après bien des résistances et des discussions,
+Alphonse de Cepeda se rendit, et l’on signa
+par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte est
+fort long et surchargé de clauses : ce qui nous
+prouve une fois de plus combien l’entrée au
+couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de
+difficultés et combien compliqué le règlement de
+sa situation. Voici les premières lignes de ce
+document, qui est des plus suggestifs et qui nous
+met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène
+de contrat :</p>
+
+<p>« Au nom de Dieu, Amen ! Sachent tous ceux
+qui cet instrument public verront, comment
+étant présent dans le monastère de Notre-Dame,
+Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de
+la noble cité d’Avila, de l’ordre du Carmel, le
+trente et unième jour du mois d’octobre, l’an de
+la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil
+cinq cent trente-six ; étant présentes les révérendissimes
+dames prieure et religieuses dudit monastère,
+réunies en chapitre, dans le parloir dudit
+monastère, derrière les grilles, la cloche sonnée
+selon l’usage et coutume… étant présente avec
+les dites dames religieuses, derrière les grilles
+du parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada,
+fille des seigneurs Alphonse Sanchez de Cepeda
+et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement
+défunte (qu’elle soit en gloire !). Et étant
+aussi présent dans ledit parloir, hors des grilles,
+du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de
+Cepeda, en présence de moi, le notaire public et
+des témoins soussignés… »</p>
+
+<p>Après cela, les différents articles du contrat :
+le père de Thérèse s’engage à fournir, pour la
+nourriture et sustentation de sa fille, 25 mesures
+de pain de rente, moitié orge et moitié froment, — rente
+qui commencera à partir du jour où ladite
+doña Thérèse fera sa profession, ou à défaut
+dudit pain de rente, une somme de 200 ducats
+d’or, soit 75.000 maravédis, au choix dudit Alonso
+Sanchez. Le jour de Notre Dame d’Août de l’année
+1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux
+religieuses les 25 mesures de pain de rente, moitié
+orge et moitié froment, pour la nourriture de
+ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat.
+En outre, il s’engage à fournir un lit muni
+d’une housse, de parements de chevet et d’un
+dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une
+de laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins
+et autres accessoires, plus un lit de sangle, — ensuite,
+pour son vêtement, 2 habits, un de beau
+drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une
+autre blanche, une autre en toile de Palencia,
+2 manteaux, un de drap et un d’étamine, une
+peau de mouton, des coiffes, des chemises, des
+chaussures et les livres dont se servent les religieuses…</p>
+
+<p>Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au
+couvent, Alonso Sanchez de Cepeda doit offrir
+une collation à toute la communauté, avec des
+bougies de cire. Pour le jour de la prise de voile
+il offrira une collation et un dîner et, à chaque
+religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage…</p>
+
+<p>Remarquons cette date du 15 août fixée pour
+le paiement des 25 mesures de « pain de rente »,
+lesquelles représentent les frais de nourriture de
+la postulante pendant son année de noviciat. Elle
+serait donc entrée au monastère, en fugitive du
+toit paternel, le jour de l’Assomption 1536, et
+comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre
+de la même année, près de trois mois se
+seraient passés avant que le père de la jeune fille
+eût donné son consentement et que toutes les
+formalités d’admission eussent été réglées. Cette
+date du 15 août est des plus plausibles pour l’entrée
+de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle
+avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame.
+Il est infiniment probable qu’elle choisit
+à dessein le jour de la fête de la Vierge pour lui
+faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de
+son cœur. Mais on ne saurait trop insister sur
+les délais et les difficultés de toute sorte qu’on
+opposa, tant du côté de la famille que du côté du
+Carmel, à cette héroïque résolution.</p>
+
+<p>Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles
+de la Sainte ont longuement médité sur
+toutes les circonstances de son entrée à l’Incarnation.
+Elles y ont aperçu une foule de traits
+symboliques ou d’intentions providentielles :
+d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire juif, est
+sortie cette grande lumière mystique, qui allait
+rendre au catholicisme déclinant un tel éclat.
+Pour ces pieuses âmes, il y avait là une sorte
+d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui
+rappelait le lien à la fois historique et doctrinal
+entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Une de
+ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque
+chose de providentiel encore dans cet autre
+fait que le monastère de l’Incarnation renfermait
+un si grand nombre de religieuses à l’époque où
+Thérèse y vécut : Dieu avait rassemblé là comme
+une pépinière d’âmes, afin que la Sainte pût,
+dans ce grand nombre, choisir les meilleures collaboratrices
+de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr,
+c’est que le couvent, en dépit des critiques quelquefois
+sévères, et, il faut bien le croire, justifiées,
+que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins
+pour elle un véritable foyer de vie spirituelle :
+c’est là que, pendant de longues années, elle
+s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces
+prodigieuses, dont le monde a parlé…</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son
+dessein. La voici enfin au Carmel et avec le consentement
+de son père. Elle a payé sa dot et elle a
+pris la robe de bure de ses futures compagnes.
+Tout est en règle, tout est prévu dans le plus
+petit détail. Désormais sa vie va se dérouler dans
+un ordre inflexible, du noviciat à la profession
+et de la profession à la tombe. Elle a mis entre
+elle et le monde une barrière qui n’est pas encore
+assez épaisse ni assez infranchissable à son gré.
+Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse
+et encore tout endolorie de ce terrible combat
+contre elle-même. Elle est entrée au couvent
+comme on marche au supplice. Les expressions
+dont elle se sert pour peindre les affres de ce
+grand déchirement sont des plus violentes. Elle
+va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus
+rien dont elle puisse s’épouvanter, ou dont elle
+ne se sente le courage de triompher… Et aussitôt
+après nous avoir fait cet aveu presque désespéré,
+elle ajoute cette phrase déconcertante : « Dès que
+j’eus revêtu l’habit, Dieu me donna un si grand
+contentement d’avoir embrassé cet état, que
+jamais, depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et
+il changea la sécheresse de mon âme en une
+infinie tendresse… »</p>
+
+<p>Elle nous avertit en même temps que personne,
+alors, ne se douta de ce qui se passait en elle.
+Qu’était-ce donc ? Et quel drame intérieur se
+cache derrière ces confessions en apparence
+contradictoires ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE</span></h3>
+
+
+<p>Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien
+l’espèce de satisfaction que Thérèse éprouva à
+prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle
+l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut
+franchi le seuil du couvent : c’était le sentiment
+joyeux d’une victoire sur elle-même, sentiment
+auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine
+gloire, quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie,
+d’en attribuer à Dieu tout le mérite.</p>
+
+<p>La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination
+qui lui a tant coûté. Et, tout aussitôt,
+voilà qu’elle se heurte à des obstacles, qu’elle
+avait certainement prévus, mais qu’elle ne
+croyait pas si difficiles ni si longs à vaincre. Les
+intuitifs et les passionnés s’impatientent de trouver
+les hommes ou les choses hostiles à leurs
+désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois,
+ils en souffrent cruellement… Enfin,
+lorsque tout fut réglé avec son père, ses frères,
+sa famille, le couvent, — et nous n’avons fait
+qu’indiquer les questions d’intérêt passablement
+compliquées, que souleva, pour Thérèse de Ahumada,
+son entrée en religion, — il est assez
+naturel qu’elle en ait ressenti comme une allégresse
+de délivrance. Elle était encore toute
+jeune : vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est
+encore pardonnable à cet âge. Après avoir joué
+si longtemps à la religieuse, voici qu’elle l’était
+pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du Carmel,
+un habit de « beau drap » — nous l’avons
+vu stipulé pour son trousseau — et qui, sans
+doute, ne lui était pas moins seyant que la robe
+orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes
+avaient gardé le souvenir. De nouvelles
+occupations allaient se partager sa journée : les
+mille besognes délicates et compliquées de la vie
+conventuelle. Elle s’y donna avec ravissement, — et
+aussi avec le contentement intime, la satisfaction
+de conscience qu’on éprouve à remplir la
+fonction pour laquelle on est fait. Thérèse nous
+dit elle-même qu’elle était on ne peut plus attentive
+à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée
+pour tout ce qui touchait aux choses de
+la religion. Même les plus pénibles services ne
+la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de
+zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle
+donnait autrefois à la paresse ou au plaisir. Et
+ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme et du
+renoncement lui paraissaient faciles et délicieux.
+Elle goûtait une joie toute nouvelle, une joie
+différente de celle qu’elle avait ressentie à son
+entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle
+s’en étonnait et même s’en épouvantait un peu,
+ne sachant pas d’où cette joie pouvait lui venir,
+et elle ne la comprenait point, tant elle lui semblait
+disproportionnée avec sa cause. C’étaient
+les prémices des grâces dont elle allait être
+comblée : elle n’en avait alors qu’un sentiment
+confus.</p>
+
+<p>Cette période de calme et de modeste félicité
+fut, selon toute vraisemblance, d’assez courte
+durée. Bientôt de grands troubles la bouleversèrent
+et la torturèrent. Ces troubles — il convient
+d’y insister — étaient d’ordre purement
+moral. On blâmait ses excès de zèle. Elle en était
+réprimandée par ses supérieures, sans doute
+aussi critiquée par ses compagnes, — et elle
+avoue qu’elle supportait cela avec peine. Éternel
+conflit des natures supérieures et originales avec
+les médiocres âmes routinières. Celles-là vont
+droit à Dieu, ou à la vérité, à la nature et à la
+vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir
+par les méthodes et les disciplines. Et
+celles-ci ont toujours une tendance à accuser les
+premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que
+la voie directe est des plus périlleuses et qu’il
+est bien difficile, surtout au début, de distinguer
+le présomptueux ou l’hérésiarque de l’orthodoxe
+et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait
+contredite et blâmée par ses compagnes, que
+Thérèse aimait tant se réfugier dans la solitude.
+Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé la solitude.
+Une âme élue ne trouve de joie et de conversation
+véritable qu’en Dieu. Il serait faux de dire
+que Thérèse fuyait ses compagnes : elle avait
+bien trop de charité chrétienne pour leur marquer
+du ressentiment ou de l’éloignement. Et
+puis enfin n’oublions pas qu’elle aimait encore le
+monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières
+et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher
+complètement. Néanmoins, elle s’isolait le plus
+qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation,
+ou elle se retranchait matériellement dans son
+oratoire, ou dans un des ermitages du jardin, et
+là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de
+pleurer sur son indignité et sur des fautes dont
+elle s’exagérait sans doute la gravité. Les autres
+moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient qu’elle
+regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon
+de cette novice au caractère bizarre, qui ne faisait
+pas comme les autres, qui même savait
+mettre quelque chose de personnel dans l’observance
+de la règle commune. Elle se piquait de
+faire très bien tout ce qu’elle faisait et, secrètement,
+elle en attendait des louanges, qui ne lui
+étaient pas toujours accordées. Ainsi, Thérèse
+souffrait dans son amour-propre, comme dans
+ses instincts innés d’indépendance et d’originalité.
+Mais sa souffrance avait des causes plus
+profondes, dont elle eut certainement conscience,
+dès cette époque.</p>
+
+<p>Essayons de voir, d’après ses propres confessions,
+ce qui troublait si fort cette âme de jeune
+fille si avide de bonheur.</p>
+
+<p>Certes, l’amour humain n’a aucune part dans
+ses angoisses. Elle ne pense plus aux relations
+frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux
+cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce,
+essayaient de lui faire passer des messages
+galants : pas la moindre allusion à tout cela dans
+les pages qu’elle a consacrées à cette période de
+sa vie. Telle que nous la connaissons, nous pouvons
+l’en croire avec une entière sécurité. Oh !
+non, elle ne regrette rien du monde et, si elle
+pleure, c’est pour des raisons d’un ordre autrement
+élevé que celles que nous pourrions supposer
+avec son entourage. On démêle qu’à ce
+moment de sa vie, — alors qu’elle avait fait le
+premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait
+encore retourner en arrière, — une seule idée la
+domine. Et c’est l’écrasement de cette idée terrible
+qui lui arrache des larmes : <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, — tout
+est néant. Le monde est une vanité, sinon
+une illusion. Le bonheur véritable ne s’obtient
+que par la négation du monde. Or Thérèse est
+assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore :
+elle n’est entrée au couvent que pour
+étancher cette soif de bonheur… Mais, pour nier
+le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher,
+il faut être soutenue par une grande certitude et
+par un grand amour : c’est qu’il existe une autre
+réalité et que cette Réalité unique est l’unique
+aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme,
+aspire à la félicité éternelle, mais elle ne connaît
+pas encore le véritable amour de Dieu. Elle
+l’avoue en toute humilité : « Je n’avais pas alors,
+il me semble, l’amour de Dieu, comme je crois
+l’avoir eu après que je commençai à faire oraison.
+Mais une lumière me faisait voir le peu de
+valeur de ce qui doit finir et, au contraire, le
+très grand prix des biens qui s’acquièrent par cet
+amour, <i>car ils sont éternels</i>. » Ainsi, comme elle
+n’aimait pas assez Dieu, ces « biens éternels »
+n’étaient guère pour elle qu’un froid concept qui
+ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans saveur,
+sans lumière, ni chaleur, — sans attrait, pour
+tout dire. Au contraire, quelle attirance, quelle
+puissance de séduction dans les biens qui passent,
+dans les jouissances charnelles !… Et sous ces
+gros mots que la Carmélite emploie en toute innocence
+de cœur, gardons-nous de voir autre
+chose que les satisfactions les plus permises :
+elle aime son père, ses frères, ses amis, ceux
+surtout avec qui elle peut avoir des entretiens
+spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de
+conversations : elle sait qu’elle y brille facilement
+et elle accepte assez volontiers d’être admirée
+pour cela.</p>
+
+<p>Mais au fond, que toutes ces affections, que
+toutes ces satisfactions d’amour-propre sont
+vaines ! Thérèse se sent pressée par la vérité
+cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède,
+l’idée qui domine la vie ascétique, et qui,
+à travers les plus douloureuses épreuves, conduit
+au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit
+l’envers de la toile où est peinte la futile image
+de ce monde. Ce monde futile et inconsistant, la
+vraie et seule sagesse consiste à le nier : remonter
+la pente de la Chute originelle, imiter la
+Rédemption. Le Christ incarné s’est abaissé vers
+nous pour retourner vers son Père. L’incarnation !
+Mystère insondable ! Arriver à secouer ce
+poids accablant de la chair, vaincre le courant
+de la Chute, lutter contre la puissance inconnue
+et formidable qui précipite l’âme humaine vers
+l’abîme des sens et la mort de la matière, soulever
+le fardeau des siècles de damnation qui nous
+écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre
+des myriades et des myriades d’êtres entraînés
+par le torrent de la Chute, contre l’humanité entière
+et contre l’univers entier, — quelle entreprise
+à donner le vertige et quelle agonie pour
+celui qui se sent marqué du signe de la sainteté !
+Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée !…
+Justement, lorsque Thérèse affronte pour
+la première fois ce redoutable mystère, elle est
+religieuse au monastère de l’Incarnation, sur
+l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un
+lieu encore tout pénétré des influences charnelles
+de la synagogue. Frappant sujet de méditation
+pour la novice du Carmel ! Nous ne pouvons pas
+avoir la prétention d’entrer dans le secret de sa
+pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui est
+certain, incontestable, c’est l’horreur du monde
+chez cette jeune fille qui le connaissait à peine, — horreur
+combattue, il faut le redire, par la
+persistance, en elle, de certains attachements, de
+certains goûts, qui peuvent nous paraître véniels,
+mais qui n’en sont pas moins contraires à la
+perfection.</p>
+
+<p>On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment
+très fort, qui paraît avoir commandé et orienté,
+dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse :
+l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour
+ainsi dire, de naissance, — rappelons-nous sa
+fuite enfantine à la recherche du martyre et de
+la félicité céleste, — c’est là, chez elle, un des
+premiers et des plus évidents signes de la sainteté.
+Au commun des hommes il faut, pour arriver
+à un pareil sentiment, non seulement le
+spectacle de l’ignominie et de la cruauté foncière
+de la créature, de la stupidité et de la brutalité
+de l’univers mécanique, mais une expérience
+personnelle, douloureuse et mille fois répétée
+de tous les désenchantements et de tous les désabusements.
+Même après cette expérience, nous
+ne comprenons guère les raisons de l’ascète,
+tout ce qui justifie une négation si totale. Nous
+sommes tellement entraînés par le torrent de la
+Chute que nous devons faire un grand effort
+contre nous-mêmes pour parvenir à nous mettre
+sous les yeux cet « envers de la toile » qui est
+l’habituel sujet de contemplation ou de méditation
+pour l’homme de renoncement : la corruption
+congénitale de la Faute, le mal au dedans
+comme au dehors de nous :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage</div>
+<div class="verse">De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Tous nos efforts, toutes nos actions et toutes nos
+pensées immédiatement faussées et dépravées
+par cette malice originelle. Pas un acte de vertu,
+pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement
+sa caricature satanique. Le masque
+grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les
+apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides
+et les plus rassurantes. Cette omniprésence
+du Mauvais se dégageant triomphalement des
+époques les plus platement matérielles, comme
+la nôtre, où le culte d’un univers sans âme et
+d’une raison sans contrepoids ramène le prétendu
+civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et
+à toutes les atrocités de la barbarie : déchéance
+infernale d’autant plus effrayante que la mollesse
+des âmes semble interdire l’espoir de tout remède…
+A côté de ce drame immanent de la
+Damnation, la perpétuelle duperie de « ces plaisirs
+légers » dont on dit qu’ils aident à supporter
+la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise,
+de la tromperie volontaire dont ces plaisirs
+sont faits. L’illusion du souvenir ou du désir qui
+nous fait croire à des fantômes de beauté ou de
+bonheur, toujours situés hors de nos prises. La
+pourriture, l’odeur fétide, le filet saumâtre mêlés
+à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout
+de suite corrompues ou flétries… Oui, pour vivifier
+en nous ces désolantes notions, nous sommes
+obligés de nous violenter, tellement la pleine
+conscience en est rare dans nos esprits, alors
+que, de temps en temps, le sentiment en est si
+cruel, quelquefois douloureux à mourir, dans
+nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la
+tête au-dessus du torrent de la vie d’en bas qui
+nous emporte, une contrainte pénible, et que
+nous ne pouvons pas supporter longtemps, est
+nécessaire.</p>
+
+<p>La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas
+besoin de s’infliger cette contrainte ni de faire
+les expériences amères qui conduisent au détachement.
+Dès le début, par une grâce spéciale,
+elle fut instruite de la duperie du monde. Elle
+fut la lèvre qui se détourne du vase avant même
+d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment
+de l’âme élue, qui devine la déception
+et la catastrophe finale où se précipite la vie
+d’en bas.</p>
+
+<p>Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux
+en finir au plus vite avec cette illusion mauvaise.
+D’un bond s’élancer vers le bonheur ! Mais
+par quels moyens ? Le martyre ! Le Cloître ?… Le
+martyre n’est pas toujours possible, tandis que le
+cloître est toujours ouvert aux volontés intrépides…
+Mais quels délais il oppose aux impatiences
+de la charité et du sacrifice ! Quelles
+minuties, quelles routines de dévotion, sans parler
+de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse
+d’âme des supérieures ou des directeurs
+spirituels ! Enfin, il est des couvents où l’on ne
+se sent pas assez défendu contre le monde, parce
+que la règle y est mal observée, ou trop molle.
+Est-ce que le couvent de l’Incarnation ne serait
+pas dans ce cas ? Thérèse ne pouvait s’empêcher
+d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont
+elle s’affligeait et, à de certains moments, se
+désespérait.</p>
+
+<p>En cette extrémité, elle en vint à envier une
+de ses compagnes, une pauvre religieuse, qui se
+mourait d’une maladie effroyable et dégoûtante.
+Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse,
+son ventre s’était crevé de fistules par où
+elle rejetait les matières que l’on devine. Les
+autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec
+horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire,
+se l’imposait, malgré sa répulsion. Elle enviait
+la patience de la moribonde, et elle demandait à
+Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire
+souffrir et mourir de la même façon, afin d’abréger
+son temps d’épreuve et de la conduire,
+par la voie la plus brève, au bonheur…</p>
+
+<p>C’est après avoir traversé ces agitations et ces
+angoisses qu’elle prononça ses vœux. Peut-être
+cet état de trouble se prolongea-t-il au delà de
+sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait
+douté alors, sinon de l’excellence de la vie monastique,
+du moins de la possibilité de la réaliser
+complètement en un couvent aussi relâché que
+celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme
+léger qui lui échappent, en parlant de ce monastère,
+nous autorisent à penser que, dès cette
+époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle
+prononcer des vœux éternels, sans avoir
+confiance dans la règle qui devait lui permettre
+de les observer ? Il semble bien qu’elle ait eu, au
+dernier moment, cette affreuse tentation. Et
+pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa profession,
+comme il était convenu, un an après
+avoir pris l’habit, le 3 novembre 1537 : c’est du
+moins la date admise par les plus récents biographes
+de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement
+de cette résolution suprême. Elle eut à
+soutenir une lutte intérieure, aussi pénible que
+celle de l’année précédente, pour se résoudre à
+entrer au couvent. Longtemps plus tard, elle se
+souvenait encore de ces affres terribles. Faisant
+allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter
+pour se mettre dans l’obéissance absolue de son
+directeur le Père Gratien, elle ajoute : « Je n’ai
+jamais, ce me semble, <i>pas même pour ma profession</i>,
+éprouvé un tel combat. »</p>
+
+<p>Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles
+intérieurs la rendirent très malade. A ces causes
+morales s’ajoutèrent des causes physiques dont
+elle-même eut conscience. Elle nous dit que le
+changement de vie et de nourriture contribua
+certainement à cette altération toujours plus inquiétante
+de sa santé. Elle avait des maux de
+cœur et des syncopes, qui épouvantaient ceux
+qui en étaient témoins. Très frappées de ces
+symptômes, les religieuses en concluaient que
+Thérèse ne pourrait jamais supporter le régime
+du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment
+pleurer, elles se persuadaient de plus
+en plus que cette nouvelle recrue regrettait le
+monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses
+crises se multiplièrent avec un caractère si alarmant,
+que la prieure renvoya Thérèse à la maison
+paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour
+cela d’être religieuse. La règle de l’Incarnation,
+où la clôture n’était pas absolue, admettait ces
+sorties. Il demeurait entendu que la malade rentrerait
+au couvent dès qu’elle serait guérie.</p>
+
+<p>Les médecins consultés par Alonso de Cepeda
+ne comprirent rien à la maladie de sa fille : c’était,
+en effet, un mal très particulier. Ils finirent par
+l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de
+remède. Alors, en désespoir de cause, on résolut
+de s’adresser à une empirique, une femme qui
+avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités
+avec beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne,
+moitié rebouteuse, moitié sorcière ? On peut se
+l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous
+savons de certain c’est que cette femme habitait
+Becedas, une bourgade, située en pleines montagnes,
+à quinze lieues environ d’Avila. Mais il
+fut convenu que le traitement ne commencerait
+qu’avec la belle saison, pendant l’été de l’année
+suivante. Or on était au début de l’hiver.</p>
+
+<p>De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se
+trouvait pas, alors, à toute extrémité et que sa
+maladie pouvait attendre, — et même longuement
+attendre, puisque des mois se passèrent
+jusqu’à sa cure. D’autre part, cette cure étant
+remise à l’été, il est à supposer que, pendant les
+mois d’hiver, Becedas était difficilement accessible,
+sans doute, à cause du mauvais état des
+chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle
+des eaux au traitement de ses malades, et la saison
+d’eaux ne commençait-elle qu’avec l’été,
+comme c’est ordinairement l’usage. Quoi qu’il en
+soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement
+de troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin
+de Becedas et passa l’hiver chez sa sœur, à Castellanos
+de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez,
+qui l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna
+pendant le voyage et resta auprès d’elle pendant
+tout son séjour à la campagne.</p>
+
+<p>Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses
+firent une première halte à Hortigosa,
+chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse.
+Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en
+religion, lui aussi, s’adonnait plus que jamais
+aux pratiques de la dévotion et aux lectures de
+haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa
+nièce un livre qui détermina chez celle-ci un
+véritable bouleversement intérieur et qui eut une
+influence décisive sur l’orientation de sa vie
+nouvelle. Ce livre, c’était le <i>Troisième Abécédaire</i>
+de Francisco de Osuna, religieux franciscain,
+qui, dans une série de traités mystiques, s’était
+proposé d’exposer le développement et de codifier
+les règles de la vie spirituelle. Des phrases
+comme celle que voici durent être, pour Thérèse,
+une véritable révélation : « <i>Il est possible d’obtenir
+sans trop de difficulté, en cette vie mortelle,
+la communion du Dieu immortel, plus étroite et
+plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un
+ange et un autre, si élevés soient-ils.</i> » On juge
+du retentissement d’une pareille promesse dans
+l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille
+de vingt-deux ans. La route vers ce bonheur,
+auquel elle aspirait depuis si longtemps, lui était
+montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait
+aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience.
+Mais l’amour qui s’adresse à un être lointain et
+inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas à son
+objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable.
+Et voici qu’une voix amie et digne de
+toute confiance révélait à Thérèse que cette
+union est possible dès ce bas monde !… Quel
+rêve ! Elle ne vivait que pour cela. On peut être
+sûr que, dès cet instant, elle se jeta de tout son
+cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique
+Réalité, comme il est l’unique Bien. Dès cet instant,
+elle désira la possession de l’Aimé. Elle la
+désira avidement, instamment, comme un homme
+qui meurt de soif cherche l’eau du puits qui le
+sauvera. Boire cette eau, tout de suite ! tout de
+suite ! autrement, je meurs !… Cette soif brûlante
+ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de
+dévotion. A force de la crier, cette soif, elle finira
+par en faire passer sur nos lèvres et jusque dans
+nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine
+de délices et de pressentiments…</p>
+
+<p>La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de
+perfection, au terme duquel est la suprême joie.
+Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie
+intérieure, elle ne se doute que très confusément
+des épreuves qui l’y attendent. Sans doute pour
+ne pas la décourager dès ses premiers pas, son
+guide franciscain l’assure que ce chemin n’est
+pas trop difficile. Peut-être qu’elle le croit, en
+ces premières minutes d’éblouissement sur le
+seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive
+d’habitude aux débutants de la vie dévote, des
+grâces lui sont accordées pour l’y attirer davantage.
+Elle nous dit qu’elle avait déjà « le don
+des larmes ». Rappelons-nous que, dès son séjour
+à Notre-Dame-de-Grâce, elle le demandait
+à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de
+noviciat, elle avait dû s’exercer à la méditation
+affective et arriver à obtenir ce bienheureux don,
+qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir.
+« J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à
+l’autre tout le récit de la Passion, sans tirer de
+mon cœur une seule larme, tellement je l’avais
+dur et sec… » Maintenant elle pleurait en méditant
+les mystères douloureux. Mais ces larmes
+pieuses ne sont pas seulement de pitié ou d’attendrissement,
+elles sont aussi d’enthousiasme et
+d’exaltation. Il arrive qu’une phrase, un mot prononcés
+à l’improviste et faisant allusion à tel
+mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne
+dans l’âme une émotion qui la transporte et qui
+excède à ce point son habituelle faculté de sentir
+que la chair défaille avec elle et qu’elle fond en
+larmes. Il y a une telle disproportion entre la
+cause fortuite qui a provoqué l’émotion et cette
+émotion même que l’on peut y voir une véritable
+grâce.</p>
+
+<p>Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour
+à la campagne, soit à Hortigosa chez son
+oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa
+sœur et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien
+supérieures à celle-là. Aidée seulement du <i>Troisième
+Abécédaire</i>, elle s’éleva parfois jusqu’à
+l’oraison de recueillement ou de quiétude, et
+même jusqu’à l’oraison d’union, sans cependant
+se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans
+apprécier de telles grâces à leur haute valeur.
+D’ailleurs, ces états nouveaux et extraordinaires
+duraient fort peu de temps, l’espace d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave
+Maria</i>, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une
+chose, c’est qu’elle y goûtait de grandes joies et
+qu’elle en tirait un grand bénéfice moral. Elle se
+fortifiait, en particulier, dans le renoncement,
+au point qu’elle se sentait le courage, — ce sont
+ses propres paroles, — « de fouler le monde entier
+sous ses pieds ».</p>
+
+<p>Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était
+encore bien loin du but. Pour arriver à se détacher
+à peu près complètement du monde, il lui
+faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui
+lui prouvera jusqu’à la plus cruelle évidence
+qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde.
+Cette maladie providentielle ne va pas tarder à
+se déclarer : Thérèse y verra l’exaucement de la
+prière désespérée par laquelle elle avait demandé
+à Dieu de la faire souffrir et même mourir,
+comme cette religieuse de l’Incarnation atteinte
+d’un mal horrible, qui épouvantait toute la communauté.
+Mais, pour l’instant, il semble qu’elle
+ait oublié ce redoutable vœu. Elle est toute à la
+douceur des grâces dont elle commence seulement
+à faire l’expérience. Dans son étonnement,
+elle ne sait pas très bien ce qui se passe en elle.
+Elle sent qu’elle manque de direction spirituelle.
+Il lui faudrait un guide, un confesseur expérimenté
+et savant, capable de l’éclairer et de
+comprendre une âme extraordinaire comme la
+sienne. Pendant de longues années, elle le cherchera
+inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de
+ce désir et son extrême ignorance de tout, voici
+qu’elle s’imagine l’avoir découvert, — avoir
+trouvé ce guide unique, — et cela précisément,
+à Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant
+les mois d’été.</p>
+
+<p>Ici, se place un épisode, à la vérité un peu
+étrange, — du moins pour ceux qui conçoivent
+mal les amitiés mystiques et, en particulier,
+celles de sainte Thérèse, — épisode qui prête à
+toutes les insinuations et qui peut être interprété
+(comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus
+perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement
+les textes, de les « solliciter doucement » comme
+disait Renan, ou même de se jeter avec parti pris
+en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser
+de tels passages de l’autobiographie de la Sainte
+qu’il faut se défier des traductions. Seul, le texte
+original, lu et relu cent fois à la lumière de
+l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou
+d’entrevoir les dessous psychologiques d’une
+confession comme celle-là, à la fois si pudique
+et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non
+averti par les raffinements même de sa sincérité
+et par les extrêmes délicatesses d’une humilité
+et d’une conscience jamais satisfaites.</p>
+
+<p>Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à
+Becedas, Thérèse fit la connaissance d’un prêtre,
+à la vérité sans grande culture (véritable défaut
+à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes)
+mais intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de
+bonnes qualités. Elle se confessa à ce prêtre, fut
+charmée de son intelligence, et, tout de suite,
+avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme,
+elle crut avoir enfin rencontré le directeur idéal,
+dont elle avait tant besoin. Le confesseur, surpris
+d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré
+de respect puis bientôt d’admiration pour cette
+religieuse si jeune et déjà si parfaite. L’admiration
+ne tarda point à devenir une amitié
+fervente, amitié que Thérèse s’empressa de payer
+de retour. Dans son désir de plaire, dans sa
+peur de causer à autrui la moindre peine, elle
+s’y croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de
+ce cousin qui l’avait aimée avant son entrée à
+l’Incarnation, et elle nous le répète à propos de
+ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs
+et fréquents colloques. Ces entretiens ne roulaient
+que sur Dieu, ou sur des sujets spirituels. Thérèse
+s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité
+qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel
+ami que, pour rien au monde, elle ne voudrait
+commettre un péché mortel. Le confesseur lui
+avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent
+pouvoir s’aimer chastement en Dieu. Thérèse ne
+s’en cache point. Elle nous le dit expressément :
+« <i>Je l’aimais beaucoup.</i> » Mais d’un amour qui
+ne cherchait que le bien de son âme. Le prêtre,
+qui se sentait loin d’une telle vertu, finit par lui
+avouer sa propre indignité : depuis sept ans, il
+vivait en concubinage avec une femme du pays,
+et cette liaison causait un grand scandale ; ce qui
+n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte, de
+dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant
+de l’horreur, augmenta encore son affection pour
+lui. « Le pauvre, dit-elle, n’était pas si coupable ! »
+Elle savait son bon naturel et ses intentions
+vertueuses : c’est cette mauvaise créature qui,
+avec ses intrigues et ses maléfices, avait tout
+fait !… Alors Thérèse se passionna pour sauver
+cette âme. Finalement, le prêtre, « pour lui faire
+plaisir », lui livra une petite figure de cuivre que
+cette femme l’obligeait à porter à son cou comme
+une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière :
+« A partir de cet instant, dit-elle, ce fut comme
+s’il s’éveillait d’un grand sommeil, et, se souvenant
+de ce qu’il avait commis pendant ces
+dernières années, il s’épouvanta et s’affligea de
+sa perdition, au point qu’il se mit à la détester. »
+Il rompit sa liaison, changea complètement de
+vie. Un an après, il était mort…</p>
+
+<p>Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme,
+s’intituler : histoire d’une conversion. Mais il
+n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu
+prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes
+s’empresseront d’y constater une belle manifestation
+de sexualité contrariée, de même que
+Charcot et son école, aux temps où l’on croyait
+encore à leurs théories, n’y eussent vu qu’un
+phénomène fortement entaché d’hystérie… Et
+quand cela serait ! Quand il n’y aurait à la racine
+de cette affection toute spirituelle quelque chose
+de purement physiologique (ce qui n’est nullement
+démontré), qu’est-ce que cela peut nous
+faire ? La théologie enseigne que nos passions,
+en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni mauvaises.
+Tout dépend de la fin consciente et volontaire
+qu’on leur propose. C’est cette fin qui donne son
+caractère à l’acte passionnel. Il n’y a de différence
+que dans la fin poursuivie, mais cette
+différence met un abîme entre les deux. Or,
+il est certain que Thérèse, quelles qu’aient été
+d’ailleurs les racines obscures de son affection,
+se proposait alors une fin qui est la négation
+même de l’acte charnel.</p>
+
+<p>Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant
+par la suite sur cette aventure, et peut-être dès
+le premier moment, elle en éprouva de grands
+remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible ?</p>
+
+<p>Il est bien certain, d’abord, que, de part et
+d’autre, il ne se passa rien que de parfaitement
+innocent. La carmélite était fort surveillée. Son
+père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient
+suivie à Becedas. En outre, elle était malade,
+suivait un traitement quotidien et, autant qu’on
+en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait
+mieux que tout cela, elle était défendue contre
+toute faiblesse, par sa volonté de ne pas pécher.
+Et nous savons déjà ce que valaient la volonté
+et le sentiment de l’honneur chez cette fille de
+hidalgo… Malheureusement il ne semble pas
+qu’il en ait été de même pour son ami. Elle
+l’avoue : « Cette grande affection qu’il avait pour
+moi, je n’ai jamais eu l’idée qu’elle fût mauvaise.
+<i>Cependant, elle aurait pu être plus pure…</i> » Et,
+aussitôt après, elle ajoute : « Mais il y eut des
+occasions, où, si je ne l’avais pas mis si complètement
+en présence de Dieu, il aurait péché plus
+gravement… »</p>
+
+<p>Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience
+de Thérèse : elle a donné à autrui l’occasion de
+pécher ! Involontairement sans doute. Pourtant,
+n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins
+étudiée à se faire admirer de ce pauvre prêtre de
+village, qui certainement n’avait jamais rencontré
+une pénitente de cette qualité, surtout si habile
+et si brillante dans ses discours ? N’avait-elle
+pas goûté un plaisir secret à sentir son ascendant
+sur une âme masculine et enfin toute la
+puissance de son charme ? Pis que cela ! Elle
+avait éprouvé une sorte de délectation, d’un
+caractère un peu trouble et équivoque, en tout
+cas un peu étrange chez une jeune religieuse, à
+s’occuper si passionnément de cette louche
+histoire d’amour compliquée de sorcellerie… Et
+pourtant elle avait voulu sincèrement sauver une
+âme, et elle y avait réussi ! Mais Thérèse sentait
+bien que la fin ne justifie pas les moyens et que
+peut-être elle avait été trop loin dans son amitié
+spirituelle pour ce prêtre. Ce sera, longtemps
+encore, sa grande imperfection : elle ne saura
+pas se défendre assez contre les élans de son
+cœur et les scrupules de son amitié. Cette fois,
+elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une
+âme qui lui appartenait déjà tout entière : la
+sienne ! La lecture du <i>Troisième Abécédaire</i>, ses
+exercices de piété à Castellanos de la Cañada ont
+commencé en elle le grand œuvre du renoncement
+total : elle se sentait de plus en plus
+détachée du monde et des créatures. Elle tâchait
+à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut.
+Et voici que, dès son arrivée à Becedas, le démon,
+comme elle le dit, travailla « à décomposer son
+âme. »</p>
+
+<p>Eut-elle conscience, sur le moment même, de
+cette « décomposition » spirituelle, de ce trouble
+où la jetait l’amour excessif des créatures ? Et
+par ces mots il faut entendre une affection
+peut-être dangereuse pour une âme angélique
+comme la sienne, mais assurément exempte de
+tout mal. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de
+sa santé déjà si atteinte ne fit qu’empirer. Le
+traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse
+de Becedas la réduisit à une telle extrémité
+que son père dut la ramener au plus vite à Avila.
+Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison
+trop exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils
+à exaspérer sa maladie nerveuse ? Et tout cela
+joint à la stupide médication de la paysanne
+acheva-t-il de la terrasser ? Quoi qu’il en soit,
+lorsqu’elle rentra au logis paternel, son mal avait
+fait des progrès effrayants.</p>
+
+<p>Consultés encore une fois, les médecins
+prononcèrent qu’elle allait mourir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL
+DU CHRÉTIEN</span></h3>
+
+
+<p>On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa
+vie une malade, ou plus exactement une souffrante.
+Jusqu’à l’approche de ses derniers jours,
+ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais
+état de sa santé. Sans grande confiance dans les
+médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions.
+Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment.
+Elle prend des pilules, des médecines,
+et toute espèce de petits remèdes : des boules de
+gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur
+d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment
+des saignées « larges et plantureuses ».
+Elle a des crachements de sang et des rhumatismes.
+Comment concilier ces faits avec les assertions
+de ses biographes, notamment du P. de Ribéra,
+qui nous la représentent comme une créature
+saine et de tempérament robuste ? On n’a
+pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père : « Le
+teint de roses et de lis », la corpulence, le visage
+rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse
+qui semblait émaner de tout son être ? Il y avait,
+en cette patricienne, une réelle vigueur physique,
+qui lui permettait d’affronter les pires fatigues
+comme de résister aux pires maladies. Elle a passé
+les dernières années de son existence à voyager, — et
+quels voyages ! Par quels chemins et quels
+moyens primitifs de locomotion, dans quelles
+conditions déplorables d’hygiène ! Elle a néanmoins
+triomphé de tout.</p>
+
+<p>Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement
+robuste. Mais cette forte constitution a
+été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles
+et des souffrances presque continuelles,
+au caractère complexe et mystérieux. Ce qui
+semble dominer son état, ce sont des troubles
+nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac
+et les entrailles. Or ces troubles sont
+consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus
+tard, ils seront concomitants de ses extases, de
+ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront,
+en quelque sorte, comme la rançon des
+grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin
+que la maladie la plus grave que la Sainte ait
+subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de
+près de vingt ans ses grands états mystiques.
+Elle était guérie depuis longtemps, quand elle
+connut ces états : de sorte qu’on ne peut raisonnablement
+pas y voir l’envers d’états pathologiques
+singuliers. Il importe d’insister sur ces
+faits, parce que les psychiâtres qui prétendent
+nous expliquer scientifiquement le cas de sainte
+Thérèse, avec leur manque habituel de méthode
+et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller,
+en mettant tous les faits sur le même plan et en
+ne tenant aucun compte des dates : pour eux
+sainte Thérèse était tout simplement une malade, — une
+malade atteinte de troubles nerveux,
+et c’est ce qui explique ses états mystiques.
+Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps,
+lorsqu’elle eut ses visions ; que les
+troubles physiques, — d’ailleurs très passagers
+et suivis de réactions salutaires, — qui accompagnèrent
+ces visions, en paraissent bien plutôt
+la conséquence que la cause, — et qu’enfin
+toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir
+dans sa jeunesse furent très vraisemblablement
+provoquées par de violentes crises morales,
+dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance
+et l’influence profonde sur sa vie intérieure
+et sa destinée entière.</p>
+
+<p>Avant la grande secousse de Becedas, elle avait
+eu deux premières attaques des plus sérieuses :
+la première, au couvent des Augustines, après
+sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son
+cousin, dans tout le désarroi de sa conscience
+épouvantée par la vocation religieuse. La seconde,
+au couvent de l’Incarnation, pendant son
+année de noviciat, après les luttes intimes et les
+angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter.
+Jusque là, elle ne nous parle guère que
+d’évanouissements et de maux de cœur, — ceux-ci,
+il est vrai, si étranges et si violents que,
+dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y
+ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres
+maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage.
+Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près
+de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux
+soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur,
+en tout cas s’adonnait aux exercices de piété,
+faisait des lectures, causait et discutait avec son
+directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle
+voyageait, probablement à cheval ou à mulet :
+ce qui indique une assez belle capacité de résistance.
+En d’autres termes, elle était souffrante,
+mais non pas précisément dans un état critique.</p>
+
+<p>A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda
+point à empirer, très certainement exaspéré par
+le traitement absurde de la rebouteuse qui avait
+promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à
+des massages maladroits et torturants ? Lui fit-on
+absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales
+qui lui étaient contraires ? Tout ce que
+nous savons de cette cure, c’est que, pendant un
+mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de
+son épuisement après un pareil régime : « Au
+bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise
+à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante,
+et la rigueur de ces douleurs cardiaques,
+que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement
+augmenté. A de certains moments,
+il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec
+des dents aiguës, <i>au point qu’on craignait que
+ce ne fût la rage</i>. Dans mon extrême faiblesse,
+car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu
+de boisson, tant mon dégoût était grand, — une
+fièvre continue, un abattement complet, à cause
+de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait
+prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs
+se mirent à se contracter, avec des douleurs si
+insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais
+un instant de repos. <i>Par-dessus tout cela, une
+tristesse profonde…</i> »</p>
+
+<p>C’est alors que son père, désespéré, se décida
+à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne
+comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent
+qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la
+malade. Seulement, comme il sied toujours, pour
+l’honneur de la corporation de donner une explication
+quelconque de tous les cas possibles, ils
+prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.</p>
+
+<p>Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus
+atroces souffrances, elle continua à vivre à la
+barbe des médecins. Cela dura trois longs mois, — jusqu’à
+l’Assomption de l’année 1537. Il faut
+croire que ses tourments lui laissaient quelque
+répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains
+passages du Livre de Job, qu’elle avait lus
+autrefois dans les <i lang="la" xml:lang="la">Moralia</i> de saint Grégoire.
+Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre
+pour prier beaucoup vocalement et peut-être
+pour continuer l’oraison.</p>
+
+<p>Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait
+à se confesser, — et à faire une confession
+très détaillée, <i lang="es" xml:lang="es">muy à menudo</i>, — ce qui, encore
+une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne
+se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle
+avait sa pleine connaissance, — une crise épileptiforme
+(à ce que croient les médecins d’aujourd’hui)
+la terrassa tout à coup. Pendant quatre
+jours, elle fut complètement privée de sentiment
+et offrant à ce point les apparences de la mort
+que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation
+et que des cierges étaient allumés à son
+chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif
+du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut
+toute sa vie, — que lorsqu’elle reprit ses sens,
+elle trouva dans le creux de ses yeux de petits
+grains de cire tombés des cierges funéraires.
+Sans la présence — et aussi la présence d’esprit — de
+son père, qui sut lui prendre le pouls mieux
+que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse
+était prête, une délégation de carmélites venues
+du couvent, réclamait le corps. Le malheureux
+père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette
+hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère
+de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait,
+pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement,
+finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut
+pas que la mèche d’un cierge consumé allait
+mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit.
+Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour
+qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie.
+Autrement, c’était bien la mort, cette fois, — et
+quelle mort ! — pour la pauvre suppliciée…</p>
+
+<p>Elle ressuscita, mais dans un état lamentable…
+« De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il
+me resta des tourments insupportables que Dieu
+seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux
+à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien
+n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse
+qui m’ôtait la respiration ; l’eau même n’y
+pouvait passer. Il me semblait que tout mon
+corps était disloqué et ma tête dans un désordre
+extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même
+comme un peloton : voilà ce que j’étais
+devenue après ces jours de torture, ne pouvant
+remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main,
+ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout
+ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer
+un doigt de ma main droite. On ne savait comment
+m’approcher, parce que j’avais tout le corps
+si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il
+fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux
+personnes tenaient chacune par un bout. Je
+demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries… »</p>
+
+<p>Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence,
+pendant lesquels elle éprouva encore, par
+intervalles, d’intolérables souffrances : elle avait
+la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture.
+Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda
+tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne
+devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune.
+Pendant longtemps, elle ne quitta pas
+l’infirmerie.</p>
+
+<p>Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave
+de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant
+que nous en pouvons juger d’après la description
+qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier,
+aux manifestations très complexes, qu’on peut
+bien rapprocher de phénomènes morbides analogues,
+mais non absolument identiques et qui
+n’en reste pas moins très rare. Les médecins
+d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus : ils n’en
+savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que
+leurs redoutables confrères du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Établir
+un diagnostic sur des textes, — et des textes,
+sans doute très précis, mais dénués de tout caractère
+scientifique, comme ceux que nous avons
+cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire.
+Les uns nous parlent d’hystérie ou de
+névropathie, toutes expressions vagues, qui ne
+servent qu’à masquer une ignorance réelle,
+comme le jargon pédant des médecins de Molière :
+les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences
+malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas…
+C’est se moquer, en vérité. Les autres
+nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite
+suraiguë, ou d’« une chlorose grave, compliquée
+d’une intoxication médicale », ou encore
+de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible,
+mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect
+d’un état pathologique, — nous ne saurions trop
+le redire, — très complexe et très rare. Qu’il y ait
+eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication
+médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas,
+admettons-le. Mais, en même temps, elle avait
+des maux de cœur si violents, qu’on en était
+« épouvanté », des contractions nerveuses qui lui
+mettaient le corps en boule, de la paralysie, des
+attaques épileptiformes ou cataleptiques…</p>
+
+<p>Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas
+analogues : en a-t-on constaté d’aussi complexes ?
+Cette maladie demeure quelque chose de singulier,
+d’anormal et qui, selon toute vraisemblance,
+est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède
+surtout de causes morales. Tous les accès dont
+Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés,
+par de violents états psychologiques. Pour
+ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière
+crise hyperaiguë, une sorte de <i>mal sacré</i>,
+qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction
+à la vie de haute spiritualité qu’elle allait
+mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle
+considère cette maladie dont elle a manqué mourir
+comme une épreuve providentielle destinée
+à la détacher complètement des choses sensibles.
+Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé
+à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse,
+atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses
+l’avaient si fortement frappée. Il est certain que
+cette maladie crucifiante, — et il suffit de se
+reporter à ses propres confessions pour constater
+que ces mots ne sont nullement exagérés, — cette
+maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur
+dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme
+moyen de purification et de libération spirituelle :
+dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il
+y a une volupté suprême dans la souffrance librement
+acceptée pour une fin transcendante.</p>
+
+<p>A en parler humainement, il est non moins
+certain que sa sensibilité sortit extraordinairement
+affinée de cette terrible épreuve physique.
+On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions
+et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de
+l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans
+le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre
+que la sensibilité d’une mystique et d’une
+voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et,
+avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires
+sont privées.</p>
+
+<p>Et pourtant les visions, les « grandes grâces »
+dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que
+beaucoup plus tard, comme si cette âme élue
+voulait nous montrer que, pour mériter ces
+grâces, les souffrances matérielles de la maladie
+ne suffisent pas, — et qu’il y faut encore un long
+entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse
+et l’exercice de vertus péniblement acquises.
+Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement
+guérie et que le reste de sa vie n’a été
+qu’une longue souffrance, coupée par de courts
+intervalles de rémission.</p>
+
+<p>Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle
+resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse
+extrême. Elle était à demi paralysée, percluse
+dans tous ses membres. Quand elle commença,
+non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur
+ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle
+se remit à vivre d’une vie en apparence absolument
+normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait
+à rejeter les aliments. Elle ne peut rien
+prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et
+elle est obligée, avant de se coucher, de se faire
+vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par
+tout autre moyen, — sinon c’est une souffrance
+qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien
+finit par devenir, pour elle, une sorte de
+fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses
+maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie.
+Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra
+résolument dans les voies mystiques. Les grâces
+d’union, les extases et les ravissements furent,
+pour sainte Thérèse, le commencement de la
+guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement
+à la santé. Mais elle eut, à partir de
+cette époque, toute la santé compatible avec un
+organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité,
+quand une sainte cesse de souffrir dans son corps,
+c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.</p>
+
+<p>Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement
+que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne :
+que « la maladie est l’état naturel du chrétien ».
+Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans
+son âme comme dans son corps. La vraie vie
+chrétienne est la négation de celle du monde.
+Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement
+bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder
+aux exigences ni aux agréments de la vie d’en
+bas. Le corps d’un saint est un organisme très
+particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses…
+Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle
+n’est pas plus de ce monde par la chair que par
+l’esprit. Sa pensée favorite : « ou souffrir, ou
+mourir » a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est
+l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable
+de le mériter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son
+pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa
+tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses
+idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle
+s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce
+qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes
+ses forces physiques et de toute sa constance
+d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie,
+qui lui laisse maintenant quelque répit, mais
+dont elle est loin d’être complètement guérie.
+Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses
+vomissements, et elle est aux trois quarts
+paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que
+demander à Dieu le bon usage de la douleur.
+Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle
+goûte la volupté de la souffrance comme moyen
+de purification et comme offrande d’amour : par
+là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé…
+Ah ! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore
+et encore pour Lui !…</p>
+
+<p>La grâce suprême serait de mourir. Mais elle
+voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal.
+Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse,
+d’abord pour souffrir plus courageusement et
+aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est
+enfermée dans ce monastère : le bonheur, — le
+bonheur qui doit durer toujours, — et l’amour
+qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison
+qui, par degrés, y conduit, — voilà ce à quoi elle
+aspire : « Toute mon angoisse, dit-elle, était de
+guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude. »
+Comme tous les vrais ascètes, elle avait un
+besoin physique de solitude et de silence. Or, à
+l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans
+le bruit des conversations, des allées et venues,
+il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer
+les règles d’ascèse que lui avait enseignées
+le <i>Troisième Abécédaire</i>. L’infirmerie dut être
+pour elle un véritable purgatoire, une prison où
+elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée
+d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle
+en sortir ? Les médecins ne savaient
+que la saigner, en la déclarant incurable. En
+désespoir de cause, se voyant « abandonnée des
+médecins de la terre », elle résolut de s’adresser
+à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut
+à des dévotions et à des prières « très approuvées »,
+c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes :
+car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses
+à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont
+particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin, — après
+trois longues années de souffrance, — et
+elle proclame que cette guérison elle la dut à
+l’intervention du grand saint dont elle allait faire
+désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son
+conseiller : saint Joseph…</p>
+
+<p>Pendant tout le temps de cette interminable
+convalescence, elle avait édifié le couvent par sa
+piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le
+plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une
+scrupuleuse charité, au point que les absents se
+savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation
+de personne charitable et discrète s’était
+même répandue au dehors. Son unique distraction
+était la lecture, — mais la lecture de ce
+qu’elle appelle « les bons livres ». Sainte Thérèse
+a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons
+quel secours elle y puisa dans l’exercice de
+l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus
+affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle
+des « bons livres », ces amis sincères qui ne
+peuvent que nous faire du bien, qui donnent à
+notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont
+ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien
+qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se
+préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa
+guérison, il a tout dit : le reste est inutile. On
+peut trouver toute sa nourriture dans l’<i>Imitation
+de Jésus-Christ</i>, ou dans les <i>Confessions de saint
+Augustin</i>. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture,
+la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre
+de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant
+d’eux toute la substance spirituelle dont
+ils sont pleins… Au milieu de ces pieuses
+occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une
+grande crainte d’offenser Dieu, non point par un
+sentiment servile de terreur, mais par une constante
+préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé.
+Son cœur se brisait, — ce sont ses propres
+expressions, — à la pensée qu’elle répondait si
+mal à un tel amour…</p>
+
+<p>Et puis, elle guérit, — et, contrairement à ce
+qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager
+plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa
+piété resta la même extérieurement, mais elle ne
+gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie, — une
+vie qui lui paraissait toute neuve et qui,
+dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait
+une foule d’innocentes satisfactions, sans
+parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient
+devenir dangereuses. Pour bien comprendre les
+dispositions de Thérèse à ce moment de son
+existence, il faut se représenter celles d’une
+convalescente, qui a passé de longs mois et même
+des années parmi les remèdes et les médecins,
+emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur
+de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et
+voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le
+monde ! Elle peut, enfin, être une véritable
+religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer
+tous les exercices de sa condition, prendre part
+à tous les divertissements que tolérait la règle.
+Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue
+au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les
+conversations, les relations mondaines, les
+amitiés particulières lui ménageaient de très
+grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel
+cœur qu’elle put se croire ramenée aux années
+de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son
+adolescence, avant d’être pensionnaire chez les
+Augustines. Ce goût du « divertissement » allait
+même si loin qu’elle en vint à abandonner
+l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse
+de sa conscience pour s’expliquer ses remords et
+les reproches dont elle s’accable : c’était une
+véritable trahison. Elle renonçait au commerce
+intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de
+tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne
+de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit
+un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations
+sophistiques, essayait de la détourner
+de Dieu.</p>
+
+<p>Dès ce moment même, malgré les défaites
+dont elle se payait, elle ressentait vivement
+l’indignité de sa trahison. Elle en était toute
+troublée. Et cependant personne, — à commencer
+par son confesseur, — ne la croyait coupable. Si
+elle ne vivait pas absolument comme toutes les
+autres religieuses, elle ne faisait rien que de
+permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer
+de sa conduite, et même elle nous laisse entendre
+qu’on l’admirait : « On me voyait, dit-elle, si
+jeune encore <i>et malgré tant d’occasions</i>, me
+retirer dans la solitude pour y prier longuement
+et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais
+que de Dieu. Je faisais peindre son image partout.
+J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre
+tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de
+médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences
+de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais
+estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent
+l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait
+autant et plus de liberté qu’aux très
+anciennes religieuses et l’on n’avait aucune
+inquiétude à mon sujet… »</p>
+
+<p>Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un
+sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour
+quel motif aurait-on eu des « inquiétudes » ? Et
+qu’est-ce que ces « libertés » et ces « occasions »
+dont on nous parle ?</p>
+
+<p>Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents
+à cette époque ; et, en particulier, à l’Incarnation.
+Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts
+religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un
+assez grand nombre de filles nobles et besogneuses
+qui n’étaient entrées là que faute de trouver un
+mari et qui vivaient aux dépens de celles qui
+avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui
+entretenaient, à l’Incarnation, une certaine
+atmosphère mondaine, sans parler des laïques
+qui, très probablement, venaient y faire des
+retraites de piété, voire des séjours d’agrément.
+La clôture n’étant pas stricte, les religieuses
+pouvaient aller et venir, rendre des visites au
+dehors, en tout cas elles avaient la faculté de
+sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se
+confesser à des directeurs de conscience choisis
+par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes,
+ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte
+Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains
+de Santo-Tomas, dont le monastère était
+situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y
+rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en
+faire le tour par les faubourgs inférieurs et les
+bords de l’Adaja, — ce qui était un véritable
+petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une
+jeune nonne à demi cloîtrée.</p>
+
+<p>A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir
+sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait
+deux, lesquelles communiquaient par un
+escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était
+plu à orner avec beaucoup de goût et de piété.
+Elle y avait fait peindre des images pieuses,
+surtout celles des saints pour lesquels elle
+avait une dévotion spéciale : saint Joseph, saint
+Augustin, sainte Madeleine, — mais, de préférence,
+la figure du Christ. Dans le jardin du
+monastère, elle avait à sa disposition des ermitages,
+qu’elle se plaisait également à orner et à
+embellir et où il lui était permis de passer de
+longues heures dans le recueillement ou la lecture.
+Enfin ! elle pouvait s’appartenir ! Elle avait
+conquis ce après quoi elle soupirait depuis si
+longtemps : le droit à la solitude. C’était, pour
+elle, une grande douceur et, certainement, le
+plus précieux avantage de la vie monastique…
+En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se
+sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa
+convenance et où nous savons par elle-même
+qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y
+recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires
+du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces
+ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules,
+de véritables <i lang="es" xml:lang="es">tertulias</i>, où Thérèse brillait
+non seulement par sa conversation, mais par
+toute une variété de talents manuels. Elle filait,
+brodait, faisait de la tapisserie : « Le moindre
+talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était
+de réussir au plus haut degré dans les travaux
+de main qui distinguent les femmes. Elle
+exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle
+inventait des chefs-d’œuvre de broderie : c’étaient
+souvent des scènes historiques qu’on ne
+pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la
+plus tendre dévotion… » Que ne donnerait-on
+pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre,
+qui excitaient chez les pieuses filles de
+si tendres sentiments ! Sans doute, dans ces
+scènes et dans ces figures historiques, Thérèse
+déversait le trop-plein des émotions et des
+aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de
+réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus
+tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas,
+à de véritables compositions de lieu, dont le
+Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs
+ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout
+retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà
+un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore
+été tenté par aucun peintre ; la jeune Thérèse de
+Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite
+fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés,
+ses tours, ses couvents et ses églises…</p>
+
+<p>Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne
+sont qu’une parure, — et la moindre de toutes,
+chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle
+donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa
+parole, la séduction qui émanait de sa personne,
+elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque
+l’approchait. Elle avait une influence sur
+les âmes. Non seulement son entretien était plein
+d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais
+elle était poète : elle composait des vers, chantait
+des <i lang="es" xml:lang="es">coplas</i>, prenait part à des tournois de bel
+esprit… On s’explique de cette façon, qu’elle fût
+si goûtée et si recherchée de ceux et de celles
+qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à
+qui elle avait voué une affection fervente, à la
+fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en
+des termes si discrets, qu’il est impossible de
+deviner si ces amis étaient des hommes ou des
+femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume
+ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si
+vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité
+qu’envers Dieu lui-même, — il est impossible
+d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible,
+sinon un certain excès, un certain emportement
+de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à
+propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse.
+Il fallut, croit-elle, « la main de Dieu »
+pour la retenir sur la pente de la dissipation et
+pour la préserver de dangers plus graves… Danger !
+le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses
+habituels raffinements de conscience, la Mère
+Thérèse ne s’exagère pas sa faute ? Ce qu’elle
+nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines,
+admises par d’autres, semble bien lui
+donner raison : « Pour moi, dit-elle, je n’aurais
+voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans
+permission. Avoir des entretiens par le trou
+d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais
+jamais pu me résoudre à de pareilles conversations
+dans un monastère. Et je ne l’ai point fait,
+parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à
+ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup
+de choses : que d’exposer dans une aventure
+l’honneur de tant de religieuses, qui étaient
+bonnes, alors que moi, j’étais si faible, — que
+cela était très mal, comme si les autres choses
+que je faisais étaient bien… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence.
+Ce qui lui donne des remords, c’est seulement, — peut-on
+bien dire le caractère passionné ?
+en tout cas l’exagération de ses amitiés.
+Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait
+vouée à une personne, sans doute de qualité, — grand
+seigneur ou grande dame, — et dont elle
+eut toutes les peines du monde à se déprendre.</p>
+
+<p>Ce fut même à cause de cette personne, à cause
+du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir
+qu’elle eut sa première vision, — mais sans y
+attacher l’importance qu’elle lui attribua par la
+suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus
+de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce
+prodige, elle est tellement habituée à des faveurs
+de ce genre, qu’elle semble en parler comme de
+la chose la plus naturelle du monde : « Un jour,
+dit-elle, me trouvant avec une personne, au
+début de notre connaissance, le Seigneur voulut
+bien me faire comprendre que des amitiés pareilles
+ne me convenaient point, en m’avertissant
+et en me donnant sa lumière dans un si grand
+aveuglement. Le Christ <i>se représenta</i> devant moi
+avec un visage très sévère, me donnant à entendre
+que cela lui déplaisait. Je le vis avec les
+yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais
+voir avec les yeux du corps. Et cette vision
+resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours
+aussi présente après plus de vingt-six ans.
+J’en demeurai très épouvantée et très troublée,
+et je ne voulais plus voir cette personne avec qui
+j’étais… Une autre fois, me trouvant encore avec
+elle, nous vîmes venir vers nous, — et d’autres
+personnes qui se trouvaient là le virent également, — quelque
+chose qui ressemblait à un
+énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le
+sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et
+en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir
+une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis
+comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais
+vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît
+quelque chose de mystérieux que je n’ai
+jamais oublié non plus… »</p>
+
+<p>Voilà deux espèces de visions, assez différentes
+de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément
+en nature, ou en intensité, mais par la qualité
+et la signification. La dernière est une vision
+réelle et l’autre une vision <i>imaginaire</i> : c’est-à-dire
+que celle-ci, celle du Christ, est une image
+<i>intérieure</i>, une pure représentation de l’esprit ou
+de l’imagination (<i lang="es" xml:lang="es">representóseme Cristo delante</i>),
+tandis que la seconde, — celle du crapaud, — est
+extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu
+et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions
+sont très vives, principalement celle du Christ,
+beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle
+avait été perçue par les yeux du corps : après de
+longues années l’image est demeurée toujours
+aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante
+n’est pas sûre de la réalité de la première ni de
+la signification de la seconde. Peut-être cette
+image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée
+par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud
+monstrueux dans un coin du parloir, est-elle
+purement fortuite et, en somme, naturelle…
+A présent, elle incline à croire le contraire. Mais,
+sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement
+qu’elle n’osa en parler à personne, pas
+même à son confesseur : « Ce qui, dit-elle, me
+fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il
+est possible de voir autrement que par les yeux
+du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire
+cela et à me persuader que c’était impossible et
+que je m’illusionnais… Et pourtant il me semblait
+toujours (<i lang="es" xml:lang="es">me quedaba un parecerme</i>) que
+cette vision venait de Dieu et que ce n’était point
+une illusion… »</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut
+très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement
+à renoncer à une amitié qui déplaisait
+à Dieu et que sa conscience, enfin avertie,
+lui représentait symboliquement sous les
+traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle
+n’osait pas avouer à son confesseur les vraies
+raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement
+rassura sa conscience, mais la pressa de
+revoir une personne de cette qualité, qui, bien
+loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y
+ajouter. Thérèse désirait vivement continuer
+ce qu’elle appelle « ces relations pestilentielles »
+et elle aimait beaucoup cette personne : elle se
+laissa convaincre : « <i>Aucune de mes connaissances,
+dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là,
+car j’avais une extrême affection pour elle…</i> »
+Si troublée qu’elle fût par sa double vision,
+elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation.
+Elle reprit ses entrevues et ses entretiens
+avec la personne amie, elle fut plus que
+jamais assidue aux réunions du parloir, avide de
+se produire et de se faire valoir devant les visiteurs.
+Ce fut au point qu’une vieille religieuse,
+sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances.
+Thérèse prit très mal ces pieux avis,
+qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver
+à étouffer complètement les reproches de sa
+conscience, elle se décida à vivre à sa guise,
+c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde
+et même selon ses supérieures. Elle se ménagea
+une petite vie agréable, partagée entre les exercices
+de piété et les distractions mondaines, si
+l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs
+que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation.
+Elle mangeait son « pain de rente » et elle
+vivait pieusement. Ainsi, les années passaient
+doucement dans une médiocrité qui ne convenait
+ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait
+sur elle : Thérèse semblait avoir complètement
+oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent :
+ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour
+elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait
+plus les mots fatidiques qu’elle répétait,
+autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient
+à leurs imaginations enfantines des perspectives
+infinies et fascinatrices : « <i>Toujours,
+toujours, toujours !</i> »</p>
+
+<p>Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus ?
+Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse
+de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui
+éclaire assez bien les sentiments un peu complexes
+et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où
+se débattait Thérèse pendant cette période de relative
+mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte
+que quelques années avant l’entrée de la jeune
+fille au couvent, un chercheur de trésors était
+venu au monastère : ce qui est fort vraisemblable,
+l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement
+d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait
+supposer que les fugitifs avaient enterré leur
+or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte
+du couvent, « y découvrit tout à coup, avec
+des yeux de prophète, un trésor incomparablement
+plus précieux que ceux qu’il cherchait avec
+les yeux de la cupidité humaine : car il annonça
+qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une
+sainte qui porterait le nom de Thérèse… »</p>
+
+<p>La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette
+prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de
+l’Incarnation, nous raconte que « la Sainte Mère
+avait coutume de dire à une autre religieuse,
+nommée doña Thérèse de Quesada :</p>
+
+<p>— « Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte
+Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu
+que ce soit l’une de nous deux… et que ce soit
+moi !</p>
+
+<p>— Plaise à Dieu que ce soit moi ! répondait
+l’autre. »</p>
+
+<p>Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté,
+en un sujet aussi grave, est bien de la jeune
+carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit
+du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir
+devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse
+entraîner par ce courant de frivolité au point
+qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté
+future. Elle en parle comme d’une chose plaisante
+et impossible… Et pourtant ! Si cela
+était ?… Eh bien, si cela était, elle se sent prête
+pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre.
+Elle sait qu’elle est une fille courageuse :
+elle aura le courage d’être une sainte : « Plaise
+à Dieu, dit-elle, que ce soit moi !… » Elle a beau
+savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le
+mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin :
+elle ne dit pas non ! Elle ne refuse pas la palme…</p>
+
+<p>Dans cet état de moindre effort, pour ne pas
+dire de relâchement, alors qu’elle se traînait,
+selon ses propres expressions, par « les chemins
+les plus bas de la perfection », elle fut surprise
+par la mort de son père : c’était, pour cette âme
+aimante, un coup terrible, qui eut une profonde
+répercussion sur sa vie intérieure, sans amener
+toutefois un changement radical de sa conduite.</p>
+
+<p>Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup
+aimé sa fille Thérèse, — et il est certain que
+celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée
+qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour
+quiconque semblait lui donner un peu de son
+cœur : Thérèse avait faim d’amour. Son avidité
+s’égarait dans des affections trop humaines à ses
+yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait
+assez le redire, la ferveur qu’elle apportait
+dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle :
+amour d’âme où se mêlait un véritable
+zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement
+son père en lui enseignant les
+méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait,
+mais elle lui prêtait des livres de
+spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à
+sa propre initiation ; <i>l’Abécédaire</i> de Francisco de
+Osuna, <i>l’Ascension du Mont Sion</i> de Bernardino
+Laredo, <i>le Livre de l’Oraison</i> de Luis de Grenada,
+ou <i>le Traité de l’Oraison</i> de saint Pierre d’Alcantara.
+Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda
+se préparait à bien mourir. Il était constamment
+sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de
+fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père,
+à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques
+où il n’était question que de Dieu. Ainsi se
+passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre,
+au moment où elle montrait un si grand zèle
+pour la conquête des autres âmes, elle-même
+abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et
+aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait
+la conscience trouble. Ayant déserté le service
+de Dieu, — tel, du moins, qu’elle l’entendait — elle
+se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que,
+outre son père, elle s’était mise à catéchiser
+d’autres personnes, en qui elle croyait discerner
+des dispositions pour l’oraison : « Il me semblait
+à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais
+pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait
+l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il
+me donnait de Son service fût perdue, — et ainsi
+d’autres devaient le servir à ma place. Je dis
+cela pour qu’on voie le grand aveuglement où
+j’étais… »</p>
+
+<p>Cependant sa sincérité souffrait de ce que,
+donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le
+mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout
+de penser qu’elle trompait son père, en lui
+laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison.
+Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en
+ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle
+éprouvait toujours ses vomissements, ses accès
+de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques.
+Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait
+suffire au service du chœur et de la chapelle…
+Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon
+Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait
+à sa droiture ! Elle en était un peu honteuse.
+La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse
+suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour
+et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison
+l’âme vraiment zélée.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit.
+Étant lui-même déjà très avancé dans les
+voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir
+si longuement ni si fréquemment avec sa
+fille : l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses
+visites à l’Incarnation, pour se donner tout à
+Dieu.</p>
+
+<p>C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement
+au cours de l’année 1543. Nous ne savons
+rien de son mal, sinon que le saint homme fut
+enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant
+encore une fois son monastère, alla le soigner au
+logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve.
+Malade elle-même, elle devait soigner un moribond.
+Mais l’angoisse de la séparation prochaine
+était pire pour elle que les souffrances physiques.
+Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins
+(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille
+très courageuse) elle sut si bien se dominer que
+personne ne soupçonna ce qui se passait en elle :
+« Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on
+m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie
+allait finir, car je l’aimais extrêmement. »</p>
+
+<p>Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment.
+Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance.
+Il mourut au milieu du <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> qu’il récitait
+avec sa fille… La belle scène, — d’une pureté et
+d’une sublimité toutes chrétiennes ! Avec sa sensibilité
+vibrante, son sens profond de la beauté,
+Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du
+<i lang="la" xml:lang="la">Credo</i>, les traits du moribond se détendirent et
+se fixèrent : « Il resta, dit-elle, comme un ange, — et
+il l’était réellement par la beauté de son
+âme et les dispositions où il mourut. »</p>
+
+<p>Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui
+avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers
+moments, eut, par la suite, des entretiens avec
+Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu,
+qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en
+rapporta de telles choses que la jeune femme,
+sentant son indignité devant un père si saint,
+résolut de tenter un nouvel effort et de changer
+de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui
+révéla l’état de son âme et notamment que, par
+un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné
+l’oraison. Le dominicain la pressa instamment
+d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à
+pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans
+parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés
+mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher
+aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle
+sentait son influence toute-puissante. A travers
+les lignes de sa confession, on démêle que son
+prestige était grand et qu’elle était admirée de
+son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui,
+d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait
+la route pour son œuvre de réformatrice.</p>
+
+<p>Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante
+et incertaine, hésitant toujours entre les petits
+sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et
+la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle
+passa ainsi des années dans cette lutte, incapable
+de se décider. Mais elle estime que l’oraison la
+soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle
+les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner,
+malgré tout, dans leurs efforts : « Persévérez,
+leur dit-elle, dans l’oraison !… O mon Dieu,
+qu’ils consentent seulement à passer deux heures
+par jour dans Votre compagnie, et ils verront
+de quelle récompense vous les payez !… »</p>
+
+<p>Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un
+salaire si magnifique, — et de quelle espèce
+d’oraison s’agit-il ici ?</p>
+
+<p>Il est certain que, dès cette époque, Thérèse,
+de tout son espoir et de toutes les puissances de
+son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison
+qu’elle pratiquait alors appartient au premier
+degré de la vie spirituelle et n’a rien de
+proprement mystique : c’est la plus simple oraison
+mentale, laquelle n’est guère que la continuation
+de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur
+une vérité ou sur un mystère de la foi : « Telle
+fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des
+périls, et telles étaient mes pensées, quand je le
+pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années,
+je me préoccupais moins de faire de bonnes
+réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui
+m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la
+méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé
+affronter la plus rude pénitence que de me recueillir
+pour l’oraison. Et il est certain que le
+démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient
+une force si insurmontable pour m’empêcher de
+faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse
+en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin,
+pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage
+(lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir
+que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme,
+sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement
+Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence,
+je ressentais plus de quiétude et de bien
+que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir
+de prier… »</p>
+
+<p>Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté
+à se recueillir pour l’oraison, même simplement
+pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte
+affreuse et désespérante qui se prolongea pendant
+des années. Il lui était impossible de fixer son
+attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste
+se mouvait difficilement dans l’abstrait.
+Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait
+inapte à « discourir par l’entendement », c’est-à-dire
+à méditer. A tout instant, son attention ou
+sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour
+soutenir sa méditation : « J’ai passé, dit-elle, près
+de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si
+ce n’est en lisant ». Cet état de lutte et de stérilité
+spirituelle ne fut donc pas un simple accident
+dans la vie de la Sainte : ce fut un état
+habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps.
+Lorsque, aux approches de la vieillesse,
+elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute
+vérité : « Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que
+j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus
+de dix-huit dans cette bataille et cette contention
+<i>de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde</i>… »</p>
+
+<p>Cette prétention de concilier Dieu et le monde,
+c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue
+attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et,
+en somme, de son échec dans ses premières tentatives
+d’oraison. Qu’elle ait été impropre à « discourir
+avec l’entendement », nous ne l’admettons
+qu’en faisant la part de l’extrême modestie
+de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle
+absolu à son progrès dans la voie spirituelle.
+Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît
+à brûler les étapes et que la méditation peut être
+inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou
+d’union. Donc la principale raison de son échec,
+aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son
+oraison était imparfaite, à cause des dispositions
+d’âme qu’elle y apportait : elle tenait encore trop
+au monde et ne pouvait se résoudre à rompre
+avec lui.</p>
+
+<p>Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette
+« mondanité ». Je me demande dans quels parloirs
+avaient lieu ces réceptions et ces entretiens
+dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux
+que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de
+l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte,
+sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels,
+où l’on ne peut méditer que sur l’enfer
+et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur
+du monde. En tout cas, nous savons que les
+conversations de la Carmélite avec ses amis du
+dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets
+les plus élevés. La mondanité pouvait entourer
+Thérèse et la tenter : elle-même s’en préservait
+autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses
+de ce monastère si peuplé n’avaient pas une
+conduite absolument exemplaire, il y en avait
+beaucoup d’autres, — et Thérèse leur rend justice, — qui
+menaient une vie toute sainte. Mais,
+même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle
+eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les
+vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce
+n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle
+reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter
+que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des
+pécheurs, au milieu même de leurs égarements :
+toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques
+pieuses, toutes les vertus imaginables, les
+désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien :
+les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si
+nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement
+de nous. Pour arriver aux états sublimes
+où Thérèse parvint dans la seconde moitié
+de sa vie, la volonté humaine est impuissante :
+il faut que <i>Quelqu’un</i> intervienne. Et Celui-là
+choisit son heure, en dehors de toute prévision.
+Il surgit brusquement, comme un voleur…</p>
+
+<p>Il importe de préciser tout cela et de le mettre
+dans une lumière bien nette pour juger à leur
+valeur les explications des théoriciens du subconscient,
+pour qui les états mystiques ne sont
+que le résultat d’un long entraînement et d’une
+auto-suggestion persévérante. Nous venons de
+voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement
+qui a duré vingt années, et la volonté
+la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont
+abouti à rien.</p>
+
+<p>Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette
+absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand
+drame de la vie de Thérèse pendant ces années
+obscures. Évidemment, on ne peut concevoir
+une si longue période de médiocrité, comme un
+perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir.
+Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors
+maintes consolations. Mais ce fut quelque chose
+de pis que la détresse tragique, que la crise où
+l’on croit avoir touché les dernières limites de la
+souffrance : ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire,
+dans l’ornière de ce qu’elle a nommé « le
+chemin le plus bas de la perfection ». Or, tandis
+qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou
+qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre
+Dieu et le monde, les années passent. Elle en
+constate la fuite avec terreur : que de temps
+perdu ! (Elle le croit du moins : elle se rendra
+compte plus tard que cette préparation, même
+imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années
+s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente
+ans, quarante ans, — et le grand Bonheur espéré
+est toujours insaisissable ! L’Aimé, Celui qu’elle
+a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement
+de tout son être, — comme il tarde à paraître !…
+Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle
+va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent
+de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire
+contre cela. Quelle amertume ! Quelle épouvantable
+désillusion !… à moins que… à moins qu’un
+événement catastrophique ne se produise : la
+conversion, à laquelle elle aspire de toute son
+âme.</p>
+
+<p>Nous voici tout près de cet événement, de cette
+crise suprême qui va briser les dernières attaches
+de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant
+d’années de « bataille », comme elle dit, elle va
+se convertir, <i>se retourner</i>, — se retourner vers le
+sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul
+Vrai et le seul Aimable…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="small">TROISIÈME PARTIE</span><br>
+LA CONVERSION</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je ne veux plus que tu converses
+avec les hommes, mais avec les anges. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, chap. XXIV.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">LE CHRIST A LA COLONNE</span></h3>
+
+
+<p>La divine Humanité du Christ dans tout le
+paroxysme de la souffrance, et, en particulier,
+la scène de la Flagellation, — le supplicié attaché
+par le col et les deux mains à un tronçon
+de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets,
+ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes,
+violemment soulevées, comme si le cœur
+allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard
+et doux, aux yeux injectés, aux lèvres
+entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de
+fièvre : cette image, à la fois pitoyable et cruelle,
+est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes
+espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte
+Thérèse. C’est probablement cette image-là qui,
+à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés,
+lui donna une si profonde commotion, détermina
+en elle une exaltation si forte et si continue que
+le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce
+moment, elle fit un grand effort pour s’arracher
+à ce qu’elle appelle « le chemin le plus bas de la
+perfection ». Elle réussit à s’évader de la prison
+de médiocrité où elle languissait. Aidé par la
+grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée
+contre elle-même, un acte dont l’achèvement
+est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir.
+A partir de cette minute solennelle, elle
+marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie
+héroïque pour laquelle elle est faite.</p>
+
+<p>Si l’on veut bien comprendre une telle impression,
+si pénétrante et si déchirante, il faut
+se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire
+et la peinture espagnoles, le mobilier des
+églises et des couvents, ce qui, de toutes parts,
+frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité,
+dramatique et sublime, superposée à la
+platitude et à la bassesse de l’habituelle existence.
+Elle vivait familièrement au milieu de ces figures
+tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a
+lieu de supposer que c’est la statuaire surtout
+qui l’émouvait, — la statuaire polychromée,
+comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet,
+vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie
+est plus près du réel que tous les autres arts
+plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à
+plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante,
+plus capable de donner l’illusion complète
+de la présence et de la vie.</p>
+
+<p>A cet égard, la sculpture espagnole est quelque
+chose de vraiment extraordinaire : c’est peut-être
+la manifestation la plus puissante et la plus
+révélatrice du génie national. De la seconde moitié
+du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle à la première du <small>XVII</small><sup>e</sup>, elle
+s’est maintenue à peu près à la même hauteur.
+Ce long règne manifeste assez sa vigueur et
+qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes
+de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer
+au grand art idéaliste de nos imagiers de
+Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre
+la réalité de plus près : elle est réaliste comme
+l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les
+vrais et grands réalistes, à commencer par sainte
+Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité : elle
+part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas,
+elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle
+aboutit à la plus transcendante où elle se meut,
+semble-t-il, avec la même aisance : de l’enfer
+jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme
+terrestre, — voilà sa démarche, et voilà son domaine.
+Avec une évidente prédilection, cette
+sculpture se sert du bois, — du bois polychromé, — parce
+que cette matière qui peut être fouillée
+plus facilement que la pierre ou le marbre, se
+prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a
+de violent et de passionné dans un corps humain,
+de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur,
+et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou
+de plus élevé dans les mouvements de l’âme.
+Elle part de la triviale réalité pour aboutir à
+l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe
+de la forme que pour émouvoir les âmes :
+c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de
+plus ascétique et de plus orthodoxe.</p>
+
+<p>Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré
+des images, qui serait même, à ce sujet,
+beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare
+en termes très nets : « On doit choisir de
+préférence <i>celles dont la représentation est la plus
+saisissante et porte la volonté à une dévotion plus
+ardente</i>. On doit placer ce motif en première
+ligne et <i>reléguer au second rang l’habileté du travail</i>
+et la valeur de l’ornementation. » Et c’est
+justement pour cela, à cause de ce souci presque
+exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir
+ou d’exalter la dévotion, que ces images
+ont une action si directe et si véhémente sur la
+sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication
+par la plastique, une prédication qui use
+surtout du pathétique pour toucher les esprits à
+travers les âmes.</p>
+
+<p>Comme il convient, le sujet le plus habituel
+de cette prédication plastique, c’est le Christ, et,
+dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel,
+ce qui manifeste de la façon la plus émouvante
+sa mission de Rédempteur : sa Passion, — la
+Passion avec tous ses acteurs et ses figurants,
+les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les
+apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous
+sont représentés par cet art espagnol, avec un
+réalisme implacable qui descend quelquefois
+jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à
+grouper ces personnages autour de chaque épisode
+du Drame sacré. Chaque station du Chemin
+de la Croix a ses figurants traditionnels : c’est ce
+qu’on appelle un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>. Sur un plateau mouvant,
+manœuvré par des porteurs que dissimule une
+tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses
+traits et son costume facilement reconnaissables,
+s’avancent par groupes, forment une longue procession
+dans les rues de la ville. Ces statues de
+bois peint, par leur mimique parlante, leurs
+visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à
+la foule des spectateurs, aux types populaires
+qui se pressent sur tout le parcours du cortège.
+Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle
+et immédiate : l’illusion du temps est abolie.
+Le mystère de la Rédemption s’accomplit
+sous les yeux de la multitude et cela avec une
+telle vérité dans les poses et dans les gestes, une
+telle intensité d’expression et une telle contagion
+de pathétique, que les plus distraits sont obligés
+de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.</p>
+
+<p>Certainement, l’intention plus ou moins consciente,
+qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer
+en face des Musulmans et des Juifs, à la
+fois la nécessité et la réalité de la Rédemption.
+Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient
+été triomphants, où ils conservaient toujours de
+nombreux adeptes et où ils étaient toujours un
+danger, cette affirmation pouvait passer pour un
+moyen de défense ou de prosélytisme. La procession
+des <i lang="es" xml:lang="es">pasos</i> à travers les rues des villes, cette
+figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait
+que proclamer ces vérités catholiques : la
+Rédemption n’est pas une chimère, une creuse
+rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique,
+<i>une chose qui est arrivée</i>. Nous en savons
+heure par heure tout le détail, — et en voici
+l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait
+historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez
+sur lui : ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien
+Testament ne suffisent pour expliquer le
+mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le
+Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la
+Chute originelle, et il est une énigme à lui-même
+et aux autres… Sans doute des réflexions de ce
+genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce
+qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice,
+l’hallucination sanglante que lui impose
+l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent,
+avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les
+phases et toutes les scènes de la Passion, depuis
+celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion.
+Bien entendu, le thème le plus fréquemment,
+le plus amoureusement et le plus pieusement
+traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude
+innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être
+le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu
+d’amour que l’humanité ait jamais poussé…</p>
+
+<p>Dans tous les pays du monde, depuis que le
+Christ est mort, on en a fait par millions et par
+milliards. Il y en a, pour le moins, autant que
+de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste
+sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement,
+tous les crucifix épars dans l’univers
+pourraient se lever et témoigner contre l’humanité
+incroyante, en prouvant que les affirmations
+et les rappels du rachat et du sang versé lui ont
+été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion…
+En vérité, il y a, dans le monde, de quoi
+faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi
+ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du
+Levant au Couchant…</p>
+
+<p>Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a
+su donner à ses crucifix une expression aussi intense,
+ni aussi aiguë que la catholique Espagne.
+Il en est partout d’admirables, depuis les plus
+humbles chapelles romanes perdues dans quelque
+recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne
+jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou
+Cordoue. On en trouve à foison, — et il n’est
+pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur
+d’art, son individualité, sa nuance d’expression
+dans la douleur, le désespoir, la résignation,
+ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté,
+l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires
+que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque,
+supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de
+Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un
+de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée
+à ses pieds.</p>
+
+<p>A gauche de la grande nef, dans une chapelle
+latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un
+autel assez ordinaire : un misérable corps de
+supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont
+il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique,
+plus décharné le coffre de la poitrine saillant
+sous la peau zébrée de coups de fouet. La
+tête morte est comme tranchée : elle pend sous
+une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent
+presque jusqu’à la ceinture, — et cette
+chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion
+d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de
+la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean
+et se renverser le cou, pour bien voir cette tête
+écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce
+visage à la fois humain et divin, il exprime surtout
+le repos, — un repos, si l’on peut dire, harassé,
+anéanti, comme après une longue, une
+très longue étape de souffrance, dont on désespère
+de toucher le terme. Enfin ! il est arrivé au
+sommet de son Calvaire et il expire en arrivant :
+il se repose dans le sacrifice suprême, la mort
+de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même,
+en ce qu’elle a d’individuel, de charnel
+et de périssable. Nul commentaire plus saisissant
+aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur
+les affres de la Nuit obscure, la mort des sens
+et la mort de l’esprit…</p>
+
+<p>Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque
+est un énergique stimulant de la sensibilité, de
+l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas
+besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à
+l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par
+un concours de circonstances naturelles et providentielles,
+elle se trouve, un jour, un moment,
+dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion
+éprouvée, loin d’être passagère, peut être
+le point de départ de toute une vie nouvelle.</p>
+
+<p>Thérèse était certainement dans des dispositions
+semblables, lorsqu’elle rencontra cette
+image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable
+tempête de repentir. Elle nous a assez dit
+elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse
+elle se débattait alors. Prise entre le monde et
+Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais
+il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi
+moral. Depuis de longues années, et, on
+peut le dire, depuis son entrée au couvent, — il
+y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela, — elle
+remettait sans cesse au lendemain sa conversion
+totale. Elle avait fini par faire de cette
+inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel
+où elle se laissait aller et s’éternisait, avec,
+parfois, des sursauts brusques de ferveur et de
+pieuses résolutions. Peut-être, au moment où
+nous sommes, traversait-elle une de ces crises de
+ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au
+texte de ses confessions, il est plus vraisemblable
+de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude,
+« fatiguée de la lutte et aspirant au repos,
+mais sans y pouvoir atteindre… » Pas d’exaltation :
+au contraire, une sorte de dépression résignée,
+sans grand espoir d’en sortir.</p>
+
+<p>Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et
+que la force lui fut donnée… Un beau jour, elle
+entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet,
+que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement
+ait eu lieu<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ribéra l’affirme expressément,
+et les termes dont elle-même se sert paraissent
+justifier cette interprétation… Elle entre, — et
+brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur,
+ce cœur douloureux et si sensible qui continuait
+à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête
+sur le seuil : la Sainte Humanité du Seigneur,
+comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre
+étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire !
+Était-ce un Christ à la Colonne, ou un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce
+homo</i> ? Peu importe : l’effet est indubitable. Elle
+vit un homme émerger des ténèbres, — un supplicié
+couvert de plaies, ruisselant de sang et de
+sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise.
+Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue,
+destinée à une fête ou à une procession qui se
+préparait au couvent… La première stupeur et,
+sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse
+regarde et elle est saisie par le réalisme de
+cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une
+chose vivante et palpitante : le Christ saignant et
+douloureux subit sa passion devant elle : « <i>C’était
+Lui</i>, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec
+une expression si dévote qu’en le regardant, je
+fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement
+cette image représentait bien ce qu’il a
+souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal
+qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla
+que mon cœur se fendait, — et je me jetai à Ses
+pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne
+fois la force de ne plus L’offenser… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir Appendice, <a href="#app2">II, p. 373</a>.</p>
+</div>
+<p>Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans
+un sens équivoque et bassement physiologique !
+Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé
+tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels
+qui auraient pu influencer une autre âme que
+celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout
+cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié,
+dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses
+regards, elle ne voit que le <i>mal</i>, — le mal originel,
+la faute de l’homme, la Chute, qui a causé
+de telles plaies. Et, en même temps, l’<i>amour</i>,
+l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a
+accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu.
+Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant
+adressé à son ingratitude, et ensuite un
+prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption.
+Sans doute, en ces minutes de repentir et
+d’adoration, elle approfondit ce mystère comme
+jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait :
+l’homme précipité par sa faute dans la mort des
+sens et de la matière, la chute sans fin et sans
+issue ; pour contrebalancer le poids d’un monde
+qui se précipite de lui-même vers les ténèbres
+d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant
+que le monde, — une part de Dieu, le Fils même
+de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la
+Chute, elle fait pencher le plateau de la balance
+et ramène vers les hauteurs le monde vaincu.
+Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se
+nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre
+à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas
+le courage de se nier à son tour par la pénitence,
+la mortification, toutes les vertus qui sont la
+mort du péché ?…</p>
+
+<p>Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien
+elle se sent encore loin du but, — ce but
+vers lequel elle est en marche depuis si longtemps !
+Elle contemple sa vie imparfaite, elle
+voit les concessions qu’elle fait au monde et combien,
+en somme, elle lui est encore attachée. Ces
+liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les
+rompre ? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument
+dans une autre vie ? Elle pleure, elle se
+fond en larmes. Elle demande instamment au
+Christ d’exaucer le vœu de toute son âme ; elle
+demande à tous les saints, qui sont ses habituels
+intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier,
+à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité
+de se comparer…</p>
+
+<p>C’est au milieu de ces agitations de sentiment
+et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les
+<i>Confessions</i> de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle,
+lui fut mis par hasard entre les mains. Elle
+ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait
+pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout
+conduit… Un jour, elle tombe sur la fameuse
+scène du jardin, — ce jardin de Milan, où Augustin,
+terrassé par la grâce, sentit se briser en
+lui les suprêmes résistances de ses passions et
+toute sa volonté redevenue souveraine bondir à
+l’appel d’une voix mystérieuse… Mais cela,
+c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours
+de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de
+Monique, dans cette âme pénitente et encore
+toute chaude du péché. Quel retentissement
+avaient dans son cœur les phrases enflammées
+du rhéteur de Carthage : « Jusques à quand ?
+Jusques à quand ?… Demain ! Demain ? Pourquoi
+pas tout de suite ? Tout de suite ! Sans plus tarder !… »
+Comme ce langage était le sien ! Comme
+c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait
+du plus profond de son être ! Mais qu’il est cruel
+d’avoir à se vaincre soi-même : « Oh ! dit-elle,
+que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle
+avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle
+pas pour la reconquérir !… »</p>
+
+<p>Combien de temps dura cette nouvelle « bataille » ?
+Il semble bien qu’elle fut courte autant
+que décisive. Les effets de la double grâce dont
+Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point
+à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se
+mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir
+vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ :
+« Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus
+longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des
+mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais,
+tout de suite je me retournais avec amour vers
+Sa Majesté… » Mais, ces « occasions », elle
+n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute
+liaison : il lui faudra un certain entraînement.
+Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient
+d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution
+triomphera.</p>
+
+<p>Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous
+encore qu’à cette époque Thérèse a quarante
+ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle
+a osé former pour la première fois le vœu d’être
+parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment.
+Les gens qui se piquent de tout expliquer, en
+psychologie, par de bonnes raisons « scientifiques »,
+ne sont point à court d’arguments. Il
+serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons,
+d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en
+émouvoir… On nous fait remarquer que cet âge
+de quarante ans, c’est l’âge critique pour la
+femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que
+l’envers d’une crise « sexuelle » : voilà le grand
+mot lâché, — et l’on demande pardon au lecteur
+d’être forcé de le prononcer en un tel sujet… Le
+comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres
+affirment dogmatiquement que Thérèse
+était « asexuée », comme Jeanne d’Arc, nous
+disent-ils, qui était soustraite à la périodicité
+sexuelle. On se demande sur quel fondement
+« scientifique » peuvent reposer de telles affirmations
+et l’on somme ceux qui les soutiennent
+de produire les témoins qui y ont été voir et qui
+se portent garants de choses pareilles, — c’est-à-dire
+de secrets tout intimes et à peu près inviolables.
+Seul, en ces matières, le témoignage de
+l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa
+véracité absolue, mérite d’être pris en considération.
+Mais, justement, les saintes ne peuvent être
+que muettes sur des matières de ce genre.</p>
+
+<p>Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là ?
+Admettons qu’il y ait à la racine de ces états
+d’âme quelque chose de physiologique : sainte
+Thérèse elle-même reconnaît que, du moins
+au début de la vie spirituelle, les mouvements
+affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont
+pas toujours absolument purs de toute contamination
+charnelle. Mais répétons-le une fois
+pour toutes : l’âme humaine n’est pas double.
+Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour,
+elle n’a pas deux langages pour l’exprimer.
+Dieu est aimé du même cœur que sa créature.
+Il est aimé par l’individu tout entier, corps
+et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour
+humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un
+et l’autre s’adressent, — et cette fin ou bien
+change radicalement, ou bien commande la nature
+des sentiments qu’elle provoque. Une façon
+infaillible, pour le croyant, non pas même de
+faire évanouir immédiatement un état mystique,
+mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y
+mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce
+sont deux états essentiellement incompatibles.
+L’un est la négation de l’autre.</p>
+
+<p>Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître ;
+sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la « sainte
+Humanité » du Christ. Mais si, un seul instant,
+une pensée charnelle s’était glissée dans son
+amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite
+sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire
+elle-même ce que fut cet amour : « Pour ce qui
+est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon
+entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais,
+au grand jamais, je ne pus me les représenter
+par images. J’étais si peu capable de me
+figurer les choses par l’entendement que, si je ne
+les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne
+me servait à rien, bien différente en cela d’autres
+personnes qui peuvent se faire des représentations
+où elles se recueillent. Pour moi, tout
+ce que je pouvais faire, <i>c’était de penser au Christ
+en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai
+jamais pu me le représenter</i> : en vain, je lisais
+sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme
+un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler
+avec une personne et voir qu’il est avec cette personne,
+parce qu’il sait certainement qu’elle est là, — oui
+je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle
+est là, — mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait
+quand je pensais à Notre-Seigneur… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, nulle trace de délectation morose
+dans cette évocation de la sainte Humanité : <i>elle
+ne La voit pas</i>, ni des yeux du corps, ni des yeux
+de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée
+qui sert de support à la méditation et qui, bientôt,
+se transformera dans le sentiment vif d’une
+Présence spirituelle.</p>
+
+<p>L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant
+toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un
+doute. Elle nous en a parlé dans des termes
+d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le
+soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne
+foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs
+pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des
+armes à l’adversaire : le texte original dément
+toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On
+a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes
+d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité
+magnifique, on ne trouve, en fin de compte,
+que la nature angélique la plus extraordinaire, — vrai
+miracle de pureté. Thérèse nous révèle,
+dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la
+vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne
+peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions
+des hauts états surnaturels, la virginité
+n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient
+pas la noblesse et la grandeur, — le signe d’élection, — qu’il
+y a, dans certains cas presque miraculeux,
+à être affranchi d’une loi qui courbe vers
+la terre les hommes avec les bêtes.</p>
+
+<p>L’instinct sexuel ! Il s’agit bien de cela avec
+une sainte Thérèse ! Ce qui fait son tourment,
+dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile
+conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul
+Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste,
+d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids
+concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la
+Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle
+chose pâle et morte qu’une idée au regard de
+l’émotion ou du sentiment qui nous met en
+possession du réel ! Et combien le cœur est plus
+divinateur que l’intelligence ! Pour parvenir à
+cette possession de la Réalité unique, qui est
+l’unique Amour, il faut se donner tout entier à
+cet amour, renoncer absolument à celui des
+créatures, bien plus : nier ce monde sensible et
+intelligible, avec « ses infinis qui vous étreignent
+de toutes parts », — oser faire ce saut dans
+l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates
+et certaines, quoique toujours incomplètes
+et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur
+lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais
+même quand on a la certitude entière de ne pas
+se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement
+et un tel retournement, — l’audace d’une
+telle négation ! C’est proprement la sainteté.</p>
+
+<p>Cette audace, Thérèse commence à la sentir en
+elle. Elle se sent forte et pleine de confiance,
+parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire
+à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé
+par ce pressentiment pour concevoir un pareil
+dessein. Elle en a nettement conscience : « Avec
+une nature comme la nôtre, écrit-elle, <i>il nous est
+impossible, selon moi, d’avoir le courage des
+grandes choses, si nous ne comprenons pas que
+nous sommes favorisés de Dieu</i>. Car nous sommes
+si misérables, si inclinés vers les choses de la
+terre que nous ne pourrions pas détester réellement
+tout le terrestre et nous en détacher, si
+nous ne comprenions que nous avons quelque
+prise des choses de là-Haut… » Mais cette ambition
+n’est-elle pas entachée d’orgueil ? Non, dit
+Thérèse, car l’humilité en est le fondement :
+« La bannière de l’humilité doit toujours marcher
+au-devant de nous, afin de nous faire comprendre
+ne les forces ne viendront pas de notre fond.
+Toutefois, nous devons avoir une idée juste de
+cette humilité… » Et plus loin : « Dieu demande
+et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles
+soient humbles et ne se confient nullement en
+elles-mêmes. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans ces dispositions, — avec le « courage des
+grandes choses », — elle va reprendre plus ardemment
+que jamais sa chasse au bonheur, elle
+va tenter d’<i>expérimenter Dieu</i>.</p>
+
+<p>Quelle folie, semble-t-il ! Est-ce que cela n’est
+pas hors de toute proportion avec la faiblesse
+humaine ?… Thérèse a si bien le sentiment de ces
+objections, qu’elle commence par marquer de la
+façon la plus précise ce qui est au pouvoir de
+l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la
+prière, — la prière vocale. Puis l’oraison mentale,
+qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous
+en a avertis) a beaucoup de peine à méditer.
+Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son
+attention, trop souvent volage, elle prend un
+livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie
+de méditer sur ce qu’elle vient de lire : « Ce qui
+me servait aussi, dit-elle, et me profitait également,
+c’était de voir la campagne, ou bien des
+eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le
+souvenir du Créateur : je veux dire qu’elles
+m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de
+livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de
+mes péchés… » Mais son grand sujet de méditation,
+c’est la vie et la passion du Christ : « Disons
+par exemple la station de Notre-Seigneur attaché
+à la Colonne. L’entendement s’en va chercher
+les causes qui sont à entendre ici, et les grandes
+douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en
+cet abandon, et beaucoup d’autres choses que
+l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres,
+pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison
+pour tous, pour commencer, continuer et finir,
+chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le
+Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles.
+Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup
+d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations
+que dans celle de la Sacrée Passion. De
+même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel,
+il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes
+trouvent leur profit à se considérer en enfer,
+d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser
+à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes,
+<i>si elles ont le cœur tendre</i>, se fatiguent beaucoup
+de penser toujours à la Passion : elles se plaisent
+et profitent grandement à considérer la puissance
+et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour
+qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes
+choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder
+que de ne jamais abandonner pour longtemps
+la Passion et la vie du Christ, d’où nous
+vient et d’où nous est venu tout notre bien… »</p>
+
+<p>Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet
+exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner
+une règle générale pour toutes les âmes, son
+caractère personnel et ses préférences y sont
+facilement discernables. On y devine son peu de
+goût pour les considérations et les dissertations
+abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle
+contemple. Elle se réjouit du spectacle de la
+création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire
+les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs.
+Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la
+mort. En général, elle préfère les sujets et les
+mystères joyeux. Et, comme elle a aussi « le
+cœur tendre », elle aime mieux considérer Notre-Seigneur
+en gloire que dans les affres de sa
+passion… Tous ces exercices sont à la portée de
+chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se
+mettre en état de mériter les grâces d’oraison.
+Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre
+volonté, tous nos efforts les plus persévérants,
+continués pendant des années entières, pendant
+toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la
+Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce
+premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la
+maladie, une certaine débilité physique, ou enfin
+la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne
+faut pas s’obstiner : plus on veut forcer sa nature,
+plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs
+on peut faire son salut autrement que par l’oraison :
+« Il est des œuvres de charité et des lectures
+à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est
+pas capable de cela, qu’on serve son corps pour
+l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour,
+puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de
+saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la
+campagne, selon les conseils du confesseur…
+<i>En quelque état que l’on soit, on peut servir
+Dieu.</i> »</p>
+
+<p>Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais,
+ne la concernent plus. Elle sait qu’elle
+peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller
+beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement,
+et les grâces espérées ne se font pas trop
+longtemps attendre. Certes, ce grand changement
+ne se produit pas tout d’un coup. La transition
+est si douce qu’elle est presque insensible et que,
+tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même
+nous a avoué qu’au début de sa vie
+monastique, pendant son second séjour, à Castellanos
+de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de
+l’oraison de quiétude et même de celle d’union, — il
+est vrai pendant un temps très court, l’espace
+d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>. Mais, dit-elle, « je ne comprenais
+ni la nature, ni le prix de telles faveurs. »
+Et, plus loin, elle remarque fort justement, que
+le tout n’est pas d’obtenir des grâces : « Connaître
+la nature du don reçu en est une seconde. Enfin,
+c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer
+et en donner l’intelligence. » A présent, elle a ce
+don de l’intelligence. Elle analyse avec une
+grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique
+de la façon la plus délicate et la plus subtile les
+intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent
+les ordinaires états d’oraison des états
+absolument surnaturels.</p>
+
+<p>D’abord, un certain sentiment de présence :
+« Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me
+venait, à l’improviste, un sentiment de la présence
+de Dieu, de telle façon que je ne pouvais
+absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi
+tout entière abîmée en Lui… » C’est quelque
+chose de plus que l’ordinaire sentiment de la
+présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse
+peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce
+degré supérieur : « Ce n’était point, dit-elle, une
+manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle
+théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle
+sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même.
+La volonté aime, la mémoire me paraît
+perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins,
+il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point,
+mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce
+qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire
+entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté
+lui représente… »</p>
+
+<p>Cette perception, d’un caractère plus particulièrement
+intellectuel, avait été précédée d’un état
+plus particulièrement affectif : une certaine tendresse,
+qui, « en partie, ajoute la Sainte, peut se
+procurer par nos seuls efforts. On médite sur les
+souffrances du Christ ou les magnificences de la
+création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle,
+un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur
+s’attendrit et les larmes viennent. » Mais ce ne
+sont là que les prémices de faveurs beaucoup
+plus hautes.</p>
+
+<p>Après ce long acheminement, il se produit un
+saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour,
+Thérèse en eut la claire révélation et la pleine
+intelligence. D’abord elle sent qu’elle « touche
+quelque chose de surnaturel, parce que, quelque
+diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune
+manière y arriver par elle-même. » C’est un
+sentiment de joie dans un sentiment de quiétude
+inexprimable : « L’âme voit clairement qu’<i>un
+seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas</i>
+et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs,
+ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace
+même d’un clin d’œil, un contentement comme
+celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que
+c’est un contentement qui, de toute évidence,
+nous contente… » Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas
+ne sont jamais sans mélange. Tandis que
+l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et
+surnaturelle, « les puissances se recueillent en
+elle-même pour jouir de cette joie avec plus de
+plaisir. <i>Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne
+s’endorment pas.</i> La volonté seule est occupée,
+de telle manière que, sans savoir comment elle
+devient captive, elle se borne à donner son
+consentement pour que Dieu l’emprisonne,
+comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est
+prisonnière que de Celui qui l’aime… Les autres
+puissances aident la volonté à se rendre capable
+de jouir d’un si grand bien… » Quelquefois,
+cependant, elles sont rebelles : l’entendement et
+la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire.
+Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les
+ramener, qu’elle reste unie à Dieu : « Qu’elle
+continue à jouir de ses délices intérieures ! Qu’elle
+se tienne recueillie comme une sage abeille.
+Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles
+s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres,
+comment le miel se ferait-il ?… » Néanmoins la
+volonté, même en proie aux délices surnaturelles,
+ne reste pas inactive : « Tout en demeurant unie
+à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son
+apaisement, elle arrive peu à peu à amener au
+recueillement l’entendement et la mémoire… »</p>
+
+<p>Tel est ce premier degré de la vie mystique,
+que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle
+l’oraison de quiétude.</p>
+
+<p>Par des transitions plus ou moins conscientes,
+elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui
+est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un
+qui semble l’avoir particulièrement retenue et
+dont la jouissance lui a laissé une véritable
+ivresse : c’est ce qu’elle appelle <i>le sommeil des
+puissances</i>. « Sans se perdre complètement, dit la
+Sainte, elles n’entendent pas comment elles
+agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont
+supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le
+gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui
+ne sait comment avancer ou reculer, voudrait
+jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un
+mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main
+et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il
+aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices
+qui ne se peuvent exprimer : pour moi, ce n’est
+pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du
+monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas
+d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment
+l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce
+qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si
+elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire,
+une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse,
+et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes
+les jouissances… »</p>
+
+<p>Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation
+extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant
+allusion à elle-même, ajoute : « Je connais une
+personne qui, sans être poète, improvisait des
+couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer
+sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais,
+pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une
+peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son
+Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait
+voulu les voir éclater en morceaux, pour
+manifester la jouissance que cette peine lui faisait
+éprouver… »</p>
+
+<p>C’est dans un moment d’exaltation semblable
+qu’elle composa son immortel cantique :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Je vis, sans vivre en moi</div>
+<div class="verse">Et j’attends une vie si haute</div>
+<div class="verse"><i>Que je meurs de ne pas mourir !</i>…</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Cette divine union</div>
+<div class="verse">De l’amour avec lequel je vis</div>
+<div class="verse i2">Fait Dieu mon esclave</div>
+<div class="verse i2">Et libre de mon cœur.</div>
+<div class="verse">Mais cela cause en moi une telle douleur</div>
+<div class="verse i2">De voir Dieu mon prisonnier,</div>
+<div class="verse i2"><i>Que je meurs de ne pas mourir</i>…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Rien de comparable ici à ce que l’on nous a
+décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une
+certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette
+passivité s’accompagne d’abord d’une conscience
+hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain
+mode d’activité qui ne trouve sa forme et
+son expression que dans des poèmes d’un caractère
+étrange et tout éblouissants de fulgurations
+mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un
+désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat.
+L’oraison de quiétude conduit à une activité
+héroïque, qui ne recule même pas devant le
+martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse,
+« devant quels tourments pourrait-on mettre une
+âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir
+pour son Seigneur ? »</p>
+
+<p>Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive
+à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est
+pas un coup d’état, une sorte de révélation qui
+bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de
+Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain
+pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme
+une largesse magnifique, mais depuis longtemps
+promise et qu’elle attend tous les jours. Elle
+parle de cette chose accablante pour la pensée de
+l’homme, — l’union immédiate avec Dieu, — sur
+un ton si paisible qu’on croirait vraiment
+qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus
+naturel au monde : « L’union, comme on le sait, — dit
+cette humble servante du Seigneur, — c’est
+l’état de deux choses qui, auparavant séparées,
+n’en font plus qu’une. » Mais tout de suite, le
+sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose
+à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus,
+dans son trouble, que se répandre en protestations
+d’humilité et en actions de grâce sans fin… Et
+puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la
+rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide, — et
+elle s’analyse avec une clairvoyance et une
+précision merveilleuses : « L’âme, dit-elle, se
+sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir
+presque complètement. C’est une espèce
+d’évanouissement qui lui enlève la respiration
+et toutes les forces corporelles : de sorte qu’elle
+ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de
+peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille,
+ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire
+rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer
+une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien
+que c’est une lettre, mais, comme l’entendement
+ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré
+ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas
+les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de
+ses sens : elle trouve plutôt en eux un obstacle
+qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur…
+Toutes les forces extérieures l’abandonnent :
+sentant par là croître les siennes, elle peut
+mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle
+éprouve au dehors, il est grand et bien connu… »</p>
+
+<p>Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis,
+que se passe-t-il au-dedans de l’âme ?… Ses
+puissances sont suspendues, mais pas complètement,
+ni pendant toute l’oraison. Elles passent
+par des alternatives de réveil et d’assoupissement.
+Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement,
+ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude.
+Ces facultés ont un nouveau mode
+d’activité incompréhensible pour la raison :
+« Elles se suspendent de telle manière que l’on
+ne peut absolument pas comprendre leur action
+(<i lang="es" xml:lang="es">lo que obran</i>). » Il est donc tout à fait inexact de
+soutenir, comme le font certains psychiâtres, que,
+parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre
+dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent,
+mais d’une façon anormale, — puisqu’ils
+perçoivent des formes et des sons, qu’ils
+ne comprennent plus. La conscience, bien loin
+d’être abolie, reçoit une illumination ineffable.
+L’âme <i>sent</i>… Que sent-elle ? Sainte Thérèse nous
+dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette
+révélation sur l’état de l’âme en ces moments :
+« Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer
+davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est
+Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle
+entend, c’est ne pas entendre, <i>tout en entendant</i>. »
+Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la
+présence de Dieu en elle, son union avec Lui :
+« Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état
+auront seuls quelque intelligence de ce langage. »</p>
+
+<p>Le Seigneur lui dit que « l’âme tout en entendant,
+n’entend pas ». C’est-à-dire qu’elle ne
+comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité,
+déclare : « Pour moi, elle n’entend pas : <i>il me le
+semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas</i>. »
+Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a
+raison : l’âme entend qu’elle est unie à Dieu :
+« Il en reste, dit-elle, une certitude telle que,
+d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire. »</p>
+
+<p>Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de
+l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à
+vouloir seulement nous en suggérer le sentiment ?…
+« Il est impossible, dit son plus filial
+disciple, saint Jean de la Croix, — il est impossible
+d’exprimer par des paroles les délices inouïes
+que l’on ressent dans cet attouchement divin… Il
+n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner
+clairement des choses divines aussi sublimes
+que celles dont ces âmes saintes font l’expérience.
+Et le seul langage qui convienne, quand on a le
+bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre
+pour soi-même, de les sentir, de les savourer et
+de se taire. »</p>
+
+<p>Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur
+rien ?… A quoi l’Ascète s’empresse de répondre :
+« Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants,
+dont les pensées, quand ils s’occupent de
+Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai.
+Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et
+plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le
+comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en
+sens inverse que se trouve la vérité, <i>puisque moins
+on Le comprend, plus on s’approche de Lui</i>. Le
+Roi Prophète ne dit-il pas : « Il a placé sa retraite
+dans les ténèbres ? » S’il en est ainsi, nous
+devons nécessairement en approchant de Lui ressentir
+l’impression que les ténèbres causent à la
+faiblesse de nos yeux. » Cependant ces ténèbres
+ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance
+de notre raison éblouie de clarté. Sainte
+Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles
+qu’elle puise dans l’oraison et, en
+particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement
+d’intelligence, comme d’activité, qui en
+résulte pour elle.</p>
+
+<p>Dans ce lent travail de purification et d’illumination
+progressive, qui aboutit à l’union, — quoique
+néanmoins, Dieu se plaise quelquefois
+à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine
+et la plus rapide, — non seulement une sensibilité
+et une intelligence spéciales sont nécessaires
+pour éprouver et pour comprendre des états singuliers
+et extraordinaires, mais aussi un esprit
+critique toujours en éveil pour démêler l’illusion
+de la réalité et pour distinguer des réalités et
+des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse
+désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent
+fois que le mystique doit s’y reprendre pour
+oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son
+autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée
+aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle
+abandonne la marche historique de son récit. Ce
+n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous
+raconte, — c’est toute une série d’expérimentations,
+c’est vingt ans d’expérience mystique
+qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle
+a eu beau comparer une expérience à une autre,
+se défier de telles manifestations, n’affirmer
+celles-ci que sous toutes réserves, entourer
+celles-là de toute espèce de restrictions, — il est
+un point sur lequel elle n’a jamais varié : le
+caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle
+pouvoir écrire, en commençant le récit de sa
+vie nouvelle : « Celle qui s’ouvre par ces états
+d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le
+dire, la vie de Dieu en moi… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">LA LUTTE SUPRÊME</span></h3>
+
+
+<p>Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce
+chapitre : « De l’incommodité d’être une Sainte. »
+A en juger superficiellement, il est certain que
+les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet
+furent tout de suite contre-balancées par une
+foule de désagréments. Comme on dit : elle dut
+les payer cher. Son grand désir de perfection
+excitait les moqueries de son entourage : elle
+voulait, prétendaient les autres religieuses, passer
+pour une sainte, elle qui paraissait encore si
+éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit
+dans les couvents. Elle avait très probablement,
+dès cette époque, des commencements d’extases.
+En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait
+en elle des troubles physiques qui n’échappaient
+pas à ses compagnes et dont elle-même nous
+avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances
+étaient traitées de vaines simagrées, peut-être
+de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs,
+à qui elle ne célait rien de ce qu’elle
+éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et
+surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils,
+entre les faveurs reçues et la médiocre
+vertu de leur pénitente. Si ces faveurs
+étaient vraies, celle qui les recevait devait être
+parfaite. Or Thérèse ne l’était point, — et alors
+il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs
+ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était
+pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés,
+on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait
+faire prendre au sérieux les grâces qu’elle
+osait avouer.</p>
+
+<p>On comprend dès lors que cela finit par devenir
+pour elle un véritable tourment. La sainteté
+n’était plus seulement une incommodité, mais
+un supplice de tous les instants. On suspectait
+sa sincérité, — et cette idée seule était une torture
+pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie
+pas que je force ici les termes. Elle nous le dit
+expressément : « <i>L’âme que Dieu expose ainsi
+aux regards doit se préparer à être martyre du
+monde.</i> Et si, de son propre choix, elle ne meurt
+à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la
+faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du
+monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres
+imperfections dans les gens de bien et de les
+contraindre par ses murmures à devenir meilleurs.
+Je dis qu’il faut plus de courage, quand
+on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin
+de la perfection, que pour subir un martyre
+immédiat… A entendre les gens du monde, l’aspirant
+à la perfection ne devrait plus manger, ni
+dormir, ni même respirer comme les autres.
+Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient
+qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément
+assujetties à ses misères, tant qu’elles
+vivent sur cette terre, <i>que, d’ailleurs, elles dominent
+de si haut</i>. Il faut donc à celles-ci, comme
+je le disais, un grand courage… »</p>
+
+<p>Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le
+blâme du monde : c’est d’en arriver à se défier
+de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la
+Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces
+d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints
+aux scrupules de sa propre conscience finirent
+par la jeter dans un trouble affreux : « Comme,
+en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été
+victimes de grandes illusions et de tromperies
+ourdies par le démon, je commençai à craindre,
+d’autant plus grandes étaient les délices et la
+suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans
+pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais
+en moi la plus grande certitude que c’était
+Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et
+je voyais que je sortais de là meilleure et plus
+forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon
+esprit, je retombais dans les craintes… » Elle
+savait, en effet, par expérience, que l’action satanique
+revêt les formes les plus spécieuses, — qu’elle
+excelle à imiter et à déformer l’œuvre de
+Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et
+salutaire, un type éminent de sainteté qui ne
+provoque immédiatement sa caricature, de sorte
+que les esprits superficiels ou grossiers confondent
+perpétuellement l’original et la contrefaçon
+grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne
+pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à
+se dépraver par l’exagération, ou par une déviation
+insensible et perfide. Ce qui paraît surtout
+avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est
+qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de
+quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée
+de l’entendement : cela l’amenait peu à peu
+à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait
+de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais
+alors n’était-ce point un piège du démon pour
+l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par
+conséquent sur la Passion du Christ ?… »</p>
+
+<p>En proie à ces inquiétudes, elle résolut de
+changer de confesseur. Elle voyait bien que ses
+confesseurs habituels ne comprenaient rien à son
+trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait
+pas être une pénitente très commode. Non
+seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux
+directeurs spirituels par l’étrangeté de
+ses révélations, mais elle les soumettait à une
+gymnastique harassante pour essayer seulement
+de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités
+de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à
+repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter
+les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas
+extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra
+nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père
+Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la
+Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels,
+lui aurait dit : « Tous ces livres-là, j’ai dû les
+lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse
+de Jésus ! »</p>
+
+<p>Ayant donc usé sans grand profit, du moins
+immédiat, un nombre considérable de directeurs
+de conscience, elle conçut le projet de s’adresser
+aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était
+alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces
+Pères venaient justement de fonder, à Avila, une
+maison d’éducation, qui prit le nom de Collège
+de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean
+de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez
+del Aguila : « Sans connaître aucun de ces religieux,
+dit Thérèse, je leur étais très affectionnée,
+par cela seul que je savais leur genre de vie et
+d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de
+leur parler, ni assez forte pour leur obéir : ce qui
+me faisait craindre davantage. Car traiter avec
+eux et être ce que j’étais me semblait quelque
+chose de bien ardu… » Pure coquetterie d’humilité,
+si l’on ose dire ! Au fond, Thérèse sentait
+en elle le même esprit qui animait la Compagnie
+à ses débuts. Elle devinait dans les fils
+spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément
+ses vrais directeurs de conscience, mais
+ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme
+intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa
+vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle
+ses premières relations avec eux, elle
+s’écrie, pleine de reconnaissance : « C’est la
+Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné
+l’être. »</p>
+
+<p>Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être,
+ayant déjà une petite célébrité locale, au
+moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle
+que les Pères fassent le premier pas. La grande
+raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été
+déterminante, c’est la conviction de son indignité.
+Dès cette époque elle commence à passer
+pour une sainte, — et elle va être obligée de
+révéler à un confesseur jésuite, — un de ces
+jeunes religieux si austères et si savants, — les
+imperfections de sa conduite : car, dit-elle, « j’avais
+toujours certaines affections pour des choses
+qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient
+pour tout détruire. »</p>
+
+<p>Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en
+finir avec ses hésitations, elle prend un moyen
+terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui
+avait, dans Avila, une grande réputation de piété
+et de vertu : c’était maître Gaspar Daza, qui
+exerçait, en effet, une réelle influence par ses
+œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme
+rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et
+soupçonneux, commença par traiter fort rudement
+cette carmélite mécontente de ses confesseurs.
+Il trouvait sans doute qu’elle faisait un
+peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la
+bien comprendre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que,
+après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir
+fort cruellement, il devint par la suite un de ses
+plus chauds partisans et même un de ses disciples
+les plus fidèles.</p>
+
+<p>Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire
+d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa
+famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle
+« ce saint cavalier », — François de Salcedo,
+« personnage d’une éminente vertu et d’une vie
+exemplaire ». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être
+le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant
+ses nombreuses occupations. En réalité, il
+redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il
+ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit
+demander par François de Salcedo. Maître Daza,
+l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise
+que les confesseurs de la Sainte. Étonné des
+grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa
+une vertu très supérieure à celle qu’elle
+possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout
+d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les
+plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse,
+« si j’étais en avance par les grâces divines,
+j’étais tout à fait au début par les vertus et la
+mortification… » C’était lui demander beaucoup
+plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir
+accomplir immédiatement une réforme qui exigeait
+beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode
+expéditive et quelque peu brutale désespéra
+Thérèse.</p>
+
+<p>Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna,
+avec une vague confiance, vers François
+de Salcedo, ce « saint cavalier », ce hidalgo si
+homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper
+d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de
+mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude
+manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ.
+Ils eurent, au parloir du couvent, un
+certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse
+prit grand plaisir, — à tel point que, les jours
+où elle ne recevait pas sa visite, elle en était
+peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours
+spirituel, elle se raccrochait à toutes les
+branches de salut qui s’offraient. Elle désirait
+aussi avoir auprès d’elle des amis : ç’a été la
+grande préoccupation de sa vie. On comprendra
+bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit,
+elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo :
+« Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si
+grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de
+plus grand délassement que les jours où je le
+voyais, <i>encore qu’ils fussent rares</i>. »</p>
+
+<p>Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son
+âme, François de Salcedo fut d’avis que les
+grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec
+une vie sinon frivole, du moins pleine de légers
+manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice
+du démon ?… et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea
+minutieusement sur ce qu’elle éprouvait
+dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui
+définir avec précision. Alors, dit-elle, « je lus des
+livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer
+sur mon oraison. » C’est ainsi qu’ayant
+mis la main sur un ouvrage mystique, <i>le Chemin
+de la Montagne</i>, par un Franciscain, François
+de Laredo, — elle crut y découvrir la description
+exacte de ses propres états. Elle chargea
+le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable
+Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était
+prête à abandonner l’oraison si tous deux le
+jugeaient nécessaire.</p>
+
+<p>A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer
+les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément
+le trouble dans les âmes de leurs pénitents,
+qui paralysent tous leurs élans, en leur
+montrant partout l’action démoniaque : procédés
+inhumains surtout avec les femmes, qui sont
+des êtres de faiblesse, accessibles aux pires
+suggestions. Une autre chose déplorable, c’est
+l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais
+fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs
+de conscience. Ils ne prennent pas assez de
+précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les
+états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces
+états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse
+déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de
+ces indiscrétions, comme du manque de tact
+et de l’esprit timoré de ses confesseurs : « Si
+Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait
+fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si
+timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais,
+je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très
+malade… »</p>
+
+<p>Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne
+la pureté des intentions de ces directeurs maladroits.
+C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance
+en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza.
+Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de
+mettre par écrit une confession générale de toute
+sa vie et de la leur envoyer, en même temps
+que les passages du livre où elle reconnaissait
+une description véridique de ce qu’elle ressentait
+dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent
+avec soin ces documents, et, après mûre
+délibération, prononcèrent que les prétendues
+grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient
+d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent
+de recourir à un religieux de la Compagnie
+de Jésus, — homme expérimenté dans les voies
+spirituelles, — et de lui soumettre, à lui aussi,
+une confession générale de toute sa vie. D’après
+eux, elle était en grand danger.</p>
+
+<p>On juge de l’épouvante et des angoisses de la
+malheureuse Sainte, après une telle consultation
+suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus
+que trembler et se lamenter, passant ses journées
+dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée
+dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de
+saint Paul : « <i>Dieu est très fidèle : jamais il ne permet
+que ceux qui l’aiment soient trompés par le
+Démon.</i> » Grande consolation pour celle qui se
+croyait en butte à de perpétuelles obsessions
+sataniques : elle se mit, avec plus de cœur, à
+préparer encore une fois sa confession générale.</p>
+
+<p>Il fut décidé, sans doute de concert avec François
+de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se
+confesserait à un Père Jésuite, du collège de
+Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, « religieux
+d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie
+exemplaire et d’une rare prudence ».</p>
+
+<p>Ce changement de confesseur fut toute une
+affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation.
+Les autres religieuses se demandaient pourquoi
+ce changement. Si elle changeait de confesseur,
+c’était donc qu’elle voulait changer de vie ?
+Elle se préparait décidément à devenir une
+sainte ?… Les commérages et les critiques allaient
+leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout
+ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles
+avec le Père de Padranos, — un Jésuite, un religieux
+appartenant à un ordre qui avait une si
+grande réputation de science et de sainteté ! Elle
+le convoqua secrètement au parloir, en essayant
+d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine.
+Vaine précaution ! Juste au moment où le
+Père se présentait à la porte, une religieuse,
+comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa
+d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une
+risée générale contre celle qui ne voulait pas faire
+comme les autres, qui se choisissait des directeurs
+à sa guise…</p>
+
+<p>Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père
+de Padranos devint pendant quelque temps le
+confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu
+sa confession générale et l’avoir interrogée sur
+les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet,
+le jeune Jésuite vit clair là où les deux
+hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que
+les « crimes » dont s’accusait sa pénitente n’étaient
+que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse
+et d’une très sincère, quoique excessive
+humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre
+les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction
+qui épouvantait les deux censeurs. Ces
+grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse,
+lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il
+ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui
+était la mortification (sans doute dans les plus
+petites choses, où Thérèse éprouvait quelque
+répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien
+surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait
+été sur le point de s’y résoudre après ses conférences
+avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison
+mentale qu’il lui prescrivait, — selon la
+méthode des <i lang="la" xml:lang="la">Exercitia</i> de saint Ignace : chaque
+jour, elle prendrait pour sujet de méditation un
+des épisodes de la Passion, ou un des mystères de
+la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât
+qu’à « la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur »,
+qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut.
+Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces, — du
+moins jusqu’à nouvel avis, — « aux recueillements
+et aux douceurs spirituelles ».</p>
+
+<p>Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le
+ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit
+parlait par la bouche de ce jeune religieux :
+« Quelle grande chose que de comprendre une
+âme ! » Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus
+difficile au monde : pénétrer dans l’âme d’autrui
+suppose à la fois une telle abnégation, un tel
+oubli de soi et une telle intelligence ! Un véritable
+directeur de conscience est un être supérieur,
+une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique
+l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui
+arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées,
+et la vénération qu’elle leur témoigne. Le
+grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le
+Père de Padranos avait reconnu la marque divine
+dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir
+confiance ! Elle n’était pas trompée par les prestiges
+du Malin !… « Il me laissa, dit-elle, <i>consolée
+et pleine de courage</i>. »</p>
+
+<p>Désormais, elle se sentait prête à accepter
+toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y
+avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.</p>
+
+<p>Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant
+de suivre les prescriptions de son confesseur et
+résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu
+lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus
+austère et aussi plus étrange, à l’extérieur : ce
+qui excitait davantage le blâme et les moqueries
+de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un
+autre genre de mortification. Mais, plus elle
+résistait « aux grâces de recueillement et aux
+douceurs spirituelles », plus Dieu l’en comblait,
+comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait
+plus et qu’elle était « toute en sa main… » Malgré
+elle, elle entrait dans cet état de quiétude où
+elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des
+délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à
+rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait
+deviner une Présence toute proche : c’est ce
+qu’elle appelle des « goûts », — des goûts de Dieu, — véritable
+prélibation des hauts états mystiques
+où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe
+extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers
+phénomènes mystiques expérimentés par sainte
+Thérèse sont involontaires : elle a beau y résister
+de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle.
+Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de
+l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces
+moyens dépendant de sa volonté, nous le savons :
+vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée
+malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer
+qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien, — et
+qu’après qu’on s’est donné <i>entièrement</i> à lui.
+Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du
+sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela
+que ni des efforts persévérants, ni des états morbides
+bien caractérisés ne peuvent produire les
+états dont il est question ici : il y faut avec une
+très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable
+et un imprévisible qui échappent à nos
+modes ordinaires d’investigation.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage
+fit un court séjour à Avila : François Borgia,
+duc de Candie, entré, après une conversion
+retentissante, dans la Compagnie de Jésus et
+nommé par saint Ignace Commissaire général
+pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de
+Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête
+avec Charles-Quint, retiré depuis peu au
+monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à
+la mort. A la demande de François de Salcedo et du
+Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui
+qui était déjà saint François Borgia consentit à
+accorder une audience à cette religieuse qui commençait
+à causer tant de scandale dans la ville, — et
+qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte.
+Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages
+encore inégalement illustres, quelque
+chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de
+cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur
+qui, du fond de son couvent, faisait toujours
+trembler la chrétienté, le noble Jésuite se
+soit arrêté pour écouter une petite religieuse
+calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement
+négligeable. La confession de ce potentat,
+qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu
+et à sang, n’avait donc pas plus d’importance,
+aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une
+pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de
+perfection intime, — ce qu’elle appelle elle-même
+son travail de fourmi ! Ce saint religieux eut
+peut-être alors le pressentiment prophétique de
+la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial :
+cette femmelette allait accomplir une œuvre de
+rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de
+salut politique initiée par le grand Empereur.
+Que dis-je ? Elle allait se substituer à lui. En effet,
+bien plus que par les armées de Charles-Quint
+et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie,
+sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle
+de Thérèse d’Avila…</p>
+
+<p>Le Commissaire général de la Compagnie de
+Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle.
+Comme elle avait fait avec le Père de Padranos,
+elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint
+n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la
+rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce
+qu’elle éprouvait « venait de Dieu ». Enfin il
+l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces
+d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert
+pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir
+goûter en toute sûreté de conscience, ces délices
+spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire
+voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un
+homme de haute science et de haute vertu, qui
+la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces
+états d’oraison dont elle parlait étaient très
+possibles et que lui-même y était souvent élevé !
+On comprend la joie profonde et le réconfort
+qu’elle en ressentit.</p>
+
+<p>Mais bientôt après le passage de celui qu’elle
+appelle « le Père François », son confesseur, le
+Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le
+religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas
+avoir donné toute satisfaction à sa pénitente : on
+sait combien Thérèse était difficile pour ses
+directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause,
+elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies,
+doña Guiomar d’Ulloa, « veuve de grande naissance »
+et personne d’oraison, qui l’exhorta à
+recourir à son propre directeur, le père Balthasar
+Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.</p>
+
+<p>Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et
+fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification
+et, par exemple, de renoncer à certaines
+amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles
+elle était excessivement attachée : c’était, si l’on
+peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte,
+nous l’avons vu, durait depuis très longtemps.
+Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à
+s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience,
+après ses directeurs, lui certifiait que ces
+attachements n’avaient rien de coupable. Et,
+comme toujours, elle avait peur de faire de la
+peine, de se donner les apparences de l’ingratitude,
+de la légèreté capricieuse, en rompant,
+sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient
+beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec
+ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez
+lui ordonna de recommander la chose à Dieu,
+durant quelques jours et de réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Veni,
+Creator</i>, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait
+faire… Mais laissons-la parler elle-même en cette
+grave question !…</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps
+en oraison, suppliant le Seigneur de
+m’aider à le contenter en tout, je commençai
+l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint
+un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi
+dire, hors de moi-même : fait dont je ne pus
+absolument pas douter, car il fut très connu.
+C’était la première fois que le Seigneur me fit
+cette grâce des ravissements. J’entendis ces
+paroles : « <i>Je ne veux plus que tu converses avec
+les hommes, mais avec les anges !</i> » Pour moi
+cela m’épouvanta extrêmement, parce que le
+mouvement de mon âme fut très violent et que
+c’est au plus profond de mon esprit que ces
+paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une
+grande crainte et, d’autre part, une grande
+consolation. Finalement, quand la crainte, causée,
+selon moi, par la nouveauté du fait, se fut
+dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est
+parfaitement accompli : jamais plus je n’ai pu me
+fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour
+particulier si ce n’est avec des personnes qui, de
+toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour
+de Dieu et sont zélées pour le servir… »</p>
+
+<p>Instantanément, elle se sentit la force de rompre
+ces liaisons trop chères, — et il paraît que les
+froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance,
+furent épargnés à la personne amie : au contraire,
+« ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne
+que de voir en moi une pareille détermination. »</p>
+
+<p>Cette histoire de rupture peut paraître, à
+première vue, un bien mince événement. Mais ce
+serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en
+général, les âmes de solitaires, que d’en juger
+ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut
+la plus grande peine à se détacher de ses amis,
+surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son
+confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu,
+et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini
+par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela
+se fit en un instant : « Le Seigneur, dit-elle, me
+donna la liberté et la force pour en venir à bout. »
+Pour bien comprendre ce douloureux combat où
+la malheureuse se débattit si longtemps, il faut
+se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle
+vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant
+si peuplé, — et aussi sa longue détresse qui
+alternait avec de brèves consolations. Pendant
+ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de
+compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même
+hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la
+conduire, ces consolations étaient rares. Quel
+désert de stérilité, de monotonie, et, osons le
+dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine
+qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans
+l’oraison, son impatience d’en finir avec un
+exercice qui, en apparence, ne la menait à rien,
+et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre
+l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors
+les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort,
+surtout les amitiés spirituelles, où, de
+concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu.
+Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais,
+insuffisamment détachée des affections sensibles,
+elle y mêlait encore trop de son cœur, — ce
+cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu :
+d’où la lutte finale.</p>
+
+<p>Elle vient de triompher : cela est certain, cela
+est définitif. Et pourtant elle aura toujours des
+amis. Cette âme enthousiaste et débordante de
+charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce
+seront moins des amis que des compagnons
+d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des
+collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu
+écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la
+conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça
+jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle,
+c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est
+une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour
+de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré
+cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre !…
+« O mon Jésus, que ne peut faire une âme
+embrasée de votre amour ! Quelle estime ne
+devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications
+adresser au Seigneur pour qu’il nous la
+laisse en cette vie ! Quand on a le même amour,
+c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on
+devrait marcher, s’il était possible. C’est une
+grande chose pour un malade que d’en trouver
+un autre blessé du même mal. Quelle consolation
+de voir qu’il n’est pas seul ! Ils s’aident beaucoup
+à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement,
+comme gens déterminés à risquer mille
+vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre
+l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats
+qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent
+qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils
+ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur
+métier !… » Souffrir et aimer ensemble, voilà
+donc le fond de cette amitié mystique.</p>
+
+<p>Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est
+arrivée à épurer cette amitié de tout élément
+humain. Y arrive-t-on jamais complètement ?
+Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur
+les élans de son cœur, de mêler encore à ses
+affections quelque chose de sensible. Il faudra
+que son divin Maître la rassure : « Ma fille, si un
+malade en danger de mort se voyait guéri par un
+médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne
+point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur
+et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait
+sans le secours de ces personnes ? <i>La conversation
+des bons ne nuit point.</i> Aie soin seulement que
+tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette
+précaution, continue de traiter avec eux. Loin de
+t’apporter aucun dommage, leurs entretiens
+seront très utiles à ton âme !… »</p>
+
+<p>Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour
+le plus grand amour et le plus grand service de
+Dieu ! Plus d’inclinations particulières et toujours
+un peu troubles et dangereuses ! Il faut faire table
+rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces
+vains sentiments qui n’ont pas immédiatement
+Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même,
+condition des grâces qui vont lui être prodiguées,
+elle a fini par y consentir après une véritable
+agonie : ç’a été le grand combat. Mais elle n’est
+pas encore, tant s’en faut, au terme de ses
+peines…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS</span></h3>
+
+
+<p>L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait
+être grande dans Avila, ne pouvait faire
+cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies
+dont Thérèse était l’objet. Au couvent de
+l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses
+glosaient sur le cas singulier de leur
+compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et
+de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations
+physiques de ses extases, surveillaient
+ses agissements et ses moindres démarches.
+Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques
+et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient
+publiquement et la dénonçaient. Cela
+devenait une affaire très grave.</p>
+
+<p>Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques,
+dont ses directeurs n’avaient aucune
+idée, elle prétendait aussi entendre des voix
+surnaturelles, — sans toutefois les ouïr proprement
+de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse
+que ses explications rendaient plus mystérieuse
+encore. Sans nul doute elle avait confié
+au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait
+perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait
+les premières strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni Creator</i> :
+« Je ne veux plus que tu converses avec les
+hommes, mais avec les anges ! » Le confesseur,
+frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant
+à l’admettre, en avait conféré avec des hommes
+doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait.
+De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis
+de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner
+de plus près sa conduite et interpréter
+dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses
+propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient
+la navette entre l’Incarnation et le Collège
+des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père
+Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.</p>
+
+<p>Ce religieux, qui la connaissait, la défendait
+loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles
+que fussent ses concessions à l’opinion publique.
+Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs
+et les détracteurs de Thérèse, personnages
+considérés dans la ville et dans la région.
+Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement
+rassuré sur un cas aussi singulier.
+Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse
+étaient pures et son orthodoxie parfaite ; il
+croyait que les grâces reçues par elle venaient de
+Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou
+bien par le Démon, ou bien par son propre désir
+de l’union mystique. Il se défiait surtout de son
+extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce
+d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et
+qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes,
+de tant d’audace jointe à une si réelle humilité,
+enfin de son appétit des « grandes choses »,
+comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de
+la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines
+gênantes. Il contrariait ses élans ou les
+tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications,
+l’empêchait même de communier, parce
+que c’était surtout après la communion que Thérèse
+était prise d’extase ou de ravissement. Il lui
+défendait de se recueillir dans la solitude, lui
+répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même,
+qu’elle devait « se faire mourir à elle-même ».
+Il poussait si loin cette sévérité que,
+plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter.
+Mais, nous raconte Ribéra, « comme elle voyait
+clairement que c’était le zèle le plus pur qui le
+faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup
+à lui. Plus tard elle me disait à moi-même,
+en riant : « Ce père de mon âme, quelque malgracieux
+qu’il soit pour moi, je l’aime cependant
+beaucoup… »</p>
+
+<p>Le fait est que ces « voix » étaient quelque
+chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même
+elles paraissaient un prodige tellement
+inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais
+le premier émoi passé et dans sa peur d’être
+dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse,
+avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur
+critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes
+fois, étant devenu, en quelque sorte, normal
+pour elle, elle nous en donne finalement un véritable
+exposé théorique : « <i>J’ai sur ce sujet</i>, dit-elle,
+<i>une grande expérience.</i> Car, avec la crainte
+extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de
+deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois,
+mais sans grand succès… »</p>
+
+<p>Ces paroles surnaturelles « sont parfaitement
+distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les
+oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent
+bien plus clairement que si elles étaient ouïes.
+S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de
+toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas,
+quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons
+nous boucher les oreilles, ou détourner notre
+pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre,
+on ne comprend pas. Au contraire, dans
+cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il
+n’y a pas moyen d’échapper : malgré moi, ces paroles
+m’obligent à les écouter et l’entendement
+est si entier pour entendre ce que Dieu veut que
+nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de
+ne pas vouloir. »</p>
+
+<p>Mais n’est-ce pas là une illusion ? Ces paroles
+qui s’imposent à notre attention et qui nous
+paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité,
+la voix de notre conscience, un pur produit de
+notre esprit ?… Non ! dit Thérèse : il suffit, d’ailleurs,
+de nous interroger sincèrement à ce sujet.
+Nous savons parfaitement quand c’est nous qui
+nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons
+notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit :
+« Quand c’est l’entendement qui forme ces
+paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit
+clairement que c’est lui qui les ordonne et qui
+les profère. » Dans ce cas encore, nous pouvons
+nous taire, s’il nous plaît, comme une personne
+qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui
+parle, il nous est impossible de nous dérober à
+sa parole et de ne pas l’entendre : « Il y a donc,
+à mon avis, entre les paroles venant de nous et
+celles venant de Dieu, la différence qui se trouve
+entre parler et écouter, ni plus ni moins… »
+Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles
+se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont
+subies, involontaires et qu’elles nous paraissent
+nettement étrangères à nous.</p>
+
+<p>D’autre part, elles sont prononcées pendant
+l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances
+de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination,
+entendement et volonté, — par conséquent lorsque
+ces puissances ne peuvent produire en nous aucun
+mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas
+au point culminant de l’extase que ces paroles
+sont prononcées, c’est dans la seconde période,
+lorsque les puissances commencent à revenir à
+elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir
+ou de raisonner : elles peuvent percevoir une parole
+étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins,
+qu’elles soient capables de ce moindre effort.</p>
+
+<p>Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait
+les arguments des modernes théoriciens du
+subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que
+ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou
+de la volonté conscientes. Elles pourraient, en
+effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les
+puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des
+profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être
+des larves d’idées, de vagues fantômes, sans
+cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans
+les rêves, ces révélations intérieures ont une
+clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit.
+Bien plus, « elles ont l’air de sortir de la
+bouche d’une personne très sainte, très savante,
+de grande autorité, que nous savons être
+incapable de mentir, — ce qui est même une
+comparaison trop basse. <i>Ces paroles, en effet,
+traînent quelquefois une telle majesté avec elles</i>
+que, sans même considérer celui qui les dit, elles
+nous font trembler si elles sont de réprimande,
+et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous
+fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont
+des choses qui étaient très loin de notre mémoire,
+et ce sont, formulées en un instant, des pensées
+si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps
+pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument
+impossible d’ignorer alors que <i>ce ne
+sont pas là des choses fabriquées par nous et
+tirées de notre fonds</i>. » En définitive, la marque
+de ces révélations outre leur caractère essentiel
+d’extériorité, c’est leur originalité transcendante.
+Elles ne peuvent se comparer aux inspirations
+du génie, puisque celui qui les reçoit <i>les sait extérieures
+à lui</i>. Et, d’autre part, ce ne sont pas de
+vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre
+propre pensée : c’est quelque chose de neuf, de
+jeune, quelque chose qui vient de naître, qui
+jaillit des hauteurs ou des profondeurs, — et qui
+est éblouissant, qui porte un caractère de majesté,
+de science, d’autorité et, avec cela, un caractère
+d’amour à quoi l’on ne résiste point.</p>
+
+<p>Autres différences entre ces paroles surnaturelles
+et celles qui viennent de notre esprit, c’est
+que ces dernières s’effacent rapidement, sans
+laisser de traces, tandis que les autres se gravent
+si profondément dans la mémoire qu’elles sont
+à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent
+dans l’âme des effets durables : un véritable renouvellement
+intérieur, ou un zèle d’apostolat,
+une ardeur de charité encore inconnus de celui
+qui les éprouve…</p>
+
+<p>Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup
+plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des
+expériences et des comparaisons répétées pour
+formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment,
+dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige,
+elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur,
+le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement
+que ces faveurs insignes étaient réelles
+et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme
+il se défiait de son jugement et peut-être d’une
+partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait
+celle-ci à soumettre son cas aux docteurs
+de la ville : « Sur son ordre, dit Thérèse, je
+communiquais aussi de temps en temps avec
+quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à
+juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme
+ils avaient pour moi beaucoup de dévouement,
+leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon
+n’en devenait que plus vive. Je le craignais
+extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison :
+car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur
+me faisait quelque grâce, tout de suite
+j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour,
+au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer
+sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que
+tous avaient décidé que c’était le Démon, — que
+je devais m’abstenir de communier souvent,
+prendre soin de me divertir et éviter la solitude.
+Moi qui étais extrêmement craintive, comme je
+l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur,
+il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule
+dans une chambre, en plein jour. Et comme je
+voyais tant de personnes affirmer une chose que,
+pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les
+plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité :
+car tous, sans comparaison, étaient de
+meilleure vie que moi et lettrés : alors, quelle
+raison de ne pas les croire ? Je m’efforçais, tant
+que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à
+ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient
+dire la vérité… »</p>
+
+<p>Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est
+qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la
+Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans
+Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant
+cette religieuse exemplaire était parvenue
+à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait
+les états mystiques et les révélations particulières
+dont Thérèse se prévalait. De là à accuser
+celle-ci d’extravagance et même d’imposture,
+il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire
+que les pires calomnies assaillaient la pauvre
+carmélite, qui se voyait abandonnée même de
+son directeur de conscience. On juge, d’après
+cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors :
+elle se sentait sombrer dans le désespoir et la
+terreur de la damnation…</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette
+extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire,
+après avoir passé de longs jours sans communier,
+après avoir renoncé à la solitude qui était toute
+ma consolation, sans personne à qui parler, <i>car
+tous étaient contre moi</i>… Quant à moi je ne pouvais
+me consoler à la pensée que, tant de fois, le
+Démon allait me parler, — qu’une telle chose
+était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver
+d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur
+me faisait entrer en recueillement au
+milieu même des conversations, et sans que je
+pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait
+à propos, et, malgré moi, il me fallait bien
+L’ouïr… Étant donc seule dans cet oratoire, sans
+personne sur qui pouvoir me décharger de ma
+peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par
+la tribulation, mourante de peur d’être trompée
+par le Démon, toute bouleversée et rompue de
+fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais,
+ce me semble, cette affliction où je m’étais
+vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille
+acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne
+recevant aucune consolation ni du ciel ni de la
+terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir,
+dans l’épouvante de mille dangers… Or, comme
+j’étais dans ce grand accablement, — et quoique,
+à cette époque-là, je n’eusse pas encore
+commencé à avoir des visions, — ces seules
+paroles suffirent pour me réconforter et pour
+m’apaiser jusqu’au fond de l’âme : « <i>N’aie pas
+peur, ma fille ! C’est Moi ! Je ne t’abandonnerai
+pas, ne crains rien !</i>… Et voilà qu’à ces seules
+paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au
+triste état de mon âme succéda soudain la force,
+le courage, l’assurance, la paix, la lumière : en
+un instant, j’avais été si complètement changée
+que j’aurais hardiment soutenu contre le monde
+entier que ces paroles venaient de Dieu… »</p>
+
+<p>Subitement, cette tempête qui durait depuis
+tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans
+la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude
+que le Seigneur était là, que c’était Lui
+qui parlait, — et qu’ainsi jamais elle n’avait été
+trompée. Alors toute son âme se releva dans un
+élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses
+souffrances furent oubliées, ses craintes foulées
+aux pieds : « O mon Dieu, dit-elle, que tous les
+savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures
+me persécutent, que tous les démons me
+tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne
+vous ferai pas défaut ! Ah ! je ne comprends plus
+ces craintes qui nous font dire : le démon, le
+démon ! quand nous pouvons dire : Dieu, Dieu !
+et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient
+donc toutes ces terreurs ?… »</p>
+
+<p>Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode !
+Qu’on veuille bien l’examiner dans tous
+ses détails. La merveille, c’est ce redressement
+soudain dans une telle prostration et qui semblait
+ne devoir jamais finir. La merveille plus
+grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate
+de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole
+sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son
+cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse
+d’adoration : « <i>Ma fille, c’est Moi !</i> » Qu’on y
+songe une minute ! Qu’on songe à la ferme raison,
+à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite,
+à sa longue résistance aux grâces surnaturelles,
+à sa crainte d’être dupe, et de se damner,
+crainte qui, en ce moment même, était à l’état
+aigu ! Et pourtant elle n’hésite pas ! Elle croit la
+Voix mystérieuse qui lui dit : « Je ne t’abandonnerai
+pas, ne crains rien ! » Quel être que <i>celle
+qui est sûre</i> d’avoir entendu cela ! Comme on
+conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire
+qui s’échappe de ses lèvres ! A présent, que lui
+importent les doctes, les confesseurs, les maîtres
+de la terre, le monde entier ! Tout cela est sous
+ses pieds : « Le Seigneur a regardé l’humilité de
+sa servante et Celui qui est puissant a fait en
+elle de grandes choses… » Il en fera de plus
+grandes encore. Dans un tressaillement de tout
+son être, la triste affligée en a, dès cette minute,
+le pressentiment : elle n’est plus Thérèse de Ahumada,
+elle est désormais Thérèse de Jésus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="small">QUATRIÈME PARTIE</span><br>
+LES GRANDES GRACES</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Je puis me tromper complètement,
+mais non pas mentir. Par la miséricorde
+de Dieu, je souffrirais plutôt mille
+morts : je dis ce que j’entends. »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Château intérieur</i>, IV, II.)</p>
+
+<p>« … L’âme ne peut absolument pas
+douter que Dieu était en elle et elle en
+Dieu. Cette vérité lui reste si ferme
+que, même si des années se passent,
+sans que Dieu lui accorde de nouveau
+cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle
+ne peut douter qu’elle l’a reçue… »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Ibid.</i>, V, I.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">POUR DÉBLAYER LE TERRAIN</span></h3>
+
+
+<p>Avant d’entrer dans le détail de ces « grâces »
+extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité
+de notre esprit et la commodité de l’exposition,
+de commencer par déblayer le terrain de
+toutes les objections, dont se sont prévalus,
+depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel.
+Il en est de toute espèce, de subtiles et
+de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même
+pour les explications rationalistes qu’on a tentées
+des états mystiques : si la plupart sont absurdes,
+il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses
+pour troubler des esprits peu familiarisés avec la
+doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins,
+les unes comme les autres sont incapables de
+rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète,
+d’états singuliers, dont elles négligent
+toujours quelque élément essentiel. Ce sont des
+reconstructions, ou des assimilations arbitraires,
+où manque la pièce caractéristique et capitale
+qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et
+ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du
+phénomène authentique et original, — et le
+mystère subsiste tout entier.</p>
+
+<p>A côté de très sérieuses et très estimables
+études, qui ont, du moins, le mérite de serrer
+d’aussi près que possible le fait à expliquer et de
+ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le
+reconnaissant loyalement pour tel, du moins
+jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses
+et de copieusement ridicules. Dans
+cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature
+pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de
+sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la
+bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais
+bouquins, finissent par exaspérer le courageux
+explorateur qui se décide à jeter la sonde dans
+ces bas-fonds de la « science ». Pour moi, ce qui
+me frappait le plus, dans ces écrits, — qui ne
+sont pas toujours signés de noms médiocres, — c’est
+l’imprécision des termes. En particulier, je
+ne connais rien de plus insupportable, pour un
+lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée
+et romantique de Freud et de ses disciples,
+cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et
+pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables
+et hybrides néologismes helléno-latins, les
+trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on
+me permette de remarquer combien ce vocabulaire
+dit « scientifique » contraste avec celui de la
+théologie traditionnelle et orthodoxe : ce ne sont
+pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes
+universitaires qui auraient besoin de
+réformer leur terminologie à l’école des théologiens
+et de prendre auprès d’eux des habitudes
+de précision idéologique et verbale… Avec cela,
+le manque de méthode et d’esprit critique et ce
+pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de
+pures entités, vides de tout contenu expérimental,
+pour fournir, vaille que vaille, une
+quelconque explication, de même qu’au <small>XVII</small><sup>e</sup>
+siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait
+les « vapeurs » pour expliquer les défaillances,
+vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut
+pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un
+bon débarras qui s’impose : toute cette littérature
+pseudo-médicale est à entasser sur de lourds
+tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus
+prochains et les plus obscurs…</p>
+
+<p>D’ores et déjà, une foule de points peuvent être
+considérés comme acquis par l’apologétique
+orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre
+de théories, momentanément à la mode, ont
+été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus
+compétents que ne saurait l’être un simple lecteur
+de sainte Thérèse : il ne peut qu’y renvoyer ses
+propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour
+quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement
+la question, qu’il est impossible de ramener
+les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie,
+de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en
+passant, combien la plupart de ces expressions
+sont vagues et mal définies et que, dans les
+milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à
+l’hystérie (telle du moins que la définissait
+Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être
+une manifestation. Toutes ces assimilations
+superficielles reposent sur une confusion initiale
+et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se
+faisant une loi de ne considérer ces phénomènes
+que par le dehors, mettent sur le même plan de
+purs états pathologiques et des états mystiques
+de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent
+de « distinguer le vrai du faux mysticisme…
+et le sentiment religieux sain de ses
+maladies ». Avec ce système, nous voilà en plein
+gâchis. La qualité d’un état mystique est en
+raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons
+de tenir compte de la « qualité » à la fois intellectuelle
+et psychologique de ces états, pour n’en
+considérer que les manifestations somatiques,
+une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle
+de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et
+la sainte, les phénomènes extérieurs soient
+identiques, de même que les symptômes d’une
+maladie sont pareils chez un crétin et chez un
+homme de génie. Et il est assurément d’une
+bonne méthode scientifique de faire abstraction
+du génie et du crétinisme pour étudier et traiter
+cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a
+aucun rapport entre la maladie et la qualité
+intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des
+états mystiques, le côté psychologique est de la
+plus haute importance. On peut même dire que
+c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de « transe »
+mystique sans l’état psychologique concomitant.</p>
+
+<p>Certains, se rendant à ces raisons, veulent
+bien tenir compte du côté psychologique du phénomène
+mystique et même y voient tout l’essentiel,
+mais, en se refusant à se prononcer sur
+l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à
+tous la même valeur : ils ne considèrent que les
+tendances et les fins communes de tous les mystiques.
+Et voilà encore une fois sur le même
+plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute
+intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre
+qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques,
+manifeste une mentalité infiniment plus
+élevée que telle malade atteinte de folie religieuse.
+Pourquoi ne se demandent-ils pas si la
+raison de cette supériorité ne réside point précisément
+dans son orthodoxie ? Mais, dira-t-on,
+l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à
+établir cette supériorité. Prenons alors une autre
+mystique d’intelligence à peu près égale, une
+madame Guyon, par exemple ! Dans cette comparaison,
+sainte Thérèse garde toujours l’avantage,
+et n’est-ce point encore pour la même raison, je
+veux dire à cause de son orthodoxie ?</p>
+
+<p>Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques
+sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas
+faire de différence entre ce qui est proprement
+mystique et ce qui est proprement pathologique,
+ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent
+de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des
+états mystiques. Des affirmations de ce genre
+sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens
+à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience,
+sur quelle constatation s’appuient-ils ?
+Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés
+à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations ?
+Comment constater « scientifiquement »
+que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation
+ou d’émotion sexuelle ? Ou bien ces mots de
+« sexualité » et d’« érotomanie » ne veulent plus
+rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience
+commune, — expérience que nous pouvons tous
+renouveler sur nous-mêmes, — que le moindre
+émoi sexuel est absolument incompatible avec
+l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent
+alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation.
+Mais ils ne se confondent pas, et il faut
+choisir entre les deux : c’est l’un ou l’autre… A
+cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel
+peut être inconscient : ce qui n’est nullement
+prouvé. Admettons-le pourtant : cet émoi étant
+absolument incompatible avec l’émotion religieuse,
+le sujet ne tarde pas à percevoir un certain
+malaise, puis à prendre une conscience
+claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre
+qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse
+qui triomphe.</p>
+
+<p>D’autres expliquent les états d’oraison par l’action
+du subconscient ou encore du <i>transsubliminal</i>,
+qui serait, si l’on peut dire, du subconscient
+de derrière les fagots, un subconscient à la suprême
+puissance. Les paroles intérieures, les révélations
+et les visions ne seraient pas autre chose
+qu’une brusque irruption de notre subconscient,
+dans la lumière de la conscience. Par l’action de
+ce subconscient, les propres desseins du mystique,
+avec leurs objets précis, s’extérioriseraient
+à ses yeux et lui reviendraient sous forme de
+commandements divins. Ce serait quelque chose
+d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui
+nous restitue, en plein sommeil, les images, les
+idées, les volitions et les préoccupations de la
+veille. Seulement, tandis que le subconscient du
+rêve ne produit que des fantasmes incohérents,
+absurdes, qui souvent même ne laissent pas de
+trace dans la mémoire, le subconscient des états
+mystiques serait capable de véritables prodiges,
+dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité
+et qui se marquerait dans l’esprit en traits
+ineffaçables : « Cette activité<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, nous dit-on, doit
+être <i>une intelligence, une pensée</i>, — une pensée
+secrète et singulièrement familière, si intime et
+si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à
+la conscience superficielle une pensée étrangère,
+<i>une pensée continue</i> et qui s’étend sur toute la
+vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes
+de la conscience claire, <i>strictement orthodoxe</i>
+et naturellement riche en inventions qui
+s’accordent sans peine avec les exigences d’une
+croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte. »
+Ce subconscient, qui est une intelligence,
+une pensée, une pensée continue et, de plus,
+strictement orthodoxe, — qui est aussi catholique
+que Dieu lui-même, — n’a vraiment pas
+grand’chose à faire pour se confondre avec lui.
+Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître
+Dieu lui-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cf. Delacroix : <i>Les grands mystiques chrétiens</i>, p. 95.</p>
+</div>
+<p>Sérieusement, lequel est le plus difficile à
+admettre ?… ou bien une subconscience, qui est
+une pensée, une volonté et une activité intelligentes,
+en un mot un autre moi doué de toutes
+les facultés du moi conscient, mais élevées à une
+puissance extraordinaire, qui fait réellement
+partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient
+ne se reconnaît point ? Ou bien une activité
+étrangère et transcendante, qui agit sur le moi
+conscient de la même façon que les autres personnalités
+qu’il sait lui être extérieures et étrangères ?
+Nous savons de toute certitude que nous
+sommes environnés de myriades d’êtres, différents
+de nous, et dont il est infiniment probable
+que nous ne connaissons et percevons qu’une
+infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il
+pas de plus puissants que les autres, et, parmi
+ces plus puissants, un plus puissant que tous,
+l’Etre des êtres ?… Mais, comme les précédentes,
+cette théorie du subconscient appliquée aux états
+mystiques a été suffisamment réfutée, on en a
+suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes,
+pour que nous n’y insistions point davantage.
+Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose,
+ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très
+spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.</p>
+
+<p>Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même,
+ces états et ces phénomènes extraordinaires,
+il faut donc faire table rase des prétendues
+explications scientifiques. Et il faut se défier
+aussi des concessions que certains catholiques,
+par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité,
+s’empressent d’accorder aux adversaires du
+surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur
+les maladies, les crises et les troubles physiologiques
+que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au
+contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre
+en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été
+une malade, avec des intermittences de paroxysme
+et de rémission, à peu près pendant toute sa
+vie, — elle a subi, en particulier des maladies nerveuses
+qui ont fait de son corps un instrument
+d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance
+prodigieuses, — mais <i>elle a voulu souffrir</i>,
+souffrir continuellement, en vue d’une purification
+plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises
+atroces, par la dislocation et le déchirement de sa
+pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux
+auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la
+production intellectuelle suffit pour détraquer un
+organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration
+brise le système nerveux et le laisse dans une
+prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit
+d’états aussi violents et épuisants que l’extase et
+le ravissement mystiques ? Il faut proclamer bien
+haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils,
+ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.</p>
+
+<p>Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer
+dans l’ombre et même à sous-estimer ces
+« grandes grâces » dont nous allons parler. Il est
+bien certain, en effet, que les paroles intérieures,
+les révélations, les visions, les extases et les ravissements
+ne sont que des accessoires de l’union
+mystique : l’essentiel c’est cette union ineffable,
+où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on
+veuille bien considérer que ces hauts états, étant,
+par définition, incommunicables et inexprimables,
+nous ne pouvons plus suivre la Sainte
+que par un acte de foi, quand elle essaie de nous
+en parler : nous sommes forcés de l’abandonner
+au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes
+accessoires établissent un lien entre elle et
+nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons
+entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous
+pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations,
+à ses extases et à ses ravissements.
+D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix.
+Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement
+intérieur. Dans une de ses relations
+adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait :
+« Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir
+et de vivre d’une vie parfaite) <i>et une augmentation
+de vertu</i>, dès le jour où il m’a favorisée de
+cette oraison de quiétude et de ces ravissements.
+Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon
+avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces
+ravissements et ces visions produisent en moi les
+grands effets dont je vais parler. <i>S’il y a quelque
+bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens</i>… »
+Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation,
+confirme en ces termes le sentiment de la Sainte :
+« Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est
+avancée de plus en plus en la manière que dit
+saint Thomas… » Ajoutons que ces « faveurs »
+surnaturelles eurent la plus grande influence sur
+son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans
+l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il
+est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace
+de se lancer dans une œuvre si périlleuse.</p>
+
+<p>On peut donc reconnaître l’importance de ces
+hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte
+Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états
+mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix,
+l’a dit excellemment : « Ces communications
+tiennent encore de la faiblesse et de la corruption
+de la sensualité. Ces ravissements et ces transports
+qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les
+membres sont le résultat ordinaire de communications
+qui ne sont pas purement spirituelles.
+<i>Mais ces phénomènes ne se produisent point chez
+les âmes parfaites</i>, déjà purifiées par la seconde
+nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles,
+les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus
+lieu : elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans
+aucun détriment pour les sens… » N’oublions pas,
+d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet
+état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état
+habituel pendant les dernières années de sa vie.
+Rien n’est plus rare : « Il n’y a, dit le même Jean
+de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent
+à une si haute perfection. On en trouve
+cependant quelques-unes qui y sont parvenues :
+ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit
+doivent se propager dans la succession de leurs
+enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille
+des richesses et des grandeurs en rapport avec les
+destinées providentielles de leur postérité selon
+la grâce. »</p>
+
+<p>Quelles perspectives magnifiques sur la destinée
+de notre Sainte nous ouvrent ces quelques
+phrases ! Cette vierge est marquée, dès le berceau,
+pour enfanter au Christ des âmes innombrables et
+c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les
+nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles
+que réclame une telle fécondité. Des physiologistes
+ont cru remarquer que les germes
+féminins sont plus riches en substances nutritives
+que les germes mâles, sans doute parce que les
+fonctions physiques de la mère exigent une plus
+grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité
+se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit.
+Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles,
+son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments
+spirituels, parce qu’elle est prédestinée à
+être une Mère, — celle que la postérité va nommer
+avec amour et vénération, la Mère Thérèse
+de Jésus…</p>
+
+<p>Voici que son destin se dessine en traits de plus
+en plus splendides. Non seulement elle s’annonce
+comme une grande réformatrice d’ordres religieux,
+comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les
+ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée
+pour ravitailler de divin une humanité qui
+s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y
+réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir,
+dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans
+son action à ce moment précis de l’histoire, quelque
+chose de véritablement providentiel. Le vieux
+monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de
+l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en
+proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe.
+C’est le commencement d’une ère de prospérité
+matérielle encore inconnue, — et, par ailleurs,
+cette réussite littéralement <i>prodigieuse</i> d’avoir découvert
+et conquis un monde nouveau, avec des
+moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour
+ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini,
+tout cela a démesurément enflé la confiance de
+l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir
+se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le
+protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent
+l’assaut du millénaire édifice catholique.
+L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir
+les sources de la haute spiritualité. Cela va être
+la mutilation pédante et inintelligente du dogme,
+l’embourgeoisement et la platitude de la vie,
+toutes ces influences déprimantes s’associant à
+cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de
+jouir, — de tout ramener à la mesure de l’humain, — qui
+sera le signe caractéristique de l’ère
+moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît,
+pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs
+de continents : « Vous cherchez un nouveau
+monde. J’en connais un qui est toujours
+nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers,
+ô conquérants des Amériques, moi je tente une
+aventure plus difficile, plus héroïque que toutes
+les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que
+les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée,
+je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez
+me suivre, et <i>vous verrez !</i>… Et vous qui niez
+Celui « par qui toutes choses ont été faites », je
+vous dis en vérité que je <i>L</i>’ai vu, et que, sans
+Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous
+êtes si vains, va à la folie et à la ruine… » Et
+celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher.
+Elle a suscité des forces vives qui, pendant
+des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi.
+Et, à cette heure trouble et presque désespérée,
+nous vivons encore, en grande partie, du bienfait
+de son exemple.</p>
+
+<p>Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude
+que l’on adopte, il est impossible de ne pas
+être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de
+paradoxal dans cette apparition de Thérèse
+d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment
+le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité
+de ce temps-là, — laquelle était déjà celle
+d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Non moins paradoxale est l’apparition des
+« grandes grâces » qui vont bouleverser sa vie
+et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques
+de la vie publique. Il semblerait que de telles
+faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes
+autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde.
+Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs
+décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes
+sont réfléchis, sa raison s’est mûrie
+et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois,
+cruelle expérience. Elle sait ce que c’est
+que la vie cléricale et monastique. Elle connaît
+aussi les gens d’église, — les religieuses ses
+compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs
+et les théologiens. Elle pressent les difficultés,
+les intrigues, les persécutions auxquelles
+elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et
+elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans
+le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens
+de sa ville natale, les magistrats municipaux, les
+hommes de gouvernement. Pendant quelque
+temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront
+en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là
+et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités,
+qu’elle va prendre sa grande résolution et
+qu’elle y sera déterminée et affermie par des
+interventions surnaturelles et, on peut le dire,
+continuelles. Elle y est prête. Elle est armée,
+corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence
+est avertie et prémunie contre les illusions
+et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence
+critique est sans cesse en éveil. Et son
+pauvre corps, torturé et affiné par la maladie,
+est devenu un des plus vibrants et des plus délicats
+instruments, où puisse jouer l’Esprit de
+Dieu.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances appellent évidemment
+la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est
+possible d’opposer à la plupart d’entre elles des
+explications naturelles et, dans une certaine mesure,
+plausibles. Mais ces explications laissent
+toujours subsister des points obscurs, quand
+elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les
+nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer
+tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse
+d’Avila, assez de points lumineux : ce serait
+trop beau si tout était également clair et resplendissant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">PRÉSENCES ET VISIONS</span></h3>
+
+
+<p>Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée
+de ses doutes par les mystérieuses Paroles :
+« Ma fille, c’est Moi ! » Mais cette sécurité ne
+devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient
+pas. Les calomnies, les accusations d’imposture
+continuaient de plus belle. On la représentait
+comme une possédée, livrée à toutes les suggestions
+diaboliques. C’était le Démon qui produisait
+en elle ces états mystiques où elle croyait voir
+l’opération de Dieu !… A de certains moments,
+le concert de réprobation était tel que son confesseur,
+le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait.
+Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité
+de directeur de conscience, sa réputation de
+science et de vertu, ne se sentait pas assez fort
+pour tenir tête à toute une ville, à une véritable
+coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens.
+Thérèse voyait arriver le moment où
+elle serait complètement abandonnée par lui et
+où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y
+songe un instant ! C’était chose grave que de
+passer pour le complice d’une démoniaque. On
+conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur
+de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour
+lui-même.</p>
+
+<p>Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité
+autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte
+elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison,
+au moment où elle recevait ces révélations
+surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient.
+Mais à peine reprenait-elle contact avec
+le monde qu’elle retombait dans ses angoisses.
+Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui
+épargner ces grâces qui lui causaient un tel
+tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions.
+Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées
+qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité
+d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle
+fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait
+des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs,
+sainte Madeleine, saint Joseph, saint
+Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux,
+comme saint Hilarion et l’archange saint
+Michel…</p>
+
+<p>« Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous
+ne cessions de prier, d’autres personnes et moi,
+pour obtenir ce que j’ai dit : ou que le Seigneur
+me conduisît par un autre chemin, ou qu’il
+manifestât la vérité, — <i>car les paroles qu’Il
+m’adressait étaient presque continuelles</i>, — il
+m’arriva ceci : le jour de la fête du glorieux
+saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis
+près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car,
+en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de
+l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait
+que le Christ était auprès de moi et je voyais
+que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait.
+Pour moi, comme j’ignorais absolument
+qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai
+une grande frayeur, au début, et je ne faisais
+que pleurer, bien que le Christ, avec une seule
+parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme
+d’habitude, tranquille, contente et sans aucune
+crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était
+sans cesse à mes côtés, et, comme la vision
+n’était pas imaginaire<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> (c’est-à-dire par <i>image</i>),
+je ne voyais pas en quelle forme ; mais je sentais
+très clairement qu’Il était toujours à mon côté
+droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais
+et que, chaque fois que je me recueillais un
+peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne
+pouvais ignorer qu’Il était près de moi… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui
+peuvent quelquefois se réunir dans une même vision complexe :
+<i>la vision extérieure</i>, qui est la perception par l’organe naturel
+de la vue d’un objet naturellement invisible ; <i>la vision imaginative</i>,
+vision tout intérieure ou <i>imaginaire</i>, qui est une représentation
+sensible produite par Dieu, soit pendant la veille, soit
+pendant le sommeil ; <i>la vision intellectuelle</i>, qui est la connaissance
+intuitive et surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles,
+ou bien de choses corporelles, mais abstraites de toutes
+formes sensibles.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc, dans son accablante simplicité, le
+récit de cette chose prodigieuse ! Tout autre que
+la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions
+hyperboliques et dramatisé, d’une façon
+plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation,
+pour nous en donner une idée égale
+à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de
+pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces
+apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux,
+l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale,
+elle se fût tellement approchée du divin que les
+plus hautes Présences lui étaient devenues en
+quelque sorte familières. Son âme purifiée se
+mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le
+surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère
+involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle.
+Bien loin de la provoquer, la Sainte
+nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs,
+elle y résistait de toutes ses forces. Elle
+priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée
+de ces manifestations qu’on lui représentait
+comme des illusions sataniques. Que dis-je ? elle
+s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ
+lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle
+devait L’écouter et subir sa Présence… On alléguera,
+sans doute, que cette longue résistance
+avait fini par produire une véritable obsession de
+la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage
+pour expliquer les visions de la Carmélite.
+Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par
+déférence à l’égard des théologiens dont elle ne
+veut pas influencer les décisions, que par défiance
+d’elle-même, elle se garde de toute assertion
+tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses
+dont elle se sert : « Il me semblait,
+à ce qu’il me paraissait… » Tout d’abord, elle ne
+veut rien affirmer, elle discute avec elle-même
+et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement,
+aucune objection ne peut tenir contre la subtilité
+et la justesse de son analyse, ni surtout
+contre un sentiment de certitude interne supérieur
+à tous les doutes.</p>
+
+<p>Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans
+images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle
+pas, en réalité, avec le sentiment de
+quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans
+l’oraison ? « Dans cet état, dit sainte Thérèse,
+l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les
+effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de
+grand amour et de foi et autres déterminations
+jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce
+de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le
+plus grand cas. C’est une oraison d’un genre
+très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans
+l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est
+présent par les effets qu’il produit dans l’âme,
+comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté
+veut se rendre sensible à nous. Mais par
+cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ
+qui est là, <i>Jésus-Christ fils de la Vierge</i>… »</p>
+
+<p>C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en
+définitive, comme au critère suprême. Son confesseur
+lui ayant demandé comment elle pouvait
+savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit
+qu’elle ne savait pas comment. « Néanmoins,
+dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre
+qu’Il était près de moi, — et <i>je le voyais clairement</i>,
+et je le sentais, et que le recueillement de
+mon âme était plus profond et plus continu que
+dans l’oraison de quiétude et que les effets en
+étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais
+d’habitude, — et que c’était une chose très
+claire… » — Le confesseur lui demanda encore :
+« Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ ? — Lui-même,
+plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant
+qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était
+déjà imprimée dans mon entendement, et, avant
+cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une
+personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement
+entendu parler d’elle, venait causer avec
+moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité,
+et si elle me disait que c’est elle, je pourrais
+le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement
+que si je l’avais vue de mes yeux.
+Dans cette vision, oui : sans voir, cette certitude
+s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne
+paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur
+veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de
+sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce
+qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on
+voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être
+illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien
+que tout de suite on ait ce soupçon, on garde,
+d’autre part, une si grande certitude, que le
+doute n’a plus de force. »</p>
+
+<p>Ainsi, elle ne passe point par des alternatives
+de doute et de certitude. D’abord, surprise et
+effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet
+d’une illusion. Mais, dans le même moment,
+elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment
+de la Présence divine ne peut même se
+comparer à celui qu’un aveugle ou une personne
+plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une
+autre personne qui serait près d’elle. « Ici, rien
+de semblable, pas d’obscurité : le Christ se représente
+à l’âme par une notion plus claire que le
+soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté,
+mais une lumière, qui sans être perçue par les
+jeux matériels, illumine l’entendement, pour que
+l’âme jouisse d’un si grand Bien… »</p>
+
+<p>Voilà la « vision intellectuelle » nettement définie,
+avec son double caractère d’abstraction, — abstraction
+de toute forme sensible, — et de certitude
+immédiate et concrète : l’adhésion de
+l’intelligence se produit instantanément sur le
+vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique,
+ne se rendit pas compte d’abord de la
+faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement,
+elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus
+élevé : « C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par
+un saint homme, de haute spiritualité, je veux
+parler du Frère Pierre d’Alcantara. » Et, en
+effet, ce genre de visions abstraites semble bien
+exclure toutes les duperies des sens. La Sainte
+rapproche de cette vision intellectuelle un certain
+mode d’audition également intellectuelle,
+ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui,
+en définitive, semble bien n’être qu’un autre
+aspect, qu’une autre manière de considérer cette
+vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut,
+d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette
+parole est distincte, on entend nettement chaque
+mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui
+rend l’âme attentive à ses révélations et à ses
+enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête
+l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant,
+procède de manière différente. L’âme n’a pas
+besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention,
+elle trouve en elle la vérité infuse et, si
+l’on peut dire, assimilée comme un aliment : elle
+n’a plus qu’à en jouir. « C’est comme si quelqu’un,
+sans apprendre, sans même avoir rien
+fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien
+étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement
+comprise, ignorant comment et d’où elle
+lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé
+même à connaître l’A&nbsp;b&nbsp;c. Cette dernière comparaison
+explique, ce me semble, quelque chose
+de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant,
+savante : pour elle, le mystère de la Très Sainte
+Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent
+si clairs, qu’il n’est pas de théologiens
+avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en
+dispute pour la défense de ces grandes vérités.
+Elle en demeure épouvantée… » Ce langage intuitif
+et illuminatif est un langage sans paroles,
+tandis que celui, dont il s’agissait précédemment,
+formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur
+et illuminant, sainte Thérèse l’appelle « le
+langage du Ciel ». C’est celui dont Dieu se sert
+pour enseigner l’âme, — et, sans doute, c’est
+celui dont les âmes, affranchies des sens, se
+servent pour converser entre elles. On voit,
+d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette
+manière d’audition et la vision intellectuelle.
+Dans les deux cas, l’entendement prononce son
+adhésion sur une intuition immédiate : l’âme sait
+que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que
+c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si
+belles et si sages.</p>
+
+<p>Répétons-le encore : ces subtiles analyses, ces
+raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup
+plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en
+elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et
+l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son
+intelligence et son âme tout entière lui apportaient
+le témoignage. Mais, comme toujours, on
+semait le trouble et le doute dans son esprit.
+Perpétuellement, elle avait peur de se tromper.
+Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient,
+« et le Seigneur me rassurait. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la
+Sainte vient de décrire de façon si précise et si
+complète. Celles, dont il va être question, appartiennent
+à un autre ordre : ce sont des visions
+dites « imaginatives » ou « imaginaires », c’est-à-dire
+qui consistent en images intérieures, ou qui
+admettent certaines données sensibles. Elles sont
+considérées par les théoriciens de la mystique,
+comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement,
+ce sont elles qui frappent le plus l’imagination.
+C’est par elles que sainte Thérèse a
+peut-être le plus agi sur les âmes de son temps
+et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter
+que ce sont aussi celles qui scandalisent ou
+déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant.
+Pour suivre la Sainte dans cette voie,
+non seulement un entraînement est nécessaire,
+mais toute une instruction, tout un « savoir »,
+sans parler de dispositions et de qualités d’âme
+qui manquent aux non-catholiques, ou aux
+catholiques superficiels.</p>
+
+<p>Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme
+de ces ignorances, elle entre sans préambule et
+sans la moindre hésitation, dans le vif de son
+prodigieux projet.</p>
+
+<p>« Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le
+Seigneur daigna me montrer seulement ses
+mains : elles étaient d’une si parfaite beauté que
+je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande
+frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur
+commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle.
+Quelques jours après, je vis aussi son
+divin visage, — et ce fut encore une absorption
+de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre
+pourquoi le Seigneur se montrait ainsi
+à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la
+grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par
+comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une
+manière conforme à la faiblesse de ma nature… »</p>
+
+<p>Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle
+était à la messe, elle put contempler, tout
+entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle
+la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la
+Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en
+adresse à son confesseur, elle ajoute : « Ce que
+je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai
+pas ici. Cela m’a donné un grand mal : <i>on ne
+peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même</i>.
+Je me borne à vous dire que quand il n’y
+aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la
+grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une
+gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité
+de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas,
+il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en
+peut souffrir notre misère, que sera-ce là où
+nous jouirons entièrement d’un tel Bien ?… »
+Cette beauté des Corps glorieux est telle que
+l’âme qui les contemple entre dans un trouble
+extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la
+Sainte était purement imaginaire, — c’est-à-dire
+une pure image intérieure et non une réalité
+extérieure, une hallucination perceptible par les
+sens. « Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni
+aucune autre, avec les yeux de mon corps, <i>mais
+avec les yeux de l’âme</i>. »</p>
+
+<p>Tout d’abord, elle en éprouva comme une
+déception, non pas au moment même de l’apparition,
+mais par la suite, lorsqu’elle essayait de
+raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces
+images intérieures n’étaient que de vains fantasmes,
+des produits de son imagination. « Mais,
+dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à
+me faire cette grâce et à me manifester cette
+vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était
+une illusion, et, depuis, je vis très clairement
+ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues
+années à essayer de me figurer par l’imagination
+une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je
+n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur,
+le seul resplendissement de cette beauté excède
+tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est
+pas un resplendissement qui éblouit, mais une
+blancheur suave et une splendeur infuse, qui est
+un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue
+pas, de même que la clarté qui nous fait voir une
+beauté si divine. C’est une lumière si différente
+de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous
+voyons paraît sans éclat en comparaison de cette
+clarté et de cette lumière qui se représente à la
+vue : quand une fois on l’a perçue, on voudrait
+ne plus ouvrir les yeux… Non point qu’on voie
+quelque chose de semblable au soleil, ni que
+cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout
+dire, c’est elle qui paraît être une lumière
+naturelle, tandis que l’autre est une chose
+artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit
+et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est
+troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte
+que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant
+une vie entière, il serait impossible de
+s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement
+devant nos yeux qu’on n’aurait pas le
+temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais
+peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si
+le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il
+n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher,
+ni résistance, ni soin, ni précaution. <i>Cela,
+je l’ai bien expérimenté</i>, comme je vais le dire… »</p>
+
+<p>Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela
+peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux
+théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces
+visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter
+ce qu’elle a « expérimenté », ce qu’elle a vu :
+« En certaines circonstances, dit-elle, ce que je
+voyais ne me semblait être qu’une image ; mais,
+en beaucoup d’autres, il m’était évident que
+c’était le Christ lui-même : cela dépendait du
+degré de clarté où il daignait se montrer à moi.
+Certaines fois, c’était si confus, que cela me
+paraissait une image, mais non comme les portraits
+d’ici-bas, si parfaits soient-ils… Car, si
+c’était une image, c’était une image vivante. Ce
+n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant.
+Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et
+homme, non comme Il était dans le sépulcre,
+mais comme Il en sortit après sa résurrection.
+Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté
+que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le
+Seigneur lui-même, spécialement quand on vient
+de communier : car nous savons déjà qu’Il est
+là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement
+maître de cette auberge de l’âme que l’âme,
+semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre
+dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire
+comprendre la majesté avec laquelle Vous vous
+montrez ! Et combien Vous êtes Seigneur du
+monde entier et des cieux et de mille autres
+mondes, de mondes et de cieux innombrables
+que Vous pourriez créer ! L’âme comprend, par
+la majesté où Vous apparaissez, que tout cela
+n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes
+seigneur de tout cela !… »</p>
+
+<p>Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle
+pas se représenter ainsi la personne du
+Christ ? Pour écarter ce retour d’une objection
+persistante, Thérèse se sert d’une comparaison
+fort ingénieuse : Admettons, dit-elle, que l’imagination
+puisse, jusqu’à un certain point, se
+représenter Notre-Seigneur (non pas une image
+banale du Christ, mais le Christ vivant, — en
+gloire et en majesté, — tel qu’elle vient de nous
+le décrire), l’âme serait pareille à une personne
+qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses
+efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains
+moments l’illusion de dormir, reste néanmoins
+éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner
+nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus
+évidente la réalité de notre hallucination. Si cette
+hallucination est involontaire, elle produit encore
+une grande fatigue physique et elle n’influence
+que faiblement ou passagèrement notre volonté.
+Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit
+le cauchemar : « L’âme, conclut la voyante, en
+est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces,
+elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la
+vision véritable, au contraire, il lui reste des
+richesses qui défient toute louange. Au corps
+lui-même elle donne la santé et il en demeure
+réconforté. »</p>
+
+<p>Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte,
+d’après son propre témoignage, eut « presque
+continuellement » des visions de ce genre, visions
+totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et
+elle ajoute : « Tandis qu’Il me parlait et que je
+considérais cette grande beauté, et la suavité
+avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette
+bouche si belle et qui est divine (quelquefois
+avec sévérité), j’avais un désir extrême de
+connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur,
+afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai
+mérité de les voir. C’est assez que j’essaie : la
+vision se perd complètement. Cependant, quelquefois,
+je vois qu’Il me regarde avec compassion.
+Mais ce regard a une telle force que l’âme ne
+peut le supporter et elle est saisie par un ravissement
+si soudain que, pour mieux en jouir, elle
+perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile
+de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident
+que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et
+confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il
+nous donne et à louer Celui qui donne…
+« Humilité et confusion », voilà donc à quoi se
+réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans
+l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de
+l’Homme-Dieu. Répétons-le encore : nulle trace
+de sensualité, de délectation morose dans ces
+extases décrites d’une façon si brève et si saisissante.
+Thérèse a soin de bien spécifier que la
+vision véritable se reconnaît à son caractère de
+pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher
+ce passage d’un autre non moins significatif, où
+elle nous dit que, dans ses premières oraisons
+mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ,
+au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une
+sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette
+sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer
+à ce geste, même mentalement, <i>par le
+sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses
+péchés</i>. Je le demande : jamais amoureuse a-t-elle
+éprouvé de ces scrupules ? La femme, qui nous
+fait cette confession, n’apportait aux pieds du
+Christ que « le cœur contrit et humilié » dont
+parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire :
+« Humilité et confusion, voilà tout ce que le
+Seigneur veut de nous !… »</p>
+
+<p>Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après
+Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie
+se détournait instinctivement des spectacles
+d’horreur, comme des lieux et des êtres de
+ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire
+qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de
+la communion. Néanmoins, elle reconnaît que,
+dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations,
+elle a vu Notre-Seigneur lui montrer
+Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter.
+Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa
+Passion, et aussi en croix. « Je L’ai vu, dit-elle,
+au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je
+L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi,
+c’était à cause des besoins de mon âme ou de
+celles d’autres personnes. <i>Mais toujours sa chair
+était glorifiée.</i> » Ce dernier détail est de la plus
+haute importance. Quand Thérèse voit le Christ
+en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de
+chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ces apparitions et ces révélations furent assurément
+très fréquentes pendant les deux années
+et demie dont elle nous parle. Mais on peut
+affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement
+et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée
+pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain
+nombre de ces grâces dans ses <i>Relations</i>, simples
+notes adressées à ses confesseurs ou à quelques
+personnes spirituelles. En voici quelques-unes,
+qui se distinguent par l’extraordinaire puissance
+de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de
+l’intuition, une tranquille et sainte audace dans
+les plus déconcertantes affirmations… « Une nuit
+(c’était à Séville, au moment où elle venait d’être
+déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu
+recueillie, je considérais combien présent m’avait
+été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait
+véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette
+pensée, lorsqu’Il me dit, — et il me parut que
+c’était au plus profond de moi, comme du côté
+du cœur, — par vision intellectuelle : « Je suis
+là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux
+sans moi !… » Instantanément, je repris confiance
+et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même
+nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une
+vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait
+presque imaginaire, se posa dans mes bras,
+à la manière dont on représente la « Cinquième
+Angoisse ». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge
+tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette
+vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette
+et si proche de moi que je me demandais si ce
+n’était pas une illusion. Mais Il me dit : « <i>Ne t’effraie
+pas de cela, car l’union de mon Père avec ton
+âme est incomparablement plus grande !</i> ». Cette
+vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit
+de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois… »</p>
+
+<p>Voici une autre apparition d’un caractère peut-être
+plus audacieux encore dans sa divine familiarité :
+« Ce jour-là, après la communion, il me
+sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur
+s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler
+avec la plus grande bonté et me dit entre autres
+choses : Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi !
+Montre-moi tes mains ! » Il me sembla qu’Il me
+les prenait et qu’il les portait à son côté, — et il
+me dit : « <i>Regarde mes plaies ! Tu n’es pas sans
+Moi : la vie est courte et passe promptement.</i> »
+Par certaines de ses paroles, je compris que,
+depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus
+jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans
+le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué
+à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection,
+Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle
+était alors dans une grande détresse, — et que
+sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement
+qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour
+jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je
+compris cet autre transpercement que j’avais
+souffert<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, mais qui était si différent. Ah ! que
+dut être celui de la Vierge !… Et Notre-Seigneur
+me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et
+qu’il avait même fallu qu’Il la consolât !… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont
+nous allons bientôt parler.</p>
+</div>
+<p>Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif
+et de l’ivresse mystiques ! « Le dimanche des
+Rameaux, comme je venais de communier, je fus
+prise d’une grande extase, de sorte que je ne
+pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore
+dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois
+revenue à moi, que toute ma bouche était remplie
+de sang, que mon visage et mon corps tout entier
+en étaient couverts, comme si le Seigneur venait
+de le répandre. Il me sembla que ce sang était
+chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était
+excessive. Et le Seigneur me dit : « <i>Ma fille, je
+veux que mon sang te profite. Ne crains pas que
+ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu
+mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et
+tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois.
+Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil
+jour.</i> Il ajouta les dernières paroles, parce que,
+depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là,
+si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer
+mon âme pour y héberger le Seigneur… »</p>
+
+<p>Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en
+même temps, de plus hardi dans la familiarité
+du divin ! Il faut être des saintes (par exemple
+sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse),
+pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique !
+Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente.
+Ce que les esprits prévenus peuvent
+considérer comme une débauche de folle imagination
+n’est que l’illustration sensible d’un dogme
+que tout chrétien doit admettre et dont il peut
+se faire l’application personnelle : « J’ai versé
+telle goutte de sang pour toi ! » dit le Christ à
+Pascal, dans le fameux <i>Mystère de Jésus</i>. En
+réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à
+tout le Sang du Christ. La Faute étant commune
+à tous, la Rédemption est aussi commune à tous.
+Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège
+spécial. Elle ne se targue point d’une faveur
+qui serait refusée aux autres. La grâce insigne
+qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la
+confirmation sensible et particulière d’une vérité
+admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré,
+qui pourrait émouvoir dans une âme moins
+angélique que la sienne, une sentimentalité et
+même une sensualité équivoques, n’est pour elle
+que la promesse infiniment tendre, par la bouche
+du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise,
+ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes
+de candeur et de sincérité, ces notes
+intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi
+près que possible, on n’y trouvera pas un mot
+qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand
+le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de
+son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne
+voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a
+souffert pour les hommes et de la nécessité pour
+elle-même, après tant de tribulations, de souffrir
+encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces
+souffrances ne dureront pas toujours : « Regarde
+mes plaies !… La vie est courte et passe promptement ! »
+Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans
+ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de
+la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce
+contact sacré. Quoi ! La chair divine du Christ si
+proche de la sienne !… Mais, tout de suite, la Parole
+sublime qui la rassure : « Ne t’effraie pas de
+cela ! Car l’union de mon Père avec ton âme est
+incomparablement plus grande ! » Par ces seuls
+mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque
+dans ses intimes profondeurs : « Est-il possible,
+Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne
+dans ses bras votre chair adorable ? » Et le Christ
+de répondre : « L’union de mon Père avec ton âme
+est incomparablement plus grande ! » C’est-à-dire :
+« Puisque ton âme est unie à mon Père,
+tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte
+Humanité. Par elle, tu commences une union
+qui s’achève en Dieu !… »</p>
+
+<p>Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille,
+au moins égales en splendeur et en signification
+mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère.
+Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement
+encore inférieur à la réalité. Thérèse a
+vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir
+du moment où nous sommes arrivés, pendant
+les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne
+s’est peut-être pas passé un seul jour où elle
+n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à
+côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants,
+Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console,
+qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un
+soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause
+de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain
+devant elle, sans se décider à le couper, ni même
+à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut, — et
+il lui sembla qu’Il rompait un morceau de
+pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il
+lui disait : « Mange, ma fille ! Et fais passer ce pain
+comme tu pourras ! J’ai chagrin de ce que tu
+souffres. Mais en ce moment, il convient que tu
+souffres !… » — Quand on lit cette scène d’une
+divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter,
+il est impossible de ne pas se rappeler que
+Thérèse est une Espagnole et une grande dame.
+Au sentiment tendre qui déborde de cette confession,
+se mêle une sorte de galanterie sacrée. En
+ce temps-là, — et aujourd’hui encore, — quand
+l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité,
+il détache délicatement un morceau d’un mets ou
+d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend
+vers sa bouche… Mais le Christ a toute espèce
+d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son
+épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble,
+Il joint de véritables présents, des joyaux dont
+elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de
+même nature que le resplendissement des corps
+glorieux : « Un jour, dit-elle, que je tenais à la
+main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la
+prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit,
+elle était faite de quatre grandes pierres précieuses,
+beaucoup plus belles que des diamants,
+sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas
+de possible : le diamant paraît quelque chose de
+faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles.
+Les cinq plaies y étaient merveilleusement
+gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais.
+Et, en effet, il en fut ainsi : je ne voyais
+plus le bois dont cette croix était faite, mais les
+pierres précieuses. <i>Personne autre que moi ne les
+voyait…</i> » Pour Thérèse, il y avait une sorte de
+parenté spirituelle entre les splendeurs des
+gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi,
+sans doute, elle a toujours beaucoup aimé
+les pierreries. Le goût féminin pour la parure est
+évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce
+goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin,
+mais transformé et sublimé. Elle méprisait les
+joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer,
+à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient
+la gloire des choses du Ciel.</p>
+
+<p>Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos,
+cette anecdote charmante : « Elle reçut un
+jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement
+mariée, belle et richement parée. Entre
+autres ornements, cette dame portait des perles
+très fines, ainsi que deux ou trois diamants de
+grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient
+admirablement. Dès que cette dame fut
+sortie, la Mère m’interpella en ces termes :
+« Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña <i>Fulana</i> ? — Oui,
+ma Mère ! Pourquoi me demandez-vous
+cela ? — <i>Ne vous semble-t-il pas qu’elle
+est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses
+perles sont jolies ?</i> — Je n’ai pas fait attention
+à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est
+belle et bien parée. » La Sainte se mit à sourire
+et ajouta : « Ces diamants seraient bien
+mieux à orner mon Enfant-Jésus ? Pour moi,
+toutes les choses de la terre me paraissent fort
+laides. » Cette conclusion, c’est celle qui ressort
+d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci,
+plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est
+contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait
+alors à Tolède, chez une très grande dame, doña
+Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de
+Medina-Celi : « Durant mon séjour chez cette
+dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce
+grand mal de cœur auquel j’étais si sujette.
+Comme cette dame est d’une admirable charité,
+elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries
+de grand prix et, en particulier, un diamant
+qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue
+me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même
+et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les
+hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur
+nous garde en réserve… » Oui, sans doute, la
+Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande
+dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire
+plaisir en les lui montrant ? Quelle charmante
+idée, — et bien féminine encore, — que d’apporter
+des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper
+son mal de cœur !… Assurément, Louise de
+la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité,
+savait que les beautés matérielles ne
+sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour
+gravir jusqu’aux spirituelles…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Toutes ces visions, — imaginaires ou intellectuelles,
+ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas
+les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse.
+Les deux autres Personnes divines, la
+Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se
+sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions,
+des plus insistantes aux plus fugitives, est
+comme baignée de grâce et de lumière. Pour les
+âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute
+signification mystique, une poésie à la fois suave
+et éblouissante, — témoin cette vision, dont elle
+fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans
+l’église même du couvent : « La veille de la
+Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait
+à chanter le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>, je vis la Mère de
+Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges,
+descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait
+une statue de Notre-Dame et occuper elle-même
+cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est
+pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame
+que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait
+un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+Mais je n’eus pas le temps de déterminer
+cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase.
+Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles
+du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont
+devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent
+pas néanmoins sous une forme sensible,
+parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai
+ainsi tout le temps que dura le chant du
+<i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la
+Sainte par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno,
+tableau que l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph
+d’Avila.</p>
+</div>
+<p>Elle vit aussi des religieux lui apparaître en
+état de grâce, ou même en gloire, soit après leur
+mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique.
+Ainsi pour le Père Gratien, son disciple
+bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel
+de sa correspondance, son <i>Élisée</i> :
+« Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et
+que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis :
+« <i>C’est mon véritable fils : je ne manquerai pas
+de l’aider</i> », ou une autre parole de cette sorte,
+car je ne me la rappelle pas exactement. La
+veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion,
+mon esprit était tellement distrait et troublé
+que je ne pouvais me recueillir. Je commençai
+à porter envie à ceux qui habitent les déserts,
+persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à
+l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions,
+j’entendis alors ces paroles : « Tu te
+trompes beaucoup, ma fille ! Les tentations du
+démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs :
+prends patience ! Tant que dure la vie,
+on ne saurait échapper à ces épreuves. » Je
+réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il
+me vint un recueillement intérieur, accompagné
+d’une lumière si grande, que je me croyais dans
+un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans
+de lui-même comme au milieu d’un bosquet et
+jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que
+dit le livre des Cantiques : <i lang="la" xml:lang="la">Veniat dilectas meus
+in hortum suum.</i> J’y vis mon Élisée : il n’était
+nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante
+beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande
+de pierres très précieuses. Des vierges, en
+grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la
+main des palmes et chantaient toutes des cantiques
+à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à
+ouvrir les yeux pour distraire mon attention,
+sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait
+un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en
+goûtait la suavité, sans les entendre, car elle
+était tout entière plongée dans la joie. Comme je
+m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il
+me fut dit : « Celui-ci a mérité d’être au milieu
+de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu
+vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur
+de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où
+il est. » Cette vision, à laquelle je ne pouvais
+faire diversion, tant était excessive la joie de mon
+âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui
+ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai
+de là un amour plus grand pour Élisée, et je
+me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut.
+J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En
+tout cas, ce ne pouvait être une imagination… »</p>
+
+<p>Pour bien comprendre la plupart de ces visions
+et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances
+très particulières au milieu desquelles
+elles se sont produites. En ce qui concerne la
+dernière, — et pour expliquer l’amour exalté
+que la Sainte porte à son disciple de prédilection,
+le Père Gratien, — il importe de rappeler
+que ce Père, qui était l’agent le plus énergique
+et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors
+une furieuse persécution de la part des Carmes
+mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes ; — que
+cette réforme était, aux yeux de la Sainte,
+une chose capitale, peut-être une question de vie
+ou de mort pour le catholicisme menacé par les
+protestants, — et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais
+cessé de cultiver les amitiés mystiques
+comme un moyen, pour les âmes ferventes, de
+s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert
+vers Dieu.</p>
+
+<p>Mais ces considérations historiques font naître
+précisément une objection, qui a été formulée
+maintes fois par les adversaires du surnaturel :
+est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent
+si bien aux préoccupations <i>actuelles</i> de
+Thérèse ne seraient pas provoquées par ces préoccupations
+mêmes, par le désir qu’elle a d’obtenir
+une réponse à ses doutes, un encouragement
+dans ses épreuves ?… Et l’on se souvient de cette
+sévère condamnation, prononcée par saint Jean
+de la Croix, de certains états mystiques : « C’est
+une chose surprenante que ce qui se passe de nos
+jours. Quand une âme a pour moins de quatre
+deniers de considération des choses divines et
+qu’elle entend en elle-même le son de quelque
+parole intérieure, dans un moment de recueillement,
+elle tient immédiatement cela pour quelque
+chose de sacré et de divin, et, sans en douter le
+moins du monde : « Dieu, dit-elle, m’a parlé,
+Dieu m’a répondu… » <i>Or cela n’est pas vrai.
+Et c’est elle-même qui se parle et qui se répond
+par l’effet même de son désir.</i> »</p>
+
+<p>Il est trop évident qu’une telle critique ne
+saurait s’adresser à sainte Thérèse, qui est sans
+cesse en garde contre les duperies des sens, les
+suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi.
+Quand elle n’est pas sûre d’une chose, — absolument
+sûre, — elle multiplie, nous l’avons vu,
+les formules dubitatives. Elle dit qu’<i>il lui semble</i>,
+et non que cela est certain. Mais il y a des évidences
+immédiates qu’elle ne peut nier sans se
+nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas
+produites une fois, elles se sont répétées indéfiniment.
+Redisons-le : pour la voyante, cette certitude
+est supérieure à celle des sens, qui peuvent
+toujours être le jouet d’hallucinations : là l’évidence
+rationnelle est parfaite et constante. Elle
+est confirmée par des expériences répétées, par
+le témoignage concordant des cinq sens spirituels,
+lesquels sont analogues aux cinq sens organiques.
+D’autre part, ces visions et révélations
+ne sont nullement volontaires. Sainte Thérèse
+insiste continuellement sur le caractère passif de
+ces états. Si elle s’efforce à l’oraison, — et à
+toutes les formes de l’oraison, — elle n’a jamais
+demandé les grâces dont il est ici question. Bien
+plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a voulu
+les refuser, elle a désespérément essayé de s’y
+soustraire. De sorte qu’elle souscrirait pleinement
+à cette autre critique, non moins sévère,
+de saint Jean de la Croix : « Celui qui voudrait,
+de nos jours, demander à Dieu et obtenir quelque
+vision ou révélation, ferait, ce me semble, outrage
+au Seigneur, en ne jetant pas uniquement
+les yeux sur son Christ. Et Dieu aurait le droit
+de lui répondre : « Voici que vous avez mon Fils
+bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances.
+Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux
+modes d’enseignement. Car, en Lui et
+par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que
+vous pouvez désirer et me demander, — vous
+le donnant pour frère, pour maître, pour ami,
+pour rançon et pour récompense. » Sainte
+Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a jamais rien
+désiré au-dessus de cet enseignement et de cette
+récompense. Tout le reste lui a été donné malgré
+elle et par surcroît.</p>
+
+<p>Ces manifestations surnaturelles, outre leur
+fréquence, leur certitude immédiate, leur caractère
+involontaire, se distinguent encore par cet
+autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments
+nouveaux à la connaissance, des acquisitions où
+les sens naturels n’ont aucune part : ainsi cette
+perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière
+sensible portée à un degré de splendeur extraordinaire,
+mais <i>une autre lumière</i>, « une lumière
+si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous
+les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière,
+il serait impossible de s’imaginer comme
+elle est ». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle,
+étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle.
+De même par ces étranges paroles, qu’elle
+appelle « le langage de ciel », — ces paroles non
+prononcées, non distinctes, et qui semblent bien
+n’être que de hautes vérités miraculeusement
+infuses. Ces intuitions sont douées d’une intensité
+si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de
+telles profondeurs, que les mots lui manquent
+pour y faire même allusion et que, dans le transport
+que cette vision lui cause, elle se sent réellement
+hors d’elle-même et prête à s’anéantir.
+Enfin, elles produisent en elle une véritable dilatation
+de l’intelligence, un renouvellement et un
+enrichissement moral, que tous ses efforts vers
+la perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle
+s’étonne d’avoir acquis en un instant. Ces dons
+inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses
+visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard.
+Ce sont des joyaux dont lui a fait présent l’Ami
+inconnu et qui lui attestent à la fois la réalité de
+son amour et de ses visites mystérieuses…</p>
+
+<p>Le plus grand des effets produits par ces grâces
+insignes, c’est un redoublement d’amour pour
+Dieu, — redoublement qui se manifeste sous une
+forme étrange, mais nettement caractérisée et que
+la Sainte analyse avec une pénétration et une
+subtilité singulières. Cet état nouveau se produisit
+durant les persécutions qu’elle eut à subir au
+lendemain de sa conversion, c’est-à-dire dès que
+ces grâces spéciales lui furent accordées : « Bientôt,
+dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle
+me l’avait promis, à me donner des signes de
+plus en plus nombreux que c’était bien Elle. En
+même temps, croissait en moi un si grand amour
+de Dieu que je ne savais pas d’où il me venait,
+parce qu’il était évidemment surnaturel et que
+je n’y avais contribué en rien. Je me voyais mourir,
+avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où
+chercher cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet
+amour me donnait de si grands transports… que
+je ne savais que faire de moi, parce que rien ne
+me satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement,
+il me semblait qu’on m’arrachait
+l’âme. Artifice souverain du Seigneur ! De quelle
+délicate habileté vous usiez à l’égard de votre
+misérable esclave ! Vous vous teniez caché de
+moi, et votre amour me pressait dans une mort
+si savoureuse, que jamais mon âme n’aurait
+voulu en sortir. Qui n’a point passé par ces transports
+si grands, il est impossible qu’il puisse les
+comprendre… » Et, plus loin, elle précise cette
+espèce de douleur, qui lui vaut comme une mort
+anticipée. Elle la compare à celle d’une blessure
+que ferait une flèche trempée dans le suc d’une
+herbe magique : « Ce n’est pas l’âme, dit-elle,
+qui produit en elle-même cette blessure qu’elle
+ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une
+flèche qui se fiche au plus vif des entrailles et du
+cœur à la fois, de sorte que l’âme ne sait ni ce
+qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien
+qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec
+elle un philtre qui la fait se détester elle-même
+par amour de ce Seigneur et que, de bon cœur,
+elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer,
+ni même exprimer la manière dont Dieu blesse
+l’âme, ni la grande peine qu’Il lui donne, au
+point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette
+peine est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices
+dans la vie qui lui causent plus de contentement.
+L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours
+mourante d’un tel mal… »</p>
+
+<p>Cette « petite mort » n’est nullement métaphorique ;
+elle est réelle. A de certains moments de
+l’extase, il semble que la mort physique soit
+déjà commencée : « La douleur, dit la Sainte,
+est si vive que l’âme ne peut ni prier, ni rien
+faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut
+remuer ni les pieds ni les bras. Si, auparavant,
+on était debout, on s’affaisse comme une chose
+inanimée. On ne peut plus même respirer, à
+peine pousser quelques soupirs, très faibles parce
+qu’on est à bout, mais très intenses par ce que
+l’on ressent… »</p>
+
+<p>Il importe d’avoir tous ces textes présents à
+l’esprit, de les avoir lus et relus attentivement,
+d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le
+sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus
+extraordinaires de la vie de sainte Thérèse, — ce
+fameux miracle de la Transverbération, dont
+l’Église a conservé le souvenir par une fête qui
+se célèbre, chaque année, le 27 du mois d’août.
+Faute de cela, on en a donné les interprétations
+les plus tendancieuses et les plus grossièrement
+erronées. La littérature pseudo-médicale voit
+dans ce cas, superficiellement exposé, la confirmation
+de ses théories. Enfin, le groupe célèbre
+du Bernin, cette « gloire », en marbre blanc, qui
+veut être une traduction plastique et une illustration
+du miracle et que l’on peut contempler,
+aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, — cette
+sculpture équivoque
+a, dans une certaine mesure, autorisé de telles
+fantaisies d’interprétations. Des écrivains notoires
+en ont pris prétexte pour exécuter des variations
+esthétiques sur le mélange de la volupté à la
+dévotion.</p>
+
+<p>En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de
+sainte Thérèse ?… Uniquement, d’une forme singulière
+de l’amour de Dieu, d’un tel appétit de
+Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de
+Lui. Cette douleur qu’elle en éprouve, elle se la
+représente sous les espèces d’une flèche qui lui
+traverserait le cœur et les entrailles et qui lui
+inspire l’horreur d’elle-même et le désir de perdre
+la vie pour Dieu. C’est une douleur à la fois spirituelle
+et <i>physique</i>, parce qu’il est impossible
+qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le
+corps lui-même. Mais, de cette douleur naît un
+plaisir incompréhensible et inexprimable, un
+plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait,
+dit-elle, que « l’âme voudrait être toujours mourante
+d’un tel mal ». Ainsi la flèche n’est qu’un
+signe sensible par lequel la Sainte se représente
+la <i>douleur d’âme</i> que lui cause l’absence de Dieu.</p>
+
+<p>Quand on s’est bien pénétré de cette pensée de
+sainte Thérèse, on peut lire, sans trop d’étonnement,
+la prodigieuse confession que voici : « Le
+Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse
+cette vision : Je vis un ange près de moi, du côté
+gauche, sous une forme corporelle, ce qui ne
+m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien
+que, souvent, des anges m’apparaissent, je ne
+les vois pas, sinon par une vision intellectuelle
+analogue à la première que j’ai rapportée. Cette
+vision, le Seigneur voulut que je la visse ainsi :
+<i>il</i> n’était pas grand, plutôt petit, très beau, le
+visage tellement enflammé qu’il semblait être un
+ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont
+que feu. Ce doit être ceux qu’on nomme Chérubins,
+car ils ne me disent pas leurs noms. Mais
+je vois bien que, dans le ciel, il y a une telle
+différence d’un ange à l’autre, et de ceux-ci à
+ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui voyais
+dans les mains un long dard qui était d’or, avec
+une pointe de fer qui me semblait avoir un peu
+de feu. Il me parut qu’il me le plongeait dans le
+cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me
+pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il
+me sembla qu’il les entraînait avec lui et qu’il
+me laissait tout embrasée d’un grand amour de
+Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait
+pousser les gémissements que j’ai dits. Et si
+excessive était la suavité que mettait en moi cette
+extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle
+fût ôtée — et que l’âme ne peut se contenter
+qu’en Dieu. Ce n’est pas une douleur corporelle,
+mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas
+d’y participer, et même assez durement. C’est
+une caresse si suave entre l’âme et Dieu, que je
+supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui
+penseront que je mens. »</p>
+
+<p>On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un
+certain parallélisme entre cet amour mystique et
+l’amour humain. Ce qui ressort de ces lignes,
+c’est que la personne de l’ange est purement
+accessoire aux yeux de la Sainte : il n’est que
+l’envoyé et le ministre de l’amour divin. Elle ne
+voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à
+une des hiérarchies célestes les plus élevées. Bien
+qu’elle remarque sa beauté, ce n’est pas vers lui
+que se tourne son amour. Le résultat de la blessure
+faite par la flèche d’or, c’est de la laisser
+« embrasée d’un grand amour de Dieu ». En outre,
+la douleur qu’elle éprouve est toute spirituelle,
+bien que le corps en subisse le contre-coup. Les
+délices concomitantes sont des délices également
+spirituelles, auxquelles le corps reste étranger :
+« C’est, — dit-elle — une caresse suave entre
+l’âme et Dieu. » Ceux qui ne veulent considérer
+dans cette extase de sainte Thérèse qu’un cas
+physiologique et pathologique sont donc obligés
+de dénaturer les textes et de forcer les faits.</p>
+
+<p>Mais l’Église, après un minutieux examen, a
+reconnu le miracle. Et les filles de sainte Thérèse,
+dans la chapelle de leur couvent d’Alba de Tormès,
+en montrent une preuve matérielle, qui est
+quelque chose de déconcertant : le cœur même
+de la Sainte, portant la trace nettement visible
+de la Transverbération, — le cœur non embaumé,
+mais desséché, et conservé dans une ampoule de
+cristal qui occupe le centre d’un somptueux reliquaire.
+Une couronne constellée de pierreries
+d’une richesse fabuleuse surmonte l’ampoule, et,
+à la cime de ce radieux ostensoir, se dresse un
+groupe d’argent massif : deux figures, celle de
+la Sainte et celle de l’Ange, qui commémorent
+le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux que le
+Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée
+tournant presque le dos au chérubin et le visage
+tendu vers le ciel…</p>
+
+<p>Autour de cette relique, les imaginations se
+sont donné libre carrière. Les plus romanesques
+et extravagantes histoires ont été inventées pour
+expliquer « scientifiquement » la blessure très
+apparente de ce cœur de chair. On se demande
+pourquoi les mêmes gens qui admettent la stigmatisation
+des mystiques se refusent à admettre
+des stigmates internes, qu’ils pourraient expliquer
+d’une façon tout aussi « scientifique ». Car
+enfin si la seule pensée d’un saint François d’Assise
+intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ
+a pu produire les cinq stigmates que l’on
+sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse concentrée
+sur la blessure et la souffrance atroce de
+son propre cœur n’aurait-elle pas laissé de traces
+analogues dans sa chair ? Mais tout cela est loin
+d’être démontré. Aucune expérience n’est possible
+sur le passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant
+la raison stupéfiée, comme une énigme et comme
+un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un
+signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la
+pourriture…</p>
+
+<p>Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas
+l’ombre d’un doute. Il se renouvela, d’ailleurs,
+à plusieurs reprises : « Les jours, dit-elle, où je
+me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de
+stupeur. Je n’aurais voulu ni voir ni parler,
+mais rester embrassée avec ma peine, qui, pour
+moi, était <i>une gloire plus haute que tout ce qui
+existe au monde</i>. » Et pourtant, de tels états
+n’étaient que le prélude de grâces encore supérieures.
+C’est, en effet, à partir de ce moment
+que vont commencer ce qu’elle appelle ses
+« grands ravissements ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS
+ET LE MARIAGE MYSTIQUE</span></h3>
+
+
+<p>Ces « grands ravissements », qui se multiplièrent
+après le miracle de la Transverbération,
+n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse.
+La première fois qu’elle entendit des paroles
+intérieures : <i>Je ne veux plus que tu converses
+avec les hommes, mais avec les anges</i>, ce fut en
+récitant les strophes du <i lang="la" xml:lang="la">Veni creator</i>. Au milieu
+de cette récitation, elle fut prise, nous dit-elle,
+d’un « ravissement », et c’est à ce moment
+qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis,
+toutes ses autres visions et révélations lui furent
+accordées soit dans l’oraison, soit dans l’extase
+commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase.
+Quand la Sainte nous parle de ses visions
+imaginaires, elle ajoute : « Pour moi, je dis que
+les visions de cette espèce sont douées d’une telle
+puissance, quand le Seigneur veut découvrir à
+l’âme une grande partie de sa gloire et de sa
+majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune
+âme les puisse supporter, à moins qu’il ne lui
+accorde un secours très surnaturel, en la laissant
+<i>dans le ravissement et dans l’extase</i>. Et ainsi la
+vision de cette divine présence se perd dans la
+jouissance… »</p>
+
+<p>Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase
+et le ravissement, ou ce qu’elle appelle « le vol
+de l’esprit ». Pour elle ce sont des états de même
+nature, mais non de même degré, et c’est ce qui
+permet d’établir entre eux des différences. L’extase
+paraît bien n’être, pour la Sainte, que l’union
+mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle
+s’en distingue « par l’intensité de ses effets et par
+un certain nombre d’autres opérations. » Elle est
+plus paisible que le ravissement. Le ravissement
+est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est
+de plusieurs sortes. Tantôt il se produit sous
+l’action apparente d’une circonstance extérieure :
+à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée
+brusquement surgie, qui bouleverse toutes les
+puissances de l’âme. D’autres fois, sans aucune
+cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans
+nulle préparation, au cours d’une conversation,
+quand on pense à autre chose, l’âme est subitement
+terrassée et le corps est pris d’une transe.
+Mais voyons d’abord les effets physiques de ce
+phénomène étrange.</p>
+
+<p>« Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme
+ne semble plus animer le corps. Et on sent ainsi
+d’une manière très sensible que la chaleur
+naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant,
+quoique avec infiniment de douceur et de plaisir.
+Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis que,
+dans l’union (mystique) où nous sommes, en
+quelque sorte, dans notre pays, la résistance est
+possible. Il y faut de la peine et de l’effort, mais
+on le peut presque toujours. Dans le ravissement,
+il n’y a aucun remède, la plupart du temps.
+Souvent, <i>prévenant toute pensée et toute préparation
+intérieure</i>, il arrive sur vous avec une
+impétuosité si soudaine et si forte, que vous
+voyez, que vous sentez cette nuée ou cet aigle
+céleste vous enlever et vous emporter sur ses
+ailes. Et je dis que vous vous sentez, que vous
+vous voyez enlever, mais vous ne savez où. Car,
+malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature
+nous fait craindre au début et il faut une âme
+résolue et déterminée, beaucoup plus que dans
+les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit
+de tout, et s’abandonner entre les mains de Dieu
+et aller où il veut bien nous enlever, car il nous
+enlève, quelque peine que nous en ressentions.
+Et, dans une telle extrémité, il arrive très souvent
+que je voudrais résister et je lutte de toutes mes
+forces, spécialement quand cela me prend en
+public, et aussi, souvent, en particulier, <i>dans
+la crainte où je suis d’être trompée</i>. Parfois
+j’obtenais quelque résultat, mais avec une grande
+fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort
+géant : j’en demeurais, ensuite, accablée. D’autres
+fois c’était impossible : mon âme était enlevée et,
+après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir
+la retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à
+se soulever… »</p>
+
+<p>C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène
+de lévitation, — cas fort rare, paraît-il,
+et qui n’a jamais été « scientifiquement » observé.
+C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté
+la réalité : les mystiques, nous disent-ils, sont
+alors victimes d’une illusion. Dans cette tension
+extrême de tout leur être, tant physique que
+moral, ils s’imaginent être soulevés au-dessus du
+sol. Mais il n’en est rien… A ces assertions on ne
+peut qu’opposer le témoignage très catégorique
+de sainte Thérèse elle-même : « J’ai été, dit-elle,
+rarement enlevée de cette manière. Cela m’est
+arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la
+communauté et prête à communier. Mais ma
+peine en fut très grande <i>parce que cela me paraissait
+une chose extraordinaire et qui allait avoir
+tout de suite beaucoup de retentissement</i>. Comme
+ce fait est tout récent et s’est passé depuis que
+j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon
+pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler.
+En plus d’une circonstance, comme je commençais
+à voir que le Seigneur allait faire la même
+chose, et, notamment, une fois, comme des personnes
+de qualité se trouvaient présentes, — c’était
+pour la fête de la Vocation, pendant un
+sermon, — <i>je me couchai sur le sol. Les sœurs
+accoururent pour me tenir le corps, et cependant
+on put voir la chose.</i> Je suppliai beaucoup le
+Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de
+ces grâces… »</p>
+
+<p>Un peu plus loin, elle insiste encore sur
+l’étrangeté du fait : « Au commencement, je
+l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et
+qui ne le serait, <i>en voyant ainsi son corps enlevé
+de terre ?</i> Bien que ce soit l’esprit qui l’enlève
+après lui et cela avec une grande suavité, si l’on
+ne résiste pas, le sentiment ne se perd point.
+Pour moi, du moins, je le conservais de telle
+sorte que je pouvais comprendre que j’étais
+enlevée de terre. » Si, à cette dernière affirmation
+de la Sainte, on peut toujours répondre qu’elle
+était le jouet d’une illusion, comment révoquer
+en doute ces deux faits matériels : que, dans une
+de ces transes, elle se coucha par terre et que les
+religieuses furent obligées de lui tenir le corps ?…
+Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de convulsions ?
+Mais des témoins oculaires, des religieuses de
+l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres
+compagnes de la Sainte, ont affirmé, à plusieurs
+reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de
+terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste
+« la vit deux fois » : ce qui est confirmé
+par le témoignage de la propre sœur du Père
+Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une
+cousine de sainte Thérèse, la Mère Marie de
+Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage
+le plus frappant et le plus catégorique,
+c’est celui de Maria Pinel, dans ses notes sur le
+Couvent de l’Incarnation : « Dans le troisième
+parloir, dont la Sainte fit son cabinet, quand elle
+devint prieure (et, pour ce motif, on l’appelle
+« le parloir de Notre Sainte Mère »), en cet endroit,
+elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent
+de nombreux ravissements. De l’un d’eux fut
+témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce de la
+Sainte, qui était portière et qui venait lui demander
+quelque permission. La Sainte était à genoux,
+cramponnée à la grille et le Saint, avec sa chaise
+et le reste, tout contre le plafond, dans une pièce
+qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la
+clôture. Une autre fois, qu’ils étaient en conversation,
+pareille chose arriva, et le Saint se mit
+debout pour résister au transport de l’esprit. Ce
+fut à cette occasion que la Sainte dit ces paroles :
+« On ne peut pas parler de Dieu avec mon Père,
+le Frère Jean : tout de suite il entre en ravissement
+ou vous y fait entrer. » Malgré ces détails
+si précis (admettons même que les religieuses
+aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait
+incontestable que, dans le ravissement, sainte
+Thérèse éprouvait comme un allégement de son
+corps et une inexplicable poussée de bas en haut :
+« Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger
+qu’il n’avait plus de pesanteur : quelquefois
+c’était à tel point que je ne sentais plus mes pieds
+toucher la terre. » Et ailleurs : « Lorsque je
+voulais résister, je sentais sous mes pieds des
+forces étonnantes qui m’enlevaient : je ne saurais
+à quoi les comparer. »</p>
+
+<p>Mais cette attaque soudaine n’est que la première
+de toute une série de manifestations extérieures,
+que sainte Thérèse a minutieusement
+décrites : « Tant que le corps, dit-elle, est dans
+le ravissement, il reste comme mort et souvent
+dans une impuissance absolue d’agir. Il conserve
+l’attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur
+pied, ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en
+un mot, dans l’état où le ravissement l’a trouvé.
+Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le sentiment,
+il m’est cependant arrivé d’en être entièrement
+privée : <i>ceci a été rare et a duré fort peu
+de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve</i>,
+mais on éprouve je ne sais quel trouble.
+Et, bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne
+laisse pas d’entendre : c’est comme un son confus,
+qui viendrait de loin. Toutefois, même cette
+manière d’entendre cesse, lorsque le ravissement
+est à son plus haut degré, je veux dire lorsque
+les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent
+perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne
+voit, on n’entend, on ne sent rien. Comme je
+l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union,
+cette transformation totale de l’âme en Dieu
+est de courte durée. Mais, tant qu’elle dure,
+aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même,
+ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse
+sans doute la faible portée de notre entendement
+dans cet exil : nous devons apparemment
+être incapables de recevoir une si haute
+lumière… »</p>
+
+<p>Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement
+douloureux : c’est, dit la Sainte, un véritable
+martyre, mais un martyre où l’on voudrait
+passer tout ce qui reste de vie. Toutefois « il est
+d’une rigueur si excessive que la nature a bien
+de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois
+réduite à une telle extrémité que j’avais presque
+entièrement perdu le pouls… De plus mes os se
+séparent et demeurent déboîtés ; mes mains sont
+si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il
+m’en reste, jusqu’au jour suivant, dans les artères
+et dans tous les membres, une douleur aussi violente
+que si tout mon corps eût été disloqué… »
+Il arrive aussi qu’au moment de l’attaque on
+pousse de grands cris, et, pendant qu’elle dure,
+des gémissements plus ou moins forts. Les cris
+ont parfois quelque chose d’effrayant : « Dans le
+monde, dit sainte Thérèse, de tels cris sont si
+rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne
+pour des marques de folie. » Elle va même jusqu’à
+l’aveu que voici : « Si les ravissements ne
+produisaient pas dans l’âme de tels effets et si elle
+n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement
+je douterais beaucoup que ces transports
+vinssent de Dieu, mais je craindrais plutôt que
+ce ne fussent de ces transports de rage, dont
+parle saint Vincent Ferrier… »</p>
+
+<p>Il ne faut pas craindre de le confesser après
+sainte Thérèse elle-même : ces phénomènes
+externes du ravissement mystique ont quelque
+chose de choquant et, quelquefois, de répugnant,
+où la Sainte voit comme la rançon de la faiblesse
+et de la misère humaines. Incapable de supporter
+des états aussi prodigieux, notre pauvre nature
+en est bouleversée jusque dans ses régions les
+plus basses, celles qui nous sont communes avec
+l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse
+de ces crises, lorsqu’elles la prenaient en public.
+Elle essayait, tant qu’elle pouvait, de les dissimuler, — et
+d’abord aux autres religieuses. Mais
+celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce
+qu’affirme très explicitement sa cousine, la Mère
+Marie de Saint-Jérôme : « Bien qu’elle éprouvât
+une grande peine d’être ravie devant nous, finalement
+elle s’y résignait. Mais, pour les personnes
+du dehors, elle en souffrait beaucoup et elle dissimulait
+la chose, en disant qu’elle souffrait du
+cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant
+quelqu’un, elle demandait qu’on lui donnât quelque
+chose à manger ou à boire, pour donner à
+entendre que c’était une nécessité de sa maladie. »
+Voilà donc ce que la Sainte concédait à la
+crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de
+suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques,
+si douloureux fussent-ils, — elle jetait un
+voile sur ces misères de la nature, — pour ne
+considérer que les effets intérieurs et les avantages
+durables du ravissement. Elle les jugeait
+d’un prix inestimable.</p>
+
+<p>D’abord, elle sortait de ces crises avec un
+redoublement d’humilité et d’amour de Dieu :
+« Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous
+avons un maître et que de telles faveurs sont
+données par lui et que, par nous-mêmes, nous
+ne pouvons rien. Et il en résulte une grande
+impression d’humilité… Celui qui peut produire
+de tels effets se montre à nous avec une telle
+majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en
+reste un grand effroi d’offenser un si grand Dieu.
+Mais cela s’enveloppe dans un immense amour,
+qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde
+à un ver immonde, au point qu’Il ne se contente
+pas d’élever réellement son âme jusqu’à
+Lui, mais même aussi son corps, ce corps de
+mort et de boue, qui s’est souillé par tant d’offenses… »</p>
+
+<p>Un autre effet, c’est « un détachement étrange,
+qu’il est impossible d’exprimer, dit la Sainte.
+Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il diffère des
+autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui
+qu’opèrent des grâces qui n’affectent que l’esprit.
+Dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même
+soit détaché de fait. On devient ainsi plus
+étranger aux choses de la terre, et la vie paraît
+une peine infiniment plus grande. » Ce n’est
+pas seulement parce que le mystique est comme
+allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment,
+mais parce que la souffrance a brisé et anéanti
+ce corps. Il voit vraiment alors l’envers de la
+toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger
+à ce monde, dont il sait le néant illusoire, à
+cette vie qui n’est qu’un perpétuel enfantement
+de douleurs. Mais alors, commence pour lui une
+nouvelle épreuve, — une peine terrible et inouïe,
+que sainte Thérèse a analysée et pénétrée jusque
+dans ses replis les plus secrets. « Il nous vient,
+dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus
+attirer sur nous que nous ne pouvons nous en
+délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais
+essayer de faire comprendre cette grande peine,
+mais je crois que je n’y réussirai pas. Pourtant
+je vais en dire quelque chose comme je pourrai…
+Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent
+même c’est à l’improviste qu’il nous vient,
+je ne sais comment, un désir, qui pénètre toute
+l’âme en un instant. Alors, elle commence à
+s’agiter si douloureusement qu’elle s’élève bien
+au-dessus d’elle-même et de tout le créé. Et Dieu
+la met dans un tel désert, si loin de toutes
+choses, qu’elle aurait beau faire tous ses efforts,
+il lui semble qu’elle ne trouverait au monde
+aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais
+elle n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que
+mourir dans cette solitude… Et bien que Dieu me
+paraisse alors très éloigné de cette âme, Il lui
+communique quelquefois ses grandeurs de la
+façon la plus extraordinaire qu’on puisse imaginer.
+Et ainsi c’est une chose inexprimable et je
+crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne
+le croiront ni ne l’entendront : cette communication
+n’est pas pour nous consoler, mais pour
+montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter
+ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les
+biens. Par elle, s’accroît ce désir de l’âme et cette
+extrémité de solitude où elle se voit avec une peine
+si délicate et si pénétrante… qu’elle peut dire au
+pied de la lettre ce que disait sans doute, étant
+dans la même solitude, le Prophète royal, — avec
+cette différence que le Seigneur le lui faisait sentir,
+à lui qui était un saint, d’une manière bien
+plus profonde : « <i lang="la" xml:lang="la">Vigilavi et factus sum sicut passer
+solitarius in tecto…</i> » Cela me console de
+voir que d’autres âmes, — et de telles âmes, — ont
+éprouvé cet infini de solitude. Dans cet état,
+l’âme ne semble plus être en elle-même, mais
+sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout
+le créé : car c’est dans sa partie la plus supérieure
+qu’elle habite alors… »</p>
+
+<p>Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par
+des visions ou des révélations consolantes, s’exaspère
+quelquefois à un tel degré, — l’âme se sent
+dans une telle détresse et dans un tel abandon, — qu’elle
+en arrive à se demander : « Où est ton
+Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i> » Seul peut la consoler
+le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles
+que Dieu lui donne au milieu de ces
+angoisses. Mais, certaines fois, l’intensité de sa
+souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le sentiment.
+Alors, ce sont véritablement les affres de
+l’agonie : c’est l’affreux passage de la mort.
+« Mais cette torture, dit la Sainte, s’accompagne
+d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la
+comparer. C’est un martyre à la fois cruel et
+savoureux… L’âme connaît bien qu’elle ne veut
+que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier
+en Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime,
+mais elle ne sait pas ce qu’elle aime. Je dis
+qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination
+ne lui représente rien et qu’à mon avis, pendant
+tout le temps que dure cet état, les puissances
+n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la
+peine, comme elles le sont par le plaisir dans
+l’union et le ravissement… »</p>
+
+<p>Il y a enfin une souffrance pire que toutes
+celles-là : c’est, dans certains moments de détresse
+et de désespoir, d’éprouver comme un sursaut
+de l’instinct de conservation, de vouloir se
+rattacher à la vie, de chercher autour de soi une
+autre âme, un vivant qui nous aide et qui nous
+retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare
+l’âme qui se débat ainsi, dans son agonie, au
+supplicié, qui « ayant déjà la corde au cou et se
+sentant mourir, cherche à reprendre haleine ».
+Mais cette lutte suprême ne fait que trahir la faiblesse
+de notre nature : « C’est l’horreur naturelle
+qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui
+leur fait demander secours afin de respirer. S’ils
+cherchent à parler de leur souffrance, à s’en
+plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver
+la vie : tandis que, par un désir contraire, l’esprit
+ou la partie supérieure de l’âme ne voudrait
+pas sortir de cette peine… »</p>
+
+<p>Cette extrémité de la peine mystique, sainte
+Thérèse nous avertit qu’elle n’y arriva pas tout
+de suite. Quelques années s’écoulèrent entre ses
+premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et
+elle ajoute : « Ce chemin paraît le plus sûr, parce
+que c’est celui de la Croix. Le bonheur que l’âme
+y goûte est selon moi de très grand prix : le corps
+n’y a point de part, il en a seulement la peine et
+l’âme savoure seule les délices de cette souffrance.
+Je ne comprends pas comment cela peut se faire.
+Je sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais
+pas, je l’avoue, cette faveur que Dieu me
+fait (et qui est bien de sa main et non acquise
+par moi, car elle est très surnaturelle) contre
+toutes les grâces que je vais dire ensuite… »</p>
+
+<p>Au cours de cette subtile et si difficile analyse,
+il arrive que la Sainte s’arrête, prise de scrupule,
+et qu’elle se demande : « Est-ce bien ainsi ?
+Me suis-je bien expliquée ? » Elle désespère d’y
+être parvenue. Elle sent bien qu’elle n’a pas tout
+dit, qu’elle n’a pas pu tout dire. Néanmoins elle
+en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que
+peut être cette étrange « peine » : d’abord le sentiment
+de l’agonie et de la mort physiques (le
+pouls devient imperceptible), et, avec ces affres
+du corps, une souffrance inexprimable de l’âme, — le
+sentiment que le monde s’écroule, qu’il n’y
+a plus rien (où est ton Dieu ? <i lang="la" xml:lang="la">Ubi est Deus tuus ?</i>)
+Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations
+elles-mêmes (on perd le sentiment). C’est
+le désert, et, comme elle le dit, <i>l’extrémité de la
+solitude</i>. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance
+et de l’abandon, un sentiment de plaisir
+et de consolation. Après avoir été terrassée, après
+avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre
+dans la douleur même, peut-être par l’excès de
+la douleur. Elle se sent égale à sa douleur, elle
+en triomphe par une aide qui ne peut être que
+surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup
+notre faculté de souffrir. Et enfin l’âme se
+console par les lumières soudaines que Dieu lui
+accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de
+la souffrance, lui donnent le courage de la supporter,
+pour mériter ce Dieu, dont l’absence la
+tue.</p>
+
+<p>C’est surtout dans « le vol de l’esprit », que ces
+illuminations sont accordées à l’âme avec une
+abondance et une clarté qui comblent tous ses
+désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte
+de ravissement, mais « plus intense et plus impétueux ».
+Il est tel, dit sainte Thérèse, « qu’il
+semble véritablement séparer l’esprit du corps ».
+Et, faisant allusion à elle-même, elle ajoute :
+« Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus
+haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant
+quelques instants, si son âme anime ou n’anime
+plus son corps. <i>Il lui semble qu’elle est entrée dans
+une autre région très différente de celle où nous
+vivons.</i> Là, elle a la révélation d’une lumière si
+différente de celle d’ici-bas, qu’elle pourrait passer
+toute une vie à s’en faire artificiellement
+une image, en mettant ensemble toute espèce
+de comparaisons, sans pouvoir y parvenir. Et
+elle se trouve instruite en un instant de tant
+de choses à la fois, qu’elle n’aurait pu, avec
+tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années,
+la millième partie… »</p>
+
+<p>A la clarté de cette lumière incomparable,
+l’âme découvre un pays inconnu. Elle y entrevoit,
+dans un éclair, d’éblouissantes merveilles.
+Mais ces illuminations ne se produisent pas au
+suprême moment de l’extase. En ce moment-là,
+« Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est plus
+qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie
+hors d’elle-même et se trouve si abîmée dans
+la joie de Le posséder qu’elle est incapable de
+comprendre les secrets qu’il expose à sa vue.
+Mais, lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer
+de cette ivresse, pour lui faire voir ces merveilles
+comme en un clin d’œil, elle se souvient,
+après être entièrement revenue à elle, qu’elle les
+a vues. Elle ne saurait, néanmoins, rien dire en
+particulier de chacune d’elles, attendu que, par
+sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu
+a voulu lui montrer de surnaturel. Vais-je dire
+qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une vision
+imaginaire (par images) ? Pas le moins du
+monde. <i>Il ne s’agit, ici, que de vision intellectuelle…</i> »</p>
+
+<p>Et pour faire comprendre cette espèce de vision
+rapide et illuminante, sainte Thérèse se sert
+d’une très jolie et toute féminine comparaison :
+« Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements
+royaux ou princiers, qu’on appelle je crois « un
+cabinet » et où l’on garde un nombre infini de
+cristaux, de vases de tout genre et une foule
+d’autres objets disposés de telle sorte que le regard
+les embrasse presque tous, en entrant. Un
+jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer
+dans une de ces pièces (mes supérieurs, importunés
+par les instances de cette dame, m’avaient
+donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes
+voyages). Dès le seuil, je fus saisie d’étonnement
+et, me demandant à quoi pouvait servir un tel
+amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le
+Seigneur de voir une telle variété d’objets, — et
+maintenant je le remercie de ce que cela me sert
+pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse
+restée là un moment, il y avait tant à voir, que
+bientôt tout cela sortit de ma mémoire, de sorte
+que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que
+si je ne les avais jamais vues et qu’il me serait
+impossible de dire comment elles étaient faites.
+Mais, dans l’ensemble, je me souviens de les
+avoir vues ».</p>
+
+<p>Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de
+vague ni de confus. Elles sont seulement, en
+grande partie, inexprimables. Et pourtant la
+Sainte arrive à nous en donner l’impression soit
+par des images, lorsque la vision est suffisamment
+imaginaire, soit simplement par des mots
+où elle a su faire passer un peu de son émotion
+ou de son éblouissement. Sa vision de l’Enfer,
+en particulier, est quelque chose d’extraordinaire
+non seulement par quelques traits descriptifs
+qui semblent sortis de l’imagination
+de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment
+et, si l’on peut dire, par la couleur et la
+signification intellectuelles du morceau : « Ce
+fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je
+n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me
+fit l’effet d’une de ces petites rues très longues
+et très étroites, quelque chose comme un four
+très bas, très obscur et très resserré. Le sol me
+paraissait plein d’une boue immonde et pestilentielle,
+où il y avait une foule de reptiles venimeux.
+A l’extrémité se trouvait une concavité
+creusée dans la muraille, une manière de cachot
+très étroit où je me vis enfermée. Tout cela était
+délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai
+alors. Mais je sens que ce que j’ai dit
+n’est pas exact. Ce qui va suivre me paraît
+inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans
+mon âme un feu, que je ne puis m’expliquer,
+dont je ne puis dire ce qu’il est. Les douleurs
+corporelles si insupportables que j’ai subies en
+cette vie et qui sont, de l’avis des médecins, les
+plus cruelles que l’on puisse souffrir… ne sont
+rien en comparaison de ce que je sentis alors :
+le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais
+finir ni diminuer. Et cela n’est encore rien en
+comparaison de <i>l’agonie de l’âme</i> : c’est une
+étreinte, une angoisse, une affliction si sensible,
+jointe à un tel abattement et à un tel désespoir,
+que je ne trouve pas de paroles pour le dire…
+Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de ces
+supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs… »</p>
+
+<p>Après avoir commenté cette vision terrible, la
+Sainte s’écrie : « Voilà près de six ans que j’ai
+vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et
+maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis,
+j’en éprouve un tel effroi, que mon sang se glace
+dans mes veines… »</p>
+
+<p>Redisons-le encore : l’âme tendre, le lumineux
+génie de sainte Thérèse répugnaient à ces images
+sombres et horrifiantes. En revanche ses visions
+célestes furent très nombreuses et très fréquentes.
+Elle eut des intuitions non seulement de la
+gloire surnaturelle et des êtres glorieux, mais
+des dogmes les plus profonds, des concepts les
+plus subtils de la science sacrée. A maintes
+reprises, l’intelligence du mystère de la Trinité
+lui fut miraculeusement accordée : « Un mardi
+après l’Ascension, dit-elle, je restai un moment
+en oraison, au sortir de la communion, que
+j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement
+distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une
+pensée, et je me plaignais au Seigneur de notre
+pauvre nature… Soudain, mon âme commença
+à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir
+<i>une vision intellectuelle</i> de la présence en moi de
+la Très Sainte Trinité. <i>Il fut donné à mon âme
+par une certaine représentation ou image de la
+vérité, de voir, autant du moins que ma faiblesse
+en était capable, comment il y a trois personnes
+en un seul Dieu.</i> » Plus tard, relatant ces illuminations
+pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue
+Alvarez, elle lui disait : « Je vois clairement que
+les Trois Personnes Divines sont distinctes,
+comme je vous vis, hier, quand vous parliez au
+Père Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué,
+je ne vois rien des yeux du corps ; je n’entends
+rien des oreilles du corps ; les yeux de l’âme
+même ne voient pas : <i>j’ai seulement une certitude
+extraordinaire que les Trois Personnes Divines
+sont là</i>, et, quand leur présence cesse, je le comprends
+aussitôt. Le comment de tout cela, je
+l’ignore. Mais je sais très bien que ce n’est pas de
+l’imagination. J’aurais beau ensuite m’ingénier
+pour me représenter cette présence, je n’y
+réussirais pas. J’en ai fait assez souvent l’expérience…
+Depuis tant d’années que je reçois ces
+faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour
+en parler avec assurance. »</p>
+
+<p>Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut,
+une autre fois, la Très Sainte Humanité de Jésus-Christ
+contenue dans le sein de son Père : « A la
+vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle
+manière elle y est. Il me parut seulement que,
+sans La voir, je me trouvais en présence de
+la Divinité. Mon âme en resta si frappée
+d’étonnement que je passai plusieurs jours sans
+pouvoir revenir à moi : il me semblait que j’avais
+sans cesse devant les yeux cette majesté du
+Fils de Dieu, <i>mais non pas comme la première
+fois</i> : cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide
+que soit une telle vision, elle se grave si profondément
+dans la mémoire qu’elle ne peut plus
+l’oublier… » Après le Verbe, elle voit toutes
+choses contenues en Dieu : « Je ne les apercevais
+pas, dit-elle, dans leurs propres formes et néanmoins
+la vue que j’en avais était d’une souveraine
+clarté… Ce spectacle fut bien sous mes yeux,
+mais dans quelle lumière m’apparaissait-il ? Je
+ne saurais le dire. Cette vue est si subtile et si
+déliée que l’entendement ne la saurait atteindre.
+Ou bien c’est que je ne sais me comprendre
+moi-même <i>dans les visions qui n’offrent à l’âme
+aucune image</i>, quoique cependant, dans certaine,
+il y ait quelque chose d’imaginaire… » Outre le
+dogme et les idées métaphysiques les plus élevées,
+ou les plus délicates, certaines vérités de détail
+contenues dans l’Écriture, les sens cachés de
+certains versets prennent tout à coup, pour elle,
+dans l’oraison, ou dans l’extase, une évidence,
+une intensité, ou une profondeur éblouissante.
+En voici un exemple éclatant : « Me trouvant un
+jour en oraison, je sentis mon âme si unie à Dieu
+et perdue en lui que le monde semblait disparaître
+pour moi. Il me fut donné alors de comprendre,
+d’une manière telle que je ne saurais
+oublier, ce verset du <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> : « <span lang="la" xml:lang="la">Et exultavit
+spiritus meus…</span> »</p>
+
+<p>Cette joie indicible accompagnant de telles
+illuminations exaltait à un tel degré toutes les
+puissances de son âme, que Thérèse, à de certains
+moments, se sentait élevée au-dessus de toute la
+création : « Quel empire est comparable à celui
+d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a
+élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses
+du monde sans être captivée par aucune. Qu’elle
+est confuse de ses attaches d’autrefois ! Comme
+elle s’étonne de son aveuglement !… » Et ailleurs :
+« Cet état qui tient ainsi l’âme élevée au-dessus
+de tout le créé <i>est une espèce de souveraineté si
+haute</i> que je ne sais si on peut la comprendre à
+moins de la posséder… » Et la Sainte conclut en
+ces termes : « Ces vérités font que je crains peu
+la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A
+présent, elle me paraît la chose la plus facile du
+monde pour quiconque sert Dieu, puisqu’en un
+moment l’âme se voit libre de sa prison et mise
+au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande
+ressemblance entre l’extase et la mort… Laissons
+de côté les douleurs de l’arrachement, dont il
+faut faire très peu de cas car ceux qui auront
+vraiment aimé Dieu et rejeté les choses de cette
+vie, ceux-là doivent mourir très doucement… »</p>
+
+<p>Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes,
+en même temps que de toutes ses attaches. Elle
+méprise la mort, comme toutes les vaines contingences
+de ce monde. Elle est visiblement souveraine,
+d’une souveraineté bien supérieure à
+celles de tous les rois de la terre. Et quand
+Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se
+comprennent que par la profondeur de son
+humilité devant Dieu, elle songe manifestement
+au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible
+dans son Escorial, alors que Dieu recherche
+la société et l’amour des hommes et qu’Il se fait
+tout à tous.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais cet état sublime, avec ses transports
+violents, est encore dépassé par un état plus
+paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute :
+c’est le mariage spirituel, union constante avec
+Dieu, autant, du moins, que le permet la faiblesse
+humaine.</p>
+
+<p>Tous les états mystiques qui précèdent peuvent
+être considérés comme les fiançailles de l’âme
+avec son créateur. Un moment vient où l’union
+s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision
+que voici : « La seconde année de mon priorat à
+l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin,
+j’étais sur le point de communier, quand le Père
+Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie,
+la partagea en deux, pour en donner la moitié à
+une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi,
+non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties,
+mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui
+avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de
+grandes hosties : je savais bien que cela importait
+peu et que le Seigneur est tout entier dans
+la plus petite partie. Pour me faire comprendre
+que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me
+dit : « N’aie pas peur ma fille, que personne te
+sépare jamais de moi ! » Et alors le Seigneur
+m’apparut dans une vision imaginaire, comme
+d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il
+me donna sa main droite et me dit : « Vois ce
+clou ! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui,
+tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent,
+tu ne l’avais pas mérité : à l’avenir, non seulement
+tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et
+ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur
+comme ma véritable Épouse : mon honneur est
+le tien, et ton honneur est le mien. » Cette grâce
+fut si puissante que j’étais comme ravie hors de
+moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur : « Ou
+transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas
+une telle faveur ! » Il me semblait, en effet,
+qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je
+demeurai ainsi tout le jour profondément ravie.
+Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux
+de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus
+confuse et plus affligée que jamais, quand je vois
+combien je suis loin d’y répondre… »</p>
+
+<p>Quelque temps après, elle obtint une confirmation
+de cette haute faveur : « Étant un jour,
+dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me
+dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais
+tout lui demander et qu’il me promettait de
+m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et,
+en signe de cela, il me donna un bel anneau avec
+une pierre semblable à l’améthyste et d’une
+splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il
+me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion,
+en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part,
+ma vie misérable… »</p>
+
+<p>Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles,
+ne sont que des preuves, pour ainsi dire
+tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement
+dit est tout autre chose : « Dans les autres
+grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que
+Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances
+étaient comme les portes par lesquelles l’âme
+entrait dans ces demeures… Mais, dans l’accomplissement
+de ce mariage spirituel, le Divin
+Maître procède d’une manière fort différente :
+il apparaît dans le centre de l’âme, non par une
+vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle
+plus délicate encore que les précédentes et
+de la même manière que, sans entrer par la porte,
+il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces
+paroles : <i>La paix soit avec vous.</i> Ce que Dieu,
+dans ce centre, communique à l’âme, en un
+instant, est un si grand secret, une si haute
+faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable
+plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce
+que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut
+lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la
+gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode
+sublime, dont n’approche aucune vision ni
+aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est
+que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient
+une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui
+est esprit, afin de montrer combien il nous aime,
+a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes,
+par une connaissance expérimentale, jusqu’où va
+cet amour… Malgré sa Majesté infinie, Il daigne
+s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme
+ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut
+plus se séparer d’elle. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voilà donc le sommet de l’union mystique :
+c’est le sentiment paisible et permanent d’une
+union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne
+peut être distraite ni par ses occupations ni par
+les choses extérieures.</p>
+
+<p>Ce qui frappe dans ces états, — visions, révélations,
+illuminations, extases, — de sainte
+Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement
+intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient
+être comparés au psychisme inférieur du rêve et
+de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu
+les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements
+tendancieux qu’on peut faire entre ces
+états et d’autres d’un caractère nettement pathologique.
+Ici encore, il faut s’émerveiller de la
+vigueur dialectique de son esprit, de la prudence,
+de la finesse, de la pénétration de sa critique.
+Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas
+dire la continuité de ces visions, qui finissent par
+devenir, chez elle, des phénomènes en quelque
+sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des
+expériences répétées. Elle les a comparées,
+examinées et critiquées en détail : de là le ton
+d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce
+qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation.
+Elle insiste intentionnellement sur ce fait que
+ses visions imaginaires sont relativement rares :
+la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire
+sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans
+l’hallucination, le malade est illusionné dans tous
+ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image
+hallucinatoire : il la touche, comme il la voit.
+Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations
+proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner
+fortement. Même dans ses visions imaginaires,
+elle sait très bien, — et elle ne cesse de le
+répéter, — que l’image est tout intérieure et
+n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un
+autre critère, dont elle-même s’est servie et qui
+semble bien péremptoire : c’est l’influence bénéfique,
+nourrissante et exaltante de l’extase, alors
+que celle de l’hallucination est déprimante,
+épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement
+Thérèse se trouve augmentée d’âme et
+d’intelligence, débordante d’énergie et de désir
+d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle
+se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements,
+elle entre dans une période plus ou moins
+longue de santé relative.</p>
+
+<p>Cet accroissement d’être, cette introduction
+dans l’âme de la voyante de notions et d’idées
+nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de
+ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout
+cela permet de supposer l’action d’une puissance
+extérieure et supérieure à celles que nous connaissons.
+En tout cas, pour un esprit véritablement
+critique qui a examiné avec soin les états de
+sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié,
+il est impossible de ne pas se poser la question
+de savoir si ces états n’auraient pas une cause
+extérieure et objective. Nier à priori cette question
+et tout expliquer par le subconscient, c’est
+ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est
+pas l’unique réalité. Combien il semble plus
+raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires
+sont dus à une cause que nous ignorons
+et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné
+à notre intelligence, des réalités que nous
+ignorons également !</p>
+
+<p>En tout cas, personne ne nous aura donné,
+comme cette femme extraordinaire, le sentiment
+de la découverte. Autant et plus que ses frères,
+les « Américains », elle a conquis des continents
+inconnus. Mieux encore : elle a pénétré dans des
+régions fermées à la plupart des hommes, et elle
+nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le
+dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables
+à « ces documents rapportés par les explorateurs
+de terres inaccessibles ». Même aux incroyants
+nul n’aura donné, à un pareil degré, le
+sentiment de l’illumination et de l’éblouissement
+devant le mystère…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT</span></h3>
+
+
+<p>C’est seulement pendant la dernière période de
+sa vie, environ dix ans avant sa mort, que Thérèse
+parvint à cette suprême étape du mariage
+spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des
+effets de cette union. Habile comme toujours à
+s’observer et à s’analyser elle-même, elle les a
+décrits tout au long dans les conclusions de ses
+<i lang="es" xml:lang="es">Moradas</i>.</p>
+
+<p>D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue
+l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci
+que le service de l’Époux. Travailler pour sa
+gloire, voilà, désormais, toute sa vie : « Occupe-toi
+de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante :
+je m’occuperai des tiennes. » Et ainsi elle n’a plus
+d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui.
+Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations
+du début, à toutes ces « douceurs » que Dieu
+accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner
+dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant,
+que la vraie voie, c’est la voie de douleur, — le
+Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne
+s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes
+lui causent une grande joie. Elle prie pour ses
+persécuteurs et pour ses ennemis. Au milieu de
+ses tribulations et de ses épreuves, la certitude
+d’être constamment unie à Dieu lui suffit, et,
+d’avance, elle accepte et elle est satisfaite de tout
+ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.</p>
+
+<p>Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement
+de souffrir. Maintenant elle consentirait à
+vivre plusieurs existences et même des existences
+sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que
+Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi.
+Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve
+plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu
+étant toujours présent en elle et, en quelque
+sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et
+dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle
+pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait
+aussitôt à sa conscience en excitant, dans la partie
+la plus tendre de son âme, un vif élan
+d’amour. Les extases et les ravissements lui sont
+devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux
+se font, en elle, de plus en plus rares. On
+dirait que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles
+profonds qui, autrefois, la bouleversaient jusque
+dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont
+capables de supporter, sans fléchir, les plus
+hautes faveurs. L’union mystique apporte à
+l’Épouse un calme, une sérénité à peu près inaltérables.
+Cette paix n’est pas absolue, car l’âme
+peut être encore troublée ou obscurcie par des
+fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là que des
+défaillances passagères : ce qui caractérise cet
+état suprême, c’est le repos merveilleux dont
+l’âme jouit.</p>
+
+<p>Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté.
+Elle en avait été privée pendant la
+majeure partie de sa vie, surtout dans cette
+période critique, qui va de 1555 à 1561, — la
+période de persécution et de combat, qui coïncide
+avec les grandes grâces et les grands ravissements.
+Nous venons de la suivre jusque-là. On
+peut dire qu’à cette époque, elle n’a pas encore
+atteint les derniers sommets de la perfection et
+qu’il lui reste encore une assez longue route à
+parcourir pour connaître le calme complet de
+l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement
+conscience de la tâche à accomplir, tant au
+dedans d’elle-même qu’au dehors. Elle a vu ou
+entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un
+type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le
+type même du saint s’est posé devant ses yeux.</p>
+
+<p>Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle
+est, dès maintenant, arrivée au détachement
+complet par la complète désillusion. Elle connaît
+l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement
+absolu des valeurs conventionnelles. Le
+monde des sens n’existe plus à ses yeux. « Tout
+est néant, <i lang="es" xml:lang="es">todo es nada</i>, » se plaisait-elle à répéter,
+même dès son enfance et dès sa première
+jeunesse. Aujourd’hui, elle dit : « Tout est un
+songe, <i lang="es" xml:lang="es">todo es un sueño</i> » : il n’y a de vivants que
+ceux qui vivent de la vie spirituelle : « Oui, écrit-elle,
+ce sont ceux-là qui me paraissent les vrais
+vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de
+la terre me semblent tellement morts que le
+monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie.
+Tout ce que je vois me paraît un songe, tout
+ce que je perçois par les yeux du corps une dérision :
+au contraire ce que j’ai vu avec les yeux
+de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je
+m’en vois bien loin, c’est la mort pour moi. »
+Ainsi, l’illusion est dissipée, le voile est déchiré,
+la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement
+de la chute est enrayé et redressé. A la
+fascination des choses d’En-bas s’est substitué
+l’amour des choses d’En-haut…</p>
+
+<p>Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire
+à la nature, toute une négation violente
+autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette négation
+si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines
+conditions : retranchement, solitude, silence.
+Vivre loin du monde et du bruit, — loin de
+l’irréel, ou, — ce qui est pire, — du mauvais.
+De là la nécessité du cloître, de la séparation et
+de la clôture sévères… Thérèse regarde son couvent
+de l’Incarnation, et elle en voit tous les
+défauts : tant de portes ouvertes sur le dehors !
+tout ce flot de visiteurs profanes ! Les nonnes
+rompant sans cesse la clôture ! Le monastère est
+si pauvre que la communauté ne peut pas nourrir
+toutes ses religieuses et que beaucoup d’entre elles
+sont obligées de faire de longs séjours, soit dans
+leurs familles, soit chez des personnes amies,
+pour diminuer d’autant la dépense de leur entretien.
+Comment s’étonner que, dans une maison
+ainsi ouverte à tout venant, la piété ne soit pas
+très fervente, ni la règle très observée ?… Celles
+qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se voient
+en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette
+malignité sournoise, ou à une guerre franchement
+déclarée, Thérèse finit par perdre patience. Un
+beau jour, elle forme le projet de quitter cette
+maison où elle sent que tout lui est contraire :
+« Je voulus, dit-elle, sortir du monastère où j’étais
+et m’en aller avec ma dot dans un autre couvent
+du même ordre. Je savais que l’observance en
+était plus étroite et qu’on y pratiquait de très
+grandes austérités. De plus, il était fort éloigné,
+ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y
+vivre inconnue. Mais mon confesseur ne voulut
+jamais me le permettre… »</p>
+
+<p>Cette interdiction du confesseur est quelque
+chose de réellement providentiel. En obligeant
+Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la fortifier
+dans ses projets de réforme. Pour vivre de la
+vie pleinement chrétienne, il faut aller jusqu’au
+bout de la règle ascétique, et, par conséquent,
+instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur.
+Ce n’est pas là une idée très spéciale de
+nonne hypnotisée par de puériles minuties de
+dévotion : c’est le souci de manifester aux yeux
+du monde l’idéal du renoncement chrétien dans
+toute sa splendeur et dans toute sa logique intransigeante.
+C’est la Vérité des vérités qu’il importe
+de proclamer et d’environner d’une lumière
+persuasive : Le monde est un songe : il n’y a de
+vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au
+monde, il faut se séparer de lui, se recueillir
+dans la contemplation de la vie véritable, — souffrir,
+aimer la douleur, pour insulter à ce que
+le monde aime par-dessus tout. Alors, nécessité
+de revenir à la règle stricte ! Nécessité de la clôture,
+des grilles, des voiles, des disciplines !…
+Si l’on a bien compris tout cela, on ne trouve
+plus étrange l’appareil de défense qui entoure les
+Carmels, surtout certains vieux Carmels espagnols.
+Ces grilles massives, véritables barreaux
+de cachots, tout hérissés de longues pointes, ce
+n’est pas pour arrêter d’hypothétiques ravisseurs,
+des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations,
+obliger le passant frivole à réfléchir, — c’est
+pour signifier le retranchement de l’ascète
+et de la vie religieuse, son hostilité contre
+un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des
+murs, cette austérité, cette pauvreté de tout, c’est
+pour symboliser le désert du monde, — ce désert
+qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.</p>
+
+<p>Il faut donc se séparer du monde ! Et, voici le
+paradoxe merveilleux : s’en séparer pour être
+davantage avec lui par la prière et par l’amour.
+L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et
+du seul Aimable, brûle de répandre le bienfait
+de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres
+hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour
+élevé si haut qu’il semble se perdre dans les
+nues, retombe en charité sur le monde.</p>
+
+<p>C’est surtout à l’époque où elle eut les grands
+ravissements dont nous venons de parler, que
+sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent,
+non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le
+répète sans cesse : elle est gênée par tout le bruit
+qui se fait autour de son nom, elle voudrait vivre
+inconnue), mais pour annoncer les vérités dont
+elle vient d’avoir la soudaine et irrésistible illumination,
+et, en même temps, pour propager la
+notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux
+qui méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent
+ou qui diminuent ces vérités, — aux mauvais
+chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie
+dément la doctrine et qui sont un scandale pour
+le monde, aux hérétiques, aux Luthériens et aux
+Calvinistes, qui, en ce moment même, préparent
+la ruine de la religion du Christ, en commençant
+par la découronner de son idéal de perfection
+monastique, en la mutilant dans son ascèse et
+dans ses dogmes, — aux pauvres Indiens de
+l’Amérique, dont ses frères lui parlent dans leurs
+lettres et qui vivent dans une telle misère de
+corps et d’âme, — aux Musulmans qui méditent
+un nouvel assaut contre la Chrétienté : après les
+Maures vaincus, voici les Turcs qui s’avancent,
+dont les flottes menacent les villes et les provinces
+maritimes de l’Espagne…</p>
+
+<p>Elle voudrait sortir de son couvent, partir,
+comme autrefois, avec son frère Augustin, pour
+une croisade à travers le monde. Elle voudrait
+prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles.
+Elle voudrait leur apprendre ce qui est vrai et
+ce qui est bon, la voie du salut, la seule grande
+chose qui importe. Mais elle est une femme, une
+pauvre nonne cloîtrée. Elle doit vivre enfermée,
+solitaire et inconnue… Eh bien ! qu’à cela ne
+tienne ! Elle tirera du moins de son état tout ce
+qu’il peut donner de ferveur spirituelle et d’apostolat.
+Elle sera une religieuse parfaite, elle formera
+des religieuses parfaites. Peu importe le
+nombre. Tout dépend de la qualité des âmes. Il
+est vain d’être deux cents carmélites réunies,
+comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres
+et sans vertu : « Une seule âme parfaite,
+dit-elle, vaut mieux qu’une multitude d’âmes
+vulgaires ». On ne sera qu’une élite, mais on
+offrira un modèle des plus hauts renoncements,
+des plus hautes vertus chrétiennes. On priera
+pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la
+foi, on priera pour l’Église, pour les docteurs et
+les prédicateurs surtout, pour ceux qui sont chargés
+d’instruire le reste du troupeau. Les prédicateurs
+ne seront que les truchements des vérités
+révélées aux âmes solitaires et contemplatives.
+Ils seront les missionnaires de ces âmes saintes.
+Les couvents seront des réservoirs de vertu et de
+vérité. Et ce seront aussi des citadelles bien
+closes, des forteresses hérissées de défenses, partout
+dressées contre l’erreur et contre le mal…</p>
+
+<p>Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et
+cruel effort. Tout un travail de réforme et d’organisation
+est nécessaire. Et ainsi la contemplative
+est tourmentée du désir de l’action. Elle est
+impatiente de s’y lancer. Elle cherche, elle guette
+l’occasion : elle va bientôt la trouver…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="small">CINQUIÈME PARTIE</span><br>
+L’ACTION THÉRÉSIENNE</h2>
+
+
+<blockquote class="epi">
+<p>« Que deviendrait le monde, s’il n’y
+avait des religieux ?… »</p>
+
+<p class="sign">(<i>Vie</i>, XXXII.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ</span></h3>
+
+
+<p>Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action, — et
+surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation
+où elle se sent contrariée dans les aspirations
+les plus intimes de son âme et dans tous
+ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit
+pas à l’âme mystique : il faut qu’elle communique
+l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel
+dont elle a entrevu l’éblouissante réalité,
+dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter
+les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin
+à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop
+éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif
+est un apôtre, — un messager d’en
+haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est
+fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de
+Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse,
+l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité
+impérieuse, comme une obligation immédiate
+et particulière. Jamais peut-être l’Église
+n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était
+partout, — au dedans comme au dehors.</p>
+
+<p>Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance
+et l’immoralité de ses clercs comme de ses
+moines, par des abus invétérés et scandaleux,
+elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle
+ne voulait pas guérir de ses maux. De là les
+peines infinies, les retardements du Concile de
+Trente à prendre l’initiative d’une réforme des
+mœurs et de la discipline. C’était là sans doute
+un très grave péril. Mais le pire était celui du
+dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au
+Sud, à l’Est et à l’Ouest, — du côté de l’Allemagne
+et des Pays scandinaves, du côté des Flandres
+et de l’Angleterre, comme du côté des Pays
+barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée
+au catholicisme. L’Islam et le protestantisme
+menaçaient de l’encercler et d’achever sa
+déroute.</p>
+
+<p>Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques
+et protestants, nos historiens oublient trop
+qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, l’Islam était redevenu un danger
+terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe
+occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué
+l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande
+puissance hégémonique musulmane. Grâce à
+leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de
+la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en
+grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens
+ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement
+développée. Une véritable marine turque
+avait été créée et mise au service de l’Islam, par
+l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen, — c’est-à-dire
+par la traîtrise, la cupidité, la légèreté
+ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut
+pas se lasser de le répéter : le Turc, pas plus que
+l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées,
+leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel
+de la civilisation, tout cela leur a été mis
+dans la main par des <i>rayas</i>. Ce sont les Kupruli,
+les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut,
+les Barberousse, les Uluch-Ali, — tous renégats
+italiens ou levantins, — qui ont fait des flottes
+turques et barbaresques une telle menace pour
+le commerce et l’existence même de la Chrétienté.
+Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre
+Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur
+le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche
+ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne
+et l’Italie encore une fois ouvertes à
+l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent
+que des résultats instables ou toujours
+précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols,
+Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur,
+Oran réduit à une situation des plus critiques.</p>
+
+<p>C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que
+le danger islamique était redoutable et continuel.
+Et c’est là une chose que les Modernes ne
+comprennent plus. Admettons que la barbarie
+et le fanatisme aient été pareils chez les Maures
+et chez les Espagnols, — ce qui n’est pas vrai :
+l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation, — il
+fallait que l’un des deux cédât la place
+à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même
+après la prise de Grenade par les Rois Catholiques,
+les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un
+siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces
+méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille
+et un peu partout. La trahison était installée au
+cœur du pays, ces Musulmans entretenant des
+relations plus ou moins clandestines avec leurs
+frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion
+propice pour leur livrer les villes, ou les régions,
+où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on
+ne comprend pas les lamentations des historiens
+occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou
+même l’extermination des Maures espagnols :
+il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale.
+Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de
+la culture, à un échec de la civilisation par le
+rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien
+loin d’apporter la civilisation en Espagne, — et
+laquelle, grands dieux ? — ce sont eux, ces
+hordes faméliques, venues des montagnes de
+l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers
+levantins et orientaux, — qui ont recueilli, en
+Andalousie, les restes de la civilisation latine
+expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant
+que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez
+qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour
+où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait
+de leurs arts et de leurs sciences, — qui ne sont
+qu’un démarquage grossier de la science et de
+la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les
+« Andalous » qui ont tout fait. Dès que le Maroc
+fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit
+d’original. On ne s’explique pas cette humiliante
+erreur des nôtres de leur attribuer une
+civilisation dont ils n’ont été que les stériles
+usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque
+le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler :
+les Maures n’ont apporté en Espagne ni
+des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation, — ni
+les seguias, ni les norias, ni les
+thermes : tout cela était connu et pratiqué en
+Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise.
+Si les catholiques, du temps de Charles-Quint
+ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer
+ou à détruire les bains maures, ce n’est
+nullement par amour de l’ordure, c’est parce que
+ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés
+pour les conciliabules des Musulmans mal
+convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin
+de toute surveillance, aux ablutions rituelles
+prescrites par le Coran.</p>
+
+<p>En réalité, l’histoire de la domination des
+Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone
+tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont
+pu être cruels dans leur répression : ils avaient
+affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans
+l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment,
+rien ne les excuse d’avoir été, trop
+souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi ? Ils
+avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis, — d’ennemis
+sans cesse aux aguets et prêts
+à profiter de leurs moindres défaillances pour
+essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait
+que cela cessât, une bonne fois, — que l’Espagnol
+achevât la reconquête de sa patrie, avec son
+unité nationale.</p>
+
+<p>Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient
+pas grand’chose sans les Turcs, — et les Turcs,
+livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs
+et des chefs européens, ne pouvaient pas
+non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires
+barbaresques étaient toujours capables de porter
+le trouble et la dévastation dans les provinces
+méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs,
+des populations entières de Morisques,
+avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient
+comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas.
+Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les
+côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre,
+de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité
+dans ces parages : c’étaient des descentes continuelles,
+les habitants des villages et des petits
+ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés
+en captivité. L’audace de ces pirates était
+inouïe : ils venaient revendre aux Espagnols les
+esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans
+la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui
+nous met réellement sous les yeux ce qu’était
+le péril de la mer à cette époque.</p>
+
+<p>Le saint, alors maître des novices, se trouvait
+au couvent des Dominicains de Valence. Soudain,
+le bruit se répand en ville que des galères barbaresques
+ont jeté l’ancre au Grao, le port de
+Valence : « Le but des corsaires, nous dit le biographe
+du saint, était de proposer aux habitants
+la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux
+chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne.
+En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée,
+leur capitaine, entouré de sa garde, eut
+l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens
+durent subir cette humiliation. Sans
+doute les autorités craignirent, en les molestant,
+d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères.
+C’était un jour de fête religieuse, et tout le
+monde s’indigna de cette provocation et surtout
+de cette espèce d’outrage à la religion. Saint
+Louis, plus que personne, y fut sensible… Or,
+ce même soir, les novices prenaient leur récréation
+au jardin du couvent, et le saint leur avait
+adressé quelques brèves paroles au sujet de la
+fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse
+colère, il s’écria : « Comment se retenir, mes
+enfants, quand on pense que ces ennemis du
+Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens,
+ont osé se pavaner aujourd’hui à travers
+la ville et, à cette heure même, s’éloignent en
+triomphe ! C’est à nous, mes enfants, de mettre
+ordre à cela ! Tombons à genoux du côté de
+la mer, et récitons avec ferveur un psaume
+contre les Maures ! » Surexcités par ces paroles
+toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux
+et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques
+instants après, les galères turques mettaient à la
+voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête
+d’une épouvantable violence s’élevait tout à
+coup, les enveloppait et les engloutissait… »</p>
+
+<p>Ah ! que j’aime donc ce saint énergique qui,
+devant un désordre scandaleux, n’hésite point à
+recourir aux alliés les plus violents, pour remettre
+les choses en place. Cette fois, par miracle, il
+avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire,
+ce sont de bonnes troupes de guet et tout un
+cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour
+tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces
+événements se passaient à Valence, on s’y souvenait
+encore de la panique qui, quelques années
+plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle
+que le fameux Barberousse, soutenu par les
+Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte
+entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On
+conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet
+ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous
+se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras,
+il se décida à réunir une véritable armée
+sous le commandement de son propre frère, don
+Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels
+révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités
+sans nom. Devant un tel débordement de
+brutalité et de méchanceté humaines, on finit
+par perdre la notion du juste et de l’injuste, et
+l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer
+et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation.
+Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la
+civilisation occidentales fussent, une bonne fois,
+délivrées du péril musulman.</p>
+
+<p>Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces
+massacres et de ces déportations se propageait
+sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très
+probablement, il y avait encore des Maures, ou
+tout au moins des Morisques. Lorsque sainte
+Thérèse était petite fille, il y en avait certainement
+dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec
+son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles
+et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une
+lettre adressée à une carmélite de Séville, elle
+parle une dernière fois des Musulmans. On disait,
+à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie
+avaient pris les armes pour un soulèvement
+général : « On vient de m’annoncer, dit-elle, que
+les Morisques du pays où vous êtes voudraient
+prendre d’assaut Séville… » Et elle ajoute, sur
+un ton mi-plaisant mi-sérieux : « Vous auriez là
+une belle occasion d’être martyres. Sachez vous
+assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de
+nous l’écrire… » Quoi qu’il en soit, il ne semble
+pas que, tout en connaissant la gravité de la
+menace islamique, elle y ait attaché une importance
+capitale. Elle sait par expérience ce que
+c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne
+connaissent que la force. On peut toujours leur
+opposer une force supérieure. Et puis enfin,
+après ces ultimes expulsions, ils sont loin de
+l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté, — du
+moins la Chrétienté occidentale. Au
+contraire, les Protestants étaient sur toutes les
+frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient
+pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient,
+à petit bruit, par leurs livres et par leurs
+idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait
+combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en
+propres termes dans ses exhortations à ses religieuses :
+« C’est du bras ecclésiastique et non du
+bras séculier que doit nous venir le secours. »</p>
+
+<p>Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents,
+voilà ceux qui la préoccupent par-dessus
+tout. C’est pour résister à l’invasion protestante
+que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de
+monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon
+la plus catégorique dans le <i>Chemin de perfection</i>,
+après l’avoir déjà dit dans son autobiographie :
+« Ayant appris vers ce même temps (celui
+de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à
+Avila) les coups portés, en France, à la foi
+catholique, les ravages que ces malheureux luthériens
+y avaient déjà faits et les rapides accroissements
+que prenait, de jour en jour, cette secte
+désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur.
+Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse
+été quelque chose, je répandais des larmes aux
+pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter
+remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers
+mille vies pour sauver une seule de ces
+âmes que je voyais se perdre en si grand nombre
+dans ce royaume. Mais, hélas ! étant femme et
+encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans
+l’impossibilité de servir en rien la cause de mon
+divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie
+par un désir qui me consume encore :
+voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis
+et si peu d’amis, je souhaitais que, du
+moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute
+épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui
+dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les
+conseils évangéliques avec toute la perfection
+dont je serais capable et de porter ce petit nombre
+de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser
+le même genre de vie… Enfin il me semblait
+qu’en nous occupant tout entières à prier pour
+les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs
+et les savants qui combattent pour elle, nous
+viendrions, selon notre pouvoir, au secours de
+ce divin Maître si indignement persécuté… » Et,
+plus loin, elle ajoute : « En portant mes regards
+sur les grands maux causés par les hérétiques de
+nos jours et sur <i>cet incendie que les forces
+humaines ne sauraient éteindre</i>, il m’a semblé
+qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu
+qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie
+et arrêter ses progrès. »</p>
+
+<p>Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé.
+A l’origine de sa réforme, il y a « une indicible
+douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent
+et, en particulier, de ces malheureux luthériens,
+que le baptême avait rendus membres de
+l’Église. » Et il y a un grand désir : sauver, régénérer
+le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le
+péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement,
+celle-ci découronne le catholicisme, en
+le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale,
+mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel.
+Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le
+ramenant à l’unique mesure de la vie laïque, — en
+supprimant la vie monastique.</p>
+
+<p>Et d’abord ils nient le dogme de la Présence
+réelle : le Saint Sacrement, « ce chef-d’œuvre,
+dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est
+l’objet de la haine de ces hérétiques… » En le
+niant, ils semblent poser des limites à la puissance
+de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal
+devant le timide rationalisme protestant : « Que
+je hais cette sottise ! s’écrie l’auteur des <i>Pensées</i> :
+si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il
+là ? » Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants,
+après avoir nié la réalité substantielle
+du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des
+images, — et de toutes les images, — c’est-à-dire
+tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme
+si Jésus n’avait été qu’un pur esprit : ce qui les
+achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation,
+à oublier que le Fils de l’Homme a eu un
+corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre
+vie… Cent fois, sainte Thérèse revient sur la
+nécessité du culte de « la Sainte Humanité » et
+sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont
+peur de matérialiser leur pensée, en méditant
+sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses
+images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants :
+« Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces
+malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un
+si grand bien ! Ils se trahissent par là et font voir
+qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient,
+ils se sentiraient tressaillir de joie à la
+vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil
+tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami… »
+On allèguera peut-être que, du moment que dans
+l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible,
+il faut qu’elle s’élève également au-dessus
+de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain
+moment, deviendrait un véritable obstacle
+au recueillement parfait de l’âme. A cela, la
+prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses,
+répond sans nulle hésitation : « Veuillez
+m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre
+ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur
+au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon
+pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la
+dévotion envers le Très Saint Sacrement. »</p>
+
+<p>D’autre part, en proscrivant les reliques des
+saints et la vénération de ces reliques, les protestants
+s’attaquent aux corps sanctifiés par
+l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent
+le dogme de la résurrection de la chair. Ils
+s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien
+plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en
+prennent aux conditions mêmes de la sainteté.
+Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du
+cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue
+à celle du cloître. Par leur guerre aux
+moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent
+l’idéal complet de la perfection chrétienne : chasteté,
+pauvreté, obéissance. La dignité éminente
+de la virginité est méconnue, de même l’efficacité
+des macérations et des disciplines, — ce que
+sainte Thérèse appelle : « l’ineffable trésor caché
+dans la souffrance. » En brûlant les monastères,
+les protestants s’acharnent à rendre impossible
+un type supérieur d’humanité, — pour ne pas
+dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre
+humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être
+le moine accompli, — et au long et véritablement
+héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection :
+maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même
+(comparés à l’idéal du moine tous les autres
+hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu
+l’éducation véritable, celle qui transforme complètement
+la nature et qui la rend apte à se
+transcender elle-même) — avec cela, culture de
+l’âme, culture de toute une variété de sentiments
+inconnus du commun, depuis les plus tendres et
+les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux
+plus sublimes ; — culture de l’esprit enfin, grâce
+à des méthodes qui lui permettent de pénétrer
+dans des régions intellectuelles fermées au plus
+grand nombre. En réalité, le moine parfait est le
+chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi
+sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir
+recueillies des lèvres mêmes du Christ : « Que
+deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux ?… »</p>
+
+<p>Car la vie du monde n’est possible que par
+l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent
+aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi
+ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être
+l’unique raison de vivre et qui les rend si durs
+les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir
+le christianisme intégral, Thérèse a travaillé,
+en même temps, dans le sens du <i>plus humain</i>.
+La catholicité de ce temps-là, guidée par le même
+esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée
+et par son exemple, a sauvé, en fin de
+compte, les principes de la vieille civilisation
+latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et
+la vénération des images, elle a conservé la supériorité
+séculaire de ses arts plastiques. Les pays
+catholiques sont restés des pays de peintres, de
+sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire
+et l’habitude de l’examen de conscience,
+elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse
+psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue
+aux cas de conscience et aux conflits intérieurs,
+elle a fourni au drame un nouvel aliment.
+Les peuples protestants sont, en général, de mauvais
+psychologues et de médiocres dramaturges.
+Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde
+au surnaturel, elle a continué à élever le monde
+occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse
+pratiques. Elle a contribué à la beauté, à
+la noblesse, à l’élégance même de la vie.</p>
+
+<p>Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement
+préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin
+de les mépriser. Personne n’a été plus assurée
+que la beauté est un reflet de Dieu, — en tout
+cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit,
+dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites
+de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent,
+s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur
+le Guadalquivir : « Pensez-vous que ce soit peu
+de chose que d’être dans un monastère d’où vous
+puissiez voir ces galères dont vous me parlez ?
+Les sœurs de Castille vous portent grande envie :
+<i>car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur</i>. »
+Petit détail, sans doute, mais qui en
+dit long sur la sensibilité de la Sainte : la vue
+d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage,
+la mettait dans un état propice à l’oraison… Quoi
+qu’il en soit, il est impossible que cette Latine
+de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un
+grand tremblement, à la nouvelle des atrocités
+et des destructions sauvages que les guerres religieuses
+de cette époque multipliaient en France
+et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait
+les cathédrales et les couvents, qui brisait
+les reliquaires et les statues de saints, devait lui
+apparaître comme un retour honteux à la barbarie.
+Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique,
+ce qu’allait devenir un monde de plus en
+plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel,
+plié uniquement sur les besognes mécaniques
+de l’industrie, où l’homme est l’esclave
+des machines et de l’État, livré sans défense à
+une basse démagogie qu’exploite une poignée de
+coquins et se détruisant lui-même par la frénésie
+de ses concupiscences déchaînées !…</p>
+
+<p>Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus
+pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au
+sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité
+dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une
+ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu
+intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne
+tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale
+de sa réforme. Elle s’écriait : « Je sens, pour dire
+des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent,
+un zèle qui me tue ! » Elle n’admet pas qu’on
+hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses,
+importunées par de mauvais dévots,
+consentent à prier, par exemple, pour le succès
+d’un procès, ou pour une bagatelle semblable :
+« Eh quoi ? dit-elle, toute la Chrétienté est en
+feu ! Ces malheureux hérétiques veulent, pour
+ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ,
+puisqu’ils suscitent contre lui mille faux
+témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son
+Église ! Et nous perdrions le temps en des demandes
+qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient
+peut-être qu’à fermer à une âme la porte
+du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le
+temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes !
+Et, s’il ne fallait avoir quelque égard
+pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être
+aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut
+point refuser cette consolation, quand elle dépend
+de nous, je serais fort aise que chacun sût
+que ce n’est point pour de semblables intérêts
+que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce
+monastère… »</p>
+
+<p>Que faire donc, en ces graves conjonctures ?
+Comment lutter contre l’invasion ?… Il faudrait
+pouvoir se mêler au siècle plus directement et
+plus intimement que ne le peuvent les ordres
+religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants
+qui se laïcisent à outrance ? Déjà la Compagnie
+de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux,
+afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est
+rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier.
+Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit
+même de son institution, ne peut pas aller jusque
+là !… Eh ! bien, soit ! la Carmélite, ne pouvant
+agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans.
+Elle agira par la prière, — une prière plus
+intense et plus persévérante, — plus consciente
+surtout des nécessités actuelles de l’Église. On
+priera non seulement pour le salut des âmes, — de
+toutes les âmes, — mais pour l’efficacité de la
+prédication, l’augmentation de la vertu chez les
+clercs et les moines, de la science chez les docteurs :
+« J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les
+hommes éminents en doctrine… » Afin de mieux
+prier, de prier dans le silence et le recueillement,
+d’éviter les allées et venues et les occasions de
+dissipation, on observera strictement la clôture
+et l’on ne sera qu’un petit nombre : treize religieuses,
+au plus, en comptant la prieure. On
+veillera soigneusement au recrutement de chaque
+communauté, et, autant que possible, on n’admettra
+que des sujets de choix : « Mieux vaut, dit
+Thérèse, quelques religieuses distinguées par
+l’esprit qu’un grand nombre de médiocres. »
+Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de
+dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté
+possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes,
+comme saint François d’Assise et les Frères
+mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients
+de la dotation, — et d’une dotation toujours
+insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup
+de peine, comme nous le verrons, à faire
+accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs
+séculiers que par les autorités ecclésiastiques.
+Enfin, on se rapprochera le plus qu’on
+pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera
+d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable.
+On fuira le faste de certains monastères :
+« Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à
+ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments
+superbes. Je vous le demande pour l’amour de
+Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela
+vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience,
+est qu’ils s’écroulent le jour même où
+ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles,
+de bâtir de grandes maisons avec le bien des
+pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver.
+Nos maisons doivent être petites et tout
+y doit respirer la pauvreté… Ceux qui font construire
+de vastes bâtiments ont leurs raisons pour
+cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions.
+Mais, pour treize pauvres religieuses, le
+moindre petit coin suffit… »</p>
+
+<p>Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut :
+« Ayez sans cesse présente à l’esprit cette
+pensée que tout doit finir au jour du Jugement…
+Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres
+religieuses fît tant de bruit, en tombant ?
+Les vrais pauvres n’en doivent point faire : ils
+doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent
+qu’on ait compassion d’eux. »</p>
+
+<p>Là, dans la pauvreté et le retranchement de
+tout, on travaillera silencieusement pour obtenir
+les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue
+prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons
+pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée
+à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette
+règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques,
+mais elle est suffisamment rigoureuse
+pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes
+les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée
+d’humanité et de raison. Pas un instant,
+cette mystique, si détachée des sens et de tout
+le sensible, n’oublie que nous avons un corps et
+que nous ne sommes, après tout, que des hommes.
+Elle a grand soin de la santé de ses religieuses.
+Il ne faut pas que des macérations excessives les
+rendent malades. Elles doivent être fortes pour
+l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir.
+Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles.
+Mais elle s’oppose, de tout son bon sens,
+aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme
+fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion
+exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec
+un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il
+fait des cilices et des disciplines : « Dieu, lui dit-elle,
+aime mieux l’ardeur de votre charité que
+celle de votre pénitence… » De même pour ses
+religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a
+des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations
+qu’elle prend pour des apparitions célestes,
+que, tout de suite, on la mette à un autre régime :
+qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne, — et
+même qu’on lui fasse manger de la viande. Si
+le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne
+pour se distraire. La chose essentielle est de se
+maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie.
+C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques.
+Pour elle, la mélancolie est un défaut
+rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon
+d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi
+encore elle ménage à ses religieuses toute
+espèce de distractions : musique et chant, improvisation
+de couplets et de cantiques spirituels,
+processions costumées, au son des flûtes et des
+tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur
+recommande enfin la lecture, — la lecture des
+« bons livres », cela va de soi. Rien, dit-elle, de
+plus efficace pour soutenir la méditation…</p>
+
+<p>Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le
+soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par
+Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer
+d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est
+dans l’essence même du christianisme, et c’est ce
+qui excite contre lui tant de haines, en particulier
+celles de tous les ennemis de l’individu et de
+la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient
+pour les doctrines d’oppression et de mort qui
+font de l’homme un instrument au service de la
+société ou de l’État. Les carmélites déchaussées
+seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs
+consciences : notamment elles auront le droit de
+choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre
+des carmes et de tout autre ordre monastique.
+La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de
+l’incompréhension et de l’hostilité de certains de
+ses directeurs ; c’est pourquoi elle entend épargner
+cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du
+Carmel.</p>
+
+<p>Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives
+de l’âme est le droit à la solitude : <i lang="la" xml:lang="la">O beata
+solitudo !</i> Se rappelant aussi combien elle a souffert
+de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation,
+lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites
+puissent s’isoler et vivre comme des ermites au
+sein de la communauté. Cette prescription de la
+Fondatrice a été pieusement observée par ses
+filles spirituelles. Dans une règle apportée en
+France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle :
+<i>Le Papier d’exaction</i>, — rédigée vraisemblablement
+pendant les premières années du
+<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, — je lis ces recommandations adressées
+aux religieuses : « Elles sauront que, dans
+cet ordre, l’on fait profession non seulement
+d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à
+l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant
+en communauté, comme nous faisons. C’est ce
+que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en
+paroles expresses dans <i>Le Chemin de perfection</i>,
+et ailleurs elle nous apprend que ce que les
+carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être
+seules avec le Seul… »</p>
+
+<p>Etre seule avec le Seul ! c’est un idéal qui ne
+se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison.
+Bien que sainte Thérèse admette en principe
+que toute créature est appelée aux plus hautes
+faveurs mystiques, elle est cependant obligée de
+reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique.
+Qu’importe ! dit-elle ; que celles qui ne
+parviennent point à ces hautes demeures ne se
+découragent pas : « En quelque état que l’on soit,
+on peut servir Dieu », — et nommément par les
+œuvres de charité aussi bien que par le travail
+manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont
+point dispensées de ce travail et elles doivent
+tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs
+reprises que Marie est obligée de travailler
+comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple :
+elle filait et faisait la cuisine.</p>
+
+<p>Ainsi elle se fait humble avec les humbles.
+Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment
+sous les yeux la dignité de leur condition.
+Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre
+de perfection, d’où dépend le salut du monde.
+Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable
+qu’à la condition d’être suspendu à un
+monde de charité qui, tout à la fois, le nie et
+l’exalte.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II<br>
+<span class="xsmall">SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II</span></h3>
+
+
+<p>Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux
+du siècle ce haut idéal de vie monastique, de
+concevoir des plans de réforme et de fondation :
+l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte
+Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation, — et
+une réalisation aussi prompte et
+aussi complète que possible. Comme on s’en
+doute, ce ne fut pas chose facile.</p>
+
+<p>La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes
+et à quelques religieux amis son intention
+de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne
+vivrait, comme aux premiers temps du Carmel,
+que de la charité publique. Que la règle primitive
+des carmes ait comporté cette obligation de stricte
+pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et,
+très probablement, personne ne s’en souvenait,
+ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle : de
+sorte que ce retour à une très ancienne coutume
+parut une audacieuse et même très dangereuse
+nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité
+de sa discipline, par sa clôture plus sévère,
+par la réduction de ses religieuses à un très
+petit nombre, elle se séparait de tout son ordre,
+qui avait fini par adopter une règle mitigée et
+dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.</p>
+
+<p>Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un
+déchaînement de haine et de mauvais procédés,
+dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes,
+les religieuses de l’Incarnation, crièrent
+au scandale : la fondation de Thérèse de Ahumada
+devenait un affront pour elles, comme si
+leur monastère était si corrompu qu’il fallût
+absolument le réformer pour qu’on y pût faire
+son salut. Thérèse, à les en croire, était une
+orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne
+fût une folle et une illuminée : on ne parlait de
+rien moins que de la déférer à l’Inquisition.
+D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait
+de la création, dans ses murs, d’une nouvelle
+communauté, qui prétendait vivre d’aumônes.
+Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres
+à nourrir, — sans parler des moines mendiants
+établis dans la ville ! Ceux-ci, à leur tour, ne
+pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes
+cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en
+détournant vers elles les aumônes et les cadeaux.
+C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains
+commencèrent par susciter une guerre
+acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir
+aux pires moyens pour les empêcher de
+s’installer dans la maison qu’elles venaient
+d’acheter mystérieusement.</p>
+
+<p>Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces
+hostilités et ces préventions. Les théologiens
+consultés par elle, — même ceux qui lui étaient
+le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez,
+dominicain du couvent de Santo-Tomas, — se
+montraient opposés à la fondation d’un couvent
+sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette
+idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux,
+était la fondation d’un couvent réformé, celui
+qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation
+de saint Joseph. Elle finit par convertir à son
+projet non seulement quelques dominicains et
+quelques jésuites, mais le provincial des carmes.
+Comment résister aux instances pressantes de
+Thérèse ? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre
+exprès du ciel. Continuellement, elle avait des
+extases et des révélations, qui la poussaient dans
+cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa
+bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause
+deux austères et pieux personnages qui, dès
+cette époque, avaient, dans toute l’Espagne,
+une grande réputation de sainteté : le dominicain
+Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère
+Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle,
+ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans
+doute après avoir mûrement examiné la question
+et avoir reçu, à ce sujet, des communications
+surnaturelles. De son monastère de Valence, il
+écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques
+lignes que voici :</p>
+
+<p>« Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce
+que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon
+avis touche de si près au service du Seigneur,
+j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres
+prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé
+à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom
+du même Seigneur, de prendre courage pour une
+telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera.
+Et je vous donne l’assurance de sa part que
+cinquante ans ne passeront point que votre ordre
+ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans
+l’église de Dieu, — lequel vous ait en sa sainte
+garde. <span class="sc">Frère Louis Bertrand.</span> »</p>
+
+<p>La prédiction du dominicain de Valence se réalisa
+à la lettre, — et les Bollandistes nous assurent
+que, lors du procès de canonisation de saint
+Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre,
+comme témoignage de son esprit prophétique.</p>
+
+<p>Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non
+moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter,
+il lui disait : « L’Esprit-Saint remplit l’âme
+de Votre Grâce… Je m’étonne qu’elle soumette
+à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de
+leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas
+de conscience, il serait bon de prendre l’avis
+de juristes ou de théologiens. Mais, quand il
+s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec
+ceux qui la vivent… Et, en ce qui concerne les
+conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander
+s’il est bien ou mal de les suivre… Si Votre
+Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à
+la perfection la plus grande en matière de pauvreté,
+qu’elle le fasse !… » Et il mettait, paraît-il,
+cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite :
+« A la très magnifique et très religieuse
+dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre
+Seigneur veuille faire une sainte ! »</p>
+
+<p>Ainsi encouragée et soutenue par des hommes
+de science et de vertu, elle se lança intrépidement
+dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux
+religieux, comme à la municipalité et à la population
+entière de sa ville natale. Avant toutes
+choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un
+bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter
+clandestinement une petite maison, pour y installer
+ses douze religieuses, la faire restaurer et
+aménager, sans trop éveiller l’attention d’une
+petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet
+effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités
+et des appuis. Ce fut une lutte très longue
+et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte,
+une tournure quasiment épique. Elle y révéla un
+courage, une obstination et, en outre, des qualités
+d’organisatrice et un esprit pratique tout à
+fait extraordinaire chez une femme de cinquante
+ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation.
+Ces luttes recommencèrent pour chacune
+de ses autres fondations. Elle se consuma,
+jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas
+d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles
+auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques,
+dans une résistance acharnée et quelquefois
+héroïque aux intrigues et aux mauvais
+traitements des carmes mitigés, — se traînant,
+malade et mourante, par les mauvaises routes de
+ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus
+petit détail : du ravitaillement de ses monastères,
+des arrivages de riz, de légumes ou de poisson,
+des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient
+la navette entre ses divers couvents. La
+question des charrois a une importance considérable
+dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes,
+de galères et de tartanes accompagne ses
+glorieux projets de réformation. Avec cela,
+condamnée à de perpétuels et épuisants voyages,
+entretenant une correspondance qui lui prenait,
+souvent, la plus grande partie de ses nuits.
+Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout
+de souffle : elle n’avait plus qu’à mourir…</p>
+
+<p>A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit
+monastères dispersés à travers les Castilles et
+l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent
+en France et dans tout le reste de l’Europe. La
+prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée.
+Mais c’est surtout chez nous, dans la première
+moitié du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, que les conquêtes de l’esprit
+thérésien furent nombreuses et profondes.
+Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle,
+les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont
+tout pénétrés : ce fut, comme on l’a dit, une véritable
+invasion mystique. On peut affirmer, sans
+trop forcer les termes, que le mysticisme, alors,
+devint à la mode, fut même une mode un peu
+mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules
+ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux,
+durables et véritablement dignes de toute admiration.
+Des familles entières furent gagnées par
+les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison.
+Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple,
+les fils et les filles, à l’envi les uns des autres,
+entraient au couvent. Ce fut quelque chose
+d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette
+action posthume et persévérante sur les esprits
+et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la
+religion des hommes de son temps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La preuve la plus démonstrative peut-être de
+son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange, — qui
+frappe si vivement l’imagination et qui
+excite en même temps la pensée, — de son grand
+et fameux contemporain : Philippe II, de sinistre
+réputation.</p>
+
+<p>Peut-on considérer ce sombre et énigmatique
+personnage comme un disciple de sainte Thérèse ?
+Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais
+il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces
+deux natures, trop de différences et trop foncières,
+pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la
+charité brûlante dont Thérèse débordait manquait
+à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit
+leur rôle dans la contre-réforme, il est évident
+qu’ils ne se sont point concertés pour une action
+commune. On a pourtant essayé de rapprocher
+directement ces deux grands adversaires de l’hérésie
+protestante. Quelques historiens ont cru
+pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial,
+une entrevue entre le terrible autocrate et
+l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire
+que cette confrontation de la Sainte et de l’homme
+en qui la littérature romantique s’est plu à voir
+un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que
+rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de
+l’Inquisition… Mais il faut en faire notre deuil :
+le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour
+établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces
+lignes, fort suspectes, auraient été écrites par
+sainte Thérèse elle-même à une de ses amies,
+doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz,
+secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non
+sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue
+rencontre avec le Roi.</p>
+
+<p>Voici la teneur de ce fragment : « Que Votre
+Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver
+une femmelette comme moi, quand elle s’est
+vue en présence d’un si grand monarque. J’étais
+toute troublée, lorsque je commençais à lui parler,
+parce que ses yeux perçants, — de ces yeux
+qui vous pénètrent jusqu’à l’âme, — étaient fixés
+sur moi et paraissaient me blesser comme des
+flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui
+exposai ma requête en toute brièveté. Quand
+j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de
+nouveau mes regards vers son visage, qui était,
+en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus
+doux et plus posés. Il me demanda si je désirais
+quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était
+tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me
+dit : « Va en paix ! Tout s’arrangera selon tes
+désirs » : ce qui fut entendu de moi en grande
+consolation. Je m’agenouillai pour le remercier
+d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me
+relever et, tout en faisant à la pauvre petite
+religieuse que je suis, son indigne servante, une
+si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu
+de pareille, il me tendit sa main que je baisai.
+Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant
+en mon âme la Divine Majesté pour le bien que
+ce César promettait de me faire… »</p>
+
+<p>Et bien non ! cette platitude ne peut pas être
+de sainte Thérèse ! Un des thérésianistes les plus
+éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le
+récent éditeur des œuvres de la grande mystique,
+est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des
+raisons de style à l’appui de son sentiment. On
+pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire
+ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable
+que le Roi, qui se piquait de galanterie
+et qui refusait de se laisser baiser la main par
+n’importe quel prêtre, l’ait <i>tendue</i> à une femme,
+une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès
+cette époque, était en renom de sainteté ? Mais il
+y a plus : toutes ces formules d’adulation et de
+révérence un peu servile à l’égard des puissants
+sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit
+sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a
+blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque,
+les formules de courtoisie outrée dont
+on se servait dans la correspondance, — à tel
+point que Philippe II lui-même crut devoir régler
+cet abus par une pragmatique spéciale, — elle
+s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend
+l’abord des rois de la terre si difficile, alors que
+le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne
+raffinée du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, les gens du peuple
+eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs,
+une politesse compliquée et fleurie. Par
+plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de
+ses correspondantes si elle doit appeler « Votre
+Seigneurie » le maître-charretier qui fait les commissions
+du couvent. Un esprit si dégagé, si libre
+à l’égard des puissances, voire même un peu
+frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du
+Roi comme elle est censée le faire dans la lettre
+en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des
+grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où
+elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans
+le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du
+duc de Medina Celi : « Notre-Seigneur, dit-elle,
+veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette
+dame, Il me combla de grâces extraordinaires :
+Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et
+<i>un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs
+de la terre</i>. Plus elles paraissaient imposantes
+à la vue, plus j’en découvrais le néant.
+Ainsi, en conversant chaque jour avec des
+femmes d’une naissance si illustre que j’aurais
+pu tenir à honneur de les servir, je me sentais
+<i>aussi libre que si j’avais été leur égale</i>… » Et
+plus loin, toujours à propos de cette hospitalité
+princière, elle ajoute : « En vérité, j’eus souverainement
+en horreur le désir d’être grande
+dame, et je disais au fond de mon cœur : Dieu
+m’en délivre !… Certes, c’est, selon moi, un des
+mensonges du monde de qualifier du nom de
+« seigneur » et de « maître » ces personnes qui
+sont esclaves en tant de manière… »</p>
+
+<p>Après de telles déclarations, il est bien difficile,
+il faut l’avouer, d’admettre comme authentique
+cette lettre où la Sainte se déclare si ravie
+d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence
+du Roi, — un peu comme M<sup>me</sup> de Sévigné
+éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.</p>
+
+<p>Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait
+aimé voir le Roi, l’entretenir longuement,
+lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une
+tradition au monastère de l’Escorial, que sainte
+Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à
+l’automne de 1577, soit au printemps de 1578.
+En tout cas, du jour où elle commence son œuvre
+de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment
+les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu
+l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour
+allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance
+à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son
+autobiographie ou sa correspondance, on voit
+qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle
+« ce saint roi ». Elle n’aurait pas eu peur
+de faire la leçon à cet homme dur et redoutable,
+comme elle la faisait à ses religieuses et à ses
+directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien :
+« Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine
+lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre
+ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu.
+Quelle précieuse disposition dans des monarques
+qui plus étroitement tenus que leurs sujets à
+défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété
+marcher à la tête des peuples ! Pour faire faire
+un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière
+ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts
+à sacrifier mille royaumes… O mon Dieu, pourquoi
+faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer
+bien haut ces vérités ! Voyant mon impuissance,
+je me tourne vers vous, Seigneur, et
+je vous conjure de remédier à tant de maux.
+Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je
+me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous
+m’avez comblée pour les transporter sur la tête
+des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient
+plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent…
+mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs
+obligations… »</p>
+
+<p>Tout ce passage est singulièrement révélateur.
+Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine
+de Sienne, se fût aisément mêlée de politique,
+si elle l’avait pu, — dans la mesure
+évidemment où la politique confine à la religion.
+Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne
+et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour
+conseillère.</p>
+
+<p>Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après
+un moment d’hésitation et peut-être de scandale,
+cet homme qu’on a appelé « le Roi prudent » et
+qui ne se décidait qu’après une minutieuse et
+longue et quelquefois traînante information, finit
+par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre
+les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le
+Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement
+que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient
+obtenir dans le monde entier, leur influence sur
+l’Église, sur le développement des idées et des
+mœurs, au siècle suivant ? Ce serait trop demander
+à un homme de gouvernement que de s’occuper
+de ces choses et de prévoir l’avenir de si
+loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance
+et l’opportunité de cette réforme du
+Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout,
+l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme
+en fut renforcé. La pensée et l’action
+spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer.
+Pendant les dernières années de sa vie,
+il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego
+de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna
+et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles
+de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation
+de ce religieux qu’il fit réunir, après la
+mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres,
+qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial.
+On peut y admirer encore, à travers une vitrine,
+ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à
+côté de la petite boîte qui contenait son encrier
+et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails
+et ces coïncidences ne sont rien : l’essentiel, c’est
+que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe
+II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux,
+à cette époque, en Espagne, c’est sainte
+Thérèse : il n’y en avait pas d’autre. Philippe
+savait très précisément par elle-même ce qu’elle
+voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les
+couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan
+de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même,
+autant qu’il le pouvait, et il y a soumis
+les moines hiéronymites de l’Escorial, — non pas
+qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais
+il les a obligés à une observance plus stricte de
+leur propre règle. Pendant la dernière période de
+sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal
+ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser
+sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage
+qu’on puisse apporter en faveur de l’action de
+sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus
+d’honneur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et c’est là un des cas les plus extraordinaires
+et les plus curieux de l’histoire : ce roi, qui est
+l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède
+des royaumes et des continents, dont la nomenclature
+est à perdre haleine, qui goûte tous
+les enivrements du pouvoir absolu, — et qui cependant
+ne veut être qu’un moine, qui aspire,
+comme saint Louis de France à devenir un saint
+et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu
+songer à le canoniser.</p>
+
+<p>Certes, cela étonne et même scandalise les
+hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser
+à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment
+contre lui de très fâcheuses apparences.
+Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite.
+La ramener à la mesure de nos idées ou de nos
+préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas
+deux morales, assurément, et Philippe II était
+trop bon chrétien pour admettre le contraire.
+Seulement les circonstances étaient telles qu’il se
+voyait souvent obligé non pas de choisir entre le
+bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des
+maux. Deux ou trois jours avant sa mort, « il
+confessa qu’il n’avait jamais commis une seule
+injustice pendant toute sa vie, du moins à son
+escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait
+être que par ignorance, ou par la tromperie
+de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une
+parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue
+que le seul bien… » Mais il ne faut pas oublier
+qu’il a vécu à une des époques les plus atroces
+que le monde ait connues. Au milieu des bêtes
+fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque
+comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur
+de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière
+extrémité et qui, dans certaines conjonctures
+difficiles, préfère la ruse à la force, qui se
+montre constamment soucieux non seulement
+d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies
+humaines et, — si paradoxal que cela nous paraisse, — les
+supplices…</p>
+
+<p>Voici une anecdote qui, pendant un de ses
+séjours à l’Escorial, défraya la malignité des
+moines, et qui nous est pieusement et copieusement
+racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de
+Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses
+et des plus savoureuses. On me permettra
+de la citer, parce qu’elle est une preuve entre
+mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une
+vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en
+matière de supplices, un Pape même n’y regardait
+pas de si près que le Roi d’Espagne.</p>
+
+<p>« En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à
+Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause
+en fut l’injuste condamnation à mort du docteur
+Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du
+grand docteur Navarro, celui qui a écrit la <i>Somme
+des cas de conscience</i>, ouvrage si pratique et si
+répandu : c’était un jeune homme de grandes
+espérances et de grand savoir, — enfin un saint.
+Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme
+font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait
+et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort
+lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il
+était le neveu d’un homme si éminent… Eh bien,
+il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut
+de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et
+qui s’en allait au dehors avec un grand cortège.
+Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui
+lui marquait de la faveur et qui le connaissait
+déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme
+ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas,
+pour couper au plus court, il voulut rompre les
+hallebardiers et passer par leurs rangs, et de
+cette façon, arriver à se joindre au cortège du
+Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces
+hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup
+si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain.
+Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens
+si promptement. Quand il revint à lui, la chose
+urgente était d’aller se faire soigner à son auberge
+plutôt que d’accompagner le Saint-Père…</p>
+
+<p>« Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas
+trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour
+qu’il se promenait dans les rues de Rome, il
+aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup
+et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il
+y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour
+ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un
+bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa
+un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit,
+le cacha sous son manteau, et le voilà qui court
+à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr
+la messe : « Coquin, lui dit Navarro, effronté
+que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre
+jour, comme je voulais accompagner le Pape
+et traverser les rangs des hallebardiers, vous
+me donnâtes un coup de hallebarde qui me
+laissa à moitié mort sur le terrain ? Cela vous
+paraît bien ?… Alors, pour qu’une autre fois
+vous sachiez comment on doit traiter un honorable
+ecclésiastique comme moi, attrapez !… »
+Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un
+gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau
+bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre
+une bonne volée, à quoi le goupillon était
+excellent, et, sans que l’homme se pût défendre,
+il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier
+ne fait ni une ni deux : il va se plaindre au Pape,
+comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à
+l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout
+le monde…</p>
+
+<p>« Le Pape, étant un homme colérique, entra
+dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on
+pendît Navarro… Incontinent toute la ville de
+Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape
+avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il
+n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie
+qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir
+son courroux contre Navarro et de lui infliger
+quelque autre châtiment, mais non point la hart.
+A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre :
+« Qu’on le pende ! » En vain les ambassadeurs
+des Princes chrétiens firent la même
+tentative : ils n’eurent pas plus de succès…</p>
+
+<p>« On le tira de sa prison pour le mener au
+gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière,
+homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle
+pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de
+toutes les supplications, et ce fut assurément une
+grande affliction de voir se balancer à une potence,
+comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre
+doué de si belles qualités… Il arriva que, peu de
+jours après, certains bénéfices simples vinrent à
+vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape :
+« Très Saint Père, des bénéfices simples sont
+vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté
+veut-elle en accorder la faveur ? » Et le Pape
+de répondre : « Eh bien mais… à Navarro, n’est-ce
+pas ? » Et le secrétaire de répliquer : « Très
+Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre
+Sainteté l’a fait pendre ! » Incontinent le Pape
+se mit à pleurer et à répéter : « Ah ! le malheureux !
+le pauvre malheureux ! » D’où l’on peut déduire
+que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments,
+il n’était pas maître de lui, ni dans son
+entier jugement, et que la colère l’aveuglait… »</p>
+
+<p>Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire,
+n’aimait pas Sixte-Quint : cela se sent. Aussi
+excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces
+colères furibondes qui lui faisaient perdre le
+sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il
+faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols,
+par leur morgue, leurs prétentions et leurs
+brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables
+à Rome. Ils s’y comportaient comme en
+pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient,
+mettaient la ville à feu et à sang ; un
+châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part,
+Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son
+ambassadeur de convoquer un concile national
+pour le déposer, s’il persistait dans son intention
+de réconcilier Henri IV de France, cet ancien
+huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit
+que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été
+très tendre pour les Espagnols.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis
+de cruautés inutiles, ou du moins qui ne
+fussent justifiées devant sa conscience soit par
+la raison d’État, soit par l’obligation où il était, — et
+qui, pour lui, passait avant toutes choses, — de
+défendre les intérêts de l’Église. On ne
+comprendra rien à sa conduite et on la jugera
+mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il
+a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux
+de sa conscience : le mainteneur de la
+catholicité, en face des forces dissolvantes qui la
+menaçaient alors : l’Islam d’une part, le protestantisme
+de l’autre. On l’a mal jugé, même en
+France, parce que l’intérêt français voulait que,
+tout en restant catholique, la France fût, à cette
+époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant,
+avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette
+inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité
+ayant cessé au <small>XVIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, il advint
+que l’opinion protestante triompha en Europe.
+Les historiens protestants, ou à mentalité protestante,
+imposèrent leur manière de voir : de sorte
+que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux
+compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique
+qu’au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Aujourd’hui encore
+les préjugés les plus iniques et les plus absurdes
+défigurent à nos yeux la physionomie de cet
+homme qui, après tout, fut un grand roi et un
+grand chrétien.</p>
+
+<p>Lui-même avait la plus haute idée de son rôle.
+Il se regardait comme un véritable lieutenant de
+Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du
+temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand
+des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des
+malentendus passagers ne les dressaient pas l’un
+contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur
+méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on
+apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui
+se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire
+public, une allocution, où il disait que
+« toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre
+perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense
+de cet effort et aussi de ses vertus héroïques,
+<i>il croyait que ce Roi jouissait de Dieu ;
+enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait
+personne à qui l’on pût le comparer</i>… » Ce défenseur
+de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même,
+blâmant toute concession de la cour pontificale
+aux tenants de la réforme protestante, s’irritant
+de toute compromission ou de toute complaisance.
+On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance
+et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint
+de le faire déposer, parce que le Saint-Père était
+suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots
+de France.</p>
+
+<p>Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et
+les résultats de sa politique religieuse et même
+de sa politique en général, il faut bien s’incliner
+devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de
+sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse
+rendait, en ce moment même, un tel prestige,
+il l’a réalisé à la lettre : il fut un moine couronné.
+Le Père Sepulveda, dans sa chronique de
+l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que
+ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent,
+ne voulait être qu’un simple religieux parmi
+les autres : « C’est, dit-il, une chose qui confond,
+qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir
+ni d’autre contentement que de se trouver avec
+ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et
+que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très
+grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a
+de s’employer au gouvernement de ses royaumes
+et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici… »
+Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec
+eux, assistait à leurs offices et à leurs processions,
+ayant sa stalle dans le chœur, — une stalle que
+l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte
+dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque
+sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne
+tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui
+vivait, dit-il, « épaule contre épaule » avec ses
+moines. Quand il fut pour mourir, il demanda
+qu’on célébrât pour lui le même office que pour
+un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur
+des pratiques : il voulait être en tout un moine
+exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût
+parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant
+pas la plus légère omission soit dans
+l’observance de la règle, soit dans le détail de la
+liturgie, se piquant de connaître sur le bout du
+doigt son rituel et d’en remontrer en cela non
+seulement aux religieux les plus avertis mais à
+la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au
+chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer
+au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec
+cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle :
+il était homme d’oraison. « Notre fondateur,
+écrit le Père Siguenza, un des historiens
+de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale
+et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices
+pendant toute sa vie. Nous le voyions et
+nous l’entendions dans son oratoire, à des heures
+extraordinaires, matin et soir, et même au plus
+secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus
+près peuvent certifier qu’il employait à ce saint
+exercice bien des heures dans la journée, et qu’il
+l’emportait en cela sur maints religieux des plus
+austères… »</p>
+
+<p>Cet homme superbe et distant entendait, tout
+comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans
+doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils,
+Louis XIV, que l’humilité appartient en propre
+aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous
+les autres hommes, ils ont, plus que quiconque,
+de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial
+admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin,
+entendre la première messe dans leur chapelle, — l’humble
+chapelle provisoire qu’on
+avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière
+basilique et du panthéon royal.</p>
+
+<p>« Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père
+Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus, — il
+descendait dans la maison du curé et s’asseyait
+sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement
+d’un tronc d’arbre : je l’ai vu souvent,
+quand j’allais entendre la messe à la chapelle.
+Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce
+siège d’un mouchoir français, qui appartenait à
+Almaguer, le comptable, et qui était si vieux
+qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers.
+C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il
+pouvait l’entendre en effet, car le local était si
+étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait
+d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les
+pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me
+jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait
+les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux
+du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa
+piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une
+joie de se voir dans une telle pauvreté… »</p>
+
+<p>Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte
+de Philippe II cet autre trait d’humilité :
+« Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre)
+que les frères installèrent une clochette pour
+s’appeler mutuellement et se faire des signes au
+chœur. La première fois qu’ils la firent sonner,
+ce fut pour les matines de cette fête, en pleine
+nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu
+dans le pauvre logis du curé et qui était
+assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit
+la cloche et demanda à Miguel de Antona,
+« homme de plaisir » qu’il avait avec lui, où
+était cette clochette qui sonnait. Il répondit que
+c’était au couvent et qu’on sonnait matines.
+Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi
+seulement de cet homme. Il entra à la chapelle,
+fit sa prière et trouva, sur une banquette, un
+laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement,
+s’assit sur la banquette, à la place qui
+restait, — et lui et le laboureur demeurèrent ainsi
+un bon moment, l’un à côté de l’autre… »</p>
+
+<p>Mais c’est surtout dans sa petite chambre de
+l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle
+ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de
+renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques
+images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes
+en renom, — à quoi se reconnaît le délicat
+amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il
+mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le
+moribond pouvait suivre la messe de son lit et
+voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie.
+Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures
+sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait
+désormais pour lui que cette petite fenêtre
+ouverte sur la Réalité unique : l’Hostie ! le
+signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre
+ne le touchait plus !… Ainsi s’achevait par cet
+acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été
+qu’une longue adoration du Saint Sacrement.</p>
+
+<p>Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule
+sont presque tous des livres de piété, des
+livres de mystique appartenant à l’école thérésienne
+ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres
+de sainte Thérèse elle-même, dans la première
+édition publiée à Salamanque en 1588. Puis <i>Le
+mépris du monde</i>, de Frère Louis de Grenade, les
+œuvres complètes de ce dernier, <i>L’art de servir
+Dieu</i>, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les
+œuvres du Bienheureux Jean d’Avila… Philippe II
+avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée
+à la fois par la lecture et la méditation.</p>
+
+<p>Le plus émouvant de toute cette longue vie
+laborieuse et sans joie, ce furent les derniers
+moments. Philippe II est mort véritablement
+comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce
+pour ce grand de la terre : il mourut dans la
+pourriture, dans une effroyable et nauséabonde
+décomposition de tout son corps. Il fut littéralement
+Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie,
+commencée depuis très longtemps, devenue un
+objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient,
+il la supporta avec un courage et une
+résignation admirables… C’était une âme vraiment
+royale que Philippe II et qui n’avait pas
+peur de se colleter avec des idées, des sentiments,
+ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur
+ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Quand la gangrène commença à le travailler,
+il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient
+à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à
+l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds
+pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du
+voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents,
+l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait
+bien qu’il allait mourir. Il répondit : « Cette
+maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture :
+personne n’y portera mes os plus honorablement
+que moi !… » Et il partit porter lui-même
+sa dépouille à la tombe qu’il s’était
+préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne
+pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut
+le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent
+en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des
+chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur
+du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid
+de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.</p>
+
+<p>Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever,
+ne pouvant même pas bouger et souffrant
+un véritable martyre quand on essayait de soulever
+ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait
+peu à peu dans sa propre ordure : c’était un spectacle
+épouvantable et répugnant… Alors, il fit
+mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco
+de Mora, et il lui dit :</p>
+
+<p>«  — Vous rappelez-vous où vous avez mis,
+voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui
+restait de celui qui a servi pour faire le crucifix
+du maître-autel, et que je vous ai recommandé
+de tenir en réserve ?</p>
+
+<p>«  — Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me
+souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna
+de le garder.</p>
+
+<p>«  — Eh bien ! voyez où vous l’avez mis, et,
+avec ce bois, vous ferez mon cercueil ! »</p>
+
+<p>Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix,
+c’était comme un symbole de toutes les souffrances
+que le Roi avait endurées pendant sa vie
+et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce
+moment même. Les assistants ne purent s’empêcher
+d’en faire la remarque.</p>
+
+<p>Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans
+tout le couvent et il finit par le trouver à la porte
+du réfectoire des pauvres : ceux-ci s’y asseyaient
+en attendant qu’on les appelât pour manger, et
+beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.</p>
+
+<p>Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la
+chambre du Roi, qui le regarda avec la plus
+grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique
+de l’ignoble décomposition de son corps ne
+suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la
+secousse morale d’un tel spectacle : ce fut certainement
+pour lui l’expiation suprême, — une expiation
+raffinée qu’il s’infligeait volontairement.</p>
+
+<p>Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on
+dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler
+son fils, le futur Philippe III, et il lui dit
+devant tout le monde :</p>
+
+<p>«  — Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait
+appeler ? Pour que vous voyiez ce saint sacrement
+et que vous ne soyez pas dans l’ignorance
+où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer
+à personne et n’avoir point assisté à la
+mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez
+que, demain, vous serez en cet état où je
+suis… »</p>
+
+<p>Ayant fait à son fils quelques recommandations
+touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs
+de chef de famille, il ajouta :</p>
+
+<p>«  — Voici : je vous laisse ces deux disciplines et
+ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint,
+mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il
+me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai
+pour que vous fassiez de même. Ces deux
+disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui
+est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur,
+mon père, se flagellait. Étant meilleur que
+moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui
+est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant
+eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu
+servi. Je vous la laisse comme mon suprême
+héritage ! »</p>
+
+<p>Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses
+très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction
+et enfin lui remit un papier contenant
+les préceptes et conseils de saint Louis, roi de
+France, à son fils<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de
+Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément
+renseigné par les assistants.</p>
+</div>
+<p>Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir,
+mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière
+grandeur et qui porte au suprême degré
+tous les caractères de la piété espagnole. Il est
+impossible d’être plus intégralement et plus farouchement
+catholique. Ah ! certes non, ce n’est
+pas là un catholicisme pour petites filles, pour
+gens du monde, ou pour esthètes ! Ce Roi n’avait pas
+peur d’être le bourreau de son corps, et, comme
+dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi,
+« l’ineffable trésor caché dans la souffrance ».</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>De même que sa politique, ce terrible ascétisme
+de Philippe II peut prêter sans doute à
+bien des critiques. On peut contester qu’il ait
+réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de
+choses, tristement humaines, se sont mêlées à
+ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une
+de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci :
+c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a
+essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien
+dans une œuvre jalousement et obstinément
+poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle
+il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et
+d’ouvriers, toutes les nations soumises à son
+empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau
+Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses
+dilections, toutes ses complaisances, toute la foi
+de son âme, qui est en quelque sorte la forme
+visible et tangible de l’idée catholique et monarchique,
+telle que l’ont conçue alors les plus hauts
+esprits, — et le sien en particulier, — c’est l’Escorial…
+L’Escorial est l’expression en granit de
+la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une
+fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou
+plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique
+du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. L’Escorial est plus
+solide et plus profond : il exprime la monarchie
+catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge,
+ni de forme particulière. Il est impersonnel et
+abstrait comme les monuments hiératiques de
+l’ancienne Égypte.</p>
+
+<p>Les modernes n’y ont rien compris, surtout
+les hommes du dernier siècle. Ne comprenant
+plus le catholicisme, — ne le connaissant pas,
+d’ailleurs, — qu’auraient-ils bien pu comprendre
+à l’Escorial ? Dominés par toute espèce de préjugés,
+hantés par les souvenirs de l’Inquisition,
+ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais,
+qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant,
+pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination
+sombre et cruelle. Influencé malgré lui
+par ces préventions, Théophile Gautier, qui,
+pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à
+nier la beauté du paysage de l’Escorial…
+Il est magnifique ! C’est un des grands paysages
+du monde… Barrès, plus juste, plus voisin
+de la vérité, n’y veut considérer qu’une
+admirable composition de lieu pour une méditation
+sur la mort. C’est, selon lui, un décor
+pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a
+d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est,
+par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect
+funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on
+ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.</p>
+
+<p>En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut
+se donner la peine de parcourir dans toute son
+étendue et dans toute la diversité de ses parties.
+C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être
+déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit
+les énigmes et les interprétations les plus variées.</p>
+
+<p>Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur
+lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il
+voulu faire expressément, en élevant cet étrange
+et extraordinaire édifice ?… Là-dessus, la charte
+de fondation, rédigée par les soins de Philippe II,
+nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial
+sera d’abord un monument élevé à la plus
+grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir
+préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et
+d’avoir donné la victoire à ses armes. La première
+de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée
+le jour de la fête du glorieux martyr saint
+Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement
+parler un palais : c’est une église consacrée
+à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et,
+subsidiairement, ce sera un monument triomphal
+destiné à commémorer les victoires espagnoles.
+Ce sera, en outre, un monastère, — un couvent
+exemplaire, où le service divin sera fait avec
+toute la perfection possible, et dont les religieux,
+après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations
+prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi
+que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de
+ses prédécesseurs et de ses successeurs. <i>L’Escorial
+est une messe des morts perpétuelle</i> : voilà le fond
+de la pensée de Philippe. De là, ses longues et
+minutieuses recommandations pour tout ce qui
+touche aux offices de funérailles, aux anniversaires
+et messes de commémoration ou de
+<i lang="la" xml:lang="la">requiem</i>, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire
+de la messe ou des vêpres. Non seulement
+d’innombrables messes seront dites quotidiennement
+pour Philippe et pour les siens, mais, « à
+cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence
+pour le Saint Sacrement » deux moines devront
+être constamment agenouillés devant l’ostensoir
+et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de
+ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour
+laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre
+religieux, à raison de deux heures par jour et de
+quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir
+à cette supplication de tous les instants, à la foi
+ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose.
+C’est une affaire des plus sérieuses, la plus
+sérieuse de toutes, — une question tragique :
+celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée
+de mille devoirs auxquels échappe le commun
+des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires
+sur la pensée de la mort !</p>
+
+<p>Ce souci du salut éternel explique le choix de
+l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces
+morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus
+de secours que dans un monastère institué uniquement
+pour prier Dieu à leur intention ? Où
+reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle
+où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément
+pour leur repos ?… Service de Dieu, service des
+morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis
+et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais
+le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne
+de charité pour prétendre absorber uniquement
+à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les
+pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront
+leurs esprits en même temps qu’ils assureront le
+service divin avec une exactitude et un zèle
+exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études :
+ce sera une véritable université, un séminaire,
+un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort
+artistique et intellectuel de toute une époque : ce
+sera une « somme » comme la philosophie de
+saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une
+maison de charité, une hôtellerie, un hôpital,
+une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie,
+un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un
+grenier où ils trouveront des réserves de vivres
+en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre
+l’idée chrétienne sous toutes ses faces : des hauteurs
+de la théologie, de la philosophie, des
+lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits
+il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant
+y a place et il y trouve son réconfort comme les
+princes de l’art, de la pensée et de la science,
+comme les princes de la terre eux-mêmes, qui
+n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à
+l’ombre de Dieu.</p>
+
+<p>Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration
+en granit de l’idée monarchique absolue : c’est
+Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui
+est vainqueur et qui triomphe à la fin : <i lang="la" xml:lang="la">Christus
+regnat, Christus imperat, Christus vincit</i>… Le
+Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque.
+C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse,
+tout converge vers le centre, vers la Coupole,
+image de la voûte céleste qui abrite le trône de la
+Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles
+et aux autels sans nombre, tout conduit le
+regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui
+arrête la vue, qui la barre avec une violence et
+une rigidité inexorables comme la borne même
+du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A
+travers ces enfilades de cellules et d’appartements,
+ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries
+et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de
+raison d’être que pour le servir. Le monde entier
+y concourt avec tous ces moines prosternés dans
+une perpétuelle oraison : chaque région de la
+terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour
+embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de
+la monarchie universelle.</p>
+
+<p>Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la
+tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle
+a écrit son <i>Château de l’âme</i>. Sans doute,
+les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient
+le motif de cette allégorie, mais non pas la
+forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce
+n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal
+avec son donjon resserré dans une étroite enceinte.
+Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal
+ou de diamant, « cet immense château au centre
+duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une
+multitude de diverses demeures », — il ressemble
+étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.</p>
+
+<p>Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides.
+C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements.
+Ce pur Esprit se manifeste par le seul
+rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit,
+Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des
+lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une
+géométrie accablante qui semble emprunter au
+dogme son poids et sa solidité, et, en même
+temps, c’est une architecture intellectuelle,
+dépouillée, autant que possible, de tout élément
+sensible, pour conduire plus sûrement la pensée
+vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur.
+Que l’on considère avec attention la façade encadrée
+de buis et de parterres rectilignes qui domine
+la terrasse et l’étang, cette immense surface nue,
+cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit
+aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine
+et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait
+s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée,
+qui existe, pour ainsi dire, en soi et par
+soi : ici, une volonté scrupuleuse, éprise de
+grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût
+parfait : les matériaux, les formes, les œuvres
+d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes.
+Servir Dieu ! Louer Dieu !… <i>Que Dieu
+soit exalté</i> : c’est ce que l’Escorial semble crier
+par les innombrables ouvertures de ses murailles
+et par toutes les cloches de ses campaniles, et
+c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme
+rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.</p>
+
+<p>Quand elle nous dit : « Considérez, je vous
+prie, le spectacle de ce château si resplendissant,
+cette <i>perle orientale</i>, cet arbre de vie planté au
+milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu… »
+je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense
+invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de
+perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était
+encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les
+anciens tableaux qui le représentent nous montrent
+un grand palais blanc et or, — doré par les
+mille pépites jaunes de son granit, égayé par
+toutes les boules d’or qui resplendissaient sur
+ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui
+ses pierres ont pris une teinte grise et
+mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie,
+n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours
+ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours
+« l’arbre de vie planté au milieu des eaux ».
+Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus
+haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne,
+grandes surfaces d’ébène où se reflètent
+de massives et sombres verdures, exhalent, au
+crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables.
+De là, le monastère assis au milieu
+de sa <i lang="es" xml:lang="es">huerta</i>, de ses jardins de parade et de ses
+potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense
+étendue de la steppe castillane. Philippe II
+a voulu que ses moines et lui-même pussent prier
+Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance
+toutes les choses bonnes et utiles à la vie,
+un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux,
+des jardins et des vergers pleins de légumes
+et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site
+de son monastère, et ce n’est qu’après de longues
+recherches et maintes comparaisons qu’il se
+décida pour l’Escorial. « Il prit conseil, dit le Père
+Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait
+être bon en cette matière, — de <i>philosophes</i>,
+de médecins et d’architectes. » On voit bien, en
+effet, que de profondes raisons philosophiques
+ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur
+le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons
+d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent,
+et, par-dessus tout, la grandeur et le style de
+l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour
+qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du
+haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de
+la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils
+peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre
+supérieure à celle de servir et de louer
+Dieu dans un lieu pareil…</p>
+
+<p>L’impression la plus émouvante qu’on en puisse
+éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive
+d’Avila, la pensée encore pleine de sainte
+Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu
+de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités
+rocheuses, — soudain, par la portière du wagon,
+on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse :
+une immense basilique, blanchie
+et comme purifiée par la lumière naissante, le
+lourd monastère de Philippe II, devenue une
+demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec
+les flèches et les dômes de ses campaniles, telle
+une procession qui s’avance au milieu des croix,
+des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine
+de cantiques… Alors, en ce moment, devant
+ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière
+céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique
+du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique
+de la carmélite d’Avila.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">PAR DELÀ LE TOMBEAU</span></h3>
+
+
+<p>L’action spirituelle, — et surnaturelle, — de
+sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre.
+Après sa mort, son influence n’a fait que
+s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en
+particulier, tout ce que le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle français a
+dû à son initiative : cette diffusion incroyable et
+rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de
+l’ascétisme, de la vie érémitique.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son
+exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir.
+Les phénomènes singuliers dont il avait été
+obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non
+moins étranges qui persistèrent longtemps après
+sa mort. Aux états mystiques succédèrent des
+états physiques si complètement inexplicables
+qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes
+l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point
+des faits excessivement rares. Les cadavres d’un
+très grand nombre de saints ont présenté ce
+double caractère. Mais il semble bien que, chez
+aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement
+marquées et constatées, ni qu’elles aient eu
+une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même
+semble avoir pressenti ce miracle et avoir
+écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que
+voici : « C’est afin que l’on voie combien Dieu
+honore les corps où ont été des âmes justes ».
+Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces,
+Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation,
+qui, après une vie tout angélique, mourut saintement
+pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au
+moment où ses compagnes transportaient au
+chœur la dépouille de la morte, pour l’office des
+funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs
+à porter le cercueil. L’église était jonchée de
+fleurs pour la procession du Saint Sacrement,
+qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la
+pompe funèbre prenait une apparence de triomphe :
+ces roses et ces lis répandus, ces anges
+soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même,
+avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante…
+Ainsi s’explique la phrase de la Sainte :
+« C’est afin que l’on voie combien Dieu honore
+les corps où ont été des âmes justes ». Son corps,
+lui aussi, fut prodigieusement honoré.</p>
+
+<p>Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582,
+à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût
+plus malade que d’habitude. On sait que sa vie
+n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses
+dernières lettres paraissent même donner à entendre
+qu’elle se portait mieux pendant ces derniers
+mois. Mais elle était à bout de forces,
+épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis
+par ses transes mystiques, par ses travaux de
+fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui
+duraient depuis plus de vingt ans.</p>
+
+<p>La dernière année de sa vie fut signalée par
+un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa
+dernière fondation, celle du carmel de Burgos,
+qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui
+suscita contre elle des hostilités comme elle n’en
+avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila,
+de Tolède et de Séville. A la veille de sa
+mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir : se
+reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph,
+dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila,
+qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme
+leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre
+encore une fondation, ce couvent de
+Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute
+prête : c’est du moins ce qu’assurait une pieuse
+personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa,
+qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant
+à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles.
+Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse
+hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent
+aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques
+que des magistrats municipaux. L’archevêque
+de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux,
+n’allait pas tarder à lui être hostile : « Mère
+Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons,
+ici, aucun besoin de nous réformer ! » Elle ne
+savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours,
+des interventions surnaturelles précipitèrent
+sa décision. Elle entendit le Christ lui
+dire ces paroles : « <i>Que crains-tu ? Quand est-ce
+que je t’ai manqué ? Je suis toujours le même !…</i> »</p>
+
+<p>Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout,
+de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence
+de la saison, de la rage des éléments. On
+était au cœur de l’hiver, — un hiver particulièrement
+rigoureux et pluvieux. Un peu partout,
+les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts
+d’eau, devenaient impraticables. A tout
+instant, on perdait la piste, ou les véhicules
+s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts
+eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse
+et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent
+être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état
+pitoyable : elle crachait le sang et elle était
+toute percluse de rhumatismes. Elle fut même,
+pendant quelque temps, paralysée de la langue.</p>
+
+<p>Comme elle le redoutait, les autorités de la ville,
+les regidors, certains habitants et l’archevêque
+lui-même étaient opposés à son projet. On leur
+fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On
+les obligea à déloger de la maison où elles étaient
+descendues, et, en attendant l’autorisation problématique
+de l’archevêque, elles durent s’installer
+à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier
+ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était
+pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses
+maladies. Outre ses vomissements habituels, ses
+crachements de sang, elle avait une plaie à la
+gorge qui rendait plus douloureux le passage des
+aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela
+avec gaîté et bonne humeur. « Un jour, nous
+conte une de ses compagnes, la Mère Anne de
+Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement
+aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers
+des oranges douces. Le même jour, une dame
+lui en envoya. On lui en porta quelques-unes
+qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha
+dans sa manche et déclara qu’elle descendait à
+la salle commune voir un pauvre malade qui se
+plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait,
+distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle
+rentra, nous la grondâmes de les avoir données.
+Mais elle nous répondit : « J’aime mieux pour
+eux que pour moi ! Je reviens toute joyeuse de
+les voir contents !… »</p>
+
+<p>Une autre fois, c’étaient des limons, dont on
+lui fit cadeau. Elle dit : « Que Dieu soit béni qui
+m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres ! »
+Une autre fois encore, comme on pansait
+les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de
+tels cris que cela devenait un supplice pour les
+autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère
+descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se
+tut. Alors, elle lui dit : « Mon fî, pourquoi criez-vous
+comme cela ? N’essaierez-vous pas de supporter
+votre mal pour l’amour de Dieu !… » Mais
+l’homme lui répondit : « C’est comme si on
+m’arrachait l’âme ! » La Sainte Mère resta un
+moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait
+plus sa douleur. Et, par la suite, même quand
+on le pansait, on ne l’entendait plus crier…
+Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière
+de leur amener souvent cette sainte femme. Sa
+seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et
+soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter
+l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades…</p>
+
+<p>Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque
+céda : le nouveau monastère fut fondé.</p>
+
+<p>La pauvre vieille croyait avoir le droit de se
+reposer : partir pour Avila, aller rejoindre ses
+religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours son
+désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette
+suprême consolation. Ses supérieurs lui donnèrent
+l’ordre de se rendre à Alba de Tormès, auprès
+de la Duchesse, qui voulait absolument la
+voir et l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation
+d’une sainte. Sa présence était considérée
+comme une véritable bénédiction pour une
+ville ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait,
+comme on va se disputer les lambeaux de
+son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute
+sainte qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui
+témoignait, Thérèse ne pouvait pas décliner l’invitation
+d’une puissante dame comme la duchesse
+d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour
+elle. Après un court séjour à Palencia, pendant
+la dernière quinzaine de septembre, elle partit
+pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante,
+elle y arriva, si brisée de fatigue, si malade,
+qu’on dut la coucher tout de suite. Elle se leva
+le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau,
+inspectant la maison, assistant à la messe et communiant
+tous les jours. Le jour de la Saint-Michel,
+elle eut une violente hémorragie et dut
+se recoucher, pour toujours, cette fois. Elle-même
+sentait qu’elle allait mourir : le 4 octobre,
+en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf
+heures du soir, elle rendit le dernier soupir.</p>
+
+<p>Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque
+effacée, en contraste frappant avec l’éclat des faveurs
+et des prodiges qui l’avaient visitée.</p>
+
+<p>Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça,
+entre autres paroles :</p>
+
+<p>« Mon Seigneur, il est temps de m’en aller !…
+Que ce soit pour mon bien ! Et que votre volonté
+s’accomplisse ! »</p>
+
+<p>Telle est du moins la version de la Mère Anne
+de Saint-Barthélemy. Mais il en est d’autres, car
+un certain nombre de religieuses assistèrent à ses
+derniers moments. Parmi les témoignages apportés
+au procès de béatification et de canonisation
+de la Sainte, remarquons celui-ci, qui est
+de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse
+était présente quand la Mère Thérèse reçut
+le Viatique. Elle l’entendit qui disait :</p>
+
+<p>« Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant
+désirée est venue ! <i>Il est temps de nous voir, mon
+bien-aimé Seigneur !</i> Il est temps de m’en aller !…
+Puissé-je partir pour mon bonheur ! Que votre
+volonté s’accomplisse ! L’heure est venue pour
+moi de sortir de cet exil et, pour mon âme, de
+jouir de Vous, que j’ai tant désiré ! »</p>
+
+<p>Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte, — avouons-le, — semblent
+un peu arrangées, un
+peu littérairement développées. Mais c’est bien
+sa pensée, — et ce dernier cri d’amour : « Il est
+temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur ! »
+est certainement jailli de son cœur, de ce cœur
+brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente
+crucifiante et délicieuse de l’Époux. Depuis si
+longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle
+entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se
+lever les derniers voiles qui lui cachaient Son
+Visage…</p>
+
+<p>Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se
+coucha sur le côté, un crucifix à la main, « comme
+on représente la Madeleine », nous dit la Mère
+Marie de Saint-François. Détail hautement significatif !
+Même dans ce vertige de l’agonie, les
+pensées directrices de toute sa vie ne l’abandonnent
+point. Sainte Madeleine avait été une de ses
+grandes dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait
+être la pénitente et l’amante du Christ. Elle resta
+ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette
+pose. Alors, son visage devint très beau. L’expression
+en était vivante, extraordinairement
+animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la
+Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait
+avec un Interlocuteur mystérieux. Sa figure, par
+moments, changeait d’expression, s’illuminait
+comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles.
+Puis, ayant poussé deux ou trois faibles
+gémissements, elle rendit le dernier soupir… Sa
+beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides
+de cette vieille femme flétrie par l’âge et exténuée
+par la maladie. « Son visage était embrasé
+comme un soleil couchant… » Son corps resta
+souple, sa chair tendre et fraîche comme une
+chair d’enfant…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais voici la chose extraordinaire et réellement
+prodigieuse ! Assurément on ne saurait trop le
+répéter : cette souplesse des membres, cette incorruption
+de la chair, cette odeur suave sont
+bien loin d’être des phénomènes uniques et particuliers
+à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on ose
+dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut
+bien reconnaître que les témoignages qu’on nous
+apporte sont, souvent, fort sujets à caution :
+que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment
+de la mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de
+son cadavre une odeur exquise, mais indéfinissable
+(les unes affirmaient que cette odeur rappelait
+le parfum des lis, d’autres celui de la violette,
+du jasmin, ou du trèfle), on peut toujours
+les accuser de s’être hallucinées mutuellement,
+tellement ce prodige était attendu et désiré
+d’elles. On peut suspecter également le témoignage
+du Père Gratien, qui, ayant ouvert le cercueil,
+environ neuf mois après la mort de la
+Sainte, constata que le cadavre dégageait le
+même parfum indéfinissable, au point que les
+pierres du caveau en étaient imprégnées et
+qu’elles communiquèrent cette odeur à une jonchée
+de paille où on avait jeté les déblais de la
+maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien
+était le disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un
+amour tout filial : ses affirmations peuvent en
+paraître suspectes. Mais comment contester les
+allégations naïves et si précises du Père de Ribéra,
+qui, plusieurs années après la mort, put toucher
+le bras incorrompu de la Sainte, — le bras détaché
+du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph
+d’Avila ?… « La première fois, dit-il, que
+je le pris dans mes mains, c’était avant de manger,
+et mes mains demeurèrent toutes pénétrées
+du parfum qu’il exhalait : j’en fus tellement ravi
+que je ne voulus point me laver avant de me
+mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin,
+je me décidai à me laver et le parfum persista.
+Même après que je me fusse couché, je
+sentais toujours dans mes mains la même odeur…
+<i>Cela me dura ainsi environ quinze jours</i>… »</p>
+
+<p>L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel
+parfum, est quelque chose de particulièrement
+troublant. Le procès-verbal du Père Gratien, qui
+ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement,
+donne les détails étranges que voici :
+« Nous découvrîmes le saint corps, duquel émanait
+une fragrance et odeur très suaves, — et nous
+le trouvâmes intact et odorant, les seins hauts,
+comme si elle était vivante, et avec du sang frais,
+comme si elle venait d’expirer… Bien que la
+figure et les mains, qui étaient découvertes, se
+fussent noircies au contact de la chaux, tout le
+reste du corps était d’une belle couleur… » Là-dessus
+on a échafaudé tout un roman tendant à
+prouver que la malheureuse Sainte, tombée en
+catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle
+avait manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans,
+après sa première grande maladie. Mais que penser
+d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles,
+comme nous l’allons voir, — et qui résiste à
+d’effroyables mutilations, notamment à l’ablation
+d’un pied et d’un bras ? Car le cercueil fut ouvert
+plusieurs fois, à de longs intervalles : en 1583,
+en 1586, en 1603, en 1616, — puis un siècle et
+demi plus tard, en 1750, — enfin en 1760. Le
+procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi : « Nous
+trouvâmes ce corps très pur, qui fut le temple du
+Saint-Esprit, non seulement incorrompu, mais
+exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit
+du parfum le plus suave le couvent et
+l’église… » En 1750, même affirmation : « Tout
+le corps est incorrompu. La peau, la chair et les
+os sont conservés. Le plus admirable, c’est que
+le bras est aussi flexible que s’il était vivant… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires, — tout
+cela n’est rien à côté du
+miracle presque continuel que fut la vie de sainte
+Thérèse et du miracle permanent que sont toujours
+ses écrits.</p>
+
+<p>Parmi eux, sa <i>Vie</i> est un chef-d’œuvre hors de
+pair, parce qu’il est le plus direct, le plus près
+des faits qu’il raconte et que c’est celui où la
+Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action
+en est-elle immédiate et irrésistible. Il y en aurait
+une foule de preuves à citer. En voici une particulièrement
+curieuse : Dans sa déposition, lors
+du procès de canonisation, un contemporain a
+attesté l’effet prodigieux que ce livre exerça sur
+un religieux, son confesseur. Ce contemporain,
+c’est précisément Francisco de Mora, le dessinateur
+en chef de l’Escorial, à qui Philippe II
+commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux
+un des premiers exemplaires imprimés de
+la <i>Vie</i> de sainte Thérèse, et quelques jours après,
+pénétrant dans la cellule de ce moine, il le trouva
+en proie à une exaltation presque lyrique : « Ah !
+quel livre est-ce là ! dit-il à Mora ! De tous ceux
+que j’ai lus dans ma vie, à savoir la Sainte Écriture,
+Saint Thomas, et une foule d’autres saints,
+aucun ne m’a ému comme celui-ci, à tel point
+que si je n’étais pas déjà religieux, rien que de
+l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en religion !… »
+Il est certain qu’on peut trouver des mystiques
+d’un caractère plus purement ou plus hautement
+intellectuel que sainte Thérèse, — et, par
+exemple, son disciple saint Jean de la Croix, — mais
+il n’en est point, sans doute, de plus émouvant.
+Sa candeur, sa sincérité, son enthousiasme
+toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de
+charité, ce don d’amour, pour tout dire, — une
+sensibilité pareille, si riche et si vibrante, lui
+livre immédiatement tous les cœurs. Elle décrit
+des états d’âme singuliers, infiniment subtils et
+complexes, infiniment rares surtout, et, en dehors
+de ces états d’âme, sortant des régions purement
+subjectives, elle nous parle de réalités inconnues
+et transcendantes, avec un sens si aigu du réel,
+avec un réalisme si sage, si tempéré de bon sens,
+si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du
+surnaturel sont embarrassés par les questions
+qu’elle pose. Ces questions, nous l’avons vu, il
+est impossible de les résoudre scientifiquement.
+Les explications tentées jusqu’ici ou bien travestissent
+les faits décrits par l’écrivain mystique,
+ou laissent en dehors du débat des points essentiels.
+Qu’on ne se hâte pas de la réfuter, qu’on ne
+se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la
+lit de près et qu’on s’attaque au détail de ses
+descriptions et de ses analyses, on voit qu’elle se
+défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment raisonner
+sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation
+scientifique ordinaire ? Thérèse peut
+toujours répondre à ceux qui prétendent reconstruire
+scientifiquement ses états mystiques :
+« Non ce n’est pas cela : Pour en parler, il faut
+les avoir expérimentés comme moi ! »</p>
+
+<p>Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité
+prodigieuse et singulière, c’est sa vigoureuse
+intelligence, — une intelligence éprise du concret,
+qui s’attaque uniquement <i>à ce qui vit</i> ; moins
+capable de dialectique que d’intuition, une intelligence
+qui ne s’arrête que devant la nécessité
+de se transcender elle-même, de s’anéantir en
+quelque sorte pour s’adapter à un stade supérieur
+de l’intellection.</p>
+
+<p>Et toutes ces hautes qualités se fondent et
+s’harmonisent dans un caractère suprême et
+inexprimable qui est celui de la sainteté, — l’état
+privilégié d’un être qui communique avec un
+monde situé hors de nos prises, qui, par sa seule
+existence, est une vivante et perpétuelle révélation :
+de là l’irrésistible action de la sainteté sur
+les masses, la fascination, l’entraînement qu’elle
+exerce sur elles, et de là aussi son influence
+dominatrice sur les âmes.</p>
+
+<p>Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui
+pendant près d’un siècle, d’une réputation et
+d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à
+peu rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à
+mesure que baissait dans le monde le sens du
+surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent
+la faveur dont ils jouirent auprès de nos
+pères de l’âge classique, et surtout qu’ils rencontrent
+des esprits mieux préparés pour les comprendre.
+L’Église n’a jamais eu tant besoin de
+s’entourer et de se parer de ses saints les plus
+élevés par la pensée et par l’esprit. Elle est
+démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives
+qui, autrefois, lui assuraient un facile prestige
+auprès des multitudes. Elle n’a plus la
+richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite
+les carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole
+de la bienfaisance et de l’assistance publiques,
+elle n’est plus la science officielle, ni la puissance
+temporelle qui employait à l’édification et à la
+décoration de ses palais et de ses églises, un peuple
+de manœuvres, d’ouvriers et d’artistes. Qu’elle
+reste du moins, aux yeux du monde, non seulement
+la dépositaire de toute vérité et de toute
+beauté, mais la conservatrice des plus hautes
+disciplines intellectuelles !</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">APPENDICE</h2>
+
+<h3 title="I INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES">&nbsp;</h3>
+
+<p>Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir
+donner ici quelques indications bibliographiques, réduites
+à l’essentiel.</p>
+
+
+<p class="ugap">I. — <b>Textes de sainte Thérèse</b>, <i>en espagnol</i> :</p>
+
+<p>— Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque,
+1588 :</p>
+
+<p lang="es" xml:lang="es"><i>Los libros de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora
+de los monasterios de monjas y frayles carmelitas
+descalços de la primera regla… En Salamanca, por
+<span class="sc">Guillelmo Foquel</span>, MDLXXXVIII.</p>
+
+<p>— La plus moderne des éditions espagnoles, celle
+qui fait actuellement autorité :</p>
+
+<p><span lang="es" xml:lang="es"><i>Obras de santa Teresa de Jesus</i>, editadas y anotadas
+por el P. Silverio de Santa Teresa. Tipografia de « <span class="sc">El
+Monte Carmelo</span> »</span>, 1915-1919. 6 vol. parus.</p>
+
+
+<p class="ugap">II. — <b>Traductions françaises</b> :</p>
+
+<p>— <i>Œuvres de sainte Térèse</i>, traduction par le
+P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus. Paris,
+<span class="sc">Lecoffre</span>, 1861. 6 vol.</p>
+
+<p>— <i>Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus</i>,
+traduction nouvelle par les Carmélites du premier
+monastère de Paris, avec la collaboration de M<sup>gr</sup> Manuel-Marie
+Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8<sup>o</sup>. Paris,
+<span class="sc">Beauchesne et C</span><sup>ie</sup>, 1907-1910.</p>
+
+
+<p class="ugap">III. — <b>Biographies</b> :</p>
+
+<p>— <span class="sc">P. Francisco de Ribéra</span> :</p>
+
+<p lang="es" xml:lang="es"><i>La vita de la Madre Teresa de Jesus</i>, fundadora de
+la Descalças y descalços carmelitas, compuesta por el
+P. Doctor Francisco de Ribéra, de la Compañia de
+Jesus… Salamanca, <span class="sc">Pedro Lasso</span>, 1590.</p>
+
+<p>— Traduction française par le P. Marcel Bouix, de
+la Compagnie de Jésus : <i>La vie de sainte Térèse</i>, par
+le P. François de Ribéra. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>, 1864. 2 vol.</p>
+
+<p>— Les Bollandistes, <i lang="la" xml:lang="la">Acta sanctorum</i>, t. VII.
+Bruxelles, 1843.</p>
+
+<p>— <i>L’histoire de sainte Thérèse</i>, par une carmélite
+de Caen, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, <span class="sc">Rétaux</span>, 1882.</p>
+
+<p>— <i>Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine</i>.
+Éditions de <i>la Vie spirituelle</i>. Saint-Maximin (Var).</p>
+
+<p>— <i>Sainte Thérèse</i> (collection de <i>la Vie des Saints</i>),
+par Henri Joly. Paris, <span class="sc">Lecoffre</span>.</p>
+
+
+<p class="ugap">IV. — <b>Études récentes</b> :</p>
+
+<p>— <i>L’Amour divin</i> : Essai sur les sources de sainte
+Thérèse, par G. Etchegoyen. (<span class="sc">Bibliothèque de l’École
+des Hautes Études hispaniques</span>, fascicule IV), 1923.</p>
+
+<p>— <i>Sainte Térèse écrivain</i>, son milieu, ses facultés,
+son œuvre, par l’abbé Rodolphe Hornaert. <span class="sc">Desclée</span>,
+Paris, 1922.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3 id="app2">II<br>
+<span class="xsmall">NOTE SUR L’<span lang="la" xml:lang="la">ECCE HOMO</span> ET LE CHRIST
+A LA COLONNE</span></h3>
+
+<p>Est-ce la vue d’un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, ou d’un Christ à la
+Colonne qui détermina la conversion de sainte Thérèse ?
+Étant donnée la prédilection qu’elle semble avoir toujours
+eue pour cette image du Christ à la Colonne,
+j’avais pensé que c’était elle qui fut la cause occasionnelle
+de ce grand bouleversement moral d’où sortit sa
+conversion. Il paraît que cette idée est contraire aux
+traditions du monastère de l’Incarnation.</p>
+
+<p>Voici ce que m’écrit à ce sujet le T.R.P. <span lang="es" xml:lang="es">Christoval
+de la Virgen del Carmen</span>, actuel prieur du couvent des
+Carmes déchaussés d’Avila :</p>
+
+
+<p class="date">Avila, 1<sup>er</sup> juillet 1926.</p>
+
+<p>… Les doutes que vous me soumettez sont au nombre
+de deux :</p>
+
+
+<p class="ugap">1<sup>o</sup> L’image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, qui est vénérée au couvent
+de l’Incarnation et devant laquelle, dit-on, sainte
+Thérèse prononça son vœu de perfection, en 1560 (vœu
+renouvelé en 1565 sous une nouvelle forme), est-ce la
+même image qui se trouvait accidentellement dans
+l’oratoire du couvent et devant laquelle la Sainte fut si
+profondément émue qu’elle versa des larmes amères
+sur ses fautes, comme elle le rapporte elle-même au
+chapitre IX de sa <i>Vie</i> ? — A cela je réponds que, selon
+la tradition et les manuscrits qui se conservent dans la
+communauté, <i>il semble que c’était la même</i>. En effet,
+ces documents affirment que l’image en question se
+trouvait à l’infirmerie du couvent et que, de là, on la
+transporta à l’oratoire pour une fête religieuse que l’on
+préparait. Et c’est ainsi que la Sainte la rencontra à
+cet endroit (dans l’oratoire). Replacée à l’infirmerie,
+cette statue y resta jusqu’à l’époque où fut détruite, en
+même temps que l’oratoire, la première cellule occupée
+par la Sainte, avec d’autres dépendances du couvent,
+pour construire la chapelle de la Transverbération, où
+l’on accède par l’église.</p>
+
+<p>Par la suite, on bâtit un autre oratoire, et c’est dans
+cet oratoire que se conserve actuellement l’image de
+l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. Le fait que cette sculpture n’a pas grande
+valeur artistique n’empêche pas que sa vue ait impressionné
+la Sainte et qu’elle en ait conçu une grande
+douleur et un grand repentir de ses péchés, car les
+impressions de ce genre dépendent bien plus des dispositions
+intérieures du sujet et de la grâce de Dieu qui
+meut les cœurs, que de la perfection esthétique d’une
+image.</p>
+
+
+<p class="ugap">2<sup>o</sup> Le second doute que vous me proposez est le suivant :
+La Sainte a-t-elle jamais eu une vision imaginaire
+du Christ à la Colonne ?</p>
+
+<p>A cela, je vous répondrai que, selon toutes les informations
+relatives à ce sujet, la Sainte eut une vision
+imaginaire du Christ à la Colonne, tandis qu’elle
+s’entretenait avec un cavalier, dans le parloir du couvent
+de l’Incarnation, aux environs de 1540. Dans son
+autobiographie (chap. VII, n<sup>o</sup> 6), la Sainte dit que
+Notre-Seigneur lui apparut et qu’elle le vit avec les
+yeux de l’âme (<i>vision imaginaire</i>). Et, bien qu’elle ne
+dise pas sous quelle forme elle le vit, tous ses biographes,
+dont quelques-uns l’ont connue, affirment qu’elle
+le vit « attaché à la Colonne ». Par exemple, don
+Diego de Yepès, biographe et confesseur de la Sainte :
+« Elle eut, dit-il, cette vision, dans la porterie du
+monastère, étant en conversation avec cette personne,
+dont elle nous parle. Alors Notre-Seigneur lui apparut
+attaché à la Colonne et avec de nombreuses plaies
+(<i lang="es" xml:lang="es">muy llagado</i>), particulièrement à un bras, tout près
+du coude, où un morceau de chair est arraché. Depuis,
+la Sainte Mère fit peindre cette vision dans un ermitage
+du couvent qu’elle fonda, à Saint-Joseph d’Avila… »</p>
+
+<p>Je ne puis que m’incliner devant de telles affirmations.
+Toutefois, je conserve des doutes relativement
+au lieu où sainte Thérèse rencontra à l’improviste cette
+image de l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. On nous dit que c’est dans
+l’oratoire du couvent. Pour moi, j’incline à croire que
+ce fut dans son oratoire particulier : il semble que,
+dans ces conditions, la rencontre eut quelque chose de
+plus intime, de plus personnel et que la Sainte en fut
+plus frappée, que si le fait s’était produit dans un lieu
+ouvert à tous.</p>
+
+<p>Le Père Christoval me répond : « J’ai conféré à ce
+sujet avec les religieuses de l’Incarnation, et, après
+leur avoir posé diverses questions, je me suis convaincu
+que l’affirmation du Père de Ribéra (sur lequel je
+m’appuyais) n’a pas de raison d’être. En effet, jamais
+les religieuses de l’Incarnation n’ont eu d’oratoire
+particulier. Et il n’y a pas lieu de supposer que sainte
+Thérèse faisait exception. Elle s’est toujours distinguée
+par sa soumission à la règle commune, laquelle
+n’autorisait pas les oratoires particuliers. Le texte de
+la Sainte elle-même ne permet pas de déduire que le
+fait ait eu lieu dans un oratoire privé… »</p>
+
+<p>J’avoue qu’il m’est difficile de concilier ces conclusions
+avec d’autres textes, dont un, au moins, de sainte
+Thérèse elle-même. Elle dit, en effet, au chapitre III de
+sa <i>Vie</i> : « … On me voyait, si jeune encore… me retirer
+souvent dans la solitude, pour prier et faire de longues
+lectures. J’aimais à parler de Dieu, à faire peindre
+de Lui de nombreuses images, <i>à avoir un oratoire, à y
+arranger des choses propres à exciter la dévotion</i>…
+(<span lang="es" xml:lang="es">tener oratorio, y procurar en él cosas que hiciesen
+devoción</span>). »</p>
+
+<p>D’autre part, Maria Pinel, dans un document reproduit
+par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>, t. II,
+p. 113), parle expressément de l’oratoire de la Sainte :
+« Lorsque la nuit, dans <i>son</i> oratoire (<i lang="es" xml:lang="es">en su oratorio</i>),
+elle faisait son examen de conscience… » Enfin, le célèbre
+historien du Carmel, le P. Jeronimo de San José,
+qui écrivait au commencement du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et qui a
+pu interroger bien des religieuses contemporaines de
+sainte Thérèse, — confirme le fait dans un passage
+également cité par le P. Silverio (<i lang="es" xml:lang="es">Obras de S. Teresa</i>,
+t. II, p. 122) : « Elle eut deux cellules dans ce monastère.
+Avant d’être prieure, elle passa vingt-sept ans
+dans l’une d’elles ; dans l’autre, elle passa les trois
+années de son priorat, étant déchaussée. La première
+se divisait en deux appartements, l’un en bas, l’autre
+en haut. Dans l’appartement du bas, <i>elle avait son oratoire</i>
+(<span lang="es" xml:lang="es">en el bajo tenia su oratorio</span>) ; dans une niche, se
+trouvaient quelques images et, au-dessus, une inscription
+qui disait : <i lang="la" xml:lang="la">Non intres in judicium cum servo tuo,
+Domine !</i>…</p>
+
+<p>Il semble donc bien assuré que sainte Thérèse avait,
+au couvent de l’Incarnation, un oratoire particulier.
+Est-ce dans cet oratoire, ou dans l’oratoire commun à
+toutes les religieuses qu’elle rencontra une statue représentant
+soit le Christ à la Colonne, soit l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>, — la
+chose n’est pas absolument indifférente, comme
+nous venons de le dire. La rencontre, ayant lieu dans
+l’oratoire privé de la Sainte, pouvait passer, à ses yeux,
+pour une grâce plus spéciale. En tout cas, ce qui est
+certain, c’est que la vue de la statue, à cette place, fut,
+pour elle, quelque chose de fortuit, d’imprévu. On
+avait déposé accidentellement cette statue en cet endroit,
+et, — que la Sainte en ait été avertie ou non, — cette
+image ainsi placée était pour elle un spectacle
+insolite, dont elle fut vivement frappée. Si c’est dans
+son oratoire particulier que le fait se produisit, c’est-à-dire
+dans une étroite cellule, où elle put la contempler
+de tout près, on conçoit que l’impression ait été
+d’autant plus forte.</p>
+
+<p>Le difficile est d’expliquer pourquoi on aurait déposé
+cette statue dans l’oratoire privé d’une religieuse, <i>en
+vue d’une fête qui se préparait</i>. Mais la même difficulté
+subsiste, si l’on suppose que ce fut dans l’oratoire
+de la communauté. C’est dans l’église du couvent que
+l’image aurait dû être placée, puisque c’est évidemment
+dans l’église que se célébrait la fête. Si l’on suppose
+qu’il s’agissait d’un <i lang="es" xml:lang="es">paso</i>, d’une statue mobile que l’on
+devait promener dans une procession, il est très simple
+de supposer qu’on l’avait placée dans l’oratoire de
+sainte Thérèse, en attendant la procession, — aussi
+simple que de supposer qu’on l’eût placée dans l’oratoire
+commun.</p>
+
+<p>Mais, même si ce fut dans l’oratoire commun, pièce
+très probablement beaucoup plus exiguë qu’une église
+ou une salle d’infirmerie, la Sainte vit la statue de
+plus près que lorsqu’elle était à sa place ordinaire. Et
+cela me paraît être le point capital.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>III<br>
+<span class="xsmall">SUR LES DIRECTEURS DE SAINTE THÉRÈSE</span></h3>
+
+<p>Elle en a eu de toutes sortes, laïques et religieux,
+réguliers et séculiers. On peut dire que les trois grands
+ordres religieux de ce temps-là, — les franciscains, les
+dominicains et les jésuites, — ont collaboré à sa formation
+spirituelle, les deux derniers surtout. Les jésuites
+lui ont enseigné la discipline intérieure, les dominicains
+l’ont éclairée sur l’orthodoxie de ses états mystiques.
+Cela est vrai en gros, mais il serait inexact de
+croire que les deux grands ordres religieux se soient
+ainsi rigoureusement partagé les rôles dans la direction
+de sainte Thérèse. En réalité, les jésuites, comme les
+dominicains, ont eu sur elle une influence d’ordre
+intellectuel ou plus exactement <i>théologique</i>, de même
+que les dominicains ont eu également sur elle, et très
+probablement avant les jésuites, une influence d’ordre
+moral.</p>
+
+<p>Elle-même, dans sa première relation au P. Rodrigue
+Alvarez (1575) a pris soin d’énumérer ses principaux
+directeurs, tant jésuites que dominicains, — et
+l’on voit que la Sainte a consulté les uns et les autres
+surtout en qualité de théologiens, du moins à partir du
+moment où elle eut des visions. Pour les jésuites, les
+P.P. Araoz, commissaire de la Compagnie, François
+Borgia, Gilles Gonzalez, Balthasar Alvarez, Salazar,
+Santander, Ripalva, Paul Hernandez et Ordoñez…
+Pour les dominicains, les P.P. Vincent Baron, Dominique
+Bañez, Chaves, Ibañez, Garcia de Toledo, Barthélemy
+de Médina, Philippe de Menesès, Salinas,
+Diego de Yanguas…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h3>IV<br>
+<span class="xsmall">SUR LA RENCONTRE DE SAINTE THÉRÈSE
+ET DE PHILIPPE II</span></h3>
+
+<p>La lettre de sainte Thérèse sur sa rencontre avec
+Philippe II, — et qui me paraît apocryphe, — a été
+publiée dans le <i lang="es" xml:lang="es">Boletin de la Real Academia de historia</i>,
+t. LXVI, p. 440, <span lang="es" xml:lang="es">año 1915, mayo</span>.</p>
+
+<p>Le R. P. Julian Zarco Cuevas, le savant historien de
+l’Escorial, qui a bien voulu m’en copier le texte, m’écrit
+à ce propos : « J’ai entendu le P. Silverio de Santa
+Teresa, carme déchaussé, et sans nul doute le mieux
+informé actuellement, de tout ce qui se rapporte à la
+Sainte, — déclarer que cette lettre lui paraissait apocryphe.
+Mais les raisons qu’il me donna, fondées uniquement
+sur des considérations internes de style, ne
+m’ont point paru suffisamment convaincantes. De
+prime abord, la lettre me paraît sans nul doute authentique.
+Le papier, examiné par D. Ramon Menendez y
+Pidal, a été reconnu par lui comme étant bien du
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle. Et les paroles prêtées à Philippe II sont
+tout à fait conformes à l’attitude du roi dans ses audiences.
+Tous les témoignages concordent, en effet,
+pour affirmer que Philippe II fut, dans ses réceptions,
+le monarque le plus affable et le plus élégant de son
+temps et aussi le plus courtois ; toujours calme et
+posé, écoutant avec patience tout ce qu’on lui exposait… »</p>
+
+<p>Quelle que soit l’autorité du P. Julian Zarco Cuevas,
+j’avoue que l’opinion du P. Silverio me paraît la plus
+vraisemblable, — et cela pour les raisons que j’ai exposées
+ailleurs.</p>
+
+<p>Mais, de toutes les façons, il semble bien certain que
+sainte Thérèse a été reçue par Philippe II. C’est, à
+l’Escorial, une ancienne tradition. Rotondo, dans son
+<i lang="es" xml:lang="es">Historia del Real monasterio de San Lorenzo</i>, Madrid,
+1863, — affirme que cette rencontre eut lieu en
+mai 1578. Mais, selon le marquis de Piedras Albas,
+thérésianiste éminent, ce fut entre le 11 et le 17 décembre
+de l’année 1577.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Prologue</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Première Partie.</span> — La Vocation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Deuxième Partie.</span> — Le difficile Chemin de
+perfection</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">87</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Troisième Partie.</span> — La Conversion</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Quatrième Partie.</span> — Les Grandes Grâces</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">215</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Cinquième Partie.</span> — L’Action Thérésienne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">299</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Appendice</span></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">371</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">2-27 — PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS<br>
+6, 8 et 10, Rue d’Alexandrie.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><span class="b">ARTHÈME FAYARD &amp; C<sup>ie</sup>, Éditeurs</span><br>
+<span class="small">18-20, Rue du Saint-Gothard, PARIS (<small>XIV</small><sup>e</sup>)</span></p>
+
+
+<p class="c xlarge">LES<br>
+GRANDES ÉTUDES<br>
+HISTORIQUES</p>
+
+<table>
+<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">Volumes parus</span> :</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><span class="sc">Louis BERTRAND</span><br>
+<span class="xsmall">de l’Académie française.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Louis XIV</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td class="h">Saint Augustin</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>13</b><sup>f</sup> <b>50</b></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Jacques BAINVILLE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire de France</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Charles BONNEFON</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire d’Allemagne</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Frantz FUNCK-BRENTANO</div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Ancien Régime</td>
+<td class="bot">1 vol. <b>15</b><sup>f</sup>   »</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="b i pad"><span class="ul">En préparation</span> :</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>MERMEIX</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire Romaine</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Robert HAVARD de la MONTAGNE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Histoire de l’Église</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c sc"><div>Pierre de VAISSIÈRE</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Henri IV</td>
+<td class="bot">1 volume.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall ssf sc">2-27 — Paris. Imp. Michels Fils.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78479 ***</div>
+</body>
+</html>
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